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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Harem entr'ouvert - -Author: A.-R. de Lens - -Release Date: July 24, 2022 [eBook #68602] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HAREM ENTR'OUVERT *** - - - - - - A.-R. DE LENS - - LE - HAREM ENTR’OUVERT - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. - -Copyright, 1919, by CALMANN-LÉVY. - - - - -LE HAREM ENTR’OUVERT - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -MŒURS TUNISIENNES - - A Chedlïa meurtt Tahar - ben Abd el Malek el Trabelsi, - ma servante, - humble et précieuse collaboratrice, - Ce livre qu’elle ne lira pas. - - - - -I - -LA MAISON DU CAÏD MANSOUR - - -Le caïd Mansour prend le café avec mon mari. Ils sont accroupis tous -deux sur le divan, à la mode arabe, et fument en devisant. - -Le caïd Mansour est un personnage digne et conscient de sa haute -importance. Il est toujours vêtu avec la plus grande recherche. Ses -burnous sont en fine laine de Mâteur et ses gebbas aux teintes pâmées: -fleur de pêcher, gris tourterelle, mauve de crépuscule, éparpillent -autour de lui mille tendres reflets de soie. - -Quand il entre, la pièce se parfume d’essences subtiles: ambre, jasmin -ou rose. - -Le caïd Mansour a des manières exquises et fières. Il me témoigne une -déférence infinie, sachant qu’il convient de traiter les Européennes -avec plus d’égards et de respect que leurs époux. - ---Le salut, Si Mansour! - ---Le salut sur toi. Comment vas-tu? - ---Comment va ta maison[1]? - - [1] On ne parle jamais ouvertement à un Arabe des femmes de sa - famille. - ---Grâce à Dieu! Ma maison est en parfaite santé et soupire après ta -venue. Ne l’honoreras-tu pas bientôt d’une visite? - ---Avec plaisir, Si Mansour. Dis-lui que j’irai la voir prochainement. - -C’est une grande et noble maison que celle du caïd. Si Mansour a épousé, -il y a une dizaine d’années, la princesse Bederen’nour (Lune éclatante) -et son frère Si Chédli a pour femme Lella Zenouba, fille du ministre de -la plume[2]. - - [2] Deuxième ministre du bey. - -Ces dames me traitent en amie, et réclament toujours ma présence, -précieuse distraction dans leur vie monotone. Et rarement je sors de -chez elles, sans être suivie du grand nègre de Si Mansour, vêtu -d’écarlate et portant un présent. Tantôt un bouquet tout rond où les -fleurs fraîches, montées sur de longues tiges d’alfa, sont rehaussées de -pistils en papier doré. Tantôt un plat rempli de pâtisseries arabes: -backléouas luisants de miel, crottes de gazelle en sucre parfumé, morves -du bey, makroudhs farcis de dattes, vertes samsahs aux pistaches. - -Il y a plus d’un mois que je n’ai vu mes nobles amies, malgré leurs -insistances à ma dernière visite. J’irai demain. - -Et que vais-je apporter qui leur plaise et alimente un peu notre -conversation? - -L’autre fois je les ai ravies avec un vieux stock de catalogues des -grands magasins. Pendant des journées entières, elles se sont -passionnées pour les modes du _Bon Marché_ d’il y a deux ou trois ans. -Et Lella Zenouba m’a même chargée d’une commande: une écharpe de plumes -dont elle meurt d’envie. - -Ah! voici qui les intéressera fort: un petit stéréoscope portatif et -toutes les vues tunisiennes prises par mon frère durant son séjour ici. - -La maison de Si Mansour n’est pas très éloignée de la mienne. Elle -occupe, comme toute demeure d’importance où il convient d’être -tranquillement chez soi, loin de la rue, une impasse entière aux arcades -gracieuses. Les premiers bâtiments sont les communs et les écuries du -caïd. Puis vient la maison,--le palais serait plus juste--de Si Mansour. - -Bien entendu, les grands murs blancs ne trahissent la richesse -intérieure que par leurs dimensions, et seule la porte, énorme, massive, -en bois sculpté, dans son encadrement de marbre rose, atteste -l’importance seigneuriale du logis. - -Elle s’ouvre sur un vestibule revêtu de faïences et garni de divans où -siègent en permanence les gardiens du lieu, un Marocain au profil -d’ascète, et le nègre vêtu d’écarlate. Ils me connaissent et me laissent -passer sans difficulté. Je heurte le marteau de bronze à la petite porte -du fond. - ---Qui est là?--crie une voix, de l’intérieur. - -Et, suivant la formule, je réponds: - ---Ouvre! - -Cela suffit. Du reste, en le cas présent, mon accent me dénonce. Une -grosse négresse entrebâille la porte en ayant soin de se cacher derrière -le battant, afin de ne point être vue des serviteurs mâles. - -Je traverse le joli patio à colonnes, au-dessus duquel se découpe un -carré de ciel très bleu, et je suis introduite dans un grand salon, tout -en longueur, aux parois luisantes de faïences polychromes. Au centre se -creuse le «divan» entouré de sofas abondamment pourvus de coussins. Les -murs ont sept ou huit mètres de haut, et des lustres étincelants, en -cristal de Venise, tombent des voûtes ciselées. Il fait presque frais -dans ce salon, bien que dehors la chaleur soit lourde, et l’on y voit à -peine, après l’éblouissement du patio. Mais les yeux se font vite à -l’ombre douce qui atténue les mille couleurs et les dorures d’une -décoration orientale. - -Pas plus dans cette pièce que dans toute autre du logis, il n’y a -d’ouverture sur l’impasse; de grandes fenêtres aux grilles en fer forgé -donnent sur le patio. - -Ces dames se font attendre longtemps. C’est leur habitude, car elles -rehaussent leur parure chaque fois que je viens. Mabrouka, la négresse, -me tient compagnie. - -Mabrouka est une amie de Chedlïa, ma servante; elle va souvent la voir -et lui conter les faits et gestes de ses maîtres. Parfois, comme -aujourd’hui, ses confidences indiscrètes débordent jusqu’à moi. - ---Par Allah! tu arrives en un triste moment. Si Chédli n’est encore pas -rentré cette nuit, et Lella Zenouba a pleuré jusqu’au matin en -l’attendant. Sans doute était-il auprès de cette danseuse française pour -laquelle il fait des folies... - -Chacun sait que Si Chédli s’est acoquiné avec une petite chanteuse du -Palmarium, perverse et prétentieuse, qui lui fait payer cher des faveurs -à la portée de tous. - -Le caïd Mansour, malgré son chapelet, son air digne et ses hautes -fonctions, est aussi libertin que son frère, et les aventures de ces -deux nobles personnages défrayent la conversation de bien des harems. - -A la rigueur, cela se comprend du caïd Mansour, dont la femme est laide -et n’est plus très jeune, car voici déjà dix ans qu’il l’épousa dans sa -fleur. Et l’on se souvient de sa déconvenue le jour des noces,--si -grande qu’il ne put la dissimuler,--en dévoilant son épouse que le fard -et les bijoux n’arrivaient pas à rendre belle. - -Toute autre eût été répudiée sur l’heure et ramenée à son père avant la -consommation du mariage. Mais, on ne répudie point une princesse! une -fille de sang beylical! Et le caïd Mansour a gardé sa femme et son -dépit. - -Oui, cela se conçoit que Si Mansour cherche au dehors des compensations. -Jadis il eût pris d’autres épouses; mais maintenant cela ne se fait plus -guère chez les citadins, outre qu’il serait peu séant de donner une -rivale à la petite-fille d’un bey. Et certes, ce n’est point une joie -pour les yeux de se poser toujours sur la laide et chevaline princesse -Bederen’nour. - -Mais, que Si Chédli délaisse la gracieuse Lella Zenouba, au corps -d’ambre et aux yeux de génisse, pour des Françaises de mauvaise -vie,--par le Prophète!--voilà ce qu’on ne peut comprendre! - -C’est que Si Mansour et Si Chédli ont du sang brûlant dans les veines et -du vice jusqu’à la racine des cheveux, en dignes fils de Si Abd el -Latif, favori de Si Sadok bey, tous deux aujourd’hui dans la miséricorde -d’Allah! - -C’est à leur père, un ancien esclave, beau comme la lumière du matin, -devenu tout-puissant auprès de son illustre maître, grâce à des -complaisances... païennes, qu’ils doivent leur grosse fortune, leurs -palais de Tunis, de Rhadès et de Gamart, ainsi que cette frénésie qui -les pousse aux pires excès. - -Ne raconte-t-on pas que Si Abd el Latif mettait à mal toutes les femmes -de son milieu, et allait jusqu’à faire garder par les soldats du bey les -portes des hammams, les soirs où certaines dames particulièrement nobles -et belles s’y étaient rendues, afin de satisfaire ses désirs en toute -tranquillité. Et nul n’osait se plaindre ni résister à un si puissant -personnage, capable de vous faire pendre dans la cour du Bardo, sur un -signe de son petit doigt. - -L’occupation française a enrayé tout cela, et pareilles fantaisies ne -sont plus à la portée de Si Mansour et de Si Chédli, ses fils. Mais, par -Allah! il reste bien moyen de s’arranger, et l’on a en outre, -aujourd’hui, la ressource des actrices du Palmarium, du Casino de la -Goulette, et des cocottes françaises ou italiennes qui circulent le soir -sur le boulevard de la Marine. - -Et les femmes, toujours trahies, toujours délaissées, éternelles -prisonnières dans leurs palais de faïence, se morfondent des nuits -entières en l’attente du mari pour qui elles se sont parées en vain. - -Tout cela, je le connais par les confidences de la négresse Mabrouka, -les récits de Chedlïa, les racontars de harems et de terrasses où tout -se sait. Mais mes nobles amies ne m’en disent jamais rien, dans leur -souci de dignité vis-à-vis d’une Européenne. - -Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche -nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de -leurs parures. - -La princesse Bederen’nour, pauvre «Lune éclatante», semble plus olivâtre -que jamais dans son costume de soie mauve, au large pantalon bouffant. - -Lella Zenouba, malgré ses soucis, est adorable et resplendissante. Ses -beaux cheveux, noirs de henné, tombent en boucles sur ses épaules, -retenus au front par un rang de perles et une plaque d’or incrustée -d’émeraudes; de grandes boucles d’oreilles anciennes jettent des lueurs -vertes le long de son cou, et ses doigts scintillent de bagues aux -pierreries énormes. Elle porte un pantalon de satin noir brodé d’or et -une gebba de tulle noir pailleté, sous laquelle transparaît, par -éclairs, le splendide et lourd boléro d’or des jeunes épouses. Dans un -ovale très fin, très pur, elle a les traits d’un dessin parfait: un -front étroit et poli, un petit nez droit, une bouche éclatante et bien -arquée et de grands yeux noirs, des yeux immenses cernés de kohol, au -regard doucement bestial. Une étoile en vérité! à côté de cette -prétentieuse Éliane d’Avricourt, caprice de Si Chédli. - -Toutes deux, la princesse Bederen’nour et Lella Zenouba, ont les joues -peintes, les lèvres rougies au carmin, les doigts et les cheveux passés -au henné, et, barrant le front, d’épais sourcils noirs hardiment tracés. -Elles répandent un violent parfum de jasmin. Auprès d’elles, on se -croirait dans une serre pleine de fleurs. - -Elles ont une distinction de race, une politesse raffinée, et ne savent -ni lire ni écrire. Toute leur instruction consiste en quelques sourates -du Coran, apprises par cœur, sans les comprendre. - -La princesse Bederen’nour semble intelligente, et la petite Lella -Zenouba, parfois, a de subtiles reparties. Mais elles n’ont rien vu et -ne connaissent rien. Elles ont passé de la maison paternelle à celle de -l’époux en toute ignorance du monde environnant. Elles ne savent pas ce -qu’est une rue, une place, un jardin, le grand ciel libre. - -L’été, elles s’en vont à Rhadès ou à Gamart, en d’autres palais -pareillement clos et luxueux. Seuls, la plainte assourdie des vagues et -le goût salé de l’air peuvent leur dénoncer l’inconnu sans limites, -qu’elles ne se figurent pas. - -On les emmène de Tunis la nuit, en des carrosses bien fermés, où elles -ont peur, car c’est une impression terrible pour des femmes de se sentir -ainsi hors de chez soi. Et elles ne retrouvent leur assurance qu’à -l’abri des grands murs farouches et protecteurs. - -Elles ne reçoivent aucune visite, à part moi, et n’en font jamais. Les -dames arabes ne sauraient sans scandale sortir de chez elles, comme ces -femmes du peuple qui courent d’une maison à l’autre pour colporter les -nouvelles. Et pourtant elles savent ce qui se passe: intrigues, -maladies, chagrins, disputes, dans les grands harems, car leurs -servantes les tiennent au courant de toutes choses. - -En de rares circonstances, elles traversent la ville, dans leur voiture -aux volets de bois soigneusement clos, pour la mort d’un proche parent, -l’accouchement d’une sœur, ou, réjouissance suprême, les fêtes d’un -mariage. Mais des mois, et parfois des années s’écoulent sans qu’il leur -arrive de quitter ainsi la maison conjugale. - -Cet été, elles n’iront point comme d’habitude à Rhadès où l’air est plus -frais. La mère du caïd Mansour et de Si Chédli étant morte l’an passé, -il leur faut, par cette privation, porter son deuil, et aussi renoncer -pendant quelques mois encore aux broderies et aux petits ouvrages dont -elles occupent généralement les longues journées. - -Du reste, leurs époux forment pendant ce temps le projet d’aller à -Paris, et de goûter à toutes les délices montmartroises. - -La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba trouvent très naturel de se -morfondre si sévèrement pour la perte d’une belle-mère despotique et -méchante, tandis que leurs maris s’amusent. Mais ce qu’elles ne peuvent -admettre, malgré l’habitude et la généralité du fait, c’est, à cause de -créatures indignes, d’être délaissées, et surtout ruinées!... - -Car, il n’y a pas à s’y tromper, malgré les palais de faïence et de -marbre, les étoffes brodées d’or, les perles et les diamants, c’est bien -la ruine sinistre qui plane au-dessus de la maison du caïd Mansour, et -l’ombre de ses ailes angoisse les nobles prisonnières. - -La grosse fortune de Si Abd el Latif est déjà fortement entamée, et, -chaque jour, Si Mansour et Si Chédli y font de nouvelles brèches. Il y a -un an, Si Mansour a vendu au Juif Haïm Boudboul, pour quelques milliers -de francs, ses oliveraies de Nabeul, qui en valaient plus de cent mille, -afin de payer à sa maîtresse, la danseuse arabe Leïla, un collier dont -elle avait envie. Récemment encore, tout à sa nouvelle passion, la -petite Rose Printemps, il vient de céder à perte ses cultures d’El -Arousa. Et Si Chédli, follement prodigue pour Éliane d’Avricourt, -imitant l’exemple de son aîné, vend et hypothèque ses biens avec -entrain. - -Cela peut durer ainsi huit ou dix ans peut-être, mais ensuite? - -Et voilà les soucis qui creusent si profondément sous le fard les traits -de la princesse Bederen’nour et cernent les beaux yeux enfantins de -Lella Zenouba. - -Mais elles rient devant moi, sachant dissimuler ce qu’il convient, et -aussi du plaisir réel de me voir qui rompt l’ennui de leurs longues -journées inactives. Quelques servantes curieuses se sont jointes à -Mabrouka, et debout, non loin du divan où nous sommes installées, -écoutent et prennent part familièrement à la conversation. - -Ne vivent-elles pas dans l’intimité de ces dames, initiées à leurs -intrigues, à leurs chagrins, toujours prêtes à duper leurs maîtres, à -les suivre, à les épier, pour le compte des épouses prisonnières et -inquiètes? - -Ne partagent-elles pas avec leurs maîtresses les restes du repas, après -que Si Mansour et Si Chédli se sont restaurés? N’ont-elles pas la clé de -leurs plus dangereux secrets, qu’elles ne trahiraient pas devant la -mort, liées par cette sorte de franc-maçonnerie qui unit toutes les -musulmanes contre les maris?... - -L’une d’elles apporte le café dans de petits calices en porcelaine rose. -La conversation languit entre mes amies et moi, car, depuis ma dernière -visite, leur vie s’est écoulée uniforme, goutte à goutte, comme cette -eau qui tombe régulièrement de la vasque de marbre dans le bassin, au -milieu du patio. - -Et mes occupations à moi, elles ne les comprendraient pas. - -Alors j’appelle à mon aide le petit stéréoscope, emporté à cette -intention. - ---Vous allez voir... - -Mais déjà Lella Zenouba s’est enfuie peureuse, et la princesse -Bederen’nour affolée se cache le visage. - ---Non! non! ne nous photographie pas! C’est impossible!... une -petite-fille de Si M’hamed bey!... Une fille du ministre de la plume!... - -Je rassure mes défiantes amies: - -Cet appareil n’est point «une machine à portraits». Sur la tête de ma -mère! Mais qu’elles regardent plutôt... - -Timidement la princesse Bederen’nour risque un œil, puis deux. - ---O Allah! qu’est ceci? - ---La rue du Pacha, tout simplement; la rue même où vous demeurez. - ---Par mon Maître! que c’est curieux! - ---Et voici la grande mosquée de l’olivier, le souk des parfums, celui -des étoffes, le Dar el Bey... - ---Oh! Oh! que d’hommes! - -La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba se passionnent. - ---Ceci est un champ d’oliviers, et ceci... vous reconnaissez?... - ---Par le Prophète! Si Mansour et Si Chédli! Mais... - -La voix de la princesse s’altère et ses sourcils se froncent -imperceptiblement. - ---Quelle est donc cette femme arabe auprès d’eux?... sans doute cette -danseuse Leïla?... une courtisane seule à pu consentir à se dévoiler -devant des hommes et à se faire portraiturer avec eux... - ---Non, non! Vous n’y êtes pas. Pensez-vous que j’admettrais chez moi -une... dame de la rue du Persan? car cette photographie a été prise dans -ma propre maison. Regardez bien. - ---Ah! Ah! mais c’est toi!... Par la tête de Si Ahmed el Tijani! c’est -toi même en musulmane!--s’écrient mes amies tout à fait déridées et -joyeuses. - -Le stéréoscope passe de main en main parmi les servantes. Puis de -nouveau on examine les rues tunisiennes, la place Bab-Souika, la rue -Halfaouine, grouillantes d’Arabes... - ---O Allah! que je serais malheureuse s’il fallait me trouver dans cette -foule!--s’exclame Lella Zenouba. - ---Et quelle honte!--ajoute la princesse. - -Car mes nobles amies ne regrettent ni leur réclusion, ni la sévérité de -leur existence. Loin de là! Elles se font une gloire de leur mystérieuse -inviolabilité, de la rigueur avec laquelle elles suivent leurs vieilles -coutumes. - -C’est le souci des traditions qui dénote leur rang et les élève bien -au-dessus des femmes vulgaires. - -Lors de mes premières visites, je leur avais demandé naïvement si elles -ne souffraient pas de vivre toujours enfermées. - ---Par le Prophète de Dieu! mais si l’on voulait nous forcer à sortir, -nous pleurerions pour rentrer! - -Et ce sont elles-mêmes qui m’ont fait remarquer avec orgueil que leur -demeure n’avait point d’ouverture sur l’impasse, et que leur voiture -était close par des volets en bois, et non par ces rideaux qu’un souffle -peut soulever, et que les femmes de la petite bourgeoisie écartent -curieusement du doigt, au risque d’être entr’aperçues, dans l’ombre, par -un passant. - -L’intérêt du stéréoscope épuisé, je me lève pour partir, mais ces dames -me retiennent avec insistance. - ---Oh! reste encore un peu. Qu’as-tu tant à faire? Il y a si longtemps -que nous ne t’avions vue! - ---Et je veux te montrer cette écharpe de plumes, commandée par toi, et -qui est arrivée avant-hier,--ajoute Lella Zenouba.--Montons à ma -chambre. - -Nous traversons le patio plein de lumière et prenons un escalier de -marbre blanc. Puis des vestibules et des couloirs, et des chambres, et -encore un petit patio, et d’autres pièces à l’infini, toujours pavées de -marbre et revêtues de faïences. La maison du caïd Mansour, vaste et -peuplée comme toutes les demeures arabes, abrite soixante personnes, -maîtres, enfants et serviteurs. Voici enfin la chambre de Lella Zenouba, -que je connais bien, avec son divan, ses lustres, son plafond peint et -sculpté, ses énormes lits anciens à colonnes, dont les frontons d’or se -découpent sur fonds de miroirs. Ils sont luxueusement garnis de -courtines et de coussins en satin brodé, et occupent chacun une -extrémité de la pièce. «_Car l’aube ne doit point surprendre l’homme -dans le lit de son épouse._» Et je retrouve, hélas! aux deux côtés de la -porte, les armoires à glace Louis XVI, compléments indispensables, -depuis ces dernières années, de toute chambre arabe qui se respecte. -Lella Zenouba en tire l’écharpe de léger marabout blanc et la jette sur -ses épaules. - ---N’est-ce pas qu’elle est jolie? - ---Sans doute, mais je préfère encore celle-ci, en tulle lamé d’or, et -qui ne vient pas de Paris. - -Que de belles choses possède Lella Zenouba! Ce coffret d’argent ciselé! -et ces flacons à parfums en cristal doré, aux cols minces et longs, de -forme rare; ces petits étuis à kohol, ces broderies précieuses!... - ---Veux-tu voir nos bijoux? - -Elle sort de l’armoire une grande cassette pleine d’écrins et, sur un -signe de sa maîtresse, Mabrouka apporte un coffre d’ivoire contenant les -joyaux de la princesse Bederen’nour. - -Sur le divan, c’est un éblouissement de pierreries, de colliers, de -perles à plaques incrustées de roses, de longues boucles d’oreille où -les diamants tremblent comme des gouttes d’eau entourées d’un cercle de -lumière, de bracelets travaillés avec un art exquis... Et, parmi ces -trésors de famille, les parures trop modernes données par Si Mansour et -Si Chédli à leurs épouses: guirlandes de fleurs, étoiles, diadèmes aux -mille reflets. - -O ces bagues de la princesse Bederen’nour! Bien arabes celles-là, où les -topazes, les rubis, les émeraudes sont enchâssés en de lourdes montures -ciselées. - ---Mais tu n’as pas vu la plus belle, celle-ci, que Si M’hamed bey donna -jadis à ma grand’mère, Lella Kmar, son épouse favorite... - -Elle me passe un joyau, près duquel en effet tous les autres pâlissent. -Un énorme diamant, d’une extraordinaire limpidité, serti dans une -couronne d’or aux ciselures incroyablement fines et compliquées. Un vrai -bijou de reine ou d’odalisque. Mais je ne l’imagine pas à la main d’une -Européenne. Cette bague fait une saillie bizarre sur le doigt. - -Et j’admire encore les mille ustensiles de toilette: aiguières d’argent, -boîtes à fard, miroirs, coffrets incrustés d’écaille et de nacre. - -Avant de partir, il me faut dire bonjour aux enfants: les quatre -fillettes de la princesse Bederen’nour, qui apprennent le français avec -une institutrice juive, et ses trois garçons, déjà conscients de leur -importance mâle. Les aînés, cinq et sept ans, récents circoncis, ont des -grimaces de souffrance, malgré leur précautionneuse démarche écartée. Et -il y a aussi la toute petite et laide progéniture de Lella Zenouba qui -piaille dans les bras de sa nourrice. - -Je quitte enfin mes amies. Le garçonnet Béchir m’accompagne -cérémonieusement jusqu’au bout de l’impasse avec son allure de jeune -canard. - - * - - * * - -La semaine suivante, passant par la cuisine, j’aperçus Mabrouka la -négresse en vive conversation avec Chedlïa: - ---O Allah!--Qu’il soit exalté!--O notre Seigneur Mohamed!... O -Miséricordieux!--gémit-elle en me voyant.