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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Pays de l'Instar - -Author: Franc-Nohain - -Release Date: August 25, 2022 [eBook #68839] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR *** - - - - - - - - FRANC-NOHAIN - - LE - Pays de l’Instar - - - PARIS - ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE - 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 - - 1901 - - - - -LE PAYS DE L’INSTAR - - -_Paris est Paris._ - -Il est inexact que le pays de l’Instar soit entouré d’une muraille, -comme la Chine, et qu’une seule porte y donne accès, surmontée de cette -inscription en lettres gothiques: - - ENTRÉE DE L’INSTAR - -En réalité, bien loin que le génie des hommes l’ait jalousement séparé -des autres terres, ce pays ignore même les frontières naturelles: nul -cours d’eau, nulle chaîne de montagnes qui le délimite: le pays de -l’Instar n’a pas de situation géographique précise, et simplement -peut-on affirmer qu’il est éminemment français. - -Ainsi se distingue-t-il de la _Province_, avec qui l’on a tendance à le -confondre mal à propos. La Province emprunte encore à ses paysages, à -son climat, à ses origines, une couleur spéciale, des mœurs souvent -particulières; on pourra relever certaines différences de caractère, -d’habitudes, de costume et de langue même, entre les autochtones de -Rennes et les indigènes de Béziers; et lorsque nous parlons de nos -vaillantes populations de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est pas -encore vide de tout sens et périmée! - -Ethnologiques ou climatériques, le naturel de l’Instar ne subit, lui, -aucune de ces influences, il est le même à Béziers ou à Rennes, dans le -centre, au nord, au midi; de partout et de nulle part, indifférent à -l’air qu’il respire, à la nature environnante aussi bien qu’à toutes -manifestations d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque ne chante -en sa mémoire; il n’a point gardé le souvenir d’un vieux château, -couvert de lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, ni de -la statue branlante d’un saint familier, auquel, enfant, il eût demandé -des pralines... Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit -enfant aux étonnements charmés, aux curiosités toujours éveillées, mais -qu’il soit né tel, et tout d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir -administratif: et en cela ne saurait-on l’appeler même un _déraciné_. - -Le pays de l’Instar est un bloc; il n’a pas d’histoire; ses habitants -n’ont pas de passé, et leur présent comme leur avenir se confondent en -un seul rêve:--SE RAPPROCHER DE PARIS. - -Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper d’établir une géographie -physique du pays de l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief -et l’hydrographie; il n’est ici ni prairies ni vallons, ni rien de ce -qui constitue les aspects de la nature; ce pays est artificiel et sans -campagnes: d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression -géographique qu’une fiction administrative. - -Le pays de l’Instar est formé essentiellement et exclusivement d’un -certain nombre de groupements ou de centres, dont la composition se -répète identique sur tous les points de son territoire. - -Topographiquement on y relève: - - -_La Préfecture_; - -_La Trésorerie générale_; - -_L’Hôtel de la subdivision militaire_; - -_La Succursale de la Banque de France_; - -_La Grande Rue_ (rue du Commerce ou de la République); - -_La Promenade_ (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, Allées ou Mail); - -_Le Cercle_ (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture); - -_Le Café_ (Grand Café, café Glacier, café des Colonnes, ou de la -Terrasse); - -_Le Café chantant_ et la _Maison publique_; - -_La Gare_. - - -La population qui gravite autour de ces monuments, ou circule dans ces -diverses artères, est répartie en quatre classes principales: - - -_La Noblesse_; - -_L’Élément militaire_; - -_Le Commerce_; - -_Les Fonctionnaires_. - - -Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux -de tennis; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le _tennis de -la Noblesse_ et le _tennis de la Préfecture_; les officiers vont de l’un -à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et, -principalement, suivant l’arme; même ambiguïté pour les titulaires des -professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des -relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et -l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre -eux, et seulement au croquet. - -Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’_être de la noblesse_ -n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une -particule nobiliaire; on range simplement sous cette rubrique un certain -nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi, -fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se -montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs -notoirement réactionnaires; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent -des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille -ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées, -avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau; mais rien -n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus, -Bertrand ou Raton. - -Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les -Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus; entre les -Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris. -C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de -l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le -commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour -le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par -an, pendant que le commerçant en gagne trente mille: jalousie et dédain -ne sont moindres; non que la question d’argent n’existe pas au pays de -l’Instar: mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur -qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point -rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques -membres de sa famille, parfois même ses ascendants; mais il évitera -toujours d’en parler; et s’il arrive que des alliances se contractent -entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de -cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la -conversation, en un _riche industriel_. - -Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et -sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence -sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le -naturel-type du pays de l’Instar; lui seul en connaît tous les rouages -et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles: -c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de -l’explorateur et de l’analyste. - -En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification -administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires _qui -reçoivent_, les fonctionnaires _qu’on invite_, et, en dernier lieu, ceux -que l’on n’a pas à inviter et _que l’on n’invite nulle part_. - -Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de -cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste -fermée entre toutes: les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui? et pour quels -services? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau, -est-il _chef de service_, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent -employés? Est-ce une question d’appointements? pas davantage; il ne faut -pas chercher à s’expliquer ces nuances; mais le fait brutal est là: et -s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère, -la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle, -permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux -qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du -moins reste infranchissable: celle de la salle à manger de la Préfecture -où personne ne saurait s’asseoir que les _chefs de service_, au _dîner -du Conseil général_ et au _dîner du mois de janvier_. - -C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à -nommer son _état-major_. Car, tout en affirmant avec autorité leur -suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations -militaires: le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet -comme son officier d’ordonnance; et aussi le receveur rédacteur de -l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du -timbre,--qui aurait grade de général de brigade. - -Je viens de citer quelques titres: tous abondamment fleurissent en ce -pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs, -conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de -choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater -ces deux êtres énigmatiques: le _vérificateur des poids et mesures_ et -l’_entreposeur des tabacs_. - -Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et -le _modus vivendi_ et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement -différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts. -Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de -l’Instar:--_ces jeunes gens_ de la Préfecture (conseillers et -secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de -l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque -de France,--le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement -un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences -profondes de la Province et du pays de l’Instar; l’habitant de la -province a réputation de se vêtir en grotesque; la scène ou la -caricature représenteront toujours la «pecque provinciale» sous des -soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar, -eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule: tout au plus -s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et -leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par -de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins. - -Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de -croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style, -règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar; qu’on sache bien au -contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel -Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance; si la place est -encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas! de -M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le -goût, _Annales politiques et littéraires_, _Illustré Soleil du -Dimanche_. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse -apporter du Cercle le supplément de l’_Illustration_, pour voir les -tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat, -Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret. - -Il y a donc une vie artistique et intellectuelle au pays de l’Instar, et -si on peut lui reprocher seulement d’être un peu étroite, et, en quelque -sorte, de seconde main, il convient de mettre en regard les obligations -multiples et insoupçonnées de la vie locale. Nous avons parlé du _dîner -à la Préfecture_; on relève en outre: - - -_Les visites du premier janvier_; - -_Le bal de la Trésorerie_, réserve faite des années où le trésorier -général est en deuil, ou célibataire: on parle alors, et l’on date les -événements, de «l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie»; - -_La représentation de l’«Aiglon» par une troupe de passage_; - -_Le concert militaire du dimanche_: de trois à quatre, en hiver, après -quoi l’on ira se promener dans la _rue_, et peut-être même manger un -gâteau chez le pâtissier; l’été, la musique joue le soir, et l’on a vu -des femmes de chefs de service aller ensuite s’asseoir à la terrasse du -Café, et prendre des glaces; - -_Le marché_, où les jeunes filles de l’Instar, accompagnées de leurs -bonnes, viennent, sous les yeux des surnuméraires et des -sous-lieutenants, témoigner de leurs dispositions à devenir d’accomplies -maîtresses de maison; - -_La revue du quatorze juillet_, où l’élément civil affirme sa -prérogative, de contempler, une fois par an, l’élément militaire, du -haut d’une tribune réservée; - -_Le départ des fonctionnaires déplacés_, que l’on accompagne à la gare; -il va sans dire qu’on n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un -directeur envoyé en disgrâce; mais, en cas d’avancement, on viendra -souhaiter que «les hasards de la vie administrative» fassent qu’à -nouveau l’on se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque jour «se -retrouver à Paris»;--Paris: le Boulevard, et la brasserie Pousset... - -Résultat naturel de cette vie régulière en commun, il existe en effet, -entre chaque groupement du pays de l’Instar, une solidarité analogue à -celle des passagers d’un même paquebot; et l’image sera complète si nous -représentons tous ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris. - -Paris! _Se rapprocher de Paris_,--comme nous prenions soin de le noter -au commencement de cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher tout -en en demeurant assez loin: le fonctionnaire de l’Instar (groupe de -Digne), que l’on nomme dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de Paris: -cela suffit. - -D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que les habitants de -l’Instar prétendent retirer d’une effective proximité de Paris; il est -établi qu’à quatre heures de distance ils n’y viendront pas davantage, -ils ne se déplaceront pas sensiblement plus souvent, que lorsque, pour -s’y rendre, il leur fallait onze heures d’express. Et si un concours de -circonstances les appelait à Paris même, outre que des conditions de vie -fort désavantageuses bouleverseraient péniblement leurs habitudes -matérielles, plus grand encore serait le risque que courraient leurs -habitudes d’esprit: l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour -différencier, à leur valeur, M. Jean Rameau et M. Léon Dierx; mais, -d’autre part, à la terrasse du café Napolitain, conçoit-on quel abîme -sépare un conservateur des forêts d’un contrôleur des contributions -directes? Et je pressens, tous comptes faits, un lamentable désarroi. - - -Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités qui leur sont propres, -disons le vernissage, ou une répétition générale aux Variétés, il prît -fantaisie à nos boulevardiers de venir passer quelques heures en ce pays -de l’Instar; qu’après avoir communié avec tant de personnalités bien -parisiennes, on assistât au dîner des chefs de service, par exemple, ou -au départ d’un ancien préfet. Du voyage en Instar se dégagerait alors le -véritable enseignement, la petite leçon philosophique: et l’on -reviendrait de là plus intimement persuadés, non pas que les choses, -occupations et préoccupations des gens, et les gens eux-mêmes, sont sans -importance (ce ne serait vraiment pas la peine), mais que les gens et -les choses (et j’entends ceux de là-bas comme ceux d’ici)--n’ont -vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où on leur en donne, ou, -plus exactement, n’ont que l’importance qu’ils se donnent. - -J’imagine que l’on se convaincrait également, voyant les uns en quittant -les autres, que la vérité n’est pas plus de vivre en Instar que -dans le pays d’à côté,--ici ou là, pas davantage, mais bien -ailleurs:--c’est-à-dire chez soi. - - - - -PETIT PRÉCIS - -DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR - -CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ - -SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE - - - I. Pour choisir un appartement. - II. Pour rendre les premières visites. - III. Pour donner un grand dîner. - IV. Pour jouer au bésigue. - V. Pour inviter sans façon. - VI. Pour aller à la préfecture. - VII. Pour attendre de la famille. - VIII. Pour faire un voyage d’agrément. - IX. Pour enterrer le directeur. - X. Pour assister à un mariage. - XI. Pour blâmer une certaine personne. - XII. Pour arriver de Paris. - XIII. Pour dire son fait à Wagner. - XIV. Pour aborder les questions d’art. - XV. Pour agiter les grands problèmes. - - - - -PETIT PRÉCIS - -DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR - - -I.--POUR CHOISIR UN APPARTEMENT - ---Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec -un petit jardin. - ---C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à -cause des enfants. - ---Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir -les inconvénients de Paris. - ---Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se -connaître. - ---Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province! - ---Malheureusement l’appartement me semble bien petit. - ---Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de -recevoir. - ---Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la -salle à manger... - ---En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se -fait très facilement par le corridor. - ---Il faudrait pouvoir loger ici la belle console. - ---Oui, mais le commandant n’avait pas de piano. - ---Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les -papiers. - ---Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as -rapportées du Louvre... - ---On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet. - ---Son portrait en conseiller de préfecture? Mieux vaudrait celui de ta -mère. - ---Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards. - ---Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que -les Giloteux... - ---On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de -toilette. - ---Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels. - ---Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face. - ---Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir... - ---Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin. - ---Oh! quand le chèvrefeuille sera poussé... - ---D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage: une dame en -deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée. - ---Voici le petit endroit; si vous voulez vous rendre compte comment ça -fonctionne? - ---Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer. - ---Tu sais comme ta tante Anna est désagréable. - ---Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme -très propre. - - -II.--POUR RENDRE LES PREMIÈRES VISITES - ---Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions?... - ---Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel -homme charmant! - ---Je sais que je prends une succession difficile. - ---Il est certain qu’il sera très regretté... - ---C’est ce que tout le monde veut bien nous dire. - ---Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade!... - ---Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas. - ---Pourtant on s’acclimate généralement;--vous êtes en famille? - ---Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon... - ---Ah!... - ---Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin? - ---C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait... - ---Nous avons beaucoup de meubles: la bibliothèque de mon mari... - ---Trois déménagements valent un incendie. - ---C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires... - ---Ne m’en parlez pas!--A qui le dites-vous! - ---Vous étiez à Gap? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon -mari fut sur le point d’y être nommé... - ---A Gap? Attendez donc: ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui -est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier... -un nom en _eau_... - ---Le docteur Camus?... - ---Précisément; c’est un bon ami d’Adolphe! - ---Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance. - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne. - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer... - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon... - ---D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt -les relations. - ---Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables... - ---L’important est de se créer un petit noyau. - - -III.--POUR DONNER UN GRAND DÎNER - ---Les Robineau étaient à la Préfecture. - ---Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied -d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi -les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville... - ---Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras. - ---Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à -côté de Mme Gombaud!... - ---Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet. - ---Il me semble que quatre bouteilles suffiront. - ---Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France... - ---Les coupes, c’est plus distingué. - ---Oui, mais ça en tient davantage. - ---N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens, -pour éplucher les poires... - ---Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service. - ---Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive. - ---As-tu pensé aux cigares? - ---Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin -Jules de nous envoyer des cigares de député. - ---Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour -ma fête, on pourra les mettre. - ---Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de -prendre les deux grosses lampes de mon cabinet. - ---D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête... - ---Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui -avait fourni la dernière fois. - ---Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas -paru un peu juste? - ---Tu verras, à la _Papeterie des Deux Mondes_, il y a des menus très -originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles. - ---Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire; il a une très belle -main. - ---Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la -Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes: ça faisait -beaucoup d’effet... - ---Oui, mon bon ami; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font -tout venir directement de chez Potin. - - -IV.--POUR JOUER AU BÉSIGUE - ---On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes. - ---Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui -s’appelle être joueur. - ---Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs. - ---J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du -Commerce. - ---Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté! - ---Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent -quelques plumes. - ---Un grand joueur devant l’Éternel... - ---Un fervent de la dame de pique... - ---Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au -baccara! - ---Comme c’est agréable pour leurs femmes! - ---Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent. - ---On perd la notion de l’argent. - ---Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune... - ---Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco. - ---Encore une jolie invention, la roulette! - ---J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré -qu’on ne m’y reprendrait plus. - ---Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent! - ---Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière -chemise! - ---C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme! - ---Je conçois le jeu comme une distraction; rien de plus. - ---Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction. - ---Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les -mains, sans se faire de mal... - ---Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée. - - -V.--POUR INVITER SANS FAÇON - ---Je vous répète que c’est tout à fait sans façon... - ---C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier!... - ---Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires. - ---Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de -table. - ---On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim!... - ---Ce n’est pas ce que nous craignons! - ---D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil: il n’y aura -absolument que vous. - ---Nous n’acceptons qu’à cette condition. - ---Et vous amènerez votre petit Paul? - ---Non, cela vous ferait trop de dérangements: il ira dîner chez l’oncle -Gaspard... - ---Et que dira alors sa petite amie Florentine?... - ---Oh! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient -très bien à table; tandis que notre Paul est si polisson!... - ---Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous -qui faites des cérémonies... - ---Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison... - ---N’oubliez pas le violon de M. Sicard. - ---Nous n’aurions pas osé... le deuil de Mme Robin... - ---Un petit air de violon, ça n’empêche pas le deuil: d’ailleurs, on -n’est pas forcé de jouer des contredanses. - ---Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi... - ---Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir plus simplement et -plus souvent... - ---Allez donc dire ça aux Chaninel... - ---Il y a des gens qui semblent ne vous inviter que pour chercher à vous -éblouir. - ---C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir chez soi... - ---Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, parbleu! mais je ne demande -pas qu’on me serve tout le temps des truffes... - ---Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est d’abord pour se voir, et -non pas seulement pour manger. - - -VI.--POUR ALLER À LA PRÉFECTURE - ---On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture? - ---Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa qualité de chef de service. - ---Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle cohue... - ---C’est le fait de tous ces grands bals officiels, on est obligé -d’inviter des tas de monde, et tout le monde se croit obligé d’y aller. - ---Oh! nous, nous y allons surtout pour le coup d’œil... - ---Mme Bouton s’est commandé une toilette exprès à Saint-Étienne. - ---Alors nous verrons aussi le beau Lambert? - ---Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon qui sont des -merveilles. - ---Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie? - ---M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela m’en a fait quatre, avec -celle de mon mari, et une autre qu’on avait laissée sur une chaise. - ---Et Mme Chamoix et ses rubans de bergère, que lui avait mis le petit -Richard... - ---Vous trouviez ça drôle? Moi, je trouve ça inconvenant. - ---Cette grosse femme qui persiste à danser comme une jeune fille... - ---D’autant que ces messieurs se croient obligés de la faire danser, et -il y a de pauvres jeunes filles qui restent sur leur banquette. - ---Le nouveau colonel est très bien avec la Préfecture. - ---Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, c’est qu’ils ne -ménagent pas leurs jambes. - ---Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre qu’ils affectent... - ---Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui sont forcés de donner -l’exemple. - ---M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie des vieux. - ---Il a toujours adoré la danse; d’ailleurs, comme je lui dis quelquefois -en plaisantant: Sans cela, je ne t’aurais pas épousé! - ---Je crois que le préfet fera très bien les choses. - ---On ne se figure pas ce qui se gaspille dans ces soirées-là! - ---On a bien des commodités pour recevoir, dans une Préfecture, que l’on -n’aurait pas ailleurs. - ---N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment du mérite. - ---Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés pour ça. - ---Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on passera des plateaux? - ---Au fond, cela revient aussi cher, mais ce sont toujours les mêmes -personnes qui vont au buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde -peut en prendre. - ---Je mange toujours très peu, en soirée, et je ne bois que du champagne, -c’est un principe absolu. - ---On parle d’un souper par petites tables? - ---Il faudra nous arranger pour être ensemble, on tâchera de ne pas -s’ennuyer. - ---Nous nous amuserons à voir les têtes... - - -VII.--POUR ATTENDRE DE LA FAMILLE - ---Ce train de 11 h. 57 est bien incommode. - ---Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner à des heures -impossibles. - ---Surtout, quand on habite comme vous un peu loin de la gare. - ---Il y a presque toujours du retard en cette saison. - ---Les Compagnies en prennent à leur aise. - ---Je me demande comment il n’arrive pas plus fréquemment d’accidents. - ---Ce sont des cousins de mon mari, voilà six ans qu’ils nous -promettaient de nous faire signe en allant à Vichy. - ---Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la tête d’une grande -industrie. - ---Son père était dans la magistrature, et lui-même a échoué à -Polytechnique. - ---Il y a toute une branche de la famille de mon mari dans la -magistrature. - ---Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce joli cinématographe. - ---Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le faire marcher? - ---C’est un meurtre de donner à des enfants des objets de ce prix, c’est -de la folie! - ---Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et tout ce qui s’ensuit. - ---J’ai entendu un jour un fabricant de soieries demander au général le -chiffre de ses appointements, et il ajouta:--C’est ce que je donne à mon -caissier. - ---Il est certain que, dans l’industrie, quand ça se met à aller, ça va -vite. - ---Maintenant il faut dire que, nous autres fonctionnaires, nous avons -pour nous la sécurité, et la retraite. - ---Il est regrettable de gagner peu, mais être sûr de le gagner, c’est -quelque chose. - ---Nous comptons bien leur faire faire quelques jolies promenades. - ---Ce sont des occasions pour nous de visiter le Musée. - ---Vous avez une installation qui vous permet de recevoir. - ---Notre cousine emmène toujours sa femme de chambre en voyage. - ---On ne se gêne pas avec de la famille comme avec des étrangers. - ---Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je ne veux pas qu’on soit -gêné chez moi. - ---Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un plaisir quelconque à venir -se peser au milieu d’une gare. - ---Il y a des gens tellement désœuvrés! - - -VIII.--POUR FAIRE UN VOYAGE D’AGRÉMENT - ---Le Français ne sait pas voyager. - ---Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins d’outre-Manche nous -sont joliment supérieurs. - ---Qu’est-ce que vous voulez? Nous nous trouvons trop bien chez nous. - ---Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent le mieux notre pays. - ---Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé en 70. - ---Tous les ans, nous nous absentons pendant les vacances. - ---On ne peut pas non plus rester toujours chez soi. - ---On a quelquefois à sa porte des merveilles que l’on ne soupçonne même -pas. - ---Il y a de ces petits coins de France qui sont ravissants. - ---On se demande vraiment ce que l’on va chercher en Suisse. - ---Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute cette région du plateau -Central? - ---Les stations d’eaux sont agréables surtout quand on n’est pas malade. - ---Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est cette société -cosmopolite... - ---Cette nourriture des hôtels est si fatigante! - ---Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte cher... - ---Quand on sait s’organiser avec les billets circulaires... - ---Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, ça chiffre encore vite! - ---Naturellement, vous emportez vos bicyclettes? - ---On n’a pas besoin de faire des tours de force comme les -professionnels. - ---Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, c’est de pouvoir -se dire: Je veux partir, je pars... - ---Un jour viendra où tout le monde aura son automobile. - ---La photographie, c’est autre chose. - ---Même, si on ne réussit pas très bien, cela fixe des souvenirs. - ---L’année prochaine, nous avons l’intention d’aller au bord de la mer. - ---Ah! la mer... c’est encore le spectacle dont on se lasse le moins! - ---Moi, je resterais des heures au bord de la mer, sans avoir besoin de -penser à rien. - ---Cependant certaines personnes préfèrent la montagne. - ---Très beau, la montagne, mais je trouve cette beauté un peu monotone. - ---Et puis ce sont des choses qui se sentent, mais qui ne se discutent -pas. - ---Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et la montagne. - - -IX.--POUR ENTERRER LE DIRECTEUR - ---En voilà un qui a été vite enlevé! - ---Ce que c’est que de nous, tout de même! - ---D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, ce n’est pas du tout -pour ça qu’on le soignait. - ---Est-ce que vous croyez aux médecins, vous? - ---Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à la chirurgie. - ---Tous les médecins ne sont pas des empiriques. - ---Et puis, on aura beau dire, faire venir le médecin, ça rassure -toujours. - ---Parce que, en général, c’est le moral qui est atteint, et que les -médecins agissent sur le moral. - ---Il est certain que le moral joue un très grand rôle. - ---_Mens _sano_ in corpore _sana_!_ - ---Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines précautions à prendre. - ---Pas de drogues, mais de l’hygiène! - ---Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un peu mieux les règles de -l’hygiène, il n’y aurait pas tant de pharmaciens. - ---Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui leur revient à deux sous. - ---Ce n’est toujours pas dans notre famille qu’on enrichit les -pharmaciens. - ---Mon père est mort à soixante-seize ans sans avoir jamais été malade. - ---Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite autant. - ---Je crois que nous sommes tous les deux de la même promotion. - ---Oui, comme on dit, quand l’un partira, l’autre fera bien de graisser -ses bottes. - ---J’espère que nous n’en sommes pas encore là. - ---Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y pas songer. - ---Oh! je vous garantis que ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir. - ---Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière soi. - ---Il passait pour avoir une certaine situation de fortune, -indépendamment de sa position. - ---On n’est jamais riche quand on a quatre enfants. - ---Et le voilà parti sans sa croix... - ---Avouez que maintenant ça lui ferait une belle jambe! - ---Je ne dis pas ça: il y a toujours la satisfaction morale. - ---Voyez si Rabaud se donne de l’importance! - ---Voilà une petite mort qui lui fait gagner au moins deux ans et demi. - ---Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas riche, mais je donnerais -bien quelque chose de ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit -nommé. - ---Le malheur des uns fait le bonheur des autres. - ---C’est la vie. - - -X.--POUR ASSISTER À UN MARIAGE - ---Et votre grande Germaine, quand la marions-nous? - ---L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien marier. - ---Le mariage n’est une loterie que pour les gens qui l’ont bien voulu. - ---On ne se marie pas tous les jours. - ---C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y réfléchisse. - ---Le divorce est une porte de sortie peut-être commode, mais ce ne sera -jamais qu’une porte de sortie. - ---Le hasard est un grand maître. - ---Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne vous avait jamais fait -danser. - ---Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà des mots: il y a les bons et -les mauvais mariages. - ---On ne vit pas de l’air du temps. - ---Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux. - ---Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse. - ---Il y a des enfants légers, mais il y a des parents bien coupables. - ---Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille qui sera la plus émue. - ---Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie pour midi, quand on -sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le quart. - ---Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Mendelssohn sans -avoir envie de pleurer. - ---Les libres penseurs auront beau faire, rien ne remplacera l’autel avec -les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses. - ---Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais pas une femme sans -religion. - ---Il y a des femmes qui vont à la messe en sortant du bal. - ---N’empêche que c’est toujours une garantie. - ---Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes soient jolies. - ---Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégraphes? - ---C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue depuis dix ans. - ---Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans petits enfants. - ---Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit comme un petit -singe. - ---Avouez que cette institution du lunch est plus commode et plus -économique. - ---Vous pensez bien que j’ai déjeuné. - ---Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure qu’il est je -ne connaîtrais pas l’Italie. - ---Les voyages, c’est comme le piano: aussitôt que les bébés arrivent... - ---J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous. - - -XI.--POUR BLÂMER UNE CERTAINE PERSONNE - ---Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, il faut commencer par ne pas -se faire remarquer. - ---C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation américaine? - ---Nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique. - ---Une honnête femme n’a pas besoin de se mettre de la poudre aux joues -et du rouge aux lèvres. - ---Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, mais ce n’est pas une -raison pour qu’elle lise toutes les ordures qui paraissent. - ---Nos grand’mères ne montraient pas leurs mollets à bicyclette, et elles -ne s’en portaient pas plus mal. - ---On se demande ce qui reste au mari. - ---Il ne faut pas tenter le diable. - ---Une femme comme il faut ne se promène pas à la musique avec tous les -petits lieutenants de la garnison. - ---Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre homme et femme. - ---Une femme n’a tant de camarades que pour mieux choisir un amant. - ---Si au moins elle était jolie! - ---Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, mais c’est un genre -qui ne me plairait pas, voilà tout. - ---Une femme trouve toujours des hommes pour lui faire la cour. - ---Il y a des silences qui autorisent et des sourires qui encouragent. - ---On commence par laisser dire, et on finit par laisser faire. - ---Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner au buffet après -chaque danse. - ---Les mauvaises langues ont bon dos. - ---Il n’y a jamais de fumée sans feu. - ---Quand une femme est honnête, elle se conduit comme une honnête femme. - ---Il faudrait pourtant laisser quelque chose aux filles. - - -XII.--POUR ARRIVER DE PARIS - ---Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions en plein boulevard. - ---Le calme aussi a du bon. - ---Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, pour peu qu’on aille au -théâtre... - ---Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait Paris. - ---Quand on est à Paris, on n’a le temps de voir personne. - ---Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils savent ce qu’il en est, et -ils nous excusent. - ---Nous avons découvert un petit restaurant au Palais-Royal, où l’on -mange admirablement pour ses 2 fr. 50. - ---Je ne sais pas comment font certains restaurateurs parisiens. - ---L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est qu’on ne dépense jamais -que ce qu’on veut bien dépenser. - ---Évidemment, dans ces grands magasins, on trouve des occasions -extraordinaires, mais une fois que l’on est là, on voudrait tout -emporter. - ---Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller pour rien. - ---Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés au musée Grévin? - ---Les Parisiens ne paient jamais leur place au théâtre. - ---Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, et -puis, au dernier moment, il était trop tard. - ---Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la terrasse d’un café, -rien que pour voir défiler cette foule. - ---On a vite fait de passer la moitié de ses journées en omnibus. - ---Monter et descendre tous ces étages! - ---Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation de province. - ---Paris n’est vraiment agréable à habiter que si l’on a 50.000 livres de -rente. - ---En général, les gens qui ont 50.000 livres de rente séjournent à peine -trois mois d’hiver à Paris. - ---Je ne demanderais qu’à venir y passer trois semaines tous les ans, au -moment du Salon. - ---Les théâtres, les grands concerts, les musées, les cours au Collège de -France... - ---Nous avons rencontré deux fois Coquelin Cadet sur les grands -boulevards: la seconde fois je n’en suis pas bien sûre, mais la -première, nous l’avons vu comme je vous vois. - ---Ce que la province ne peut pas nous donner, c’est ce foyer -intellectuel!... - ---Paris est Paris. - - -XIII.