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-The Project Gutenberg eBook of Le Pays de l'Instar, by Franc-Nohain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Le Pays de l'Instar
-
-Author: Franc-Nohain
-
-Release Date: August 25, 2022 [eBook #68839]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR ***
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-
- FRANC-NOHAIN
-
- LE
- Pays de l’Instar
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
- 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
-
- 1901
-
-
-
-
-LE PAYS DE L’INSTAR
-
-
-_Paris est Paris._
-
-Il est inexact que le pays de l’Instar soit entouré d’une muraille,
-comme la Chine, et qu’une seule porte y donne accès, surmontée de cette
-inscription en lettres gothiques:
-
- ENTRÉE DE L’INSTAR
-
-En réalité, bien loin que le génie des hommes l’ait jalousement séparé
-des autres terres, ce pays ignore même les frontières naturelles: nul
-cours d’eau, nulle chaîne de montagnes qui le délimite: le pays de
-l’Instar n’a pas de situation géographique précise, et simplement
-peut-on affirmer qu’il est éminemment français.
-
-Ainsi se distingue-t-il de la _Province_, avec qui l’on a tendance à le
-confondre mal à propos. La Province emprunte encore à ses paysages, à
-son climat, à ses origines, une couleur spéciale, des mœurs souvent
-particulières; on pourra relever certaines différences de caractère,
-d’habitudes, de costume et de langue même, entre les autochtones de
-Rennes et les indigènes de Béziers; et lorsque nous parlons de nos
-vaillantes populations de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est pas
-encore vide de tout sens et périmée!
-
-Ethnologiques ou climatériques, le naturel de l’Instar ne subit, lui,
-aucune de ces influences, il est le même à Béziers ou à Rennes, dans le
-centre, au nord, au midi; de partout et de nulle part, indifférent à
-l’air qu’il respire, à la nature environnante aussi bien qu’à toutes
-manifestations d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque ne chante
-en sa mémoire; il n’a point gardé le souvenir d’un vieux château,
-couvert de lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, ni de
-la statue branlante d’un saint familier, auquel, enfant, il eût demandé
-des pralines... Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit
-enfant aux étonnements charmés, aux curiosités toujours éveillées, mais
-qu’il soit né tel, et tout d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir
-administratif: et en cela ne saurait-on l’appeler même un _déraciné_.
-
-Le pays de l’Instar est un bloc; il n’a pas d’histoire; ses habitants
-n’ont pas de passé, et leur présent comme leur avenir se confondent en
-un seul rêve:--SE RAPPROCHER DE PARIS.
-
-Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper d’établir une géographie
-physique du pays de l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief
-et l’hydrographie; il n’est ici ni prairies ni vallons, ni rien de ce
-qui constitue les aspects de la nature; ce pays est artificiel et sans
-campagnes: d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression
-géographique qu’une fiction administrative.
-
-Le pays de l’Instar est formé essentiellement et exclusivement d’un
-certain nombre de groupements ou de centres, dont la composition se
-répète identique sur tous les points de son territoire.
-
-Topographiquement on y relève:
-
-
-_La Préfecture_;
-
-_La Trésorerie générale_;
-
-_L’Hôtel de la subdivision militaire_;
-
-_La Succursale de la Banque de France_;
-
-_La Grande Rue_ (rue du Commerce ou de la République);
-
-_La Promenade_ (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, Allées ou Mail);
-
-_Le Cercle_ (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture);
-
-_Le Café_ (Grand Café, café Glacier, café des Colonnes, ou de la
-Terrasse);
-
-_Le Café chantant_ et la _Maison publique_;
-
-_La Gare_.
-
-
-La population qui gravite autour de ces monuments, ou circule dans ces
-diverses artères, est répartie en quatre classes principales:
-
-
-_La Noblesse_;
-
-_L’Élément militaire_;
-
-_Le Commerce_;
-
-_Les Fonctionnaires_.
-
-
-Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux
-de tennis; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le _tennis de
-la Noblesse_ et le _tennis de la Préfecture_; les officiers vont de l’un
-à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et,
-principalement, suivant l’arme; même ambiguïté pour les titulaires des
-professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des
-relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et
-l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre
-eux, et seulement au croquet.
-
-Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’_être de la noblesse_
-n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une
-particule nobiliaire; on range simplement sous cette rubrique un certain
-nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi,
-fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se
-montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs
-notoirement réactionnaires; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent
-des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille
-ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées,
-avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau; mais rien
-n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus,
-Bertrand ou Raton.
-
-Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les
-Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus; entre les
-Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris.
-C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de
-l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le
-commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour
-le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par
-an, pendant que le commerçant en gagne trente mille: jalousie et dédain
-ne sont moindres; non que la question d’argent n’existe pas au pays de
-l’Instar: mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur
-qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point
-rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques
-membres de sa famille, parfois même ses ascendants; mais il évitera
-toujours d’en parler; et s’il arrive que des alliances se contractent
-entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de
-cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la
-conversation, en un _riche industriel_.
-
-Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et
-sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence
-sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le
-naturel-type du pays de l’Instar; lui seul en connaît tous les rouages
-et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles:
-c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de
-l’explorateur et de l’analyste.
-
-En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification
-administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires _qui
-reçoivent_, les fonctionnaires _qu’on invite_, et, en dernier lieu, ceux
-que l’on n’a pas à inviter et _que l’on n’invite nulle part_.
-
-Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de
-cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste
-fermée entre toutes: les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui? et pour quels
-services? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau,
-est-il _chef de service_, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent
-employés? Est-ce une question d’appointements? pas davantage; il ne faut
-pas chercher à s’expliquer ces nuances; mais le fait brutal est là: et
-s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère,
-la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle,
-permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux
-qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du
-moins reste infranchissable: celle de la salle à manger de la Préfecture
-où personne ne saurait s’asseoir que les _chefs de service_, au _dîner
-du Conseil général_ et au _dîner du mois de janvier_.
-
-C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à
-nommer son _état-major_. Car, tout en affirmant avec autorité leur
-suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations
-militaires: le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet
-comme son officier d’ordonnance; et aussi le receveur rédacteur de
-l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du
-timbre,--qui aurait grade de général de brigade.
-
-Je viens de citer quelques titres: tous abondamment fleurissent en ce
-pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs,
-conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de
-choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater
-ces deux êtres énigmatiques: le _vérificateur des poids et mesures_ et
-l’_entreposeur des tabacs_.
-
-Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et
-le _modus vivendi_ et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement
-différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts.
-Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de
-l’Instar:--_ces jeunes gens_ de la Préfecture (conseillers et
-secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de
-l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque
-de France,--le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement
-un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences
-profondes de la Province et du pays de l’Instar; l’habitant de la
-province a réputation de se vêtir en grotesque; la scène ou la
-caricature représenteront toujours la «pecque provinciale» sous des
-soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar,
-eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule: tout au plus
-s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et
-leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par
-de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins.
-
-Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de
-croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style,
-règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar; qu’on sache bien au
-contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel
-Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance; si la place est
-encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas! de
-M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le
-goût, _Annales politiques et littéraires_, _Illustré Soleil du
-Dimanche_. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse
-apporter du Cercle le supplément de l’_Illustration_, pour voir les
-tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat,
-Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret.
-
-Il y a donc une vie artistique et intellectuelle au pays de l’Instar, et
-si on peut lui reprocher seulement d’être un peu étroite, et, en quelque
-sorte, de seconde main, il convient de mettre en regard les obligations
-multiples et insoupçonnées de la vie locale. Nous avons parlé du _dîner
-à la Préfecture_; on relève en outre:
-
-
-_Les visites du premier janvier_;
-
-_Le bal de la Trésorerie_, réserve faite des années où le trésorier
-général est en deuil, ou célibataire: on parle alors, et l’on date les
-événements, de «l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie»;
-
-_La représentation de l’«Aiglon» par une troupe de passage_;
-
-_Le concert militaire du dimanche_: de trois à quatre, en hiver, après
-quoi l’on ira se promener dans la _rue_, et peut-être même manger un
-gâteau chez le pâtissier; l’été, la musique joue le soir, et l’on a vu
-des femmes de chefs de service aller ensuite s’asseoir à la terrasse du
-Café, et prendre des glaces;
-
-_Le marché_, où les jeunes filles de l’Instar, accompagnées de leurs
-bonnes, viennent, sous les yeux des surnuméraires et des
-sous-lieutenants, témoigner de leurs dispositions à devenir d’accomplies
-maîtresses de maison;
-
-_La revue du quatorze juillet_, où l’élément civil affirme sa
-prérogative, de contempler, une fois par an, l’élément militaire, du
-haut d’une tribune réservée;
-
-_Le départ des fonctionnaires déplacés_, que l’on accompagne à la gare;
-il va sans dire qu’on n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un
-directeur envoyé en disgrâce; mais, en cas d’avancement, on viendra
-souhaiter que «les hasards de la vie administrative» fassent qu’à
-nouveau l’on se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque jour «se
-retrouver à Paris»;--Paris: le Boulevard, et la brasserie Pousset...
-
-Résultat naturel de cette vie régulière en commun, il existe en effet,
-entre chaque groupement du pays de l’Instar, une solidarité analogue à
-celle des passagers d’un même paquebot; et l’image sera complète si nous
-représentons tous ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris.
-
-Paris! _Se rapprocher de Paris_,--comme nous prenions soin de le noter
-au commencement de cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher tout
-en en demeurant assez loin: le fonctionnaire de l’Instar (groupe de
-Digne), que l’on nomme dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de Paris:
-cela suffit.
-
-D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que les habitants de
-l’Instar prétendent retirer d’une effective proximité de Paris; il est
-établi qu’à quatre heures de distance ils n’y viendront pas davantage,
-ils ne se déplaceront pas sensiblement plus souvent, que lorsque, pour
-s’y rendre, il leur fallait onze heures d’express. Et si un concours de
-circonstances les appelait à Paris même, outre que des conditions de vie
-fort désavantageuses bouleverseraient péniblement leurs habitudes
-matérielles, plus grand encore serait le risque que courraient leurs
-habitudes d’esprit: l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour
-différencier, à leur valeur, M. Jean Rameau et M. Léon Dierx; mais,
-d’autre part, à la terrasse du café Napolitain, conçoit-on quel abîme
-sépare un conservateur des forêts d’un contrôleur des contributions
-directes? Et je pressens, tous comptes faits, un lamentable désarroi.
-
-
-Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités qui leur sont propres,
-disons le vernissage, ou une répétition générale aux Variétés, il prît
-fantaisie à nos boulevardiers de venir passer quelques heures en ce pays
-de l’Instar; qu’après avoir communié avec tant de personnalités bien
-parisiennes, on assistât au dîner des chefs de service, par exemple, ou
-au départ d’un ancien préfet. Du voyage en Instar se dégagerait alors le
-véritable enseignement, la petite leçon philosophique: et l’on
-reviendrait de là plus intimement persuadés, non pas que les choses,
-occupations et préoccupations des gens, et les gens eux-mêmes, sont sans
-importance (ce ne serait vraiment pas la peine), mais que les gens et
-les choses (et j’entends ceux de là-bas comme ceux d’ici)--n’ont
-vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où on leur en donne, ou,
-plus exactement, n’ont que l’importance qu’ils se donnent.
-
-J’imagine que l’on se convaincrait également, voyant les uns en quittant
-les autres, que la vérité n’est pas plus de vivre en Instar que
-dans le pays d’à côté,--ici ou là, pas davantage, mais bien
-ailleurs:--c’est-à-dire chez soi.
-
-
-
-
-PETIT PRÉCIS
-
-DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
-
-CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ
-
-SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE
-
-
- I. Pour choisir un appartement.
- II. Pour rendre les premières visites.
- III. Pour donner un grand dîner.
- IV. Pour jouer au bésigue.
- V. Pour inviter sans façon.
- VI. Pour aller à la préfecture.
- VII. Pour attendre de la famille.
- VIII. Pour faire un voyage d’agrément.
- IX. Pour enterrer le directeur.
- X. Pour assister à un mariage.
- XI. Pour blâmer une certaine personne.
- XII. Pour arriver de Paris.
- XIII. Pour dire son fait à Wagner.
- XIV. Pour aborder les questions d’art.
- XV. Pour agiter les grands problèmes.
-
-
-
-
-PETIT PRÉCIS
-
-DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
-
-
-I.--POUR CHOISIR UN APPARTEMENT
-
---Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec
-un petit jardin.
-
---C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à
-cause des enfants.
-
---Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir
-les inconvénients de Paris.
-
---Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se
-connaître.
-
---Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province!
-
---Malheureusement l’appartement me semble bien petit.
-
---Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de
-recevoir.
-
---Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la
-salle à manger...
-
---En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se
-fait très facilement par le corridor.
-
---Il faudrait pouvoir loger ici la belle console.
-
---Oui, mais le commandant n’avait pas de piano.
-
---Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les
-papiers.
-
---Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as
-rapportées du Louvre...
-
---On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet.
-
---Son portrait en conseiller de préfecture? Mieux vaudrait celui de ta
-mère.
-
---Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards.
-
---Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que
-les Giloteux...
-
---On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de
-toilette.
-
---Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels.
-
---Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face.
-
---Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir...
-
---Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin.
-
---Oh! quand le chèvrefeuille sera poussé...
-
---D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage: une dame en
-deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée.
-
---Voici le petit endroit; si vous voulez vous rendre compte comment ça
-fonctionne?
-
---Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer.
-
---Tu sais comme ta tante Anna est désagréable.
-
---Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme
-très propre.
-
-
-II.--POUR RENDRE LES PREMIÈRES VISITES
-
---Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions?...
-
---Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel
-homme charmant!
-
---Je sais que je prends une succession difficile.
-
---Il est certain qu’il sera très regretté...
-
---C’est ce que tout le monde veut bien nous dire.
-
---Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade!...
-
---Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas.
-
---Pourtant on s’acclimate généralement;--vous êtes en famille?
-
---Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon...
-
---Ah!...
-
---Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin?
-
---C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait...
-
---Nous avons beaucoup de meubles: la bibliothèque de mon mari...
-
---Trois déménagements valent un incendie.
-
---C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires...
-
---Ne m’en parlez pas!--A qui le dites-vous!
-
---Vous étiez à Gap? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon
-mari fut sur le point d’y être nommé...
-
---A Gap? Attendez donc: ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui
-est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier...
-un nom en _eau_...
-
---Le docteur Camus?...
-
---Précisément; c’est un bon ami d’Adolphe!
-
---Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance.
-
---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne.
-
---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer...
-
---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon...
-
---D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt
-les relations.
-
---Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables...
-
---L’important est de se créer un petit noyau.
-
-
-III.--POUR DONNER UN GRAND DÎNER
-
---Les Robineau étaient à la Préfecture.
-
---Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied
-d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi
-les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville...
-
---Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras.
-
---Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à
-côté de Mme Gombaud!...
-
---Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet.
-
---Il me semble que quatre bouteilles suffiront.
-
---Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France...
-
---Les coupes, c’est plus distingué.
-
---Oui, mais ça en tient davantage.
-
---N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens,
-pour éplucher les poires...
-
---Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service.
-
---Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive.
-
---As-tu pensé aux cigares?
-
---Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin
-Jules de nous envoyer des cigares de député.
-
---Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour
-ma fête, on pourra les mettre.
-
---Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de
-prendre les deux grosses lampes de mon cabinet.
-
---D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête...
-
---Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui
-avait fourni la dernière fois.
-
---Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas
-paru un peu juste?
-
---Tu verras, à la _Papeterie des Deux Mondes_, il y a des menus très
-originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles.
-
---Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire; il a une très belle
-main.
-
---Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la
-Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes: ça faisait
-beaucoup d’effet...
-
---Oui, mon bon ami; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font
-tout venir directement de chez Potin.
-
-
-IV.--POUR JOUER AU BÉSIGUE
-
---On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes.
-
---Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui
-s’appelle être joueur.
-
---Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs.
-
---J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du
-Commerce.
-
---Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté!
-
---Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent
-quelques plumes.
-
---Un grand joueur devant l’Éternel...
-
---Un fervent de la dame de pique...
-
---Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au
-baccara!
-
---Comme c’est agréable pour leurs femmes!
-
---Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent.
-
---On perd la notion de l’argent.
-
---Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune...
-
---Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco.
-
---Encore une jolie invention, la roulette!
-
---J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré
-qu’on ne m’y reprendrait plus.
-
---Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent!
-
---Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière
-chemise!
-
---C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme!
-
---Je conçois le jeu comme une distraction; rien de plus.
-
---Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction.
-
---Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les
-mains, sans se faire de mal...
-
---Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée.
-
-
-V.--POUR INVITER SANS FAÇON
-
---Je vous répète que c’est tout à fait sans façon...
-
---C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier!...
-
---Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires.
-
---Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de
-table.
-
---On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim!...
-
---Ce n’est pas ce que nous craignons!
-
---D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil: il n’y aura
-absolument que vous.
-
---Nous n’acceptons qu’à cette condition.
-
---Et vous amènerez votre petit Paul?
-
---Non, cela vous ferait trop de dérangements: il ira dîner chez l’oncle
-Gaspard...
-
---Et que dira alors sa petite amie Florentine?...
-
---Oh! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient
-très bien à table; tandis que notre Paul est si polisson!...
-
---Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous
-qui faites des cérémonies...
-
---Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison...
-
---N’oubliez pas le violon de M. Sicard.
-
---Nous n’aurions pas osé... le deuil de Mme Robin...
-
---Un petit air de violon, ça n’empêche pas le deuil: d’ailleurs, on
-n’est pas forcé de jouer des contredanses.
-
---Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi...
-
---Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir plus simplement et
-plus souvent...
-
---Allez donc dire ça aux Chaninel...
-
---Il y a des gens qui semblent ne vous inviter que pour chercher à vous
-éblouir.
-
---C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir chez soi...
-
---Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, parbleu! mais je ne demande
-pas qu’on me serve tout le temps des truffes...
-
---Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est d’abord pour se voir, et
-non pas seulement pour manger.
-
-
-VI.--POUR ALLER À LA PRÉFECTURE
-
---On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture?
-
---Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa qualité de chef de service.
-
---Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle cohue...
-
---C’est le fait de tous ces grands bals officiels, on est obligé
-d’inviter des tas de monde, et tout le monde se croit obligé d’y aller.
-
---Oh! nous, nous y allons surtout pour le coup d’œil...
-
---Mme Bouton s’est commandé une toilette exprès à Saint-Étienne.
-
---Alors nous verrons aussi le beau Lambert?
-
---Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon qui sont des
-merveilles.
-
---Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie?
-
---M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela m’en a fait quatre, avec
-celle de mon mari, et une autre qu’on avait laissée sur une chaise.
-
---Et Mme Chamoix et ses rubans de bergère, que lui avait mis le petit
-Richard...
-
---Vous trouviez ça drôle? Moi, je trouve ça inconvenant.
-
---Cette grosse femme qui persiste à danser comme une jeune fille...
-
---D’autant que ces messieurs se croient obligés de la faire danser, et
-il y a de pauvres jeunes filles qui restent sur leur banquette.
-
---Le nouveau colonel est très bien avec la Préfecture.
-
---Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, c’est qu’ils ne
-ménagent pas leurs jambes.
-
---Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre qu’ils affectent...
-
---Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui sont forcés de donner
-l’exemple.
-
---M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie des vieux.
-
---Il a toujours adoré la danse; d’ailleurs, comme je lui dis quelquefois
-en plaisantant: Sans cela, je ne t’aurais pas épousé!
-
---Je crois que le préfet fera très bien les choses.
-
---On ne se figure pas ce qui se gaspille dans ces soirées-là!
-
---On a bien des commodités pour recevoir, dans une Préfecture, que l’on
-n’aurait pas ailleurs.
-
---N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment du mérite.
-
---Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés pour ça.
-
---Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on passera des plateaux?
-
---Au fond, cela revient aussi cher, mais ce sont toujours les mêmes
-personnes qui vont au buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde
-peut en prendre.
-
---Je mange toujours très peu, en soirée, et je ne bois que du champagne,
-c’est un principe absolu.
-
---On parle d’un souper par petites tables?
-
---Il faudra nous arranger pour être ensemble, on tâchera de ne pas
-s’ennuyer.
-
---Nous nous amuserons à voir les têtes...
-
-
-VII.--POUR ATTENDRE DE LA FAMILLE
-
---Ce train de 11 h. 57 est bien incommode.
-
---Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner à des heures
-impossibles.
-
---Surtout, quand on habite comme vous un peu loin de la gare.
-
---Il y a presque toujours du retard en cette saison.
-
---Les Compagnies en prennent à leur aise.
-
---Je me demande comment il n’arrive pas plus fréquemment d’accidents.
-
---Ce sont des cousins de mon mari, voilà six ans qu’ils nous
-promettaient de nous faire signe en allant à Vichy.
-
---Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la tête d’une grande
-industrie.
-
---Son père était dans la magistrature, et lui-même a échoué à
-Polytechnique.
-
---Il y a toute une branche de la famille de mon mari dans la
-magistrature.
-
---Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce joli cinématographe.
-
---Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le faire marcher?
-
---C’est un meurtre de donner à des enfants des objets de ce prix, c’est
-de la folie!
-
---Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et tout ce qui s’ensuit.
-
---J’ai entendu un jour un fabricant de soieries demander au général le
-chiffre de ses appointements, et il ajouta:--C’est ce que je donne à mon
-caissier.
-
---Il est certain que, dans l’industrie, quand ça se met à aller, ça va
-vite.
-
---Maintenant il faut dire que, nous autres fonctionnaires, nous avons
-pour nous la sécurité, et la retraite.
-
---Il est regrettable de gagner peu, mais être sûr de le gagner, c’est
-quelque chose.
-
---Nous comptons bien leur faire faire quelques jolies promenades.
-
---Ce sont des occasions pour nous de visiter le Musée.
-
---Vous avez une installation qui vous permet de recevoir.
-
---Notre cousine emmène toujours sa femme de chambre en voyage.
-
---On ne se gêne pas avec de la famille comme avec des étrangers.
-
---Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je ne veux pas qu’on soit
-gêné chez moi.
-
---Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un plaisir quelconque à venir
-se peser au milieu d’une gare.
-
---Il y a des gens tellement désœuvrés!
-
-
-VIII.--POUR FAIRE UN VOYAGE D’AGRÉMENT
-
---Le Français ne sait pas voyager.
-
---Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins d’outre-Manche nous
-sont joliment supérieurs.
-
---Qu’est-ce que vous voulez? Nous nous trouvons trop bien chez nous.
-
---Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent le mieux notre pays.
-
---Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé en 70.
-
---Tous les ans, nous nous absentons pendant les vacances.
-
---On ne peut pas non plus rester toujours chez soi.
-
---On a quelquefois à sa porte des merveilles que l’on ne soupçonne même
-pas.
-
---Il y a de ces petits coins de France qui sont ravissants.
-
---On se demande vraiment ce que l’on va chercher en Suisse.
-
---Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute cette région du plateau
-Central?
-
---Les stations d’eaux sont agréables surtout quand on n’est pas malade.
-
---Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est cette société
-cosmopolite...
-
---Cette nourriture des hôtels est si fatigante!
-
---Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte cher...
-
---Quand on sait s’organiser avec les billets circulaires...
-
---Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, ça chiffre encore vite!
-
---Naturellement, vous emportez vos bicyclettes?
-
---On n’a pas besoin de faire des tours de force comme les
-professionnels.
-
---Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, c’est de pouvoir
-se dire: Je veux partir, je pars...
-
---Un jour viendra où tout le monde aura son automobile.
-
---La photographie, c’est autre chose.
-
---Même, si on ne réussit pas très bien, cela fixe des souvenirs.
-
---L’année prochaine, nous avons l’intention d’aller au bord de la mer.
-
---Ah! la mer... c’est encore le spectacle dont on se lasse le moins!
-
---Moi, je resterais des heures au bord de la mer, sans avoir besoin de
-penser à rien.
-
---Cependant certaines personnes préfèrent la montagne.
-
---Très beau, la montagne, mais je trouve cette beauté un peu monotone.
-
---Et puis ce sont des choses qui se sentent, mais qui ne se discutent
-pas.
-
---Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et la montagne.
-
-
-IX.--POUR ENTERRER LE DIRECTEUR
-
---En voilà un qui a été vite enlevé!
-
---Ce que c’est que de nous, tout de même!
-
---D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, ce n’est pas du tout
-pour ça qu’on le soignait.
-
---Est-ce que vous croyez aux médecins, vous?
-
---Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à la chirurgie.
-
---Tous les médecins ne sont pas des empiriques.
-
---Et puis, on aura beau dire, faire venir le médecin, ça rassure
-toujours.
-
---Parce que, en général, c’est le moral qui est atteint, et que les
-médecins agissent sur le moral.
-
---Il est certain que le moral joue un très grand rôle.
-
---_Mens _sano_ in corpore _sana_!_
-
---Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines précautions à prendre.
-
---Pas de drogues, mais de l’hygiène!
-
---Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un peu mieux les règles de
-l’hygiène, il n’y aurait pas tant de pharmaciens.
-
---Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui leur revient à deux sous.
-
---Ce n’est toujours pas dans notre famille qu’on enrichit les
-pharmaciens.
-
---Mon père est mort à soixante-seize ans sans avoir jamais été malade.
-
---Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite autant.
-
---Je crois que nous sommes tous les deux de la même promotion.
-
---Oui, comme on dit, quand l’un partira, l’autre fera bien de graisser
-ses bottes.
-
---J’espère que nous n’en sommes pas encore là.
-
---Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y pas songer.
-
---Oh! je vous garantis que ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir.
-
---Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière soi.
-
---Il passait pour avoir une certaine situation de fortune,
-indépendamment de sa position.
-
---On n’est jamais riche quand on a quatre enfants.
-
---Et le voilà parti sans sa croix...
-
---Avouez que maintenant ça lui ferait une belle jambe!
-
---Je ne dis pas ça: il y a toujours la satisfaction morale.
-
---Voyez si Rabaud se donne de l’importance!
-
---Voilà une petite mort qui lui fait gagner au moins deux ans et demi.
-
---Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas riche, mais je donnerais
-bien quelque chose de ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit
-nommé.
-
---Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
-
---C’est la vie.
-
-
-X.--POUR ASSISTER À UN MARIAGE
-
---Et votre grande Germaine, quand la marions-nous?
-
---L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien marier.
-
---Le mariage n’est une loterie que pour les gens qui l’ont bien voulu.
-
---On ne se marie pas tous les jours.
-
---C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y réfléchisse.
-
---Le divorce est une porte de sortie peut-être commode, mais ce ne sera
-jamais qu’une porte de sortie.
-
---Le hasard est un grand maître.
-
---Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne vous avait jamais fait
-danser.
-
---Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà des mots: il y a les bons et
-les mauvais mariages.
-
---On ne vit pas de l’air du temps.
-
---Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux.
-
---Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse.
-
---Il y a des enfants légers, mais il y a des parents bien coupables.
-
---Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille qui sera la plus émue.
-
---Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie pour midi, quand on
-sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le quart.
-
---Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Mendelssohn sans
-avoir envie de pleurer.
-
---Les libres penseurs auront beau faire, rien ne remplacera l’autel avec
-les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.
-
---Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais pas une femme sans
-religion.
-
---Il y a des femmes qui vont à la messe en sortant du bal.
-
---N’empêche que c’est toujours une garantie.
-
---Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes soient jolies.
-
---Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégraphes?
-
---C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue depuis dix ans.
-
---Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans petits enfants.
-
---Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit comme un petit
-singe.
-
---Avouez que cette institution du lunch est plus commode et plus
-économique.
-
---Vous pensez bien que j’ai déjeuné.
-
---Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure qu’il est je
-ne connaîtrais pas l’Italie.
-
---Les voyages, c’est comme le piano: aussitôt que les bébés arrivent...
-
---J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous.
-
-
-XI.--POUR BLÂMER UNE CERTAINE PERSONNE
-
---Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, il faut commencer par ne pas
-se faire remarquer.
-
---C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation américaine?
-
---Nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique.
-
---Une honnête femme n’a pas besoin de se mettre de la poudre aux joues
-et du rouge aux lèvres.
-
---Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, mais ce n’est pas une
-raison pour qu’elle lise toutes les ordures qui paraissent.
-
---Nos grand’mères ne montraient pas leurs mollets à bicyclette, et elles
-ne s’en portaient pas plus mal.
-
---On se demande ce qui reste au mari.
-
---Il ne faut pas tenter le diable.
-
---Une femme comme il faut ne se promène pas à la musique avec tous les
-petits lieutenants de la garnison.
-
---Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre homme et femme.
-
---Une femme n’a tant de camarades que pour mieux choisir un amant.
-
---Si au moins elle était jolie!
-
---Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, mais c’est un genre
-qui ne me plairait pas, voilà tout.
-
---Une femme trouve toujours des hommes pour lui faire la cour.
-
---Il y a des silences qui autorisent et des sourires qui encouragent.
-
---On commence par laisser dire, et on finit par laisser faire.
-
---Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner au buffet après
-chaque danse.
-
---Les mauvaises langues ont bon dos.
-
---Il n’y a jamais de fumée sans feu.
-
---Quand une femme est honnête, elle se conduit comme une honnête femme.
-
---Il faudrait pourtant laisser quelque chose aux filles.
-
-
-XII.--POUR ARRIVER DE PARIS
-
---Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions en plein boulevard.
-
---Le calme aussi a du bon.
-
---Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, pour peu qu’on aille au
-théâtre...
-
---Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait Paris.
-
---Quand on est à Paris, on n’a le temps de voir personne.
-
---Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils savent ce qu’il en est, et
-ils nous excusent.
-
---Nous avons découvert un petit restaurant au Palais-Royal, où l’on
-mange admirablement pour ses 2 fr. 50.
-
---Je ne sais pas comment font certains restaurateurs parisiens.
-
---L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est qu’on ne dépense jamais
-que ce qu’on veut bien dépenser.
-
---Évidemment, dans ces grands magasins, on trouve des occasions
-extraordinaires, mais une fois que l’on est là, on voudrait tout
-emporter.
-
---Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller pour rien.
-
---Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés au musée Grévin?
-
---Les Parisiens ne paient jamais leur place au théâtre.
-
---Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, et
-puis, au dernier moment, il était trop tard.
-
---Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la terrasse d’un café,
-rien que pour voir défiler cette foule.
-
---On a vite fait de passer la moitié de ses journées en omnibus.
-
---Monter et descendre tous ces étages!
-
---Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation de province.
-
---Paris n’est vraiment agréable à habiter que si l’on a 50.000 livres de
-rente.
-
---En général, les gens qui ont 50.000 livres de rente séjournent à peine
-trois mois d’hiver à Paris.
-
---Je ne demanderais qu’à venir y passer trois semaines tous les ans, au
-moment du Salon.
-
---Les théâtres, les grands concerts, les musées, les cours au Collège de
-France...
-
---Nous avons rencontré deux fois Coquelin Cadet sur les grands
-boulevards: la seconde fois je n’en suis pas bien sûre, mais la
-première, nous l’avons vu comme je vous vois.
-
---Ce que la province ne peut pas nous donner, c’est ce foyer
-intellectuel!...
-
---Paris est Paris.
-
-
-XIII.--POUR DIRE SON FAIT À WAGNER
-
---Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend? c’est un résultat
-extraordinaire.
-
---Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous ennuie pas, elle vous
-jouera sa cavatine.