--Quel malheur!... La princesse -Bederen’nour est au désespoir!... Sa bague de diamant, le présent de Si -M’hamed bey, a disparu!... Hier elle était en train de se parer, aidée -de la petite Aïcha, lorsque Si Mansour est entré. Il l’a entretenue -quelques instants, et, quand la princesse s’est remise à sa toilette, la -bague n’était plus là!... Il n’y avait dans la chambre qu’Aïcha, mais on -a beau la fouetter, elle s’obstine à ne pas avouer son vol. C’est une -tête solide! Du reste, il est vrai qu’on l’a fouillée en vain. Et que -ferait-elle de ce bijou, elle qui ne sort pas de la maison?... Dans ma -pensée, c’est le tour d’un «chitane», d’un diable jaloux qui a enlevé la -bague. On ne la retrouvera jamais! - - * * * * * - -Quelque temps après, nous prenions le thé au Belvédère avec des amis. -Des messieurs et une petite femme très empanachée, à la toilette -suggestive, occupaient la table voisine. - ---C’est,--me dit M. X...,--une professionnelle du lieu. Remarquez comme -elle pose sa main en évidence, pour qu’on voie bien la fameuse bague -dont tout Tunis a parlé, cadeau, dit-on, d’un amant indigène. En vérité, -elle est splendide. Ces Arabes sont d’une générosité! - -La dame allongeait en effet, avec affectation, une main fardée qu’ornait -un seul et royal diamant... - -Mais cette bague!... Je la connais... Elle n’a pas sa pareille. C’est le -présent de Si M’hamed bey à Lella Kmar, la bague de la princesse -Bederen’nour! - -Le caïd Mansour vole les bijoux de sa femme pour les offrir à sa -maîtresse... - - - - -II - -MENU PEUPLE - - -Sur la terrasse..., à l’heure où les ombres sont délicieusement pâles et -longues. Les murailles encore éclairées se dorent d’un éblouissement de -soleil; puis elles deviendront abricot et rose, avant de s’éteindre dans -le mauve, et de s’ensevelir dans le bleu des nuits transparentes, où -l’on a toujours l’impression d’un clair de lune, même lorsqu’il n’y en a -pas... - -Les hirondelles tracent des méandres rapides, et le vol lourd des -pigeons bariole un instant les murs d’ombres vertes et fugitives. Un -pépiement d’oiseaux agite les mûriers de la place Halfaouine dont le -bourdonnement monte jusqu’à moi. La mosquée arrondit ses dômes -bleuissants, des minarets s’élancent vers le ciel, un palmier ou un -eucalyptus jaillit entre deux murailles; et l’on aperçoit très loin, au -delà de la ville, la colline de Sidi Bou Saïd où les riches Carthaginois -avaient bâti leurs demeures, le golfe couleur turquoise, et la chaîne de -montagnes presque irréelles, dominée par le Bou Kornine, mont de Tanit -et de Salammbô. - -Les terrasses commencent à s’animer: c’est l’heure où les femmes du -peuple montent des maisons pour plier le linge étendu, surveiller les -tomates qui sèchent et se contractent douloureusement tout le jour sous -le grand soleil, et surtout afin de s’assembler entre voisines et de -babiller en respirant l’air frais. - -Quelques silhouettes se penchent au-dessus des patios béants pour héler -les retardataires. - -Habiba et Zoh’rah, mes petites servantes, sont accroupies près de moi. - -Habiba chantonne et s’accompagne de la derbouka. Son profil égyptien aux -lignes droites et pures, s’enlève sur le ciel doré du couchant. Ses -cheveux étroitement serrés dans une sorte d’étui en soie noire, petite -queue raide et comique, descendent jusqu’à la taille. Elle porte un -tricot bleu, une tacrita[3] verte, un boléro jaune brodé de violet -sombre et une fouta[4] rayée mauve et blanc. Habiba a douze ans. C’est -une fillette toute en bronze aux traits menus, aux longs yeux noirs et -langoureux dans un ovale parfait. Je m’amuse parfois à la parer -d’étoffes somptueuses, de bijoux anciens, de broderies d’or aux reflets -atténués. Habiba, la petite servante, devient alors une idole -énigmatique, une princesse de légende aux regards pleins de rêve, dont -le secret affolerait les hommes. - - [3] Foulard de soie noué sur la tête. - - [4] Pièce d’étoffe nouée à la taille. - -Et moi, je sais que, malgré cette étrange beauté, Habiba n’a rien de -fatal. C’est une simple gosse, ni très sage ni bien intelligente, -menteuse, poltronne, et sans aucun attrait mystérieux, mais douce et -caressante. - -Depuis longtemps déjà, ses parents l’ont «donnée» à un grand gaillard -demi-nègre qu’elle n’a jamais vu et qui ne la connaît pas. Cet hiver ils -comptaient célébrer les noces! Mais nous nous y sommes opposés, et la -volonté des maîtres fait loi. Habiba, fillette frêle, jouera quelques -années encore à la poupée, s’il plaît à Dieu! - -La petite Zoh’rah n’a que huit ans. Toute noiraude et pas jolie avec son -bout de nez drôle et ses cheveux crépus, elle est vive et maligne comme -un singe, travailleuse, bavarde, n’ayant peur de rien. Elle sait faire -le couscous et le ménage, chercher l’eau à la fontaine, laver le sol, -servir à table et... casser la vaisselle... - ---Vois, Lella, comme je suis mauvaise! Je viens encore de briser ce -verre,--me dit-elle avec son air futé, nullement contrit. - ---Eh bien, Zoh’rah, que mérites-tu? - ---Je dois manger du bâton. - ---C’est juste, arrive ici. - -Zoh’rah reçoit stoïquement quelques claques sur le derrière, des claques -de rien du tout, pour la forme, dont ensuite les petites rient entre -elles en racontant, non sans un certain mépris, que «Sidi et Lella[5]» -ne savent pas battre, et que Lella surtout «tape comme un poulet». - - [5] Monsieur et madame. - -Habiba et Zoh’rah sont deux pauvres bédouines abandonnées, que Chedlïa -adopta, n’ayant pas d’enfant. Habiba avait quelques jours au plus, -lorsque le vieux Baba[6] Tahar, mon serviteur, l’a trouvée au coin d’une -rue «comme un petit chat» et rapportée à sa femme. Mais il y a deux ans -à peine que Chedlïa au cœur maternel recueillit Zoh’rah, nouvellement -orpheline. Et la petite se souvient fort bien de sa première existence -chez les nomades, lorsqu’elle dormait dans une «chambre de crins[7]» et -entendait, la nuit, le cri des chacals et le ricanement des hyènes, -errant autour du douar. - - [6] Père Tahar. - - [7] Une tente. - -En ce moment, Zoh’rah est en grande conversation avec mon mari. Elle est -excessivement bavarde et nous amuse. - ---Oui, Sidi,--raconte-t-elle, avec ses yeux brillants et son air de -ouistiti,--lorsque le «serviteur[8]» est mort, il voit l’Élevé, et reste -au Paradis plein de roses et de parfums. Mais s’il a été mauvais, Allah -lui dit: «Qu’ai-je à faire avec toi?» et il tombe dans la géhenne -remplie de serpents, de scorpions, de couteaux et de flammes, où les -«chitanes[9]» le font rôtir comme un agneau. - - [8] L’homme. - - [9] Diables. - ---Toi, Zoh’rah, où iras-tu? - ---Qui le sait?... mon Maître... au Paradis, s’il plaît à Dieu! Mais si -je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les -assiettes, si je dis: «Ne me bats pas!» quand je l’ai mérité, ou si je -pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les «chitanes». - -Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de -malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma -vaisselle. - -... Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des -maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles -imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une -gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes, -aux grandes occasions, comme des dames. - -Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se -penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier -la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le -soir, lorsque les hommes sont absents. - -Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la -fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants, -colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de -Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient -d’affecter. - -Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si -elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed, -lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des -pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des -bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses -dont les femmes arabes parlent très volontiers. - -Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni -son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se -gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque -pour la première fois il la dévoilera... - -D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante -et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques -jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse, -ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur -arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans -leur «soufsari» de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de -cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk -faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison, -chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter -toutes les nouvelles. - -... Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau -de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes -les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la -terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une -tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les -coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur -d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la -future épouse. - ---C’est bien, et va-t’en avec le salut! - -Expression intraduisible, dont les mots «quelconque» ou «médiocre» ne -rendent pas la saveur, décide Chedlïa, ma servante. - -Ses jugements sont fort écoutés dans ce petit cercle, car Chedlïa est -une grande gaillarde au verbe haut, d’intelligence prompte et déliée. La -dernière et la plus jeune des cinq femmes, répudiées ou mortes, du vieux -Tahar ben Abd el Malek, c’est elle qui le fait vivre maintenant par son -travail, après les années de quasi-opulence où il dépensa follement -l’héritage paternel. - -Car nul ne songerait à rémunérer les services du pauvre Baba Tahar, bon -tout au plus à faire des commissions, n’était son épouse, Chedlïa la -très experte. - -Cette matrone de quarante ans, sage, avisée, apte à tous les progrès, -dégagée des grossières superstitions de son milieu, n’a qu’une -faiblesse. Elle est restée femme, et femme arabe de la pointe des pieds -à celle des cheveux, par son amour immodéré de la parure. Tout ce qui -brille, tout ce qui est chiffon, la transporte. - -Baba Tahar dit, avec un retour de jouissance, en parlant de son argent -enfui: - ---J’ai tout mis dans mon ventre, Sidi! - -Chedlïa, elle, mettrait volontiers tout ce qu’elle gagne sur son dos et -celui de ses fillettes. - -Le cercle des femmes accroupies vient de s’augmenter encore d’une -recrue, Mbarka, dont l’œil poché, la face tuméfiée, révèlent les sévices -du mari. Mais pour l’instant elle oublie ses infortunes conjugales, -toute à l’extraordinaire nouvelle, le fait du jour colporté de terrasse -en terrasse, qu’elle répète: «Si Mokhtar el Gafsi a surpris sa femme, -Lella Saïda, en flagrant délit avec son cocher, le nègre Chaïd Turki, et -vient de la faire enfermer au Dar el Joued». - -Au Dar el Joued!... Lella Saïda, fille d’un cheikh cadhi, avec les -femmes de basse classe, les bédouines et les prostituées: Lella Saïda, -la très fière et la très noble! - -Voilà bien de quoi passionner et apitoyer les musulmanes de Tunis, -riches et pauvres, avec ce petit frisson d’angoisse du châtiment -auxquelles toutes elles sont sujettes... car un mari peut toujours faire -emprisonner sa femme si cela lui convient. Ce soir, d’un bout à l’autre -de la ville, les commentaires vont bon train. - -... La nuit est tombée peu à peu sur les groupes de babillardes, et les -patios s’éclairent de tous côtés, creusant des trous roses dans l’ombre -bleue. - -Un long cri mélancolique et rythmé retentit soudain dans le ciel, -au-dessus des femmes attardées, des rues bruyantes et des rumeurs -lointaines. Du minaret voisin, la muezzin jette sa prière aux quatre -coins de l’horizon. - ---Allah! Allah est le plus grand et Mohamed est le prophète d’Allah! - - - - -III - -NOCES PRINCIÈRES - - -La princesse Bederen’nour m’avait dit: - ---Ma sœur Zobéïda se marie dans un mois, tu devrais aller la voir. - -Je trouvai la petite princesse bouleversée à la pensée des noces -prochaines. - ---Je n’en dors plus la nuit, et ma peur s’augmente à mesure que passent -les jours,--m’avoua-t-elle. - ---Ton père tient donc tellement à cette union qu’il t’y contraint malgré -ta répugnance? - ---Oui, Si Abd el Karim est d’une haute et ancienne famille et sa -situation de mufti est des plus importantes. Du reste il ne peut me -déplaire plus qu’un autre, je ne le connais pas... C’est le mariage que -je redoute. Alors, tu comprends, c’est inutile d’importuner mon père. Je -sais bien qu’il est grand temps de me marier, j’ai dix-neuf ans... A cet -âge mes sœurs avaient déjà des enfants. - ---Pourquoi te tourmenter? Les jeunes filles attendent généralement leurs -noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te -comblera de présents. - ---O Allah! j’ai si peur!... - ---Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre. - ---Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme!... - ---Pourtant le prince Ibrahim? - ---Mon père! ce n’est pas la même chose... et lui non plus, je ne le -connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde -tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un -seul homme, et on va me livrer à celui-là! O Miséricordieux!... - -La petite princesse frissonne... C’est une enfant nerveuse et -impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin, -quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est -ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son -éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une -musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui -est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre -qu’on dispose ainsi de sa personne. - ---Bêtises de jeune fille,--dit Lella Lejiha, sa tante,--la vie se -chargera de les dissiper. - -Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées -angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend -aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle -se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en -velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes, -lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de -Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie -blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus -tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut -sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal. - - [10] Calottes à longs glands. - ---Par mon Maître! comme il te trouvera belle, et comme il -t’aimera!--s’exclame Hanifa, la vieille servante, en maniant les -étoffes. - -Le visage de la princesse se rembrunit: - ---Tais-toi,--crie-t-elle avec colère.--Je t’ai défendu de me parler de -lui, et toute la journée tu m’en emplis les oreilles. - ---O Lella, pardonne-moi! Par la tête de notre Seigneur Mohamed, tu sais -bien que je t’aime plus que mon père, plus que mes enfants. Si tu veux, -j’arracherai mes yeux et je te les donnerai. - ---Bien, bien!--dit la princesse,--range ces vêtements et laisse-nous en -paix... Voilà,--reprit-elle, quand nous fûmes sorties,--ce que j’entends -du matin au soir. Ma tante, mes sœurs, les servantes, ne savent parler -que de Si Abd el Karim. J’ai bien le temps d’y penser: toute ma vie! Ne -peut-on me laisser tranquillement jouir de mes derniers jours ici? - -Mais, d’elle-même, au bout de quelques instants, elle revient à ce -sujet, le seul dont, malgré tout, son esprit soit hanté. - ---Tu as vu ma sœur Bederen’nour? Que dit-elle de mes noces? - ---Elle s’en réjouit fort, et m’a chargée de ses salutations et de ses -vœux, en attendant le jour prochain où elle viendra. - ---Cependant elle n’ignore pas que je suis malheureuse. - ---Elle pense que Si Abd el Karim saura bien rafraîchir ton cœur. - ---Le mariage ne lui a pourtant pas apporté un grand bonheur. - ---Elle ne m’en a jamais rien dit. Mais je crois en effet que le caïd -Mansour n’est pas un époux modèle... - ---Si Abd el Karim n’est plus jeune,--reprit la princesse rêveuse,--il a -dépassé cinquante ans. On dit que les vieux maris sont les meilleurs. - ---Sans doute. Ils ne songent pas à tromper leurs femmes, et leur -témoignent encore plus d’amour que les jeunes gens. - ---L’amour me fait peur!--déclare la petite princesse farouche. - - * * * * * - -La semaine des noces fut vite arrivée. Le palais du prince Ibrahim -devint une ruche bruyante; les servantes couraient à travers la maison, -portant des étoffes et des paquets; les invitées s’étaient installées -dans toutes les pièces avec leurs coffres, et la célèbre hennena Homeina -ne quittait plus la fiancée. - ---Tu viendras le cinquième jour,--m’avait dit la petite -princesse.--C’est celui où l’on transportera mes affaires chez Si Abd el -Karim. Tu ne me verras pas, mais ma sœur Bederen’nour sera là pour te -recevoir. - -Je n’eus garde de manquer à l’invitation, et je tombai en pleine -effervescence. Les négresses installaient dans le grand patio les malles -remplies de linge, la literie, les courtines et les coussins en satin -brodé, les coffres d’argent ciselé contenant les ustensiles de toilette, -les armoires à glace venues de Paris, les corbeilles où se pressaient -les flacons de parfum et les bouteilles d’eau de rose, d’atterchïa et de -fleur d’oranger, toutes choses données par le père à la fiancée. Le -reste du mobilier, lustres et parures, attendait la princesse au -domicile de l’époux. - -Je fus reçue par la princesse Bederen’nour et présentée aux autres -parentes. On me fit admirer en détail les merveilles du trousseau, puis -une servante m’apporta du sirop de violette mauve et parfumé comme un -bouquet, et des confitures au miel. - ---Le premier jour, m’expliqua la princesse, on a teint en noir les -cheveux de Zobéïda, et la seconde nuit nous avons toutes pris le hammam. -La fiancée s’est alors reposée pendant trois jours. Hier on lui a mis le -henné et ce soir, c’est le «lilt el outiia», la fête des jeunes filles. -Il y en a une trentaine d’invitées; elles habilleront la mariée et lui -remettront du henné. Après le dîner, les aoueds joueront toute la nuit -pour elles. Demain la hennena épilera la mariée et l’accompagnera au -hammam. Enfin, le septième jour, nous conduirons Zobéïda chez son mari. - -Une rumeur courut à travers le patio, les porteurs réunis dans le -vestibule s’apprêtaient à enlever le trousseau. Les femmes se -précipitèrent dans les salles environnantes dont on ferma les portes; -mais les servantes curieuses regardaient par les fentes et les serrures, -et elles saluèrent de yous-yous frénétiques le départ du mobilier. - -On empila les matelas, les coussins et les corbeilles sur des mules -brillamment harnachées. Il y en avait quarante; un cavalier montait -chaque bête, surveillant le chargement et scandant la marche de chants -joyeux et de battements de mains. Les meubles suivaient à dos d’hommes, -recouvrant d’une énorme carapace les porteurs ployés en deux. Le défilé -se déroula le long des rues, attirant à tous les moucharabiés les femmes -émerveillées... - - * * * * * - -Le soir des noces, j’arrivai peu de temps avant le départ du cortège. La -mariée déjà prête est assise dans le grand salon au milieu d’une foule -splendide. L’électricité incendie tous les lustres, et se joue en mille -reflets parmi les satins et les pierreries. Je ne reconnais pas la -princesse Zobéïda aux fins sourcils arqués, à la physionomie expressive. -Elle est devenue _la mariée musulmane_, cet être impersonnel et muet au -visage impassible. - -Son teint ambré disparaît sous le fard. Le dessin de sa bouche a été -rectifié et avivé de carmin; ses cheveux noircis au henné tombent en -longues boucles de chaque côté de son visage; de larges sourcils noirs -et droits barrent son front; ses yeux obstinément baissés sont allongés -de kohol. Depuis le début des fêtes nuptiales et durant huit jours -encore, elle ne doit plus parler, ni sourire, ni regarder aucune chose, -_elle a honte_. - -Poupée luxueusement parée, aux gestes rituels. - -Elle porte un costume éblouissant d’or, dont le satin blanc se devine à -peine sous les lourdes broderies. - -Une taguïa d’or, couverte de bijoux en diamants, la couronne d’un -diadème royal; et les colliers de perles énormes et rares, aux plaques -ciselées, incrustées de brillants, ruissellent sur sa gebba. Ses bras -sont chargés de bracelets, et ses mains étincelantes de bagues. - -La petite princesse Zobéïda n’est plus qu’un seul et miraculeux joyau: -on oublie vraiment que c’est une créature humaine, sensible et -apeurée... - -Les carrosses attendent au dehors; le prince Ibrahim donne le signal du -départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la -guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour -toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous -aigus. - -La princesse s’avance impassible; mais soudain, de grosses larmes -glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un -coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et -l’heure de la séparation définitive a sonné... Tandis que les invitées -s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse -Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va. - -Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd -el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au -premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant -des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent -de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le -bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit -rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on -la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière -les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de -bouche en bouche: - ---Le marié vient! le marié vient! - -Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au -salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être -vues par lui sans inconvénient. - -Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la -princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le -marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon. -D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de -son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son -visage... - -Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude -impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante, -le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est -bouleversée. - -Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la -chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous -retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques -minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis. - -Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit... On la transporte sur -le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées -festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre -petite mariée reste secouée de frissons. - ---Comment trouves-tu l’époux?--me demande la princesse Bederen’nour. - ---Très bien. Il est grand, vigoureux et ne paraît pas âgé. Du reste, tu -le connaîtras bientôt. - ---Mais non, tu sais que nous ne pouvons voir les hommes. - ---Pourtant je croyais que vos beaux-frères étaient assez proches parents -pour être admis auprès de vous. - ---Les frères de nos maris, oui, mais non les époux de nos sœurs. -Naturellement les femmes de notre rang seules s’astreignent à ces règles -sévères. - ---En effet, car ma servante Chedlïa étend fort loin le degré de parenté -lui permettant la société masculine. - ---Oui, comme toutes les femmes du peuple. - -Nous passons dans une grande salle où l’on a préparé un festin -somptueux. Des corbeilles de fleurs et des fruits ornent la table, -immense, et surchargée de plats contenant les viandes, les poissons, les -crèmes, les pâtisseries. Un couvert et une assiette sont disposés devant -chaque convive; les vieilles dames inhabituées aux fourchettes préfèrent -se servir de leurs doigts, tandis que les jeunes femmes se conforment -aux nouvelles coutumes. Mais les unes et les autres piquent de-ci de-là, -sans ordre, parmi les couscous et les sucreries. Au sortir de la salle, -des servantes porteuses d’aiguières et de parfums purifient les mains -des invitées. - -Dans le patio où des sièges ont été disposés, les musiciens aveugles -préludent au concert. Quatre danseuses, les plus célèbres de Tunis: -Salouh’a, Aïcha Srira, Fazouna et Zarzis, l’étoile, sont affalées sur un -divan, et croquent des radis en promenant sur l’assemblée des regards -bestialement mornes. Je les ai vues maintes fois danser en de semblables -occasions, je sais qu’elles ne sortiront pas de leur torpeur avant -minuit, et je quitte la fête, malgré les instances de la princesse -Bederen’nour. Mais le lendemain matin je ne manque pas de me rendre au -palais de Si Abd el Karim, pour _l’exposition de la mariée_. Des joueurs -de flûte et de tambour font rage devant la porte, et toutes les femmes -qui passent peuvent entrer contempler la nouvelle épouse. Elle est -assise au milieu du patio, sur un siège extrêmement élevé, les pieds -reposant sur un coffre d’argent ciselé. - -Ses diamants et ses pierreries étincellent à la claire lumière du matin, -à peine tamisée par le grand velum protecteur, disposé spécialement pour -les noces. Tout alentour, les invitées somptueusement vêtues lui font -une cour splendide, et causent en regardant les danses. La princesse -Zobéïda, dans son attitude hiératique, les mains allongées sur les -genoux et les yeux baissés, semble plus que jamais une petite idole -merveilleuse, mais sans vie. - -Hélas! quelles angoisses je devine derrière cette façade -conventionnelle! C’est ce soir même que l’époux rentrera au logis dont -il a été chassé par les fêtes nuptiales, et prendra possession de sa -femme... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Si Abd el Karim est un noble et généreux personnage. Il a respecté -l’effarouchement de cette petite vierge dont il est devenu le maître. -Mabrouka la négresse n’a pas manqué d’en faire la confidence à Chedlïa, -et je sais ainsi que la princesse Zobéïda n’a point encore laissé -approcher son mari, depuis quinze jours qu’ont eu lieu les noces. - ---Par la tête de Sidi Ahmed el Tijani! Si Abd el Karim est un homme -patient! on voit bien que l’âge l’a refroidi. Le caïd Mansour et Si -Chedli n’en ont point fait autant, et dès le premier soir... - -La princesse Bederen’nour me demande, par l’intermédiaire de sa -servante, d’aller voir sa sœur dont la résistance et la tristesse -persistantes inquiètent toute la famille. Et je me souviens que la -petite princesse Zobéïda m’avait fort instamment priée de venir après le -mariage. - ---Tu comprends, je serai si malheureuse dans cette grande maison -étrangère! et toi seule pourras me faire visite. - -Aussi m’accueille-t-elle avec une vraie joie. Elle porte un adorable -costume en satin abricot lamé d’argent, mais son visage maquillé avec -art la rend presque méconnaissable. - -Chaque jour, durant le premier mois, la jeune épouse doit revêtir une -nouvelle toilette de son trousseau. D’après ce que j’ai vu, la princesse -Zobéïda pourra prolonger cette règle jusqu’au «rass el aam[11]». La -hennena vient nous rejoindre. Elle ne peut quitter sa cliente qu’après -la consommation du mariage, dont elle porte aussitôt le témoignage au -chef de famille. Alors seulement elle touche son salaire. Et comme ici, -les choses traînent en longueur, la hennena Homeïna est de fort méchante -humeur. Elle exhorte la princesse devant moi, sans aucune discrétion: - - [11] Jour de l’an arabe. - ---Je ne peux pas, dit Zobéïda, j’ai trop peur! - ---Par mon Maître! tu n’es pas autrement que toutes les femmes, et ce -qu’elles font tu peux bien le faire aussi. Vois comme Si Abd el Karim -est bon avec toi, et prends garde de le lasser. - ---O Allah!--soupire Zobéïda, en s’adressant à moi,--que les Françaises -sont heureuses! elles restent filles si cela leur plaît. Nul ne leur -impose un époux... - -J’essaie de donner à la conversation un tour plus gai, mais la princesse -a visiblement l’esprit ailleurs, et la hennena impatiente ne manque pas -de placer son mot à chaque occasion en lui rappelant son devoir. - -Des fleurs superbes ornent la chambre, et, quand je pars, la princesse -veut me les donner toutes. Je proteste: - ---Mais non, il ne faut pas t’en priver. - ---Oh!--répond la hennena,--ne crains rien. Elle a «quelqu’un» pour lui -en offrir matin et soir. - -En sortant du palais, je croise Si Abd el Karim. Il a une belle et fibre -allure, mais son regard est très doux. La princesse Zobéïda a tort de se -plaindre... - ---Louange à Dieu!--s’est écriée Mabrouka la négresse, quelques jours -plus tard, en venant voir Chedlïa.--Louange à Dieu! Le mariage est -consommé. L’avant-dernière nuit Si Abd el Karim a pénétré chez sa femme -pendant son sommeil... La princesse Bederen’nour et toute la famille -sont dans la joie. Louange à Dieu! - ---Et la princesse Zobéïda,--demandai-je? - ---Une femme est toujours heureuse dans les bras de son époux. Louange à -Dieu! Il n’y a de Dieu que lui! - - - - -IV - -UNE PETITE AZIZA EST NÉE... - - -Une petite Aziza est née hier chez mes voisines. Depuis deux jours -Mah’bouha criait et se lamentait sur la «chaise à enfanter» sans -parvenir à se délivrer. - -La hennena-accoucheuse a déclaré que la patiente avait de mauvais -esprits dans le ventre. Elle lui a fait prendre une tisane de céleri, et -maintenant, grâce à Dieu! la jeune femme repose très pâle à côté de son -enfant. Devant la maison, les joueurs de tambour et de flûte donnent à -l’accouchée leur concert frénétique, en implorant les bénédictions -d’Allah pour sa nouvelle servante. - -Elle est minuscule, très laide, et ne cesse de pleurer. Pourtant la -hennena n’a pas manqué de suspendre, au-dessus du lit, un œuf vide, un -oignon et des piments rouges, pour éloigner de l’enfant les «chitanes» -malins; et elle lui a passé au cou un collier sauvage d’amulettes: -coquillages, osselets, pointes de corail, mains de Fathma et petits -sachets de cuir renfermant des prières. - -Les parentes, amies et voisines viennent en bande féliciter la jeune -femme. - ---Louange à Dieu pour le salut de ta délivrance! - ---Bénie celle qui t’a été ajoutée! - -A chaque nouvelle arrivée, Mah’bouha relève les couvertures et les -linges du petit paquet geignant, et la visiteuse dépose une pièce -d’argent sur le bébé, en cadeau de bienvenue. - -La maman a le front ceint d’un bandeau noir, et une paillette brillante -collée entre les deux sourcils. Elle semble très lasse, ses joues se -colorent à présent de rougeurs trop vives, et ses mains brûlent... Les -femmes continuent à bavarder autour d’elle, quelques-unes cuisent des -aliments sur un petit «canoun»; des enfants jouent et se disputent dans -la pièce trop bien close, et dehors le tambour et la flûte aiguë font -toujours rage... - -La fièvre monte,... on commence à s’inquiéter autour de la malade. Mes -voisines anxieuses me font appeler. - -Mais je ne suis pas médecin, pas même infirmière de la Croix-Rouge... -Pourtant mon simple conseil fait miracle: - ---Ouvrez la fenêtre pour donner un peu d’air, et surtout qu’on vide la -chambre de Mah’bouha, et la laisse tranquillement reposer! - -... Peu à peu la respiration de la jeune femme se régularise. La -température devient normale, et la septième nuit après ses couches je la -retrouve vaillante et guérie pour la fête des relevailles. - -Elle est accroupie sur le lit auprès de son bébé. Ses belles-sœurs ont -pris soin de la parer, et ont orné la chambre de rideaux en chebka[12] -et de coussins neufs. Des parfums brûlent dans les «canouns». - - [12] Dentelle arabe. - -Les invités arrivent en grandes toilettes: satins brodés, rubans, -paillettes, fleurs artificielles... On leur sert un repas sur une longue -table basse chargée de couscous, méchouis, crèmes et pâtisseries. Dans -un coin, les musiciens aveugles accordent leurs instruments. Il y a un -violoniste, un joueur de luth, un chanteur et un joueur de darbouka. - -Si Omar, le jeune père, a bien fait les choses pour la naissance de son -premier-né, malgré sa grosse déception que ce ne soit pas un fils, mais -simplement une petite Aziza... - -Après le festin, les femmes s’accroupissent autour de la pièce sur les -divans et des matelas, et toute la nuit elles restent là, causant et -écoutant le concert dont les rythmes mélancoliques s’enchaînent sans -répit. De temps à autre une invitée se lève sur la prière de ses -voisines et se met à danser. - -Ses hanches et son ventre ondulent lentement, son cou se désarticule en -un curieux mouvement giratoire, et sa gorge opulente sautille sous la -gebba, tandis qu’elle se voile le visage de ses deux mains... - -Les enfants se sont endormis dans tous les coins, et malgré leur plaisir -les femmes sentent la fatigue alourdir leurs membres et leurs paupières. -Mais l’aube pointe, et le dernier acte de la fête ranime les invitées -très lasses. - -Mah’bouha, l’heureuse maman, est revêtue d’un superbe costume bleu pâle, -brodé d’or. Une «taguïa» étincelante coiffe sa chevelure comme au jour -des noces, son visage est plus fardé qu’à l’habitude, et l’on charge de -bijoux ses bras, ses doigts et son cou. - -Elle rayonne de fierté. Plus rien ne manque à son bonheur: Si Omar est -un excellent époux, et son commerce prospère de jour en jour. Louange à -Dieu! - -Depuis six ans qu’ils sont mariés, aucun dissentiment n’a troublé leur -union. Ils attendaient l’enfant sans trop d’impatience, car Mah’bouha -savait bien qu’il avait été conçu deux mois après les noces. Mais «il -s’était endormi» et ne s’est réveillé que cette année... Qu’Il soit -exalté! - -La hennena prend dans ses bras la petite Aziza, affublée de satins et de -rubans, et, un grand couteau à la main, pour éloigner de l’enfant les -esprits malins, les maladies et les accidents, elle se met à la tête du -cortège. Mah’bouha vient ensuite, encore chancelante, puis des fillettes -portant des cierges allumés, et enfin toutes les femmes. Le défilé -pénètre successivement dans les différentes pièces du logis, et s’arrête -au vestibule, tandis que la hennena franchit la porte, ramasse une -pincée de poussière, et la dépose sur le front du bébé, bien armé -maintenant contre les périls de l’existence. - ---S’il plaît à Dieu,--répètent les invités,--nous assisterons à ses -noces! - - - - -V - -LA PRISON DES ÉPOUSES - - -Lella Salouh’a serait la plus heureuse des musulmanes si un tourment -secret ne lui dévorait le cœur. - -Dans sa jeunesse, elle a connu la gêne, presque le dénûment, au logis -paternel et ruiné du vieux général Si Chedli ben Amor. Mais depuis son -mariage avec Si Mustapha Boubakker, rédacteur à l’Ouzara, elle ne manque -plus de rien. Ses armoires sont remplies de costumes, et ses coffres des -mille ustensiles nécessaires à la toilette féminine. Elle habite une -jolie maison, pas bien grande à la vérité, mais propre, commode, garnie -de faïences au quart de hauteur, et ensuite soigneusement blanchie à la -chaux. Elle ne sort jamais à pied, et se rend au hammam et aux mariages -en voiture close, comme une dame. Enfin la petite négresse Mena, -spécialement attachée à son service, lui épargne les ouvrages ennuyeux. - -Le doux Mustapha adore son épouse, si grasse, aux larges yeux de vache, -à la peau blanche et bien fardée. Ils ont deux petits garçons, -vigoureux, dont l’aîné, s’il plaît à Dieu! sera bientôt circoncis. - -Les voisines et les parents envient le bonheur de Lella Salouh’a. - -Et pourtant elle n’est point heureuse. - -Il arrive parfois qu’un ver rongeur mine les plus beaux fruits. - -J’ai deviné le tourment de Lella Salouh’a: elle habite, suivant la -coutume, avec Si Salah, frère de Si Mustapha, et son épouse Lella Zeïna. -Quand je vais voir ces dames, elle font assaut de grâces et d’amabilité -pour moi. Le sourire est sur leurs lèvres, mais «la haine est dans leurs -cœurs», et je sais par les racontars des terrasses que des scènes -éclatent journellement entre elles, et que les voisines entendent leurs -criailleries et les injures dont elles s’accablent. - -Je vais m’asseoir, d’abord sur le divan de Lella Zeïna, puis sur celui -de Lella Salouh’a. Les conversations y sont également banales, et les -chambres se ressemblent: longues, étroites, un grand lit à chaque -extrémité, une étagère chargée de verreries au-dessus du sofa; deux -armoires à glace flanquent la porte. - -Mais chez Lella Zeïna il y a en outre un vieux piano Louis-Philippe, -acheté jadis par le beau-père, Si Mohamed Boubakker, à sa première -épouse: ce piano, aux cordes cassées, pourries par l’humidité, ne -produit plus qu’un seul son, un sol épargné par hasard, et qui suffit à -faire l’orgueil et la joie de Lella Zeïna. Chaque fois que je viens, -elle tapote ostensiblement la note frêle, au timbre presque usé. - -Et c’est en surprenant les regards plus haineux de Lella Salouh’a, que -j’ai deviné la jalousie dont elle est incendiée. - -Malgré son amour et sa déférence aux caprices de sa femme, Si Mustapha -ne saurait lui payer un piano, lui qui gagne quatre-vingts francs par -mois à l’Ouzara. - -Je le rencontre souvent, revenant de son travail, un petit paquet à la -main contenant des bonbons, une tacrita de soie, une babiole... - ---C’est pour Salouh’a,--me dit-il avec un bon rire,--les femmes aiment -les sucreries et les parures. - -Ces attentions ne calment point l’envie de Lella Salouh’a. Elle est plus -jeune, plus belle, plus comblée que sa belle-sœur, dont le mari est -indifférent et coureur. Mais Lella Zeïna possède un piano cassé, au son -unique, et Lella Salouh’a n’en a pas...; une guerre farouche s’en est -allumée entre les deux femmes. L’une ou l’autre y restera. - -Lella Zeïna est petite, boulotte, et brune, avec un nez trop court et -une bouche sensuelle dans la face ronde. Malgré la défense de son mari, -elle passe des journées entières penchée au moucharabié du premier -étage, surveillant l’impasse où jouent les chats et circulent rarement -les humains. - -Il n’est pas séant qu’une femme s’intéresse ainsi aux choses -extérieures, et Lella Salouh’a ne manque pas de le faire remarquer -méchamment au vieux beau-père, Si Mohamed, et à l’époux, Si Salah. - -Ce n’est point qu’elle-même dédaigne ces distractions, mais, plus -avisée, elle sait ne pas se laisser surprendre en faute. - -Elle a fini par découvrir que Lella Zeïna se penchait plus volontiers à -la fenêtre aux heures où Si Beji, le fils du voisin, rentre chez lui. La -jeune femme fait alors entendre un sifflement très doux, un refrain de -chanson, pour l’unique plaisir de voir se tourner vers elle le visage -mâle qui la devine, sans l’apercevoir. - -Et depuis lors, Lella Salouh’a ne s’est plus précipitée sur sa -belle-sœur en l’accablant des pires injures, mais elle a un sourire -perfide. - -Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les dames Boubakker, mais je vais -chez elles de temps à autre, afin de ne point contrister notre ami, le -doux Mustapha. - -Or, cette fois, je suis accueillie par Lella Salouh’a toute seule, plus -grasse et nonchalante que jamais, et la face épanouie. - -Dès l’entrée, j’aperçois dans sa chambre un objet insolite: le piano... -le vieux piano muet. Et je soupçonne aussitôt un drame. - ---Lella Zeïna n’est pas ici? Serait-elle malade? - ---Non,--répond la belle-sœur d’un air apitoyé sous lequel perce un -secret triomphe. Son mari, l’ayant surprise en conversation avec le -voisin, l’a fait enfermer au Dar el Joued. - -L’envieuse ne dit pas, mais je le devine, qu’elle-même a, sournoisement, -amené Si Salah, au moment où la jeune femme poursuivait son innocente -idylle. Et tout de suite elle ajoute, incapable de contenir sa joie: - ---Tu vois, j’ai le piano. Si Mohamed me l’a donné! - -Lella Salouh’a, radieuse, tourmente le sol au son fêlé. Elle est -pleinement satisfaite, tranquille, sans remords... - -En rentrant chez moi, je dis à Chedlïa: - ---Savais-tu que Lella Zeïna Boubakker fût au Dar el Joued? - ---Oui, je l’ai appris par ma sœur Douja qui habite son quartier. Il -paraît que ça a été épouvantable pour l’emmener. Elle criait, -s’accrochait aux meubles...; son mari l’a portée dans la voiture en lui -mettant de force un soufsari sur le visage. Il y a de cela trois -semaines. - ---Je voudrais aller la voir. - ---C’est difficile! Sais-tu si elle est prisonnière ou en «observation»? - ---Qu’est-ce que cela? - ---Tu ne peux comprendre, ce sont des choses à nous: quand un mari met sa -femme au Dar el Joued, le cheikh cadhi prononce une sentence. Si les -torts ne sont pas prouvés, elle est à «l’observation», elle a sa chambre -à part; ses parents peuvent la voir et son mari, s’il le désire, couche -toutes les nuits avec elle. Mais si elle a fait une faute grave, elle -est «prisonnière» dans une pièce commune, n’a le droit de recevoir -personne, et son époux ne doit venir qu’une nuit par semaine. Enfin il y -a les «écrouées», enfermées directement par le cadhi pour avoir volé, -juré, fait du scandale, et qui ne voient même pas leurs maris. Je -m’informerai pour Lella Zeïna. - -Le lendemain Chedlïa savait tous les détails sur l’internement de la -jeune femme. - ---Elle est à «l’observation» au Dar el Joued d’Halfaouine; c’est une -chance, car je connais la «moulaye[13]» de la maison, et pourrai t’y -faire entrer. C’eût été impossible autrement. - - [13] La directrice. - -Chedlïa se voile et nous partons. - -Cette prison des épouses est située dans une petite rue calme derrière -la place. Nous parlementons assez longtemps à travers la porte avant de -la voir s’ouvrir. Chedlïa, fertile en ruses, raconte je ne sais quelle -histoire pour motiver notre visite... - -Un assez grand patio est rempli de femmes. Il y a des bédouines -pouilleuses, des «mamoussa» au visage effronté, des citadines en foutas -de cotons, d’autres vêtues de soie et parées de bijoux. Une grosse -négresse étire de la laine; quelques mères allaitent leurs bébés: l’une -d’elles ne paraît pas plus de quinze ans. - -Toutes ces femmes entourent Chedlïa et lui demandent les nouvelles du -dehors. Le vieux Si Mohamed ben Salah et son épouse Fatima dirigent la -maison, contrôlent la conduite des «observées» dont ils font un rapport, -d’après lequel le cadhi rend ensuite son jugement. Ils touchent dix ou -quinze sous par jour de chaque mari pour l’entretien des prisonnières. - -Chedlïa ayant fait miroiter la promesse d’un bon pourboire, ils -s’empressent à me renseigner et à me montrer les chambres. Il y en a -sept ou huit. Les lits sont rares; la majorité des femmes couchent sur -des paillasses, des nattes ou des chiffons, suivant la générosité de -l’époux. - -Une petite pièce est réservée aux maris qui viennent une fois par -semaine passer la nuit avec leurs femmes. - ---Mais,--dis-je étonnée,--elles consentent à supporter ceux qui les -mettent ainsi en prison? - ---En général,--répond la «moulaye» avec un gros rire,--elles en sont -heureuses, et espèrent apitoyer leur époux et se faire ramener chez -elles. Pourtant quelques-unes se refusent sauvagement. C’est le cas de -Lella Zeïna que tu vas voir. Elle a conçu pour Si Salah une haine -farouche. Chaque fois qu’il vient, ce sont des scènes. C’est bien -fâcheux pour la maison... et pour elle aussi du reste, car nous avons -fait notre rapport au cadhi qui ne manquera pas de la faire passer parmi -les prisonnières. - ---La malheureuse! Ce n’est pourtant pas bien grave de résister à un mari -qui l’a fait enfermer ici. - ---O Allah!--s’exclamèrent Chedlïa et la «moulaye» scandalisées,--mais -c’est un des plus grands péchés pour une femme! - ---Y a-t-il parfois des dames de la haute société? - ---Très rarement. Il faut que le mari veuille infliger un châtiment -exceptionnel. Les gens aisés mettent plutôt leurs femmes en pension chez -des vieillards approuvés par le cadhi. Quelques-uns même louent une -maison où l’épouse punie vit avec ses gardiens. - ---Combien de temps les femmes restent-elles ici? - ---Cela dépend du mari. Parfois quatre ou cinq jours, parfois des années. - ---Il y en a une vingtaine, me semble-t-il? - ---Vingt-huit. C’est peu. Pendant le Rhamadan, nous en avons eu jusqu’à -cent cinquante. On ne pouvait plus se remuer. - ---Pourquoi plutôt à cette époque-là? - ---Parce que le jeûne rend les gens irritables, et alors les disputes -éclatent pour un rien. Veux-tu voir le premier étage où sont logées les -femmes à l’«observation»? - -Il y avait quatre ou cinq chambres plus propres que celles du -rez-de-chaussée. Des faïences garnissaient les murs par endroits et les -plafonds avaient été peints. La maison, dégradée par la négligence et -l’humidité, avait dû être jolie autrefois. - -Lella Zeïna fut très étonnée de me voir: - ---Comment as-tu pu pénétrer ici? Ce n’est pas facile... ni d’en -sortir,--ajouta-t-elle avec tristesse.--Cette chienne de Salouh’a est -arrivée à ses fins. Car c’est elle qui m’a trahie, j’en suis sûre. - -La chambre de Lella Zeïna était sommairement meublée d’un lit, un -coffre, une table, apportés du domicile conjugal. - ---Je m’ennuie, dit la jeune femme, la nourriture est mauvaise, la maison -sale, il y a des punaises et des poux. Quand donc serai-je libre? - ---Mais tu as de nombreuses compagnes, vous pouvez causer... - ---Elles ont toutes l’esprit resserré naturellement. Souvent aussi on se -dispute. As-tu vu la petite Fathma? - ---Celle qui est si jeunette, avec un bébé? - ---Oui, elle est mariée depuis onze mois, et il y en a dix qu’elle est -enfermée. Elle a eu son enfant ici la semaine passée. Pauvre petite!... -Et la grosse Mah’bouha qui a eu trois maris et a été emprisonnée puis -répudiée par chacun d’eux. Et Habiba que son époux remet ici chaque fois -qu’il s’enivre, c’est-à-dire constamment. Et Mnena qui ne cesse de -pleurer... O Miséricordieux! O Prophète! - ---S’il plaît à Dieu, tu rentreras bientôt chez toi. - ---S’il plaît à Dieu!... Tu as été à la maison,--me dit-elle enfin,--quoi -de nouveau? Ma chambre est-elle toujours pareille? - -Devant l’angoisse de ses regards, je compris qu’elle songeait au vieil -instrument, cause initiale de son malheur. - -Et je n’osai point lui révéler que le piano cassé trônait maintenant -chez Lella Salouh’a!... - - - - -VI - -FATHMA LA DÉLAISSÉE - - ---Je vais t’apprendre une chose étonnante: Fathma se remarie,--me dit -Habiba. - ---Fathma? Quelle Fathma? Il y en a mille. - ---Fathma bent Tahar, ma sœur. - ---Pas possible! - ---Sur la tête de Sidi, je ne mens pas. Interroge mon père. - -Baba Tahar me confirme la nouvelle: - ---Par mon Maître! la parole d’Habiba est solide. Fathma désire un mari; -du reste il n’est pas bon qu’une femme reste seule. - ---Mais comment a-t-elle fait pour en trouver un? Est-ce toi qui t’en es -occupé? - ---Non, Lella, je ne suis pas mêlé à cette affaire. Fathma s’est adressée -à la vieille Khdija qui s’occupe de ces choses-là. - ---Et qui lui a-t-elle déniché? - ---Un palefrenier, Mohamed ben Sadok, qui n’est pas bien riche et veut -prendre femme. Il l’a payée trente francs. - ---C’est peu. - ---Une répudiée comme Fathma ne vaut pas davantage. - ---Connais-tu le fiancé? Est-il jeune ou vieux? - ---Vingt-trois ou vingt-quatre ans. - ---Mais ta fille en a le double! Elle est folle! - ---Dieu est puissant! - -Ainsi Fathma la simple, toujours tremblante et apeurée, affronte, de -propos délibéré, ce redoutable inconnu d’un mariage avec un garçon -qu’elle n’a jamais vu, et dont elle pourrait être la mère... Elle est -plus âgée que Chedlïa, la dernière femme du vieux Tahar, ayant déjà -dépassé vingt ans lorsqu’il épousa celle-ci, toute jeunette. Et voici -près d’un quart de siècle qu’elle-même fut répudiée par son mari, Azouz, -dont elle a deux enfants: Aïcha, déjà maman, et Othman, un gamin de -vingt ans, poussé comme une mauvaise herbe. - -Fathma grand’mère se remarie! - -Je lui dis: - ---Tu n’étais pas malheureuse ici avec ton père. N’as-tu pas peur de cet -homme que tu ne connais pas? - -Naïve et fataliste, elle ne sait que répondre: - ---C’est écrit!... Je suis dans la main d’Allah! - -Les noces eurent lieu sans fête, ainsi qu’il convient pour une pauvre -répudiée. En dévoilant son épouse, Mohamed le palefrenier eut une -vilaine surprise... S’il n’était point assez riche pour se payer une -vierge, du moins espérait-il une femme avenante et jeune. -L’entremetteuse Khdija lui avait tracé un portrait flatteur de sa -fiancée: - ---Elle est mince et brune, ses traits sont réguliers et ses yeux très -noirs. - -Tout cela est parfaitement exact, mais elle avait omis d’ajouter: - ---Elle n’est plus jeune, et commence à se rider. - -Mohamed fut très déçu en découvrant cette particularité. Puis il -réfléchit qu’il avait déjà versé trente francs à Fathma et deux douros à -l’entremetteuse, et qu’ayant payé une femme, autant valait en profiter. - -Alors il fut son époux... et il la battit ensuite pour la punir d’être -si vieille. - -Fathma ne l’en aima que plus, tout émerveillée d’avoir un mari jeune et -vigoureux. Elle ne regrettait pas le douro donné à Khdija. - -Elle se fit humble et soumise devant Mohamed. Tout le jour elle -l’attendait avec impatience, et pourtant elle savait bien qu’il -rentrerait ivre et méprisant, et la battrait après avoir usé d’elle. - -Alors elle pleurait. Mais au fond de son être palpitait encore la -volupté d’être prise par ce jeune homme. - -Au bout d’un mois elle fut enceinte. - -Puis Mohamed rentra moins régulièrement. Il la rouait de coups et -l’injuriait encore davantage: - ---Vieille chamelle! Chienne! Anesse! Plaise à Dieu que la cécité soit -dans tes yeux! Que ta langue soit nouée! Que ton père soit maudit! -Puisses-tu être empalée! - -Un jour il lui prit sa fouta de soie rouge, ses bracelets d’argent, son -boléro brodé, tout ce qu’elle possédait. Puis il sortit en disant avec -un rire mauvais: - ---Le salut! - -Et il ne revint plus. - -Les premiers jours Fathma l’attendit. Des voisines compatissantes lui -donnaient un peu de leur couscous. Puis elle comprit que Mohamed était -parti pour toujours, l’abandonnant après six semaines de ménage, parce -qu’elle était trop vieille. - -Alors elle poussa de grands cris et se déchira le visage avec ses -ongles. La nuit, elle se roulait sur sa couche en appelant le beau -garçon cruel dont elle avait goûté l’étreinte. Elle regrettait tout de -lui, jusqu’aux coups dont il l’accablait. - -Au bout de quelque temps, le vieux Tahar se renseigna. Il apprit à sa -fille, sans ménagements, que Mohamed était à Sidi Ben Saïd, et ne -voulait plus entendre parler d’elle. - -Fathma s’obstinait en son fol espoir, mais elle savait que son époux ne -reviendrait pas sans le secours des moyens surnaturels. - -Elle alla donc trouver Halima, une hennena aveugle et quasi centenaire, -experte en l’art des charmes et des maléfices: - ---Ma fille,--lui dit la vieille,--il existe, grâce à Dieu, un ancien -précepte de sorcellerie applicable à ton cas: «Si tes charmes vieillis -ne retiennent plus ton amant, perce le cœur de son image, allume le -cierge nuptial et fais bouillir un grand lézard vert avec sept -brindilles d’olivier en récitant trois fois la fatiha du Coran sacré. -Dès qu’il aura pris ce breuvage, l’infidèle te reviendra.» - -Fathma s’en retourna toute joyeuse. Sur sa demande, Baba Tahar pria le -_chasseur de hérissons_, qui demeure place Bab Souika, de lui procurer, -moyennant un réal, le lézard nécessaire. Puis il s’enquit d’une personne -discrète et avisée pour aller voir Mohamed à Sidi Bou Saïd, et verser -insidieusement dans sa gargoulette la liqueur magique. - ---Si ça t’amuse,--me dit Chedlïa peu crédule,--va surprendre Fathma. -C’est ce soir, après le moghreb[14], qu’elle fait son sortilège. Mais, ô -Allah! ne lui dis pas que tu en es informée par moi! - - [14] Chant du muezzin au soleil couchant. - -Au coucher de soleil, je me dirigeai vers la pauvre maison où Fathma -demeure avec quatre autres familles locataires. Toutes les femmes -étaient sur la terrasse, mais un murmure monotone sortait de sa chambre. -J’en poussai la porte... - -Fathma était accroupie devant sa marmite où mijotait l’horrible cuisine. -A ses pieds gisait une poupée de chiffons, le cœur percé d’épingles, et -vêtue d’une petite gebba orange comme celle de Mohamed. Un cierge à cinq -branches enroulé de papier doré éclairait cette scène étrange. - -Afin de ramener l’époux inconstant, Fathma la délaissée préparait le -philtre d’amour. - - - - -VII - -LES DÉSENCHANTÉES A TUNIS - - -Je les avais rencontrées pour la première fois aux noces de Lella -Sheïtla, fille d’un cheikh cadi. Leurs robes étroites, également -pailletées d’acier, l’une en satin rose, l’autre en satin ciel, et -quelque peu décolletées, étonnaient fort au milieu des pantalons -bouffants, des gebbas brodées d’or, des boléros étincelants. Elles leur -donnaient l’apparence d’honnêtes chanteuses de petit café-concert bien -provincial; mais une certaine distinction et je ne sais quelle grâce un -peu hautaine détruisait vite cette impression pour faire place à -l’incertitude. - ---Ce sont les dames Dali Bach, deux femmes turques épousées par des -Tunisiens,--me dit ma voisine, une poupée fardée, bouffie de graisse. - -Justement elles s’avançaient toutes deux vers moi et engageaient la -conversation avec aisance. - ---Nous sommes enchantées de faire votre connaissance, madame, nous avons -si rarement l’occasion de rencontrer des Européennes! Permettez-moi de -vous présenter ma cousine Zeïneb, madame Ali Dali Bach,--me dit la robe -rose dans un français sans accent. - ---Et moi,--reprit la robe bleue,--je vous présente ma cousine et -belle-mère Tejbeha, madame Tahar Dali Bach. - -Elles étaient pareillement jeunes, minces et pâles. Leurs visages aux -traits menus ne se rehaussaient d’aucun fard, et leurs coiffures -ressemblaient à celles des petites bourgeoises légèrement en retard sur -la mode. - ---Nous avons épousé, il y a quatre ans, messieurs Dali Bach, père et -fils, venus à Stamboul, et c’est ce qui crée entre nous cette étrange -parenté,--expliqua madame Zeïneb. - ---Oh! dites-nous, je vous prie, les dernières nouvelles de la -guerre![15]--implora madame Tejbeha,--nous ne recevons point de -journaux. - - [15] Guerre Turco-Balkanique de 1911. - ---Et songez,--ajouta Zeïneb,--que nos frères, nos cousins, tous nos -parents et leurs amis, se battent là-bas! - -Une véritable angoisse les défigurait dans l’attente de ma réponse. - -Hélas! les nouvelles étaient bien mauvaises! Andrinople venait de tomber -aux mains des Bulgares. Pouvais-je leur apprendre cela, au milieu de -cette fête, de cette musique, de ces danses? - -Je répondis évasivement: - ---La situation de l’armée turque est toujours critique, mais à -Constantinople on s’occupe d’une réorganisation, on va sans doute -envoyer des renforts... - ---Vous comprenez, c’est si triste d’être loin des siens, en pareilles -circonstances! - ---Oh! oui, c’est déjà bien dur, en tout temps, d’habiter un autre pays. -Alors maintenant!... - ---Vous ne vous plaisez pas à Tunis?