--POUR DIRE SON FAIT À WAGNER - ---Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend? c’est un résultat -extraordinaire. - ---Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous ennuie pas, elle vous -jouera sa cavatine. - ---Elle retient tout ce qu’elle entend. - ---Je crois que tous les grands musiciens ont commencé très jeunes. - ---Ce n’est pas seulement de commencer jeune, il faut être doué. - ---Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais pu retenir une note -de musique. - ---Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne pas s’entêter. - ---Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, mais simplement -qu’elle puisse se rendre utile à l’occasion. - ---Dans une soirée, quand la conversation languit, quand on ne sait plus -quoi faire, un morceau de piano est toujours le bienvenu. - ---Avec un piano, on ne s’ennuie jamais. - ---Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la musique. - ---Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, avec les concerts -militaires, la Société philharmonique et les troupes de passage, nous -étions gâtés. - ---L’ouverture de _Poète et Paysan_, _Loin du Bal_, et _Carmen_... - ---Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, et j’avoue à ma honte que -je ne le regrette pas. - ---Il paraît que la grande musique, c’est de la musique qu’on ne doit pas -comprendre. - ---Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre. - ---Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas de faire tant de bruit. - ---Je me moque un peu que ça soit savant, si cela m’embête. - ---Il y a les choses qui me plaisent, et les choses qui ne me plaisent -pas. - ---Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des chanteurs, ce n’est pas -pour avoir les oreilles cassées, ou pour sortir de là avec une migraine. - ---Nous sommes de la vieille école. - ---Les vieux maîtres avaient du bon. - ---Nous n’avons pas le tempérament germanique. - ---Je veux être pendu si, après l’audition de ces grandes machines, il -vous en reste seulement quatre notes à chantonner le lendemain matin. - ---Et puis, quand on compare ça, tenez, tout simplement avec une jolie -valse de Métra! - - -XIV.--POUR ABORDER LES QUESTIONS D’ART - ---Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de jolies choses dans mon -appartement. - ---Peu de choses, mais de jolies choses. - ---Je n’aime que les meubles de style. - ---La première condition, pour une chaise, c’est qu’on puisse s’asseoir -dessus. - ---Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose soit ancienne pour être -jolie. - ---Nous pouvons être fiers de notre cathédrale. - ---Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais s’arrêtent pour la -visiter. - ---Une cathédrale intéressante, cela peut devenir une fortune pour les -hôtels. - ---C’est souvent une question d’engoûment. - ---Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en parlent. - ---Charonnat est notre compatriote, le célèbre peintre paysagiste. - ---La médaille signifie toujours ceci, qu’elle permet à un peintre de -vendre sa peinture trois fois plus cher. - ---Il y a des tableaux qui représentent une fortune. - ---J’en ai vu la reproduction dans l’_Illustration_: c’est bien, -évidemment, mais ça ne me dit pas grand’chose. - ---Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le coloris. - ---Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus ni de femmes violettes. - ---Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être très beau, c’est -peut-être moi qui ne m’y connais pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais -je n’en voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en faisait cadeau. - ---Une toile de cette dimension ne peut trouver sa place que dans un -musée, ou alors il faut des appartements spéciaux. - ---Un joli bronze d’art sur sa cheminée... - ---Remarquez que cela revient souvent plus cher de donner un bronze à un -médecin, que de lui régler tout simplement ses honoraires. - ---Le bronze a toujours une valeur. - ---Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer qu’on a du goût. - ---Il y a une éducation de l’œil que je proclame nécessaire. - ---Voyez ce qui se passait à Athènes. - ---Je suis pour l’augmentation du confortable, mais je déplorerais que la -France ne fût plus qu’une vaste manufacture. - ---La France a, dans le monde, une véritable responsabilité artistique. - ---Vous êtes un dilettante et un raffiné. - ---Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout. - - -XV.--POUR AGITER LES GRANDS PROBLÈMES - ---La paix universelle ne sera jamais qu’une utopie, généreuse sans -doute, mais une utopie. - ---Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il suffit de voyager un peu -à l’étranger. - ---Je n’ai jamais quitté la France que pour faire un petit voyage -circulaire en Suisse, et cela me faisait quelque chose de voir flotter -un autre drapeau que le mien. - ---La France est mieux qu’une expression géographique. - ---Je suis le premier à reconnaître que le suffrage universel n’est pas -sans défauts, mais que mettrez-vous à la place? - ---Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir reconstruire après. - ---Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes à faire, mais il ne -faut pas vouloir aller plus vite que les violons. - ---Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions. - ---Évolution et non révolution. - ---Il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu’il y aura -toujours des travailleurs et des fainéants, des hommes intelligents et -des imbéciles. - ---C’est très joli de faire des phrases, mais j’attends à l’œuvre -Messieurs les théoriciens. - ---Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui nous laisserons prendre à un -discours ou à un article de journal, mais il y a la masse des ignorants -et des naïfs. - ---Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce sont des criminels qu’on -devrait poursuivre; s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux, -et qu’on les enferme! - ---En principe je suis avec Victor Hugo contre la peine de mort; mais -parfois la société a le droit, et le devoir, de se défendre. - ---Croyez-vous que la criminalité diminuerait le jour où les hommes -auraient perdu toute religion? - ---La première religion, c’est la religion du Bien et du Mal. - ---Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible. - ---Appelez-la comme vous voudrez, mais il faut bien reconnaître -l’existence d’une puissance mystérieuse qui nous dépasse et qui nous -dirige. - ---Religieux ne veut pas dire clérical. - ---Je ne veux pas qu’on force les gens à aller à la messe, si ce n’est -pas leur conviction, mais je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y -aller si j’en ai envie. - ---J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence entre la nature -d’un Gambetta ou d’un Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe -ou d’un caillou. - ---Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, m’aiderez-vous à vivre, en -vivrai-je mieux et plus longtemps? - ---Tous autant que nous sommes, nous avons soif d’au-delà, nous avons -besoin d’un peu d’idéal. - - - - -EXERCICE COMPLÉMENTAIRE DE CONVERSATION - -(DEGRÉ SUPÉRIEUR) - - -Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de _Vingt Mille Ames_, et -représenté pour la première fois, le 18 avril 1901, sur le THÉÂTRE DU -GYMNASE, par les soins de MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier, -Frédal, Baudoin, Dujeu, Séruzier, etc. - -Et de Mmes Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc. - -Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique. - ---Voir, en outre, la note de la page 262. - - - - -VINGT MILLE AMES - -ACTE PREMIER - - -_A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une -grille basse en arceaux, la maison de Mme Champenois: La porte cochère -est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées -et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique._ - -_Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square._ - -_Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer -le «Pas des Patineurs».--Arrêtés près de la maison, deux agents devisent -en fumant des cigarettes.--On est au mois de juillet._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5e et 6e AGENTS. - -LAMBERT. - -Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une -cigarette en écoutant de la bonne musique. - -GUIBAL. - -Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en -profiter. - - Survient un autre agent. - -LEROUGE. - -Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés. - -LAMBERT. - -Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter -en paix. - -GUIBAL. - -Oui, l’on respire, comme l’air est douce! - -LAMBERT. - -Oui, l’on se régale! Comme cette air est belle! - -GUIBAL. - -C’est une danse? Je ne la connais pas... - -LEROUGE. - -C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le -substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de -l’Aiguille. - -GUIBAL. - -Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service. - -LEROUGE. - -Farceur! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça -le «Pas des Patineurs». - - Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers - pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième, - puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La - musique cesse. - -Bon! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage... nous -recommencerons. - -LAMBERT. - -Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois -temps! - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME, paraissant au seuil de la porte. - -Eh! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier Mlle Champenois? - -LAMBERT. - -Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme; en service de nuit nous -n’avons pas tant de distractions. - -GÉRÔME. - -Une distraction! On voit bien que vous n’y êtes pas! Ils ont eu beau -ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut!... Rien qu’à passer -les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent! - -GUIBAL. - -Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes! - -GÉRÔME. - -Toutes les fêtes? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture; le -Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel -gouvernement pour les serveurs! - -GUIBAL. - -Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver! - -GÉRÔME. - -Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce -qui se passe: voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser -ici, chez Mme Champenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils -marient leurs filles! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est -un département perdu pour la République. - -LAMBERT. - -Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre -arc!... - -LEROUGE. - -Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et -bedeau à la cathédrale; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui! - -GUIBAL. - -Tous les métiers où l’on rigole! - -GÉRÔME. - -Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes -du monde et le respect des traditions... Je puis bien le dire, -Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la -France dans chaque chef-lieu de département. - -GUIBAL. - -Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme? - -GÉRÔME. - -Enfant!... - - On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu - une voix qui commence: - - «Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève!...» - ---Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai -profité pour descendre prendre le frais. - -LAMBERT. - -M. Rabourdin? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique! - -GÉRÔME. - -Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur. - -GUIBAL. - -Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit? Il y a de jolies femmes? - -LEROUGE. - -Il y a la présidente. C’est une belle femme! - -GÉRÔME. - -Ce n’est pas mon type... Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous -offrir? Un verre de bière, ça ne se refuse pas. - -LAMBERT. - -Est-ce bien correct? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une -dame dévote... est-ce bien correct? - -GÉRÔME. - -Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu! - -LAMBERT. - -Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade. - - Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage. - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, RAMAGE - -GÉRÔME. - -Vous partez déjà, Monsieur Ramage? - -RAMAGE. - -Oh! je reviendrai, Mme Ramage est toujours là. Mais ce diable de -Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais -marcher un peu. - -GÉRÔME. - -Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous. - -RAMAGE. - -J’ai une telle migraine!... Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents, -qu’est-ce qu’ils font là? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à -Paris. C’est singulier! Est-ce qu’ils sont en service commandé? - -LAMBERT. - -Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé! - -RAMAGE. - -Bien. Bien. Je n’insiste pas. (En s’éloignant.) C’est singulier! - -LEROUGE. - -Tu le lui as mis dans la main, Lambert! En voilà des indiscrétions; -est-ce qu’on est pas en République? Est-ce que ça le regarde? - -GUIBAL. - -Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse? - -GÉRÔME. - -Oui on la connaît sa migraine: ça ne manque jamais; il laisse sa femme -danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en -fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à -gauche... - -Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme! - - Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square. - -TOUS (avec un même geste): - -Vas-y! - -LAMBERT. - -Ça n’est pas la direction. - -GÉRÔME. - -Parbleu! c’est un vieux renard! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu. -Mais n’oublions pas l’orangeade! - -LEROUGE. - -Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde? - -GÉRÔME. - -Bien sûr! Où voulez-vous qu’il aille; il est marié. - -GUIBAL. - -Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa? - -GÉRÔME. - -Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon... - -LEROUGE. - -Une belle femme, la grande Mathilde. - -GÉRÔME. - -Ça n’est pas mon type!--(Et ainsi causant ils sont entrés.--Sortent M., -Mme et Mlle Bédu.) - - -SCÈNE IV - -M. BÉDU, Mme BÉDU, Mlle BÉDU - -Mlle BÉDU. - -Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage, -s’en aller ainsi, avant la fin... - -Mme BÉDU. - -Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de -papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la -cérémonie religieuse. - -Mlle BÉDU. - -Le substitut me disait bien qu’à Paris... - -Mme BÉDU. - -Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois -épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme -tout le monde! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à -la mairie, un autre à l’église? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas? -Cela crée des situations scandaleuses! - -BÉDU. - -Où le maire a passé... - -Mme BÉDU. - -Amélie, j’ai oublié mon éventail... au buffet naturellement!... (A M. -Bédu, quand sa fille s’est éloignée.) - -Tu as une façon de plaisanter devant ta fille... - -BÉDU. - -Voyons, ma bonne amie, voyons!... L’hiver a été si triste, sans rien à -la Préfecture!... On aurait pu lui laisser danser le cotillon! - -Mme BÉDU. - -Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit, -avais la migraine! - -BÉDU. - -Certainement! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas; je -serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher. - -Mme BÉDU. - -Pas du tout; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions -venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des -fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis -chez notre amie Mme Champenois: qui sait ce qu’en pensera le nouveau -préfet? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain, -que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire? - -BÉDU. - -Voyons, Mme Champenois n’est pas un milieu réactionnaire! Un mariage -n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large... - -Mme BÉDU. - -Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie -sous-inspecteur... - -BÉDU. - -Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier -général, quatre magistrats... - -Mlle BÉDU (qui revient et s’approche). - -Il y avait le substitut! - -Mme BÉDU. - -Eh bien! ma fille, tu y as mis le temps! - -Mlle BÉDU. - -C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger. - -Mme BÉDU. - -Dans la salle à manger? - -BÉDU. - -Dans la salle à manger? Ils vont souper, parbleu! - -Mme BÉDU. - -Il n’y a pas de souper! - -BÉDU. - -Il n’y a pas de souper annoncé, mais Mme Champenois va probablement -retenir quelques intimes. - -Mme BÉDU. - -Allons donc! Et Mme Champenois ne nous aurait rien dit? Nous n’aurions -certes pas accepté, mais c’est pour le principe! Un souper... quelques -intimes!... ah! par exemple! J’ai envie de remonter et que nous -restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce -qu’elle fera... - -BÉDU. - -Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux... et puis ce -n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi, -c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte... et puis un -homme, ça se voit moins que deux femmes; et alors je saurais le fin mot -de ce souper... - -Mme BÉDU. - -Et quels sont les heureux mortels!... Eh bien! c’est cela, -accompagne-nous et tu reviendras... Je suis trop curieuse de savoir... - - La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison - Champenois. - - -SCÈNE V - -GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE - -GÉRÔME, à Lerouge. - -Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne. - -LEROUGE. - -Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet!... - -GUIBAL. - -Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été -élus, sentait plus le sucre... - -GÉRÔME. - -Bah! tous se valent... Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme -on dit, du champagne de préfecture... La République nous a donné des -préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires -républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout -le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates: le champagne, -ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris -l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises, -même chez Mme Champenois, c’est de celui-là qu’on nous sert!... Les -caves s’en vont! - -LAMBERT. - -Vous n’aimez pas la République? - -GÉRÔME. - -On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez -voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais -autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du -chocolat? - -GUIBAL. - -Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu! - -GÉRÔME. - -Avec M. Bédu? Elle est bonne! Ils se seront retrouvés devant la porte de -Mathilde! - - Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et - Ramage; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents. - - -SCÈNE VI - -BÉDU, RAMAGE - -BÉDU. - -Je suis bien content de vous avoir rencontré. - -RAMAGE. - -Oui, un peu de migraine... Rabourdin disait ses monologues, alors -j’étais sorti fumer un cigare... - - Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers: - - «Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci!» - -BÉDU. - -Moi, j’ai raccompagné ces dames... elles étaient un peu fatiguées... Et -puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller... Vous savez ce -que c’est que les femmes... - -RAMAGE. - -Et vous remontez là-haut?... Il ne faut pas que je vous retienne... - -BÉDU. - -Oh! simplement pour faire acte de présence... c’est plutôt vous... il -faut sans doute que vous alliez retrouver Mme Ramage. A tout à l’heure! - -RAMAGE. - -Mais pas du tout! - -BÉDU. - -Mais si, mais si, allez donc, mon cher... Moi, je fais encore un petit -tour. - -RAMAGE. - -Alors, je vous accompagne... Je dirai à Mme Ramage que j’étais avec -vous. - -BÉDU. - -Non, non; je ne veux pas; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais -probablement rentrer chez moi. - -RAMAGE. - -Eh bien! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte. (Ils s’éloignent -ensemble.) A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué? - -BÉDU. - -Quoi donc? - - Ils s’arrêtent. - -RAMAGE. - -La porte de Mme Champenois est joliment gardée! Tous ces agents... - -BÉDU. - -Tiens, c’est vrai, c’est singulier!... - -RAMAGE. - -J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à -l’heure... Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée... - - Ils s’éloignent en causant. - - -SCÈNE VII - -GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE - -GUIBAL. - -Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer? - -GÉRÔME. - -Mais si! Ils dansent, ils sont enragés! J’allais même vous apporter des -chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des -courants d’air. On n’entendra plus rien. - -LEROUGE. - -C’est dégoûtant! Voilà encore une soirée de fichue! - -GÉRÔME. - -D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse... - -LAMBERT. - -Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique -l’autre dimanche. - -LEROUGE. - -Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette: -chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste -à l’église. - -GÉRÔME. - -Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes -n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours. - -GUIBAL. - -Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire? - -LEROUGE. - -Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille? - -LAMBERT. - -Merci! Je ne suis pas en train; les bals de société comme celui-ci, ça -me dégoûte des filles. - -GUIBAL. - -Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes? - -LAMBERT. - -Tu as les étiquettes? - -GUIBAL. - -J’ai une trentaine d’«A bas l’armée!» - -LEROUGE. - -Tiens, voilà aussi quelques «Vive l’armée!» qui me restent de la semaine -dernière. - -LAMBERT. - -Alors, trois par trois; les perdants paieront le café au lait. Le doigt -mouillé colle. (Ils se rangent par camps: le 1er et le 2e agent, chefs -de camp, tirent au doigt mouillé.) C’est vous qui collez, c’est nous qui -grattons: vous passez par là, nous par là... - -GUIBAL. - -On a le droit de coller sur les arbres? - -LAMBERT. - -Oui, mais seulement à hauteur de la main... - -GÉRÔME. - -A la bonne heure! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est -qu’un mot, que nos petites villes sont mortes!... - -GUIBAL. - -Au revoir, monsieur Gérôme, et merci... - - Ils sortent trois à droite. - -LAMBERT. - -Merci, Monsieur Gérôme, au revoir!... (Les trois autres agents s’en vont -par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.) -Paix! Paix! voilà le chef... - - Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste - seul avec Calfa. - - -SCÈNE VIII - -CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME - -CALFA. - -Rien de nouveau? - -LAMBERT. - -Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial! - -CALFA. - -Oh! parbleu, je pense bien! Il ne se passe jamais rien dans cette ville! -Vous n’avez pas vu Jeunhomme? - -LAMBERT. - -Non, monsieur le commissaire spécial! - -CALFA. - -Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors, -persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les -bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue!... Je -n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas -à ce que mon anarchiste me claque dans la main! - -LAMBERT. - -Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille! - - A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le _Pas des - Patineurs_. C’est Jeunhomme. - -CALFA. - -Mes compliments! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne -surveillez pas Jeunhomme?... - -LAMBERT. - -Il faut vous expliquer... - -CALFA. - -Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en -dehors du service! - -LAMBERT. - -Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et -monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le -samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met -parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire... - - Et Jeunhomme chante toujours. - -CALFA. - -Mais empêchez-le donc de chanter, au moins; il va s’éreinter!... -(L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une -violente quinte de toux.) Incorrigible alors? Toujours la fête? Je vous -demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se -donner les gants d’être un anarchiste! Un anarchiste, monsieur, il me -semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des -lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que -sais-je?... (Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.) Allons, -bon, nous voilà bien... Il faudrait lui faire prendre tout de suite -quelque chose de chaud. - -LAMBERT, à Gérôme qui paraît au seuil. - -Ah! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de -bouillon? - -GÉRÔME. - -Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est!... - - L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois. - -LAMBERT. - -La maison du Bon Dieu!... - - -SCÈNE IX - -CALFA, GÉRÔME - -CALFA. - -Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme... - -GÉRÔME. - -Eh! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est -un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme? Il n’en a pourtant pas -l’air. - -CALFA. - -C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences -sont tranquilles, plus il importe de les surveiller: car Dieu sait alors -ce qu’ils ruminent! - -GÉRÔME. - -Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup? Depuis six mois qu’il -est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter! - -CALFA. - -Précisément, il étudie la place. - -GÉRÔME. - -Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés -ensemble. - -CALFA. - -Oui: quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt -un commissaire spécial. - -GÉRÔME. - -Tous les départements voudront avoir leur anarchiste!... - -CALFA. - -Vous êtes trop aimable! - -GÉRÔME. - -Vous ne connaissiez pas ce pays? - -CALFA. - -Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse... - -GÉRÔME. - -Comme Napoléon! - -CALFA. - -Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie! - -GÉRÔME. - -La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y -a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse... - -CALFA. - -Tous les Corses sont fonctionnaires; c’est notre fierté. - -GÉRÔME. - -Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire? - -CALFA. - -Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre -la République: elle a continué; et pourtant je suis bien forcé de -reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de -la police. - -GÉRÔME. - -C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des -réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou -même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai!... - -CALFA. - -Ah! le Seize Mai!... - -GÉRÔME. - -Oui, n’est-ce pas: «Quand les lilas refleuriront!...» Vous soupirez... -le Seize Mai...! quel joli renouveau c’était pour la police. - -CALFA. - -Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne! - -GÉRÔME. - -Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de -l’Empereur, ça vous remontera!... - -CALFA. - -Mais permettez... - -GÉRÔME. - -Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un -serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à -l’Empereur... - -CALFA. - -Ce sera donc comme compatriote... - - Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre, - reviennent Ramage avec Bédu. - - -SCÈNE X - -BÉDU, RAMAGE - -RAMAGE. - -C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés! - -BÉDU. - -Oui... j’allais rentrer... et puis ce que vous m’aviez dit me trottait -par la tête... j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu!... - -RAMAGE (après un temps). - -En somme, c’est bien clair; tout dans ce mariage était louche; je vous -recommence mon raisonnement: voilà un garçon que personne ne connaissait -ici, qui tombe un beau jour pour épouser Mlle Champenois, ce qui n’est -pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans -une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays. - -BÉDU. - -Et qui le présente? Qui fait le mariage? Un parent? Un ami de la -famille? Pas du tout! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu... Une -espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à -gaz! C’est assez dire! - -RAMAGE. - -Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait -un passé indemne; tranchons le mot, il a une maîtresse! - -BÉDU. - -La logique veut que cette fille vienne le relancer ici. - -RAMAGE. - -Du moins cela s’est vu! - -BÉDU. - -Et cela se voit tous les jours. - -RAMAGE. - -Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre: quand il n’y a pas -d’homme dans une maison... - -BÉDU. - -Que voulez-vous? Mme Champenois était trop pressée de marier sa fille! -Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de Mme -Champenois. Mais Mme Bédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de -notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les -pattes d’un Gilotte! - -RAMAGE. - -En attendant, M. le maire y a passé. - -BÉDU. - -Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de -l’église... - -RAMAGE. - -C’est ce que je vous disais: ils se méfient. Ils ont pris leurs -précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde! - -BÉDU. - -Tenez; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison. - - Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil. - -RAMAGE. - -Non! vous badinez? Ça, c’est épatant! - -BÉDU. - -Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez -mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à Mme Ramage. - -RAMAGE. - -Pas du tout! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne. - -BÉDU. - -Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois! Et Mme Ramage?... - -RAMAGE. - -Bah! Elle danse... Et puis je lui dirai que j’étais avec vous... - -BÉDU. - -Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable. -D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures -pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h. -52. La grande vie, quoi! Les noctambules! Comme quand j’étais garçon! - -RAMAGE. - -C’est cela, allons à la gare! - - Et ils s’éloignent, toujours tous deux. - - -SCÈNE XI - -GÉRÔME, CALFA - -GÉRÔME, les regardant s’éloigner. - -Pauvre Bédu! pauvre Ramage! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de -l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous... - -CALFA. - -Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme? - -GÉRÔME. - -Eh bien! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche -Bédu, à vous la pose!... - -CALFA. - -Mais à qui? à quoi faites-vous allusion? - -GÉRÔME. - -Ne faites donc pas l’étonné: voyons, c’est ma femme, Mme Gérôme, qui -blanchit Mlle Mathilde... - -CALFA. - -Monsieur Gérôme. - -GÉRÔME. - -Eh! oui, eh! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir -les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles! -Voyez-vous, nous sommes un peu collègues: seulement, vous, n’est-ce pas? -c’est votre état; moi, je fais ça par goût... comment dire?... Je fais -ça pour l’honneur... - -CALFA. - -Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez... Je vais chez -Mathilde, oui; mais croyez bien que je considère cela purement comme une -obligation professionnelle: ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents -d’information. - -GÉRÔME. - -Eh bien! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien -que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet! - - Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme - soutenant Lambert complètement gris. - - -SCÈNE XII - -JEUNHOMME, LAMBERT - -JEUNHOMME. - -Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la -chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé. - -LAMBERT. - -Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer -toutes ces cochonneries?... Ah! malheur! - -JEUNHOMME. - -Il faut aller te reposer. - -LAMBERT. - -Malheur de malheur! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant -qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le -monde... - -JEUNHOMME. - -Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là! - -LAMBERT, montrant le poing aux fenêtres. - -Mort aux vaches! - -JEUNHOMME. - -Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans -le square, sur un banc... sur mon banc... tu feras un somme, et puis il -n’y paraîtra plus... - -LAMBERT. - -Ah! malheur! - - Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square. - - -SCÈNE XIII - -(SCÈNE MUETTE) - - Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de - préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre - que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de - l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué: il va - l’y conduire... - - -SCÈNE XIV - -JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE - -JEUNHOMME, sortant du square. - -Allons, le voilà bordé: ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire... -Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger! Je vais -toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne -l’empêche pas de dormir... - - Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre.--Au même moment - la préfète arrive et l’interpelle. - -LA PRÉFÈTE. - -Pardon? L’hôtel du Midi? - -JEUNHOMME. - -L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame... Oh! comme je suis -confus!... Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je -rallume?... Et puis je m’attendais si peu... si loin de votre -département! Excusez-moi, madame, madame la préfète... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment! Même dans les autres villes?... Préfète!... C’est donc écrit -sur mon chapeau? Vous me connaissez? Déjà? - -JEUNHOMME. - -Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier, -François, l’anarchiste... - -LA PRÉFÈTE. - -A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon -mari. Oh! je me souviens! Il prétendait même que ça aurait pu le faire -sauter, le préfet mon mari... - -JEUNHOMME. - -Dame! un anarchiste: car j’étais bel et bien sur les listes; on avait -trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à -Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro du _Père -Peinard_! - -LA PRÉFÈTE. - -Et vous auriez mis le feu à la Préfecture? Vous auriez tué des gens par -principes? - -JEUNHOMME. - -Oh! Je n’aurais tué personne, mais il faut bien que la police vive! -Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à -me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme; moi, je suis -seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous, -anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la -tapisserie: ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète, -vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage... - -LA PRÉFÈTE. - -Ce n’est pas moi, c’est mon mari... Moi, si j’étais homme, je vous -assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet... - -JEUNHOMME. - -On dit cela... D’ailleurs, je ne vous reproche rien: seulement, partout, -ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les -commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je -me suis mis anarchiste militant. - -LA PRÉFÈTE. - -Eh! diable!... et ça consiste? - -JEUNHOMME. - -Ça consiste à ne plus chercher à rien faire: la propagande par le fait, -par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues, -la nuit, le jour... je bois... je chante... Le commissaire tient à moi, -vous comprenez, il m’entretient... - -LA PRÉFÈTE. - -Mal!... Je vous trouve vieilli... - -JEUNHOMME. - -Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme... - -LA PRÉFÈTE. - -Pauvre Jeunhomme! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé; il -pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste! - -JEUNHOMME. - -Ne faites pas cela! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus -qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me -relève un peu, c’est ma cocarde; et ça ne fait de mal à personne. - -LA PRÉFÈTE. - -Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme: ayant -les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices; -je m’amuserais à tout chambarder! - -JEUNHOMME. - -C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes..., et puis, -croyez-vous donc que ce serait si amusant? - -LA PRÉFÈTE. - -Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement! Quand je songe qu’il y a -cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le -Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici!... - -JEUNHOMME. - -Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors, -c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici?... C’est curieux, nous -faisons carrière ensemble... Je ne le savais pas... je lis pourtant les -journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein -air. C’est tout récent, sans doute?... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est d’avant-hier! Oh! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs... - -JEUNHOMME. - -C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard, -vous comprenez: c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet -n’est-pas content? C’est pourtant un beau département! - -LA PRÉFÈTE. - -C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce -que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air -aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau -jardin... - -JEUNHOMME. - -Il y a un très beau jardin, j’y ai couché! - -LA PRÉFÈTE. - -Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même; il y a une foule de -choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas -attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la -nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous -pensez bien... aussitôt, j’ai sauté dans le train... - -JEUNHOMME. - -Vous êtes arrivée par le grand express: 1 h. 52? - -LA PRÉFÈTE. - -Pour ne pas attendre l’omnibus,--pas engageant déjà, l’omnibus: et puis, -il fait si beau!--j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit: -C’est tout droit! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne -tout le temps! Je ne me retrouvais plus... - -JEUNHOMME. - -Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame -la préfète! - -LA PRÉFÈTE. - -Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète, -monsieur Jeunhomme! pour un anarchiste, ça vous amoindrit: et puis je -tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque -exactitude... - -JEUNHOMME. - -Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad! - -LA PRÉFÈTE. - -C’est vrai! il faisait comme moi. Oh! mais vous êtes un poète, monsieur -Jeunhomme... - -JEUNHOMME. - -A force de coucher à la belle étoile... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon! -Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments -trop laids. - - Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la - gare. - - -SCÈNE XV - -BÉDU, RAMAGE - -BÉDU. - -Mais c’est elle qui s’en va là-bas: elle est avec Jeunhomme! - -RAMAGE. - -Croyez-vous? On distingue à peine... - -BÉDU. - -Parbleu! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à -la silhouette... Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici... - -RAMAGE. - -Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à -Paris! - -BÉDU. - -Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui -fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette -personne... qu’est-ce que je vous ai dit?... - -RAMAGE. - -Ça y est! - -BÉDU. - -Et vous voyez, ça y est! - -RAMAGE. - -Ça, c’est épatant! Qu’est-ce que nous allons faire? Il faudrait -peut-être prévenir Mme Champenois... Gilotte?... ou tout au moins -envoyer une lettre anonyme? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre -devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme? - -BÉDU. - -Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le -mariage; mais il est trop tard: après la mairie le plus gros est fait. - -RAMAGE. - -Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés? - -BÉDU. - -En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant; après, ça les -regarde! - -RAMAGE. - -Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons -tout et qu’ils croient que nous ne savons rien: on nous prend pour des -imbéciles... - -BÉDU. - -C’est vrai. C’est un point de vue! - - Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant. - -RAMAGE. - -Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter -pour ne pas donner l’éveil... - -BÉDU. - -Attendez! nous allons nous amuser... (Allant au-devant de Calfa.) Eh -bien! Monsieur Calfa, vous l’avez vue? - - -SCÈNE XVI - -CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME - -CALFA. - -Je vous demande pardon, Messieurs, je... - -BÉDU. - -Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au -courant, nous l’avions vue avant vous... - -CALFA. - -Ensemble? - -BÉDU. - -Mais certainement, ensemble... - -CALFA. - -Mathilde m’avait pourtant assuré... - -BÉDU. - -Mathilde? - -RAMAGE. - -Elle aussi? - -BÉDU. - -Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié? - -CALFA. - -Lui aussi? - -BÉDU. - -Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier -habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage? - -RAMAGE. - -De vieux routiers! - -BÉDU. - -Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous -accomplissez votre mission; mais nous avons tout surpris. La personne -est arrivée par le train de 1 h. 52. - -RAMAGE. - -Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue... - -BÉDU. - -Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler... - -RAMAGE. - -Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien -que nous... - -CALFA, après un temps. - -Je le savais! - -BÉDU. - -Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de -surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme. - -CALFA. - -Avec Jeunhomme? - -BÉDU. - -Ici même, il n’y a pas cinq minutes! - -RAMAGE. - -Ah! elle n’a pas perdu son temps! - -BÉDU. - -Nous non plus! C’était évidemment préparé d’avance. - -CALFA. - -Évidemment! Cela vous étonne? Privés ou publics, l’anarchiste est le -fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre! - -RAMAGE. - -Et puis c’est peut-être son cousin? - -BÉDU. - -Jolie famille! - -RAMAGE. - -Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au -moins Gilotte, qui fait le mariage? - -CALFA. - -A quoi bon, Messieurs? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais -la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je -réponds de tout! - -BÉDU. - -Vous êtes joliment fort! - -CALFA. - -On ne me connaît pas encore, ici... Je n’avais pas encore eu l’occasion -de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir! Je me disais bien -aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose! Brave Jeunhomme! Et -moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment! Pourvu qu’il n’aille -pas courir encore, attraper du mal! Pourvu qu’il ait bien pris son -bouillon! On va voir! - -RAMAGE. - -Je crois que l’on ne va pas s’embêter! - - Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir. - -GÉRÔME. - -Bonsoir, Messieurs! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en -va... Tiens, monsieur Ramage, il y a justement Mme Ramage qui vous -cherchait... - -CALFA. - -Ah! monsieur Gérôme, précisément: vite à l’œuvre! Ne perdons pas une -minute! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à -vous dire deux mots... - -GÉRÔME. - -Rentrons un moment, monsieur Calfa! - -BÉDU. - -Je crois que l’on ne va pas s’embêter! - - Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec Mme Ramage en sortie de - bal. - - -SCÈNE XVII - -LES MÊMES, Mme RAMAGE - -Mme RAMAGE, à Ramage. - -Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu? - -RAMAGE. - -Patiente un peu; j’en aurai à te raconter... n’est-ce pas, Bédu? - -BÉDU. - -Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu! - -Mme RAMAGE. - -Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon. - -RAMAGE. - -Voyons, tu sais bien que je ne danse pas. - -Mme RAMAGE. - -Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour -avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit -danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces -figures: mais je songe à mes enfants. - -BÉDU. - -Jolis, les accessoires? - -Mme RAMAGE. - -De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la -cheminée de mon salon? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que -l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la -Préfecture... - -RAMAGE. - -On veut montrer que c’est un beau mariage. - -BÉDU. - -Oui, Gilotte doit toucher la forte prime! Il y a de quoi, n’est-ce pas, -Ramage? - -RAMAGE. - -Oui, oui, il y a de quoi! - -Mme RAMAGE. - -Allons, taisez-vous, mauvaises langues! Tout s’est très bien passé, en -somme; Mme Champenois est une si excellente femme! Et Germaine -Champenois, était-elle assez gentille? - -BÉDU. - -Oui! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage? - -RAMAGE. - -C’est dommage! - -Mme RAMAGE. - -Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère? Dommage, quoi? -Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici. -Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage, -il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a -pas tant. - -BÉDU. - -Évidemment. - -RAMAGE. - -Attendons la fin! - -Mme RAMAGE. - -Vous me faites bouillir avec ces réticences. - -RAMAGE. - -Vous nous accompagnez, Bédu? Nous te raconterons cela en marchant. - - Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et - sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc. - Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon. - Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme. - - -SCÈNE XVIII - -BÉDU, RAMAGE, Mme RAMAGE, GILOTTE, Mme GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT -DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, ETC. - -GILOTTE, aux précédents qui s’en allaient. - -Eh! là-bas, les lâcheurs!... vous nous enlevez la belle Mme Ramage. - -Mme RAMAGE. - -Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir: M. -Gilotte est très excité. - -BÉDU. - -Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi. - -GILOTTE. - -D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas, -commandant? - -LE COMMANDANT DE GENDARMERIE. - -Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas!... - -GILOTTE. - -Commandant, avance à l’ordre. Ralliement! - -LE PRÉSIDENT. - -Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va! - -GILOTTE. - -C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous -coucher comme les poules, à deux heures du matin. - -LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES. - -Quel viveur, ce Gilotte! - -Mme RAMAGE. - -Et la cérémonie, demain; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire -coiffer, ni toilette à mettre. - -GILOTTE. - -Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni -nous, belle dame... - -RAMAGE. - -Permettez, mon cher Gilotte... - -GILOTTE. - -D’abord, il faut souper; je comprends que cette brave Mme Champenois -avait peut-être hâte de nous mettre à la porte... Mais il n’y a pas de -belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Assurément, directeur, le souper: assurément! - -GILOTTE. - -Commandant! le bras à Mme Gilotte! - -Mme GILOTTE. - -Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons... - -GILOTTE. - -Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la -guerre, n’est-ce pas, commandant? - -Mme GILOTTE, bas à son mari. - -Tu es fou... tu es ivre... voyons, il reste tout juste un peu de bouilli -froid de ce soir. - -GILOTTE, prenant à partie Lanvornay. - -Ah! le marié: il vient avec nous le marié... Madame Ramage, enlevez le -marié! - -RAMAGE. - -Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos. - -GILOTTE. - -Compris! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Je comprends toujours. - -GILOTTE. - -Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que -parce que vous êtes en province... Je vous avais prévenu d’ailleurs... -On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à -s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on -s’entende mieux ensemble... - -LE COMMANDANT. - -Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents. - -GILOTTE. - -Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus -agréables, de personnages plus sympathiques... - -LE COMMANDANT. - -Car vous savez, tout est là: se créer un petit noyau. - -GILOTTE. - -Il est tout créé, le noyau: notre distingué président, notre excellent -directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie... - -LE COMMANDANT. - -Bravo, Gilotte! - -GILOTTE. - -Notre spirituel conservateur des hypothèques... - -LE CONSERVATEUR. - -Bravo, Gilotte! - -LANVORNAY. - -Est-ce qu’il faut que je réponde? - -LE PRÉSIDENT. - -Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal! Voilà un -réverbère qui se fiche de vous! - -GILOTTE. - -Allons! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec; comme au -quartier latin, pas vrai? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine, -j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne -m’en donnerez pas le démenti: Commandant, la courte échelle! Messieurs, -c’est le président qui va allumer: Oui! oui! comme au quartier latin! -(Jeu de scène.) La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la -lumière: admirable tableau!... Et nous manifestons notre joie autour! - - Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones. - -TOUS. - -Le pas des patineurs, le pas des patineurs! - - Dans un coin, Bédu et Ramage. - -RAMAGE. - -Cette joie bruyante est bien factice! - -BÉDU. - -En réalité, tout cela, c’est pour donner le change... - -RAMAGE. - -Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons. - -BÉDU. - -Ils dansent sur un volcan! - -RAMAGE. - -Ce réverbère est un volcan! - - -SCÈNE XIX - -LES MÊMES, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME - -LAMBERT, sortant du square. - -Bon Dieu! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien! Attendez là, -les galopins!... Pardon, excuse!... Mon commandant, Monsieur le -Président... Est-ce que j’ai la berlue?... est-ce que je suis encore -saoûl? - -BÉDU. - -Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel? - -CALFA, sortant de la maison avec Gérôme. - -Je vous demande pardon, Messieurs; si cet agent avait pu prévoir; ne -perdons pas une minute! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous... - -RAMAGE. - -Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police? - -LANVORNAY, désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui. - -Qui est ce monsieur? Je ne l’ai pas vu à la soirée. - -GÉRÔME. - -Le nouveau commissaire spécial: oh! vous avez de la chance, c’est un -garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien! - -LANVORNAY. - -Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui! - -GÉRÔME. - -Sans doute, sans doute; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui -peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter, -toutes les précautions seront prises. - -BÉDU, à Calfa. - -Alors, il se passera sûrement quelque chose demain? - -CALFA. - -S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter -sur moi! - -BÉDU. - -Vous me le promettez? (A part.) Alors, je peux me donner encore une -heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà -débarrassé de Ramage; Mme Bédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à -lui raconter. (Aux Ramage.) Bonsoir, mes chers amis. - -RAMAGE, courant après lui. - -Bédu? Bédu? - -GILOTTE. - -Alors, tout le monde s’en va? C’est la police qui vous fait fuir? - -BÉDU. - -Il en a de bonnes. - -RAMAGE. - -C’est plus raisonnable! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons -besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que -personne. - -GILOTTE. - -Oui, oui, tout le monde sur le pont! Eh bien, nous, nous allons souper -avec le commandant, n’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte. - -GILOTTE. - -Vous ne venez décidément pas, Lanvornay? Vous préférez enterrer votre -vie de garçon tout seul? - -RAMAGE. - -Il a des allusions d’un cynisme! - -GILOTTE. - -Allons, bonsoir, à demain! - -RAMAGE, à Bédu. - -Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin? - -BÉDU. - -Oh! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre! - - Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay. - - -SCÈNE XX - -GÉRÔME, LANVORNAY - -GÉRÔME. - -Vous rentrez seul à l’hôtel? - -LANVORNAY. - -Mais certainement... - -GÉRÔME. - -Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne? - -LANVORNAY. - -En voilà une idée! les rues sont sûres, j’imagine? - -GÉRÔME. - -Sans doute: d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez. - -LANVORNAY. - -Je pense bien. - -GÉRÔME. - -Mais je croyais... Dans votre situation particulière... on éprouve -quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de -renseigné... - -LANVORNAY. - -Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien!... - -GÉRÔME. - -Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance! - - Il sort. - - -SCÈNE XXI - -LANVORNAY seul. - -Ils sont un peu bruyants, ou familiers; mais ce sont de si braves gens. -Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la -fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire: _je -t’aime_ dans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon -cigare... (Geste.) Évidemment ça n’est pas indispensable à notre -mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là... -(En s’éloignant.) Comme tout est paisible ici, comme tout respire un -bonheur calme... - - Bruit d’une bataille de chats; un silence; un chat traverse la scène; - réapparaissent ensemble Bédu et Ramage. - - -SCÈNE XXII - -BÉDU, RAMAGE - -RAMAGE. - -Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai -raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant -à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié... (Entre ses -dents.) Et puis zut! zut! - -BÉDU. - -C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr... (Entre -ses dents.) Nom de Dieu de nom de Dieu! - -RAMAGE. - -C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même -endroit. - -BÉDU. - -Oui, c’est une vraie chance! - - -RIDEAU - - - - -ACTE DEUXIÈME - -_La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive par l’escalier -en colimaçon qui aboutit au fond de la scène, ou par la galerie, à -droite, qui fait le tour de l’église. La gauche de la scène est occupée -par la caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs de face -voient de profil: là est une porte pour pénétrer dans le réduit du -souffleur. A droite, orienté de même, le clavier où s’installe -l’organiste. A gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on monte -dans le clocher._ - -_Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. Les agents -en bourgeois sont groupés dans le fond._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS - -GÉRÔME. - -Est-ce que vous comptez arrêter la personne avant qu’elle ait jeté le -vitriol, ou après? - -CALFA. - -Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme; permettez-moi de -réserver mon appréciation. - -GÉRÔME. - -C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau chargé de faciliter -l’action de la justice, en mettant à votre disposition les ressources de -notre église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques de la -galerie circulaire qui aboutit ici et vous permet de dominer la nef de -tous les côtés, vous avez double dégagement: l’escalier par lequel nous -sommes montés, et un autre, à l’extrémité opposée, derrière le -maître-autel, dans la chapelle de saint Antoine... - -CALFA. - -Saint Antoine de Padoue? - -GÉRÔME. - -Bien entendu. - -CALFA. - -Bien trouvé. Cette porte?... - -GÉRÔME. - -Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions à craindre. Le -sonneur ne passe jamais par ici, il tire les cloches d’en bas; quant à -l’organiste, M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement myope. - -CALFA. - -En général, tous les bons organistes sont même aveugles. - -GÉRÔME. - -Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre quartier général serait -mieux ici qu’à la sacristie: l’orgue, c’est encore l’église, mais avec -un petit côté profane. C’est plus décent. - -CALFA. - -Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces nuances. Certes, je sais, -quand il le faut, ne reculer devant aucun scandale; mais, si celui que -nous craignons et que nous attendons se produit, il sera assez -retentissant, il nous fera suffisamment d’honneur, pour qu’il soit -inutile d’y ajouter le piment du sacrilège! (Aux agents.) Et justement, -Messieurs, je vous rappelle ce que je vous ai dit: vous allez être -disséminés parmi les fidèles et les invités; vous ne devez vous faire -remarquer pendant la cérémonie que par votre correction et votre -recueillement. - -GÉRÔME. - -Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques instructions -confidentielles? - -CALFA. - -Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un coup d’œil sur ces tenues -bourgeoises: vous êtes homme de goût, vous n’êtes pas de trop. (Revue.) -Ah! d’abord une observation générale: je remarque que vous avez tous -pris vos matraques, c’est très bien; même au milieu d’une foule -inoffensive, un représentant de la force publique ne doit jamais marcher -désarmé. Seulement je vous recommande de vous en servir à la façon des -gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau au bout. Maintenant, -voyons les détails. Ah! Lambert, il ne fallait pas vous mettre en habit, -mon garçon; même en province, il n’y a que les gens de la noce qui -portent l’habit, et vous figurez seulement un invité à la cérémonie... -Enfin, vous boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient pas à une -messe de mariage en veston de chasse! Allons, mettez-y ce ruban violet: -comme ça, ça ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un peu; bien! -Ah! seulement la cravate... attendez que je vous arrange un peu ce -nœud-là. Bien. Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme? - -GÉRÔME. - -Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être donné beaucoup de mal. Vous -savez, Monsieur Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se -connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, aient ou n’aient pas -leur uniforme, chacun sait bien qu’ils en sont. - -CALFA. - -Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent -honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du -moins, en les voyant, je veux qu’on dise: A la bonne heure! quand les -agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des -mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions. - -GÉRÔME. - -Oh! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi; les mariés ne -seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez, -passons par la galerie: si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin -faisant, de petits chapiteaux assez gaulois... - -CALFA. - -Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises. - -GÉRÔME. - -On raconte que c’était pour amuser les moines. - -CALFA. - -Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques? - -GÉRÔME. - -Gothiques. - -CALFA avec un rire fin et satisfait. - -Gothon! - - Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents. - - De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une - extrémité un violoncelle dans sa boîte. - - -SCÈNE II - -RAMAGE, BÉDU - -RAMAGE. - -Ouf! cette fois nous y sommes! - -BÉDU. - -Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un -instrument de voyage. - -RAMAGE. - -Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous -avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment -j’aurais fait. - -BÉDU. - -Heureusement que nous nous rencontrons toujours! - -RAMAGE. - -Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit -inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos: -ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte; -introuvable! - -BÉDU. - -Parbleu! Il prépare le coup. - -RAMAGE. - -Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer quelque chose? - -BÉDU. - -Mais absolument! Je l’ai dit à ma femme. - -RAMAGE. - -C’est une raison. - -BÉDU. - -S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait pas d’avoir passé la -nuit dehors. - -RAMAGE. - -Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe ici mon violoncelle. -Ça va me couper mon _Ave Maria_ de Gounod! - -BÉDU. - -Au contraire, c’est excellent! Comme cela vous allez être aux premières -loges pour tout voir sans courir de risques. - -RAMAGE. - -Quels risques? - -BÉDU. - -Dame! un attentat, dans la foule, les balles de revolver, le vitriol, ça -tombe où ça peut. - -RAMAGE. - -Il est certain que pour tomber ici, il faudrait que la bouteille fût -drôlement lancée. - -BÉDU. - -Aussi, comme ma fille doit chanter... - -RAMAGE. - -Mlle Amélie doit chanter: mais c’était une surprise... - -BÉDU. - -Oui, c’était la surprise: voilà deux mois qu’elle l’étudie. Ma femme et -moi en profiterons pour rester à l’orgue. - -RAMAGE. - -Voilà une excellente idée! - -BÉDU. - -Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout pour éviter des -émotions à ces dames. Vous pensez que, personnellement, une femme ne me -fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir celle-là d’un peu -près: n’est-ce pas, c’est toujours un joli souvenir; c’est même pour -cela que j’étais venu un peu en avance. (Il regarde dans la nef, tout en -causant.) Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, un chapeau, oh! -oh!... - -RAMAGE. - -Où donc? - -BÉDU. - -Là, en bas, elle disparaît sous la tribune... on ne la voit plus... elle -monte l’escalier alors... elle vient par ici... - - Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez avec Mme - Ramage. - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, Mme RAMAGE - -Mme RAMAGE. - -Ah! Monsieur Bédu!... je cherche mon mari... - -BÉDU. - -Madame Ramage!... - -RAMAGE. - -Mais c’est ma femme! - -BÉDU. - -Je vous demande pardon, mon cher ami; mais, comme vous m’aviez dit, une -robe neuve... ces manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas habitué, -changent tellement ces dames... - -RAMAGE. - -Au contraire, Bédu, au contraire!... - - Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier. - - -SCÈNE IV - -RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire... je l’ai pistée dans -l’église, le temps de vous faire signe: elle est montée par ici... - -CALFA. - -Madame... messieurs... eh! bien, Gérôme? - -GÉRÔME. - -Mais c’est Mme Ramage!... ce chapeau... ce manteau!... - -CALFA. - -Comment? Vous avez pris Madame? C’est fort désagréable... voilà une -erreur ridicule... - -GÉRÔME. - -Remarquez que personne ne se doute... - - Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de chœur et un - petit pâtissier. - - -SCÈNE V - -LES MÊMES, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT PATISSIER - -L’ENFANT DE CHŒUR. - -Ben? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils ont dit? Où qu’elle est -leur Parisienne? - -LE PETIT PATISSIER. - -Fff... c’est Mme Ramage... - -GÉRÔME, à l’enfant de chœur. - -Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé. - -CALFA, au petit pâtissier. - -Et toi? polisson, qu’est-ce que tu viens faire? - -LE PETIT PATISSIER. - -Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je suis en extra pour la -cérémonie, c’est seulement que je m’ai pas encore habillé... - -L’ENFANT DE CHŒUR. - -Vrai! ils n’ont pas l’œil! - - Ils se sauvent, croisant Mme et Mlle Bédu. - - -SCÈNE VI - -Mme BÉDU, Mlle BÉDU, RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME - -Mme BÉDU. - -Eh! bien! elle est arrêtée? On m’avait dit en bas qu’elle était montée -ici et que M. Calfa l’avait arrêtée... - -Mlle BÉDU. - -Je vais donc voir une grande grue, une grande grue de Paris! - -BÉDU. - -Il y a confusion... - -Mme RAMAGE. - -Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau chapeau... - -Mme BÉDU. - -C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de plus simple, chère amie. - -Mme RAMAGE. - -N’est-ce pas, chère amie? - -CALFA. - -Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur Ramage, de vous exprimer -nos excuses... - -RAMAGE. - -Mais comment donc? Cela nous rappelle les premiers temps de notre -mariage, où l’on me croyait toujours en bonne fortune quand je sortais -avec ma femme. - -Mme RAMAGE. - -C’était le bon temps! - -Mme BÉDU. - -M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne fortune avec moi, même aux -premiers jours de notre mariage. - -BÉDU. - -Et pourtant, c’était le bon temps aussi. - -Mme BÉDU. - -Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire?... je suppose que ce -n’est pas parce que Mme Ramage a un chapeau neuf que vous êtes rentré à -trois heures du matin? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec moi, comme tu manques de -confiance! Je t’assure qu’il y a une autre femme dans l’air, une femme -qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, comme nous en avions été -privés depuis longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, tu -vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui au commissaire. -N’est-ce pas, Monsieur Calfa, qu’un grand scandale se prépare... - -CALFA. - -Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel... - -BÉDU. - -Allons, vous faites des façons parce qu’il y a des dames... mais vous, -Gérôme, dites un peu à ma femme... - -GÉRÔME. - -Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné... - -Mme BÉDU. - -Quel rapport? - -GÉRÔME. - -Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait bien ne pas y avoir -de lunch, tout à l’heure, chez Mme Champenois. - -TOUS. - -Pas de lunch? Il n’y aura pas de lunch? - -GÉRÔME. - -Dame! s’il se passe du grabuge pendant la cérémonie, vous pensez bien -que le lunch... - - Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie. - -RAMAGE. - -Pas de lunch, fichtre! voilà qui est plus sérieux! - -Mme RAMAGE. - -En somme, la messe ne commencera pas avant une demi-heure? - - Le mouvement de retraite s’accentue. - -Mme BÉDU. - -Vous comprenez que, nous aussi, nous avons déjeuné. Mais s’il doit -réellement se passer quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté mes -sels. - - Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père. - -AMÉLIE. - -Alors, une grande grue, ça peut être une femme comme Mme Ramage? - -BÉDU, distrait. - -Ce sont des gens qui n’y connaissent rien (Se reprenant.) Eh! bien, -Amélie? - - Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête à - descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par la galerie, - l’interpelle. - - -SCÈNE VII - -LA PRÉFÈTE, GÉRÔME - -LA PRÉFÈTE. - -Monsieur le bedeau? - -GÉRÔME, sans se retourner. - -Je le répète: il sera prudent d’avoir déjeuné. - -LA PRÉFÈTE. - -Merci, j’ai déjeuné! Est-ce que vous avez fini d’accompagner ces -touristes? - -GÉRÔME, l’apercevant. - -Hein? (A part.) Oh! cette fois, ce n’est pas Mme Bédu, ce n’est pas Mme -Ramage, je ne me trompe pas. (Haut.) Vous êtes bien la personne qui est -arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52? (A part.) Elle va nier, -parbleu! - -LA PRÉFÈTE. - -Tiens, vous savez ça? - -GÉRÔME, à part. - -Quel cynisme! (Haut.) Je sais bien d’autres choses! (A part.) Mais ne -nous trahissons pas! - -LA PRÉFÈTE. - -Je le pense bien, c’est justement. (A part.) Quel type! (Haut.) Eh bien, -Monsieur le bedeau qui savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a -encore de curieux à voir dans votre église? On m’avait parlé de l’orgue, -qui n’est pas mal en effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie, -des chapiteaux assez peu convenables. - -GÉRÔME. - -Je ne les ai jamais regardés. - -LA PRÉFÈTE. - -Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a autre chose à visiter, un -trésor, une crypte? - - Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde dans la nef. - -GÉRÔME, à part. - -Comme elle se possède! elle est vraiment forte! (Haut.) Alors, votre -résolution est bien arrêtée? Vous voulez rester ici? - -LA PRÉFÈTE. - -Je vous demande s’il y a autre chose à voir? Il faut bien que je tue le -temps... - -GÉRÔME. - -Que vous tuiez le temps! (A part.) La malheureuse! - -LA PRÉFÈTE. - -Qu’est-ce que vous dites? Eh bien! Où m’allez-vous conduire? - -GÉRÔME, à part. - -Quelle idée! (Haut.) Voulez-vous monter au clocher? - - Il ouvre la porte. - -LA PRÉFÈTE. - -Ça vaut la peine? - -GÉRÔME. - -La vue est admirable!... - -LA PRÉFÈTE. - -Si c’est trop haut, je ne grimpe pas... - -GÉRÔME, à part. - -Elle se méfie! (Haut.) C’est un tout petit clocher. Voici la porte... - -LA PRÉFÈTE, à part. - -Il tient à gagner ses quarante sous. (Haut.) Enfin, si ça m’ennuie, je -redescendrai. Tenez, mon brave homme... - - Elle passe la porte. - -GÉRÔME pousse le verrou, regarde et empoche la pièce. - -A la grâce de Dieu! Et maintenant, allons prévenir le commissaire. Je -crois que voilà qui répare ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y -reconnaître dans un temps où les honnêtes femmes mettent des chapeaux à -plumes, et les grues des chapeaux canotiers?... Allons prévenir le -commissaire! - - Il s’en va par l’escalier. - - -SCÈNE VIII - -JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE - -JEUNHOMME, sortant du réduit du souffleur d’orgue. - -On étouffe dans cette boîte: je vais établir un petit courant d’air avec -le clocher. (Il ouvre la porte du clocher.) Qu’est-ce que je pourrais -bien inventer pour me distraire en attendant la messe? Voyons s’il y a -toujours un écho. (Criant par la porte.) Eh! oh! eh! oh! - -LA PRÉFÈTE, du clocher. - -Oh! oui, vous savez, je ne reste pas. (Paraissant à la porte.) Non, -décidément! Ce qui m’ennuie, ce n’est pas tant de monter toutes ces -marches, c’est de penser qu’il faudrait encore les redescendre... - -JEUNHOMME. - -Tiens, Mme la Préfète qui visite son église... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment! C’est encore vous! et c’est ici que je vous retrouve?... - -JEUNHOMME. - -Oh! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une suppléance: je suis venu -pour remplacer le souffleur de l’orgue qui est de mes amis... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous avez des relations bien cléricales pour un anarchiste, Monsieur -Jeunhomme. - -JEUNHOMME. - -Il faut avoir des amis dans tous les camps. Donc, il était indisposé, et -comme, en somme, ça n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa -place... - -LA PRÉFÈTE. - -Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par votre réputation, il -vous accepte? Je le recommanderai à mon mari, il est tolérant. - -JEUNHOMME. - -Oh! moi, je suis à un point où on n’y fait plus attention: je ne suis -pas électeur. D’ailleurs le curé n’en saura rien. Je me tiens bien -tranquille là, dans ma boîte... personne ne me voit. - -LA PRÉFÈTE. - -Il y a donc une grande cérémonie? - -JEUNHOMME. - -Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous êtes venue inspecter la -nouvelle résidence de M. le Préfet... - -LA PRÉFÈTE. - -Oh! oui, et je m’en donne: c’est si agréable de n’être pas la Préfète, -de ne pas se sentir épiée, surveillée: la Préfète était habillée comme -ci; la Préfète est allée par là... - -JEUNHOMME. - -C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, nous sommes tous les deux -sous la surveillance de la police: moi, c’est la police administrative, -et vous la police de vos administrés... - -LA PRÉFÈTE. - -Et la mienne n’est pas plus amusante, mon pauvre Jeunhomme! Elle a bien -plus d’yeux, d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant -plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. Aussi ce que c’est bon de -lui échapper un peu, de se sentir libre: croyez-vous que, lorsque je -reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer comme cela tranquillement -tous deux? - -JEUNHOMME. - -C’est vrai; c’est-à-dire que moi, je le pourrais: je suis presque plus -libre que vous. - -LA PRÉFÈTE. - -Ah! songer que du moins, en ce moment, personne dans cette église, ne se -doute, ne se soucie de ma présence, que personne ne s’inquiète de moi! - -JEUNHOMME. - -Personne. Et pourtant tout le monde est là, car, je vous le disais, -c’est un grand mariage et, si vous voulez rester, vous verrez défiler, -sans qu’il s’en doute, tout le personnel de vos réceptions futures, vous -le connaîtrez avant qu’il ne vous connaisse. - -LA PRÉFÈTE. - -Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant aux fonctionnaires -d’une préfecture que les fonctionnaires d’une autre préfecture: ils ont -les mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux mêmes têtes. C’est -positif; il y a un moule pour les receveurs d’enregistrement, pour leurs -femmes, même pour leurs enfants. Une ville de vingt mille âmes, c’est -toutes les villes de vingt mille âmes, et c’est à croire que par toute -la France il n’y a que vingt mille âmes en tout. - -JEUNHOMME. - -Vingt mille, Madame, vingt mille âmes... croyez qu’il n’y en a pas tant. - -LA PRÉFÈTE. - -Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme! - -JEUNHOMME. - -A force de ne plus travailler de mes mains! Vous restez pour le défilé? - -LA PRÉFÈTE. - -C’est bientôt cette cérémonie? - -JEUNHOMME. - -Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait être commencé. Mettons -encore une demi-heure. Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de -la sacristie. - -LA PRÉFÈTE. - -Il y a un tableau à voir? - -JEUNHOMME. - -C’est un tableau d’un peintre local, que l’État avait acheté et envoyé. -On l’a mis dans la sacristie à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop -nu pour le montrer, en public, dans une chapelle... la sacristie, vous -comprenez, c’est plus intime... - -LA PRÉFÈTE. - -Allons voir le petit ange... - -JEUNHOMME. - -Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je vais vous indiquer. -Vous avez vu les sculptures des chapiteaux? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il paraît que c’est la -grande attraction de cette église. - -JEUNHOMME. - -Les archéologues n’y viennent que pour ça. - - Ils s’éloignent par la galerie. - - -SCÈNE IX - -LANVORNAY, arrivant par l’escalier du fond - -Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le matin de notre mariage, -j’irais graver nos initiales sur l’escalier du clocher, avec la pointe -de mon couteau. Idée puérile, mais charmante! Et puis il paraît que -c’est une coutume du pays. Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je -n’ai plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment ça ne serait pas -indispensable; mais, n’est-ce pas, on ne se marie que pour avoir de ces -petits souvenirs-là! - - Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme revient qui - la ferme soigneusement. - - -SCÈNE X - -JEUNHOMME - -Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais pour mon rhume, -qu’est-ce que dirait Calfa?... Rentrons chez nous. - - Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa paraissent - au fond. - - -SCÈNE XI - -GÉRÔME, CALFA - -CALFA. - -Alors vous l’avez enfermée dans le clocher? - -GÉRÔME. - -Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me semble que c’est assez -bien imaginé. - -CALFA. - -Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous mon opinion? Vous ne -vous fâcherez pas? C’est une solution sans élégance. - -GÉRÔME. - -Comment! j’assure la tranquillité de la cérémonie, je mets cette femme -dans l’impossibilité de nuire... - -CALFA. - -C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais pensé que ce fût là le -résultat à atteindre, ce n’était pas bien malin: je n’avais qu’à la -faire garder à vue à l’hôtel. - -GÉRÔME. - -Tiens, au fait: pourquoi ne l’avez-vous pas fait? - -CALFA. - -Ah! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, comme on voit bien qu’avec des -dispositions pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur: vous -n’avez pas nos coquetteries professionnelles! - -GÉRÔME. - -Enfin, l’important est que vous empêchiez un malheur? - -CALFA. - -Non! l’important était qu’on vît bien qu’il pouvait arriver un malheur, -mais que nous avions pris toutes nos précautions. Nous ne commandons pas -à l’orage, mais nous apportons des parapluies. Si l’orage ne crevait -jamais, on finirait par trouver que les parapluies sont des instruments -encombrants et d’une forme ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de -la police? Enfin! vous êtes bien sûr, cette fois, que c’est bien la -personne qui est là dedans? - -GÉRÔME. - -Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui ai demandé. - -CALFA. - -Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse du jeune marié? - -GÉRÔME. - -Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre. - -CALFA. - -D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans avoir l’air... - -GÉRÔME. - -Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait peut-être bon que j’aille -m’occuper aussi des derniers apprêts de la cérémonie? - -CALFA. - -Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il n’y a pas de serrure à -cette porte. Il faudrait deux agents pour garder le verrou et empêcher -que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on entend frapper, il ne -prenne à quelqu’un fantaisie d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable -pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez ce qu’ils auront à -faire. - -GÉRÔME. - -Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne de ne laisser tirer ce -verrou, sous aucun prétexte?... - -CALFA. - -C’est cela même, et merci. - -GÉRÔME. - -Sans rancune? - -CALFA. - -Comment donc: on peut avoir des points de vue différents en matière de -police, et cela n’empêche pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait? Le -hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours. - - Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher et se trouve nez à - nez avec Lanvornay. - - -SCÈNE XII - -LANVORNAY, CALFA - -LANVORNAY. - -Ah! je vous remercie, Monsieur, on voit à peine clair là dedans, je ne -pouvais plus ouvrir la porte!... - - Il va pour filer. - -CALFA. - -Voyons, je ne rêve pas; ce n’est pas un déguisement: c’est bien un -homme... C’est même le jeune marié!... Eh! Monsieur!... - -LANVORNAY. - -Oh! je vous demande pardon... on doit m’attendre, je suis très pressé. -Tiens, j’ai même laissé mon couteau là-haut... tant pis... Bonsoir, -Monsieur! - - Il file. - -CALFA. - -Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, c’est égal, il n’a pu se -tromper à ce point: l’homme, je le retrouverai toujours. Mais elle, la -femme, qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue? Un dernier -rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son couteau? Quelles turpitudes -vais-je découvrir, ou quel drame? Tout va bien. - - Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service s’arrêtent - devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte. - - -SCÈNE XIII - -LAMBERT, GUIBAL - -LAMBERT. - -Puisqu’il s’agit que personne entre et que personne sorte, si une bonne -fois nous poussions le verrou? - -GUIBAL. - -Nous n’avons pas d’instructions. - -LAMBERT. - -Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. (Il pousse le -verrou) Là! comme ça nous n’aurons qu’à surveiller du coin de l’œil, et, -de l’autre, nous pourrons voir un peu la cérémonie. - -GUIBAL. - -Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies religieuses, ça -m’impressionne toujours. - -LAMBERT. - -Oui, nous avons tous fait notre première communion. - -GUIBAL. - -Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien ne remplace l’autel avec -les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses. - - Ils rôdent autour de l’orgue. - -LAMBERT. - -C’est curieux un orgue; je n’en avais jamais vu de près, c’est gros! - -GUIBAL. - -C’est censément plus gros qu’un piano. - -LAMBERT. - -M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit guère... - -GUIBAL. - -C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on entend mieux. - -LAMBERT. - -Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit bruit, comme si c’était -dans le lointain, et que ça tremble. - -GUIBAL. - -Oui, on dirait qu’on vous chatouille. - -LAMBERT, lisant. - -Voix céleste... cor anglais... - -GUIBAL. - -Toujours les Anglais, nom de Dieu! ça me gâte un peu mon plaisir! - -LAMBERT. - -A notre poste, voilà qu’on vient. - - Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu et les - Ramage. - - -SCÈNE XIV - -LES MÊMES, Mme RAMAGE, Mlle BÉDU, BÉDU, RAMAGE - -Mme RAMAGE. - -Tiens, il y a d’autres invités qui font comme nous qui s’installent à -l’orgue. - -Mlle BÉDU. - -Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être des touristes? - -BÉDU. - -Chut! ce sont des agents. Il y en a comme ça plein l’église. - -Mme RAMAGE. - -C’est très impressionnant! Mais ils ne sont pas en uniforme? - -BÉDU. - -Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les reconnaisse pas. (Montrant -dans la nef.) Tenez, il y a là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit -blond... - -Mme RAMAGE. - -Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir qu’on est comme cela -enveloppée de soldats?... - -Mme BÉDU. - -Les sergents de ville ne sont pas des soldats. - -Mme RAMAGE. - -Sans doute, n’empêche que de les savoir là calmes, immobiles, plein -l’église, je trouve que cela donne aux circonstances une solennité -particulière: j’imagine que ce que j’éprouve, c’est comme si j’assistais -à une messe à bord d’un navire, vous savez, avec tout l’équipage... - -Mme BÉDU. - -Vous avez de l’imagination. - -Mme RAMAGE. - -Il faut bien. - -Mme BÉDU. - -Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle cérémonie de mariage sans -uniformes dans le cortège. - -Mme RAMAGE. - -Ils ont dû faire venir leur cousin... - -Mme BÉDU. - -Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose dans les douanes, ou dans -l’intendance, et qui s’est promené tout l’été dernier, à la musique, -avec une pelisse d’officier... - -Mlle BÉDU. - -Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se marier en robe? - -Mme BÉDU. - -Qu’est-ce que ça peut te faire? - -RAMAGE. - -Allons, madame Bédu, Bédu autorise: venez que je vous montre les -horreurs que les moines avaient mises dans cette galerie... - -Mme BÉDU. - -M. Bédu n’a rien à autoriser. - -RAMAGE. - -Voyons, nous avons encore quelques minutes à perdre, il faut en -profiter: on ne marie pas tous les jours la fille d’une amie. Vous -verrez, c’est très curieux. - -Mme RAMAGE. - -En somme, c’est de l’architecture. - -Mme BÉDU. - -En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie seule. (A Bédu.) Tu vas me -faire le plaisir de rester avec elle. - -BÉDU. - -Mais certainement! (A part.) Ça m’est égal, j’ai vu ça quarante fois. - - Mmes Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie. - - -SCÈNE XV - -Mlle BÉDU, BÉDU, LES AGENTS - -Mlle BÉDU. - -Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, papa? - -BÉDU. - -Tiens, tu sais ça, toi? - -Mlle BÉDU. - -Je crois bien: à la pension, Germaine Champenois en dessinait sur tous -ses cahiers. - -BÉDU. - -C’est du joli! - -Mlle BÉDU. - -Oh! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se marier. - -BÉDU. - -Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau de chant. - - Et laissant Mlle Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents qui ont - entamé une partie de cartes. - -BÉDU. - -A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville? - -LAMBERT. - -Au bonneteau. - -GUIBAL. - -Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions. - -LAMBERT. - -Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en province; mais monsieur -Calfa exige que nous l’apprenions à tout événement, pour la -surveillance. - -GUIBAL. - -Il nous a rapporté ça de Paris. - -BÉDU. - -J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous que je vous fasse -dix sous? - -LAMBERT. - -Si vous voulez, monsieur Bédu. (Jeu.) C’est perdu. - -BÉDU. - -Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau commissaire. - -LAMBERT, tout en faisant le jeu. - -Oui, il va de l’avant. C’est perdu. - - Le jeu continue. - -GUIBAL. - -On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire; mais comme il dit, -moins on comprend, mieux on est discipliné; il inspire confiance. - -LAMBERT. - -Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer confiance. C’est encore -perdu. - -BÉDU. - -Sapristi! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose bien qu’on n’aura -pas l’aplomb de venir jusqu’ici faire la quête. Mais c’est égal, en cas, -c’est embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de n’avoir pas de -pièce de dix sous. Je descends jusqu’au bureau de tabac, et je reviens. -(A sa fille.) Solfie en m’attendant. - - Il s’en va. - -Mlle BÉDU, après le départ de son père. - -En somme, c’est de l’architecture!... - - Et, elle aussi, va voir les chapiteaux. - - -SCÈNE XVI - -LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME - -LAMBERT. - -Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais bien une pipe. - -GUIBAL. - -Pour ce que nous faisons... Pourtant ici, on ne peut guère. - -LAMBERT, montrant la porte de l’orgue. - -Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. (Il ouvre.) Tiens, -Jeunhomme, qu’est-ce que vous faites là, vous? - -JEUNHOMME. - -Bon! on ne peut pas être dix minutes tranquille sans que vous veniez me -relancer. - -LAMBERT. - -Allons! ne vous fâchez pas: seulement on ne vous savait pas si dévot! - -JEUNHOMME. - -C’est le père Louche qui m’avait demandé pour souffler l’orgue à sa -place... - -GUIBAL. - -Parbleu! quand il s’agit de faire de la musique, vous en êtes toujours. -Mais il n’est pas question de ça. Le patron nous a collés de service -ici. - -JEUNHOMME. - -Pour quoi faire? - -LAMBERT. - -Pour garder cette porte. - -JEUNHOMME. - -En voilà une idée! - -LAMBERT. - -C’est son idée! - -GUIBAL. - -Seulement nous cherchions un petit coin pour en griller une... - -JEUNHOMME. - -Eh! bien, mettez-vous là! Mais ne fichez pas le feu. Et puis je vais -vous enfermer pour que la fumée n’aille pas dans l’église. - -LAMBERT. - -Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous. - -JEUNHOMME. - -Oui, oui, elle ne va pas s’envoler. - - Les agents s’enferment dans l’orgue. - - -SCÈNE XVII - -JEUNHOMME, Mlle BÉDU, puis LA PRÉFÈTE. - -Mlle BÉDU. - -C’est bien extraordinaire que M. Canette ne soit pas arrivé; si j’allais -n’avoir personne pour m’accompagner? (A Jeunhomme.) Dites, Monsieur, -puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, savez-vous pourquoi -l’organiste est si en retard? - -JEUNHOMME. - -Oh! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement myope! - -Mlle BÉDU. - -Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être lui? - -JEUNHOMME. - -Eh! non, c’est Mme la préfète qui revient. - -Mlle BÉDU. - -La préfète? - -JEUNHOMME. - -Ça m’a échappé... Eh! oui la nouvelle préfète, arrivée ici d’hier soir! - -Mlle BÉDU. - -La préfète!... Je vais sans doute voir une grue et voici que je me -rencontre aussi avec la nouvelle préfète: quelle bonne journée! - -LA PRÉFÈTE. - -Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens -assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez, -Mademoiselle? - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète... - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, bon! je vois qu’on m’a trahie... - -JEUNHOMME. - -Ça m’a échappé!... - - Il va retrouver les agents dans l’orgue. - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, j’aurais deviné... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité! mais enfin, à -première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète? - -Mlle BÉDU. - -C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la -musique, par exemple, on voit tout de suite: ça, ce sont les femmes -d’officiers, ça, les femmes de commerçants... ça, les dames des -fonctionnaires... - -LA PRÉFÈTE. - -Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille -jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet -hiver à la préfecture. - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, Madame la préfète: pensez donc, c’est si triste quand la -préfecture ne donne pas l’élan! - -LA PRÉFÈTE. - -Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était -célibataire... - -Mlle BÉDU. - -Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil... -Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour -faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti! - -LA PRÉFÈTE. - -Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals -travestis?... - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, et puis je ferais jouer la comédie: c’est si amusant, -paraît-il, surtout les répétitions... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous joueriez très bien la comédie! - -Mlle BÉDU. - -Oh! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien, -allez, il y a le substitut! - -LA PRÉFÈTE. - -Vous comprenez, je me renseigne; tout cela est très important à savoir, -Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et -vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure? - -Mlle BÉDU. - -Germaine Champenois est ma meilleure amie; elle m’avait tellement fait -promettre que je chanterais à son mariage!... - -LA PRÉFÈTE. - -Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner? - -Mlle BÉDU. - -Je commence même à être un peu inquiète! d’autant que le morceau que je -dois chanter est de lui... - - La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes. - -LA PRÉFÈTE. - -Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs... - -Mlle BÉDU. - -C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine -s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée -d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus -lent, bien entendu: c’est pour le souvenir. - -LA PRÉFÈTE. - -M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle! avec la -musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que -voilà de quoi passer de charmantes soirées: voilà des éléments! - -Mlle BÉDU. - -Quand on veut, on trouve toujours des éléments! D’ailleurs, on peut -toujours organiser des petits jeux... - -LA PRÉFÈTE. - -J’allais le dire: les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un -homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est?... - -Mlle BÉDU. - -Le trou... - -LA PRÉFÈTE. - -Le trou? - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, le trou!... moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce -pas, Madame? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout! J’ai pourtant -été élevée au couvent. Oh! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de -suite. - -Mlle BÉDU. - -Que je vous apprenne, Madame la préfète!... - -LA PRÉFÈTE. - -Si, si, tout de suite! Ah! par exemple! Entendez-vous les potins des -réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste: -Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au -trou!... Je l’ai échappée belle! Allons, Mademoiselle, c’est pour la -République! - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète!... Seulement il -faudrait être au moins trois... - -LA PRÉFÈTE. - -Eh! bien, mais il y avait là Jeunhomme... - -JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents. - -Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne! Et puis, vrai, au -bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez! et soufflez un peu si -vous voulez pour vous distraire... - -LA PRÉFÈTE. - -Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous. - -JEUNHOMME. - -Encore un bonneteau? Jamais de la vie! J’ai épuisé ma veine, vous -comprenez! Trente sous que je viens de gagner là! - -LA PRÉFÈTE. - -Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation!... Non, -nous cherchons un troisième pour jouer au trou; allons! ne dites pas -non; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous -expliquer... - -Mlle BÉDU. - -Eh! bien, voilà... Je suis un peu émue... On se met en cercle... et puis -on tient la main gauche, comme ceci... ça fait comme un petit puits... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est ça, le trou? Ah! très bien!... - -Mlle BÉDU. - -Comme vous comprenez vite, Madame la préfète! C’est le trou. Au milieu, -c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du -voisin, bien entendu. Et alors on commande: chacun son trou... trou -commun... trou du voisin... et chacun suit avec l’index de la main -droite: chacun son trou... trou commun... trou du voisin... -Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on -s’embrouille, et plus c’est amusant... - -LA PRÉFÈTE. - -Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce -pas, Monsieur Jeunhomme?... - -JEUNHOMME. - -Oh! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser. - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, attention! je commence: Trou commun... chacun son trou... Ah! -Monsieur Jeunhomme, un gage!... - -JEUNHOMME. - -Un gage? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage... donnez n’importe -quoi... votre mouchoir de poche? - -JEUNHOMME. - -Mon mouchoir de poche?... Si j’avais pu prévoir... - -Mlle BÉDU. - -Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là... C’est lui qui en fait -des gages!... Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est -drôle!... Oh! mon Dieu les cloches!... voilà qu’on sonne... - -JEUNHOMME. - -On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude... - -Mlle BÉDU. - -Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive, -et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée -manquée, c’est épouvantable!... Ah! si je savais jouer de l’orgue... - -LA PRÉFÈTE. - -Mais, j’en sais jouer, moi; je ne vais pas à l’église dans les villes où -mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est -toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau -de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça... Ces cloches -sont folles!... Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine! - - Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite. - - -SCÈNE XVIII - -LES MÊMES, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE, -GILOTTE, LE COMMANDANT. - -GÉRÔME. - -Arrêtez l’orgue, arrêtez: la noce n’est pas là, c’est un faux départ. -(Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne! c’est la personne!... -Mais alors on l’a laissée sortir... les agents ne sont plus là... et qui -est-ce qui est dans le clocher... qui peut se permettre de toucher aux -cloches... (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où -sort un nègre.) Ah! vous, tout le monde vous avait oublié!... on sonne -toujours! - - Il monte au clocher. - -LA PRÉFÈTE. - -Un nègre? - -JEUNHOMME. - -Ah! oui! le nègre? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des -Beaux-Arts; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour -en étudier la restauration; personne n’y fait plus attention... - -LA PRÉFÈTE. - -Et il continue. - - De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu. - -RAMAGE. - -Que se passe-t-il? La personne!... - -Mme BÉDU. - -Ma fille seule avec la personne!... Quelles horreurs lui aura-t-elle -apprises?... - -RAMAGE. - -Les chapiteaux en action! - -Mme RAMAGE. - -Oh! puisque le nègre était là! - - Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme. - -CALFA, à Gérôme. - -J’étais enfermé! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A -la Préfète.) Bien joué, Madame... - -LA PRÉFÈTE. - -Oh! trop aimable... L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote... - -CALFA. - -Bien joué, vous dis-je; mais à deux de jeu? - -LA PRÉFÈTE. - -C’est l’organiste? Mais il n’a pas l’air myope... - -CALFA. - -Et les agents? Où sont les agents? - -JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue. - -Tenez, ils sont là; ils fument. - -CALFA. - -De mieux en mieux, Madame: séquestration d’agents de la force publique, -le délit se caractérise; à merveille! - - Arrive Bédu, avec l’organiste. - -BÉDU. - -Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en -retard! - -GÉRÔME. - -Canette ne voit personne: voilà qu’il s’installe. - -CALFA[1]. - - [1] Voir la note de la page 262. - -Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien -entendu, et madame à ma disposition. - -JEUNHOMME. - -Mais c’est la préfète! - -Mlle BÉDU. - -C’est la préfète! - -Mme BÉDU, à sa fille. - -Petite dinde! - -CALFA. - -Elle est ingénieuse! elle est drôle!... Mais je n’ai pas envie de rire. - -GÉRÔME. - -La préfète? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette. - -CALFA. - -Évidemment! - - M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs. - Musique jusqu’au baisser du rideau. - -JEUNHOMME, à la préfète. - -Voilà les avantages de l’incognito! - -LA PRÉFÈTE. - -Mais je n’en espérais pas tant: moi arrêtée, c’est admirable, c’est -délicieux! - -JEUNHOMME. - -Si vous en aviez comme moi l’habitude... - - Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de - chœur. - -GILOTTE. - -Eh! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe? Gérôme, le cortège est en -bas... - -LE COMMANDANT. - -L’exactitude militaire, politesse des rois! - -RAMAGE, à Gérôme. - -Ne dites rien, sacrebleu, le lunch... - -BÉDU. - -Le lunch! - -GÉRÔME. - -Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis... (A Calfa.) Vous n’y -voyez pas d’inconvénient? - -CALFA. - -Pas le moins du monde; ma mission est accomplie: la noce continue... - -Mlle BÉDU. - -Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui -ressemblerait à une grue? - -CALFA. - -Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet. - - -RIDEAU - - - - -ACTE TROISIÈME - -_Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la -musique: l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face -au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les -chaises.--Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent -sur le kiosque._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU - -Mme RAMAGE, appelant les enfants. - -Yvonne! Édouard! Vovonne, Doudou! voyons! voulez-vous bien descendre!... -oh! insupportables!... (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah! bonjour, chère -madame, bonjour mademoiselle: vous venez prendre vos chaises? Gérôme -n’est pas encore là... Vovonne! Doudou!... Je vous demande pardon: ces -enfants me rendront folle!... - -Mme BÉDU. - -Ils sont délicieux! Amélie, va les embrasser... - - Amélie rejoint les enfants sur le kiosque. - -Mlle BÉDU. - -Vovonne!... Doudou!... - -Mme BÉDU. - -Alors, M. Ramage y est allé lui aussi?... se présenter à cette préfète? - -Mme RAMAGE. - -Mais oui... et aussi M. Bédu?... - -Mme BÉDU. - -Oh! vous pensez! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une -péronnelle... - -Mme RAMAGE. - -Mais, chère amie, je vous trouve sévère!... En somme, cette dame a été -victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière -d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour -aller corner leur carte. - -Mme BÉDU. - -Corner!... je ne vous le fais pas dire! - -Mme RAMAGE. - -Après tout, c’est la préfète! - -Mme BÉDU. - -Je ne dis pas non; c’est tant mieux pour elle: autrement elle s’en -serait tirée à moins bon compte! Le commissaire reconnaît qu’il s’est -trompé, c’est une chose entendue! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre -instinct d’honnête femme. - -Mme RAMAGE. - -Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose? - -Mme BÉDU. - -On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la -maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons? Elle -cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même -pas un regard pour moi, moi la mère? Vous trouvez que ce sont des -procédés de femme bien élevée? - -Mme RAMAGE. - -Enfin, une préfète est une préfète... - -Mme BÉDU. - -Vous en êtes encore là? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous -avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier -espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots: tout le monde -savait cela, à Digne! - -Mme RAMAGE. - -Vous me bouleversez! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne -trouvez-vous pas? - -Mme BÉDU. - -Toutes ces femmes-là ont le type espagnol! En attendant, nous sommes -forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder -auprès de cette personne; et nous-mêmes, il faut que nous venions -attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à -la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la -saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et -lui constituer une garde d’honneur: pour la réhabiliter! - -Mme RAMAGE. - -Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui -aviez eu l’idée... - -Mme BÉDU. - -Mais certainement, chère amie: j’ai fait la bêtise de me marier à un -fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un -sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu -épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture, -de la préfète, et de tous ces croquants!... - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les -chaises. Mais vous vous expliquez sans doute: j’étais allé corner ma -carte, comme serveur à la préfecture. - - Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises. - -Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet -d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter. - - Il s’éloigne avec les chaises. - -Mme RAMAGE, appelant. - -Vovonne... Doudou!... - -Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants. - -Les voilà! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie -Amélie... - -Mme RAMAGE. - -Vous n’embrassez pas la dame; allons, embrassez la maman de votre amie -Amélie... - - Les enfants hurlent. - -Mme BÉDU. - -Mais non, mais non, laissez-les donc jouer! - -Mlle BÉDU. - -Je songeais à une chose: si le commissaire spécial ne s’était pas -trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable, -c’est le substitut qui l’aurait jugée? - -Mme BÉDU. - -Tu ferais mieux de t’occuper des enfants: tiens, ils vont jeter toutes -les chaises par terre... - -Mme RAMAGE. - -Ce sont des diables! ce sont des diables!... - -Mme BÉDU. - -Ils sont délicieux! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur -flanquerais des gifles!... (Haut.) Ils sont délicieux!... - - Ils s’éloignent. - - -SCÈNE III - -CALFA, GÉRÔME - -CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave. - -Là! vous serez très bien là-dedans: c’est parfait! (A Gérôme qui -revient.) Ah! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique, -c’est là que se tiendront mes agents! - -GÉRÔME. - -Comment? ça n’est pas fini! Eh! bien, vous en avez un ressort! Est-ce -que vous comptez encore sur quelque chose, Monsieur Calfa? - -CALFA. - -Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est notre profession de -toujours faire comme si nous comptions sur quelque chose: et il faut -bien que ça finisse par arriver, un jour ou l’autre. - -GÉRÔME. - -Mais, justement, après ce qui vous est arrivé hier, ça ne vous suffit -pas? - -CALFA. - -Quoi? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances -pour que cette personne ne fût pas la préfète: il s’est trouvé que -c’était la préfète, eh! bien, mon Dieu, c’était la chance à courir; sans -cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai d’ailleurs que l’événement -n’a pas été pour me déplaire: comme cela, dès son arrivée, le nouveau -préfet saura, et de première main, qu’il a un commissaire spécial qui ne -craint pas d’ouvrir l’œil. - -GÉRÔME. - -Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que vous ayez arrêté sa femme? - -CALFA. - -Ça ne lui sera pas égal: il sera enchanté,--si du moins c’est un homme -intelligent, comme je l’espère. - -GÉRÔME. - -Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être cocu, ou du moins que -cela se sache. Car enfin, monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était -venue, et je crois bien qu’elle est venue à d’autres: de ce que cette -dame est la préfète, cela ne prouve pas qu’elle ne soit aussi la -maîtresse de M. Lanvornay. - -CALFA. - -Qui est-ce qui vous dit le contraire? Mais vous mélangez les questions; -l’aventure pourra lui être désagréable comme homme, mais comme préfet, -elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire qu’au préfet. En -donnant à la préfète l’auréole de l’arrestation arbitraire, je me trouve -avoir déterminé en son honneur, et en l’honneur de l’administration -préfectorale par conséquent, un courant d’opinion, un mouvement de -sympathie considérable; vous savez bien qu’en ce moment tous les -fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi pour témoigner de leur -loyalisme: ça aura été une entrée exceptionnelle! - -GÉRÔME. - -Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout le monde. - -CALFA. - -Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la musique, ce ne sont -plus seulement les fonctionnaires, c’est toute la ville, c’est l’opinion -publique qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger d’un coup -quels sont, dans la population, les éléments hostiles, et quels sont -ceux sur qui nous pouvons compter... - -GÉRÔME. - -Vous croyez qu’on va manifester? - -CALFA. - -Pour la préfète et contre moi, certainement! Vous voyez bien que -j’établis ici une permanence. D’ailleurs, je ne crois pas à des -manifestations violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos chaises. - -GÉRÔME. - -Oh! ça m’est égal, la municipalité les assure. Et même, j’y pense, il y -en a de vieilles que j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de -tantôt, je vais aller les chercher... - -CALFA. - -Je vais également du côté de l’église. Il habite par là un certain -entreposeur des tabacs qui ne m’a jamais paru bien catholique, chair ou -poisson: il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire chez la -préfète. - -GÉRÔME. - -Ah! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir avec vous: toujours prêt -à les surprendre; vous vous cacheriez dans leur encrier! - -CALFA. - -Je considère cela comme une mission. - - Ils s’éloignent ensemble. - - -SCÈNE IV - -LAMBERT, GUIBAL - -GUIBAL. - -C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, il est embêtant le patron -avec ses idées. - -LAMBERT. - -Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut s’asseoir... Et j’espère, -toujours, que nous entendrons bien la musique. - -GUIBAL. - -Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave: on est en dessous. - -LAMBERT. - -A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus de la chambre, on -entend très bien... Tiens, monte un peu; tu vas chanter pour que je me -rende compte. - - Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant: - -GUIBAL. - -Eh bien? - -LAMBERT. - -Rien. - -GUIBAL. - -Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout seul. Quand toute la -Philharmonique y sera, avec la caisse et les cuivres, peut-être que ça -s’entendra davantage?... - -LAMBERT. - -Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu moi. (Montant sur le -kiosque.) Il me semble que j’aurais aimé à être chanteur, ou à parler -sur des estrades... (Roulade.) Eh bien?... - -GUIBAL. - -Eh bien! mon vieux, voilà qu’il pleut!... - -LAMBERT. - -Farceur! C’est vrai qu’il tombe des gouttes... Enfin ce qu’il y a -toujours, c’est qu’on sera à l’abri. - - -SCÈNE V - -LES MÊMES, JEUNHOMME - -JEUNHOMME. - -Décidément, quand ce n’est pas vous qui me trouvez, c’est moi qui vous -trouve... - -LAMBERT. - -Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve toujours, monsieur -Jeunhomme... - -JEUNHOMME. - -Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon bouton de manchette... -c’est très désagréable, d’autant que je n’en avais qu’un: et comme j’ai -achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir s’il n’y serait pas -resté, par négligence. - -LAMBERT. - -Voilà ce que c’est que de coucher toujours où c’est défendu. - -GUIBAL. - -Enfin, si nous mettons la main dessus, nous vous ferons signe. - -LAMBERT. - -C’est que ça doit bien vous manquer, hein? Vous soignez votre tenue, -monsieur Jeunhomme, maintenant que vous frayez avec des dames de la -haute administration! - -GUIBAL. - -C’est pas de reproche; puisqu’elle était l’amie, cette préfète, de M. -Lanvornay, qu’est réactionnaire, c’est bien juste qu’elle ait des bontés -pour vous qu’êtes anarchiste: ça rétablit l’équilibre. - -LAMBERT. - -L’équilibre opportuniste, quoi! - -JEUNHOMME. - -Imbéciles! - -LAMBERT. - -Eh! là, Jeunhomme, vous insultez les agents. - -JEUNHOMME. - -Vous insultez bien une femme. - -GUIBAL. - -C’est complètement différent! - -LAMBERT. - -Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire: une dame du -gouvernement qui se conduit mal, c’est le commencement de l’anarchie. - -JEUNHOMME. - -Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces petites histoires! - -GUIBAL. - -Et ce n’est pas fini; car, si le patron nous a mis de service -là-dessous, pendant la musique, bien sûr que c’est encore pour en voir! - -LAMBERT. - -Bien sûr! - -JEUNHOMME. - -Comment, vous êtes de service sous le kiosque? - -GUIBAL. - -Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre plaisir!... - -LAMBERT. - -Pour la promenade!... - -JEUNHOMME. - -Calfa continue, alors! Encore! toujours? Il est donc enragé! Mais cette -fois, il n’aura pas le dernier mot! Ah! il vous met de service sous le -kiosque pendant la musique: vous savez pourquoi? - -LAMBERT. - -Bien sûr que non! - -GUIBAL. - -Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr! - -JEUNHOMME. - -A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner. - -LAMBERT. - -Nous ne devinons jamais. - -JEUNHOMME. - -Eh bien! ne devinez pas, je vais vous le dire: Il vous a mis là, parce -qu’on doit venir le gifler ici, dans vingt-cinq minutes. - -GUIBAL. - -On doit gifler le patron? - -LAMBERT. - -Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il? - -JEUNHOMME. - -Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement. - -LAMBERT. - -Mais qui donc doit le gifler? - -JEUNHOMME. - -Qui? le nouveau préfet. Là! (A part.) Il ne faut pas que ce soit -toujours cette brute qui invente. C’est bien notre tour! Et puis je lui -dois bien ça, à la pauvre préfète! - -LAMBERT. - -Ah! sacrebleu! je m’asseois! - -GUIBAL. - -Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend: on ne sait plus -comment on vit: c’est extraordinaire! - -LAMBERT. - -On se croirait à Paris! - -JEUNHOMME, à part. - -Allons-y! (Haut.) Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas se passer -comme ça. La préfète n’a rien dit sur le moment, mais elle mijotait, -n’est-ce pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le cœur, c’te -femme. Elle a télégraphié à son mari, qui doit arriver par le train de -Paris, en pleine musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer une -paire de calottes, au débotté: ça lui apprendra. Et voilà. Et je m’en -vais. - -GUIBAL. - -Vous partez: ça ne vous tente pas de voir? - -JEUNHOMME. - -Peuh! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais maintenant j’en ai tant -vu. Et puis je vais au train, précisément, chercher les journaux. C’est -moi le crieur aujourd’hui; Reboul est enrhumé, il me passe la casquette -et la trompe... - -LAMBERT. - -Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours du provisoire!... - -JEUNHOMME. - -Il n’y a que le provisoire qui dure. (Gérôme paraît, traînant une petite -charrette remplie de chaises.) Ah! ah! M. Gérôme prend ses précautions: -vous allez refuser du monde!... - -GÉRÔME. - -Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me donner un coup de main. - -JEUNHOMME. - -Excusez, je suis attendu; mais ces messieurs sont là. Bonsoir, -Messieurs! - - -SCÈNE VI - -LES MÊMES, moins JEUNHOMME - -GÉRÔME. - -C’était bien la peine que je me fatigue à traîner cette charrette: le -garçon de l’hôtel du Midi vient de me dire que la préfète faisait ses -malles et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant que son -Lanvornay va partir en voyage de noce. Avec cela qu’il va pleuvoir: -sacré Calfa, avec ses histoires! Mais vous ne paraissez pas bien en -train... - -GUIBAL. - -C’est que nous venons d’apprendre des choses! - -LAMBERT. - -Oui, on n’a de courage à porter les chaises que pour s’asseoir dessus. - -GÉRÔME. - -Qu’est-ce qu’il y a encore? - -LAMBERT. - -On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles au patron. - -GÉRÔME. - -Ah! diable! ceci paraît plus sérieux. - -GUIBAL. - -Oh! c’est sérieux: Jeunhomme est très renseigné. - -LAMBERT. - -D’abord, n’est-ce pas, un anarchiste, il y a à penser qu’il fait partie -de la Sûreté. - -GUIBAL. - -Et puis il était tout le temps avec la préfète. - -GÉRÔME. - -C’est la préfète qui doit gifler Calfa? - -LAMBERT. - -Oh! il ne se laisserait pas gifler par une femme! - -GUIBAL. - -Non: c’est le préfet, qui arrive exprès dans vingt minutes, par le train -de Paris. - -GÉRÔME. - -Le nouveau préfet? Cela ne m’étonne pas. Je m’étais toujours douté que -ça finirait de cette façon-là. Calfa ne voulait pas me croire. Alors le -préfet doit venir le gifler à la musique? - -LAMBERT. - -Oui! sans doute pour que ça se fasse devant plus de monde. - -GÉRÔME. - -Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la pluie va même éloigner -tous les amateurs. - - Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée. - -GUIBAL. - -En voilà deux, cependant. - -LAMBERT. - -Redingote et chapeau de soie: ce sont peut-être les témoins? - -GÉRÔME. - -Un duel par là-dessus: Oh! ne soyons pas trop gourmands. - -LAMBERT. - -Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos chaises pour ne pas donner -l’éveil. - - Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que leur tend - Gérôme. - - -SCÈNE VII - -LES MÊMES, RAMAGE, BÉDU - -RAMAGE. - -Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée. - -BÉDU. - -Je vous avouerai que je tremblais pour mon chapeau haut de forme. - -RAMAGE. - -Vous vous rappelez l’enterrement du père Moulins, où il pleuvait tant! - -BÉDU. - -Précisément,--il y a cinq ans.--J’ai eu mon ancien chapeau confondu. Et -c’est embêtant d’acheter un chapeau haut de forme tous les jours. - -RAMAGE. - -Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier janvier. - -BÉDU. - -Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les réceptions du nouveau -préfet. - -RAMAGE. - -C’est vrai, sacrebleu! nous n’avons encore vu que la préfète... Avec -cette façon de ne pas arriver ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux -hauts de forme!... - -BÉDU. - -Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait contenté de la préfète, -hein, Ramage? - -RAMAGE. - -Ah! ce Bédu! toujours la bagatelle! Le fait est qu’elle a de la branche, -du montant: c’est bien la République aimable! - -BÉDU. - -Oui! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être réactionnaire! - -RAMAGE. - -Chut! chuuut! Il y aura des ralliés, cet hiver, aux soirées de la -Préfecture! - -BÉDU. - -Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le préfet! - -RAMAGE. - -Craignons le coup de la Préfecture: le coucoup... ah! ah! ah! - -BÉDU. - -Avec tout cela, nous ne savons toujours pas quand il arrive, ce -cocu-là?... - -GÉRÔME, qui s’est rapproché. - -Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de l’arrivée de M. le Préfet? - -BÉDU. - -Hein? Ah! oui, il y a un moment,--tout à l’heure... - -RAMAGE. - -Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, vous qui êtes un peu de la -Préfecture? - -GÉRÔME. - -C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de la cathédrale, comme de -tout: j’ai mon indépendance. Mais je vous croyais renseignés. Le préfet -sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans vingt minutes. - -BÉDU. - -Pas possible? - -GÉRÔME. - -Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la personne qu’il se -propose de gifler. - -RAMAGE. - -Le préfet vient gifler quelqu’un? - -BÉDU. - -Je parie que c’est un journaliste? - -GÉRÔME. - -Vous n’y êtes pas: il vient gifler le commissaire. Vengeance de femme. - -RAMAGE. - -Ça, c’est épatant! - -BÉDU. - -Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, hein, Ramage? - -GÉRÔME. - -Je me permettrai de vous conseiller d’autant plus de rester, que -peut-être M. le Préfet ne sera pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires -honorables, deux témoins tout trouvés, sous la main... - -RAMAGE. - -Sous la main? eh! là, eh! là: c’est assez du commissaire. - -GÉRÔME. - -Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire; mais ces messieurs -entendent ce que je veux dire... - -BÉDU. - -Oui, oui.--«Les témoins étaient, pour M. le préfet, M. Bédu et M. -Ramage...» Dites donc, Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui -a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était témoin au mariage -Lanvornay... - -RAMAGE. - -C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, connaissez-vous les -intentions du commissaire, êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera pas -faux bond? - -GÉRÔME. - -Ce serait fou de sa part; raisonnons un peu: cette gifle lui crée une -situation exceptionnelle: il devient «le commissaire que le préfet a -giflé», et on est forcé de le déplacer avec avancement. Calfa est trop -fin pour ne pas le comprendre. - -RAMAGE. - -Une gifle est toujours une gifle. - -GÉRÔME. - -L’avancement est toujours de l’avancement. D’ailleurs, je sais où il -est, je vais causer de tout cela avec lui. - -RAMAGE. - -Vous allez vous mouiller. - -GÉRÔME. - -La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il en est. - - Il s’en va. - - -SCÈNE VIII - -LES MÊMES, moins GÉRÔME, puis Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU et LES -ENFANTS. - -RAMAGE. - -Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre nos chapeaux hauts de -forme? - -BÉDU. - -Quand on occupe une certaine situation, on ne devrait jamais sortir sans -chapeau haut de forme. Voyez les médecins. - -RAMAGE. - -Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas mettre les nôtres à -l’abri. - -BÉDU. - -Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à nous contribuables. - - Ils montent sur le kiosque. - -RAMAGE, regardant au loin. - -Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme nous. Eh! parbleu, c’est -Mme Bédu qui vient en courant. - -BÉDU. - -En courant? c’est bien invraisemblable. C’est pourtant vrai. - - Accourent, se garant de la pluie, Mme Ramage, Mme Bédu, Amélie et les - enfants. - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants. - -Mme BÉDU. - -Avec nous, mais avec leur préfète... - -RAMAGE, à sa femme. - -Nous n’avions pas de parapluie; nous ne pouvions pourtant pas vous -apporter le kiosque. - -BÉDU. - -Nous ne pouvions pas apporter le kiosque. - -Mme BÉDU. - -Oh! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça te complète. Mais tu -ferais mieux de me répondre, et ta préfète? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, nous ne l’avons pas vue. - -Mme BÉDU. - -Charmant! alors vous ne savez pas si elle va venir? - -RAMAGE. - -Dame, maintenant, c’est peu probable: avec la pluie... - -Mme BÉDU, à Bédu. - -C’est parfait! Nous autres, que nous fassions le pied de grue--le pied -de grue--sous la pluie, c’est tout naturel; que ta fille,--je ne dis pas -moi,--que ta fille risque d’attraper une pleurésie... - -Mlle BÉDU. - -Pourtant, maman... - -Mme BÉDU. - -Occupe-toi des enfants,--une pleurésie: c’est sans importance. Tout cela -pour attendre le bon plaisir d’une personne de mœurs équivoques, auprès -de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur! - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas: toi-même étais la -première... - -Mme BÉDU. - -C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier à ton avancement... -problématique, ma dignité et mes révoltes d’honnête femme... - -RAMAGE, à sa femme. - -C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous en aller. - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort de parler ainsi. D’abord -une préfète est la femme du préfet comme nous sommes les fonctionnaires -du préfet: la femme de César ne doit pas être soupçonnée. - -RAMAGE. - -Et puis quoi? tromper un représentant du gouvernement, c’est comme voler -l’État: ça ne compte pas. Et à tout prendre, en admettant que cette -personne soit un peu légère, aime à s’amuser? Cela nous promet quelques -réceptions brillantes pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous, -Mesdames? Mademoiselle Amélie s’en plaindra-t-elle? - -BÉDU. - -Sans parler du commerce local. - -RAMAGE. - -D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit pas ce que vous pensez. -Elle n’est pas cause de ce qui arrive. - -BÉDU. - -Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, c’est que le préfet, son -mari, mandé par elle, sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce -commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour une cocotte. - -Mme BÉDU. - -Qu’est-ce encore que cette histoire? - -RAMAGE. - -Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez pas que cette dame ait été -furieuse, outrée, contre cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle -intempestif, l’a si sottement arrêtée? - -Mme RAMAGE. - -Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux. - -RAMAGE. - -Bien, Clotilde! Et tout naturellement, le mari, prévenu, accourt pour -venger sa femme indignement traitée; j’en ferais tout autant. - -Mme RAMAGE. - -Merci, Paul! - -RAMAGE. - -Tous les maris en feraient autant: si le commissaire avait arrêté Mme -Bédu, est-ce que Bédu, lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du -commissaire? - -BÉDU. - -Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre mon vif -mécontentement. - -Mme BÉDU. - -Moi, je dis qu’une honnête femme commence par ne pas se mettre dans le -cas qu’on la prenne pour une grue. - - A ce moment on entend des cris épouvantables poussés par les enfants - qui étaient descendus jouer en bas du kiosque et ont disparu. - -Mme RAMAGE. - -Oh! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore? Vovonne? Doudou? - -Mme BÉDU, à Amélie. - -Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu d’écouter ce que tu -n’as pas à apprendre. - -RAMAGE. - -Laissez donc, chère madame, je vais voir. - - Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents tenant les - enfants. - -BÉDU, à Mme Bédu. - -Ah! des agents: tu vois que c’est sérieux. - -LAMBERT, aux enfants. - -Allons, allons, criez pas comme ça: ces enfants s’attendaient pas à nous -trouver là-dessous, et, dans le noir, ils ont pris peur. - -RAMAGE. - -C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez peur à quelqu’un. - -LAMBERT. - -Oui, mais nous ne sommes pas méchants. (Jouant avec les mioches.) -Allons, tu veux mon képi? tiens... - -GUIBAL. - -Faut pas toucher au grand sabre: ça ne coupe pas, mais c’est égal... - -LAMBERT. - -Là, vous voyez, messieurs et dames, nous sommes tout à fait bons amis -maintenant. A dada? vous voulez jouer à dada? - - Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour du - kiosque. - -LAMBERT. - -Hop! hop! - -GUIBAL. - -Hop! hop! - -Mme RAMAGE. - -Oh! du moment que ces messieurs ont des uniformes! Vovonne et Doudou -passeraient leur vie sur les genoux de leur oncle le capitaine -télégraphiste, et le capitaine leur passerait tout. - -BÉDU. - -C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires... - -RAMAGE. - -C’est que les militaires sont de grands enfants. - -Mme BÉDU. - -Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires! - -LAMBERT. - -Hop! hop! - -GUIBAL. - -Hop! hop! - -RAMAGE. - -Les agents sont de braves gens! - - -SCÈNE IX - -LES MÊMES, GÉRÔME, CALFA - -CALFA, survenant avec Gérôme. - -Eh bien! Lambert, Guibal! voyons, ce n’est pas pour cela que je vous ai -mis de service. Comment arriver à un résultat sérieux avec un pareil -personnel!... Où sont les brigades centrales, mon Dieu! - -RAMAGE. - -Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment de distraction. - -CALFA. - -Permettez: aujourd’hui, les circonstances sont particulièrement graves: -il y a temps pour tout. - -RAMAGE. - -Oui, oui, nous savons!... - -TOUS, avec mystère. - -Nous savons!... - - Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant que Calfa a - emmené Gérôme à l’écart. - -CALFA. - -Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, Gérôme, il n’y a personne. - -GÉRÔME. - -Qu’est-ce que vous voulez? d’un temps pareil... - -CALFA. - -C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y avoir musique? - -GÉRÔME. - -Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, à la première -goutte d’eau, les musiciens filaient. Mais, maintenant que nous avons un -kiosque couvert, la musique joue quelque temps qu’il fasse... - -CALFA. - -Mais le public? - -GÉRÔME. - -Ah! dame, on ne peut pas construire un kiosque aussi pour le public. -Alors, maintenant, c’est lui qui s’en va. - -CALFA, montrant les Bédu et les Ramage. - -Diable! et si ceux-là s’en vont aussi... - -GÉRÔME. - -C’est que, justement, je crains bien que tout à l’heure les musiciens -qui vont prendre leurs places ne les forcent à partir... - -CALFA. - -Mais ce serait un désastre: vous m’annoncez que le préfet doit me gifler -ici, j’accours; on n’a pas deux aubaines comme cela dans sa carrière: -mais à condition que ça se voie: s’il n’y a personne pour le voir, cet -acte perd toute signification; et il n’y a plus de raisons pour qu’on me -déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en public; s’il n’y a pas -de public, on se flanque des coups de poing, et ces procédés répugnent à -des gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes s’en aillent. -Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs? Voulez-vous que je vous en -envoie chercher? Si si, je vais en envoyer chercher pour ces dames... -Lambert, Guibal, au lieu de ne rien faire, allez donc d’une course -prendre des parapluies pour Mme Bédu et Mme Ramage. Au trot! - -GÉRÔME. - -Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou trois à offrir, si par -hasard il venait encore du monde? - -CALFA. - -Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais marcher un peu: cette -attente me surexcite... - -GÉRÔME. - -On ne vous a jamais giflé? - -CALFA. - -Des femmes, quelquefois; mon père, quand j’étais gamin, et aussi à -l’école des frères... Mais un préfet, jamais! - -GÉRÔME. - -Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. C’est égal, ne vous -énervez pas trop. - - -SCÈNE X - -LES MÊMES, moins GÉRÔME et CALFA - -Mme BÉDU. - -Vous voyez bien que ce commissaire est très bien élevé, quand il sent -qu’il a affaire à des femmes comme il faut... - -RAMAGE. - -Sans vous offenser, je crois que ses amabilités s’adressent plutôt à -nous, n’est-ce pas, Bédu? - -Mme BÉDU. - -Oh! certainement, M. Bédu n’admettra jamais qu’on puisse être aimable -avec sa femme. - -RAMAGE. - -Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, Calfa voudrait que -si, après la gifle, il y a un duel, c’est à lui que nous servions de -témoins. - -Mme RAMAGE. - -Paul, je te défends de te battre en duel! - -RAMAGE. - -Mais il ne s’agit pas de cela... - -BÉDU. - -Les témoins ne sont jamais que du déjeuner... - -Mme RAMAGE. - -Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire que racontait -toujours ce pauvre oncle Gustave... - -RAMAGE. - -Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, et il était -question de sous-officiers de hussards. - -BÉDU. - -Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse affaire entre Rochefort -et Galibert, le marchand de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il -y a quatre ans. - -RAMAGE. - -Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété Brunet. La balle de -Rochefort cassa une cloche à melons: je me rappelle qu’il y a deux ans, -Brunet la montrait encore. - -BÉDU. - -Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on n’était pas bien sûr que ce -fût la même. - -RAMAGE. - -Bah! c’était toujours une cloche! - -Mme BÉDU. - -Je trouve le duel une invention stupide et barbare. - -BÉDU. - -Stupide, mais parfois nécessaire. - -RAMAGE. - -Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas; mais au pistolet, à trente -pas... - -Mme RAMAGE. - -Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te défends, Paul, tu entends, -je te défends de te mêler de cette affaire-là!... - -RAMAGE. - -Mais il n’y aura sans doute pas de duel; je me demande même s’il y aura -une gifle... - -Mme BÉDU, après un temps. - -Il y aura une gifle. - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là pour la voir donner; -partons! - -RAMAGE. - -C’est ridicule! - -Mme RAMAGE. - -Partons! je te connais, je ne serais pas tranquille. - -RAMAGE. - -Attendons au moins les parapluies. - - Les agents en apportent deux. - -Mme RAMAGE. - -Les voilà. (A Mme Bédu.) Vous ne venez pas, chère amie? - -Mme BÉDU. - -Non, prenez les devants; nous attendrons les parapluies de Gérôme: -autrement, nous n’aurions chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le -bon moyen pour être deux à se mouiller... - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera passé. Voulez-vous nous -confier Mlle Amélie? - -Mme BÉDU. - -J’allais vous en prier. - -RAMAGE, bas à Bédu. - -Je vais revenir. - -Mme RAMAGE, aux enfants qui se cramponnent aux agents. - -Vovonne... Doudou... voyons, ces messieurs ne peuvent pas vous porter -sur leur dos jusqu’à la maison. - -Mlle BÉDU. - -Dites, monsieur Ramage, les substituts? la loi leur défend, je crois, de -se battre en duel? - - Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque. - - -SCÈNE XI - -Mme BÉDU, BÉDU - -Mme BÉDU. - -Bédu, j’ai à te parler. - -BÉDU. - -A moi? - -Mme BÉDU. - -Oui. Il m’est venu une idée. - -BÉDU. - -A toi? - -Mme BÉDU. - -Oui. Veux-tu être décoré? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir. - -Mme BÉDU. - -Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas pour mon plaisir, va: -les rubans, on sait ce qu’en vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta -fille. - -BÉDU. - -Chère Amélie! - -Mme BÉDU. - -«M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a l’honneur de vous faire -part...» Ça vaut trente mille francs de dot, tu sais... - -BÉDU. - -Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça lui ferait toujours une -quarantaine de mille francs... Mais ce n’est pas une raison pour qu’on -me décore... - -Mme BÉDU. - -La raison? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu? - -BÉDU. - -Madame Bédu? - -Mme BÉDU. - -C’est toi qui vas gifler le commissaire. - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un simple particulier ne gifle -pas un commissaire de police; on le gifle moralement, tout au plus; -autrement on se ferait fourrer en correctionnelle! - -Mme BÉDU. - -Tu ne comprends donc rien! Tu ne comprends pas que voilà pour toi une -occasion unique de te mettre en relief, une occasion comme tu n’en as -jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais plus dans toute ta -carrière. Le préfet arrive: «Où est ce commissaire, que je le -gifle?--Mais, monsieur le préfet, il est déjà giflé!--Giflé! et par -qui?--Par le mari de Mme Bédu, par M. Bédu, le sous-inspecteur.» Te -voilà du coup le vengeur de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le -champion de la préfète... - -BÉDU. - -J’entends bien; mais si le préfet trouve que ça ne vaut pas plus que les -palmes académiques? - - -SCÈNE XII - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Je viens de chercher des parapluies... - -Mme BÉDU. - -Donnez, merci! Maintenant, allez chercher le commissaire... - -BÉDU. - -Mais permets, ma bonne amie... - -Mme BÉDU. - -Allez chercher le commissaire, et dites-lui que c’est M. Bédu qui veut -le gifler... - -BÉDU. - -Mais, ma parole, tu vas, tu vas... - -GÉRÔME. - -Votre mari va faire cela, madame Bédu? M. Bédu entre dans la lice? Il va -gifler le commissaire? Ah! bravo! bravo! enfin! bravo! quand je songe -que, sans votre initiative généreuse, une femme avait pu être arrêtée, -violentée, que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, et -qu’il fallait attendre la venue d’un étranger pour châtier l’auteur de -cette abominable et criminelle méprise! Quelle opinion le nouveau préfet -aurait-il eue de notre ville? Mais vous êtes là, cher monsieur Bédu, -vous êtes là pour soutenir notre vieux renom chevaleresque: au nom des -vieux habitants de la ville, permettez-moi de vous remercier. Bravo! -bravo! Et puis le préfet vous revaudra cela. - -Mme BÉDU. - -Tu l’entends, Bédu, tu l’entends? A la bonne heure, vous, vous m’avez -comprise tout de suite. Vous êtes intelligent. - -GÉRÔME. - -J’ai le sentiment de certaines choses... Je vais chercher le -commissaire. - -BÉDU. - -Il préférera peut-être que ce soit le préfet. Moi aussi, d’ailleurs. - -GÉRÔME. - -Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours une gifle, au point -de vue du retentissement, et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important -pour lui est d’être giflé! - -Mme BÉDU. - -Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie. - -GÉRÔME. - -Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui arrivent et qui vont vous -chasser du kiosque. - -Mme BÉDU. - -Vous allez être mouillé... - -GÉRÔME. - -La chose en vaut la peine. Encore bravo et merci! - - Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments, - arrivent en courant, à la débandade. M. et Mme Bédu sont forcés de - descendre en bas du kiosque. - - -SCÈNE XIII - -LES MÊMES moins GÉRÔME, LES MUSICIENS - -Mme BÉDU. - -Tu vois, tu vois l’impression produite!... - -BÉDU. - -Parbleu, lui, pour ce qu’il risque! et puis, un jour de pluie, il tient -à avoir sa petite distraction. - -Mme BÉDU. - -Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute décisive, qui peut -changer toute ta carrière, d’être comme cela, serrés tous deux à la -musique, cela ne te rappelle rien? - -BÉDU. - -Rien; et puis nous n’avons pas besoin de nous serrer. - -Mme BÉDU. - -Ah! Eugène! Où est le temps où tu étais surnuméraire, et où nous étions -fiancés: à la musique, le dimanche, tu passais parmi les beaux jeunes -gens de la ville, et moi, assise avec petite mère, toute émue et toute -rougissante, je te regardais passer. - -BÉDU. - -Oui, mais il ne pleuvait pas. - -Mme BÉDU. - -Et puis, à Aubusson, nous avions la musique militaire, et dans ce -temps-là, c’était avant l’année terrible, il y avait des sapeurs pour -garder le kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande barbe. Te -rappelles-tu les sapeurs? - -BÉDU. - -Oui, tu me rappelles bien les sapeurs! - -Mme BÉDU. - -Eh bien! cela devrait te donner un peu de cœur, morbleu! - -BÉDU. - -C’est que je n’ai jamais giflé personne... - -Mme BÉDU. - -Ne suis-je pas là pour te stimuler? tu me regarderas... - - -SCÈNE XIV - -LES PRÉCÉDENTS, JEUNHOMME - -JEUNHOMME. - -Le commissaire n’est pas là? - -Mme BÉDU. - -Hein? Ah! j’ai eu une émotion. J’ai cru que c’était le préfet!--Nous -l’attendons. - -JEUNHOMME. - -Alors quoi? cette permanence, c’est de la frime? C’est pour se créer un -alibi, si on ne le trouve pas au commissariat. Quelle anarchie! Il est -temps que le préfet arrive! - -BÉDU. - -A qui le dites-vous! - -JEUNHOMME. - -Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais me plaindre d’un de ses -agents qui, pour faire du zèle, vient de me dresser une contravention et -de me confisquer mes journaux, parce que je criais ce qu’il y avait -dedans. Il paraît que c’est défendu. Moi, je ne savais pas, n’est-ce -pas: c’est pas mon métier, puisque je faisais un remplacement. Mais si -c’est défendu de crier, c’est pas défendu de chanter: ça m’abîme la -gorge, Calfa va être furieux. Et je chante (psalmodiant): Le changement -de ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re... - - En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque. - -LAMBERT. - -C’est vous, Jeunhomme? Voyons, vous n’êtes pas gentil... et avec le -mauvais temps! Que dirait le commissaire?... - -JEUNHOMME. - -Je m’en fiche; j’aurai une reprise de ma laryngite, ça vous apprendra: -voyez le nouveau ministè-è-re... - -BÉDU. - -Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là? - -JEUNHOMME. - -Pour qui me prenez-vous? Tenez, j’ai gardé un exemplaire... Présidence -du Conseil et Intérieur: Sampiero... - -Mme BÉDU. - -Pierrot? - -JEUNHOMME. - -R, o, ro! (Il lui donne le journal.) C’est un Corse, un cousin de Calfa. - -LAMBERT. - -Croyez-vous? - -JEUNHOMME. - -Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse; surtout quand l’un des -deux devient ministre! - -GUIBAL. - -Alors le patron va avoir de l’avancement? On va le nommer à Paris. - -JEUNHOMME. - -Il a fait tout ce qu’il faut pour ça. - -Mme BÉDU, agitant le journal. - -Bédu? - -BÉDU. - -Quoi? - -Mme BÉDU. - -Là! - -BÉDU. - -Quoi? - -Mme BÉDU. - -En dernière heure: le précédent mouvement administratif... - -BÉDU, lisant. - -«Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à -l’_Officiel_, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui -compte y apporter d’importants changements.» - -Mme BÉDU. - -C’est bien cela! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais, -n’est pas notre préfet... Alors cette préfète n’est même pas notre -préfète... Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une -demi-heure sous la pluie... - -BÉDU. - -Mais... - -Mme BÉDU. - -D’ailleurs, je m’en doutais... il n’y avait qu’à voir cette -pseudo-préfète... Mais il suffit qu’une femme ait des allures -d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces -créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme -avec. Quand je songe... oh! oui, pierrot!... saltimbanque!... -imbécile!... - - Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte - étudie depuis un moment. - -LAMBERT. - -Je crois que ces instruments ont énervé cette dame... - -JEUNHOMME. - -Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du -gouvernement!... maintenant qu’ils ont un kiosque couvert!... - -GUIBAL. - -Je vous conseillerais de rentrer... - - Tous rentrent sous le kiosque. - - -SCÈNE XV - -LANVORNAY, seul - -Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour -notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire -imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de -compromettre notre bonheur... Idée gracieuse, mais absurde. Avec les -complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et -puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là -perdent beaucoup de leur importance. - - -SCÈNE XVI - -LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA - -CALFA, arrivant avec Gérôme. - -Comment? personne? Ah! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici? Nous avions tout -organisé pour la venue de la préfète: nous apprenons qu’elle s’en va. -Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires: -le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu: et en définitive, rien, rien!... -Tiens! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer! - -LANVORNAY esquisse un geste et regardant sa montre: - -Non, décidément, je n’aurais pas le temps... - -CALFA. - -En somme, c’est vous qui êtes cause de tout: si vous ne vous étiez pas -marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de -mal pour arriver à quoi?... à être ridicule! Mais j’en ai assez; et -qu’est-ce que vous veniez encore faire ici? Vous veniez me voir gifler! -J’en ai assez! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi -par-dessus le marché! Je suis Corse, à la fin!... - - Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la - petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de - commencer l’introduction du _Pas des Patineurs_), Lanvornay gifle - Calfa. - -GÉRÔME. - -C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu. - -JEUNHOMME. - -Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à -côté de soi!... - - -SCÈNE XVII - - Pantomime. Pendant que la musique joue le _Pas des Patineurs_, les - Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et - Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa - gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de - l’avancement.--Vive Sampiero! crient les agents. - -CANETTE, arrêtant brusquement les musiciens. - -Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se -chamaillent autour de vous! - - Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le - commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le - petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours. - - -SCÈNE XVIII - -GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, LES MUSICIENS, LES BÉDU, LES RAMAGE, -JEUNHOMME, LES AGENTS GILOTTE, LE COMMANDANT, LE PRÉSIDENT, CONSERVATEUR -DES HYPOTHÈQUES, LE PETIT PATISSIER - -LE COMMANDANT. - -Eh bien! et cette gifle? - -GILOTTE. - -On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle? - -RAMAGE. - -Eh bien! est-ce qu’il y a eu une gifle? - -LANVORNAY. - -Oui!... Oui!... - -BÉDU. - -C’est-à-dire non! - -JEUNHOMME. - -C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens... - -RAMAGE. - -Qu’est-ce que j’apprends? M. Calfa nous quitte? - -CALFA. - -Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au -ministère, un mot à mon cousin Sampiero... - -LE COMMANDANT. - -A notre cousin Sampiero... moi aussi, je suis Corse! - -LAMBERT. - -Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris? - -GUIBAL. - -Oui, Paris! - -TOUS. - -Ah! Paris! - -GILOTTE. - -A Paris, il y a des demi-mondaines... - -LE COMMANDANT. - -A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures -du matin! - -RAMAGE. - -Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris! - -Mme BÉDU. - -Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris! - -BÉDU. - -A Paris, on se rencontre moins! - -LE PETIT PATISSIER. - -A Paris, il y a des rassemblements! - -JEUNHOMME. - -A Paris, il y a des asiles de nuit! - -LAMBERT. - -A Paris, il y a les rafles! - -CALFA. - -Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe -jamais rien! - - -RIDEAU - - - - -Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur avisé, de la -répétition générale et de la première représentation, crut s’apercevoir -que le troisième acte allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait, -et risquait de laisser le spectateur sous une impression toujours -fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger un avertissement -aussi précieux que sage, et s’empressa de faire intervenir, dès la fin -du deuxième acte, un nouveau dénouement. Il semble bien que les -suffrages de la presse lui aient donné raison:--voir notamment le -_Moniteur des Halles_, l’_Écho de Paris_, le _Petit Écho de la Mode_, la -_République d’Aurillac_ et le _Journal des Débats_. Toutefois s’est-il -promis que sa prochaine pièce aurait au moins quatre actes, pour qu’en -semblable occurrence le spectacle pût supporter plus allégrement encore -qu’on supprimât l’un d’eux. - - - - -AUTRE DÉNOUEMENT - -SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE AU SECOND ACTE - -ACTE DEUXIÈME - - -SCÈNE DERNIÈRE - -GÉRÔME. - -Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe! - -CALFA. - -Ne le troublez pas: la noce continue. Seulement je me vois forcé de -garder Madame, bien entendu, et Jeunhomme à ma disposition. - -JEUNHOMME. - -Mais c’est la préfète! - -AMÉLIE. - -Vous arrêtez la préfète! - -TOUS. - -La préfète? - -AMÉLIE. - -La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir: et je viens de lui -apprendre à jouer au trou! - -Mme BÉDU. - -Bédu, Bédu! notre fille est l’amie de la préfète! Mais présente-nous -donc, petite dinde! La mère, Madame la Préfète, je suis la mère! Et M. -Bédu, mon mari, vingt-cinq ans de service!... - -LA PRÉFÈTE, à part. - -Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas durer, ça recommence! -(Présentations.) - -CALFA. - -La préfète, c’était la préfète! Pour une fois où j’aurais eu quelque -chose d’intéressant à apprendre au préfet! - -AMÉLIE, à M. Ramage. - -Alors une préfète peut être prise pour une grue? - -M. RAMAGE. - -Ce serait le salut de l’administration! - -CALFA, à Jeunhomme. - -Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas pu me prévenir? Mais, -parbleu, j’aurais dû me méfier: anarchiste, autant dire que vous êtes -agent de la sûreté; vous briguez ma place! - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous troublez pas; je vous dois un -peu d’imprévu, c’est si rare dans la vie d’une préfète: je parlerai de -vous au préfet. - -CALFA. - -Je voudrais tant être nommé à Paris... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment donc! à la façon dont vous arrêtez les femmes, votre vraie place -est à Paris. - -TOUS. - -Ah! Paris! - -CALFA. - -Oui, Paris! Car, en province, vous voyez qu’on a beau faire: il ne se -passe jamais rien. - - -RIDEAU - - - - -APPENDICE - -CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR - - -Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous de bonne -politique, nous vous ferons de bonne administration!), et c’est -seulement en se familiarisant avec l’un qu’on peut prétendre à bien -connaître l’autre. Les documents suivants, extraits du dossier de M. -Martin-Martin, ancien député, et que nous publions ici sous le titre -significatif d’_Appendice_, apparaîtront donc comme le complément -indispensable d’une étude sur cet habitat des Fonctionnaires qu’est le -Pays de l’Instar. - - - - -APPENDICE - -CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR - - -_Monsieur le directeur-rédacteur en chef «du Bulletin-Panthéon des -grands hommes de la Troisième République», 83, rue des Aubépines, -Bois-Colombes (Seine)._ - -MONSIEUR LE DIRECTEUR, - -Je m’empresse de vous adresser les renseignements que vous avez bien -voulu me demander et qui vous sont nécessaires pour établir dans votre -journal la notice me concernant. - -MARTIN dit MARTIN-MARTIN (_Félix, Alban_), né le 6 juin 1850, à -Saint-Hermentaire (Plateau-Central). - -Après avoir fait de fortes études au collège de La Marche, une maladie -de croissance m’empêcha de poursuivre l’obtention de mes grades -universitaires. Je rentrai dans mon domaine familial des Petits-Cailloux -(commune de Saint-Hermentaire), où la mort prématurée de mon pauvre père -devait me laisser, tout jeune encore, à la tête d’une importante -exploitation viticole. Insister sur ce point que, pendant l’Année -terrible, bien qu’exempté du service militaire et à peine majeur, je -n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts pour venir accomplir mon -devoir et ai figuré jusqu’à l’armistice comme adjoint au -secrétaire-trésorier des francs-tireurs du Plateau-Central. - -Je passe bien entendu sur les événements d’ordre purement intime qui ont -suivi, tels que mon mariage avec Mlle Martin-Bedu; peut-être cependant -pourra-t-il être intéressant pour vos lecteurs d’apprendre que M. -Martin-Bedu, mon beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires du -Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de ses collègues plus âgés, -l’un dans le département de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui -disputent le décanat pour la France entière. - -Très absorbé par les soins de mon exploitation, je ne songeais nullement -à la vie publique, lorsqu’en 1886, le Conseil municipal de -Saint-Hermentaire ayant été dissous, les républicains m’offrirent de se -grouper autour de moi pour démolir la réaction à qui nos divisions -avaient jusqu’alors malheureusement laissé le champ libre. Bien que je -ne m’occupasse point de politique, mes convictions et celles de ma -famille étaient suffisamment connues; d’autre part, ma situation dans le -pays me donnait une certaine influence; bref, je ne crus pas pouvoir me -dérober à l’œuvre de discipline républicaine pour laquelle on faisait si -spontanément appel à mon dévouement. Élu maire à une écrasante majorité, -dès l’année suivante les républicains du canton me confiaient leur -drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire triompher, lors du -renouvellement au conseil d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose -le dire, ne fut pas sans gloire: ceci se passait en 1887. - -Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La -Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre -les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant -au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette -époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à -l’affirmation de mes convictions. - -La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la -suivante: une population foncièrement républicaine, et même républicaine -avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite, -votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron -Lambusquet. - -Ma tactique a été bien simple,--réveiller les énergies, prêcher l’union, -et surtout répéter ce que je répète encore:--_Les personnalités comme_ -_la mienne ne sont rien_, elles s’effacent devant les principes; votez -pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes!--Et -c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893, -et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui -obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les -électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt -mourir. - -Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de -juin dernier:--malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la -part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent, -soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines -personnalités républicaines,--malgré l’intervention, à la dernière -heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement -payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques -voix et parvenir ainsi au ballottage,--le collège électoral réuni à la -fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à -M. Caille, et 62 à M. Tripette. - -Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et -faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun; mais -j’ai quelque expérience: j’ai l’honneur de représenter une région qui -est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont -familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau -venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de -remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont -prononcés et m’ont élu:--_Relèvement de l’agriculture et protection du -petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une -répartition plus équitable de l’impôt._--Il me semble en effet, et j’ai -toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et -simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les -utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre -de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le -moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes -actes. - -Vous me demandez si j’ai fait quelques publications; comme je vous -l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon -exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout -à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en -feuilletant la collection du _Petit Tambour du Plateau-Central_, on -retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes, -et notamment une série de «lettres du village», signées Jacques -Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je -discutais des problèmes économiques et sociaux: voir en particulier les -lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de -cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur -_Kléber et Marceau_, discours prononcé par moi à l’inauguration du -nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits -furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue. - -Quant aux distinctions honorifiques, _dire simplement que je n’en ai -jamais sollicité_. - -La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur, -je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe -habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La -Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie -ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres -dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit, -portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de -député. - -Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour -frais réclamés de gravure, correspondance et publicité. - -Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très -distingués. - -MARTIN-MARTIN, - -Député du Plateau-Central. - -_P. S._--Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son -collègue plus âgé de l’Ardèche; vous pourrez donc imprimer que mon -beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M. -Canal, de la Drôme. - - * * * * * - -_Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88, -boulevard Pereire, Paris._ - -MA CHÈRE GERMAINE, - -Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre -arrivée à Paris; mais nous-mêmes l’ignorons encore; vous comprenez, cela -dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que, -dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet. - -Alors, vous voyez notre situation; nous campons dans une maison à peu -près démeublée, avec nos malles à moitié faites: ajoutez à cela une -foule de petits ennuis, la saison qui avance: ma mère, qui comptait me -commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre -couturière, Mme Prunet; je n’ai rien à me mettre; nous vivons en -recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter -un appartement, et «à moins d’événements graves», comme dit père, je -crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais, -mon Dieu! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de -n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique!... - -Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai -d’habiter Paris et de vous revoir: ah! oui, cela surtout, ma chère -Germaine; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu -avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien -me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite -provinciale; vous êtes si intelligente et si répandue!... - -Comme vous devez vous amuser en ce moment! Je vois par les journaux que -tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on -donne sont d’un passionnant! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup, -je crois, et qui m’attire plus que tout autre; d’ailleurs mère m’a bien -promis de m’y conduire dès notre arrivée; c’est le Combat Naval; d’après -les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous -savez, qui justement vient de sortir du _Borda_, cela doit être -passionnant; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous -voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez -déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai? - -Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point; -que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants! Les -avez-vous vus, chère Germaine? Père s’y intéresse vivement. Nous allons -arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas? L’Exposition -si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un -énorme mouvement: ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma -chère, convenez-en... - -Mais il faut encore que je vous remercie de votre lettre, ma chère -Germaine; elle m’a si vivement intéressée! Ma mère l’a lue et a trouvé -votre style charmant. Le bal dont vous me parliez m’a d’autant plus -intéressée que je connais un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot. -Sa sœur suivait en même temps que moi les cours de Mmes Cambrone, et, -naturellement, elle m’entretenait souvent de son frère qui, à cette -époque, venait d’échouer à Polytechnique. N’est-ce pas un petit jeune -homme blond, à monocle? Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain; -mais pas très excellent valseur, à ce que j’ai entendu dire à ces -demoiselles Rodrigues; encore un de ces jeunes gens sans doute qui -trouvent plus _chic_ de rester pendant la moitié du bal plantés près des -portes comme des _espaliers_ (c’est une expression de Mme Rodrigues). - -Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme vous savez, une passionnée -de la danse; aussi ai-je le cœur battant quand je songe que la situation -de père nous ouvrira les portes des soirées de l’Élysée, de l’Hôtel de -Ville, des Grands Ministères!... Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu -de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, je ne regretterai -pas quelquefois nos modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes -intimes,--mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a bien son charme?--chez -les Rodrigues, chez les Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi -étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, ma chère, que -j’ai déjà promis huit lettres pour ma première semaine à Paris, mes -amies m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, et dame, -aurai-je le temps d’en écrire seulement la moitié? En tout cas, -j’écrirai toujours à Mlle Benoît, que vous connaissez, n’est-ce pas, ma -chère? et celle-ci se chargera de communiquer mes impressions aux -autres. Son père a été fort courtois avec le mien, il y a quelque temps, -au cours de la période électorale, et je n’aurai garde de l’oublier en -aucune circonstance. - -Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que je vous en raconte bien long; -j’oublie que vous êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts, -surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, je vous prie, à -Mme Tirebois, nos meilleures amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir -comme il en avait manifesté l’intention? Peut-être; mais il est si -occupé à présent!... De toute façon, ne lui en veuillez pas; vous savez -en quelle haute estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous aimons -tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, ma chère; je vous embrasse en -vous disant joyeusement _à bientôt_. - -YVONNE. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, hôtel du Régent et -des Trois-Coquelin, rue de Valois, Paris._ - -MON CHER ALBAN, - -Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas reçu de nouvelles de toi -depuis le télégramme nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense -bien que tu dois être excessivement surmené; mais enfin une carte-lettre -est bien vite griffonnée; songe combien nous devons être anxieuses, -avides d’être un peu renseignées, impatientes de te rejoindre, Vovonne -et moi. Cette enfant ne vit plus, tant il lui tarde de partir; à chaque -moment ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles je ne peux même -pas répondre étant donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu -cherches notre appartement. Fais pour le mieux, mon ami, mais n’oublie -pas que nous avons grande hâte d’être enfin près de toi et installées. - -Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, n’est-ce pas, songe -combien il nous serait désagréable d’être forcés de déménager d’ici un -an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de n’avoir pu t’accompagner, car, -tu le reconnais toi-même, il y a des choses que nous voyons mieux que -les hommes, nous autres femmes; je le répète, sois bien prudent, -rappelle-toi mes recommandations, notamment pour la cuisine, pour les -placards, tout cela est de la première utilité. Évidemment nous ne -pouvons avoir là-bas toutes les commodités que nous avions ici, la -province est la province, tandis que Paris est Paris. Mais, et sans y -mettre pour cela des mille et des cents, il doit y avoir, à Paris comme -ailleurs, des gens qui ont souci de leur santé et de celle de leurs -enfants, qui aiment leurs aises et leur confortable; ces gens-là logent -quelque part et, en cherchant bien, il me semble qu’on peut trouver. - -D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il nous faut, nos exigences -de famille, celles de ta situation; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas -dans mes goûts, si les personnes que nous avions l’habitude de recevoir -convenablement et largement ici viennent à Paris nous rendre visite, il -ne faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés dans un grenier ou -dans une écurie; au reste, je n’insiste pas et tu es assez intelligent -pour me comprendre là-dessus. - -N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne doit être encore assez -grande, songe que son lit est de milieu, et que sa commode empire est -fort large. Il faut que, ces meubles placés, notre fille ait de quoi -remuer librement, et aussi avec l’armoire à glace, qui demande à être -mise en lumière, en bonne place. La salle de bains aussi, je le désire, -et la considère comme essentielle. Enfin, mon ami, prends note de toutes -mes petites recommandations. Si nous pouvions avoir un balcon, notre -volière y serait fort à l’aise, conviens-en, et tu sais quel crève-cœur -pour notre Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers canaris. - -Maintenant, autre chose, la plus importante de toutes, à mon avis: -l’honnêteté et la tranquillité de la maison que nous devons habiter; non -seulement pour toi, mon ami, mais pour notre fille qui est grande. Je -suis sûre que sur ce point nous sommes déjà d’accord. Je sais fort bien -qu’à Paris on vit vingt ans sur le même palier sans se connaître, mais -que d’inconvénients pour nous si nos voisins étaient turbulents, -tapageurs, mal élevés! Je n’insiste pas, cher Alban, mais prends bien -toutes tes précautions avant d’arrêter définitivement un appartement qui -conviendrait peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur ce point, -serait défectueux. - -Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux ou trois fois nous tenir -compagnie l’après-dîner, et nous raconter les petits potins de La -Marche. Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en sommes plus aux -agitations d’il y a deux mois, et à ce que ce brave Carbonel appelait -«la zone dangereuse»! D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré de la -campagne, et Olympe a su au marché qu’ils comptaient rester là-bas -encore jusqu’à la fin du mois. Seule la _Localité_ continue ses petites -notes stupides, tu sais, la fameuse série: _Est-il vrai?_... Mais -personne n’y fait plus attention, et tu as joliment bien fait de -recommander au _Petit Tambour_ de ne plus répondre. - -Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose qui va bien t’étonner: on -assure au Cercle que l’auteur ou tout au moins l’inspirateur, de ces -insanités, ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, Toupin, l’avoué, -avec qui tu t’es montré si délicat, au moment de ces vilains bruits qui -coururent sur son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller voir la -femme, quand tout le monde menaçait de leur tourner le dos; -rappelle-toi, au fait, que mon père t’avait prévenu, car, tout vieux -qu’il est, il a encore l’intuition de bien des choses. Toupin! Vrai, je -ne suis pas méchante, et tu sais qu’à mon avis il faut laisser de côté -bien des mesquineries; mais, tout de même, si bon qu’on soit, il y a de -ces lâchetés qui finissent par vous outrer, et il ne faut pas non plus -être les dindons de la farce et se laisser éternellement manger la laine -sur le dos! - -Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est revenu sur un certain -sous-inspecteur de l’enregistrement; car, il ne faut pas t’illusionner, -malgré le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, en dessous, -faisaient campagne contre toi... Mais nous reparlerons de tout cela -entre nous à Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes impressions -à ce sujet. - -Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui nous a apporté les -meilleures nouvelles des Petits-Cailloux et de M. Gildard; il vient -toujours pour son poste de facteur; il paraît qu’il y aurait une -combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, un facteur qui est sur le -point de mourir, Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre désolée des -demoiselles Vernuche: la recette-buraliste d’Auvilars leur échappe -encore, et les pauvres vieilles recommencent à geindre que depuis huit -ans on leur promet une meilleure recette, qu’en les nommant à la -Magistère, on leur avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour -leur _mettre le pied à l’étrier_, en quelque sorte, qu’elles patientent -donc seulement un peu, question de mois: et depuis huit ans, on les -laisse avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix francs. - -Mme Benoît et sa fille sont revenues mardi, et aussi les dames -Rodrigues; ce sont là vraiment d’aimables relations, que nous -regretterons, et qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît -viendront peut-être en mars à Paris; je n’ai pas pu faire différemment -que de les prier de descendre chez nous; j’ai bien agi, n’est-ce pas, -cher Alban? Je ne crois pas qu’elles acceptent, d’ailleurs, ayant -l’intention de venir s’installer pour un grand mois avec leur vieille -tante Séraphine; celle-ci perd presque complètement la vue et elle vient -se faire soigner à Paris. - -Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. Yvonne est dans les -malles depuis le matin; la chère petite m’a bien rendu service; tu sais -combien j’ai de peine pour me baisser, et sans elle je me demande -comment je serais venue à bout de toutes ces caisses. Enfin maintenant -nous commençons à respirer. Je vais donc tâcher d’aller samedi à la -Préfecture, comme tu me l’as tant recommandé; mais, entre nous, je fais -des vœux pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as beau dire, cette -petite Mme Jambey du Carnage, c’est un genre de femme qui ne me revient -pas; et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député...! Et, va, -cela n’échappe pas non plus à ta fille, qui est fine... - -Si tu as un instant, je voudrais bien que tu ailles voir pour des -tentures, dont tu auras besoin dans ton cabinet, et aussi un tapis de -table, car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu pourrais faire -un tour en te promenant jusqu’à la place Clichy, par exemple, parce que, -de là, tu pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je crois, un -peu le quartier (je te rappelle leur adresse, 88, boulevard Pereire). Tu -leur feras certainement grand plaisir en y allant; Yvonne a reçu une -petite lettre charmante de Germaine, qui sera pour elle, je crois, une -excellente et précieuse amie; les Tirebois connaissent beaucoup de -monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort agréable de fréquenter. -Donc, les tentures, le tapis de table, et les Tirebois. - -Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles. - -Vovonne et moi embrassons le député. - -ANTOINETTE. - -P.-S.--Tu pourrais voir aussi, pendant que tu y seras, pour une grande -lampe à pied (te rappelles-tu celle qui est à la Banque de France?), et -un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je pense aussi qu’il faudra un -filtre et un fourneau à gaz. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN, - -Il faut que je vous mette au courant de ce qui se passe. Vous savez -qu’un comité vient de se former ici sous prétexte d’organiser un banquet -en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, débuté autrefois au -lycée de La Marche comme maître répétiteur, et dont on fêterait les -trente-huit ans. - -Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous main, avec toute sa -clique; ils veulent tout simplement chercher à vous compromettre, et -embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli les adhésions des -Quesnay de Beaurepaire, Barrès, Jules Lemaître, Forain, Coppée, et -autres sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs pour faire du -boucan. - -Alors, leur jeu est clair à comprendre: forcer le préfet à intervenir, -le préfet qui vous a soutenu, et crier, après, par-dessus les toits, que -toutes vos protestations n’étaient que duperie, que vous avez bel et -bien été élu par les ennemis de l’armée, et que vous faites cause -commune avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout cela, bien -entendu, pour diminuer votre influence auprès des délégués sénatoriaux -du mois de janvier, et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, qui, -décidément, n’a pas assez de la veste que vous lui avez infligée pour la -Chambre, et veut se porter au Sénat. - -D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à leur traquenard, et si -vous acceptez leur invitation, ils auront des interrogations -catégoriques, ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, bref, -vous mettront au pied du mur, et, de toute façon, interpréteront votre -attitude, votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous placer en -mauvaise posture auprès des socialistes. Or, vous n’ignorez pas que vous -avez besoin de toutes les forces républicaines, que nous n’avons réussi -en août dernier que grâce au concours de ces 900 voix socialistes, qui, -un instant même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et qu’un mot -suffirait à nous faire perdre irrémédiablement. - -Donc, voyez, mon cher député; je vous crie casse-cou, comme c’est mon -devoir, et je ne vous dissimule pas que la situation me paraît des plus -délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos hautes qualités d’esprit et -de cœur, vous saurez vous tirer de ce mauvais pas; vous savez d’ailleurs -que nous sommes un certain nombre, parmi lesquels je suis orgueilleux de -me compter, qui vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui vous -pouvez faire état comme vous l’entendrez. - -Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont vous me permettrez de -vous entretenir aussi, j’ai mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui -s’y apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas qu’il a été un -des grands lauréats du lycée de La Marche, et que ses professeurs -voulaient même le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a pas voulu -entendre parler de professorat, et, après avoir passé par l’Institut -agronomique, pour ne faire qu’un an de service militaire, le voilà qui -vient de terminer sa licence en droit. Mon rêve serait, naturellement, -de le voir faire carrière dans l’Administration, et vous pensez bien, -mon cher député, que, le moment venu, nous vous demanderons un petit -coup d’épaule; mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis Marc -prétend qu’il aurait plus de chances en faisant d’abord son doctorat. Je -vois bien que ce qui le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester -à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. Enfin, j’y -consentirais volontiers, mais à la condition qu’il aurait une petite -occupation, quelque chose qui le retienne, tout en lui permettant de -poursuivre ses études et de ne pas négliger les soins de sa carrière. - -C’est alors que nous avons songé, ou plutôt qu’il a songé, à vous -demander si vous ne pensiez pas à faire choix d’un secrétaire: il est -certain en effet qu’avec la situation que vous allez prendre à la -Chambre, le travail des commissions, les lettres, les pétitions dont -vous devez déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un garçon zélé -et dévoué pourrait vous rendre d’utiles services. Sans vouloir faire -l’éloge de mon fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises: -vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est mon fils, mais c’est un -garçon qui représente bien, qui, naturellement, connaît à merveille le -département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit même dans certaines -petites revues, et, ce qui est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme -je vous le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas besoin de vous -dire combien il est, par avance, attaché à vos idées, à votre personne; -mes opinions et ma vie tout entière vous sont, je crois, de suffisants -garants d’un dévouement qu’il aura dans le sang. - -Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux vous influencer en rien; -mais permettez-moi de vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de -vous, vous rendrez un service de plus, et une fois de plus vous ferez un -gros plaisir, à un vieux républicain, fier de votre confiance et de -votre amitié. - -Nous présentons nos hommages à ces dames Martin-Martin, et pour vous, -cher Monsieur Martin-Martin, mes sentiments les plus inébranlables. - -GÉLABERT. - -Professeur d’agriculture. - - * * * * * - -_Au même._ - -MON CHER ALBAN, - -Ce départ précipité, après une si longue attente, me donne la migraine; -c’est donc parfait puisqu’il est convenu que je _dois_ être malade dès -mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne ne l’est pas, malade, gaie -comme pinson, et trouvant naturellement que tu es un grand capitaine, -puisqu’une de tes ruses de guerre consiste à nous faire partir enfin, et -dare dare. - -Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon -père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez -fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa -surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui, -d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite -pas nos projets. - -Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais -pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma -santé compromise par le brusque changement d’air; mais que, d’autre -part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon -qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une -manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de -Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments -patriotiques des Martin-Martin... Mais le voilà qui parle de son -estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte -qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui -dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il -n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter -pour te compromettre. - -Mais tu sais comme il est; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche, -tu connais la tirade:--Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile? Je -sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire; je -le sais mieux que lui; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi -tout seul! Et Quarante-huit; et Gambetta; et que tout vieux qu’il est, -il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon...--Car -c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité -augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher -avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation -politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise. - -Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui -recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te -faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi; tandis qu’en ne -lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je -suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel: «Je bois aux -républicains de Quarante-huit, et aux réformes!» et rien de plus. - -Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une -petite besogne. Heureusement, Vovonne est là; cette enfant est -étonnante, c’est un diplomate de première force:--Vous mettrez votre -belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche: j’ai envie de -rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche; -pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les -rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent: La -petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France? Nous avons -vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable! Et je serai -fière!...--Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là?... - -Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être -parfaitement raté; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François -Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien -plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont -souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais -uniquement pour voir de près le célèbre académicien: cette tournée, qui, -cet été, a joué _Severo Torelli_ au théâtre, lui a donné en effet à La -Marche un grand regain de vogue; Caille et les autres le sentent si bien -que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée, -et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un -caractère surtout littéraire: c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel -qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner -de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales. -Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de -calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville:--_Honneur à -Syveton! La ville de La Marche._ - -Et voilà les nouvelles; en attendant, je crois que le préfet est décidé -à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal; il a -des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné; naturellement cela -n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard -que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier -devant la poste; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre -faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos; je voudrais -seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je -ne m’occupe d’elle; et il est tout de même fâcheux de penser que la -femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service -comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les -traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain -nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous -par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas -prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas -fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de -jalousies stupides. - -A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec -la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de -notre arrivée. - -ANTOINETTE. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur la lutte héroïque -engagée contre l’autocratie anglaise par la République sud-africaine, au -moment aussi où certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser à -leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, nous sommes -heureux de publier dans nos colonnes l’article, vibrant de foi militaire -et de sincère patriotisme, que le sympathique leader du Plateau-Central, -notre distingué représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire -spécialement pour les lecteurs du _Petit Tambour_ sur le _Rôle de la -France dans le conflit transvaalien_. - -N. D. L. R.] - -... Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des vues diplomatiques -précises, et je connais assez mon excellent ami et collègue, M. -Delcassé, pour être assuré par avance que tout ce qui doit être fait -sera fait. Je voudrais simplement indiquer en quelques mots quel -enseignement paraît, dès l’abord, se dégager de cette guerre dont nous -voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, mais si près dans nos -cœurs, les préliminaires émouvants. - -Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement douloureuse de -ce conflit sanglant qui éclate au lendemain même du jour où notre -puissant ami et allié adressait à toutes les nations européennes son -éloquent appel au désarmement. - -Personne, pas plus mon éminent collègue et ami, M. Bourgeois, que moi ou -les autres, ne pouvions nous faire illusion,--illusion généreuse et bien -séduisante cependant,--sur les suites probables de la conférence de La -Haye. Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de moins brusques -lendemains, et qu’aux feux d’artifice joyeusement tirés par les -bourgeois de Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, le -canon des Anglais serait plus lent à répondre, écho sinistre, sous -Prétoria. - -Mais voici le point sur lequel il me paraît utile et intéressant -d’insister: cette paix que l’on cherchait à établir sur des bases -internationales, que tous se plaisaient à reconnaître désirable le plus -longtemps, sinon possible toujours, quelle est, sur l’échiquier -européen, la nation qui la première éprouve, on ne peut même pas dire le -besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de la rompre? - -Sans doute une nation où une armée trop lourde à entretenir, un esprit -militaire développé avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître -l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, ou, si je puis ainsi -m’exprimer, comme une soupape nécessaire? - -Mais non: c’est, au contraire, de toutes les nations, celle où -l’héroïsme n’est que vertu de second plan, celle où l’intérêt prime -tout, c’est une nation, non de soudards et de capitaines, mais de -banquiers et de marchands, qui se rue la première à la guerre, à la -guerre des cargaisons pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or pour -leurs banques! - -Quel démenti plus topique pour ceux qui, en critiquant l’organisation de -notre armée, ont prétendu faire le procès de son esprit? - -Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a deux choses, deux choses -bien distinctes; il y a notre organisation militaire qui peut, -assurément, présenter certaines défectuosités, comme toutes les -organisations: mais alors c’est tâche aux législateurs d’y remédier, et -je sais que pour ma part je m’y emploierai volontiers de toutes mes -forces; mon cher et distingué collègue Mirman n’ignore pas déjà combien -ma collaboration lui est acquise sur ce point. - -Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien compris, sans -exagérations dangereuses ni déviations malsaines, est irréprochable et -admirable, car il est l’esprit même de la France, de la Patrie. - -J’ai dit sans exagérations ni déviations,--et c’est ici que je -m’explique: - -Vous connaissez l’adage latin: _Si vis pacem para bellum_, si tu veux la -paix, prépare la guerre; oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe -tes armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. Mais, ce n’est -pas tout: surveille l’esprit de ces chefs et de ces soldats, fais en -sorte que rien ne vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces -sentiments élevés, qui sont leur plus précieux patrimoine: amour de la -gloire, certes, et de l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste, -car c’est cela aussi que signifie l’amour de la Patrie. - -Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras la paix, tu -l’assureras dans les limites du juste et du bien, tu ne t’embarqueras -pas dans une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de ta force et de -tes armes pour un profit honteux, dans l’attente d’un gain illicite, -contre le droit et la légalité. - -Si les Anglais avaient cet esprit militaire, comme je viens de -l’expliquer, comme je le comprends, comme il est et doit être en effet -l’esprit de notre belle et vaillante armée de France,--ils -n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil et révoltant de cette -guerre que si exactement l’expression vengeresse et incisive de Mme Adam -stigmatise: «la guerre Chamberlain, Rhodes et Cie»!... - -MARTIN-MARTIN, - -Député. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -LACHE AGRESSION - -Notre rédacteur en chef vient d’être victime d’un inqualifiable -attentat. Assis à la table du café Fougères avec quelques amis, M. -Antonin Canelle parcourait, en les commentant selon son habitude, les -diverses feuilles parisiennes que le courrier venait d’apporter. - -Soudain un forcené s’est approché de lui, et, brusquement, _par -derrière_, lui a asséné un violent coup de poing. - -Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement interposés, -l’agresseur a pu, par une fuite précipitée, éviter les justes -représailles auxquelles s’apprêtait notre ami. - -Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie du procédé le proclame assez -haut, et tous nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet de -plume aux gages des jésuites, du cacographe de la feuille -clérico-cafarde. - -Quelque habitude que nous en ayons pu prendre au cours de la dernière -période électorale, ces mœurs de cannibales nous produisent encore un -haut-le-cœur de surprise et de dégoût. - -Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement adressé au Parquet la -lettre suivante: - - «MONSIEUR LE PROCUREUR, - - «_Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche et les - endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, j’ai l’honneur - de vous faire connaître qu’à partir de ce jour je sortirai armé._ - - «_Veuillez, etc._» - -A bon entendeur, salut! - - * * * * * - -De la _Localité_: - -MAITRESSE CORRECTION - -Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les laquais de Martin-Martin -se croient tout permis. - -Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, M. Robinet, prenait -tranquillement son absinthe au café Fougères, quand son attention fut -tout à coup appelée sur un groupe d’individus au milieu desquels -pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, le vidangeur de la Préfecture, -Antonin Canelle. - -Le jugeant aisément pris de boisson selon son habitude, M. Robinet se -désintéressait des propos de ce triste pochard; mais des éclats de voix -le forcèrent à dresser l’oreille: Canelle, agitant les journaux, le -fixait d’un air goguenard et provocant, et commentait en termes odieux -l’admirable et retentissant article que M. Quesnay de Beaurepaire venait -de publier dans l’_Écho de Paris_: _le Testament d’un franc-tireur_. - -M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de réserve, ne put tolérer -plus longtemps un pareil langage, et s’approchant, seul, au milieu du -groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin Canelle, et lui -administra une magistrale paire de gifles. - ---Gardez tout!--a-t-il ajouté spirituellement; et il s’est retiré au -milieu des rires de toute l’assistance, visiblement amusée et ravie par -l’attitude couarde et la mine penaude du bel Antonin. - -Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique rédacteur en -chef attend encore les témoins du giflé Canelle. - - * * * * * - -De la _Localité_: - -_M. le Préfet Benoiton._ - -M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40. - -Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut -bien nous communiquer la curieuse information suivante: depuis onze mois -que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du -Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la _Localité_ a mission de -faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express -de 10 h. 40. - -Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient -à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence -de sa redingote et de son haut de forme dans les rues de La Marche ne -saurait manquer à notre bonheur. - -Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon -d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et, tout en comprenant -fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement -attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des -contribuables, paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement pour -qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport -gratuit. - -Il nous semblait que la place d’un administrateur, soucieux de ses -devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son -gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des -finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de -service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien -scrupuleux et éclairé de la légalité. - -Il paraît que nous nous trompons. Ce «tuteur des communes», comme la loi -l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses -pupilles, et se plaît à les surveiller de loin; M. le Préfet n’est là -que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux; la -comédie finie, bonsoir! Les maires peuvent venir du fond du département, -faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter -l’huis préfectoral:--M. le Préfet est parti à Paris par l’express de 10 -h. 40! - -Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences, -nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un -simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand -clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le -Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se -trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les -instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que -le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert. - -Les ministères passent, comme le vent d’automne, - - Emportant à la fois - Les préfets dans l’espace, - Et les feuilles des bois... - -En allant solliciter prestement son changement auprès de -Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité -de son caractère, sinon de son administration. - -Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas -mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au -contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a -fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où, -qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse -notre pauvre département! - -Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par -l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne! - -JUVÉNAL. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de -Latour-Maubourg, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va -être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note -tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien -Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore -ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos -amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les -circonstances actuelles. - -Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a -peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit -administratif. - -Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits -de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et -tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste -mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort, -assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa -science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet. - -Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans -son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se -compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir -tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à -dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter -qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement, -il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient -des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à -l’empêcher de tenir. - -Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de -tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en -s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et -Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les -ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y -aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la -session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du -Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le -premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché -admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les -cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu -qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa -conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails -techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte, -aurait réussi à tout flanquer à bas. - -Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune, -et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal -qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec -de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire -socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit -autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous. - -Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui -aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces -pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici, -prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un -verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait -d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde, -à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge, -la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire -à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles -Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et -concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la -République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et -qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le -pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue -Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer -infiniment mieux la République que du temps des Bavolet. - -Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du -faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture, -gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le -_chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve -précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié -à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier -l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à -l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une -femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que, -le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La -Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est -considérable. - -C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en -face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement -que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la -main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée. -Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin -soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes -formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille -reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le -père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le -candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions, -n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le -carreau. - -Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le -Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de -janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un -échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois -par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au -ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey -lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en -train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le -Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est -solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que -d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche -est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris -seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire -promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne -doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est -préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses -convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon -à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le -camp immédiatement!... - -Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton - -J. CARBONEL. - - * * * * * - -_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche -(Plateau-Central)._ - -MA CHÈRE AMIE, - -Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin, -j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions -relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en -tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente -le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le -ministre, ni déjeuné. - -J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste -retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je -fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne -les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a -diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon -d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était -installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui -imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas -drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie, -qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, -fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je -l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans -doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et -peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est -un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de -copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à -droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de -votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs -peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer -un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos -sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais -de quoi il retourne avec ce vieux ramolli? - -Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où -j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem -m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement; -d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, -tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une -façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement -que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont -étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, -mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal -de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne -finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me -mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de -moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros -égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants -à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey -se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce -d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que -d’écouter les petites histoires de ce fantoche. - -Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me -racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, -mais tous en sont capables), venant demander la tête de son -préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse, -c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois -il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli -métier! - -Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes; -j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur -vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a -de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!... - -Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir -de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit -Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles, -tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants... - -Tendresses. - -P.