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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Pays de l'Instar - -Author: Franc-Nohain - -Release Date: August 25, 2022 [eBook #68839] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR *** - - - - - - - - FRANC-NOHAIN - - LE - Pays de l’Instar - - - PARIS - ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE - 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 - - 1901 - - - - -LE PAYS DE L’INSTAR - - -_Paris est Paris._ - -Il est inexact que le pays de l’Instar soit entouré d’une muraille, -comme la Chine, et qu’une seule porte y donne accès, surmontée de cette -inscription en lettres gothiques: - - ENTRÉE DE L’INSTAR - -En réalité, bien loin que le génie des hommes l’ait jalousement séparé -des autres terres, ce pays ignore même les frontières naturelles: nul -cours d’eau, nulle chaîne de montagnes qui le délimite: le pays de -l’Instar n’a pas de situation géographique précise, et simplement -peut-on affirmer qu’il est éminemment français. - -Ainsi se distingue-t-il de la _Province_, avec qui l’on a tendance à le -confondre mal à propos. La Province emprunte encore à ses paysages, à -son climat, à ses origines, une couleur spéciale, des mœurs souvent -particulières; on pourra relever certaines différences de caractère, -d’habitudes, de costume et de langue même, entre les autochtones de -Rennes et les indigènes de Béziers; et lorsque nous parlons de nos -vaillantes populations de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est pas -encore vide de tout sens et périmée! - -Ethnologiques ou climatériques, le naturel de l’Instar ne subit, lui, -aucune de ces influences, il est le même à Béziers ou à Rennes, dans le -centre, au nord, au midi; de partout et de nulle part, indifférent à -l’air qu’il respire, à la nature environnante aussi bien qu’à toutes -manifestations d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque ne chante -en sa mémoire; il n’a point gardé le souvenir d’un vieux château, -couvert de lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, ni de -la statue branlante d’un saint familier, auquel, enfant, il eût demandé -des pralines... Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit -enfant aux étonnements charmés, aux curiosités toujours éveillées, mais -qu’il soit né tel, et tout d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir -administratif: et en cela ne saurait-on l’appeler même un _déraciné_. - -Le pays de l’Instar est un bloc; il n’a pas d’histoire; ses habitants -n’ont pas de passé, et leur présent comme leur avenir se confondent en -un seul rêve:--SE RAPPROCHER DE PARIS. - -Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper d’établir une géographie -physique du pays de l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief -et l’hydrographie; il n’est ici ni prairies ni vallons, ni rien de ce -qui constitue les aspects de la nature; ce pays est artificiel et sans -campagnes: d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression -géographique qu’une fiction administrative. - -Le pays de l’Instar est formé essentiellement et exclusivement d’un -certain nombre de groupements ou de centres, dont la composition se -répète identique sur tous les points de son territoire. - -Topographiquement on y relève: - - -_La Préfecture_; - -_La Trésorerie générale_; - -_L’Hôtel de la subdivision militaire_; - -_La Succursale de la Banque de France_; - -_La Grande Rue_ (rue du Commerce ou de la République); - -_La Promenade_ (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, Allées ou Mail); - -_Le Cercle_ (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture); - -_Le Café_ (Grand Café, café Glacier, café des Colonnes, ou de la -Terrasse); - -_Le Café chantant_ et la _Maison publique_; - -_La Gare_. - - -La population qui gravite autour de ces monuments, ou circule dans ces -diverses artères, est répartie en quatre classes principales: - - -_La Noblesse_; - -_L’Élément militaire_; - -_Le Commerce_; - -_Les Fonctionnaires_. - - -Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux -de tennis; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le _tennis de -la Noblesse_ et le _tennis de la Préfecture_; les officiers vont de l’un -à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et, -principalement, suivant l’arme; même ambiguïté pour les titulaires des -professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des -relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et -l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre -eux, et seulement au croquet. - -Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’_être de la noblesse_ -n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une -particule nobiliaire; on range simplement sous cette rubrique un certain -nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi, -fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se -montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs -notoirement réactionnaires; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent -des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille -ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées, -avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau; mais rien -n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus, -Bertrand ou Raton. - -Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les -Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus; entre les -Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris. -C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de -l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le -commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour -le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par -an, pendant que le commerçant en gagne trente mille: jalousie et dédain -ne sont moindres; non que la question d’argent n’existe pas au pays de -l’Instar: mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur -qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point -rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques -membres de sa famille, parfois même ses ascendants; mais il évitera -toujours d’en parler; et s’il arrive que des alliances se contractent -entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de -cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la -conversation, en un _riche industriel_. - -Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et -sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence -sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le -naturel-type du pays de l’Instar; lui seul en connaît tous les rouages -et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles: -c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de -l’explorateur et de l’analyste. - -En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification -administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires _qui -reçoivent_, les fonctionnaires _qu’on invite_, et, en dernier lieu, ceux -que l’on n’a pas à inviter et _que l’on n’invite nulle part_. - -Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de -cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste -fermée entre toutes: les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui? et pour quels -services? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau, -est-il _chef de service_, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent -employés? Est-ce une question d’appointements? pas davantage; il ne faut -pas chercher à s’expliquer ces nuances; mais le fait brutal est là: et -s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère, -la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle, -permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux -qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du -moins reste infranchissable: celle de la salle à manger de la Préfecture -où personne ne saurait s’asseoir que les _chefs de service_, au _dîner -du Conseil général_ et au _dîner du mois de janvier_. - -C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à -nommer son _état-major_. Car, tout en affirmant avec autorité leur -suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations -militaires: le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet -comme son officier d’ordonnance; et aussi le receveur rédacteur de -l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du -timbre,--qui aurait grade de général de brigade. - -Je viens de citer quelques titres: tous abondamment fleurissent en ce -pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs, -conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de -choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater -ces deux êtres énigmatiques: le _vérificateur des poids et mesures_ et -l’_entreposeur des tabacs_. - -Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et -le _modus vivendi_ et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement -différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts. -Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de -l’Instar:--_ces jeunes gens_ de la Préfecture (conseillers et -secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de -l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque -de France,--le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement -un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences -profondes de la Province et du pays de l’Instar; l’habitant de la -province a réputation de se vêtir en grotesque; la scène ou la -caricature représenteront toujours la «pecque provinciale» sous des -soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar, -eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule: tout au plus -s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et -leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par -de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins. - -Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de -croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style, -règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar; qu’on sache bien au -contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel -Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance; si la place est -encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas! de -M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le -goût, _Annales politiques et littéraires_, _Illustré Soleil du -Dimanche_. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse -apporter du Cercle le supplément de l’_Illustration_, pour voir les -tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat, -Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret. - -Il y a donc une vie artistique et intellectuelle au pays de l’Instar, et -si on peut lui reprocher seulement d’être un peu étroite, et, en quelque -sorte, de seconde main, il convient de mettre en regard les obligations -multiples et insoupçonnées de la vie locale. Nous avons parlé du _dîner -à la Préfecture_; on relève en outre: - - -_Les visites du premier janvier_; - -_Le bal de la Trésorerie_, réserve faite des années où le trésorier -général est en deuil, ou célibataire: on parle alors, et l’on date les -événements, de «l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie»; - -_La représentation de l’«Aiglon» par une troupe de passage_; - -_Le concert militaire du dimanche_: de trois à quatre, en hiver, après -quoi l’on ira se promener dans la _rue_, et peut-être même manger un -gâteau chez le pâtissier; l’été, la musique joue le soir, et l’on a vu -des femmes de chefs de service aller ensuite s’asseoir à la terrasse du -Café, et prendre des glaces; - -_Le marché_, où les jeunes filles de l’Instar, accompagnées de leurs -bonnes, viennent, sous les yeux des surnuméraires et des -sous-lieutenants, témoigner de leurs dispositions à devenir d’accomplies -maîtresses de maison; - -_La revue du quatorze juillet_, où l’élément civil affirme sa -prérogative, de contempler, une fois par an, l’élément militaire, du -haut d’une tribune réservée; - -_Le départ des fonctionnaires déplacés_, que l’on accompagne à la gare; -il va sans dire qu’on n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un -directeur envoyé en disgrâce; mais, en cas d’avancement, on viendra -souhaiter que «les hasards de la vie administrative» fassent qu’à -nouveau l’on se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque jour «se -retrouver à Paris»;--Paris: le Boulevard, et la brasserie Pousset... - -Résultat naturel de cette vie régulière en commun, il existe en effet, -entre chaque groupement du pays de l’Instar, une solidarité analogue à -celle des passagers d’un même paquebot; et l’image sera complète si nous -représentons tous ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris. - -Paris! _Se rapprocher de Paris_,--comme nous prenions soin de le noter -au commencement de cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher tout -en en demeurant assez loin: le fonctionnaire de l’Instar (groupe de -Digne), que l’on nomme dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de Paris: -cela suffit. - -D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que les habitants de -l’Instar prétendent retirer d’une effective proximité de Paris; il est -établi qu’à quatre heures de distance ils n’y viendront pas davantage, -ils ne se déplaceront pas sensiblement plus souvent, que lorsque, pour -s’y rendre, il leur fallait onze heures d’express. Et si un concours de -circonstances les appelait à Paris même, outre que des conditions de vie -fort désavantageuses bouleverseraient péniblement leurs habitudes -matérielles, plus grand encore serait le risque que courraient leurs -habitudes d’esprit: l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour -différencier, à leur valeur, M. Jean Rameau et M. Léon Dierx; mais, -d’autre part, à la terrasse du café Napolitain, conçoit-on quel abîme -sépare un conservateur des forêts d’un contrôleur des contributions -directes? Et je pressens, tous comptes faits, un lamentable désarroi. - - -Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités qui leur sont propres, -disons le vernissage, ou une répétition générale aux Variétés, il prît -fantaisie à nos boulevardiers de venir passer quelques heures en ce pays -de l’Instar; qu’après avoir communié avec tant de personnalités bien -parisiennes, on assistât au dîner des chefs de service, par exemple, ou -au départ d’un ancien préfet. Du voyage en Instar se dégagerait alors le -véritable enseignement, la petite leçon philosophique: et l’on -reviendrait de là plus intimement persuadés, non pas que les choses, -occupations et préoccupations des gens, et les gens eux-mêmes, sont sans -importance (ce ne serait vraiment pas la peine), mais que les gens et -les choses (et j’entends ceux de là-bas comme ceux d’ici)--n’ont -vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où on leur en donne, ou, -plus exactement, n’ont que l’importance qu’ils se donnent. - -J’imagine que l’on se convaincrait également, voyant les uns en quittant -les autres, que la vérité n’est pas plus de vivre en Instar que -dans le pays d’à côté,--ici ou là, pas davantage, mais bien -ailleurs:--c’est-à-dire chez soi. - - - - -PETIT PRÉCIS - -DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR - -CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ - -SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE - - - I. Pour choisir un appartement. - II. Pour rendre les premières visites. - III. Pour donner un grand dîner. - IV. Pour jouer au bésigue. - V. Pour inviter sans façon. - VI. Pour aller à la préfecture. - VII. Pour attendre de la famille. - VIII. Pour faire un voyage d’agrément. - IX. Pour enterrer le directeur. - X. Pour assister à un mariage. - XI. Pour blâmer une certaine personne. - XII. Pour arriver de Paris. - XIII. Pour dire son fait à Wagner. - XIV. Pour aborder les questions d’art. - XV. Pour agiter les grands problèmes. - - - - -PETIT PRÉCIS - -DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR - - -I.--POUR CHOISIR UN APPARTEMENT - ---Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec -un petit jardin. - ---C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à -cause des enfants. - ---Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir -les inconvénients de Paris. - ---Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se -connaître. - ---Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province! - ---Malheureusement l’appartement me semble bien petit. - ---Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de -recevoir. - ---Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la -salle à manger... - ---En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se -fait très facilement par le corridor. - ---Il faudrait pouvoir loger ici la belle console. - ---Oui, mais le commandant n’avait pas de piano. - ---Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les -papiers. - ---Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as -rapportées du Louvre... - ---On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet. - ---Son portrait en conseiller de préfecture? Mieux vaudrait celui de ta -mère. - ---Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards. - ---Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que -les Giloteux... - ---On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de -toilette. - ---Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels. - ---Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face. - ---Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir... - ---Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin. - ---Oh! quand le chèvrefeuille sera poussé... - ---D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage: une dame en -deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée. - ---Voici le petit endroit; si vous voulez vous rendre compte comment ça -fonctionne? - ---Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer. - ---Tu sais comme ta tante Anna est désagréable. - ---Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme -très propre. - - -II.--POUR RENDRE LES PREMIÈRES VISITES - ---Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions?... - ---Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel -homme charmant! - ---Je sais que je prends une succession difficile. - ---Il est certain qu’il sera très regretté... - ---C’est ce que tout le monde veut bien nous dire. - ---Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade!... - ---Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas. - ---Pourtant on s’acclimate généralement;--vous êtes en famille? - ---Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon... - ---Ah!... - ---Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin? - ---C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait... - ---Nous avons beaucoup de meubles: la bibliothèque de mon mari... - ---Trois déménagements valent un incendie. - ---C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires... - ---Ne m’en parlez pas!--A qui le dites-vous! - ---Vous étiez à Gap? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon -mari fut sur le point d’y être nommé... - ---A Gap? Attendez donc: ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui -est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier... -un nom en _eau_... - ---Le docteur Camus?... - ---Précisément; c’est un bon ami d’Adolphe! - ---Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance. - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne. - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer... - ---La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon... - ---D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt -les relations. - ---Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables... - ---L’important est de se créer un petit noyau. - - -III.--POUR DONNER UN GRAND DÎNER - ---Les Robineau étaient à la Préfecture. - ---Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied -d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi -les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville... - ---Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras. - ---Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à -côté de Mme Gombaud!... - ---Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet. - ---Il me semble que quatre bouteilles suffiront. - ---Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France... - ---Les coupes, c’est plus distingué. - ---Oui, mais ça en tient davantage. - ---N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens, -pour éplucher les poires... - ---Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service. - ---Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive. - ---As-tu pensé aux cigares? - ---Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin -Jules de nous envoyer des cigares de député. - ---Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour -ma fête, on pourra les mettre. - ---Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de -prendre les deux grosses lampes de mon cabinet. - ---D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête... - ---Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui -avait fourni la dernière fois. - ---Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas -paru un peu juste? - ---Tu verras, à la _Papeterie des Deux Mondes_, il y a des menus très -originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles. - ---Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire; il a une très belle -main. - ---Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la -Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes: ça faisait -beaucoup d’effet... - ---Oui, mon bon ami; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font -tout venir directement de chez Potin. - - -IV.--POUR JOUER AU BÉSIGUE - ---On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes. - ---Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui -s’appelle être joueur. - ---Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs. - ---J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du -Commerce. - ---Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté! - ---Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent -quelques plumes. - ---Un grand joueur devant l’Éternel... - ---Un fervent de la dame de pique... - ---Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au -baccara! - ---Comme c’est agréable pour leurs femmes! - ---Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent. - ---On perd la notion de l’argent. - ---Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune... - ---Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco. - ---Encore une jolie invention, la roulette! - ---J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré -qu’on ne m’y reprendrait plus. - ---Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent! - ---Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière -chemise! - ---C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme! - ---Je conçois le jeu comme une distraction; rien de plus. - ---Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction. - ---Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les -mains, sans se faire de mal... - ---Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée. - - -V.--POUR INVITER SANS FAÇON - ---Je vous répète que c’est tout à fait sans façon... - ---C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier!... - ---Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires. - ---Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de -table. - ---On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim!... - ---Ce n’est pas ce que nous craignons! - ---D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil: il n’y aura -absolument que vous. - ---Nous n’acceptons qu’à cette condition. - ---Et vous amènerez votre petit Paul? - ---Non, cela vous ferait trop de dérangements: il ira dîner chez l’oncle -Gaspard... - ---Et que dira alors sa petite amie Florentine?... - ---Oh! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient -très bien à table; tandis que notre Paul est si polisson!... - ---Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous -qui faites des cérémonies... - ---Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison... - ---N’oubliez pas le violon de M. Sicard. - ---Nous n’aurions pas osé... le deuil de Mme Robin... - ---Un petit air de violon, ça n’empêche pas le deuil: d’ailleurs, on -n’est pas forcé de jouer des contredanses. - ---Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi... - ---Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir plus simplement et -plus souvent... - ---Allez donc dire ça aux Chaninel... - ---Il y a des gens qui semblent ne vous inviter que pour chercher à vous -éblouir. - ---C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir chez soi... - ---Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, parbleu! mais je ne demande -pas qu’on me serve tout le temps des truffes... - ---Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est d’abord pour se voir, et -non pas seulement pour manger. - - -VI.--POUR ALLER À LA PRÉFECTURE - ---On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture? - ---Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa qualité de chef de service. - ---Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle cohue... - ---C’est le fait de tous ces grands bals officiels, on est obligé -d’inviter des tas de monde, et tout le monde se croit obligé d’y aller. - ---Oh! nous, nous y allons surtout pour le coup d’œil... - ---Mme Bouton s’est commandé une toilette exprès à Saint-Étienne. - ---Alors nous verrons aussi le beau Lambert? - ---Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon qui sont des -merveilles. - ---Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie? - ---M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela m’en a fait quatre, avec -celle de mon mari, et une autre qu’on avait laissée sur une chaise. - ---Et Mme Chamoix et ses rubans de bergère, que lui avait mis le petit -Richard... - ---Vous trouviez ça drôle? Moi, je trouve ça inconvenant. - ---Cette grosse femme qui persiste à danser comme une jeune fille... - ---D’autant que ces messieurs se croient obligés de la faire danser, et -il y a de pauvres jeunes filles qui restent sur leur banquette. - ---Le nouveau colonel est très bien avec la Préfecture. - ---Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, c’est qu’ils ne -ménagent pas leurs jambes. - ---Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre qu’ils affectent... - ---Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui sont forcés de donner -l’exemple. - ---M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie des vieux. - ---Il a toujours adoré la danse; d’ailleurs, comme je lui dis quelquefois -en plaisantant: Sans cela, je ne t’aurais pas épousé! - ---Je crois que le préfet fera très bien les choses. - ---On ne se figure pas ce qui se gaspille dans ces soirées-là! - ---On a bien des commodités pour recevoir, dans une Préfecture, que l’on -n’aurait pas ailleurs. - ---N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment du mérite. - ---Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés pour ça. - ---Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on passera des plateaux? - ---Au fond, cela revient aussi cher, mais ce sont toujours les mêmes -personnes qui vont au buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde -peut en prendre. - ---Je mange toujours très peu, en soirée, et je ne bois que du champagne, -c’est un principe absolu. - ---On parle d’un souper par petites tables? - ---Il faudra nous arranger pour être ensemble, on tâchera de ne pas -s’ennuyer. - ---Nous nous amuserons à voir les têtes... - - -VII.--POUR ATTENDRE DE LA FAMILLE - ---Ce train de 11 h. 57 est bien incommode. - ---Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner à des heures -impossibles. - ---Surtout, quand on habite comme vous un peu loin de la gare. - ---Il y a presque toujours du retard en cette saison. - ---Les Compagnies en prennent à leur aise. - ---Je me demande comment il n’arrive pas plus fréquemment d’accidents. - ---Ce sont des cousins de mon mari, voilà six ans qu’ils nous -promettaient de nous faire signe en allant à Vichy. - ---Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la tête d’une grande -industrie. - ---Son père était dans la magistrature, et lui-même a échoué à -Polytechnique. - ---Il y a toute une branche de la famille de mon mari dans la -magistrature. - ---Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce joli cinématographe. - ---Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le faire marcher? - ---C’est un meurtre de donner à des enfants des objets de ce prix, c’est -de la folie! - ---Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et tout ce qui s’ensuit. - ---J’ai entendu un jour un fabricant de soieries demander au général le -chiffre de ses appointements, et il ajouta:--C’est ce que je donne à mon -caissier. - ---Il est certain que, dans l’industrie, quand ça se met à aller, ça va -vite. - ---Maintenant il faut dire que, nous autres fonctionnaires, nous avons -pour nous la sécurité, et la retraite. - ---Il est regrettable de gagner peu, mais être sûr de le gagner, c’est -quelque chose. - ---Nous comptons bien leur faire faire quelques jolies promenades. - ---Ce sont des occasions pour nous de visiter le Musée. - ---Vous avez une installation qui vous permet de recevoir. - ---Notre cousine emmène toujours sa femme de chambre en voyage. - ---On ne se gêne pas avec de la famille comme avec des étrangers. - ---Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je ne veux pas qu’on soit -gêné chez moi. - ---Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un plaisir quelconque à venir -se peser au milieu d’une gare. - ---Il y a des gens tellement désœuvrés! - - -VIII.--POUR FAIRE UN VOYAGE D’AGRÉMENT - ---Le Français ne sait pas voyager. - ---Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins d’outre-Manche nous -sont joliment supérieurs. - ---Qu’est-ce que vous voulez? Nous nous trouvons trop bien chez nous. - ---Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent le mieux notre pays. - ---Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé en 70. - ---Tous les ans, nous nous absentons pendant les vacances. - ---On ne peut pas non plus rester toujours chez soi. - ---On a quelquefois à sa porte des merveilles que l’on ne soupçonne même -pas. - ---Il y a de ces petits coins de France qui sont ravissants. - ---On se demande vraiment ce que l’on va chercher en Suisse. - ---Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute cette région du plateau -Central? - ---Les stations d’eaux sont agréables surtout quand on n’est pas malade. - ---Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est cette société -cosmopolite... - ---Cette nourriture des hôtels est si fatigante! - ---Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte cher... - ---Quand on sait s’organiser avec les billets circulaires... - ---Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, ça chiffre encore vite! - ---Naturellement, vous emportez vos bicyclettes? - ---On n’a pas besoin de faire des tours de force comme les -professionnels. - ---Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, c’est de pouvoir -se dire: Je veux partir, je pars... - ---Un jour viendra où tout le monde aura son automobile. - ---La photographie, c’est autre chose. - ---Même, si on ne réussit pas très bien, cela fixe des souvenirs. - ---L’année prochaine, nous avons l’intention d’aller au bord de la mer. - ---Ah! la mer... c’est encore le spectacle dont on se lasse le moins! - ---Moi, je resterais des heures au bord de la mer, sans avoir besoin de -penser à rien. - ---Cependant certaines personnes préfèrent la montagne. - ---Très beau, la montagne, mais je trouve cette beauté un peu monotone. - ---Et puis ce sont des choses qui se sentent, mais qui ne se discutent -pas. - ---Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et la montagne. - - -IX.--POUR ENTERRER LE DIRECTEUR - ---En voilà un qui a été vite enlevé! - ---Ce que c’est que de nous, tout de même! - ---D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, ce n’est pas du tout -pour ça qu’on le soignait. - ---Est-ce que vous croyez aux médecins, vous? - ---Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à la chirurgie. - ---Tous les médecins ne sont pas des empiriques. - ---Et puis, on aura beau dire, faire venir le médecin, ça rassure -toujours. - ---Parce que, en général, c’est le moral qui est atteint, et que les -médecins agissent sur le moral. - ---Il est certain que le moral joue un très grand rôle. - ---_Mens _sano_ in corpore _sana_!_ - ---Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines précautions à prendre. - ---Pas de drogues, mais de l’hygiène! - ---Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un peu mieux les règles de -l’hygiène, il n’y aurait pas tant de pharmaciens. - ---Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui leur revient à deux sous. - ---Ce n’est toujours pas dans notre famille qu’on enrichit les -pharmaciens. - ---Mon père est mort à soixante-seize ans sans avoir jamais été malade. - ---Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite autant. - ---Je crois que nous sommes tous les deux de la même promotion. - ---Oui, comme on dit, quand l’un partira, l’autre fera bien de graisser -ses bottes. - ---J’espère que nous n’en sommes pas encore là. - ---Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y pas songer. - ---Oh! je vous garantis que ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir. - ---Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière soi. - ---Il passait pour avoir une certaine situation de fortune, -indépendamment de sa position. - ---On n’est jamais riche quand on a quatre enfants. - ---Et le voilà parti sans sa croix... - ---Avouez que maintenant ça lui ferait une belle jambe! - ---Je ne dis pas ça: il y a toujours la satisfaction morale. - ---Voyez si Rabaud se donne de l’importance! - ---Voilà une petite mort qui lui fait gagner au moins deux ans et demi. - ---Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas riche, mais je donnerais -bien quelque chose de ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit -nommé. - ---Le malheur des uns fait le bonheur des autres. - ---C’est la vie. - - -X.--POUR ASSISTER À UN MARIAGE - ---Et votre grande Germaine, quand la marions-nous? - ---L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien marier. - ---Le mariage n’est une loterie que pour les gens qui l’ont bien voulu. - ---On ne se marie pas tous les jours. - ---C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y réfléchisse. - ---Le divorce est une porte de sortie peut-être commode, mais ce ne sera -jamais qu’une porte de sortie. - ---Le hasard est un grand maître. - ---Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne vous avait jamais fait -danser. - ---Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà des mots: il y a les bons et -les mauvais mariages. - ---On ne vit pas de l’air du temps. - ---Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux. - ---Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse. - ---Il y a des enfants légers, mais il y a des parents bien coupables. - ---Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille qui sera la plus émue. - ---Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie pour midi, quand on -sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le quart. - ---Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Mendelssohn sans -avoir envie de pleurer. - ---Les libres penseurs auront beau faire, rien ne remplacera l’autel avec -les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses. - ---Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais pas une femme sans -religion. - ---Il y a des femmes qui vont à la messe en sortant du bal. - ---N’empêche que c’est toujours une garantie. - ---Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes soient jolies. - ---Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégraphes? - ---C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue depuis dix ans. - ---Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans petits enfants. - ---Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit comme un petit -singe. - ---Avouez que cette institution du lunch est plus commode et plus -économique. - ---Vous pensez bien que j’ai déjeuné. - ---Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure qu’il est je -ne connaîtrais pas l’Italie. - ---Les voyages, c’est comme le piano: aussitôt que les bébés arrivent... - ---J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous. - - -XI.--POUR BLÂMER UNE CERTAINE PERSONNE - ---Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, il faut commencer par ne pas -se faire remarquer. - ---C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation américaine? - ---Nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique. - ---Une honnête femme n’a pas besoin de se mettre de la poudre aux joues -et du rouge aux lèvres. - ---Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, mais ce n’est pas une -raison pour qu’elle lise toutes les ordures qui paraissent. - ---Nos grand’mères ne montraient pas leurs mollets à bicyclette, et elles -ne s’en portaient pas plus mal. - ---On se demande ce qui reste au mari. - ---Il ne faut pas tenter le diable. - ---Une femme comme il faut ne se promène pas à la musique avec tous les -petits lieutenants de la garnison. - ---Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre homme et femme. - ---Une femme n’a tant de camarades que pour mieux choisir un amant. - ---Si au moins elle était jolie! - ---Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, mais c’est un genre -qui ne me plairait pas, voilà tout. - ---Une femme trouve toujours des hommes pour lui faire la cour. - ---Il y a des silences qui autorisent et des sourires qui encouragent. - ---On commence par laisser dire, et on finit par laisser faire. - ---Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner au buffet après -chaque danse. - ---Les mauvaises langues ont bon dos. - ---Il n’y a jamais de fumée sans feu. - ---Quand une femme est honnête, elle se conduit comme une honnête femme. - ---Il faudrait pourtant laisser quelque chose aux filles. - - -XII.--POUR ARRIVER DE PARIS - ---Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions en plein boulevard. - ---Le calme aussi a du bon. - ---Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, pour peu qu’on aille au -théâtre... - ---Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait Paris. - ---Quand on est à Paris, on n’a le temps de voir personne. - ---Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils savent ce qu’il en est, et -ils nous excusent. - ---Nous avons découvert un petit restaurant au Palais-Royal, où l’on -mange admirablement pour ses 2 fr. 50. - ---Je ne sais pas comment font certains restaurateurs parisiens. - ---L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est qu’on ne dépense jamais -que ce qu’on veut bien dépenser. - ---Évidemment, dans ces grands magasins, on trouve des occasions -extraordinaires, mais une fois que l’on est là, on voudrait tout -emporter. - ---Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller pour rien. - ---Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés au musée Grévin? - ---Les Parisiens ne paient jamais leur place au théâtre. - ---Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, et -puis, au dernier moment, il était trop tard. - ---Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la terrasse d’un café, -rien que pour voir défiler cette foule. - ---On a vite fait de passer la moitié de ses journées en omnibus. - ---Monter et descendre tous ces étages! - ---Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation de province. - ---Paris n’est vraiment agréable à habiter que si l’on a 50.000 livres de -rente. - ---En général, les gens qui ont 50.000 livres de rente séjournent à peine -trois mois d’hiver à Paris. - ---Je ne demanderais qu’à venir y passer trois semaines tous les ans, au -moment du Salon. - ---Les théâtres, les grands concerts, les musées, les cours au Collège de -France... - ---Nous avons rencontré deux fois Coquelin Cadet sur les grands -boulevards: la seconde fois je n’en suis pas bien sûre, mais la -première, nous l’avons vu comme je vous vois. - ---Ce que la province ne peut pas nous donner, c’est ce foyer -intellectuel!... - ---Paris est Paris. - - -XIII.--POUR DIRE SON FAIT À WAGNER - ---Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend? c’est un résultat -extraordinaire. - ---Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous ennuie pas, elle vous -jouera sa cavatine. - ---Elle retient tout ce qu’elle entend. - ---Je crois que tous les grands musiciens ont commencé très jeunes. - ---Ce n’est pas seulement de commencer jeune, il faut être doué. - ---Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais pu retenir une note -de musique. - ---Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne pas s’entêter. - ---Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, mais simplement -qu’elle puisse se rendre utile à l’occasion. - ---Dans une soirée, quand la conversation languit, quand on ne sait plus -quoi faire, un morceau de piano est toujours le bienvenu. - ---Avec un piano, on ne s’ennuie jamais. - ---Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la musique. - ---Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, avec les concerts -militaires, la Société philharmonique et les troupes de passage, nous -étions gâtés. - ---L’ouverture de _Poète et Paysan_, _Loin du Bal_, et _Carmen_... - ---Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, et j’avoue à ma honte que -je ne le regrette pas. - ---Il paraît que la grande musique, c’est de la musique qu’on ne doit pas -comprendre. - ---Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre. - ---Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas de faire tant de bruit. - ---Je me moque un peu que ça soit savant, si cela m’embête. - ---Il y a les choses qui me plaisent, et les choses qui ne me plaisent -pas. - ---Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des chanteurs, ce n’est pas -pour avoir les oreilles cassées, ou pour sortir de là avec une migraine. - ---Nous sommes de la vieille école. - ---Les vieux maîtres avaient du bon. - ---Nous n’avons pas le tempérament germanique. - ---Je veux être pendu si, après l’audition de ces grandes machines, il -vous en reste seulement quatre notes à chantonner le lendemain matin. - ---Et puis, quand on compare ça, tenez, tout simplement avec une jolie -valse de Métra! - - -XIV.--POUR ABORDER LES QUESTIONS D’ART - ---Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de jolies choses dans mon -appartement. - ---Peu de choses, mais de jolies choses. - ---Je n’aime que les meubles de style. - ---La première condition, pour une chaise, c’est qu’on puisse s’asseoir -dessus. - ---Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose soit ancienne pour être -jolie. - ---Nous pouvons être fiers de notre cathédrale. - ---Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais s’arrêtent pour la -visiter. - ---Une cathédrale intéressante, cela peut devenir une fortune pour les -hôtels. - ---C’est souvent une question d’engoûment. - ---Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en parlent. - ---Charonnat est notre compatriote, le célèbre peintre paysagiste. - ---La médaille signifie toujours ceci, qu’elle permet à un peintre de -vendre sa peinture trois fois plus cher. - ---Il y a des tableaux qui représentent une fortune. - ---J’en ai vu la reproduction dans l’_Illustration_: c’est bien, -évidemment, mais ça ne me dit pas grand’chose. - ---Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le coloris. - ---Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus ni de femmes violettes. - ---Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être très beau, c’est -peut-être moi qui ne m’y connais pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais -je n’en voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en faisait cadeau. - ---Une toile de cette dimension ne peut trouver sa place que dans un -musée, ou alors il faut des appartements spéciaux. - ---Un joli bronze d’art sur sa cheminée... - ---Remarquez que cela revient souvent plus cher de donner un bronze à un -médecin, que de lui régler tout simplement ses honoraires. - ---Le bronze a toujours une valeur. - ---Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer qu’on a du goût. - ---Il y a une éducation de l’œil que je proclame nécessaire. - ---Voyez ce qui se passait à Athènes. - ---Je suis pour l’augmentation du confortable, mais je déplorerais que la -France ne fût plus qu’une vaste manufacture. - ---La France a, dans le monde, une véritable responsabilité artistique. - ---Vous êtes un dilettante et un raffiné. - ---Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout. - - -XV.--POUR AGITER LES GRANDS PROBLÈMES - ---La paix universelle ne sera jamais qu’une utopie, généreuse sans -doute, mais une utopie. - ---Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il suffit de voyager un peu -à l’étranger. - ---Je n’ai jamais quitté la France que pour faire un petit voyage -circulaire en Suisse, et cela me faisait quelque chose de voir flotter -un autre drapeau que le mien. - ---La France est mieux qu’une expression géographique. - ---Je suis le premier à reconnaître que le suffrage universel n’est pas -sans défauts, mais que mettrez-vous à la place? - ---Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir reconstruire après. - ---Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes à faire, mais il ne -faut pas vouloir aller plus vite que les violons. - ---Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions. - ---Évolution et non révolution. - ---Il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu’il y aura -toujours des travailleurs et des fainéants, des hommes intelligents et -des imbéciles. - ---C’est très joli de faire des phrases, mais j’attends à l’œuvre -Messieurs les théoriciens. - ---Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui nous laisserons prendre à un -discours ou à un article de journal, mais il y a la masse des ignorants -et des naïfs. - ---Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce sont des criminels qu’on -devrait poursuivre; s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux, -et qu’on les enferme! - ---En principe je suis avec Victor Hugo contre la peine de mort; mais -parfois la société a le droit, et le devoir, de se défendre. - ---Croyez-vous que la criminalité diminuerait le jour où les hommes -auraient perdu toute religion? - ---La première religion, c’est la religion du Bien et du Mal. - ---Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible. - ---Appelez-la comme vous voudrez, mais il faut bien reconnaître -l’existence d’une puissance mystérieuse qui nous dépasse et qui nous -dirige. - ---Religieux ne veut pas dire clérical. - ---Je ne veux pas qu’on force les gens à aller à la messe, si ce n’est -pas leur conviction, mais je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y -aller si j’en ai envie. - ---J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence entre la nature -d’un Gambetta ou d’un Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe -ou d’un caillou. - ---Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, m’aiderez-vous à vivre, en -vivrai-je mieux et plus longtemps? - ---Tous autant que nous sommes, nous avons soif d’au-delà, nous avons -besoin d’un peu d’idéal. - - - - -EXERCICE COMPLÉMENTAIRE DE CONVERSATION - -(DEGRÉ SUPÉRIEUR) - - -Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de _Vingt Mille Ames_, et -représenté pour la première fois, le 18 avril 1901, sur le THÉÂTRE DU -GYMNASE, par les soins de MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier, -Frédal, Baudoin, Dujeu, Séruzier, etc. - -Et de Mmes Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc. - -Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique. - ---Voir, en outre, la note de la page 262. - - - - -VINGT MILLE AMES - -ACTE PREMIER - - -_A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une -grille basse en arceaux, la maison de Mme Champenois: La porte cochère -est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées -et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique._ - -_Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square._ - -_Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer -le «Pas des Patineurs».--Arrêtés près de la maison, deux agents devisent -en fumant des cigarettes.--On est au mois de juillet._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5e et 6e AGENTS. - -LAMBERT. - -Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une -cigarette en écoutant de la bonne musique. - -GUIBAL. - -Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en -profiter. - - Survient un autre agent. - -LEROUGE. - -Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés. - -LAMBERT. - -Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter -en paix. - -GUIBAL. - -Oui, l’on respire, comme l’air est douce! - -LAMBERT. - -Oui, l’on se régale! Comme cette air est belle! - -GUIBAL. - -C’est une danse? Je ne la connais pas... - -LEROUGE. - -C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le -substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de -l’Aiguille. - -GUIBAL. - -Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service. - -LEROUGE. - -Farceur! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça -le «Pas des Patineurs». - - Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers - pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième, - puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La - musique cesse. - -Bon! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage... nous -recommencerons. - -LAMBERT. - -Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois -temps! - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME, paraissant au seuil de la porte. - -Eh! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier Mlle Champenois? - -LAMBERT. - -Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme; en service de nuit nous -n’avons pas tant de distractions. - -GÉRÔME. - -Une distraction! On voit bien que vous n’y êtes pas! Ils ont eu beau -ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut!... Rien qu’à passer -les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent! - -GUIBAL. - -Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes! - -GÉRÔME. - -Toutes les fêtes? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture; le -Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel -gouvernement pour les serveurs! - -GUIBAL. - -Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver! - -GÉRÔME. - -Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce -qui se passe: voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser -ici, chez Mme Champenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils -marient leurs filles! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est -un département perdu pour la République. - -LAMBERT. - -Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre -arc!... - -LEROUGE. - -Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et -bedeau à la cathédrale; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui! - -GUIBAL. - -Tous les métiers où l’on rigole! - -GÉRÔME. - -Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes -du monde et le respect des traditions... Je puis bien le dire, -Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la -France dans chaque chef-lieu de département. - -GUIBAL. - -Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme? - -GÉRÔME. - -Enfant!... - - On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu - une voix qui commence: - - «Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève!...» - ---Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai -profité pour descendre prendre le frais. - -LAMBERT. - -M. Rabourdin? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique! - -GÉRÔME. - -Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur. - -GUIBAL. - -Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit? Il y a de jolies femmes? - -LEROUGE. - -Il y a la présidente. C’est une belle femme! - -GÉRÔME. - -Ce n’est pas mon type... Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous -offrir? Un verre de bière, ça ne se refuse pas. - -LAMBERT. - -Est-ce bien correct? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une -dame dévote... est-ce bien correct? - -GÉRÔME. - -Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu! - -LAMBERT. - -Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade. - - Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage. - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, RAMAGE - -GÉRÔME. - -Vous partez déjà, Monsieur Ramage? - -RAMAGE. - -Oh! je reviendrai, Mme Ramage est toujours là. Mais ce diable de -Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais -marcher un peu. - -GÉRÔME. - -Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous. - -RAMAGE. - -J’ai une telle migraine!... Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents, -qu’est-ce qu’ils font là? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à -Paris. C’est singulier! Est-ce qu’ils sont en service commandé? - -LAMBERT. - -Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé! - -RAMAGE. - -Bien. Bien. Je n’insiste pas. (En s’éloignant.) C’est singulier! - -LEROUGE. - -Tu le lui as mis dans la main, Lambert! En voilà des indiscrétions; -est-ce qu’on est pas en République? Est-ce que ça le regarde? - -GUIBAL. - -Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse? - -GÉRÔME. - -Oui on la connaît sa migraine: ça ne manque jamais; il laisse sa femme -danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en -fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à -gauche... - -Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme! - - Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square. - -TOUS (avec un même geste): - -Vas-y! - -LAMBERT. - -Ça n’est pas la direction. - -GÉRÔME. - -Parbleu! c’est un vieux renard! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu. -Mais n’oublions pas l’orangeade! - -LEROUGE. - -Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde? - -GÉRÔME. - -Bien sûr! Où voulez-vous qu’il aille; il est marié. - -GUIBAL. - -Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa? - -GÉRÔME. - -Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon... - -LEROUGE. - -Une belle femme, la grande Mathilde. - -GÉRÔME. - -Ça n’est pas mon type!--(Et ainsi causant ils sont entrés.--Sortent M., -Mme et Mlle Bédu.) - - -SCÈNE IV - -M. BÉDU, Mme BÉDU, Mlle BÉDU - -Mlle BÉDU. - -Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage, -s’en aller ainsi, avant la fin... - -Mme BÉDU. - -Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de -papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la -cérémonie religieuse. - -Mlle BÉDU. - -Le substitut me disait bien qu’à Paris... - -Mme BÉDU. - -Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois -épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme -tout le monde! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à -la mairie, un autre à l’église? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas? -Cela crée des situations scandaleuses! - -BÉDU. - -Où le maire a passé... - -Mme BÉDU. - -Amélie, j’ai oublié mon éventail... au buffet naturellement!... (A M. -Bédu, quand sa fille s’est éloignée.) - -Tu as une façon de plaisanter devant ta fille... - -BÉDU. - -Voyons, ma bonne amie, voyons!... L’hiver a été si triste, sans rien à -la Préfecture!... On aurait pu lui laisser danser le cotillon! - -Mme BÉDU. - -Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit, -avais la migraine! - -BÉDU. - -Certainement! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas; je -serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher. - -Mme BÉDU. - -Pas du tout; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions -venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des -fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis -chez notre amie Mme Champenois: qui sait ce qu’en pensera le nouveau -préfet? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain, -que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire? - -BÉDU. - -Voyons, Mme Champenois n’est pas un milieu réactionnaire! Un mariage -n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large... - -Mme BÉDU. - -Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie -sous-inspecteur... - -BÉDU. - -Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier -général, quatre magistrats... - -Mlle BÉDU (qui revient et s’approche). - -Il y avait le substitut! - -Mme BÉDU. - -Eh bien! ma fille, tu y as mis le temps! - -Mlle BÉDU. - -C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger. - -Mme BÉDU. - -Dans la salle à manger? - -BÉDU. - -Dans la salle à manger? Ils vont souper, parbleu! - -Mme BÉDU. - -Il n’y a pas de souper! - -BÉDU. - -Il n’y a pas de souper annoncé, mais Mme Champenois va probablement -retenir quelques intimes. - -Mme BÉDU. - -Allons donc! Et Mme Champenois ne nous aurait rien dit? Nous n’aurions -certes pas accepté, mais c’est pour le principe! Un souper... quelques -intimes!... ah! par exemple! J’ai envie de remonter et que nous -restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce -qu’elle fera... - -BÉDU. - -Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux... et puis ce -n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi, -c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte... et puis un -homme, ça se voit moins que deux femmes; et alors je saurais le fin mot -de ce souper... - -Mme BÉDU. - -Et quels sont les heureux mortels!... Eh bien! c’est cela, -accompagne-nous et tu reviendras... Je suis trop curieuse de savoir... - - La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison - Champenois. - - -SCÈNE V - -GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE - -GÉRÔME, à Lerouge. - -Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne. - -LEROUGE. - -Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet!... - -GUIBAL. - -Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été -élus, sentait plus le sucre... - -GÉRÔME. - -Bah! tous se valent... Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme -on dit, du champagne de préfecture... La République nous a donné des -préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires -républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout -le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates: le champagne, -ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris -l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises, -même chez Mme Champenois, c’est de celui-là qu’on nous sert!... Les -caves s’en vont! - -LAMBERT. - -Vous n’aimez pas la République? - -GÉRÔME. - -On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez -voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais -autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du -chocolat? - -GUIBAL. - -Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu! - -GÉRÔME. - -Avec M. Bédu? Elle est bonne! Ils se seront retrouvés devant la porte de -Mathilde! - - Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et - Ramage; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents. - - -SCÈNE VI - -BÉDU, RAMAGE - -BÉDU. - -Je suis bien content de vous avoir rencontré. - -RAMAGE. - -Oui, un peu de migraine... Rabourdin disait ses monologues, alors -j’étais sorti fumer un cigare... - - Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers: - - «Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci!» - -BÉDU. - -Moi, j’ai raccompagné ces dames... elles étaient un peu fatiguées... Et -puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller... Vous savez ce -que c’est que les femmes... - -RAMAGE. - -Et vous remontez là-haut?... Il ne faut pas que je vous retienne... - -BÉDU. - -Oh! simplement pour faire acte de présence... c’est plutôt vous... il -faut sans doute que vous alliez retrouver Mme Ramage. A tout à l’heure! - -RAMAGE. - -Mais pas du tout! - -BÉDU. - -Mais si, mais si, allez donc, mon cher... Moi, je fais encore un petit -tour. - -RAMAGE. - -Alors, je vous accompagne... Je dirai à Mme Ramage que j’étais avec -vous. - -BÉDU. - -Non, non; je ne veux pas; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais -probablement rentrer chez moi. - -RAMAGE. - -Eh bien! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte. (Ils s’éloignent -ensemble.) A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué? - -BÉDU. - -Quoi donc? - - Ils s’arrêtent. - -RAMAGE. - -La porte de Mme Champenois est joliment gardée! Tous ces agents... - -BÉDU. - -Tiens, c’est vrai, c’est singulier!... - -RAMAGE. - -J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à -l’heure... Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée... - - Ils s’éloignent en causant. - - -SCÈNE VII - -GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE - -GUIBAL. - -Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer? - -GÉRÔME. - -Mais si! Ils dansent, ils sont enragés! J’allais même vous apporter des -chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des -courants d’air. On n’entendra plus rien. - -LEROUGE. - -C’est dégoûtant! Voilà encore une soirée de fichue! - -GÉRÔME. - -D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse... - -LAMBERT. - -Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique -l’autre dimanche. - -LEROUGE. - -Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette: -chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste -à l’église. - -GÉRÔME. - -Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes -n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours. - -GUIBAL. - -Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire? - -LEROUGE. - -Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille? - -LAMBERT. - -Merci! Je ne suis pas en train; les bals de société comme celui-ci, ça -me dégoûte des filles. - -GUIBAL. - -Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes? - -LAMBERT. - -Tu as les étiquettes? - -GUIBAL. - -J’ai une trentaine d’«A bas l’armée!» - -LEROUGE. - -Tiens, voilà aussi quelques «Vive l’armée!» qui me restent de la semaine -dernière. - -LAMBERT. - -Alors, trois par trois; les perdants paieront le café au lait. Le doigt -mouillé colle. (Ils se rangent par camps: le 1er et le 2e agent, chefs -de camp, tirent au doigt mouillé.) C’est vous qui collez, c’est nous qui -grattons: vous passez par là, nous par là... - -GUIBAL. - -On a le droit de coller sur les arbres? - -LAMBERT. - -Oui, mais seulement à hauteur de la main... - -GÉRÔME. - -A la bonne heure! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est -qu’un mot, que nos petites villes sont mortes!... - -GUIBAL. - -Au revoir, monsieur Gérôme, et merci... - - Ils sortent trois à droite. - -LAMBERT. - -Merci, Monsieur Gérôme, au revoir!... (Les trois autres agents s’en vont -par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.) -Paix! Paix! voilà le chef... - - Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste - seul avec Calfa. - - -SCÈNE VIII - -CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME - -CALFA. - -Rien de nouveau? - -LAMBERT. - -Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial! - -CALFA. - -Oh! parbleu, je pense bien! Il ne se passe jamais rien dans cette ville! -Vous n’avez pas vu Jeunhomme? - -LAMBERT. - -Non, monsieur le commissaire spécial! - -CALFA. - -Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors, -persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les -bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue!... Je -n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas -à ce que mon anarchiste me claque dans la main! - -LAMBERT. - -Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille! - - A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le _Pas des - Patineurs_. C’est Jeunhomme. - -CALFA. - -Mes compliments! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne -surveillez pas Jeunhomme?... - -LAMBERT. - -Il faut vous expliquer... - -CALFA. - -Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en -dehors du service! - -LAMBERT. - -Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et -monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le -samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met -parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire... - - Et Jeunhomme chante toujours. - -CALFA. - -Mais empêchez-le donc de chanter, au moins; il va s’éreinter!... -(L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une -violente quinte de toux.) Incorrigible alors? Toujours la fête? Je vous -demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se -donner les gants d’être un anarchiste! Un anarchiste, monsieur, il me -semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des -lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que -sais-je?... (Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.) Allons, -bon, nous voilà bien... Il faudrait lui faire prendre tout de suite -quelque chose de chaud. - -LAMBERT, à Gérôme qui paraît au seuil. - -Ah! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de -bouillon? - -GÉRÔME. - -Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est!... - - L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois. - -LAMBERT. - -La maison du Bon Dieu!... - - -SCÈNE IX - -CALFA, GÉRÔME - -CALFA. - -Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme... - -GÉRÔME. - -Eh! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est -un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme? Il n’en a pourtant pas -l’air. - -CALFA. - -C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences -sont tranquilles, plus il importe de les surveiller: car Dieu sait alors -ce qu’ils ruminent! - -GÉRÔME. - -Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup? Depuis six mois qu’il -est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter! - -CALFA. - -Précisément, il étudie la place. - -GÉRÔME. - -Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés -ensemble. - -CALFA. - -Oui: quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt -un commissaire spécial. - -GÉRÔME. - -Tous les départements voudront avoir leur anarchiste!... - -CALFA. - -Vous êtes trop aimable! - -GÉRÔME. - -Vous ne connaissiez pas ce pays? - -CALFA. - -Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse... - -GÉRÔME. - -Comme Napoléon! - -CALFA. - -Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie! - -GÉRÔME. - -La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y -a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse... - -CALFA. - -Tous les Corses sont fonctionnaires; c’est notre fierté. - -GÉRÔME. - -Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire? - -CALFA. - -Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre -la République: elle a continué; et pourtant je suis bien forcé de -reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de -la police. - -GÉRÔME. - -C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des -réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou -même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai!... - -CALFA. - -Ah! le Seize Mai!... - -GÉRÔME. - -Oui, n’est-ce pas: «Quand les lilas refleuriront!...» Vous soupirez... -le Seize Mai...! quel joli renouveau c’était pour la police. - -CALFA. - -Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne! - -GÉRÔME. - -Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de -l’Empereur, ça vous remontera!... - -CALFA. - -Mais permettez... - -GÉRÔME. - -Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un -serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à -l’Empereur... - -CALFA. - -Ce sera donc comme compatriote... - - Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre, - reviennent Ramage avec Bédu. - - -SCÈNE X - -BÉDU, RAMAGE - -RAMAGE. - -C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés! - -BÉDU. - -Oui... j’allais rentrer... et puis ce que vous m’aviez dit me trottait -par la tête... j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu!... - -RAMAGE (après un temps). - -En somme, c’est bien clair; tout dans ce mariage était louche; je vous -recommence mon raisonnement: voilà un garçon que personne ne connaissait -ici, qui tombe un beau jour pour épouser Mlle Champenois, ce qui n’est -pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans -une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays. - -BÉDU. - -Et qui le présente? Qui fait le mariage? Un parent? Un ami de la -famille? Pas du tout! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu... Une -espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à -gaz! C’est assez dire! - -RAMAGE. - -Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait -un passé indemne; tranchons le mot, il a une maîtresse! - -BÉDU. - -La logique veut que cette fille vienne le relancer ici. - -RAMAGE. - -Du moins cela s’est vu! - -BÉDU. - -Et cela se voit tous les jours. - -RAMAGE. - -Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre: quand il n’y a pas -d’homme dans une maison... - -BÉDU. - -Que voulez-vous? Mme Champenois était trop pressée de marier sa fille! -Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de Mme -Champenois. Mais Mme Bédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de -notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les -pattes d’un Gilotte! - -RAMAGE. - -En attendant, M. le maire y a passé. - -BÉDU. - -Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de -l’église... - -RAMAGE. - -C’est ce que je vous disais: ils se méfient. Ils ont pris leurs -précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde! - -BÉDU. - -Tenez; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison. - - Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil. - -RAMAGE. - -Non! vous badinez? Ça, c’est épatant! - -BÉDU. - -Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez -mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à Mme Ramage. - -RAMAGE. - -Pas du tout! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne. - -BÉDU. - -Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois! Et Mme Ramage?... - -RAMAGE. - -Bah! Elle danse... Et puis je lui dirai que j’étais avec vous... - -BÉDU. - -Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable. -D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures -pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h. -52. La grande vie, quoi! Les noctambules! Comme quand j’étais garçon! - -RAMAGE. - -C’est cela, allons à la gare! - - Et ils s’éloignent, toujours tous deux. - - -SCÈNE XI - -GÉRÔME, CALFA - -GÉRÔME, les regardant s’éloigner. - -Pauvre Bédu! pauvre Ramage! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de -l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous... - -CALFA. - -Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme? - -GÉRÔME. - -Eh bien! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche -Bédu, à vous la pose!... - -CALFA. - -Mais à qui? à quoi faites-vous allusion? - -GÉRÔME. - -Ne faites donc pas l’étonné: voyons, c’est ma femme, Mme Gérôme, qui -blanchit Mlle Mathilde... - -CALFA. - -Monsieur Gérôme. - -GÉRÔME. - -Eh! oui, eh! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir -les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles! -Voyez-vous, nous sommes un peu collègues: seulement, vous, n’est-ce pas? -c’est votre état; moi, je fais ça par goût... comment dire?... Je fais -ça pour l’honneur... - -CALFA. - -Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez... Je vais chez -Mathilde, oui; mais croyez bien que je considère cela purement comme une -obligation professionnelle: ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents -d’information. - -GÉRÔME. - -Eh bien! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien -que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet! - - Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme - soutenant Lambert complètement gris. - - -SCÈNE XII - -JEUNHOMME, LAMBERT - -JEUNHOMME. - -Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la -chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé. - -LAMBERT. - -Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer -toutes ces cochonneries?... Ah! malheur! - -JEUNHOMME. - -Il faut aller te reposer. - -LAMBERT. - -Malheur de malheur! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant -qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le -monde... - -JEUNHOMME. - -Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là! - -LAMBERT, montrant le poing aux fenêtres. - -Mort aux vaches! - -JEUNHOMME. - -Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans -le square, sur un banc... sur mon banc... tu feras un somme, et puis il -n’y paraîtra plus... - -LAMBERT. - -Ah! malheur! - - Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square. - - -SCÈNE XIII - -(SCÈNE MUETTE) - - Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de - préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre - que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de - l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué: il va - l’y conduire... - - -SCÈNE XIV - -JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE - -JEUNHOMME, sortant du square. - -Allons, le voilà bordé: ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire... -Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger! Je vais -toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne -l’empêche pas de dormir... - - Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre.--Au même moment - la préfète arrive et l’interpelle. - -LA PRÉFÈTE. - -Pardon? L’hôtel du Midi? - -JEUNHOMME. - -L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame... Oh! comme je suis -confus!... Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je -rallume?... Et puis je m’attendais si peu... si loin de votre -département! Excusez-moi, madame, madame la préfète... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment! Même dans les autres villes?... Préfète!... C’est donc écrit -sur mon chapeau? Vous me connaissez? Déjà? - -JEUNHOMME. - -Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier, -François, l’anarchiste... - -LA PRÉFÈTE. - -A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon -mari. Oh! je me souviens! Il prétendait même que ça aurait pu le faire -sauter, le préfet mon mari... - -JEUNHOMME. - -Dame! un anarchiste: car j’étais bel et bien sur les listes; on avait -trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à -Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro du _Père -Peinard_! - -LA PRÉFÈTE. - -Et vous auriez mis le feu à la Préfecture? Vous auriez tué des gens par -principes? - -JEUNHOMME. - -Oh! Je n’aurais tué personne, mais il faut bien que la police vive! -Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à -me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme; moi, je suis -seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous, -anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la -tapisserie: ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète, -vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage... - -LA PRÉFÈTE. - -Ce n’est pas moi, c’est mon mari... Moi, si j’étais homme, je vous -assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet... - -JEUNHOMME. - -On dit cela... D’ailleurs, je ne vous reproche rien: seulement, partout, -ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les -commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je -me suis mis anarchiste militant. - -LA PRÉFÈTE. - -Eh! diable!... et ça consiste? - -JEUNHOMME. - -Ça consiste à ne plus chercher à rien faire: la propagande par le fait, -par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues, -la nuit, le jour... je bois... je chante... Le commissaire tient à moi, -vous comprenez, il m’entretient... - -LA PRÉFÈTE. - -Mal!... Je vous trouve vieilli... - -JEUNHOMME. - -Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme... - -LA PRÉFÈTE. - -Pauvre Jeunhomme! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé; il -pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste! - -JEUNHOMME. - -Ne faites pas cela! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus -qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me -relève un peu, c’est ma cocarde; et ça ne fait de mal à personne. - -LA PRÉFÈTE. - -Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme: ayant -les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices; -je m’amuserais à tout chambarder! - -JEUNHOMME. - -C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes..., et puis, -croyez-vous donc que ce serait si amusant? - -LA PRÉFÈTE. - -Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement! Quand je songe qu’il y a -cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le -Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici!... - -JEUNHOMME. - -Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors, -c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici?... C’est curieux, nous -faisons carrière ensemble... Je ne le savais pas... je lis pourtant les -journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein -air. C’est tout récent, sans doute?... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est d’avant-hier! Oh! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs... - -JEUNHOMME. - -C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard, -vous comprenez: c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet -n’est-pas content? C’est pourtant un beau département! - -LA PRÉFÈTE. - -C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce -que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air -aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau -jardin... - -JEUNHOMME. - -Il y a un très beau jardin, j’y ai couché! - -LA PRÉFÈTE. - -Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même; il y a une foule de -choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas -attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la -nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous -pensez bien... aussitôt, j’ai sauté dans le train... - -JEUNHOMME. - -Vous êtes arrivée par le grand express: 1 h. 52? - -LA PRÉFÈTE. - -Pour ne pas attendre l’omnibus,--pas engageant déjà, l’omnibus: et puis, -il fait si beau!--j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit: -C’est tout droit! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne -tout le temps! Je ne me retrouvais plus... - -JEUNHOMME. - -Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame -la préfète! - -LA PRÉFÈTE. - -Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète, -monsieur Jeunhomme! pour un anarchiste, ça vous amoindrit: et puis je -tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque -exactitude... - -JEUNHOMME. - -Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad! - -LA PRÉFÈTE. - -C’est vrai! il faisait comme moi. Oh! mais vous êtes un poète, monsieur -Jeunhomme... - -JEUNHOMME. - -A force de coucher à la belle étoile... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon! -Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments -trop laids. - - Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la - gare. - - -SCÈNE XV - -BÉDU, RAMAGE - -BÉDU. - -Mais c’est elle qui s’en va là-bas: elle est avec Jeunhomme! - -RAMAGE. - -Croyez-vous? On distingue à peine... - -BÉDU. - -Parbleu! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à -la silhouette... Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici... - -RAMAGE. - -Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à -Paris! - -BÉDU. - -Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui -fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette -personne... qu’est-ce que je vous ai dit?... - -RAMAGE. - -Ça y est! - -BÉDU. - -Et vous voyez, ça y est! - -RAMAGE. - -Ça, c’est épatant! Qu’est-ce que nous allons faire? Il faudrait -peut-être prévenir Mme Champenois... Gilotte?... ou tout au moins -envoyer une lettre anonyme? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre -devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme? - -BÉDU. - -Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le -mariage; mais il est trop tard: après la mairie le plus gros est fait. - -RAMAGE. - -Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés? - -BÉDU. - -En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant; après, ça les -regarde! - -RAMAGE. - -Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons -tout et qu’ils croient que nous ne savons rien: on nous prend pour des -imbéciles... - -BÉDU. - -C’est vrai. C’est un point de vue! - - Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant. - -RAMAGE. - -Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter -pour ne pas donner l’éveil... - -BÉDU. - -Attendez! nous allons nous amuser... (Allant au-devant de Calfa.) Eh -bien! Monsieur Calfa, vous l’avez vue? - - -SCÈNE XVI - -CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME - -CALFA. - -Je vous demande pardon, Messieurs, je... - -BÉDU. - -Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au -courant, nous l’avions vue avant vous... - -CALFA. - -Ensemble? - -BÉDU. - -Mais certainement, ensemble... - -CALFA. - -Mathilde m’avait pourtant assuré... - -BÉDU. - -Mathilde? - -RAMAGE. - -Elle aussi? - -BÉDU. - -Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié? - -CALFA. - -Lui aussi? - -BÉDU. - -Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier -habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage? - -RAMAGE. - -De vieux routiers! - -BÉDU. - -Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous -accomplissez votre mission; mais nous avons tout surpris. La personne -est arrivée par le train de 1 h. 52. - -RAMAGE. - -Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue... - -BÉDU. - -Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler... - -RAMAGE. - -Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien -que nous... - -CALFA, après un temps. - -Je le savais! - -BÉDU. - -Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de -surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme. - -CALFA. - -Avec Jeunhomme? - -BÉDU. - -Ici même, il n’y a pas cinq minutes! - -RAMAGE. - -Ah! elle n’a pas perdu son temps! - -BÉDU. - -Nous non plus! C’était évidemment préparé d’avance. - -CALFA. - -Évidemment! Cela vous étonne? Privés ou publics, l’anarchiste est le -fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre! - -RAMAGE. - -Et puis c’est peut-être son cousin? - -BÉDU. - -Jolie famille! - -RAMAGE. - -Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au -moins Gilotte, qui fait le mariage? - -CALFA. - -A quoi bon, Messieurs? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais -la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je -réponds de tout! - -BÉDU. - -Vous êtes joliment fort! - -CALFA. - -On ne me connaît pas encore, ici... Je n’avais pas encore eu l’occasion -de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir! Je me disais bien -aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose! Brave Jeunhomme! Et -moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment! Pourvu qu’il n’aille -pas courir encore, attraper du mal! Pourvu qu’il ait bien pris son -bouillon! On va voir! - -RAMAGE. - -Je crois que l’on ne va pas s’embêter! - - Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir. - -GÉRÔME. - -Bonsoir, Messieurs! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en -va... Tiens, monsieur Ramage, il y a justement Mme Ramage qui vous -cherchait... - -CALFA. - -Ah! monsieur Gérôme, précisément: vite à l’œuvre! Ne perdons pas une -minute! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à -vous dire deux mots... - -GÉRÔME. - -Rentrons un moment, monsieur Calfa! - -BÉDU. - -Je crois que l’on ne va pas s’embêter! - - Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec Mme Ramage en sortie de - bal. - - -SCÈNE XVII - -LES MÊMES, Mme RAMAGE - -Mme RAMAGE, à Ramage. - -Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu? - -RAMAGE. - -Patiente un peu; j’en aurai à te raconter... n’est-ce pas, Bédu? - -BÉDU. - -Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu! - -Mme RAMAGE. - -Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon. - -RAMAGE. - -Voyons, tu sais bien que je ne danse pas. - -Mme RAMAGE. - -Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour -avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit -danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces -figures: mais je songe à mes enfants. - -BÉDU. - -Jolis, les accessoires? - -Mme RAMAGE. - -De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la -cheminée de mon salon? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que -l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la -Préfecture... - -RAMAGE. - -On veut montrer que c’est un beau mariage. - -BÉDU. - -Oui, Gilotte doit toucher la forte prime! Il y a de quoi, n’est-ce pas, -Ramage? - -RAMAGE. - -Oui, oui, il y a de quoi! - -Mme RAMAGE. - -Allons, taisez-vous, mauvaises langues! Tout s’est très bien passé, en -somme; Mme Champenois est une si excellente femme! Et Germaine -Champenois, était-elle assez gentille? - -BÉDU. - -Oui! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage? - -RAMAGE. - -C’est dommage! - -Mme RAMAGE. - -Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère? Dommage, quoi? -Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici. -Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage, -il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a -pas tant. - -BÉDU. - -Évidemment. - -RAMAGE. - -Attendons la fin! - -Mme RAMAGE. - -Vous me faites bouillir avec ces réticences. - -RAMAGE. - -Vous nous accompagnez, Bédu? Nous te raconterons cela en marchant. - - Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et - sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc. - Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon. - Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme. - - -SCÈNE XVIII - -BÉDU, RAMAGE, Mme RAMAGE, GILOTTE, Mme GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT -DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, ETC. - -GILOTTE, aux précédents qui s’en allaient. - -Eh! là-bas, les lâcheurs!... vous nous enlevez la belle Mme Ramage. - -Mme RAMAGE. - -Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir: M. -Gilotte est très excité. - -BÉDU. - -Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi. - -GILOTTE. - -D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas, -commandant? - -LE COMMANDANT DE GENDARMERIE. - -Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas!... - -GILOTTE. - -Commandant, avance à l’ordre. Ralliement! - -LE PRÉSIDENT. - -Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va! - -GILOTTE. - -C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous -coucher comme les poules, à deux heures du matin. - -LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES. - -Quel viveur, ce Gilotte! - -Mme RAMAGE. - -Et la cérémonie, demain; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire -coiffer, ni toilette à mettre. - -GILOTTE. - -Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni -nous, belle dame... - -RAMAGE. - -Permettez, mon cher Gilotte... - -GILOTTE. - -D’abord, il faut souper; je comprends que cette brave Mme Champenois -avait peut-être hâte de nous mettre à la porte... Mais il n’y a pas de -belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Assurément, directeur, le souper: assurément! - -GILOTTE. - -Commandant! le bras à Mme Gilotte! - -Mme GILOTTE. - -Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons... - -GILOTTE. - -Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la -guerre, n’est-ce pas, commandant? - -Mme GILOTTE, bas à son mari. - -Tu es fou... tu es ivre... voyons, il reste tout juste un peu de bouilli -froid de ce soir. - -GILOTTE, prenant à partie Lanvornay. - -Ah! le marié: il vient avec nous le marié... Madame Ramage, enlevez le -marié! - -RAMAGE. - -Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos. - -GILOTTE. - -Compris! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Je comprends toujours. - -GILOTTE. - -Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que -parce que vous êtes en province... Je vous avais prévenu d’ailleurs... -On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à -s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on -s’entende mieux ensemble... - -LE COMMANDANT. - -Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents. - -GILOTTE. - -Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus -agréables, de personnages plus sympathiques... - -LE COMMANDANT. - -Car vous savez, tout est là: se créer un petit noyau. - -GILOTTE. - -Il est tout créé, le noyau: notre distingué président, notre excellent -directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie... - -LE COMMANDANT. - -Bravo, Gilotte! - -GILOTTE. - -Notre spirituel conservateur des hypothèques... - -LE CONSERVATEUR. - -Bravo, Gilotte! - -LANVORNAY. - -Est-ce qu’il faut que je réponde? - -LE PRÉSIDENT. - -Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal! Voilà un -réverbère qui se fiche de vous! - -GILOTTE. - -Allons! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec; comme au -quartier latin, pas vrai? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine, -j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne -m’en donnerez pas le démenti: Commandant, la courte échelle! Messieurs, -c’est le président qui va allumer: Oui! oui! comme au quartier latin! -(Jeu de scène.) La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la -lumière: admirable tableau!... Et nous manifestons notre joie autour! - - Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones. - -TOUS. - -Le pas des patineurs, le pas des patineurs! - - Dans un coin, Bédu et Ramage. - -RAMAGE. - -Cette joie bruyante est bien factice! - -BÉDU. - -En réalité, tout cela, c’est pour donner le change... - -RAMAGE. - -Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons. - -BÉDU. - -Ils dansent sur un volcan! - -RAMAGE. - -Ce réverbère est un volcan! - - -SCÈNE XIX - -LES MÊMES, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME - -LAMBERT, sortant du square. - -Bon Dieu! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien! Attendez là, -les galopins!... Pardon, excuse!... Mon commandant, Monsieur le -Président... Est-ce que j’ai la berlue?... est-ce que je suis encore -saoûl? - -BÉDU. - -Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel? - -CALFA, sortant de la maison avec Gérôme. - -Je vous demande pardon, Messieurs; si cet agent avait pu prévoir; ne -perdons pas une minute! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous... - -RAMAGE. - -Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police? - -LANVORNAY, désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui. - -Qui est ce monsieur? Je ne l’ai pas vu à la soirée. - -GÉRÔME. - -Le nouveau commissaire spécial: oh! vous avez de la chance, c’est un -garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien! - -LANVORNAY. - -Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui! - -GÉRÔME. - -Sans doute, sans doute; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui -peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter, -toutes les précautions seront prises. - -BÉDU, à Calfa. - -Alors, il se passera sûrement quelque chose demain? - -CALFA. - -S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter -sur moi! - -BÉDU. - -Vous me le promettez? (A part.) Alors, je peux me donner encore une -heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà -débarrassé de Ramage; Mme Bédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à -lui raconter. (Aux Ramage.) Bonsoir, mes chers amis. - -RAMAGE, courant après lui. - -Bédu? Bédu? - -GILOTTE. - -Alors, tout le monde s’en va? C’est la police qui vous fait fuir? - -BÉDU. - -Il en a de bonnes. - -RAMAGE. - -C’est plus raisonnable! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons -besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que -personne. - -GILOTTE. - -Oui, oui, tout le monde sur le pont! Eh bien, nous, nous allons souper -avec le commandant, n’est-ce pas, commandant? - -LE COMMANDANT. - -Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte. - -GILOTTE. - -Vous ne venez décidément pas, Lanvornay? Vous préférez enterrer votre -vie de garçon tout seul? - -RAMAGE. - -Il a des allusions d’un cynisme! - -GILOTTE. - -Allons, bonsoir, à demain! - -RAMAGE, à Bédu. - -Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin? - -BÉDU. - -Oh! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre! - - Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay. - - -SCÈNE XX - -GÉRÔME, LANVORNAY - -GÉRÔME. - -Vous rentrez seul à l’hôtel? - -LANVORNAY. - -Mais certainement... - -GÉRÔME. - -Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne? - -LANVORNAY. - -En voilà une idée! les rues sont sûres, j’imagine? - -GÉRÔME. - -Sans doute: d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez. - -LANVORNAY. - -Je pense bien. - -GÉRÔME. - -Mais je croyais... Dans votre situation particulière... on éprouve -quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de -renseigné... - -LANVORNAY. - -Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien!... - -GÉRÔME. - -Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance! - - Il sort. - - -SCÈNE XXI - -LANVORNAY seul. - -Ils sont un peu bruyants, ou familiers; mais ce sont de si braves gens. -Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la -fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire: _je -t’aime_ dans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon -cigare... (Geste.) Évidemment ça n’est pas indispensable à notre -mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là... -(En s’éloignant.) Comme tout est paisible ici, comme tout respire un -bonheur calme... - - Bruit d’une bataille de chats; un silence; un chat traverse la scène; - réapparaissent ensemble Bédu et Ramage. - - -SCÈNE XXII - -BÉDU, RAMAGE - -RAMAGE. - -Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai -raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant -à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié... (Entre ses -dents.) Et puis zut! zut! - -BÉDU. - -C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr... (Entre -ses dents.) Nom de Dieu de nom de Dieu! - -RAMAGE. - -C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même -endroit. - -BÉDU. - -Oui, c’est une vraie chance! - - -RIDEAU - - - - -ACTE DEUXIÈME - -_La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive par l’escalier -en colimaçon qui aboutit au fond de la scène, ou par la galerie, à -droite, qui fait le tour de l’église. La gauche de la scène est occupée -par la caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs de face -voient de profil: là est une porte pour pénétrer dans le réduit du -souffleur. A droite, orienté de même, le clavier où s’installe -l’organiste. A gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on monte -dans le clocher._ - -_Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. Les agents -en bourgeois sont groupés dans le fond._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS - -GÉRÔME. - -Est-ce que vous comptez arrêter la personne avant qu’elle ait jeté le -vitriol, ou après? - -CALFA. - -Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme; permettez-moi de -réserver mon appréciation. - -GÉRÔME. - -C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau chargé de faciliter -l’action de la justice, en mettant à votre disposition les ressources de -notre église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques de la -galerie circulaire qui aboutit ici et vous permet de dominer la nef de -tous les côtés, vous avez double dégagement: l’escalier par lequel nous -sommes montés, et un autre, à l’extrémité opposée, derrière le -maître-autel, dans la chapelle de saint Antoine... - -CALFA. - -Saint Antoine de Padoue? - -GÉRÔME. - -Bien entendu. - -CALFA. - -Bien trouvé. Cette porte?... - -GÉRÔME. - -Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions à craindre. Le -sonneur ne passe jamais par ici, il tire les cloches d’en bas; quant à -l’organiste, M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement myope. - -CALFA. - -En général, tous les bons organistes sont même aveugles. - -GÉRÔME. - -Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre quartier général serait -mieux ici qu’à la sacristie: l’orgue, c’est encore l’église, mais avec -un petit côté profane. C’est plus décent. - -CALFA. - -Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces nuances. Certes, je sais, -quand il le faut, ne reculer devant aucun scandale; mais, si celui que -nous craignons et que nous attendons se produit, il sera assez -retentissant, il nous fera suffisamment d’honneur, pour qu’il soit -inutile d’y ajouter le piment du sacrilège! (Aux agents.) Et justement, -Messieurs, je vous rappelle ce que je vous ai dit: vous allez être -disséminés parmi les fidèles et les invités; vous ne devez vous faire -remarquer pendant la cérémonie que par votre correction et votre -recueillement. - -GÉRÔME. - -Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques instructions -confidentielles? - -CALFA. - -Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un coup d’œil sur ces tenues -bourgeoises: vous êtes homme de goût, vous n’êtes pas de trop. (Revue.) -Ah! d’abord une observation générale: je remarque que vous avez tous -pris vos matraques, c’est très bien; même au milieu d’une foule -inoffensive, un représentant de la force publique ne doit jamais marcher -désarmé. Seulement je vous recommande de vous en servir à la façon des -gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau au bout. Maintenant, -voyons les détails. Ah! Lambert, il ne fallait pas vous mettre en habit, -mon garçon; même en province, il n’y a que les gens de la noce qui -portent l’habit, et vous figurez seulement un invité à la cérémonie... -Enfin, vous boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient pas à une -messe de mariage en veston de chasse! Allons, mettez-y ce ruban violet: -comme ça, ça ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un peu; bien! -Ah! seulement la cravate... attendez que je vous arrange un peu ce -nœud-là. Bien. Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme? - -GÉRÔME. - -Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être donné beaucoup de mal. Vous -savez, Monsieur Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se -connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, aient ou n’aient pas -leur uniforme, chacun sait bien qu’ils en sont. - -CALFA. - -Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent -honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du -moins, en les voyant, je veux qu’on dise: A la bonne heure! quand les -agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des -mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions. - -GÉRÔME. - -Oh! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi; les mariés ne -seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez, -passons par la galerie: si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin -faisant, de petits chapiteaux assez gaulois... - -CALFA. - -Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises. - -GÉRÔME. - -On raconte que c’était pour amuser les moines. - -CALFA. - -Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques? - -GÉRÔME. - -Gothiques. - -CALFA avec un rire fin et satisfait. - -Gothon! - - Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents. - - De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une - extrémité un violoncelle dans sa boîte. - - -SCÈNE II - -RAMAGE, BÉDU - -RAMAGE. - -Ouf! cette fois nous y sommes! - -BÉDU. - -Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un -instrument de voyage. - -RAMAGE. - -Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous -avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment -j’aurais fait. - -BÉDU. - -Heureusement que nous nous rencontrons toujours! - -RAMAGE. - -Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit -inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos: -ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte; -introuvable! - -BÉDU. - -Parbleu! Il prépare le coup. - -RAMAGE. - -Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer quelque chose? - -BÉDU. - -Mais absolument! Je l’ai dit à ma femme. - -RAMAGE. - -C’est une raison. - -BÉDU. - -S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait pas d’avoir passé la -nuit dehors. - -RAMAGE. - -Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe ici mon violoncelle. -Ça va me couper mon _Ave Maria_ de Gounod! - -BÉDU. - -Au contraire, c’est excellent! Comme cela vous allez être aux premières -loges pour tout voir sans courir de risques. - -RAMAGE. - -Quels risques? - -BÉDU. - -Dame! un attentat, dans la foule, les balles de revolver, le vitriol, ça -tombe où ça peut. - -RAMAGE. - -Il est certain que pour tomber ici, il faudrait que la bouteille fût -drôlement lancée. - -BÉDU. - -Aussi, comme ma fille doit chanter... - -RAMAGE. - -Mlle Amélie doit chanter: mais c’était une surprise... - -BÉDU. - -Oui, c’était la surprise: voilà deux mois qu’elle l’étudie. Ma femme et -moi en profiterons pour rester à l’orgue. - -RAMAGE. - -Voilà une excellente idée! - -BÉDU. - -Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout pour éviter des -émotions à ces dames. Vous pensez que, personnellement, une femme ne me -fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir celle-là d’un peu -près: n’est-ce pas, c’est toujours un joli souvenir; c’est même pour -cela que j’étais venu un peu en avance. (Il regarde dans la nef, tout en -causant.) Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, un chapeau, oh! -oh!... - -RAMAGE. - -Où donc? - -BÉDU. - -Là, en bas, elle disparaît sous la tribune... on ne la voit plus... elle -monte l’escalier alors... elle vient par ici... - - Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez avec Mme - Ramage. - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, Mme RAMAGE - -Mme RAMAGE. - -Ah! Monsieur Bédu!... je cherche mon mari... - -BÉDU. - -Madame Ramage!... - -RAMAGE. - -Mais c’est ma femme! - -BÉDU. - -Je vous demande pardon, mon cher ami; mais, comme vous m’aviez dit, une -robe neuve... ces manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas habitué, -changent tellement ces dames... - -RAMAGE. - -Au contraire, Bédu, au contraire!... - - Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier. - - -SCÈNE IV - -RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire... je l’ai pistée dans -l’église, le temps de vous faire signe: elle est montée par ici... - -CALFA. - -Madame... messieurs... eh! bien, Gérôme? - -GÉRÔME. - -Mais c’est Mme Ramage!... ce chapeau... ce manteau!... - -CALFA. - -Comment? Vous avez pris Madame? C’est fort désagréable... voilà une -erreur ridicule... - -GÉRÔME. - -Remarquez que personne ne se doute... - - Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de chœur et un - petit pâtissier. - - -SCÈNE V - -LES MÊMES, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT PATISSIER - -L’ENFANT DE CHŒUR. - -Ben? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils ont dit? Où qu’elle est -leur Parisienne? - -LE PETIT PATISSIER. - -Fff... c’est Mme Ramage... - -GÉRÔME, à l’enfant de chœur. - -Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé. - -CALFA, au petit pâtissier. - -Et toi? polisson, qu’est-ce que tu viens faire? - -LE PETIT PATISSIER. - -Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je suis en extra pour la -cérémonie, c’est seulement que je m’ai pas encore habillé... - -L’ENFANT DE CHŒUR. - -Vrai! ils n’ont pas l’œil! - - Ils se sauvent, croisant Mme et Mlle Bédu. - - -SCÈNE VI - -Mme BÉDU, Mlle BÉDU, RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME - -Mme BÉDU. - -Eh! bien! elle est arrêtée? On m’avait dit en bas qu’elle était montée -ici et que M. Calfa l’avait arrêtée... - -Mlle BÉDU. - -Je vais donc voir une grande grue, une grande grue de Paris! - -BÉDU. - -Il y a confusion... - -Mme RAMAGE. - -Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau chapeau... - -Mme BÉDU. - -C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de plus simple, chère amie. - -Mme RAMAGE. - -N’est-ce pas, chère amie? - -CALFA. - -Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur Ramage, de vous exprimer -nos excuses... - -RAMAGE. - -Mais comment donc? Cela nous rappelle les premiers temps de notre -mariage, où l’on me croyait toujours en bonne fortune quand je sortais -avec ma femme. - -Mme RAMAGE. - -C’était le bon temps! - -Mme BÉDU. - -M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne fortune avec moi, même aux -premiers jours de notre mariage. - -BÉDU. - -Et pourtant, c’était le bon temps aussi. - -Mme BÉDU. - -Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire?... je suppose que ce -n’est pas parce que Mme Ramage a un chapeau neuf que vous êtes rentré à -trois heures du matin? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec moi, comme tu manques de -confiance! Je t’assure qu’il y a une autre femme dans l’air, une femme -qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, comme nous en avions été -privés depuis longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, tu -vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui au commissaire. -N’est-ce pas, Monsieur Calfa, qu’un grand scandale se prépare... - -CALFA. - -Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel... - -BÉDU. - -Allons, vous faites des façons parce qu’il y a des dames... mais vous, -Gérôme, dites un peu à ma femme... - -GÉRÔME. - -Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné... - -Mme BÉDU. - -Quel rapport? - -GÉRÔME. - -Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait bien ne pas y avoir -de lunch, tout à l’heure, chez Mme Champenois. - -TOUS. - -Pas de lunch? Il n’y aura pas de lunch? - -GÉRÔME. - -Dame! s’il se passe du grabuge pendant la cérémonie, vous pensez bien -que le lunch... - - Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie. - -RAMAGE. - -Pas de lunch, fichtre! voilà qui est plus sérieux! - -Mme RAMAGE. - -En somme, la messe ne commencera pas avant une demi-heure? - - Le mouvement de retraite s’accentue. - -Mme BÉDU. - -Vous comprenez que, nous aussi, nous avons déjeuné. Mais s’il doit -réellement se passer quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté mes -sels. - - Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père. - -AMÉLIE. - -Alors, une grande grue, ça peut être une femme comme Mme Ramage? - -BÉDU, distrait. - -Ce sont des gens qui n’y connaissent rien (Se reprenant.) Eh! bien, -Amélie? - - Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête à - descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par la galerie, - l’interpelle. - - -SCÈNE VII - -LA PRÉFÈTE, GÉRÔME - -LA PRÉFÈTE. - -Monsieur le bedeau? - -GÉRÔME, sans se retourner. - -Je le répète: il sera prudent d’avoir déjeuné. - -LA PRÉFÈTE. - -Merci, j’ai déjeuné! Est-ce que vous avez fini d’accompagner ces -touristes? - -GÉRÔME, l’apercevant. - -Hein? (A part.) Oh! cette fois, ce n’est pas Mme Bédu, ce n’est pas Mme -Ramage, je ne me trompe pas. (Haut.) Vous êtes bien la personne qui est -arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52? (A part.) Elle va nier, -parbleu! - -LA PRÉFÈTE. - -Tiens, vous savez ça? - -GÉRÔME, à part. - -Quel cynisme! (Haut.) Je sais bien d’autres choses! (A part.) Mais ne -nous trahissons pas! - -LA PRÉFÈTE. - -Je le pense bien, c’est justement. (A part.) Quel type! (Haut.) Eh bien, -Monsieur le bedeau qui savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a -encore de curieux à voir dans votre église? On m’avait parlé de l’orgue, -qui n’est pas mal en effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie, -des chapiteaux assez peu convenables. - -GÉRÔME. - -Je ne les ai jamais regardés. - -LA PRÉFÈTE. - -Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a autre chose à visiter, un -trésor, une crypte? - - Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde dans la nef. - -GÉRÔME, à part. - -Comme elle se possède! elle est vraiment forte! (Haut.) Alors, votre -résolution est bien arrêtée? Vous voulez rester ici? - -LA PRÉFÈTE. - -Je vous demande s’il y a autre chose à voir? Il faut bien que je tue le -temps... - -GÉRÔME. - -Que vous tuiez le temps! (A part.) La malheureuse! - -LA PRÉFÈTE. - -Qu’est-ce que vous dites? Eh bien! Où m’allez-vous conduire? - -GÉRÔME, à part. - -Quelle idée! (Haut.) Voulez-vous monter au clocher? - - Il ouvre la porte. - -LA PRÉFÈTE. - -Ça vaut la peine? - -GÉRÔME. - -La vue est admirable!... - -LA PRÉFÈTE. - -Si c’est trop haut, je ne grimpe pas... - -GÉRÔME, à part. - -Elle se méfie! (Haut.) C’est un tout petit clocher. Voici la porte... - -LA PRÉFÈTE, à part. - -Il tient à gagner ses quarante sous. (Haut.) Enfin, si ça m’ennuie, je -redescendrai. Tenez, mon brave homme... - - Elle passe la porte. - -GÉRÔME pousse le verrou, regarde et empoche la pièce. - -A la grâce de Dieu! Et maintenant, allons prévenir le commissaire. Je -crois que voilà qui répare ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y -reconnaître dans un temps où les honnêtes femmes mettent des chapeaux à -plumes, et les grues des chapeaux canotiers?... Allons prévenir le -commissaire! - - Il s’en va par l’escalier. - - -SCÈNE VIII - -JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE - -JEUNHOMME, sortant du réduit du souffleur d’orgue. - -On étouffe dans cette boîte: je vais établir un petit courant d’air avec -le clocher. (Il ouvre la porte du clocher.) Qu’est-ce que je pourrais -bien inventer pour me distraire en attendant la messe? Voyons s’il y a -toujours un écho. (Criant par la porte.) Eh! oh! eh! oh! - -LA PRÉFÈTE, du clocher. - -Oh! oui, vous savez, je ne reste pas. (Paraissant à la porte.) Non, -décidément! Ce qui m’ennuie, ce n’est pas tant de monter toutes ces -marches, c’est de penser qu’il faudrait encore les redescendre... - -JEUNHOMME. - -Tiens, Mme la Préfète qui visite son église... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment! C’est encore vous! et c’est ici que je vous retrouve?... - -JEUNHOMME. - -Oh! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une suppléance: je suis venu -pour remplacer le souffleur de l’orgue qui est de mes amis... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous avez des relations bien cléricales pour un anarchiste, Monsieur -Jeunhomme. - -JEUNHOMME. - -Il faut avoir des amis dans tous les camps. Donc, il était indisposé, et -comme, en somme, ça n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa -place... - -LA PRÉFÈTE. - -Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par votre réputation, il -vous accepte? Je le recommanderai à mon mari, il est tolérant. - -JEUNHOMME. - -Oh! moi, je suis à un point où on n’y fait plus attention: je ne suis -pas électeur. D’ailleurs le curé n’en saura rien. Je me tiens bien -tranquille là, dans ma boîte... personne ne me voit. - -LA PRÉFÈTE. - -Il y a donc une grande cérémonie? - -JEUNHOMME. - -Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous êtes venue inspecter la -nouvelle résidence de M. le Préfet... - -LA PRÉFÈTE. - -Oh! oui, et je m’en donne: c’est si agréable de n’être pas la Préfète, -de ne pas se sentir épiée, surveillée: la Préfète était habillée comme -ci; la Préfète est allée par là... - -JEUNHOMME. - -C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, nous sommes tous les deux -sous la surveillance de la police: moi, c’est la police administrative, -et vous la police de vos administrés... - -LA PRÉFÈTE. - -Et la mienne n’est pas plus amusante, mon pauvre Jeunhomme! Elle a bien -plus d’yeux, d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant -plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. Aussi ce que c’est bon de -lui échapper un peu, de se sentir libre: croyez-vous que, lorsque je -reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer comme cela tranquillement -tous deux? - -JEUNHOMME. - -C’est vrai; c’est-à-dire que moi, je le pourrais: je suis presque plus -libre que vous. - -LA PRÉFÈTE. - -Ah! songer que du moins, en ce moment, personne dans cette église, ne se -doute, ne se soucie de ma présence, que personne ne s’inquiète de moi! - -JEUNHOMME. - -Personne. Et pourtant tout le monde est là, car, je vous le disais, -c’est un grand mariage et, si vous voulez rester, vous verrez défiler, -sans qu’il s’en doute, tout le personnel de vos réceptions futures, vous -le connaîtrez avant qu’il ne vous connaisse. - -LA PRÉFÈTE. - -Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant aux fonctionnaires -d’une préfecture que les fonctionnaires d’une autre préfecture: ils ont -les mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux mêmes têtes. C’est -positif; il y a un moule pour les receveurs d’enregistrement, pour leurs -femmes, même pour leurs enfants. Une ville de vingt mille âmes, c’est -toutes les villes de vingt mille âmes, et c’est à croire que par toute -la France il n’y a que vingt mille âmes en tout. - -JEUNHOMME. - -Vingt mille, Madame, vingt mille âmes... croyez qu’il n’y en a pas tant. - -LA PRÉFÈTE. - -Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme! - -JEUNHOMME. - -A force de ne plus travailler de mes mains! Vous restez pour le défilé? - -LA PRÉFÈTE. - -C’est bientôt cette cérémonie? - -JEUNHOMME. - -Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait être commencé. Mettons -encore une demi-heure. Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de -la sacristie. - -LA PRÉFÈTE. - -Il y a un tableau à voir? - -JEUNHOMME. - -C’est un tableau d’un peintre local, que l’État avait acheté et envoyé. -On l’a mis dans la sacristie à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop -nu pour le montrer, en public, dans une chapelle... la sacristie, vous -comprenez, c’est plus intime... - -LA PRÉFÈTE. - -Allons voir le petit ange... - -JEUNHOMME. - -Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je vais vous indiquer. -Vous avez vu les sculptures des chapiteaux? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il paraît que c’est la -grande attraction de cette église. - -JEUNHOMME. - -Les archéologues n’y viennent que pour ça. - - Ils s’éloignent par la galerie. - - -SCÈNE IX - -LANVORNAY, arrivant par l’escalier du fond - -Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le matin de notre mariage, -j’irais graver nos initiales sur l’escalier du clocher, avec la pointe -de mon couteau. Idée puérile, mais charmante! Et puis il paraît que -c’est une coutume du pays. Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je -n’ai plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment ça ne serait pas -indispensable; mais, n’est-ce pas, on ne se marie que pour avoir de ces -petits souvenirs-là! - - Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme revient qui - la ferme soigneusement. - - -SCÈNE X - -JEUNHOMME - -Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais pour mon rhume, -qu’est-ce que dirait Calfa?... Rentrons chez nous. - - Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa paraissent - au fond. - - -SCÈNE XI - -GÉRÔME, CALFA - -CALFA. - -Alors vous l’avez enfermée dans le clocher? - -GÉRÔME. - -Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me semble que c’est assez -bien imaginé. - -CALFA. - -Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous mon opinion? Vous ne -vous fâcherez pas? C’est une solution sans élégance. - -GÉRÔME. - -Comment! j’assure la tranquillité de la cérémonie, je mets cette femme -dans l’impossibilité de nuire... - -CALFA. - -C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais pensé que ce fût là le -résultat à atteindre, ce n’était pas bien malin: je n’avais qu’à la -faire garder à vue à l’hôtel. - -GÉRÔME. - -Tiens, au fait: pourquoi ne l’avez-vous pas fait? - -CALFA. - -Ah! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, comme on voit bien qu’avec des -dispositions pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur: vous -n’avez pas nos coquetteries professionnelles! - -GÉRÔME. - -Enfin, l’important est que vous empêchiez un malheur? - -CALFA. - -Non! l’important était qu’on vît bien qu’il pouvait arriver un malheur, -mais que nous avions pris toutes nos précautions. Nous ne commandons pas -à l’orage, mais nous apportons des parapluies. Si l’orage ne crevait -jamais, on finirait par trouver que les parapluies sont des instruments -encombrants et d’une forme ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de -la police? Enfin! vous êtes bien sûr, cette fois, que c’est bien la -personne qui est là dedans? - -GÉRÔME. - -Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui ai demandé. - -CALFA. - -Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse du jeune marié? - -GÉRÔME. - -Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre. - -CALFA. - -D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans avoir l’air... - -GÉRÔME. - -Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait peut-être bon que j’aille -m’occuper aussi des derniers apprêts de la cérémonie? - -CALFA. - -Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il n’y a pas de serrure à -cette porte. Il faudrait deux agents pour garder le verrou et empêcher -que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on entend frapper, il ne -prenne à quelqu’un fantaisie d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable -pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez ce qu’ils auront à -faire. - -GÉRÔME. - -Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne de ne laisser tirer ce -verrou, sous aucun prétexte?... - -CALFA. - -C’est cela même, et merci. - -GÉRÔME. - -Sans rancune? - -CALFA. - -Comment donc: on peut avoir des points de vue différents en matière de -police, et cela n’empêche pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait? Le -hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours. - - Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher et se trouve nez à - nez avec Lanvornay. - - -SCÈNE XII - -LANVORNAY, CALFA - -LANVORNAY. - -Ah! je vous remercie, Monsieur, on voit à peine clair là dedans, je ne -pouvais plus ouvrir la porte!... - - Il va pour filer. - -CALFA. - -Voyons, je ne rêve pas; ce n’est pas un déguisement: c’est bien un -homme... C’est même le jeune marié!... Eh! Monsieur!... - -LANVORNAY. - -Oh! je vous demande pardon... on doit m’attendre, je suis très pressé. -Tiens, j’ai même laissé mon couteau là-haut... tant pis... Bonsoir, -Monsieur! - - Il file. - -CALFA. - -Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, c’est égal, il n’a pu se -tromper à ce point: l’homme, je le retrouverai toujours. Mais elle, la -femme, qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue? Un dernier -rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son couteau? Quelles turpitudes -vais-je découvrir, ou quel drame? Tout va bien. - - Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service s’arrêtent - devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte. - - -SCÈNE XIII - -LAMBERT, GUIBAL - -LAMBERT. - -Puisqu’il s’agit que personne entre et que personne sorte, si une bonne -fois nous poussions le verrou? - -GUIBAL. - -Nous n’avons pas d’instructions. - -LAMBERT. - -Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. (Il pousse le -verrou) Là! comme ça nous n’aurons qu’à surveiller du coin de l’œil, et, -de l’autre, nous pourrons voir un peu la cérémonie. - -GUIBAL. - -Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies religieuses, ça -m’impressionne toujours. - -LAMBERT. - -Oui, nous avons tous fait notre première communion. - -GUIBAL. - -Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien ne remplace l’autel avec -les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses. - - Ils rôdent autour de l’orgue. - -LAMBERT. - -C’est curieux un orgue; je n’en avais jamais vu de près, c’est gros! - -GUIBAL. - -C’est censément plus gros qu’un piano. - -LAMBERT. - -M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit guère... - -GUIBAL. - -C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on entend mieux. - -LAMBERT. - -Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit bruit, comme si c’était -dans le lointain, et que ça tremble. - -GUIBAL. - -Oui, on dirait qu’on vous chatouille. - -LAMBERT, lisant. - -Voix céleste... cor anglais... - -GUIBAL. - -Toujours les Anglais, nom de Dieu! ça me gâte un peu mon plaisir! - -LAMBERT. - -A notre poste, voilà qu’on vient. - - Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu et les - Ramage. - - -SCÈNE XIV - -LES MÊMES, Mme RAMAGE, Mlle BÉDU, BÉDU, RAMAGE - -Mme RAMAGE. - -Tiens, il y a d’autres invités qui font comme nous qui s’installent à -l’orgue. - -Mlle BÉDU. - -Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être des touristes? - -BÉDU. - -Chut! ce sont des agents. Il y en a comme ça plein l’église. - -Mme RAMAGE. - -C’est très impressionnant! Mais ils ne sont pas en uniforme? - -BÉDU. - -Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les reconnaisse pas. (Montrant -dans la nef.) Tenez, il y a là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit -blond... - -Mme RAMAGE. - -Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir qu’on est comme cela -enveloppée de soldats?... - -Mme BÉDU. - -Les sergents de ville ne sont pas des soldats. - -Mme RAMAGE. - -Sans doute, n’empêche que de les savoir là calmes, immobiles, plein -l’église, je trouve que cela donne aux circonstances une solennité -particulière: j’imagine que ce que j’éprouve, c’est comme si j’assistais -à une messe à bord d’un navire, vous savez, avec tout l’équipage... - -Mme BÉDU. - -Vous avez de l’imagination. - -Mme RAMAGE. - -Il faut bien. - -Mme BÉDU. - -Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle cérémonie de mariage sans -uniformes dans le cortège. - -Mme RAMAGE. - -Ils ont dû faire venir leur cousin... - -Mme BÉDU. - -Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose dans les douanes, ou dans -l’intendance, et qui s’est promené tout l’été dernier, à la musique, -avec une pelisse d’officier... - -Mlle BÉDU. - -Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se marier en robe? - -Mme BÉDU. - -Qu’est-ce que ça peut te faire? - -RAMAGE. - -Allons, madame Bédu, Bédu autorise: venez que je vous montre les -horreurs que les moines avaient mises dans cette galerie... - -Mme BÉDU. - -M. Bédu n’a rien à autoriser. - -RAMAGE. - -Voyons, nous avons encore quelques minutes à perdre, il faut en -profiter: on ne marie pas tous les jours la fille d’une amie. Vous -verrez, c’est très curieux. - -Mme RAMAGE. - -En somme, c’est de l’architecture. - -Mme BÉDU. - -En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie seule. (A Bédu.) Tu vas me -faire le plaisir de rester avec elle. - -BÉDU. - -Mais certainement! (A part.) Ça m’est égal, j’ai vu ça quarante fois. - - Mmes Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie. - - -SCÈNE XV - -Mlle BÉDU, BÉDU, LES AGENTS - -Mlle BÉDU. - -Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, papa? - -BÉDU. - -Tiens, tu sais ça, toi? - -Mlle BÉDU. - -Je crois bien: à la pension, Germaine Champenois en dessinait sur tous -ses cahiers. - -BÉDU. - -C’est du joli! - -Mlle BÉDU. - -Oh! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se marier. - -BÉDU. - -Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau de chant. - - Et laissant Mlle Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents qui ont - entamé une partie de cartes. - -BÉDU. - -A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville? - -LAMBERT. - -Au bonneteau. - -GUIBAL. - -Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions. - -LAMBERT. - -Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en province; mais monsieur -Calfa exige que nous l’apprenions à tout événement, pour la -surveillance. - -GUIBAL. - -Il nous a rapporté ça de Paris. - -BÉDU. - -J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous que je vous fasse -dix sous? - -LAMBERT. - -Si vous voulez, monsieur Bédu. (Jeu.) C’est perdu. - -BÉDU. - -Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau commissaire. - -LAMBERT, tout en faisant le jeu. - -Oui, il va de l’avant. C’est perdu. - - Le jeu continue. - -GUIBAL. - -On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire; mais comme il dit, -moins on comprend, mieux on est discipliné; il inspire confiance. - -LAMBERT. - -Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer confiance. C’est encore -perdu. - -BÉDU. - -Sapristi! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose bien qu’on n’aura -pas l’aplomb de venir jusqu’ici faire la quête. Mais c’est égal, en cas, -c’est embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de n’avoir pas de -pièce de dix sous. Je descends jusqu’au bureau de tabac, et je reviens. -(A sa fille.) Solfie en m’attendant. - - Il s’en va. - -Mlle BÉDU, après le départ de son père. - -En somme, c’est de l’architecture!... - - Et, elle aussi, va voir les chapiteaux. - - -SCÈNE XVI - -LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME - -LAMBERT. - -Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais bien une pipe. - -GUIBAL. - -Pour ce que nous faisons... Pourtant ici, on ne peut guère. - -LAMBERT, montrant la porte de l’orgue. - -Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. (Il ouvre.) Tiens, -Jeunhomme, qu’est-ce que vous faites là, vous? - -JEUNHOMME. - -Bon! on ne peut pas être dix minutes tranquille sans que vous veniez me -relancer. - -LAMBERT. - -Allons! ne vous fâchez pas: seulement on ne vous savait pas si dévot! - -JEUNHOMME. - -C’est le père Louche qui m’avait demandé pour souffler l’orgue à sa -place... - -GUIBAL. - -Parbleu! quand il s’agit de faire de la musique, vous en êtes toujours. -Mais il n’est pas question de ça. Le patron nous a collés de service -ici. - -JEUNHOMME. - -Pour quoi faire? - -LAMBERT. - -Pour garder cette porte. - -JEUNHOMME. - -En voilà une idée! - -LAMBERT. - -C’est son idée! - -GUIBAL. - -Seulement nous cherchions un petit coin pour en griller une... - -JEUNHOMME. - -Eh! bien, mettez-vous là! Mais ne fichez pas le feu. Et puis je vais -vous enfermer pour que la fumée n’aille pas dans l’église. - -LAMBERT. - -Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous. - -JEUNHOMME. - -Oui, oui, elle ne va pas s’envoler. - - Les agents s’enferment dans l’orgue. - - -SCÈNE XVII - -JEUNHOMME, Mlle BÉDU, puis LA PRÉFÈTE. - -Mlle BÉDU. - -C’est bien extraordinaire que M. Canette ne soit pas arrivé; si j’allais -n’avoir personne pour m’accompagner? (A Jeunhomme.) Dites, Monsieur, -puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, savez-vous pourquoi -l’organiste est si en retard? - -JEUNHOMME. - -Oh! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement myope! - -Mlle BÉDU. - -Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être lui? - -JEUNHOMME. - -Eh! non, c’est Mme la préfète qui revient. - -Mlle BÉDU. - -La préfète? - -JEUNHOMME. - -Ça m’a échappé... Eh! oui la nouvelle préfète, arrivée ici d’hier soir! - -Mlle BÉDU. - -La préfète!... Je vais sans doute voir une grue et voici que je me -rencontre aussi avec la nouvelle préfète: quelle bonne journée! - -LA PRÉFÈTE. - -Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens -assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez, -Mademoiselle? - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète... - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, bon! je vois qu’on m’a trahie... - -JEUNHOMME. - -Ça m’a échappé!... - - Il va retrouver les agents dans l’orgue. - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, j’aurais deviné... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité! mais enfin, à -première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète? - -Mlle BÉDU. - -C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la -musique, par exemple, on voit tout de suite: ça, ce sont les femmes -d’officiers, ça, les femmes de commerçants... ça, les dames des -fonctionnaires... - -LA PRÉFÈTE. - -Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille -jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet -hiver à la préfecture. - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, Madame la préfète: pensez donc, c’est si triste quand la -préfecture ne donne pas l’élan! - -LA PRÉFÈTE. - -Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était -célibataire... - -Mlle BÉDU. - -Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil... -Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour -faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti! - -LA PRÉFÈTE. - -Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals -travestis?... - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, et puis je ferais jouer la comédie: c’est si amusant, -paraît-il, surtout les répétitions... - -LA PRÉFÈTE. - -Vous joueriez très bien la comédie! - -Mlle BÉDU. - -Oh! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien, -allez, il y a le substitut! - -LA PRÉFÈTE. - -Vous comprenez, je me renseigne; tout cela est très important à savoir, -Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et -vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure? - -Mlle BÉDU. - -Germaine Champenois est ma meilleure amie; elle m’avait tellement fait -promettre que je chanterais à son mariage!... - -LA PRÉFÈTE. - -Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner? - -Mlle BÉDU. - -Je commence même à être un peu inquiète! d’autant que le morceau que je -dois chanter est de lui... - - La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes. - -LA PRÉFÈTE. - -Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs... - -Mlle BÉDU. - -C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine -s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée -d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus -lent, bien entendu: c’est pour le souvenir. - -LA PRÉFÈTE. - -M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle! avec la -musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que -voilà de quoi passer de charmantes soirées: voilà des éléments! - -Mlle BÉDU. - -Quand on veut, on trouve toujours des éléments! D’ailleurs, on peut -toujours organiser des petits jeux... - -LA PRÉFÈTE. - -J’allais le dire: les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un -homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est?... - -Mlle BÉDU. - -Le trou... - -LA PRÉFÈTE. - -Le trou? - -Mlle BÉDU. - -Oh! oui, le trou!... moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce -pas, Madame? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout! J’ai pourtant -été élevée au couvent. Oh! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de -suite. - -Mlle BÉDU. - -Que je vous apprenne, Madame la préfète!... - -LA PRÉFÈTE. - -Si, si, tout de suite! Ah! par exemple! Entendez-vous les potins des -réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste: -Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au -trou!... Je l’ai échappée belle! Allons, Mademoiselle, c’est pour la -République! - -Mlle BÉDU. - -Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète!... Seulement il -faudrait être au moins trois... - -LA PRÉFÈTE. - -Eh! bien, mais il y avait là Jeunhomme... - -JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents. - -Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne! Et puis, vrai, au -bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez! et soufflez un peu si -vous voulez pour vous distraire... - -LA PRÉFÈTE. - -Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous. - -JEUNHOMME. - -Encore un bonneteau? Jamais de la vie! J’ai épuisé ma veine, vous -comprenez! Trente sous que je viens de gagner là! - -LA PRÉFÈTE. - -Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation!... Non, -nous cherchons un troisième pour jouer au trou; allons! ne dites pas -non; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous -expliquer... - -Mlle BÉDU. - -Eh! bien, voilà... Je suis un peu émue... On se met en cercle... et puis -on tient la main gauche, comme ceci... ça fait comme un petit puits... - -LA PRÉFÈTE. - -C’est ça, le trou? Ah! très bien!... - -Mlle BÉDU. - -Comme vous comprenez vite, Madame la préfète! C’est le trou. Au milieu, -c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du -voisin, bien entendu. Et alors on commande: chacun son trou... trou -commun... trou du voisin... et chacun suit avec l’index de la main -droite: chacun son trou... trou commun... trou du voisin... -Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on -s’embrouille, et plus c’est amusant... - -LA PRÉFÈTE. - -Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce -pas, Monsieur Jeunhomme?... - -JEUNHOMME. - -Oh! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser. - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, attention! je commence: Trou commun... chacun son trou... Ah! -Monsieur Jeunhomme, un gage!... - -JEUNHOMME. - -Un gage? - -LA PRÉFÈTE. - -Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage... donnez n’importe -quoi... votre mouchoir de poche? - -JEUNHOMME. - -Mon mouchoir de poche?... Si j’avais pu prévoir... - -Mlle BÉDU. - -Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là... C’est lui qui en fait -des gages!... Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est -drôle!... Oh! mon Dieu les cloches!... voilà qu’on sonne... - -JEUNHOMME. - -On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude... - -Mlle BÉDU. - -Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive, -et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée -manquée, c’est épouvantable!... Ah! si je savais jouer de l’orgue... - -LA PRÉFÈTE. - -Mais, j’en sais jouer, moi; je ne vais pas à l’église dans les villes où -mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est -toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau -de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça... Ces cloches -sont folles!... Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine! - - Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite. - - -SCÈNE XVIII - -LES MÊMES, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE, -GILOTTE, LE COMMANDANT. - -GÉRÔME. - -Arrêtez l’orgue, arrêtez: la noce n’est pas là, c’est un faux départ. -(Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne! c’est la personne!... -Mais alors on l’a laissée sortir... les agents ne sont plus là... et qui -est-ce qui est dans le clocher... qui peut se permettre de toucher aux -cloches... (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où -sort un nègre.) Ah! vous, tout le monde vous avait oublié!... on sonne -toujours! - - Il monte au clocher. - -LA PRÉFÈTE. - -Un nègre? - -JEUNHOMME. - -Ah! oui! le nègre? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des -Beaux-Arts; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour -en étudier la restauration; personne n’y fait plus attention... - -LA PRÉFÈTE. - -Et il continue. - - De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu. - -RAMAGE. - -Que se passe-t-il? La personne!... - -Mme BÉDU. - -Ma fille seule avec la personne!... Quelles horreurs lui aura-t-elle -apprises?... - -RAMAGE. - -Les chapiteaux en action! - -Mme RAMAGE. - -Oh! puisque le nègre était là! - - Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme. - -CALFA, à Gérôme. - -J’étais enfermé! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A -la Préfète.) Bien joué, Madame... - -LA PRÉFÈTE. - -Oh! trop aimable... L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote... - -CALFA. - -Bien joué, vous dis-je; mais à deux de jeu? - -LA PRÉFÈTE. - -C’est l’organiste? Mais il n’a pas l’air myope... - -CALFA. - -Et les agents? Où sont les agents? - -JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue. - -Tenez, ils sont là; ils fument. - -CALFA. - -De mieux en mieux, Madame: séquestration d’agents de la force publique, -le délit se caractérise; à merveille! - - Arrive Bédu, avec l’organiste. - -BÉDU. - -Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en -retard! - -GÉRÔME. - -Canette ne voit personne: voilà qu’il s’installe. - -CALFA[1]. - - [1] Voir la note de la page 262. - -Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien -entendu, et madame à ma disposition. - -JEUNHOMME. - -Mais c’est la préfète! - -Mlle BÉDU. - -C’est la préfète! - -Mme BÉDU, à sa fille. - -Petite dinde! - -CALFA. - -Elle est ingénieuse! elle est drôle!... Mais je n’ai pas envie de rire. - -GÉRÔME. - -La préfète? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette. - -CALFA. - -Évidemment! - - M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs. - Musique jusqu’au baisser du rideau. - -JEUNHOMME, à la préfète. - -Voilà les avantages de l’incognito! - -LA PRÉFÈTE. - -Mais je n’en espérais pas tant: moi arrêtée, c’est admirable, c’est -délicieux! - -JEUNHOMME. - -Si vous en aviez comme moi l’habitude... - - Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de - chœur. - -GILOTTE. - -Eh! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe? Gérôme, le cortège est en -bas... - -LE COMMANDANT. - -L’exactitude militaire, politesse des rois! - -RAMAGE, à Gérôme. - -Ne dites rien, sacrebleu, le lunch... - -BÉDU. - -Le lunch! - -GÉRÔME. - -Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis... (A Calfa.) Vous n’y -voyez pas d’inconvénient? - -CALFA. - -Pas le moins du monde; ma mission est accomplie: la noce continue... - -Mlle BÉDU. - -Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui -ressemblerait à une grue? - -CALFA. - -Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet. - - -RIDEAU - - - - -ACTE TROISIÈME - -_Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la -musique: l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face -au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les -chaises.--Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent -sur le kiosque._ - - -SCÈNE PREMIÈRE - -Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU - -Mme RAMAGE, appelant les enfants. - -Yvonne! Édouard! Vovonne, Doudou! voyons! voulez-vous bien descendre!... -oh! insupportables!... (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah! bonjour, chère -madame, bonjour mademoiselle: vous venez prendre vos chaises? Gérôme -n’est pas encore là... Vovonne! Doudou!... Je vous demande pardon: ces -enfants me rendront folle!... - -Mme BÉDU. - -Ils sont délicieux! Amélie, va les embrasser... - - Amélie rejoint les enfants sur le kiosque. - -Mlle BÉDU. - -Vovonne!... Doudou!... - -Mme BÉDU. - -Alors, M. Ramage y est allé lui aussi?... se présenter à cette préfète? - -Mme RAMAGE. - -Mais oui... et aussi M. Bédu?... - -Mme BÉDU. - -Oh! vous pensez! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une -péronnelle... - -Mme RAMAGE. - -Mais, chère amie, je vous trouve sévère!... En somme, cette dame a été -victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière -d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour -aller corner leur carte. - -Mme BÉDU. - -Corner!... je ne vous le fais pas dire! - -Mme RAMAGE. - -Après tout, c’est la préfète! - -Mme BÉDU. - -Je ne dis pas non; c’est tant mieux pour elle: autrement elle s’en -serait tirée à moins bon compte! Le commissaire reconnaît qu’il s’est -trompé, c’est une chose entendue! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre -instinct d’honnête femme. - -Mme RAMAGE. - -Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose? - -Mme BÉDU. - -On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la -maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons? Elle -cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même -pas un regard pour moi, moi la mère? Vous trouvez que ce sont des -procédés de femme bien élevée? - -Mme RAMAGE. - -Enfin, une préfète est une préfète... - -Mme BÉDU. - -Vous en êtes encore là? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous -avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier -espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots: tout le monde -savait cela, à Digne! - -Mme RAMAGE. - -Vous me bouleversez! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne -trouvez-vous pas? - -Mme BÉDU. - -Toutes ces femmes-là ont le type espagnol! En attendant, nous sommes -forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder -auprès de cette personne; et nous-mêmes, il faut que nous venions -attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à -la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la -saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et -lui constituer une garde d’honneur: pour la réhabiliter! - -Mme RAMAGE. - -Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui -aviez eu l’idée... - -Mme BÉDU. - -Mais certainement, chère amie: j’ai fait la bêtise de me marier à un -fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un -sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu -épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture, -de la préfète, et de tous ces croquants!... - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les -chaises. Mais vous vous expliquez sans doute: j’étais allé corner ma -carte, comme serveur à la préfecture. - - Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises. - -Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet -d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter. - - Il s’éloigne avec les chaises. - -Mme RAMAGE, appelant. - -Vovonne... Doudou!... - -Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants. - -Les voilà! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie -Amélie... - -Mme RAMAGE. - -Vous n’embrassez pas la dame; allons, embrassez la maman de votre amie -Amélie... - - Les enfants hurlent. - -Mme BÉDU. - -Mais non, mais non, laissez-les donc jouer! - -Mlle BÉDU. - -Je songeais à une chose: si le commissaire spécial ne s’était pas -trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable, -c’est le substitut qui l’aurait jugée? - -Mme BÉDU. - -Tu ferais mieux de t’occuper des enfants: tiens, ils vont jeter toutes -les chaises par terre... - -Mme RAMAGE. - -Ce sont des diables! ce sont des diables!... - -Mme BÉDU. - -Ils sont délicieux! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur -flanquerais des gifles!... (Haut.) Ils sont délicieux!... - - Ils s’éloignent. - - -SCÈNE III - -CALFA, GÉRÔME - -CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave. - -Là! vous serez très bien là-dedans: c’est parfait! (A Gérôme qui -revient.) Ah! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique, -c’est là que se tiendront mes agents! - -GÉRÔME. - -Comment? ça n’est pas fini! Eh! bien, vous en avez un ressort! Est-ce -que vous comptez encore sur quelque chose, Monsieur Calfa? - -CALFA. - -Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est notre profession de -toujours faire comme si nous comptions sur quelque chose: et il faut -bien que ça finisse par arriver, un jour ou l’autre. - -GÉRÔME. - -Mais, justement, après ce qui vous est arrivé hier, ça ne vous suffit -pas? - -CALFA. - -Quoi? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances -pour que cette personne ne fût pas la préfète: il s’est trouvé que -c’était la préfète, eh! bien, mon Dieu, c’était la chance à courir; sans -cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai d’ailleurs que l’événement -n’a pas été pour me déplaire: comme cela, dès son arrivée, le nouveau -préfet saura, et de première main, qu’il a un commissaire spécial qui ne -craint pas d’ouvrir l’œil. - -GÉRÔME. - -Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que vous ayez arrêté sa femme? - -CALFA. - -Ça ne lui sera pas égal: il sera enchanté,--si du moins c’est un homme -intelligent, comme je l’espère. - -GÉRÔME. - -Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être cocu, ou du moins que -cela se sache. Car enfin, monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était -venue, et je crois bien qu’elle est venue à d’autres: de ce que cette -dame est la préfète, cela ne prouve pas qu’elle ne soit aussi la -maîtresse de M. Lanvornay. - -CALFA. - -Qui est-ce qui vous dit le contraire? Mais vous mélangez les questions; -l’aventure pourra lui être désagréable comme homme, mais comme préfet, -elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire qu’au préfet. En -donnant à la préfète l’auréole de l’arrestation arbitraire, je me trouve -avoir déterminé en son honneur, et en l’honneur de l’administration -préfectorale par conséquent, un courant d’opinion, un mouvement de -sympathie considérable; vous savez bien qu’en ce moment tous les -fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi pour témoigner de leur -loyalisme: ça aura été une entrée exceptionnelle! - -GÉRÔME. - -Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout le monde. - -CALFA. - -Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la musique, ce ne sont -plus seulement les fonctionnaires, c’est toute la ville, c’est l’opinion -publique qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger d’un coup -quels sont, dans la population, les éléments hostiles, et quels sont -ceux sur qui nous pouvons compter... - -GÉRÔME. - -Vous croyez qu’on va manifester? - -CALFA. - -Pour la préfète et contre moi, certainement! Vous voyez bien que -j’établis ici une permanence. D’ailleurs, je ne crois pas à des -manifestations violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos chaises. - -GÉRÔME. - -Oh! ça m’est égal, la municipalité les assure. Et même, j’y pense, il y -en a de vieilles que j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de -tantôt, je vais aller les chercher... - -CALFA. - -Je vais également du côté de l’église. Il habite par là un certain -entreposeur des tabacs qui ne m’a jamais paru bien catholique, chair ou -poisson: il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire chez la -préfète. - -GÉRÔME. - -Ah! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir avec vous: toujours prêt -à les surprendre; vous vous cacheriez dans leur encrier! - -CALFA. - -Je considère cela comme une mission. - - Ils s’éloignent ensemble. - - -SCÈNE IV - -LAMBERT, GUIBAL - -GUIBAL. - -C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, il est embêtant le patron -avec ses idées. - -LAMBERT. - -Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut s’asseoir... Et j’espère, -toujours, que nous entendrons bien la musique. - -GUIBAL. - -Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave: on est en dessous. - -LAMBERT. - -A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus de la chambre, on -entend très bien... Tiens, monte un peu; tu vas chanter pour que je me -rende compte. - - Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant: - -GUIBAL. - -Eh bien? - -LAMBERT. - -Rien. - -GUIBAL. - -Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout seul. Quand toute la -Philharmonique y sera, avec la caisse et les cuivres, peut-être que ça -s’entendra davantage?... - -LAMBERT. - -Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu moi. (Montant sur le -kiosque.) Il me semble que j’aurais aimé à être chanteur, ou à parler -sur des estrades... (Roulade.) Eh bien?... - -GUIBAL. - -Eh bien! mon vieux, voilà qu’il pleut!... - -LAMBERT. - -Farceur! C’est vrai qu’il tombe des gouttes... Enfin ce qu’il y a -toujours, c’est qu’on sera à l’abri. - - -SCÈNE V - -LES MÊMES, JEUNHOMME - -JEUNHOMME. - -Décidément, quand ce n’est pas vous qui me trouvez, c’est moi qui vous -trouve... - -LAMBERT. - -Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve toujours, monsieur -Jeunhomme... - -JEUNHOMME. - -Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon bouton de manchette... -c’est très désagréable, d’autant que je n’en avais qu’un: et comme j’ai -achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir s’il n’y serait pas -resté, par négligence. - -LAMBERT. - -Voilà ce que c’est que de coucher toujours où c’est défendu. - -GUIBAL. - -Enfin, si nous mettons la main dessus, nous vous ferons signe. - -LAMBERT. - -C’est que ça doit bien vous manquer, hein? Vous soignez votre tenue, -monsieur Jeunhomme, maintenant que vous frayez avec des dames de la -haute administration! - -GUIBAL. - -C’est pas de reproche; puisqu’elle était l’amie, cette préfète, de M. -Lanvornay, qu’est réactionnaire, c’est bien juste qu’elle ait des bontés -pour vous qu’êtes anarchiste: ça rétablit l’équilibre. - -LAMBERT. - -L’équilibre opportuniste, quoi! - -JEUNHOMME. - -Imbéciles! - -LAMBERT. - -Eh! là, Jeunhomme, vous insultez les agents. - -JEUNHOMME. - -Vous insultez bien une femme. - -GUIBAL. - -C’est complètement différent! - -LAMBERT. - -Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire: une dame du -gouvernement qui se conduit mal, c’est le commencement de l’anarchie. - -JEUNHOMME. - -Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces petites histoires! - -GUIBAL. - -Et ce n’est pas fini; car, si le patron nous a mis de service -là-dessous, pendant la musique, bien sûr que c’est encore pour en voir! - -LAMBERT. - -Bien sûr! - -JEUNHOMME. - -Comment, vous êtes de service sous le kiosque? - -GUIBAL. - -Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre plaisir!... - -LAMBERT. - -Pour la promenade!... - -JEUNHOMME. - -Calfa continue, alors! Encore! toujours? Il est donc enragé! Mais cette -fois, il n’aura pas le dernier mot! Ah! il vous met de service sous le -kiosque pendant la musique: vous savez pourquoi? - -LAMBERT. - -Bien sûr que non! - -GUIBAL. - -Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr! - -JEUNHOMME. - -A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner. - -LAMBERT. - -Nous ne devinons jamais. - -JEUNHOMME. - -Eh bien! ne devinez pas, je vais vous le dire: Il vous a mis là, parce -qu’on doit venir le gifler ici, dans vingt-cinq minutes. - -GUIBAL. - -On doit gifler le patron? - -LAMBERT. - -Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il? - -JEUNHOMME. - -Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement. - -LAMBERT. - -Mais qui donc doit le gifler? - -JEUNHOMME. - -Qui? le nouveau préfet. Là! (A part.) Il ne faut pas que ce soit -toujours cette brute qui invente. C’est bien notre tour! Et puis je lui -dois bien ça, à la pauvre préfète! - -LAMBERT. - -Ah! sacrebleu! je m’asseois! - -GUIBAL. - -Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend: on ne sait plus -comment on vit: c’est extraordinaire! - -LAMBERT. - -On se croirait à Paris! - -JEUNHOMME, à part. - -Allons-y! (Haut.) Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas se passer -comme ça. La préfète n’a rien dit sur le moment, mais elle mijotait, -n’est-ce pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le cœur, c’te -femme. Elle a télégraphié à son mari, qui doit arriver par le train de -Paris, en pleine musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer une -paire de calottes, au débotté: ça lui apprendra. Et voilà. Et je m’en -vais. - -GUIBAL. - -Vous partez: ça ne vous tente pas de voir? - -JEUNHOMME. - -Peuh! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais maintenant j’en ai tant -vu. Et puis je vais au train, précisément, chercher les journaux. C’est -moi le crieur aujourd’hui; Reboul est enrhumé, il me passe la casquette -et la trompe... - -LAMBERT. - -Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours du provisoire!... - -JEUNHOMME. - -Il n’y a que le provisoire qui dure. (Gérôme paraît, traînant une petite -charrette remplie de chaises.) Ah! ah! M. Gérôme prend ses précautions: -vous allez refuser du monde!... - -GÉRÔME. - -Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me donner un coup de main. - -JEUNHOMME. - -Excusez, je suis attendu; mais ces messieurs sont là. Bonsoir, -Messieurs! - - -SCÈNE VI - -LES MÊMES, moins JEUNHOMME - -GÉRÔME. - -C’était bien la peine que je me fatigue à traîner cette charrette: le -garçon de l’hôtel du Midi vient de me dire que la préfète faisait ses -malles et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant que son -Lanvornay va partir en voyage de noce. Avec cela qu’il va pleuvoir: -sacré Calfa, avec ses histoires! Mais vous ne paraissez pas bien en -train... - -GUIBAL. - -C’est que nous venons d’apprendre des choses! - -LAMBERT. - -Oui, on n’a de courage à porter les chaises que pour s’asseoir dessus. - -GÉRÔME. - -Qu’est-ce qu’il y a encore? - -LAMBERT. - -On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles au patron. - -GÉRÔME. - -Ah! diable! ceci paraît plus sérieux. - -GUIBAL. - -Oh! c’est sérieux: Jeunhomme est très renseigné. - -LAMBERT. - -D’abord, n’est-ce pas, un anarchiste, il y a à penser qu’il fait partie -de la Sûreté. - -GUIBAL. - -Et puis il était tout le temps avec la préfète. - -GÉRÔME. - -C’est la préfète qui doit gifler Calfa? - -LAMBERT. - -Oh! il ne se laisserait pas gifler par une femme! - -GUIBAL. - -Non: c’est le préfet, qui arrive exprès dans vingt minutes, par le train -de Paris. - -GÉRÔME. - -Le nouveau préfet? Cela ne m’étonne pas. Je m’étais toujours douté que -ça finirait de cette façon-là. Calfa ne voulait pas me croire. Alors le -préfet doit venir le gifler à la musique? - -LAMBERT. - -Oui! sans doute pour que ça se fasse devant plus de monde. - -GÉRÔME. - -Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la pluie va même éloigner -tous les amateurs. - - Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée. - -GUIBAL. - -En voilà deux, cependant. - -LAMBERT. - -Redingote et chapeau de soie: ce sont peut-être les témoins? - -GÉRÔME. - -Un duel par là-dessus: Oh! ne soyons pas trop gourmands. - -LAMBERT. - -Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos chaises pour ne pas donner -l’éveil. - - Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que leur tend - Gérôme. - - -SCÈNE VII - -LES MÊMES, RAMAGE, BÉDU - -RAMAGE. - -Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée. - -BÉDU. - -Je vous avouerai que je tremblais pour mon chapeau haut de forme. - -RAMAGE. - -Vous vous rappelez l’enterrement du père Moulins, où il pleuvait tant! - -BÉDU. - -Précisément,--il y a cinq ans.--J’ai eu mon ancien chapeau confondu. Et -c’est embêtant d’acheter un chapeau haut de forme tous les jours. - -RAMAGE. - -Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier janvier. - -BÉDU. - -Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les réceptions du nouveau -préfet. - -RAMAGE. - -C’est vrai, sacrebleu! nous n’avons encore vu que la préfète... Avec -cette façon de ne pas arriver ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux -hauts de forme!... - -BÉDU. - -Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait contenté de la préfète, -hein, Ramage? - -RAMAGE. - -Ah! ce Bédu! toujours la bagatelle! Le fait est qu’elle a de la branche, -du montant: c’est bien la République aimable! - -BÉDU. - -Oui! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être réactionnaire! - -RAMAGE. - -Chut! chuuut! Il y aura des ralliés, cet hiver, aux soirées de la -Préfecture! - -BÉDU. - -Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le préfet! - -RAMAGE. - -Craignons le coup de la Préfecture: le coucoup... ah! ah! ah! - -BÉDU. - -Avec tout cela, nous ne savons toujours pas quand il arrive, ce -cocu-là?... - -GÉRÔME, qui s’est rapproché. - -Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de l’arrivée de M. le Préfet? - -BÉDU. - -Hein? Ah! oui, il y a un moment,--tout à l’heure... - -RAMAGE. - -Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, vous qui êtes un peu de la -Préfecture? - -GÉRÔME. - -C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de la cathédrale, comme de -tout: j’ai mon indépendance. Mais je vous croyais renseignés. Le préfet -sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans vingt minutes. - -BÉDU. - -Pas possible? - -GÉRÔME. - -Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la personne qu’il se -propose de gifler. - -RAMAGE. - -Le préfet vient gifler quelqu’un? - -BÉDU. - -Je parie que c’est un journaliste? - -GÉRÔME. - -Vous n’y êtes pas: il vient gifler le commissaire. Vengeance de femme. - -RAMAGE. - -Ça, c’est épatant! - -BÉDU. - -Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, hein, Ramage? - -GÉRÔME. - -Je me permettrai de vous conseiller d’autant plus de rester, que -peut-être M. le Préfet ne sera pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires -honorables, deux témoins tout trouvés, sous la main... - -RAMAGE. - -Sous la main? eh! là, eh! là: c’est assez du commissaire. - -GÉRÔME. - -Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire; mais ces messieurs -entendent ce que je veux dire... - -BÉDU. - -Oui, oui.--«Les témoins étaient, pour M. le préfet, M. Bédu et M. -Ramage...» Dites donc, Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui -a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était témoin au mariage -Lanvornay... - -RAMAGE. - -C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, connaissez-vous les -intentions du commissaire, êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera pas -faux bond? - -GÉRÔME. - -Ce serait fou de sa part; raisonnons un peu: cette gifle lui crée une -situation exceptionnelle: il devient «le commissaire que le préfet a -giflé», et on est forcé de le déplacer avec avancement. Calfa est trop -fin pour ne pas le comprendre. - -RAMAGE. - -Une gifle est toujours une gifle. - -GÉRÔME. - -L’avancement est toujours de l’avancement. D’ailleurs, je sais où il -est, je vais causer de tout cela avec lui. - -RAMAGE. - -Vous allez vous mouiller. - -GÉRÔME. - -La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il en est. - - Il s’en va. - - -SCÈNE VIII - -LES MÊMES, moins GÉRÔME, puis Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU et LES -ENFANTS. - -RAMAGE. - -Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre nos chapeaux hauts de -forme? - -BÉDU. - -Quand on occupe une certaine situation, on ne devrait jamais sortir sans -chapeau haut de forme. Voyez les médecins. - -RAMAGE. - -Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas mettre les nôtres à -l’abri. - -BÉDU. - -Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à nous contribuables. - - Ils montent sur le kiosque. - -RAMAGE, regardant au loin. - -Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme nous. Eh! parbleu, c’est -Mme Bédu qui vient en courant. - -BÉDU. - -En courant? c’est bien invraisemblable. C’est pourtant vrai. - - Accourent, se garant de la pluie, Mme Ramage, Mme Bédu, Amélie et les - enfants. - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants. - -Mme BÉDU. - -Avec nous, mais avec leur préfète... - -RAMAGE, à sa femme. - -Nous n’avions pas de parapluie; nous ne pouvions pourtant pas vous -apporter le kiosque. - -BÉDU. - -Nous ne pouvions pas apporter le kiosque. - -Mme BÉDU. - -Oh! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça te complète. Mais tu -ferais mieux de me répondre, et ta préfète? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, nous ne l’avons pas vue. - -Mme BÉDU. - -Charmant! alors vous ne savez pas si elle va venir? - -RAMAGE. - -Dame, maintenant, c’est peu probable: avec la pluie... - -Mme BÉDU, à Bédu. - -C’est parfait! Nous autres, que nous fassions le pied de grue--le pied -de grue--sous la pluie, c’est tout naturel; que ta fille,--je ne dis pas -moi,--que ta fille risque d’attraper une pleurésie... - -Mlle BÉDU. - -Pourtant, maman... - -Mme BÉDU. - -Occupe-toi des enfants,--une pleurésie: c’est sans importance. Tout cela -pour attendre le bon plaisir d’une personne de mœurs équivoques, auprès -de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur! - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas: toi-même étais la -première... - -Mme BÉDU. - -C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier à ton avancement... -problématique, ma dignité et mes révoltes d’honnête femme... - -RAMAGE, à sa femme. - -C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous en aller. - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort de parler ainsi. D’abord -une préfète est la femme du préfet comme nous sommes les fonctionnaires -du préfet: la femme de César ne doit pas être soupçonnée. - -RAMAGE. - -Et puis quoi? tromper un représentant du gouvernement, c’est comme voler -l’État: ça ne compte pas. Et à tout prendre, en admettant que cette -personne soit un peu légère, aime à s’amuser? Cela nous promet quelques -réceptions brillantes pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous, -Mesdames? Mademoiselle Amélie s’en plaindra-t-elle? - -BÉDU. - -Sans parler du commerce local. - -RAMAGE. - -D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit pas ce que vous pensez. -Elle n’est pas cause de ce qui arrive. - -BÉDU. - -Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, c’est que le préfet, son -mari, mandé par elle, sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce -commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour une cocotte. - -Mme BÉDU. - -Qu’est-ce encore que cette histoire? - -RAMAGE. - -Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez pas que cette dame ait été -furieuse, outrée, contre cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle -intempestif, l’a si sottement arrêtée? - -Mme RAMAGE. - -Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux. - -RAMAGE. - -Bien, Clotilde! Et tout naturellement, le mari, prévenu, accourt pour -venger sa femme indignement traitée; j’en ferais tout autant. - -Mme RAMAGE. - -Merci, Paul! - -RAMAGE. - -Tous les maris en feraient autant: si le commissaire avait arrêté Mme -Bédu, est-ce que Bédu, lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du -commissaire? - -BÉDU. - -Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre mon vif -mécontentement. - -Mme BÉDU. - -Moi, je dis qu’une honnête femme commence par ne pas se mettre dans le -cas qu’on la prenne pour une grue. - - A ce moment on entend des cris épouvantables poussés par les enfants - qui étaient descendus jouer en bas du kiosque et ont disparu. - -Mme RAMAGE. - -Oh! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore? Vovonne? Doudou? - -Mme BÉDU, à Amélie. - -Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu d’écouter ce que tu -n’as pas à apprendre. - -RAMAGE. - -Laissez donc, chère madame, je vais voir. - - Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents tenant les - enfants. - -BÉDU, à Mme Bédu. - -Ah! des agents: tu vois que c’est sérieux. - -LAMBERT, aux enfants. - -Allons, allons, criez pas comme ça: ces enfants s’attendaient pas à nous -trouver là-dessous, et, dans le noir, ils ont pris peur. - -RAMAGE. - -C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez peur à quelqu’un. - -LAMBERT. - -Oui, mais nous ne sommes pas méchants. (Jouant avec les mioches.) -Allons, tu veux mon képi? tiens... - -GUIBAL. - -Faut pas toucher au grand sabre: ça ne coupe pas, mais c’est égal... - -LAMBERT. - -Là, vous voyez, messieurs et dames, nous sommes tout à fait bons amis -maintenant. A dada? vous voulez jouer à dada? - - Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour du - kiosque. - -LAMBERT. - -Hop! hop! - -GUIBAL. - -Hop! hop! - -Mme RAMAGE. - -Oh! du moment que ces messieurs ont des uniformes! Vovonne et Doudou -passeraient leur vie sur les genoux de leur oncle le capitaine -télégraphiste, et le capitaine leur passerait tout. - -BÉDU. - -C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires... - -RAMAGE. - -C’est que les militaires sont de grands enfants. - -Mme BÉDU. - -Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires! - -LAMBERT. - -Hop! hop! - -GUIBAL. - -Hop! hop! - -RAMAGE. - -Les agents sont de braves gens! - - -SCÈNE IX - -LES MÊMES, GÉRÔME, CALFA - -CALFA, survenant avec Gérôme. - -Eh bien! Lambert, Guibal! voyons, ce n’est pas pour cela que je vous ai -mis de service. Comment arriver à un résultat sérieux avec un pareil -personnel!... Où sont les brigades centrales, mon Dieu! - -RAMAGE. - -Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment de distraction. - -CALFA. - -Permettez: aujourd’hui, les circonstances sont particulièrement graves: -il y a temps pour tout. - -RAMAGE. - -Oui, oui, nous savons!... - -TOUS, avec mystère. - -Nous savons!... - - Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant que Calfa a - emmené Gérôme à l’écart. - -CALFA. - -Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, Gérôme, il n’y a personne. - -GÉRÔME. - -Qu’est-ce que vous voulez? d’un temps pareil... - -CALFA. - -C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y avoir musique? - -GÉRÔME. - -Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, à la première -goutte d’eau, les musiciens filaient. Mais, maintenant que nous avons un -kiosque couvert, la musique joue quelque temps qu’il fasse... - -CALFA. - -Mais le public? - -GÉRÔME. - -Ah! dame, on ne peut pas construire un kiosque aussi pour le public. -Alors, maintenant, c’est lui qui s’en va. - -CALFA, montrant les Bédu et les Ramage. - -Diable! et si ceux-là s’en vont aussi... - -GÉRÔME. - -C’est que, justement, je crains bien que tout à l’heure les musiciens -qui vont prendre leurs places ne les forcent à partir... - -CALFA. - -Mais ce serait un désastre: vous m’annoncez que le préfet doit me gifler -ici, j’accours; on n’a pas deux aubaines comme cela dans sa carrière: -mais à condition que ça se voie: s’il n’y a personne pour le voir, cet -acte perd toute signification; et il n’y a plus de raisons pour qu’on me -déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en public; s’il n’y a pas -de public, on se flanque des coups de poing, et ces procédés répugnent à -des gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes s’en aillent. -Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs? Voulez-vous que je vous en -envoie chercher? Si si, je vais en envoyer chercher pour ces dames... -Lambert, Guibal, au lieu de ne rien faire, allez donc d’une course -prendre des parapluies pour Mme Bédu et Mme Ramage. Au trot! - -GÉRÔME. - -Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou trois à offrir, si par -hasard il venait encore du monde? - -CALFA. - -Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais marcher un peu: cette -attente me surexcite... - -GÉRÔME. - -On ne vous a jamais giflé? - -CALFA. - -Des femmes, quelquefois; mon père, quand j’étais gamin, et aussi à -l’école des frères... Mais un préfet, jamais! - -GÉRÔME. - -Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. C’est égal, ne vous -énervez pas trop. - - -SCÈNE X - -LES MÊMES, moins GÉRÔME et CALFA - -Mme BÉDU. - -Vous voyez bien que ce commissaire est très bien élevé, quand il sent -qu’il a affaire à des femmes comme il faut... - -RAMAGE. - -Sans vous offenser, je crois que ses amabilités s’adressent plutôt à -nous, n’est-ce pas, Bédu? - -Mme BÉDU. - -Oh! certainement, M. Bédu n’admettra jamais qu’on puisse être aimable -avec sa femme. - -RAMAGE. - -Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, Calfa voudrait que -si, après la gifle, il y a un duel, c’est à lui que nous servions de -témoins. - -Mme RAMAGE. - -Paul, je te défends de te battre en duel! - -RAMAGE. - -Mais il ne s’agit pas de cela... - -BÉDU. - -Les témoins ne sont jamais que du déjeuner... - -Mme RAMAGE. - -Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire que racontait -toujours ce pauvre oncle Gustave... - -RAMAGE. - -Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, et il était -question de sous-officiers de hussards. - -BÉDU. - -Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse affaire entre Rochefort -et Galibert, le marchand de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il -y a quatre ans. - -RAMAGE. - -Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété Brunet. La balle de -Rochefort cassa une cloche à melons: je me rappelle qu’il y a deux ans, -Brunet la montrait encore. - -BÉDU. - -Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on n’était pas bien sûr que ce -fût la même. - -RAMAGE. - -Bah! c’était toujours une cloche! - -Mme BÉDU. - -Je trouve le duel une invention stupide et barbare. - -BÉDU. - -Stupide, mais parfois nécessaire. - -RAMAGE. - -Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas; mais au pistolet, à trente -pas... - -Mme RAMAGE. - -Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te défends, Paul, tu entends, -je te défends de te mêler de cette affaire-là!... - -RAMAGE. - -Mais il n’y aura sans doute pas de duel; je me demande même s’il y aura -une gifle... - -Mme BÉDU, après un temps. - -Il y aura une gifle. - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là pour la voir donner; -partons! - -RAMAGE. - -C’est ridicule! - -Mme RAMAGE. - -Partons! je te connais, je ne serais pas tranquille. - -RAMAGE. - -Attendons au moins les parapluies. - - Les agents en apportent deux. - -Mme RAMAGE. - -Les voilà. (A Mme Bédu.) Vous ne venez pas, chère amie? - -Mme BÉDU. - -Non, prenez les devants; nous attendrons les parapluies de Gérôme: -autrement, nous n’aurions chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le -bon moyen pour être deux à se mouiller... - -Mme RAMAGE. - -Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera passé. Voulez-vous nous -confier Mlle Amélie? - -Mme BÉDU. - -J’allais vous en prier. - -RAMAGE, bas à Bédu. - -Je vais revenir. - -Mme RAMAGE, aux enfants qui se cramponnent aux agents. - -Vovonne... Doudou... voyons, ces messieurs ne peuvent pas vous porter -sur leur dos jusqu’à la maison. - -Mlle BÉDU. - -Dites, monsieur Ramage, les substituts? la loi leur défend, je crois, de -se battre en duel? - - Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque. - - -SCÈNE XI - -Mme BÉDU, BÉDU - -Mme BÉDU. - -Bédu, j’ai à te parler. - -BÉDU. - -A moi? - -Mme BÉDU. - -Oui. Il m’est venu une idée. - -BÉDU. - -A toi? - -Mme BÉDU. - -Oui. Veux-tu être décoré? - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir. - -Mme BÉDU. - -Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas pour mon plaisir, va: -les rubans, on sait ce qu’en vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta -fille. - -BÉDU. - -Chère Amélie! - -Mme BÉDU. - -«M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a l’honneur de vous faire -part...» Ça vaut trente mille francs de dot, tu sais... - -BÉDU. - -Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça lui ferait toujours une -quarantaine de mille francs... Mais ce n’est pas une raison pour qu’on -me décore... - -Mme BÉDU. - -La raison? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu? - -BÉDU. - -Madame Bédu? - -Mme BÉDU. - -C’est toi qui vas gifler le commissaire. - -BÉDU. - -Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un simple particulier ne gifle -pas un commissaire de police; on le gifle moralement, tout au plus; -autrement on se ferait fourrer en correctionnelle! - -Mme BÉDU. - -Tu ne comprends donc rien! Tu ne comprends pas que voilà pour toi une -occasion unique de te mettre en relief, une occasion comme tu n’en as -jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais plus dans toute ta -carrière. Le préfet arrive: «Où est ce commissaire, que je le -gifle?--Mais, monsieur le préfet, il est déjà giflé!--Giflé! et par -qui?--Par le mari de Mme Bédu, par M. Bédu, le sous-inspecteur.» Te -voilà du coup le vengeur de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le -champion de la préfète... - -BÉDU. - -J’entends bien; mais si le préfet trouve que ça ne vaut pas plus que les -palmes académiques? - - -SCÈNE XII - -LES MÊMES, GÉRÔME - -GÉRÔME. - -Je viens de chercher des parapluies... - -Mme BÉDU. - -Donnez, merci! Maintenant, allez chercher le commissaire... - -BÉDU. - -Mais permets, ma bonne amie... - -Mme BÉDU. - -Allez chercher le commissaire, et dites-lui que c’est M. Bédu qui veut -le gifler... - -BÉDU. - -Mais, ma parole, tu vas, tu vas... - -GÉRÔME. - -Votre mari va faire cela, madame Bédu? M. Bédu entre dans la lice? Il va -gifler le commissaire? Ah! bravo! bravo! enfin! bravo! quand je songe -que, sans votre initiative généreuse, une femme avait pu être arrêtée, -violentée, que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, et -qu’il fallait attendre la venue d’un étranger pour châtier l’auteur de -cette abominable et criminelle méprise! Quelle opinion le nouveau préfet -aurait-il eue de notre ville? Mais vous êtes là, cher monsieur Bédu, -vous êtes là pour soutenir notre vieux renom chevaleresque: au nom des -vieux habitants de la ville, permettez-moi de vous remercier. Bravo! -bravo! Et puis le préfet vous revaudra cela. - -Mme BÉDU. - -Tu l’entends, Bédu, tu l’entends? A la bonne heure, vous, vous m’avez -comprise tout de suite. Vous êtes intelligent. - -GÉRÔME. - -J’ai le sentiment de certaines choses... Je vais chercher le -commissaire. - -BÉDU. - -Il préférera peut-être que ce soit le préfet. Moi aussi, d’ailleurs. - -GÉRÔME. - -Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours une gifle, au point -de vue du retentissement, et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important -pour lui est d’être giflé! - -Mme BÉDU. - -Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie. - -GÉRÔME. - -Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui arrivent et qui vont vous -chasser du kiosque. - -Mme BÉDU. - -Vous allez être mouillé... - -GÉRÔME. - -La chose en vaut la peine. Encore bravo et merci! - - Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments, - arrivent en courant, à la débandade. M. et Mme Bédu sont forcés de - descendre en bas du kiosque. - - -SCÈNE XIII - -LES MÊMES moins GÉRÔME, LES MUSICIENS - -Mme BÉDU. - -Tu vois, tu vois l’impression produite!... - -BÉDU. - -Parbleu, lui, pour ce qu’il risque! et puis, un jour de pluie, il tient -à avoir sa petite distraction. - -Mme BÉDU. - -Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute décisive, qui peut -changer toute ta carrière, d’être comme cela, serrés tous deux à la -musique, cela ne te rappelle rien? - -BÉDU. - -Rien; et puis nous n’avons pas besoin de nous serrer. - -Mme BÉDU. - -Ah! Eugène! Où est le temps où tu étais surnuméraire, et où nous étions -fiancés: à la musique, le dimanche, tu passais parmi les beaux jeunes -gens de la ville, et moi, assise avec petite mère, toute émue et toute -rougissante, je te regardais passer. - -BÉDU. - -Oui, mais il ne pleuvait pas. - -Mme BÉDU. - -Et puis, à Aubusson, nous avions la musique militaire, et dans ce -temps-là, c’était avant l’année terrible, il y avait des sapeurs pour -garder le kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande barbe. Te -rappelles-tu les sapeurs? - -BÉDU. - -Oui, tu me rappelles bien les sapeurs! - -Mme BÉDU. - -Eh bien! cela devrait te donner un peu de cœur, morbleu! - -BÉDU. - -C’est que je n’ai jamais giflé personne... - -Mme BÉDU. - -Ne suis-je pas là pour te stimuler? tu me regarderas... - - -SCÈNE XIV - -LES PRÉCÉDENTS, JEUNHOMME - -JEUNHOMME. - -Le commissaire n’est pas là? - -Mme BÉDU. - -Hein? Ah! j’ai eu une émotion. J’ai cru que c’était le préfet!