-
---Elle retient tout ce qu’elle entend.
-
---Je crois que tous les grands musiciens ont commencé très jeunes.
-
---Ce n’est pas seulement de commencer jeune, il faut être doué.
-
---Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais pu retenir une note
-de musique.
-
---Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne pas s’entêter.
-
---Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, mais simplement
-qu’elle puisse se rendre utile à l’occasion.
-
---Dans une soirée, quand la conversation languit, quand on ne sait plus
-quoi faire, un morceau de piano est toujours le bienvenu.
-
---Avec un piano, on ne s’ennuie jamais.
-
---Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la musique.
-
---Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, avec les concerts
-militaires, la Société philharmonique et les troupes de passage, nous
-étions gâtés.
-
---L’ouverture de _Poète et Paysan_, _Loin du Bal_, et _Carmen_...
-
---Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, et j’avoue à ma honte que
-je ne le regrette pas.
-
---Il paraît que la grande musique, c’est de la musique qu’on ne doit pas
-comprendre.
-
---Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre.
-
---Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas de faire tant de bruit.
-
---Je me moque un peu que ça soit savant, si cela m’embête.
-
---Il y a les choses qui me plaisent, et les choses qui ne me plaisent
-pas.
-
---Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des chanteurs, ce n’est pas
-pour avoir les oreilles cassées, ou pour sortir de là avec une migraine.
-
---Nous sommes de la vieille école.
-
---Les vieux maîtres avaient du bon.
-
---Nous n’avons pas le tempérament germanique.
-
---Je veux être pendu si, après l’audition de ces grandes machines, il
-vous en reste seulement quatre notes à chantonner le lendemain matin.
-
---Et puis, quand on compare ça, tenez, tout simplement avec une jolie
-valse de Métra!
-
-
-XIV.--POUR ABORDER LES QUESTIONS D’ART
-
---Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de jolies choses dans mon
-appartement.
-
---Peu de choses, mais de jolies choses.
-
---Je n’aime que les meubles de style.
-
---La première condition, pour une chaise, c’est qu’on puisse s’asseoir
-dessus.
-
---Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose soit ancienne pour être
-jolie.
-
---Nous pouvons être fiers de notre cathédrale.
-
---Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais s’arrêtent pour la
-visiter.
-
---Une cathédrale intéressante, cela peut devenir une fortune pour les
-hôtels.
-
---C’est souvent une question d’engoûment.
-
---Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en parlent.
-
---Charonnat est notre compatriote, le célèbre peintre paysagiste.
-
---La médaille signifie toujours ceci, qu’elle permet à un peintre de
-vendre sa peinture trois fois plus cher.
-
---Il y a des tableaux qui représentent une fortune.
-
---J’en ai vu la reproduction dans l’_Illustration_: c’est bien,
-évidemment, mais ça ne me dit pas grand’chose.
-
---Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le coloris.
-
---Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus ni de femmes violettes.
-
---Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être très beau, c’est
-peut-être moi qui ne m’y connais pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais
-je n’en voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en faisait cadeau.
-
---Une toile de cette dimension ne peut trouver sa place que dans un
-musée, ou alors il faut des appartements spéciaux.
-
---Un joli bronze d’art sur sa cheminée...
-
---Remarquez que cela revient souvent plus cher de donner un bronze à un
-médecin, que de lui régler tout simplement ses honoraires.
-
---Le bronze a toujours une valeur.
-
---Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer qu’on a du goût.
-
---Il y a une éducation de l’œil que je proclame nécessaire.
-
---Voyez ce qui se passait à Athènes.
-
---Je suis pour l’augmentation du confortable, mais je déplorerais que la
-France ne fût plus qu’une vaste manufacture.
-
---La France a, dans le monde, une véritable responsabilité artistique.
-
---Vous êtes un dilettante et un raffiné.
-
---Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout.
-
-
-XV.--POUR AGITER LES GRANDS PROBLÈMES
-
---La paix universelle ne sera jamais qu’une utopie, généreuse sans
-doute, mais une utopie.
-
---Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il suffit de voyager un peu
-à l’étranger.
-
---Je n’ai jamais quitté la France que pour faire un petit voyage
-circulaire en Suisse, et cela me faisait quelque chose de voir flotter
-un autre drapeau que le mien.
-
---La France est mieux qu’une expression géographique.
-
---Je suis le premier à reconnaître que le suffrage universel n’est pas
-sans défauts, mais que mettrez-vous à la place?
-
---Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir reconstruire après.
-
---Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes à faire, mais il ne
-faut pas vouloir aller plus vite que les violons.
-
---Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions.
-
---Évolution et non révolution.
-
---Il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu’il y aura
-toujours des travailleurs et des fainéants, des hommes intelligents et
-des imbéciles.
-
---C’est très joli de faire des phrases, mais j’attends à l’œuvre
-Messieurs les théoriciens.
-
---Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui nous laisserons prendre à un
-discours ou à un article de journal, mais il y a la masse des ignorants
-et des naïfs.
-
---Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce sont des criminels qu’on
-devrait poursuivre; s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux,
-et qu’on les enferme!
-
---En principe je suis avec Victor Hugo contre la peine de mort; mais
-parfois la société a le droit, et le devoir, de se défendre.
-
---Croyez-vous que la criminalité diminuerait le jour où les hommes
-auraient perdu toute religion?
-
---La première religion, c’est la religion du Bien et du Mal.
-
---Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible.
-
---Appelez-la comme vous voudrez, mais il faut bien reconnaître
-l’existence d’une puissance mystérieuse qui nous dépasse et qui nous
-dirige.
-
---Religieux ne veut pas dire clérical.
-
---Je ne veux pas qu’on force les gens à aller à la messe, si ce n’est
-pas leur conviction, mais je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y
-aller si j’en ai envie.
-
---J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence entre la nature
-d’un Gambetta ou d’un Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe
-ou d’un caillou.
-
---Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, m’aiderez-vous à vivre, en
-vivrai-je mieux et plus longtemps?
-
---Tous autant que nous sommes, nous avons soif d’au-delà, nous avons
-besoin d’un peu d’idéal.
-
-
-
-
-EXERCICE COMPLÉMENTAIRE DE CONVERSATION
-
-(DEGRÉ SUPÉRIEUR)
-
-
-Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de _Vingt Mille Ames_, et
-représenté pour la première fois, le 18 avril 1901, sur le THÉÂTRE DU
-GYMNASE, par les soins de MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier,
-Frédal, Baudoin, Dujeu, Séruzier, etc.
-
-Et de Mmes Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc.
-
-Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique.
-
---Voir, en outre, la note de la page 262.
-
-
-
-
-VINGT MILLE AMES
-
-ACTE PREMIER
-
-
-_A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une
-grille basse en arceaux, la maison de Mme Champenois: La porte cochère
-est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées
-et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique._
-
-_Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square._
-
-_Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer
-le «Pas des Patineurs».--Arrêtés près de la maison, deux agents devisent
-en fumant des cigarettes.--On est au mois de juillet._
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5e et 6e AGENTS.
-
-LAMBERT.
-
-Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une
-cigarette en écoutant de la bonne musique.
-
-GUIBAL.
-
-Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en
-profiter.
-
- Survient un autre agent.
-
-LEROUGE.
-
-Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés.
-
-LAMBERT.
-
-Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter
-en paix.
-
-GUIBAL.
-
-Oui, l’on respire, comme l’air est douce!
-
-LAMBERT.
-
-Oui, l’on se régale! Comme cette air est belle!
-
-GUIBAL.
-
-C’est une danse? Je ne la connais pas...
-
-LEROUGE.
-
-C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le
-substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de
-l’Aiguille.
-
-GUIBAL.
-
-Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service.
-
-LEROUGE.
-
-Farceur! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça
-le «Pas des Patineurs».
-
- Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers
- pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième,
- puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La
- musique cesse.
-
-Bon! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage... nous
-recommencerons.
-
-LAMBERT.
-
-Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois
-temps!
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, GÉRÔME
-
-GÉRÔME, paraissant au seuil de la porte.
-
-Eh! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier Mlle Champenois?
-
-LAMBERT.
-
-Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme; en service de nuit nous
-n’avons pas tant de distractions.
-
-GÉRÔME.
-
-Une distraction! On voit bien que vous n’y êtes pas! Ils ont eu beau
-ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut!... Rien qu’à passer
-les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent!
-
-GUIBAL.
-
-Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes!
-
-GÉRÔME.
-
-Toutes les fêtes? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture; le
-Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel
-gouvernement pour les serveurs!
-
-GUIBAL.
-
-Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver!
-
-GÉRÔME.
-
-Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce
-qui se passe: voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser
-ici, chez Mme Champenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils
-marient leurs filles! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est
-un département perdu pour la République.
-
-LAMBERT.
-
-Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre
-arc!...
-
-LEROUGE.
-
-Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et
-bedeau à la cathédrale; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui!
-
-GUIBAL.
-
-Tous les métiers où l’on rigole!
-
-GÉRÔME.
-
-Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes
-du monde et le respect des traditions... Je puis bien le dire,
-Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la
-France dans chaque chef-lieu de département.
-
-GUIBAL.
-
-Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme?
-
-GÉRÔME.
-
-Enfant!...
-
- On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu
- une voix qui commence:
-
- «Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève!...»
-
---Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai
-profité pour descendre prendre le frais.
-
-LAMBERT.
-
-M. Rabourdin? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique!
-
-GÉRÔME.
-
-Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur.
-
-GUIBAL.
-
-Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit? Il y a de jolies femmes?
-
-LEROUGE.
-
-Il y a la présidente. C’est une belle femme!
-
-GÉRÔME.
-
-Ce n’est pas mon type... Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous
-offrir? Un verre de bière, ça ne se refuse pas.
-
-LAMBERT.
-
-Est-ce bien correct? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une
-dame dévote... est-ce bien correct?
-
-GÉRÔME.
-
-Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu!
-
-LAMBERT.
-
-Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade.
-
- Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage.
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, RAMAGE
-
-GÉRÔME.
-
-Vous partez déjà, Monsieur Ramage?
-
-RAMAGE.
-
-Oh! je reviendrai, Mme Ramage est toujours là. Mais ce diable de
-Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais
-marcher un peu.
-
-GÉRÔME.
-
-Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous.
-
-RAMAGE.
-
-J’ai une telle migraine!... Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents,
-qu’est-ce qu’ils font là? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à
-Paris. C’est singulier! Est-ce qu’ils sont en service commandé?
-
-LAMBERT.
-
-Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé!
-
-RAMAGE.
-
-Bien. Bien. Je n’insiste pas. (En s’éloignant.) C’est singulier!
-
-LEROUGE.
-
-Tu le lui as mis dans la main, Lambert! En voilà des indiscrétions;
-est-ce qu’on est pas en République? Est-ce que ça le regarde?
-
-GUIBAL.
-
-Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse?
-
-GÉRÔME.
-
-Oui on la connaît sa migraine: ça ne manque jamais; il laisse sa femme
-danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en
-fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à
-gauche...
-
-Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme!
-
- Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square.
-
-TOUS (avec un même geste):
-
-Vas-y!
-
-LAMBERT.
-
-Ça n’est pas la direction.
-
-GÉRÔME.
-
-Parbleu! c’est un vieux renard! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu.
-Mais n’oublions pas l’orangeade!
-
-LEROUGE.
-
-Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde?
-
-GÉRÔME.
-
-Bien sûr! Où voulez-vous qu’il aille; il est marié.
-
-GUIBAL.
-
-Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa?
-
-GÉRÔME.
-
-Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon...
-
-LEROUGE.
-
-Une belle femme, la grande Mathilde.
-
-GÉRÔME.
-
-Ça n’est pas mon type!--(Et ainsi causant ils sont entrés.--Sortent M.,
-Mme et Mlle Bédu.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-M. BÉDU, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
-
-Mlle BÉDU.
-
-Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage,
-s’en aller ainsi, avant la fin...
-
-Mme BÉDU.
-
-Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de
-papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la
-cérémonie religieuse.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Le substitut me disait bien qu’à Paris...
-
-Mme BÉDU.
-
-Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois
-épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme
-tout le monde! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à
-la mairie, un autre à l’église? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas?
-Cela crée des situations scandaleuses!
-
-BÉDU.
-
-Où le maire a passé...
-
-Mme BÉDU.
-
-Amélie, j’ai oublié mon éventail... au buffet naturellement!... (A M.
-Bédu, quand sa fille s’est éloignée.)
-
-Tu as une façon de plaisanter devant ta fille...
-
-BÉDU.
-
-Voyons, ma bonne amie, voyons!... L’hiver a été si triste, sans rien à
-la Préfecture!... On aurait pu lui laisser danser le cotillon!
-
-Mme BÉDU.
-
-Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit,
-avais la migraine!
-
-BÉDU.
-
-Certainement! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas; je
-serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher.
-
-Mme BÉDU.
-
-Pas du tout; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions
-venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des
-fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis
-chez notre amie Mme Champenois: qui sait ce qu’en pensera le nouveau
-préfet? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain,
-que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire?
-
-BÉDU.
-
-Voyons, Mme Champenois n’est pas un milieu réactionnaire! Un mariage
-n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large...
-
-Mme BÉDU.
-
-Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie
-sous-inspecteur...
-
-BÉDU.
-
-Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier
-général, quatre magistrats...
-
-Mlle BÉDU (qui revient et s’approche).
-
-Il y avait le substitut!
-
-Mme BÉDU.
-
-Eh bien! ma fille, tu y as mis le temps!
-
-Mlle BÉDU.
-
-C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger.
-
-Mme BÉDU.
-
-Dans la salle à manger?
-
-BÉDU.
-
-Dans la salle à manger? Ils vont souper, parbleu!
-
-Mme BÉDU.
-
-Il n’y a pas de souper!
-
-BÉDU.
-
-Il n’y a pas de souper annoncé, mais Mme Champenois va probablement
-retenir quelques intimes.
-
-Mme BÉDU.
-
-Allons donc! Et Mme Champenois ne nous aurait rien dit? Nous n’aurions
-certes pas accepté, mais c’est pour le principe! Un souper... quelques
-intimes!... ah! par exemple! J’ai envie de remonter et que nous
-restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce
-qu’elle fera...
-
-BÉDU.
-
-Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux... et puis ce
-n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi,
-c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte... et puis un
-homme, ça se voit moins que deux femmes; et alors je saurais le fin mot
-de ce souper...
-
-Mme BÉDU.
-
-Et quels sont les heureux mortels!... Eh bien! c’est cela,
-accompagne-nous et tu reviendras... Je suis trop curieuse de savoir...
-
- La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison
- Champenois.
-
-
-SCÈNE V
-
-GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE
-
-GÉRÔME, à Lerouge.
-
-Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne.
-
-LEROUGE.
-
-Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet!...
-
-GUIBAL.
-
-Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été
-élus, sentait plus le sucre...
-
-GÉRÔME.
-
-Bah! tous se valent... Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme
-on dit, du champagne de préfecture... La République nous a donné des
-préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires
-républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout
-le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates: le champagne,
-ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris
-l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises,
-même chez Mme Champenois, c’est de celui-là qu’on nous sert!... Les
-caves s’en vont!
-
-LAMBERT.
-
-Vous n’aimez pas la République?
-
-GÉRÔME.
-
-On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez
-voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais
-autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du
-chocolat?
-
-GUIBAL.
-
-Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu!
-
-GÉRÔME.
-
-Avec M. Bédu? Elle est bonne! Ils se seront retrouvés devant la porte de
-Mathilde!
-
- Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et
- Ramage; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents.
-
-
-SCÈNE VI
-
-BÉDU, RAMAGE
-
-BÉDU.
-
-Je suis bien content de vous avoir rencontré.
-
-RAMAGE.
-
-Oui, un peu de migraine... Rabourdin disait ses monologues, alors
-j’étais sorti fumer un cigare...
-
- Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers:
-
- «Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci!»
-
-BÉDU.
-
-Moi, j’ai raccompagné ces dames... elles étaient un peu fatiguées... Et
-puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller... Vous savez ce
-que c’est que les femmes...
-
-RAMAGE.
-
-Et vous remontez là-haut?... Il ne faut pas que je vous retienne...
-
-BÉDU.
-
-Oh! simplement pour faire acte de présence... c’est plutôt vous... il
-faut sans doute que vous alliez retrouver Mme Ramage. A tout à l’heure!
-
-RAMAGE.
-
-Mais pas du tout!
-
-BÉDU.
-
-Mais si, mais si, allez donc, mon cher... Moi, je fais encore un petit
-tour.
-
-RAMAGE.
-
-Alors, je vous accompagne... Je dirai à Mme Ramage que j’étais avec
-vous.
-
-BÉDU.
-
-Non, non; je ne veux pas; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais
-probablement rentrer chez moi.
-
-RAMAGE.
-
-Eh bien! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte. (Ils s’éloignent
-ensemble.) A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué?
-
-BÉDU.
-
-Quoi donc?
-
- Ils s’arrêtent.
-
-RAMAGE.
-
-La porte de Mme Champenois est joliment gardée! Tous ces agents...
-
-BÉDU.
-
-Tiens, c’est vrai, c’est singulier!...
-
-RAMAGE.
-
-J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à
-l’heure... Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée...
-
- Ils s’éloignent en causant.
-
-
-SCÈNE VII
-
-GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE
-
-GUIBAL.
-
-Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer?
-
-GÉRÔME.
-
-Mais si! Ils dansent, ils sont enragés! J’allais même vous apporter des
-chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des
-courants d’air. On n’entendra plus rien.
-
-LEROUGE.
-
-C’est dégoûtant! Voilà encore une soirée de fichue!
-
-GÉRÔME.
-
-D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse...
-
-LAMBERT.
-
-Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique
-l’autre dimanche.
-
-LEROUGE.
-
-Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette:
-chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste
-à l’église.
-
-GÉRÔME.
-
-Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes
-n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours.
-
-GUIBAL.
-
-Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire?
-
-LEROUGE.
-
-Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille?
-
-LAMBERT.
-
-Merci! Je ne suis pas en train; les bals de société comme celui-ci, ça
-me dégoûte des filles.
-
-GUIBAL.
-
-Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes?
-
-LAMBERT.
-
-Tu as les étiquettes?
-
-GUIBAL.
-
-J’ai une trentaine d’«A bas l’armée!»
-
-LEROUGE.
-
-Tiens, voilà aussi quelques «Vive l’armée!» qui me restent de la semaine
-dernière.
-
-LAMBERT.
-
-Alors, trois par trois; les perdants paieront le café au lait. Le doigt
-mouillé colle. (Ils se rangent par camps: le 1er et le 2e agent, chefs
-de camp, tirent au doigt mouillé.) C’est vous qui collez, c’est nous qui
-grattons: vous passez par là, nous par là...
-
-GUIBAL.
-
-On a le droit de coller sur les arbres?
-
-LAMBERT.
-
-Oui, mais seulement à hauteur de la main...
-
-GÉRÔME.
-
-A la bonne heure! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est
-qu’un mot, que nos petites villes sont mortes!...
-
-GUIBAL.
-
-Au revoir, monsieur Gérôme, et merci...
-
- Ils sortent trois à droite.
-
-LAMBERT.
-
-Merci, Monsieur Gérôme, au revoir!... (Les trois autres agents s’en vont
-par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.)
-Paix! Paix! voilà le chef...
-
- Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste
- seul avec Calfa.
-
-
-SCÈNE VIII
-
-CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME
-
-CALFA.
-
-Rien de nouveau?
-
-LAMBERT.
-
-Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial!
-
-CALFA.
-
-Oh! parbleu, je pense bien! Il ne se passe jamais rien dans cette ville!
-Vous n’avez pas vu Jeunhomme?
-
-LAMBERT.
-
-Non, monsieur le commissaire spécial!
-
-CALFA.
-
-Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors,
-persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les
-bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue!... Je
-n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas
-à ce que mon anarchiste me claque dans la main!
-
-LAMBERT.
-
-Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille!
-
- A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le _Pas des
- Patineurs_. C’est Jeunhomme.
-
-CALFA.
-
-Mes compliments! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne
-surveillez pas Jeunhomme?...
-
-LAMBERT.
-
-Il faut vous expliquer...
-
-CALFA.
-
-Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en
-dehors du service!
-
-LAMBERT.
-
-Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et
-monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le
-samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met
-parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire...
-
- Et Jeunhomme chante toujours.
-
-CALFA.
-
-Mais empêchez-le donc de chanter, au moins; il va s’éreinter!...
-(L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une
-violente quinte de toux.) Incorrigible alors? Toujours la fête? Je vous
-demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se
-donner les gants d’être un anarchiste! Un anarchiste, monsieur, il me
-semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des
-lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que
-sais-je?... (Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.) Allons,
-bon, nous voilà bien... Il faudrait lui faire prendre tout de suite
-quelque chose de chaud.
-
-LAMBERT, à Gérôme qui paraît au seuil.
-
-Ah! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de
-bouillon?
-
-GÉRÔME.
-
-Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est!...
-
- L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois.
-
-LAMBERT.
-
-La maison du Bon Dieu!...
-
-
-SCÈNE IX
-
-CALFA, GÉRÔME
-
-CALFA.
-
-Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme...
-
-GÉRÔME.
-
-Eh! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est
-un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme? Il n’en a pourtant pas
-l’air.
-
-CALFA.
-
-C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences
-sont tranquilles, plus il importe de les surveiller: car Dieu sait alors
-ce qu’ils ruminent!
-
-GÉRÔME.
-
-Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup? Depuis six mois qu’il
-est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter!
-
-CALFA.
-
-Précisément, il étudie la place.
-
-GÉRÔME.
-
-Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés
-ensemble.
-
-CALFA.
-
-Oui: quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt
-un commissaire spécial.
-
-GÉRÔME.
-
-Tous les départements voudront avoir leur anarchiste!...
-
-CALFA.
-
-Vous êtes trop aimable!
-
-GÉRÔME.
-
-Vous ne connaissiez pas ce pays?
-
-CALFA.
-
-Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse...
-
-GÉRÔME.
-
-Comme Napoléon!
-
-CALFA.
-
-Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie!
-
-GÉRÔME.
-
-La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y
-a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse...
-
-CALFA.
-
-Tous les Corses sont fonctionnaires; c’est notre fierté.
-
-GÉRÔME.
-
-Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire?
-
-CALFA.
-
-Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre
-la République: elle a continué; et pourtant je suis bien forcé de
-reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de
-la police.
-
-GÉRÔME.
-
-C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des
-réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou
-même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai!...
-
-CALFA.
-
-Ah! le Seize Mai!...
-
-GÉRÔME.
-
-Oui, n’est-ce pas: «Quand les lilas refleuriront!...» Vous soupirez...
-le Seize Mai...! quel joli renouveau c’était pour la police.
-
-CALFA.
-
-Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne!
-
-GÉRÔME.
-
-Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de
-l’Empereur, ça vous remontera!...
-
-CALFA.
-
-Mais permettez...
-
-GÉRÔME.
-
-Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un
-serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à
-l’Empereur...
-
-CALFA.
-
-Ce sera donc comme compatriote...
-
- Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre,
- reviennent Ramage avec Bédu.
-
-
-SCÈNE X
-
-BÉDU, RAMAGE
-
-RAMAGE.
-
-C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés!
-
-BÉDU.
-
-Oui... j’allais rentrer... et puis ce que vous m’aviez dit me trottait
-par la tête... j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu!...
-
-RAMAGE (après un temps).
-
-En somme, c’est bien clair; tout dans ce mariage était louche; je vous
-recommence mon raisonnement: voilà un garçon que personne ne connaissait
-ici, qui tombe un beau jour pour épouser Mlle Champenois, ce qui n’est
-pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans
-une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays.
-
-BÉDU.
-
-Et qui le présente? Qui fait le mariage? Un parent? Un ami de la
-famille? Pas du tout! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu... Une
-espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à
-gaz! C’est assez dire!
-
-RAMAGE.
-
-Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait
-un passé indemne; tranchons le mot, il a une maîtresse!
-
-BÉDU.
-
-La logique veut que cette fille vienne le relancer ici.
-
-RAMAGE.
-
-Du moins cela s’est vu!
-
-BÉDU.
-
-Et cela se voit tous les jours.
-
-RAMAGE.
-
-Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre: quand il n’y a pas
-d’homme dans une maison...
-
-BÉDU.
-
-Que voulez-vous? Mme Champenois était trop pressée de marier sa fille!
-Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de Mme
-Champenois. Mais Mme Bédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de
-notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les
-pattes d’un Gilotte!
-
-RAMAGE.
-
-En attendant, M. le maire y a passé.
-
-BÉDU.
-
-Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de
-l’église...
-
-RAMAGE.
-
-C’est ce que je vous disais: ils se méfient. Ils ont pris leurs
-précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde!
-
-BÉDU.
-
-Tenez; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison.
-
- Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil.
-
-RAMAGE.
-
-Non! vous badinez? Ça, c’est épatant!
-
-BÉDU.
-
-Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez
-mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à Mme Ramage.
-
-RAMAGE.
-
-Pas du tout! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne.
-
-BÉDU.
-
-Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois! Et Mme Ramage?...
-
-RAMAGE.
-
-Bah! Elle danse... Et puis je lui dirai que j’étais avec vous...
-
-BÉDU.
-
-Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable.
-D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures
-pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h.
-52. La grande vie, quoi! Les noctambules! Comme quand j’étais garçon!
-
-RAMAGE.
-
-C’est cela, allons à la gare!
-
- Et ils s’éloignent, toujours tous deux.
-
-
-SCÈNE XI
-
-GÉRÔME, CALFA
-
-GÉRÔME, les regardant s’éloigner.
-
-Pauvre Bédu! pauvre Ramage! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de
-l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous...
-
-CALFA.
-
-Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme?
-
-GÉRÔME.
-
-Eh bien! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche
-Bédu, à vous la pose!...
-
-CALFA.
-
-Mais à qui? à quoi faites-vous allusion?
-
-GÉRÔME.
-
-Ne faites donc pas l’étonné: voyons, c’est ma femme, Mme Gérôme, qui
-blanchit Mlle Mathilde...
-
-CALFA.
-
-Monsieur Gérôme.
-
-GÉRÔME.
-
-Eh! oui, eh! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir
-les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles!
-Voyez-vous, nous sommes un peu collègues: seulement, vous, n’est-ce pas?
-c’est votre état; moi, je fais ça par goût... comment dire?... Je fais
-ça pour l’honneur...
-
-CALFA.
-
-Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez... Je vais chez
-Mathilde, oui; mais croyez bien que je considère cela purement comme une
-obligation professionnelle: ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents
-d’information.
-
-GÉRÔME.
-
-Eh bien! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien
-que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet!
-
- Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme
- soutenant Lambert complètement gris.
-
-
-SCÈNE XII
-
-JEUNHOMME, LAMBERT
-
-JEUNHOMME.
-
-Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la
-chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé.
-
-LAMBERT.
-
-Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer
-toutes ces cochonneries?... Ah! malheur!
-
-JEUNHOMME.
-
-Il faut aller te reposer.
-
-LAMBERT.
-
-Malheur de malheur! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant
-qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le
-monde...
-
-JEUNHOMME.
-
-Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là!
-
-LAMBERT, montrant le poing aux fenêtres.
-
-Mort aux vaches!
-
-JEUNHOMME.
-
-Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans
-le square, sur un banc... sur mon banc... tu feras un somme, et puis il
-n’y paraîtra plus...
-
-LAMBERT.
-
-Ah! malheur!
-
- Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square.
-
-
-SCÈNE XIII
-
-(SCÈNE MUETTE)
-
- Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de
- préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre
- que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de
- l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué: il va
- l’y conduire...
-
-
-SCÈNE XIV
-
-JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE
-
-JEUNHOMME, sortant du square.
-
-Allons, le voilà bordé: ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire...
-Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger! Je vais
-toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne
-l’empêche pas de dormir...
-
- Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre.--Au même moment
- la préfète arrive et l’interpelle.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Pardon? L’hôtel du Midi?
-
-JEUNHOMME.
-
-L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame... Oh! comme je suis
-confus!... Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je
-rallume?... Et puis je m’attendais si peu... si loin de votre
-département! Excusez-moi, madame, madame la préfète...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Comment! Même dans les autres villes?... Préfète!... C’est donc écrit
-sur mon chapeau? Vous me connaissez? Déjà?
-
-JEUNHOMME.
-
-Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier,
-François, l’anarchiste...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon
-mari. Oh! je me souviens! Il prétendait même que ça aurait pu le faire
-sauter, le préfet mon mari...
-
-JEUNHOMME.
-
-Dame! un anarchiste: car j’étais bel et bien sur les listes; on avait
-trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à
-Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro du _Père
-Peinard_!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Et vous auriez mis le feu à la Préfecture? Vous auriez tué des gens par
-principes?
-
-JEUNHOMME.
-
-Oh! Je n’aurais tué personne, mais il faut bien que la police vive!
-Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à
-me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme; moi, je suis
-seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous,
-anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la
-tapisserie: ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète,
-vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Ce n’est pas moi, c’est mon mari... Moi, si j’étais homme, je vous
-assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet...
-
-JEUNHOMME.
-
-On dit cela... D’ailleurs, je ne vous reproche rien: seulement, partout,
-ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les
-commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je
-me suis mis anarchiste militant.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Eh! diable!... et ça consiste?
-
-JEUNHOMME.
-
-Ça consiste à ne plus chercher à rien faire: la propagande par le fait,
-par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues,
-la nuit, le jour... je bois... je chante... Le commissaire tient à moi,
-vous comprenez, il m’entretient...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Mal!... Je vous trouve vieilli...
-
-JEUNHOMME.
-
-Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Pauvre Jeunhomme! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé; il
-pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste!
-
-JEUNHOMME.
-
-Ne faites pas cela! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus
-qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me
-relève un peu, c’est ma cocarde; et ça ne fait de mal à personne.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme: ayant
-les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices;
-je m’amuserais à tout chambarder!
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes..., et puis,
-croyez-vous donc que ce serait si amusant?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement! Quand je songe qu’il y a
-cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le
-Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici!...
-
-JEUNHOMME.
-
-Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors,
-c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici?... C’est curieux, nous
-faisons carrière ensemble... Je ne le savais pas... je lis pourtant les
-journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein
-air. C’est tout récent, sans doute?...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est d’avant-hier! Oh! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs...
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard,
-vous comprenez: c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet
-n’est-pas content? C’est pourtant un beau département!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce
-que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air
-aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau
-jardin...
-
-JEUNHOMME.
-
-Il y a un très beau jardin, j’y ai couché!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même; il y a une foule de
-choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas
-attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la
-nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous
-pensez bien... aussitôt, j’ai sauté dans le train...
-
-JEUNHOMME.
-
-Vous êtes arrivée par le grand express: 1 h. 52?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Pour ne pas attendre l’omnibus,--pas engageant déjà, l’omnibus: et puis,
-il fait si beau!--j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit:
-C’est tout droit! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne
-tout le temps! Je ne me retrouvais plus...
-
-JEUNHOMME.
-
-Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame
-la préfète!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète,
-monsieur Jeunhomme! pour un anarchiste, ça vous amoindrit: et puis je
-tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque
-exactitude...
-
-JEUNHOMME.
-
-Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est vrai! il faisait comme moi. Oh! mais vous êtes un poète, monsieur
-Jeunhomme...
-
-JEUNHOMME.