--demandai-je, heureuse de détourner -la conversation. - ---Non certes!--s’écrièrent-elles toutes deux.--L’existence ici est -odieuse lorsqu’on en a connu une autre plus libre, plus animée, plus -intéressante. - ---Pensez,--dit Zeïneb,--que nous sommes cloîtrées ici comme toutes les -musulmanes de notre condition, ne sortant jamais, jamais à pied, et si -rarement en voiture close pour un mariage! - ---C’est la troisième fois en quatre ans... A Stamboul, au contraire, -nous circulions avec notre institutrice. Le tcharchaf n’est pas bien -gênant, à peine plus épais qu’une voilette d’automobile. - ---Nous allions voir nos amies, nous les réunissions à des thés, nous -jouions la comédie entre nous. - ---Ah! Stamboul!...--soupirèrent-elles, un sourire d’extase au coin des -lèvres, et les yeux humides. - ---Mais alors, puisque vous viviez si heureuses là-bas, pourquoi avoir -épousé des Tunisiens? - ---Savions-nous ce qui nous attendait?... Nous avions seize ans, nos -parents nous poussaient à ce double mariage. Les Dali Bach sont riches -et de noble famille... il y avait aussi l’attrait du voyage, d’un pays -nouveau, et surtout celui de ne pas nous séparer, nous qui nous aimions -tant. - ---C’est la seule chose qui ne nous ait pas déçues!... - ---Mais,--dis-je,--sont-ce vos parents qui ont décidé le mariage de l’une -avec Si Tahar, et de l’autre avec Si Ali? - ---Non, ils nous ont laissé le choix. Nous ne les connaissions pas, l’âge -seul était en question. Nous les avons tirés au sort. - ---Les lots se valent,--murmura Tejbeha. - -Et comme je me levais pour partir, elles s’écrièrent: - ---Déjà! Nous étions si contentes de parler avec vous! Toutes ces -Tunisiennes sont tellement nulles et ignorantes! Oh! vous viendrez nous -voir, n’est-ce pas? - ---Avec plaisir,--répondis-je, en prenant leur adresse. - -Maintenant je vais assez souvent chez mes amies turques, bien que leur -logis et leurs discours provoquent la tristesse. - -Elles habitent une grande et luxueuse demeure près de Tourbet el Bey, -cage dorée, mais trop bien close. Et leurs vêtements européens, étriqués -et ternes, semblent dépaysés au milieu des murs en faïence, autant que -le mobilier anglais de leurs chambres, et les petits fauteuils Louis XVI -du salon. - ---C’est un cadeau de nos parents,--dit Zeïneb,--n’est-ce pas que c’est -joli? Lorsque nous sommes arrivées ici, il n’y avait que des coffres et -des divans,--ajouta-t-elle méprisante. - ---Vous avez vu notre piano? Il n’est pas très bien accordé. Vous -pourriez cependant nous jouer quelque chose? - ---Je le voudrais, mais je ne sais pas. Vous sûrement, vous êtes -musiciennes et vous connaissez de jolis morceaux. - ---Nous en avons appris quelques-uns autrefois, Tejbeha est la plus -forte,--dit Zeïneb en poussant sa cousine au piano. - -_La Valse bleue_, _Amoureuse_, les _Lanciers_ retentissent drôlement -sous les voûtes de stuc ciselé. Les négresses et toutes les servantes de -la maison sont accourues, et regardent, vite renvoyées du reste par -Zeïneb. - ---Et ne savez-vous rien d’oriental?--demandai-je. - ---Non, rien du tout... Ah! si, la _Marche turque_. - -... Grave, recueillie, Tejbeha commence à jouer. Zeïneb l’écoute, les -regards perdus dans un rêve lointain. Et, le morceau fini, un silence -s’établit entre nous; les deux jeunes femmes se détournent émues, les -yeux pleins de souvenirs et de larmes. On dirait qu’une brise fraîche, -venue de Stamboul, a passé dans le grand salon sombre. - ---Te souviens-tu,--dit Zeïneb,--de ce jour où nous étions allées aux -Eaux-Douces avec Madji? - ---Oui, des soldats manœuvraient de l’autre côté du Bosphore, et l’on -entendait par instants la _Marche turque_. - -Et soudain Tejbeha éclate en sanglots. - ---Oh! nous ne retournerons jamais plus là-bas!... - ---Voyons, calme-toi, ma chérie; aujourd’hui est un beau jour, puisque -nous avons notre amie. - ---C’est vrai, je suis ridicule, excusez-moi. - ---Tiens, prépare donc le thé,--dit Zeïneb,--tandis que je vais montrer à -madame R... ma nouvelle robe. Voulez-vous venir? - ---Cette pauvre Tejbeha est si nerveuse,--continua-t-elle dans sa -chambre.--Vous n’imaginez pas l’existence que Si Tahar lui fait. C’est -un vieillard despotique et vicieux, il voudrait la plier à ses caprices -les plus lubriques. Il s’est pris pour elle d’une passion folle, une -véritable frénésie, et Tejbeha, du premier jour, s’est révoltée de -dégoût. Chaque soir, quand il rentre, excité, ignoble, ce sont des -scènes affreuses. J’entends les cris et les plaintes de ma cousine et je -ne puis rien. C’est terrible!... - ---Quel âge a Si Tahar? - ---Soixante-douze ans au moins... Mais il est solide, allez! Il n’y a pas -à espérer une prompte délivrance,--ricane Zeïneb avec une expression -haineuse.--Voulez-vous voir ma robe puisque nous sommes montées pour -cela? - -Elle tire de l’armoire à glace un costume tailleur gris à peu près à la -mode. - ---C’est une ouvrière italienne, madame Buona Cordi, qui travaille pour -nous. Il paraît que ces jaquettes sont le dernier cri. Qu’en -pensez-vous? - ---C’est très bien. Tout à fait dans le mouvement. - -Zeïneb exhibe une toque de loutre à grande aigrette. - ---Et ceci? - ---Charmant! Mais que voulez-vous faire d’un costume tailleur et d’un -chapeau puisque vous ne sortez jamais? - ---C’est vrai! Mais ça nous fait tant de plaisir d’en avoir! Nous les -mettons de temps en temps, et nous marchons dans le patio en nous -imaginant qu’il n’y a pas de murs autour de nous... C’est triste, -n’est-ce pas?... - ---Oh! être enfermées toujours ainsi, ne plus voir un arbre, ni une rue, -ni d’autres visages que ceux des servantes stupides!--s’exclame -rageusement Tejbeha qui vient d’entrer.--Il y a des jours où l’on croit -devenir folle! - ---Comment vous occupez-vous? Avez-vous des livres? - ---Quelques-uns seulement apportés de Stamboul: Loti, naturellement, ce -délicieux Loti qui aime tant les Turcs... Vous avez lu les -_Désenchantées_? Que c’est beau! - ---Oui,--reprend Zeïneb,--mais les héroïnes se rendent bien malheureuses -à envier le sort des autres Européennes, alors que leur vie à Stamboul -est en somme si charmante. Nous n’en demanderions pas tant, je vous -assure! Reprendre notre ancienne existence serait tout notre bonheur. - ---Si vous voulez,--proposai-je,--je vous enverrai des livres et des -journaux. - ---Vous êtes gentille! Ça nous fera tant de plaisir! - -Lorsque je revins, deux semaines plus tard, Tejbeha seule me reçut. - ---Zeïneb sera désolée, elle est souffrante et dort en ce moment. - ---Ce n’est rien, j’espère? - ---Ce n’est pas grave, mais c’est terrible. Je puis bien vous le confier -puisque vous êtes notre amie,--ajouta-t-elle en rougissant.--Zeïneb fut -contaminée dès le jour de ses noces. - ---Oh! la pauvre petite! - ---N’est-ce pas? Et encore vous ne vous doutez pas de sa vie. Si Ali est -jeune, mais brutal et libertin, il passe son temps en bonnes fortunes et -Zeïneb en est horriblement jalouse. C’est drôle, car je ne crois pas -qu’elle aime vraiment son mari... Dès qu’il sort, elle s’imagine un tas -de choses, elle lance les servantes à ses trousses pour l’épier et la -renseigner. Et elles ne la renseignent que trop, la malheureuse!... Ah! -si mon mari faisait ses fredaines au dehors, je vous assure que je ne -m’en tourmenterais guère! Mais Zeïneb se ronge... et lorsque Si Ali -rentre, ce qui ne lui arrive pas tous les jours, elle lui fait des -reproches qui l’horripilent. Quelquefois il va jusqu’à la battre! - ---Vraiment, vous êtes à plaindre toutes les deux. Quel dommage que vous -n’ayez pas d’enfants! ce serait une consolation. - ---Hélas! mon mari est trop vieux pour m’en donner, et Zeïneb n’en aura -jamais. - ---Comme les journées doivent vous sembler longues! - ---Oui, et les nuits surtout,--répond Tejbeha, la voix changée. - -J’étais devenue peu à peu leur confidente; elles me racontaient toutes -leurs tristesses, même les plus intimes, cédant à ce besoin bien naturel -de s’épancher et d’être plaintes. - -Un jour, je reçus une lettre plus joyeuse que de coutume: - - «Chère amie, - - »Nos maris sont absents pour la semaine, et une idée folle nous est - venue, celle d’en profiter pour aller vous voir. - - »Depuis que nous avons admis la possibilité de cette escapade, nous en - mourons d’envie. - - »Voudriez-vous, pour cela, venir demain nous prendre en voiture? Nos - servantes ne nous vendront pas, il s’agit seulement de dépister les - voisins. Votre présence s’en chargera, et comme nous habitons au fond - de l’impasse, nul ne nous verra monter avec vous. Bien entendu, chère - amie, il nous faut prier votre mari de quitter sa demeure pendant - toute notre visite, ainsi que vos domestiques mâles. Et il est inutile - de vous demander la discrétion la plus absolue, car vous savez toute - l’importance que cela pourrait avoir pour nous. - - »Nous vous attendons avec impatience, et vous envoyons mille souvenirs - affectueux. - - »Vos amies, - - »Zeïneb et Tejbeha.» - -Le programme des deux cousines s’accomplit sans encombre, et je les -emmenai dans ma voiture aux rideaux à demi baissés. D’abord, elles -s’étaient rejetées, craintives, dans le fond; mais, à mesure qu’elles -s’éloignaient de leur quartier, elles reprenaient de l’assurance jusqu’à -risquer des regards par la portière. Qui du reste eût pu les deviner? -Elles portaient leurs fameux costumes tailleurs et leurs toques à -aigrettes, enfin utiles! et des voilettes extrêmement épaisses. - ---Ah! que c’est bon! que c’est bon!--soupiraient-elles. - -L’arrivée dans ma maison leur fut une déception. - ---Mais c’est tout à fait arabe! bien plus arabe que chez nous. - ---C’est même de l’arabe vieux d’un siècle, ce coffret, ces étoffes, ces -tapis... - ---C’est vrai, nous avons la manie de reconstituer ce que vous vous -acharnez à détruire. - ---Moi qui espérais voir un joli petit salon moderne! - -Elles savaient bien pourtant que j’habite une demeure indigène, le Dar -Ben Fridja, célèbre par le luxe de sa décoration, ses faïences, ses -lustres, son grand patio vitré. - -Mais elles s’attendaient à y trouver des meubles Louis XVI. - ---Alors montons au premier, ma chambre vous plaira, car elle est bien -française. - -Tout d’abord, les fenêtres délivrées des moucharabiés, et par où l’on -découvrait la rue et un grand horizon de terrasses, les attirèrent. - ---Que vous êtes bien ici! C’est gai, l’air entre librement. - -Puis, ayant aperçu des photographies sur ma table, il fallut que je leur -présentasse mes parents, mes sœurs, mon mari. - ---Comme il est jeune!--dit Tejbeha. - ---Et comme il paraît gentil et bon!--dit Zeïneb. - -Elles couraient d’une pièce à l’autre, joyeuses et enfantines. - ---Ah! se sentir loin de cette horrible maison où l’on étouffe, c’est -exquis! - -Je proposai de monter sur la terrasse, elles n’osaient pas. - ---Qui vous verra? et du reste on vous prendra pour des Françaises. - ---C’est vrai. Et puis c’est un plaisir que les femmes du peuple prennent -bien. Pour une fois, les dames Dali Bach se le payeront,--décida Zeïneb -mutine. Et devant le ciel libre, les montagnes lointaines, elles -respiraient à longs traits. - ---L’air est bon! bien meilleur que celui de notre patio; il a un goût -d’autrefois!... - -Le retour fut triste. Après une journée de liberté, la prison leur -semblait plus farouche. - -La semaine suivante, je reçus encore une lettre de Zeïneb: - - «Chère amie, - - »Nous ne nous doutions guère mercredi de ce qui allait arriver: Si - Tahar est mort subitement. Surtout ne nous envoyez pas de banales - condoléances, vous êtes assez notre amie pour comprendre quelle - inespérée délivrance représente cet événement pour ma chère Tejbeha... - - »Ne venez pas en ce moment, vous trouveriez une maison en deuil, - pleine de parentes, et nous ne pourrions vous recevoir tranquillement. - Mais dans une quinzaine, le calme sera rétabli et nous vous - attendrons.» - -A l’époque fixée, je les trouvai vêtues de noir, mais les yeux plus -gais. - ---Moi, cela ne me change guère,--me dit Zeïneb,--mais j’en suis très -heureuse pour ma cousine. J’avais bien peur qu’elle ne me quittât, et la -chérie fait le sacrifice de rester à Tunis. - ---Ce n’est point un grand sacrifice,--reprit Tejbeha,--je n’aurais guère -de joie à revoir Stamboul sans toi. Maintenant, je suis libre, je n’ai -pas de parents pour me surveiller et vais me faire une existence... à la -turque. J’ai loué une petite maison toute voisine, car je n’ai plus -aucun droit à demeurer ici, et je viendrai tous les jours voir Zeïneb. - -Je les laissai à leurs espérances. Elles furent de courte durée. Les -pauvres petites libertés que Tejbeha s’accordait, à la turque, firent -vite scandale, et Si Ali ne tarda pas à lui interdire tout rapport avec -sa femme. Je dus servir d’intermédiaire pour porter les nouvelles de -l’une à l’autre. Et puis, je reçus enfin une lettre désolée de Tejbeha: - - «Chère amie, - - »Je pars, je quitte Tunis où j’ai tant souffert, et j’y laisse ma - pauvre Zeïneb... Vous devinez combien cette pensée m’est horrible et - tout ce qu’il m’a fallu endurer pour en arriver à cette détermination. - Ma vie n’est plus tolérable ici; il semble que tous se liguent contre - moi pour me faire expier mes rares sorties sous le tcharchaf. Et - maintenant que son père est mort, Si Ali me poursuit d’une manière - odieuse. L’autre jour il s’est insinué dans ma maison; je ne sais ce - qui serait arrivé sans mes servantes... Il m’est impossible de rester - seule plus longtemps et je ne prendrais point ici, vous le pensez - bien, un autre défenseur légal. Enfin, je ne puis plus voir Zeïneb... - J’ai donc écrit à ma famille et mon frère est - venu me chercher. Nous nous embarquons après-demain. Je voudrais tant - vous dire adieu!» - -Notre dernière entrevue fut courte. Tejbeha sanglotait. - ---Qui m’eût dit que je retournerais à Stamboul en pleurant! Ma pauvre -petite Zeïneb, toute seule dans cet enfer!... Il a fallu que mon frère -s’interposât pour que Si Ali me permît de l’embrasser encore une fois... -La reverrai-je jamais?... Je vous la confie... tâchez de la consoler, -allez souvent la voir, n’est-ce pas?... - -Huit jours après le départ de Tejbeha, on trouvait Zeïneb pendue à une -colonne de son patio. - - - - -VIII - -LA MARIÉE AU HAMMAM - - -Ma voisine Manoubiia vient de se marier. J’étais invitée à toutes les -fêtes, à commencer par la cérémonie du hammam, où elle est allée se -«purifier» avec ses parentes et invitées. - -J’ai vu bien des mariages plus brillants que le sien; je commence à me -blaser sur la petite minute émouvante, quand l’époux dévoile et aperçoit -pour la première fois sa femme, au seuil de la chambre nuptiale. - -J’ai souvent circulé la nuit, dans un carrosse fermé, accompagnant la -fiancée chez son mari, au son des yous-yous aigus dont les femmes du -cortège déchirent le silence des rues obscures. - -J’ai contemplé bien des mariées, hiératiques en leur attitude rituelle, -aux visages uniformes et conventionnels sous le fard et le henné. - -J’ai même pris part à ces pantagruéliques festins, où chacune pique du -doigt parmi les victuailles surchargeant la table. - -Mais une noce au hammam réveillait ma curiosité. - -Manoubiia et ses invitées s’y sont rendues la nuit, les voiles et les -voitures closes n’étant pas jugés suffisants sans la protection -supplémentaire des ténèbres. Des servantes nous avaient précédées, -portant les tapis, et les corbeilles pleines de linge et d’objets de -toilette. - -C’est une occasion pour chacune de faire parade de ses richesses. Les -plus opulentes avaient tout un attirail d’argenterie: aiguières, coupes -à henné, peignes, boîtes à fard, coffrets, étuis à kohol, miroirs. - -Elles s’installèrent dans une grande salle, aux colonnes gaîment -coloriées de vert et de rouge, sur des estrades où l’on avait étalé les -tapis et les nécessaires, et commencèrent à se déshabiller. - -Dans un coin, une négresse préparait des rafraîchissements et des -sucreries: limonades, café, gâteaux. - -On m’invite à quitter mes vêtements pour entrer dans les étuves. - ---Non, non, je ne veux pas me purifier, je tiens seulement à voir. - ---Mais tu n’y pourras résister... - -N’importe, je pénètre quand même toute vêtue. La chaleur est suffocante. -La vapeur condensée ruisselle sur le sol et les murailles. Au bout de -quelques minutes je dois fuir. - -Mais j’ai eu le temps d’apercevoir le plus étrange spectacle: au milieu -d’un brouillard épais, vaguement éclairé par quelques lumignons, une -soixantaine de femmes nues circulent, s’agitent et causent... Il y en a -des grosses, des minces, des petites, des grandes, des blanches, des -jaunes, des noires, des vieilles, des jeunes... - -La lumière jaunâtre pique des reflets de-ci, de-là, sur un torse brun, -une gorge trop opulente, des bras, des jambes, une croupe rebondie, -frottée par une négresse en sueur. Manoubiia, la fiancée, promène une -anatomie grasse et tassée, dont l’époux aura bientôt l’heureuse -surprise. - -Sans doute, il devait y avoir de jolies filles bien faites, mais elles -disparaissaient dans la masse affreuse. Une phénoménale matrone étalait -une obésité digne d’être exhibée dans une foire, à côté de vieilles -guenons squelettiques, absolument décharnées, semblables à des harpies. - -En vérité, c’était là un spectacle d’enfer, comme en eût imaginé Gustave -Doré, bien plus qu’une paradisiaque vision musulmane. - - - - -IX - -LES QUATRE FEMMES DE BABA YOUSSEF - - ---Le salut! - ---Le salut sur toi! - ---Comment vas-tu? - ---Comment est ton état? - ---Avec le bien! - ---Grâce à Dieu! - -L’homme que nous venions de rencontrer était un bédouin d’une -soixantaine d’années, brun, sec, tanné, le visage osseux et sillonné de -longues rides verticales, les yeux perçants profondément enfoncés dans -les orbites, le nez saillant en bec de rapace et le cou décharné, mais -vigoureux encore, très droit, les mollets maigres et bien dessinés, les -bras solides, nerveux et musclés. Depuis quelque temps nous -l’apercevions campé sur sa mule. Derrière lui deux silhouettes courbées, -écrasées sous de lourds fardeaux, se détachaient sur le sable fauve. - -Nos bêtes, moins fatiguées que celle du bédouin, l’entraînaient d’un pas -plus alerte, et les formes bleues peinaient davantage, se hâtaient, -couraient presque, sans parvenir à nous égaler. L’homme, s’étant -retourné, les gourmanda d’une voix rude: - ---Halima! Zoh’rah! Allons, chiennes, filles de chiennes! - -Et le vent écartant les voiles, on apercevait deux visages bruns et -luisants de sueur, l’un vieux, ridé comme celui du bédouin, l’autre -jeune et sans beauté, aux traits secs, découpés à l’emporte-pièce, dans -l’encadrement des nattes noires et des grands anneaux d’oreille. - -Nous avions compris que c’étaient ses femmes, mais, comme il sied, nous -n’y fîmes point allusion, et même nous n’eûmes pas l’air de les -regarder. - -Mais, d’un commun accord, nous avions retenu le pas de nos montures que -le voisinage de l’écurie rendaient trop fringantes, et les formes -voilées cheminèrent plus paisiblement derrière elles. Nous devisions -avec l’homme, comme il est d’usage entre gens qui se rencontrent dans le -désert et s’avancent vers un même but. - ---D’où venez-vous? - ---De Tozeur. Et toi? - ---De Tozeur aussi; je suis parti avant midi. - ---La route est longue, nos mules ont mis quatre heures. - ---Vous allez passer quelque temps à Nefta? - ---Nous y demeurons. - ---Où donc? - ---Chez le cheikh Abd el Aziz! - ---Ah! c’est vous les Français qui logez chez le cheikh! - -Le vieux renard le savait bien. Depuis huit jours que nous étions -installés, pas un Nefti ne l’ignorait. - ---Comment t’appelles-tu? - ---Youssef ben Tahar. Ma maison est presque voisine de la vôtre. - ---C’est donc toi Baba Youssef? - ---Oui, c’est moi. - -Chedlïa notre servante, que nous avions emmenée jusqu’au fond de ce -désert, nous entretenait parfois de Baba Youssef et de ses femmes, avec -lesquelles, promptement, elle avait fait connaissance. - -Les deux formes voilées qui peinaient derrière nos mules étaient ces -fameuses voisines chez qui souvent elle passait la journée. - -Le soir tombait, brusque et rose, noyant de brume mauve les dunes -lointaines sur lesquelles se découpaient en silhouettes fines les -caravanes de chameaux. Nefta aux cent coupoles apparaissait, tout -orange, au-dessus de l’immensité fauve, dominant sa forêt de palmiers, -la masse sombre de son oasis. Très au delà, le chott el Djerid aux -horizons infinis, mer d’argent sans remous, étincelait sous les derniers -rayons. - -C’est l’heure où le désert s’anime: des files de bédouins revenant on ne -sait d’où, se dessinent et ondulent sur les sables. Les femmes vont en -procession vers l’oued puiser l’eau dans les grandes cruches, qu’elles -ne portent pas sur l’épaule du geste antique et gracieux, mais qu’elles -chargent péniblement sur leur dos, courbées en deux, comme de pauvres -bêtes harassées. - -Au milieu d’un nuage de poussière arrivent les troupeaux, bêlant, -hennissant, cabriolant. Des centaines de chèvres turbulentes, d’ânes, de -vaches, de chameaux se dirigent vers la ville. Dans les rues -tranquilles, où les Arabes devisaient gravement, accroupis par groupes -devant les portes, chacun s’affaire pour rentrer ses bêtes au logis. Il -y a des courses folles après un cabri ou un veau indiscipliné. Les -fillettes, les gosses, toute la marmaille s’en mêle avec des rires et -des cris. - -Nous étions arrivés près de notre demeure. Baba Youssef descendit de sa -mule: - ---Avec le salut! - ---Avec le salut! - ---Puisses-tu t’éveiller demain matin avec le bien! - ---Que tu te trouves au matin ayant progressé! - ---Sommeil de paix! - ---La paix sur toi! - -Derrière le vieux, les deux formes accablées s’engouffrèrent dans la -maison. - -Tout rentrait dans l’ordre et le calme; la nuit pleine d’étoiles -enveloppait Nefta, et les chiens régnaient en maîtres sur le silence et -les terrasses. - -Le lendemain je dis à Chedlïa: - ---J’ai fait connaissance avec Baba Youssef. - ---Quel rude homme! - ---Tu l’as vu? - ---Oui, quelquefois, à travers mon voile, lorsqu’il entrait dans sa -maison. - ---Il est vieux. - ---Oui, mais solide, et quand il frappe, il frappe dur. - ---Est-ce qu’il bat souvent ses femmes? - ---Oh! presque chaque jour. Il ne trouve jamais qu’elles aient assez -travaillé. - ---J’en ai vu deux qui revenaient de Tozeur. - ---C’est Halima et la vieille Zoh’rah qui y sont allées. Meryem était -restée à la maison. Elle et Halima sont enceintes, et Baba Youssef -répudiera Halima aussitôt après ses couches. Il veut savoir si ce sera -une fille ou un garçon. - ---Pourquoi? - ---Parce que, si c’est un fils, il le gardera, sinon il renverra la mère -et l’enfant. Il a déjà répudié Fathma, il y a peu de temps, et dans huit -jours il la remplace. Il épouse la petite Nefissa bent Ali el Trabelsi. - ---Tu la connais? - ---Non, mais les femmes de Baba Youssef disent qu’elle est jolie. Elle a -douze ans. - ---Ah! le sale bonhomme! - ---Que veux-tu? c’est l’habitude ici, Dieu est grand! Mais sais-tu le -plus drôle? Baba Youssef n’a qu’une seule chambre pour lui et ses quatre -femmes... et il passe de l’une à l’autre comme un coq. - -Chedlïa la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien -ne ressemble aux choses de Tunis. - ---Ces gens-là vivent comme des animaux,--dit-elle avec mépris. - -Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces -bédouines; mais, étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand -plaisir que de bavarder avec elles des journées entières. - ---Je t’accompagne, Chedlïa. - ---Dieu soit loué! - -La maison du vieux Youssef est semblable à toutes les autres. Bâtie en -boue sèche et en briques à peine cuites, elle a une teinte générale -fauve un peu rosée. Sa façade sans fenêtres s’agrémente de dessins -réguliers formés par la saillie ou l’enfoncement de quelques briques. - -Passé le premier vestibule, je me trouve dans une grande cour intérieure -assez semblable à une cour de ferme entourée d’étables; des poules et -des chèvres y vagabondent. Au milieu les ordures rissolent au soleil. - -Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations -et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent -mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes... Je -reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la -taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et -la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée, -que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque -grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés -dans une sorte de turban plat en soie noire rayée d’argent; des chaînes -et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se -drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses -compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile -bleue à bandes pourpre. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à -rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la -charrue, côte à côte avec un âne. - -Meryem reste au logis, car elle est moins robuste. Elle tisse des haïks -de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes -emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les -femmes du Djerid. - -Déjà elle s’est réinstallée avec une voisine derrière le métier où ses -doigts habiles marient, du matin au soir, les fils de laine et de soie; -et les autres femmes, réunies pour le travail en commun, s’accroupissent -tout autour dans la poussière, étirant, dévidant et filant la laine. - -La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec -Chedlïa. On m’a donné un tabouret bas et on ne s’occupe plus de moi. -J’observe, j’examine, j’écoute. Je ne comprends pas toujours, car la -langue du Djerid est un idiome quelque peu différent de celui de Tunis -et plus rude. Mais Chedlïa vient à mon aide quand je le désire. - -Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la veille au -soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa -gorge meurtris. - -Baba Youssef se montre fort exigeant pour le travail, car il lui faut -compléter la somme d’achat de sa nouvelle épouse. Fathma, Hanifa et -Douja les voisines ont été battues aussi... - -Mabrouka n’a point encore reçu un seul coup depuis un an qu’elle est -mariée. Cela viendra. Femme bédouine ne vécut jamais sans «manger du -bâton». En attendant, elle secoue insolemment les colliers d’or et -d’agate que le gros Sadok lui rapporta l’autre soir, et elle balaye le -sol poussiéreux et semé d’immondices, avec sa superbe meleh’fa de soie -orange. - -Tout en dévidant la laine, Fathma, Hanifa et Douja lancent des coups -d’œil hostiles à l’épouse favorite et trop fière. - -Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de -tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles -courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta: - -Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce -matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur. - -Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule. - -Beurnia, femme de Salah, vient d’avoir un garçon. Que ses couches soient -bénies! - -Et soudain la conversation devient plus aiguë, plus passionnée et plus -difficile à suivre. Il est question de la petite Menena bent Ali, dont -les noces avec Mohamed le chamelier eurent lieu la semaine passée, et -qui se meurt des brutalités de son époux... - -Mais, par Allah! la famille de la petite a porté plainte, et l’affaire, -s’il plaît à Dieu! ira devant l’ouzara[16]. - - [16] Tribunal des vizirs à Tunis. - ---Quand on épouse un vieillard il faut s’attendre à bien des -choses,--murmure stoïquement Salouh’a, dont le mari a soixante-dix ans -passés. - ---Eh! Eh! la petite Nefissa ne sait pas ce que le mariage lui -apportera,--ricane Mabrouka la trop fière. - ---Baba Youssef est un vaillant, malgré son âge, il donne bien ses -preuves,--proteste aussitôt Meryem en tapant sur son ventre -rebondi.--Et, par la tête du Prophète! il est capable de nous accorder à -toutes la «part de Dieu» après celle de sa nouvelle épouse. - ---Quand un homme chargé d’années prend une petite colombe fraîche éclose -comme Nefissa, ce n’est pas pour l’atteler à la charrue. - ---Par l’Élevé! c’est lui-même qui labourera,--dit Mabrouka de sa voix -aigrelette. - -Les rires fusèrent de tous côtés, entremêlés de plaisanteries que je ne -comprenais plus. Puis Meryem reprit: - ---Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne -tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt. - ---Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le -temps de sa nourriture! - ---Plaise à Dieu! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa -remplaçante,--dit Meryem.--Hier il a vendu quarante francs le grand haïk -que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit: «Donne-moi -de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai -froid la nuit.» Si Youssef lui a répondu: «Que ta langue soit nouée! -Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi? Je -veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi -travaille et ne m’importune plus!» - ---C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de -chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du -chameau à l’âne. - ---Pourquoi,--hasardai-je en me mêlant à la conversation,--Baba Youssef -garde-t-il la vieille Zoh’rah? - ---Parce qu’elle est forte et travailleuse; elle tire la charrue mieux -qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a -donné trois fils, il ne la répudiera jamais. - ---Et moi non plus, il ne me répudiera pas,--ajouta Meryem,--car je suis -habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis avec des -dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu! c’est un fils que je porte. - -Je pris congé après les salutations d’usage. Meryem se leva lourdement -pour m’accompagner. - ---Veux-tu voir la chambre? - -Elle ouvrit une porte, de l’autre côté de la cour, en face du petit -réduit au métier où les femmes étaient réunies. Je vis une longue pièce -sombre, aux murs de boue sèche et au sol de terre battue. Une seule -ouverture sur la cour, simple trou dans la muraille, dispensait -parcimonieusement l’air et la clarté. Du plafond en poutres de palmiers -les toiles d’araignée pendaient innombrables et grises. Quelques coffres -de bois grossièrement peints, d’énormes jarres de terre, des cruches, -une vingtaine de plats à couscous accrochés au mur, et la paillasse de -Baba Youssef formaient tout le mobilier. A l’autre extrémité de la -chambre, de vieilles loques et des lambeaux de couverture marquaient la -couche des femmes... - ---Ce n’est pas riche,--dit Chedlïa une fois dehors.--Et pourtant Baba -Youssef a de l’argent. Mais dans ce pays-ci on n’est pas habitué comme à -Tunis aux bonnes et jolies choses. Les Nefti sont des sauvages. Tu -n’imagines pas le couscous qu’ils préparent, avec du grain pilé et des -piments! Par l’Élevé! je n’en pourrais manger. - -Un bruissement particulier nous fit retourner. Derrière nous, trois -étranges animaux cheminaient, balayant le sol de leurs queues immenses -et blondes. Ils s’arrêtèrent à la porte de Baba Youssef, et je reconnus -son âne et ses deux femmes qui, chargés de palmes sèches, revenaient de -l’oasis. - -Au tournant de la rue s’élevait la demeure du cheikh Abd el Aziz où nous -logions depuis quelque temps. Elle n’avait rien qui la distinguât des -autres, bien qu’elle fût une des plus considérables du pays, mais son -grand mur fauve était percé de deux ouvertures sur la rue, chose rare. -Et de fait, aussitôt entré dans le vestibule voûté, aux colonnes frustes -et lourdes, on trouvait deux chambres, l’une à droite et l’autre à -gauche, indépendantes du reste de la maison. Le cheikh y recevait -d’habitude ses amis et ses administrés et, depuis notre arrivée, il -avait mis à notre disposition ces deux pièces luxueusement blanchies à -la chaux, avec tout ce qu’il possédait de mieux: son matelas, son -immense couverture de Gafsa aux rayures multicolores; son plus beau -tapis, son aiguière de cuivre et ses flacons de parfums. Hospitalité -généreuse, charmante et patriarcale. - -Chaque soir notre ami venait prendre le café avec nous. C’était un beau -vieillard à barbe blanche, aux manières de grand seigneur, aux gestes -lents et harmonieux dans ses draperies immaculées, à la parole subtile, -fin et lettré. - -Il avait étudié jadis à la grande mosquée de Tunis, au temps où les -transports étaient lents à travers le pays et où l’on mettait un mois, -de Nefta, pour gagner le Nord. Et, de son séjour dans les villes, il -conservait des habitudes plus raffinées et des mœurs plus douces. Il -n’avait que deux femmes, la vieille Aziza, épousée lors de sa jeunesse, -et la petite Fatouma, qui depuis un an remplaçait Edïa morte subitement. -Elles ne travaillaient point à l’oasis, Si Abd el Aziz ayant des -khammès[17] pour sa palmeraie. - - [17] Jardiniers. - -Cuire les aliments, traire les chèvres et tisser des tapis, formaient -leurs seules occupations, et le maître ne les tourmentait pas pour -l’ouvrage. Il ne les battait jamais et leur donnait des meleh’fas en -soie neuve chaque année. Elles portaient d’innombrables bijoux d’or aux -bras, au cou et sur la tête. Aziza et Fatouma, épouses du cheikh Abd el -Aziz, étaient des femmes privilégiées. Au reste, elles logeaient dans -une chambre semblable à celle de Baba Youssef, et couchaient par terre -comme toutes les bédouines. Le cheikh les traitait avec humanité et les -méprisait profondément. - ---Nos femmes sont bêtes, avait-il coutume de répéter, plus bêtes que les -chèvres. - -Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au -rang de femelles. Mariées à douze ans, flétries à quinze, accablées de -besogne, maltraitées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui -les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat -davantage, elles vivent dans la crasse et l’ignorance les plus abjectes. - ---Mon ânesse le jour, mon épouse la nuit,--dit le bédouin. - -Le dédain des Arabes du Djerid pour leurs femmes est extrême. - -Il est rare pourtant qu’ils n’aient pas les quatre épouses permises par -le Coran, car leur travail est une source de richesse. - -Mon mari ne dépassait jamais le vestibule où donnaient nos chambres, -mais moi, j’allais parfois rejoindre Chedlïa à l’intérieur de la maison. -J’y trouvais les femmes du cheikh invariablement accroupies derrière les -métiers aux fils tendus, et le cercle des voisines cardant ou dévidant -la laine, au milieu des rires et des propos oiseux. - -Il était souvent question de Nefissa, la prochaine épousée de Baba -Youssef; car un mariage avec ses réjouissances est l’événement capital -et passionnant entre tous. On la disait fort jolie, et son père, Si Ali -el Trabelsi, en avait exigé sept cents francs, somme excessive pour une -petite vierge bédouine, deux kilos d’argent et une demi-livre d’or, afin -de fondre les bijoux. - ---Si tu veux,--me dit une fois Chedlïa,--nous irons la voir avec les -femmes du cheikh. C’est le «jour du henné» et les noces ont lieu -après-demain. - -La vieille Aziza et sa coépouse Fatouma se voilaient de bleu, tandis que -Chedlïa s’enveloppait dans son soufsari blanc qui, à Nefta, causait une -impression égale à celle de mes chapeaux parisiens. - -Je partis, escortée de mes trois fantômes, et nous marchâmes longtemps à -travers les rues en labyrinthe, voûtées et sombres, où le soleil traçait -de loin en loin des rais éclatants. - -Nous nous arrêtâmes enfin à la porte de Si Ali el Trabelsi, derrière -laquelle une rumeur dénonçait la fête. Dès l’entrée je fus prise dans un -remous de femmes parées, curieuses, et mal odorantes, et je dus subir -l’habituel et très indiscret examen de cent paires d’yeux et de mains. - -On me poussa enfin vers la chambre de la mariée. J’aperçus, au milieu -des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise -petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de -Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins -agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de fard, une peau -fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une -toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait -toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa -tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus -pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec -envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers -de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les -pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et -la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille -par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent! - -Nefissa! brebis nouveau-née; prunelle de mon œil; petite précieuse aux -yeux de gazelle; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir -l’époux... - -Baba Youssef!... - - * * * * * - -Les noces eurent lieu le surlendemain, et, malencontreusement absente, -je ne les vis point. Mais je sus par Chedlïa tous les détails de la -fête: la promenade de la mariée à dos de chameau, sous le grand -palanquin de soie, suivie de l’époux sur sa mule, et de son long cortège -de parents et d’amis, au bruit des coups de fusil, des clameurs et des -yous-yous. - -Puis l’entrée de Nefissa et de Baba Youssef dans le chambre nuptiale... -et les réjouissances du lendemain: l’enlèvement simulé de la mariée par -un ami de Si Youssef, les couscous monstres, et les parfums brûlant dans -les «canoun». Et je sus aussi que chaque soir, pendant huit jours, le -mari se glissait dans sa demeure, furtif comme un voleur, pour rejoindre -sa nouvelle épouse. - -Ensuite je revis Nefissa dans la maison de Baba Youssef, avec son petit -visage adorable aux traits tirés, ses grands yeux enfantins cernés de -fatigue et de kohol. Elle avait pris sa place au métier, à côté de -Meryem, mais on disait que le maître n’était point exigeant pour son -travail, et ne désirait d’elle qu’une seule chose... Et chaque fois que -les caravanes s’arrêtaient à Nefta, il achetait à Nefissa une étoffe, un -bijou, ou de ces babouches en cuir brodé que l’on fabrique à Touggourt. -Mais la petite n’était pas fière, et ses coépouses, malgré leur jalousie -bien naturelle, se laissaient prendre à sa douceur et à sa grâce. - -Enfin sonna l’heure de notre départ, celle de dire adieu à toutes choses -de cette ville saharienne hospitalière et paisible et de reprendre nos -mules pour le grand trajet dans le désert, jusqu’à Metlaoui, relié au -monde civilisé par un train qui file encore pendant des heures et des -heures à travers les contrées arides. - -Nous cheminions une dernière fois dans l’oasis, sous les hauts palmiers, -le long des oueds qui courent si gaîment sur le sable fin. Des laveuses -de laine étaient accroupies au milieu de l’eau pour blanchir les toisons -amoncelées devant elles. Je reconnus Meryem. - ---Sais-tu,--me dit-elle aussitôt,--Halima vient d’avoir une fille, la -pauvre! il n’y a pas une heure. Qu’Il soit exalté! - ---Comment? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba -Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah. - ---Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté -sous le gros jujubier, puis elle est venue me montrer l’enfant et le -laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à -l’ouvrage. - ---Et c’est toujours ainsi chez vous? - ---Grâce à Dieu, nous ne sommes pas comme ces femmes de Tunis dont parle -Chedlïa, qui restent étendues huit jours après leurs couches. A -présent,--ajouta-t-elle confidentiellement,--Halima va tout de suite -être répudiée. Mais Si Youssef a le cœur tourné par cette petite -Nefissa, et longtemps encore elle restera prunelle de son œil et fleur -de son jardin. Il veut remplacer Halima par une femme d’âge et de force, -une répudiée qu’il ne payera pas cher, et pourra atteler à la charrue -avec la vieille Zoh’rah. - -... Nous quittâmes Nefta au petit jour. En passant devant la demeure de -Baba Youssef, j’entendis une voix frêle qui chantait: - - Allah! Allah! qu’y a-t-il sur moi? - Il est parti en voyage et m’a abandonnée, - Il est parti et m’a laissée seule, - Mes larmes coulent sur mes joues, - Que le Très-Haut ait pitié de moi! - Il est parti et m’a laissée dans ma demeure, - Pleurant et criant, hélas! - Les pleurs inondent mes joues. - Un feu intense brûle dans mes entrailles... - -Et la plaintive mélopée de Nefissa, qui s’éteignait dans l’éloignement, -fut comme le dernier adieu de Nefta la très lointaine, de Nefta aux cent -coupoles que nous ne reverrons jamais plus. - - - - -X - -LAMENTO - - -Des cris perçants ont ébranlé la nuit, suivis de longs sanglots qui -s’élèvent et s’exaspèrent, et de clameurs plus sauvages. Ce ne peut être -une épouse battue, on distingue les voix de plusieurs femmes... Le -concert tragique nous tient éveillés jusqu’au matin. Par instants il -semble s’apaiser, puis il repart avec une nouvelle frénésie... - ---La vieille Latifa est entrée dans la miséricorde,--nous dit -Chedlïa.--Ce sont les lamentations de ses filles que vous entendez. - -J’avais aperçu quelquefois notre voisine octogénaire, idiote et -paralysée, et je n’aurais pas cru que sa mort pût provoquer un tel -désespoir. Ses enfants l’entretenaient avec respect, mais évidemment -elle leur était à charge, depuis des années qu’elle avait perdu la -raison, et ne reconnaissait pas même les siens. - -J’accompagnai Chedlïa au domicile mortuaire. - -La vieille Latifa était de petite bourgeoisie, mais son frère, le -général Chedli ben Amor, avait joui d’une grande faveur sous Sadok Bey -et, malgré la ruine et la disgrâce actuelles, il y aurait, pour cela, de -belles funérailles. - -Les filles de la morte, Edïa et Cherifa, se lamentent toujours. Leur -douleur et leurs cris enflent à chaque nouvelle arrivée: - ---O ma mère Latifa! O ma mère! - ---O Puissant! - ---O mon Maître! - ---O Miséricordieux! - ---O Prophète! - ---O ma mère Latifa! - -Elles ont le visage griffé à coups d’ongles et s’arrachent les cheveux -par poignées. Les autres femmes, parentes et amies, sanglotent à l’envi, -donnant des signes du plus cuisant chagrin. - -Instantanément Chedlïa se met à gémir avec une facilité et un naturel -merveilleux. Et je me sens gênée, au milieu de cette foule en pleurs, de -ne savoir, moi aussi, verser quelques larmes... - -Le cadavre repose dans la pièce voisine, rigide entre deux draps, les -gros orteils liés ensemble par une tacrita de soie. - -Je reste peu. Déjà les laveuses funèbres apprêtent «l’équipement de la -morte»: vases, aiguières, flacons d’essences, pour la dernière toilette. -Elles doivent nettoyer soigneusement le corps, et lui faire subir une -sorte d’embaumement avec du henné, de la canelle et des tampons de ouate -parfumée que l’on dispose aux aisselles, sur la bouche, autour de la -tête, et dans toutes les parties susceptibles d’une prompte corruption. -Puis la vieille Latifa, vêtue d’un costume neuf et enveloppée d’un -suaire, attendra, allongée sur le tapis, tandis que les récitateurs de -Coran, par groupes de quatre, se relayeront en psalmodiant les sourates -sacrées. - -Et enfin le cadavre sera déposé dans une bière provisoire pour traverser -la ville, car les femmes sont recluses jusqu’après la mort; tandis que -les hommes s’en vont au cimetière simplement voilés d’un linceul. - -Le lendemain, la vieille Latifa partit au milieu d’un imposant cortège -mâle. Ses filles et parentes redoublèrent leurs cris, et trois jours -encore elles doivent rester dans la douleur, sans cuire les aliments, ni -coudre, ni s’occuper d’aucune chose. Puis la vie reprendra son cours -normal. - -Lorsque le corps franchit la porte, Edïa et Cherifa eurent d’admirables -crises nerveuses. Dans le fond du cœur elles étaient fières parce qu’il -y avait dix «chanteurs de Coran» derrière le cercueil, et une suite -nombreuse de parents et d’amis. Cela seul dénonce la situation de la -famille, les musulmans, riches et pauvres, faisant leur dernier trajet -dans le même équipage. - -Tous les dix pas, et sans que la marche du cortège en fût interrompue, -les passants se relayaient pour porter la civière funèbre. Car c’est une -action méritoire devant Allah, qu’aider au transport d’un défunt. - -La bière était couverte d’un drap d’or et de vieilles broderies aux -couleurs gaies. Quelques fleurs s’éparpillaient sur les étoffes. Les -chants à plusieurs voix scandaient la marche, attirant les femmes -curieuses, qui se penchaient, invisibles, aux moucharabiés, tout le long -du parcours. - -On atteignit enfin le cimetière un peu hors de la ville. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La besogne funèbre achevée, une simple pierre sans inscription marqua la -tombe, au hasard dans la verdure. Et la vieille Latifa, qui ne savait -pas ce que c’était que la campagne, repose sous l’herbe folle criblée de -soucis orange, au milieu d’un bois d’eucalyptus et d’aloès aux feuilles -bleues et acérées. - -Le grand ciel libre, vibrant de lumière, s’étend au-dessus d’elle, et -les oiseaux gazouillent alentour du matin au soir, maintenant que ses -yeux sont fermés et que ses oreilles n’entendent plus... - - - - -XI - -JEUNES-TUNISIENNES - - -Une automobile s’est arrêtée devant ma maison, révolutionnant la rue -calme, plus habituée aux bourricots et aux charrettes qu’aux trépidantes -«carh’aba». Un Arabe saute du siège où il était assis à côté du -chauffeur, heurte à la porte, déploie son burnous devant ses yeux, et en -protège le passage rapide de deux formes voilées qui s’engouffrent dans -le vestibule. Ce sont mes amies les dames El Karoui dont j’attendais la -visite. - -Douja et Nejima sont de charmantes musulmanes nouveau jeu, instruites, -distinguées parlant français sans le moindre accent. - -Nejima est veuve de Si Azous El Karoui, l’avocat. Elle n’a point envie -de se remarier, craignant de tomber dans une famille d’esprit moins -large que celle du défunt. Elle en souffrirait trop, ayant été élevée -par une institutrice française et des parents aux idées très modernes. -Son frère aîné Si Jilani est interne des hôpitaux de Paris. - -Douja, sa jeune belle-sœur, est la femme de Si Slimane El Karoui, -directeur du journal arabe la _Zorah_. Elles s’entendent admirablement -ensemble et ne se quittent jamais. - -Douja est née aussi dans un des rares milieux musulmans très libéraux de -Tunis. Elle a fait toutes ses études à l’école secondaire Jules-Ferry. - -Ces dames voyagent chaque année avec Si Slimane. Elles vont à Vichy, à -Paris, en Italie... Elles s’embarquent soigneusement voilées, mais une -heure après le départ, elles sortent de leurs cabines, transformées en -Européennes élégantes. Aussitôt rentrées à Tunis elles savent se -conformer aux mœurs de leur pays, sans pourtant s’astreindre à la -réclusion absolue. - -Elles, qui évoluent fort à leur aise dans un salon parisien plein de -messieurs, n’ont jamais été aperçues par un seul coreligionnaire... Leur -automobile est hermétiquement close par des volets en bois; mais elles -vont souvent voir des Françaises, leurs seules amies. Car, malgré la -situation de leur famille et l’extrême régularité de leur vie, elles -sont assez mal considérées dans les milieux musulmans aux idées -étroites. - -Dès l’entrée, elles ont vite rejeté leurs voiles de soie, et -apparaissent joliment vêtues à l’arabe, de costumes brodés, en satin -gris, où l’on ne devine l’influence parisienne qu’au goût discret et aux -teintes atténuées. - ---Comment allez-vous? Il y a un temps infini que nous ne vous avons vue. - ---Et vous-mêmes? Avez-vous fait un bon voyage? Donnez-moi des nouvelles -de Paris. - ---Toujours charmant! Mais il commence à y faire froid, et nous avons -retrouvé sans déplaisir le soleil de Tunis. - -Nous causons de mille choses actuelles. Ces dames sont au courant de -tout: art, littérature, politique. Elles m’apportent un livre sur les -harems turcs, récemment paru. - ---Vous verrez, c’est intéressant, pour nous surtout, puisqu’il est -question de la vie féminine à Constantinople. - ---Ce ne doit pas être très exact du reste,--ajoute Nejima.