--Nous -l’attendons. - -JEUNHOMME. - -Alors quoi? cette permanence, c’est de la frime? C’est pour se créer un -alibi, si on ne le trouve pas au commissariat. Quelle anarchie! Il est -temps que le préfet arrive! - -BÉDU. - -A qui le dites-vous! - -JEUNHOMME. - -Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais me plaindre d’un de ses -agents qui, pour faire du zèle, vient de me dresser une contravention et -de me confisquer mes journaux, parce que je criais ce qu’il y avait -dedans. Il paraît que c’est défendu. Moi, je ne savais pas, n’est-ce -pas: c’est pas mon métier, puisque je faisais un remplacement. Mais si -c’est défendu de crier, c’est pas défendu de chanter: ça m’abîme la -gorge, Calfa va être furieux. Et je chante (psalmodiant): Le changement -de ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re... - - En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque. - -LAMBERT. - -C’est vous, Jeunhomme? Voyons, vous n’êtes pas gentil... et avec le -mauvais temps! Que dirait le commissaire?... - -JEUNHOMME. - -Je m’en fiche; j’aurai une reprise de ma laryngite, ça vous apprendra: -voyez le nouveau ministè-è-re... - -BÉDU. - -Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là? - -JEUNHOMME. - -Pour qui me prenez-vous? Tenez, j’ai gardé un exemplaire... Présidence -du Conseil et Intérieur: Sampiero... - -Mme BÉDU. - -Pierrot? - -JEUNHOMME. - -R, o, ro! (Il lui donne le journal.) C’est un Corse, un cousin de Calfa. - -LAMBERT. - -Croyez-vous? - -JEUNHOMME. - -Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse; surtout quand l’un des -deux devient ministre! - -GUIBAL. - -Alors le patron va avoir de l’avancement? On va le nommer à Paris. - -JEUNHOMME. - -Il a fait tout ce qu’il faut pour ça. - -Mme BÉDU, agitant le journal. - -Bédu? - -BÉDU. - -Quoi? - -Mme BÉDU. - -Là! - -BÉDU. - -Quoi? - -Mme BÉDU. - -En dernière heure: le précédent mouvement administratif... - -BÉDU, lisant. - -«Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à -l’_Officiel_, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui -compte y apporter d’importants changements.» - -Mme BÉDU. - -C’est bien cela! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais, -n’est pas notre préfet... Alors cette préfète n’est même pas notre -préfète... Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une -demi-heure sous la pluie... - -BÉDU. - -Mais... - -Mme BÉDU. - -D’ailleurs, je m’en doutais... il n’y avait qu’à voir cette -pseudo-préfète... Mais il suffit qu’une femme ait des allures -d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces -créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme -avec. Quand je songe... oh! oui, pierrot!... saltimbanque!... -imbécile!... - - Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte - étudie depuis un moment. - -LAMBERT. - -Je crois que ces instruments ont énervé cette dame... - -JEUNHOMME. - -Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du -gouvernement!... maintenant qu’ils ont un kiosque couvert!... - -GUIBAL. - -Je vous conseillerais de rentrer... - - Tous rentrent sous le kiosque. - - -SCÈNE XV - -LANVORNAY, seul - -Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour -notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire -imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de -compromettre notre bonheur... Idée gracieuse, mais absurde. Avec les -complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et -puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là -perdent beaucoup de leur importance. - - -SCÈNE XVI - -LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA - -CALFA, arrivant avec Gérôme. - -Comment? personne? Ah! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici? Nous avions tout -organisé pour la venue de la préfète: nous apprenons qu’elle s’en va. -Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires: -le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu: et en définitive, rien, rien!... -Tiens! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer! - -LANVORNAY esquisse un geste et regardant sa montre: - -Non, décidément, je n’aurais pas le temps... - -CALFA. - -En somme, c’est vous qui êtes cause de tout: si vous ne vous étiez pas -marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de -mal pour arriver à quoi?... à être ridicule! Mais j’en ai assez; et -qu’est-ce que vous veniez encore faire ici? Vous veniez me voir gifler! -J’en ai assez! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi -par-dessus le marché! Je suis Corse, à la fin!... - - Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la - petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de - commencer l’introduction du _Pas des Patineurs_), Lanvornay gifle - Calfa. - -GÉRÔME. - -C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu. - -JEUNHOMME. - -Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à -côté de soi!... - - -SCÈNE XVII - - Pantomime. Pendant que la musique joue le _Pas des Patineurs_, les - Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et - Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa - gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de - l’avancement.--Vive Sampiero! crient les agents. - -CANETTE, arrêtant brusquement les musiciens. - -Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se -chamaillent autour de vous! - - Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le - commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le - petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours. - - -SCÈNE XVIII - -GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, LES MUSICIENS, LES BÉDU, LES RAMAGE, -JEUNHOMME, LES AGENTS GILOTTE, LE COMMANDANT, LE PRÉSIDENT, CONSERVATEUR -DES HYPOTHÈQUES, LE PETIT PATISSIER - -LE COMMANDANT. - -Eh bien! et cette gifle? - -GILOTTE. - -On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle? - -RAMAGE. - -Eh bien! est-ce qu’il y a eu une gifle? - -LANVORNAY. - -Oui!... Oui!... - -BÉDU. - -C’est-à-dire non! - -JEUNHOMME. - -C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens... - -RAMAGE. - -Qu’est-ce que j’apprends? M. Calfa nous quitte? - -CALFA. - -Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au -ministère, un mot à mon cousin Sampiero... - -LE COMMANDANT. - -A notre cousin Sampiero... moi aussi, je suis Corse! - -LAMBERT. - -Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris? - -GUIBAL. - -Oui, Paris! - -TOUS. - -Ah! Paris! - -GILOTTE. - -A Paris, il y a des demi-mondaines... - -LE COMMANDANT. - -A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures -du matin! - -RAMAGE. - -Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris! - -Mme BÉDU. - -Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris! - -BÉDU. - -A Paris, on se rencontre moins! - -LE PETIT PATISSIER. - -A Paris, il y a des rassemblements! - -JEUNHOMME. - -A Paris, il y a des asiles de nuit! - -LAMBERT. - -A Paris, il y a les rafles! - -CALFA. - -Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe -jamais rien! - - -RIDEAU - - - - -Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur avisé, de la -répétition générale et de la première représentation, crut s’apercevoir -que le troisième acte allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait, -et risquait de laisser le spectateur sous une impression toujours -fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger un avertissement -aussi précieux que sage, et s’empressa de faire intervenir, dès la fin -du deuxième acte, un nouveau dénouement. Il semble bien que les -suffrages de la presse lui aient donné raison:--voir notamment le -_Moniteur des Halles_, l’_Écho de Paris_, le _Petit Écho de la Mode_, la -_République d’Aurillac_ et le _Journal des Débats_. Toutefois s’est-il -promis que sa prochaine pièce aurait au moins quatre actes, pour qu’en -semblable occurrence le spectacle pût supporter plus allégrement encore -qu’on supprimât l’un d’eux. - - - - -AUTRE DÉNOUEMENT - -SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE AU SECOND ACTE - -ACTE DEUXIÈME - - -SCÈNE DERNIÈRE - -GÉRÔME. - -Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe! - -CALFA. - -Ne le troublez pas: la noce continue. Seulement je me vois forcé de -garder Madame, bien entendu, et Jeunhomme à ma disposition. - -JEUNHOMME. - -Mais c’est la préfète! - -AMÉLIE. - -Vous arrêtez la préfète! - -TOUS. - -La préfète? - -AMÉLIE. - -La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir: et je viens de lui -apprendre à jouer au trou! - -Mme BÉDU. - -Bédu, Bédu! notre fille est l’amie de la préfète! Mais présente-nous -donc, petite dinde! La mère, Madame la Préfète, je suis la mère! Et M. -Bédu, mon mari, vingt-cinq ans de service!... - -LA PRÉFÈTE, à part. - -Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas durer, ça recommence! -(Présentations.) - -CALFA. - -La préfète, c’était la préfète! Pour une fois où j’aurais eu quelque -chose d’intéressant à apprendre au préfet! - -AMÉLIE, à M. Ramage. - -Alors une préfète peut être prise pour une grue? - -M. RAMAGE. - -Ce serait le salut de l’administration! - -CALFA, à Jeunhomme. - -Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas pu me prévenir? Mais, -parbleu, j’aurais dû me méfier: anarchiste, autant dire que vous êtes -agent de la sûreté; vous briguez ma place! - -LA PRÉFÈTE. - -Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous troublez pas; je vous dois un -peu d’imprévu, c’est si rare dans la vie d’une préfète: je parlerai de -vous au préfet. - -CALFA. - -Je voudrais tant être nommé à Paris... - -LA PRÉFÈTE. - -Comment donc! à la façon dont vous arrêtez les femmes, votre vraie place -est à Paris. - -TOUS. - -Ah! Paris! - -CALFA. - -Oui, Paris! Car, en province, vous voyez qu’on a beau faire: il ne se -passe jamais rien. - - -RIDEAU - - - - -APPENDICE - -CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR - - -Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous de bonne -politique, nous vous ferons de bonne administration!), et c’est -seulement en se familiarisant avec l’un qu’on peut prétendre à bien -connaître l’autre. Les documents suivants, extraits du dossier de M. -Martin-Martin, ancien député, et que nous publions ici sous le titre -significatif d’_Appendice_, apparaîtront donc comme le complément -indispensable d’une étude sur cet habitat des Fonctionnaires qu’est le -Pays de l’Instar. - - - - -APPENDICE - -CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR - - -_Monsieur le directeur-rédacteur en chef «du Bulletin-Panthéon des -grands hommes de la Troisième République», 83, rue des Aubépines, -Bois-Colombes (Seine)._ - -MONSIEUR LE DIRECTEUR, - -Je m’empresse de vous adresser les renseignements que vous avez bien -voulu me demander et qui vous sont nécessaires pour établir dans votre -journal la notice me concernant. - -MARTIN dit MARTIN-MARTIN (_Félix, Alban_), né le 6 juin 1850, à -Saint-Hermentaire (Plateau-Central). - -Après avoir fait de fortes études au collège de La Marche, une maladie -de croissance m’empêcha de poursuivre l’obtention de mes grades -universitaires. Je rentrai dans mon domaine familial des Petits-Cailloux -(commune de Saint-Hermentaire), où la mort prématurée de mon pauvre père -devait me laisser, tout jeune encore, à la tête d’une importante -exploitation viticole. Insister sur ce point que, pendant l’Année -terrible, bien qu’exempté du service militaire et à peine majeur, je -n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts pour venir accomplir mon -devoir et ai figuré jusqu’à l’armistice comme adjoint au -secrétaire-trésorier des francs-tireurs du Plateau-Central. - -Je passe bien entendu sur les événements d’ordre purement intime qui ont -suivi, tels que mon mariage avec Mlle Martin-Bedu; peut-être cependant -pourra-t-il être intéressant pour vos lecteurs d’apprendre que M. -Martin-Bedu, mon beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires du -Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de ses collègues plus âgés, -l’un dans le département de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui -disputent le décanat pour la France entière. - -Très absorbé par les soins de mon exploitation, je ne songeais nullement -à la vie publique, lorsqu’en 1886, le Conseil municipal de -Saint-Hermentaire ayant été dissous, les républicains m’offrirent de se -grouper autour de moi pour démolir la réaction à qui nos divisions -avaient jusqu’alors malheureusement laissé le champ libre. Bien que je -ne m’occupasse point de politique, mes convictions et celles de ma -famille étaient suffisamment connues; d’autre part, ma situation dans le -pays me donnait une certaine influence; bref, je ne crus pas pouvoir me -dérober à l’œuvre de discipline républicaine pour laquelle on faisait si -spontanément appel à mon dévouement. Élu maire à une écrasante majorité, -dès l’année suivante les républicains du canton me confiaient leur -drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire triompher, lors du -renouvellement au conseil d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose -le dire, ne fut pas sans gloire: ceci se passait en 1887. - -Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La -Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre -les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant -au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette -époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à -l’affirmation de mes convictions. - -La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la -suivante: une population foncièrement républicaine, et même républicaine -avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite, -votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron -Lambusquet. - -Ma tactique a été bien simple,--réveiller les énergies, prêcher l’union, -et surtout répéter ce que je répète encore:--_Les personnalités comme_ -_la mienne ne sont rien_, elles s’effacent devant les principes; votez -pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes!--Et -c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893, -et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui -obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les -électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt -mourir. - -Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de -juin dernier:--malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la -part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent, -soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines -personnalités républicaines,--malgré l’intervention, à la dernière -heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement -payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques -voix et parvenir ainsi au ballottage,--le collège électoral réuni à la -fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à -M. Caille, et 62 à M. Tripette. - -Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et -faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun; mais -j’ai quelque expérience: j’ai l’honneur de représenter une région qui -est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont -familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau -venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de -remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont -prononcés et m’ont élu:--_Relèvement de l’agriculture et protection du -petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une -répartition plus équitable de l’impôt._--Il me semble en effet, et j’ai -toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et -simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les -utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre -de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le -moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes -actes. - -Vous me demandez si j’ai fait quelques publications; comme je vous -l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon -exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout -à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en -feuilletant la collection du _Petit Tambour du Plateau-Central_, on -retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes, -et notamment une série de «lettres du village», signées Jacques -Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je -discutais des problèmes économiques et sociaux: voir en particulier les -lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de -cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur -_Kléber et Marceau_, discours prononcé par moi à l’inauguration du -nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits -furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue. - -Quant aux distinctions honorifiques, _dire simplement que je n’en ai -jamais sollicité_. - -La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur, -je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe -habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La -Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie -ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres -dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit, -portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de -député. - -Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour -frais réclamés de gravure, correspondance et publicité. - -Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très -distingués. - -MARTIN-MARTIN, - -Député du Plateau-Central. - -_P. S._--Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son -collègue plus âgé de l’Ardèche; vous pourrez donc imprimer que mon -beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M. -Canal, de la Drôme. - - * * * * * - -_Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88, -boulevard Pereire, Paris._ - -MA CHÈRE GERMAINE, - -Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre -arrivée à Paris; mais nous-mêmes l’ignorons encore; vous comprenez, cela -dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que, -dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet. - -Alors, vous voyez notre situation; nous campons dans une maison à peu -près démeublée, avec nos malles à moitié faites: ajoutez à cela une -foule de petits ennuis, la saison qui avance: ma mère, qui comptait me -commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre -couturière, Mme Prunet; je n’ai rien à me mettre; nous vivons en -recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter -un appartement, et «à moins d’événements graves», comme dit père, je -crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais, -mon Dieu! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de -n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique!... - -Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai -d’habiter Paris et de vous revoir: ah! oui, cela surtout, ma chère -Germaine; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu -avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien -me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite -provinciale; vous êtes si intelligente et si répandue!... - -Comme vous devez vous amuser en ce moment! Je vois par les journaux que -tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on -donne sont d’un passionnant! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup, -je crois, et qui m’attire plus que tout autre; d’ailleurs mère m’a bien -promis de m’y conduire dès notre arrivée; c’est le Combat Naval; d’après -les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous -savez, qui justement vient de sortir du _Borda_, cela doit être -passionnant; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous -voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez -déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai? - -Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point; -que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants! Les -avez-vous vus, chère Germaine? Père s’y intéresse vivement. Nous allons -arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas? L’Exposition -si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un -énorme mouvement: ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma -chère, convenez-en... - -Mais il faut encore que je vous remercie de votre lettre, ma chère -Germaine; elle m’a si vivement intéressée! Ma mère l’a lue et a trouvé -votre style charmant. Le bal dont vous me parliez m’a d’autant plus -intéressée que je connais un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot. -Sa sœur suivait en même temps que moi les cours de Mmes Cambrone, et, -naturellement, elle m’entretenait souvent de son frère qui, à cette -époque, venait d’échouer à Polytechnique. N’est-ce pas un petit jeune -homme blond, à monocle? Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain; -mais pas très excellent valseur, à ce que j’ai entendu dire à ces -demoiselles Rodrigues; encore un de ces jeunes gens sans doute qui -trouvent plus _chic_ de rester pendant la moitié du bal plantés près des -portes comme des _espaliers_ (c’est une expression de Mme Rodrigues). - -Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme vous savez, une passionnée -de la danse; aussi ai-je le cœur battant quand je songe que la situation -de père nous ouvrira les portes des soirées de l’Élysée, de l’Hôtel de -Ville, des Grands Ministères!... Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu -de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, je ne regretterai -pas quelquefois nos modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes -intimes,--mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a bien son charme?--chez -les Rodrigues, chez les Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi -étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, ma chère, que -j’ai déjà promis huit lettres pour ma première semaine à Paris, mes -amies m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, et dame, -aurai-je le temps d’en écrire seulement la moitié? En tout cas, -j’écrirai toujours à Mlle Benoît, que vous connaissez, n’est-ce pas, ma -chère? et celle-ci se chargera de communiquer mes impressions aux -autres. Son père a été fort courtois avec le mien, il y a quelque temps, -au cours de la période électorale, et je n’aurai garde de l’oublier en -aucune circonstance. - -Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que je vous en raconte bien long; -j’oublie que vous êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts, -surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, je vous prie, à -Mme Tirebois, nos meilleures amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir -comme il en avait manifesté l’intention? Peut-être; mais il est si -occupé à présent!... De toute façon, ne lui en veuillez pas; vous savez -en quelle haute estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous aimons -tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, ma chère; je vous embrasse en -vous disant joyeusement _à bientôt_. - -YVONNE. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, hôtel du Régent et -des Trois-Coquelin, rue de Valois, Paris._ - -MON CHER ALBAN, - -Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas reçu de nouvelles de toi -depuis le télégramme nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense -bien que tu dois être excessivement surmené; mais enfin une carte-lettre -est bien vite griffonnée; songe combien nous devons être anxieuses, -avides d’être un peu renseignées, impatientes de te rejoindre, Vovonne -et moi. Cette enfant ne vit plus, tant il lui tarde de partir; à chaque -moment ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles je ne peux même -pas répondre étant donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu -cherches notre appartement. Fais pour le mieux, mon ami, mais n’oublie -pas que nous avons grande hâte d’être enfin près de toi et installées. - -Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, n’est-ce pas, songe -combien il nous serait désagréable d’être forcés de déménager d’ici un -an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de n’avoir pu t’accompagner, car, -tu le reconnais toi-même, il y a des choses que nous voyons mieux que -les hommes, nous autres femmes; je le répète, sois bien prudent, -rappelle-toi mes recommandations, notamment pour la cuisine, pour les -placards, tout cela est de la première utilité. Évidemment nous ne -pouvons avoir là-bas toutes les commodités que nous avions ici, la -province est la province, tandis que Paris est Paris. Mais, et sans y -mettre pour cela des mille et des cents, il doit y avoir, à Paris comme -ailleurs, des gens qui ont souci de leur santé et de celle de leurs -enfants, qui aiment leurs aises et leur confortable; ces gens-là logent -quelque part et, en cherchant bien, il me semble qu’on peut trouver. - -D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il nous faut, nos exigences -de famille, celles de ta situation; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas -dans mes goûts, si les personnes que nous avions l’habitude de recevoir -convenablement et largement ici viennent à Paris nous rendre visite, il -ne faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés dans un grenier ou -dans une écurie; au reste, je n’insiste pas et tu es assez intelligent -pour me comprendre là-dessus. - -N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne doit être encore assez -grande, songe que son lit est de milieu, et que sa commode empire est -fort large. Il faut que, ces meubles placés, notre fille ait de quoi -remuer librement, et aussi avec l’armoire à glace, qui demande à être -mise en lumière, en bonne place. La salle de bains aussi, je le désire, -et la considère comme essentielle. Enfin, mon ami, prends note de toutes -mes petites recommandations. Si nous pouvions avoir un balcon, notre -volière y serait fort à l’aise, conviens-en, et tu sais quel crève-cœur -pour notre Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers canaris. - -Maintenant, autre chose, la plus importante de toutes, à mon avis: -l’honnêteté et la tranquillité de la maison que nous devons habiter; non -seulement pour toi, mon ami, mais pour notre fille qui est grande. Je -suis sûre que sur ce point nous sommes déjà d’accord. Je sais fort bien -qu’à Paris on vit vingt ans sur le même palier sans se connaître, mais -que d’inconvénients pour nous si nos voisins étaient turbulents, -tapageurs, mal élevés! Je n’insiste pas, cher Alban, mais prends bien -toutes tes précautions avant d’arrêter définitivement un appartement qui -conviendrait peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur ce point, -serait défectueux. - -Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux ou trois fois nous tenir -compagnie l’après-dîner, et nous raconter les petits potins de La -Marche. Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en sommes plus aux -agitations d’il y a deux mois, et à ce que ce brave Carbonel appelait -«la zone dangereuse»! D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré de la -campagne, et Olympe a su au marché qu’ils comptaient rester là-bas -encore jusqu’à la fin du mois. Seule la _Localité_ continue ses petites -notes stupides, tu sais, la fameuse série: _Est-il vrai?_... Mais -personne n’y fait plus attention, et tu as joliment bien fait de -recommander au _Petit Tambour_ de ne plus répondre. - -Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose qui va bien t’étonner: on -assure au Cercle que l’auteur ou tout au moins l’inspirateur, de ces -insanités, ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, Toupin, l’avoué, -avec qui tu t’es montré si délicat, au moment de ces vilains bruits qui -coururent sur son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller voir la -femme, quand tout le monde menaçait de leur tourner le dos; -rappelle-toi, au fait, que mon père t’avait prévenu, car, tout vieux -qu’il est, il a encore l’intuition de bien des choses. Toupin! Vrai, je -ne suis pas méchante, et tu sais qu’à mon avis il faut laisser de côté -bien des mesquineries; mais, tout de même, si bon qu’on soit, il y a de -ces lâchetés qui finissent par vous outrer, et il ne faut pas non plus -être les dindons de la farce et se laisser éternellement manger la laine -sur le dos! - -Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est revenu sur un certain -sous-inspecteur de l’enregistrement; car, il ne faut pas t’illusionner, -malgré le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, en dessous, -faisaient campagne contre toi... Mais nous reparlerons de tout cela -entre nous à Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes impressions -à ce sujet. - -Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui nous a apporté les -meilleures nouvelles des Petits-Cailloux et de M. Gildard; il vient -toujours pour son poste de facteur; il paraît qu’il y aurait une -combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, un facteur qui est sur le -point de mourir, Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre désolée des -demoiselles Vernuche: la recette-buraliste d’Auvilars leur échappe -encore, et les pauvres vieilles recommencent à geindre que depuis huit -ans on leur promet une meilleure recette, qu’en les nommant à la -Magistère, on leur avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour -leur _mettre le pied à l’étrier_, en quelque sorte, qu’elles patientent -donc seulement un peu, question de mois: et depuis huit ans, on les -laisse avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix francs. - -Mme Benoît et sa fille sont revenues mardi, et aussi les dames -Rodrigues; ce sont là vraiment d’aimables relations, que nous -regretterons, et qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît -viendront peut-être en mars à Paris; je n’ai pas pu faire différemment -que de les prier de descendre chez nous; j’ai bien agi, n’est-ce pas, -cher Alban? Je ne crois pas qu’elles acceptent, d’ailleurs, ayant -l’intention de venir s’installer pour un grand mois avec leur vieille -tante Séraphine; celle-ci perd presque complètement la vue et elle vient -se faire soigner à Paris. - -Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. Yvonne est dans les -malles depuis le matin; la chère petite m’a bien rendu service; tu sais -combien j’ai de peine pour me baisser, et sans elle je me demande -comment je serais venue à bout de toutes ces caisses. Enfin maintenant -nous commençons à respirer. Je vais donc tâcher d’aller samedi à la -Préfecture, comme tu me l’as tant recommandé; mais, entre nous, je fais -des vœux pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as beau dire, cette -petite Mme Jambey du Carnage, c’est un genre de femme qui ne me revient -pas; et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député...! Et, va, -cela n’échappe pas non plus à ta fille, qui est fine... - -Si tu as un instant, je voudrais bien que tu ailles voir pour des -tentures, dont tu auras besoin dans ton cabinet, et aussi un tapis de -table, car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu pourrais faire -un tour en te promenant jusqu’à la place Clichy, par exemple, parce que, -de là, tu pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je crois, un -peu le quartier (je te rappelle leur adresse, 88, boulevard Pereire). Tu -leur feras certainement grand plaisir en y allant; Yvonne a reçu une -petite lettre charmante de Germaine, qui sera pour elle, je crois, une -excellente et précieuse amie; les Tirebois connaissent beaucoup de -monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort agréable de fréquenter. -Donc, les tentures, le tapis de table, et les Tirebois. - -Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles. - -Vovonne et moi embrassons le député. - -ANTOINETTE. - -P.-S.--Tu pourrais voir aussi, pendant que tu y seras, pour une grande -lampe à pied (te rappelles-tu celle qui est à la Banque de France?), et -un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je pense aussi qu’il faudra un -filtre et un fourneau à gaz. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN, - -Il faut que je vous mette au courant de ce qui se passe. Vous savez -qu’un comité vient de se former ici sous prétexte d’organiser un banquet -en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, débuté autrefois au -lycée de La Marche comme maître répétiteur, et dont on fêterait les -trente-huit ans. - -Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous main, avec toute sa -clique; ils veulent tout simplement chercher à vous compromettre, et -embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli les adhésions des -Quesnay de Beaurepaire, Barrès, Jules Lemaître, Forain, Coppée, et -autres sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs pour faire du -boucan. - -Alors, leur jeu est clair à comprendre: forcer le préfet à intervenir, -le préfet qui vous a soutenu, et crier, après, par-dessus les toits, que -toutes vos protestations n’étaient que duperie, que vous avez bel et -bien été élu par les ennemis de l’armée, et que vous faites cause -commune avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout cela, bien -entendu, pour diminuer votre influence auprès des délégués sénatoriaux -du mois de janvier, et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, qui, -décidément, n’a pas assez de la veste que vous lui avez infligée pour la -Chambre, et veut se porter au Sénat. - -D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à leur traquenard, et si -vous acceptez leur invitation, ils auront des interrogations -catégoriques, ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, bref, -vous mettront au pied du mur, et, de toute façon, interpréteront votre -attitude, votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous placer en -mauvaise posture auprès des socialistes. Or, vous n’ignorez pas que vous -avez besoin de toutes les forces républicaines, que nous n’avons réussi -en août dernier que grâce au concours de ces 900 voix socialistes, qui, -un instant même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et qu’un mot -suffirait à nous faire perdre irrémédiablement. - -Donc, voyez, mon cher député; je vous crie casse-cou, comme c’est mon -devoir, et je ne vous dissimule pas que la situation me paraît des plus -délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos hautes qualités d’esprit et -de cœur, vous saurez vous tirer de ce mauvais pas; vous savez d’ailleurs -que nous sommes un certain nombre, parmi lesquels je suis orgueilleux de -me compter, qui vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui vous -pouvez faire état comme vous l’entendrez. - -Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont vous me permettrez de -vous entretenir aussi, j’ai mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui -s’y apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas qu’il a été un -des grands lauréats du lycée de La Marche, et que ses professeurs -voulaient même le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a pas voulu -entendre parler de professorat, et, après avoir passé par l’Institut -agronomique, pour ne faire qu’un an de service militaire, le voilà qui -vient de terminer sa licence en droit. Mon rêve serait, naturellement, -de le voir faire carrière dans l’Administration, et vous pensez bien, -mon cher député, que, le moment venu, nous vous demanderons un petit -coup d’épaule; mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis Marc -prétend qu’il aurait plus de chances en faisant d’abord son doctorat. Je -vois bien que ce qui le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester -à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. Enfin, j’y -consentirais volontiers, mais à la condition qu’il aurait une petite -occupation, quelque chose qui le retienne, tout en lui permettant de -poursuivre ses études et de ne pas négliger les soins de sa carrière. - -C’est alors que nous avons songé, ou plutôt qu’il a songé, à vous -demander si vous ne pensiez pas à faire choix d’un secrétaire: il est -certain en effet qu’avec la situation que vous allez prendre à la -Chambre, le travail des commissions, les lettres, les pétitions dont -vous devez déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un garçon zélé -et dévoué pourrait vous rendre d’utiles services. Sans vouloir faire -l’éloge de mon fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises: -vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est mon fils, mais c’est un -garçon qui représente bien, qui, naturellement, connaît à merveille le -département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit même dans certaines -petites revues, et, ce qui est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme -je vous le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas besoin de vous -dire combien il est, par avance, attaché à vos idées, à votre personne; -mes opinions et ma vie tout entière vous sont, je crois, de suffisants -garants d’un dévouement qu’il aura dans le sang. - -Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux vous influencer en rien; -mais permettez-moi de vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de -vous, vous rendrez un service de plus, et une fois de plus vous ferez un -gros plaisir, à un vieux républicain, fier de votre confiance et de -votre amitié. - -Nous présentons nos hommages à ces dames Martin-Martin, et pour vous, -cher Monsieur Martin-Martin, mes sentiments les plus inébranlables. - -GÉLABERT. - -Professeur d’agriculture. - - * * * * * - -_Au même._ - -MON CHER ALBAN, - -Ce départ précipité, après une si longue attente, me donne la migraine; -c’est donc parfait puisqu’il est convenu que je _dois_ être malade dès -mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne ne l’est pas, malade, gaie -comme pinson, et trouvant naturellement que tu es un grand capitaine, -puisqu’une de tes ruses de guerre consiste à nous faire partir enfin, et -dare dare. - -Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon -père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez -fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa -surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui, -d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite -pas nos projets. - -Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais -pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma -santé compromise par le brusque changement d’air; mais que, d’autre -part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon -qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une -manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de -Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments -patriotiques des Martin-Martin... Mais le voilà qui parle de son -estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte -qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui -dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il -n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter -pour te compromettre. - -Mais tu sais comme il est; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche, -tu connais la tirade:--Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile? Je -sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire; je -le sais mieux que lui; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi -tout seul! Et Quarante-huit; et Gambetta; et que tout vieux qu’il est, -il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon...--Car -c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité -augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher -avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation -politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise. - -Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui -recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te -faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi; tandis qu’en ne -lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je -suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel: «Je bois aux -républicains de Quarante-huit, et aux réformes!» et rien de plus. - -Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une -petite besogne. Heureusement, Vovonne est là; cette enfant est -étonnante, c’est un diplomate de première force:--Vous mettrez votre -belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche: j’ai envie de -rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche; -pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les -rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent: La -petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France? Nous avons -vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable! Et je serai -fière!...--Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là?... - -Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être -parfaitement raté; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François -Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien -plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont -souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais -uniquement pour voir de près le célèbre académicien: cette tournée, qui, -cet été, a joué _Severo Torelli_ au théâtre, lui a donné en effet à La -Marche un grand regain de vogue; Caille et les autres le sentent si bien -que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée, -et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un -caractère surtout littéraire: c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel -qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner -de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales. -Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de -calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville:--_Honneur à -Syveton! La ville de La Marche._ - -Et voilà les nouvelles; en attendant, je crois que le préfet est décidé -à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal; il a -des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné; naturellement cela -n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard -que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier -devant la poste; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre -faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos; je voudrais -seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je -ne m’occupe d’elle; et il est tout de même fâcheux de penser que la -femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service -comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les -traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain -nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous -par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas -prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas -fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de -jalousies stupides. - -A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec -la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de -notre arrivée. - -ANTOINETTE. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur la lutte héroïque -engagée contre l’autocratie anglaise par la République sud-africaine, au -moment aussi où certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser à -leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, nous sommes -heureux de publier dans nos colonnes l’article, vibrant de foi militaire -et de sincère patriotisme, que le sympathique leader du Plateau-Central, -notre distingué représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire -spécialement pour les lecteurs du _Petit Tambour_ sur le _Rôle de la -France dans le conflit transvaalien_. - -N. D. L. R.] - -... Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des vues diplomatiques -précises, et je connais assez mon excellent ami et collègue, M. -Delcassé, pour être assuré par avance que tout ce qui doit être fait -sera fait. Je voudrais simplement indiquer en quelques mots quel -enseignement paraît, dès l’abord, se dégager de cette guerre dont nous -voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, mais si près dans nos -cœurs, les préliminaires émouvants. - -Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement douloureuse de -ce conflit sanglant qui éclate au lendemain même du jour où notre -puissant ami et allié adressait à toutes les nations européennes son -éloquent appel au désarmement. - -Personne, pas plus mon éminent collègue et ami, M. Bourgeois, que moi ou -les autres, ne pouvions nous faire illusion,--illusion généreuse et bien -séduisante cependant,--sur les suites probables de la conférence de La -Haye. Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de moins brusques -lendemains, et qu’aux feux d’artifice joyeusement tirés par les -bourgeois de Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, le -canon des Anglais serait plus lent à répondre, écho sinistre, sous -Prétoria. - -Mais voici le point sur lequel il me paraît utile et intéressant -d’insister: cette paix que l’on cherchait à établir sur des bases -internationales, que tous se plaisaient à reconnaître désirable le plus -longtemps, sinon possible toujours, quelle est, sur l’échiquier -européen, la nation qui la première éprouve, on ne peut même pas dire le -besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de la rompre? - -Sans doute une nation où une armée trop lourde à entretenir, un esprit -militaire développé avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître -l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, ou, si je puis ainsi -m’exprimer, comme une soupape nécessaire? - -Mais non: c’est, au contraire, de toutes les nations, celle où -l’héroïsme n’est que vertu de second plan, celle où l’intérêt prime -tout, c’est une nation, non de soudards et de capitaines, mais de -banquiers et de marchands, qui se rue la première à la guerre, à la -guerre des cargaisons pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or pour -leurs banques! - -Quel démenti plus topique pour ceux qui, en critiquant l’organisation de -notre armée, ont prétendu faire le procès de son esprit? - -Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a deux choses, deux choses -bien distinctes; il y a notre organisation militaire qui peut, -assurément, présenter certaines défectuosités, comme toutes les -organisations: mais alors c’est tâche aux législateurs d’y remédier, et -je sais que pour ma part je m’y emploierai volontiers de toutes mes -forces; mon cher et distingué collègue Mirman n’ignore pas déjà combien -ma collaboration lui est acquise sur ce point. - -Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien compris, sans -exagérations dangereuses ni déviations malsaines, est irréprochable et -admirable, car il est l’esprit même de la France, de la Patrie. - -J’ai dit sans exagérations ni déviations,--et c’est ici que je -m’explique: - -Vous connaissez l’adage latin: _Si vis pacem para bellum_, si tu veux la -paix, prépare la guerre; oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe -tes armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. Mais, ce n’est -pas tout: surveille l’esprit de ces chefs et de ces soldats, fais en -sorte que rien ne vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces -sentiments élevés, qui sont leur plus précieux patrimoine: amour de la -gloire, certes, et de l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste, -car c’est cela aussi que signifie l’amour de la Patrie. - -Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras la paix, tu -l’assureras dans les limites du juste et du bien, tu ne t’embarqueras -pas dans une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de ta force et de -tes armes pour un profit honteux, dans l’attente d’un gain illicite, -contre le droit et la légalité. - -Si les Anglais avaient cet esprit militaire, comme je viens de -l’expliquer, comme je le comprends, comme il est et doit être en effet -l’esprit de notre belle et vaillante armée de France,--ils -n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil et révoltant de cette -guerre que si exactement l’expression vengeresse et incisive de Mme Adam -stigmatise: «la guerre Chamberlain, Rhodes et Cie»!... - -MARTIN-MARTIN, - -Député. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -LACHE AGRESSION - -Notre rédacteur en chef vient d’être victime d’un inqualifiable -attentat. Assis à la table du café Fougères avec quelques amis, M. -Antonin Canelle parcourait, en les commentant selon son habitude, les -diverses feuilles parisiennes que le courrier venait d’apporter. - -Soudain un forcené s’est approché de lui, et, brusquement, _par -derrière_, lui a asséné un violent coup de poing. - -Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement interposés, -l’agresseur a pu, par une fuite précipitée, éviter les justes -représailles auxquelles s’apprêtait notre ami. - -Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie du procédé le proclame assez -haut, et tous nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet de -plume aux gages des jésuites, du cacographe de la feuille -clérico-cafarde. - -Quelque habitude que nous en ayons pu prendre au cours de la dernière -période électorale, ces mœurs de cannibales nous produisent encore un -haut-le-cœur de surprise et de dégoût. - -Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement adressé au Parquet la -lettre suivante: - - «MONSIEUR LE PROCUREUR, - - «_Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche et les - endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, j’ai l’honneur - de vous faire connaître qu’à partir de ce jour je sortirai armé._ - - «_Veuillez, etc._» - -A bon entendeur, salut! - - * * * * * - -De la _Localité_: - -MAITRESSE CORRECTION - -Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les laquais de Martin-Martin -se croient tout permis. - -Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, M. Robinet, prenait -tranquillement son absinthe au café Fougères, quand son attention fut -tout à coup appelée sur un groupe d’individus au milieu desquels -pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, le vidangeur de la Préfecture, -Antonin Canelle. - -Le jugeant aisément pris de boisson selon son habitude, M. Robinet se -désintéressait des propos de ce triste pochard; mais des éclats de voix -le forcèrent à dresser l’oreille: Canelle, agitant les journaux, le -fixait d’un air goguenard et provocant, et commentait en termes odieux -l’admirable et retentissant article que M. Quesnay de Beaurepaire venait -de publier dans l’_Écho de Paris_: _le Testament d’un franc-tireur_. - -M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de réserve, ne put tolérer -plus longtemps un pareil langage, et s’approchant, seul, au milieu du -groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin Canelle, et lui -administra une magistrale paire de gifles. - ---Gardez tout!--a-t-il ajouté spirituellement; et il s’est retiré au -milieu des rires de toute l’assistance, visiblement amusée et ravie par -l’attitude couarde et la mine penaude du bel Antonin. - -Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique rédacteur en -chef attend encore les témoins du giflé Canelle. - - * * * * * - -De la _Localité_: - -_M. le Préfet Benoiton._ - -M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40. - -Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut -bien nous communiquer la curieuse information suivante: depuis onze mois -que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du -Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la _Localité_ a mission de -faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express -de 10 h. 40. - -Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient -à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence -de sa redingote et de son haut de forme dans les rues de La Marche ne -saurait manquer à notre bonheur. - -Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon -d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et, tout en comprenant -fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement -attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des -contribuables, paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement pour -qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport -gratuit. - -Il nous semblait que la place d’un administrateur, soucieux de ses -devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son -gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des -finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de -service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien -scrupuleux et éclairé de la légalité. - -Il paraît que nous nous trompons. Ce «tuteur des communes», comme la loi -l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses -pupilles, et se plaît à les surveiller de loin; M. le Préfet n’est là -que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux; la -comédie finie, bonsoir! Les maires peuvent venir du fond du département, -faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter -l’huis préfectoral:--M. le Préfet est parti à Paris par l’express de 10 -h. 40! - -Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences, -nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un -simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand -clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le -Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se -trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les -instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que -le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert. - -Les ministères passent, comme le vent d’automne, - - Emportant à la fois - Les préfets dans l’espace, - Et les feuilles des bois... - -En allant solliciter prestement son changement auprès de -Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité -de son caractère, sinon de son administration. - -Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas -mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au -contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a -fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où, -qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse -notre pauvre département! - -Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par -l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne! - -JUVÉNAL. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de -Latour-Maubourg, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va -être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note -tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien -Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore -ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos -amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les -circonstances actuelles. - -Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a -peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit -administratif. - -Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits -de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et -tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste -mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort, -assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa -science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet. - -Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans -son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se -compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir -tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à -dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter -qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement, -il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient -des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à -l’empêcher de tenir. - -Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de -tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en -s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et -Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les -ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y -aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la -session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du -Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le -premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché -admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les -cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu -qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa -conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails -techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte, -aurait réussi à tout flanquer à bas. - -Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune, -et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal -qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec -de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire -socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit -autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous. - -Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui -aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces -pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici, -prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un -verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait -d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde, -à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge, -la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire -à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles -Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et -concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la -République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et -qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le -pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue -Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer -infiniment mieux la République que du temps des Bavolet. - -Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du -faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture, -gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le -_chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve -précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié -à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier -l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à -l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une -femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que, -le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La -Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est -considérable. - -C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en -face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement -que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la -main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée. -Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin -soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes -formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille -reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le -père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le -candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions, -n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le -carreau. - -Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le -Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de -janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un -échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois -par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au -ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey -lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en -train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le -Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est -solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que -d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche -est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris -seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire -promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne -doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est -préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses -convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon -à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le -camp immédiatement!... - -Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton - -J. CARBONEL. - - * * * * * - -_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche -(Plateau-Central)._ - -MA CHÈRE AMIE, - -Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin, -j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions -relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en -tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente -le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le -ministre, ni déjeuné. - -J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste -retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je -fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne -les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a -diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon -d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était -installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui -imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas -drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie, -qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, -fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je -l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans -doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et -peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est -un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de -copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à -droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de -votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs -peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer -un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos -sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais -de quoi il retourne avec ce vieux ramolli? - -Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où -j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem -m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement; -d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, -tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une -façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement -que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont -étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, -mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal -de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne -finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me -mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de -moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros -égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants -à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey -se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce -d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que -d’écouter les petites histoires de ce fantoche. - -Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me -racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, -mais tous en sont capables), venant demander la tête de son -préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse, -c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois -il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli -métier! - -Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes; -j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur -vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a -de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!... - -Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir -de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit -Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles, -tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants... - -Tendresses. - -P.-J. DU C. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière -de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de -déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a -eu l’intention de demander son changement. - -Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains -calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs -pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute -consistance. - -Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur -deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a -su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du -Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens, -son œuvre d’assainissement républicain. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -NOTRE DÉPUTÉ - -Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions: - -«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son -prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi -bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais; -dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que -nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au -Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur -et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous -n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais -aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart -et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le -Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des -gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos -justes droits...» - -Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront -à nos lecteurs si nous étions bons prophètes: - - -1º - -MINISTÈRE DES FINANCES - -DIRECTION DU PERSONNEL - -MON CHER COLLÈGUE, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y -aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de -tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M. -le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier -la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura -été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai -heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la -commune de Saint-Landry. - -Veuillez, etc. - -_Le Ministre des Finances_, - -Caillaux. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -2º - -SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES - -ET TÉLÉGRAPHES - -CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT - -MON CHER COLLÈGUE, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers -qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une -pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée -supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de -Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir -que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment -soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution -sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance. - -Veuillez, etc. - -_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_, - -MOUGEOT. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -3º - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -CABINET DU MINISTRE - -MON CHER DÉPUTÉ, - -Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire -d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes, -dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent -d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire -connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait -exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre -département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les -familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées. - -Veuillez, etc. - -Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, - -_Le chef du Cabinet_, - -ULRICH. - -A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central. - - -A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de -notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses -du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis -les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin -de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous -n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa -profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de -promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes -actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà -jugé. - -ANTONIN CANELLE. - - * * * * * - -Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_: - -_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze -heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui -penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort -bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de -mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la -messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas -encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si -mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes -rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot, -et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été -expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre -de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté. - -Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que -son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on -sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre -heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser -là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de -rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous -sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement; -d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne -qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires, -que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits -de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite -pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir -entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage: -sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M. -Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai -bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je -pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle -Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons -fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde -énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée, -en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai -lu jusqu’à onze heures dans ma chambre. - -_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était -l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en -choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset -maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors... -Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il -y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que -j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière -nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées. -L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre: -Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais; -la fin est encore plus passionnante que le début. - -_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après -mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a -vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il -y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si -doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a -crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été -l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le -manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de -tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même -pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il -dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris. - -_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois -dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un -tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y -avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais -assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une -traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout -bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque, -car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait -un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des -gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot -au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec -elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de -coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle -Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit -avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait -enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une -grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une -serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était -son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous -entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son -côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit -affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le -grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches; -et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé, -ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup. - -_Jeudi._--J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine qui me dit que son -père l’emmène ce soir chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre, -et elle me demande si Mère me permettrait de les y accompagner. J’ai la -permission et je saute de joie! Toute l’après-midi, je suis restée à la -maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, c’était M. Tirebois et -Germaine qui venaient me prendre. Père a dit à M. Tirebois:--Je ne vous -accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me suffit!--ce qui a -beaucoup fait rire M. Tirebois. Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons -eu qu’à partir. Ça sent très fort quand on entre dans la ménagerie, qui -est pourtant admirablement tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient -réservés, derrière lesquels nous nous sommes installés. Il y avait un -lion magnifique assis tout contre les barreaux, il nous regardait bien -en face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai été si intimidée que -je ne l’ai plus regardé. Il y avait trois adorables petits lionceaux -tout jeunes; c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche si -gentiment! Il y avait le plus petit qui s’est mis sur le dos, les pattes -en l’air, et il nous regardait avec des yeux si câlins, le pauvre -chéri... Dans un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un ne -faisait qu’aller et venir de long en large dans sa cage, il avait des -yeux brillants et de véritables petites mains roses avec lesquelles il -attrapait les barreaux, et se serrait contre; il y avait un perroquet et -un ara, il avait l’air stupide comme tout, cet ara! M. Tirebois s’en est -approché pour lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son dos et -est monté le long du perchoir en se dandinant, et en nous regardant de -côté, comme s’il riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur nos -chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils réservés étaient pour -des Chinois, on disait autour de nous que c’était l’ambassadeur de -Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, sa femme, ses deux -filles, et de plusieurs autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne; -il n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois qui portaient le -costume; il y avait un tout petit garçon chinois assis juste devant -Germaine, il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote de -collégien, il avait des joues énormes et des yeux imperceptibles; le -spectacle ne l’amusait pas du tout, il se tint tout le temps le visage -contre le dossier de sa chaise, à regarder derrière lui, malgré les -protestations du Chinois à lunettes placé à son côté et qui lui tenait -la main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, une -surtout, très coquette, lançant des œillades à droite, à gauche: elle -avait du rouge sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les -tempes et noirs comme des grains de café. Le spectacle a commencé; il y -avait des ours, des hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un -dompteur polonais, frisé comme un caniche, et bête comme une oie -probablement, car, après chacune des prouesses de ses animaux, il -envoyait des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur mondain, me souffle -Germaine) est un jeune homme très décoré et brillant, il avait des gants -blancs, et des moustaches noires frisées très légèrement. Il salua -dignement en entrant dans la cage, et fit travailler à la fois deux -lionnes, et l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée; il faisait -comme s’il était dans le désert: il tirait des coups de revolver, et -excitait les bêtes à rugir et à sauter toutes ensemble; c’était un -vacarme épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois ne tournait -pas la tête, il avait l’air aussi tranquille que si rien ne s’était -passé de terrible à deux pas de sa chaise; il regardait Germaine qui se -bouchait les oreilles et fermait les yeux, il la regardait curieusement, -et l’air positivement narquois, ce mioche... Pour finir, une jeune femme -outrageusement décolletée vint danser, avec des castagnettes, dans la -cage, pendant que Marck fixait des yeux terribles sur son gros lion, -accroupi dans un coin à côté des trois lionnes réellement abruties par -tout ce bruit du diable. La danseuse espagnole faisait les yeux -langoureux aux Chinois, qui n’en avaient jamais tant vu, je pense; mais -elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, dansant -devant la porte, et derrière le dompteur Marck. Nous sommes sortis à -onze heures, très contentes de notre soirée, Germaine et moi. Germaine -et son père m’ont accompagnée, et sont montés dans l’appartement où Mère -nous attendait, et a proposé de faire du thé; mais M. Tirebois n’a rien -voulu prendre. J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas si -c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a dit qu’il le demanderait à -M. Delcassé. - -_Vendredi._--Le matin j’ai écrit quelques lettres à mes amies de La -Marche; Marthe Benoît m’avait envoyé un long journal de ce qu’elle avait -fait dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre aussi une fort -longue missive; sans ça elle m’aurait tenu rigueur et aurait dit -qu’étant à Paris, je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit -aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux pages seulement. Le soir nous -avions à dîner M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait. -C’est un petit jeune homme court et avec un certain embonpoint; il avait -une superbe cravate rouge et une épingle représentant un pied de biche. -Son père a été fort attentionné pour moi, il m’a fait des compliments -sur ma toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait apporté à Mère -une superbe gerbe de chrysanthèmes jaunes, que j’ai placés tout de suite -sur la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant le dîner -j’étais entre M. Gélabert et son fils, qui me passait à chaque instant -la moutarde et les cure-dents, j’avais très envie de rire, -naturellement, mais mère ne me quittait pas des yeux, et m’obligeait à -être sérieuse malgré moi; je me suis bien rattrapée dans ma chambre, par -exemple! On a pris le café dans le salon de maman, et alors on m’a priée -de faire un peu de musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade, -et mon contre-si a produit son effet habituel; M. Marc me tournait les -pages et, son père nous ayant dit qu’il touchait un peu de piano, nous -l’avons forcé à jouer à quatre mains avec maman. Père et M. Gélabert se -sont alors retirés dans le cabinet de travail pour causer affaires, et -j’ai été plus libre avec maman et le fils Gélabert. Mère ne joue -vraiment pas mal, elle a du sentiment, même... Ils ont à eux deux fort -bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur la demande de M. Marc, j’ai -encore chanté une de mes anciennes romances de Massenet. Après avoir -fait de la musique, nous avons causé, nous aussi; ce jeune homme est -fort intéressant dans sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette et -d’escrime,--pour maigrir, a-t-il ajouté en souriant; nous nous sommes -récriées, mère et moi:--Mais vous êtes très bien comme ça; voyons, à -votre âge, il vaut mieux être un peu solide, voyez donc votre père à qui -vous ressemblez tant, eh bien! il est magnifique, etc...--Mère était -lancée et elle ne s’est arrêtée que pour servir le thé qui refroidissait -dans la salle à manger. Nous avons parlé voyages; il m’a avoué qu’il -adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait deux camarades de lycée qui y -étaient, et qui lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui lui -donnaient chaque fois plus envie de partir. Notre soirée a passé très -vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont -retirés. - -_Samedi._--Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma -porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais mère est venue -en personne et il m’a fallu aller ouvrir; j’ai bu mon chocolat au lit, -par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne -surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à -cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait -voulu; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment -tenu à les mieux recevoir; mais elles sont si simples, si aimables, que -nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir de ne nous avoir pas -averties. Mère et Mme Tirebois sont restées dans le boudoir. Germaine et -moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie -que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a -offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur -le portrait et a absolument exigé que je lui en donne un avec une -dédicace derrière; le petit meuble lui a beaucoup plu également. Je lui -ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé une quantité de -questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que -répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère -Germaine!), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce -qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur -son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle; lui qui a -l’air d’un petit saint, eh bien! il passe ses nuits à jouer aux cartes, -et il est l’amant de la femme d’un professeur; c’est inouï, je trouve! -Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et -son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas -insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour -ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que -Mlle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine -Michelot et qu’elle allait les faire paraître très prochainement:--Elle -passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle -parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre: nous sommes -censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir -assez, et il parle déjà de la remplacer! pour moi, j’en aurai du -chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la -rue!--Mme Tirebois et mère sont venues voir ce que nous complotions -toutes les deux; Mme Tirebois a trouvé très bien notre appartement, -beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve -enfin...--Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle -ajouté: si rien n’est survenu d’ici là...--et elle a regardé Germaine. -Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir -cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de mère si -ordonnée; mais j’ai un nouveau livre de Mme Hector Malot, et je crois -bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement... - -_Dimanche._--Été à la messe de 11 heures, mère et moi, il pleuvait à -torrents, nous y sommes allées en voiture. Vu encore les personnes -désagréables, elles avaient des chapeaux nouveaux, mais quels chapeaux: -des bérets de velours chaudron à plumes écarlates, quel goût pour des -Parisiennes, mon Dieu? Aperçu aussi Marthe Gérard et sa gouvernante: -elle m’a saluée de la tête très aimablement... - - * * * * * - -De la _Localité_: - -PAYE, PAYSAN! - -... Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante millions d’impôts en -augmentation sur le précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair, -le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de nos gouvernants. -Sera-t-il permis de se demander alors à quoi bon envoyer à la Chambre -des gens qui sont censés représenter et défendre nos intérêts, si le -premier de nos intérêts, qui est notre bourse, se trouve entre leurs -mains aussi mal gardé et lésé? Il nous semblait que le devoir essentiel -d’un député honnête et conscient des obligations de son mandat serait de -monter à la tribune et de crier:--Halte-là! Le pays a assez de ce régime -de bon plaisir, il a assez de servir de proie quotidienne aux sangsues -de toute sorte qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte de -l’administrer: halte-là, vous dis-je!--Mais sans doute sommes-nous bien -naïfs! Lorsqu’une majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un -Martin-Martin, je suppose que personne ne doit s’attendre à ce que le -Palais-Bourbon retentisse de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les -électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent: qu’importe que leur -bas de laine se vide jusqu’au dernier écu, leur cher député ne s’en -portera pas plus mal; il est à Paris, confortablement installé, il peut -se promener sur les boulevards, boire des bocks, aller aux -Folies-Bergère, il visitera à l’œil l’Exposition universelle: qu’est-ce -à côté de cela que cinquante millions d’impôts? Et puis il faut bien que -quelqu’un paie les vingt-cinq francs par jour qui lui sont alloués pour -ses frais de cigares... - -JEAN LE CONTRIBUABLE. - - * * * * * - -_A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, au Palais-Bourbon, -Paris._ - -MONSIEUR LE DÉPUTÉ, - -Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son -profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos -graves et multiples travaux? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu -des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées -pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à -garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce -Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité, et un -éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si -éloignés d’atteindre. - -Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte -parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par -suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé -Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus -l’honneur de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de M. le préfet, ce -haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que -l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette -paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec -Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même -en ces termes, j’étais _persona grata_ à la Préfecture. - -Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort -que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que -j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop -qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous -les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire -intraitable et souvent écouté. - -Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu -souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était, -j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de -Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet -esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du -prêtre dans son église: ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du -Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire -reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq -voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet. - -Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire -général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait -nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé -Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon -caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines -manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le -bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon -devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé -Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire, -un intrigant et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître, -ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en -commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux -Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les -finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses -fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant, -plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est -pour tirer la fabrique de ce mauvais pas que l’on a songé à M. -Barigoule; M. Barigoule a en effet,--et tout le monde à Monistrol -chuchote par quels moyens,--réussi à capter la confiance de la dame -Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui -descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale; -et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il -est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don des soixante mille -francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique. - -Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de -choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le préfet du -département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément -d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un -scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que -l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en -faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher, -auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing? -Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un -bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne -renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces -compromissions; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires -menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je -m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché. - -Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué -serviteur, - -JOLLY, curé. - - * * * * * - -_Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche._ - -Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol. -Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire? Et qu’est-ce que ce curé -qui m’écrit? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je -me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués: les abbés sont -dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être -évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à -l’archevêché; d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus; -agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse; la seule -chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est -que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde; -après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça -m’est égal; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et -qu’il nous fiche la paix. - -Sentiments dévoués, - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -RÉPUBLIQUE FRANÇAISE - -PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL - -Cabinet du Préfet. - -_A Monsieur Martin-Martin, député,_ - -MONSIEUR LE DÉPUTÉ, - -Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu -m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire -connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la -suite de paroles violentes prononcées en chaire contre M. le président -de la République Félix Faure. - -Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, cet ecclésiastique -paraît s’être amendé, et, lors des dernières élections législatives, il -a voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain. - -Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance de ma considération la -plus distinguée, - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - -_P. S._ Cet abbé Jolly vient assez souvent à la préfecture demander des -secours pour aller aux eaux; comme il est le cousin du secrétaire de -l’évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut quelquefois renseigner -d’une façon assez précise mon chef de cabinet sur ce qui se passe à -l’évêché: mais il n’est pas intéressant. - -Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule est exact; mais il -ignore que cela a été combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé -Barigoule est un garçon très intelligent, et qui ne nous créera aucun -ennui; sa nomination me permet d’obtenir,--donnant, donnant, puisque -nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’évêché,--le déplacement du -curé de Cantelles; enfin il est entendu que, si la fabrique a les -soixante mille francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, qui sont -fabriciens, voteront pour notre candidat. - -Croyez, mon cher député, à mes meilleurs sentiments, - -JAMBEY. - - * * * * * - -Extrait du _Journal Officiel_ (_Chambre des députés, Compte rendu in -extenso des débats. Séance du 7 décembre_). - -M. TOURGNOL... les jésuites de toute robe, de tout calibre, et de tout -poil! (_Violentes protestations au centre; ricanements sur les bancs de -droite._) - -M. MARTIN-MARTIN _essaie de prononcer quelques paroles qui se perdent -dans le tumulte_. - -M. COUTANT. M...! - -M. LE PRÉSIDENT. Le parti-pris est évident! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * * * * * - -De _la Localité_: - -L’ÉCŒUREMENT - -Nous recevons la lettre suivante: - -MONSIEUR LE RÉDACTEUR, - -Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre -population de Chaumettes; voici les faits: l’instituteur Moulineau, qui -vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé -publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les -opinions sont libres, même les moins respectables; mais il y a cependant -des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en -effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit -de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux -à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos -enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable -enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans -les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la -précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus -récentes recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, ce que nous -voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la -créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite -Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du -jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est -affirmé avec l’attitude violente dont le _Journal Officiel_ nous -apportait hier les lamentables échos. A coup sûr, nous serions les -premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de -prétexte à des manifestations toujours regrettables; mais j’ai cru -devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le -cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les -partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation. - -UN PÈRE DE FAMILLE. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -TOUCHANTE MANIFESTATION - -On nous écrit de Chaumettes: - -MONSIEUR LE RÉDACTEUR, - -L’enterrement de Mlle Moulineau, la charmante enfant de notre pauvre -ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au -milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et -recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M. -Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans -cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement -aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue -troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en -dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il -serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants -ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger. - -Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos, -conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous -regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où, -dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche -ascendante de l’esprit humain, _se dégageant progressivement de toute -mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer -un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura -conçu et formé la Société égalitaire_. - -L’assistance s’est retirée profondément impressionnée. - -UN HABITANT. - - * * * * * - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -COMMISSARIAT SPÉCIAL DES CHEMINS DE FER - -Nº ... - -_Le Commissaire spécial de La Marche, à Monsieur le Préfet du -Plateau-Central._ - -Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu -hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre, -à l’occasion des obsèques de la petite Moulineau, fille de -l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne -s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans -le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les -fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement -et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le -convoi est forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien -adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont -affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil; je dois dire que -cette attitude est généralement blâmée. - -Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, M. Bedos, camarade -d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a -prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler; -j’ajouterai que cette allocution, bien qu’elle ne m’ait point paru -dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé -produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de -la cérémonie; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est -approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de -boisson; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots; -mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la fosse -ouverte son chapeau qu’il tenait à la main en s’écriant:--N... de -D...!--puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé -Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau et qui adorait sa -petite-fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux -en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime -même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que -vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de -Pâques. - -_Le Commissaire spécial_, - -LAFLIZE. - - * * * * * - -PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL - -CABINET DU PRÉFET - -_Le Préfet du Plateau-Central à Monsieur le Ministre de l’Intérieur._ - -Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, conformément à vos -instructions, mes propositions concernant la promotion du 1er janvier -dans l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à quatre, selon les -termes de votre circulaire de décembre, le nombre des candidats -proposés: ce sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et Jolivet. -Chacun de ces candidats me paraît, à des titres divers, digne de la -haute distinction que j’ai l’honneur de solliciter pour eux; mais je -crois devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, doyen des -maires de mon département, que son grand âge et les services rendus -depuis près de cinquante ans à la cause démocratique me semblent -désigner plus qu’aucun autre aux faveurs gouvernementales; j’ajouterai -que M. Bedu-Martin est le beau-père de M. Martin-Martin, député, et que -sa décoration ne pourrait que produire l’impression la plus favorable -auprès des électeurs de M. Martin-Martin. - - -1º NOTICE CONCERNANT M. BEDU-MARTIN - -M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses propositions; la -première remonte à 1885; depuis cette époque, tous les préfets qui se -sont succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait un devoir et un -honneur de signaler la vie, toute de probité et de dévouement à la cause -républicaine, de M. Bedu-Martin, et de demander pour lui une récompense -à laquelle applaudiraient tous les républicains et tous les honnêtes -gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant la proposition de ses -prédécesseurs en faveur de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la -parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le nouveau député, son -gendre, en insistant sur ce fait que, si M. Martin-Martin a été assez -heureux pour grouper autour de son nom toutes les énergies républicaines -et ramener à la République une circonscription qui jusqu’alors avait -toujours voté pour les bonapartistes, une grande part en revient à la -notoriété et aux sympathies qui avaient toujours entouré le nom de son -beau-père, M. Bedu-Martin. - - -2º NOTICE CONCERNANT M. COLLOMBIER - -M. le Dr Collombier dirige depuis quinze ans l’asile d’aliénés de La -Gélinotte, près La Marche. Praticien habile et administrateur consommé, -le Dr Collombier a su, dans l’accomplissement de ses fonctions -délicates, se concilier l’estime et la sympathie de tous. M. le Dr -Collombier est un enfant du département, où il ne serait pas impossible -qu’il fût appelé quelque jour à jouer un rôle politique; il est très -apprécié, pour son tact et sa grande droiture, des diverses -municipalités qui se trouvent en relations avec lui; sincèrement attaché -aux institutions républicaines, les républicains du Plateau-Central -accueilleraient avec satisfaction la distinction que je sollicite en -faveur de ce postulant. - - -3º NOTICE CONCERNANT M. LAJAMBE - -M. Lajambe est un des plus riches propriétaires terriens du -Plateau-Central; fondateur et président d’une société coopérative, -_l’Abeille Marchaise_, on le trouve toujours disposé à apporter le -concours de sa grande fortune et de son activité organisatrice à toutes -les œuvres de bienfaisance et de mutualité. Par son _Abeille Marchaise_ -qui compte d’importantes ramifications dans les milieux tant agricoles -qu’industriels, et aussi parce qu’il se trouve avoir un pied dans la -plupart des associations et sociétés du département, M. Lajambe est une -force avec laquelle il est bon de compter; le jour en effet où il -plairait à M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs -personnalités le poussent vivement dans ce sens, nul doute qu’il -n’acquière rapidement une situation prépondérante; M. Lajambe a toujours -été gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines influences qui -le travaillent en ce moment, j’estime qu’une distinction honorifique -viendrait à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions gratuites -qu’il a toujours acceptées volontiers, et de nature à être accueillie -favorablement par les populations du Plateau-Central, sans distinction -de partis. - - -4º NOTICE CONCERNANT M. JOLIVET - -M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, est un fonctionnaire -intelligent et zélé, et au dévouement duquel mes prédécesseurs, comme -moi-même, se sont toujours plu à rendre hommage. Sous son habile -direction, le réseau vicinal a été considérablement développé durant ces -dix dernières années, et les études d’importants travaux d’art, celles -notamment du pont de Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet -est un républicain de la veille, qui s’applique à maintenir son nombreux -personnel dans une voie fermement républicaine. Très estimé des -différentes personnalités politiques du Plateau-Central, avec lesquelles -il se trouve en constantes relations d’affaires, et dont il a su se -concilier les sympathies par son caractère loyal et obligeant, la -décoration de M. Jolivet, digne couronnement d’une carrière -honorablement remplie, serait accueillie avec faveur dans tout le -département. - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris_. - -MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN, - -Deux mots seulement: Vous savez sans doute ce dont il s’agit, ou vous le -devinez; je viens vous rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon -dernier voyage à Paris:--Nous allons faire rougir cette -boutonnière-là!--Y a-t-il du nouveau? Vous êtes témoin que je n’y -songeais pas, mais vous y avez mis une insistance si affectueuse:--J’en -fais mon affaire! m’avez-vous répété. Et puis, n’est-ce pas? pas besoin -de poser à la petite bouche devant vous: il est certain que, maintenant -que je me suis un peu fait à cette idée que je pouvais être décoré, cela -me serait une grosse déception de ne pas l’être, non seulement pour moi, -mais pour mon fils, pour ma fille aussi quand je la marierai; or, je -sens bien que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette chance de -pouvoir compter sur votre haute influence, si ce n’est pas maintenant ce -ne sera peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous prier, mon cher -député, d’agir vigoureusement au ministère, d’autant qu’à ce que je -crois comprendre, ma décoration arriverait dans un bon moment pour vous -et pour le parti, car on sait que je vous suis tout dévoué, et cela -serait de nature à porter un grand coup, et à vous rallier bon nombre de -suffrages, de voir que vous m’avez fait décorer. - -Excusez le décousu de cette lettre, mon cher député, et croyez-moi votre -inaliénable. - -GÉLABERT, - -Professeur d’agriculture. - -Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler au Ministre qu’en 1870 -j’ai fait partie des mobilisés du Plateau-Central comme capitaine, et -qu’à la revision des grades, après la guerre, on m’avait offert de me -conserver dans l’armée régulière comme sous-lieutenant, ce qui fait que, -si j’avais accepté, je serais probablement commandant à l’heure -actuelle, et sûrement décoré. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE - -Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur -comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique -compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout -le monde au _Petit Tambour_ applaudira à une décoration qui récompensera -si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le -républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier -de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le -citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous -plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention -puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin, -qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre -justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à -l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres -balivernes; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à -prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance; or ce -qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les -élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va -pas tout seul; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la -candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un -sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous -le fassions réussir, et il réussira; seulement il convient d’y mettre le -prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de -ruban rouge nous attache Lajambe; je sais parfaitement tout ce que tu -peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la -bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que -pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais, -n’est-ce pas? à la guerre comme à la guerre; Lajambe, d’abord, c’est de -l’argent; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons -contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour -qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au -second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son -rapport; mais ces rapports-là ne signifient rien; ce qu’il faut, c’est -faire une démarche collective au ministère et enlever la chose, -d’assaut; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le -Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux -avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer? Je ne -parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article du _Petit Tambour_ (car -cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de -rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable! -il n’y a pas péril en la demeure: c’est déjà très bien qu’il soit -proposé; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on -attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban; -j’ai aussi entendu prononcer le nom du Dr Collombier.--Collombier est -déjà presque fou; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste -ton beau-père; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard; le -père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui -donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te -devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il -pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député. -La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée; à toi d’agir. - -Mes hommages à tes dames, et bien à toi. - -CARBONEL. - - * * * * * - -De _la Localité_: - -... L’homme s’agite, le ruban le mène! Nous écoutons impassibles -s’élever, des marécages d’une politique de boue, les coassements de -toutes les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon écarlate. Et -nous songeons que c’est pour la jeter en pâture aux appétits des laquais -électoraux qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites arrache la -croix d’honneur à cette même poitrine que notre grand et cher Déroulède -offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles et aux lances des -uhlans prussiens!... - -JUVÉNAL. - - * * * * * - -_M. Bédu-Martin, à La Marche._ - -MON CHER GRAND-PAPA, - -C’est la première fois, depuis sa naissance, que votre petite-fille -Vovonne n’est pas auprès de vous, le jour de l’an, pour vous embrasser -bien fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous que j’en ai un -gros chagrin, malgré ma joie d’être à Paris; ah! grand-papa, pourquoi -n’être pas ici avec vos enfants qui seraient si heureux tous de vous -avoir! Mère ne cesse de me le répéter chaque jour:--Si bon papa était -ici, Vovonne, nous serions vraiment trop contents!...--Et elle a bien -raison, je trouve, moi: car, allez cher grand-père, à présent que je -connais bien Paris, je vous en ferais voir de belles choses, et faire de -longues promenades, nous en ferions chaque après-midi, tous les deux, et -ce que nous serions contents, allez, je vous le garantis, vous ne -penseriez plus à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, cher bon -papa, si vous nous aviez accompagnés à Paris, comme on vous en avait -tant prié, eh bien! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais -venue moi-même demain matin dans votre chambre, vous crier comme -toujours:--Bonne et heureuse année, cher grand-père!--J’ai aussi le cœur -gros en songeant que ce n’est qu’au printemps que je vous embrasserai, -les occupations de père ne nous permettront pas de nous éloigner de -Paris avant mai, et vous-même je vois bien que vous ne viendrez pas cet -hiver, alors...--Mais, ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher -bon-papa! - -Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, et mère aussi; nous -sortons beaucoup, beaucoup, nous allons quelquefois au théâtre, et fort -souvent en visite; j’ai été vendeuse à une grande vente de charité, -j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un buffet; nous avons eu un -monde énorme; beaucoup de jeunes gens: ils aiment beaucoup les gâteaux, -je vous assure, bon-papa! A lui seul, le cousin de Germaine Tirebois a -avalé pour quinze francs de beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour -lui! Je me suis, naturellement, énormément amusée, Germaine est si gaie, -si boute-en-train, et sa mère réellement très aimable. Ce sont là de -très bonnes amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. Mère -a pris un jour de réception; nous commençons à avoir pas mal de -relations, et comme nous rendons beaucoup de visites, les mercredis de -maman sont très courus. J’ai des amies très gentilles ici, mais je n’ai -de réelle affection que pour Germaine. C’est elle d’abord que je connais -le plus, et depuis très longtemps, et ensuite nous avons deux natures -qui sympathisent parfaitement. Son père et sa mère sont aussi, il faut -l’avouer, des gens réellement aimables, et fort liés avec mes parents, -de cette façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera qu’aller en -augmentant. Elle ne vous a vu qu’une fois à La Marche, il y a quatre -ans, pour la fête du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa? eh -bien! elle a gardé un très bon souvenir de vous, et elle se souvient -parfaitement que vous lui avez offert une belle fleur de votre petit -jardin... - -Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mon -bavardage, et je me sauve bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse -année, et de bons et affectueux baisers de votre petite-fille bien -aimante, - -YVONNE MARTIN-MARTIN. - -Maman me charge de vous dire qu’elle vous écrira demain, mais qu’elle -fait partir pour vous une petite caisse de fruits confits. - - * * * * * - -_Mademoiselle Yvonne Martin-Martin, chez Monsieur Martin-Martin, député, -Paris._ - -CHÈRE YVONNE, - -Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous -nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère -amie, le retard de ma lettre; excusez-moi, je vous en prie; je serais -tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous -oubliais! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante, -demandait une réponse immédiate; mais, vous savez ce que c’est, chère -amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon -égard: quand on voyage, on ne s’appartient plus! - -Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique -propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste -de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis, -je me suis tellement amusée, chère Yvonne! - -Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent -beaucoup de gaîté! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de -votre charmante cousine, Mlle Jane Roche, nous avons beaucoup causé de -vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne, -et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que -vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique -vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites -provinciales... - -Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et -si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait -absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous -serions encore dans cet agréable séjour... Croiriez-vous, chère Yvonne, -que nous avons même joué la comédie! La vieille amie de ma mère a un -cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original; il fait des comédies -de salon; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce -de lui tout à fait charmante, intitulée: _Qui s’y frotte s’y pique!_ -Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait -même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du -_bis!_ Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant -de parties de plaisir; les parents n’étaient pas autorisés à y assister, -de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces -répétitions! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne -savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le -voir, nous riions sans nous arrêter... Les costumes aussi avaient été -très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir; -j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des -poches; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus, -dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter -devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a -dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel -malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la -fête aurait été complète! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de -campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis -trois mois (déjà!) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des -nôtres... C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je -n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant: n’ai-je -pas un peu raison, chère amie?... - -Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à -La Marche; il y a eu deux bals à la Préfecture; on a beaucoup jasé sur -la toilette de la préfète; nous avions une invitation, et j’aurais assez -aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un -peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte -pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions -songer à aller seules, ma mère et moi... - -Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre -ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la -grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites -boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. -Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq -ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits -fruits rouges? Que tout cela est loin, mon Dieu! Nous voici de grandes -et sérieuses personnes, à présent,--bonnes à marier, comme dit M. le -vicaire!... Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant -cette longue lettre, une bonne et heureuse année! Faites bien nos -meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à -qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux -baisers de votre amie, - -MARTHE BENOIT. - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN - -Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante, -que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué -député, M. Martin-Martin: - -MON CHER CANELLE, - -J’ouvre le _Petit Tambour_, et j’y lis le leader-article que vous -consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de -vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens -que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé: l’anse du -panier gouvernemental, le sou du franc ministériel!--comme vous, je suis -l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures, -et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment -fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à -des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y -avoir que des dupes... C’est précisément parce que mes convictions sont -telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre -nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous -expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit -je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le -Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter: appuyés par la Commission du -budget. - -Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis, -expliquent et excusent les mesures exceptionnelles; or, ce qui me paraît -exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où -Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des -hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent -pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment, -la sérénité qui convient à des hôtes; je reprends votre image de tout à -l’heure, mon cher ami: quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas -que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la -cuisinière... Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer -lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des -autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice -financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un -sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre -gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il -s’agisse d’argent ou de sang! Lorsque le renom chevaleresque du pays est -en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser -l’autre. Que certains nous traitent de jobards; cette _jobarderie_-là, -c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France; et il nous -reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin -d’aller voler celui du Transvaal! - -Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et, -puisque nous sommes à la veille du 1er janvier, mes meilleurs vœux pour -vous, pour le Plateau-Central et pour la France! - -MARTIN-MARTIN, - -Député. - - * * * * * - -Du _Journal_ de Mademoiselle Martin-Martin. - -... Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai tant à faire aujourd’hui! -J’ai vivement déjeuné, je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus -long), et j’ai été embrasser papa qui lisait la _Localité_, dans son -lit. J’aurais aussi bien fait de me tenir tranquille, car il n’était pas -de très bonne humeur: il m’a fait l’observation que mes cheveux étaient -trop lâches, et que j’avais de la poudre de riz sur le nez; pour essayer -de le dérider, je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant mon -oiseau bleu, mais rien n’a fait, il était réellement de méchante -humeur... Je ne sais trop pourquoi, par exemple! - -J’ai été alors demander à maman qui causait à Olympe dans l’antichambre, -si on sortait ce matin; elle m’a répondu que son intention était d’aller -seule faire quelques courses pressées; je n’ai eu garde d’insister, -sachant de quoi il s’agissait: aux alentours de Noël, mère sort toujours -seule un matin, je sais ce que cela veut dire... - -Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite maman pourra bien me -donner cette fois-ci; d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours -à l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, pas de -sous-entendus. Je voudrais bien pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne -en écaille blonde me comblerait de joie, je meurs d’envie d’en avoir un -depuis que j’en ai vu porter à Germaine; c’est délicieux avec des -cheveux châtain clair comme sont les miens; peut-être aura-t-elle vu mon -désir, j’ai souvent complimenté Germaine à ce propos devant ma mère... -et un peu à dessein, même; aussi ai-je de l’espoir! Si par hasard -c’était autre chose, eh bien! avec l’argent que grand-père va m’envoyer, -je m’en offrirai un magnifique, voilà! - -De dix heures à onze heures, j’ai été au salon étudier mon chant: -consciencieusement, même! Ma voix prend beaucoup de force dans le -médium, je trouve; c’est le médium qui me faisait le plus défaut, au -dire de mesdemoiselles Turquet, eh bien! si elles m’entendaient à -présent, je crois qu’elles seraient satisfaites... Oh! j’étonnerai mon -monde à La Marche, cet été!... - -De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon russe, dont -Germaine m’a demandé le modèle; j’ai fait tout autour des effiloches de -soie lavande et turquoise, ce qui est d’un effet idéal! - -Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle n’a sonné qu’un coup et -Olympe s’est précipitée pour lui ouvrir; je suis restée discrètement -dans ma chambre... - -Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre mon chapeau et mon -manteau: puis nous sommes sorties, nous avons pris une voiture à cause -du dégel et nous nous sommes fait conduire au Louvre. Il y avait un -monde fou, partout, principalement aux jouets exposés dans le grand hall -du bas; c’était un brouhaha fantastique, et une telle cohue que j’ai -perdu maman deux fois dans la foule. Nous avons acheté, pour les enfants -de M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe qui marche -merveilleusement, et un bébé incassable brun, aux yeux bleus, avec un -costume de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait encore de jouer -avec une poupée, et de la coiffer et de l’habiller; il y a des fois où -je me sens encore tout à fait fillette!... - -Nous avons regardé différents objets pour offrir à Germaine, et notre -choix s’est fixé sur une petite crédence japonaise, réellement idéale, -tout incrustée d’ivoire imitant des chimères et des fleurs de lotus: je -pense qu’elle sera tout à fait contente, cette chère Germaine! Pour -Marthe Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et peluche grenat, -avec un petit encrier en métal anglais, d’un goût charmant. Pour les -demoiselles Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât une boîte de -chocolats, mais j’ai pensé qu’un service à thé leur ferait un grand -plaisir. Nous avons donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un tel -assortiment de services, que nous avons hésité entre un chinois, et un -en porcelaine anglaise, d’une finesse extraordinaire; décidément, nous -avons pris le chinois. Maman a regardé une robe pour Olympe; mais elle -préfère la consulter d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement -nous avions fini nos emplettes. Nous avons été goûter chez notre -pâtissier habituel de l’avenue de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire -quelques pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les petites -boutiques s’installent déjà et on n’avance que lentement sur les -boulevards; c’est égal, c’est joliment amusant tous ces gens affairés, -avec des paquets plein les bras; on sent bien qu’une grande fête -approche, et que tout le monde en est très content. Moi, rien que de les -voir, je riais toute seule; j’aurais bien désiré traverser aussi un de -ces grands passages qui donnent sur les boulevards, mais maman n’a -jamais voulu... - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -A LA PRÉFECTURE - -Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu hier matin à la Préfecture -avec le cérémonial accoutumé. - -M. le Préfet a reçu les autorités civiles à 9 heures, et, à 10 heures et -demie, les autorités militaires. - -Répondant au général Pommier, qui lui présentait les officiers de la -garnison, M. le Préfet s’est exprimé en ces termes: - -«Je vous remercie, mon Général, des sentiments que vous voulez bien -exprimer au représentant du gouvernement de la République. C’est -l’honneur de la République de pouvoir mettre sa confiance dans une armée -vaillante et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée de savoir qu’elle -peut compter sur la République respectée et forte! Merci encore, mon -cher Général, et merci, Messieurs!» - -Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, consacré aux visites de -corps, et les habits noirs et les uniformes donnaient aux rues de La -Marche une animation extraordinaire, malgré la pluie torrentielle qui -n’a pas discontinué de tomber. - - * * * * * - -_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._ - -MON CHER AMI, - -Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle: officiellement, il -se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine -histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite, -couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale -imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de -Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de -La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela -n’a pas manqué; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se -tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands -chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité: si la belle madame Quillet -avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de -procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant; Quillet a fait -venir dans son cabinet Moulin père et fils; tu sais que le père Moulin -ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de -banqueroutier et de commerçant failli: on n’a pas eu de peine à lui -faire peur; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela -lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la _Localité_ ne soufflerait -mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on -a voulu. - -Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes -molles; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où -donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec -dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les -tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en -faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre -candidature? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter, -n’est-ce pas: Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton -renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre. - -Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise: il faut que ce soit toi qui -te présentes au Sénat; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant -été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions -acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te -donnent tes relations, ton expérience, ta situation; car, enfin, les -électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire -qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter, -tu es moins bête... - -Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière -importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis, -voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, -puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une -élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et -d’affiches, tu joues sur le velours: si tu échoues, eh bien! mon Dieu, -ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu -auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir «rallié les troupes -républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon -combat», etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce -qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques... - -Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible -mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection -législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te -restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus -tranquille. - -Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir: -arrive. - -CARBONEL. - - * * * * * - -De la _Localité_: - -RISUM TENEATIS! - -_Risum teneatis, amici!_ La montagne franc-maçonnique et panamiste -accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus -nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître -Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines -ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le -casse pas aux gages: pour cela, vous pensez bien que ses capacités -universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au -Sénat, des écuries à l’office... - -D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle -retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants -délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre -l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif: -Jocrisse s’entraîne. - -Au fond, pas si Jocrisse: Martin-Martin est un malin compère qui calcule -que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, -encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée -pour deux ans: et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura -endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République, -plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la -honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à -merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à -sauver la caisse. - - * * * * * - -_Madame Martin-Martin, député, Paris._ - -MA CHÈRE AMIE, - -Je viens de déjeuner à la Préfecture: nous avons encore passé une heure -avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus -serrés: mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de -majorité, chiffre minimum; maintenant nous venons d’imaginer avec le -Préfet un coup merveilleux: par ce même courrier, je donne ma démission -de député; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours, -comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les -chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part, -tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux: -non, mes amis, non, je ne veux rien être: que par vous!--Il n’y a pas -ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat -comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout -de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc.; tu -vois tout ce qu’il y a à dire!--Je t’assure qu’ils vont faire une tête, -ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis! - -Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous -installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette -perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je -me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter -une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour -arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh! dame, ma bonne amie, il va bien -falloir songer à la marier, cette petite: le Sénat, me voilà un vieux -papa! - -Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement. - -Ton vieux sénateur, - -ALBAN. - - * * * * * - -_A Messieurs les délégués sénatoriaux du Plateau-Central._ - -Monsieur ..., délégué sénatorial à... - -MONSIEUR LE DÉLÉGUÉ, - -J’apprends que, par suite d’une inadvertance de mon secrétaire, la -lettre-circulaire que j’avais eu l’honneur de vous adresser vous a été -remise insuffisamment affranchie. - -Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en timbres-poste, le montant de -la surtaxe que vous avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer -toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, je vous renouvelle, -mon cher délégué, l’assurance de mon attachement inébranlable et de mon -plus entier dévouement. - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -_Préfet La Marche, à Intérieur, Paris_ - -Résultats élection sénatoriale: Inscrits, 747.--Votants, 740.--Suffrages -exprimés, 737.--Majorité absolue, 369. - -1er tour: Martin-Martin, 324.--Alcide Caille, 187.--Lajambe, -179.--Gélabert, 42.--Drumont, 2.--Déroulède, 1.--Lieutenant-colonel -Marchand, 1.--Jaurès, 1. - -2e tour: Martin-Martin, 331.--Alcide Caille, 194.--Lajambe, -205.--Gélabert, 4.--Déroulède, 1.--Jaurès, 1. - -3e tour: Lajambe, 370 voix, élu.--Martin-Martin, 369.--Jaurès, 1. - - * * * * * - -MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - -AFFAIRES POLITIQUES - -_1er bureau: Élections._ - -_Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre de l’Intérieur_. - -Comme suite à mon télégramme concernant l’élection sénatoriale qui a eu -lieu hier dans mon département, j’ai l’honneur de vous confirmer -l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration indépendante, élu -à une voix de majorité contre M. Martin-Martin, ancien député. - -Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents rapports, M. Martin-Martin -arrivait en tête au premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur son -concurrent conservateur, Alcide Caille. - -Une première défection a eu lieu au second tour: M. Gélabert, après -avoir été, lors des élections législatives, un des agents les plus zélés -de M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier d’avoir fait nommer M. -Julien Tirebois, au lieu de son fils, conseiller de préfecture à La -Marche; plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait ainsi -empêcher de se présenter, a été décoré, la croix, sur laquelle M. -Gélabert comptait absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet -pour lui d’une déception plus amère encore. Aussi s’est-il désisté -purement et simplement, et ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui -que nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, grâce à une -campagne acharnée auprès des électeurs agricoles qu’il connaît de longue -date, les voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées sur M. -Lajambe. - -C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument -inattendue; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur -candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin; M. -Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à -voter pour M. Lajambe; une trentaine de républicains, appartenant -presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la -réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais -la majorité n’a pas suivi: il faut dire que M. Martin-Martin, en plus -des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était -aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de -député: les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption -déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance, -puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité. - -Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a -obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M. -Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de -l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un -entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier -tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre -de partager les idées. - -Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de -longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central: nous ne pensons -pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa -démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune -chance de succès. - -Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant, -c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à -l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à -accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche -d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans -les questions de principes son appui sera facilement acquis au -Gouvernement. - -_Le Préfet du Plateau-Central_, - -JAMBEY DU CARNAGE. - - * * * * * - -Du _journal_ d’Yvonne Martin-Martin: - -Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas quitté la maison, dans -l’attente de la dépêche que père devait nous envoyer de La Marche pour -nous annoncer son élection; elle n’est arrivée qu’à près de huit heures; -nous nous sommes précipitées toutes deux, si angoissées que nous ne -pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, hélas! nous a faites bien -désolées, bien malheureuses! Père était si sûr pourtant d’être élu! Quel -échec pour lui et pour nous! Nous n’avons pu ni dîner, ni dormir de la -nuit, tant l’épouvantable nouvelle nous avait causé d’émotion. Moi, -j’étais surtout triste à la pensée de quitter Paris tout à fait, -d’abandonner mes habitudes, mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime -tant et avec qui nous nous entendons si bien; bien sûr que tout cela me -causait encore plus de peine que l’échec de père... Quant à mère, son -premier chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, la -naïveté de ce pauvre papa! Heureusement qu’il était loin, sans cela il -aurait été bien affligé! C’est égal, dans le fond, je trouvais que maman -avait raison; pour moi, je n’aurais certes pas agi de cette façon, il ne -faut pas courir deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait -malheureusement, et il en voit maintenant la conséquence... J’appréhende -surtout notre retour à La Marche: tous ces gens que nous connaissions -doivent être si contents de nos ennuis, et quel accueil il nous va -falloir recevoir! Je vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse -commisération... Dieu! que c’est bête, tout de même! l’élection de Père -tenait à si peu de chose, pourtant! Enfin, ce qui est fait est fait, il -n’y a pas à revenir; et le mieux est de paraître prendre, de tout cela, -gaîment son parti,--sans quoi ils seraient tous trop contents! - -Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne nous voir ainsi que sa -mère. Je ne lui ai parlé de rien, mais déjà elles savent, j’en suis -sûre, la triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée aujourd’hui, et -moi-même, étant si absorbée, j’ai oublié de mettre hier soir mes -bigoudis, et me voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra -pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux de demi-saison; je veux -révolutionner La Marche: quand papa était encore quelque chose, il -fallait ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs et de leurs -filles; mais maintenant, je m’en moque; je vais choisir des chapeaux qui -les feront toutes crever de jalousie, c’est bien le moins,--et ça me -consolera un peu... - - * * * * * - -Du _Petit Tambour_: - -J’ai le devoir de remercier ici les électeurs vaillants, les démocrates -convaincus, dont la confiance inébranlable m’a soutenu jusqu’au bout -dans la lutte que nous tentions ensemble contre les forces coalisées de -la réaction. - -Je n’ai pas à m’arrêter aux inqualifiables manœuvres qui ont assuré le -succès momentané de nos adversaires; j’ai été l’élu de tous les honnêtes -gens, cela me suffit: de semblables échecs sont la gloire d’un parti, et -je proclame fermement mon droit d’en être fier. - -Mais si je me suis toujours montré disposé, quand sonnait l’heure du -danger, à affronter les fatigues, les charges et les responsabilités de -la vie publique, abandonnant mes travaux et la gestion de mes intérêts, -dépensant sans compter mon temps et mes forces, pour l’accomplissement -d’un mandat d’honneur, permettez-moi de résister aux mille -sollicitations qui m’assiègent, et de jouir enfin d’un repos que je -crois bien gagné. - -Non pas que j’abandonne la lutte; mais je réclame la faveur de rentrer -dans le rang, et simplement, je viens reprendre au milieu de vous mon -poste de soldat obscur, mais toujours irréductible et dévoué, soldat de -la cause démocratique dans notre cher et beau Plateau-Central. - -MARTIN-MARTIN. - - * * * * * - -Du _Journal officiel_: - -M. Touchard, sous-préfet du Havre, est nommé préfet du Plateau-Central, -en remplacement de M. Jambey du Carnage, mis en disponibilité. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - Le Pays de l’Instar 1 - Manuel de conversation 13 - Autre Manuel de conversation (degré supérieur) 65 - Appendice 267 - - -21-5-01.--Tours, Imp. E. Arrault et Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'INSTAR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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La -Province emprunte encore à ses paysages, à son -climat, à ses origines, une couleur spéciale, des -mœurs souvent particulières ; on pourra relever -certaines différences de caractère, d’habitudes, de -costume et de langue même, entre les autochtones -de Rennes et les indigènes de Béziers ; et -lorsque nous parlons de nos vaillantes populations -de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est -pas encore vide de tout sens et périmée !</p> - -<p>Ethnologiques ou climatériques, le naturel de -l’Instar ne subit, lui, aucune de ces influences, il -est le même à Béziers ou à Rennes, dans le -centre, au nord, au midi ; de partout et de nulle -part, indifférent à l’air qu’il respire, à la nature -environnante aussi bien qu’à toutes manifestations -d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque -ne chante en sa mémoire ; il n’a point -gardé le souvenir d’un vieux château, couvert de -lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, -ni de la statue branlante d’un saint familier, -auquel, enfant, il eût demandé des pralines… -Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit -enfant aux étonnements charmés, aux curiosités -toujours éveillées, mais qu’il soit né tel, et tout -d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir administratif : -et en cela ne saurait-on l’appeler même -un <i>déraciné</i>.</p> - -<p>Le pays de l’Instar est un bloc ; il n’a pas -d’histoire ; ses habitants n’ont pas de passé, et -leur présent comme leur avenir se confondent en -un seul rêve : — <span class="sc">se rapprocher de Paris</span>.</p> - -<p>Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper -d’établir une géographie physique du pays de -l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief et -l’hydrographie ; il n’est ici ni prairies ni vallons, -ni rien de ce qui constitue les aspects de la nature ; -ce pays est artificiel et sans campagnes : -d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression -géographique qu’une fiction administrative.</p> - -<p>Le pays de l’Instar est formé essentiellement -et exclusivement d’un certain nombre de groupements -ou de centres, dont la composition se -répète identique sur tous les points de son territoire.</p> - -<p>Topographiquement on y relève :</p> - - -<p class="ugap"><i>La Préfecture</i> ;</p> - -<p><i>La Trésorerie générale</i> ;</p> - -<p><i>L’Hôtel de la subdivision militaire</i> ;</p> - -<p><i>La Succursale de la Banque de France</i> ;</p> - -<p><i>La Grande Rue</i> (rue du Commerce ou de la -République) ;</p> - -<p><i>La Promenade</i> (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, -Allées ou Mail) ;</p> - -<p><i>Le Cercle</i> (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture) ;</p> - -<p><i>Le Café</i> (Grand Café, café Glacier, café des -Colonnes, ou de la Terrasse) ;</p> - -<p><i>Le Café chantant</i> et la <i>Maison publique</i> ;</p> - -<p><i>La Gare</i>.</p> - - -<p class="ugap">La population qui gravite autour de ces monuments, -ou circule dans ces diverses artères, est -répartie en quatre classes principales :</p> - - -<p class="ugap"><i>La Noblesse</i> ;</p> - -<p><i>L’Élément militaire</i> ;</p> - -<p><i>Le Commerce</i> ;</p> - -<p><i>Les Fonctionnaires</i>.</p> - - -<p class="ugap">Cette division est surtout rendue flagrante par -l’institution des jeux de tennis ; on distinguera -toujours, au pays de l’Instar, le <i>tennis de la -Noblesse</i> et le <i>tennis de la Préfecture</i> ; les officiers -vont de l’un à l’autre, suivant les rapports du -colonel avec le préfet, et, principalement, suivant -l’arme ; même ambiguïté pour les titulaires des -professions libérales, avocats, notaires ou médecins, -que guideront des relations de famille, -leurs ambitions politiques, les opinions et l’intérêt -de leur clientèle. Quant aux commerçants, -ils jouent entre eux, et seulement au croquet.</p> - -<p>Il faut prendre soin de noter ici que le fait -d’<i>être de la noblesse</i> n’implique nullement, au -pays de l’Instar, l’usage habituel d’une particule -nobiliaire ; on range simplement sous cette rubrique -un certain nombre de personnalités nettement -hostiles au gouvernement établi, fréquentant -avec ostentation les églises, et, les jours de marché, -se montrant, en vêtements de chasse, au milieu -de groupes d’électeurs notoirement réactionnaires ; -il est vrai de dire qu’ils habitent souvent des métairies -environnantes, ou, dans un quartier spécial -(vieille ville, haute ville, faubourg), d’antiques -hôtels aux fenêtres grillées, avec une grande porte -en chêne massif, à lourd marteau ; mais rien -n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, -Planchot ou Camus, Bertrand ou Raton.</p> - -<p>Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre -la Noblesse et les Fonctionnaires, mais on feint -de s’ignorer, sans plus ; entre les Fonctionnaires et -les Commerçants, cette ignorance se double de -mépris. C’est en effet une des curiosités les plus -caractéristiques du pays de l’Instar que la dédaigneuse -insolence du fonctionnaire pour le commerçant, -avec, en échange, la jalousie sournoise -du commerçant pour le fonctionnaire. Le fonctionnaire -peut gagner trois mille francs par an, -pendant que le commerçant en gagne trente -mille : jalousie et dédain ne sont moindres ; non -que la question d’argent n’existe pas au pays de -l’Instar : mais il semble qu’en ce pays l’argent -n’ait de valeur qu’autant que c’est l’État qui l’aura -donné. Ajoutons qu’il n’est point rare, cependant, -que le fonctionnaire compte dans le commerce -quelques membres de sa famille, parfois même ses -ascendants ; mais il évitera toujours d’en parler ; -et s’il arrive que des alliances se contractent entre -les deux classes, on est assuré que le commerçant, -du fait seul de cette alliance, se transformera -aussitôt, sur les cartes et dans la conversation, -en un <i>riche industriel</i>.</p> - -<p>Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations -professionnelles et sa foi politique, et le -commerce, qui pour lui n’a pas d’existence sociale, -le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation -directe, le naturel-type du pays de l’Instar ; -lui seul en connaît tous les rouages et tous les -rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles : -c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer -tout l’effort de l’explorateur et de l’analyste.</p> - -<p>En dehors du décret de Messidor, et avant -toute classification administrative, il y a, au -pays de l’Instar, les fonctionnaires <i>qui reçoivent</i>, -les fonctionnaires <i>qu’on invite</i>, et, en dernier -lieu, ceux que l’on n’a pas à inviter et <i>que l’on -n’invite nulle part</i>.</p> - -<p>Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence -peu connue de cet organisme fondamental -du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste fermée -entre toutes : les <span class="small">CHEFS DE SERVICE</span>. Chefs de -qui ? et pour quels services ? Pourquoi tel, qui n’a -sous ses ordres qu’un garçon de bureau, est-il -<i>chef de service</i>, tel autre ne l’est-il pas, qui commande -à cent employés ? Est-ce une question d’appointements ? -pas davantage ; il ne faut pas chercher -à s’expliquer ces nuances ; mais le fait brutal -est là : et s’il arrive que des considérations étrangères, -les intrigues de la mère, la voix de la fille, -ou le joli talent du père sur le violoncelle, permettent -parfois à une famille de s’insinuer de la -catégorie de ceux qu’on n’invite pas, dans la catégorie -de ceux qu’on invite, une porte du moins -reste infranchissable : celle de la salle à manger -de la Préfecture où personne ne saurait s’asseoir -que les <i>chefs de service</i>, au <i>dîner du Conseil général</i> -et au <i>dîner du mois de janvier</i>.</p> - -<p>C’est là que nous trouverons le préfet entouré -de ceux qu’il se plaît à nommer son <i>état-major</i>. -Car, tout en affirmant avec autorité leur suprématie, -les représentants du pouvoir civil aiment -ces assimilations militaires : le chef de cabinet -se considère volontiers auprès du préfet comme -son officier d’ordonnance ; et aussi le receveur -rédacteur de l’enregistrement, auprès de son -chef, le directeur des domaines et du timbre, — qui -aurait grade de général de brigade.</p> - -<p>Je viens de citer quelques titres : tous abondamment -fleurissent en ce pays de l’Instar, dernier -terrain de culture pour les contrôleurs, -conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs -d’un tas de choses obscures et singulières, -et où seulement pouvaient s’acclimater ces -deux êtres énigmatiques : le <i>vérificateur des poids -et mesures</i> et l’<i>entreposeur des tabacs</i>.</p> - -<p>Au demeurant, cette surprenante variété n’est -que dans les étiquettes et le <i>modus vivendi</i> et les -mœurs ne sont, en réalité, sensiblement différentes -d’un conservateur ou des hypothèques, ou -des forêts. Exception faite de ceux qui constituent -la jeunesse dorée du pays de l’Instar : — <i>ces -jeunes gens</i> de la Préfecture (conseillers et secrétaires), -les attachés au parquet, les surnuméraires -(de l’enregistrement), parfois aussi certains -expéditionnaires de la Banque de France, — le costume -est presque uniforme, dans sa dignité simplement -un peu surannée. Et nous touchons -encore du doigt une des différences profondes -de la Province et du pays de l’Instar ; l’habitant -de la province a réputation de se vêtir en grotesque ; -la scène ou la caricature représenteront -toujours la « pecque provinciale » sous des soies -criardes et des cascades de plumes. Les habitants -de l’Instar, eux, ne s’habillent jamais d’une façon -ridicule : tout au plus s’habillent-ils mal, ou mal -à propos, ce qui n’est pas la même chose, et leurs -femmes sont toujours tenues soigneusement au -courant des modes par de petits journaux -spéciaux, ou les catalogues des grands magasins.</p> - -<p>Il en est de la littérature comme des modes. On -aurait grand tort de croire que tel romancier -désuet, tel feuilletonniste dénué de style, règnent -sans partage sur les cerveaux de l’Instar ; qu’on -sache bien au contraire que, du pays de l’Instar, -M. Hugues le Roux, M. Marcel Prévost, reçoivent -le meilleur de leur correspondance ; si la place -est encore à prendre de M. Francisque Sarcey, -et, toujours chaude, hélas ! de M. Jules Lemaître, -des magazines à bon marché renseignent et dirigent -le goût, <i>Annales politiques et littéraires</i>, <i>Illustré -Soleil du Dimanche</i>. Enfin, il n’est point rare -qu’au moment du Salon on fasse apporter du -Cercle le supplément de l’<i>Illustration</i>, pour -voir les tableaux de M. Béraud, dont on parle -tant, de MM. Henner, Bonnat, Carolus-Duran, -et de M. Dagnan-Bouveret.</p> - -<p>Il y a donc une vie artistique et intellectuelle -au pays de l’Instar, et si on peut lui reprocher -seulement d’être un peu étroite, et, en quelque -sorte, de seconde main, il convient de mettre en -regard les obligations multiples et insoupçonnées -de la vie locale. Nous avons parlé du <i>dîner à la -Préfecture</i> ; on relève en outre :</p> - - -<p class="ugap"><i>Les visites du premier janvier</i> ;</p> - -<p><i>Le bal de la Trésorerie</i>, réserve faite des années -où le trésorier général est en deuil, ou célibataire : -on parle alors, et l’on date les événements, -de « l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie » ;</p> - -<p><i>La représentation de l’« Aiglon » par une troupe -de passage</i> ;</p> - -<p><i>Le concert militaire du dimanche</i> : de trois à -quatre, en hiver, après quoi l’on ira se promener -dans la <i>rue</i>, et peut-être même manger un gâteau -chez le pâtissier ; l’été, la musique joue le soir, -et l’on a vu des femmes de chefs de service aller -ensuite s’asseoir à la terrasse du Café, et prendre -des glaces ;</p> - -<p><i>Le marché</i>, où les jeunes filles de l’Instar, -accompagnées de leurs bonnes, viennent, sous -les yeux des surnuméraires et des sous-lieutenants, -témoigner de leurs dispositions à devenir -d’accomplies maîtresses de maison ;</p> - -<p><i>La revue du quatorze juillet</i>, où l’élément civil -affirme sa prérogative, de contempler, une fois -par an, l’élément militaire, du haut d’une tribune -réservée ;</p> - -<p><i>Le départ des fonctionnaires déplacés</i>, que l’on -accompagne à la gare ; il va sans dire qu’on -n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un directeur -envoyé en disgrâce ; mais, en cas d’avancement, -on viendra souhaiter que « les hasards de -la vie administrative » fassent qu’à nouveau l’on -se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque -jour « se retrouver à Paris » ; — Paris : le Boulevard, -et la brasserie Pousset…</p> - -<p>Résultat naturel de cette vie régulière en -commun, il existe en effet, entre chaque groupement -du pays de l’Instar, une solidarité analogue -à celle des passagers d’un même paquebot ; et -l’image sera complète si nous représentons tous -ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris.</p> - -<p>Paris ! <i>Se rapprocher de Paris</i>, — comme nous -prenions soin de le noter au commencement de -cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher -tout en en demeurant assez loin : le fonctionnaire -de l’Instar (groupe de Digne), que l’on nomme -dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de -Paris : cela suffit.</p> - -<p>D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que -les habitants de l’Instar prétendent retirer d’une -effective proximité de Paris ; il est établi qu’à -quatre heures de distance ils n’y viendront pas -davantage, ils ne se déplaceront pas sensiblement -plus souvent, que lorsque, pour s’y rendre, -il leur fallait onze heures d’express. Et si un -concours de circonstances les appelait à Paris -même, outre que des conditions de vie fort désavantageuses -bouleverseraient péniblement leurs -habitudes matérielles, plus grand encore serait le -risque que courraient leurs habitudes d’esprit : -l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour différencier, -à leur valeur, M. Jean Rameau et -M. Léon Dierx ; mais, d’autre part, à la terrasse -du café Napolitain, conçoit-on quel abîme sépare -un conservateur des forêts d’un contrôleur des -contributions directes ? Et je pressens, tous -comptes faits, un lamentable désarroi.</p> - - -<p class="ugap">Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités -qui leur sont propres, disons le vernissage, ou -une répétition générale aux Variétés, il prît fantaisie -à nos boulevardiers de venir passer quelques -heures en ce pays de l’Instar ; qu’après avoir -communié avec tant de personnalités bien parisiennes, -on assistât au dîner des chefs de service, -par exemple, ou au départ d’un ancien préfet. Du -voyage en Instar se dégagerait alors le véritable -enseignement, la petite leçon philosophique : et -l’on reviendrait de là plus intimement persuadés, -non pas que les choses, occupations et préoccupations -des gens, et les gens eux-mêmes, sont -sans importance (ce ne serait vraiment pas la -peine), mais que les gens et les choses (et j’entends -ceux de là-bas comme ceux d’ici) — n’ont -vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où -on leur en donne, ou, plus exactement, n’ont que -l’importance qu’ils se donnent.</p> - -<p>J’imagine que l’on se convaincrait également, -voyant les uns en quittant les autres, que la -vérité n’est pas plus de vivre en Instar que dans -le pays d’à côté, — ici ou là, pas davantage, mais -bien ailleurs : — c’est-à-dire chez soi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">PETIT PRÉCIS<br /> -<span class="small">DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR</span></h2> - -<p class="c small">CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES -POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ<br /> -SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR -A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE</p> - -<div class="break"></div> -<table summary="" class="top4em"> -<tr><td><a href="#c1p1">I.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour choisir un appartement.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p2">II.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour rendre les premières visites.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p3">III.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour donner un grand dîner.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p4">IV.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour jouer au bésigue.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p5">V.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour inviter sans façon.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p6">VI.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour aller à la préfecture.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p7">VII.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour attendre de la famille.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p8">VIII.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour faire un voyage d’agrément.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p9">IX.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour enterrer le directeur.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p10">X.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour assister à un mariage.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p11">XI.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour blâmer une certaine personne.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p12">XII.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour arriver de Paris.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p13">XIII.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour dire son fait à Wagner.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p14">XIV.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour aborder les questions d’art.</span></td></tr> -<tr><td><a href="#c1p15">XV.</a></td> <td class="drap"><span class="sc">Pour agiter les grands problèmes.</span></td></tr> -</table> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="xlarge">PETIT PRÉCIS</span><br /> -<span class="large">DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR</span></p> - - -<h3 id="c1p1">I. — <span class="sc">Pour choisir un appartement</span></h3> - -<p>— Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à -avoir une maison seule, avec un petit jardin.</p> - -<p class="ugap">— C’est ce qui avait décidé le commandant de -recrutement, surtout à cause des enfants.</p> - -<p class="ugap">— Quand on fait tant que d’habiter la province, -ce n’est pas pour avoir les inconvénients -de Paris.</p> - -<p class="ugap">— Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur -le même palier sans se connaître.</p> - -<p class="ugap">— Dieu sait que ce n’est pas la même chose en -province !</p> - -<p class="ugap">— Malheureusement l’appartement me semble bien petit.</p> - -<p class="ugap">— Dans la position de mon mari, nous ne pouvons -pas nous dispenser de recevoir.</p> - -<p class="ugap">— Si au moins il y avait une porte à deux battants -entre le salon et la salle à manger…</p> - -<p class="ugap">— En somme, madame, il n’y a que deux marches -à monter, et le service se fait très facilement -par le corridor.</p> - -<p class="ugap">— Il faudrait pouvoir loger ici la belle console.</p> - -<p class="ugap">— Oui, mais le commandant n’avait pas de -piano.</p> - -<p class="ugap">— Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait -toujours pour les papiers.</p> - -<p class="ugap">— Crois-tu, Émile, que les grandes potiches -japonaises que tu m’as rapportées du Louvre…</p> - -<p class="ugap">— On en sera quitte pour mettre le portrait -de parrain dans mon cabinet.</p> - -<p class="ugap">— Son portrait en conseiller de préfecture ? -Mieux vaudrait celui de ta mère.</p> - -<p class="ugap">— Madame aurait bien des commodités avec -tous ces placards.</p> - -<p class="ugap">— Si les Barbotin nous tombent comme l’été -dernier, en même temps que les Giloteux…</p> - -<p class="ugap">— On a toujours la ressource de dresser un lit -dans le cabinet de toilette.</p> - -<p class="ugap">— Et puis après tout, ma bonne amie, il y a -des hôtels.</p> - -<p class="ugap">— Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère -est en face.</p> - -<p class="ugap">— Si on a du monde au dernier moment, et -qu’il faille courir…</p> - -<p class="ugap">— Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans -le jardin.</p> - -<p class="ugap">— Oh ! quand le chèvrefeuille sera poussé…</p> - -<p class="ugap">— D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre -du voisinage : une dame en deuil, très convenable, -avec deux petits garçons au lycée.</p> - -<p class="ugap">— Voici le petit endroit ; si vous voulez vous -rendre compte comment ça fonctionne ?</p> - -<p class="ugap">— Dame, c’est une chose qui est bien aussi à -considérer.</p> - -<p class="ugap">— Tu sais comme ta tante Anna est désagréable.</p> - -<p class="ugap">— Quant à ça, madame peut être tranquille, le -commandant était un homme très propre.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p2">II. — <span class="sc">Pour rendre les premières visites</span></h3> - -<p>— Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur -des contributions ?…</p> - -<p class="ugap">— Nous étions dans les meilleurs termes avec -votre prédécesseur, quel homme charmant !</p> - -<p class="ugap">— Je sais que je prends une succession difficile.</p> - -<p class="ugap">— Il est certain qu’il sera très regretté…</p> - -<p class="ugap">— C’est ce que tout le monde veut bien nous -dire.</p> - -<p class="ugap">— Quel dommage que sa pauvre petite femme -était toujours malade !…</p> - -<p class="ugap">— Je crois que l’air du pays ne lui convenait -pas.</p> - -<p class="ugap">— Pourtant on s’acclimate généralement ; — vous -êtes en famille ?</p> - -<p class="ugap">— Nous avons eu le malheur de perdre un petit -garçon…</p> - -<p class="ugap">— Ah !…</p> - -<p class="ugap">— Et vous êtes complètement installés dans la -maison Taupin ?</p> - -<p class="ugap">— C’est bien difficile pour trouver exactement -ce qu’on voudrait…</p> - -<p class="ugap">— Nous avons beaucoup de meubles : la bibliothèque -de mon mari…</p> - -<p class="ugap">— Trois déménagements valent un incendie.</p> - -<p class="ugap">— C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires…</p> - -<p class="ugap">— Ne m’en parlez pas ! — A qui le dites-vous !</p> - -<p class="ugap">— Vous étiez à Gap ? Je me souviens que, quand -je me suis mariée, mon mari fut sur le point d’y -être nommé…</p> - -<p class="ugap">— A Gap ? Attendez donc : ne connaissez-vous -pas là-bas un médecin, qui est conseiller d’arrondissement, -qui a deux grandes filles à marier… -un nom en <i>eau</i>…</p> - -<p class="ugap">— Le docteur Camus ?…</p> - -<p class="ugap">— Précisément ; c’est un bon ami d’Adolphe !</p> - -<p class="ugap">— Voyez, nous nous retrouvons presque en -pays de connaissance.</p> - -<p class="ugap">— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la -montagne.</p> - -<p class="ugap">— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la -mer…</p> - -<p class="ugap">— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité -de Lyon…</p> - -<p class="ugap">— D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une -ville, ce sont plutôt les relations.</p> - -<p class="ugap">— Quand on peut trouver un petit noyau de -gens aimables…</p> - -<p class="ugap">— L’important est de se créer un petit noyau.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p3">III. — <span class="sc">Pour donner un grand dîner</span></h3> - -<p>— Les Robineau étaient à la Préfecture.</p> - -<p class="ugap">— Oui, mais remarque bien que, si nous nous -mettons sur le pied d’inviter les Robineau, il -n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi les -Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville…</p> - -<p class="ugap">— Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu -voudras.</p> - -<p class="ugap">— Nous ne pouvons pourtant pas laisser le -commandant de gendarmerie à côté de M<sup>me</sup> Gombaud !…</p> - -<p class="ugap">— Avec une rallonge de plus, on ne pourrait -pas ouvrir le buffet.</p> - -<p class="ugap">— Il me semble que quatre bouteilles suffiront.</p> - -<p class="ugap">— Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la -Banque de France…</p> - -<p class="ugap">— Les coupes, c’est plus distingué.</p> - -<p class="ugap">— Oui, mais ça en tient davantage.</p> - -<p class="ugap">— N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à -dessert, tu te souviens, pour éplucher les poires…</p> - -<p class="ugap">— Il n’y aura pas assez de compotiers du beau -service.</p> - -<p class="ugap">— Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie -quand on arrive.</p> - -<p class="ugap">— As-tu pensé aux cigares ?</p> - -<p class="ugap">— Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, -j’aurais écrit au cousin Jules de nous envoyer -des cigares de député.</p> - -<p class="ugap">— Quand tu m’auras donné les bouts de table -que tu m’avais promis pour ma fête, on pourra -les mettre.</p> - -<p class="ugap">— Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours -la ressource de prendre les deux grosses -lampes de mon cabinet.</p> - -<p class="ugap">— D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête…</p> - -<p class="ugap">— M<sup>me</sup> Lambert se sert chez notre pâtissier, et il -m’a dit ce qu’il lui avait fourni la dernière fois.</p> - -<p class="ugap">— Est-ce que précisément, la dernière fois, -chez les Lambert, ça n’a pas paru un peu juste ?</p> - -<p class="ugap">— Tu verras, à la <i>Papeterie des Deux Mondes</i>, -il y a des menus très originaux qui représentent -des petits marmitons et des hirondelles.</p> - -<p class="ugap">— Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire ; -il a une très belle main.</p> - -<p class="ugap">— Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que -nous avons mangées à la Préfecture, tu sais, dans -du papier, avec des truffes : ça faisait beaucoup -d’effet…</p> - -<p class="ugap">— Oui, mon bon ami ; mais la Préfecture est -la Préfecture, et ils font tout venir directement -de chez Potin.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p4">IV. — <span class="sc">Pour jouer au bésigue</span></h3> - -<p>— On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer -les cartes.</p> - -<p class="ugap">— Faire un petit bésigue de temps en temps, -ce n’est pas ce qui s’appelle être joueur.</p> - -<p class="ugap">— Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous -que de jouer vingt francs.</p> - -<p class="ugap">— J’ai connu une époque où on faisait la forte -partie au cercle du Commerce.</p> - -<p class="ugap">— Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a -coûté !</p> - -<p class="ugap">— Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture -qui y laissèrent quelques plumes.</p> - -<p class="ugap">— Un grand joueur devant l’Éternel…</p> - -<p class="ugap">— Un fervent de la dame de pique…</p> - -<p class="ugap">— Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des -nuits entières au baccara !</p> - -<p class="ugap">— Comme c’est agréable pour leurs femmes !</p> - -<p class="ugap">— Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver -à perdre son argent.</p> - -<p class="ugap">— On perd la notion de l’argent.</p> - -<p class="ugap">— Je m’explique, à la rigueur, quand on a une -très grosse fortune…</p> - -<p class="ugap">— Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco.</p> - -<p class="ugap">— Encore une jolie invention, la roulette !</p> - -<p class="ugap">— J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, -mais j’ai bien juré qu’on ne m’y reprendrait -plus.</p> - -<p class="ugap">— Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent !</p> - -<p class="ugap">— Quand M<sup>me</sup> Gombaud est assise là, elle y -laisserait sa dernière chemise !</p> - -<p class="ugap">— C’est peut-être encore plus vilain chez une -femme que chez un homme !</p> - -<p class="ugap">— Je conçois le jeu comme une distraction ; -rien de plus.</p> - -<p class="ugap">— Si on joue des mille et des cents, ce n’est -plus une distraction.</p> - -<p class="ugap">— Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à -quatre, pour s’occuper les mains, sans se faire -de mal…</p> - -<p class="ugap">— Et c’est encore la façon la plus intelligente -de passer la soirée.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p5">V. — <span class="sc">Pour inviter sans façon</span></h3> - -<p>— Je vous répète que c’est tout à fait sans -façon…</p> - -<p class="ugap">— C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier !…</p> - -<p class="ugap">— Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires.</p> - -<p class="ugap">— Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit -plus de sortir de table.</p> - -<p class="ugap">— On ne peut pourtant pas vous laisser mourir -de faim !…</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas ce que nous craignons !</p> - -<p class="ugap">— D’ailleurs, M<sup>me</sup> Robin est encore un peu en -deuil : il n’y aura absolument que vous.</p> - -<p class="ugap">— Nous n’acceptons qu’à cette condition.</p> - -<p class="ugap">— Et vous amènerez votre petit Paul ?</p> - -<p class="ugap">— Non, cela vous ferait trop de dérangements : -il ira dîner chez l’oncle Gaspard…</p> - -<p class="ugap">— Et que dira alors sa petite amie Florentine ?…</p> - -<p class="ugap">— Oh ! mais votre Florentine est déjà une -grande personne, qui se tient très bien à table ; -tandis que notre Paul est si polisson !…</p> - -<p class="ugap">— Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, -nous dirons que c’est vous qui faites des cérémonies…</p> - -<p class="ugap">— Vous savez bien le contraire, et que, quand -vous venez à la maison…</p> - -<p class="ugap">— N’oubliez pas le violon de M. Sicard.</p> - -<p class="ugap">— Nous n’aurions pas osé… le deuil de -M<sup>me</sup> Robin…</p> - -<p class="ugap">— Un petit air de violon, ça n’empêche pas le -deuil : d’ailleurs, on n’est pas forcé de jouer des -contredanses.</p> - -<p class="ugap">— Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi…</p> - -<p class="ugap">— Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir -plus simplement et plus souvent…</p> - -<p class="ugap">— Allez donc dire ça aux Chaninel…</p> - -<p class="ugap">— Il y a des gens qui semblent ne vous inviter -que pour chercher à vous éblouir.</p> - -<p class="ugap">— C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir -chez soi…</p> - -<p class="ugap">— Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, -parbleu ! mais je ne demande pas qu’on me serve -tout le temps des truffes…</p> - -<p class="ugap">— Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est -d’abord pour se voir, et non pas seulement pour -manger.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p6">VI. — <span class="sc">Pour aller à la Préfecture</span></h3> - -<p>— On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture ?</p> - -<p class="ugap">— Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa -qualité de chef de service.</p> - -<p class="ugap">— Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle -cohue…</p> - -<p class="ugap">— C’est le fait de tous ces grands bals officiels, -on est obligé d’inviter des tas de monde, et tout -le monde se croit obligé d’y aller.</p> - -<p class="ugap">— Oh ! nous, nous y allons surtout pour le -coup d’œil…</p> - -<p class="ugap">— M<sup>me</sup> Bouton s’est commandé une toilette -exprès à Saint-Étienne.</p> - -<p class="ugap">— Alors nous verrons aussi le beau Lambert ?</p> - -<p class="ugap">— Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon -qui sont des merveilles.</p> - -<p class="ugap">— Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie ?</p> - -<p class="ugap">— M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela -m’en a fait quatre, avec celle de mon mari, et -une autre qu’on avait laissée sur une chaise.</p> - -<p class="ugap">— Et M<sup>me</sup> Chamoix et ses rubans de bergère, -que lui avait mis le petit Richard…</p> - -<p class="ugap">— Vous trouviez ça drôle ? Moi, je trouve ça inconvenant.</p> - -<p class="ugap">— Cette grosse femme qui persiste à danser -comme une jeune fille…</p> - -<p class="ugap">— D’autant que ces messieurs se croient obligés -de la faire danser, et il y a de pauvres jeunes filles -qui restent sur leur banquette.</p> - -<p class="ugap">— Le nouveau colonel est très bien avec la -Préfecture.</p> - -<p class="ugap">— Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, -c’est qu’ils ne ménagent pas leurs jambes.</p> - -<p class="ugap">— Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre -qu’ils affectent…</p> - -<p class="ugap">— Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui -sont forcés de donner l’exemple.