-
-A force de coucher à la belle étoile...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon!
-Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments
-trop laids.
-
- Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la
- gare.
-
-
-SCÈNE XV
-
-BÉDU, RAMAGE
-
-BÉDU.
-
-Mais c’est elle qui s’en va là-bas: elle est avec Jeunhomme!
-
-RAMAGE.
-
-Croyez-vous? On distingue à peine...
-
-BÉDU.
-
-Parbleu! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à
-la silhouette... Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici...
-
-RAMAGE.
-
-Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à
-Paris!
-
-BÉDU.
-
-Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui
-fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette
-personne... qu’est-ce que je vous ai dit?...
-
-RAMAGE.
-
-Ça y est!
-
-BÉDU.
-
-Et vous voyez, ça y est!
-
-RAMAGE.
-
-Ça, c’est épatant! Qu’est-ce que nous allons faire? Il faudrait
-peut-être prévenir Mme Champenois... Gilotte?... ou tout au moins
-envoyer une lettre anonyme? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre
-devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme?
-
-BÉDU.
-
-Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le
-mariage; mais il est trop tard: après la mairie le plus gros est fait.
-
-RAMAGE.
-
-Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés?
-
-BÉDU.
-
-En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant; après, ça les
-regarde!
-
-RAMAGE.
-
-Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons
-tout et qu’ils croient que nous ne savons rien: on nous prend pour des
-imbéciles...
-
-BÉDU.
-
-C’est vrai. C’est un point de vue!
-
- Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant.
-
-RAMAGE.
-
-Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter
-pour ne pas donner l’éveil...
-
-BÉDU.
-
-Attendez! nous allons nous amuser... (Allant au-devant de Calfa.) Eh
-bien! Monsieur Calfa, vous l’avez vue?
-
-
-SCÈNE XVI
-
-CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME
-
-CALFA.
-
-Je vous demande pardon, Messieurs, je...
-
-BÉDU.
-
-Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au
-courant, nous l’avions vue avant vous...
-
-CALFA.
-
-Ensemble?
-
-BÉDU.
-
-Mais certainement, ensemble...
-
-CALFA.
-
-Mathilde m’avait pourtant assuré...
-
-BÉDU.
-
-Mathilde?
-
-RAMAGE.
-
-Elle aussi?
-
-BÉDU.
-
-Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié?
-
-CALFA.
-
-Lui aussi?
-
-BÉDU.
-
-Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier
-habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage?
-
-RAMAGE.
-
-De vieux routiers!
-
-BÉDU.
-
-Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous
-accomplissez votre mission; mais nous avons tout surpris. La personne
-est arrivée par le train de 1 h. 52.
-
-RAMAGE.
-
-Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue...
-
-BÉDU.
-
-Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler...
-
-RAMAGE.
-
-Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien
-que nous...
-
-CALFA, après un temps.
-
-Je le savais!
-
-BÉDU.
-
-Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de
-surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme.
-
-CALFA.
-
-Avec Jeunhomme?
-
-BÉDU.
-
-Ici même, il n’y a pas cinq minutes!
-
-RAMAGE.
-
-Ah! elle n’a pas perdu son temps!
-
-BÉDU.
-
-Nous non plus! C’était évidemment préparé d’avance.
-
-CALFA.
-
-Évidemment! Cela vous étonne? Privés ou publics, l’anarchiste est le
-fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre!
-
-RAMAGE.
-
-Et puis c’est peut-être son cousin?
-
-BÉDU.
-
-Jolie famille!
-
-RAMAGE.
-
-Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au
-moins Gilotte, qui fait le mariage?
-
-CALFA.
-
-A quoi bon, Messieurs? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais
-la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je
-réponds de tout!
-
-BÉDU.
-
-Vous êtes joliment fort!
-
-CALFA.
-
-On ne me connaît pas encore, ici... Je n’avais pas encore eu l’occasion
-de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir! Je me disais bien
-aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose! Brave Jeunhomme! Et
-moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment! Pourvu qu’il n’aille
-pas courir encore, attraper du mal! Pourvu qu’il ait bien pris son
-bouillon! On va voir!
-
-RAMAGE.
-
-Je crois que l’on ne va pas s’embêter!
-
- Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir.
-
-GÉRÔME.
-
-Bonsoir, Messieurs! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en
-va... Tiens, monsieur Ramage, il y a justement Mme Ramage qui vous
-cherchait...
-
-CALFA.
-
-Ah! monsieur Gérôme, précisément: vite à l’œuvre! Ne perdons pas une
-minute! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à
-vous dire deux mots...
-
-GÉRÔME.
-
-Rentrons un moment, monsieur Calfa!
-
-BÉDU.
-
-Je crois que l’on ne va pas s’embêter!
-
- Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec Mme Ramage en sortie de
- bal.
-
-
-SCÈNE XVII
-
-LES MÊMES, Mme RAMAGE
-
-Mme RAMAGE, à Ramage.
-
-Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu?
-
-RAMAGE.
-
-Patiente un peu; j’en aurai à te raconter... n’est-ce pas, Bédu?
-
-BÉDU.
-
-Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon.
-
-RAMAGE.
-
-Voyons, tu sais bien que je ne danse pas.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour
-avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit
-danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces
-figures: mais je songe à mes enfants.
-
-BÉDU.
-
-Jolis, les accessoires?
-
-Mme RAMAGE.
-
-De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la
-cheminée de mon salon? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que
-l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la
-Préfecture...
-
-RAMAGE.
-
-On veut montrer que c’est un beau mariage.
-
-BÉDU.
-
-Oui, Gilotte doit toucher la forte prime! Il y a de quoi, n’est-ce pas,
-Ramage?
-
-RAMAGE.
-
-Oui, oui, il y a de quoi!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Allons, taisez-vous, mauvaises langues! Tout s’est très bien passé, en
-somme; Mme Champenois est une si excellente femme! Et Germaine
-Champenois, était-elle assez gentille?
-
-BÉDU.
-
-Oui! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage?
-
-RAMAGE.
-
-C’est dommage!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère? Dommage, quoi?
-Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici.
-Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage,
-il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a
-pas tant.
-
-BÉDU.
-
-Évidemment.
-
-RAMAGE.
-
-Attendons la fin!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Vous me faites bouillir avec ces réticences.
-
-RAMAGE.
-
-Vous nous accompagnez, Bédu? Nous te raconterons cela en marchant.
-
- Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et
- sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc.
- Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon.
- Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme.
-
-
-SCÈNE XVIII
-
-BÉDU, RAMAGE, Mme RAMAGE, GILOTTE, Mme GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT
-DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, ETC.
-
-GILOTTE, aux précédents qui s’en allaient.
-
-Eh! là-bas, les lâcheurs!... vous nous enlevez la belle Mme Ramage.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir: M.
-Gilotte est très excité.
-
-BÉDU.
-
-Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi.
-
-GILOTTE.
-
-D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas,
-commandant?
-
-LE COMMANDANT DE GENDARMERIE.
-
-Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas!...
-
-GILOTTE.
-
-Commandant, avance à l’ordre. Ralliement!
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va!
-
-GILOTTE.
-
-C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous
-coucher comme les poules, à deux heures du matin.
-
-LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES.
-
-Quel viveur, ce Gilotte!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Et la cérémonie, demain; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire
-coiffer, ni toilette à mettre.
-
-GILOTTE.
-
-Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni
-nous, belle dame...
-
-RAMAGE.
-
-Permettez, mon cher Gilotte...
-
-GILOTTE.
-
-D’abord, il faut souper; je comprends que cette brave Mme Champenois
-avait peut-être hâte de nous mettre à la porte... Mais il n’y a pas de
-belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant?
-
-LE COMMANDANT.
-
-Assurément, directeur, le souper: assurément!
-
-GILOTTE.
-
-Commandant! le bras à Mme Gilotte!
-
-Mme GILOTTE.
-
-Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons...
-
-GILOTTE.
-
-Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la
-guerre, n’est-ce pas, commandant?
-
-Mme GILOTTE, bas à son mari.
-
-Tu es fou... tu es ivre... voyons, il reste tout juste un peu de bouilli
-froid de ce soir.
-
-GILOTTE, prenant à partie Lanvornay.
-
-Ah! le marié: il vient avec nous le marié... Madame Ramage, enlevez le
-marié!
-
-RAMAGE.
-
-Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos.
-
-GILOTTE.
-
-Compris! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant?
-
-LE COMMANDANT.
-
-Je comprends toujours.
-
-GILOTTE.
-
-Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que
-parce que vous êtes en province... Je vous avais prévenu d’ailleurs...
-On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à
-s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on
-s’entende mieux ensemble...
-
-LE COMMANDANT.
-
-Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents.
-
-GILOTTE.
-
-Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus
-agréables, de personnages plus sympathiques...
-
-LE COMMANDANT.
-
-Car vous savez, tout est là: se créer un petit noyau.
-
-GILOTTE.
-
-Il est tout créé, le noyau: notre distingué président, notre excellent
-directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie...
-
-LE COMMANDANT.
-
-Bravo, Gilotte!
-
-GILOTTE.
-
-Notre spirituel conservateur des hypothèques...
-
-LE CONSERVATEUR.
-
-Bravo, Gilotte!
-
-LANVORNAY.
-
-Est-ce qu’il faut que je réponde?
-
-LE PRÉSIDENT.
-
-Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal! Voilà un
-réverbère qui se fiche de vous!
-
-GILOTTE.
-
-Allons! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec; comme au
-quartier latin, pas vrai? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine,
-j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne
-m’en donnerez pas le démenti: Commandant, la courte échelle! Messieurs,
-c’est le président qui va allumer: Oui! oui! comme au quartier latin!
-(Jeu de scène.) La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la
-lumière: admirable tableau!... Et nous manifestons notre joie autour!
-
- Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones.
-
-TOUS.
-
-Le pas des patineurs, le pas des patineurs!
-
- Dans un coin, Bédu et Ramage.
-
-RAMAGE.
-
-Cette joie bruyante est bien factice!
-
-BÉDU.
-
-En réalité, tout cela, c’est pour donner le change...
-
-RAMAGE.
-
-Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons.
-
-BÉDU.
-
-Ils dansent sur un volcan!
-
-RAMAGE.
-
-Ce réverbère est un volcan!
-
-
-SCÈNE XIX
-
-LES MÊMES, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME
-
-LAMBERT, sortant du square.
-
-Bon Dieu! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien! Attendez là,
-les galopins!... Pardon, excuse!... Mon commandant, Monsieur le
-Président... Est-ce que j’ai la berlue?... est-ce que je suis encore
-saoûl?
-
-BÉDU.
-
-Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel?
-
-CALFA, sortant de la maison avec Gérôme.
-
-Je vous demande pardon, Messieurs; si cet agent avait pu prévoir; ne
-perdons pas une minute! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous...
-
-RAMAGE.
-
-Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police?
-
-LANVORNAY, désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui.
-
-Qui est ce monsieur? Je ne l’ai pas vu à la soirée.
-
-GÉRÔME.
-
-Le nouveau commissaire spécial: oh! vous avez de la chance, c’est un
-garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien!
-
-LANVORNAY.
-
-Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui!
-
-GÉRÔME.
-
-Sans doute, sans doute; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui
-peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter,
-toutes les précautions seront prises.
-
-BÉDU, à Calfa.
-
-Alors, il se passera sûrement quelque chose demain?
-
-CALFA.
-
-S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter
-sur moi!
-
-BÉDU.
-
-Vous me le promettez? (A part.) Alors, je peux me donner encore une
-heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà
-débarrassé de Ramage; Mme Bédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à
-lui raconter. (Aux Ramage.) Bonsoir, mes chers amis.
-
-RAMAGE, courant après lui.
-
-Bédu? Bédu?
-
-GILOTTE.
-
-Alors, tout le monde s’en va? C’est la police qui vous fait fuir?
-
-BÉDU.
-
-Il en a de bonnes.
-
-RAMAGE.
-
-C’est plus raisonnable! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons
-besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que
-personne.
-
-GILOTTE.
-
-Oui, oui, tout le monde sur le pont! Eh bien, nous, nous allons souper
-avec le commandant, n’est-ce pas, commandant?
-
-LE COMMANDANT.
-
-Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte.
-
-GILOTTE.
-
-Vous ne venez décidément pas, Lanvornay? Vous préférez enterrer votre
-vie de garçon tout seul?
-
-RAMAGE.
-
-Il a des allusions d’un cynisme!
-
-GILOTTE.
-
-Allons, bonsoir, à demain!
-
-RAMAGE, à Bédu.
-
-Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin?
-
-BÉDU.
-
-Oh! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre!
-
- Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay.
-
-
-SCÈNE XX
-
-GÉRÔME, LANVORNAY
-
-GÉRÔME.
-
-Vous rentrez seul à l’hôtel?
-
-LANVORNAY.
-
-Mais certainement...
-
-GÉRÔME.
-
-Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne?
-
-LANVORNAY.
-
-En voilà une idée! les rues sont sûres, j’imagine?
-
-GÉRÔME.
-
-Sans doute: d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez.
-
-LANVORNAY.
-
-Je pense bien.
-
-GÉRÔME.
-
-Mais je croyais... Dans votre situation particulière... on éprouve
-quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de
-renseigné...
-
-LANVORNAY.
-
-Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien!...
-
-GÉRÔME.
-
-Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance!
-
- Il sort.
-
-
-SCÈNE XXI
-
-LANVORNAY seul.
-
-Ils sont un peu bruyants, ou familiers; mais ce sont de si braves gens.
-Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la
-fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire: _je
-t’aime_ dans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon
-cigare... (Geste.) Évidemment ça n’est pas indispensable à notre
-mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là...
-(En s’éloignant.) Comme tout est paisible ici, comme tout respire un
-bonheur calme...
-
- Bruit d’une bataille de chats; un silence; un chat traverse la scène;
- réapparaissent ensemble Bédu et Ramage.
-
-
-SCÈNE XXII
-
-BÉDU, RAMAGE
-
-RAMAGE.
-
-Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai
-raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant
-à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié... (Entre ses
-dents.) Et puis zut! zut!
-
-BÉDU.
-
-C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr... (Entre
-ses dents.) Nom de Dieu de nom de Dieu!
-
-RAMAGE.
-
-C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même
-endroit.
-
-BÉDU.
-
-Oui, c’est une vraie chance!
-
-
-RIDEAU
-
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME
-
-_La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive par l’escalier
-en colimaçon qui aboutit au fond de la scène, ou par la galerie, à
-droite, qui fait le tour de l’église. La gauche de la scène est occupée
-par la caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs de face
-voient de profil: là est une porte pour pénétrer dans le réduit du
-souffleur. A droite, orienté de même, le clavier où s’installe
-l’organiste. A gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on monte
-dans le clocher._
-
-_Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. Les agents
-en bourgeois sont groupés dans le fond._
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS
-
-GÉRÔME.
-
-Est-ce que vous comptez arrêter la personne avant qu’elle ait jeté le
-vitriol, ou après?
-
-CALFA.
-
-Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme; permettez-moi de
-réserver mon appréciation.
-
-GÉRÔME.
-
-C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau chargé de faciliter
-l’action de la justice, en mettant à votre disposition les ressources de
-notre église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques de la
-galerie circulaire qui aboutit ici et vous permet de dominer la nef de
-tous les côtés, vous avez double dégagement: l’escalier par lequel nous
-sommes montés, et un autre, à l’extrémité opposée, derrière le
-maître-autel, dans la chapelle de saint Antoine...
-
-CALFA.
-
-Saint Antoine de Padoue?
-
-GÉRÔME.
-
-Bien entendu.
-
-CALFA.
-
-Bien trouvé. Cette porte?...
-
-GÉRÔME.
-
-Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions à craindre. Le
-sonneur ne passe jamais par ici, il tire les cloches d’en bas; quant à
-l’organiste, M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement myope.
-
-CALFA.
-
-En général, tous les bons organistes sont même aveugles.
-
-GÉRÔME.
-
-Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre quartier général serait
-mieux ici qu’à la sacristie: l’orgue, c’est encore l’église, mais avec
-un petit côté profane. C’est plus décent.
-
-CALFA.
-
-Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces nuances. Certes, je sais,
-quand il le faut, ne reculer devant aucun scandale; mais, si celui que
-nous craignons et que nous attendons se produit, il sera assez
-retentissant, il nous fera suffisamment d’honneur, pour qu’il soit
-inutile d’y ajouter le piment du sacrilège! (Aux agents.) Et justement,
-Messieurs, je vous rappelle ce que je vous ai dit: vous allez être
-disséminés parmi les fidèles et les invités; vous ne devez vous faire
-remarquer pendant la cérémonie que par votre correction et votre
-recueillement.
-
-GÉRÔME.
-
-Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques instructions
-confidentielles?
-
-CALFA.
-
-Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un coup d’œil sur ces tenues
-bourgeoises: vous êtes homme de goût, vous n’êtes pas de trop. (Revue.)
-Ah! d’abord une observation générale: je remarque que vous avez tous
-pris vos matraques, c’est très bien; même au milieu d’une foule
-inoffensive, un représentant de la force publique ne doit jamais marcher
-désarmé. Seulement je vous recommande de vous en servir à la façon des
-gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau au bout. Maintenant,
-voyons les détails. Ah! Lambert, il ne fallait pas vous mettre en habit,
-mon garçon; même en province, il n’y a que les gens de la noce qui
-portent l’habit, et vous figurez seulement un invité à la cérémonie...
-Enfin, vous boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient pas à une
-messe de mariage en veston de chasse! Allons, mettez-y ce ruban violet:
-comme ça, ça ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un peu; bien!
-Ah! seulement la cravate... attendez que je vous arrange un peu ce
-nœud-là. Bien. Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme?
-
-GÉRÔME.
-
-Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être donné beaucoup de mal. Vous
-savez, Monsieur Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se
-connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, aient ou n’aient pas
-leur uniforme, chacun sait bien qu’ils en sont.
-
-CALFA.
-
-Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent
-honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du
-moins, en les voyant, je veux qu’on dise: A la bonne heure! quand les
-agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des
-mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions.
-
-GÉRÔME.
-
-Oh! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi; les mariés ne
-seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez,
-passons par la galerie: si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin
-faisant, de petits chapiteaux assez gaulois...
-
-CALFA.
-
-Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises.
-
-GÉRÔME.
-
-On raconte que c’était pour amuser les moines.
-
-CALFA.
-
-Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques?
-
-GÉRÔME.
-
-Gothiques.
-
-CALFA avec un rire fin et satisfait.
-
-Gothon!
-
- Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents.
-
- De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une
- extrémité un violoncelle dans sa boîte.
-
-
-SCÈNE II
-
-RAMAGE, BÉDU
-
-RAMAGE.
-
-Ouf! cette fois nous y sommes!
-
-BÉDU.
-
-Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un
-instrument de voyage.
-
-RAMAGE.
-
-Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous
-avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment
-j’aurais fait.
-
-BÉDU.
-
-Heureusement que nous nous rencontrons toujours!
-
-RAMAGE.
-
-Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit
-inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos:
-ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte;
-introuvable!
-
-BÉDU.
-
-Parbleu! Il prépare le coup.
-
-RAMAGE.
-
-Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer quelque chose?
-
-BÉDU.
-
-Mais absolument! Je l’ai dit à ma femme.
-
-RAMAGE.
-
-C’est une raison.
-
-BÉDU.
-
-S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait pas d’avoir passé la
-nuit dehors.
-
-RAMAGE.
-
-Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe ici mon violoncelle.
-Ça va me couper mon _Ave Maria_ de Gounod!
-
-BÉDU.
-
-Au contraire, c’est excellent! Comme cela vous allez être aux premières
-loges pour tout voir sans courir de risques.
-
-RAMAGE.
-
-Quels risques?
-
-BÉDU.
-
-Dame! un attentat, dans la foule, les balles de revolver, le vitriol, ça
-tombe où ça peut.
-
-RAMAGE.
-
-Il est certain que pour tomber ici, il faudrait que la bouteille fût
-drôlement lancée.
-
-BÉDU.
-
-Aussi, comme ma fille doit chanter...
-
-RAMAGE.
-
-Mlle Amélie doit chanter: mais c’était une surprise...
-
-BÉDU.
-
-Oui, c’était la surprise: voilà deux mois qu’elle l’étudie. Ma femme et
-moi en profiterons pour rester à l’orgue.
-
-RAMAGE.
-
-Voilà une excellente idée!
-
-BÉDU.
-
-Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout pour éviter des
-émotions à ces dames. Vous pensez que, personnellement, une femme ne me
-fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir celle-là d’un peu
-près: n’est-ce pas, c’est toujours un joli souvenir; c’est même pour
-cela que j’étais venu un peu en avance. (Il regarde dans la nef, tout en
-causant.) Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, un chapeau, oh!
-oh!...
-
-RAMAGE.
-
-Où donc?
-
-BÉDU.
-
-Là, en bas, elle disparaît sous la tribune... on ne la voit plus... elle
-monte l’escalier alors... elle vient par ici...
-
- Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez avec Mme
- Ramage.
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, Mme RAMAGE
-
-Mme RAMAGE.
-
-Ah! Monsieur Bédu!... je cherche mon mari...
-
-BÉDU.
-
-Madame Ramage!...
-
-RAMAGE.
-
-Mais c’est ma femme!
-
-BÉDU.
-
-Je vous demande pardon, mon cher ami; mais, comme vous m’aviez dit, une
-robe neuve... ces manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas habitué,
-changent tellement ces dames...
-
-RAMAGE.
-
-Au contraire, Bédu, au contraire!...
-
- Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier.
-
-
-SCÈNE IV
-
-RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME
-
-GÉRÔME.
-
-Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire... je l’ai pistée dans
-l’église, le temps de vous faire signe: elle est montée par ici...
-
-CALFA.
-
-Madame... messieurs... eh! bien, Gérôme?
-
-GÉRÔME.
-
-Mais c’est Mme Ramage!... ce chapeau... ce manteau!...
-
-CALFA.
-
-Comment? Vous avez pris Madame? C’est fort désagréable... voilà une
-erreur ridicule...
-
-GÉRÔME.
-
-Remarquez que personne ne se doute...
-
- Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de chœur et un
- petit pâtissier.
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT PATISSIER
-
-L’ENFANT DE CHŒUR.
-
-Ben? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils ont dit? Où qu’elle est
-leur Parisienne?
-
-LE PETIT PATISSIER.
-
-Fff... c’est Mme Ramage...
-
-GÉRÔME, à l’enfant de chœur.
-
-Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé.
-
-CALFA, au petit pâtissier.
-
-Et toi? polisson, qu’est-ce que tu viens faire?
-
-LE PETIT PATISSIER.
-
-Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je suis en extra pour la
-cérémonie, c’est seulement que je m’ai pas encore habillé...
-
-L’ENFANT DE CHŒUR.
-
-Vrai! ils n’ont pas l’œil!
-
- Ils se sauvent, croisant Mme et Mlle Bédu.
-
-
-SCÈNE VI
-
-Mme BÉDU, Mlle BÉDU, RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME
-
-Mme BÉDU.
-
-Eh! bien! elle est arrêtée? On m’avait dit en bas qu’elle était montée
-ici et que M. Calfa l’avait arrêtée...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Je vais donc voir une grande grue, une grande grue de Paris!
-
-BÉDU.
-
-Il y a confusion...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau chapeau...
-
-Mme BÉDU.
-
-C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de plus simple, chère amie.
-
-Mme RAMAGE.
-
-N’est-ce pas, chère amie?
-
-CALFA.
-
-Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur Ramage, de vous exprimer
-nos excuses...
-
-RAMAGE.
-
-Mais comment donc? Cela nous rappelle les premiers temps de notre
-mariage, où l’on me croyait toujours en bonne fortune quand je sortais
-avec ma femme.
-
-Mme RAMAGE.
-
-C’était le bon temps!
-
-Mme BÉDU.
-
-M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne fortune avec moi, même aux
-premiers jours de notre mariage.
-
-BÉDU.
-
-Et pourtant, c’était le bon temps aussi.
-
-Mme BÉDU.
-
-Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire?... je suppose que ce
-n’est pas parce que Mme Ramage a un chapeau neuf que vous êtes rentré à
-trois heures du matin?
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec moi, comme tu manques de
-confiance! Je t’assure qu’il y a une autre femme dans l’air, une femme
-qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, comme nous en avions été
-privés depuis longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, tu
-vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui au commissaire.
-N’est-ce pas, Monsieur Calfa, qu’un grand scandale se prépare...
-
-CALFA.
-
-Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel...
-
-BÉDU.
-
-Allons, vous faites des façons parce qu’il y a des dames... mais vous,
-Gérôme, dites un peu à ma femme...
-
-GÉRÔME.
-
-Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné...
-
-Mme BÉDU.
-
-Quel rapport?
-
-GÉRÔME.
-
-Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait bien ne pas y avoir
-de lunch, tout à l’heure, chez Mme Champenois.
-
-TOUS.
-
-Pas de lunch? Il n’y aura pas de lunch?
-
-GÉRÔME.
-
-Dame! s’il se passe du grabuge pendant la cérémonie, vous pensez bien
-que le lunch...
-
- Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie.
-
-RAMAGE.
-
-Pas de lunch, fichtre! voilà qui est plus sérieux!
-
-Mme RAMAGE.
-
-En somme, la messe ne commencera pas avant une demi-heure?
-
- Le mouvement de retraite s’accentue.
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous comprenez que, nous aussi, nous avons déjeuné. Mais s’il doit
-réellement se passer quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté mes
-sels.
-
- Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père.
-
-AMÉLIE.
-
-Alors, une grande grue, ça peut être une femme comme Mme Ramage?
-
-BÉDU, distrait.
-
-Ce sont des gens qui n’y connaissent rien (Se reprenant.) Eh! bien,
-Amélie?
-
- Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête à
- descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par la galerie,
- l’interpelle.
-
-
-SCÈNE VII
-
-LA PRÉFÈTE, GÉRÔME
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Monsieur le bedeau?
-
-GÉRÔME, sans se retourner.
-
-Je le répète: il sera prudent d’avoir déjeuné.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Merci, j’ai déjeuné! Est-ce que vous avez fini d’accompagner ces
-touristes?
-
-GÉRÔME, l’apercevant.
-
-Hein? (A part.) Oh! cette fois, ce n’est pas Mme Bédu, ce n’est pas Mme
-Ramage, je ne me trompe pas. (Haut.) Vous êtes bien la personne qui est
-arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52? (A part.) Elle va nier,
-parbleu!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Tiens, vous savez ça?
-
-GÉRÔME, à part.
-
-Quel cynisme! (Haut.) Je sais bien d’autres choses! (A part.) Mais ne
-nous trahissons pas!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Je le pense bien, c’est justement. (A part.) Quel type! (Haut.) Eh bien,
-Monsieur le bedeau qui savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a
-encore de curieux à voir dans votre église? On m’avait parlé de l’orgue,
-qui n’est pas mal en effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie,
-des chapiteaux assez peu convenables.
-
-GÉRÔME.
-
-Je ne les ai jamais regardés.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a autre chose à visiter, un
-trésor, une crypte?
-
- Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde dans la nef.
-
-GÉRÔME, à part.
-
-Comme elle se possède! elle est vraiment forte! (Haut.) Alors, votre
-résolution est bien arrêtée? Vous voulez rester ici?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Je vous demande s’il y a autre chose à voir? Il faut bien que je tue le
-temps...
-
-GÉRÔME.
-
-Que vous tuiez le temps! (A part.) La malheureuse!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Qu’est-ce que vous dites? Eh bien! Où m’allez-vous conduire?
-
-GÉRÔME, à part.
-
-Quelle idée! (Haut.) Voulez-vous monter au clocher?
-
- Il ouvre la porte.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Ça vaut la peine?
-
-GÉRÔME.
-
-La vue est admirable!...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Si c’est trop haut, je ne grimpe pas...
-
-GÉRÔME, à part.
-
-Elle se méfie! (Haut.) C’est un tout petit clocher. Voici la porte...
-
-LA PRÉFÈTE, à part.
-
-Il tient à gagner ses quarante sous. (Haut.) Enfin, si ça m’ennuie, je
-redescendrai. Tenez, mon brave homme...
-
- Elle passe la porte.
-
-GÉRÔME pousse le verrou, regarde et empoche la pièce.
-
-A la grâce de Dieu! Et maintenant, allons prévenir le commissaire. Je
-crois que voilà qui répare ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y
-reconnaître dans un temps où les honnêtes femmes mettent des chapeaux à
-plumes, et les grues des chapeaux canotiers?... Allons prévenir le
-commissaire!
-
- Il s’en va par l’escalier.
-
-
-SCÈNE VIII
-
-JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE
-
-JEUNHOMME, sortant du réduit du souffleur d’orgue.
-
-On étouffe dans cette boîte: je vais établir un petit courant d’air avec
-le clocher. (Il ouvre la porte du clocher.) Qu’est-ce que je pourrais
-bien inventer pour me distraire en attendant la messe? Voyons s’il y a
-toujours un écho. (Criant par la porte.) Eh! oh! eh! oh!
-
-LA PRÉFÈTE, du clocher.
-
-Oh! oui, vous savez, je ne reste pas. (Paraissant à la porte.) Non,
-décidément! Ce qui m’ennuie, ce n’est pas tant de monter toutes ces
-marches, c’est de penser qu’il faudrait encore les redescendre...
-
-JEUNHOMME.
-
-Tiens, Mme la Préfète qui visite son église...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Comment! C’est encore vous! et c’est ici que je vous retrouve?...
-
-JEUNHOMME.
-
-Oh! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une suppléance: je suis venu
-pour remplacer le souffleur de l’orgue qui est de mes amis...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous avez des relations bien cléricales pour un anarchiste, Monsieur
-Jeunhomme.
-
-JEUNHOMME.
-
-Il faut avoir des amis dans tous les camps. Donc, il était indisposé, et
-comme, en somme, ça n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa
-place...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par votre réputation, il
-vous accepte? Je le recommanderai à mon mari, il est tolérant.
-
-JEUNHOMME.
-
-Oh! moi, je suis à un point où on n’y fait plus attention: je ne suis
-pas électeur. D’ailleurs le curé n’en saura rien. Je me tiens bien
-tranquille là, dans ma boîte... personne ne me voit.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Il y a donc une grande cérémonie?
-
-JEUNHOMME.
-
-Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous êtes venue inspecter la
-nouvelle résidence de M. le Préfet...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Oh! oui, et je m’en donne: c’est si agréable de n’être pas la Préfète,
-de ne pas se sentir épiée, surveillée: la Préfète était habillée comme
-ci; la Préfète est allée par là...
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, nous sommes tous les deux
-sous la surveillance de la police: moi, c’est la police administrative,
-et vous la police de vos administrés...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Et la mienne n’est pas plus amusante, mon pauvre Jeunhomme! Elle a bien
-plus d’yeux, d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant
-plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. Aussi ce que c’est bon de
-lui échapper un peu, de se sentir libre: croyez-vous que, lorsque je
-reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer comme cela tranquillement
-tous deux?
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est vrai; c’est-à-dire que moi, je le pourrais: je suis presque plus
-libre que vous.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Ah! songer que du moins, en ce moment, personne dans cette église, ne se
-doute, ne se soucie de ma présence, que personne ne s’inquiète de moi!
-
-JEUNHOMME.