-J. DU C. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière -de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de -déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a -eu l’intention de demander son changement. - -Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains -calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs -pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute -consistance. - -Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur -deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a -su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du -Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens, -son œuvre d’assainissement républicain. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -NOTRE DÉPUTÉ - -Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions: - -«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son -prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi -bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais; -dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que -nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au -Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur -et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous -n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais -aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart -et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le -Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des -gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos -justes droits...» - -Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront -à nos lecteurs si nous étions bons prophètes: - - -1º - -MINISTÈRE DES FINANCES - -DIRECTION DU PERSONNEL - -MON CHER COLLÈGUE, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y -aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de -tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M. -le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier -la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura -été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai -heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la -commune de Saint-Landry. - -Veuillez, etc. - -_Le Ministre des Finances_, - -Caillaux. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -2º - -SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES - -ET TÉLÉGRAPHES - -CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT - -MON CHER COLLÈGUE, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers -qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une -pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée -supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de -Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir -que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment -soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution -sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance. - -Veuillez, etc. - -_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_, - -MOUGEOT. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -3º - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -CABINET DU MINISTRE - -MON CHER DÉPUTÉ, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire -d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes, -dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent -d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire -connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait -exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre -département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les -familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées. - -Veuillez, etc. - -Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, - -_Le chef du Cabinet_, - -ULRICH. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de -notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses -du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis -les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin -de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous -n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa -profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de -promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes -actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà -jugé. - -ANTONIN CANELLE. - - * * * * * - -Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_: - -_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze -heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui -penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort -bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de -mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la -messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas -encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si -mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes -rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot, -et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été -expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre -de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté. - -Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que -son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on -sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre -heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser -là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de -rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous -sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement; -d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne -qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires, -que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits -de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite -pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir -entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage: -sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M. -Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai -bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je -pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle -Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons -fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde -énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée, -en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai -lu jusqu’à onze heures dans ma chambre. - -_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était -l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en -choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset -maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors... -Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il -y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que -j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière -nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées. -L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre: -Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais; -la fin est encore plus passionnante que le début. - -_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après -mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a -vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il -y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si -doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a -crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été -l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le -manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de -tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même -pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il -dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris. - -_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois -dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un -tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y -avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais -assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une -traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout -bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque, -car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait -un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des -gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot -au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec -elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de -coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle -Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit -avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait -enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une -grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une -serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était -son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous -entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son -côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit -affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le -grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches; -et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé, -ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup. - -_Jeudi._--J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine qui me dit que son -père l’emmène ce soir chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre, -et elle me demande si Mère me permettrait de les y accompagner. J’ai la -permission et je saute de joie! Toute l’après-midi, je suis restée à la -maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, c’était M. Tirebois et -Germaine qui venaient me prendre. Père a dit à M. Tirebois:--Je ne vous -accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me suffit!--ce qui a -beaucoup fait rire M. Tirebois. Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons -eu qu’à partir. Ça sent très fort quand on entre dans la ménagerie, qui -est pourtant admirablement tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient -réservés, derrière lesquels nous nous sommes installés. Il y avait un -lion magnifique assis tout contre les barreaux, il nous regardait bien -en face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai été si intimidée que -je ne l’ai plus regardé. Il y avait trois adorables petits lionceaux -tout jeunes; c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche si -gentiment! Il y avait le plus petit qui s’est mis sur le dos, les pattes -en l’air, et il nous regardait avec des yeux si câlins, le pauvre -chéri... Dans un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un ne -faisait qu’aller et venir de long en large dans sa cage, il avait des -yeux brillants et de véritables petites mains roses avec lesquelles il -attrapait les barreaux, et se serrait contre; il y avait un perroquet et -un ara, il avait l’air stupide comme tout, cet ara! M. Tirebois s’en est -approché pour lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son dos et -est monté le long du perchoir en se dandinant, et en nous regardant de -côté, comme s’il riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur nos -chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils réservés étaient pour -des Chinois, on disait autour de nous que c’était l’ambassadeur de -Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, sa femme, ses deux -filles, et de plusieurs autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne; -il n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois qui portaient le -costume; il y avait un tout petit garçon chinois assis juste devant -Germaine, il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote de -collégien, il avait des joues énormes et des yeux imperceptibles; le -spectacle ne l’amusait pas du tout, il se tint tout le temps le visage -contre le dossier de sa chaise, à regarder derrière lui, malgré les -protestations du Chinois à lunettes placé à son côté et qui lui tenait -la main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, une -surtout, très coquette, lançant des œillades à droite, à gauche: elle -avait du rouge sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les -tempes et noirs comme des grains de café. Le spectacle a commencé; il y -avait des ours, des hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un -dompteur polonais, frisé comme un caniche, et bête comme une oie -probablement, car, après chacune des prouesses de ses animaux, il -envoyait des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur mondain, me souffle -Germaine) est un jeune homme très décoré et brillant, il avait des gants -blancs, et des moustaches noires frisées très légèrement. Il salua -dignement en entrant dans la cage, et fit travailler à la fois deux -lionnes, et l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée; il faisait -comme s’il était dans le désert: il tirait des coups de revolver, et -excitait les bêtes à rugir et à sauter toutes ensemble; c’était un -vacarme épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois ne tournait -pas la tête, il avait l’air aussi tranquille que si rien ne s’était -passé de terrible à deux pas de sa chaise; il regardait Germaine qui se -bouchait les oreilles et fermait les yeux, il la regardait curieusement, -et l’air positivement narquois, ce mioche... Pour finir, une jeune femme -outrageusement décolletée vint danser, avec des castagnettes, dans la -cage, pendant que Marck fixait des yeux terribles sur son gros lion, -accroupi dans un coin à côté des trois lionnes réellement abruties par -tout ce bruit du diable. La danseuse espagnole faisait les yeux -langoureux aux Chinois, qui n’en avaient jamais tant vu, je pense; mais -elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, dansant -devant la porte, et derrière le dompteur Marck. Nous sommes sortis à -onze heures, très contentes de notre soirée, Germaine et moi. Germaine -et son père m’ont accompagnée, et sont montés dans l’appartement où Mère -nous attendait, et a proposé de faire du thé; mais M. Tirebois n’a rien -voulu prendre. J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas si -c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a dit qu’il le demanderait à -M. Delcassé. - -_Vendredi._--Le matin j’ai écrit quelques lettres à mes amies de La -Marche; Marthe Benoît m’avait envoyé un long journal de ce qu’elle avait -fait dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre aussi une fort -longue missive; sans ça elle m’aurait tenu rigueur et aurait dit -qu’étant à Paris, je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit -aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux pages seulement. Le soir nous -avions à dîner M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait. -C’est un petit jeune homme court et avec un certain embonpoint; il avait -une superbe cravate rouge et une épingle représentant un pied de biche. -Son père a été fort attentionné pour moi, il m’a fait des compliments -sur ma toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait apporté à Mère -une superbe gerbe de chrysanthèmes jaunes, que j’ai placés tout de suite -sur la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant le dîner -j’étais entre M. Gélabert et son fils, qui me passait à chaque instant -la moutarde et les cure-dents, j’avais très envie de rire, -naturellement, mais mère ne me quittait pas des yeux, et m’obligeait à -être sérieuse malgré moi; je me suis bien rattrapée dans ma chambre, par -exemple! On a pris le café dans le salon de maman, et alors on m’a priée -de faire un peu de musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade, -et mon contre-si a produit son effet habituel; M. Marc me tournait les -pages et, son père nous ayant dit qu’il touchait un peu de piano, nous -l’avons forcé à jouer à quatre mains avec maman. Père et M. Gélabert se -sont alors retirés dans le cabinet de travail pour causer affaires, et -j’ai été plus libre avec maman et le fils Gélabert. Mère ne joue -vraiment pas mal, elle a du sentiment, même... Ils ont à eux deux fort -bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur la demande de M. Marc, j’ai -encore chanté une de mes anciennes romances de Massenet. Après avoir -fait de la musique, nous avons causé, nous aussi; ce jeune homme est -fort intéressant dans sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette et -d’escrime,--pour maigrir, a-t-il ajouté en souriant; nous nous sommes -récriées, mère et moi:--Mais vous êtes très bien comme ça; voyons, à -votre âge, il vaut mieux être un peu solide, voyez donc votre père à qui -vous ressemblez tant, eh bien! il est magnifique, etc...--Mère était -lancée et elle ne s’est arrêtée que pour servir le thé qui refroidissait -dans la salle à manger. Nous avons parlé voyages; il m’a avoué qu’il -adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait deux camarades de lycée qui y -étaient, et qui lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui lui -donnaient chaque fois plus envie de partir. Notre soirée a passé très -vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont -retirés. - -_Samedi._--Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma -porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais mère est venue -en personne et il m’a fallu aller ouvrir; j’ai bu mon chocolat au lit, -par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne -surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à -cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait -voulu; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment -tenu à les mieux recevoir; mais elles sont si simples, si aimables, que -nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir de ne nous avoir pas -averties. Mère et Mme Tirebois sont restées dans le boudoir. Germaine et -moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie -que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a -offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur -le portrait et a absolument exigé que je lui en donne un avec une -dédicace derrière; le petit meuble lui a beaucoup plu également. Je lui -ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé une quantité de -questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que -répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère -Germaine!), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce -qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur -son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle; lui qui a -l’air d’un petit saint, eh bien! il passe ses nuits à jouer aux cartes, -et il est l’amant de la femme d’un professeur; c’est inouï, je trouve! -Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et -son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas -insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour -ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que -Mlle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine -Michelot et qu’elle allait les faire paraître très prochainement:--Elle -passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle -parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre: nous sommes -censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir -assez, et il parle déjà de la remplacer! pour moi, j’en aurai du -chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la -rue!--Mme Tirebois et mère sont venues voir ce que nous complotions -toutes les deux; Mme Tirebois a trouvé très bien notre appartement, -beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve -enfin...--Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle -ajouté: si rien n’est survenu d’ici là...--et elle a regardé Germaine. -Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir -cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de mère si -ordonnée; mais j’ai un nouveau livre de Mme Hector Malot, et je crois -bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement... - -_Dimanche._--Été à la messe de 11 heures, mère et moi, il pleuvait à -torrents, nous y sommes allées en voiture. Vu encore les personnes -désagréables, elles avaient des chapeaux nouveaux, mais quels chapeaux: -des bérets de velours chaudron à plumes écarlates, quel goût pour des -Parisiennes, mon Dieu? Aperçu aussi Marthe Gérard et sa gouvernante: -elle m’a saluée de la tête très aimablement... - - * * * * * - -De la _Localité_: - -PAYE, PAYSAN! - -... Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante millions d’impôts en -augmentation sur le précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair, -le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de nos gouvernants. -Sera-t-il permis de se demander alors à quoi bon envoyer à la Chambre -des gens qui sont censés représenter et défendre nos intérêts, si le -premier de nos intérêts, qui est notre bourse, se trouve entre leurs -mains aussi mal gardé et lésé? Il nous semblait que le devoir essentiel -d’un député honnête et conscient des obligations de son mandat serait de -monter à la tribune et de crier:--Halte-là! Le pays a assez de ce régime -de bon plaisir, il a assez de servir de proie quotidienne aux sangsues -de toute sorte qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte de -l’administrer: halte-là, vous dis-je!--Mais sans doute sommes-nous bien -naïfs! Lorsqu’une majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un -Martin-Martin, je suppose que personne ne doit s’attendre à ce que le -Palais-Bourbon retentisse de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les -électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent: qu’importe que leur -bas de laine se vide jusqu’au dernier écu, leur cher député ne s’en -portera pas plus mal; il est à Paris, confortablement installé, il peut -se promener sur les boulevards, boire des bocks, aller aux -Folies-Bergère, il visitera à l’œil l’Exposition universelle: qu’est-ce -à côté de cela que cinquante millions d’impôts? Et puis il faut bien que -quelqu’un paie les vingt-cinq francs par jour qui lui sont alloués pour -ses frais de cigares... - -JEAN LE CONTRIBUABLE. - - * * * * * - -_A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, au Palais-Bourbon, -Paris._ - -MONSIEUR LE DÉPUTÉ, - -Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son -profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos -graves et multiples travaux? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu -des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées -pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à -garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce -Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité, et un -éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si -éloignés d’atteindre. - -Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte -parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par -suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé -Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus -l’honneur de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de M. le préfet, ce -haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que -l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette -paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec -Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même -en ces termes, j’étais _persona grata_ à la Préfecture. - -Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort -que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que -j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop -qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous -les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire -intraitable et souvent écouté. - -Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu -souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était, -j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de -Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet -esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du -prêtre dans son église: ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du -Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire -reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq -voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet. - -Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire -général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait -nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé -Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon -caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines -manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le -bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon -devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé -Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire, -un intrigant et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître, -ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en -commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux -Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les -finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses -fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant, -plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est -pour tirer la fabrique de ce mauvais pas que l’on a songé à M. -Barigoule; M. Barigoule a en effet,--et tout le monde à Monistrol -chuchote par quels moyens,--réussi à capter la confiance de la dame -Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui -descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale; -et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il -est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don des soixante mille -francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique. - -Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de -choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le préfet du -département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément -d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un -scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que -l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en -faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher, -auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing? -Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un -bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne -renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces -compromissions; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires -menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je -m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché. - -Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué -serviteur, - -JOLLY, curé. - - * * * * * - -_Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche._ - -Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol. -Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire? Et qu’est-ce que ce curé -qui m’écrit? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je -me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués: les abbés sont -dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être -évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à -l’archevêché; d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus; -agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse; la seule -chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est -que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde; -après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça -m’est égal; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et -qu’il nous fiche la paix. - -Sentiments dévoués, - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -RÉPUBLIQUE FRANÇAISE - -PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL - -Cabinet du Préfet. - -_A Monsieur Martin-Martin, député,_ - -MONSIEUR LE DÉPUTÉ, - -Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu -m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire -connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la -suite de paroles violentes prononcées en chaire contre M. le président -de la République Félix Faure. - -Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, cet ecclésiastique -paraît s’être amendé, et, lors des dernières élections législatives, il -a voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain. - -Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance de ma considération la -plus distinguée, - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - -_P. S._ Cet abbé Jolly vient assez souvent à la préfecture demander des -secours pour aller aux eaux; comme il est le cousin du secrétaire de -l’évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut quelquefois renseigner -d’une façon assez précise mon chef de cabinet sur ce qui se passe à -l’évêché: mais il n’est pas intéressant. - -Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule est exact; mais il -ignore que cela a été combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé -Barigoule est un garçon très intelligent, et qui ne nous créera aucun -ennui; sa nomination me permet d’obtenir,--donnant, donnant, puisque -nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’évêché,--le déplacement du -curé de Cantelles; enfin il est entendu que, si la fabrique a les -soixante mille francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, qui sont -fabriciens, voteront pour notre candidat. - -Croyez, mon cher député, à mes meilleurs sentiments, - -JAMBEY. - - * * * * * - -Extrait du _Journal Officiel_ (_Chambre des députés, Compte rendu in -extenso des débats. Séance du 7 décembre_). - -M. TOURGNOL... les jésuites de toute robe, de tout calibre, et de tout -poil! (_Violentes protestations au centre; ricanements sur les bancs de -droite._) - -M. MARTIN-MARTIN _essaie de prononcer quelques paroles qui se perdent -dans le tumulte_. - -M. COUTANT. M...! - -M. LE PRÉSIDENT. Le parti-pris est évident! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * * * * * - -De _la Localité_: - -L’ÉCŒUREMENT - -Nous recevons la lettre suivante: - -MONSIEUR LE RÉDACTEUR, - -Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre -population de Chaumettes; voici les faits: l’instituteur Moulineau, qui -vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé -publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les -opinions sont libres, même les moins respectables; mais il y a cependant -des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en -effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit -de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux -à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos -enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable -enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans -les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la -précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus -récentes recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, ce que nous -voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la -créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite -Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du -jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est -affirmé avec l’attitude violente dont le _Journal Officiel_ nous -apportait hier les lamentables échos. A coup sûr, nous serions les -premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de -prétexte à des manifestations toujours regrettables; mais j’ai cru -devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le -cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les -partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation. - -UN PÈRE DE FAMILLE. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -TOUCHANTE MANIFESTATION - -On nous écrit de Chaumettes: - -MONSIEUR LE RÉDACTEUR, - -L’enterrement de Mlle Moulineau, la charmante enfant de notre pauvre -ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au -milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et -recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M. -Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans -cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement -aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue -troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en -dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il -serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants -ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger. - -Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos, -conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous -regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où, -dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche -ascendante de l’esprit humain, _se dégageant progressivement de toute -mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer -un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura -conçu et formé la Société égalitaire_. - -L’assistance s’est retirée profondément impressionnée. - -UN HABITANT. - - * * * * * - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -COMMISSARIAT SPÉCIAL DES CHEMINS DE FER - -Nº ... - -_Le Commissaire spécial de La Marche, à Monsieur le Préfet du -Plateau-Central._ - -Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu -hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre, -à l’occasion des obsèques de la petite Moulineau, fille de -l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne -s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans -le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les -fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement -et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le -convoi est forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien -adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont -affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil; je dois dire que -cette attitude est généralement blâmée. - -Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, M. Bedos, camarade -d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a -prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler; -j’ajouterai que cette allocution, bien qu’elle ne m’ait point paru -dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé -produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de -la cérémonie; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est -approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de -boisson; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots; -mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la fosse -ouverte son chapeau qu’il tenait à la main en s’écriant:--N... de -D...!--puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé -Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau et qui adorait sa -petite-fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux -en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime -même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que -vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de -Pâques. - -_Le Commissaire spécial_, - -LAFLIZE. - - * * * * * - -PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL - -CABINET DU PRÉFET - -_Le Préfet du Plateau-Central à Monsieur le Ministre de l’Intérieur._ - -Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, conformément à vos -instructions, mes propositions concernant la promotion du 1er janvier -dans l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à quatre, selon les -termes de votre circulaire de décembre, le nombre des candidats -proposés: ce sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et Jolivet. -Chacun de ces candidats me paraît, à des titres divers, digne de la -haute distinction que j’ai l’honneur de solliciter pour eux; mais je -crois devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, doyen des -maires de mon département, que son grand âge et les services rendus -depuis près de cinquante ans à la cause démocratique me semblent -désigner plus qu’aucun autre aux faveurs gouvernementales; j’ajouterai -que M. Bedu-Martin est le beau-père de M. Martin-Martin, député, et que -sa décoration ne pourrait que produire l’impression la plus favorable -auprès des électeurs de M. Martin-Martin. - - -1º NOTICE CONCERNANT M. BEDU-MARTIN - -M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses propositions; la -première remonte à 1885; depuis cette époque, tous les préfets qui se -sont succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait un devoir et un -honneur de signaler la vie, toute de probité et de dévouement à la cause -républicaine, de M. Bedu-Martin, et de demander pour lui une récompense -à laquelle applaudiraient tous les républicains et tous les honnêtes -gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant la proposition de ses -prédécesseurs en faveur de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la -parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le nouveau député, son -gendre, en insistant sur ce fait que, si M. Martin-Martin a été assez -heureux pour grouper autour de son nom toutes les énergies républicaines -et ramener à la République une circonscription qui jusqu’alors avait -toujours voté pour les bonapartistes, une grande part en revient à la -notoriété et aux sympathies qui avaient toujours entouré le nom de son -beau-père, M. Bedu-Martin. - - -2º NOTICE CONCERNANT M. COLLOMBIER - -M. le Dr Collombier dirige depuis quinze ans l’asile d’aliénés de La -Gélinotte, près La Marche. Praticien habile et administrateur consommé, -le Dr Collombier a su, dans l’accomplissement de ses fonctions -délicates, se concilier l’estime et la sympathie de tous. M. le Dr -Collombier est un enfant du département, où il ne serait pas impossible -qu’il fût appelé quelque jour à jouer un rôle politique; il est très -apprécié, pour son tact et sa grande droiture, des diverses -municipalités qui se trouvent en relations avec lui; sincèrement attaché -aux institutions républicaines, les républicains du Plateau-Central -accueilleraient avec satisfaction la distinction que je sollicite en -faveur de ce postulant. - - -3º NOTICE CONCERNANT M. LAJAMBE - -M. Lajambe est un des plus riches propriétaires terriens du -Plateau-Central; fondateur et président d’une société coopérative, -_l’Abeille Marchaise_, on le trouve toujours disposé à apporter le -concours de sa grande fortune et de son activité organisatrice à toutes -les œuvres de bienfaisance et de mutualité. Par son _Abeille Marchaise_ -qui compte d’importantes ramifications dans les milieux tant agricoles -qu’industriels, et aussi parce qu’il se trouve avoir un pied dans la -plupart des associations et sociétés du département, M. Lajambe est une -force avec laquelle il est bon de compter; le jour en effet où il -plairait à M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs -personnalités le poussent vivement dans ce sens, nul doute qu’il -n’acquière rapidement une situation prépondérante; M. Lajambe a toujours -été gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines influences qui -le travaillent en ce moment, j’estime qu’une distinction honorifique -viendrait à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions gratuites -qu’il a toujours acceptées volontiers, et de nature à être accueillie -favorablement par les populations du Plateau-Central, sans distinction -de partis. - - -4º NOTICE CONCERNANT M. JOLIVET - -M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, est un fonctionnaire -intelligent et zélé, et au dévouement duquel mes prédécesseurs, comme -moi-même, se sont toujours plu à rendre hommage. Sous son habile -direction, le réseau vicinal a été considérablement développé durant ces -dix dernières années, et les études d’importants travaux d’art, celles -notamment du pont de Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet -est un républicain de la veille, qui s’applique à maintenir son nombreux -personnel dans une voie fermement républicaine. Très estimé des -différentes personnalités politiques du Plateau-Central, avec lesquelles -il se trouve en constantes relations d’affaires, et dont il a su se -concilier les sympathies par son caractère loyal et obligeant, la -décoration de M. Jolivet, digne couronnement d’une carrière -honorablement remplie, serait accueillie avec faveur dans tout le -département. - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris_. - -MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN, - -Deux mots seulement: Vous savez sans doute ce dont il s’agit, ou vous le -devinez; je viens vous rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon -dernier voyage à Paris:--Nous allons faire rougir cette -boutonnière-là!