</p> - -<p class="ugap">— M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie -des vieux.</p> - -<p class="ugap">— Il a toujours adoré la danse ; d’ailleurs, -comme je lui dis quelquefois en plaisantant : -Sans cela, je ne t’aurais pas épousé !</p> - -<p class="ugap">— Je crois que le préfet fera très bien les -choses.</p> - -<p class="ugap">— On ne se figure pas ce qui se gaspille dans -ces soirées-là !</p> - -<p class="ugap">— On a bien des commodités pour recevoir, -dans une Préfecture, que l’on n’aurait pas ailleurs.</p> - -<p class="ugap">— N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment -du mérite.</p> - -<p class="ugap">— Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés -pour ça.</p> - -<p class="ugap">— Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on -passera des plateaux ?</p> - -<p class="ugap">— Au fond, cela revient aussi cher, mais ce -sont toujours les mêmes personnes qui vont au -buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde -peut en prendre.</p> - -<p class="ugap">— Je mange toujours très peu, en soirée, et je -ne bois que du champagne, c’est un principe absolu.</p> - -<p class="ugap">— On parle d’un souper par petites tables ?</p> - -<p class="ugap">— Il faudra nous arranger pour être ensemble, -on tâchera de ne pas s’ennuyer.</p> - -<p class="ugap">— Nous nous amuserons à voir les têtes…</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p7">VII. — <span class="sc">Pour attendre de la famille</span></h3> - -<p>— Ce train de 11 h. 57 est bien incommode.</p> - -<p class="ugap">— Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner -à des heures impossibles.</p> - -<p class="ugap">— Surtout, quand on habite comme vous un -peu loin de la gare.</p> - -<p class="ugap">— Il y a presque toujours du retard en cette -saison.</p> - -<p class="ugap">— Les Compagnies en prennent à leur aise.</p> - -<p class="ugap">— Je me demande comment il n’arrive pas -plus fréquemment d’accidents.</p> - -<p class="ugap">— Ce sont des cousins de mon mari, voilà six -ans qu’ils nous promettaient de nous faire signe -en allant à Vichy.</p> - -<p class="ugap">— Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la -tête d’une grande industrie.</p> - -<p class="ugap">— Son père était dans la magistrature, et lui-même -a échoué à Polytechnique.</p> - -<p class="ugap">— Il y a toute une branche de la famille de -mon mari dans la magistrature.</p> - -<p class="ugap">— Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce -joli cinématographe.</p> - -<p class="ugap">— Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le -faire marcher ?</p> - -<p class="ugap">— C’est un meurtre de donner à des enfants -des objets de ce prix, c’est de la folie !</p> - -<p class="ugap">— Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et -tout ce qui s’ensuit.</p> - -<p class="ugap">— J’ai entendu un jour un fabricant de soieries -demander au général le chiffre de ses appointements, -et il ajouta : — C’est ce que je -donne à mon caissier.</p> - -<p class="ugap">— Il est certain que, dans l’industrie, quand -ça se met à aller, ça va vite.</p> - -<p class="ugap">— Maintenant il faut dire que, nous autres -fonctionnaires, nous avons pour nous la sécurité, -et la retraite.</p> - -<p class="ugap">— Il est regrettable de gagner peu, mais être -sûr de le gagner, c’est quelque chose.</p> - -<p class="ugap">— Nous comptons bien leur faire faire quelques -jolies promenades.</p> - -<p class="ugap">— Ce sont des occasions pour nous de visiter -le Musée.</p> - -<p class="ugap">— Vous avez une installation qui vous permet -de recevoir.</p> - -<p class="ugap">— Notre cousine emmène toujours sa femme -de chambre en voyage.</p> - -<p class="ugap">— On ne se gêne pas avec de la famille comme -avec des étrangers.</p> - -<p class="ugap">— Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je -ne veux pas qu’on soit gêné chez moi.</p> - -<p class="ugap">— Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un -plaisir quelconque à venir se peser au milieu -d’une gare.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des gens tellement désœuvrés !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p8">VIII. — <span class="sc">Pour faire un voyage d’agrément</span></h3> - -<p>— Le Français ne sait pas voyager.</p> - -<p class="ugap">— Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins -d’outre-Manche nous sont joliment supérieurs.</p> - -<p class="ugap">— Qu’est-ce que vous voulez ? Nous nous trouvons -trop bien chez nous.</p> - -<p class="ugap">— Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent -le mieux notre pays.</p> - -<p class="ugap">— Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé -en 70.</p> - -<p class="ugap">— Tous les ans, nous nous absentons pendant -les vacances.</p> - -<p class="ugap">— On ne peut pas non plus rester toujours -chez soi.</p> - -<p class="ugap">— On a quelquefois à sa porte des merveilles -que l’on ne soupçonne même pas.</p> - -<p class="ugap">— Il y a de ces petits coins de France qui sont -ravissants.</p> - -<p class="ugap">— On se demande vraiment ce que l’on va -chercher en Suisse.</p> - -<p class="ugap">— Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute -cette région du plateau Central ?</p> - -<p class="ugap">— Les stations d’eaux sont agréables surtout -quand on n’est pas malade.</p> - -<p class="ugap">— Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est -cette société cosmopolite…</p> - -<p class="ugap">— Cette nourriture des hôtels est si fatigante !</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte -cher…</p> - -<p class="ugap">— Quand on sait s’organiser avec les billets -circulaires…</p> - -<p class="ugap">— Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, -ça chiffre encore vite !</p> - -<p class="ugap">— Naturellement, vous emportez vos bicyclettes ?</p> - -<p class="ugap">— On n’a pas besoin de faire des tours de force -comme les professionnels.</p> - -<p class="ugap">— Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, -c’est de pouvoir se dire : Je veux partir, -je pars…</p> - -<p class="ugap">— Un jour viendra où tout le monde aura son -automobile.</p> - -<p class="ugap">— La photographie, c’est autre chose.</p> - -<p class="ugap">— Même, si on ne réussit pas très bien, cela -fixe des souvenirs.</p> - -<p class="ugap">— L’année prochaine, nous avons l’intention -d’aller au bord de la mer.</p> - -<p class="ugap">— Ah ! la mer… c’est encore le spectacle dont -on se lasse le moins !</p> - -<p class="ugap">— Moi, je resterais des heures au bord de la -mer, sans avoir besoin de penser à rien.</p> - -<p class="ugap">— Cependant certaines personnes préfèrent la -montagne.</p> - -<p class="ugap">— Très beau, la montagne, mais je trouve -cette beauté un peu monotone.</p> - -<p class="ugap">— Et puis ce sont des choses qui se sentent, -mais qui ne se discutent pas.</p> - -<p class="ugap">— Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et -la montagne.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p9">IX. — <span class="sc">Pour enterrer le directeur</span></h3> - -<p>— En voilà un qui a été vite enlevé !</p> - -<p class="ugap">— Ce que c’est que de nous, tout de même !</p> - -<p class="ugap">— D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, -ce n’est pas du tout pour ça qu’on le soignait.</p> - -<p class="ugap">— Est-ce que vous croyez aux médecins, vous ?</p> - -<p class="ugap">— Je ne crois pas à la médecine, mais je crois -à la chirurgie.</p> - -<p class="ugap">— Tous les médecins ne sont pas des empiriques.</p> - -<p class="ugap">— Et puis, on aura beau dire, faire venir le -médecin, ça rassure toujours.</p> - -<p class="ugap">— Parce que, en général, c’est le moral qui -est atteint, et que les médecins agissent sur le -moral.</p> - -<p class="ugap">— Il est certain que le moral joue un très grand -rôle.</p> - -<p class="ugap">— <i lang="la" xml:lang="la">Mens <em>sano</em> in corpore <em>sana</em> !</i></p> - -<p class="ugap">— Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines -précautions à prendre.</p> - -<p class="ugap">— Pas de drogues, mais de l’hygiène !</p> - -<p class="ugap">— Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un -peu mieux les règles de l’hygiène, il n’y aurait -pas tant de pharmaciens.</p> - -<p class="ugap">— Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui -leur revient à deux sous.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est toujours pas dans notre famille -qu’on enrichit les pharmaciens.</p> - -<p class="ugap">— Mon père est mort à soixante-seize ans sans -avoir jamais été malade.</p> - -<p class="ugap">— Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite -autant.</p> - -<p class="ugap">— Je crois que nous sommes tous les deux de -la même promotion.</p> - -<p class="ugap">— Oui, comme on dit, quand l’un partira, -l’autre fera bien de graisser ses bottes.</p> - -<p class="ugap">— J’espère que nous n’en sommes pas encore -là.</p> - -<p class="ugap">— Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y -pas songer.</p> - -<p class="ugap">— Oh ! je vous garantis que ce n’est pas ça qui -m’empêche de dormir.</p> - -<p class="ugap">— Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière -soi.</p> - -<p class="ugap">— Il passait pour avoir une certaine situation -de fortune, indépendamment de sa position.</p> - -<p class="ugap">— On n’est jamais riche quand on a quatre -enfants.</p> - -<p class="ugap">— Et le voilà parti sans sa croix…</p> - -<p class="ugap">— Avouez que maintenant ça lui ferait une -belle jambe !</p> - -<p class="ugap">— Je ne dis pas ça : il y a toujours la satisfaction -morale.</p> - -<p class="ugap">— Voyez si Rabaud se donne de l’importance !</p> - -<p class="ugap">— Voilà une petite mort qui lui fait gagner au -moins deux ans et demi.</p> - -<p class="ugap">— Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas -riche, mais je donnerais bien quelque chose de -ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit -nommé.</p> - -<p class="ugap">— Le malheur des uns fait le bonheur des -autres.</p> - -<p class="ugap">— C’est la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p10">X. — <span class="sc">Pour assister à un mariage</span></h3> - -<p>— Et votre grande Germaine, quand la marions-nous ?</p> - -<p class="ugap">— L’important n’est pas de marier sa fille, -mais de la bien marier.</p> - -<p class="ugap">— Le mariage n’est une loterie que pour les -gens qui l’ont bien voulu.</p> - -<p class="ugap">— On ne se marie pas tous les jours.</p> - -<p class="ugap">— C’est un acte assez sérieux pour valoir la -peine qu’on y réfléchisse.</p> - -<p class="ugap">— Le divorce est une porte de sortie peut-être -commode, mais ce ne sera jamais qu’une porte -de sortie.</p> - -<p class="ugap">— Le hasard est un grand maître.</p> - -<p class="ugap">— Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne -vous avait jamais fait danser.</p> - -<p class="ugap">— Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà -des mots : il y a les bons et les mauvais mariages.</p> - -<p class="ugap">— On ne vit pas de l’air du temps.</p> - -<p class="ugap">— Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas seulement la situation qu’on -épouse.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des enfants légers, mais il y a des -parents bien coupables.</p> - -<p class="ugap">— Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille -qui sera la plus émue.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie -pour midi, quand on sait parfaitement -qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le -quart.</p> - -<p class="ugap">— Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale -de Mendelssohn sans avoir envie de pleurer.</p> - -<p class="ugap">— Les libres penseurs auront beau faire, rien -ne remplacera l’autel avec les fleurs, et les -cierges, et l’orgue, et les suisses.</p> - -<p class="ugap">— Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais -pas une femme sans religion.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des femmes qui vont à la messe en -sortant du bal.</p> - -<p class="ugap">— N’empêche que c’est toujours une garantie.</p> - -<p class="ugap">— Dans un cortège, il est bien rare que toutes -les femmes soient jolies.</p> - -<p class="ugap">— Est-ce que c’est un officier de marine, ou -des télégraphes ?</p> - -<p class="ugap">— C’est un de leurs cousins qu’ils avaient -perdu de vue depuis dix ans.</p> - -<p class="ugap">— Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme -et sans petits enfants.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’était pas une raison pour habiller ce -pauvre petit comme un petit singe.</p> - -<p class="ugap">— Avouez que cette institution du lunch est -plus commode et plus économique.</p> - -<p class="ugap">— Vous pensez bien que j’ai déjeuné.</p> - -<p class="ugap">— Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, -à l’heure qu’il est je ne connaîtrais pas l’Italie.</p> - -<p class="ugap">— Les voyages, c’est comme le piano : aussitôt -que les bébés arrivent…</p> - -<p class="ugap">— J’ai encore oublié de prendre des pièces de -dix sous.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p11">XI. — <span class="sc">Pour blâmer une certaine personne</span></h3> - -<p>— Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, -il faut commencer par ne pas se faire remarquer.</p> - -<p class="ugap">— C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation -américaine ?</p> - -<p class="ugap">— Nous sommes en France, nous ne sommes -pas en Amérique.</p> - -<p class="ugap">— Une honnête femme n’a pas besoin de se -mettre de la poudre aux joues et du rouge aux -lèvres.</p> - -<p class="ugap">— Je consens qu’une femme ait des clartés de -tout, mais ce n’est pas une raison pour qu’elle -lise toutes les ordures qui paraissent.</p> - -<p class="ugap">— Nos grand’mères ne montraient pas leurs -mollets à bicyclette, et elles ne s’en portaient pas -plus mal.</p> - -<p class="ugap">— On se demande ce qui reste au mari.</p> - -<p class="ugap">— Il ne faut pas tenter le diable.</p> - -<p class="ugap">— Une femme comme il faut ne se promène -pas à la musique avec tous les petits lieutenants -de la garnison.</p> - -<p class="ugap">— Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre -homme et femme.</p> - -<p class="ugap">— Une femme n’a tant de camarades que pour -mieux choisir un amant.</p> - -<p class="ugap">— Si au moins elle était jolie !</p> - -<p class="ugap">— Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, -mais c’est un genre qui ne me plairait pas, -voilà tout.</p> - -<p class="ugap">— Une femme trouve toujours des hommes -pour lui faire la cour.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des silences qui autorisent et des sourires -qui encouragent.</p> - -<p class="ugap">— On commence par laisser dire, et on finit -par laisser faire.</p> - -<p class="ugap">— Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner -au buffet après chaque danse.</p> - -<p class="ugap">— Les mauvaises langues ont bon dos.</p> - -<p class="ugap">— Il n’y a jamais de fumée sans feu.</p> - -<p class="ugap">— Quand une femme est honnête, elle se conduit -comme une honnête femme.</p> - -<p class="ugap">— Il faudrait pourtant laisser quelque chose -aux filles.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p12">XII. — <span class="sc">Pour arriver de Paris</span></h3> - -<p>— Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions -en plein boulevard.</p> - -<p class="ugap">— Le calme aussi a du bon.</p> - -<p class="ugap">— Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, -pour peu qu’on aille au théâtre…</p> - -<p class="ugap">— Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait -Paris.</p> - -<p class="ugap">— Quand on est à Paris, on n’a le temps de -voir personne.</p> - -<p class="ugap">— Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils -savent ce qu’il en est, et ils nous excusent.</p> - -<p class="ugap">— Nous avons découvert un petit restaurant -au Palais-Royal, où l’on mange admirablement -pour ses 2 fr. 50.</p> - -<p class="ugap">— Je ne sais pas comment font certains restaurateurs -parisiens.</p> - -<p class="ugap">— L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est -qu’on ne dépense jamais que ce qu’on veut bien -dépenser.</p> - -<p class="ugap">— Évidemment, dans ces grands magasins, on -trouve des occasions extraordinaires, mais une -fois que l’on est là, on voudrait tout emporter.</p> - -<p class="ugap">— Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller -pour rien.</p> - -<p class="ugap">— Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés -au musée Grévin ?</p> - -<p class="ugap">— Les Parisiens ne paient jamais leur place -au théâtre.</p> - -<p class="ugap">— Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique -et la Porte-Saint-Martin, et puis, au dernier moment, -il était trop tard.</p> - -<p class="ugap">— Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la -terrasse d’un café, rien que pour voir défiler cette -foule.</p> - -<p class="ugap">— On a vite fait de passer la moitié de ses -journées en omnibus.</p> - -<p class="ugap">— Monter et descendre tous ces étages !</p> - -<p class="ugap">— Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation -de province.</p> - -<p class="ugap">— Paris n’est vraiment agréable à habiter que -si l’on a 50.000 livres de rente.</p> - -<p class="ugap">— En général, les gens qui ont 50.000 livres -de rente séjournent à peine trois mois d’hiver à -Paris.</p> - -<p class="ugap">— Je ne demanderais qu’à venir y passer trois -semaines tous les ans, au moment du Salon.</p> - -<p class="ugap">— Les théâtres, les grands concerts, les musées, -les cours au Collège de France…</p> - -<p class="ugap">— Nous avons rencontré deux fois Coquelin -Cadet sur les grands boulevards : la seconde fois -je n’en suis pas bien sûre, mais la première, nous -l’avons vu comme je vous vois.</p> - -<p class="ugap">— Ce que la province ne peut pas nous donner, -c’est ce foyer intellectuel !…</p> - -<p class="ugap">— Paris est Paris.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p13">XIII. — <span class="sc">Pour dire son fait à Wagner</span></h3> - -<p>— Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend ? -c’est un résultat extraordinaire.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous -ennuie pas, elle vous jouera sa cavatine.</p> - -<p class="ugap">— Elle retient tout ce qu’elle entend.</p> - -<p class="ugap">— Je crois que tous les grands musiciens ont -commencé très jeunes.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas seulement de commencer jeune, -il faut être doué.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais -pu retenir une note de musique.</p> - -<p class="ugap">— Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne -pas s’entêter.</p> - -<p class="ugap">— Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, -mais simplement qu’elle puisse se rendre -utile à l’occasion.</p> - -<p class="ugap">— Dans une soirée, quand la conversation languit, -quand on ne sait plus quoi faire, un morceau -de piano est toujours le bienvenu.</p> - -<p class="ugap">— Avec un piano, on ne s’ennuie jamais.</p> - -<p class="ugap">— Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la -musique.</p> - -<p class="ugap">— Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, -avec les concerts militaires, la Société philharmonique -et les troupes de passage, nous étions gâtés.</p> - -<p class="ugap">— L’ouverture de <i>Poète et Paysan</i>, <i>Loin du Bal</i>, -et <i>Carmen</i>…</p> - -<p class="ugap">— Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, -et j’avoue à ma honte que je ne le regrette pas.</p> - -<p class="ugap">— Il paraît que la grande musique, c’est de la -musique qu’on ne doit pas comprendre.</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre.</p> - -<p class="ugap">— Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas -de faire tant de bruit.</p> - -<p class="ugap">— Je me moque un peu que ça soit savant, si -cela m’embête.</p> - -<p class="ugap">— Il y a les choses qui me plaisent, et les -choses qui ne me plaisent pas.</p> - -<p class="ugap">— Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des -chanteurs, ce n’est pas pour avoir les oreilles cassées, -ou pour sortir de là avec une migraine.</p> - -<p class="ugap">— Nous sommes de la vieille école.</p> - -<p class="ugap">— Les vieux maîtres avaient du bon.</p> - -<p class="ugap">— Nous n’avons pas le tempérament germanique.</p> - -<p class="ugap">— Je veux être pendu si, après l’audition de -ces grandes machines, il vous en reste seulement -quatre notes à chantonner le lendemain matin.</p> - -<p class="ugap">— Et puis, quand on compare ça, tenez, tout -simplement avec une jolie valse de Métra !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p14">XIV. — <span class="sc">Pour aborder les questions d’art</span></h3> - -<p>— Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de -jolies choses dans mon appartement.</p> - -<p class="ugap">— Peu de choses, mais de jolies choses.</p> - -<p class="ugap">— Je n’aime que les meubles de style.</p> - -<p class="ugap">— La première condition, pour une chaise, -c’est qu’on puisse s’asseoir dessus.</p> - -<p class="ugap">— Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose -soit ancienne pour être jolie.</p> - -<p class="ugap">— Nous pouvons être fiers de notre cathédrale.</p> - -<p class="ugap">— Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais -s’arrêtent pour la visiter.</p> - -<p class="ugap">— Une cathédrale intéressante, cela peut devenir -une fortune pour les hôtels.</p> - -<p class="ugap">— C’est souvent une question d’engoûment.</p> - -<p class="ugap">— Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en -parlent.</p> - -<p class="ugap">— Charonnat est notre compatriote, le célèbre -peintre paysagiste.</p> - -<p class="ugap">— La médaille signifie toujours ceci, qu’elle -permet à un peintre de vendre sa peinture trois -fois plus cher.</p> - -<p class="ugap">— Il y a des tableaux qui représentent une fortune.</p> - -<p class="ugap">— J’en ai vu la reproduction dans l’<i>Illustration</i> : -c’est bien, évidemment, mais ça ne me dit pas -grand’chose.</p> - -<p class="ugap">— Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le -coloris.</p> - -<p class="ugap">— Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus -ni de femmes violettes.</p> - -<p class="ugap">— Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être -très beau, c’est peut-être moi qui ne m’y connais -pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais je n’en -voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en -faisait cadeau.</p> - -<p class="ugap">— Une toile de cette dimension ne peut trouver -sa place que dans un musée, ou alors il faut -des appartements spéciaux.</p> - -<p class="ugap">— Un joli bronze d’art sur sa cheminée…</p> - -<p class="ugap">— Remarquez que cela revient souvent plus -cher de donner un bronze à un médecin, que de -lui régler tout simplement ses honoraires.</p> - -<p class="ugap">— Le bronze a toujours une valeur.</p> - -<p class="ugap">— Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer -qu’on a du goût.</p> - -<p class="ugap">— Il y a une éducation de l’œil que je proclame -nécessaire.</p> - -<p class="ugap">— Voyez ce qui se passait à Athènes.</p> - -<p class="ugap">— Je suis pour l’augmentation du confortable, -mais je déplorerais que la France ne fût plus -qu’une vaste manufacture.</p> - -<p class="ugap">— La France a, dans le monde, une véritable -responsabilité artistique.</p> - -<p class="ugap">— Vous êtes un dilettante et un raffiné.</p> - -<p class="ugap">— Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="c1p15">XV. — <span class="sc">Pour agiter les grands problèmes</span></h3> - -<p>— La paix universelle ne sera jamais qu’une -utopie, généreuse sans doute, mais une utopie.</p> - -<p class="ugap">— Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il -suffit de voyager un peu à l’étranger.</p> - -<p class="ugap">— Je n’ai jamais quitté la France que pour -faire un petit voyage circulaire en Suisse, et cela -me faisait quelque chose de voir flotter un autre -drapeau que le mien.</p> - -<p class="ugap">— La France est mieux qu’une expression géographique.</p> - -<p class="ugap">— Je suis le premier à reconnaître que le suffrage -universel n’est pas sans défauts, mais que -mettrez-vous à la place ?</p> - -<p class="ugap">— Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir -reconstruire après.</p> - -<p class="ugap">— Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes -à faire, mais il ne faut pas vouloir aller -plus vite que les violons.</p> - -<p class="ugap">— Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions.</p> - -<p class="ugap">— Évolution et non révolution.</p> - -<p class="ugap">— Il y aura toujours des riches et des pauvres, -parce qu’il y aura toujours des travailleurs et -des fainéants, des hommes intelligents et des -imbéciles.</p> - -<p class="ugap">— C’est très joli de faire des phrases, mais -j’attends à l’œuvre Messieurs les théoriciens.</p> - -<p class="ugap">— Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui -nous laisserons prendre à un discours ou à un -article de journal, mais il y a la masse des ignorants -et des naïfs.</p> - -<p class="ugap">— Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce -sont des criminels qu’on devrait poursuivre ; -s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux, -et qu’on les enferme !</p> - -<p class="ugap">— En principe je suis avec Victor Hugo contre -la peine de mort ; mais parfois la société a le -droit, et le devoir, de se défendre.</p> - -<p class="ugap">— Croyez-vous que la criminalité diminuerait -le jour où les hommes auraient perdu toute religion ?</p> - -<p class="ugap">— La première religion, c’est la religion du -Bien et du Mal.</p> - -<p class="ugap">— Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible.</p> - -<p class="ugap">— Appelez-la comme vous voudrez, mais il -faut bien reconnaître l’existence d’une puissance -mystérieuse qui nous dépasse et qui nous dirige.</p> - -<p class="ugap">— Religieux ne veut pas dire clérical.</p> - -<p class="ugap">— Je ne veux pas qu’on force les gens à aller -à la messe, si ce n’est pas leur conviction, mais -je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y -aller si j’en ai envie.</p> - -<p class="ugap">— J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence -entre la nature d’un Gambetta ou d’un -Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe -ou d’un caillou.</p> - -<p class="ugap">— Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, -m’aiderez-vous à vivre, en vivrai-je mieux et -plus longtemps ?</p> - -<p class="ugap">— Tous autant que nous sommes, nous avons -soif d’au-delà, nous avons besoin d’un peu -d’idéal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">EXERCICE COMPLÉMENTAIRE -DE CONVERSATION<br /> -<span class="s">(DEGRÉ SUPÉRIEUR)</span></h2> - - -<p>Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de <i>Vingt -Mille Ames</i>, et représenté pour la première fois, le 18 -avril 1901, sur le <span class="sc">Théâtre du Gymnase</span>, par les soins de -MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier, Frédal, Baudoin, -Dujeu, Séruzier, etc.</p> - -<p>Et de M<sup>mes</sup> Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc.</p> - -<p>Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique.</p> - -<p>— Voir, en outre, la <a href="#note">note de la page 262</a>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">VINGT MILLE AMES</p> - -<h3>ACTE PREMIER</h3> - - -<p class="drap"><i>A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, -ceint d’une grille basse en arceaux, la maison de -M<sup>me</sup> Champenois : La porte cochère est ouverte et, -par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées -et ouvertes à demi, on entend des bruits de -danse et de musique.</i></p> - -<p class="drap"><i>Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée -du square.</i></p> - -<p class="drap"><i>Avant que le rideau se lève, un piano et un violon -commencent à jouer le « Pas des Patineurs ». — Arrêtés -près de la maison, deux agents devisent en -fumant des cigarettes. — On est au mois de juillet.</i></p> - - -<h4>SCÈNE PREMIÈRE</h4> - -<p class="c">LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4<sup>e</sup>, 5<sup>e</sup> -et 6<sup>e</sup> <span class="sc">agents</span>.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Par une belle nuit, c’est une chose vraiment -agréable que de fumer une cigarette en écoutant -de la bonne musique.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et -nous faisons bien d’en profiter.</p> - - -<p class="d">Survient un autre agent.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos -côtés.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, -mais laisse-nous écouter en paix.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, l’on respire, comme l’air est douce !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, l’on se régale ! Comme cette air est belle !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est une danse ? Je ne la connais pas…</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand -je faisais ma ronde, le substitut était en train de -l’apprendre aux clientes de la rue de l’Aiguille.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans -ton service.</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Farceur ! Arrive un peu, Lambert, toi qui es -musicien. Carmen appelle ça le « Pas des Patineurs ».</p> - - -<p class="d">Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui -les premiers pas. Cependant, un quatrième agent survient -qui prend le troisième, puis un cinquième avec un -sixième. C’est un petit ballet d’agents. La musique -cesse.</p> - - -<p>Bon ! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage… -nous recommencerons.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne -vaut la valse à trois temps !</p> - - -<h4>SCÈNE II</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">paraissant au seuil de la porte</span>.</p> - -<p>Eh ! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus -marier M<sup>lle</sup> Champenois ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme ; -en service de nuit nous n’avons pas tant -de distractions.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Une distraction ! On voit bien que vous n’y -êtes pas ! Ils ont eu beau ouvrir les fenêtres, ce -qu’il fait chaud là-haut !… Rien qu’à passer les -plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux -qui dansent !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui -êtes de toutes les fêtes !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Toutes les fêtes ? Voilà cinq ans qu’on n’a pas -reçu à la Préfecture ; le Préfet qui vient d’être -changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel gouvernement -pour les serveurs !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui -va arriver !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. -Sinon, vous voyez ce qui se passe : voilà -les fonctionnaires qui se mettent à venir danser -ici, chez M<sup>me</sup> Champenois, une vieille dame dévote. -Il faut bien qu’ils marient leurs filles ! Encore -une saison sans bal à la Préfecture, c’est un département -perdu pour la République.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous -avez d’autres cordes à votre arc !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Serveur dans les grandes soirées, loueur de -chaises à la musique et bedeau à la cathédrale ; -sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Tous les métiers où l’on rigole !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Toutes les professions qui exigent de la tenue, -du tact, les habitudes du monde et le respect des -traditions… Je puis bien le dire, Messieurs, ce -sont les hommes comme moi qui maintiennent -l’unité de la France dans chaque chef-lieu de -département.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur -Gérôme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Enfant !…</p> - - -<p class="d">On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on -n’ait entendu une voix qui commence :</p> - -<p class="d">« Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève !… »</p> - - -<p>— Le conservateur des hypothèques commence -ses monologues, j’en ai profité pour descendre -prendre le frais.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>M. Rabourdin ? Il paraît qu’il débite bien, dans -le dramatique !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. -Je les sais par cœur.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit ? Il -y a de jolies femmes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Il y a la présidente. C’est une belle femme !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ce n’est pas mon type… Mais, voyons, qu’est-ce -que je vais vous offrir ? Un verre de bière, ça ne -se refuse pas.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Est-ce bien correct ? Vous le disiez vous-même, -Monsieur Gérôme, chez une dame dévote… est-ce -bien correct ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Justement, une dame dévote, c’est la maison -du bon Dieu !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade.</p> - - -<p class="d">Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage.</p> - - - -<h4>SCÈNE III</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous partez déjà, Monsieur Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oh ! je reviendrai, M<sup>me</sup> Ramage est toujours là. -Mais ce diable de Rabourdin n’en finit pas avec -ses monologues. J’ai la migraine. Je vais marcher -un peu.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser -le cotillon sans vous.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>J’ai une telle migraine !… Mais, dites-donc, Gérôme, -ces agents, qu’est-ce qu’ils font là ? Je n’en -avais jamais tant vu ensemble, sauf à Paris. C’est -singulier ! Est-ce qu’ils sont en service commandé ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Quand les agents sont quelque part, c’est toujours -en service commandé !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Bien. Bien. Je n’insiste pas. <span class="s">(En s’éloignant.)</span> C’est -singulier !</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Tu le lui as mis dans la main, Lambert ! En -voilà des indiscrétions ; est-ce qu’on est pas en -République ? Est-ce que ça le regarde ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa -maîtresse ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oui on la connaît sa migraine : ça ne manque -jamais ; il laisse sa femme danser et il va retrouver -la grande Mathilde. Tenez, regardez, en fait-il -des manigances et de la stratégie, de tourner à -droite, à gauche…</p> - -<p>Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme !</p> - - -<p class="d">Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant -le square.</p> - - -<p class="c"><span class="sc">Tous</span> <span class="s">(avec un même geste)</span> :</p> - -<p>Vas-y !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Ça n’est pas la direction.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Parbleu ! c’est un vieux renard ! il n’aura qu’à -tourner la maison Bédu. Mais n’oublions pas -l’orangeade !</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la -grande Mathilde ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Bien sûr ! Où voulez-vous qu’il aille ; il est -marié.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Je crois que le nouveau commissaire la chauffe -aussi, le petit Calfa ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est -garçon…</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Une belle femme, la grande Mathilde.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ça n’est pas mon type ! — <span class="s">(Et ainsi causant ils sont -entrés. — Sortent M., M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Bédu.)</span></p> - - -<h4>SCÈNE IV</h4> - -<p class="c">M. BÉDU, M<sup>me</sup> BÉDU, M<sup>lle</sup> BÉDU</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Germaine Champenois est ma meilleure amie, -et, à sa soirée de mariage, s’en aller ainsi, avant -la fin…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, -tu aies une figure de papier mâché. On -n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la -cérémonie religieuse.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Le substitut me disait bien qu’à Paris…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que -cette petite Champenois épouse quelqu’un qui -n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme -tout le monde ! Qu’est-ce que ces nouvelles façons -de se marier un jour à la mairie, un autre à -l’église ? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas ? Cela -crée des situations scandaleuses !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Où le maire a passé…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Amélie, j’ai oublié mon éventail… au buffet -naturellement !… <span class="s">(A M. Bédu, quand sa fille s’est éloignée.)</span></p> - -<p>Tu as une façon de plaisanter devant ta fille…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Voyons, ma bonne amie, voyons !… L’hiver a -été si triste, sans rien à la Préfecture !… On aurait -pu lui laisser danser le cotillon !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur -Bédu, qui, m’as-tu dit, avais la migraine !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Certainement ! Mais je disais cela pour que vous -ne vous gêniez pas ; je serais allé faire un tour et -puis je serais revenu vous chercher.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pas du tout ; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, -nous devions venir, nous sommes venus, -c’est très bien. Mais je trouve que, pour des fonctionnaires -républicains, nous nous sommes suffisamment -compromis chez notre amie M<sup>me</sup> Champenois : -qui sait ce qu’en pensera le nouveau -préfet ? Et crois-tu que ce sera une excellente -note, s’il arrive demain, que tu aies dansé toute -la nuit dans un milieu réactionnaire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Voyons, M<sup>me</sup> Champenois n’est pas un milieu -réactionnaire ! Un mariage n’est pas de la politique, -et puis il faut avoir l’esprit large…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et c’est avec ton esprit large que tu resteras -toute ta vie sous-inspecteur…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, -le trésorier général, quatre magistrats…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span> <span class="s">(qui revient et s’approche)</span>.</p> - -<p>Il y avait le substitut !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Eh bien ! ma fille, tu y as mis le temps !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans -la salle à manger.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Dans la salle à manger ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Dans la salle à manger ? Ils vont souper, parbleu !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il n’y a pas de souper !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il n’y a pas de souper annoncé, mais M<sup>me</sup> Champenois -va probablement retenir quelques intimes.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allons donc ! Et M<sup>me</sup> Champenois ne nous aurait -rien dit ? Nous n’aurions certes pas accepté, -mais c’est pour le principe ! Un souper… quelques -intimes !… ah ! par exemple ! J’ai envie de -remonter et que nous restions, que nous restions -jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce -qu’elle fera…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait -tes adieux… et puis ce n’est pas absolument sûr. -Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi, c’est -plus facile, je peux toujours trouver un prétexte… -et puis un homme, ça se voit moins que deux -femmes ; et alors je saurais le fin mot de ce souper…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et quels sont les heureux mortels !… Eh bien ! -c’est cela, accompagne-nous et tu reviendras… -Je suis trop curieuse de savoir…</p> - - -<p class="d">La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de -la maison Champenois.</p> - - - -<h4>SCÈNE V</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">à Lerouge</span>.</p> - -<p>Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de -prendre du champagne.</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Celui que nous a offert la municipalité socialiste, -quand ils ont été élus, sentait plus le sucre…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Bah ! tous se valent… Tout ça, c’est du champagne -de soirée, ou, comme on dit, du champagne -de préfecture… La République nous a -donné des préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils -sont fonctionnaires républicains, et qui, pourtant, -doivent faire boire du champagne à tout le -monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates : -le champagne, ils le font fabriquer -dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris -l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles -familles bourgeoises, même chez M<sup>me</sup> Champenois, -c’est de celui-là qu’on nous sert !… Les -caves s’en vont !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Vous n’aimez pas la République ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>On peut aimer la République et ne pas aimer -le mauvais champagne. Allez voir si M. Ramage, -tout républicain qu’il est, me demanderait jamais -autre chose en soirée que du bouillon, du punch -au kirsch ou du chocolat ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Avec M. Bédu ? Elle est bonne ! Ils se seront -retrouvés devant la porte de Mathilde !</p> - - -<p class="d">Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement -Bédu et Ramage ; Gérôme est rentré chercher -des cigares pour les agents.</p> - - - -<h4>SCÈNE VI</h4> - -<p class="c">BÉDU, RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je suis bien content de vous avoir rencontré.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, un peu de migraine… Rabourdin disait -ses monologues, alors j’étais sorti fumer un cigare…</p> - - -<p class="d">Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler -ce vers :</p> - -<p class="d">« Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci ! »</p> - - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Moi, j’ai raccompagné ces dames… elles étaient -un peu fatiguées… Et puis demain matin, la cérémonie, -le temps de s’habiller… Vous savez ce -que c’est que les femmes…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Et vous remontez là-haut ?… Il ne faut pas que -je vous retienne…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! simplement pour faire acte de présence… -c’est plutôt vous… il faut sans doute que vous -alliez retrouver M<sup>me</sup> Ramage. A tout à l’heure !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais pas du tout !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais si, mais si, allez donc, mon cher… Moi, je -fais encore un petit tour.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Alors, je vous accompagne… Je dirai à M<sup>me</sup> Ramage -que j’étais avec vous.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Non, non ; je ne veux pas ; d’ailleurs, toute réflexion -faite, je vais probablement rentrer chez -moi.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Eh bien ! c’est cela, je vais vous mettre à votre -porte. <span class="s">(Ils s’éloignent ensemble.)</span> A propos de porte, -dites-moi, Bédu, vous avez remarqué ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quoi donc ?</p> - - -<p class="d">Ils s’arrêtent.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>La porte de M<sup>me</sup> Champenois est joliment gardée ! -Tous ces agents…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tiens, c’est vrai, c’est singulier !…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils -y étaient déjà tout à l’heure… Dites donc, Bédu, -il m’est venu une idée…</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent en causant.</p> - - - -<h4>SCÈNE VII</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Mais si ! Ils dansent, ils sont enragés ! J’allais -même vous apporter des chaises. Mais les dames -ont fait fermer les fenêtres à cause des courants -d’air. On n’entendra plus rien.</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>C’est dégoûtant ! Voilà encore une soirée de -fichue !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano -et il joue sa valse…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue -à la musique l’autre dimanche.</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans -votre genre, ce M. Canette : chef de la Philharmonique, -accompagnateur dans les soirées, et organiste -à l’église.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Si tous les habitants faisaient comme nous, nos -petites villes n’auraient pas l’air de se dépeupler -tous les jours.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons -faire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de -l’Aiguille ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Merci ! Je ne suis pas en train ; les bals de société -comme celui-ci, ça me dégoûte des filles.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Tu as les étiquettes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>J’ai une trentaine d’« A bas l’armée ! »</p> - -<p class="c"><span class="s">LEROUGE</span>.</p> - -<p>Tiens, voilà aussi quelques « Vive l’armée ! » -qui me restent de la semaine dernière.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Alors, trois par trois ; les perdants paieront le -café au lait. Le doigt mouillé colle. <span class="s">(Ils se rangent -par camps : le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>e</sup> agent, chefs de camp, tirent au doigt -mouillé.)</span> C’est vous qui collez, c’est nous qui grattons : -vous passez par là, nous par là…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>On a le droit de coller sur les arbres ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, mais seulement à hauteur de la main…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>A la bonne heure ! Dira-t-on encore que la -vieille gaîté française n’est qu’un mot, que nos -petites villes sont mortes !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Au revoir, monsieur Gérôme, et merci…</p> - - -<p class="d">Ils sortent trois à droite.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Merci, Monsieur Gérôme, au revoir !… <span class="s">(Les trois -autres agents s’en vont par la gauche, quand le premier agent -se trouve nez à nez avec Calfa.)</span> Paix ! Paix ! voilà le -chef…</p> - - -<p class="d">Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier -reste seul avec Calfa.</p> - - - -<h4>SCÈNE VIII</h4> - -<p class="c">CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Rien de nouveau ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Rien de nouveau, monsieur le commissaire -spécial !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Oh ! parbleu, je pense bien ! Il ne se passe jamais -rien dans cette ville ! Vous n’avez pas vu -Jeunhomme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Non, monsieur le commissaire spécial !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez -dehors, persuadez-lui de rentrer. Les -nuits sont encore fraîches, il a les bronches très -délicates, et avec sa manie de chanter dans la -rue !… Je n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau -préfet va arriver, je ne tiens pas à ce que mon -anarchiste me claque dans la main !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Monsieur le commissaire spécial peut être -tranquille !</p> - - -<p class="d">A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le -<i>Pas des Patineurs</i>. C’est Jeunhomme.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mes compliments ! Mais qu’est-ce que vous -faites donc, si vous ne surveillez pas Jeunhomme ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Il faut vous expliquer…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à -employer vos nuits en dehors du service !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il -était dans le square, et monsieur le commissaire -sait que nous ne surveillons le square que le samedi, -vu que c’est seulement le samedi que la -jeunesse de la ville met parfois des emblèmes à -la statue de l’ancien maire…</p> - - -<p class="d">Et Jeunhomme chante toujours.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais empêchez-le donc de chanter, au moins ; -il va s’éreinter !… <span class="s">(L’agent entre dans le square, ramène -Jeunhomme qui est pris d’une violente quinte de toux.)</span> Incorrigible -alors ? Toujours la fête ? Je vous -demande un peu si c’est une façon d’occuper -son temps, quand on veut se donner les gants -d’être un anarchiste ! Un anarchiste, monsieur, il -me semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit -rester chez soi à faire des lectures, écrire des manifestes, -travailler dans son laboratoire, que -sais-je ?… <span class="s">(Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.)</span> -Allons, bon, nous voilà bien… Il faudrait lui faire -prendre tout de suite quelque chose de chaud.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">à Gérôme qui paraît au seuil</span>.</p> - -<p>Ah ! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas -nous procurer un peu de bouillon ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous -savez où c’est !…</p> - - -<p class="d">L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>La maison du Bon Dieu !…</p> - - -<h4>SCÈNE IX</h4> - -<p class="c">CALFA, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je ne sais comment vous remercier, monsieur -Gérôme…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Eh ! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien -s’entr’aider. Alors, c’est un anarchiste dangereux, -le petit Jeunhomme ? Il n’en a pourtant pas -l’air.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. -Plus leurs apparences sont tranquilles, plus il -importe de les surveiller : car Dieu sait alors ce -qu’ils ruminent !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Alors vous croyez qu’il médite un mauvais -coup ? Depuis six mois qu’il est ici, je ne l’ai -jamais vu que boire et jamais entendu que chanter !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Précisément, il étudie la place.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, -vous êtes arrivés ensemble.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Oui : quand il y a un anarchiste dans un département, -on nomme aussitôt un commissaire -spécial.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Tous les départements voudront avoir leur -anarchiste !…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Vous êtes trop aimable !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous ne connaissiez pas ce pays ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je -suis Corse…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Comme Napoléon !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Comme Bonaparte. Et comme votre commandant -de gendarmerie !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la -police et l’armée. Il y a aussi le receveur buraliste -de la rue de la Gare qui est Corse…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Tous les Corses sont fonctionnaires ; c’est notre -fierté.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. -Il n’y a rien à dire contre la République : elle a -continué ; et pourtant je suis bien forcé de reconnaître -que l’Empire est le seul régime qui ait eu -le sentiment de la police.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter -au point de vue des réceptions. Les préfets -de l’Empire vous avaient une autre tournure, -ou même, sans aller si loin, les préfets du Seize -Mai !…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ah ! le Seize Mai !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oui, n’est-ce pas : « Quand les lilas refleuriront !… » -Vous soupirez… le Seize Mai…! quel -joli renouveau c’était pour la police.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni -fait révoquer personne !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque -chose à la santé de l’Empereur, ça vous remontera !…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais permettez…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Allons, allons, moi aussi je suis républicain. -On peut se montrer un serviteur fidèle de la République, -tout en restant attaché à l’Empereur…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ce sera donc comme compatriote…</p> - - -<p class="d">Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre, -reviennent Ramage avec Bédu.</p> - - - -<h4>SCÈNE X</h4> - -<p class="c">BÉDU, RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui… j’allais rentrer… et puis ce que vous -m’aviez dit me trottait par la tête… j’ai éprouvé -le besoin de marcher encore un peu !…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span> <span class="s">(après un temps)</span>.</p> - -<p>En somme, c’est bien clair ; tout dans ce mariage -était louche ; je vous recommence mon raisonnement : -voilà un garçon que personne ne -connaissait ici, qui tombe un beau jour pour -épouser M<sup>lle</sup> Champenois, ce qui n’est pas déjà -très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière -dans une ville, on pourrait la laisser aux -jeunes gens du pays.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et qui le présente ? Qui fait le mariage ? Un -parent ? Un ami de la famille ? Pas du tout ! Relations -de villes d’eaux, a-t-on prétendu… Une -espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur -de l’usine à gaz ! C’est assez dire !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible -que ce garçon ait un passé indemne ; tranchons -le mot, il a une maîtresse !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>La logique veut que cette fille vienne le relancer -ici.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Du moins cela s’est vu !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et cela se voit tous les jours.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce sont les dames Champenois qui sont à -plaindre : quand il n’y a pas d’homme dans une -maison…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Que voulez-vous ? M<sup>me</sup> Champenois était trop -pressée de marier sa fille ! Moi aussi, j’ai une fille, -et je n’ai certes pas la fortune de M<sup>me</sup> Champenois. -Mais M<sup>me</sup> Bédu et moi n’irions jamais confier -le bonheur de notre enfant à d’autres qu’à -nous, ni surtout nous mettre entre les pattes -d’un Gilotte !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>En attendant, M. le maire y a passé.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, -derrière un pilier de l’église…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est ce que je vous disais : ils se méfient. Ils -ont pris leurs précautions, et c’est pour cela -que les agents faisaient bonne garde !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tenez ; et voilà le commissaire spécial qui -sort de la maison.</p> - - -<p class="d">Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur -le seuil.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Non ! vous badinez ? Ça, c’est épatant !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je crois que nous aurons demain une cérémonie -religieuse assez mouvementée. Allons, je -vous quitte. Mes hommages à M<sup>me</sup> Ramage.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Pas du tout ! Vous m’avez raccompagné, je -vous raccompagne.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première -fois ! Et M<sup>me</sup> Ramage ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Bah ! Elle danse… Et puis je lui dirai que -j’étais avec vous…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est -pas raisonnable. D’ailleurs, pour une fois que je -suis dans les rues à des heures pareilles, je descends -jusqu’à la gare voir le passage du rapide -de 1 h. 52. La grande vie, quoi ! Les noctambules ! -Comme quand j’étais garçon !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est cela, allons à la gare !</p> - - -<p class="d">Et ils s’éloignent, toujours tous deux.</p> - - - -<h4>SCÈNE XI</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, les regardant s’éloigner.</p> - -<p>Pauvre Bédu ! pauvre Ramage ! Ils n’arriveront -pas à se dépêtrer l’un de l’autre. Allons, -monsieur Calfa, il y a du bon pour vous…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Eh bien ! puisque Bédu empêche Ramage d’y -aller, et que Ramage empêche Bédu, à vous la -pose !…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais à qui ? à quoi faites-vous allusion ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ne faites donc pas l’étonné : voyons, c’est ma -femme, M<sup>me</sup> Gérôme, qui blanchit M<sup>lle</sup> Mathilde…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Monsieur Gérôme.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Eh ! oui, eh ! oui, nous aussi nous avons notre -police. J’aime bien savoir les choses, j’écoute, je -m’informe, on a des yeux, on a des oreilles ! -Voyez-vous, nous sommes un peu collègues : seulement, -vous, n’est-ce pas ? c’est votre état ; -moi, je fais ça par goût… comment dire ?… Je fais -ça pour l’honneur…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez… -Je vais chez Mathilde, oui ; mais croyez -bien que je considère cela purement comme une -obligation professionnelle : ce sont ces femmes-là -nos meilleurs agents d’information.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Eh bien ! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, -il faut bien que vous ayez quelque -chose à raconter au nouveau préfet !</p> - - -<p class="d">Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir -Jeunhomme soutenant Lambert complètement gris.</p> - - - -<h4>SCÈNE XII</h4> - -<p class="c">JEUNHOMME, LAMBERT</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Quand je te disais que tu avais tort de reprendre -du champagne sur la chartreuse verte, et du -punch au kirsch sur le consommé.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les -bourgeois, pour digérer toutes ces cochonneries ?… -Ah ! malheur !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il faut aller te reposer.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Malheur de malheur ! Si on devrait pas les faire -sauter, là, pendant qu’ils dansent, tous ces cochons -et leurs cochonneries à empoisonner le -monde…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">montrant le poing aux fenêtres</span>.</p> - -<p>Mort aux vaches !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, -je vais t’installer dans le square, sur un banc… -sur mon banc… tu feras un somme, et puis il n’y -paraîtra plus…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Ah ! malheur !</p> - - -<p class="d">Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square.</p> - - - -<h4>SCÈNE XIII</h4> - -<p class="c">(SCÈNE MUETTE)</p> - - -<p class="d">Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui -passe, de préférence un soldat du train des équipages, -et l’on doit comprendre que le voyageur a demandé au -tringlot où se trouve la rue de l’Aiguille, renseignement -que le tringlot fournit en habitué : il va l’y conduire…</p> - - - -<h4>SCÈNE XIV</h4> - -<p class="c">JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">sortant du square</span>.</p> - -<p>Allons, le voilà bordé : ça n’a pas l’habitude, -ça ne sait pas boire… Le pauvre homme, pourvu -qu’on ne vienne pas le déranger ! Je vais toujours -éteindre cet imbécile de réverbère pour que la -lumière ne l’empêche pas de dormir…</p> - - -<p class="d">Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre. — Au -même moment la préfète arrive et l’interpelle.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Pardon ? L’hôtel du Midi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie -dame… Oh ! comme je suis confus !… Mais on ne -voit pas clair. Si vous désiriez que je rallume ?… -Et puis je m’attendais si peu… si loin de votre -département ! Excusez-moi, madame, madame -la préfète…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Comment ! Même dans les autres villes ?… -Préfète !… C’est donc écrit sur mon chapeau ? -Vous me connaissez ? Déjà ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, -l’ouvrier tapissier, François, l’anarchiste…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, -ce qui fit tant enrager mon mari. Oh ! je me souviens ! -Il prétendait même que ça aurait pu le -faire sauter, le préfet mon mari…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Dame ! un anarchiste : car j’étais bel et bien -sur les listes ; on avait trouvé chez moi la photographie -d’un de mes cousins qui ressemblait à -Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un -vieux numéro du <i>Père Peinard</i> !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Et vous auriez mis le feu à la Préfecture ? Vous -auriez tué des gens par principes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oh ! Je n’aurais tué personne, mais il faut -bien que la police vive ! Votre commissaire, là-bas, -était marié, père de famille, et, d’avoir à me -surveiller, ça améliorait sa situation, à cet -homme ; moi, je suis seul. Seulement, tout de -même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous, -anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation -dans la tapisserie : ainsi, vous avez -vu, même vous, madame, même la préfète, vous -ne pouviez plus me donner d’ouvrage…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Ce n’est pas moi, c’est mon mari… Moi, si -j’étais homme, je vous assure que j’aimerais -mieux me faire anarchiste que préfet…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>On dit cela… D’ailleurs, je ne vous reproche -rien : seulement, partout, ça a été la même chose. -Partout où j’allais, je faisais vivre les commissaires -spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à -vivre. Alors, je me suis mis anarchiste militant.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Eh ! diable !… et ça consiste ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Ça consiste à ne plus chercher à rien faire : la -propagande par le fait, par le fait de ne rien -faire. Vous voyez, je me promène dans les rues, -la nuit, le jour… je bois… je chante… Le commissaire -tient à moi, vous comprenez, il m’entretient…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Mal !… Je vous trouve vieilli…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Pauvre Jeunhomme ! Mais j’en parlerai à mon -mari, une fois installé ; il pourra peut-être vous -faire rayer de cette terrible liste !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Ne faites pas cela ! Si je n’étais plus anarchiste, -je ne serais plus qu’un pâle vagabond, un ivrogne -vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me relève un -peu, c’est ma cocarde ; et ça ne fait de mal à personne.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, -mon bon Jeunhomme : ayant les désagréments -de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices ; -je m’amuserais à tout chambarder !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes…, -et puis, croyez-vous donc que ce serait -si amusant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement ! -Quand je songe qu’il y a cinq ans que -nous demandons à nous rapprocher de Paris, et -que le Ministère ne trouve rien de mieux que de -nous envoyer ici !…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Neuf heures de Paris seulement, et les trains -sont très commodes. Alors, c’est vrai, monsieur -votre mari est nommé ici ?… C’est curieux, nous -faisons carrière ensemble… Je ne le savais pas… -je lis pourtant les journaux, surtout en cette saison -où pas mal de gens déjeunent en plein air. -C’est tout récent, sans doute ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est d’avant-hier ! Oh ! attendez, pas encore -officiel, d’ailleurs…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux -un peu en retard, vous comprenez : c’est comme -un sous-abonnement. Et M. le préfet n’est-pas -content ? C’est pourtant un beau département !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me -rendre compte. Parce que, si la ville ne me plaît -pas, si les habitants n’ont pas l’air aimables, si la -Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau -jardin…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il y a un très beau jardin, j’y ai couché !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même ; -il y a une foule de choses, des tas de -petits détails auxquels un homme ne fait pas -attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de -mon mari m’annonçant la nouvelle, car mon -mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, -vous pensez bien… aussitôt, j’ai sauté dans le -train…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Vous êtes arrivée par le grand express : -1 h. 52 ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Pour ne pas attendre l’omnibus, — pas engageant -déjà, l’omnibus : et puis, il fait si beau ! — j’ai -voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit : -C’est tout droit ! Mais tout droit, dans ces rues -de province, on tourne tout le temps ! Je ne me -retrouvais plus…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Si vous voulez me le permettre, je vais vous -indiquer le chemin, madame la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le -temps madame la préfète, monsieur Jeunhomme ! -pour un anarchiste, ça vous amoindrit : et puis je -tiens à mon incognito si je veux me renseigner -avec quelque exactitude…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est vrai ! il faisait comme moi. Oh ! mais -vous êtes un poète, monsieur Jeunhomme…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>A force de coucher à la belle étoile…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste -pour tout de bon ! Promettez-moi de faire sauter -la Préfecture si je trouve les bâtiments trop laids.</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent -venant de la gare.</p> - - - -<h4>SCÈNE XV</h4> - -<p class="c">BÉDU, RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais c’est elle qui s’en va là-bas : elle est avec -Jeunhomme !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Croyez-vous ? On distingue à peine…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Parbleu ! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se -concerter. Mais rien qu’à la silhouette… Il n’y a -pas deux silhouettes comme ça ici…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Et pourtant nous connaissons d’autres dames -qui se font habiller à Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi -qui ne trompe pas, et qui fait que, lorsque tout -à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette personne… -qu’est-ce que je vous ai dit ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ça y est !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et vous voyez, ça y est !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ça, c’est épatant ! Qu’est-ce que nous allons -faire ? Il faudrait peut-être prévenir M<sup>me</sup> Champenois… -Gilotte ?… ou tout au moins envoyer -une lettre anonyme ? Ne considérez-vous pas -qu’il serait de notre devoir d’honnêtes hommes -d’envoyer une lettre anonyme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions -encore faire manquer le mariage ; mais il est trop -tard : après la mairie le plus gros est fait.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>En tout cas, on ne nous a pas demandé notre -avis avant ; après, ça les regarde !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable -de penser que nous savons tout et qu’ils croient -que nous ne savons rien : on nous prend pour des -imbéciles…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est vrai. C’est un point de vue !</p> - - -<p class="d">Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui -cherche à nous éviter pour ne pas donner l’éveil…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Attendez ! nous allons nous amuser… <span class="s">(Allant au-devant -de Calfa.)</span> Eh bien ! Monsieur Calfa, vous l’avez -vue ?</p> - - -<h4>SCÈNE XVI</h4> - -<p class="c">CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon, Messieurs, je…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec -nous, nous sommes au courant, nous l’avions vue -avant vous…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ensemble ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais certainement, ensemble…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mathilde m’avait pourtant assuré…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mathilde ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Elle aussi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune -marié ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Lui aussi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus -fin. Vous êtes un policier habile, mais nous -sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>De vieux routiers !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Nous rendons hommage à la discrétion et au -tact avec lesquels vous accomplissez votre mission ; -mais nous avons tout surpris. La personne -est arrivée par le train de 1 h. 52.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont -on craignait la venue…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour -le vitrioler…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Est arrivée par l’express. Mais vous devez -savoir tout cela aussi bien que nous…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">après un temps</span>.</p> - -<p>Je le savais !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, -c’est que nous venons de surprendre la donzelle -en conciliabule avec Jeunhomme.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Avec Jeunhomme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ici même, il n’y a pas cinq minutes !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ah ! elle n’a pas perdu son temps !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Nous non plus ! C’était évidemment préparé -d’avance.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Évidemment ! Cela vous étonne ? Privés ou -publics, l’anarchiste est le fauteur né de tous les -désordres, c’est dans l’ordre !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Et puis c’est peut-être son cousin ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Jolie famille !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, -ou tout au moins Gilotte, qui fait le mariage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>A quoi bon, Messieurs ? C’est aux particuliers -à prévenir la police, mais la police n’a pas à prévenir -les particuliers. J’en sais assez et je réponds -de tout !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous êtes joliment fort !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>On ne me connaît pas encore, ici… Je n’avais -pas encore eu l’occasion de montrer ce que je -savais faire. Mais on va voir ! Je me disais bien -aussi que Jeunhomme devait préparer quelque -chose ! Brave Jeunhomme ! Et moi qui le rudoyais -presque, il n’y a qu’un moment ! Pourvu -qu’il n’aille pas courir encore, attraper du mal ! -Pourvu qu’il ait bien pris son bouillon ! On va -voir !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je crois que l’on ne va pas s’embêter !</p> - - -<p class="d">Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt -à partir.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Bonsoir, Messieurs ! Vous savez que c’est fini -là-haut et qu’on s’en va… Tiens, monsieur Ramage, -il y a justement M<sup>me</sup> Ramage qui vous -cherchait…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ah ! monsieur Gérôme, précisément : vite à -l’œuvre ! Ne perdons pas une minute ! Au sujet -de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais -à vous dire deux mots…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Rentrons un moment, monsieur Calfa !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je crois que l’on ne va pas s’embêter !</p> - - -<p class="d">Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec M<sup>me</sup> Ramage en -sortie de bal.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, M<sup>me</sup> RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">à Ramage</span>.</p> - -<p>Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Patiente un peu ; j’en aurai à te raconter… -n’est-ce pas, Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le -cotillon.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Voyons, tu sais bien que je ne danse pas.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne -dansait pas non plus, pour avoir des accessoires -à rapporter aux petits. Un père de famille doit -danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse -beaucoup, toutes ces figures : mais je songe à mes -enfants.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Jolis, les accessoires ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous -que ça fera bien sur la cheminée de mon salon ? -C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que l’on -n’avait jamais vu ça, même dans les grandes -époques à la Préfecture…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>On veut montrer que c’est un beau mariage.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, Gilotte doit toucher la forte prime ! Il y a -de quoi, n’est-ce pas, Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, oui, il y a de quoi !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Allons, taisez-vous, mauvaises langues ! Tout -s’est très bien passé, en somme ; M<sup>me</sup> Champenois -est une si excellente femme ! Et Germaine Champenois, -était-elle assez gentille ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui ! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est dommage !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de -mystère ? Dommage, quoi ? Évidemment. Il eût -mieux valu que Germaine épousât quelqu’un -d’ici. Mais, puisque son mari a l’intention de se -fixer ici après le mariage, il devient des nôtres. -Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a -pas tant.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Évidemment.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Attendons la fin !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous me faites bouillir avec ces réticences.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous nous accompagnez, Bédu ? Nous te raconterons -cela en marchant.</p> - - -<p class="d">Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a -Gilotte et sa femme, le commandant de gendarmerie, le -président du tribunal, etc. Ils sont bruyants et très gais, -chamarrés d’accessoires de cotillon. Il y a aussi le marié, -Lanvornay, plus calme.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVIII</h4> - -<p class="c">BÉDU, RAMAGE, M<sup>me</sup> RAMAGE, GILOTTE, -M<sup>me</sup> GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT -DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, -<span class="sc">etc.</span></p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>, <span class="s">aux précédents qui s’en allaient</span>.</p> - -<p>Eh ! là-bas, les lâcheurs !… vous nous enlevez -la belle M<sup>me</sup> Ramage.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de -l’usine à gaz ce soir : M. Gilotte est très excité.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Comme quand on vient de faire un mauvais -coup qui a réussi.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme -ça, n’est-ce pas, commandant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT DE GENDARMERIE</span>.</p> - -<p>Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Commandant, avance à l’ordre. Ralliement !</p> - -<p class="c"><span class="s">LE PRÉSIDENT</span>.</p> - -<p>Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>C’était très bien, cette petite fête, mais nous -n’allons pas nous coucher comme les poules, à -deux heures du matin.</p> - -<p class="c"><span class="s">LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES</span>.</p> - -<p>Quel viveur, ce Gilotte !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Et la cérémonie, demain ; on voit bien que -vous n’avez pas à vous faire coiffer, ni toilette à -mettre.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé -ne s’en plaindra pas, ni nous, belle dame…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Permettez, mon cher Gilotte…</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>D’abord, il faut souper ; je comprends que cette -brave M<sup>me</sup> Champenois avait peut-être hâte de -nous mettre à la porte… Mais il n’y a pas de -belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Assurément, directeur, le souper : assurément !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Commandant ! le bras à M<sup>me</sup> Gilotte !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons…</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la -guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, commandant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">GILOTTE</span>, <span class="s">bas à son mari</span>.</p> - -<p>Tu es fou… tu es ivre… voyons, il reste tout -juste un peu de bouilli froid de ce soir.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>, <span class="s">prenant à partie Lanvornay</span>.</p> - -<p>Ah ! le marié : il vient avec nous le marié… -Madame Ramage, enlevez le marié !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Compris ! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Je comprends toujours.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon -cher Lanvornay, que parce que vous êtes en province… -Je vous avais prévenu d’ailleurs… On est -très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande -qu’à s’amuser. Quand on est moins nombreux, -il y a des chances pour qu’on s’entende -mieux ensemble…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Voilà la province, une élite. Où trouver un -noyau de relations plus agréables, de personnages -plus sympathiques…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Car vous savez, tout est là : se créer un petit -noyau.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Il est tout créé, le noyau : notre distingué président, -notre excellent directeur des postes, -notre vaillant commandant de gendarmerie…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Bravo, Gilotte !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Notre spirituel conservateur des hypothèques…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE CONSERVATEUR</span>.</p> - -<p>Bravo, Gilotte !</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Est-ce qu’il faut que je réponde ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE PRÉSIDENT</span>.</p> - -<p>Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous -éclairez mal ! Voilà un réverbère qui se fiche de -vous !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Allons ! c’est vous qui vous serez amusé à -l’éteindre, mon bec ; comme au quartier latin, -pas vrai ? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine, -j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il -en est. Mais vous ne m’en donnerez pas le démenti : -Commandant, la courte échelle ! Messieurs, -c’est le président qui va allumer : Oui ! oui ! -comme au quartier latin ! <span class="s">(Jeu de scène.)</span> La magistrature -s’appuie sur l’armée pour faire la lumière : -admirable tableau !… Et nous manifestons notre -joie autour !</p> - - -<p class="d">Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones.</p> - - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>.</p> - -<p>Le pas des patineurs, le pas des patineurs !</p> - - -<p class="d">Dans un coin, Bédu et Ramage.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Cette joie bruyante est bien factice !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>En réalité, tout cela, c’est pour donner le -change…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que -nous savons.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ils dansent sur un volcan !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce réverbère est un volcan !</p> - - -<h4>SCÈNE XIX</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">sortant du square</span>.</p> - -<p>Bon Dieu ! est-ce bête, cette lumière, je dormais -si bien ! Attendez là, les galopins !… Pardon, -excuse !… Mon commandant, Monsieur le Président… -Est-ce que j’ai la berlue ?… est-ce que -je suis encore saoûl ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela -naturel ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">sortant de la maison avec Gérôme</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon, Messieurs ; si cet -agent avait pu prévoir ; ne perdons pas une minute ! -Venez, Lambert, j’ai besoin de vous…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>, <span class="s">désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve -près de lui</span>.</p> - -<p>Qui est ce monsieur ? Je ne l’ai pas vu à la -soirée.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Le nouveau commissaire spécial : oh ! vous -avez de la chance, c’est un garçon remarquablement -intelligent. Tout ira bien !</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin -de lui !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Sans doute, sans doute ; mais, au dernier moment, -on ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, -soyez tranquille, nous venons de nous concerter, -toutes les précautions seront prises.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">à Calfa</span>.</p> - -<p>Alors, il se passera sûrement quelque chose -demain ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. -Mais vous pouvez compter sur moi !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous me le promettez ? <span class="s">(A part.)</span> Alors, je peux -me donner encore une heure de congé et filer -chez Mathilde, maintenant que me voilà débarrassé -de Ramage ; M<sup>me</sup> Bédu n’y fera pas attention, -j’en aurai tant à lui raconter. <span class="s">(Aux Ramage.)</span> Bonsoir, -mes chers amis.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">courant après lui</span>.</p> - -<p>Bédu ? Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Alors, tout le monde s’en va ? C’est la police -qui vous fait fuir ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il en a de bonnes.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est plus raisonnable ! Pensez que demain, -pour la cérémonie, nous avons besoin d’être tous -là, frais et valides. Vous le savez mieux que personne.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Oui, oui, tout le monde sur le pont ! Eh bien, -nous, nous allons souper avec le commandant, -n’est-ce pas, commandant ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte.</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Vous ne venez décidément pas, Lanvornay ? -Vous préférez enterrer votre vie de garçon tout -seul ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Il a des allusions d’un cynisme !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Allons, bonsoir, à demain !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">à Bédu</span>.</p> - -<p>Vous ne nous accompagnez pas un petit bout -de chemin ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! maintenant, il est trop tard, je rentre, je -rentre !</p> - - -<p class="d">Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay.</p> - - - -<h4>SCÈNE XX</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, LANVORNAY</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous rentrez seul à l’hôtel ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Mais certainement…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Il serait peut-être plus prudent que je vous -accompagne ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>En voilà une idée ! les rues sont sûres, j’imagine ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Sans doute : d’ailleurs, ce sera comme vous -voudrez.</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Je pense bien.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Mais je croyais… Dans votre situation particulière… -on éprouve quelquefois le besoin de se -confier à quelqu’un de sûr, de discret et de renseigné…</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de -rien !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. -Bonne chance !</p> - - -<p class="d">Il sort.</p> - - - -<h4>SCÈNE XXI</h4> - -<p class="c">LANVORNAY <span class="s">seul</span>.</p> - -<p>Ils sont un peu bruyants, ou familiers ; mais -ce sont de si braves gens. Seulement, moi qui -avais promis à ma petite Germaine d’aller devant -la fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la -maison, et d’écrire : <i>je t’aime</i> dans les airs, comme -ça, en lettres de feu, avec le bout de mon cigare… -<span class="s">(Geste.)</span> Évidemment ça n’est pas indispensable à -notre mariage, et pourtant on ne se marie que -pour ces petites choses-là… <span class="s">(En s’éloignant.)</span> Comme -tout est paisible ici, comme tout respire un bonheur calme…</p> - - -<p class="d">Bruit d’une bataille de chats ; un silence ; un chat traverse -la scène ; réapparaissent ensemble Bédu et Ramage.</p> - - - -<h4>SCÈNE XXII</h4> - -<p class="c">BÉDU, RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, ma femme a été tellement impressionnée -par ce que je lui ai raconté, qu’elle a voulu que -j’aille tout de suite voir, si, en rentrant à l’hôtel, -il n’était pas arrivé d’accident au marié… <span class="s">(Entre ses -dents.)</span> Et puis zut ! zut !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher -avant d’être sûr… <span class="s">(Entre ses dents.)</span> Nom de Dieu de -nom de Dieu !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est curieux tout de même que nous nous -rencontrions toujours au même endroit.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, c’est une vraie chance !</p> - - -<p class="c gap i">RIDEAU</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> - -<p class="drap"><i>La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive -par l’escalier en colimaçon qui aboutit au fond de la -scène, ou par la galerie, à droite, qui fait le tour de -l’église. La gauche de la scène est occupée par la -caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs -de face voient de profil : là est une porte pour pénétrer -dans le réduit du souffleur. A droite, orienté -de même, le clavier où s’installe l’organiste. A -gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on -monte dans le clocher.</i></p> - -<p class="drap"><i>Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. -Les agents en bourgeois sont groupés dans le -fond.</i></p> - - -<h4>SCÈNE PREMIÈRE</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Est-ce que vous comptez arrêter la personne -avant qu’elle ait jeté le vitriol, ou après ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme ; -permettez-moi de réserver mon appréciation.