-
-Personne. Et pourtant tout le monde est là, car, je vous le disais,
-c’est un grand mariage et, si vous voulez rester, vous verrez défiler,
-sans qu’il s’en doute, tout le personnel de vos réceptions futures, vous
-le connaîtrez avant qu’il ne vous connaisse.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant aux fonctionnaires
-d’une préfecture que les fonctionnaires d’une autre préfecture: ils ont
-les mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux mêmes têtes. C’est
-positif; il y a un moule pour les receveurs d’enregistrement, pour leurs
-femmes, même pour leurs enfants. Une ville de vingt mille âmes, c’est
-toutes les villes de vingt mille âmes, et c’est à croire que par toute
-la France il n’y a que vingt mille âmes en tout.
-
-JEUNHOMME.
-
-Vingt mille, Madame, vingt mille âmes... croyez qu’il n’y en a pas tant.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme!
-
-JEUNHOMME.
-
-A force de ne plus travailler de mes mains! Vous restez pour le défilé?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est bientôt cette cérémonie?
-
-JEUNHOMME.
-
-Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait être commencé. Mettons
-encore une demi-heure. Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de
-la sacristie.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Il y a un tableau à voir?
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est un tableau d’un peintre local, que l’État avait acheté et envoyé.
-On l’a mis dans la sacristie à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop
-nu pour le montrer, en public, dans une chapelle... la sacristie, vous
-comprenez, c’est plus intime...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Allons voir le petit ange...
-
-JEUNHOMME.
-
-Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je vais vous indiquer.
-Vous avez vu les sculptures des chapiteaux?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il paraît que c’est la
-grande attraction de cette église.
-
-JEUNHOMME.
-
-Les archéologues n’y viennent que pour ça.
-
- Ils s’éloignent par la galerie.
-
-
-SCÈNE IX
-
-LANVORNAY, arrivant par l’escalier du fond
-
-Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le matin de notre mariage,
-j’irais graver nos initiales sur l’escalier du clocher, avec la pointe
-de mon couteau. Idée puérile, mais charmante! Et puis il paraît que
-c’est une coutume du pays. Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je
-n’ai plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment ça ne serait pas
-indispensable; mais, n’est-ce pas, on ne se marie que pour avoir de ces
-petits souvenirs-là!
-
- Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme revient qui
- la ferme soigneusement.
-
-
-SCÈNE X
-
-JEUNHOMME
-
-Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais pour mon rhume,
-qu’est-ce que dirait Calfa?... Rentrons chez nous.
-
- Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa paraissent
- au fond.
-
-
-SCÈNE XI
-
-GÉRÔME, CALFA
-
-CALFA.
-
-Alors vous l’avez enfermée dans le clocher?
-
-GÉRÔME.
-
-Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me semble que c’est assez
-bien imaginé.
-
-CALFA.
-
-Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous mon opinion? Vous ne
-vous fâcherez pas? C’est une solution sans élégance.
-
-GÉRÔME.
-
-Comment! j’assure la tranquillité de la cérémonie, je mets cette femme
-dans l’impossibilité de nuire...
-
-CALFA.
-
-C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais pensé que ce fût là le
-résultat à atteindre, ce n’était pas bien malin: je n’avais qu’à la
-faire garder à vue à l’hôtel.
-
-GÉRÔME.
-
-Tiens, au fait: pourquoi ne l’avez-vous pas fait?
-
-CALFA.
-
-Ah! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, comme on voit bien qu’avec des
-dispositions pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur: vous
-n’avez pas nos coquetteries professionnelles!
-
-GÉRÔME.
-
-Enfin, l’important est que vous empêchiez un malheur?
-
-CALFA.
-
-Non! l’important était qu’on vît bien qu’il pouvait arriver un malheur,
-mais que nous avions pris toutes nos précautions. Nous ne commandons pas
-à l’orage, mais nous apportons des parapluies. Si l’orage ne crevait
-jamais, on finirait par trouver que les parapluies sont des instruments
-encombrants et d’une forme ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de
-la police? Enfin! vous êtes bien sûr, cette fois, que c’est bien la
-personne qui est là dedans?
-
-GÉRÔME.
-
-Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui ai demandé.
-
-CALFA.
-
-Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse du jeune marié?
-
-GÉRÔME.
-
-Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre.
-
-CALFA.
-
-D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans avoir l’air...
-
-GÉRÔME.
-
-Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait peut-être bon que j’aille
-m’occuper aussi des derniers apprêts de la cérémonie?
-
-CALFA.
-
-Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il n’y a pas de serrure à
-cette porte. Il faudrait deux agents pour garder le verrou et empêcher
-que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on entend frapper, il ne
-prenne à quelqu’un fantaisie d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable
-pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez ce qu’ils auront à
-faire.
-
-GÉRÔME.
-
-Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne de ne laisser tirer ce
-verrou, sous aucun prétexte?...
-
-CALFA.
-
-C’est cela même, et merci.
-
-GÉRÔME.
-
-Sans rancune?
-
-CALFA.
-
-Comment donc: on peut avoir des points de vue différents en matière de
-police, et cela n’empêche pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait? Le
-hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours.
-
- Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher et se trouve nez à
- nez avec Lanvornay.
-
-
-SCÈNE XII
-
-LANVORNAY, CALFA
-
-LANVORNAY.
-
-Ah! je vous remercie, Monsieur, on voit à peine clair là dedans, je ne
-pouvais plus ouvrir la porte!...
-
- Il va pour filer.
-
-CALFA.
-
-Voyons, je ne rêve pas; ce n’est pas un déguisement: c’est bien un
-homme... C’est même le jeune marié!... Eh! Monsieur!...
-
-LANVORNAY.
-
-Oh! je vous demande pardon... on doit m’attendre, je suis très pressé.
-Tiens, j’ai même laissé mon couteau là-haut... tant pis... Bonsoir,
-Monsieur!
-
- Il file.
-
-CALFA.
-
-Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, c’est égal, il n’a pu se
-tromper à ce point: l’homme, je le retrouverai toujours. Mais elle, la
-femme, qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue? Un dernier
-rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son couteau? Quelles turpitudes
-vais-je découvrir, ou quel drame? Tout va bien.
-
- Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service s’arrêtent
- devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte.
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LAMBERT, GUIBAL
-
-LAMBERT.
-
-Puisqu’il s’agit que personne entre et que personne sorte, si une bonne
-fois nous poussions le verrou?
-
-GUIBAL.
-
-Nous n’avons pas d’instructions.
-
-LAMBERT.
-
-Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. (Il pousse le
-verrou) Là! comme ça nous n’aurons qu’à surveiller du coin de l’œil, et,
-de l’autre, nous pourrons voir un peu la cérémonie.
-
-GUIBAL.
-
-Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies religieuses, ça
-m’impressionne toujours.
-
-LAMBERT.
-
-Oui, nous avons tous fait notre première communion.
-
-GUIBAL.
-
-Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien ne remplace l’autel avec
-les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.
-
- Ils rôdent autour de l’orgue.
-
-LAMBERT.
-
-C’est curieux un orgue; je n’en avais jamais vu de près, c’est gros!
-
-GUIBAL.
-
-C’est censément plus gros qu’un piano.
-
-LAMBERT.
-
-M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit guère...
-
-GUIBAL.
-
-C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on entend mieux.
-
-LAMBERT.
-
-Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit bruit, comme si c’était
-dans le lointain, et que ça tremble.
-
-GUIBAL.
-
-Oui, on dirait qu’on vous chatouille.
-
-LAMBERT, lisant.
-
-Voix céleste... cor anglais...
-
-GUIBAL.
-
-Toujours les Anglais, nom de Dieu! ça me gâte un peu mon plaisir!
-
-LAMBERT.
-
-A notre poste, voilà qu’on vient.
-
- Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu et les
- Ramage.
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LES MÊMES, Mme RAMAGE, Mlle BÉDU, BÉDU, RAMAGE
-
-Mme RAMAGE.
-
-Tiens, il y a d’autres invités qui font comme nous qui s’installent à
-l’orgue.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être des touristes?
-
-BÉDU.
-
-Chut! ce sont des agents. Il y en a comme ça plein l’église.
-
-Mme RAMAGE.
-
-C’est très impressionnant! Mais ils ne sont pas en uniforme?
-
-BÉDU.
-
-Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les reconnaisse pas. (Montrant
-dans la nef.) Tenez, il y a là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit
-blond...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir qu’on est comme cela
-enveloppée de soldats?...
-
-Mme BÉDU.
-
-Les sergents de ville ne sont pas des soldats.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Sans doute, n’empêche que de les savoir là calmes, immobiles, plein
-l’église, je trouve que cela donne aux circonstances une solennité
-particulière: j’imagine que ce que j’éprouve, c’est comme si j’assistais
-à une messe à bord d’un navire, vous savez, avec tout l’équipage...
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous avez de l’imagination.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Il faut bien.
-
-Mme BÉDU.
-
-Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle cérémonie de mariage sans
-uniformes dans le cortège.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Ils ont dû faire venir leur cousin...
-
-Mme BÉDU.
-
-Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose dans les douanes, ou dans
-l’intendance, et qui s’est promené tout l’été dernier, à la musique,
-avec une pelisse d’officier...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se marier en robe?
-
-Mme BÉDU.
-
-Qu’est-ce que ça peut te faire?
-
-RAMAGE.
-
-Allons, madame Bédu, Bédu autorise: venez que je vous montre les
-horreurs que les moines avaient mises dans cette galerie...
-
-Mme BÉDU.
-
-M. Bédu n’a rien à autoriser.
-
-RAMAGE.
-
-Voyons, nous avons encore quelques minutes à perdre, il faut en
-profiter: on ne marie pas tous les jours la fille d’une amie. Vous
-verrez, c’est très curieux.
-
-Mme RAMAGE.
-
-En somme, c’est de l’architecture.
-
-Mme BÉDU.
-
-En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie seule. (A Bédu.) Tu vas me
-faire le plaisir de rester avec elle.
-
-BÉDU.
-
-Mais certainement! (A part.) Ça m’est égal, j’ai vu ça quarante fois.
-
- Mmes Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie.
-
-
-SCÈNE XV
-
-Mlle BÉDU, BÉDU, LES AGENTS
-
-Mlle BÉDU.
-
-Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, papa?
-
-BÉDU.
-
-Tiens, tu sais ça, toi?
-
-Mlle BÉDU.
-
-Je crois bien: à la pension, Germaine Champenois en dessinait sur tous
-ses cahiers.
-
-BÉDU.
-
-C’est du joli!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se marier.
-
-BÉDU.
-
-Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau de chant.
-
- Et laissant Mlle Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents qui ont
- entamé une partie de cartes.
-
-BÉDU.
-
-A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville?
-
-LAMBERT.
-
-Au bonneteau.
-
-GUIBAL.
-
-Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions.
-
-LAMBERT.
-
-Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en province; mais monsieur
-Calfa exige que nous l’apprenions à tout événement, pour la
-surveillance.
-
-GUIBAL.
-
-Il nous a rapporté ça de Paris.
-
-BÉDU.
-
-J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous que je vous fasse
-dix sous?
-
-LAMBERT.
-
-Si vous voulez, monsieur Bédu. (Jeu.) C’est perdu.
-
-BÉDU.
-
-Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau commissaire.
-
-LAMBERT, tout en faisant le jeu.
-
-Oui, il va de l’avant. C’est perdu.
-
- Le jeu continue.
-
-GUIBAL.
-
-On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire; mais comme il dit,
-moins on comprend, mieux on est discipliné; il inspire confiance.
-
-LAMBERT.
-
-Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer confiance. C’est encore
-perdu.
-
-BÉDU.
-
-Sapristi! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose bien qu’on n’aura
-pas l’aplomb de venir jusqu’ici faire la quête. Mais c’est égal, en cas,
-c’est embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de n’avoir pas de
-pièce de dix sous. Je descends jusqu’au bureau de tabac, et je reviens.
-(A sa fille.) Solfie en m’attendant.
-
- Il s’en va.
-
-Mlle BÉDU, après le départ de son père.
-
-En somme, c’est de l’architecture!...
-
- Et, elle aussi, va voir les chapiteaux.
-
-
-SCÈNE XVI
-
-LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME
-
-LAMBERT.
-
-Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais bien une pipe.
-
-GUIBAL.
-
-Pour ce que nous faisons... Pourtant ici, on ne peut guère.
-
-LAMBERT, montrant la porte de l’orgue.
-
-Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. (Il ouvre.) Tiens,
-Jeunhomme, qu’est-ce que vous faites là, vous?
-
-JEUNHOMME.
-
-Bon! on ne peut pas être dix minutes tranquille sans que vous veniez me
-relancer.
-
-LAMBERT.
-
-Allons! ne vous fâchez pas: seulement on ne vous savait pas si dévot!
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est le père Louche qui m’avait demandé pour souffler l’orgue à sa
-place...
-
-GUIBAL.
-
-Parbleu! quand il s’agit de faire de la musique, vous en êtes toujours.
-Mais il n’est pas question de ça. Le patron nous a collés de service
-ici.
-
-JEUNHOMME.
-
-Pour quoi faire?
-
-LAMBERT.
-
-Pour garder cette porte.
-
-JEUNHOMME.
-
-En voilà une idée!
-
-LAMBERT.
-
-C’est son idée!
-
-GUIBAL.
-
-Seulement nous cherchions un petit coin pour en griller une...
-
-JEUNHOMME.
-
-Eh! bien, mettez-vous là! Mais ne fichez pas le feu. Et puis je vais
-vous enfermer pour que la fumée n’aille pas dans l’église.
-
-LAMBERT.
-
-Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous.
-
-JEUNHOMME.
-
-Oui, oui, elle ne va pas s’envoler.
-
- Les agents s’enferment dans l’orgue.
-
-
-SCÈNE XVII
-
-JEUNHOMME, Mlle BÉDU, puis LA PRÉFÈTE.
-
-Mlle BÉDU.
-
-C’est bien extraordinaire que M. Canette ne soit pas arrivé; si j’allais
-n’avoir personne pour m’accompagner? (A Jeunhomme.) Dites, Monsieur,
-puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, savez-vous pourquoi
-l’organiste est si en retard?
-
-JEUNHOMME.
-
-Oh! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement myope!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être lui?
-
-JEUNHOMME.
-
-Eh! non, c’est Mme la préfète qui revient.
-
-Mlle BÉDU.
-
-La préfète?
-
-JEUNHOMME.
-
-Ça m’a échappé... Eh! oui la nouvelle préfète, arrivée ici d’hier soir!
-
-Mlle BÉDU.
-
-La préfète!... Je vais sans doute voir une grue et voici que je me
-rencontre aussi avec la nouvelle préfète: quelle bonne journée!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens
-assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez,
-Mademoiselle?
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Allons, bon! je vois qu’on m’a trahie...
-
-JEUNHOMME.
-
-Ça m’a échappé!...
-
- Il va retrouver les agents dans l’orgue.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! Madame la préfète, j’aurais deviné...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité! mais enfin, à
-première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète?
-
-Mlle BÉDU.
-
-C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la
-musique, par exemple, on voit tout de suite: ça, ce sont les femmes
-d’officiers, ça, les femmes de commerçants... ça, les dames des
-fonctionnaires...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille
-jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet
-hiver à la préfecture.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! oui, Madame la préfète: pensez donc, c’est si triste quand la
-préfecture ne donne pas l’élan!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était
-célibataire...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil...
-Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour
-faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals
-travestis?...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! oui, et puis je ferais jouer la comédie: c’est si amusant,
-paraît-il, surtout les répétitions...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous joueriez très bien la comédie!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien,
-allez, il y a le substitut!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Vous comprenez, je me renseigne; tout cela est très important à savoir,
-Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et
-vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure?
-
-Mlle BÉDU.
-
-Germaine Champenois est ma meilleure amie; elle m’avait tellement fait
-promettre que je chanterais à son mariage!...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner?
-
-Mlle BÉDU.
-
-Je commence même à être un peu inquiète! d’autant que le morceau que je
-dois chanter est de lui...
-
- La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs...
-
-Mlle BÉDU.
-
-C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine
-s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée
-d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus
-lent, bien entendu: c’est pour le souvenir.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle! avec la
-musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que
-voilà de quoi passer de charmantes soirées: voilà des éléments!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Quand on veut, on trouve toujours des éléments! D’ailleurs, on peut
-toujours organiser des petits jeux...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-J’allais le dire: les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un
-homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est?...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Le trou...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Le trou?
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! oui, le trou!... moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce
-pas, Madame?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Oui? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout! J’ai pourtant
-été élevée au couvent. Oh! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de
-suite.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Que je vous apprenne, Madame la préfète!...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Si, si, tout de suite! Ah! par exemple! Entendez-vous les potins des
-réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste:
-Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au
-trou!... Je l’ai échappée belle! Allons, Mademoiselle, c’est pour la
-République!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète!... Seulement il
-faudrait être au moins trois...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Eh! bien, mais il y avait là Jeunhomme...
-
-JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents.
-
-Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne! Et puis, vrai, au
-bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez! et soufflez un peu si
-vous voulez pour vous distraire...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous.
-
-JEUNHOMME.
-
-Encore un bonneteau? Jamais de la vie! J’ai épuisé ma veine, vous
-comprenez! Trente sous que je viens de gagner là!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation!... Non,
-nous cherchons un troisième pour jouer au trou; allons! ne dites pas
-non; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous
-expliquer...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Eh! bien, voilà... Je suis un peu émue... On se met en cercle... et puis
-on tient la main gauche, comme ceci... ça fait comme un petit puits...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est ça, le trou? Ah! très bien!...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Comme vous comprenez vite, Madame la préfète! C’est le trou. Au milieu,
-c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du
-voisin, bien entendu. Et alors on commande: chacun son trou... trou
-commun... trou du voisin... et chacun suit avec l’index de la main
-droite: chacun son trou... trou commun... trou du voisin...
-Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on
-s’embrouille, et plus c’est amusant...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce
-pas, Monsieur Jeunhomme?...
-
-JEUNHOMME.
-
-Oh! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Allons, attention! je commence: Trou commun... chacun son trou... Ah!
-Monsieur Jeunhomme, un gage!...
-
-JEUNHOMME.
-
-Un gage?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage... donnez n’importe
-quoi... votre mouchoir de poche?
-
-JEUNHOMME.
-
-Mon mouchoir de poche?... Si j’avais pu prévoir...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là... C’est lui qui en fait
-des gages!... Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est
-drôle!... Oh! mon Dieu les cloches!... voilà qu’on sonne...
-
-JEUNHOMME.
-
-On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive,
-et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée
-manquée, c’est épouvantable!... Ah! si je savais jouer de l’orgue...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Mais, j’en sais jouer, moi; je ne vais pas à l’église dans les villes où
-mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est
-toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau
-de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça... Ces cloches
-sont folles!... Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine!
-
- Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite.
-
-
-SCÈNE XVIII
-
-LES MÊMES, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE,
-GILOTTE, LE COMMANDANT.
-
-GÉRÔME.
-
-Arrêtez l’orgue, arrêtez: la noce n’est pas là, c’est un faux départ.
-(Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne! c’est la personne!...
-Mais alors on l’a laissée sortir... les agents ne sont plus là... et qui
-est-ce qui est dans le clocher... qui peut se permettre de toucher aux
-cloches... (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où
-sort un nègre.) Ah! vous, tout le monde vous avait oublié!... on sonne
-toujours!
-
- Il monte au clocher.
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Un nègre?
-
-JEUNHOMME.
-
-Ah! oui! le nègre? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des
-Beaux-Arts; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour
-en étudier la restauration; personne n’y fait plus attention...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Et il continue.
-
- De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu.
-
-RAMAGE.
-
-Que se passe-t-il? La personne!...
-
-Mme BÉDU.
-
-Ma fille seule avec la personne!... Quelles horreurs lui aura-t-elle
-apprises?...
-
-RAMAGE.
-
-Les chapiteaux en action!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oh! puisque le nègre était là!
-
- Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme.
-
-CALFA, à Gérôme.
-
-J’étais enfermé! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A
-la Préfète.) Bien joué, Madame...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Oh! trop aimable... L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote...
-
-CALFA.
-
-Bien joué, vous dis-je; mais à deux de jeu?
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-C’est l’organiste? Mais il n’a pas l’air myope...
-
-CALFA.
-
-Et les agents? Où sont les agents?
-
-JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue.
-
-Tenez, ils sont là; ils fument.
-
-CALFA.
-
-De mieux en mieux, Madame: séquestration d’agents de la force publique,
-le délit se caractérise; à merveille!
-
- Arrive Bédu, avec l’organiste.
-
-BÉDU.
-
-Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en
-retard!
-
-GÉRÔME.
-
-Canette ne voit personne: voilà qu’il s’installe.
-
-CALFA[1].
-
- [1] Voir la note de la page 262.
-
-Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien
-entendu, et madame à ma disposition.
-
-JEUNHOMME.
-
-Mais c’est la préfète!
-
-Mlle BÉDU.
-
-C’est la préfète!
-
-Mme BÉDU, à sa fille.
-
-Petite dinde!
-
-CALFA.
-
-Elle est ingénieuse! elle est drôle!... Mais je n’ai pas envie de rire.
-
-GÉRÔME.
-
-La préfète? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette.
-
-CALFA.
-
-Évidemment!
-
- M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs.
- Musique jusqu’au baisser du rideau.
-
-JEUNHOMME, à la préfète.
-
-Voilà les avantages de l’incognito!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Mais je n’en espérais pas tant: moi arrêtée, c’est admirable, c’est
-délicieux!
-
-JEUNHOMME.
-
-Si vous en aviez comme moi l’habitude...
-
- Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de
- chœur.
-
-GILOTTE.
-
-Eh! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe? Gérôme, le cortège est en
-bas...
-
-LE COMMANDANT.
-
-L’exactitude militaire, politesse des rois!
-
-RAMAGE, à Gérôme.
-
-Ne dites rien, sacrebleu, le lunch...
-
-BÉDU.
-
-Le lunch!
-
-GÉRÔME.
-
-Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis... (A Calfa.) Vous n’y
-voyez pas d’inconvénient?
-
-CALFA.
-
-Pas le moins du monde; ma mission est accomplie: la noce continue...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui
-ressemblerait à une grue?
-
-CALFA.
-
-Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet.
-
-
-RIDEAU
-
-
-
-
-ACTE TROISIÈME
-
-_Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la
-musique: l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face
-au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les
-chaises.--Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent
-sur le kiosque._
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
-
-Mme RAMAGE, appelant les enfants.
-
-Yvonne! Édouard! Vovonne, Doudou! voyons! voulez-vous bien descendre!...
-oh! insupportables!... (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah! bonjour, chère
-madame, bonjour mademoiselle: vous venez prendre vos chaises? Gérôme
-n’est pas encore là... Vovonne! Doudou!... Je vous demande pardon: ces
-enfants me rendront folle!...
-
-Mme BÉDU.
-
-Ils sont délicieux! Amélie, va les embrasser...
-
- Amélie rejoint les enfants sur le kiosque.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Vovonne!... Doudou!...
-
-Mme BÉDU.
-
-Alors, M. Ramage y est allé lui aussi?... se présenter à cette préfète?
-
-Mme RAMAGE.
-
-Mais oui... et aussi M. Bédu?...
-
-Mme BÉDU.
-
-Oh! vous pensez! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une
-péronnelle...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Mais, chère amie, je vous trouve sévère!... En somme, cette dame a été
-victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière
-d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour
-aller corner leur carte.
-
-Mme BÉDU.
-
-Corner!... je ne vous le fais pas dire!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Après tout, c’est la préfète!
-
-Mme BÉDU.
-
-Je ne dis pas non; c’est tant mieux pour elle: autrement elle s’en
-serait tirée à moins bon compte! Le commissaire reconnaît qu’il s’est
-trompé, c’est une chose entendue! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre
-instinct d’honnête femme.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose?
-
-Mme BÉDU.
-
-On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la
-maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons? Elle
-cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même
-pas un regard pour moi, moi la mère? Vous trouvez que ce sont des
-procédés de femme bien élevée?
-
-Mme RAMAGE.
-
-Enfin, une préfète est une préfète...
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous en êtes encore là? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous
-avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier
-espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots: tout le monde
-savait cela, à Digne!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Vous me bouleversez! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne
-trouvez-vous pas?
-
-Mme BÉDU.
-
-Toutes ces femmes-là ont le type espagnol! En attendant, nous sommes
-forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder
-auprès de cette personne; et nous-mêmes, il faut que nous venions
-attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à
-la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la
-saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et
-lui constituer une garde d’honneur: pour la réhabiliter!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui
-aviez eu l’idée...
-
-Mme BÉDU.
-
-Mais certainement, chère amie: j’ai fait la bêtise de me marier à un
-fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un
-sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu
-épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture,
-de la préfète, et de tous ces croquants!...
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, GÉRÔME
-
-GÉRÔME.
-
-Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les
-chaises. Mais vous vous expliquez sans doute: j’étais allé corner ma
-carte, comme serveur à la préfecture.
-
- Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises.
-
-Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet
-d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter.
-
- Il s’éloigne avec les chaises.
-
-Mme RAMAGE, appelant.
-
-Vovonne... Doudou!...
-
-Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants.
-
-Les voilà! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie
-Amélie...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Vous n’embrassez pas la dame; allons, embrassez la maman de votre amie
-Amélie...
-
- Les enfants hurlent.
-
-Mme BÉDU.
-
-Mais non, mais non, laissez-les donc jouer!
-
-Mlle BÉDU.
-
-Je songeais à une chose: si le commissaire spécial ne s’était pas
-trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable,
-c’est le substitut qui l’aurait jugée?
-
-Mme BÉDU.
-
-Tu ferais mieux de t’occuper des enfants: tiens, ils vont jeter toutes
-les chaises par terre...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Ce sont des diables! ce sont des diables!...
-
-Mme BÉDU.
-
-Ils sont délicieux! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur
-flanquerais des gifles!... (Haut.) Ils sont délicieux!...
-
- Ils s’éloignent.
-
-
-SCÈNE III
-
-CALFA, GÉRÔME
-
-CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave.
-
-Là! vous serez très bien là-dedans: c’est parfait! (A Gérôme qui
-revient.) Ah! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique,
-c’est là que se tiendront mes agents!
-
-GÉRÔME.
-
-Comment? ça n’est pas fini! Eh! bien, vous en avez un ressort! Est-ce
-que vous comptez encore sur quelque chose, Monsieur Calfa?
-
-CALFA.
-
-Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est notre profession de
-toujours faire comme si nous comptions sur quelque chose: et il faut
-bien que ça finisse par arriver, un jour ou l’autre.
-
-GÉRÔME.
-
-Mais, justement, après ce qui vous est arrivé hier, ça ne vous suffit
-pas?
-
-CALFA.
-
-Quoi? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances
-pour que cette personne ne fût pas la préfète: il s’est trouvé que
-c’était la préfète, eh! bien, mon Dieu, c’était la chance à courir; sans
-cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai d’ailleurs que l’événement
-n’a pas été pour me déplaire: comme cela, dès son arrivée, le nouveau
-préfet saura, et de première main, qu’il a un commissaire spécial qui ne
-craint pas d’ouvrir l’œil.
-
-GÉRÔME.
-
-Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que vous ayez arrêté sa femme?
-
-CALFA.
-
-Ça ne lui sera pas égal: il sera enchanté,--si du moins c’est un homme
-intelligent, comme je l’espère.
-
-GÉRÔME.
-
-Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être cocu, ou du moins que
-cela se sache. Car enfin, monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était
-venue, et je crois bien qu’elle est venue à d’autres: de ce que cette
-dame est la préfète, cela ne prouve pas qu’elle ne soit aussi la
-maîtresse de M. Lanvornay.
-
-CALFA.
-
-Qui est-ce qui vous dit le contraire? Mais vous mélangez les questions;
-l’aventure pourra lui être désagréable comme homme, mais comme préfet,
-elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire qu’au préfet. En
-donnant à la préfète l’auréole de l’arrestation arbitraire, je me trouve
-avoir déterminé en son honneur, et en l’honneur de l’administration
-préfectorale par conséquent, un courant d’opinion, un mouvement de
-sympathie considérable; vous savez bien qu’en ce moment tous les
-fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi pour témoigner de leur
-loyalisme: ça aura été une entrée exceptionnelle!
-
-GÉRÔME.
-
-Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout le monde.
-
-CALFA.
-
-Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la musique, ce ne sont
-plus seulement les fonctionnaires, c’est toute la ville, c’est l’opinion
-publique qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger d’un coup
-quels sont, dans la population, les éléments hostiles, et quels sont
-ceux sur qui nous pouvons compter...
-
-GÉRÔME.
-
-Vous croyez qu’on va manifester?
-
-CALFA.
-
-Pour la préfète et contre moi, certainement! Vous voyez bien que
-j’établis ici une permanence. D’ailleurs, je ne crois pas à des
-manifestations violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos chaises.
-
-GÉRÔME.
-
-Oh! ça m’est égal, la municipalité les assure. Et même, j’y pense, il y
-en a de vieilles que j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de
-tantôt, je vais aller les chercher...
-
-CALFA.
-
-Je vais également du côté de l’église. Il habite par là un certain
-entreposeur des tabacs qui ne m’a jamais paru bien catholique, chair ou
-poisson: il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire chez la
-préfète.
-
-GÉRÔME.
-
-Ah! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir avec vous: toujours prêt
-à les surprendre; vous vous cacheriez dans leur encrier!
-
-CALFA.
-
-Je considère cela comme une mission.
-
- Ils s’éloignent ensemble.
-
-
-SCÈNE IV
-
-LAMBERT, GUIBAL
-
-GUIBAL.
-
-C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, il est embêtant le patron
-avec ses idées.
-
-LAMBERT.
-
-Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut s’asseoir... Et j’espère,
-toujours, que nous entendrons bien la musique.
-
-GUIBAL.
-
-Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave: on est en dessous.
-
-LAMBERT.
-
-A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus de la chambre, on
-entend très bien... Tiens, monte un peu; tu vas chanter pour que je me
-rende compte.
-
- Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant:
-
-GUIBAL.
-
-Eh bien?
-
-LAMBERT.
-
-Rien.
-
-GUIBAL.
-
-Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout seul. Quand toute la
-Philharmonique y sera, avec la caisse et les cuivres, peut-être que ça
-s’entendra davantage?...
-
-LAMBERT.
-
-Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu moi. (Montant sur le
-kiosque.) Il me semble que j’aurais aimé à être chanteur, ou à parler
-sur des estrades... (Roulade.) Eh bien?...
-
-GUIBAL.
-
-Eh bien! mon vieux, voilà qu’il pleut!...
-
-LAMBERT.
-
-Farceur! C’est vrai qu’il tombe des gouttes... Enfin ce qu’il y a
-toujours, c’est qu’on sera à l’abri.
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, JEUNHOMME
-
-JEUNHOMME.
-
-Décidément, quand ce n’est pas vous qui me trouvez, c’est moi qui vous
-trouve...
-
-LAMBERT.
-
-Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve toujours, monsieur
-Jeunhomme...
-
-JEUNHOMME.
-
-Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon bouton de manchette...
-c’est très désagréable, d’autant que je n’en avais qu’un: et comme j’ai
-achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir s’il n’y serait pas
-resté, par négligence.
-
-LAMBERT.