--Y a-t-il du nouveau? Vous êtes témoin que je n’y -songeais pas, mais vous y avez mis une insistance si affectueuse:--J’en -fais mon affaire! m’avez-vous répété. Et puis, n’est-ce pas? pas besoin -de poser à la petite bouche devant vous: il est certain que, maintenant -que je me suis un peu fait à cette idée que je pouvais être décoré, cela -me serait une grosse déception de ne pas l’être, non seulement pour moi, -mais pour mon fils, pour ma fille aussi quand je la marierai; or, je -sens bien que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette chance de -pouvoir compter sur votre haute influence, si ce n’est pas maintenant ce -ne sera peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous prier, mon cher -député, d’agir vigoureusement au ministère, d’autant qu’à ce que je -crois comprendre, ma décoration arriverait dans un bon moment pour vous -et pour le parti, car on sait que je vous suis tout dévoué, et cela -serait de nature à porter un grand coup, et à vous rallier bon nombre de -suffrages, de voir que vous m’avez fait décorer. - -Excusez le décousu de cette lettre, mon cher député, et croyez-moi votre -inaliénable. - -GÉLABERT, - -Professeur d’agriculture. - -Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler au Ministre qu’en 1870 -j’ai fait partie des mobilisés du Plateau-Central comme capitaine, et -qu’à la revision des grades, après la guerre, on m’avait offert de me -conserver dans l’armée régulière comme sous-lieutenant, ce qui fait que, -si j’avais accepté, je serais probablement commandant à l’heure -actuelle, et sûrement décoré. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE - -Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur -comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique -compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout -le monde au _Petit Tambour_ applaudira à une décoration qui récompensera -si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le -républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier -de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le -citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous -plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention -puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin, -qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre -justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à -l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres -balivernes; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à -prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance; or ce -qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les -élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va -pas tout seul; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la -candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un -sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous -le fassions réussir, et il réussira; seulement il convient d’y mettre le -prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de -ruban rouge nous attache Lajambe; je sais parfaitement tout ce que tu -peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la -bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que -pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais, -n’est-ce pas? à la guerre comme à la guerre; Lajambe, d’abord, c’est de -l’argent; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons -contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour -qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au -second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son -rapport; mais ces rapports-là ne signifient rien; ce qu’il faut, c’est -faire une démarche collective au ministère et enlever la chose, -d’assaut; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le -Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux -avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer? Je ne -parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article du _Petit Tambour_ (car -cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de -rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable! -il n’y a pas péril en la demeure: c’est déjà très bien qu’il soit -proposé; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on -attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban; -j’ai aussi entendu prononcer le nom du Dr Collombier.--Collombier est -déjà presque fou; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste -ton beau-père; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard; le -père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui -donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te -devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il -pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député. -La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée; à toi d’agir. - -Mes hommages à tes dames, et bien à toi. - -CARBONEL. - - * * * * * - -De _la Localité_: - -... L’homme s’agite, le ruban le mène! Nous écoutons impassibles -s’élever, des marécages d’une politique de boue, les coassements de -toutes les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon écarlate. Et -nous songeons que c’est pour la jeter en pâture aux appétits des laquais -électoraux qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites arrache la -croix d’honneur à cette même poitrine que notre grand et cher Déroulède -offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles et aux lances des -uhlans prussiens!... - -JUVÉNAL. - - * * * * * - -_M. Bédu-Martin, à La Marche._ - -MON CHER GRAND-PAPA, - -C’est la première fois, depuis sa naissance, que votre petite-fille -Vovonne n’est pas auprès de vous, le jour de l’an, pour vous embrasser -bien fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous que j’en ai un -gros chagrin, malgré ma joie d’être à Paris; ah! grand-papa, pourquoi -n’être pas ici avec vos enfants qui seraient si heureux tous de vous -avoir! Mère ne cesse de me le répéter chaque jour:--Si bon papa était -ici, Vovonne, nous serions vraiment trop contents!...--Et elle a bien -raison, je trouve, moi: car, allez cher grand-père, à présent que je -connais bien Paris, je vous en ferais voir de belles choses, et faire de -longues promenades, nous en ferions chaque après-midi, tous les deux, et -ce que nous serions contents, allez, je vous le garantis, vous ne -penseriez plus à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, cher bon -papa, si vous nous aviez accompagnés à Paris, comme on vous en avait -tant prié, eh bien! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais -venue moi-même demain matin dans votre chambre, vous crier comme -toujours:--Bonne et heureuse année, cher grand-père!--J’ai aussi le cœur -gros en songeant que ce n’est qu’au printemps que je vous embrasserai, -les occupations de père ne nous permettront pas de nous éloigner de -Paris avant mai, et vous-même je vois bien que vous ne viendrez pas cet -hiver, alors...--Mais, ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher -bon-papa! - -Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, et mère aussi; nous -sortons beaucoup, beaucoup, nous allons quelquefois au théâtre, et fort -souvent en visite; j’ai été vendeuse à une grande vente de charité, -j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un buffet; nous avons eu un -monde énorme; beaucoup de jeunes gens: ils aiment beaucoup les gâteaux, -je vous assure, bon-papa! A lui seul, le cousin de Germaine Tirebois a -avalé pour quinze francs de beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour -lui! Je me suis, naturellement, énormément amusée, Germaine est si gaie, -si boute-en-train, et sa mère réellement très aimable. Ce sont là de -très bonnes amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. Mère -a pris un jour de réception; nous commençons à avoir pas mal de -relations, et comme nous rendons beaucoup de visites, les mercredis de -maman sont très courus. J’ai des amies très gentilles ici, mais je n’ai -de réelle affection que pour Germaine. C’est elle d’abord que je connais -le plus, et depuis très longtemps, et ensuite nous avons deux natures -qui sympathisent parfaitement. Son père et sa mère sont aussi, il faut -l’avouer, des gens réellement aimables, et fort liés avec mes parents, -de cette façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera qu’aller en -augmentant. Elle ne vous a vu qu’une fois à La Marche, il y a quatre -ans, pour la fête du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa? eh -bien! elle a gardé un très bon souvenir de vous, et elle se souvient -parfaitement que vous lui avez offert une belle fleur de votre petit -jardin... - -Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mon -bavardage, et je me sauve bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse -année, et de bons et affectueux baisers de votre petite-fille bien -aimante, - -YVONNE MARTIN-MARTIN. - -Maman me charge de vous dire qu’elle vous écrira demain, mais qu’elle -fait partir pour vous une petite caisse de fruits confits. - - * * * * * - -_Mademoiselle Yvonne Martin-Martin, chez Monsieur Martin-Martin, député, -Paris._ - -CHÈRE YVONNE, - -Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous -nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère -amie, le retard de ma lettre; excusez-moi, je vous en prie; je serais -tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous -oubliais! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante, -demandait une réponse immédiate; mais, vous savez ce que c’est, chère -amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon -égard: quand on voyage, on ne s’appartient plus! - -Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique -propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste -de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis, -je me suis tellement amusée, chère Yvonne! - -Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent -beaucoup de gaîté! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de -votre charmante cousine, Mlle Jane Roche, nous avons beaucoup causé de -vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne, -et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que -vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique -vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites -provinciales... - -Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et -si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait -absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous -serions encore dans cet agréable séjour... Croiriez-vous, chère Yvonne, -que nous avons même joué la comédie! La vieille amie de ma mère a un -cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original; il fait des comédies -de salon; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce -de lui tout à fait charmante, intitulée: _Qui s’y frotte s’y pique!_ -Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait -même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du -_bis!_ Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant -de parties de plaisir; les parents n’étaient pas autorisés à y assister, -de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces -répétitions! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne -savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le -voir, nous riions sans nous arrêter... Les costumes aussi avaient été -très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir; -j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des -poches; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus, -dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter -devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a -dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel -malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la -fête aurait été complète! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de -campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis -trois mois (déjà!) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des -nôtres... C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je -n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant: n’ai-je -pas un peu raison, chère amie?... - -Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à -La Marche; il y a eu deux bals à la Préfecture; on a beaucoup jasé sur -la toilette de la préfète; nous avions une invitation, et j’aurais assez -aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un -peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte -pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions -songer à aller seules, ma mère et moi... - -Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre -ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la -grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites -boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. -Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq -ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits -fruits rouges? Que tout cela est loin, mon Dieu! Nous voici de grandes -et sérieuses personnes, à présent,--bonnes à marier, comme dit M. le -vicaire!... Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant -cette longue lettre, une bonne et heureuse année! Faites bien nos -meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à -qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux -baisers de votre amie, - -MARTHE BENOIT. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN - -Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante, -que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué -député, M. Martin-Martin: - -MON CHER CANELLE, - -J’ouvre le _Petit Tambour_, et j’y lis le leader-article que vous -consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de -vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens -que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé: l’anse du -panier gouvernemental, le sou du franc ministériel!--comme vous, je suis -l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures, -et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment -fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à -des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y -avoir que des dupes... C’est précisément parce que mes convictions sont -telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre -nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous -expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit -je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le -Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter: appuyés par la Commission du -budget. - -Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis, -expliquent et excusent les mesures exceptionnelles; or, ce qui me paraît -exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où -Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des -hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent -pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment, -la sérénité qui convient à des hôtes; je reprends votre image de tout à -l’heure, mon cher ami: quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas -que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la -cuisinière... Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer -lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des -autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice -financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un -sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre -gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il -s’agisse d’argent ou de sang! Lorsque le renom chevaleresque du pays est -en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser -l’autre. Que certains nous traitent de jobards; cette _jobarderie_-là, -c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France; et il nous -reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin -d’aller voler celui du Transvaal! - -Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et, -puisque nous sommes à la veille du 1er janvier, mes meilleurs vœux pour -vous, pour le Plateau-Central et pour la France! - -MARTIN-MARTIN, - -Député. - - * * * * * - -Du _Journal_ de Mademoiselle Martin-Martin. - -... Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai tant à faire aujourd’hui! -J’ai vivement déjeuné, je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus -long), et j’ai été embrasser papa qui lisait la _Localité_, dans son -lit. J’aurais aussi bien fait de me tenir tranquille, car il n’était pas -de très bonne humeur: il m’a fait l’observation que mes cheveux étaient -trop lâches, et que j’avais de la poudre de riz sur le nez; pour essayer -de le dérider, je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant mon -oiseau bleu, mais rien n’a fait, il était réellement de méchante -humeur... Je ne sais trop pourquoi, par exemple! - -J’ai été alors demander à maman qui causait à Olympe dans l’antichambre, -si on sortait ce matin; elle m’a répondu que son intention était d’aller -seule faire quelques courses pressées; je n’ai eu garde d’insister, -sachant de quoi il s’agissait: aux alentours de Noël, mère sort toujours -seule un matin, je sais ce que cela veut dire... - -Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite maman pourra bien me -donner cette fois-ci; d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours -à l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, pas de -sous-entendus. Je voudrais bien pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne -en écaille blonde me comblerait de joie, je meurs d’envie d’en avoir un -depuis que j’en ai vu porter à Germaine; c’est délicieux avec des -cheveux châtain clair comme sont les miens; peut-être aura-t-elle vu mon -désir, j’ai souvent complimenté Germaine à ce propos devant ma mère... -et un peu à dessein, même; aussi ai-je de l’espoir! Si par hasard -c’était autre chose, eh bien! avec l’argent que grand-père va m’envoyer, -je m’en offrirai un magnifique, voilà! - -De dix heures à onze heures, j’ai été au salon étudier mon chant: -consciencieusement, même! Ma voix prend beaucoup de force dans le -médium, je trouve; c’est le médium qui me faisait le plus défaut, au -dire de mesdemoiselles Turquet, eh bien! si elles m’entendaient à -présent, je crois qu’elles seraient satisfaites... Oh! j’étonnerai mon -monde à La Marche, cet été!... - -De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon russe, dont -Germaine m’a demandé le modèle; j’ai fait tout autour des effiloches de -soie lavande et turquoise, ce qui est d’un effet idéal! - -Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle n’a sonné qu’un coup et -Olympe s’est précipitée pour lui ouvrir; je suis restée discrètement -dans ma chambre... - -Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre mon chapeau et mon -manteau: puis nous sommes sorties, nous avons pris une voiture à cause -du dégel et nous nous sommes fait conduire au Louvre. Il y avait un -monde fou, partout, principalement aux jouets exposés dans le grand hall -du bas; c’était un brouhaha fantastique, et une telle cohue que j’ai -perdu maman deux fois dans la foule. Nous avons acheté, pour les enfants -de M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe qui marche -merveilleusement, et un bébé incassable brun, aux yeux bleus, avec un -costume de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait encore de jouer -avec une poupée, et de la coiffer et de l’habiller; il y a des fois où -je me sens encore tout à fait fillette!... - -Nous avons regardé différents objets pour offrir à Germaine, et notre -choix s’est fixé sur une petite crédence japonaise, réellement idéale, -tout incrustée d’ivoire imitant des chimères et des fleurs de lotus: je -pense qu’elle sera tout à fait contente, cette chère Germaine! Pour -Marthe Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et peluche grenat, -avec un petit encrier en métal anglais, d’un goût charmant. Pour les -demoiselles Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât une boîte de -chocolats, mais j’ai pensé qu’un service à thé leur ferait un grand -plaisir. Nous avons donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un tel -assortiment de services, que nous avons hésité entre un chinois, et un -en porcelaine anglaise, d’une finesse extraordinaire; décidément, nous -avons pris le chinois. Maman a regardé une robe pour Olympe; mais elle -préfère la consulter d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement -nous avions fini nos emplettes. Nous avons été goûter chez notre -pâtissier habituel de l’avenue de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire -quelques pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les petites -boutiques s’installent déjà et on n’avance que lentement sur les -boulevards; c’est égal, c’est joliment amusant tous ces gens affairés, -avec des paquets plein les bras; on sent bien qu’une grande fête -approche, et que tout le monde en est très content. Moi, rien que de les -voir, je riais toute seule; j’aurais bien désiré traverser aussi un de -ces grands passages qui donnent sur les boulevards, mais maman n’a -jamais voulu... - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -A LA PRÉFECTURE - -Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu hier matin à la Préfecture -avec le cérémonial accoutumé. - -M. le Préfet a reçu les autorités civiles à 9 heures, et, à 10 heures et -demie, les autorités militaires. - -Répondant au général Pommier, qui lui présentait les officiers de la -garnison, M. le Préfet s’est exprimé en ces termes: - -«Je vous remercie, mon Général, des sentiments que vous voulez bien -exprimer au représentant du gouvernement de la République. C’est -l’honneur de la République de pouvoir mettre sa confiance dans une armée -vaillante et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée de savoir qu’elle -peut compter sur la République respectée et forte! Merci encore, mon -cher Général, et merci, Messieurs!» - -Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, consacré aux visites de -corps, et les habits noirs et les uniformes donnaient aux rues de La -Marche une animation extraordinaire, malgré la pluie torrentielle qui -n’a pas discontinué de tomber. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle: officiellement, il -se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine -histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite, -couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale -imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de -Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de -La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela -n’a pas manqué; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se -tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands -chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité: si la belle madame Quillet -avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de -procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant; Quillet a fait -venir dans son cabinet Moulin père et fils; tu sais que le père Moulin -ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de -banqueroutier et de commerçant failli: on n’a pas eu de peine à lui -faire peur; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela -lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la _Localité_ ne soufflerait -mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on -a voulu. - -Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes -molles; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où -donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec -dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les -tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en -faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre -candidature? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter, -n’est-ce pas: Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton -renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre. - -Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise: il faut que ce soit toi qui -te présentes au Sénat; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant -été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions -acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te -donnent tes relations, ton expérience, ta situation; car, enfin, les -électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire -qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter, -tu es moins bête... - -Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière -importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis, -voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, -puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une -élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et -d’affiches, tu joues sur le velours: si tu échoues, eh bien! mon Dieu, -ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu -auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir «rallié les troupes -républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon -combat», etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce -qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques... - -Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible -mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection -législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te -restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus -tranquille. - -Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir: -arrive. - -CARBONEL. - - * * * * * - -De la _Localité_: - -RISUM TENEATIS! - -_Risum teneatis, amici!_ La montagne franc-maçonnique et panamiste -accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus -nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître -Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines -ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le -casse pas aux gages: pour cela, vous pensez bien que ses capacités -universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au -Sénat, des écuries à l’office... - -D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle -retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants -délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre -l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif: -Jocrisse s’entraîne. - -Au fond, pas si Jocrisse: Martin-Martin est un malin compère qui calcule -que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, -encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée -pour deux ans: et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura -endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République, -plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la -honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à -merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à -sauver la caisse. - - * * * * * - -_Madame Martin-Martin, député, Paris._ - -MA CHÈRE AMIE, - -Je viens de déjeuner à la Préfecture: nous avons encore passé une heure -avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus -serrés: mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de -majorité, chiffre minimum; maintenant nous venons d’imaginer avec le -Préfet un coup merveilleux: par ce même courrier, je donne ma démission -de député; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours, -comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les -chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part, -tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux: -non, mes amis, non, je ne veux rien être: que par vous!--Il n’y a pas -ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat -comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout -de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc.; tu -vois tout ce qu’il y a à dire!--Je t’assure qu’ils vont faire une tête, -ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis! - -Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous -installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette -perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je -me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter -une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour -arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh! dame, ma bonne amie, il va bien -falloir songer à la marier, cette petite: le Sénat, me voilà un vieux -papa! - -Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement. - -Ton vieux sénateur, - -ALBAN. - - * * * * * - -_A Messieurs les délégués sénatoriaux du Plateau-Central._ - -Monsieur ..., délégué sénatorial à... - -MONSIEUR LE DÉLÉGUÉ, - -J’apprends que, par suite d’une inadvertance de mon secrétaire, la -lettre-circulaire que j’avais eu l’honneur de vous adresser vous a été -remise insuffisamment affranchie. - -Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en timbres-poste, le montant de -la surtaxe que vous avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer -toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, je vous renouvelle, -mon cher délégué, l’assurance de mon attachement inébranlable et de mon -plus entier dévouement. - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -_Préfet La Marche, à Intérieur, Paris_ - -Résultats élection sénatoriale: Inscrits, 747.--Votants, 740.--Suffrages -exprimés, 737.--Majorité absolue, 369. - -1er tour: Martin-Martin, 324.--Alcide Caille, 187.--Lajambe, -179.--Gélabert, 42.--Drumont, 2.--Déroulède, 1.--Lieutenant-colonel -Marchand, 1.--Jaurès, 1. - -2e tour: Martin-Martin, 331.--Alcide Caille, 194.--Lajambe, -205.--Gélabert, 4.--Déroulède, 1.--Jaurès, 1. - -3e tour: Lajambe, 370 voix, élu.--Martin-Martin, 369.--Jaurès, 1. - - * * * * * - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -AFFAIRES POLITIQUES - -_1er bureau: Élections._ - -_Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre de l’Intérieur_. - -Comme suite à mon télégramme concernant l’élection sénatoriale qui a eu -lieu hier dans mon département, j’ai l’honneur de vous confirmer -l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration indépendante, élu -à une voix de majorité contre M. Martin-Martin, ancien député. - -Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents rapports, M. Martin-Martin -arrivait en tête au premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur son -concurrent conservateur, Alcide Caille. - -Une première défection a eu lieu au second tour: M. Gélabert, après -avoir été, lors des élections législatives, un des agents les plus zélés -de M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier d’avoir fait nommer M. -Julien Tirebois, au lieu de son fils, conseiller de préfecture à La -Marche; plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait ainsi -empêcher de se présenter, a été décoré, la croix, sur laquelle M. -Gélabert comptait absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet -pour lui d’une déception plus amère encore. Aussi s’est-il désisté -purement et simplement, et ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui -que nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, grâce à une -campagne acharnée auprès des électeurs agricoles qu’il connaît de longue -date, les voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées sur M. -Lajambe. - -C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument -inattendue; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur -candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin; M. -Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à -voter pour M. Lajambe; une trentaine de républicains, appartenant -presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la -réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais -la majorité n’a pas suivi: il faut dire que M. Martin-Martin, en plus -des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était -aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de -député: les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption -déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance, -puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité. - -Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a -obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M. -Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de -l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un -entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier -tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre -de partager les idées. - -Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de -longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central: nous ne pensons -pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa -démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune -chance de succès. - -Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant, -c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à -l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à -accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche -d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans -les questions de principes son appui sera facilement acquis au -Gouvernement. - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - - * * * * * - -Du _journal_ d’Yvonne Martin-Martin: - -Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas quitté la maison, dans -l’attente de la dépêche que père devait nous envoyer de La Marche pour -nous annoncer son élection; elle n’est arrivée qu’à près de huit heures; -nous nous sommes précipitées toutes deux, si angoissées que nous ne -pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, hélas! nous a faites bien -désolées, bien malheureuses! Père était si sûr pourtant d’être élu! Quel -échec pour lui et pour nous! Nous n’avons pu ni dîner, ni dormir de la -nuit, tant l’épouvantable nouvelle nous avait causé d’émotion. Moi, -j’étais surtout triste à la pensée de quitter Paris tout à fait, -d’abandonner mes habitudes, mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime -tant et avec qui nous nous entendons si bien; bien sûr que tout cela me -causait encore plus de peine que l’échec de père... Quant à mère, son -premier chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, la -naïveté de ce pauvre papa! Heureusement qu’il était loin, sans cela il -aurait été bien affligé! C’est égal, dans le fond, je trouvais que maman -avait raison; pour moi, je n’aurais certes pas agi de cette façon, il ne -faut pas courir deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait -malheureusement, et il en voit maintenant la conséquence... J’appréhende -surtout notre retour à La Marche: tous ces gens que nous connaissions -doivent être si contents de nos ennuis, et quel accueil il nous va -falloir recevoir! Je vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse -commisération... Dieu! que c’est bête, tout de même! l’élection de Père -tenait à si peu de chose, pourtant! Enfin, ce qui est fait est fait, il -n’y a pas à revenir; et le mieux est de paraître prendre, de tout cela, -gaîment son parti,--sans quoi ils seraient tous trop contents! - -Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne nous voir ainsi que sa -mère. Je ne lui ai parlé de rien, mais déjà elles savent, j’en suis -sûre, la triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée aujourd’hui, et -moi-même, étant si absorbée, j’ai oublié de mettre hier soir mes -bigoudis, et me voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra -pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux de demi-saison; je veux -révolutionner La Marche: quand papa était encore quelque chose, il -fallait ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs et de leurs -filles; mais maintenant, je m’en moque; je vais choisir des chapeaux qui -les feront toutes crever de jalousie, c’est bien le moins,--et ça me -consolera un peu... - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -J’ai le devoir de remercier ici les électeurs vaillants, les démocrates -convaincus, dont la confiance inébranlable m’a soutenu jusqu’au bout -dans la lutte que nous tentions ensemble contre les forces coalisées de -la réaction. - -Je n’ai pas à m’arrêter aux inqualifiables manœuvres qui ont assuré le -succès momentané de nos adversaires; j’ai été l’élu de tous les honnêtes -gens, cela me suffit: de semblables échecs sont la gloire d’un parti, et -je proclame fermement mon droit d’en être fier. - -Mais si je me suis toujours montré disposé, quand sonnait l’heure du -danger, à affronter les fatigues, les charges et les responsabilités de -la vie publique, abandonnant mes travaux et la gestion de mes intérêts, -dépensant sans compter mon temps et mes forces, pour l’accomplissement -d’un mandat d’honneur, permettez-moi de résister aux mille -sollicitations qui m’assiègent, et de jouir enfin d’un repos que je -crois bien gagné. - -Non pas que j’abandonne la lutte; mais je réclame la faveur de rentrer -dans le rang, et simplement, je viens reprendre au milieu de vous mon -poste de soldat obscur, mais toujours irréductible et dévoué, soldat de -la cause démocratique dans notre cher et beau Plateau-Central. - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -Du _Journal officiel_: - -M. Touchard, sous-préfet du Havre, est nommé préfet du Plateau-Central, -en remplacement de M. Jambey du Carnage, mis en disponibilité. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - Le Pays de l’Instar 1 - Manuel de conversation 13 - Autre Manuel de conversation (degré supérieur) 65 - Appendice 267 - - -21-5-01.--Tours, Imp. E. Arrault et Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