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau -chargé de faciliter l’action de la justice, en -mettant à votre disposition les ressources de notre -église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques -de la galerie circulaire qui aboutit ici et -vous permet de dominer la nef de tous les côtés, -vous avez double dégagement : l’escalier par lequel -nous sommes montés, et un autre, à l’extrémité -opposée, derrière le maître-autel, dans la -chapelle de saint Antoine…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Saint Antoine de Padoue ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Bien entendu.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Bien trouvé. Cette porte ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions -à craindre. Le sonneur ne passe jamais -par ici, il tire les cloches d’en bas ; quant à l’organiste, -M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement -myope.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>En général, tous les bons organistes sont même -aveugles.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre -quartier général serait mieux ici qu’à la sacristie : -l’orgue, c’est encore l’église, mais avec un petit -côté profane. C’est plus décent.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces -nuances. Certes, je sais, quand il le faut, ne reculer -devant aucun scandale ; mais, si celui que -nous craignons et que nous attendons se produit, -il sera assez retentissant, il nous fera suffisamment -d’honneur, pour qu’il soit inutile d’y ajouter -le piment du sacrilège ! <span class="s">(Aux agents.)</span> Et justement, -Messieurs, je vous rappelle ce que je vous -ai dit : vous allez être disséminés parmi les fidèles -et les invités ; vous ne devez vous faire remarquer -pendant la cérémonie que par votre correction et -votre recueillement.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques -instructions confidentielles ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un -coup d’œil sur ces tenues bourgeoises : vous êtes -homme de goût, vous n’êtes pas de trop. <span class="s">(Revue.)</span> -Ah ! d’abord une observation générale : je remarque -que vous avez tous pris vos matraques, -c’est très bien ; même au milieu d’une foule inoffensive, -un représentant de la force publique ne -doit jamais marcher désarmé. Seulement je vous -recommande de vous en servir à la façon des -gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau -au bout. Maintenant, voyons les détails. Ah ! Lambert, -il ne fallait pas vous mettre en habit, mon -garçon ; même en province, il n’y a que les gens -de la noce qui portent l’habit, et vous figurez seulement -un invité à la cérémonie… Enfin, vous -boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient -pas à une messe de mariage en veston de chasse ! -Allons, mettez-y ce ruban violet : comme ça, ça -ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un -peu ; bien ! Ah ! seulement la cravate… attendez -que je vous arrange un peu ce nœud-là. Bien. -Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être -donné beaucoup de mal. Vous savez, Monsieur -Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se -connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, -aient ou n’aient pas leur uniforme, chacun -sait bien qu’ils en sont.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable -et qu’ils fassent honneur à la police. Je -ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du -moins, en les voyant, je veux qu’on dise : A la -bonne heure ! quand les agents d’ici sont en civil, -ils ne sont pas habillés comme des mouchards. -Mais il est temps que je prenne mes dernières -dispositions.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oh ! nous ne sommes pas pressés, le mariage -est pour midi ; les mariés ne seront pas ici avant -une heure et quart, c’est un grand mariage. -Tenez, passons par la galerie : si vous êtes amateur, -je vous montrerai, chemin faisant, de petits -chapiteaux assez gaulois…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>On raconte que c’était pour amuser les moines.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux -gothiques ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Gothiques.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span> <span class="s">avec un rire fin et satisfait</span>.</p> - -<p>Gothon !</p> - - -<p class="d">Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents.</p> - -<p class="d">De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun -par une extrémité un violoncelle dans sa boîte.</p> - - - -<h4>SCÈNE II</h4> - -<p class="c">RAMAGE, BÉDU</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ouf ! cette fois nous y sommes !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui. Le violoncelle est un joli instrument, -mais ce n’est pas un instrument de voyage.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon de cette corvée, mon -cher ami, si je ne vous avais rencontré pour me -donner un coup de main, je ne sais comment -j’aurais fait.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Heureusement que nous nous rencontrons toujours !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. -M<sup>me</sup> Ramage doit inaugurer pour la cérémonie -une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos : -ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme -pour porter ma boîte ; introuvable !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Parbleu ! Il prépare le coup.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer -quelque chose ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais absolument ! Je l’ai dit à ma femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est une raison.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait -pas d’avoir passé la nuit dehors.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe -ici mon violoncelle. Ça va me couper mon <i lang="la" xml:lang="la">Ave -Maria</i> de Gounod !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Au contraire, c’est excellent ! Comme cela vous -allez être aux premières loges pour tout voir sans -courir de risques.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Quels risques ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Dame ! un attentat, dans la foule, les balles de -revolver, le vitriol, ça tombe où ça peut.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Il est certain que pour tomber ici, il faudrait -que la bouteille fût drôlement lancée.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Aussi, comme ma fille doit chanter…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Amélie doit chanter : mais c’était une surprise…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, c’était la surprise : voilà deux mois qu’elle -l’étudie. Ma femme et moi en profiterons pour -rester à l’orgue.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Voilà une excellente idée !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout -pour éviter des émotions à ces dames. Vous -pensez que, personnellement, une femme ne me -fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir -celle-là d’un peu près : n’est-ce pas, c’est toujours -un joli souvenir ; c’est même pour cela que j’étais -venu un peu en avance. <span class="s">(Il regarde dans la nef, tout en -causant.)</span> Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, -un chapeau, oh ! oh !…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Où donc ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Là, en bas, elle disparaît sous la tribune… on -ne la voit plus… elle monte l’escalier alors… elle -vient par ici…</p> - - -<p class="d">Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez -avec M<sup>me</sup> Ramage.</p> - - - -<h4>SCÈNE III</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, M<sup>me</sup> RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ah ! Monsieur Bédu !… je cherche mon mari…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Madame Ramage !…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais c’est ma femme !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon, mon cher ami ; mais, -comme vous m’aviez dit, une robe neuve… ces -manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas -habitué, changent tellement ces dames…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Au contraire, Bédu, au contraire !…</p> - - -<p class="d">Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier.</p> - - - -<h4>SCÈNE IV</h4> - -<p class="c">RAMAGE, BÉDU, M<sup>me</sup> RAMAGE, CALFA, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire… -je l’ai pistée dans l’église, le temps de vous -faire signe : elle est montée par ici…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Madame… messieurs… eh ! bien, Gérôme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Mais c’est M<sup>me</sup> Ramage !… ce chapeau… ce manteau !…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Comment ? Vous avez pris Madame ? C’est fort -désagréable… voilà une erreur ridicule…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Remarquez que personne ne se doute…</p> - - -<p class="d">Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de -chœur et un petit pâtissier.</p> - - - -<h4>SCÈNE V</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT -PATISSIER</p> - -<p class="c">L’<span class="s">ENFANT DE CHŒUR</span>.</p> - -<p>Ben ? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils -ont dit ? Où qu’elle est leur Parisienne ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE PETIT PATISSIER</span>.</p> - -<p>Fff… c’est M<sup>me</sup> Ramage…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">à l’enfant de chœur</span>.</p> - -<p>Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">au petit pâtissier</span>.</p> - -<p>Et toi ? polisson, qu’est-ce que tu viens faire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LE PETIT PATISSIER</span>.</p> - -<p>Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je -suis en extra pour la cérémonie, c’est seulement -que je m’ai pas encore habillé…</p> - -<p class="c">L’<span class="s">ENFANT DE CHŒUR</span>.</p> - -<p>Vrai ! ils n’ont pas l’œil !</p> - - -<p class="d">Ils se sauvent, croisant M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Bédu.</p> - - - -<h4>SCÈNE VI</h4> - -<p class="c">M<sup>me</sup> BÉDU, M<sup>lle</sup> BÉDU, RAMAGE, BÉDU, -M<sup>me</sup> RAMAGE, CALFA, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Eh ! bien ! elle est arrêtée ? On m’avait dit en -bas qu’elle était montée ici et que M. Calfa l’avait -arrêtée…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je vais donc voir une grande grue, une grande -grue de Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il y a confusion…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau -chapeau…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de -plus simple, chère amie.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>N’est-ce pas, chère amie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur -Ramage, de vous exprimer nos excuses…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais comment donc ? Cela nous rappelle les -premiers temps de notre mariage, où l’on me -croyait toujours en bonne fortune quand je sortais -avec ma femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’était le bon temps !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne -fortune avec moi, même aux premiers jours de -notre mariage.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et pourtant, c’était le bon temps aussi.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire ?… -je suppose que ce n’est pas parce que -M<sup>me</sup> Ramage a un chapeau neuf que vous êtes -rentré à trois heures du matin ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec -moi, comme tu manques de confiance ! Je t’assure -qu’il y a une autre femme dans l’air, une -femme qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, -comme nous en avions été privés depuis -longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, -tu vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui -au commissaire. N’est-ce pas, Monsieur -Calfa, qu’un grand scandale se prépare…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allons, vous faites des façons parce qu’il y a -des dames… mais vous, Gérôme, dites un peu à -ma femme…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quel rapport ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait -bien ne pas y avoir de lunch, tout à l’heure, -chez M<sup>me</sup> Champenois.</p> - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>.</p> - -<p>Pas de lunch ? Il n’y aura pas de lunch ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Dame ! s’il se passe du grabuge pendant la -cérémonie, vous pensez bien que le lunch…</p> - - -<p class="d">Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Pas de lunch, fichtre ! voilà qui est plus sérieux !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>En somme, la messe ne commencera pas avant -une demi-heure ?</p> - - -<p class="d">Le mouvement de retraite s’accentue.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous comprenez que, nous aussi, nous avons -déjeuné. Mais s’il doit réellement se passer -quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté -mes sels.</p> - - -<p class="d">Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père.</p> - - -<p class="c"><span class="s">AMÉLIE</span>.</p> - -<p>Alors, une grande grue, ça peut être une femme -comme M<sup>me</sup> Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">distrait</span>.</p> - -<p>Ce sont des gens qui n’y connaissent rien <span class="s">(Se -reprenant.)</span> Eh ! bien, Amélie ?</p> - - -<p class="d">Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête -à descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par -la galerie, l’interpelle.</p> - - - -<h4>SCÈNE VII</h4> - -<p class="c">LA PRÉFÈTE, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Monsieur le bedeau ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">sans se retourner</span>.</p> - -<p>Je le répète : il sera prudent d’avoir déjeuné.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Merci, j’ai déjeuné ! Est-ce que vous avez fini -d’accompagner ces touristes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">l’apercevant</span>.</p> - -<p>Hein ? <span class="s">(A part.)</span> Oh ! cette fois, ce n’est pas -M<sup>me</sup> Bédu, ce n’est pas M<sup>me</sup> Ramage, je ne me -trompe pas. <span class="s">(Haut.)</span> Vous êtes bien la personne qui -est arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52 ? -<span class="s">(A part.)</span> Elle va nier, parbleu !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Tiens, vous savez ça ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Quel cynisme ! <span class="s">(Haut.)</span> Je sais bien d’autres choses ! -<span class="s">(A part.)</span> Mais ne nous trahissons pas !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Je le pense bien, c’est justement. <span class="s">(A part.)</span> Quel -type ! <span class="s">(Haut.)</span> Eh bien, Monsieur le bedeau qui -savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a -encore de curieux à voir dans votre église ? On -m’avait parlé de l’orgue, qui n’est pas mal en -effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie, -des chapiteaux assez peu convenables.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je ne les ai jamais regardés.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a -autre chose à visiter, un trésor, une crypte ?</p> - - -<p class="d">Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde -dans la nef.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Comme elle se possède ! elle est vraiment -forte ! <span class="s">(Haut.)</span> Alors, votre résolution est bien arrêtée ? -Vous voulez rester ici ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Je vous demande s’il y a autre chose à voir ? Il -faut bien que je tue le temps…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Que vous tuiez le temps ! <span class="s">(A part.)</span> La malheureuse !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce que vous dites ? Eh bien ! Où m’allez-vous -conduire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, à part.</p> - -<p>Quelle idée ! <span class="s">(Haut.)</span> Voulez-vous monter au clocher ?</p> - - -<p class="d">Il ouvre la porte.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Ça vaut la peine ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>La vue est admirable !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Si c’est trop haut, je ne grimpe pas…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Elle se méfie ! <span class="s">(Haut.)</span> C’est un tout petit clocher. -Voici la porte…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Il tient à gagner ses quarante sous. <span class="s">(Haut.)</span> Enfin, -si ça m’ennuie, je redescendrai. Tenez, mon brave -homme…</p> - - -<p class="d">Elle passe la porte.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span> <span class="s">pousse le verrou, regarde et empoche la pièce</span>.</p> - -<p>A la grâce de Dieu ! Et maintenant, allons prévenir -le commissaire. Je crois que voilà qui répare -ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y -reconnaître dans un temps où les honnêtes -femmes mettent des chapeaux à plumes, et les -grues des chapeaux canotiers ?… Allons prévenir -le commissaire !</p> - - -<p class="d">Il s’en va par l’escalier.</p> - - - -<h4>SCÈNE VIII</h4> - -<p class="c">JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">sortant du réduit du souffleur d’orgue</span>.</p> - -<p>On étouffe dans cette boîte : je vais établir un -petit courant d’air avec le clocher. <span class="s">(Il ouvre la porte -du clocher.)</span> Qu’est-ce que je pourrais bien inventer -pour me distraire en attendant la messe ? Voyons -s’il y a toujours un écho. <span class="s">(Criant par la porte.)</span> Eh ! -oh ! eh ! oh !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>, <span class="s">du clocher</span>.</p> - -<p>Oh ! oui, vous savez, je ne reste pas. <span class="s">(Paraissant -à la porte.)</span> Non, décidément ! Ce qui m’ennuie, ce -n’est pas tant de monter toutes ces marches, c’est -de penser qu’il faudrait encore les redescendre…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Tiens, M<sup>me</sup> la Préfète qui visite son église…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Comment ! C’est encore vous ! et c’est ici que -je vous retrouve ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oh ! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une -suppléance : je suis venu pour remplacer le souffleur -de l’orgue qui est de mes amis…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous avez des relations bien cléricales pour un -anarchiste, Monsieur Jeunhomme.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il faut avoir des amis dans tous les camps. -Donc, il était indisposé, et comme, en somme, ça -n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa -place…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par -votre réputation, il vous accepte ? Je le recommanderai -à mon mari, il est tolérant.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oh ! moi, je suis à un point où on n’y fait plus -attention : je ne suis pas électeur. D’ailleurs le -curé n’en saura rien. Je me tiens bien tranquille -là, dans ma boîte… personne ne me voit.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Il y a donc une grande cérémonie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous -êtes venue inspecter la nouvelle résidence de -M. le Préfet…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Oh ! oui, et je m’en donne : c’est si agréable de -n’être pas la Préfète, de ne pas se sentir épiée, -surveillée : la Préfète était habillée comme ci ; -la Préfète est allée par là…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, -nous sommes tous les deux sous la surveillance -de la police : moi, c’est la police administrative, -et vous la police de vos administrés…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Et la mienne n’est pas plus amusante, mon -pauvre Jeunhomme ! Elle a bien plus d’yeux, -d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant -plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. -Aussi ce que c’est bon de lui échapper un peu, -de se sentir libre : croyez-vous que, lorsque je -reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer -comme cela tranquillement tous deux ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est vrai ; c’est-à-dire que moi, je le pourrais : -je suis presque plus libre que vous.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Ah ! songer que du moins, en ce moment, personne -dans cette église, ne se doute, ne se soucie de -ma présence, que personne ne s’inquiète de moi !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Personne. Et pourtant tout le monde est là, -car, je vous le disais, c’est un grand mariage et, si -vous voulez rester, vous verrez défiler, sans qu’il -s’en doute, tout le personnel de vos réceptions -futures, vous le connaîtrez avant qu’il ne vous -connaisse.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant -aux fonctionnaires d’une préfecture que les fonctionnaires -d’une autre préfecture : ils ont les -mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux -mêmes têtes. C’est positif ; il y a un moule pour -les receveurs d’enregistrement, pour leurs femmes, -même pour leurs enfants. Une ville de vingt -mille âmes, c’est toutes les villes de vingt mille -âmes, et c’est à croire que par toute la France -il n’y a que vingt mille âmes en tout.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Vingt mille, Madame, vingt mille âmes… -croyez qu’il n’y en a pas tant.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>A force de ne plus travailler de mes mains ! -Vous restez pour le défilé ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est bientôt cette cérémonie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait -être commencé. Mettons encore une demi-heure. -Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de la -sacristie.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Il y a un tableau à voir ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est un tableau d’un peintre local, que l’État -avait acheté et envoyé. On l’a mis dans la sacristie -à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop -nu pour le montrer, en public, dans une chapelle… -la sacristie, vous comprenez, c’est plus -intime…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Allons voir le petit ange…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je -vais vous indiquer. Vous avez vu les sculptures -des chapiteaux ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il -paraît que c’est la grande attraction de cette -église.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Les archéologues n’y viennent que pour ça.</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent par la galerie.</p> - - - -<h4>SCÈNE IX</h4> - -<p class="c">LANVORNAY, <span class="s">arrivant par l’escalier du fond</span></p> - -<p>Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le -matin de notre mariage, j’irais graver nos initiales -sur l’escalier du clocher, avec la pointe de -mon couteau. Idée puérile, mais charmante ! -Et puis il paraît que c’est une coutume du pays. -Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je n’ai -plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment -ça ne serait pas indispensable ; mais, n’est-ce -pas, on ne se marie que pour avoir de ces petits -souvenirs-là !</p> - - -<p class="d">Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme -revient qui la ferme soigneusement.</p> - - - -<h4>SCÈNE X</h4> - -<p class="c">JEUNHOMME</p> - -<p>Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais -pour mon rhume, qu’est-ce que dirait -Calfa ?… Rentrons chez nous.</p> - - -<p class="d">Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa -paraissent au fond.</p> - - - -<h4>SCÈNE XI</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Alors vous l’avez enfermée dans le clocher ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me -semble que c’est assez bien imaginé.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous -mon opinion ? Vous ne vous fâcherez pas ? -C’est une solution sans élégance.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Comment ! j’assure la tranquillité de la cérémonie, -je mets cette femme dans l’impossibilité -de nuire…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais -pensé que ce fût là le résultat à atteindre, ce -n’était pas bien malin : je n’avais qu’à la faire -garder à vue à l’hôtel.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Tiens, au fait : pourquoi ne l’avez-vous pas -fait ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ah ! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, -comme on voit bien qu’avec des dispositions -pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur : -vous n’avez pas nos coquetteries professionnelles !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Enfin, l’important est que vous empêchiez un -malheur ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Non ! l’important était qu’on vît bien qu’il -pouvait arriver un malheur, mais que nous -avions pris toutes nos précautions. Nous ne -commandons pas à l’orage, mais nous apportons -des parapluies. Si l’orage ne crevait jamais, -on finirait par trouver que les parapluies sont -des instruments encombrants et d’une forme -ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de la -police ? Enfin ! vous êtes bien sûr, cette fois, -que c’est bien la personne qui est là dedans ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui -ai demandé.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse -du jeune marié ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans -avoir l’air…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait -peut-être bon que j’aille m’occuper aussi des -derniers apprêts de la cérémonie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il -n’y a pas de serrure à cette porte. Il faudrait -deux agents pour garder le verrou et empêcher -que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on -entend frapper, il ne prenne à quelqu’un fantaisie -d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable -pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez -ce qu’ils auront à faire.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne -de ne laisser tirer ce verrou, sous aucun -prétexte ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>C’est cela même, et merci.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Sans rancune ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Comment donc : on peut avoir des points de -vue différents en matière de police, et cela n’empêche -pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait ? Le -hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours.</p> - - -<p class="d">Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher -et se trouve nez à nez avec Lanvornay.</p> - - - -<h4>SCÈNE XII</h4> - -<p class="c">LANVORNAY, CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Ah ! je vous remercie, Monsieur, on voit à -peine clair là dedans, je ne pouvais plus ouvrir -la porte !…</p> - - -<p class="d">Il va pour filer.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Voyons, je ne rêve pas ; ce n’est pas un déguisement : -c’est bien un homme… C’est même -le jeune marié !… Eh ! Monsieur !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Oh ! je vous demande pardon… on doit m’attendre, -je suis très pressé. Tiens, j’ai même -laissé mon couteau là-haut… tant pis… Bonsoir, -Monsieur !</p> - - -<p class="d">Il file.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, -c’est égal, il n’a pu se tromper à ce point : l’homme, -je le retrouverai toujours. Mais elle, la femme, -qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue ? Un -dernier rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son -couteau ? Quelles turpitudes vais-je découvrir, -ou quel drame ? Tout va bien.</p> - - -<p class="d">Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service -s’arrêtent devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte.</p> - - - -<h4>SCÈNE XIII</h4> - -<p class="c">LAMBERT, GUIBAL</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Puisqu’il s’agit que personne entre et que -personne sorte, si une bonne fois nous poussions -le verrou ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Nous n’avons pas d’instructions.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. -<span class="s">(Il pousse le verrou)</span> Là ! comme ça nous n’aurons -qu’à surveiller du coin de l’œil, et, de l’autre, -nous pourrons voir un peu la cérémonie.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies -religieuses, ça m’impressionne toujours.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, nous avons tous fait notre première communion.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien -ne remplace l’autel avec les fleurs, et les cierges, -et l’orgue, et les suisses.</p> - - -<p class="d">Ils rôdent autour de l’orgue.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>C’est curieux un orgue ; je n’en avais jamais vu -de près, c’est gros !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est censément plus gros qu’un piano.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit -guère…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on -entend mieux.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit -bruit, comme si c’était dans le lointain, et que ça -tremble.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, on dirait qu’on vous chatouille.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">lisant</span>.</p> - -<p>Voix céleste… cor anglais…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Toujours les Anglais, nom de Dieu ! ça me -gâte un peu mon plaisir !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>A notre poste, voilà qu’on vient.</p> - - -<p class="d">Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu -et les Ramage.</p> - - - -<h4>SCÈNE XIV</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, M<sup>me</sup> RAMAGE, M<sup>lle</sup> BÉDU, BÉDU, -RAMAGE</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Tiens, il y a d’autres invités qui font comme -nous qui s’installent à l’orgue.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être -des touristes ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Chut ! ce sont des agents. Il y en a comme ça -plein l’église.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est très impressionnant ! Mais ils ne sont pas -en uniforme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les -reconnaisse pas. <span class="s">(Montrant dans la nef.)</span> Tenez, il y a -là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit blond…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir -qu’on est comme cela enveloppée de soldats ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Les sergents de ville ne sont pas des soldats.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Sans doute, n’empêche que de les savoir là -calmes, immobiles, plein l’église, je trouve que -cela donne aux circonstances une solennité particulière : -j’imagine que ce que j’éprouve, c’est -comme si j’assistais à une messe à bord d’un navire, -vous savez, avec tout l’équipage…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous avez de l’imagination.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Il faut bien.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle -cérémonie de mariage sans uniformes dans le -cortège.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ils ont dû faire venir leur cousin…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose -dans les douanes, ou dans l’intendance, et qui -s’est promené tout l’été dernier, à la musique, -avec une pelisse d’officier…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se -marier en robe ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce que ça peut te faire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Allons, madame Bédu, Bédu autorise : venez -que je vous montre les horreurs que les moines -avaient mises dans cette galerie…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>M. Bédu n’a rien à autoriser.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Voyons, nous avons encore quelques minutes à -perdre, il faut en profiter : on ne marie pas tous -les jours la fille d’une amie. Vous verrez, c’est -très curieux.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>En somme, c’est de l’architecture.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie -seule. <span class="s">(A Bédu.)</span> Tu vas me faire le plaisir de rester -avec elle.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais certainement ! <span class="s">(A part.)</span> Ça m’est égal, j’ai -vu ça quarante fois.</p> - - -<p class="d">M<sup>mes</sup> Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie.</p> - - - -<h4>SCÈNE XV</h4> - -<p class="c">M<sup>lle</sup> BÉDU, BÉDU, <span class="sc">les Agents</span></p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, -papa ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tiens, tu sais ça, toi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je crois bien : à la pension, Germaine Champenois -en dessinait sur tous ses cahiers.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est du joli !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se -marier.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau -de chant.</p> - - -<p class="d">Et laissant M<sup>lle</sup> Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents -qui ont entamé une partie de cartes.</p> - - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Au bonneteau.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en -province ; mais monsieur Calfa exige que nous -l’apprenions à tout événement, pour la surveillance.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Il nous a rapporté ça de Paris.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous -que je vous fasse dix sous ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Si vous voulez, monsieur Bédu. <span class="s">(Jeu.)</span> C’est -perdu.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau -commissaire.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">tout en faisant le jeu</span>.</p> - -<p>Oui, il va de l’avant. C’est perdu.</p> - - -<p class="d">Le jeu continue.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire ; -mais comme il dit, moins on comprend, mieux -on est discipliné ; il inspire confiance.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer -confiance. C’est encore perdu.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Sapristi ! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose -bien qu’on n’aura pas l’aplomb de venir jusqu’ici -faire la quête. Mais c’est égal, en cas, c’est -embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de -n’avoir pas de pièce de dix sous. Je descends -jusqu’au bureau de tabac, et je reviens. <span class="s">(A sa fille.)</span> -Solfie en m’attendant.</p> - - -<p class="d">Il s’en va.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">après le départ de son père</span>.</p> - -<p>En somme, c’est de l’architecture !…</p> - - -<p class="d">Et, elle aussi, va voir les chapiteaux.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVI</h4> - -<p class="c">LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais -bien une pipe.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Pour ce que nous faisons… Pourtant ici, on -ne peut guère.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">montrant la porte de l’orgue</span>.</p> - -<p>Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. -<span class="s">(Il ouvre.)</span> Tiens, Jeunhomme, qu’est-ce que -vous faites là, vous ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Bon ! on ne peut pas être dix minutes tranquille -sans que vous veniez me relancer.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Allons ! ne vous fâchez pas : seulement on ne -vous savait pas si dévot !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est le père Louche qui m’avait demandé pour -souffler l’orgue à sa place…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Parbleu ! quand il s’agit de faire de la musique, -vous en êtes toujours. Mais il n’est pas question -de ça. Le patron nous a collés de service ici.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Pour quoi faire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Pour garder cette porte.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>En voilà une idée !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>C’est son idée !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Seulement nous cherchions un petit coin pour -en griller une…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Eh ! bien, mettez-vous là ! Mais ne fichez pas le -feu. Et puis je vais vous enfermer pour que la -fumée n’aille pas dans l’église.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oui, oui, elle ne va pas s’envoler.</p> - - -<p class="d">Les agents s’enferment dans l’orgue.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVII</h4> - -<p class="c">JEUNHOMME, M<sup>lle</sup> BÉDU, puis LA PRÉFÈTE.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est bien extraordinaire que M. Canette ne -soit pas arrivé ; si j’allais n’avoir personne pour -m’accompagner ? <span class="s">(A Jeunhomme.)</span> Dites, Monsieur, -puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, -savez-vous pourquoi l’organiste est si en retard ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oh ! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement -myope !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être -lui ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Eh ! non, c’est M<sup>me</sup> la préfète qui revient.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>La préfète ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Ça m’a échappé… Eh ! oui la nouvelle préfète, -arrivée ici d’hier soir !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>La préfète !… Je vais sans doute voir une grue -et voici que je me rencontre aussi avec la nouvelle -préfète : quelle bonne journée !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi -vos conseils, je viens assister au défilé. Mais je -ne vais pas vous gêner, vous me permettez, Mademoiselle ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! Madame la préfète, bien sûr, Madame la -préfète…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Allons, bon ! je vois qu’on m’a trahie…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Ça m’a échappé !…</p> - - -<p class="d">Il va retrouver les agents dans l’orgue.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! Madame la préfète, j’aurais deviné…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité ! -mais enfin, à première vue, à quoi donc reconnaît-on -une préfète ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, -mais bien sûr qu’à la musique, par exemple, -on voit tout de suite : ça, ce sont les femmes -d’officiers, ça, les femmes de commerçants… ça, -les dames des fonctionnaires…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout -de suite une gentille jeune fille de fonctionnaire, -qui sera bien contente si l’on danse cet hiver à -la préfecture.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! oui, Madame la préfète : pensez donc, -c’est si triste quand la préfecture ne donne pas -l’élan !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas -l’élan, lui qui était célibataire…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et avant, madame Laussel, la préfète qui était -toujours en deuil… Tandis qu’il y a eu une année, -seulement j’étais trop jeune alors pour -faire mon entrée dans le monde, une année où il -y a eu un bal travesti !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez -des bals travestis ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! oui, et puis je ferais jouer la comédie : -c’est si amusant, paraît-il, surtout les répétitions…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous joueriez très bien la comédie !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs -qui débitent bien, allez, il y a le substitut !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Vous comprenez, je me renseigne ; tout cela -est très important à savoir, Mademoiselle. <span class="s">(Prenant -la partition que M<sup>lle</sup> Bédu tient à la main.)</span> Et vous chantez, -vous allez chanter tout à l’heure ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Germaine Champenois est ma meilleure amie ; -elle m’avait tellement fait promettre que je chanterais -à son mariage !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je commence même à être un peu inquiète ! -d’autant que le morceau que je dois chanter est -de lui…</p> - - -<p class="d">La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous -dire que Germaine s’est fiancée en dansant cette -danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée d’arranger -le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, -en plus lent, bien entendu : c’est pour le souvenir.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, -Mademoiselle ! avec la musique de M. Canette et -les monologues du substitut, il me semble que -voilà de quoi passer de charmantes soirées : -voilà des éléments !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quand on veut, on trouve toujours des éléments ! -D’ailleurs, on peut toujours organiser des -petits jeux…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>J’allais le dire : les petits papiers, les portraits. -Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une -femme, qu’est-ce que c’est ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Le trou…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Le trou ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! oui, le trou !… moi, je trouve que c’est le -plus amusant, n’est-ce pas, Madame ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Oui ? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas -du tout ! J’ai pourtant été élevée au couvent. Oh ! -mais il faut que vous me l’appreniez, tout de -suite.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Que je vous apprenne, Madame la préfète !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Si, si, tout de suite ! Ah ! par exemple ! Entendez-vous -les potins des réactionnaires, quand -mon mari aurait pris possession de son poste : -Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait -pas seulement jouer au trou !… Je l’ai échappée -belle ! Allons, Mademoiselle, c’est pour la République !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! Madame la préfète, bien sûr, Madame -la préfète !… Seulement il faudrait être au moins -trois…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Eh ! bien, mais il y avait là Jeunhomme…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">sortant de l’orgue, aux agents</span>.</p> - -<p>Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne ! -Et puis, vrai, au bonneteau, vous n’êtes pas de -force. Fumez, fumez ! et soufflez un peu si vous -voulez pour vous distraire…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer -avec nous.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Encore un bonneteau ? Jamais de la vie ! J’ai -épuisé ma veine, vous comprenez ! Trente sous -que je viens de gagner là !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, -dans votre situation !… Non, nous cherchons un -troisième pour jouer au trou ; allons ! ne dites -pas non ; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle -va nous expliquer…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Eh ! bien, voilà… Je suis un peu émue… On -se met en cercle… et puis on tient la main -gauche, comme ceci… ça fait comme un petit -puits…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est ça, le trou ? Ah ! très bien !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Comme vous comprenez vite, Madame la préfète ! -C’est le trou. Au milieu, c’est le trou commun. -Et le trou du voisin de droite, c’est le trou -du voisin, bien entendu. Et alors on commande : -chacun son trou… trou commun… trou du voisin… -et chacun suit avec l’index de la main -droite : chacun son trou… trou commun… trou -du voisin… Naturellement, plus on est nombreux, -plus on va vite, plus on s’embrouille, et plus -c’est amusant…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà -très amusant, n’est-ce pas, Monsieur Jeunhomme ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Oh ! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser.</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Allons, attention ! je commence : Trou commun… -chacun son trou… Ah ! Monsieur Jeunhomme, -un gage !…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Un gage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un -gage… donnez n’importe quoi… votre mouchoir -de poche ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mon mouchoir de poche ?… Si j’avais pu prévoir…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas -là… C’est lui qui en fait des gages !… Avec sa -myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est -drôle !… Oh ! mon Dieu les cloches !… voilà qu’on -sonne…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a -pas l’habitude…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, -le cortège qui arrive, et cette pauvre Germaine -va faire son entrée sans musique, une -entrée manquée, c’est épouvantable !… Ah ! si je -savais jouer de l’orgue…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Mais, j’en sais jouer, moi ; je ne vais pas à l’église -dans les villes où mon mari est préfet, mais chez -nous, l’été, à la campagne, c’est toujours moi qui -tiens l’harmonium pendant la messe. <span class="s">(Prenant le -morceau de musique des mains de Germaine.</span>) Allons, donnez-moi -ça… Ces cloches sont folles !… Ne laissons -pas rater l’entrée de votre amie Germaine !</p> - - -<p class="d">Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVIII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, GÉRÔME, RAMAGE, M<sup>me</sup> RAMAGE, -M<sup>me</sup> BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE, GILOTTE, -LE COMMANDANT.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Arrêtez l’orgue, arrêtez : la noce n’est pas là, -c’est un faux départ. <span class="s">(Apercevant la préfète à l’orgue.)</span> La -personne ! c’est la personne !… Mais alors on l’a -laissée sortir… les agents ne sont plus là… et qui -est-ce qui est dans le clocher… qui peut se permettre -de toucher aux cloches… <span class="s">(Il va rapidement à la -porte du clocher qu’il ouvre et d’où sort un nègre.)</span> Ah ! -vous, tout le monde vous avait oublié !… on -sonne toujours !</p> - - -<p class="d">Il monte au clocher.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Un nègre ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Ah ! oui ! le nègre ? C’est l’architecte diocésain -délégué du ministère des Beaux-Arts ; voilà onze -ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour -en étudier la restauration ; personne n’y fait plus -attention…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Et il continue.</p> - - -<p class="d">De la galerie arrivent Ramage, M<sup>me</sup> Ramage et M<sup>me</sup> Bédu.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Que se passe-t-il ? La personne !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ma fille seule avec la personne !… Quelles horreurs -lui aura-t-elle apprises ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Les chapiteaux en action !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oh ! puisque le nègre était là !</p> - - -<p class="d">Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">à Gérôme</span>.</p> - -<p>J’étais enfermé ! Il a bien fallu que je sonne -pour me faire entendre. <span class="s">(A la Préfète.)</span> Bien joué, -Madame…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Oh ! trop aimable… L’orgue, quand on sait un -peu de piano, je tapote…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Bien joué, vous dis-je ; mais à deux de jeu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>C’est l’organiste ? Mais il n’a pas l’air myope…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Et les agents ? Où sont les agents ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">ouvrant la porte de l’orgue</span>.</p> - -<p>Tenez, ils sont là ; ils fument.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>De mieux en mieux, Madame : séquestration -d’agents de la force publique, le délit se caractérise ; -à merveille !</p> - - -<p class="d">Arrive Bédu, avec l’organiste.</p> - - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, -vous allez être en retard !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Canette ne voit personne : voilà qu’il s’installe.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir la <a href="#note">note de la page 262</a>.</p> -</div> -<p>Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de -garder Jeunhomme, bien entendu, et madame à -ma disposition.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mais c’est la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">à sa fille</span>.</p> - -<p>Petite dinde !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Elle est ingénieuse ! elle est drôle !… Mais je -n’ai pas envie de rire.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>La préfète ? un nom de guerre, comme la Vrille, -ou la Mominette.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Évidemment !</p> - - -<p class="d">M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas -des Patineurs. Musique jusqu’au baisser du rideau.</p> - - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">à la préfète</span>.</p> - -<p>Voilà les avantages de l’incognito !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Mais je n’en espérais pas tant : moi arrêtée, -c’est admirable, c’est délicieux !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Si vous en aviez comme moi l’habitude…</p> - - -<p class="d">Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, -un enfant de chœur.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>Eh ! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe ? Gérôme, -le cortège est en bas…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>L’exactitude militaire, politesse des rois !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">à Gérôme</span>.</p> - -<p>Ne dites rien, sacrebleu, le lunch…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Le lunch !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon, Messieurs, je vous -suis… <span class="s">(A Calfa.)</span> Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Pas le moins du monde ; ma mission est accomplie : -la noce continue…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, -ou une préfète qui ressemblerait à une grue ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter -au nouveau préfet.</p> - - -<p class="c gap i">RIDEAU</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>ACTE TROISIÈME</h3> - -<p class="drap"><i>Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert -où joue la musique : l’escalier par où l’on y -monte, et à côté de l’escalier, face au public, la -porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour -les chaises. — Au lever du rideau, les enfants Ramage -crient et trépignent sur le kiosque.</i></p> - - -<h4>SCÈNE PREMIÈRE</h4> - -<p class="c">M<sup>me</sup> RAMAGE, M<sup>me</sup> BÉDU, M<sup>lle</sup> BÉDU</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">appelant les enfants</span>.</p> - -<p>Yvonne ! Édouard ! Vovonne, Doudou ! voyons ! -voulez-vous bien descendre !… oh ! insupportables !… -<span class="s">(Aux dames Bédu qui arrivent.)</span> Ah ! bonjour, -chère madame, bonjour mademoiselle : vous -venez prendre vos chaises ? Gérôme n’est pas -encore là… Vovonne ! Doudou !… Je vous demande -pardon : ces enfants me rendront folle !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ils sont délicieux ! Amélie, va les embrasser…</p> - - -<p class="d">Amélie rejoint les enfants sur le kiosque.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vovonne !… Doudou !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Alors, M. Ramage y est allé lui aussi ?… se présenter -à cette préfète ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais oui… et aussi M. Bédu ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! vous pensez ! du moment qu’il s’agit d’aller -faire la roue devant une péronnelle…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais, chère amie, je vous trouve sévère !… En -somme, cette dame a été victime d’une erreur regrettable, -et je trouve très bien qu’en manière -d’hommage et de protestation ces messieurs se -soient donné le mot pour aller corner leur carte.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Corner !… je ne vous le fais pas dire !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Après tout, c’est la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je ne dis pas non ; c’est tant mieux pour elle : -autrement elle s’en serait tirée à moins bon -compte ! Le commissaire reconnaît qu’il s’est -trompé, c’est une chose entendue ! Mais ce qui ne -trompe pas, c’est notre instinct d’honnête femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame -était parfaitement la maîtresse du petit Lanvornay. -D’abord, qu’est-ce que ces façons ? Elle -cause un quart d’heure avec ma fille, et quand -j’arrive, elle n’a même pas un regard pour moi, -moi la mère ? Vous trouvez que ce sont des procédés -de femme bien élevée ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Enfin, une préfète est une préfète…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous en êtes encore là ? Mais, chère madame, -dans les Basses-Alpes, nous avons connu un -préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier -espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret -à matelots : tout le monde savait cela, à Digne !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous me bouleversez ! Celle-ci aurait assez le -type espagnol, ne trouvez-vous pas ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Toutes ces femmes-là ont le type espagnol ! -En attendant, nous sommes forcées de laisser -nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder -auprès de cette personne ; et nous-mêmes, -il faut que nous venions attendre ici, -afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher -à la musique, elle trouve les femmes des -hauts fonctionnaires prêtes à la saluer, à la face -de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et -lui constituer une garde d’honneur : pour la réhabiliter !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit -que c’était vous-même qui aviez eu l’idée…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais certainement, chère amie : j’ai fait la -bêtise de me marier à un fonctionnaire, je ne -tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau -d’un sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je -songe que j’aurais pu épouser un officier, et qu’alors -je me serais moquée de la préfecture, de la -préfète, et de tous ces croquants !…</p> - - -<h4>SCÈNE II</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je vous demande pardon, Mesdames, je suis -un peu en retard pour les chaises. Mais vous vous -expliquez sans doute : j’étais allé corner ma carte, -comme serveur à la préfecture.</p> - - -<p class="d">Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré -quelques chaises.</p> - - -<p>Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, -du côté du jet d’eau. Ne vous donnez pas la peine, -je vais les porter.</p> - - -<p class="d">Il s’éloigne avec les chaises.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">appelant</span>.</p> - -<p>Vovonne… Doudou !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">descendant du kiosque avec les enfants</span>.</p> - -<p>Les voilà ! dites que vous vous êtes bien amusés -avec votre amie Amélie…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous n’embrassez pas la dame ; allons, embrassez -la maman de votre amie Amélie…</p> - - -<p class="d">Les enfants hurlent.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais non, mais non, laissez-les donc jouer !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je songeais à une chose : si le commissaire -spécial ne s’était pas trompé, si la personne qu’on -a arrêtée à l’église avait été coupable, c’est le substitut -qui l’aurait jugée ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tu ferais mieux de t’occuper des enfants : -tiens, ils vont jeter toutes les chaises par terre…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce sont des diables ! ce sont des diables !…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ils sont délicieux ! <span class="s">(A part.)</span> S’ils étaient à moi, -ce que je leur flanquerais des gifles !… <span class="s">(Haut.)</span> Ils -sont délicieux !…</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent.</p> - - - -<h4>SCÈNE III</h4> - -<p class="c">CALFA, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave</span>.</p> - -<p>Là ! vous serez très bien là-dedans : c’est parfait ! -<span class="s">(A Gérôme qui revient.)</span> Ah ! Gérôme, je réquisitionne -votre hangar pendant la musique, c’est là -que se tiendront mes agents !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Comment ? ça n’est pas fini ! Eh ! bien, vous -en avez un ressort ! Est-ce que vous comptez -encore sur quelque chose, Monsieur Calfa ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est -notre profession de toujours faire comme si nous -comptions sur quelque chose : et il faut bien que -ça finisse par arriver, un jour ou l’autre.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Mais, justement, après ce qui vous est arrivé -hier, ça ne vous suffit pas ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Quoi ? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf -chances pour que cette personne -ne fût pas la préfète : il s’est trouvé que c’était la -préfète, eh ! bien, mon Dieu, c’était la chance à -courir ; sans cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai -d’ailleurs que l’événement n’a pas été pour -me déplaire : comme cela, dès son arrivée, le -nouveau préfet saura, et de première main, qu’il -a un commissaire spécial qui ne craint pas d’ouvrir -l’œil.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que -vous ayez arrêté sa femme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ça ne lui sera pas égal : il sera enchanté, — si -du moins c’est un homme intelligent, comme je -l’espère.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être -cocu, ou du moins que cela se sache. Car enfin, -monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était venue, -et je crois bien qu’elle est venue à d’autres : -de ce que cette dame est la préfète, cela ne prouve -pas qu’elle ne soit aussi la maîtresse de M. Lanvornay.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Qui est-ce qui vous dit le contraire ? Mais vous -mélangez les questions ; l’aventure pourra lui être -désagréable comme homme, mais comme préfet, -elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire -qu’au préfet. En donnant à la préfète l’auréole -de l’arrestation arbitraire, je me trouve avoir -déterminé en son honneur, et en l’honneur de -l’administration préfectorale par conséquent, un -courant d’opinion, un mouvement de sympathie -considérable ; vous savez bien qu’en ce moment -tous les fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi -pour témoigner de leur loyalisme : ça aura été -une entrée exceptionnelle !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout -le monde.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la -musique, ce ne sont plus seulement les fonctionnaires, -c’est toute la ville, c’est l’opinion publique -qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger -d’un coup quels sont, dans la population, les éléments -hostiles, et quels sont ceux sur qui nous -pouvons compter…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous croyez qu’on va manifester ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Pour la préfète et contre moi, certainement ! -Vous voyez bien que j’établis ici une permanence. -D’ailleurs, je ne crois pas à des manifestations -violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos -chaises.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Oh ! ça m’est égal, la municipalité les assure. -Et même, j’y pense, il y en a de vieilles que -j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de -tantôt, je vais aller les chercher…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je vais également du côté de l’église. Il habite -par là un certain entreposeur des tabacs qui ne -m’a jamais paru bien catholique, chair ou poisson : -il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire -chez la préfète.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ah ! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir -avec vous : toujours prêt à les surprendre ; vous -vous cacheriez dans leur encrier !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je considère cela comme une mission.</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent ensemble.</p> - - - -<h4>SCÈNE IV</h4> - -<p class="c">LAMBERT, GUIBAL</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, -il est embêtant le patron avec ses idées.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut -s’asseoir… Et j’espère, toujours, que nous entendrons -bien la musique.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave : -on est en dessous.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus -de la chambre, on entend très bien… -Tiens, monte un peu ; tu vas chanter pour que je -me rende compte.</p> - - -<p class="d">Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant :</p> - - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Eh bien ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Rien.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout -seul. Quand toute la Philharmonique y sera, avec -la caisse et les cuivres, peut-être que ça s’entendra -davantage ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu -moi. <span class="s">(Montant sur le kiosque.)</span> Il me semble que j’aurais -aimé à être chanteur, ou à parler sur des estrades… -<span class="s">(Roulade.)</span> Eh bien ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Eh bien ! mon vieux, voilà qu’il pleut !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Farceur ! C’est vrai qu’il tombe des gouttes… -Enfin ce qu’il y a toujours, c’est qu’on sera à -l’abri.</p> - - -<h4>SCÈNE V</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, JEUNHOMME</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Décidément, quand ce n’est pas vous qui me -trouvez, c’est moi qui vous trouve…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve -toujours, monsieur Jeunhomme…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon -bouton de manchette… c’est très désagréable, -d’autant que je n’en avais qu’un : et comme j’ai -achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir -s’il n’y serait pas resté, par négligence.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Voilà ce que c’est que de coucher toujours où -c’est défendu.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Enfin, si nous mettons la main dessus, nous -vous ferons signe.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>C’est que ça doit bien vous manquer, hein ? -Vous soignez votre tenue, monsieur Jeunhomme, -maintenant que vous frayez avec des dames de la -haute administration !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est pas de reproche ; puisqu’elle était l’amie, -cette préfète, de M. Lanvornay, qu’est réactionnaire, -c’est bien juste qu’elle ait des bontés pour -vous qu’êtes anarchiste : ça rétablit l’équilibre.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>L’équilibre opportuniste, quoi !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Imbéciles !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Eh ! là, Jeunhomme, vous insultez les agents.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Vous insultez bien une femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est complètement différent !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire : -une dame du gouvernement qui se conduit -mal, c’est le commencement de l’anarchie.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces -petites histoires !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Et ce n’est pas fini ; car, si le patron nous a mis -de service là-dessous, pendant la musique, bien -sûr que c’est encore pour en voir !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Bien sûr !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Comment, vous êtes de service sous le kiosque ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre -plaisir !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Pour la promenade !…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Calfa continue, alors ! Encore ! toujours ? Il est -donc enragé ! Mais cette fois, il n’aura pas le dernier -mot ! Ah ! il vous met de service sous le kiosque -pendant la musique : vous savez pourquoi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Bien sûr que non !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Nous ne devinons jamais.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Eh bien ! ne devinez pas, je vais vous le dire : -Il vous a mis là, parce qu’on doit venir le gifler -ici, dans vingt-cinq minutes.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>On doit gifler le patron ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Mais qui donc doit le gifler ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Qui ? le nouveau préfet. Là ! <span class="s">(A part.)</span> Il ne faut -pas que ce soit toujours cette brute qui invente. -C’est bien notre tour ! Et puis je lui dois bien -ça, à la pauvre préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Ah ! sacrebleu ! je m’asseois !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend : -on ne sait plus comment on vit : c’est extraordinaire !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>On se croirait à Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Allons-y ! <span class="s">(Haut.</span>) Vous comprenez bien que ça ne -pouvait pas se passer comme ça. La préfète n’a -rien dit sur le moment, mais elle mijotait, n’est-ce -pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le -cœur, c’te femme. Elle a télégraphié à son mari, -qui doit arriver par le train de Paris, en pleine -musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer -une paire de calottes, au débotté : ça lui -apprendra. Et voilà. Et je m’en vais.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Vous partez : ça ne vous tente pas de voir ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Peuh ! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais -maintenant j’en ai tant vu. Et puis je vais au -train, précisément, chercher les journaux. C’est -moi le crieur aujourd’hui ; Reboul est enrhumé, -il me passe la casquette et la trompe…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours -du provisoire !…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il n’y a que le provisoire qui dure. <span class="s">(Gérôme paraît, -traînant une petite charrette remplie de chaises.)</span> Ah ! ah ! -M. Gérôme prend ses précautions : vous allez refuser -du monde !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me -donner un coup de main.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Excusez, je suis attendu ; mais ces messieurs -sont là. Bonsoir, Messieurs !</p> - - -<h4>SCÈNE VI</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, moins JEUNHOMME</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’était bien la peine que je me fatigue à traîner -cette charrette : le garçon de l’hôtel du Midi -vient de me dire que la préfète faisait ses malles -et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant -que son Lanvornay va partir en voyage de -noce. Avec cela qu’il va pleuvoir : sacré Calfa, -avec ses histoires ! Mais vous ne paraissez pas -bien en train…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>C’est que nous venons d’apprendre des -choses !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, on n’a de courage à porter les chaises que -pour s’asseoir dessus.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce qu’il y a encore ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles -au patron.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ah ! diable ! ceci paraît plus sérieux.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oh ! c’est sérieux : Jeunhomme est très renseigné.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>D’abord, n’est-ce pas, un anarchiste, il y a à -penser qu’il fait partie de la Sûreté.</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Et puis il était tout le temps avec la préfète.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est la préfète qui doit gifler Calfa ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oh ! il ne se laisserait pas gifler par une -femme !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Non : c’est le préfet, qui arrive exprès dans -vingt minutes, par le train de Paris.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Le nouveau préfet ? Cela ne m’étonne pas. Je -m’étais toujours douté que ça finirait de cette façon-là. -Calfa ne voulait pas me croire. Alors le -préfet doit venir le gifler à la musique ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui ! sans doute pour que ça se fasse devant -plus de monde.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la -pluie va même éloigner tous les amateurs.</p> - - -<p class="d">Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>En voilà deux, cependant.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Redingote et chapeau de soie : ce sont peut-être -les témoins ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Un duel par là-dessus : Oh ! ne soyons pas trop -gourmands.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos -chaises pour ne pas donner l’éveil.</p> - - -<p class="d">Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que -leur tend Gérôme.</p> - - - -<h4>SCÈNE VII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, RAMAGE, BÉDU</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je vous avouerai que je tremblais pour mon -chapeau haut de forme.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous vous rappelez l’enterrement du père -Moulins, où il pleuvait tant !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Précisément, — il y a cinq ans. — J’ai eu mon -ancien chapeau confondu. Et c’est embêtant -d’acheter un chapeau haut de forme tous les -jours.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier -janvier.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les -réceptions du nouveau préfet.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est vrai, sacrebleu ! nous n’avons encore vu -que la préfète… Avec cette façon de ne pas arriver -ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux -hauts de forme !…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait -contenté de la préfète, hein, Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ah ! ce Bédu ! toujours la bagatelle ! Le fait est -qu’elle a de la branche, du montant : c’est bien la -République aimable !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui ! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être -réactionnaire !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Chut ! chuuut ! Il y aura des ralliés, cet hiver, -aux soirées de la Préfecture !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le -préfet !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Craignons le coup de la Préfecture : le coucoup… -ah ! ah ! ah !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Avec tout cela, nous ne savons toujours pas -quand il arrive, ce cocu-là ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>, <span class="s">qui s’est rapproché</span>.</p> - -<p>Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de -l’arrivée de M. le Préfet ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Hein ? Ah ! oui, il y a un moment, — tout à -l’heure…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, -vous qui êtes un peu de la Préfecture ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de -la cathédrale, comme de tout : j’ai mon indépendance. -Mais je vous croyais renseignés. Le préfet -sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans -vingt minutes.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pas possible ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la -personne qu’il se propose de gifler.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Le préfet vient gifler quelqu’un ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je parie que c’est un journaliste ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous n’y êtes pas : il vient gifler le commissaire. -Vengeance de femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ça, c’est épatant !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, -hein, Ramage ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je me permettrai de vous conseiller d’autant -plus de rester, que peut-être M. le Préfet ne sera -pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires honorables, -deux témoins tout trouvés, sous la main…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Sous la main ? eh ! là, eh ! là : c’est assez du -commissaire.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire ; -mais ces messieurs entendent ce que je veux -dire…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, oui. — « Les témoins étaient, pour M. le -préfet, M. Bédu et M. Ramage… » Dites donc, -Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui -a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était -témoin au mariage Lanvornay…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, -connaissez-vous les intentions du commissaire, -êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera -pas faux bond ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ce serait fou de sa part ; raisonnons un peu : -cette gifle lui crée une situation exceptionnelle : -il devient « le commissaire que le préfet a -giflé », et on est forcé de le déplacer avec avancement. -Calfa est trop fin pour ne pas le comprendre.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Une gifle est toujours une gifle.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>L’avancement est toujours de l’avancement. -D’ailleurs, je sais où il est, je vais causer de tout -cela avec lui.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous allez vous mouiller.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il -en est.</p> - - -<p class="d">Il s’en va.</p> - - - -<h4>SCÈNE VIII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, moins GÉRÔME, puis M<sup>me</sup> RAMAGE, -M<sup>me</sup> BÉDU, M<sup>lle</sup> BÉDU et <span class="sc">les enfants</span>.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre -nos chapeaux hauts de forme ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quand on occupe une certaine situation, on ne -devrait jamais sortir sans chapeau haut de forme. -Voyez les médecins.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas -mettre les nôtres à l’abri.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à -nous contribuables.</p> - - -<p class="d">Ils montent sur le kiosque.</p> - - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">regardant au loin</span>.</p> - -<p>Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme -nous. Eh ! parbleu, c’est M<sup>me</sup> Bédu qui vient en -courant.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>En courant ? c’est bien invraisemblable. C’est -pourtant vrai.</p> - - -<p class="d">Accourent, se garant de la pluie, M<sup>me</sup> Ramage, M<sup>me</sup> Bédu, -Amélie et les enfants.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Avec nous, mais avec leur préfète…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">à sa femme</span>.</p> - -<p>Nous n’avions pas de parapluie ; nous ne pouvions -pourtant pas vous apporter le kiosque.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Nous ne pouvions pas apporter le kiosque.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça -te complète. Mais tu ferais mieux de me répondre, -et ta préfète ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, -nous ne l’avons pas vue.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Charmant ! alors vous ne savez pas si elle va -venir ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Dame, maintenant, c’est peu probable : avec la -pluie…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">à Bédu</span>.</p> - -<p>C’est parfait ! Nous autres, que nous fassions -le pied de grue — le pied de grue — sous la pluie, -c’est tout naturel ; que ta fille, — je ne dis pas moi, — que -ta fille risque d’attraper une pleurésie…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pourtant, maman…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Occupe-toi des enfants, — une pleurésie : c’est -sans importance. Tout cela pour attendre le bon -plaisir d’une personne de mœurs équivoques, -auprès de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas : -toi-même étais la première…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier -à ton avancement… problématique, ma dignité -et mes révoltes d’honnête femme…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">à sa femme</span>.</p> - -<p>C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous -en aller.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort -de parler ainsi. D’abord une préfète est la femme -du préfet comme nous sommes les fonctionnaires -du préfet : la femme de César ne doit pas être -soupçonnée.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Et puis quoi ? tromper un représentant du -gouvernement, c’est comme voler l’État : ça ne -compte pas. Et à tout prendre, en admettant que -cette personne soit un peu légère, aime à s’amuser ? -Cela nous promet quelques réceptions brillantes -pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous, -Mesdames ? Mademoiselle Amélie s’en -plaindra-t-elle ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Sans parler du commerce local.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit -pas ce que vous pensez. Elle n’est pas cause de -ce qui arrive.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, -c’est que le préfet, son mari, mandé par elle, -sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce -commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour -une cocotte.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce encore que cette histoire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez -pas que cette dame ait été furieuse, outrée, contre -cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle -intempestif, l’a si sottement arrêtée ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Bien, Clotilde ! Et tout naturellement, le mari, -prévenu, accourt pour venger sa femme indignement -traitée ; j’en ferais tout autant.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Merci, Paul !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Tous les maris en feraient autant : si le commissaire -avait arrêté M<sup>me</sup> Bédu, est-ce que Bédu, -lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du commissaire ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre -mon vif mécontentement.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Moi, je dis qu’une honnête femme commence -par ne pas se mettre dans le cas qu’on la prenne -pour une grue.</p> - - -<p class="d">A ce moment on entend des cris épouvantables poussés -par les enfants qui étaient descendus jouer en bas du -kiosque et ont disparu.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oh ! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore ? -Vovonne ? Doudou ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">à Amélie</span>.</p> - -<p>Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu -d’écouter ce que tu n’as pas à apprendre.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Laissez donc, chère madame, je vais voir.</p> - - -<p class="d">Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents -tenant les enfants.</p> - - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">à <span class="s">M</span><sup>me</sup> Bédu</span>.</p> - -<p>Ah ! des agents : tu vois que c’est sérieux.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>, <span class="s">aux enfants</span>.</p> - -<p>Allons, allons, criez pas comme ça : ces enfants -s’attendaient pas à nous trouver là-dessous, et, -dans le noir, ils ont pris peur.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez -peur à quelqu’un.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Oui, mais nous ne sommes pas méchants. -<span class="s">(Jouant avec les mioches.)</span> Allons, tu veux mon képi ? -tiens…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Faut pas toucher au grand sabre : ça ne coupe -pas, mais c’est égal…</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Là, vous voyez, messieurs et dames, nous -sommes tout à fait bons amis maintenant. A dada ? -vous voulez jouer à dada ?</p> - - -<p class="d">Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour -du kiosque.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Hop ! hop !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Hop ! hop !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oh ! du moment que ces messieurs ont des uniformes ! -Vovonne et Doudou passeraient leur vie -sur les genoux de leur oncle le capitaine télégraphiste, -et le capitaine leur passerait tout.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est que les militaires sont de grands enfants.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Hop ! hop !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Hop ! hop !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Les agents sont de braves gens !</p> - - -<h4>SCÈNE IX</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, GÉRÔME, CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">survenant avec Gérôme</span>.</p> - -<p>Eh bien ! Lambert, Guibal ! voyons, ce n’est -pas pour cela que je vous ai mis de service. Comment -arriver à un résultat sérieux avec un pareil -personnel !… Où sont les brigades centrales, mon -Dieu !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment -de distraction.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Permettez : aujourd’hui, les circonstances sont -particulièrement graves : il y a temps pour tout.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, oui, nous savons !…</p> - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>, <span class="s">avec mystère</span>.</p> - -<p>Nous savons !…</p> - - -<p class="d">Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant -que Calfa a emmené Gérôme à l’écart.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, -Gérôme, il n’y a personne.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce que vous voulez ? d’un temps pareil…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y -avoir musique ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, -à la première goutte d’eau, les musiciens -filaient. Mais, maintenant que nous avons un -kiosque couvert, la musique joue quelque temps -qu’il fasse…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais le public ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Ah ! dame, on ne peut pas construire un -kiosque aussi pour le public. Alors, maintenant, -c’est lui qui s’en va.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">montrant les Bédu et les Ramage</span>.</p> - -<p>Diable ! et si ceux-là s’en vont aussi…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est que, justement, je crains bien que tout à -l’heure les musiciens qui vont prendre leurs -places ne les forcent à partir…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Mais ce serait un désastre : vous m’annoncez -que le préfet doit me gifler ici, j’accours ; on n’a -pas deux aubaines comme cela dans sa carrière : -mais à condition que ça se voie : s’il n’y a personne -pour le voir, cet acte perd toute signification ; -et il n’y a plus de raisons pour qu’on me -déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en -public ; s’il n’y a pas de public, on se flanque des -coups de poing, et ces procédés répugnent à des -gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes -s’en aillent. Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs ? -Voulez-vous que je vous en envoie chercher ? -Si si, je vais en envoyer chercher pour ces -dames… Lambert, Guibal, au lieu de ne rien -faire, allez donc d’une course prendre des parapluies -pour M<sup>me</sup> Bédu et M<sup>me</sup> Ramage. Au trot !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou -trois à offrir, si par hasard il venait encore du -monde ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais -marcher un peu : cette attente me surexcite…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>On ne vous a jamais giflé ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Des femmes, quelquefois ; mon père, quand -j’étais gamin, et aussi à l’école des frères… Mais -un préfet, jamais !</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. -C’est égal, ne vous énervez pas trop.</p> - - -<h4>SCÈNE X</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, moins GÉRÔME et CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous voyez bien que ce commissaire est très -bien élevé, quand il sent qu’il a affaire à des -femmes comme il faut…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Sans vous offenser, je crois que ses amabilités -s’adressent plutôt à nous, n’est-ce pas, Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oh ! certainement, M. Bédu n’admettra jamais -qu’on puisse être aimable avec sa femme.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, -Calfa voudrait que si, après la gifle, il y a -un duel, c’est à lui que nous servions de témoins.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Paul, je te défends de te battre en duel !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais il ne s’agit pas de cela…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Les témoins ne sont jamais que du déjeuner…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire -que racontait toujours ce pauvre oncle Gustave…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, -et il était question de sous-officiers de -hussards.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse -affaire entre Rochefort et Galibert, le marchand -de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il -y a quatre ans.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété -Brunet. La balle de Rochefort cassa une -cloche à melons : je me rappelle qu’il y a deux -ans, Brunet la montrait encore.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on -n’était pas bien sûr que ce fût la même.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Bah ! c’était toujours une cloche !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je trouve le duel une invention stupide et barbare.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Stupide, mais parfois nécessaire.