-
-Voilà ce que c’est que de coucher toujours où c’est défendu.
-
-GUIBAL.
-
-Enfin, si nous mettons la main dessus, nous vous ferons signe.
-
-LAMBERT.
-
-C’est que ça doit bien vous manquer, hein? Vous soignez votre tenue,
-monsieur Jeunhomme, maintenant que vous frayez avec des dames de la
-haute administration!
-
-GUIBAL.
-
-C’est pas de reproche; puisqu’elle était l’amie, cette préfète, de M.
-Lanvornay, qu’est réactionnaire, c’est bien juste qu’elle ait des bontés
-pour vous qu’êtes anarchiste: ça rétablit l’équilibre.
-
-LAMBERT.
-
-L’équilibre opportuniste, quoi!
-
-JEUNHOMME.
-
-Imbéciles!
-
-LAMBERT.
-
-Eh! là, Jeunhomme, vous insultez les agents.
-
-JEUNHOMME.
-
-Vous insultez bien une femme.
-
-GUIBAL.
-
-C’est complètement différent!
-
-LAMBERT.
-
-Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire: une dame du
-gouvernement qui se conduit mal, c’est le commencement de l’anarchie.
-
-JEUNHOMME.
-
-Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces petites histoires!
-
-GUIBAL.
-
-Et ce n’est pas fini; car, si le patron nous a mis de service
-là-dessous, pendant la musique, bien sûr que c’est encore pour en voir!
-
-LAMBERT.
-
-Bien sûr!
-
-JEUNHOMME.
-
-Comment, vous êtes de service sous le kiosque?
-
-GUIBAL.
-
-Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre plaisir!...
-
-LAMBERT.
-
-Pour la promenade!...
-
-JEUNHOMME.
-
-Calfa continue, alors! Encore! toujours? Il est donc enragé! Mais cette
-fois, il n’aura pas le dernier mot! Ah! il vous met de service sous le
-kiosque pendant la musique: vous savez pourquoi?
-
-LAMBERT.
-
-Bien sûr que non!
-
-GUIBAL.
-
-Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr!
-
-JEUNHOMME.
-
-A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner.
-
-LAMBERT.
-
-Nous ne devinons jamais.
-
-JEUNHOMME.
-
-Eh bien! ne devinez pas, je vais vous le dire: Il vous a mis là, parce
-qu’on doit venir le gifler ici, dans vingt-cinq minutes.
-
-GUIBAL.
-
-On doit gifler le patron?
-
-LAMBERT.
-
-Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il?
-
-JEUNHOMME.
-
-Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement.
-
-LAMBERT.
-
-Mais qui donc doit le gifler?
-
-JEUNHOMME.
-
-Qui? le nouveau préfet. Là! (A part.) Il ne faut pas que ce soit
-toujours cette brute qui invente. C’est bien notre tour! Et puis je lui
-dois bien ça, à la pauvre préfète!
-
-LAMBERT.
-
-Ah! sacrebleu! je m’asseois!
-
-GUIBAL.
-
-Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend: on ne sait plus
-comment on vit: c’est extraordinaire!
-
-LAMBERT.
-
-On se croirait à Paris!
-
-JEUNHOMME, à part.
-
-Allons-y! (Haut.) Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas se passer
-comme ça. La préfète n’a rien dit sur le moment, mais elle mijotait,
-n’est-ce pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le cœur, c’te
-femme. Elle a télégraphié à son mari, qui doit arriver par le train de
-Paris, en pleine musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer une
-paire de calottes, au débotté: ça lui apprendra. Et voilà. Et je m’en
-vais.
-
-GUIBAL.
-
-Vous partez: ça ne vous tente pas de voir?
-
-JEUNHOMME.
-
-Peuh! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais maintenant j’en ai tant
-vu. Et puis je vais au train, précisément, chercher les journaux. C’est
-moi le crieur aujourd’hui; Reboul est enrhumé, il me passe la casquette
-et la trompe...
-
-LAMBERT.
-
-Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours du provisoire!...
-
-JEUNHOMME.
-
-Il n’y a que le provisoire qui dure. (Gérôme paraît, traînant une petite
-charrette remplie de chaises.) Ah! ah! M. Gérôme prend ses précautions:
-vous allez refuser du monde!...
-
-GÉRÔME.
-
-Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me donner un coup de main.
-
-JEUNHOMME.
-
-Excusez, je suis attendu; mais ces messieurs sont là. Bonsoir,
-Messieurs!
-
-
-SCÈNE VI
-
-LES MÊMES, moins JEUNHOMME
-
-GÉRÔME.
-
-C’était bien la peine que je me fatigue à traîner cette charrette: le
-garçon de l’hôtel du Midi vient de me dire que la préfète faisait ses
-malles et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant que son
-Lanvornay va partir en voyage de noce. Avec cela qu’il va pleuvoir:
-sacré Calfa, avec ses histoires! Mais vous ne paraissez pas bien en
-train...
-
-GUIBAL.
-
-C’est que nous venons d’apprendre des choses!
-
-LAMBERT.
-
-Oui, on n’a de courage à porter les chaises que pour s’asseoir dessus.
-
-GÉRÔME.
-
-Qu’est-ce qu’il y a encore?
-
-LAMBERT.
-
-On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles au patron.
-
-GÉRÔME.
-
-Ah! diable! ceci paraît plus sérieux.
-
-GUIBAL.
-
-Oh! c’est sérieux: Jeunhomme est très renseigné.
-
-LAMBERT.
-
-D’abord, n’est-ce pas, un anarchiste, il y a à penser qu’il fait partie
-de la Sûreté.
-
-GUIBAL.
-
-Et puis il était tout le temps avec la préfète.
-
-GÉRÔME.
-
-C’est la préfète qui doit gifler Calfa?
-
-LAMBERT.
-
-Oh! il ne se laisserait pas gifler par une femme!
-
-GUIBAL.
-
-Non: c’est le préfet, qui arrive exprès dans vingt minutes, par le train
-de Paris.
-
-GÉRÔME.
-
-Le nouveau préfet? Cela ne m’étonne pas. Je m’étais toujours douté que
-ça finirait de cette façon-là. Calfa ne voulait pas me croire. Alors le
-préfet doit venir le gifler à la musique?
-
-LAMBERT.
-
-Oui! sans doute pour que ça se fasse devant plus de monde.
-
-GÉRÔME.
-
-Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la pluie va même éloigner
-tous les amateurs.
-
- Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée.
-
-GUIBAL.
-
-En voilà deux, cependant.
-
-LAMBERT.
-
-Redingote et chapeau de soie: ce sont peut-être les témoins?
-
-GÉRÔME.
-
-Un duel par là-dessus: Oh! ne soyons pas trop gourmands.
-
-LAMBERT.
-
-Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos chaises pour ne pas donner
-l’éveil.
-
- Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que leur tend
- Gérôme.
-
-
-SCÈNE VII
-
-LES MÊMES, RAMAGE, BÉDU
-
-RAMAGE.
-
-Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée.
-
-BÉDU.
-
-Je vous avouerai que je tremblais pour mon chapeau haut de forme.
-
-RAMAGE.
-
-Vous vous rappelez l’enterrement du père Moulins, où il pleuvait tant!
-
-BÉDU.
-
-Précisément,--il y a cinq ans.--J’ai eu mon ancien chapeau confondu. Et
-c’est embêtant d’acheter un chapeau haut de forme tous les jours.
-
-RAMAGE.
-
-Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier janvier.
-
-BÉDU.
-
-Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les réceptions du nouveau
-préfet.
-
-RAMAGE.
-
-C’est vrai, sacrebleu! nous n’avons encore vu que la préfète... Avec
-cette façon de ne pas arriver ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux
-hauts de forme!...
-
-BÉDU.
-
-Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait contenté de la préfète,
-hein, Ramage?
-
-RAMAGE.
-
-Ah! ce Bédu! toujours la bagatelle! Le fait est qu’elle a de la branche,
-du montant: c’est bien la République aimable!
-
-BÉDU.
-
-Oui! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être réactionnaire!
-
-RAMAGE.
-
-Chut! chuuut! Il y aura des ralliés, cet hiver, aux soirées de la
-Préfecture!
-
-BÉDU.
-
-Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le préfet!
-
-RAMAGE.
-
-Craignons le coup de la Préfecture: le coucoup... ah! ah! ah!
-
-BÉDU.
-
-Avec tout cela, nous ne savons toujours pas quand il arrive, ce
-cocu-là?...
-
-GÉRÔME, qui s’est rapproché.
-
-Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de l’arrivée de M. le Préfet?
-
-BÉDU.
-
-Hein? Ah! oui, il y a un moment,--tout à l’heure...
-
-RAMAGE.
-
-Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, vous qui êtes un peu de la
-Préfecture?
-
-GÉRÔME.
-
-C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de la cathédrale, comme de
-tout: j’ai mon indépendance. Mais je vous croyais renseignés. Le préfet
-sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans vingt minutes.
-
-BÉDU.
-
-Pas possible?
-
-GÉRÔME.
-
-Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la personne qu’il se
-propose de gifler.
-
-RAMAGE.
-
-Le préfet vient gifler quelqu’un?
-
-BÉDU.
-
-Je parie que c’est un journaliste?
-
-GÉRÔME.
-
-Vous n’y êtes pas: il vient gifler le commissaire. Vengeance de femme.
-
-RAMAGE.
-
-Ça, c’est épatant!
-
-BÉDU.
-
-Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, hein, Ramage?
-
-GÉRÔME.
-
-Je me permettrai de vous conseiller d’autant plus de rester, que
-peut-être M. le Préfet ne sera pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires
-honorables, deux témoins tout trouvés, sous la main...
-
-RAMAGE.
-
-Sous la main? eh! là, eh! là: c’est assez du commissaire.
-
-GÉRÔME.
-
-Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire; mais ces messieurs
-entendent ce que je veux dire...
-
-BÉDU.
-
-Oui, oui.--«Les témoins étaient, pour M. le préfet, M. Bédu et M.
-Ramage...» Dites donc, Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui
-a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était témoin au mariage
-Lanvornay...
-
-RAMAGE.
-
-C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, connaissez-vous les
-intentions du commissaire, êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera pas
-faux bond?
-
-GÉRÔME.
-
-Ce serait fou de sa part; raisonnons un peu: cette gifle lui crée une
-situation exceptionnelle: il devient «le commissaire que le préfet a
-giflé», et on est forcé de le déplacer avec avancement. Calfa est trop
-fin pour ne pas le comprendre.
-
-RAMAGE.
-
-Une gifle est toujours une gifle.
-
-GÉRÔME.
-
-L’avancement est toujours de l’avancement. D’ailleurs, je sais où il
-est, je vais causer de tout cela avec lui.
-
-RAMAGE.
-
-Vous allez vous mouiller.
-
-GÉRÔME.
-
-La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il en est.
-
- Il s’en va.
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LES MÊMES, moins GÉRÔME, puis Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU et LES
-ENFANTS.
-
-RAMAGE.
-
-Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre nos chapeaux hauts de
-forme?
-
-BÉDU.
-
-Quand on occupe une certaine situation, on ne devrait jamais sortir sans
-chapeau haut de forme. Voyez les médecins.
-
-RAMAGE.
-
-Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas mettre les nôtres à
-l’abri.
-
-BÉDU.
-
-Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à nous contribuables.
-
- Ils montent sur le kiosque.
-
-RAMAGE, regardant au loin.
-
-Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme nous. Eh! parbleu, c’est
-Mme Bédu qui vient en courant.
-
-BÉDU.
-
-En courant? c’est bien invraisemblable. C’est pourtant vrai.
-
- Accourent, se garant de la pluie, Mme Ramage, Mme Bédu, Amélie et les
- enfants.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants.
-
-Mme BÉDU.
-
-Avec nous, mais avec leur préfète...
-
-RAMAGE, à sa femme.
-
-Nous n’avions pas de parapluie; nous ne pouvions pourtant pas vous
-apporter le kiosque.
-
-BÉDU.
-
-Nous ne pouvions pas apporter le kiosque.
-
-Mme BÉDU.
-
-Oh! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça te complète. Mais tu
-ferais mieux de me répondre, et ta préfète?
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, nous ne l’avons pas vue.
-
-Mme BÉDU.
-
-Charmant! alors vous ne savez pas si elle va venir?
-
-RAMAGE.
-
-Dame, maintenant, c’est peu probable: avec la pluie...
-
-Mme BÉDU, à Bédu.
-
-C’est parfait! Nous autres, que nous fassions le pied de grue--le pied
-de grue--sous la pluie, c’est tout naturel; que ta fille,--je ne dis pas
-moi,--que ta fille risque d’attraper une pleurésie...
-
-Mlle BÉDU.
-
-Pourtant, maman...
-
-Mme BÉDU.
-
-Occupe-toi des enfants,--une pleurésie: c’est sans importance. Tout cela
-pour attendre le bon plaisir d’une personne de mœurs équivoques, auprès
-de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur!
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas: toi-même étais la
-première...
-
-Mme BÉDU.
-
-C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier à ton avancement...
-problématique, ma dignité et mes révoltes d’honnête femme...
-
-RAMAGE, à sa femme.
-
-C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous en aller.
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort de parler ainsi. D’abord
-une préfète est la femme du préfet comme nous sommes les fonctionnaires
-du préfet: la femme de César ne doit pas être soupçonnée.
-
-RAMAGE.
-
-Et puis quoi? tromper un représentant du gouvernement, c’est comme voler
-l’État: ça ne compte pas. Et à tout prendre, en admettant que cette
-personne soit un peu légère, aime à s’amuser? Cela nous promet quelques
-réceptions brillantes pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous,
-Mesdames? Mademoiselle Amélie s’en plaindra-t-elle?
-
-BÉDU.
-
-Sans parler du commerce local.
-
-RAMAGE.
-
-D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit pas ce que vous pensez.
-Elle n’est pas cause de ce qui arrive.
-
-BÉDU.
-
-Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, c’est que le préfet, son
-mari, mandé par elle, sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce
-commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour une cocotte.
-
-Mme BÉDU.
-
-Qu’est-ce encore que cette histoire?
-
-RAMAGE.
-
-Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez pas que cette dame ait été
-furieuse, outrée, contre cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle
-intempestif, l’a si sottement arrêtée?
-
-Mme RAMAGE.
-
-Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux.
-
-RAMAGE.
-
-Bien, Clotilde! Et tout naturellement, le mari, prévenu, accourt pour
-venger sa femme indignement traitée; j’en ferais tout autant.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Merci, Paul!
-
-RAMAGE.
-
-Tous les maris en feraient autant: si le commissaire avait arrêté Mme
-Bédu, est-ce que Bédu, lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du
-commissaire?
-
-BÉDU.
-
-Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre mon vif
-mécontentement.
-
-Mme BÉDU.
-
-Moi, je dis qu’une honnête femme commence par ne pas se mettre dans le
-cas qu’on la prenne pour une grue.
-
- A ce moment on entend des cris épouvantables poussés par les enfants
- qui étaient descendus jouer en bas du kiosque et ont disparu.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oh! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore? Vovonne? Doudou?
-
-Mme BÉDU, à Amélie.
-
-Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu d’écouter ce que tu
-n’as pas à apprendre.
-
-RAMAGE.
-
-Laissez donc, chère madame, je vais voir.
-
- Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents tenant les
- enfants.
-
-BÉDU, à Mme Bédu.
-
-Ah! des agents: tu vois que c’est sérieux.
-
-LAMBERT, aux enfants.
-
-Allons, allons, criez pas comme ça: ces enfants s’attendaient pas à nous
-trouver là-dessous, et, dans le noir, ils ont pris peur.
-
-RAMAGE.
-
-C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez peur à quelqu’un.
-
-LAMBERT.
-
-Oui, mais nous ne sommes pas méchants. (Jouant avec les mioches.)
-Allons, tu veux mon képi? tiens...
-
-GUIBAL.
-
-Faut pas toucher au grand sabre: ça ne coupe pas, mais c’est égal...
-
-LAMBERT.
-
-Là, vous voyez, messieurs et dames, nous sommes tout à fait bons amis
-maintenant. A dada? vous voulez jouer à dada?
-
- Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour du
- kiosque.
-
-LAMBERT.
-
-Hop! hop!
-
-GUIBAL.
-
-Hop! hop!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oh! du moment que ces messieurs ont des uniformes! Vovonne et Doudou
-passeraient leur vie sur les genoux de leur oncle le capitaine
-télégraphiste, et le capitaine leur passerait tout.
-
-BÉDU.
-
-C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires...
-
-RAMAGE.
-
-C’est que les militaires sont de grands enfants.
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires!
-
-LAMBERT.
-
-Hop! hop!
-
-GUIBAL.
-
-Hop! hop!
-
-RAMAGE.
-
-Les agents sont de braves gens!
-
-
-SCÈNE IX
-
-LES MÊMES, GÉRÔME, CALFA
-
-CALFA, survenant avec Gérôme.
-
-Eh bien! Lambert, Guibal! voyons, ce n’est pas pour cela que je vous ai
-mis de service. Comment arriver à un résultat sérieux avec un pareil
-personnel!... Où sont les brigades centrales, mon Dieu!
-
-RAMAGE.
-
-Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment de distraction.
-
-CALFA.
-
-Permettez: aujourd’hui, les circonstances sont particulièrement graves:
-il y a temps pour tout.
-
-RAMAGE.
-
-Oui, oui, nous savons!...
-
-TOUS, avec mystère.
-
-Nous savons!...
-
- Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant que Calfa a
- emmené Gérôme à l’écart.
-
-CALFA.
-
-Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, Gérôme, il n’y a personne.
-
-GÉRÔME.
-
-Qu’est-ce que vous voulez? d’un temps pareil...
-
-CALFA.
-
-C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y avoir musique?
-
-GÉRÔME.
-
-Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, à la première
-goutte d’eau, les musiciens filaient. Mais, maintenant que nous avons un
-kiosque couvert, la musique joue quelque temps qu’il fasse...
-
-CALFA.
-
-Mais le public?
-
-GÉRÔME.
-
-Ah! dame, on ne peut pas construire un kiosque aussi pour le public.
-Alors, maintenant, c’est lui qui s’en va.
-
-CALFA, montrant les Bédu et les Ramage.
-
-Diable! et si ceux-là s’en vont aussi...
-
-GÉRÔME.
-
-C’est que, justement, je crains bien que tout à l’heure les musiciens
-qui vont prendre leurs places ne les forcent à partir...
-
-CALFA.
-
-Mais ce serait un désastre: vous m’annoncez que le préfet doit me gifler
-ici, j’accours; on n’a pas deux aubaines comme cela dans sa carrière:
-mais à condition que ça se voie: s’il n’y a personne pour le voir, cet
-acte perd toute signification; et il n’y a plus de raisons pour qu’on me
-déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en public; s’il n’y a pas
-de public, on se flanque des coups de poing, et ces procédés répugnent à
-des gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes s’en aillent.
-Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs? Voulez-vous que je vous en
-envoie chercher? Si si, je vais en envoyer chercher pour ces dames...
-Lambert, Guibal, au lieu de ne rien faire, allez donc d’une course
-prendre des parapluies pour Mme Bédu et Mme Ramage. Au trot!
-
-GÉRÔME.
-
-Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou trois à offrir, si par
-hasard il venait encore du monde?
-
-CALFA.
-
-Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais marcher un peu: cette
-attente me surexcite...
-
-GÉRÔME.
-
-On ne vous a jamais giflé?
-
-CALFA.
-
-Des femmes, quelquefois; mon père, quand j’étais gamin, et aussi à
-l’école des frères... Mais un préfet, jamais!
-
-GÉRÔME.
-
-Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. C’est égal, ne vous
-énervez pas trop.
-
-
-SCÈNE X
-
-LES MÊMES, moins GÉRÔME et CALFA
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous voyez bien que ce commissaire est très bien élevé, quand il sent
-qu’il a affaire à des femmes comme il faut...
-
-RAMAGE.
-
-Sans vous offenser, je crois que ses amabilités s’adressent plutôt à
-nous, n’est-ce pas, Bédu?
-
-Mme BÉDU.
-
-Oh! certainement, M. Bédu n’admettra jamais qu’on puisse être aimable
-avec sa femme.
-
-RAMAGE.
-
-Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, Calfa voudrait que
-si, après la gifle, il y a un duel, c’est à lui que nous servions de
-témoins.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Paul, je te défends de te battre en duel!
-
-RAMAGE.
-
-Mais il ne s’agit pas de cela...
-
-BÉDU.
-
-Les témoins ne sont jamais que du déjeuner...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire que racontait
-toujours ce pauvre oncle Gustave...
-
-RAMAGE.
-
-Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, et il était
-question de sous-officiers de hussards.
-
-BÉDU.
-
-Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse affaire entre Rochefort
-et Galibert, le marchand de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il
-y a quatre ans.
-
-RAMAGE.
-
-Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété Brunet. La balle de
-Rochefort cassa une cloche à melons: je me rappelle qu’il y a deux ans,
-Brunet la montrait encore.
-
-BÉDU.
-
-Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on n’était pas bien sûr que ce
-fût la même.
-
-RAMAGE.
-
-Bah! c’était toujours une cloche!
-
-Mme BÉDU.
-
-Je trouve le duel une invention stupide et barbare.
-
-BÉDU.
-
-Stupide, mais parfois nécessaire.
-
-RAMAGE.
-
-Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas; mais au pistolet, à trente
-pas...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te défends, Paul, tu entends,
-je te défends de te mêler de cette affaire-là!...
-
-RAMAGE.
-
-Mais il n’y aura sans doute pas de duel; je me demande même s’il y aura
-une gifle...
-
-Mme BÉDU, après un temps.
-
-Il y aura une gifle.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là pour la voir donner;
-partons!
-
-RAMAGE.
-
-C’est ridicule!
-
-Mme RAMAGE.
-
-Partons! je te connais, je ne serais pas tranquille.
-
-RAMAGE.
-
-Attendons au moins les parapluies.
-
- Les agents en apportent deux.
-
-Mme RAMAGE.
-
-Les voilà. (A Mme Bédu.) Vous ne venez pas, chère amie?
-
-Mme BÉDU.
-
-Non, prenez les devants; nous attendrons les parapluies de Gérôme:
-autrement, nous n’aurions chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le
-bon moyen pour être deux à se mouiller...
-
-Mme RAMAGE.
-
-Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera passé. Voulez-vous nous
-confier Mlle Amélie?
-
-Mme BÉDU.
-
-J’allais vous en prier.
-
-RAMAGE, bas à Bédu.
-
-Je vais revenir.
-
-Mme RAMAGE, aux enfants qui se cramponnent aux agents.
-
-Vovonne... Doudou... voyons, ces messieurs ne peuvent pas vous porter
-sur leur dos jusqu’à la maison.
-
-Mlle BÉDU.
-
-Dites, monsieur Ramage, les substituts? la loi leur défend, je crois, de
-se battre en duel?
-
- Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque.
-
-
-SCÈNE XI
-
-Mme BÉDU, BÉDU
-
-Mme BÉDU.
-
-Bédu, j’ai à te parler.
-
-BÉDU.
-
-A moi?
-
-Mme BÉDU.
-
-Oui. Il m’est venu une idée.
-
-BÉDU.
-
-A toi?
-
-Mme BÉDU.
-
-Oui. Veux-tu être décoré?
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir.
-
-Mme BÉDU.
-
-Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas pour mon plaisir, va:
-les rubans, on sait ce qu’en vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta
-fille.
-
-BÉDU.
-
-Chère Amélie!
-
-Mme BÉDU.
-
-«M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a l’honneur de vous faire
-part...» Ça vaut trente mille francs de dot, tu sais...
-
-BÉDU.
-
-Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça lui ferait toujours une
-quarantaine de mille francs... Mais ce n’est pas une raison pour qu’on
-me décore...
-
-Mme BÉDU.
-
-La raison? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu?
-
-BÉDU.
-
-Madame Bédu?
-
-Mme BÉDU.
-
-C’est toi qui vas gifler le commissaire.
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un simple particulier ne gifle
-pas un commissaire de police; on le gifle moralement, tout au plus;
-autrement on se ferait fourrer en correctionnelle!
-
-Mme BÉDU.
-
-Tu ne comprends donc rien! Tu ne comprends pas que voilà pour toi une
-occasion unique de te mettre en relief, une occasion comme tu n’en as
-jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais plus dans toute ta
-carrière. Le préfet arrive: «Où est ce commissaire, que je le
-gifle?--Mais, monsieur le préfet, il est déjà giflé!--Giflé! et par
-qui?--Par le mari de Mme Bédu, par M. Bédu, le sous-inspecteur.» Te
-voilà du coup le vengeur de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le
-champion de la préfète...
-
-BÉDU.
-
-J’entends bien; mais si le préfet trouve que ça ne vaut pas plus que les
-palmes académiques?
-
-
-SCÈNE XII
-
-LES MÊMES, GÉRÔME
-
-GÉRÔME.
-
-Je viens de chercher des parapluies...
-
-Mme BÉDU.
-
-Donnez, merci! Maintenant, allez chercher le commissaire...
-
-BÉDU.
-
-Mais permets, ma bonne amie...
-
-Mme BÉDU.
-
-Allez chercher le commissaire, et dites-lui que c’est M. Bédu qui veut
-le gifler...
-
-BÉDU.
-
-Mais, ma parole, tu vas, tu vas...
-
-GÉRÔME.
-
-Votre mari va faire cela, madame Bédu? M. Bédu entre dans la lice? Il va
-gifler le commissaire? Ah! bravo! bravo! enfin! bravo! quand je songe
-que, sans votre initiative généreuse, une femme avait pu être arrêtée,
-violentée, que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, et
-qu’il fallait attendre la venue d’un étranger pour châtier l’auteur de
-cette abominable et criminelle méprise! Quelle opinion le nouveau préfet
-aurait-il eue de notre ville? Mais vous êtes là, cher monsieur Bédu,
-vous êtes là pour soutenir notre vieux renom chevaleresque: au nom des
-vieux habitants de la ville, permettez-moi de vous remercier. Bravo!
-bravo! Et puis le préfet vous revaudra cela.
-
-Mme BÉDU.
-
-Tu l’entends, Bédu, tu l’entends? A la bonne heure, vous, vous m’avez
-comprise tout de suite. Vous êtes intelligent.
-
-GÉRÔME.
-
-J’ai le sentiment de certaines choses... Je vais chercher le
-commissaire.
-
-BÉDU.
-
-Il préférera peut-être que ce soit le préfet. Moi aussi, d’ailleurs.
-
-GÉRÔME.
-
-Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours une gifle, au point
-de vue du retentissement, et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important
-pour lui est d’être giflé!
-
-Mme BÉDU.
-
-Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie.
-
-GÉRÔME.
-
-Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui arrivent et qui vont vous
-chasser du kiosque.
-
-Mme BÉDU.
-
-Vous allez être mouillé...
-
-GÉRÔME.
-
-La chose en vaut la peine. Encore bravo et merci!
-
- Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments,
- arrivent en courant, à la débandade. M. et Mme Bédu sont forcés de
- descendre en bas du kiosque.
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LES MÊMES moins GÉRÔME, LES MUSICIENS
-
-Mme BÉDU.
-
-Tu vois, tu vois l’impression produite!...
-
-BÉDU.
-
-Parbleu, lui, pour ce qu’il risque! et puis, un jour de pluie, il tient
-à avoir sa petite distraction.
-
-Mme BÉDU.
-
-Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute décisive, qui peut
-changer toute ta carrière, d’être comme cela, serrés tous deux à la
-musique, cela ne te rappelle rien?
-
-BÉDU.
-
-Rien; et puis nous n’avons pas besoin de nous serrer.
-
-Mme BÉDU.
-
-Ah! Eugène! Où est le temps où tu étais surnuméraire, et où nous étions
-fiancés: à la musique, le dimanche, tu passais parmi les beaux jeunes
-gens de la ville, et moi, assise avec petite mère, toute émue et toute
-rougissante, je te regardais passer.
-
-BÉDU.
-
-Oui, mais il ne pleuvait pas.
-
-Mme BÉDU.
-
-Et puis, à Aubusson, nous avions la musique militaire, et dans ce
-temps-là, c’était avant l’année terrible, il y avait des sapeurs pour
-garder le kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande barbe. Te
-rappelles-tu les sapeurs?
-
-BÉDU.
-
-Oui, tu me rappelles bien les sapeurs!
-
-Mme BÉDU.
-
-Eh bien! cela devrait te donner un peu de cœur, morbleu!
-
-BÉDU.
-
-C’est que je n’ai jamais giflé personne...
-
-Mme BÉDU.
-
-Ne suis-je pas là pour te stimuler? tu me regarderas...
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LES PRÉCÉDENTS, JEUNHOMME
-
-JEUNHOMME.
-
-Le commissaire n’est pas là?
-
-Mme BÉDU.
-
-Hein? Ah! j’ai eu une émotion. J’ai cru que c’était le préfet!--Nous
-l’attendons.
-
-JEUNHOMME.
-
-Alors quoi? cette permanence, c’est de la frime? C’est pour se créer un
-alibi, si on ne le trouve pas au commissariat. Quelle anarchie! Il est
-temps que le préfet arrive!
-
-BÉDU.
-
-A qui le dites-vous!
-
-JEUNHOMME.
-
-Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais me plaindre d’un de ses
-agents qui, pour faire du zèle, vient de me dresser une contravention et
-de me confisquer mes journaux, parce que je criais ce qu’il y avait
-dedans. Il paraît que c’est défendu. Moi, je ne savais pas, n’est-ce
-pas: c’est pas mon métier, puisque je faisais un remplacement. Mais si
-c’est défendu de crier, c’est pas défendu de chanter: ça m’abîme la
-gorge, Calfa va être furieux. Et je chante (psalmodiant): Le changement
-de ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re...
-
- En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque.
-
-LAMBERT.
-
-C’est vous, Jeunhomme? Voyons, vous n’êtes pas gentil... et avec le
-mauvais temps! Que dirait le commissaire?...
-
-JEUNHOMME.
-
-Je m’en fiche; j’aurai une reprise de ma laryngite, ça vous apprendra:
-voyez le nouveau ministè-è-re...
-
-BÉDU.
-
-Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là?
-
-JEUNHOMME.
-
-Pour qui me prenez-vous? Tenez, j’ai gardé un exemplaire... Présidence
-du Conseil et Intérieur: Sampiero...
-
-Mme BÉDU.
-
-Pierrot?
-
-JEUNHOMME.
-
-R, o, ro! (Il lui donne le journal.) C’est un Corse, un cousin de Calfa.
-
-LAMBERT.
-
-Croyez-vous?
-
-JEUNHOMME.
-
-Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse; surtout quand l’un des
-deux devient ministre!
-
-GUIBAL.
-
-Alors le patron va avoir de l’avancement? On va le nommer à Paris.
-
-JEUNHOMME.
-
-Il a fait tout ce qu’il faut pour ça.
-
-Mme BÉDU, agitant le journal.
-
-Bédu?
-
-BÉDU.
-
-Quoi?
-
-Mme BÉDU.
-
-Là!
-
-BÉDU.
-
-Quoi?
-
-Mme BÉDU.
-
-En dernière heure: le précédent mouvement administratif...
-
-BÉDU, lisant.
-
-«Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à
-l’_Officiel_, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui
-compte y apporter d’importants changements.»
-
-Mme BÉDU.
-
-C’est bien cela! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais,
-n’est pas notre préfet... Alors cette préfète n’est même pas notre
-préfète... Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une
-demi-heure sous la pluie...