--A en croire -l’auteur, toutes les femmes de Stamboul seraient jolies, instruites, -heureuses, mères et épouses idéales. Et je doute que la perfection -existe là-bas plus qu’ailleurs. - ---Et puis,--remarque Douja,--puisque l’auteur, une femme grecque, trouve -si délicieuse la vie au harem, que n’y est-elle donc restée, épousant un -Turc, au lieu de se marier avec un Américain, pour partir à San -Francisco?... - -Un coup de sonnette interrompt notre conversation, et Habiba introduit -deux visiteuses inopportunes, mesdames B... et G..., perruches bavardes -et prétentieuses. Elles doivent être nées aux environs de Carpentras ou -de Guéret, mais, parce qu’elles portent des robes drapées et des -aigrettes de trente centimètres, elles s’imaginent passer pour des -Parisiennes. - -Je fais les présentations. - ---Ah!--s’exclame madame B...,--que je suis heureuse de rencontrer des -musulmanes! c’est la première fois que cela m’arrive. - ---Et vous parlez français,--minaude madame G...,--c’est exquis! Vous -allez nous raconter tant de choses dont nous n’avons pas la moindre -idée. - ---Vous êtes trop aimable, madame,--proteste Douja,--mais c’est vous -plutôt qui pourrez nous intéresser. Nous sortons peu, ici, vous le -savez. - ---C’est vrai! Vous avez des mœurs très curieuses. Dites-moi, que -faites-vous dans vos harems? Que vous y apprend-on? - ---L’instruction y est généralement négligée,--riposte en souriant -Nejima,--mais on ne manque jamais de nous enseigner le savoir-vivre et -la discrétion. - -Les deux perruches ne saisissent pas la leçon que cette jeune musulmane -vient de leur infliger. Elles continuent à questionner et à babiller -étourdiment. Et comme je devine la nervosité de mes amies, devant un tel -manque de tact et une curiosité si indécente, je fais dévier l’entretien -sur un autre sujet. - ---Nous avons été hier au Palmarium voir la _Belle Hélène_,--dit madame -B...--C’est bien pour la quatrième fois, mais on s’y amuse toujours. -Évidemment, mesdames, vous ne connaissez pas cela. - ---Je vous demande pardon,--répond Douja.--Nous avons même assisté -dernièrement à une parodie de Shakespeare analogue, et bien supérieure à -mon avis: _Troïlus et Cressida_! - ---Comment dites-vous? Où donne-t-on cette pièce? Je ne l’ai pas vue -affichée. - ---C’est à l’Odéon qu’on la joue, madame, depuis très peu de temps. - ---Ah!--fait madame B... un peu dépitée.--Vous connaissez donc Paris? - ---Nous y passons tous les ans deux mois. - -Les perruches abandonnent vite ce sujet. Il leur en coûterait sans doute -d’avouer à ces musulmanes qu’elles ignorent la capitale dont elles -singent les modes. - -Précisément la question chiffon est plus passionnante que jamais cet -automne. Reviendra-t-on aux paniers?... Madame G... a besoin d’un -costume, et se demande avec anxiété si elle doit en faire draper la -jupe. - ---La plupart des tailleurs gardent leur ligne sobre,--dit Nejima.--Nous -en avons vu de simples et charmants chez Montaillé et différents -couturiers. - -Les perruches se regardent interloquées... Elles se décident enfin à -s’envoler: frous-frous, caquetages, bruits d’ailes... Dans le vestibule, -madame G... me dit d’un air entendu: - ---Vos amies sont délicieuses, mais nous ne tombons pas dans le piège. Ce -sont des Françaises déguisées en musulmanes. De grâce, dites-nous leurs -noms? - -Je souris, énigmatique. Et j’amuse bien les dames El Karoui en leur -rapportant ensuite ce propos. - ---Il va falloir vous quitter, car nous avons promis à notre cousine -Menena Zoubhir, d’aller la voir aujourd’hui. Elle est fort préoccupée: -son vieux turban de mari s’est mis en tête de marier leur fille Neïla -avec Si Tayeb ben Mokhtar. - ---Vous figurez-vous la pauvre petite qui a fait toutes ses études à -Jules-Ferry, dans ce milieu ancien style! - ---Il est vrai que sa grand’mère lui en donne déjà l’avant-goût. - ---Oui, mais Neïla n’en a pas moins une vie intellectuelle et plus -civilisée auprès de sa mère. - ---Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous?--dit Nejima.--Elles sont -toujours si contentes de vous voir. - ---Avec plaisir, je suis libre toute la journée. - -Mes amies se voilent, et leur auto nous dépose vite au Dar Zouhir. - -Lella Menena et sa fille nous reçoivent en vraies femmes du monde. - -Elles savent dissimuler leurs tourments et ma présence les empêchera -d’en dire un seul mot à leurs cousines. Elles ont un grand souci de -dignité devant une Européenne, et paraissent toujours pleinement -satisfaites de leur sort. - ---Sans doute,--m’a dit un jour Lella Menena,--l’existence des musulmanes -est assez sévère ici. Mais elle a bien ses bons côtés. Nous avons le -temps de réfléchir, une vie calme et saine. Je n’envie pas le sort des -Françaises toujours affairées, absorbées par mille soins dont nous -sommes déchargées. Il y a aussi une certaine satisfaction à suivre les -règles observées par toutes nos aïeules. Un changement se fera peut-être -dans notre condition, mais très lentement. Pour l’instant nous sommes -heureuses... - -Est-ce l’exacte vérité? Du moins il y a du mérite et une grande fierté à -le proclamer. - -Lella Menena fut élevée par une institutrice française, sans quitter la -maison paternelle, mais Neïla est allée au lycée jusqu’à treize ans, -mêlant sa vie et sa pensée à celles de ses petites camarades. Puis un -jour, son enfance libre s’est terminée, elle est rentrée au logis pour -n’en plus sortir jamais... - -Regrette-t-elle parfois l’existence entr’aperçue?... - -Ces dames lisent, reçoivent des journaux et des revues, s’intéressent -aux choses intellectuelles; Lella Menena est une mère intelligente, très -occupée de ses jeunes enfants, la toute petite Jemila, et les deux -garçons qui vont au lycée, et font en même temps leurs études arabes. Sa -demeure a des fenêtres largement ouvertes à la lumière, donnant sur les -terrasses des souks. Si Omar, son mari, n’est point un «vieux turban», -comme le prétend Douja. C’est au contraire un homme instruit, d’idées -assez modernes, qui tolère pour sa femme et sa fille bien des habitudes -quasi européennes, à la condition qu’elles ne sortent pas de la maison -et se conforment aux mœurs. Je m’étonne qu’il veuille imposer à Neïla un -époux retardataire. Peut-être y est-il poussé par sa mère, musulmane de -la vieille école, que révoltent toutes ces coutumes françaises -introduites dans sa demeure. - -Elle paraît quelquefois lorsque je viens, et je devine une sourde -hostilité sous sa politesse. - -Neïla s’est assise auprès de moi. Elle me reproche la rareté de mes -visites. - ---Songez que j’ai eu le temps de terminer, depuis que vous êtes venue, -ce chemin de table à peine commencé. - -Elle me l’apporte: il est charmant, tout incrusté de filet, et brodé -dans la perfection. - ---Maman vient de m’abonner à la _Corbeille à ouvrage_ qui envoie chaque -mois des travaux échantillonnés. - ---Ainsi, Neïla, vous continuez toujours votre trousseau? - -Elle rougit, et ses yeux se remplissent de larmes. - ---Excusez-moi,--dit-elle tout bas,--j’ai bien des tristesses en ce -moment. Mes cousines ont dû vous le dire, mon père va me marier à Si -Tayeb ben Mokhtar. - ---Mais, Neïla, si cette union vous répugne, ne pouvez-vous, très -respectueusement, résister à Si Omar? - ---Je n’ose pas,--dit-elle.--Vous savez le respect que nous avons pour -nos pères. Et puis, ce serait mal... - ---Alors, vous acceptez ainsi l’époux qu’il vous impose? - ---Oui,--répond-elle simplement...--Je tâcherai de prendre mon parti de -cette nouvelle existence. Ma cousine Amina, qui a été élevée comme moi, -a bien épousé Si Slim Cherif, et elle vit suivant les vieilles mœurs. -Elle n’est pas malheureuse, elle a un bébé... - -Une mulâtresse apporte le thé, très correctement servi à l’européenne, -sur de petits napperons brodés. Puis elle disparaît. Dans cette maison -les servantes font leur service comme chez nous, avec silence et -discrétion. - -Après quelques moments, je me lève, Neïla me reconduit jusqu’en haut de -l’escalier. - ---Vous ne tarderez pas à être invitée à mes noces,--dit-elle.--Ce matin -on en a fixé l’époque après notre nouvelle année. - ---Alors, c’est tout à fait décidé? - ---Oui,--répond la jeune fille,--maintenant il n’y a plus qu’à savoir me -soumettre et me dominer... l’un et l’autre sont difficiles, mais je m’y -efforce. - - - - -XII - -LA DAME DE LA RUE SIDI BEN NAÏM - - -Je me promenais, en quête d’un modèle, aux environs de la rue Sidi ben -Naïm, dans cet étrange quartier de courtisanes, où les portes ouvertes -de chaque maison laissent apercevoir des femmes parées et nonchalantes, -étendues sur leurs divans. Des femmes aux visages nus et aux mœurs -impudiques. - -Il y avait des Tunisiennes en pantalons bouffants et gebbas brodées, des -bédouines chargées de bijoux sauvages, et drapées dans leurs meleh’fas -de soie, des négresses aux oripeaux éclatants, des Juives grasses et -blanches. - -Quelques-unes causaient et riaient avec des tirailleurs indigènes: mais -la plupart se reposaient, indolentes, en buvant du café à petites -gorgées, et en croquant de gros radis mauves. - -A cette heure, les rues tranquilles prennent sous le soleil un aspect -honnête, la clientèle en étant essentiellement noctambule. - -Une de ces femmes marchait devant moi, petite, boulotte, mais bien -moulée dans une superbe fouta jaune rayée d’argent. Et, s’étant -retournée, elle me sourit. A mon grand étonnement je reconnaissais sa -face ronde au nez trop court et aux lèvres sensuelles... et pourtant je -ne me savais point d’amie parmi les dames de la rue Sidi ben Naïm. - ---Par mon Maître!--s’exclama-t-elle,--je ne m’attendais guère à te -rencontrer ici, la dernière fois que je te vis au Dar el Joued, où cette -chienne de Salouh’a m’avait fait enfermer! - -Alors seulement, je réalisai que cette courtisane était autrefois Lella -Zeïna, la petite bourgeoise bien recluse chez son époux Si Salah -Boubaker. Et je ne sus pas lui cacher ma surprise. - ---Toi ici! - ---Mais oui,--répondit-elle sans embarras.--J’ai moisi presque un an au -Dar el Joued, et puis mon mari s’est lassé de mes résistances lorsqu’il -venait la nuit partager ma couche, et il m’a répudiée. Je n’ai pas de -famille à Tunis, je suis libre. Sans doute j’aurais pu me remarier, mais -j’en avais assez... A la prison, il y avait des femmes d’ici. Elles -disaient que la vie n’y était point désagréable et qu’on gagnait -beaucoup d’argent. Ça m’a tentée. - ---Et tu ne regrettes rien? - ---Par Allah! je n’ai jamais été si contente. - ---Mais ces hommes que tu dois accepter ne te répugnent pas? - ---Eux ou un époux, n’est-ce pas toujours la même chose? Sans doute -quelques-uns sont très brutaux, surtout les soldats, mais une fois -partis, on est tranquille. Vois-tu, il vaut mieux avoir affaire à -beaucoup qu’à un seul, on est plus libre, et l’argent acquis est bien à -soi... Veux-tu voir ma maison? - -J’hésitai une seconde, puis la curiosité l’emporta et je suivis Zeïna la -courtisane. - -Au delà du vestibule, meublé du seul divan indicateur, je traversai un -gai petit patio tout fleuri, jardinet en miniature qu’ombrageait un -bananier aux feuilles longues, molles et déchiquetées. - -La chambre de la jeune femme était presque semblable à celle -d’autrefois, chez son ex-époux Si Salah Boubaker: deux lits, des -étagères chargées de bibelots au-dessus du divan, des armoires à glace -Louis XV flanquant la porte, et à la place du piano muet, un mystérieux -objet enveloppé d’une étoffe de soie. - -Zeïna me prépara une tasse de café, me fit un bouquet avec les trois -roses du patio mêlées à quelques brins de jasmin, puis nous nous mîmes à -bavarder comme de bonnes amies. - ---Tu devrais me raconter tout ce qui t’est arrivé depuis la dernière -fois où nous nous sommes vues. - ---Volontiers, puisque tu daignes t’intéresser à moi. Donc, au bout de -huit mois, Si Salah m’a répudiée et je suis sortie de prison. Ma famille -habite Gafsa, et encore n’y ai-je plus que des oncles assez -indifférents. J’étais nue[18], je me serais trouvée sans asile si la -vieille Aouicha n’avait guetté ma sortie. Elle m’engageait à venir ici, -dans sa maison, m’assurant que je m’y plairais et y gagnerais beaucoup -d’argent. - - [18] Dénuée de tout. - ---Et tu n’as pas hésité? - ---Qu’aurais-je fait autrement?... Dieu est puissant!... Et puis je -savais que la vieille ne mentait pas. En effet, elle m’a prêté trois -cents francs pour acheter des vêtements et des bijoux et m’a emmenée -chez elle. J’y suis restée six mois. - ---Pourquoi l’as-tu quittée? - ---Parce que c’est mieux d’être chez soi, on y a bien plus de bénéfice, -et on peut se reposer à volonté. Tu comprends:--chez Aouicha nous étions -six pensionnaires, et il n’y avait que cinq chambres; l’une de nous -devait forcément rester dans le vestibule. Et puis la vieille faisait la -cuisine, la lessive, tout l’ouvrage enfin, avec une petite servante, -mais pour cela nous lui cédions la moitié de notre gain. C’est bien plus -avantageux de s’arranger soi-même. Je l’ai donc remboursée le plus vite -possible et je me suis installée dans cette maison. - ---Les autres femmes font-elles toujours ainsi au bout d’un certain -temps? - ---Cela dépend. En général elles sont prodigues et n’arrivent pas à se -libérer vis-à-vis de leurs tenancières. Et puis, beaucoup préfèrent la -vie en commun. Mais seules, les «mamoussa» installées comme moi se font -une belle situation. - ---Alors, tu es contente de ton sort? - ---Qu’Il soit exalté!... Je t’assure que ma vie est charmante. Je n’ai -plus de maître. Je gagne assez d’argent pour emplir mes armoires, et je -n’ai pas le temps de m’ennuyer. Plusieurs fois par semaine, toutes les -femmes de la corporation sortent ensemble. Nous allons au Bardo, à la -Manouba, à Sidi bou Saïd, à la Marsa... enfin, dans tous les -environs--pour nous montrer et exciter les hommes à venir chez nous. On -cause, on rit avec eux, quelques-uns nous offrent des cacaouettes et des -gazouz[19], c’est très amusant! - - [19] Limonades. - -Elle parlait de tout cela simplement, sans fausse honte, incapable de se -sentir déshonorée par un métier où l’on gagne tant d’argent. - ---Mais, Zeïna, je ne puis croire cependant que tout soit agréable dans -ta nouvelle existence... - ---C’est juste. Le bey lui-même a ses puces... Certaines choses sont -ennuyeuses: d’abord la visite des médecins français... puis les clients -brutaux qui nous battent parfois, et les hommes qui se disputent à coups -de couteau dans la rue, pour l’une de nous, en poussant de grands cris; -alors on a si peur... Mais sais-tu ce qui m’a été le plus pénible? C’est -de paraître nue[20] devant tous. Au début je ne pouvais m’y habituer, et -je me cachais instinctivement la tête dans mes mains. - - [20] Le visage nu. - -Elle ouvrit ses armoires où s’entassaient les corsages de satin à -manches ballons, froufroutés de rubans et de dentelles, les foutas de -soie, les tacritas aux teintes éclatantes, les boléros brodés, les -costumes brillants de paillettes. - ---O Allah!--dit-elle avec orgueil,--j’ai payé tout cela sur mes -économies. Je n’en avais pas autant autrefois chez Si Salah. - -Puis elle sortit de ses coffres des parures de fausses perles et de -strass, des colliers d’ambre, de longues boucles d’oreille, des -croissants dorés, des mains de Fathma... - ---Mais tu n’as pas vu le plus beau.--ajouta-t-elle en désignant l’objet -mystérieux et voilé.--Lorsque j’ai su que Si Salah avait donné mon piano -à Salouh’a, cette chienne fille de chienne, j’en suis tombée malade, et -puis je me suis promis sur la tête de ma mère que j’aurais -mieux un jour. Et regarde ce que j’ai acheté de mon premier -argent,--ajouta-t-elle rayonnante en découvrant... un énorme -phonographe. - -Je restai ébahie, réprimant à grand’peine une envie de rire qui l’eût -peinée. Elle prit mon silence pour de l’admiration. - ---Oui, elle peut bien le garder son sale piano cassé! Moi j’ai une -machine qui parle, qui chante, qui sait plus de choses que le -«serviteur[21]». Écoute! - - [21] L’homme. - -Le phonographe nasillard se mit à scander une chanson arabe plus ou -moins obscène. On ne s’entendait plus dans la chambre... Je pris congé -de Zeïna malgré ses instances. - ---Tous les soirs à partir de cinq heures, je le fais marcher,--me -dit-elle en me reconduisant.--C’est de l’argent bien placé, les hommes -aiment beaucoup cela. - -Et j’étais loin que j’entendais encore, à travers les rues blanches, la -voix insolite appelant les clients chez Zeïna la courtisane. - - - - -XIII - -DÉCADENCE - - -Certes il y avait bien des musulmanes parées, jeunes et jolies, aux -noces de Lella Djenina bent Daoud! Mais une femme, dont les rides -légères se devinaient sous le fard, les éclipsait toutes de son -extraordinaire beauté agonisante. Ses cheveux ondulés et soyeux lui -descendaient presque aux chevilles, toison d’or surprenante parmi tant -de chevelures noires, à reflets bleus, et ses yeux immenses, allongés de -kohol, semblaient avoir ravi leur couleur au golfe de Carthage. Elle -était grande, bien faite, un peu grasse, très blanche, d’un charme -particulièrement nonchalant et séducteur, à côté de toutes ces femmes -alanguies, gracieuses et coquettes à l’envi. Et l’on pressentait une -créature à part, d’une autre race, bien que ses manières et son costume -fussent tout à fait tunisiens. - ---Oui,--me répondit la princesse Bederen’nour,--Lella Tejelmouk est -encore très belle. Mais si tu l’avais vue il y a une vingtaine d’années! -J’étais toute petite fille lorsque je l’ai rencontrée à un mariage, et -je ne m’occupais guère de beauté. Par la tête de Sidi Mahrez! j’en suis -restée éblouie. On eût dit la sultane Shéhérazade! Plus rien n’existait -auprès d’elle... - ---De quel pays est-elle donc?--demandai-je,--elle n’a pas du tout le -type tunisien. - ---Mais de Circassie..., c’est une alégia;[22] ne l’avais-tu pas deviné? -Il n’y a que ces femmes-là pour posséder des cheveux aussi longs et -dorés et des yeux aussi bleus. Son mari, le vieux Si Beji ben Abd er -Rahmane l’a achetée au temps de son opulence quand il était vizir de Si -Sadok. - - [22] Les alégias sont des Circassiennes élevées spécialement pour les - harems des souverains et des riches personnages musulmans. - ---Je croyais que les beys seuls avaient le droit d’entretenir des -alégias. - ---Maintenant, oui, ouvertement du moins. Avant l’occupation française, -avec beaucoup d’argent chacun pouvait s’en payer. - ---Combien valaient-elles? - ---Plusieurs dizaines de mille francs suivant leur beauté. Lella -Tejelmouk a coûté, dit-on, soixante-quinze mille francs. Elle avait -treize ans et a été parmi les dernières alégias vendues à Tunis. Tu -connais le souk el Trouk? - ---Oui, celui des gebbas et des burnous. - ---Eh bien, c’était là qu’on vendait autrefois les alégias. J’ai souvent -entendu mon grand-père regretter le temps où l’on allait s’y promener en -regardant les belles filles exposées et richement parées. Et les -citadins, à qui leur fortune permettait de s’en payer une, demandaient -au marchand la permission de les voir dévêtues, dans les chambres qui -existent encore derrière les boutiques. Cela n’était accordé qu’à bon -escient, mais il y avait toujours un monde fou dans le souk. - ---Je l’imagine. - ---Puisque Lella Tejelmouk t’intéresse, je vais te la présenter, elle est -très gentille. - -La princesse Bederen’nour alla dire quelques mots à la belle -Circassienne. Puis elles revinrent toutes deux vers moi, de leur -identique démarche balancée. - -Notre conversation fut banale, mais je fus invitée par Lella Tejelmouk à -l’aller visiter dans son palais près de Sidi Bou Saïd. - ---Une belle demeure,--me dit plus tard la princesse Bederen’nour,--et -que les beys eussent pu envier autrefois, car maintenant il ne doit plus -y rester grand’chose. Si Beji ben Abd er Rahmane est ruiné, aux mains -des Juifs... - ---Lella Tejelmouk est-elle vraiment sa femme? - ---Oui, il l’a épousée presque tout de suite après l’avoir achetée. Il -l’adorait et tu n’imagines pas toutes les folies qu’il fit pour elle: -les bijoux, les étoffes de Perse et de l’Inde, les broderies... -Lorsqu’elle paraissait à un mariage elle portait sur elle une fortune. -C’est bien changé! - -En effet, Lella Tejelmouk était assez simplement vêtue d’un costume en -satin mauve et argent. Un seul bijou, triangle de diamants aux franges -d’ambre, ornait sa gebba. - ---Le pauvre Si Beji doit avoir l’âme resserrée de vendre ainsi toutes -les parures de sa femme,--continua la princesse,--car il en est, dit-on, -toujours amoureux. Pour lui plaire, il répudia jadis ses deux autres -épouses, Lella Aïcha et Lella Fathma. - ---Ont-ils des enfants? - ---Elle en eut deux, une fillette morte vers cinq ans, et un fils, très -mauvais sujet, dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Dieu est -puissant!... - -Par une éblouissante journée de printemps, j’allai voir Lella Tejelmouk. -Sa demeure n’était pas sur la colline de Sidi Bou Saïd, mais à quelque -distance au bord du golfe. Une vieille bédouine m’y conduisit par un -sentier bordé d’aloès et de figuiers de Barbarie aux feuilles grasses, -dont les ombres bizarres ne suffisaient point à protéger d’un soleil -très ardent. Une longue muraille dégradée enserrait un jardin. - ---C’est là,--me dit la bédouine, et elle disparut comme une sorcière -avant que j’eusse eu le temps de lui donner quelques sous. - -J’atteignis une porte monumentale et en heurtai vainement le marteau, et -comme elle était entr’ouverte, je me décidai à pénétrer seule. - -Une allée de cyprès conduisait au palais. A droite et à gauche, une -folle végétation avait envahi les parterres, dont on devinait encore la -forme régulière. Çà et là, des vases de marbre brisés, des mosaïques -entourant un bassin, apparaissaient au milieu des lianes, des géraniums -grimpants et des fleurs sauvages. - -Quelques grands palmiers, des eucalyptus, des poivriers pleureurs au -feuillage délicat, des orangers et des grenadiers, marquaient les -anciens bosquets. Ce fouillis de verdure était mélancolique et charmant -sous le soleil. - -Le palais surgit au bout de l’allée, très mystérieux avec ses -moucharabiés ventrus et ses loggias à l’italienne. Depuis des années -qu’on ne le badigeonnait plus à la chaux, il avait pris une couleur -dorée comme celle des vieilles cathédrales espagnoles. Des lignes -géométriques et des guirlandes couraient sur le marbre autour des -fenêtres et de la porte. - -Et je recommençai à heurter, à coups retentissants mais inutiles. Comme -celle du jardin, cette porte n’était pas fermée. A bout de patience -j’entrai dans un grand vestibule désert, puis j’enfilai au hasard -plusieurs pièces également vides et revêtues de faïence. Le logis -semblait abandonné, aucun bruit, aucun meuble ne trahissait la vie -humaine. J’appelai, et ma voix se répercuta sonore à travers les salles. -Au bout de quelques minutes apparut un très vieux petit bonhomme tout -courbé, vêtu d’une gebba blanche assez usée. Mais à un certain air de -dignité, à son accueil un peu hautain, je reconnus le maître du logis, -Si Beji ben Abd er Rahmane. - -Dès qu’il sut l’objet de ma visite, il devint plus aimable et m’assura -que Lella Tejelmouk lui avait parlé de notre rencontre et serait -enchantée de me revoir. Il me fit traverser encore plusieurs pièces -vides, et m’introduisit dans un salon de proportions anormales dont le -divan garni de coussins, quelques midas[23] incrustées de nacre et une -table boiteuse formaient tout le mobilier. La décoration des murailles -et du plafond était d’une richesse extrême et l’on apercevait par les -fenêtres un très grand patio à double colonnade, tout inondé de soleil. -Le vieillard s’éloigna pour prévenir sa femme. - - [23] Petites tables très basses. - -Lella Tejelmouk se fit attendre assez longtemps, et je supposai qu’elle -retouchait sa toilette. Elle parut enfin, toujours belle. Mais le jour -accusait plus cruellement que les bougies les atteintes du temps: les -coins las de la bouche, la meurtrissure des tempes, les rides fines -sillonnant la peau sous le fard. Et je m’aperçus aussi que ses longs -cheveux si dorés ne gardaient leur couleur blonde que grâce à des -artifices. Elle était plus simplement vêtue qu’aux noces de Lella -Djenina: une fouta de soie blanche à rayures multicolores enserrait ses -hanches un peu lourdes, et sa gebba de satin jaune s’ornait toujours de -l’unique bijou, le triangle de diamants à franges parfumées, au bout -desquelles se balançaient de petits croissants d’or incrustés de roses. -Pourtant elle gardait son incomparable séduction, le charme de ses -regards si bleus sous les cils très noirs, et la nonchalence gracieuse -de tous ses gestes. - -Une vieille négresse apporta le café, puis Lella Tejelmouk me proposa de -visiter la maison. - -Le patio était immense, comme toutes choses de cette demeure où l’on -sentait le désir de faire luxueux et grand. Une triple vasque dominait -un bassin desséché: les colonnes de marbre s’effritaient. Dans une cage, -un oiseau s’égosillait, Lella Tejelmouk lui sourit, et me fit admirer -aussi quelques pots d’œillets et un petit oranger dont elle me cueillit -les fleurs. - ---Tu as un beau jardin,--lui dis-je,--ne t’y promènes-tu pas? - ---Oh! non. On pourrait me voir, surtout maintenant que les murs sont -écroulés en plusieurs endroits. - -La chambre de la Circassienne gardait encore ses grands lits de parade à -frontons dorés; il n’y avait guère de meubles: quelques coffres, un -sofa..., pas même les armoires à glace chères à toute musulmane. Et -pourtant, c’était avec le salon et la cuisine, énorme, pleine de jarres -à provisions, les seules pièces du logis attestant la vie humaine. -Toutes les autres étaient absolument vides. - ---Fatima te montrera les étages,--dit Lella Tejelmouk.