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas ; mais -au pistolet, à trente pas…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te -défends, Paul, tu entends, je te défends de te -mêler de cette affaire-là !…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Mais il n’y aura sans doute pas de duel ; je me -demande même s’il y aura une gifle…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">après un temps</span>.</p> - -<p>Il y aura une gifle.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là -pour la voir donner ; partons !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>C’est ridicule !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Partons ! je te connais, je ne serais pas tranquille.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Attendons au moins les parapluies.</p> - - -<p class="d">Les agents en apportent deux.</p> - - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Les voilà. <span class="s">(A M<sup>me</sup> Bédu.)</span> Vous ne venez pas, chère -amie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Non, prenez les devants ; nous attendrons les -parapluies de Gérôme : autrement, nous n’aurions -chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le -bon moyen pour être deux à se mouiller…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera -passé. Voulez-vous nous confier M<sup>lle</sup> Amélie ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>J’allais vous en prier.</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">bas à Bédu</span>.</p> - -<p>Je vais revenir.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">RAMAGE</span>, <span class="s">aux enfants qui se cramponnent aux agents</span>.</p> - -<p>Vovonne… Doudou… voyons, ces messieurs ne -peuvent pas vous porter sur leur dos jusqu’à la -maison.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>lle</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Dites, monsieur Ramage, les substituts ? la loi -leur défend, je crois, de se battre en duel ?</p> - - -<p class="d">Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque.</p> - - - -<h4>SCÈNE XI</h4> - -<p class="c">M<sup>me</sup> BÉDU, BÉDU</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Bédu, j’ai à te parler.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>A moi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui. Il m’est venu une idée.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>A toi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui. Veux-tu être décoré ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas -pour mon plaisir, va : les rubans, on sait ce qu’en -vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta fille.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Chère Amélie !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>« M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a -l’honneur de vous faire part… » Ça vaut trente -mille francs de dot, tu sais…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça -lui ferait toujours une quarantaine de mille -francs… Mais ce n’est pas une raison pour qu’on -me décore…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>La raison ? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Madame Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est toi qui vas gifler le commissaire.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un -simple particulier ne gifle pas un commissaire -de police ; on le gifle moralement, tout au plus ; -autrement on se ferait fourrer en correctionnelle !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tu ne comprends donc rien ! Tu ne comprends -pas que voilà pour toi une occasion unique de te -mettre en relief, une occasion comme tu n’en as -jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais -plus dans toute ta carrière. Le préfet arrive : -« Où est ce commissaire, que je le gifle ? — Mais, -monsieur le préfet, il est déjà giflé ! — Giflé ! et -par qui ? — Par le mari de M<sup>me</sup> Bédu, par M. Bédu, -le sous-inspecteur. » Te voilà du coup le vengeur -de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le -champion de la préfète…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>J’entends bien ; mais si le préfet trouve que -ça ne vaut pas plus que les palmes académiques ?</p> - - -<h4>SCÈNE XII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span>, GÉRÔME</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Je viens de chercher des parapluies…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Donnez, merci ! Maintenant, allez chercher le -commissaire…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais permets, ma bonne amie…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allez chercher le commissaire, et dites-lui -que c’est M. Bédu qui veut le gifler…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais, ma parole, tu vas, tu vas…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Votre mari va faire cela, madame Bédu ? -M. Bédu entre dans la lice ? Il va gifler le commissaire ? -Ah ! bravo ! bravo ! enfin ! bravo ! -quand je songe que, sans votre initiative généreuse, -une femme avait pu être arrêtée, violentée, -que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, -et qu’il fallait attendre la venue d’un -étranger pour châtier l’auteur de cette abominable -et criminelle méprise ! Quelle opinion le -nouveau préfet aurait-il eue de notre ville ? Mais -vous êtes là, cher monsieur Bédu, vous êtes là -pour soutenir notre vieux renom chevaleresque : -au nom des vieux habitants de la ville, permettez-moi -de vous remercier. Bravo ! bravo ! -Et puis le préfet vous revaudra cela.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tu l’entends, Bédu, tu l’entends ? A la bonne -heure, vous, vous m’avez comprise tout de suite. -Vous êtes intelligent.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>J’ai le sentiment de certaines choses… Je vais -chercher le commissaire.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il préférera peut-être que ce soit le préfet. -Moi aussi, d’ailleurs.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours -une gifle, au point de vue du retentissement, -et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important -pour lui est d’être giflé !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie.</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui -arrivent et qui vont vous chasser du kiosque.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Vous allez être mouillé…</p> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>La chose en vaut la peine. Encore bravo et -merci !</p> - - -<p class="d">Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments, -arrivent en courant, à la débandade. M. et -M<sup>me</sup> Bédu sont forcés de descendre en bas du kiosque.</p> - - - -<h4>SCÈNE XIII</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les mêmes</span> moins GÉRÔME, <span class="sc">les Musiciens</span></p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Tu vois, tu vois l’impression produite !…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Parbleu, lui, pour ce qu’il risque ! et puis, un -jour de pluie, il tient à avoir sa petite distraction.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute -décisive, qui peut changer toute ta carrière, -d’être comme cela, serrés tous deux à la musique, -cela ne te rappelle rien ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Rien ; et puis nous n’avons pas besoin de nous -serrer.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ah ! Eugène ! Où est le temps où tu étais surnuméraire, -et où nous étions fiancés : à la musique, -le dimanche, tu passais parmi les beaux -jeunes gens de la ville, et moi, assise avec petite -mère, toute émue et toute rougissante, je te -regardais passer.</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, mais il ne pleuvait pas.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Et puis, à Aubusson, nous avions la musique -militaire, et dans ce temps-là, c’était avant l’année -terrible, il y avait des sapeurs pour garder le -kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande -barbe. Te rappelles-tu les sapeurs ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Oui, tu me rappelles bien les sapeurs !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Eh bien ! cela devrait te donner un peu de cœur, -morbleu !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est que je n’ai jamais giflé personne…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Ne suis-je pas là pour te stimuler ? tu me regarderas…</p> - - -<h4>SCÈNE XIV</h4> - -<p class="c"><span class="sc">Les précédents</span>, JEUNHOMME</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Le commissaire n’est pas là ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Hein ? Ah ! j’ai eu une émotion. J’ai cru que -c’était le préfet ! — Nous l’attendons.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Alors quoi ? cette permanence, c’est de la frime ? -C’est pour se créer un alibi, si on ne le trouve -pas au commissariat. Quelle anarchie ! Il est -temps que le préfet arrive !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>A qui le dites-vous !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais -me plaindre d’un de ses agents qui, pour faire du -zèle, vient de me dresser une contravention et de -me confisquer mes journaux, parce que je criais -ce qu’il y avait dedans. Il paraît que c’est défendu. -Moi, je ne savais pas, n’est-ce pas : c’est pas mon -métier, puisque je faisais un remplacement. Mais -si c’est défendu de crier, c’est pas défendu de -chanter : ça m’abîme la gorge, Calfa va être furieux. -Et je chante <span class="s">(psalmodiant)</span> : Le changement de -ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re…</p> - - -<p class="d">En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>C’est vous, Jeunhomme ? Voyons, vous n’êtes -pas gentil… et avec le mauvais temps ! Que dirait -le commissaire ?…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Je m’en fiche ; j’aurai une reprise de ma laryngite, -ça vous apprendra : voyez le nouveau ministè-è-re…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Pour qui me prenez-vous ? Tenez, j’ai gardé un -exemplaire… Présidence du Conseil et Intérieur : -Sampiero…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Pierrot ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>R, o, ro ! <span class="s">(Il lui donne le journal.)</span> C’est un Corse, un -cousin de Calfa.</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Croyez-vous ?</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse ; -surtout quand l’un des deux devient ministre !</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Alors le patron va avoir de l’avancement ? On -va le nommer à Paris.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Il a fait tout ce qu’il faut pour ça.</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">agitant le journal</span>.</p> - -<p>Bédu ?</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quoi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Là !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Quoi ?</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>En dernière heure : le précédent mouvement -administratif…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>, <span class="s">lisant</span>.</p> - -<p>« Le précédent mouvement administratif, qui -n’avait pas encore paru à l’<i>Officiel</i>, est retenu -par le nouveau ministre de l’Intérieur qui compte -y apporter d’importants changements. »</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est bien cela ! Alors, ce préfet que nous espérions -ne viendra jamais, n’est pas notre préfet… -Alors cette préfète n’est même pas notre -préfète… Alors c’est pour cela que tu me fais attendre -depuis une demi-heure sous la pluie…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Mais…</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>D’ailleurs, je m’en doutais… il n’y avait qu’à -voir cette pseudo-préfète… Mais il suffit qu’une -femme ait des allures d’aventurière, cela plaît à -vos instincts vicieux, et, pour ces créatures-là, -vous vous feriez couper en quatre, vous et votre -femme avec. Quand je songe… oh ! oui, pierrot !… -saltimbanque !… imbécile !…</p> - - -<p class="d">Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite -flûte étudie depuis un moment.</p> - - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Je crois que ces instruments ont énervé cette -dame…</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, -du gouvernement !… maintenant qu’ils -ont un kiosque couvert !…</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Je vous conseillerais de rentrer…</p> - - -<p class="d">Tous rentrent sous le kiosque.</p> - - - -<h4>SCÈNE XV</h4> - -<p class="c">LANVORNAY, <span class="s">seul</span></p> - -<p>Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant -de partir tantôt pour notre voyage de noces, je -viendrais à la musique gifler ce commissaire imbécile, -qui voulait absolument que j’aie une maîtresse -et risquait de compromettre notre bonheur… -Idée gracieuse, mais absurde. Avec les -complications inévitables, nous manquerions fatalement -le train. Et puis, maintenant que nous -sommes définitivement mariés, ces promesses-là -perdent beaucoup de leur importance.</p> - - -<h4>SCÈNE XVI</h4> - -<p class="c">LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">arrivant avec Gérôme</span>.</p> - -<p>Comment ? personne ? Ah ! çà, Gérôme, qui -trompe-t-on ici ? Nous avions tout organisé pour -la venue de la préfète : nous apprenons qu’elle -s’en va. Après cela, vous me faites monter l’eau -à la bouche avec vos histoires : le préfet, d’abord, -puis c’est M. Bédu : et en définitive, rien, rien !… -Tiens ! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché -de vous rencontrer !</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span> <span class="s">esquisse un geste et regardant sa montre</span> :</p> - -<p>Non, décidément, je n’aurais pas le temps…</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>En somme, c’est vous qui êtes cause de tout : -si vous ne vous étiez pas marié, si vous n’aviez -pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné -de mal pour arriver à quoi ?… à être ridicule ! -Mais j’en ai assez ; et qu’est-ce que vous veniez encore -faire ici ? Vous veniez me voir gifler ! J’en -ai assez ! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez -de moi par-dessus le marché ! Je suis Corse, à la -fin !…</p> - - -<p class="d">Mais brusquement et sur la même dernière note du même -trait de la petite flûte (mais maintenant les musiciens, -debout, viennent de commencer l’introduction du <i>Pas des -Patineurs</i>), Lanvornay gifle Calfa.</p> - - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mais allez donc donner des explications délicates, -avec une fanfare à côté de soi !…</p> - - -<h4>SCÈNE XVII</h4> - - -<p class="d">Pantomime. Pendant que la musique joue le <i>Pas des Patineurs</i>, -les Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent -entre Calfa et Lanvornay. On montre le journal à -Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa gifle, puisque son cousin -Sampiero, ministre, va lui donner de l’avancement. — Vive -Sampiero ! crient les agents.</p> - - -<p class="c"><span class="s">CANETTE</span>, <span class="s">arrêtant brusquement les musiciens</span>.</p> - -<p>Comment voulez-vous faire de la bonne musique, -avec des gens qui se chamaillent autour -de vous !</p> - - -<p class="d">Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, -Gilotte, le commandant, le président, le conservateur -des hypothèques, et aussi le petit pâtissier. Tous ont -des parapluies, car il pleut toujours.</p> - - - -<h4>SCÈNE XVIII</h4> - -<p class="c">GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, <span class="sc">les Musiciens, -les BÉDU, les RAMAGE, JEUNHOMME, les -Agents GILOTTE, le Commandant, le Président, -Conservateur des hypothèques, le Petit Patissier</span></p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>Eh bien ! et cette gifle ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle ?</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Eh bien ! est-ce qu’il y a eu une gifle ?</p> - -<p class="c"><span class="s">LANVORNAY</span>.</p> - -<p>Oui !… Oui !…</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>C’est-à-dire non !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents -sens…</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Qu’est-ce que j’apprends ? M. Calfa nous quitte ?</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin -de quoi que ce soit au ministère, un mot à mon -cousin Sampiero…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>A notre cousin Sampiero… moi aussi, je suis -Corse !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>Et vous êtes content que M. Sampiero va vous -nommer à Paris ?</p> - -<p class="c"><span class="s">GUIBAL</span>.</p> - -<p>Oui, Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>.</p> - -<p>Ah ! Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">GILOTTE</span>.</p> - -<p>A Paris, il y a des demi-mondaines…</p> - -<p class="c"><span class="s">LE COMMANDANT</span>.</p> - -<p>A Paris, on peut jouer à la manille dans les -cafés jusqu’à trois heures du matin !</p> - -<p class="c"><span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à -Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>A Paris, on se rencontre moins !</p> - -<p class="c"><span class="s">LE PETIT PATISSIER</span>.</p> - -<p>A Paris, il y a des rassemblements !</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>A Paris, il y a des asiles de nuit !</p> - -<p class="c"><span class="s">LAMBERT</span>.</p> - -<p>A Paris, il y a les rafles !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau -faire, il ne se passe jamais rien !</p> - - -<p class="c gap i">RIDEAU</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em" id="note">Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur -avisé, de la répétition générale et de la première -représentation, crut s’apercevoir que le troisième acte -allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait, et risquait -de laisser le spectateur sous une impression toujours -fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger -un avertissement aussi précieux que sage, et s’empressa -de faire intervenir, dès la fin du deuxième acte, un nouveau -dénouement. Il semble bien que les suffrages de la -presse lui aient donné raison : — voir notamment le -<i>Moniteur des Halles</i>, l’<i>Écho de Paris</i>, le <i>Petit Écho de la -Mode</i>, la <i>République d’Aurillac</i> et le <i>Journal des Débats</i>. -Toutefois s’est-il promis que sa prochaine pièce aurait -au moins quatre actes, pour qu’en semblable occurrence -le spectacle pût supporter plus allégrement encore -qu’on supprimât l’un d’eux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>AUTRE DÉNOUEMENT<br /> -SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE -AU SECOND ACTE</h3> - -<p class="c xlarge">ACTE DEUXIÈME</p> - - -<h4>SCÈNE DERNIÈRE</h4> - -<p class="c"><span class="s">GÉRÔME</span>.</p> - -<p>Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Ne le troublez pas : la noce continue. Seulement -je me vois forcé de garder Madame, bien entendu, -et Jeunhomme à ma disposition.</p> - -<p class="c"><span class="s">JEUNHOMME</span>.</p> - -<p>Mais c’est la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">AMÉLIE</span>.</p> - -<p>Vous arrêtez la préfète !</p> - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>.</p> - -<p>La préfète ?</p> - -<p class="c"><span class="s">AMÉLIE</span>.</p> - -<p>La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir : et -je viens de lui apprendre à jouer au trou !</p> - -<p class="c"><span class="s">M</span><sup>me</sup> <span class="s">BÉDU</span>.</p> - -<p>Bédu, Bédu ! notre fille est l’amie de la préfète ! -Mais présente-nous donc, petite dinde ! La mère, -Madame la Préfète, je suis la mère ! Et M. Bédu, -mon mari, vingt-cinq ans de service !…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>, <span class="s">à part</span>.</p> - -<p>Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas -durer, ça recommence ! <span class="s">(Présentations.)</span></p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>La préfète, c’était la préfète ! Pour une fois où -j’aurais eu quelque chose d’intéressant à apprendre -au préfet !</p> - -<p class="c"><span class="s">AMÉLIE</span>, <span class="s">à M. Ramage</span>.</p> - -<p>Alors une préfète peut être prise pour une -grue ?</p> - -<p class="c">M. <span class="s">RAMAGE</span>.</p> - -<p>Ce serait le salut de l’administration !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>, <span class="s">à Jeunhomme</span>.</p> - -<p>Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas -pu me prévenir ? Mais, parbleu, j’aurais dû me -méfier : anarchiste, autant dire que vous êtes -agent de la sûreté ; vous briguez ma place !</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous -troublez pas ; je vous dois un peu d’imprévu, -c’est si rare dans la vie d’une préfète : je parlerai -de vous au préfet.</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Je voudrais tant être nommé à Paris…</p> - -<p class="c"><span class="s">LA PRÉFÈTE</span>.</p> - -<p>Comment donc ! à la façon dont vous arrêtez -les femmes, votre vraie place est à Paris.</p> - -<p class="c"><span class="s">TOUS</span>.</p> - -<p>Ah ! Paris !</p> - -<p class="c"><span class="s">CALFA</span>.</p> - -<p>Oui, Paris ! Car, en province, vous voyez qu’on -a beau faire : il ne se passe jamais rien.</p> - - -<p class="c gap i">RIDEAU</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">APPENDICE<br /> -<span class="small">CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE -DU PAYS DE L’INSTAR</span></h2> - - -<p>Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous -de bonne politique, nous vous ferons de bonne -administration !), et c’est seulement en se familiarisant -avec l’un qu’on peut prétendre à bien connaître l’autre. -Les documents suivants, extraits du dossier de M. Martin-Martin, -ancien député, et que nous publions ici sous -le titre significatif d’<i>Appendice</i>, apparaîtront donc comme -le complément indispensable d’une étude sur cet habitat -des Fonctionnaires qu’est le Pays de l’Instar.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="xlarge">APPENDICE</span><br /> -CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE -DU PAYS DE L’INSTAR</p> - - -<p class="drap gap"><i>Monsieur le directeur-rédacteur en chef « du Bulletin-Panthéon -des grands hommes de la Troisième -République », 83, rue des Aubépines, Bois-Colombes -(Seine).</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Directeur</span>,</p> - -<p>Je m’empresse de vous adresser les renseignements -que vous avez bien voulu me demander -et qui vous sont nécessaires pour établir dans -votre journal la notice me concernant.</p> - -<p class="ugap"><span class="sc">Martin</span> dit <span class="sc">Martin-Martin</span> (<i>Félix, Alban</i>), né -le 6 juin 1850, à Saint-Hermentaire (Plateau-Central).</p> - -<p>Après avoir fait de fortes études au collège de -La Marche, une maladie de croissance m’empêcha -de poursuivre l’obtention de mes grades universitaires. -Je rentrai dans mon domaine familial -des Petits-Cailloux (commune de Saint-Hermentaire), -où la mort prématurée de mon pauvre père -devait me laisser, tout jeune encore, à la tête -d’une importante exploitation viticole. Insister -sur ce point que, pendant l’Année terrible, bien -qu’exempté du service militaire et à peine majeur, -je n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts -pour venir accomplir mon devoir et ai figuré -jusqu’à l’armistice comme adjoint au secrétaire-trésorier -des francs-tireurs du Plateau-Central.</p> - -<p>Je passe bien entendu sur les événements -d’ordre purement intime qui ont suivi, tels que -mon mariage avec M<sup>lle</sup> Martin-Bedu ; peut-être -cependant pourra-t-il être intéressant pour vos -lecteurs d’apprendre que M. Martin-Bedu, mon -beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires -du Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de -ses collègues plus âgés, l’un dans le département -de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui disputent -le décanat pour la France entière.</p> - -<p>Très absorbé par les soins de mon exploitation, -je ne songeais nullement à la vie publique, lorsqu’en -1886, le Conseil municipal de Saint-Hermentaire -ayant été dissous, les républicains m’offrirent -de se grouper autour de moi pour démolir -la réaction à qui nos divisions avaient jusqu’alors -malheureusement laissé le champ libre. Bien que -je ne m’occupasse point de politique, mes convictions -et celles de ma famille étaient suffisamment -connues ; d’autre part, ma situation dans -le pays me donnait une certaine influence ; bref, -je ne crus pas pouvoir me dérober à l’œuvre de -discipline républicaine pour laquelle on faisait si -spontanément appel à mon dévouement. Élu -maire à une écrasante majorité, dès l’année suivante -les républicains du canton me confiaient -leur drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire -triompher, lors du renouvellement au conseil -d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose le -dire, ne fut pas sans gloire : ceci se passait -en 1887.</p> - -<p>Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à -venir m’installer à La Marche, et j’avais la bonne -fortune de laisser les Petits-Cailloux entre les -mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties -désirables, tant au point de vue des aptitudes -que de l’honnêteté. A partir de cette époque, -j’ai donc pu me consacrer plus complètement à -la défense et à l’affirmation de mes convictions.</p> - -<p>La situation politique, dans notre arrondissement -de La Marche, était la suivante : une population -foncièrement républicaine, et même républicaine -avancée, mais qui, par apathie, manque -d’hommes, faute d’être conduite, votait depuis -vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le -baron Lambusquet.</p> - -<p>Ma tactique a été bien simple, — réveiller les -énergies, prêcher l’union, et surtout répéter ce -que je répète encore : — <i>Les personnalités comme</i> -<i>la mienne ne sont rien</i>, elles s’effacent devant -les principes ; votez pour moi ou pour un autre, -mais n’abandonnez pas les principes ! — Et c’est -ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil -général en 1893, et qu’aux dernières élections -législatives ses agents durent, pour lui obtenir -encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer -les électeurs sur son grand âge et les persuader -qu’il allait bientôt mourir.</p> - -<p>Le baron Lambusquet est mort, en effet, -comme vous savez, au mois de juin dernier : — malgré -la campagne acharnée dont j’ai été l’objet -de la part du maire réactionnaire de La Marche, -Alcide Caille, mon concurrent, soutenu officiellement -par l’Évêché et même, en secret, par certaines -personnalités républicaines, — malgré l’intervention, -à la dernière heure, d’un pseudo-candidat -blanquiste, un certain Tripette, -visiblement payé par mes adversaires pour tenter -une diversion, m’enlever quelques voix et parvenir -ainsi au ballottage, — le collège électoral -réuni à la fin d’août m’a proclamé au premier -tour, par 3.620 voix contre 3.273 à M. Caille, et -62 à M. Tripette.</p> - -<p>Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me -mettre à la besogne et faire bonne besogne. Je -ne me pose ni en légiste, ni en tribun ; mais j’ai -quelque expérience : j’ai l’honneur de représenter -une région qui est la mienne et que je -connais bien, dont les besoins me sont familiers, -dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. -Nouveau venu dans l’enceinte parlementaire, -j’aurai cette unique ambition de remplir le programme -sur lequel les électeurs du Plateau-Central -se sont prononcés et m’ont élu : — <i>Relèvement -de l’agriculture et protection du petit -commerce par la diminution du fonctionnarisme -et grâce à une répartition plus équitable de l’impôt.</i> — Il -me semble en effet, et j’ai toujours tenu, -qu’il y aurait dans l’application de cette brève et -simple formule plus de vérité et de bien-être -efficace que dans les utopies dont se leurrent et -nous leurrent trop de théoriciens en chambre -de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en -dire plus long pour le moment, et vos lecteurs, -comme mes électeurs, auront à me juger sur mes -actes.</p> - -<p>Vous me demandez si j’ai fait quelques publications ; -comme je vous l’expliquais au début de -ce résumé succinct, les soins de mon exploitation -me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper -surtout à des lectures et à des études purement -techniques. Néanmoins, en feuilletant la collection -du <i>Petit Tambour du Plateau-Central</i>, on -retrouverait un certain nombre d’articles parus -sous divers pseudonymes, et notamment une -série de « lettres du village », signées Jacques -Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec -des allusions locales, je discutais des problèmes -économiques et sociaux : voir en particulier les -lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège -des bouilleurs de cru, et aux Bourses de Travail. -A noter également une plaquette sur <i>Kléber et -Marceau</i>, discours prononcé par moi à l’inauguration -du nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, -et dont plusieurs extraits furent cités avec -éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue.</p> - -<p>Quant aux distinctions honorifiques, <i>dire simplement -que je n’en ai jamais sollicité</i>.</p> - -<p>La photographie que je vous envoie n’est qu’une -photographie d’amateur, je puis même vous dire -que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe -habituel de La Marche va tous les ans s’installer -pendant la saison à La Bourboule, et il n’est pas -encore revenu. D’ailleurs, cette photographie ne -me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en -avais pas d’autres dans les conditions que vous -m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit, portant -mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, -mon baromètre de député.</p> - -<p>Ci-joint également la somme de vingt-six francs -en mandat-poste, pour frais réclamés de gravure, -correspondance et publicité.</p> - -<p>Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de -mes sentiments très distingués.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Martin-Martin</span>,<br /> -Député du Plateau-Central.</span></p> - -<p><i>P. S.</i> — Mon beau-père me télégraphie à l’instant -la mort de son collègue plus âgé de l’Ardèche ; -vous pourrez donc imprimer que mon -beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires -de France, avec M. Canal, de la Drôme.</p> - -<hr /> - - -<p class="drap gap"><i>Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur -Tirebois, architecte, 88, boulevard Pereire, -Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Ma chère Germaine</span>,</p> - -<p>Vous êtes bien gentille de tant insister pour -savoir la date de notre arrivée à Paris ; mais -nous-mêmes l’ignorons encore ; vous comprenez, -cela dépendra de l’époque de la convocation des -Chambres, et père dit que, dans l’état actuel, on -ne peut rien prévoir de précis à ce sujet.</p> - -<p>Alors, vous voyez notre situation ; nous campons -dans une maison à peu près démeublée, -avec nos malles à moitié faites : ajoutez à cela -une foule de petits ennuis, la saison qui avance : -ma mère, qui comptait me commander un costume -en arrivant à Paris, s’est brouillée avec -notre couturière, M<sup>me</sup> Prunet ; je n’ai rien à me -mettre ; nous vivons en recluses. Enfin, père -vient de se décider à partir pour Paris, arrêter -un appartement, et « à moins d’événements graves », -comme dit père, je crois bien qu’à la fin -du mois nous serons complètement installés. -Mais, mon Dieu ! que de tracas, et comme vous -avez de la chance, ma chère, de n’avoir rien à -démêler avec cette affreuse politique !…</p> - -<p>Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, -puisque je lui devrai d’habiter Paris et de vous -revoir : ah ! oui, cela surtout, ma chère Germaine ; -il me tarde bien de vous avoir vue, et -d’avoir causé un peu avec vous de ce grand et -cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien -me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation -de petite provinciale ; vous êtes si intelligente -et si répandue !…</p> - -<p>Comme vous devez vous amuser en ce moment ! -Je vois par les journaux que tous les théâtres -ont rouvert, et vraiment les comptes rendus -qu’on donne sont d’un passionnant ! Il y a un -spectacle dont on parle beaucoup, je crois, et qui -m’attire plus que tout autre ; d’ailleurs mère m’a -bien promis de m’y conduire dès notre arrivée ; -c’est le Combat Naval ; d’après les causeries que -j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous -savez, qui justement vient de sortir du <i>Borda</i>, -cela doit être passionnant ; je serai aussi bien -heureuse, ma chère Germaine, si vous voulez -bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup -sûr, vous ayez déjà dû voir ce spectacle unique -en son genre, n’est-il pas vrai ?</p> - -<p>Le Métropolitain aussi m’impressionne et -m’intéresse au plus haut point ; que tous ces -travaux gigantesques doivent être passionnants ! -Les avez-vous vus, chère Germaine ? Père s’y intéresse -vivement. Nous allons arriver à Paris -juste au bon moment, ne trouvez-vous pas ? -L’Exposition si prochaine doit amener tant de -monde et par ce fait occasionner un énorme -mouvement : ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, -ni vous, ma chère, convenez-en…</p> - -<p>Mais il faut encore que je vous remercie de -votre lettre, ma chère Germaine ; elle m’a si vivement -intéressée ! Ma mère l’a lue et a trouvé -votre style charmant. Le bal dont vous me parliez -m’a d’autant plus intéressée que je connais -un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot. -Sa sœur suivait en même temps que moi les -cours de M<sup>mes</sup> Cambrone, et, naturellement, -elle m’entretenait souvent de son frère qui, à -cette époque, venait d’échouer à Polytechnique. -N’est-ce pas un petit jeune homme blond, à monocle ? -Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain ; -mais pas très excellent valseur, à ce que -j’ai entendu dire à ces demoiselles Rodrigues ; -encore un de ces jeunes gens sans doute qui trouvent -plus <i>chic</i> de rester pendant la moitié du bal -plantés près des portes comme des <i>espaliers</i> (c’est -une expression de M<sup>me</sup> Rodrigues).</p> - -<p>Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme -vous savez, une passionnée de la danse ; aussi ai-je -le cœur battant quand je songe que la situation -de père nous ouvrira les portes des soirées -de l’Élysée, de l’Hôtel de Ville, des Grands Ministères !… -Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu -de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, -je ne regretterai pas quelquefois nos -modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes -intimes, — mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a -bien son charme ? — chez les Rodrigues, chez les -Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi -étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, -ma chère, que j’ai déjà promis huit lettres -pour ma première semaine à Paris, mes amies -m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, -et dame, aurai-je le temps d’en écrire -seulement la moitié ? En tout cas, j’écrirai toujours -à M<sup>lle</sup> Benoît, que vous connaissez, n’est-ce -pas, ma chère ? et celle-ci se chargera de communiquer -mes impressions aux autres. Son père a -été fort courtois avec le mien, il y a quelque -temps, au cours de la période électorale, et je -n’aurai garde de l’oublier en aucune circonstance.</p> - -<p>Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que -je vous en raconte bien long ; j’oublie que vous -êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts, -surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, -je vous prie, à M<sup>me</sup> Tirebois, nos meilleures -amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir comme -il en avait manifesté l’intention ? Peut-être ; mais -il est si occupé à présent !… De toute façon, ne -lui en veuillez pas ; vous savez en quelle haute -estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous -aimons tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, -ma chère ; je vous embrasse en vous disant -joyeusement <i>à bientôt</i>.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Yvonne.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="drap gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, -hôtel du Régent et des Trois-Coquelin, rue -de Valois, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Alban</span>,</p> - -<p>Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas -reçu de nouvelles de toi depuis le télégramme -nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense -bien que tu dois être excessivement surmené ; -mais enfin une carte-lettre est bien vite griffonnée ; -songe combien nous devons être anxieuses, avides -d’être un peu renseignées, impatientes de te -rejoindre, Vovonne et moi. Cette enfant ne vit -plus, tant il lui tarde de partir ; à chaque moment -ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles -je ne peux même pas répondre étant -donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu -cherches notre appartement. Fais pour le mieux, -mon ami, mais n’oublie pas que nous avons -grande hâte d’être enfin près de toi et installées.</p> - -<p>Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, -n’est-ce pas, songe combien il nous serait -désagréable d’être forcés de déménager d’ici -un an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de -n’avoir pu t’accompagner, car, tu le reconnais -toi-même, il y a des choses que nous voyons -mieux que les hommes, nous autres femmes ; je -le répète, sois bien prudent, rappelle-toi mes -recommandations, notamment pour la cuisine, -pour les placards, tout cela est de la première -utilité. Évidemment nous ne pouvons avoir là-bas -toutes les commodités que nous avions ici, -la province est la province, tandis que Paris est -Paris. Mais, et sans y mettre pour cela des mille -et des cents, il doit y avoir, à Paris comme ailleurs, -des gens qui ont souci de leur santé et de -celle de leurs enfants, qui aiment leurs aises et -leur confortable ; ces gens-là logent quelque -part et, en cherchant bien, il me semble qu’on -peut trouver.</p> - -<p>D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il -nous faut, nos exigences de famille, celles de ta -situation ; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas -dans mes goûts, si les personnes que nous avions -l’habitude de recevoir convenablement et largement -ici viennent à Paris nous rendre visite, il ne -faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés -dans un grenier ou dans une écurie ; au reste, je -n’insiste pas et tu es assez intelligent pour me -comprendre là-dessus.</p> - -<p>N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne -doit être encore assez grande, songe que -son lit est de milieu, et que sa commode empire -est fort large. Il faut que, ces meubles placés, -notre fille ait de quoi remuer librement, et aussi -avec l’armoire à glace, qui demande à être mise -en lumière, en bonne place. La salle de bains -aussi, je le désire, et la considère comme essentielle. -Enfin, mon ami, prends note de toutes mes -petites recommandations. Si nous pouvions avoir -un balcon, notre volière y serait fort à l’aise, conviens-en, -et tu sais quel crève-cœur pour notre -Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers -canaris.</p> - -<p>Maintenant, autre chose, la plus importante de -toutes, à mon avis : l’honnêteté et la tranquillité -de la maison que nous devons habiter ; non seulement -pour toi, mon ami, mais pour notre fille -qui est grande. Je suis sûre que sur ce point nous -sommes déjà d’accord. Je sais fort bien qu’à -Paris on vit vingt ans sur le même palier sans -se connaître, mais que d’inconvénients pour -nous si nos voisins étaient turbulents, tapageurs, -mal élevés ! Je n’insiste pas, cher Alban, mais -prends bien toutes tes précautions avant d’arrêter -définitivement un appartement qui conviendrait -peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur -ce point, serait défectueux.</p> - -<p>Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux -ou trois fois nous tenir compagnie l’après-dîner, -et nous raconter les petits potins de La Marche. -Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en -sommes plus aux agitations d’il y a deux mois, et -à ce que ce brave Carbonel appelait « la zone dangereuse » ! -D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré -de la campagne, et Olympe a su au marché -qu’ils comptaient rester là-bas encore jusqu’à la -fin du mois. Seule la <i>Localité</i> continue ses petites -notes stupides, tu sais, la fameuse série : <i>Est-il -vrai ?</i>… Mais personne n’y fait plus attention, et -tu as joliment bien fait de recommander au <i>Petit -Tambour</i> de ne plus répondre.</p> - -<p>Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose -qui va bien t’étonner : on assure au Cercle que l’auteur -ou tout au moins l’inspirateur, de ces insanités, -ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, -Toupin, l’avoué, avec qui tu t’es montré si délicat, -au moment de ces vilains bruits qui coururent sur -son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller -voir la femme, quand tout le monde menaçait -de leur tourner le dos ; rappelle-toi, au fait, que -mon père t’avait prévenu, car, tout vieux qu’il -est, il a encore l’intuition de bien des choses. -Toupin ! Vrai, je ne suis pas méchante, et tu sais -qu’à mon avis il faut laisser de côté bien des -mesquineries ; mais, tout de même, si bon qu’on -soit, il y a de ces lâchetés qui finissent par vous -outrer, et il ne faut pas non plus être les dindons -de la farce et se laisser éternellement manger la -laine sur le dos !</p> - -<p>Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est -revenu sur un certain sous-inspecteur de l’enregistrement ; -car, il ne faut pas t’illusionner, malgré -le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires -qui, en dessous, faisaient campagne contre toi… -Mais nous reparlerons de tout cela entre nous à -Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes -impressions à ce sujet.</p> - -<p>Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui -nous a apporté les meilleures nouvelles des Petits-Cailloux -et de M. Gildard ; il vient toujours -pour son poste de facteur ; il paraît qu’il y aurait -une combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, -un facteur qui est sur le point de mourir, -Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre -désolée des demoiselles Vernuche : la recette-buraliste -d’Auvilars leur échappe encore, et les -pauvres vieilles recommencent à geindre que -depuis huit ans on leur promet une meilleure recette, -qu’en les nommant à la Magistère, on leur -avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour -leur <i>mettre le pied à l’étrier</i>, en quelque sorte, -qu’elles patientent donc seulement un peu, question -de mois : et depuis huit ans, on les laisse -avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix -francs.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Benoît et sa fille sont revenues mardi, et -aussi les dames Rodrigues ; ce sont là vraiment -d’aimables relations, que nous regretterons, et -qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît -viendront peut-être en mars à Paris ; je n’ai -pas pu faire différemment que de les prier de -descendre chez nous ; j’ai bien agi, n’est-ce pas, -cher Alban ? Je ne crois pas qu’elles acceptent, -d’ailleurs, ayant l’intention de venir s’installer -pour un grand mois avec leur vieille tante Séraphine ; -celle-ci perd presque complètement la -vue et elle vient se faire soigner à Paris.</p> - -<p>Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. -Yvonne est dans les malles depuis le matin ; la -chère petite m’a bien rendu service ; tu sais combien -j’ai de peine pour me baisser, et sans elle -je me demande comment je serais venue à bout -de toutes ces caisses. Enfin maintenant nous commençons -à respirer. Je vais donc tâcher d’aller -samedi à la Préfecture, comme tu me l’as tant -recommandé ; mais, entre nous, je fais des vœux -pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as -beau dire, cette petite M<sup>me</sup> Jambey du Carnage, -c’est un genre de femme qui ne me revient pas ; -et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député…! -Et, va, cela n’échappe pas non plus à ta -fille, qui est fine…</p> - -<p>Si tu as un instant, je voudrais bien que tu -ailles voir pour des tentures, dont tu auras besoin -dans ton cabinet, et aussi un tapis de table, -car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu -pourrais faire un tour en te promenant jusqu’à -la place Clichy, par exemple, parce que, de là, tu -pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je -crois, un peu le quartier (je te rappelle leur -adresse, 88, boulevard Pereire). Tu leur feras certainement -grand plaisir en y allant ; Yvonne a -reçu une petite lettre charmante de Germaine, -qui sera pour elle, je crois, une excellente et précieuse -amie ; les Tirebois connaissent beaucoup -de monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort -agréable de fréquenter. Donc, les tentures, le -tapis de table, et les Tirebois.</p> - -<p>Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles.</p> - -<p>Vovonne et moi embrassons le député.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Antoinette</span>.</p> - -<p>P.-S. — Tu pourrais voir aussi, pendant que -tu y seras, pour une grande lampe à pied (te rappelles-tu -celle qui est à la Banque de France ?), -et un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je -pense aussi qu’il faudra un filtre et un fourneau -à gaz.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher monsieur Martin-Martin</span>,</p> - -<p>Il faut que je vous mette au courant de ce qui -se passe. Vous savez qu’un comité vient de se -former ici sous prétexte d’organiser un banquet -en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, -débuté autrefois au lycée de La Marche comme -maître répétiteur, et dont on fêterait les trente-huit -ans.</p> - -<p>Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous -main, avec toute sa clique ; ils veulent tout simplement -chercher à vous compromettre, et -embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli -les adhésions des Quesnay de Beaurepaire, Barrès, -Jules Lemaître, Forain, Coppée, et autres -sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs -pour faire du boucan.</p> - -<p>Alors, leur jeu est clair à comprendre : forcer -le préfet à intervenir, le préfet qui vous a soutenu, -et crier, après, par-dessus les toits, que -toutes vos protestations n’étaient que duperie, -que vous avez bel et bien été élu par les ennemis -de l’armée, et que vous faites cause commune -avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout -cela, bien entendu, pour diminuer votre influence -auprès des délégués sénatoriaux du mois de janvier, -et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, -qui, décidément, n’a pas assez de la veste que -vous lui avez infligée pour la Chambre, et veut -se porter au Sénat.</p> - -<p>D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à -leur traquenard, et si vous acceptez leur invitation, -ils auront des interrogations catégoriques, -ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, -bref, vous mettront au pied du mur, et, -de toute façon, interpréteront votre attitude, -votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous -placer en mauvaise posture auprès des socialistes. -Or, vous n’ignorez pas que vous avez besoin -de toutes les forces républicaines, que nous -n’avons réussi en août dernier que grâce au concours -de ces 900 voix socialistes, qui, un instant -même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et -qu’un mot suffirait à nous faire perdre irrémédiablement.</p> - -<p>Donc, voyez, mon cher député ; je vous crie -casse-cou, comme c’est mon devoir, et je ne vous -dissimule pas que la situation me paraît des plus -délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos -hautes qualités d’esprit et de cœur, vous saurez -vous tirer de ce mauvais pas ; vous savez d’ailleurs -que nous sommes un certain nombre, parmi -lesquels je suis orgueilleux de me compter, qui -vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui -vous pouvez faire état comme vous l’entendrez.</p> - -<p>Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont -vous me permettrez de vous entretenir aussi, j’ai -mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui s’y -apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas -qu’il a été un des grands lauréats du lycée de La -Marche, et que ses professeurs voulaient même -le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a -pas voulu entendre parler de professorat, et, -après avoir passé par l’Institut agronomique, -pour ne faire qu’un an de service militaire, le -voilà qui vient de terminer sa licence en droit. -Mon rêve serait, naturellement, de le voir faire -carrière dans l’Administration, et vous pensez -bien, mon cher député, que, le moment venu, -nous vous demanderons un petit coup d’épaule ; -mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis -Marc prétend qu’il aurait plus de chances en faisant -d’abord son doctorat. Je vois bien que ce qui -le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester -à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. -Enfin, j’y consentirais volontiers, mais à la condition -qu’il aurait une petite occupation, quelque -chose qui le retienne, tout en lui permettant -de poursuivre ses études et de ne pas négliger -les soins de sa carrière.</p> - -<p>C’est alors que nous avons songé, ou plutôt -qu’il a songé, à vous demander si vous ne pensiez -pas à faire choix d’un secrétaire : il est certain -en effet qu’avec la situation que vous allez -prendre à la Chambre, le travail des commissions, -les lettres, les pétitions dont vous devez -déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un -garçon zélé et dévoué pourrait vous rendre d’utiles -services. Sans vouloir faire l’éloge de mon -fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises : -vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est -mon fils, mais c’est un garçon qui représente -bien, qui, naturellement, connaît à merveille le -département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit -même dans certaines petites revues, et, ce qui -est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme je vous -le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas -besoin de vous dire combien il est, par avance, -attaché à vos idées, à votre personne ; mes opinions -et ma vie tout entière vous sont, je crois, -de suffisants garants d’un dévouement qu’il aura -dans le sang.</p> - -<p>Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux -vous influencer en rien ; mais permettez-moi de -vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de -vous, vous rendrez un service de plus, et une fois -de plus vous ferez un gros plaisir, à un vieux républicain, -fier de votre confiance et de votre amitié.</p> - -<p>Nous présentons nos hommages à ces dames -Martin-Martin, et pour vous, cher Monsieur Martin-Martin, -mes sentiments les plus inébranlables.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Gélabert.</span><br /> -Professeur d’agriculture.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Au même.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Alban</span>,</p> - -<p>Ce départ précipité, après une si longue attente, -me donne la migraine ; c’est donc parfait puisqu’il -est convenu que je <i>dois</i> être malade dès -mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne -ne l’est pas, malade, gaie comme pinson, et -trouvant naturellement que tu es un grand capitaine, -puisqu’une de tes ruses de guerre consiste -à nous faire partir enfin, et dare dare.</p> - -<p>Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, -c’est l’acceptation de mon père. Il faut te dire -que ces premiers froids d’automne l’ont assez fortement -touché, il a attrapé une petite grippe qui -augmente encore sa surdité, et dans ces cas-là, tu -sais comme il est désagréable, ce qui, d’ailleurs, -est bien permis à son âge, mais, en ce moment, -ne facilite pas nos projets.</p> - -<p>Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais -pas, que tu ne devais pas assister à ce damné -banquet, et que pour cela tu prétexterais ma -santé compromise par le brusque changement -d’air ; mais que, d’autre part, il était de première -nécessité que lui y figure, de telle façon qu’on ne -puisse pas dire que notre famille se désintéressait -d’une manifestation en faveur de l’armée, et -pour que la présence de Bedu-Martin à côté de -leur monsieur Syveton témoignât des sentiments -patriotiques des Martin-Martin… Mais le voilà -qui parle de son estomac, de ses yeux fatigués, -des courants d’air, et quand il m’objecte qu’il ne -pourra pas même porter un toast, je ne peux -pourtant pas lui dire que c’est bien là-dessus que -tu comptes, et que, de cette façon, il n’y aura -pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent -exploiter pour te compromettre.</p> - -<p>Mais tu sais comme il est ; si j’avais le malheur -d’en ouvrir la bouche, tu connais la tirade : — Est-ce -que ton mari me prend pour un imbécile ? -Je sais les choses qu’il faut dire et les choses -qu’il ne faut pas dire ; je le sais mieux que lui ; -je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi -tout seul ! Et Quarante-huit ; et Gambetta ; et que -tout vieux qu’il est, il tiendrait encore mieux -que toi sa place au Palais-Bourbon… — Car -c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois -que sa surdité augmente, d’entamer des diatribes -sur ton compte, et de se reprocher avec violence -d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation -politique que son âge et les services rendus lui -avaient acquise.</p> - -<p>Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et -surtout ne pas lui recommander le silence qu’il -serait capable de rompre exprès pour te faire -une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi ; -tandis qu’en ne lui disant rien, et en le décidant -simplement à assister au banquet, je suis persuadée -qu’il s’en tiendra à son traditionnel : « Je -bois aux républicains de Quarante-huit, et aux -réformes ! » et rien de plus.</p> - -<p>Seulement, il faut le décider, et, encore une -fois, ce n’est pas une petite besogne. Heureusement, -Vovonne est là ; cette enfant est étonnante, -c’est un diplomate de première force : — Vous -mettrez votre belle redingote, grand-père, et -votre cravate blanche : j’ai envie de rester rien -que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate -blanche ; pensez donc, tous les gens qui viendront -de Paris, quand je les rencontrerai cet hiver dans -les salons, il faut qu’ils me disent : La petite-fille -de Bedu-Martin, du doyen des maires de France ? -Nous avons vu votre grand-père, Mademoiselle, -il est admirable ! Et je serai fière !… — Le moyen -de résister à des arguments comme ceux-là ?…</p> - -<p>Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce -comme devant être parfaitement raté ; au Cercle, -tes amis font courir le bruit que François Coppée -ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros -attrait, bien plus que ce Syveton qu’on connaît à -peine. Beaucoup de gens ont souscrit, pas du -tout pour manifester une opinion quelconque, -mais uniquement pour voir de près le célèbre -académicien : cette tournée, qui, cet été, a joué -<i>Severo Torelli</i> au théâtre, lui a donné en effet à -La Marche un grand regain de vogue ; Caille et -les autres le sentent si bien que c’est en son -honneur surtout que la manifestation paraît -organisée, et ils s’appliquent même, ce qui est -assez canaille, à lui donner un caractère surtout -littéraire : c’est du moins ce que m’a affirmé -Carbonel qui assure qu’à la mairie tous les employés -sont occupés à confectionner de grands -cartouches portant les titres de ses œuvres principales. -Syveton est noyé au milieu de tout cela, -sauf cependant une bande de calicot qu’on mettra -devant la porte de l’hôtel de ville : — <i>Honneur -à Syveton ! La ville de La Marche.</i></p> - -<p>Et voilà les nouvelles ; en attendant, je crois -que le préfet est décidé à ne pas tolérer la moindre -bêtise, et à marcher au premier signal ; il a -des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné ; -naturellement cela n’amuse pas messieurs -les militaires, et cela m’expliquerait le regard -que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que -j’ai croisée hier devant la poste ; tous ces gens-là -se figurent que c’est toujours notre faute, et que -leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos ; -je voudrais seulement que M<sup>me</sup> Tissot-Lapanouille -ne s’occupe pas plus de moi que je ne m’occupe -d’elle ; et il est tout de même fâcheux de penser que -la femme d’un colonel n’est en somme que la -femme d’un chef de service comme les autres, -que c’est vous, messieurs les députés, qui votez -les traitements des chefs de service, et que vous -en payez un certain nombre, dont ceux-là, pour -se moquer de la République, et de vous par-dessus -le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu -merci, pour ne pas prêter attention à toutes ces -misères, mais j’avoue que je ne suis pas fâchée -de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie -et de jalousies stupides.</p> - -<p>A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. -Olympe partira le matin avec la grosse malle et -les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure -de notre arrivée.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Antoinette.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="small">[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés -sur la lutte héroïque engagée contre l’autocratie anglaise -par la République sud-africaine, au moment aussi où -certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser -à leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, -nous sommes heureux de publier dans nos colonnes l’article, -vibrant de foi militaire et de sincère patriotisme, -que le sympathique leader du Plateau-Central, notre distingué -représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire -spécialement pour les lecteurs du <i>Petit Tambour</i> sur le -<i>Rôle de la France dans le conflit transvaalien</i>.</p> - -<p class="sign small">N. D. L. R.]</p> - -<p>… Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des -vues diplomatiques précises, et je connais assez -mon excellent ami et collègue, M. Delcassé, pour -être assuré par avance que tout ce qui doit être -fait sera fait. Je voudrais simplement indiquer -en quelques mots quel enseignement paraît, dès -l’abord, se dégager de cette guerre dont nous -voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, -mais si près dans nos cœurs, les préliminaires -émouvants.</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement -douloureuse de ce conflit sanglant qui -éclate au lendemain même du jour où notre puissant -ami et allié adressait à toutes les nations européennes -son éloquent appel au désarmement.</p> - -<p>Personne, pas plus mon éminent collègue et -ami, M. Bourgeois, que moi ou les autres, ne -pouvions nous faire illusion, — illusion généreuse -et bien séduisante cependant, — sur les -suites probables de la conférence de La Haye. -Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de -moins brusques lendemains, et qu’aux feux d’artifice -joyeusement tirés par les bourgeois de -Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, -le canon des Anglais serait plus lent à -répondre, écho sinistre, sous Prétoria.</p> - -<p>Mais voici le point sur lequel il me paraît utile -et intéressant d’insister : cette paix que l’on -cherchait à établir sur des bases internationales, -que tous se plaisaient à reconnaître désirable le -plus longtemps, sinon possible toujours, quelle -est, sur l’échiquier européen, la nation qui la -première éprouve, on ne peut même pas dire le -besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de -la rompre ?</p> - -<p>Sans doute une nation où une armée trop -lourde à entretenir, un esprit militaire développé -avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître -l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, -ou, si je puis ainsi m’exprimer, comme une soupape -nécessaire ?</p> - -<p>Mais non : c’est, au contraire, de toutes les nations, -celle où l’héroïsme n’est que vertu de -second plan, celle où l’intérêt prime tout, c’est -une nation, non de soudards et de capitaines, -mais de banquiers et de marchands, qui se rue -la première à la guerre, à la guerre des cargaisons -pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or -pour leurs banques !</p> - -<p>Quel démenti plus topique pour ceux qui, en -critiquant l’organisation de notre armée, ont -prétendu faire le procès de son esprit ?</p> - -<p>Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a -deux choses, deux choses bien distinctes ; il y a -notre organisation militaire qui peut, assurément, -présenter certaines défectuosités, comme -toutes les organisations : mais alors c’est tâche -aux législateurs d’y remédier, et je sais que pour -ma part je m’y emploierai volontiers de toutes -mes forces ; mon cher et distingué collègue -Mirman n’ignore pas déjà combien ma collaboration -lui est acquise sur ce point.</p> - -<p>Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien -compris, sans exagérations dangereuses ni déviations -malsaines, est irréprochable et admirable, -car il est l’esprit même de la France, de la -Patrie.</p> - -<p>J’ai dit sans exagérations ni déviations, — et -c’est ici que je m’explique :</p> - -<p>Vous connaissez l’adage latin : <i lang="la" xml:lang="la">Si vis pacem -para bellum</i>, si tu veux la paix, prépare la guerre ; -oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe tes -armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. -Mais, ce n’est pas tout : surveille l’esprit de ces -chefs et de ces soldats, fais en sorte que rien ne -vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces -sentiments élevés, qui sont leur plus précieux -patrimoine : amour de la gloire, certes, et de -l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste, -car c’est cela aussi que signifie l’amour de la -Patrie.</p> - -<p>Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras -la paix, tu l’assureras dans les limites du -juste et du bien, tu ne t’embarqueras pas dans -une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de -ta force et de tes armes pour un profit honteux, -dans l’attente d’un gain illicite, contre le droit et -la légalité.</p> - -<p>Si les Anglais avaient cet esprit militaire, -comme je viens de l’expliquer, comme je le comprends, -comme il est et doit être en effet l’esprit -de notre belle et vaillante armée de France, — ils -n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil -et révoltant de cette guerre que si exactement -l’expression vengeresse et incisive de M<sup>me</sup> Adam -stigmatise : « la guerre Chamberlain, Rhodes -et C<sup>ie</sup> » !…</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Martin-Martin</span>,<br /> -Député.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c s">LACHE AGRESSION</p> - -<p>Notre rédacteur en chef vient d’être victime -d’un inqualifiable attentat. Assis à la table du -café Fougères avec quelques amis, M. Antonin -Canelle parcourait, en les commentant selon son -habitude, les diverses feuilles parisiennes que le -courrier venait d’apporter.</p> - -<p>Soudain un forcené s’est approché de lui, et, -brusquement, <i>par derrière</i>, lui a asséné un violent -coup de poing.</p> - -<p>Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement -interposés, l’agresseur a pu, par une -fuite précipitée, éviter les justes représailles auxquelles -s’apprêtait notre ami.</p> - -<p>Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie -du procédé le proclame assez haut, et tous -nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet -de plume aux gages des jésuites, du cacographe -de la feuille clérico-cafarde.</p> - -<p>Quelque habitude que nous en ayons pu prendre -au cours de la dernière période électorale, -ces mœurs de cannibales nous produisent encore -un haut-le-cœur de surprise et de dégoût.</p> - -<p>Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement -adressé au Parquet la lettre suivante :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« <span class="sc">Monsieur le Procureur</span>,</p> - -<p>« <i>Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche -et les endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, -j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’à partir de ce jour -je sortirai armé.</i></p> - -<p>« <i>Veuillez, etc.</i> »</p> -</blockquote> - -<p>A bon entendeur, salut !</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">De la <i>Localité</i> :</p> - -<p class="c s">MAITRESSE CORRECTION</p> - -<p>Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les -laquais de Martin-Martin se croient tout permis.</p> - -<p>Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, -M. Robinet, prenait tranquillement son absinthe -au café Fougères, quand son attention fut tout à -coup appelée sur un groupe d’individus au milieu -desquels pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, -le vidangeur de la Préfecture, Antonin Canelle.</p> - -<p>Le jugeant aisément pris de boisson selon son -habitude, M. Robinet se désintéressait des propos -de ce triste pochard ; mais des éclats de voix le -forcèrent à dresser l’oreille : Canelle, agitant les -journaux, le fixait d’un air goguenard et provocant, -et commentait en termes odieux l’admirable -et retentissant article que M. Quesnay de -Beaurepaire venait de publier dans l’<i>Écho de -Paris</i> : <i>le Testament d’un franc-tireur</i>.</p> - -<p>M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de -réserve, ne put tolérer plus longtemps un pareil -langage, et s’approchant, seul, au milieu du -groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin -Canelle, et lui administra une magistrale -paire de gifles.</p> - -<p>— Gardez tout ! — a-t-il ajouté spirituellement ; -et il s’est retiré au milieu des rires de -toute l’assistance, visiblement amusée et ravie -par l’attitude couarde et la mine penaude du bel -Antonin.</p> - -<p>Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique -rédacteur en chef attend encore les témoins -du giflé Canelle.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">De la <i>Localité</i> :</p> - -<p class="c"><i>M. le Préfet Benoiton.</i></p> - -<p>M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par -l’express de 10 h. 40.</p> - -<p>Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à -ses moments perdus, veut bien nous communiquer -la curieuse information suivante : depuis -onze mois que nous avons la bonne fortune d’être -administrés par M. Jambey du Carnage, c’est la -vingt-troisième fois que la <i>Localité</i> a mission de -faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le -Préfet par l’express de 10 h. 40.</p> - -<p>Il va sans dire que, personnellement, nous ne -voyons aucun inconvénient à ce que M. le Préfet -aille prendre l’air du boulevard, et la présence -de sa redingote et de son haut de forme dans les -rues de La Marche ne saurait manquer à notre -bonheur.</p> - -<p>Nous ne pouvons cependant nous empêcher de -trouver étrange la façon d’administrer de ce surprenant -fonctionnaire, et, tout en comprenant -fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien -de particulièrement attachant, nous nous demandons -si l’État, avec l’argent des contribuables, -paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement -pour qu’ils se promènent en chemin de fer, -où ils ont d’ailleurs le transport gratuit.</p> - -<p>Il nous semblait que la place d’un administrateur, -soucieux de ses devoirs et de sa dignité, -était dans son cabinet, comme le pilote à son -gouvernail, contrôlant avec un soin constant et -jaloux la gestion des finances départementales, -stimulant ses agents, conseillant ses chefs de service, -sage économe des deniers dont il a la charge, -gardien scrupuleux et éclairé de la légalité.</p> - -<p>Il paraît que nous nous trompons. Ce « tuteur des -communes », comme la loi l’appelle, est un tuteur -complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses pupilles, -et se plaît à les surveiller de loin ; M. le Préfet n’est -là que pour présider aux tripotages et aux gaspillages -électoraux ; la comédie finie, bonsoir ! Les -maires peuvent venir du fond du département, -faire des lieues et des lieues en patache ou en -carriole, pour heurter l’huis préfectoral : — M. le -Préfet est parti à Paris par l’express de 10 h. 40 !</p> - -<p>Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur -de ses confidences, nous croyons savoir que -le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un simple -voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, -d’être grand clerc pour s’apercevoir que M. Jambey -du Carnage a hâte de quitter le Plateau-Central, -où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, -il se trouve compromis à fond dans une -politique, dont à l’heure présente, les instants -sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair -pour sentir que le torchon brûle, et il ne veut -pas être pris sans vert.</p> - -<p>Les ministères passent, comme le vent d’automne,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Emportant à la fois</div> -<div class="verse">Les préfets dans l’espace,</div> -<div class="verse">Et les feuilles des bois…</div> -</div> - -<p>En allant solliciter prestement son changement -auprès de Waldeck-Rousseau, M. le Préfet -montre que la prévoyance est une qualité de son -caractère, sinon de son administration.</p> - -<p>Pour nous, qui ne voulons pas la mort du -pécheur, nous ne demandons pas mieux qu’on -exauce les désirs de M. Jambey du Carnage, — bien -au contraire ! On peut même lui donner de -l’avancement, il le mérite, il a fait un assez vilain -métier pour cela ! Qu’on le nomme donc n’importe -où, qu’on le nomme préfet de police ! — Mais, -pour Dieu ! qu’on en débarrasse notre pauvre -département !</p> - -<p>Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet -a quitté La Marche par l’express de 10 h. 40 : -puisse cette fois être la bonne !</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Juvénal.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, -74, boulevard de Latour-Maubourg, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Ami</span>,</p> - -<p>Le bruit court à La Marche, avec persistance, -que Jambey du Carnage va être changé ; tu as -même dû voir dans le canard de Caille une note -tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta -gouverne, c’est bien Toupin qui signe <i>Juvénal</i>, je -suis très exactement renseigné.) J’ignore ce qu’il -y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir -que tous nos amis considéreraient comme désastreux -le départ du préfet dans les circonstances -actuelles.</p> - -<p>Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas -un aigle, et qu’il y a peut-être des préfets plus -éloquents, ou plus forts en droit administratif.</p> - -<p>Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas -besoin d’être un puits de science, ni un Mirabeau, -pour réussir à la tête de ce département, et tu te -rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, -de néfaste mémoire, qu’on nous avait expédié du -Conseil d’État, homme très fort, assurément, -mais gaffeur de première classe, et qui, avec -toute sa science, s’était fait si proprement rouler -par défunt Lambusquet.</p> - -<p>Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche -pas les pieds dans son cabinet, ou le moins possible, -et qu’ainsi du moins il évite de se compromettre ; -Laforgue avait cette rage d’être toujours -là, de recevoir tout le monde, et cela avait naturellement -pour résultat de lui mettre à dos tous -ceux à qui il avait dû refuser quelque chose ; sans -compter qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il -connaissait imparfaitement, il se laissait embobeliner -par un tas de crapules, qui lui arrachaient -des promesses, que nous avions ensuite toutes -les peines du monde à l’empêcher de tenir.</p> - -<p>Et puis quand on veut tout voir par soi-même, -c’est le vrai moyen de tout embrouiller et de laisser -échapper le plus important ; tandis qu’en s’en -remettant tout bonnement à des chefs de division -comme Travers et Belleuil, qui sont de vieux routiers -et qui connaissent toutes les ficelles, un préfet -n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y aura -d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour -ses amis. A la session d’août, Jambey est arrivé -de Royan, le jour de l’ouverture du Conseil général, -sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir -lu le premier mot de ce que le père Travers avait -mis dedans : tout a marché admirablement, et le -projet du pont de Trembles, qui traînait dans -les cartons depuis cinq années, a passé comme -une lettre à la poste ; au lieu qu’un Laforgue, -pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa conscience, -nous aurait rasé pendant des heures avec -des détails techniques et des considérations budgétaires, -et, au bout du compte, aurait réussi à -tout flanquer à bas.</p> - -<p>Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, -c’est d’avoir de la fortune, et une maîtresse -femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas -de mal qu’un préfet se montre, autrement qu’en -locatis, dans un bon landau avec de bons chevaux -qui lui appartiennent ; et il n’y aura pas un maire -socialiste pour trouver mauvais que le champagne -de la Préfecture soit autre chose que de la blanquette -à vingt-cinq sous.</p> - -<p>Avec cela M<sup>me</sup> du Carnage est une maîtresse -de maison exceptionnelle, qui aime à recevoir, -et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé -sur ces pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre -ans qu’ils sont restés ici, prétextaient toujours des -deuils au bon moment, et n’ont pas offert un -verre d’eau dans les salons de la Préfecture ! -Assurément Bavolet avait d’autres qualités, mais -il n’en est pas moins évident que tout le monde, -à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la -grosse M<sup>me</sup> Piédegorge, la femme du juge, tu te -rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire -à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, -les trois demoiselles Piédegorge, et qui venait -faire ses doléances à ta femme, et concluait : — Des -préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la République ! — Et -il est certain qu’elle avait raison, -M<sup>me</sup> Piédegorge, et qu’en ce moment, par exemple, -Fantin, le restaurateur, et Latour, le pâtissier, -et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de -la rue Grande, dont la Préfecture fait marcher -le commerce, doivent aimer infiniment mieux la -République que du temps des Bavolet.</p> - -<p>Mais il y a plus : voici que certaines familles de -la haute ville, et du faubourg du Moustier, qui -avaient toujours battu froid à la Préfecture, -gagnées par le charme et la bonne grâce, et, -disons le mot, par le <i>chic</i> de la préfète, commencent -à faire des avances ; il se trouve précisément -que le nouveau général de cavalerie, La -Camuzarde, est allié à la famille de M<sup>me</sup> du Carnage, -ce qui naturellement contribue à rallier -l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne -laisse pas, à l’heure actuelle, que d’avoir son -importance ; la préfète, qui est une femme extrêmement -fine, joue de tout cela supérieurement : -en sorte que, le mari pour les radicaux, la femme -pour les conservateurs, tout La Marche rayonne -autour de la Préfecture, dont l’influence est considérable.</p> - -<p>C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait -bien ne pas trouver en face de lui le jour des -élections sénatoriales, car il sent parfaitement -que le Préfet, — et aussi la Préfète, — auront -tous les délégués dans la main, et qu’avec un -tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une -bouchée. Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet -qui viendra, si zélé et si malin soit-il, ne -connaissant personne, pourra peu de chose ; les -groupes formés grâce à la diplomatie préfectorale -se désagrégeront, Caille reprendra du poil -de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le -père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête -homme et le candidat nécessaire, mais qui, — nous -ne nous faisons pas d’illusions, n’est-ce -pas ? — est un vieil imbécile, risquera fort de -rester sur le carreau.</p> - -<p>Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage -soit maintenu dans le Plateau-Central ; son -départ compromettrait le succès des élections -de janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton -encontre comme un échec personnel, puisqu’on -sait que le Préfet est ton homme, que tu dois -par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc -à toi d’agir au ministère pour que Jambey ne -soit pas déplacé, et auprès de Jambey lui-même -si, comme la <i>Localité</i> l’insinue, il est exact qu’il -soit en train de solliciter son changement. Raisonne-le, -cet homme : en somme, le Plateau-Central -n’est pas un département difficile, sa situation -y est solide, et, par le temps qui court, cela -vaut peut-être mieux que d’aller ailleurs risquer -de se casser le cou ; et puis quoi ? La Marche est -une jolie troisième, résidence agréable, huit -heures de Paris seulement et les trains sont -commodes ; tu pourrais peut-être lui faire promettre -sa seconde classe personnelle, ou la décoration, -car il ne doit pas tenir à l’argent. Et -puis, en fin de compte, quand on est préfet, on -est préfet, on doit obéir à d’autres considérations -que ses convenances, et quand, dans un endroit, -on se trouve par hasard être bon à quelque -chose, il ne faut pas en profiter pour demander -à ficher le camp immédiatement !…</p> - -<p>Mes hommages à tes dames, et bonne poignée -de main de ton</p> - -<p class="sign"><span class="sc">J. Carbonel</span>.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, -La Marche (Plateau-Central).</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Ma chère Amie</span>,</p> - -<p>Quelle sale boîte que ce Ministère ! J’espérais -voir Waldeck ce matin, j’arrive à dix heures -place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions -relativement peu nombreux, tombe une pluie de -délégations, députés en tête, qui nous passent -sur le dos comme il convient lorsqu’on représente -le peuple souverain ; si bien qu’à une heure -je n’avais ni vu le ministre, ni déjeuné.</p> - -<p>J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand -chef que demain ; juste retour des choses d’ici-bas, -j’en arrive à plaindre les gens à qui je fais, -quelquefois, faire antichambre : il est vrai que, -ceux-là, je ne les avais pas priés de venir. D’ailleurs -ce matin, un spectacle a diverti mon impatience : -dans le salon d’attente, ma chère, dans -le salon d’attente du ministère de l’Intérieur, un -solliciteur comme moi était installé à la table du -milieu, et, pour charmer les loisirs que lui imposait -le bon vouloir du ministre, — je n’invente -pas, ce ne serait pas drôle, — il <i>copiait de la musique</i> ! -Ne trouvez-vous pas, chère amie, qu’il y a -là une philosophie du sacrifice, une résignation -préconçue, fort impressionnantes ? Très certainement -cet homme était là hier, et je l’y retrouverai -demain, continuant sa besogne mystérieuse ; -car sans doute il n’y a pas d’apparence que celui-là -voie jamais le ministre, et peut-être n’en a-t-il -aucun désir, ni même aucun dessein : cet homme -est un symbole et c’est un sage ; en somme, je -ferais tout aussi bien de copier de la musique, -que de m’embêter à courir après le ministre, et -à droguer pour une audience qui n’y fera ni -chaud ni froid. Tout dépend de votre oncle -Gourdey ; il est évident qu’en ce moment les sénateurs -peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait -se donner la peine de pratiquer un léger chantage -à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer -nos sandales sur La Marche, ses pompes -et ses habitants ; mais sait-on jamais de quoi il -retourne avec ce vieux ramolli ?</p> - -<p>Maintenant, il y a quelque chose d’admirable ; -j’ai vu au Cabinet, où j’étais allé faire -un tour pour serrer la main du petit Destrem, -Destrem m’a appris que le Martin-Martin s’opposait -absolument à mon avancement ; d’ailleurs -j’en avais un vague soupçon, et Martin, -que j’avais vu hier, tout en protestant qu’il -m’était acquis (je te crois !), avait eu une façon -d’insister sur l’intérêt supérieur du département, -l’attachement que j’inspire aux populations -républicaines… Ces gens-là sont étonnants ! -Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un -aigle, mais qui n’est relativement pas un malhonnête -homme ; je me donne un mal de chien -pour faire un député de cet imbécile, et quand, -la besogne finie, je demande à passer à d’autres -exercices, il est le premier à me mettre des bâtons -dans les roues, uniquement parce qu’il est -content de moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il -n’ose pas marcher tout seul, gros égoïste ! Je ne -peux pourtant pas servir éternellement de -bonne d’enfants à tous les députés que j’aurai -fait élire ! Heureusement que, si Gourdey se remue -un peu, Martin-Martin n’y pourra rien ; il -n’a aucune espèce d’influence, et Waldeck a d’autres -chiens à fouetter en ce moment, que d’écouter -les petites histoires de ce fantoche.</p> - -<p>Ah ! ils sont gais pour les préfets, les élus du -peuple ! Destrem me racontait ce mot d’un député -du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, mais -tous en sont capables), venant demander la tête -de son préfet : — Nommez-le à une trésorerie -générale, confiez-lui une caisse, c’est ce que je souhaite ; -comme cela je suis bien sûr qu’avant deux -mois il aura passé aux assises !… — Douce confiance, -charmant pays, joli métier !</p> - -<p>Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition -des chrysanthèmes ; j’ai rencontré avant-hier -l’amiral Verdure, et cet horticulteur vénérable -en sortait enthousiasmé : — Vous verrez, dans le -fond, il y en a de ces fleurs, c’est tellement gros, -on dirait des choux !…</p> - -<p>Hier soir, je voulais aller à <i>Tristan et Yseult</i>, -mais je n’ai pu avoir de place ; alors j’ai passé la -soirée aux Mathurins, avec le petit Destrem ; je -ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours -drôles, tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et -Yseult sont crevants…</p> - -<p>Tendresses.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">P.-J. Du C.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p>Coupons immédiatement les ailes au nouveau -canard échappé de la volière de la rue Piquebœuf : -jamais, à aucun moment, il n’a été question de -déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce -haut fonctionnaire n’a eu l’intention de demander -son changement.</p> - -<p>Nous comprenons fort bien que le maintien du -<i>statu quo</i> gêne certains calculs, et que certaines -personnes, promptes à prendre leurs désirs pour -des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit -dénué de toute consistance.</p> - -<p>Mais les jésuites de la <i>Localité</i> doivent décidément en -faire leur deuil ; M. Jambey du Carnage, -solidement attaché à ce département où il a su -conquérir de si vives sympathies, restera à la -tête du Plateau-Central, pour continuer, avec -l’appui de tous les honnêtes gens, son œuvre d’assainissement -républicain.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c"><span class="sc">Notre député</span></p> - -<p>Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, -nous écrivions :</p> - -<p>« … A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas -les errements de son prédécesseur : M. Martin-Martin -n’est pas de ceux qui remettent aussi bénévolement -les destinées de la France aux mains -des maires du Palais ; dans la période de troubles -et de désorganisation sociale et morale que nous -traversons, il nous sera réconfortant de penser -qu’il y a encore au Parlement, travaillant et veillant, -quelques personnalités de la valeur et de -l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en -tout cas, que nous n’ayons bientôt à nous en féliciter, -non seulement pour la France, mais aussi -pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour -si laissé à l’écart et déshérité : M. Martin-Martin -sera là pour rappeler que le Plateau-Central -existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès -des gouvernants, en situation d’exposer nos -plaintes et de faire valoir nos justes droits… »</p> - -<p>Les documents suivants, que l’on veut bien -nous communiquer, montreront à nos lecteurs si -nous étions bons prophètes :</p> - - -<p class="c ugap">1<sup>o</sup></p> - -<p class="noindent"><span class="blk">MINISTÈRE DES FINANCES<br /> -<span class="xs">DIRECTION DU PERSONNEL</span></span></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Collègue</span>,</p> - -<p>Vous avez bien voulu appeler mon attention -sur l’opportunité qu’il y aurait à créer, dans la -commune de Saint-Landry un deuxième débit -de tabac. Je m’empresse de vous faire connaître -que j’ai aussitôt chargé M. le directeur des contributions -indirectes de votre département d’étudier -la question au point de vue technique, et, -dès que son rapport m’aura été transmis, avec -l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai -heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder -satisfaction à la commune de Saint-Landry.</p> - -<p>Veuillez, etc.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Ministre des Finances</i>,<br /> -Caillaux.</span></p> - -<p class="c">A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.</p> - - -<p class="c ugap">2<sup>o</sup></p> - -<p class="noindent"><span class="blk">SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES<br /> -ET TÉLÉGRAPHES<br /> -<span class="xs">CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT</span></span></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Collègue</span>,</p> - -<p>Vous avez bien voulu appeler mon attention -sur les heures des courriers qui desservent la -commune de La Rémolade, et appuyer auprès de -moi une pétition des habitants de cette commune, -demandant qu’une levée supplémentaire soit faite -après quatre heures du soir par le facteur de -Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, -conformément au désir que vous m’aviez verbalement -exprimé, la question est en ce moment -soumise à l’examen du service compétent, et -qu’aussitôt qu’une solution sera intervenue, je -m’empresserai de la porter à votre connaissance.</p> - -<p>Veuillez, etc.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Sous-Secrétaire d’État des Postes -et Télégraphes</i>,<br /> -<span class="sc">Mougeot</span>.