-
-BÉDU.
-
-Mais...
-
-Mme BÉDU.
-
-D’ailleurs, je m’en doutais... il n’y avait qu’à voir cette
-pseudo-préfète... Mais il suffit qu’une femme ait des allures
-d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces
-créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme
-avec. Quand je songe... oh! oui, pierrot!... saltimbanque!...
-imbécile!...
-
- Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte
- étudie depuis un moment.
-
-LAMBERT.
-
-Je crois que ces instruments ont énervé cette dame...
-
-JEUNHOMME.
-
-Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du
-gouvernement!... maintenant qu’ils ont un kiosque couvert!...
-
-GUIBAL.
-
-Je vous conseillerais de rentrer...
-
- Tous rentrent sous le kiosque.
-
-
-SCÈNE XV
-
-LANVORNAY, seul
-
-Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour
-notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire
-imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de
-compromettre notre bonheur... Idée gracieuse, mais absurde. Avec les
-complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et
-puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là
-perdent beaucoup de leur importance.
-
-
-SCÈNE XVI
-
-LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA
-
-CALFA, arrivant avec Gérôme.
-
-Comment? personne? Ah! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici? Nous avions tout
-organisé pour la venue de la préfète: nous apprenons qu’elle s’en va.
-Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires:
-le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu: et en définitive, rien, rien!...
-Tiens! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer!
-
-LANVORNAY esquisse un geste et regardant sa montre:
-
-Non, décidément, je n’aurais pas le temps...
-
-CALFA.
-
-En somme, c’est vous qui êtes cause de tout: si vous ne vous étiez pas
-marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de
-mal pour arriver à quoi?... à être ridicule! Mais j’en ai assez; et
-qu’est-ce que vous veniez encore faire ici? Vous veniez me voir gifler!
-J’en ai assez! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi
-par-dessus le marché! Je suis Corse, à la fin!...
-
- Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la
- petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de
- commencer l’introduction du _Pas des Patineurs_), Lanvornay gifle
- Calfa.
-
-GÉRÔME.
-
-C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu.
-
-JEUNHOMME.
-
-Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à
-côté de soi!...
-
-
-SCÈNE XVII
-
- Pantomime. Pendant que la musique joue le _Pas des Patineurs_, les
- Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et
- Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa
- gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de
- l’avancement.--Vive Sampiero! crient les agents.
-
-CANETTE, arrêtant brusquement les musiciens.
-
-Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se
-chamaillent autour de vous!
-
- Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le
- commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le
- petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours.
-
-
-SCÈNE XVIII
-
-GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, LES MUSICIENS, LES BÉDU, LES RAMAGE,
-JEUNHOMME, LES AGENTS GILOTTE, LE COMMANDANT, LE PRÉSIDENT, CONSERVATEUR
-DES HYPOTHÈQUES, LE PETIT PATISSIER
-
-LE COMMANDANT.
-
-Eh bien! et cette gifle?
-
-GILOTTE.
-
-On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle?
-
-RAMAGE.
-
-Eh bien! est-ce qu’il y a eu une gifle?
-
-LANVORNAY.
-
-Oui!... Oui!...
-
-BÉDU.
-
-C’est-à-dire non!
-
-JEUNHOMME.
-
-C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens...
-
-RAMAGE.
-
-Qu’est-ce que j’apprends? M. Calfa nous quitte?
-
-CALFA.
-
-Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au
-ministère, un mot à mon cousin Sampiero...
-
-LE COMMANDANT.
-
-A notre cousin Sampiero... moi aussi, je suis Corse!
-
-LAMBERT.
-
-Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris?
-
-GUIBAL.
-
-Oui, Paris!
-
-TOUS.
-
-Ah! Paris!
-
-GILOTTE.
-
-A Paris, il y a des demi-mondaines...
-
-LE COMMANDANT.
-
-A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures
-du matin!
-
-RAMAGE.
-
-Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris!
-
-Mme BÉDU.
-
-Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris!
-
-BÉDU.
-
-A Paris, on se rencontre moins!
-
-LE PETIT PATISSIER.
-
-A Paris, il y a des rassemblements!
-
-JEUNHOMME.
-
-A Paris, il y a des asiles de nuit!
-
-LAMBERT.
-
-A Paris, il y a les rafles!
-
-CALFA.
-
-Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe
-jamais rien!
-
-
-RIDEAU
-
-
-
-
-Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur avisé, de la
-répétition générale et de la première représentation, crut s’apercevoir
-que le troisième acte allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait,
-et risquait de laisser le spectateur sous une impression toujours
-fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger un avertissement
-aussi précieux que sage, et s’empressa de faire intervenir, dès la fin
-du deuxième acte, un nouveau dénouement. Il semble bien que les
-suffrages de la presse lui aient donné raison:--voir notamment le
-_Moniteur des Halles_, l’_Écho de Paris_, le _Petit Écho de la Mode_, la
-_République d’Aurillac_ et le _Journal des Débats_. Toutefois s’est-il
-promis que sa prochaine pièce aurait au moins quatre actes, pour qu’en
-semblable occurrence le spectacle pût supporter plus allégrement encore
-qu’on supprimât l’un d’eux.
-
-
-
-
-AUTRE DÉNOUEMENT
-
-SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE AU SECOND ACTE
-
-ACTE DEUXIÈME
-
-
-SCÈNE DERNIÈRE
-
-GÉRÔME.
-
-Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe!
-
-CALFA.
-
-Ne le troublez pas: la noce continue. Seulement je me vois forcé de
-garder Madame, bien entendu, et Jeunhomme à ma disposition.
-
-JEUNHOMME.
-
-Mais c’est la préfète!
-
-AMÉLIE.
-
-Vous arrêtez la préfète!
-
-TOUS.
-
-La préfète?
-
-AMÉLIE.
-
-La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir: et je viens de lui
-apprendre à jouer au trou!
-
-Mme BÉDU.
-
-Bédu, Bédu! notre fille est l’amie de la préfète! Mais présente-nous
-donc, petite dinde! La mère, Madame la Préfète, je suis la mère! Et M.
-Bédu, mon mari, vingt-cinq ans de service!...
-
-LA PRÉFÈTE, à part.
-
-Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas durer, ça recommence!
-(Présentations.)
-
-CALFA.
-
-La préfète, c’était la préfète! Pour une fois où j’aurais eu quelque
-chose d’intéressant à apprendre au préfet!
-
-AMÉLIE, à M. Ramage.
-
-Alors une préfète peut être prise pour une grue?
-
-M. RAMAGE.
-
-Ce serait le salut de l’administration!
-
-CALFA, à Jeunhomme.
-
-Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas pu me prévenir? Mais,
-parbleu, j’aurais dû me méfier: anarchiste, autant dire que vous êtes
-agent de la sûreté; vous briguez ma place!
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous troublez pas; je vous dois un
-peu d’imprévu, c’est si rare dans la vie d’une préfète: je parlerai de
-vous au préfet.
-
-CALFA.
-
-Je voudrais tant être nommé à Paris...
-
-LA PRÉFÈTE.
-
-Comment donc! à la façon dont vous arrêtez les femmes, votre vraie place
-est à Paris.
-
-TOUS.
-
-Ah! Paris!
-
-CALFA.
-
-Oui, Paris! Car, en province, vous voyez qu’on a beau faire: il ne se
-passe jamais rien.
-
-
-RIDEAU
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR
-
-
-Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous de bonne
-politique, nous vous ferons de bonne administration!), et c’est
-seulement en se familiarisant avec l’un qu’on peut prétendre à bien
-connaître l’autre. Les documents suivants, extraits du dossier de M.
-Martin-Martin, ancien député, et que nous publions ici sous le titre
-significatif d’_Appendice_, apparaîtront donc comme le complément
-indispensable d’une étude sur cet habitat des Fonctionnaires qu’est le
-Pays de l’Instar.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR
-
-
-_Monsieur le directeur-rédacteur en chef «du Bulletin-Panthéon des
-grands hommes de la Troisième République», 83, rue des Aubépines,
-Bois-Colombes (Seine)._
-
-MONSIEUR LE DIRECTEUR,
-
-Je m’empresse de vous adresser les renseignements que vous avez bien
-voulu me demander et qui vous sont nécessaires pour établir dans votre
-journal la notice me concernant.
-
-MARTIN dit MARTIN-MARTIN (_Félix, Alban_), né le 6 juin 1850, à
-Saint-Hermentaire (Plateau-Central).
-
-Après avoir fait de fortes études au collège de La Marche, une maladie
-de croissance m’empêcha de poursuivre l’obtention de mes grades
-universitaires. Je rentrai dans mon domaine familial des Petits-Cailloux
-(commune de Saint-Hermentaire), où la mort prématurée de mon pauvre père
-devait me laisser, tout jeune encore, à la tête d’une importante
-exploitation viticole. Insister sur ce point que, pendant l’Année
-terrible, bien qu’exempté du service militaire et à peine majeur, je
-n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts pour venir accomplir mon
-devoir et ai figuré jusqu’à l’armistice comme adjoint au
-secrétaire-trésorier des francs-tireurs du Plateau-Central.
-
-Je passe bien entendu sur les événements d’ordre purement intime qui ont
-suivi, tels que mon mariage avec Mlle Martin-Bedu; peut-être cependant
-pourra-t-il être intéressant pour vos lecteurs d’apprendre que M.
-Martin-Bedu, mon beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires du
-Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de ses collègues plus âgés,
-l’un dans le département de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui
-disputent le décanat pour la France entière.
-
-Très absorbé par les soins de mon exploitation, je ne songeais nullement
-à la vie publique, lorsqu’en 1886, le Conseil municipal de
-Saint-Hermentaire ayant été dissous, les républicains m’offrirent de se
-grouper autour de moi pour démolir la réaction à qui nos divisions
-avaient jusqu’alors malheureusement laissé le champ libre. Bien que je
-ne m’occupasse point de politique, mes convictions et celles de ma
-famille étaient suffisamment connues; d’autre part, ma situation dans le
-pays me donnait une certaine influence; bref, je ne crus pas pouvoir me
-dérober à l’œuvre de discipline républicaine pour laquelle on faisait si
-spontanément appel à mon dévouement. Élu maire à une écrasante majorité,
-dès l’année suivante les républicains du canton me confiaient leur
-drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire triompher, lors du
-renouvellement au conseil d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose
-le dire, ne fut pas sans gloire: ceci se passait en 1887.
-
-Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La
-Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre
-les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant
-au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette
-époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à
-l’affirmation de mes convictions.
-
-La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la
-suivante: une population foncièrement républicaine, et même républicaine
-avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite,
-votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron
-Lambusquet.
-
-Ma tactique a été bien simple,--réveiller les énergies, prêcher l’union,
-et surtout répéter ce que je répète encore:--_Les personnalités comme_
-_la mienne ne sont rien_, elles s’effacent devant les principes; votez
-pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes!--Et
-c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893,
-et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui
-obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les
-électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt
-mourir.
-
-Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de
-juin dernier:--malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la
-part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent,
-soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines
-personnalités républicaines,--malgré l’intervention, à la dernière
-heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement
-payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques
-voix et parvenir ainsi au ballottage,--le collège électoral réuni à la
-fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à
-M. Caille, et 62 à M. Tripette.
-
-Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et
-faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun; mais
-j’ai quelque expérience: j’ai l’honneur de représenter une région qui
-est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont
-familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau
-venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de
-remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont
-prononcés et m’ont élu:--_Relèvement de l’agriculture et protection du
-petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une
-répartition plus équitable de l’impôt._--Il me semble en effet, et j’ai
-toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et
-simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les
-utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre
-de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le
-moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes
-actes.
-
-Vous me demandez si j’ai fait quelques publications; comme je vous
-l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon
-exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout
-à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en
-feuilletant la collection du _Petit Tambour du Plateau-Central_, on
-retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes,
-et notamment une série de «lettres du village», signées Jacques
-Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je
-discutais des problèmes économiques et sociaux: voir en particulier les
-lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de
-cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur
-_Kléber et Marceau_, discours prononcé par moi à l’inauguration du
-nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits
-furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue.
-
-Quant aux distinctions honorifiques, _dire simplement que je n’en ai
-jamais sollicité_.
-
-La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur,
-je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe
-habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La
-Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie
-ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres
-dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit,
-portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de
-député.
-
-Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour
-frais réclamés de gravure, correspondance et publicité.
-
-Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très
-distingués.
-
-MARTIN-MARTIN,
-
-Député du Plateau-Central.
-
-_P. S._--Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son
-collègue plus âgé de l’Ardèche; vous pourrez donc imprimer que mon
-beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M.
-Canal, de la Drôme.
-
- * * * * *
-
-_Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88,
-boulevard Pereire, Paris._
-
-MA CHÈRE GERMAINE,
-
-Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre
-arrivée à Paris; mais nous-mêmes l’ignorons encore; vous comprenez, cela
-dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que,
-dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet.
-
-Alors, vous voyez notre situation; nous campons dans une maison à peu
-près démeublée, avec nos malles à moitié faites: ajoutez à cela une
-foule de petits ennuis, la saison qui avance: ma mère, qui comptait me
-commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre
-couturière, Mme Prunet; je n’ai rien à me mettre; nous vivons en
-recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter
-un appartement, et «à moins d’événements graves», comme dit père, je
-crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais,
-mon Dieu! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de
-n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique!...
-
-Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai
-d’habiter Paris et de vous revoir: ah! oui, cela surtout, ma chère
-Germaine; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu
-avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien
-me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite
-provinciale; vous êtes si intelligente et si répandue!...
-
-Comme vous devez vous amuser en ce moment! Je vois par les journaux que
-tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on
-donne sont d’un passionnant! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup,
-je crois, et qui m’attire plus que tout autre; d’ailleurs mère m’a bien
-promis de m’y conduire dès notre arrivée; c’est le Combat Naval; d’après
-les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous
-savez, qui justement vient de sortir du _Borda_, cela doit être
-passionnant; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous
-voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez
-déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai?
-
-Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point;
-que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants! Les
-avez-vous vus, chère Germaine? Père s’y intéresse vivement. Nous allons
-arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas? L’Exposition
-si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un
-énorme mouvement: ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma
-chère, convenez-en...
-
-Mais il faut encore que je vous remercie de votre lettre, ma chère
-Germaine; elle m’a si vivement intéressée! Ma mère l’a lue et a trouvé
-votre style charmant. Le bal dont vous me parliez m’a d’autant plus
-intéressée que je connais un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot.
-Sa sœur suivait en même temps que moi les cours de Mmes Cambrone, et,
-naturellement, elle m’entretenait souvent de son frère qui, à cette
-époque, venait d’échouer à Polytechnique. N’est-ce pas un petit jeune
-homme blond, à monocle? Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain;
-mais pas très excellent valseur, à ce que j’ai entendu dire à ces
-demoiselles Rodrigues; encore un de ces jeunes gens sans doute qui
-trouvent plus _chic_ de rester pendant la moitié du bal plantés près des
-portes comme des _espaliers_ (c’est une expression de Mme Rodrigues).
-
-Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme vous savez, une passionnée
-de la danse; aussi ai-je le cœur battant quand je songe que la situation
-de père nous ouvrira les portes des soirées de l’Élysée, de l’Hôtel de
-Ville, des Grands Ministères!... Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu
-de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, je ne regretterai
-pas quelquefois nos modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes
-intimes,--mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a bien son charme?--chez
-les Rodrigues, chez les Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi
-étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, ma chère, que
-j’ai déjà promis huit lettres pour ma première semaine à Paris, mes
-amies m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, et dame,
-aurai-je le temps d’en écrire seulement la moitié? En tout cas,
-j’écrirai toujours à Mlle Benoît, que vous connaissez, n’est-ce pas, ma
-chère? et celle-ci se chargera de communiquer mes impressions aux
-autres. Son père a été fort courtois avec le mien, il y a quelque temps,
-au cours de la période électorale, et je n’aurai garde de l’oublier en
-aucune circonstance.
-
-Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que je vous en raconte bien long;
-j’oublie que vous êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts,
-surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, je vous prie, à
-Mme Tirebois, nos meilleures amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir
-comme il en avait manifesté l’intention? Peut-être; mais il est si
-occupé à présent!... De toute façon, ne lui en veuillez pas; vous savez
-en quelle haute estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous aimons
-tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, ma chère; je vous embrasse en
-vous disant joyeusement _à bientôt_.
-
-YVONNE.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, hôtel du Régent et
-des Trois-Coquelin, rue de Valois, Paris._
-
-MON CHER ALBAN,
-
-Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas reçu de nouvelles de toi
-depuis le télégramme nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense
-bien que tu dois être excessivement surmené; mais enfin une carte-lettre
-est bien vite griffonnée; songe combien nous devons être anxieuses,
-avides d’être un peu renseignées, impatientes de te rejoindre, Vovonne
-et moi. Cette enfant ne vit plus, tant il lui tarde de partir; à chaque
-moment ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles je ne peux même
-pas répondre étant donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu
-cherches notre appartement. Fais pour le mieux, mon ami, mais n’oublie
-pas que nous avons grande hâte d’être enfin près de toi et installées.
-
-Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, n’est-ce pas, songe
-combien il nous serait désagréable d’être forcés de déménager d’ici un
-an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de n’avoir pu t’accompagner, car,
-tu le reconnais toi-même, il y a des choses que nous voyons mieux que
-les hommes, nous autres femmes; je le répète, sois bien prudent,
-rappelle-toi mes recommandations, notamment pour la cuisine, pour les
-placards, tout cela est de la première utilité. Évidemment nous ne
-pouvons avoir là-bas toutes les commodités que nous avions ici, la
-province est la province, tandis que Paris est Paris. Mais, et sans y
-mettre pour cela des mille et des cents, il doit y avoir, à Paris comme
-ailleurs, des gens qui ont souci de leur santé et de celle de leurs
-enfants, qui aiment leurs aises et leur confortable; ces gens-là logent
-quelque part et, en cherchant bien, il me semble qu’on peut trouver.
-
-D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il nous faut, nos exigences
-de famille, celles de ta situation; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas
-dans mes goûts, si les personnes que nous avions l’habitude de recevoir
-convenablement et largement ici viennent à Paris nous rendre visite, il
-ne faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés dans un grenier ou
-dans une écurie; au reste, je n’insiste pas et tu es assez intelligent
-pour me comprendre là-dessus.
-
-N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne doit être encore assez
-grande, songe que son lit est de milieu, et que sa commode empire est
-fort large. Il faut que, ces meubles placés, notre fille ait de quoi
-remuer librement, et aussi avec l’armoire à glace, qui demande à être
-mise en lumière, en bonne place. La salle de bains aussi, je le désire,
-et la considère comme essentielle. Enfin, mon ami, prends note de toutes
-mes petites recommandations. Si nous pouvions avoir un balcon, notre
-volière y serait fort à l’aise, conviens-en, et tu sais quel crève-cœur
-pour notre Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers canaris.
-
-Maintenant, autre chose, la plus importante de toutes, à mon avis:
-l’honnêteté et la tranquillité de la maison que nous devons habiter; non
-seulement pour toi, mon ami, mais pour notre fille qui est grande. Je
-suis sûre que sur ce point nous sommes déjà d’accord. Je sais fort bien
-qu’à Paris on vit vingt ans sur le même palier sans se connaître, mais
-que d’inconvénients pour nous si nos voisins étaient turbulents,
-tapageurs, mal élevés! Je n’insiste pas, cher Alban, mais prends bien
-toutes tes précautions avant d’arrêter définitivement un appartement qui
-conviendrait peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur ce point,
-serait défectueux.
-
-Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux ou trois fois nous tenir
-compagnie l’après-dîner, et nous raconter les petits potins de La
-Marche. Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en sommes plus aux
-agitations d’il y a deux mois, et à ce que ce brave Carbonel appelait
-«la zone dangereuse»! D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré de la
-campagne, et Olympe a su au marché qu’ils comptaient rester là-bas
-encore jusqu’à la fin du mois. Seule la _Localité_ continue ses petites
-notes stupides, tu sais, la fameuse série: _Est-il vrai?_... Mais
-personne n’y fait plus attention, et tu as joliment bien fait de
-recommander au _Petit Tambour_ de ne plus répondre.
-
-Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose qui va bien t’étonner: on
-assure au Cercle que l’auteur ou tout au moins l’inspirateur, de ces
-insanités, ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, Toupin, l’avoué,
-avec qui tu t’es montré si délicat, au moment de ces vilains bruits qui
-coururent sur son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller voir la
-femme, quand tout le monde menaçait de leur tourner le dos;
-rappelle-toi, au fait, que mon père t’avait prévenu, car, tout vieux
-qu’il est, il a encore l’intuition de bien des choses. Toupin! Vrai, je
-ne suis pas méchante, et tu sais qu’à mon avis il faut laisser de côté
-bien des mesquineries; mais, tout de même, si bon qu’on soit, il y a de
-ces lâchetés qui finissent par vous outrer, et il ne faut pas non plus
-être les dindons de la farce et se laisser éternellement manger la laine
-sur le dos!
-
-Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est revenu sur un certain
-sous-inspecteur de l’enregistrement; car, il ne faut pas t’illusionner,
-malgré le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, en dessous,
-faisaient campagne contre toi... Mais nous reparlerons de tout cela
-entre nous à Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes impressions
-à ce sujet.
-
-Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui nous a apporté les
-meilleures nouvelles des Petits-Cailloux et de M. Gildard; il vient
-toujours pour son poste de facteur; il paraît qu’il y aurait une
-combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, un facteur qui est sur le
-point de mourir, Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre désolée des
-demoiselles Vernuche: la recette-buraliste d’Auvilars leur échappe
-encore, et les pauvres vieilles recommencent à geindre que depuis huit
-ans on leur promet une meilleure recette, qu’en les nommant à la
-Magistère, on leur avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour
-leur _mettre le pied à l’étrier_, en quelque sorte, qu’elles patientent
-donc seulement un peu, question de mois: et depuis huit ans, on les
-laisse avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix francs.
-
-Mme Benoît et sa fille sont revenues mardi, et aussi les dames
-Rodrigues; ce sont là vraiment d’aimables relations, que nous
-regretterons, et qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît
-viendront peut-être en mars à Paris; je n’ai pas pu faire différemment
-que de les prier de descendre chez nous; j’ai bien agi, n’est-ce pas,
-cher Alban? Je ne crois pas qu’elles acceptent, d’ailleurs, ayant
-l’intention de venir s’installer pour un grand mois avec leur vieille
-tante Séraphine; celle-ci perd presque complètement la vue et elle vient
-se faire soigner à Paris.
-
-Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. Yvonne est dans les
-malles depuis le matin; la chère petite m’a bien rendu service; tu sais
-combien j’ai de peine pour me baisser, et sans elle je me demande
-comment je serais venue à bout de toutes ces caisses. Enfin maintenant
-nous commençons à respirer. Je vais donc tâcher d’aller samedi à la
-Préfecture, comme tu me l’as tant recommandé; mais, entre nous, je fais
-des vœux pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as beau dire, cette
-petite Mme Jambey du Carnage, c’est un genre de femme qui ne me revient
-pas; et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député...! Et, va,
-cela n’échappe pas non plus à ta fille, qui est fine...
-
-Si tu as un instant, je voudrais bien que tu ailles voir pour des
-tentures, dont tu auras besoin dans ton cabinet, et aussi un tapis de
-table, car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu pourrais faire
-un tour en te promenant jusqu’à la place Clichy, par exemple, parce que,
-de là, tu pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je crois, un
-peu le quartier (je te rappelle leur adresse, 88, boulevard Pereire). Tu
-leur feras certainement grand plaisir en y allant; Yvonne a reçu une
-petite lettre charmante de Germaine, qui sera pour elle, je crois, une
-excellente et précieuse amie; les Tirebois connaissent beaucoup de
-monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort agréable de fréquenter.
-Donc, les tentures, le tapis de table, et les Tirebois.
-
-Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles.
-
-Vovonne et moi embrassons le député.
-
-ANTOINETTE.
-
-P.-S.--Tu pourrais voir aussi, pendant que tu y seras, pour une grande
-lampe à pied (te rappelles-tu celle qui est à la Banque de France?), et
-un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je pense aussi qu’il faudra un
-filtre et un fourneau à gaz.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
-
-MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN,
-
-Il faut que je vous mette au courant de ce qui se passe. Vous savez
-qu’un comité vient de se former ici sous prétexte d’organiser un banquet
-en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, débuté autrefois au
-lycée de La Marche comme maître répétiteur, et dont on fêterait les
-trente-huit ans.
-
-Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous main, avec toute sa
-clique; ils veulent tout simplement chercher à vous compromettre, et
-embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli les adhésions des
-Quesnay de Beaurepaire, Barrès, Jules Lemaître, Forain, Coppée, et
-autres sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs pour faire du
-boucan.
-
-Alors, leur jeu est clair à comprendre: forcer le préfet à intervenir,
-le préfet qui vous a soutenu, et crier, après, par-dessus les toits, que
-toutes vos protestations n’étaient que duperie, que vous avez bel et
-bien été élu par les ennemis de l’armée, et que vous faites cause
-commune avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout cela, bien
-entendu, pour diminuer votre influence auprès des délégués sénatoriaux
-du mois de janvier, et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, qui,
-décidément, n’a pas assez de la veste que vous lui avez infligée pour la
-Chambre, et veut se porter au Sénat.
-
-D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à leur traquenard, et si
-vous acceptez leur invitation, ils auront des interrogations
-catégoriques, ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, bref,
-vous mettront au pied du mur, et, de toute façon, interpréteront votre
-attitude, votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous placer en
-mauvaise posture auprès des socialistes. Or, vous n’ignorez pas que vous
-avez besoin de toutes les forces républicaines, que nous n’avons réussi
-en août dernier que grâce au concours de ces 900 voix socialistes, qui,
-un instant même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et qu’un mot
-suffirait à nous faire perdre irrémédiablement.
-
-Donc, voyez, mon cher député; je vous crie casse-cou, comme c’est mon
-devoir, et je ne vous dissimule pas que la situation me paraît des plus
-délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos hautes qualités d’esprit et
-de cœur, vous saurez vous tirer de ce mauvais pas; vous savez d’ailleurs
-que nous sommes un certain nombre, parmi lesquels je suis orgueilleux de
-me compter, qui vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui vous
-pouvez faire état comme vous l’entendrez.
-
-Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont vous me permettrez de
-vous entretenir aussi, j’ai mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui
-s’y apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas qu’il a été un
-des grands lauréats du lycée de La Marche, et que ses professeurs
-voulaient même le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a pas voulu
-entendre parler de professorat, et, après avoir passé par l’Institut
-agronomique, pour ne faire qu’un an de service militaire, le voilà qui
-vient de terminer sa licence en droit. Mon rêve serait, naturellement,
-de le voir faire carrière dans l’Administration, et vous pensez bien,
-mon cher député, que, le moment venu, nous vous demanderons un petit
-coup d’épaule; mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis Marc
-prétend qu’il aurait plus de chances en faisant d’abord son doctorat. Je
-vois bien que ce qui le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester
-à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. Enfin, j’y
-consentirais volontiers, mais à la condition qu’il aurait une petite
-occupation, quelque chose qui le retienne, tout en lui permettant de
-poursuivre ses études et de ne pas négliger les soins de sa carrière.
-
-C’est alors que nous avons songé, ou plutôt qu’il a songé, à vous
-demander si vous ne pensiez pas à faire choix d’un secrétaire: il est
-certain en effet qu’avec la situation que vous allez prendre à la
-Chambre, le travail des commissions, les lettres, les pétitions dont
-vous devez déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un garçon zélé
-et dévoué pourrait vous rendre d’utiles services. Sans vouloir faire
-l’éloge de mon fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises:
-vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est mon fils, mais c’est un
-garçon qui représente bien, qui, naturellement, connaît à merveille le
-département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit même dans certaines
-petites revues, et, ce qui est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme
-je vous le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas besoin de vous
-dire combien il est, par avance, attaché à vos idées, à votre personne;
-mes opinions et ma vie tout entière vous sont, je crois, de suffisants
-garants d’un dévouement qu’il aura dans le sang.
-
-Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux vous influencer en rien;
-mais permettez-moi de vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de
-vous, vous rendrez un service de plus, et une fois de plus vous ferez un
-gros plaisir, à un vieux républicain, fier de votre confiance et de
-votre amitié.
-
-Nous présentons nos hommages à ces dames Martin-Martin, et pour vous,
-cher Monsieur Martin-Martin, mes sentiments les plus inébranlables.
-
-GÉLABERT.
-
-Professeur d’agriculture.
-
- * * * * *
-
-_Au même._
-
-MON CHER ALBAN,
-
-Ce départ précipité, après une si longue attente, me donne la migraine;
-c’est donc parfait puisqu’il est convenu que je _dois_ être malade dès
-mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne ne l’est pas, malade, gaie
-comme pinson, et trouvant naturellement que tu es un grand capitaine,
-puisqu’une de tes ruses de guerre consiste à nous faire partir enfin, et
-dare dare.
-
-Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon
-père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez
-fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa
-surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui,
-d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite
-pas nos projets.
-
-Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais
-pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma
-santé compromise par le brusque changement d’air; mais que, d’autre
-part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon
-qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une
-manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de
-Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments
-patriotiques des Martin-Martin... Mais le voilà qui parle de son
-estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte
-qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui
-dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il
-n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter
-pour te compromettre.
-
-Mais tu sais comme il est; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche,
-tu connais la tirade:--Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile? Je
-sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire; je
-le sais mieux que lui; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi
-tout seul! Et Quarante-huit; et Gambetta; et que tout vieux qu’il est,
-il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon...--Car
-c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité
-augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher
-avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation
-politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise.
-
-Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui
-recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te
-faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi; tandis qu’en ne
-lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je
-suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel: «Je bois aux
-républicains de Quarante-huit, et aux réformes!» et rien de plus.
-
-Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une
-petite besogne. Heureusement, Vovonne est là; cette enfant est
-étonnante, c’est un diplomate de première force:--Vous mettrez votre
-belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche: j’ai envie de
-rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche;
-pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les
-rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent: La
-petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France? Nous avons
-vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable! Et je serai
-fière!...--Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là?...
-
-Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être
-parfaitement raté; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François
-Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien
-plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont
-souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais
-uniquement pour voir de près le célèbre académicien: cette tournée, qui,
-cet été, a joué _Severo Torelli_ au théâtre, lui a donné en effet à La
-Marche un grand regain de vogue; Caille et les autres le sentent si bien
-que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée,
-et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un
-caractère surtout littéraire: c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel
-qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner
-de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales.
-Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de
-calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville:--_Honneur à
-Syveton! La ville de La Marche._
-
-Et voilà les nouvelles; en attendant, je crois que le préfet est décidé
-à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal; il a
-des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné; naturellement cela
-n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard
-que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier
-devant la poste; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre
-faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos; je voudrais
-seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je
-ne m’occupe d’elle; et il est tout de même fâcheux de penser que la
-femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service
-comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les
-traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain
-nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous
-par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas
-prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas
-fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de
-jalousies stupides.
-
-A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec
-la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de
-notre arrivée.