--Excuse-moi, j’ai -les jambes malades et ne puis monter. - -Je suivis la négresse à toison grisonnante à travers les escaliers de -marbre, les enfilades de salles nues et désertes où les araignées -tissaient tranquillement leurs toiles. Çà et là, un carreau manquait aux -murailles, une voûte s’effondrait, la pluie avait dégradé les peintures -et les ors des plafonds. Et nous continuions à errer dans ce palais -abandonné comme en un conte, soulevant la poussière, réveillant les -échos des mille pièces mortes et splendides. - ---O Miséricordieux!... O Puissant!... O Prophète!--soupira Fatima -jusqu’alors silencieuse.--Quelle ruine!... Si tu avais vu cette maison -il y a trente ans! Les tapis, les coffres et les lustres! Notre -Tejelmouk n’avait rien à désirer, la chérie. Tous ses caprices étaient -aussitôt satisfaits. Si Beji aurait été aux Indes pour lui rapporter un -collier ou une étoffe, il ne lui refusait quoi que ce soit. Cinquante -familles habitaient ce logis dont Lella Tejelmouk était la sultane. Et -maintenant il ne lui reste plus que sa vieille Fatima pour la servir! O -Puissant! O Miséricordieux! O mon Maître! - -Elle ouvrit une porte, et m’engagea d’un signe à sortir, tandis qu’elle -restait dans l’ombre de la chambre. Je poussai un cri de surprise: une -immense terrasse s’avançait au-dessus de la mer, quelques mouettes -s’enfuirent à mon approche, et je restai longtemps à contempler le golfe -si bleu aux rives immuables, où le caprice d’un puissant avait élevé ce -palais de marbres et de faïences... Œuvre éphémère comme les riches -demeures carthaginoises, et les villas romaines qui l’avaient précédée, -et dont les assises et les colonnes gisaient encore dans ce sol rouge -plein de ruines et de souvenirs... - -Fatima, impatiente, m’appela. Nous traversâmes encore cent pièces -muettes aux charmantes loggias, donnant sur le jardin ou sur la mer; -cent pièces autrefois animées, où circulaient les esclaves, où se -nouaient et se dénouaient les intrigues de harem... - -Et je retrouvai enfin dans le salon les maîtres du logis. Si Beji ben -Abd er Rahmane, le tout-puissant vizir de Si Sadok bey, le fringant -cavalier, le richissime seigneur, et son épouse Lella Tejelmouk -l’incomparable!... Un petit vieux tremblant et courbé, une Circassienne -fanée dont la beauté défaillante évoquait encore, comme les restes de -son palais, les splendeurs enfuies. - ---Tu as vu,--me dit Si Beji avec orgueil,--ma maison était superbe et -grande, j’ai eu des enfants, des milliers de serviteurs, des jours -glorieux... A présent il ne me reste plus qu’elle,--ajouta-t-il en -jetant un pauvre vieux regard d’amour à sa femme,--et c’est assez! Dieu -est puissant! - ---Mektoub[24]!--ajouta Lella Tejelmouk. - - [24] C’était écrit. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -MŒURS MAROCAINES - - Au Général Lyautey. - - - - -I - -LA MORT DE MOULEY ABD ES SELEM - - -Le hasard seul m’a fait connaître Lella Kenza, arrière-petite-nièce du -sultan Mouley Mohammed. - -J’explorais les quartiers excentriques de Fez avec notre ami Si Omar ben -Nouna, et nous nous étions égarés dans le labyrinthe des ruelles -caillouteuses, lorsque nous aperçûmes un peu de ciel bleu au-dessus d’un -carrefour. Un palmier s’élançait derrière une muraille jaunâtre et -dégradée. - ---Allah!--fit mon compagnon,--nous voici à la demeure d’un de mes -parents, le Chérif Jilali; tu vas pouvoir t’y reposer. - -Après avoir parlementé, à travers la porte, avec une femme invisible, il -me dit: - ---Mouley Abbas est absent. Entre chez lui; je vais aller à la mosquée -voisine et reviendrai te prendre. - -Une esclave entre-bâilla la porte pour me livrer passage, et me guida -par la main à travers un vestibule obscur. Le patio était large et gai, -car les bâtiments n’avaient qu’un étage, et le soleil y pénétrait -librement. Une des salles, garnie de mosaïques et de peintures, -s’ouvrait sur une grande arsa[25] aux vertes perspectives mystérieuses. -Mais je ne songeai plus à regarder nulle chose lorsque parut Lella -Kenza. Car elle est plus belle et charmante qu’aucune des «_vierges aux -yeux noirs_» dont les bons Musulmans goûteront les délices dans les -«_jardins élevés, pleins de sources vives, où les fruits seront à portée -de la main_[26]». - - [25] Verger. - - [26] Koran. - -Lella Kenza est presque une enfant, mais elle possède déjà les grâces -troublantes de la femme. Ses yeux profonds, ombragés par de longs cils -bruns, s’ouvrent, candidement étonnés, sous l’arc parfait des sourcils. -Le nez est petit et droit, la bouche vermeille comme une fleur fraîche -éclose, le teint doré, l’ovale exquis... Des nattes sombres, piquées -d’agates et d’émeraudes brutes, encadrent son visage, et vont se perdre -dans un volumineux turban d’étoffe dorée. Elle est mince, souple, et -chacun de ses mouvements révèle l’harmonie du corps sous les brocarts -aux plis lourds. On dirait une vivante petite idole égyptienne. C’est -_la perle soigneusement cachée_[27] qui fut connue par un seul...: -Mouley Abbas est son époux. - - [27] Koran. - -Lella Kenza sembla toute joyeuse de ma visite imprévue. - ---Je ne vois jamais personne--me confia-t-elle,--ma famille habite -Meknès[28]. Depuis mon mariage, nulle femme n’est entrée dans cette -maison, et mon mari est souvent absent. - - [28] Une partie de la famille impériale habite à Meknès, dans les - Palais de l’Aguedal. - ---As-tu des enfants? - ---Non,--dit-elle, avec une moue petite de fillette prête aux larmes,--le -Seigneur ne m’en a pas accordé. - ---S’il plaît à Dieu, tu auras bientôt un fils. - ---S’il plaît à Dieu, le Puissant, le Miséricordieux!--répondit avec -ferveur Lella Kenza. - -Elle voulut me faire visiter sa demeure qui était somptueuse, immense et -mal entretenue. Dans une des chambres, une jeune négresse allaitait un -nouveau-né. - ---C’est une esclave,--me dit Lella Kenza,--et le fils qu’elle vient de -donner à mon mari. - -De nouveau, son joli visage s’attrista: ses lèvres se contractaient, ses -paupières aux longs cils s’abaissèrent..., mais je n’osai l’interroger, -de peur d’être indiscrète. - ---Tu ne connais pas un remède pour avoir des enfants?--me demanda-t-elle -tout à coup.--J’ai tout essayé,--et elle se mit à pleurer. - -Le chagrin de cette petite fille qui se désolait de ne pas être mère à -l’âge où l’on joue encore à la poupée, était touchant et drôle. - ---Pourquoi te lamenter ainsi,--lui répondis-je,--tu n’as peut-être pas -quinze ans. - ---Je ne sais pas,--dit-elle,--mais j’ai déjà jeûné quatre fois au -Ramadan depuis mes noces, et je suis toujours stérile... Alors, j’ai -peur... Et puis, il y a cette Marzaka, fille du diable, que tu as vue -tout à l’heure... - ---Que crains-tu? Elle est affreuse et noire, et toi, tu es plus belle -que la lune d’été. - ---C’est juste, Mouley Abbas le sait bien, mais il veut des enfants, et -elle lui en donne... - ---Aimerais-tu mieux qu’il eût une seconde épouse? - ---Allah m’en préserve!... C’est pour ne pas amener une autre femme dans -la maison que le Chérif a pris Marzaka. Elle a eu tout de suite un fils, -puis un autre, et celui qu’elle allaite est le troisième. Elle me nargue -avec tous ses enfants, je ne puis les sentir... - ---Connais-tu l’histoire de la hase et de la lionne? Je vais te la dire: -«_Une hase, un jour, parlait à une lionne: «Je suis plus féconde que -toi. Je mets au monde chaque année une quantité de rejetons, tandis que, -tout au long de ta vie, tu n’en as guère plus d’un ou deux.--Cela est -vrai, répondit la lionne, mais un seul de mes enfants dévore tous les -tiens[29]._» - - [29] De Lokman le sage. Poète arabe de la tribu d’Ad, à qui l’on - attribue des fables rappelant celles d’Ésope. - -Lella Kenza se mit à rire, toute consolée: - ---Oh! ta tête est pleine!... Ils sont noirs et laids comme elle, les -fils de Marzaka. Si j’en avais un, Mouley Abbas le préférerait à eux... -Et ce jour-là, il n’irait plus chez la négresse, il me l’a promis. - ---Tu vois bien qu’il ne l’aime pas. - ---Sans doute, mais chaque fois qu’il entre dans sa chambre, mon cœur me -fait mal et je pleure... Ensuite, elle se pavane devant moi avec les -bijoux qu’il lui donne. - -Lella Kenza portait des émeraudes, des rubis et des perles pour -plusieurs milliers de douros, et j’avais remarqué les bracelets d’argent -et les colliers de simple verroterie dont l’esclave ornait sa peau -noire. - ---Par Allah!--m’exclamai-je,--ses bijoux ne sauraient être comparés aux -tiens! - ---Et que m’importe?--répliqua-t-elle,--tout ce qu’il lui offre m’est -cuisant. - -Elle m’emmena prendre le thé dans l’arsa, où les esclaves avaient étendu -des tapis sous les arbres en fleurs. Les bananiers, les bambous et les -hautes herbes formaient un fouillis sauvage, au-dessus duquel le -palmier, que j’avais aperçu de la rue, balançait sa tête flexible. Un -invisible ruisseau gazouillait au milieu des joncs; des centaines -d’oiseaux pépiaient dans les orangers, et des cigognes passaient, les -pattes jointes, les ailes largement étendues, le bec pointant à l’avant, -d’un vol japonais noir et blanc sur le bleu du ciel... On eût pu se -croire très loin de la ville, dont on ne soupçonnait aucune muraille ni -aucune demeure. - -L’air était doux, les pétales tombaient sur nous en pluie silencieuse et -parfumée, les branches s’inclinaient, trop lourdement fécondes; parfois, -une orange mûre roulait sur le sol. Lella Kenza, accroupie devant les -plateaux d’argent, préparait le thé avec des gestes harmonieux; des -rayons de soleil faisaient luire les pierreries de sa coiffure et les -ramages dorés de son caftan; les esclaves noires s’agitaient autour de -nous. Quelques-unes d’entre elles, un peu à l’écart, chantaient -d’étranges mélopées en s’accompagnant du gumbri. - -Certes, Mouley Abbas ne devait pas être bien pressé d’aller au -paradis!... - -Je retournai souvent chez Lella Kenza. Elle s’était prise pour moi d’une -vive affection, et m’eût voulue sans cesse auprès d’elle. Je rompais -l’uniformité de sa vie en lui apportant quelques échos de ce monde -extérieur qu’elle ne devait jamais connaître. - -Le Chérif était un homme encore jeune, au visage accueillant et -sympathique. Il semblait adorer sa femme, et insistait toujours pour que -je vinsse la voir et la distraire. Mon départ fut un vrai chagrin pour -Lella Kenza; elle me fit mille recommandations, comme si je dusse aller -au bout du monde. Je l’assurai que le voyage de Meknès à Fez ne -m’effrayait nullement, et que je ne tarderais pas à revenir. - -Je la revis en effet à la fin de l’automne. Elle me parut moins jolie et -moins souple sous l’ampleur des caftans; ses traits tirés, ses yeux trop -noirs, révélaient une grande fatigue. Mais elle était fort joyeuse et ne -tarda pas à m’annoncer la bonne nouvelle: - ---Enfin!--me dit-elle,--je suis enceinte de ce printemps, juste à -l’époque de ton départ. Mouley Abbas est bien heureux. Il ne va plus du -tout chez Marzaka, maintenant que le Seigneur lui a montré que je puis -avoir des enfants. - -L’esclave traversait le patio, suivie de ses trois petits; le dernier né -trottinait en trébuchant. Il avait une tête ronde et crépue et un teint -à peine plus clair que celui de la négresse. Les aînés ressemblaient -davantage à leur père, bien qu’ils fussent aussi fort noirs. - -Marzaka vint s’accroupir avec nous, à une distance respectueuse de Lella -Kenza; elle se faisait très humble et sa maîtresse lui témoignait une -hautaine bienveillance depuis que son triomphe était assuré. Les -négrillons s’ébattaient, comiques et mal élevés, poussant des cris -aigus, dérangeant les coussins, se roulant sur les tapis comme de jeunes -animaux. De temps à autre, Lella Kenza leur donnait une amicale petite -claque. Même, elle prit le plus jeune sur ses genoux et le fit danser en -chantant: - - --Ah, Mouley Saïd! - Tu auras bientôt un frère, s’il plaît à Dieu! - Et son visage sera blanc, comme le haïk d’une femme riche. - En te voyant auprès de lui, - Les gens te prendront pour son esclave, - Et te demanderont si tu viens de Marrakech. - S’il plaît à Dieu, - Mouley Saïd!... - -L’enfant riait aux éclats, et la négresse, obséquieuse, battait des -mains en répétant le refrain improvisé: - - --S’il plaît à Dieu, - Mouley Saïd!... - -Je n’avais jamais vu tant de gaîté dans cette maison. Pourtant, Lella -Kenza semblait fort éprouvée par sa grossesse; elle revint toute -haletante d’une promenade dans l’_arsa_, où les peupliers roux semaient -leurs feuilles mortes sous l’éternelle verdure des orangers. - ---Je ne puis plus me traîner,--dit-elle,--c’est que demain j’entre dans -mon mois... Tu seras là, pour le sba[30]. Nous aurons des cheikhat[31] -et beaucoup de réjouissances. - - [30] Septième jour. Fête des relevailles. - - [31] Musiciennes et danseuses de profession. - -Mais je m’inquiétais en la voyant si lasse et si frêle, à la pensée des -souffrances que cette petite fille devrait bientôt supporter. - ---Écoute,--lui dis-je.--Il y a ici une toubiba[32] qui est très savante. -Elle a étudié toutes choses dans notre pays. S’il plaît à Dieu, ton -accouchement sera heureux et facile; mais si, par malheur, toi ou ton -enfant étiez malades, je t’en prie, fais-la venir, car elle saurait bien -vous soigner. - - [32] Doctoresse. - ---J’aurais trop peur,--répondit Lella Kenza,--on dit que vos médecins -ont des instruments en acier... Du reste, chez nous, les vieilles -connaissent des remèdes excellents. - ---Sans doute,--répliquai-je avec un manque de conviction qui ne put -échapper à mon amie. - ---Par notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah! elles sont plus malignes -que tu ne le crois. Sais-tu ce qui est arrivé à Zohra Bent Othman Ez -Zayani? - ---Je ne connais même pas son nom. - ---C’était une jeune fille d’une bonne famille de Fez, jolie comme le -printemps, et pleine de pudeur. La seconde femme de son père en était -fort jalouse. Or, voici que le ventre de Zohra se mit à enfler, à -enfler, à s’arrondir... et elle souffrait comme celle dont le mois est -échu... La femme disait à tous: - -«--Voyez cette éhontée, cette chienne, fille de chienne, elle n’a pas -attendu ses noces pour enfanter.» - -»Zohra pleurait sans comprendre pourquoi le Seigneur lui infligeait -cette honte, car elle sentait remuer dans son sein et se croyait -elle-même enceinte, malgré son innocence. Mais une vieille femme à qui -elle se confia lui dit: - -«--Ce sont les fruits de la méchanceté que tu portes, et non ceux du -péché. Celle qui te hait a dû te faire manger dans le couscous des œufs -de serpent. Ils ont éclos par la chaleur de ton corps; les petits s’y -trouvent bien et y grandissent.» - -»Zohra disait: - -«--O ma mère, qu’arrivera-t-il? Les serpents finiront par me tuer!...» - -»Alors, la vieille, la démone, eut une idée,--ces vieilles connaissent -toutes les ruses!--Elle fit manger à Zohra beaucoup de pois chiches et -de poisson très salé, puis la suspendit par les pieds au-dessus d’un -seau d’eau. Les serpents, que cette nourriture avait altérés, sentirent -la fraîcheur de l’eau; ils se précipitèrent pour boire. Il en sortit -sept et la jeune fille fut délivrée. A présent, elle est mariée à l’Amin -El Mostafad. O ces vieilles! vois-tu, qui s’aviserait de dénombrer leurs -secrets? Elles savent où le loup a caché ses petits...» - -Je n’avais pas d’aussi extraordinaires récits à opposer aux siens. -Pourtant, j’arrivai à la convaincre que nos médecins n’étaient pas non -plus sans posséder quelque science. Mais Allah me préserve de médire des -vieilles! - -La semaine suivante, une esclave vint m’annoncer, de la part du Chérif, -la naissance d’un garçon. - ---L’impatience de Lella Kenza était si grande que le Seigneur ne lui a -pas fait attendre la fin de son mois. - ---Et comment va-t-elle? - ---Allah soit loué! tout s’est bien passé. Mouley Abbas, est ravi d’avoir -un fils. Il te prie de venir chez lui. - -J’accourus anxieuse auprès de mon amie la Chérifa, et la trouvai, très -pâle encore, accroupie au milieu des coussins. De lourds rideaux de -brocart fermaient l’immense lit et l’on y voyait à peine à la clarté -d’un cierge de cire dont la flamme jaunâtre menaçait constamment les -étoffes. Quelques femmes étaient assemblées autour de Lella Kenza, dans -l’atmosphère pesante de l’alcôve, et une de ces vieilles aux mille -ruses, qui l’avait accouchée, tenait un informe paquet vagissant. - ---Regarde mon fils,--me dit avec fierté Lella Kenza en soulevant les -linges, parmi lesquels j’aperçus un pauvre petit être frêle et -grimaçant.--Il ne recevra son nom que le jour du sba. Je l’appelle à -présent «le béni». Oh! que fut grande la bénédiction d’Allah!... Reviens -vendredi pour la fête, et surtout, n’arrive pas plus tard que le -dohor[33]. - - [33] Chant du muezzin au milieu du jour. - -Un serviteur de Mouley Abbas vint le matin même renouveler l’invitation, -de peur que je ne l’eusse oubliée. La maison du Chérif s’emplissait -d’une joyeuse rumeur. D’innombrables négresses en vêtements de fête se -bousculaient dans le patio, portant des aiguières, des plateaux, des -corbeilles remplies de gâteaux. Tout autour de la grande salle, les -invitées se tenaient accroupies sur les divans, immobiles, silencieuses -et solennelles comme des idoles. Leurs visages, insolemment fardés, -s’encadraient d’énormes anneaux d’oreilles ornés de pierreries, et de -longs glands en perles fines ou en émeraudes. Quelques-unes avaient des -diadèmes enrichis de diamants, d’autres se couronnaient d’un turban de -plumes roses ou d’une étoffe brodée. Les hautes ceintures à ramages leur -montaient, très raides, jusque sous les aisselles. Les brocarts des -caftans se cassaient en plis lourds, à peine voilés sous la gaze -éclatante des ferajiat[34] et les colliers splendides, aux plaques -finement ciselées, reposaient sur de très ridicules petites collerettes -dont la mode est venue d’Europe. - - [34] Robes de dessus transparentes. - -Lella Kenza m’installa tout près d’elle, à côté de son lit. Elle me -comblait d’amabilités et se penchait constamment vers moi pour me -désigner ses parentes ou me faire remarquer un détail de la fête. -Pourtant je lui trouvai un air soucieux, malgré son apparente gaîté. - ---Comment va ton fils? - ---Grâce à Dieu!... L’assemblée est belle, n’est-ce pas? Tu resteras -toute la nuit. - ---Non, non, c’est impossible. - -Elle en fut désolée, et, à force d’instances, obtint de me garder -jusqu’au moghreb. - -Les invitées ne se départissaient pas de leur attitude rigide, tandis -qu’à l’autre extrémité de la pièce, les cheikhat accompagnaient -rageusement, de leurs instruments, des chants nasillards. On ne -s’entendait plus... il me fallait parler très haut à Lella Kenza et je -perdais la moitié de ses phrases. Elle semblait, du reste, de plus en -plus lasse et préoccupée. - -Quelques vieilles femmes, accroupies autour de l’accoucheuse, tenaient -de longs conciliabules. Elles firent apporter sur le lit un petit canoun -allumé, dans lequel on jeta divers ingrédients qui dégagèrent une âcre -fumée. L’enfant fut exposé au-dessus des charbons, puis frotté avec un -liquide mystérieux. Il poussait de faibles cris en s’agitant. - -Lella Kenza le regardait d’un air inquiet. - ---Que lui fait-on?--demandai-je. - ---Rien... des choses à nous...--me répondit-elle évasivement, et elle -détourna mon attention sur le thé, le lait d’amandes, les sucreries et -les parfums que les négresses passaient à la ronde. L’une d’elles -offrait aussi de la gouza[35] en poudre, dont les invitées avalaient une -pincée, tandis que leurs regards devenaient plus vagues et leur -expression plus hébétée. - - [35] Noix de muscade avec laquelle les Marocaines se donnent une sorte - d’ivresse. - -Les cheikhat, excitées par leurs chants, se démenaient avec une frénésie -grandissante. Le soleil avait quitté le haut des murs, et les esclaves -alignaient sur les tapis de gigantesques chandeliers en cuivre garnis de -cierges. - -Je me levai pour partir, malgré les instances de Lella Kenza. - -Alors, subitement, son visage se décomposa, et elle me dit d’une voix -suppliante, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes: - ---Je t’en conjure, va me chercher cette toubiba dont tu m’as parlé. Mon -enfant est très malade, les vieilles ont vainement essayé tous leurs -remèdes... - ---Allah!--m’écriai-je,--est-ce possible! Pourquoi ne m’as-tu pas avertie -plus tôt? Voilà trois heures que je suis ici. - ---Je ne voulais pas qu’aucun souci troublât pour toi la fête. Mais à -présent tu pars... Mouley Abd Es Selem va mourir si tu ne trouves rien -pour le sauver! - -Un chagrin si poignant la bouleversait, que je n’arrivais pas à -comprendre comment cette femme en pleurs avait pu, tout le jour, -dissimuler son anxiété par simple politesse envers ses hôtes. - -Je partis en courant à travers les ruelles noires, avec un petit esclave -qui portait une lanterne. La toubiba habitait à l’autre extrémité de la -ville, et je dus attendre son retour. Il était au moins huit heures -lorsque nous revînmes à la demeure du Chérif Jilali. - -Mouley Abbas nous attendait, très anxieux, dans ses appartements, puis -nous passâmes à ceux des femmes qu’emplissait toujours la joyeuse -rumeur. Les cheikhat continuaient leur concert endiablé, et les invitées -dodelinaient de la tête au rythme de la musique, tout en croquant des -pâtisseries. Quelques-unes se levaient parfois pour esquisser un -mouvement de danse... Derrière les tentures du grand lit, Lella Kenza -sanglotait à côté de l’enfant moribond... La toubiba s’accroupit auprès -d’elle, prit le petit des mains de la vieille et l’examina. - ---J’arrive trop tard,--me dit-elle en français. - ---Comment le trouves-tu?