</span></p> - -<p class="c">A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.</p> - - -<p class="c ugap">3<sup>o</sup></p> - -<p class="noindent"><span class="blk">MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR<br /> -<span class="xs">CABINET DU MINISTRE</span></span></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Député</span>,</p> - -<p>Vous avez bien voulu appeler mon attention -sur la situation précaire d’un groupe de cultivateurs, -habitant l’agglomération des Gorgerettes, -dont la récolte et une partie des habitations, non -assurées, viennent d’être détruites par un incendie -violent. J’ai le plaisir de vous faire connaître -que, par courrier de ce jour, et à titre tout -à fait exceptionnel, je fais ordonnancer au nom -de M. le préfet de votre département une somme -de 40 francs, pour être répartie entre les familles -les plus nécessiteuses et les plus éprouvées.</p> - -<p>Veuillez, etc.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">Pour le président du Conseil, -ministre de l’Intérieur,<br /> -<i>Le chef du Cabinet</i>,<br /> -<span class="sc">Ulrich</span>.</span></p> - -<p class="c">A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.</p> - - -<p class="ugap">A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste -où les intérêts de notre département étaient -abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses -du baron Lambusquet, — celui-là même qui se -vantait de n’avoir jamais mis les pieds dans un -ministère, — à tous nos lecteurs nous laissons le -soin de dégager la moralité des lettres ci-dessus : -pour notre part, nous n’aurions garde d’en atténuer -l’éloquence par aucun commentaire. Dans -sa profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit : — Je -ne vous fais pas de promesses : Je demande -que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes actes ! — Les -honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, -ont déjà jugé.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Antonin Canelle.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <span class="sc">Journal</span> <i>de M<sup>lle</sup> Yvonne Martin-Martin</i> :</p> - -<p><i>Dimanche.</i> — Le matin, nous avons été, Mère -et moi, à la messe de onze heures ; c’est l’abbé -Launois qui a quêté ; il a toujours sa tête qui -penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, -mais il est fort bien quand même. Il faisait -si froid déjà que Mère m’avait permis de mettre -mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été -fâchée, car, à la messe, j’étais précisément devant -ces personnes dont nous ne savons pas encore le -nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et -qui sont si mal mises. Elles n’ont fait que me regarder -tout le temps. Nous sommes rentrées -juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas -dit un mot, et Mère respectait son silence, de telle -façon que le déjeuner a été expédié vivement. -J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures -le livre de M<sup>me</sup> Hector Malot que Germaine Tirebois -m’a prêté.</p> - -<p>Il me passionne énormément ; que cette Félicie -est intéressante, et que son fiancé a tort ! Je n’en -suis qu’au milieu du volume, mais déjà on sent -ce qui va advenir ; c’est réellement passionnant. -Mère, à quatre heures, m’a appelée. Elle était -prête à sortir, et il m’a fallu laisser là mon livre ! -Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu -la chance de rencontrer Germaine, accompagnée -de sa fidèle M<sup>lle</sup> Pauline. Nous nous sommes assises -toutes deux un peu à l’écart pour causer -plus librement ; d’ailleurs Mère sympathise beaucoup -avec M<sup>lle</sup> Pauline ; Mère est si bonne qu’elle -se laisse raconter pour la vingtième fois les -mêmes histoires, que cette vieille M<sup>lle</sup> Pauline -aime tant à narrer, surtout les exploits de son -oncle le capitaine Michelot ; je crois aussi que -Mère en profite pour penser à autre chose. Germaine -m’a dit confidentiellement avoir entendu -son père et sa mère parler l’avant-veille de son -futur mariage : sa mère était d’avis qu’elle se -mariât jeune, le plus tôt possible, M. Tirebois -préférait attendre. Germaine riait en me disant -cela, mais j’ai bien vu qu’au fond elle était très -émue. Elle doit avoir son idée, je pense. Peut-être -même l’aurais-je confessée immédiatement, -si M<sup>lle</sup> Pauline ne s’était rapprochée de nos -chaises, sournoisement. Nous avons fait chemin -ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y -avait un monde énorme ; Mère et moi sommes -rentrées à pied, Germaine, qui était pressée, en -omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à -travailler, moi j’ai lu jusqu’à onze heures dans -ma chambre.</p> - -<p><i>Lundi.</i> — Mère et moi, à dix heures, avons été -au Bon-Marché, c’était l’Exposition des vêtements ; -maman en a essayé plusieurs, mais sans -en choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles -roses et un corset maïs ; Mère ne voulait -pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors… -Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai -mangé trois galettes ; il y avait un jeune homme -qui m’a souri, probablement il trouvait que -j’étais un peu affamée ; quand nous sommes -sorties, il est sorti derrière nous ; Mère, très -mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes -rentrées. L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons -pas bougé. J’ai fini mon livre : Félicie ne se marie -pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais ; -la fin est encore plus passionnante que le début.</p> - -<p><i>Mardi.</i> — J’ai étudié mon chant une bonne -partie de la matinée ; après mes sons filés, j’ai -chanté une petite mélodie de Chaminade qui a -vraiment beaucoup de caractère, très gentille, -et bien dans ma voix ; il y a un contre-si que je -donne de tête, et qui est doux, doux, doux… si -doux même que maman qui comptait l’argenterie -dans la pièce à côté m’a crié : — Vovonne, c’est -idéal ce que ta voix me fait plaisir !… — J’ai -été l’embrasser pour la remercier, mais déjà -elle disait à Olympe que le manche à gigot -manquait, et elle n’était plus du tout à mon -contre-si de tête… L’après-midi, restées. Père -seul s’est absenté, il n’est même pas rentré, un -petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait -qu’il dînait avec des messieurs de la Chambre, -et le préfet, qui est à Paris.</p> - -<p><i>Mercredi.</i> — Nous avons été, à cinq heures, -rendre visite à M<sup>me</sup> Tirebois dont c’était le jour. -Germaine portait une robe assez échancrée, et -un tablier rose à bavolets, elle offrait le thé -quand nous arrivions ; il y avait beaucoup de -monde, et comme Germaine était très affairée, -j’étais assise seule, et un peu intimidée par conséquent. -M<sup>me</sup> Tirebois avait une traîne à sa robe, -et des saphirs énormes aux oreilles ; elle causait -tout bas à un monsieur âgé, décoré ; je pense -même qu’il avait une perruque, car, quand il -buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on -apercevait un vide entre elles et le crâne. Germaine -m’apporta une tasse et des gâteaux, une -grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier -et le pot au lait me sourit si gentiment que je -sympathisai tout de suite avec elle ; pour lui être -agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que -de coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu -mal au cœur ; elle s’appelle Marthe Gérard, m’a -dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit -avec son parrain, un goutteux millionnaire. -Comme Germaine s’asseyait enfin avec moi sur -le canapé, il entra en coup de vent dans le salon -une grosse dame et son fils, un long jeune homme -pâle, qui portait une serviette sous le bras ; Germaine -l’appela pour me le présenter ; c’était son -cousin Alfred ; il s’assit près de nous, assez gauchement, -et nous entendîmes alors distinctement -un tintement de grelot qui venait de son côté. -Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, -surprises, il rougit affreusement, et se tint immobile. -Je sus par la suite que c’était le grelot -de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans -une de ses poches ; et, n’osant bouger, par crainte -de faire du bruit, il n’accepta ni thé, ni gâteaux. -Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup.</p> - -<p><i>Jeudi.</i> — J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine -qui me dit que son père l’emmène ce soir -chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre, -et elle me demande si Mère me permettrait de -les y accompagner. J’ai la permission et je saute -de joie ! Toute l’après-midi, je suis restée à la -maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, -c’était M. Tirebois et Germaine qui venaient me -prendre. Père a dit à M. Tirebois : — Je ne vous -accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me -suffit ! — ce qui a beaucoup fait rire M. Tirebois. -Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons eu qu’à -partir. Ça sent très fort quand on entre dans la -ménagerie, qui est pourtant admirablement -tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient -réservés, derrière lesquels nous nous sommes -installés. Il y avait un lion magnifique assis tout -contre les barreaux, il nous regardait bien en -face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai -été si intimidée que je ne l’ai plus regardé. Il y -avait trois adorables petits lionceaux tout jeunes ; -c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche -si gentiment ! Il y avait le plus petit qui s’est mis -sur le dos, les pattes en l’air, et il nous regardait -avec des yeux si câlins, le pauvre chéri… Dans -un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un -ne faisait qu’aller et venir de long en large dans -sa cage, il avait des yeux brillants et de véritables -petites mains roses avec lesquelles il attrapait -les barreaux, et se serrait contre ; il y avait un -perroquet et un ara, il avait l’air stupide comme -tout, cet ara ! M. Tirebois s’en est approché pour -lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son -dos et est monté le long du perchoir en se dandinant, -et en nous regardant de côté, comme s’il -riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur -nos chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils -réservés étaient pour des Chinois, on disait -autour de nous que c’était l’ambassadeur de -Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, -sa femme, ses deux filles, et de plusieurs -autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne ; il -n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois -qui portaient le costume ; il y avait un tout -petit garçon chinois assis juste devant Germaine, -il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote -de collégien, il avait des joues énormes et -des yeux imperceptibles ; le spectacle ne l’amusait -pas du tout, il se tint tout le temps le visage -contre le dossier de sa chaise, à regarder -derrière lui, malgré les protestations du Chinois -à lunettes placé à son côté et qui lui tenait la -main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, -une surtout, très coquette, lançant des -œillades à droite, à gauche : elle avait du rouge -sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les -tempes et noirs comme des grains de café. Le -spectacle a commencé ; il y avait des ours, des -hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un dompteur -polonais, frisé comme un caniche, et bête -comme une oie probablement, car, après chacune -des prouesses de ses animaux, il envoyait -des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur -mondain, me souffle Germaine) est un jeune -homme très décoré et brillant, il avait des gants -blancs, et des moustaches noires frisées très -légèrement. Il salua dignement en entrant dans -la cage, et fit travailler à la fois deux lionnes, et -l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée ; -il faisait comme s’il était dans le désert : il tirait -des coups de revolver, et excitait les bêtes à rugir -et à sauter toutes ensemble ; c’était un vacarme -épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois -ne tournait pas la tête, il avait l’air aussi tranquille -que si rien ne s’était passé de terrible à -deux pas de sa chaise ; il regardait Germaine -qui se bouchait les oreilles et fermait les yeux, -il la regardait curieusement, et l’air positivement -narquois, ce mioche… Pour finir, une jeune femme -outrageusement décolletée vint danser, avec des -castagnettes, dans la cage, pendant que Marck -fixait des yeux terribles sur son gros lion, accroupi -dans un coin à côté des trois lionnes réellement -abruties par tout ce bruit du diable. La danseuse -espagnole faisait les yeux langoureux aux Chinois, -qui n’en avaient jamais tant vu, je pense ; mais -elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, -dansant devant la porte, et derrière -le dompteur Marck. Nous sommes sortis à onze -heures, très contentes de notre soirée, Germaine -et moi. Germaine et son père m’ont accompagnée, -et sont montés dans l’appartement où -Mère nous attendait, et a proposé de faire du -thé ; mais M. Tirebois n’a rien voulu prendre. -J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas -si c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a -dit qu’il le demanderait à M. Delcassé.</p> - -<p><i>Vendredi.</i> — Le matin j’ai écrit quelques lettres -à mes amies de La Marche ; Marthe Benoît m’avait -envoyé un long journal de ce qu’elle avait fait -dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre -aussi une fort longue missive ; sans ça elle m’aurait -tenu rigueur et aurait dit qu’étant à Paris, -je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit -aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux -pages seulement. Le soir nous avions à dîner -M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait. -C’est un petit jeune homme court et -avec un certain embonpoint ; il avait une superbe -cravate rouge et une épingle représentant -un pied de biche. Son père a été fort attentionné -pour moi, il m’a fait des compliments sur ma -toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait -apporté à Mère une superbe gerbe de chrysanthèmes -jaunes, que j’ai placés tout de suite sur -la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant -le dîner j’étais entre M. Gélabert et son -fils, qui me passait à chaque instant la moutarde -et les cure-dents, j’avais très envie de rire, naturellement, -mais mère ne me quittait pas des -yeux, et m’obligeait à être sérieuse malgré moi ; -je me suis bien rattrapée dans ma chambre, -par exemple ! On a pris le café dans le salon de -maman, et alors on m’a priée de faire un peu de -musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade, -et mon contre-si a produit son effet -habituel ; M. Marc me tournait les pages et, son -père nous ayant dit qu’il touchait un peu de -piano, nous l’avons forcé à jouer à quatre mains -avec maman. Père et M. Gélabert se sont alors -retirés dans le cabinet de travail pour causer -affaires, et j’ai été plus libre avec maman et le -fils Gélabert. Mère ne joue vraiment pas mal, -elle a du sentiment, même… Ils ont à eux deux -fort bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur -la demande de M. Marc, j’ai encore chanté une -de mes anciennes romances de Massenet. Après -avoir fait de la musique, nous avons causé, nous -aussi ; ce jeune homme est fort intéressant dans -sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette -et d’escrime, — pour maigrir, a-t-il ajouté en -souriant ; nous nous sommes récriées, mère et -moi : — Mais vous êtes très bien comme ça ; -voyons, à votre âge, il vaut mieux être un peu -solide, voyez donc votre père à qui vous ressemblez -tant, eh bien ! il est magnifique, etc… — Mère -était lancée et elle ne s’est arrêtée que -pour servir le thé qui refroidissait dans la salle -à manger. Nous avons parlé voyages ; il m’a -avoué qu’il adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait -deux camarades de lycée qui y étaient, et qui -lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui -lui donnaient chaque fois plus envie de partir. -Notre soirée a passé très vite et il était plus de -onze heures quand ces messieurs se sont retirés.</p> - -<p><i>Samedi.</i> — Je me suis levée tard ce matin. -Olympe avait beau cogner à ma porte, je n’avais -pas la moindre envie de répondre. Mais mère est -venue en personne et il m’a fallu aller ouvrir ; -j’ai bu mon chocolat au lit, par exemple. L’après-midi, -Germaine et sa mère nous ont fait la bonne -surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était -pas très enchantée, à cause du salon qui n’était -pas tout à fait en ordre comme elle aurait voulu ; -ces dames venaient pour la première fois, nous -aurions évidemment tenu à les mieux recevoir ; -mais elles sont si simples, si aimables, -que nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir -de ne nous avoir pas averties. Mère et M<sup>me</sup> Tirebois -sont restées dans le boudoir. Germaine et -moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à -lui montrer ma photographie que j’ai fait faire il -y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a -offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine -s’est extasiée sur le portrait et a absolument -exigé que je lui en donne un avec une dédicace -derrière ; le petit meuble lui a beaucoup plu -également. Je lui ai raconté ma soirée de la veille, -elle m’a posé une quantité de questions sur le fils -Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que -répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète -(si gentiment, chère Germaine !), elle m’a embrassée -en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce qui la -faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses -inouïes sur son cousin Alfred, que j’avais vu -l’autre jour chez elle ; lui qui a l’air d’un petit -saint, eh bien ! il passe ses nuits à jouer aux -cartes, et il est l’amant de la femme d’un professeur ; -c’est inouï, je trouve ! Germaine m’a dit -qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui -et son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait -me les confier. Je n’ai pas insisté, naturellement, -mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour ou -l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle -m’a raconté que M<sup>lle</sup> Pauline écrivait ses -mémoires et ceux de son oncle le capitaine Michelot -et qu’elle allait les faire paraître très prochainement : — Elle -passe des nuits, ma chère, m’a -dit Germaine, et elle soupire, et elle parle toute -seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre : -nous sommes censés ignorer tout ça, bien entendu, -mais père commence à en avoir assez, et il -parle déjà de la remplacer ! pour moi, j’en aurai -du chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est -si distraite dans la rue ! — M<sup>me</sup> Tirebois et mère -sont venues voir ce que nous complotions toutes -les deux ; M<sup>me</sup> Tirebois a trouvé très bien notre -appartement, beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle -dit, pas de voisins, le rêve enfin… — Il est probable -que nous déménagerons au printemps, a-t-elle -ajouté : si rien n’est survenu d’ici là… — et -elle a regardé Germaine. Elles sont parties toutes -deux à sept heures passées. Je voulais finir cette -tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir -de mère si ordonnée ; mais j’ai un nouveau -livre de M<sup>me</sup> Hector Malot, et je crois bien qu’il -va me passionner autant que l’autre, probablement…</p> - -<p><i>Dimanche.</i> — Été à la messe de 11 heures, mère -et moi, il pleuvait à torrents, nous y sommes -allées en voiture. Vu encore les personnes désagréables, -elles avaient des chapeaux nouveaux, -mais quels chapeaux : des bérets de velours chaudron -à plumes écarlates, quel goût pour des -Parisiennes, mon Dieu ? Aperçu aussi Marthe -Gérard et sa gouvernante : elle m’a saluée de la -tête très aimablement…</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">De la <i>Localité</i> :</p> - -<p class="c"><span class="s">PAYE, PAYSAN</span> !</p> - -<p>… Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante -millions d’impôts en augmentation sur le -précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair, -le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de -nos gouvernants. Sera-t-il permis de se demander -alors à quoi bon envoyer à la Chambre des gens -qui sont censés représenter et défendre nos -intérêts, si le premier de nos intérêts, qui est -notre bourse, se trouve entre leurs mains aussi -mal gardé et lésé ? Il nous semblait que le devoir -essentiel d’un député honnête et conscient des -obligations de son mandat serait de monter à la -tribune et de crier : — Halte-là ! Le pays a assez -de ce régime de bon plaisir, il a assez de servir -de proie quotidienne aux sangsues de toute sorte -qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte -de l’administrer : halte-là, vous dis-je ! — Mais -sans doute sommes-nous bien naïfs ! Lorsqu’une -majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un -Martin-Martin, je suppose que personne ne doit -s’attendre à ce que le Palais-Bourbon retentisse -de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les -électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent : -qu’importe que leur bas de laine se vide jusqu’au -dernier écu, leur cher député ne s’en portera pas -plus mal ; il est à Paris, confortablement installé, -il peut se promener sur les boulevards, boire des -bocks, aller aux Folies-Bergère, il visitera à l’œil -l’Exposition universelle : qu’est-ce à côté de cela -que cinquante millions d’impôts ? Et puis il faut -bien que quelqu’un paie les vingt-cinq francs par -jour qui lui sont alloués pour ses frais de cigares…</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jean le Contribuable.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, -au Palais-Bourbon, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Député</span>,</p> - -<p>Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser -prétendre détourner à son profit l’attention d’un -législateur, et vous enlever un instant à vos -graves et multiples travaux ? Mais je m’enhardis -en songeant qu’au milieu des études et des occupations -les plus sérieuses que vous avez assumées -pour le bien et la grandeur de notre cher -pays, vous condescendez à garder une oreille -bienveillante et attentive aux affaires de ce -Plateau-Central que vous représentez avec une -si parfaite dignité, et un éclat auquel, je puis -bien le dire, vos prédécesseurs étaient si éloignés -d’atteindre.</p> - -<p>Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de -Monistrol, qui compte parmi les plus importantes -de votre arrondissement, est vacante par suite -du décès du vénérable et regretté archiprêtre, -monsieur le curé Grubillot. Lors d’un voyage -récent que je fis à la Marche et où j’eus l’honneur -de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de -M. le préfet, ce haut fonctionnaire avait bien -voulu me laisser entendre que l’Administration -verrait d’un œil favorable ma venue dans cette -paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de -s’en entretenir avec Monseigneur, et qu’en un -mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même -en ces termes, j’étais <i lang="la" xml:lang="la">persona grata</i> à la Préfecture.</p> - -<p>Malheureusement, je ne pouvais guère me -faire d’illusions sur le sort que ma pauvre candidature -rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, -que j’aie la coupable témérité d’incriminer -Monseigneur, mais je sais trop qu’à ses côtés, -dans la personne de M. le vicaire général Foing, -tous les prêtres indépendants et d’idées libérales -ont un adversaire intraitable et souvent écouté.</p> - -<p>Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, -et si j’avais pu souhaiter, un moment, remplacer -M. l’archiprêtre Grubillot, c’était, j’ose le -dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette -paroisse de Monistrol, encore en proie aux passions -de certains dévots exaltés, cet esprit d’apaisement -et de tolérance qui doit être, selon moi, -celui du prêtre dans son église : ainsi ai-je agi -dans ma modeste cure du Trou-Madame, où je -me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire -reporter sur votre nom, lors des élections dernières, -les trente-cinq voix qui d’habitude allaient -à M. le baron Lambusquet.</p> - -<p>Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles -M. le vicaire général Foing ne semble -pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait -nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, -M. l’abbé Barigoule, actuellement -desservant à Fraizes. Il répugne à mon caractère, -comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer -certaines manœuvres honteuses et la bassesse -de certains calculs, mais, pour le bien d’une -commune à laquelle vous vous intéressez, je crois -de mon devoir de vous avertir. Il ne m’appartient -pas de juger M. l’abbé Barigoule, que d’aucuns -cependant représentent comme un prêtre -sectaire, un intrigant et un brouillon. Mais ce -que je dois vous faire connaître, ce sont les dessous -ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en -commençant l’édification d’une église sous le -vocable du bienheureux Saint-Trophime, M. le -curé Grubillot avait compromis à ce point les -finances de la fabrique de Monistrol, que l’église -reste inachevée, ses fondations à peine sorties, -et que la fabrique, sans un sou vaillant, plaide -avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier -procès. C’est pour tirer la fabrique de ce mauvais -pas que l’on a songé à M. Barigoule ; M. Barigoule -a en effet, — et tout le monde à Monistrol -chuchote par quels moyens, — réussi à capter -la confiance de la dame Berlain, la propriétaire -du beau domaine des Mauminettes, chez qui -descendait le baron, quand il venait à Monistrol -en tournée électorale ; et alors on escompte, et -l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il est -nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera -don des soixante mille francs qui sont nécessaires -pour sauver la fabrique.</p> - -<p>Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir -signalé un pareil état de choses pour que votre -haute intervention, tant auprès de M. le préfet -du département qu’auprès de M. le directeur des -cultes, empêche l’agrément d’une nomination -dont les effets présenteraient tous les caractères -d’un scandale public. Peut-être dépendrait-il -alors de votre influence que l’Administration, en -opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en -en faisant même au besoin une question de principes, -parvînt à triompher, auprès de Monseigneur, -de l’hostilité de M. le vicaire général -Foing ? Mais croyez qu’en ce moment j’écarte -loin de moi toute idée d’un bénéfice personnel, -dans une circonstance où je n’ai en vue que la -bonne renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, -et qui doit réprouver ces compromissions ; -en vue aussi des dangers que de semblables sectaires -menacent de faire courir aux institutions -établies, auxquelles je m’honore de me proclamer -fervemment et respectueusement attaché.</p> - -<p>Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage -de votre dévoué serviteur,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jolly</span>, curé.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche.</i></p> - -<p>Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la -cure de Monistrol. Qu’est-ce que c’est que toute -cette histoire ? Et qu’est-ce que ce curé qui -m’écrit ? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, -mais je me défie des prêtres si malins, -et surtout si dévoués : les abbés sont dévoués -quand ils veulent être curés, les curés quand ils -veulent être évêques, et les seuls évêques républicains -sont ceux qui prétendent à l’archevêché ; -d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus ; -agréez qui vous voudrez à Monistrol, je -m’en désintéresse ; la seule chose à laquelle je -tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est -que le curé ne nous embête pas et ne se mêle -que de ce qui le regarde ; après cela, qu’il ait ses -opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça m’est -égal ; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans -son église, et qu’il nous fiche la paix.</p> - -<p>Sentiments dévoués,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Martin-Martin.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="noindent gap"><span class="blk">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE<br /> -<span class="xs">PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL</span><br /> -Cabinet du Préfet.</span></p> - -<p class="c"><i>A Monsieur Martin-Martin, député,</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Député</span>,</p> - -<p>Comme suite à la demande de renseignements -que vous aviez bien voulu m’adresser concernant -M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire connaître -que ce desservant a eu son traitement -suspendu en 1895 à la suite de paroles violentes -prononcées en chaire contre M. le président de -la République Félix Faure.</p> - -<p>Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, -cet ecclésiastique paraît s’être amendé, -et, lors des dernières élections législatives, il a -voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain.</p> - -<p>Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance -de ma considération la plus distinguée,</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Préfet du Plateau-Central</i>,<br /> -<span class="sc">Jambey du Carnage</span>.</span></p> - -<p><i>P. S.</i> Cet abbé Jolly vient assez souvent à la -préfecture demander des secours pour aller aux -eaux ; comme il est le cousin du secrétaire de -l’évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut -quelquefois renseigner d’une façon assez précise -mon chef de cabinet sur ce qui se passe à l’évêché : -mais il n’est pas intéressant.</p> - -<p>Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule -est exact ; mais il ignore que cela a été -combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé -Barigoule est un garçon très intelligent, et qui -ne nous créera aucun ennui ; sa nomination me -permet d’obtenir, — donnant, donnant, puisque -nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’évêché, — le -déplacement du curé de Cantelles ; enfin -il est entendu que, si la fabrique a les soixante mille -francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, -qui sont fabriciens, voteront pour notre candidat.</p> - -<p>Croyez, mon cher député, à mes meilleurs -sentiments,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jambey.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Extrait du <i>Journal Officiel</i> (<i>Chambre des députés, -Compte rendu <span lang="la" xml:lang="la">in extenso</span> des débats. Séance du 7 décembre</i>).</p> - -<p class="ugap">M. <span class="sc">Tourgnol</span>… les jésuites de toute robe, de -tout calibre, et de tout poil ! (<i>Violentes protestations -au centre ; ricanements sur les bancs de -droite.</i>)</p> - -<p>M. <span class="sc">Martin-Martin</span> <i>essaie de prononcer quelques -paroles qui se perdent dans le tumulte</i>.</p> - -<p>M. <span class="sc">Coutant</span>. M…!</p> - -<p>M. <span class="sc">le Président</span>. Le parti-pris est évident !</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<hr /> - - -<p class="gap">De <i>la Localité</i> :</p> - -<p class="c s">L’ÉCŒUREMENT</p> - -<p>Nous recevons la lettre suivante :</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Rédacteur</span>,</p> - -<p>Une surexcitation facile à comprendre agite en -ce moment notre population de Chaumettes ; -voici les faits : l’instituteur Moulineau, qui vient -de perdre une petite fille de deux ans et demi, a -annoncé publiquement qu’il voulait un enterrement -civil. Assurément toutes les opinions sont -libres, même les moins respectables ; mais il y a -cependant des limites où le scandale ne devrait -pas être permis. On frémit en effet en pensant -que c’est à de semblables hommes, aveuglés par -l’esprit de parti, caudataires et prisonniers de la -franc-maçonnerie, ce sont eux à qui nous devons -confier le soin de former le cœur et l’âme de nos -enfants. On frémit en songeant aux générations -qu’un semblable enseignement nous prépare, et -l’on ne peut s’empêcher de relever dans les annales -de la criminalité, depuis que Dieu est -banni de l’école, la précocité de jour en jour -plus effroyable dont font preuve les plus récentes -recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, -ce que nous voulons simplement constater, c’est -que l’instituteur Moulineau est la créature de -Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la -petite Moulineau prend une signification toute -particulière, au lendemain du jour où, dans la -discussion du budget des cultes, Martin-Martin -s’est affirmé avec l’attitude violente dont le -<i>Journal Officiel</i> nous apportait hier les lamentables -échos. A coup sûr, nous serions les premiers -à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il -soit, pût servir de prétexte à des manifestations -toujours regrettables ; mais j’ai cru devoir vous -signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, -le cas échéant, soient bien établies, et -que les honnêtes gens de tous les partis voient -et sachent de quel côté est venue la provocation.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Un père de Famille</span>.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c s">TOUCHANTE MANIFESTATION</p> - -<p>On nous écrit de Chaumettes :</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Rédacteur</span>,</p> - -<p>L’enterrement de M<sup>lle</sup> Moulineau, la charmante -enfant de notre pauvre ami, le distingué -instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au -milieu d’un concours considérable, d’une foule -respectueuse et recueillie venue pour témoigner -de sa sympathie à la douleur de M. Moulineau, -et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite -dans cette douloureuse circonstance. Disons -tout de suite que, contrairement aux bruits -qui avaient été répandus, nulle note discordante -n’est venue troubler cette manifestation à la fois -imposante et touchante, et qu’en dépit des provocations -souterraines de certaines personnalités -dont il serait aisé de soulever le masque, les -sectaires les plus intransigeants ont eu la sagesse -ou la pudeur de ne pas bouger.</p> - -<p>Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé -par M. Bedos, conseiller municipal à Marseille, -et ami personnel de M. Moulineau. Nous -regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe -improvisation, où, dans un langage élevé et vibrant -d’émotion, M. Bedos a montré la marche -ascendante de l’esprit humain, <i>se dégageant progressivement -de toute mainmise, de toute superstition -mesquine et avilissante, pour affirmer un -Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait -et tel que l’aura conçu et formé la Société égalitaire</i>.</p> - -<p>L’assistance s’est retirée profondément impressionnée.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Un habitant.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="noindent gap"><span class="blk">MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR<br /> -<span class="xs">COMMISSARIAT SPÉCIAL -DES CHEMINS DE FER</span><br /> -N<sup>o</sup> …</span></p> - -<p class="c"><i>Le Commissaire spécial de La Marche,<br /> -à Monsieur le Préfet du Plateau-Central.</i></p> - -<p>Conformément aux instructions que vous -m’aviez données, je me suis rendu hier à Chaumettes, -où certaines manifestations paraissaient -à craindre, à l’occasion des obsèques de la petite -Moulineau, fille de l’instituteur. J’ai l’honneur -de porter à votre connaissance qu’il ne s’est produit -aucun incident de nature à motiver mon intervention. -Dans le cortège, assez peu nombreux, -j’ai relevé la présence de tous les fonctionnaires -de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement -et du conducteur des ponts et chaussées. -Sur la place de l’église, où le convoi est -forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, -l’ancien adjoint au maire, Tardieu, notaire, et -Boulet, maréchal-ferrant, ont affecté de ne pas -se découvrir devant le cercueil ; je dois dire que -cette attitude est généralement blâmée.</p> - -<p>Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, -M. Bedos, camarade d’enfance de M. Moulineau, -et qui était de passage pour son commerce, -a prononcé un discours, où je ne vois rien de -particulier à signaler ; j’ajouterai que cette allocution, -bien qu’elle ne m’ait point paru dépourvue -de qualités littéraires et même oratoires, n’a -pas semblé produire un grand effet. Un incident -plutôt comique a marqué la fin de la cérémonie ; -quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard -s’est approché, qui paraissait extrêmement -ému, mais légèrement pris de boisson ; il avait -l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques -mots ; mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment -dans la fosse ouverte son chapeau -qu’il tenait à la main en s’écriant : — N… de D…! — puis -s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard -serait un nommé Gourd, receveur buraliste, père -de Mme Moulineau et qui adorait sa petite-fille et -filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux -en ont été pour leurs menaces, qui n’ont -atteint personne, et j’estime même qu’il sera -inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi -que vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, -avant les vacances de Pâques.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i class="s">Le Commissaire spécial</i>,<br /> -<span class="sc">Laflize</span>.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="noindent gap"><span class="blk">PRÉFECTURE -DU PLATEAU-CENTRAL<br /> -<span class="xs">CABINET DU PRÉFET</span></span></p> - -<p class="c"><i>Le Préfet du Plateau-Central<br /> -à Monsieur le Ministre de l’Intérieur.</i></p> - -<p>Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, -conformément à vos instructions, mes propositions -concernant la promotion du 1<sup>er</sup> janvier dans -l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à -quatre, selon les termes de votre circulaire de -décembre, le nombre des candidats proposés : ce -sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et -Jolivet. Chacun de ces candidats me paraît, à des -titres divers, digne de la haute distinction que -j’ai l’honneur de solliciter pour eux ; mais je crois -devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, -doyen des maires de mon département, -que son grand âge et les services rendus depuis -près de cinquante ans à la cause démocratique me -semblent désigner plus qu’aucun autre aux faveurs -gouvernementales ; j’ajouterai que M. Bedu-Martin -est le beau-père de M. Martin-Martin, -député, et que sa décoration ne pourrait que -produire l’impression la plus favorable auprès -des électeurs de M. Martin-Martin.</p> - - -<p class="c">1<sup>o</sup> <span class="sc">Notice concernant M. Bedu-Martin</span></p> - -<p>M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses -propositions ; la première remonte à 1885 ; -depuis cette époque, tous les préfets qui se sont -succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait -un devoir et un honneur de signaler la vie, toute -de probité et de dévouement à la cause républicaine, -de M. Bedu-Martin, et de demander pour -lui une récompense à laquelle applaudiraient -tous les républicains et tous les honnêtes -gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant -la proposition de ses prédécesseurs en faveur -de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la -parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le -nouveau député, son gendre, en insistant sur ce -fait que, si M. Martin-Martin a été assez heureux -pour grouper autour de son nom toutes les énergies -républicaines et ramener à la République -une circonscription qui jusqu’alors avait toujours -voté pour les bonapartistes, une grande part en -revient à la notoriété et aux sympathies qui avaient -toujours entouré le nom de son beau-père, M. Bedu-Martin.</p> - - -<p class="c">2<sup>o</sup> <span class="sc">Notice concernant M. Collombier</span></p> - -<p>M. le D<sup>r</sup> Collombier dirige depuis quinze ans -l’asile d’aliénés de La Gélinotte, près La Marche. -Praticien habile et administrateur consommé, le -D<sup>r</sup> Collombier a su, dans l’accomplissement de -ses fonctions délicates, se concilier l’estime et la -sympathie de tous. M. le D<sup>r</sup> Collombier est un -enfant du département, où il ne serait pas impossible -qu’il fût appelé quelque jour à jouer un -rôle politique ; il est très apprécié, pour son tact -et sa grande droiture, des diverses municipalités -qui se trouvent en relations avec lui ; sincèrement -attaché aux institutions républicaines, les républicains -du Plateau-Central accueilleraient avec -satisfaction la distinction que je sollicite en faveur -de ce postulant.</p> - - -<p class="c">3<sup>o</sup> <span class="sc">Notice concernant M. Lajambe</span></p> - -<p>M. Lajambe est un des plus riches propriétaires -terriens du Plateau-Central ; fondateur et président -d’une société coopérative, <i>l’Abeille Marchaise</i>, -on le trouve toujours disposé à apporter le concours -de sa grande fortune et de son activité -organisatrice à toutes les œuvres de bienfaisance -et de mutualité. Par son <i>Abeille Marchaise</i> qui -compte d’importantes ramifications dans les -milieux tant agricoles qu’industriels, et aussi -parce qu’il se trouve avoir un pied dans la plupart -des associations et sociétés du département, -M. Lajambe est une force avec laquelle il est bon -de compter ; le jour en effet où il plairait à -M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs -personnalités le poussent vivement dans ce sens, -nul doute qu’il n’acquière rapidement une situation -prépondérante ; M. Lajambe a toujours été -gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines -influences qui le travaillent en ce moment, -j’estime qu’une distinction honorifique viendrait -à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions -gratuites qu’il a toujours acceptées volontiers, -et de nature à être accueillie favorablement -par les populations du Plateau-Central, sans distinction -de partis.</p> - - -<p class="c">4<sup>o</sup> <span class="sc">Notice concernant M. Jolivet</span></p> - -<p>M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, -est un fonctionnaire intelligent et zélé, -et au dévouement duquel mes prédécesseurs, -comme moi-même, se sont toujours plu à rendre -hommage. Sous son habile direction, le réseau -vicinal a été considérablement développé durant -ces dix dernières années, et les études d’importants -travaux d’art, celles notamment du pont de -Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet -est un républicain de la veille, qui s’applique à -maintenir son nombreux personnel dans une voie -fermement républicaine. Très estimé des différentes -personnalités politiques du Plateau-Central, -avec lesquelles il se trouve en constantes -relations d’affaires, et dont il a su se concilier les -sympathies par son caractère loyal et obligeant, -la décoration de M. Jolivet, digne couronnement -d’une carrière honorablement remplie, serait -accueillie avec faveur dans tout le département.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Préfet du Plateau-Central</i>,<br /> -<span class="sc">Jambey du Carnage</span>.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député, Paris</i>.</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur Martin-Martin</span>,</p> - -<p>Deux mots seulement : Vous savez sans doute -ce dont il s’agit, ou vous le devinez ; je viens vous -rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon -dernier voyage à Paris : — Nous allons faire -rougir cette boutonnière-là ! — Y a-t-il du nouveau ? -Vous êtes témoin que je n’y songeais pas, -mais vous y avez mis une insistance si affectueuse : — J’en -fais mon affaire ! m’avez-vous -répété. Et puis, n’est-ce pas ? pas besoin de poser -à la petite bouche devant vous : il est certain que, -maintenant que je me suis un peu fait à cette -idée que je pouvais être décoré, cela me serait -une grosse déception de ne pas l’être, non seulement -pour moi, mais pour mon fils, pour ma fille -aussi quand je la marierai ; or, je sens bien -que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette -chance de pouvoir compter sur votre haute -influence, si ce n’est pas maintenant ce ne sera -peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous -prier, mon cher député, d’agir vigoureusement -au ministère, d’autant qu’à ce que je crois comprendre, -ma décoration arriverait dans un bon -moment pour vous et pour le parti, car on sait -que je vous suis tout dévoué, et cela serait de -nature à porter un grand coup, et à vous rallier -bon nombre de suffrages, de voir que vous m’avez -fait décorer.</p> - -<p>Excusez le décousu de cette lettre, mon cher -député, et croyez-moi votre inaliénable.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Gélabert,</span><br /> -Professeur d’agriculture.</span></p> - -<p>Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler -au Ministre qu’en 1870 j’ai fait partie des mobilisés -du Plateau-Central comme capitaine, et qu’à -la revision des grades, après la guerre, on m’avait -offert de me conserver dans l’armée régulière -comme sous-lieutenant, ce qui fait que, si j’avais -accepté, je serais probablement commandant à -l’heure actuelle, et sûrement décoré.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c s">UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE</p> - -<p>Nous croyons savoir que la prochaine promotion -de la Légion d’honneur comprendra le nom -de M. Aristide Gélabert, notre sympathique compatriote, -le distingué professeur d’agriculture du -département. Tout le monde au <i>Petit Tambour</i> -applaudira à une décoration qui récompensera -si justement l’homme de bien, le fonctionnaire -irréprochable, le républicain convaincu, et aussi, -ne l’oublions pas, le vaillant officier de l’Année -terrible. De semblables distinctions honorent à la -fois le citoyen qui les reçoit et le Gouvernement -qui les donne, et nous nous plaisons à deviner ici -la main discrète et délicate, l’intervention puissante -et toujours efficace de notre éminent député -M. Martin-Martin, qui mieux qu’aucun autre était -à même de rendre et de faire rendre justice à la -valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, -et à l’inébranlable fermeté de ses sentiments -républicains.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Ami</span>,</p> - -<p>Tu connais mon opinion sur les décorations, -Légion d’honneur, ou autres balivernes ; du moins -faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à -prendre des imbéciles de quelque utilité, de -quelque importance ; or ce qui est pour toi, en ce -moment, de première importance, ce sont les -élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler -que cela ne va pas tout seul ; à tort ou à -raison, vous vous êtes entêtés sur la candidature -de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à -faire un sénateur est d’être à demi gâteux, par -avance. Il faut pourtant que nous le fassions -réussir, et il réussira ; seulement il convient d’y -mettre le prix. Pour cela, il faut que nous ayons -Lajambe avec nous, et un bout de ruban rouge -nous attache Lajambe ; je sais parfaitement tout -ce que tu peux dire sur le compte de cette vieille -fripouille, qui fait de la bienfaisance à 60 p. 100, -et qui ne préside les sociétés ouvrières que pour -embrasser des petites ouvrières de moins de -quinze ans. Mais, n’est-ce pas ? à la guerre comme -à la guerre ; Lajambe, d’abord, c’est de l’argent ; -et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous -l’aurons contre nous, tous les amis de Caille le -travaillent actuellement pour qu’il se porte concurremment -avec leur patron dont il ferait le jeu -au second tour. Je crois que le préfet a indiqué -cela timidement dans son rapport ; mais ces rapports-là -ne signifient rien ; ce qu’il faut, c’est faire -une démarche collective au ministère et enlever -la chose, d’assaut ; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu -de décorations dans le Plateau-Central, le ministère -doit t’accorder cela comme don de joyeux -avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas -trop qui décorer ? Je ne parle pas de ce pauvre -Gélabert, dont l’article du <i>Petit Tambour</i> (car cet -article émanait très visiblement de lui) a provoqué -un long éclat de rire. Ce brave Jolivet est -un excellent agent voyer, mais, que diable ! il -n’y a pas péril en la demeure : c’est déjà très -bien qu’il soit proposé ; la politique d’abord, les -fonctionnaires ensuite, plus on attendra, plus il -aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban ; -j’ai aussi entendu prononcer le nom du D<sup>r</sup> Collombier. — Collombier -est déjà presque fou ; si -on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste ton -beau-père ; mais tu connais l’aimable caractère -de ce vieillard ; le père Bedu a formellement -déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui donnait -maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix -avoir l’air de te devoir quelque chose, qu’il avait -déjà attendu seize ans, et qu’il pouvait donc bien -attendre deux ans encore que tu ne sois plus -député. La situation est ainsi bien nettement -posée et délimitée ; à toi d’agir.</p> - -<p>Mes hommages à tes dames, et bien à toi.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Carbonel</span>.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">De <i>la Localité</i> :</p> - -<p>… L’homme s’agite, le ruban le mène ! Nous -écoutons impassibles s’élever, des marécages -d’une politique de boue, les coassements de toutes -les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon -écarlate. Et nous songeons que c’est pour la -jeter en pâture aux appétits des laquais électoraux -qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites -arrache la croix d’honneur à cette -même poitrine que notre grand et cher Déroulède -offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles -et aux lances des uhlans prussiens !…</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Juvénal.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>M. Bédu-Martin, à La Marche.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Grand-Papa</span>,</p> - -<p>C’est la première fois, depuis sa naissance, que -votre petite-fille Vovonne n’est pas auprès de -vous, le jour de l’an, pour vous embrasser bien -fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous -que j’en ai un gros chagrin, malgré ma joie d’être -à Paris ; ah ! grand-papa, pourquoi n’être pas ici -avec vos enfants qui seraient si heureux tous de -vous avoir ! Mère ne cesse de me le répéter chaque -jour : — Si bon papa était ici, Vovonne, nous -serions vraiment trop contents !… — Et elle a -bien raison, je trouve, moi : car, allez cher grand-père, -à présent que je connais bien Paris, je vous -en ferais voir de belles choses, et faire de longues -promenades, nous en ferions chaque après-midi, -tous les deux, et ce que nous serions contents, -allez, je vous le garantis, vous ne penseriez plus -à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, -cher bon papa, si vous nous aviez accompagnés à -Paris, comme on vous en avait tant prié, eh -bien ! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais -venue moi-même demain matin dans votre -chambre, vous crier comme toujours : — Bonne -et heureuse année, cher grand-père ! — J’ai aussi -le cœur gros en songeant que ce n’est qu’au printemps -que je vous embrasserai, les occupations -de père ne nous permettront pas de nous éloigner -de Paris avant mai, et vous-même je vois -bien que vous ne viendrez pas cet hiver, alors… — Mais, -ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher -bon-papa !</p> - -<p>Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, -et mère aussi ; nous sortons beaucoup, beaucoup, -nous allons quelquefois au théâtre, et fort souvent -en visite ; j’ai été vendeuse à une grande vente de -charité, j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un -buffet ; nous avons eu un monde énorme ; beaucoup -de jeunes gens : ils aiment beaucoup les gâteaux, -je vous assure, bon-papa ! A lui seul, le cousin de -Germaine Tirebois a avalé pour quinze francs de -beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour lui ! -Je me suis, naturellement, énormément amusée, -Germaine est si gaie, si boute-en-train, et sa mère -réellement très aimable. Ce sont là de très bonnes -amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. -Mère a pris un jour de réception ; -nous commençons à avoir pas mal de relations, -et comme nous rendons beaucoup de visites, les -mercredis de maman sont très courus. J’ai des -amies très gentilles ici, mais je n’ai de réelle -affection que pour Germaine. C’est elle d’abord -que je connais le plus, et depuis très longtemps, -et ensuite nous avons deux natures qui sympathisent -parfaitement. Son père et sa mère sont -aussi, il faut l’avouer, des gens réellement aimables, -et fort liés avec mes parents, de cette -façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera -qu’aller en augmentant. Elle ne vous a vu qu’une -fois à La Marche, il y a quatre ans, pour la fête -du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa ? -eh bien ! elle a gardé un très bon souvenir de -vous, et elle se souvient parfaitement que vous -lui avez offert une belle fleur de votre petit jardin…</p> - -<p>Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer -plus longtemps de mon bavardage, et je me sauve -bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse -année, et de bons et affectueux baisers de votre -petite-fille bien aimante,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Yvonne Martin-Martin.</span></p> - -<p>Maman me charge de vous dire qu’elle vous -écrira demain, mais qu’elle fait partir pour vous -une petite caisse de fruits confits.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Mademoiselle Yvonne Martin-Martin,<br /> -chez Monsieur Martin-Martin, député, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Chère Yvonne</span>,</p> - -<p>Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, -votre grand-père, que nous nous étions absentés -de La Marche pendant quinze jours, et, de là, -chère amie, le retard de ma lettre ; excusez-moi, -je vous en prie ; je serais tout à fait ennuyée que -vous ayez pu penser un moment que je vous oubliais ! -Pourtant votre longue missive, si détaillée, -si intéressante, demandait une réponse -immédiate ; mais, vous savez ce que c’est, chère -amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur -votre indulgence à mon égard : quand on voyage, -on ne s’appartient plus !</p> - -<p>Ma mère et moi avons été chez une vieille amie -qui a une magnifique propriété à trois heures de -La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste de -le regretter, car ces quinze jours ont passé trop -rapides à mon avis, je me suis tellement amusée, -chère Yvonne !</p> - -<p>Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes -filles, par conséquent beaucoup de gaîté ! J’ai eu -le plaisir de faire là la connaissance de votre -charmante cousine, M<sup>lle</sup> Jane Roche, nous avons -beaucoup causé de vous, elle m’a dit avoir reçu -un long journal de votre vie parisienne, et elle a -même eu la gentillesse de m’énumérer tous les -plaisirs que vous avez eus ces dernières semaines. -Je vois avec bonheur que, quoique vous amusant -bien, vous ne nous négligez pas, nous autres -petites provinciales…</p> - -<p>Nous avons passé chez la vieille amie de ma -mère juste quinze jours, et si papa ne nous avait -pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait absolument -que nous rentrions à La Marche, je crois bien -que nous serions encore dans cet agréable -séjour… Croiriez-vous, chère Yvonne, que nous -avons même joué la comédie ! La vieille amie de -ma mère a un cousin, substitut à Saint-Geniès, -et fort original ; il fait des comédies de salon ; -c’est sous sa direction que nous avons joué une -petite pièce de lui tout à fait charmante, intitulée : -<i>Qui s’y frotte s’y pique !</i> Nous avons eu un grand -succès, je vous assure, chère amie, il y avait -même quelques couplets que j’ai chantés, et qui -ont eu les honneurs du <i>bis !</i> Nous avions eu de -nombreuses répétitions qui avaient été autant de -parties de plaisir ; les parents n’étaient pas autorisés à -y assister, de cette façon vous comprenez -quelle franche gaîté a présidé à ces répétitions ! -Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui -ne savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, -et, rien qu’à le voir, nous riions sans -nous arrêter… Les costumes aussi avaient été -très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé -de velours noir ; j’avais un petit bonnet de dentelles, -et un petit tablier rose avec des poches ; je -tenais une corbeille toute garnie de rubans roses -et bleus, dans laquelle se trouvaient des fleurs -artificielles que je devais jeter devant le premier -rôle qui était une marquise. Après la comédie, -on a dansé jusqu’à une heure du matin, et on a -soupé très gaîment. Quel malheur que vous -n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors -la fête aurait été complète ! Mais, j’y pense, peut-être -que ces plaisirs de campagne vous touchent -peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis -trois mois (déjà !) à ceux de Paris, si dissemblables, -je crois, des nôtres… C’est égal, il me semble -que, même devenue Parisienne, je n’aurais garde -d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant : -n’ai-je pas un peu raison, chère amie ?…</p> - -<p>Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire -ne s’est passé à La Marche ; il y a eu deux -bals à la Préfecture ; on a beaucoup jasé sur la -toilette de la préfète ; nous avions une invitation, -et j’aurais assez aimé à assister à un de ces bals, -mais justement mon père se trouvait un peu -grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché -d’avoir un prétexte pour refuser au préfet, je ne -sais pourquoi, bref, nous ne pouvions songer à -aller seules, ma mère et moi…</p> - -<p>Je passe fréquemment, en me rendant à mon -cours de solfège, devant votre ancienne habitation -qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers -la grille du jardin, le buisson de houx tout -rempli de belles petites boules, et ça me donne -envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. Vous -rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus -de quatre ou cinq ans, les jolis colliers que nous -faisions à nos poupées avec ces petits fruits -rouges ? Que tout cela est loin, mon Dieu ! Nous -voici de grandes et sérieuses personnes, à présent, — bonnes -à marier, comme dit M. le vicaire !… -Allons, ma chère Yvonne, que je vous -souhaite, en terminant cette longue lettre, une -bonne et heureuse année ! Faites bien nos meilleures -amitiés à M<sup>me</sup> Martin-Martin, sans oublier -M. Martin-Martin à qui mon père doit, je crois, -écrire prochainement. Mille affectueux baisers -de votre amie,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Marthe Benoit.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c s">UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN</p> - -<p>Nous sommes heureux de reproduire dans nos -colonnes la lettre suivante, que notre rédacteur -en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué -député, M. Martin-Martin :</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Canelle</span>,</p> - -<p>J’ouvre le <i>Petit Tambour</i>, et j’y lis le <span lang="en" xml:lang="en">leader-article</span> -que vous consacrez à l’étude des douzièmes -provisoires. Je n’ai pas besoin de vous -dire que je m’associe entièrement aux critiques -si pleines de sens que vous faites de ce que vous -avez spirituellement dénommé : l’anse du panier -gouvernemental, le sou du franc ministériel ! — comme -vous, je suis l’ennemi déclaré du système -des cotes mal taillées et des demi-mesures, et -j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait -être suffisamment fort, suffisamment prévoyant -et armé, pour ne point se laisser acculer à -des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis -où il ne saurait y avoir que des dupes… -C’est précisément parce que mes convictions sont -telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, -même apparent, entre nous au sujet de cette apparente -divergence, que je tiens à vous expliquer -en deux mots et vous faire toucher du doigt, -dans quel esprit je viens de voter les deux douzièmes -provisoires demandés par le Gouvernement, -et je m’empresse d’ajouter : appuyés par la -Commission du budget.</p> - -<p>Seules les situations exceptionnelles, et vous -allez être de mon avis, expliquent et excusent les -mesures exceptionnelles ; or, ce qui me paraît -exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente -Exposition. Au moment où Paris se couvre de -palais, au moment où la France s’apprête pour -des hospitalités augustes, j’estime que des soucis -budgétaires ne doivent pas apparaître dans -nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment, -la sérénité qui convient à des hôtes ; je reprends -votre image de tout à l’heure, mon cher -ami : quand on attend du monde à dîner, il ne -faut pas que les invités puissent vous entendre -vous plaindre d’être volé par la cuisinière… Dieu -merci, la France est encore assez riche pour demeurer -lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige -jamais terni auprès des autres nations, pour -demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice financier, -qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs -qu’un sacrifice momentané. Il a toujours été de -notre crânerie, de notre gloire, à nous autres -Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il -s’agisse d’argent ou de sang ! Lorsque le renom -chevaleresque du pays est en jeu, sans compter -nous dépensons l’un, comme nous avons su verser -l’autre. Que certains nous traitent de jobards ; -cette <i>jobarderie</i>-là, c’est l’honneur, c’est le patrimoine -glorieux de la France ; et il nous reste -quand même assez d’or encore pour que nous -n’ayons pas besoin d’aller voler celui du Transvaal !</p> - -<p>Mes sentiments les plus cordialement dévoués, -mon cher Canelle, et, puisque nous sommes à la -veille du 1<sup>er</sup> janvier, mes meilleurs vœux pour -vous, pour le Plateau-Central et pour la France !</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Martin-Martin</span>,<br /> -Député.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap i">Du <i>Journal</i> de Mademoiselle Martin-Martin.</p> - -<p>… Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai -tant à faire aujourd’hui ! J’ai vivement déjeuné, -je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus -long), et j’ai été embrasser papa qui lisait la <i>Localité</i>, -dans son lit. J’aurais aussi bien fait de me -tenir tranquille, car il n’était pas de très bonne -humeur : il m’a fait l’observation que mes cheveux -étaient trop lâches, et que j’avais de la -poudre de riz sur le nez ; pour essayer de le dérider, -je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant -mon oiseau bleu, mais rien n’a fait, il -était réellement de méchante humeur… Je ne -sais trop pourquoi, par exemple !</p> - -<p>J’ai été alors demander à maman qui causait -à Olympe dans l’antichambre, si on sortait ce -matin ; elle m’a répondu que son intention -était d’aller seule faire quelques courses pressées ; -je n’ai eu garde d’insister, sachant de quoi il -s’agissait : aux alentours de Noël, mère sort toujours -seule un matin, je sais ce que cela veut -dire…</p> - -<p>Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite -maman pourra bien me donner cette fois-ci ; -d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours à -l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, -pas de sous-entendus. Je voudrais bien -pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne en -écaille blonde me comblerait de joie, je meurs -d’envie d’en avoir un depuis que j’en ai vu porter -à Germaine ; c’est délicieux avec des cheveux -châtain clair comme sont les miens ; peut-être -aura-t-elle vu mon désir, j’ai souvent complimenté -Germaine à ce propos devant ma mère… -et un peu à dessein, même ; aussi ai-je de l’espoir ! -Si par hasard c’était autre chose, eh bien ! -avec l’argent que grand-père va m’envoyer, je -m’en offrirai un magnifique, voilà !</p> - -<p>De dix heures à onze heures, j’ai été au salon -étudier mon chant : consciencieusement, même ! -Ma voix prend beaucoup de force dans le médium, -je trouve ; c’est le médium qui me faisait le plus -défaut, au dire de mesdemoiselles Turquet, eh -bien ! si elles m’entendaient à présent, je crois -qu’elles seraient satisfaites… Oh ! j’étonnerai -mon monde à La Marche, cet été !…</p> - -<p>De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon -russe, dont Germaine m’a demandé le modèle ; -j’ai fait tout autour des effiloches de soie lavande -et turquoise, ce qui est d’un effet idéal !</p> - -<p>Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle -n’a sonné qu’un coup et Olympe s’est précipitée -pour lui ouvrir ; je suis restée discrètement dans -ma chambre…</p> - -<p>Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre -mon chapeau et mon manteau : puis nous sommes -sorties, nous avons pris une voiture à cause du -dégel et nous nous sommes fait conduire au -Louvre. Il y avait un monde fou, partout, principalement -aux jouets exposés dans le grand hall -du bas ; c’était un brouhaha fantastique, et une -telle cohue que j’ai perdu maman deux fois dans -la foule. Nous avons acheté, pour les enfants de -M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe -qui marche merveilleusement, et un bébé -incassable brun, aux yeux bleus, avec un costume -de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait -encore de jouer avec une poupée, et de la coiffer -et de l’habiller ; il y a des fois où je me sens encore -tout à fait fillette !…</p> - -<p>Nous avons regardé différents objets pour offrir -à Germaine, et notre choix s’est fixé sur une -petite crédence japonaise, réellement idéale, tout -incrustée d’ivoire imitant des chimères et des -fleurs de lotus : je pense qu’elle sera tout à fait -contente, cette chère Germaine ! Pour Marthe -Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et -peluche grenat, avec un petit encrier en métal -anglais, d’un goût charmant. Pour les demoiselles -Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât -une boîte de chocolats, mais j’ai pensé qu’un service -à thé leur ferait un grand plaisir. Nous avons -donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un -tel assortiment de services, que nous avons hésité -entre un chinois, et un en porcelaine anglaise, -d’une finesse extraordinaire ; décidément, nous -avons pris le chinois. Maman a regardé une robe -pour Olympe ; mais elle préfère la consulter -d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement -nous avions fini nos emplettes. Nous avons été -goûter chez notre pâtissier habituel de l’avenue -de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire quelques -pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les -petites boutiques s’installent déjà et on n’avance -que lentement sur les boulevards ; c’est égal, c’est -joliment amusant tous ces gens affairés, avec des -paquets plein les bras ; on sent bien qu’une grande -fête approche, et que tout le monde en est très -content. Moi, rien que de les voir, je riais toute -seule ; j’aurais bien désiré traverser aussi un de -ces grands passages qui donnent sur les boulevards, -mais maman n’a jamais voulu…</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p class="c s">A LA PRÉFECTURE</p> - -<p>Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu -hier matin à la Préfecture avec le cérémonial -accoutumé.</p> - -<p>M. le Préfet a reçu les autorités civiles à -9 heures, et, à 10 heures et demie, les autorités -militaires.</p> - -<p>Répondant au général Pommier, qui lui présentait -les officiers de la garnison, M. le Préfet -s’est exprimé en ces termes :</p> - -<p>« Je vous remercie, mon Général, des sentiments -que vous voulez bien exprimer au représentant -du gouvernement de la République. -C’est l’honneur de la République de pouvoir -mettre sa confiance dans une armée vaillante -et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée -de savoir qu’elle peut compter sur la République -respectée et forte ! Merci encore, mon -cher Général, et merci, Messieurs ! »</p> - -<p>Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, -consacré aux visites de corps, et les habits -noirs et les uniformes donnaient aux rues de La -Marche une animation extraordinaire, malgré la -pluie torrentielle qui n’a pas discontinué de -tomber.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Monsieur Martin-Martin, député, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Ami</span>,</p> - -<p>Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle : -officiellement, il se désiste pour raison de -santé. Il y a là-dessous une assez vilaine histoire, -une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la -petite, couturière, à qui le fils Moulin aurait fait -un enfant, scandale imminent, chantage, le tout -habilement exploité par cette fripouille de Caille -et par les curés. Je l’avais toujours dit que les -magistrats de La Marche nous claqueraient dans -la main à la première occasion, cela n’a pas -manqué ; au lieu de calmer tous ces gens et de -les inviter à se tenir tranquilles, le procureur -Quillet est monté sur ses grands chevaux, sacerdoce, -intégrité, austérité : si la belle madame -Quillet avait toujours été aussi austère, on connaît -pourtant un grand dadais de procureur qui -se morfondrait encore comme juge suppléant ; -Quillet a fait venir dans son cabinet Moulin père -et fils ; tu sais que le père Moulin ne se sent jamais -très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme -de banqueroutier et de commerçant failli : -on n’a pas eu de peine à lui faire peur ; et quand -des émissaires de l’évêché sont venus après cela -lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la <i>Localité</i> ne -soufflerait mot, s’il ne se présentait pas contre -Caille, il a promis tout ce qu’on a voulu.</p> - -<p>Cela nous apprendra à nous mettre en campagne -avec de pareilles chiffes molles ; en attendant le -parti est désemparé, la Préfecture ne sait où -donner de la tête, nous voici à pas trois semaines -de l’élection, le bec dans l’eau, sans candidat, -perdant sottement le bénéfice de tous les tripatouillages -auxquels on s’était livré, de tout le -remue-ménage en faveur de cette vieille brute -de Moulin. Comment improviser une autre candidature ? -D’autre part, nous ne sommes pas ici -pour nous en conter, n’est-ce pas : Caille élu -sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton -renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et -deux font quatre.</p> - -<p>Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise : il -faut que ce soit toi qui te présentes au Sénat ; -tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant été, -en somme, en ton nom, tu as toutes les chances -que nous lui avions acquises, et en plus, bien -entendu, les chances personnelles que te donnent -tes relations, ton expérience, ta situation ; -car, enfin, les électeurs sont de rudes imbéciles, -mais tout de même on ne peut dire qu’ils t’auraient -préféré Moulin, simplement parce que, -sans te flatter, tu es moins bête…</p> - -<p>Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît -de la dernière importance que tu arrives ici sans -tarder, pour causer avec tes amis, voir le préfet, -tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, -puisque tu n’as pas besoin de donner ta -démission de député, et qu’une élection sénatoriale -coûte à peine cinquante louis de circulaires -et d’affiches, tu joues sur le velours : si tu échoues, -eh bien ! mon Dieu, ta réélection n’en sera ni -plus ni moins compromise à la Chambre, tu -auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir -« rallié les troupes républicaines à l’heure difficile, -ramassé le drapeau, combattu le bon combat », -etc., etc., et toutes les balançoires qui -valent toujours ce qu’elles valent dans les journaux -et les réunions publiques…</p> - -<p>Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non -seulement possible mais probable, te voilà débarrassé -des soucis et des frais de l’élection législative, -installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de -deux qui te restent à faire au Palais-Bourbon, -et, par-dessus tout, infiniment plus tranquille.</p> - -<p>Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas -ton temps à réfléchir : arrive.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Carbonel.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap">De la <i>Localité</i> :</p> - -<p class="c s" lang="la" xml:lang="la">RISUM TENEATIS !</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Risum teneatis, amici !</i> La montagne franc-maçonnique -et panamiste accouche enfin de son -candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus -nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. -Ce Maître Jacques de la politique, ce -larbin à tout faire des officines ministérielles et -des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on -ne le casse pas aux gages : pour cela, vous pensez -bien que ses capacités universelles lui permettraient -de passer indifféremment de la Chambre -au Sénat, des écuries à l’office…</p> - -<p>D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, -et après la gifle retentissante et magistrale que -vont lui appliquer les vaillants délégués sénatoriaux, -il n’en sera que plus frais et dispos pour -tendre l’autre joue au suffrage universel, lors du -renouvellement législatif : Jocrisse s’entraîne.</p> - -<p>Au fond, pas si Jocrisse : Martin-Martin est un -malin compère qui calcule que, pour le moment, -il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, -encore que le beurre commence à sentir l’huile, -lui est encore assurée pour deux ans : et il calcule -aussi que, pour l’avenir, plus il aura endossé -de vestes, sous le fallacieux prétexte de -sauver la République, plus il aura de titres à -quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la -honte et la ruine d’une nation dite démocratique, -mais qui font à merveille l’affaire de ces -terre-neuve intrépides, prêts surtout à sauver la -caisse.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Madame Martin-Martin, député, Paris.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Ma chère Amie</span>,</p> - -<p>Je viens de déjeuner à la Préfecture : nous -avons encore passé une heure avec Jambey et son -chef de cabinet à faire les pointages les plus -serrés : mon élection est absolument assurée à -cent quarante-six voix de majorité, chiffre minimum ; -maintenant nous venons d’imaginer -avec le Préfet un coup merveilleux : par ce -même courrier, je donne ma démission de député ; -remarque, ma bonne, que je joue absolument -sur le velours, comme disait Carbonel, -puisque je ne peux pas ne pas être élu, les chiffres -sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, -d’autre part, tu vois l’attitude que cela me -donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux : non, -mes amis, non, je ne veux rien être : que par -vous ! — Il n’y a pas ici de député, pas de -pression administrative, il n’y a qu’un candidat -comme les autres, qui remet sa fortune -entre vos mains, qui attend tout de votre esprit -de justice, de votre républicanisme éclairé, etc. ; -tu vois tout ce qu’il y a à dire ! — Je t’assure -qu’ils vont faire une tête, ce soir, Caille et -l’Évêque, et leurs amis !</p> - -<p>Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que -nous allons pouvoir nous installer maintenant -bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette -perspective énervante d’un changement possible -dans deux ans. Et puis je me dis que, pour ma -réélection à la Chambre, il fallait toujours compter -une trentaine de mille francs, qui se trouveront -fort à propos pour arrondir d’autant la dot -d’Yvonne. Eh ! dame, ma bonne amie, il va bien -falloir songer à la marier, cette petite : le Sénat, -me voilà un vieux papa !</p> - -<p>Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.</p> - -<p>Ton vieux sénateur,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Alban</span>.</p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>A Messieurs les délégués sénatoriaux -du Plateau-Central.</i></p> - -<p class="c">Monsieur …, délégué sénatorial à…</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Délégué</span>,</p> - -<p>J’apprends que, par suite d’une inadvertance -de mon secrétaire, la lettre-circulaire que j’avais -eu l’honneur de vous adresser vous a été remise -insuffisamment affranchie.</p> - -<p>Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en -timbres-poste, le montant de la surtaxe que vous -avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer -toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, -je vous renouvelle, mon cher délégué, l’assurance -de mon attachement inébranlable et de -mon plus entier dévouement.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Martin-Martin.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="c gap"><i>Préfet La Marche, à Intérieur, Paris</i></p> - -<p>Résultats élection sénatoriale : Inscrits, 747. — Votants, -740. — Suffrages exprimés, 737. — Majorité -absolue, 369.</p> - -<p>1<sup>er</sup> tour : Martin-Martin, 324. — Alcide Caille, -187. — Lajambe, 179. — Gélabert, 42. — Drumont, -2. — Déroulède, 1. — Lieutenant-colonel -Marchand, 1. — Jaurès, 1.</p> - -<p>2<sup>e</sup> tour : Martin-Martin, 331. — Alcide Caille, -194. — Lajambe, 205. — Gélabert, 4. — Déroulède, -1. — Jaurès, 1.</p> - -<p>3<sup>e</sup> tour : Lajambe, 370 voix, élu. — Martin-Martin, -369. — Jaurès, 1.</p> - -<hr /> - - -<p class="noindent gap"><span class="blk">MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR<br /> -<span class="xs">AFFAIRES POLITIQUES</span><br /> -<i><span class="rm">1<sup>er</sup></span> bureau : Élections.</i></span></p> - -<p class="c"><i>Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre -de l’Intérieur</i>.</p> - -<p>Comme suite à mon télégramme concernant -l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier dans mon -département, j’ai l’honneur de vous confirmer -l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration -indépendante, élu à une voix de majorité -contre M. Martin-Martin, ancien député.</p> - -<p>Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents -rapports, M. Martin-Martin arrivait en tête au -premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur -son concurrent conservateur, Alcide Caille.</p> - -<p>Une première défection a eu lieu au second -tour : M. Gélabert, après avoir été, lors des élections -législatives, un des agents les plus zélés de -M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier -d’avoir fait nommer M. Julien Tirebois, au lieu -de son fils, conseiller de préfecture à La Marche ; -plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait -ainsi empêcher de se présenter, a été décoré, -la croix, sur laquelle M. Gélabert comptait -absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet -pour lui d’une déception plus amère encore. -Aussi s’est-il désisté purement et simplement, et -ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui que -nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, -grâce à une campagne acharnée auprès des électeurs -agricoles qu’il connaît de longue date, les -voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées -sur M. Lajambe.</p> - -<p>C’est alors qu’au troisième tour s’est produite -une manœuvre absolument inattendue ; les conservateurs, -sentant impossible le triomphe de -leur candidat, ont voulu à tout prix faire échouer -M. Martin-Martin ; M. Alcide Caille s’est désisté, -en engageant secrètement les électeurs à voter -pour M. Lajambe ; une trentaine de républicains, -appartenant presque tous au groupe Gélabert, -ne voulant pas faire le jeu de la réaction, ont -alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. -Mais la majorité n’a pas suivi : il faut dire -que M. Martin-Martin, en plus des mécontents -que fait nécessairement un homme au pouvoir, -s’était aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux -par sa démission prématurée de député : -les délégués avaient vu là, en effet, une marque -de présomption déplacée, et comme une suspicion -outrageante de leur indépendance, puisqu’on -semblait escompter leurs suffrages avec -une telle sécurité.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, -M. Lajambe n’a obtenu qu’une voix de -majorité, et il y a lieu de remarquer que M. Martin-Martin -arrivait à égalité et eût été proclamé -au bénéfice de l’âge, si, plutôt que de lui donner -sa voix, M. Bedu-Martin, avec un entêtement -de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au -dernier tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, -dont il fait grief à son gendre de partager les -idées.</p> - -<p>Cet échec empêchera vraisemblablement -M. Martin-Martin de jouer de longtemps aucun -rôle politique dans le Plateau-Central : nous ne -pensons pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter -au siège de député que sa démission rend vacant, -et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune -chance de succès.</p> - -<p>Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté -comme indépendant, c’est-à-dire antigouvernemental, -le fait qu’il ne doit son élection -qu’à l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera -sans doute à accentuer ses premiers votes -vers la gauche, pour se garder du reproche d’être -l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime -qu’au moins dans les questions de principes son -appui sera facilement acquis au Gouvernement.</p> - -<p class="sign"><span class="blk"><i>Le Préfet du Plateau-Central</i>,<br /> -<span class="sc">Jambey du Carnage</span>.</span></p> - -<hr /> - - -<p class="gap i">Du <i>journal</i> d’Yvonne Martin-Martin :</p> - -<p>Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas -quitté la maison, dans l’attente de la dépêche -que père devait nous envoyer de La Marche pour -nous annoncer son élection ; elle n’est arrivée -qu’à près de huit heures ; nous nous sommes -précipitées toutes deux, si angoissées que nous -ne pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, -hélas ! nous a faites bien désolées, bien malheureuses ! -Père était si sûr pourtant d’être élu ! -Quel échec pour lui et pour nous ! Nous n’avons -pu ni dîner, ni dormir de la nuit, tant l’épouvantable -nouvelle nous avait causé d’émotion. -Moi, j’étais surtout triste à la pensée de quitter -Paris tout à fait, d’abandonner mes habitudes, -mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime tant -et avec qui nous nous entendons si bien ; bien -sûr que tout cela me causait encore plus de peine -que l’échec de père… Quant à mère, son premier -chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, -la naïveté de ce pauvre papa ! Heureusement -qu’il était loin, sans cela il aurait été -bien affligé ! C’est égal, dans le fond, je trouvais -que maman avait raison ; pour moi, je n’aurais -certes pas agi de cette façon, il ne faut pas courir -deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait -malheureusement, et il en voit maintenant la -conséquence… J’appréhende surtout notre retour -à La Marche : tous ces gens que nous connaissions -doivent être si contents de nos ennuis, -et quel accueil il nous va falloir recevoir ! Je -vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse -commisération… Dieu ! que c’est bête, tout de -même ! l’élection de Père tenait à si peu de -chose, pourtant ! Enfin, ce qui est fait est fait, il -n’y a pas à revenir ; et le mieux est de paraître -prendre, de tout cela, gaîment son parti, — sans -quoi ils seraient tous trop contents !</p> - -<p>Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne -nous voir ainsi que sa mère. Je ne lui ai parlé -de rien, mais déjà elles savent, j’en suis sûre, la -triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée -aujourd’hui, et moi-même, étant si absorbée, -j’ai oublié de mettre hier soir mes bigoudis, et me -voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra -pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux -de demi-saison ; je veux révolutionner La Marche : -quand papa était encore quelque chose, il fallait -ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs -et de leurs filles ; mais maintenant, je m’en -moque ; je vais choisir des chapeaux qui les feront -toutes crever de jalousie, c’est bien le moins, — et -ça me consolera un peu…</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Petit Tambour</i> :</p> - -<p>J’ai le devoir de remercier ici les électeurs -vaillants, les démocrates convaincus, dont la -confiance inébranlable m’a soutenu jusqu’au -bout dans la lutte que nous tentions ensemble -contre les forces coalisées de la réaction.</p> - -<p>Je n’ai pas à m’arrêter aux inqualifiables manœuvres -qui ont assuré le succès momentané de -nos adversaires ; j’ai été l’élu de tous les honnêtes -gens, cela me suffit : de semblables échecs sont -la gloire d’un parti, et je proclame fermement -mon droit d’en être fier.</p> - -<p>Mais si je me suis toujours montré disposé, -quand sonnait l’heure du danger, à affronter les -fatigues, les charges et les responsabilités de la -vie publique, abandonnant mes travaux et la -gestion de mes intérêts, dépensant sans compter -mon temps et mes forces, pour l’accomplissement -d’un mandat d’honneur, permettez-moi de -résister aux mille sollicitations qui m’assiègent, et -de jouir enfin d’un repos que je crois bien gagné.</p> - -<p>Non pas que j’abandonne la lutte ; mais je -réclame la faveur de rentrer dans le rang, et -simplement, je viens reprendre au milieu de vous -mon poste de soldat obscur, mais toujours irréductible -et dévoué, soldat de la cause démocratique -dans notre cher et beau Plateau-Central.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Martin-Martin</span>.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Du <i>Journal officiel</i> :</p> - -<p>M. Touchard, sous-préfet du Havre, est nommé -préfet du Plateau-Central, en remplacement de -M. Jambey du Carnage, mis en disponibilité.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small r"><div>Pages</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Pays de l’Instar</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Manuel de conversation</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">13</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Autre Manuel de conversation (degré supérieur)</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Appendice</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">267</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap s">21-5-01. — Tours, Imp. E. Arrault et C<sup>ie</sup>.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE PAYS DE L'INSTAR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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