-
-ANTOINETTE.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur la lutte héroïque
-engagée contre l’autocratie anglaise par la République sud-africaine, au
-moment aussi où certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser à
-leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, nous sommes
-heureux de publier dans nos colonnes l’article, vibrant de foi militaire
-et de sincère patriotisme, que le sympathique leader du Plateau-Central,
-notre distingué représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire
-spécialement pour les lecteurs du _Petit Tambour_ sur le _Rôle de la
-France dans le conflit transvaalien_.
-
-N. D. L. R.]
-
-... Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des vues diplomatiques
-précises, et je connais assez mon excellent ami et collègue, M.
-Delcassé, pour être assuré par avance que tout ce qui doit être fait
-sera fait. Je voudrais simplement indiquer en quelques mots quel
-enseignement paraît, dès l’abord, se dégager de cette guerre dont nous
-voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, mais si près dans nos
-cœurs, les préliminaires émouvants.
-
-Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement douloureuse de
-ce conflit sanglant qui éclate au lendemain même du jour où notre
-puissant ami et allié adressait à toutes les nations européennes son
-éloquent appel au désarmement.
-
-Personne, pas plus mon éminent collègue et ami, M. Bourgeois, que moi ou
-les autres, ne pouvions nous faire illusion,--illusion généreuse et bien
-séduisante cependant,--sur les suites probables de la conférence de La
-Haye. Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de moins brusques
-lendemains, et qu’aux feux d’artifice joyeusement tirés par les
-bourgeois de Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, le
-canon des Anglais serait plus lent à répondre, écho sinistre, sous
-Prétoria.
-
-Mais voici le point sur lequel il me paraît utile et intéressant
-d’insister: cette paix que l’on cherchait à établir sur des bases
-internationales, que tous se plaisaient à reconnaître désirable le plus
-longtemps, sinon possible toujours, quelle est, sur l’échiquier
-européen, la nation qui la première éprouve, on ne peut même pas dire le
-besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de la rompre?
-
-Sans doute une nation où une armée trop lourde à entretenir, un esprit
-militaire développé avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître
-l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, ou, si je puis ainsi
-m’exprimer, comme une soupape nécessaire?
-
-Mais non: c’est, au contraire, de toutes les nations, celle où
-l’héroïsme n’est que vertu de second plan, celle où l’intérêt prime
-tout, c’est une nation, non de soudards et de capitaines, mais de
-banquiers et de marchands, qui se rue la première à la guerre, à la
-guerre des cargaisons pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or pour
-leurs banques!
-
-Quel démenti plus topique pour ceux qui, en critiquant l’organisation de
-notre armée, ont prétendu faire le procès de son esprit?
-
-Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a deux choses, deux choses
-bien distinctes; il y a notre organisation militaire qui peut,
-assurément, présenter certaines défectuosités, comme toutes les
-organisations: mais alors c’est tâche aux législateurs d’y remédier, et
-je sais que pour ma part je m’y emploierai volontiers de toutes mes
-forces; mon cher et distingué collègue Mirman n’ignore pas déjà combien
-ma collaboration lui est acquise sur ce point.
-
-Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien compris, sans
-exagérations dangereuses ni déviations malsaines, est irréprochable et
-admirable, car il est l’esprit même de la France, de la Patrie.
-
-J’ai dit sans exagérations ni déviations,--et c’est ici que je
-m’explique:
-
-Vous connaissez l’adage latin: _Si vis pacem para bellum_, si tu veux la
-paix, prépare la guerre; oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe
-tes armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. Mais, ce n’est
-pas tout: surveille l’esprit de ces chefs et de ces soldats, fais en
-sorte que rien ne vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces
-sentiments élevés, qui sont leur plus précieux patrimoine: amour de la
-gloire, certes, et de l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste,
-car c’est cela aussi que signifie l’amour de la Patrie.
-
-Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras la paix, tu
-l’assureras dans les limites du juste et du bien, tu ne t’embarqueras
-pas dans une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de ta force et de
-tes armes pour un profit honteux, dans l’attente d’un gain illicite,
-contre le droit et la légalité.
-
-Si les Anglais avaient cet esprit militaire, comme je viens de
-l’expliquer, comme je le comprends, comme il est et doit être en effet
-l’esprit de notre belle et vaillante armée de France,--ils
-n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil et révoltant de cette
-guerre que si exactement l’expression vengeresse et incisive de Mme Adam
-stigmatise: «la guerre Chamberlain, Rhodes et Cie»!...
-
-MARTIN-MARTIN,
-
-Député.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-LACHE AGRESSION
-
-Notre rédacteur en chef vient d’être victime d’un inqualifiable
-attentat. Assis à la table du café Fougères avec quelques amis, M.
-Antonin Canelle parcourait, en les commentant selon son habitude, les
-diverses feuilles parisiennes que le courrier venait d’apporter.
-
-Soudain un forcené s’est approché de lui, et, brusquement, _par
-derrière_, lui a asséné un violent coup de poing.
-
-Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement interposés,
-l’agresseur a pu, par une fuite précipitée, éviter les justes
-représailles auxquelles s’apprêtait notre ami.
-
-Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie du procédé le proclame assez
-haut, et tous nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet de
-plume aux gages des jésuites, du cacographe de la feuille
-clérico-cafarde.
-
-Quelque habitude que nous en ayons pu prendre au cours de la dernière
-période électorale, ces mœurs de cannibales nous produisent encore un
-haut-le-cœur de surprise et de dégoût.
-
-Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement adressé au Parquet la
-lettre suivante:
-
- «MONSIEUR LE PROCUREUR,
-
- «_Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche et les
- endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, j’ai l’honneur
- de vous faire connaître qu’à partir de ce jour je sortirai armé._
-
- «_Veuillez, etc._»
-
-A bon entendeur, salut!
-
- * * * * *
-
-De la _Localité_:
-
-MAITRESSE CORRECTION
-
-Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les laquais de Martin-Martin
-se croient tout permis.
-
-Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, M. Robinet, prenait
-tranquillement son absinthe au café Fougères, quand son attention fut
-tout à coup appelée sur un groupe d’individus au milieu desquels
-pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, le vidangeur de la Préfecture,
-Antonin Canelle.
-
-Le jugeant aisément pris de boisson selon son habitude, M. Robinet se
-désintéressait des propos de ce triste pochard; mais des éclats de voix
-le forcèrent à dresser l’oreille: Canelle, agitant les journaux, le
-fixait d’un air goguenard et provocant, et commentait en termes odieux
-l’admirable et retentissant article que M. Quesnay de Beaurepaire venait
-de publier dans l’_Écho de Paris_: _le Testament d’un franc-tireur_.
-
-M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de réserve, ne put tolérer
-plus longtemps un pareil langage, et s’approchant, seul, au milieu du
-groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin Canelle, et lui
-administra une magistrale paire de gifles.
-
---Gardez tout!--a-t-il ajouté spirituellement; et il s’est retiré au
-milieu des rires de toute l’assistance, visiblement amusée et ravie par
-l’attitude couarde et la mine penaude du bel Antonin.
-
-Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique rédacteur en
-chef attend encore les témoins du giflé Canelle.
-
- * * * * *
-
-De la _Localité_:
-
-_M. le Préfet Benoiton._
-
-M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40.
-
-Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut
-bien nous communiquer la curieuse information suivante: depuis onze mois
-que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du
-Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la _Localité_ a mission de
-faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express
-de 10 h. 40.
-
-Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient
-à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence
-de sa redingote et de son haut de forme dans les rues de La Marche ne
-saurait manquer à notre bonheur.
-
-Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon
-d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et, tout en comprenant
-fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement
-attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des
-contribuables, paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement pour
-qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport
-gratuit.
-
-Il nous semblait que la place d’un administrateur, soucieux de ses
-devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son
-gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des
-finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de
-service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien
-scrupuleux et éclairé de la légalité.
-
-Il paraît que nous nous trompons. Ce «tuteur des communes», comme la loi
-l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses
-pupilles, et se plaît à les surveiller de loin; M. le Préfet n’est là
-que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux; la
-comédie finie, bonsoir! Les maires peuvent venir du fond du département,
-faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter
-l’huis préfectoral:--M. le Préfet est parti à Paris par l’express de 10
-h. 40!
-
-Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences,
-nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un
-simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand
-clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le
-Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se
-trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les
-instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que
-le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert.
-
-Les ministères passent, comme le vent d’automne,
-
- Emportant à la fois
- Les préfets dans l’espace,
- Et les feuilles des bois...
-
-En allant solliciter prestement son changement auprès de
-Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité
-de son caractère, sinon de son administration.
-
-Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas
-mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au
-contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a
-fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où,
-qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse
-notre pauvre département!
-
-Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par
-l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne!
-
-JUVÉNAL.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de
-Latour-Maubourg, Paris._
-
-MON CHER AMI,
-
-Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va
-être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note
-tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien
-Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore
-ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos
-amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les
-circonstances actuelles.
-
-Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a
-peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit
-administratif.
-
-Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits
-de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et
-tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste
-mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort,
-assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa
-science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.
-
-Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans
-son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se
-compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir
-tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à
-dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter
-qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement,
-il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient
-des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à
-l’empêcher de tenir.
-
-Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de
-tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en
-s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et
-Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les
-ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y
-aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la
-session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du
-Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le
-premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché
-admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les
-cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu
-qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa
-conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails
-techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte,
-aurait réussi à tout flanquer à bas.
-
-Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune,
-et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal
-qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec
-de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire
-socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit
-autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.
-
-Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui
-aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces
-pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici,
-prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un
-verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait
-d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde,
-à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge,
-la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire
-à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles
-Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et
-concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la
-République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et
-qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le
-pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue
-Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer
-infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.
-
-Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du
-faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture,
-gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le
-_chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve
-précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié
-à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier
-l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à
-l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une
-femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que,
-le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La
-Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est
-considérable.
-
-C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en
-face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement
-que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la
-main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée.
-Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin
-soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes
-formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille
-reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le
-père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le
-candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions,
-n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le
-carreau.
-
-Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le
-Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de
-janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un
-échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois
-par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au
-ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey
-lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en
-train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le
-Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est
-solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que
-d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche
-est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris
-seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire
-promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne
-doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est
-préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses
-convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon
-à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le
-camp immédiatement!...
-
-Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton
-
-J. CARBONEL.
-
- * * * * *
-
-_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche
-(Plateau-Central)._
-
-MA CHÈRE AMIE,
-
-Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin,
-j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions
-relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en
-tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente
-le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le
-ministre, ni déjeuné.
-
-J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste
-retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je
-fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne
-les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a
-diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon
-d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était
-installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui
-imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas
-drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie,
-qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue,
-fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je
-l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans
-doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et
-peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est
-un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de
-copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à
-droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de
-votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs
-peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer
-un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos
-sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais
-de quoi il retourne avec ce vieux ramolli?
-
-Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où
-j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem
-m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement;
-d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier,
-tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une
-façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement
-que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont
-étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle,
-mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal
-de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne
-finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me
-mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de
-moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros
-égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants
-à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey
-se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce
-d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que
-d’écouter les petites histoires de ce fantoche.
-
-Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me
-racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel,
-mais tous en sont capables), venant demander la tête de son
-préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse,
-c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois
-il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli
-métier!
-
-Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes;
-j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur
-vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a
-de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!...
-
-Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir
-de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit
-Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles,
-tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants...
-
-Tendresses.
-
-P.-J. DU C.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière
-de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de
-déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a
-eu l’intention de demander son changement.
-
-Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains
-calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs
-pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute
-consistance.
-
-Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur
-deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a
-su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du
-Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens,
-son œuvre d’assainissement républicain.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-NOTRE DÉPUTÉ
-
-Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions:
-
-«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son
-prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi
-bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais;
-dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que
-nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au
-Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur
-et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous
-n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais
-aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart
-et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le
-Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des
-gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos
-justes droits...»
-
-Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront
-à nos lecteurs si nous étions bons prophètes:
-
-
-1º
-
-MINISTÈRE DES FINANCES
-
-DIRECTION DU PERSONNEL
-
-MON CHER COLLÈGUE,
-
-Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y
-aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de
-tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M.
-le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier
-la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura
-été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai
-heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la
-commune de Saint-Landry.
-
-Veuillez, etc.
-
-_Le Ministre des Finances_,
-
-Caillaux.
-
-A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
-
-
-2º
-
-SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES
-
-ET TÉLÉGRAPHES
-
-CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT
-
-MON CHER COLLÈGUE,
-
-Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers
-qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une
-pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée
-supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de
-Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir
-que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment
-soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution
-sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance.
-
-Veuillez, etc.
-
-_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_,
-
-MOUGEOT.
-
-A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
-
-
-3º
-
-MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
-
-CABINET DU MINISTRE
-
-MON CHER DÉPUTÉ,
-
-Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire
-d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes,
-dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent
-d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire
-connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait
-exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre
-département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les
-familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées.
-
-Veuillez, etc.
-
-Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur,
-
-_Le chef du Cabinet_,
-
-ULRICH.
-
-A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.
-
-
-A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de
-notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses
-du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis
-les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin
-de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous
-n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa
-profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de
-promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes
-actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà
-jugé.
-
-ANTONIN CANELLE.
-
- * * * * *
-
-Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_:
-
-_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze
-heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui
-penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort
-bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de
-mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la
-messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas
-encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si
-mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes
-rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot,
-et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été
-expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre
-de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté.
-
-Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que
-son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on
-sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre
-heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser
-là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de
-rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous
-sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement;
-d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne
-qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires,
-que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits
-de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite
-pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir
-entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage:
-sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M.
-Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai
-bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je
-pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle
-Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons
-fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde
-énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée,
-en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai
-lu jusqu’à onze heures dans ma chambre.
-
-_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était
-l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en
-choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset
-maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors...
-Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il
-y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que
-j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière
-nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées.
-L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre:
-Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais;
-la fin est encore plus passionnante que le début.
-
-_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après
-mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a
-vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il
-y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si
-doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a
-crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été
-l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le
-manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de
-tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même
-pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il
-dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris.
-
-_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois
-dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un
-tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y
-avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais
-assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une
-traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout
-bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque,
-car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait
-un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des
-gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot
-au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec
-elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de
-coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle
-Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit
-avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait
-enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une
-grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une
-serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était
-son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous
-entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son
-côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit
-affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le
-grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches;
-et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé,
-ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup.
-
-_Jeudi._--J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine qui me dit que son
-père l’emmène ce soir chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre,
-et elle me demande si Mère me permettrait de les y accompagner. J’ai la
-permission et je saute de joie! Toute l’après-midi, je suis restée à la
-maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, c’était M. Tirebois et
-Germaine qui venaient me prendre. Père a dit à M. Tirebois:--Je ne vous
-accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me suffit!--ce qui a
-beaucoup fait rire M. Tirebois. Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons
-eu qu’à partir. Ça sent très fort quand on entre dans la ménagerie, qui
-est pourtant admirablement tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient
-réservés, derrière lesquels nous nous sommes installés. Il y avait un
-lion magnifique assis tout contre les barreaux, il nous regardait bien
-en face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai été si intimidée que
-je ne l’ai plus regardé. Il y avait trois adorables petits lionceaux
-tout jeunes; c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche si
-gentiment! Il y avait le plus petit qui s’est mis sur le dos, les pattes
-en l’air, et il nous regardait avec des yeux si câlins, le pauvre
-chéri... Dans un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un ne
-faisait qu’aller et venir de long en large dans sa cage, il avait des
-yeux brillants et de véritables petites mains roses avec lesquelles il
-attrapait les barreaux, et se serrait contre; il y avait un perroquet et
-un ara, il avait l’air stupide comme tout, cet ara! M. Tirebois s’en est
-approché pour lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son dos et
-est monté le long du perchoir en se dandinant, et en nous regardant de
-côté, comme s’il riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur nos
-chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils réservés étaient pour
-des Chinois, on disait autour de nous que c’était l’ambassadeur de
-Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, sa femme, ses deux
-filles, et de plusieurs autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne;
-il n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois qui portaient le
-costume; il y avait un tout petit garçon chinois assis juste devant
-Germaine, il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote de
-collégien, il avait des joues énormes et des yeux imperceptibles; le
-spectacle ne l’amusait pas du tout, il se tint tout le temps le visage
-contre le dossier de sa chaise, à regarder derrière lui, malgré les
-protestations du Chinois à lunettes placé à son côté et qui lui tenait
-la main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, une
-surtout, très coquette, lançant des œillades à droite, à gauche: elle
-avait du rouge sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les
-tempes et noirs comme des grains de café. Le spectacle a commencé; il y
-avait des ours, des hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un
-dompteur polonais, frisé comme un caniche, et bête comme une oie
-probablement, car, après chacune des prouesses de ses animaux, il
-envoyait des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur mondain, me souffle
-Germaine) est un jeune homme très décoré et brillant, il avait des gants
-blancs, et des moustaches noires frisées très légèrement. Il salua
-dignement en entrant dans la cage, et fit travailler à la fois deux
-lionnes, et l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée; il faisait
-comme s’il était dans le désert: il tirait des coups de revolver, et
-excitait les bêtes à rugir et à sauter toutes ensemble; c’était un
-vacarme épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois ne tournait
-pas la tête, il avait l’air aussi tranquille que si rien ne s’était
-passé de terrible à deux pas de sa chaise; il regardait Germaine qui se
-bouchait les oreilles et fermait les yeux, il la regardait curieusement,
-et l’air positivement narquois, ce mioche... Pour finir, une jeune femme
-outrageusement décolletée vint danser, avec des castagnettes, dans la
-cage, pendant que Marck fixait des yeux terribles sur son gros lion,
-accroupi dans un coin à côté des trois lionnes réellement abruties par
-tout ce bruit du diable. La danseuse espagnole faisait les yeux
-langoureux aux Chinois, qui n’en avaient jamais tant vu, je pense; mais
-elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, dansant
-devant la porte, et derrière le dompteur Marck. Nous sommes sortis à
-onze heures, très contentes de notre soirée, Germaine et moi. Germaine
-et son père m’ont accompagnée, et sont montés dans l’appartement où Mère
-nous attendait, et a proposé de faire du thé; mais M. Tirebois n’a rien
-voulu prendre. J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas si
-c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a dit qu’il le demanderait à
-M. Delcassé.
-
-_Vendredi._--Le matin j’ai écrit quelques lettres à mes amies de La
-Marche; Marthe Benoît m’avait envoyé un long journal de ce qu’elle avait
-fait dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre aussi une fort
-longue missive; sans ça elle m’aurait tenu rigueur et aurait dit
-qu’étant à Paris, je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit
-aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux pages seulement. Le soir nous
-avions à dîner M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait.
-C’est un petit jeune homme court et avec un certain embonpoint; il avait
-une superbe cravate rouge et une épingle représentant un pied de biche.
-Son père a été fort attentionné pour moi, il m’a fait des compliments
-sur ma toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait apporté à Mère
-une superbe gerbe de chrysanthèmes jaunes, que j’ai placés tout de suite
-sur la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant le dîner
-j’étais entre M. Gélabert et son fils, qui me passait à chaque instant
-la moutarde et les cure-dents, j’avais très envie de rire,
-naturellement, mais mère ne me quittait pas des yeux, et m’obligeait à
-être sérieuse malgré moi; je me suis bien rattrapée dans ma chambre, par
-exemple! On a pris le café dans le salon de maman, et alors on m’a priée
-de faire un peu de musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade,
-et mon contre-si a produit son effet habituel; M. Marc me tournait les
-pages et, son père nous ayant dit qu’il touchait un peu de piano, nous
-l’avons forcé à jouer à quatre mains avec maman. Père et M. Gélabert se
-sont alors retirés dans le cabinet de travail pour causer affaires, et
-j’ai été plus libre avec maman et le fils Gélabert. Mère ne joue
-vraiment pas mal, elle a du sentiment, même... Ils ont à eux deux fort
-bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur la demande de M. Marc, j’ai
-encore chanté une de mes anciennes romances de Massenet. Après avoir
-fait de la musique, nous avons causé, nous aussi; ce jeune homme est
-fort intéressant dans sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette et
-d’escrime,--pour maigrir, a-t-il ajouté en souriant; nous nous sommes
-récriées, mère et moi:--Mais vous êtes très bien comme ça; voyons, à
-votre âge, il vaut mieux être un peu solide, voyez donc votre père à qui
-vous ressemblez tant, eh bien! il est magnifique, etc...--Mère était
-lancée et elle ne s’est arrêtée que pour servir le thé qui refroidissait
-dans la salle à manger. Nous avons parlé voyages; il m’a avoué qu’il
-adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait deux camarades de lycée qui y
-étaient, et qui lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui lui
-donnaient chaque fois plus envie de partir. Notre soirée a passé très
-vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont
-retirés.
-
-_Samedi._--Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma
-porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais mère est venue
-en personne et il m’a fallu aller ouvrir; j’ai bu mon chocolat au lit,
-par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne
-surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à
-cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait
-voulu; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment
-tenu à les mieux recevoir; mais elles sont si simples, si aimables, que
-nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir de ne nous avoir pas
-averties. Mère et Mme Tirebois sont restées dans le boudoir. Germaine et
-moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie
-que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a
-offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur
-le portrait et a absolument exigé que je lui en donne un avec une
-dédicace derrière; le petit meuble lui a beaucoup plu également. Je lui
-ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé une quantité de
-questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que
-répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère
-Germaine!), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce
-qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur
-son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle; lui qui a
-l’air d’un petit saint, eh bien! il passe ses nuits à jouer aux cartes,
-et il est l’amant de la femme d’un professeur; c’est inouï, je trouve!
-Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et
-son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas
-insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour
-ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que
-Mlle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine
-Michelot et qu’elle allait les faire paraître très prochainement:--Elle
-passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle
-parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre: nous sommes
-censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir
-assez, et il parle déjà de la remplacer! pour moi, j’en aurai du
-chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la
-rue!--Mme Tirebois et mère sont venues voir ce que nous complotions
-toutes les deux; Mme Tirebois a trouvé très bien notre appartement,
-beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve
-enfin...--Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle
-ajouté: si rien n’est survenu d’ici là...--et elle a regardé Germaine.
-Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir
-cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de mère si
-ordonnée; mais j’ai un nouveau livre de Mme Hector Malot, et je crois
-bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement...
-
-_Dimanche._--Été à la messe de 11 heures, mère et moi, il pleuvait à
-torrents, nous y sommes allées en voiture. Vu encore les personnes
-désagréables, elles avaient des chapeaux nouveaux, mais quels chapeaux:
-des bérets de velours chaudron à plumes écarlates, quel goût pour des
-Parisiennes, mon Dieu? Aperçu aussi Marthe Gérard et sa gouvernante:
-elle m’a saluée de la tête très aimablement...
-
- * * * * *
-
-De la _Localité_:
-
-PAYE, PAYSAN!
-
-... Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante millions d’impôts en
-augmentation sur le précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair,
-le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de nos gouvernants.
-Sera-t-il permis de se demander alors à quoi bon envoyer à la Chambre
-des gens qui sont censés représenter et défendre nos intérêts, si le
-premier de nos intérêts, qui est notre bourse, se trouve entre leurs
-mains aussi mal gardé et lésé? Il nous semblait que le devoir essentiel
-d’un député honnête et conscient des obligations de son mandat serait de
-monter à la tribune et de crier:--Halte-là! Le pays a assez de ce régime
-de bon plaisir, il a assez de servir de proie quotidienne aux sangsues
-de toute sorte qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte de
-l’administrer: halte-là, vous dis-je!--Mais sans doute sommes-nous bien
-naïfs! Lorsqu’une majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un
-Martin-Martin, je suppose que personne ne doit s’attendre à ce que le
-Palais-Bourbon retentisse de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les
-électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent: qu’importe que leur
-bas de laine se vide jusqu’au dernier écu, leur cher député ne s’en
-portera pas plus mal; il est à Paris, confortablement installé, il peut
-se promener sur les boulevards, boire des bocks, aller aux
-Folies-Bergère, il visitera à l’œil l’Exposition universelle: qu’est-ce
-à côté de cela que cinquante millions d’impôts? Et puis il faut bien que
-quelqu’un paie les vingt-cinq francs par jour qui lui sont alloués pour
-ses frais de cigares...
-
-JEAN LE CONTRIBUABLE.
-
- * * * * *
-
-_A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, au Palais-Bourbon,
-Paris._
-
-MONSIEUR LE DÉPUTÉ,
-
-Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son
-profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos
-graves et multiples travaux? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu
-des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées
-pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à
-garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce
-Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité, et un
-éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si
-éloignés d’atteindre.
-
-Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte
-parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par
-suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé
-Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus
-l’honneur de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de M. le préfet, ce
-haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que
-l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette
-paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec
-Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même
-en ces termes, j’étais _persona grata_ à la Préfecture.
-
-Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort
-que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que
-j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop
-qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous
-les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire
-intraitable et souvent écouté.
-
-Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu
-souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était,
-j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de
-Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet
-esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du
-prêtre dans son église: ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du
-Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire
-reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq
-voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet.
-
-Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire
-général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait
-nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé
-Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon
-caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines
-manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le
-bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon
-devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé
-Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire,
-un intrigant et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître,
-ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en
-commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux
-Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les
-finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses
-fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant,
-plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est
-pour tirer la fabrique de ce mauvais pas que l’on a songé à M.
-Barigoule; M. Barigoule a en effet,--et tout le monde à Monistrol
-chuchote par quels moyens,--réussi à capter la confiance de la dame
-Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui
-descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale;
-et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il
-est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don des soixante mille
-francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique.
-
-Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de
-choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le préfet du
-département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément
-d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un
-scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que
-l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en
-faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher,
-auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing?
-Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un
-bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne
-renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces
-compromissions; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires
-menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je
-m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché.
-
-Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué
-serviteur,
-
-JOLLY, curé.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche._
-
-Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol.
-Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire? Et qu’est-ce que ce curé
-qui m’écrit? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je
-me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués: les abbés sont
-dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être
-évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à
-l’archevêché; d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus;
-agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse; la seule
-chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est
-que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde;
-après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça
-m’est égal; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et
-qu’il nous fiche la paix.
-
-Sentiments dévoués,
-
-MARTIN-MARTIN.
-
- * * * * *
-
-RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-
-PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL
-
-Cabinet du Préfet.
-
-_A Monsieur Martin-Martin, député,_
-
-MONSIEUR LE DÉPUTÉ,
-
-Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu
-m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire
-connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la
-suite de paroles violentes prononcées en chaire contre M. le président
-de la République Félix Faure.
-
-Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, cet ecclésiastique
-paraît s’être amendé, et, lors des dernières élections législatives, il
-a voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain.
-
-Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance de ma considération la
-plus distinguée,
-
-_Le Préfet du Plateau-Central_,
-
-JAMBEY DU CARNAGE.
-
-_P. S._ Cet abbé Jolly vient assez souvent à la préfecture demander des
-secours pour aller aux eaux; comme il est le cousin du secrétaire de
-l’évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut quelquefois renseigner
-d’une façon assez précise mon chef de cabinet sur ce qui se passe à
-l’évêché: mais il n’est pas intéressant.
-
-Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule est exact; mais il
-ignore que cela a été combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé
-Barigoule est un garçon très intelligent, et qui ne nous créera aucun
-ennui; sa nomination me permet d’obtenir,--donnant, donnant, puisque
-nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’évêché,--le déplacement du
-curé de Cantelles; enfin il est entendu que, si la fabrique a les
-soixante mille francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, qui sont
-fabriciens, voteront pour notre candidat.
-
-Croyez, mon cher député, à mes meilleurs sentiments,
-
-JAMBEY.
-
- * * * * *
-
-Extrait du _Journal Officiel_ (_Chambre des députés, Compte rendu in
-extenso des débats. Séance du 7 décembre_).
-
-M. TOURGNOL... les jésuites de toute robe, de tout calibre, et de tout
-poil! (_Violentes protestations au centre; ricanements sur les bancs de
-droite._)
-
-M. MARTIN-MARTIN _essaie de prononcer quelques paroles qui se perdent
-dans le tumulte_.
-
-M. COUTANT. M...!
-
-M. LE PRÉSIDENT. Le parti-pris est évident!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- * * * * *
-
-De _la Localité_:
-
-L’ÉCŒUREMENT
-
-Nous recevons la lettre suivante:
-
-MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
-
-Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre
-population de Chaumettes; voici les faits: l’instituteur Moulineau, qui
-vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé
-publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les
-opinions sont libres, même les moins respectables; mais il y a cependant
-des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en
-effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit
-de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux
-à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos
-enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable
-enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans
-les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la
-précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus
-récentes recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, ce que nous
-voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la
-créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite
-Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du
-jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est
-affirmé avec l’attitude violente dont le _Journal Officiel_ nous
-apportait hier les lamentables échos. A coup sûr, nous serions les
-premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de
-prétexte à des manifestations toujours regrettables; mais j’ai cru
-devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le
-cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les
-partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation.
-
-UN PÈRE DE FAMILLE.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-TOUCHANTE MANIFESTATION
-
-On nous écrit de Chaumettes:
-
-MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
-
-L’enterrement de Mlle Moulineau, la charmante enfant de notre pauvre
-ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au
-milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et
-recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M.
-Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans
-cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement
-aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue
-troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en
-dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il
-serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants
-ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger.
-
-Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos,
-conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous
-regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où,
-dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche
-ascendante de l’esprit humain, _se dégageant progressivement de toute
-mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer
-un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura
-conçu et formé la Société égalitaire_.
-
-L’assistance s’est retirée profondément impressionnée.
-
-UN HABITANT.
-
- * * * * *
-
-MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
-
-COMMISSARIAT SPÉCIAL DES CHEMINS DE FER
-
-Nº ...
-
-_Le Commissaire spécial de La Marche, à Monsieur le Préfet du
-Plateau-Central._
-
-Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu
-hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre,
-à l’occasion des obsèques de la petite Moulineau, fille de
-l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne
-s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans
-le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les
-fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement
-et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le
-convoi est forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien
-adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont
-affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil; je dois dire que
-cette attitude est généralement blâmée.
-
-Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, M. Bedos, camarade
-d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a
-prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler;
-j’ajouterai que cette allocution, bien qu’elle ne m’ait point paru
-dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé
-produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de
-la cérémonie; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est
-approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de
-boisson; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots;
-mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la fosse
-ouverte son chapeau qu’il tenait à la main en s’écriant:--N... de
-D...!--puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé
-Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau et qui adorait sa
-petite-fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux
-en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime
-même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que
-vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de
-Pâques.
-
-_Le Commissaire spécial_,
-
-LAFLIZE.
-
- * * * * *
-
-PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL
-
-CABINET DU PRÉFET
-
-_Le Préfet du Plateau-Central à Monsieur le Ministre de l’Intérieur._
-
-Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, conformément à vos
-instructions, mes propositions concernant la promotion du 1er janvier
-dans l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à quatre, selon les
-termes de votre circulaire de décembre, le nombre des candidats
-proposés: ce sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et Jolivet.
-Chacun de ces candidats me paraît, à des titres divers, digne de la
-haute distinction que j’ai l’honneur de solliciter pour eux; mais je
-crois devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, doyen des
-maires de mon département, que son grand âge et les services rendus
-depuis près de cinquante ans à la cause démocratique me semblent
-désigner plus qu’aucun autre aux faveurs gouvernementales; j’ajouterai
-que M. Bedu-Martin est le beau-père de M. Martin-Martin, député, et que
-sa décoration ne pourrait que produire l’impression la plus favorable
-auprès des électeurs de M. Martin-Martin.
-
-
-1º NOTICE CONCERNANT M. BEDU-MARTIN
-
-M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses propositions; la
-première remonte à 1885; depuis cette époque, tous les préfets qui se
-sont succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait un devoir et un
-honneur de signaler la vie, toute de probité et de dévouement à la cause
-républicaine, de M. Bedu-Martin, et de demander pour lui une récompense
-à laquelle applaudiraient tous les républicains et tous les honnêtes
-gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant la proposition de ses
-prédécesseurs en faveur de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la
-parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le nouveau député, son
-gendre, en insistant sur ce fait que, si M. Martin-Martin a été assez
-heureux pour grouper autour de son nom toutes les énergies républicaines
-et ramener à la République une circonscription qui jusqu’alors avait
-toujours voté pour les bonapartistes, une grande part en revient à la
-notoriété et aux sympathies qui avaient toujours entouré le nom de son
-beau-père, M. Bedu-Martin.
-
-
-2º NOTICE CONCERNANT M. COLLOMBIER
-
-M. le Dr Collombier dirige depuis quinze ans l’asile d’aliénés de La
-Gélinotte, près La Marche. Praticien habile et administrateur consommé,
-le Dr Collombier a su, dans l’accomplissement de ses fonctions
-délicates, se concilier l’estime et la sympathie de tous. M. le Dr
-Collombier est un enfant du département, où il ne serait pas impossible
-qu’il fût appelé quelque jour à jouer un rôle politique; il est très
-apprécié, pour son tact et sa grande droiture, des diverses
-municipalités qui se trouvent en relations avec lui; sincèrement attaché
-aux institutions républicaines, les républicains du Plateau-Central
-accueilleraient avec satisfaction la distinction que je sollicite en
-faveur de ce postulant.
-
-
-3º NOTICE CONCERNANT M. LAJAMBE
-
-M. Lajambe est un des plus riches propriétaires terriens du
-Plateau-Central; fondateur et président d’une société coopérative,
-_l’Abeille Marchaise_, on le trouve toujours disposé à apporter le
-concours de sa grande fortune et de son activité organisatrice à toutes
-les œuvres de bienfaisance et de mutualité. Par son _Abeille Marchaise_
-qui compte d’importantes ramifications dans les milieux tant agricoles
-qu’industriels, et aussi parce qu’il se trouve avoir un pied dans la
-plupart des associations et sociétés du département, M. Lajambe est une
-force avec laquelle il est bon de compter; le jour en effet où il
-plairait à M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs
-personnalités le poussent vivement dans ce sens, nul doute qu’il
-n’acquière rapidement une situation prépondérante; M. Lajambe a toujours
-été gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines influences qui
-le travaillent en ce moment, j’estime qu’une distinction honorifique
-viendrait à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions gratuites
-qu’il a toujours acceptées volontiers, et de nature à être accueillie
-favorablement par les populations du Plateau-Central, sans distinction
-de partis.
-
-
-4º NOTICE CONCERNANT M. JOLIVET
-
-M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, est un fonctionnaire
-intelligent et zélé, et au dévouement duquel mes prédécesseurs, comme
-moi-même, se sont toujours plu à rendre hommage. Sous son habile
-direction, le réseau vicinal a été considérablement développé durant ces
-dix dernières années, et les études d’importants travaux d’art, celles
-notamment du pont de Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet
-est un républicain de la veille, qui s’applique à maintenir son nombreux
-personnel dans une voie fermement républicaine. Très estimé des
-différentes personnalités politiques du Plateau-Central, avec lesquelles
-il se trouve en constantes relations d’affaires, et dont il a su se
-concilier les sympathies par son caractère loyal et obligeant, la
-décoration de M. Jolivet, digne couronnement d’une carrière
-honorablement remplie, serait accueillie avec faveur dans tout le
-département.
-
-_Le Préfet du Plateau-Central_,
-
-JAMBEY DU CARNAGE.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député, Paris_.
-
-MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN,
-
-Deux mots seulement: Vous savez sans doute ce dont il s’agit, ou vous le
-devinez; je viens vous rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon
-dernier voyage à Paris:--Nous allons faire rougir cette
-boutonnière-là!--Y a-t-il du nouveau? Vous êtes témoin que je n’y
-songeais pas, mais vous y avez mis une insistance si affectueuse:--J’en
-fais mon affaire! m’avez-vous répété. Et puis, n’est-ce pas? pas besoin
-de poser à la petite bouche devant vous: il est certain que, maintenant
-que je me suis un peu fait à cette idée que je pouvais être décoré, cela
-me serait une grosse déception de ne pas l’être, non seulement pour moi,
-mais pour mon fils, pour ma fille aussi quand je la marierai; or, je
-sens bien que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette chance de
-pouvoir compter sur votre haute influence, si ce n’est pas maintenant ce
-ne sera peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous prier, mon cher
-député, d’agir vigoureusement au ministère, d’autant qu’à ce que je
-crois comprendre, ma décoration arriverait dans un bon moment pour vous
-et pour le parti, car on sait que je vous suis tout dévoué, et cela
-serait de nature à porter un grand coup, et à vous rallier bon nombre de
-suffrages, de voir que vous m’avez fait décorer.
-
-Excusez le décousu de cette lettre, mon cher député, et croyez-moi votre
-inaliénable.
-
-GÉLABERT,
-
-Professeur d’agriculture.
-
-Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler au Ministre qu’en 1870
-j’ai fait partie des mobilisés du Plateau-Central comme capitaine, et
-qu’à la revision des grades, après la guerre, on m’avait offert de me
-conserver dans l’armée régulière comme sous-lieutenant, ce qui fait que,
-si j’avais accepté, je serais probablement commandant à l’heure
-actuelle, et sûrement décoré.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE
-
-Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur
-comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique
-compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout
-le monde au _Petit Tambour_ applaudira à une décoration qui récompensera
-si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le
-républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier
-de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le
-citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous
-plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention
-puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin,
-qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre
-justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à
-l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
-
-MON CHER AMI,
-
-Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres
-balivernes; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à
-prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance; or ce
-qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les
-élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va
-pas tout seul; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la
-candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un
-sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous
-le fassions réussir, et il réussira; seulement il convient d’y mettre le
-prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de
-ruban rouge nous attache Lajambe; je sais parfaitement tout ce que tu
-peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la
-bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que
-pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais,
-n’est-ce pas? à la guerre comme à la guerre; Lajambe, d’abord, c’est de
-l’argent; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons
-contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour
-qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au
-second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son
-rapport; mais ces rapports-là ne signifient rien; ce qu’il faut, c’est
-faire une démarche collective au ministère et enlever la chose,
-d’assaut; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le
-Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux
-avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer? Je ne
-parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article du _Petit Tambour_ (car
-cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de
-rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable!
-il n’y a pas péril en la demeure: c’est déjà très bien qu’il soit
-proposé; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on
-attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban;
-j’ai aussi entendu prononcer le nom du Dr Collombier.--Collombier est
-déjà presque fou; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste
-ton beau-père; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard; le
-père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui
-donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te
-devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il
-pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député.
-La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée; à toi d’agir.
-
-Mes hommages à tes dames, et bien à toi.
-
-CARBONEL.
-
- * * * * *
-
-De _la Localité_:
-
-... L’homme s’agite, le ruban le mène! Nous écoutons impassibles
-s’élever, des marécages d’une politique de boue, les coassements de
-toutes les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon écarlate. Et
-nous songeons que c’est pour la jeter en pâture aux appétits des laquais
-électoraux qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites arrache la
-croix d’honneur à cette même poitrine que notre grand et cher Déroulède
-offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles et aux lances des
-uhlans prussiens!...
-
-JUVÉNAL.
-
- * * * * *
-
-_M. Bédu-Martin, à La Marche._
-
-MON CHER GRAND-PAPA,
-
-C’est la première fois, depuis sa naissance, que votre petite-fille
-Vovonne n’est pas auprès de vous, le jour de l’an, pour vous embrasser
-bien fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous que j’en ai un
-gros chagrin, malgré ma joie d’être à Paris; ah! grand-papa, pourquoi
-n’être pas ici avec vos enfants qui seraient si heureux tous de vous
-avoir! Mère ne cesse de me le répéter chaque jour:--Si bon papa était
-ici, Vovonne, nous serions vraiment trop contents!...--Et elle a bien
-raison, je trouve, moi: car, allez cher grand-père, à présent que je
-connais bien Paris, je vous en ferais voir de belles choses, et faire de
-longues promenades, nous en ferions chaque après-midi, tous les deux, et
-ce que nous serions contents, allez, je vous le garantis, vous ne
-penseriez plus à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, cher bon
-papa, si vous nous aviez accompagnés à Paris, comme on vous en avait
-tant prié, eh bien! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais
-venue moi-même demain matin dans votre chambre, vous crier comme
-toujours:--Bonne et heureuse année, cher grand-père!--J’ai aussi le cœur
-gros en songeant que ce n’est qu’au printemps que je vous embrasserai,
-les occupations de père ne nous permettront pas de nous éloigner de
-Paris avant mai, et vous-même je vois bien que vous ne viendrez pas cet
-hiver, alors...--Mais, ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher
-bon-papa!
-
-Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, et mère aussi; nous
-sortons beaucoup, beaucoup, nous allons quelquefois au théâtre, et fort
-souvent en visite; j’ai été vendeuse à une grande vente de charité,
-j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un buffet; nous avons eu un
-monde énorme; beaucoup de jeunes gens: ils aiment beaucoup les gâteaux,
-je vous assure, bon-papa! A lui seul, le cousin de Germaine Tirebois a
-avalé pour quinze francs de beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour
-lui! Je me suis, naturellement, énormément amusée, Germaine est si gaie,
-si boute-en-train, et sa mère réellement très aimable. Ce sont là de
-très bonnes amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. Mère
-a pris un jour de réception; nous commençons à avoir pas mal de
-relations, et comme nous rendons beaucoup de visites, les mercredis de
-maman sont très courus. J’ai des amies très gentilles ici, mais je n’ai
-de réelle affection que pour Germaine. C’est elle d’abord que je connais
-le plus, et depuis très longtemps, et ensuite nous avons deux natures
-qui sympathisent parfaitement. Son père et sa mère sont aussi, il faut
-l’avouer, des gens réellement aimables, et fort liés avec mes parents,
-de cette façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera qu’aller en
-augmentant. Elle ne vous a vu qu’une fois à La Marche, il y a quatre
-ans, pour la fête du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa? eh
-bien! elle a gardé un très bon souvenir de vous, et elle se souvient
-parfaitement que vous lui avez offert une belle fleur de votre petit
-jardin...
-
-Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mon
-bavardage, et je me sauve bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse
-année, et de bons et affectueux baisers de votre petite-fille bien
-aimante,
-
-YVONNE MARTIN-MARTIN.
-
-Maman me charge de vous dire qu’elle vous écrira demain, mais qu’elle
-fait partir pour vous une petite caisse de fruits confits.
-
- * * * * *
-
-_Mademoiselle Yvonne Martin-Martin, chez Monsieur Martin-Martin, député,
-Paris._
-
-CHÈRE YVONNE,
-
-Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous
-nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère
-amie, le retard de ma lettre; excusez-moi, je vous en prie; je serais
-tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous
-oubliais! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante,
-demandait une réponse immédiate; mais, vous savez ce que c’est, chère
-amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon
-égard: quand on voyage, on ne s’appartient plus!
-
-Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique
-propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste
-de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis,
-je me suis tellement amusée, chère Yvonne!
-
-Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent
-beaucoup de gaîté! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de
-votre charmante cousine, Mlle Jane Roche, nous avons beaucoup causé de
-vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne,
-et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que
-vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique
-vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites
-provinciales...
-
-Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et
-si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait
-absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous
-serions encore dans cet agréable séjour... Croiriez-vous, chère Yvonne,
-que nous avons même joué la comédie! La vieille amie de ma mère a un
-cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original; il fait des comédies
-de salon; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce
-de lui tout à fait charmante, intitulée: _Qui s’y frotte s’y pique!_
-Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait
-même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du
-_bis!_ Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant
-de parties de plaisir; les parents n’étaient pas autorisés à y assister,
-de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces
-répétitions! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne
-savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le
-voir, nous riions sans nous arrêter... Les costumes aussi avaient été
-très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir;
-j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des
-poches; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus,
-dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter
-devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a
-dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel
-malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la
-fête aurait été complète! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de
-campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis
-trois mois (déjà!) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des
-nôtres... C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je
-n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant: n’ai-je
-pas un peu raison, chère amie?...
-
-Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à
-La Marche; il y a eu deux bals à la Préfecture; on a beaucoup jasé sur
-la toilette de la préfète; nous avions une invitation, et j’aurais assez
-aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un
-peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte
-pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions
-songer à aller seules, ma mère et moi...
-
-Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre
-ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la
-grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites
-boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir.
-Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq
-ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits
-fruits rouges? Que tout cela est loin, mon Dieu! Nous voici de grandes
-et sérieuses personnes, à présent,--bonnes à marier, comme dit M. le
-vicaire!... Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant
-cette longue lettre, une bonne et heureuse année! Faites bien nos
-meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à
-qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux
-baisers de votre amie,
-
-MARTHE BENOIT.
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN
-
-Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante,
-que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué
-député, M. Martin-Martin:
-
-MON CHER CANELLE,
-
-J’ouvre le _Petit Tambour_, et j’y lis le leader-article que vous
-consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de
-vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens
-que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé: l’anse du
-panier gouvernemental, le sou du franc ministériel!--comme vous, je suis
-l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures,
-et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment
-fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à
-des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y
-avoir que des dupes... C’est précisément parce que mes convictions sont
-telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre
-nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous
-expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit
-je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le
-Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter: appuyés par la Commission du
-budget.
-
-Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis,
-expliquent et excusent les mesures exceptionnelles; or, ce qui me paraît
-exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où
-Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des
-hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent
-pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment,
-la sérénité qui convient à des hôtes; je reprends votre image de tout à
-l’heure, mon cher ami: quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas
-que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la
-cuisinière... Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer
-lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des
-autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice
-financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un
-sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre
-gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il
-s’agisse d’argent ou de sang! Lorsque le renom chevaleresque du pays est
-en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser
-l’autre. Que certains nous traitent de jobards; cette _jobarderie_-là,
-c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France; et il nous
-reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin
-d’aller voler celui du Transvaal!
-
-Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et,
-puisque nous sommes à la veille du 1er janvier, mes meilleurs vœux pour
-vous, pour le Plateau-Central et pour la France!
-
-MARTIN-MARTIN,
-
-Député.
-
- * * * * *
-
-Du _Journal_ de Mademoiselle Martin-Martin.
-
-... Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai tant à faire aujourd’hui!
-J’ai vivement déjeuné, je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus
-long), et j’ai été embrasser papa qui lisait la _Localité_, dans son
-lit. J’aurais aussi bien fait de me tenir tranquille, car il n’était pas
-de très bonne humeur: il m’a fait l’observation que mes cheveux étaient
-trop lâches, et que j’avais de la poudre de riz sur le nez; pour essayer
-de le dérider, je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant mon
-oiseau bleu, mais rien n’a fait, il était réellement de méchante
-humeur... Je ne sais trop pourquoi, par exemple!
-
-J’ai été alors demander à maman qui causait à Olympe dans l’antichambre,
-si on sortait ce matin; elle m’a répondu que son intention était d’aller
-seule faire quelques courses pressées; je n’ai eu garde d’insister,
-sachant de quoi il s’agissait: aux alentours de Noël, mère sort toujours
-seule un matin, je sais ce que cela veut dire...
-
-Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite maman pourra bien me
-donner cette fois-ci; d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours
-à l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, pas de
-sous-entendus. Je voudrais bien pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne
-en écaille blonde me comblerait de joie, je meurs d’envie d’en avoir un
-depuis que j’en ai vu porter à Germaine; c’est délicieux avec des
-cheveux châtain clair comme sont les miens; peut-être aura-t-elle vu mon
-désir, j’ai souvent complimenté Germaine à ce propos devant ma mère...
-et un peu à dessein, même; aussi ai-je de l’espoir! Si par hasard
-c’était autre chose, eh bien! avec l’argent que grand-père va m’envoyer,
-je m’en offrirai un magnifique, voilà!
-
-De dix heures à onze heures, j’ai été au salon étudier mon chant:
-consciencieusement, même! Ma voix prend beaucoup de force dans le
-médium, je trouve; c’est le médium qui me faisait le plus défaut, au
-dire de mesdemoiselles Turquet, eh bien! si elles m’entendaient à
-présent, je crois qu’elles seraient satisfaites... Oh! j’étonnerai mon
-monde à La Marche, cet été!...
-
-De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon russe, dont
-Germaine m’a demandé le modèle; j’ai fait tout autour des effiloches de
-soie lavande et turquoise, ce qui est d’un effet idéal!
-
-Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle n’a sonné qu’un coup et
-Olympe s’est précipitée pour lui ouvrir; je suis restée discrètement
-dans ma chambre...
-
-Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre mon chapeau et mon
-manteau: puis nous sommes sorties, nous avons pris une voiture à cause
-du dégel et nous nous sommes fait conduire au Louvre. Il y avait un
-monde fou, partout, principalement aux jouets exposés dans le grand hall
-du bas; c’était un brouhaha fantastique, et une telle cohue que j’ai
-perdu maman deux fois dans la foule. Nous avons acheté, pour les enfants
-de M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe qui marche
-merveilleusement, et un bébé incassable brun, aux yeux bleus, avec un
-costume de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait encore de jouer
-avec une poupée, et de la coiffer et de l’habiller; il y a des fois où
-je me sens encore tout à fait fillette!...
-
-Nous avons regardé différents objets pour offrir à Germaine, et notre
-choix s’est fixé sur une petite crédence japonaise, réellement idéale,
-tout incrustée d’ivoire imitant des chimères et des fleurs de lotus: je
-pense qu’elle sera tout à fait contente, cette chère Germaine! Pour
-Marthe Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et peluche grenat,
-avec un petit encrier en métal anglais, d’un goût charmant. Pour les
-demoiselles Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât une boîte de
-chocolats, mais j’ai pensé qu’un service à thé leur ferait un grand
-plaisir. Nous avons donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un tel
-assortiment de services, que nous avons hésité entre un chinois, et un
-en porcelaine anglaise, d’une finesse extraordinaire; décidément, nous
-avons pris le chinois. Maman a regardé une robe pour Olympe; mais elle
-préfère la consulter d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement
-nous avions fini nos emplettes. Nous avons été goûter chez notre
-pâtissier habituel de l’avenue de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire
-quelques pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les petites
-boutiques s’installent déjà et on n’avance que lentement sur les
-boulevards; c’est égal, c’est joliment amusant tous ces gens affairés,
-avec des paquets plein les bras; on sent bien qu’une grande fête
-approche, et que tout le monde en est très content. Moi, rien que de les
-voir, je riais toute seule; j’aurais bien désiré traverser aussi un de
-ces grands passages qui donnent sur les boulevards, mais maman n’a
-jamais voulu...
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-A LA PRÉFECTURE
-
-Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu hier matin à la Préfecture
-avec le cérémonial accoutumé.
-
-M. le Préfet a reçu les autorités civiles à 9 heures, et, à 10 heures et
-demie, les autorités militaires.
-
-Répondant au général Pommier, qui lui présentait les officiers de la
-garnison, M. le Préfet s’est exprimé en ces termes:
-
-«Je vous remercie, mon Général, des sentiments que vous voulez bien
-exprimer au représentant du gouvernement de la République. C’est
-l’honneur de la République de pouvoir mettre sa confiance dans une armée
-vaillante et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée de savoir qu’elle
-peut compter sur la République respectée et forte! Merci encore, mon
-cher Général, et merci, Messieurs!»
-
-Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, consacré aux visites de
-corps, et les habits noirs et les uniformes donnaient aux rues de La
-Marche une animation extraordinaire, malgré la pluie torrentielle qui
-n’a pas discontinué de tomber.
-
- * * * * *
-
-_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
-
-MON CHER AMI,
-
-Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle: officiellement, il
-se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine
-histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite,
-couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale
-imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de
-Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de
-La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela
-n’a pas manqué; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se
-tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands
-chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité: si la belle madame Quillet
-avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de
-procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant; Quillet a fait
-venir dans son cabinet Moulin père et fils; tu sais que le père Moulin
-ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de
-banqueroutier et de commerçant failli: on n’a pas eu de peine à lui
-faire peur; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela
-lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la _Localité_ ne soufflerait
-mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on
-a voulu.
-
-Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes
-molles; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où
-donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec
-dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les
-tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en
-faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre
-candidature? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter,
-n’est-ce pas: Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton
-renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre.
-
-Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise: il faut que ce soit toi qui
-te présentes au Sénat; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant
-été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions
-acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te
-donnent tes relations, ton expérience, ta situation; car, enfin, les
-électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire
-qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter,
-tu es moins bête...
-
-Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière
-importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis,
-voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant,
-puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une
-élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et
-d’affiches, tu joues sur le velours: si tu échoues, eh bien! mon Dieu,
-ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu
-auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir «rallié les troupes
-républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon
-combat», etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce
-qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques...
-
-Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible
-mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection
-législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te
-restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus
-tranquille.
-
-Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir:
-arrive.
-
-CARBONEL.
-
- * * * * *
-
-De la _Localité_:
-
-RISUM TENEATIS!
-
-_Risum teneatis, amici!_ La montagne franc-maçonnique et panamiste
-accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus
-nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître
-Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines
-ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le
-casse pas aux gages: pour cela, vous pensez bien que ses capacités
-universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au
-Sénat, des écuries à l’office...
-
-D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle
-retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants
-délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre
-l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif:
-Jocrisse s’entraîne.
-
-Au fond, pas si Jocrisse: Martin-Martin est un malin compère qui calcule
-que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre,
-encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée
-pour deux ans: et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura
-endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République,
-plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la
-honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à
-merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à
-sauver la caisse.
-
- * * * * *
-
-_Madame Martin-Martin, député, Paris._
-
-MA CHÈRE AMIE,
-
-Je viens de déjeuner à la Préfecture: nous avons encore passé une heure
-avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus
-serrés: mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de
-majorité, chiffre minimum; maintenant nous venons d’imaginer avec le
-Préfet un coup merveilleux: par ce même courrier, je donne ma démission
-de député; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours,
-comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les
-chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part,
-tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux:
-non, mes amis, non, je ne veux rien être: que par vous!--Il n’y a pas
-ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat
-comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout
-de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc.; tu
-vois tout ce qu’il y a à dire!--Je t’assure qu’ils vont faire une tête,
-ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis!
-
-Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous
-installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette
-perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je
-me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter
-une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour
-arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh! dame, ma bonne amie, il va bien
-falloir songer à la marier, cette petite: le Sénat, me voilà un vieux
-papa!
-
-Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.
-
-Ton vieux sénateur,
-
-ALBAN.
-
- * * * * *
-
-_A Messieurs les délégués sénatoriaux du Plateau-Central._
-
-Monsieur ..., délégué sénatorial à...
-
-MONSIEUR LE DÉLÉGUÉ,
-
-J’apprends que, par suite d’une inadvertance de mon secrétaire, la
-lettre-circulaire que j’avais eu l’honneur de vous adresser vous a été
-remise insuffisamment affranchie.
-
-Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en timbres-poste, le montant de
-la surtaxe que vous avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer
-toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, je vous renouvelle,
-mon cher délégué, l’assurance de mon attachement inébranlable et de mon
-plus entier dévouement.
-
-MARTIN-MARTIN.
-
- * * * * *
-
-_Préfet La Marche, à Intérieur, Paris_
-
-Résultats élection sénatoriale: Inscrits, 747.--Votants, 740.--Suffrages
-exprimés, 737.--Majorité absolue, 369.
-
-1er tour: Martin-Martin, 324.--Alcide Caille, 187.--Lajambe,
-179.--Gélabert, 42.--Drumont, 2.--Déroulède, 1.--Lieutenant-colonel
-Marchand, 1.--Jaurès, 1.
-
-2e tour: Martin-Martin, 331.--Alcide Caille, 194.--Lajambe,
-205.--Gélabert, 4.--Déroulède, 1.--Jaurès, 1.
-
-3e tour: Lajambe, 370 voix, élu.--Martin-Martin, 369.--Jaurès, 1.
-
- * * * * *
-
-MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
-
-AFFAIRES POLITIQUES
-
-_1er bureau: Élections._
-
-_Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre de l’Intérieur_.
-
-Comme suite à mon télégramme concernant l’élection sénatoriale qui a eu
-lieu hier dans mon département, j’ai l’honneur de vous confirmer
-l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration indépendante, élu
-à une voix de majorité contre M. Martin-Martin, ancien député.
-
-Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents rapports, M. Martin-Martin
-arrivait en tête au premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur son
-concurrent conservateur, Alcide Caille.
-
-Une première défection a eu lieu au second tour: M. Gélabert, après
-avoir été, lors des élections législatives, un des agents les plus zélés
-de M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier d’avoir fait nommer M.
-Julien Tirebois, au lieu de son fils, conseiller de préfecture à La
-Marche; plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait ainsi
-empêcher de se présenter, a été décoré, la croix, sur laquelle M.
-Gélabert comptait absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet
-pour lui d’une déception plus amère encore. Aussi s’est-il désisté
-purement et simplement, et ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui
-que nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, grâce à une
-campagne acharnée auprès des électeurs agricoles qu’il connaît de longue
-date, les voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées sur M.
-Lajambe.
-
-C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument
-inattendue; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur
-candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin; M.
-Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à
-voter pour M. Lajambe; une trentaine de républicains, appartenant
-presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la
-réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais
-la majorité n’a pas suivi: il faut dire que M. Martin-Martin, en plus
-des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était
-aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de
-député: les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption
-déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance,
-puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité.
-
-Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a
-obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M.
-Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de
-l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un
-entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier
-tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre
-de partager les idées.
-
-Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de
-longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central: nous ne pensons
-pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa
-démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune
-chance de succès.
-
-Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant,
-c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à
-l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à
-accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche
-d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans
-les questions de principes son appui sera facilement acquis au
-Gouvernement.
-
-_Le Préfet du Plateau-Central_,
-
-JAMBEY DU CARNAGE.
-
- * * * * *
-
-Du _journal_ d’Yvonne Martin-Martin:
-
-Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas quitté la maison, dans
-l’attente de la dépêche que père devait nous envoyer de La Marche pour
-nous annoncer son élection; elle n’est arrivée qu’à près de huit heures;
-nous nous sommes précipitées toutes deux, si angoissées que nous ne
-pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, hélas! nous a faites bien
-désolées, bien malheureuses! Père était si sûr pourtant d’être élu! Quel
-échec pour lui et pour nous! Nous n’avons pu ni dîner, ni dormir de la
-nuit, tant l’épouvantable nouvelle nous avait causé d’émotion. Moi,
-j’étais surtout triste à la pensée de quitter Paris tout à fait,
-d’abandonner mes habitudes, mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime
-tant et avec qui nous nous entendons si bien; bien sûr que tout cela me
-causait encore plus de peine que l’échec de père... Quant à mère, son
-premier chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, la
-naïveté de ce pauvre papa! Heureusement qu’il était loin, sans cela il
-aurait été bien affligé! C’est égal, dans le fond, je trouvais que maman
-avait raison; pour moi, je n’aurais certes pas agi de cette façon, il ne
-faut pas courir deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait
-malheureusement, et il en voit maintenant la conséquence... J’appréhende
-surtout notre retour à La Marche: tous ces gens que nous connaissions
-doivent être si contents de nos ennuis, et quel accueil il nous va
-falloir recevoir! Je vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse
-commisération... Dieu! que c’est bête, tout de même! l’élection de Père
-tenait à si peu de chose, pourtant! Enfin, ce qui est fait est fait, il
-n’y a pas à revenir; et le mieux est de paraître prendre, de tout cela,
-gaîment son parti,--sans quoi ils seraient tous trop contents!
-
-Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne nous voir ainsi que sa
-mère. Je ne lui ai parlé de rien, mais déjà elles savent, j’en suis
-sûre, la triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée aujourd’hui, et
-moi-même, étant si absorbée, j’ai oublié de mettre hier soir mes
-bigoudis, et me voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra
-pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux de demi-saison; je veux
-révolutionner La Marche: quand papa était encore quelque chose, il
-fallait ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs et de leurs
-filles; mais maintenant, je m’en moque; je vais choisir des chapeaux qui
-les feront toutes crever de jalousie, c’est bien le moins,--et ça me
-consolera un peu...
-
- * * * * *
-
-Du _Petit Tambour_:
-
-J’ai le devoir de remercier ici les électeurs vaillants, les démocrates
-convaincus, dont la confiance inébranlable m’a soutenu jusqu’au bout
-dans la lutte que nous tentions ensemble contre les forces coalisées de
-la réaction.
-
-Je n’ai pas à m’arrêter aux inqualifiables manœuvres qui ont assuré le
-succès momentané de nos adversaires; j’ai été l’élu de tous les honnêtes
-gens, cela me suffit: de semblables échecs sont la gloire d’un parti, et
-je proclame fermement mon droit d’en être fier.
-
-Mais si je me suis toujours montré disposé, quand sonnait l’heure du
-danger, à affronter les fatigues, les charges et les responsabilités de
-la vie publique, abandonnant mes travaux et la gestion de mes intérêts,
-dépensant sans compter mon temps et mes forces, pour l’accomplissement
-d’un mandat d’honneur, permettez-moi de résister aux mille
-sollicitations qui m’assiègent, et de jouir enfin d’un repos que je
-crois bien gagné.
-
-Non pas que j’abandonne la lutte; mais je réclame la faveur de rentrer
-dans le rang, et simplement, je viens reprendre au milieu de vous mon
-poste de soldat obscur, mais toujours irréductible et dévoué, soldat de
-la cause démocratique dans notre cher et beau Plateau-Central.
-
-MARTIN-MARTIN.
-
- * * * * *
-
-Du _Journal officiel_:
-
-M. Touchard, sous-préfet du Havre, est nommé préfet du Plateau-Central,
-en remplacement de M. Jambey du Carnage, mis en disponibilité.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
- Le Pays de l’Instar 1
- Manuel de conversation 13
- Autre Manuel de conversation (degré supérieur) 65
- Appendice 267
-
-
-21-5-01.--Tours, Imp. E. Arrault et Cie.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR ***
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