--interrogea Lella Kenza toute tremblante. - ---N’aie pas peur, je vais le soigner. - ---Il ne mourra pas? Oh, que tu deviendras chère à mon cœur si tu le -guéris! - ---Je donne les remèdes, Allah accorde la guérison... - ---Cela est vrai, opinèrent les vieilles, Allah seul est grand. - -En hâte, la doctoresse avait griffonné une ordonnance qu’emportait un -serviteur du Chérif, puis elle demanda de quoi baigner l’enfant. Les -esclaves s’agitaient dans le tumulte de la fête. De temps à autre, les -invitées soulevaient les rideaux de l’alcôve et s’enquéraient de Mouley -Abd Es Selem, puis elles reprenaient leur thé ou leurs danses. - -On apporta sur le lit un bassin de cuivre rempli d’eau chaude, où la -toubiba plongea le bébé, dont le misérable petit corps aux membres -raidis était secoué par des convulsions. - ---Il allait bien jusqu’à mercredi,--expliquait en pleurant Lella -Kenza;--cette nuit-là, je suis allée au hammam. A mon retour je l’ai -trouvé malade, et, depuis, il ne veut plus téter. - -La doctoresse me dit tout bas: - ---C’est le tétanos, il est perdu... Voici la première fois que je vois -un pareil cas. La plaie ombilicale a dû être infectée au moment de -l’accouchement. Ces femmes ont un tel manque de soins! - -Lella Kenza levait sur nous ses grands yeux pleins de détresse: - ---Oh, que j’ai peur!--murmura-t-elle d’une voix brisée... - -Mouley Abd Es Selem mourut avant l’aube, avec les derniers accords de la -musique, alors que les invitées prenaient congé de la Chérifa. Il fut -enterré le matin même. - -Lorsque je quittai Fez, quelques jours plus tard, j’emportai la hantise -du désespoir où je laissais Lella Kenza. - -Et puis, les mois ont passé, insensibilisant, peu à peu, l’acuité de sa -douleur. Aux premiers jours d’avril, j’ai retrouvé la Chérifa charmante -et joyeuse dans son arsa pleine d’orangers. Elle a repris son air ingénu -de petite fille aux grands yeux étonnés. Les esclaves étalent des tapis -sous l’ombrage et préparent le thé; la neige odorante des pétales tombe -toujours autour de nous et l’air frémit doucement, chargé de toutes les -senteurs et de toutes les ivresses du printemps. - -Les fils du Chérif jouent dans les hautes herbes; le plus jeune trotte à -présent, très assuré sur ses jambes. Il s’est approché de Lella Kenza, -qui fronce les sourcils et le renvoie d’un geste brusque. Mouley Saïd en -tombe assis sur son petit derrière noir. - ---Dieu te pardonne,--lui dis-je étonnée,--comme tu es dure avec cet -enfant! - ---C’est celui de Marzaka,--répliqua-t-elle d’une voix altérée par la -haine,--de la pécheresse qui a tué mon fils. - ---Par le Prophète!--m’écriai-je,--tu l’accuses à tort. Certes, je -comprends que tu n’aimes pas cette femme, mais elle est étrangère à la -mort de Mouley Abd Es Selem... - ---Écoute! le mensonge ne sort pas de mes lèvres, j’en jure par Mouley -Idriss[36]! mon enfant allait bien tant que je suis restée auprès de -lui. Le cinquième jour, je suis allée me purifier au hammam. A mon -retour, je l’ai trouvé tout raide, il ne voulait plus téter... C’est -cette fille du diable qui l’a empoisonné en mon absence, pour que ses -fils restent les seuls. La toubiba a dit que Mouley Abd Es Selem est -mort d’une maladie dont j’ai oublié le nom, et Mouley Abbas l’a crue. -Mais moi, je connais la malice de Marzaka la chienne. Puisse Dieu la -confondre! je la déteste, je lui souhaite tous les maux de la terre! De -ma vie, je n’oublierai son crime. - - [36] Le Saint protecteur de Fez. - -Lella Kenza, frémissante et les yeux pleins de larmes, jette ses -malédictions sous les arbres en fleurs. - -Et j’aperçois Marzaka, suivie de ses trois rejetons, qui passe -lourdement à l’autre bout de l’arsa, la démarche pesante, la taille -déformée... - -Le Seigneur, une fois encore, a béni le ventre de la négresse. - - - - -II - -LA JUIVE - - -Un cortège de noces se déroulait à travers les ruelles du Mellah. Les -musiciens chantaient à tue-tête, avec des voix éraillées, et les -invités, malgré la circonstance, conservaient cet air lamentable de -leurs visages aux longs nez, de leurs crânes rongés de teigne sous le -calot crasseux, et de leurs lugubres lévites d’un noir déteint. L’un -d’eux portait à bras tendus, au-dessus de sa tête, la chaise où se -tenait assise la mariée. - -C’était une toute petite fille, une minuscule petite fille, si chétive, -si frêle, qu’on lui eût à peine donné cinq ou six ans, bien qu’elle en -eût atteint huit depuis les Pâques, âge auquel il convient qu’une petite -Juive de Fez soit mariée. - -Juchée sur ce siège mouvant, Meryem s’efforçait de conserver sa dignité, -mais ses mains s’agrippaient aux bras du fauteuil dont les balancements -l’inquiétaient. La peur de tomber était son unique préoccupation. Du -reste, elle se souciait fort peu des événements en perspective, malgré -que les conseils maternels eussent essayé de l’y préparer. Les fêtes -nuptiales qui duraient depuis neuf jours n’avaient été pour la fillette -que des alternatives de plaisirs et de tourments: joie d’être belle et -parée, de manger les sucreries, présents du fiancé; joie des bombances -données en son honneur et qui se terminaient invariablement par des -orgies de mahia, l’eau-de-vie de figues, âpre et brûlante. - -Mais elle avait eu aussi l’ennui des interminables cérémonies durant -lesquelles il faut être sage, ne pas bouger, ne pas rire ni parler, et -surtout de cette piscine glaciale où on l’avait plongée trois fois, -selon les rites, et dont le souvenir la faisait encore frissonner. Elle -connaissait son fiancé depuis longtemps et n’éprouvait aucun sentiment à -son égard. - -Moché Abitbol exerçait le métier de bijoutier dans l’échoppe de son -grand-oncle, dont il était un des meilleurs apprentis. Il avait appris -l’art des émaux et des filigranes; il savait ciseler à la lime les -bagues, les bracelets, les ferronnières chères aux Musulmanes, ainsi que -ces plaques d’or, légères comme des rosaces de dentelle, au milieu -desquelles s’épanouit la fleur d’une émeraude pâle. Il assemblait en -collier les perles et les pierreries venues des Indes, avec une harmonie -délicate, un sens réel de la beauté. Pourtant Moché n’était qu’un petit -Juif sale et dépenaillé, aux regards fuyants, à l’air vicieux..., on eût -dit un vieillard malgré ses dix-sept ans et il avait déjà causé -plusieurs fois le scandale de la Communauté par ses fredaines. - -Meryem n’avait que faire de tout cela... Le mariage était pour elle une -suite de fêtes après lesquelles, devenue dame, elle porterait la -coiffure des femmes mariées. Déjà le premier jour, on avait remplacé sa -sebenia de fillette par le fistoul, qui retombe en voile jusqu’à la -taille, et sur lequel les soualef de fil noir forment deux bandeaux -réguliers de chaque côté du visage. - -Le cortège approchant de la maison nuptiale, les musiciens redoublaient -de pathétique nasillard. Ils chantaient: - - Bienvenue à la beauté de Fez! - Accourez et prosternez-vous, - Devant la sultane du Palais! - - «--Viens chez moi te reposer, - Dans mon cœur, je t’aime, - Je tolérerai tous tes caprices, - Même si tu marches sur mon cœur... - - Comment ferai-je, ô femmes? - L’amour m’a déchiré, - Le supporter est pénible, - Je suis fatigué de l’attente... - - Il n’y a pas de remède à mes maux. - Il n’y a pas de médecin, - Qui puisse me guérir - Ni même me soulager[37]!...» - - [37] Paroles attribuées au fiancé. - - «--Pourquoi ma tête est-elle partie?[38] - Mon cœur est tranquille - Il n’y a pas de honte à aimer... - Reconnais-le et excuse-moi! - - [38] Réponse de la fiancée. - - Pourquoi ma tête est-elle partie? - Pourtant mes os sont rassemblés, - Rien de mes os n’est cassé. - Mon cœur se réjouit des parfums, - - Un parfum passe en ma tête, - Tout entière je suis pure, - Les arbres ne se dessèchent - Que lorsque les fleurs sont fanées. - - Viens, le malheur ne t’atteindra pas! - Ma salive est douce, - Ma tête est toute troublée, - Je vais de droite et de gauche...» - - O la fleur qui s’épanouit! - Petite sultane est son vrai nom, - Voici que son maître paraît... - - Bienvenue à la beauté de Fez! - Accourez et inclinez-vous, - Devant madame la mariée. - -Le cortège s’était engouffré dans une étroite cour, fraîchement -badigeonnée d’outremer et de jaune serin, et l’on déposa Meryem sous un -dais où Moché Abitbol vint la rejoindre. Son regard oblique s’illumina -d’une lueur en contemplant la petite épouse qui lui était destinée. Elle -avait bon air au milieu du scintillement de ses bijoux! Des rangs de -perles se mêlaient aux soualef, des bracelets chargeaient ses bras -fluets, des boucles d’oreilles aux longues pendeloques tremblaient à -chacun de ses mouvements, et d’innombrables colliers de pierreries -couvraient sa gorge enfantine, toute plate, mais dont la peau très -blanche apparaissait entre les joyaux. Meryem n’osait remuer dans son -beau costume de velours vert brodé d’or; l’ample jupe à godets s’étalait -autour d’elle en plis raides, et le boléro enserrait son buste d’une -cuirasse étincelante, au-dessus de laquelle une guimpe décolletée, en -mousseline lamée d’or, jetait un éclat plus fin. Le visage de la petite, -rehaussé de rouge et de kohol, restait invisible sous un voile. - -Moché lui mit dans la main un guirch[39], en prononçant les paroles -sacramentelles: - - Au nom de la loi de Moïse, - Tu m’es consacrée. - - [39] Petite pièce d’argent valant environ 0 fr. 25. - -Puis on emporta Meryem sur le lit nuptial où elle passa le reste du jour -à s’amuser avec ses petites compagnes, tandis que les invités -festoyaient au son des chants et des instruments. Lorsque la fête fut -terminée, tout le monde se retira et Moché Abitbol pénétra dans la -chambre où l’attendait la petite mariée. Elle eut bien soin de se -tourner vers la muraille comme on le lui avait recommandé; mais l’époux -s’approcha d’elle, la prit par les épaules et la fit virer de son -côté...; il exhalait une forte odeur de mahia et avait des gestes -imprécis... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... Ce fut un viol hideux, sans pitié pour la terreur ni les cris aigus -de l’enfant... - - * - - * * - -La vie de Meryem reprit au domicile de l’époux à peu près telle que chez -ses parents. Sa belle-mère Rebka, une grande femme pâle et maladive, -l’initiait peu à peu aux soins du ménage et lui montrait à confectionner -les petits boutons de passementerie, que l’on vend aux Musulmans, et -dont le produit est l’unique revenu des femmes juives. Mais, comme -Meryem était encore très jeune, elle passait la plus grande partie de -son temps à jouer avec ses belles-sœurs et elle se fût trouvée tout à -fait heureuse sans le supplice des nuits conjugales, auxquelles, malgré -divers remèdes conseillés par les matrones, elle ne pouvait s’habituer. -Quand arrivait le crépuscule, Meryem commençait à trembler et à pleurer. -Même elle tomba sérieusement malade; elle ne mangeait plus, avalait à -peine quelques gorgées de mahia, toujours secouée de fièvre, avec des -yeux trop grands, et trop brillants dans son pauvre petit visage blême. - -Un jour Moché réussit à amener chez lui un médecin étranger dont la -réputation tenait du miracle et du sortilège. Il était vêtu comme un -Musulman et parlait l’arabe. Il examina la petite en fronçant le -sourcil, puis entraîna l’époux et la belle-mère hors de la pièce et leur -posa des questions précises. Et, tout à coup, il fut saisi d’une grande -colère; il secouait par les épaules Moché Abitbol en criant que les -mœurs juives le dégoûtaient et que, si le mari voulait achever cette -malheureuse, il n’avait qu’à continuer l’œuvre si bien entreprise. Quant -à lui, il s’en lavait les mains, aucun remède autre que l’abstinence -n’étant capable de sauver la pauvre enfant. - -Bien entendu, Moché n’en crut rien..., mais à quelques jours de là, le -Seigneur intervint. - -D’inquiétantes rumeurs circulaient entre les murs bleus... une sorte -d’angoisse planait sur le Mellah, si souvent éprouvé, où le souvenir des -derniers massacres hantait encore les esprits. Un jour, de longs cris -d’épouvante et de mort retentirent de nouveau à travers les ruelles. La -populace, mêlée de soldats et de Chleuhs, folle de cruauté, grisée de -meurtres, montait de Fez... Après avoir massacré les chrétiens, elle se -ruait sur le quartier juif, détruisant tout sur son passage, enfonçant -les portes, sabrant les femmes et les enfants. - -Une folle épouvante précipita le Mellah vers la fuite, l’unique salut. -Rebka entraînait ses filles; Moché emportait Meryem, trop faible pour -marcher. Poursuivi par une bande d’assassins, il ne tarda pas à se -débarrasser du léger fardeau qui entravait sa course, peut-être avec -l’espoir que l’enfant arrêterait la meute enragée... Mais les -massacreurs négligèrent la petite malade, et elle les vit avec horreur -assommer, à quelques pas d’elle, son mari qui demandait grâce, sans même -essayer de se défendre... - -Plus tard, un Juif ramassa l’enfant évanouie et la chargea sur ses -épaules. Il atteignit sans encombre le Palais du Sultan dont les portes, -sur l’ordre de Moulay Hafid, avaient été ouvertes aux malheureux. - -Les cris durèrent jusqu’à la nuit; puis, las de tuer et de piller, -dispersés par quelques moghaznis, les Fasi rentrèrent chez eux. - -Mais, dès le lendemain, la fusillade reprit avec l’accompagnement sourd -des canons. Les Berbères de la montagne, attirés par l’appât du pillage, -s’abattirent autour de Fez comme une nuée de faucons, et les soldats -français accouraient, de leur côté, au secours de leurs compatriotes -enfermés dans la ville. Les Juifs gémissaient en implorant l’Éternel, à -chaque explosion qui venait du Mellah, car leur malheureuse cité -paraissait une cible pour tous les adversaires... Et, pendant des jours -et des jours, le chœur de leurs lamentations s’unit au fracas des -combats. Puis, le calme ayant repris ses droits, ils se hasardèrent à -rentrer chez eux, le désir de vérifier si la cachette des trésors -familiaux avait échappé aux investigations dominant leur terreur. Mais -les femmes et les enfants restaient encore au palais. On les avait -parqués, en différentes cours, même dans celle de l’impériale ménagerie. -C’est là que Meryem avait retrouvé sa famille échouée entre les cages -dans lesquelles tournaient, viraient, rugissaient et glapissaient -affreusement des lions, des tigres, des hyènes affolés par cet amas de -chair humaine à forte senteur. - -Les fillettes pleuraient, secouées de peur, une épouvante succédant à -l’autre, Meryem en oubliait ses souffrances, elle ne pouvait détacher -ses yeux d’une panthère dont l’énorme patte, aux griffes contractées, se -tendait vers elle à travers les barreaux, comme pour la saisir. La nuit, -des yeux phosphorescents brillaient au fond des cages, et tout à coup un -horrible rugissement secouait le silence, prélude du concert auquel tous -les fauves ne tardaient pas à prendre part... Le froid était encore vif, -et les misérables n’avaient qu’une litière de paille pour s’étendre; des -esclaves noirs leur distribuaient, l’air méprisant, quelques pains et un -peu de soupe. Le Sultan, protecteur attitré des Juifs en son empire -chérifien, ne pouvait moins faire que leur accorder cette hospitalité. - -Après quelques semaines de ce cauchemar, ils commencèrent à regagner le -Mellah. Ceux dont les demeures n’étaient plus habitables, trouvaient -asile chez des amis et dans les synagogues; les autres réparaient en -hâte les dommages de leurs maisons pour s’y réinstaller. - -Meryem rentra chez ses parents. Les esprits s’apaisaient peu à peu; les -enfants, avec l’insouciance de leur âge, recommençaient à jouer, les -femmes à se faire des visites où elles buvaient du thé tout en savourant -les confitures de cédrat et de fleur d’oranger. - -Le petite veuve, délivrée du supplice quotidien, revint à la santé. On -l’avait aussitôt promise au frère aîné de Moché, le vieux Chlamou -Abitbol qui venait de perdre sa femme, et était allé à Gibraltar régler -quelques fructueuses affaires. - -Meryem avait onze ans et devenait fort jolie, elle se plaisait à la -parure, s’attardait devant les miroirs venus d’Espagne, et le jour du -Sabbat, où l’on se promène gravement en toilette à travers les ruelles -nauséabondes, lui procurait un plaisir jusqu’alors inconnu. Elle sentait -le regard des hommes s’arrêter sur elle avec insistance, une étincelle -allumée au fond de leurs longs yeux sournois. De romanesques pensées -hantaient son esprit; elle imaginait mille aventures dont elle serait -l’héroïne, des paroles d’amour suaves et troublantes, des compliments, -de grands personnages agenouillés devant sa beauté, lui prodiguant les -bijoux et les parures... Mais, à vrai dire, toutes ces rêvasseries -n’avaient rien à faire avec l’avenir réel, le fiancé à mâchoire édentée, -ni la vie conjugale dont la première expérience l’avait si fort rebutée, -bien qu’à présent elle sentît quelques secrets penchants aux plaisirs -sensuels. - -Non, le héros de ses rêves n’était, il faut l’avouer, pas même un -coreligionnaire, mais plutôt un être fantaisiste doué de toutes les -qualités, de tous les prestiges, un étranger venu d’un pays très -lointain... peut-être, à la rigueur, un de ces Juifs de la jeune -génération qui portent des complets européens, des chapeaux de feutre et -de scintillantes chaînes de montre. Tout en y songeant, Meryem -supportait sans peine son veuvage et l’attente prolongée du vieux -Chlamou. - - * - - * * - -Un samedi, tandis que Meryem se promenait avec sa mère et ses sœurs, -fière, droite, le châle de soie blanche coquettement drapé sur ses -épaules, selon la mode nouvelle, un cavalier musulman vint à la croiser. - -El Hadj Mohamed Ben Zakour, jeune et riche négociant en soieries, se -faisait édifier une maison au Tala[40], et, malgré sa répugnance à -circuler à travers le Mellah, il s’était décidé à y aller voir certain -plafond d’un style moderne, dont on vantait la décoration. - - [40] Quartier de Fez. - -Les Juifs se rangeaient, humbles et serviles, devant lui, mettant un -empressement exagéré à lui indiquer son chemin. Mais à peine El Hadj -Mohamed eut-il aperçu la petite veuve qu’il en oublia l’objet de ses -recherches. - -Meryem était alors d’une beauté saisissante, dans tout l’éclat de ses -douze ans épanouis. Les soualef de soie noire faisaient ressortir sa -peau fine, si blanche, avivée d’un rose exquis, plus tendre que celui -d’un pétale. Ses grands yeux sombres prenaient une expression doucement -voluptueuse entre les cils très longs qui palpitaient comme de petites -ailes; le nez mince, presque droit, s’inclinait à peine au-dessus d’une -bouche semblable à la grenade entr’ouverte. Et l’ovale parfait du visage -évoquait celui des madones que les Chrétiens mettent en leurs temples, à -la fois candides et troublantes par le charme extrême de leur beauté. - -Malgré l’habituel mépris des Musulmans pour les Juifs, El Hadj Mohamed -se sentit embrasé d’un subit amour irrésistible, peut-être en raison -d’une lointaine hérédité... Chacun sait que les Ben Zakour descendent -d’Israélites convertis à l’islamisme, au temps de Mouley Ismaïl. - -Meryem ne manqua pas de remarquer son trouble, et, comme il était jeune -et séduisant, avec son profil énergique au nez hardiment busqué en bec -de faucon, elle pensa tout le reste de sa promenade à cette rencontre, -sans espérer toutefois qu’elle se renouvelât, car les Musulmans ne -viennent guère au Mellah; mais en rentrant chez son père, elle le trouva -en grande conversation avec El Hadj Mohamed au sujet d’une affaire de -terrain subitement inventée par celui-ci. Meryem se sentit submergée -d’un immense orgueil, car elle comprit que c’était pour elle seule que -le seigneur arabe honorait leur demeure. Il coulait à chaque instant -vers elle des regards admiratifs qui lui brûlaient le cœur et en -précipitaient les battements. Pourtant il ne lui adressa pas la parole, -très affairé en apparence à discuter avec le vieux Youdah, mielleux, -déférent, mais âpre au gain. - -Le lendemain, comme Meryem traversait le souk, elle fut abordée par un -petit Juif mendiant et borgne, dont la réputation était mauvaise. - ---Écoute,--lui dit-il,--je viens de la part d’El Hadj Mohamed qui veut -te parler. Il retournera demain chez ton père; sois près de la porte -pour lui ouvrir. - -Meryem ne répondait pas, bouleversée d’émotion. - ---Tu as compris?--interrogea Simouel. - ---Oui,--dit-elle enfin,--mais au nom de l’Éternel, ne répète ceci à -personne! - ---Je l’ai juré sur les Tables de la Loi,--répliqua le gamin sans ajouter -qu’El Hadj Mohamed s’était assuré de son silence par des menaces et un -beau réal d’argent. - -Meryem rentra chez elle, agitée de mille pensées contradictoires. Les -heures lui semblèrent interminables jusqu’au lendemain; elle les mit -cependant à profit en décidant ses parents à s’installer au premier -étage, selon leur coutume de chaque hiver, car les jours devenaient plus -frais. Le matin elle fit sa toilette avec un soin minutieux, sans oser -toutefois changer ses vêtements quotidiens, ni ajouter aucune parure, -dans la crainte d’attirer l’attention; mais elle nettoya les taches dont -sa jupe et son boléro de drap étaient criblés, et elle se regardait à -tout instant dans le miroir, heureuse de s’y trouver fraîche et -désirable. - -Elle ne quittait pas le patio, sous prétexte d’en laver les mosaïques, -et elle attendait, le cœur anxieux, l’oreille attentive au moindre -bruit... Des coups retentirent à la porte, elle se précipita pour -ouvrir. El Hadj Mohamed se dressait devant elle, tout enveloppé de ses -mousselines blanches et parfumées. Il lui prit la main en murmurant: - ---Que tu es belle!... plus belle que l’aurore délicieuse!... N’est-il -pas fâcheux que tant de beauté doive s’étioler au Mellah, près du -vieillard auquel on te destine?... Viens avec moi, je te donnerai des -bijoux et des esclaves. - -La petite main tremble dans la sienne, Meryem reste silencieuse. - ---Tu me plais et je désire ton bien,--répète le jeune homme,--chez moi -tu seras heureuse, adulée, belle et parée comme une sultane... - -Tout à coup une voix glapissante cria: - ---Qui est là? - ---C’est le Hadj Mohamed qui veut voir mon père,--répondit Meryem en -s’efforçant de donner à ses paroles un timbre naturel. - -Youdah se précipita vers l’escalier pour recevoir son hôte, mais comme -il était vieux et descendait lourdement, El Hadj Mohamed eut encore le -temps de murmurer: - ---Tâche de sortir cette nuit de ta maison. Le petit Simouel t’attendra, -suis-le sans crainte. Je m’arrangerai pour que les portes du Mellah -restent ouvertes... Tu viendras, Meryem?... promets-le...--répète-t-il -d’un ton autoritaire, en serrant la main de plus en plus tremblante. - ---Oui, Seigneur,--répond Meryem à voix basse. - -Son père arrivait dans le vestibule, tout ému par l’honorable visite et -par les rasades de mahia avec lesquelles il combattait les froids de -l’automne. - -... Meryem, à demi défaillante, contemple la bague qu’El Hadj Mohamed a -laissée à son doigt, et, malgré son trouble, elle évalue le prix de -l’énorme rubis qui vaut au moins cent douros!... Puis, à regret, elle la -retire et la noue soigneusement au coin de son mouchoir. - -L’affaire fut conclue le jour même et Youdah se félicitait d’avoir su -tromper El Hadj Mohamed!... - -Ce soir-là, Meryem ne voulut pas manger. Elle se dit en proie à de si -violents maux de tête que les larmes coulaient sans cesse de ses yeux. -Une affreuse tristesse la saisit au moment de quitter tous les siens, -d’abandonner son milieu, sa famille, pour une coupable destinée. Elle -sait que ses parents la maudiront et ne voudront plus jamais la revoir, -que la Communauté la rejettera ignominieusement de son sein... Pourtant -l’attrait irrésistible de l’aventure domine ses scrupules et aussi les -ardeurs de son sang, éveillées sans pitié durant son enfance, et qui ne -sont plus satisfaites alors que sa jeunesse s’épanouit... De temps à -autre elle regarde le mirifique rubis et ses résolutions -s’affermissent... - -Au milieu de la nuit, elle se leva doucement et comme, malgré ses -précautions, sa mère demandait d’une voix engourdie de sommeil: - ---Que fais-tu? - ---J’ai la fièvre,--dit Meryem,--je vais boire. - -Elle descendit dans le patio et puisa un peu d’eau, attendant, anxieuse, -que sa mère fût rendormie. Puis elle se dirigea vers la porte dont elle -avait eu soin la veille de graisser le verrou. Simouel se dissimulait -près du seuil. - ---Viens vite!--dit-il. - -Et ils se sauvèrent comme des malfaiteurs à travers les ruelles -sombres... - -Le gardien du Mellah, soudoyé par El Hadj Mohamed, a laissé la porte -entr’ouverte. Il n’a pas l’air d’apercevoir les fugitifs. Meryem respire -plus librement lorsqu’elle se trouve dans la campagne; la nuit est si -pure que l’on aperçoit les plus lointaines montagnes, aux neiges -scintillantes sous les rayons lunaires. Un vent léger fait frissonner -les bambous entre lesquels s’encaisse le chemin, et leur plainte se mêle -au gazouillis des ruisseaux et au bruit des cascades. - -Quelques cavaliers sortirent de l’ombre. Meryem eut peur et poussa un -faible cri... mais déjà El Hadj Mohamed est auprès d’elle et la presse -passionnément contre lui... Sur un signe de leur maître, les serviteurs -amènent une mule et des vêtements. El Hadj Mohamed enveloppe lui-même la -jeune femme du selham et du burnous, l’installe sur la bête dont un -esclave prend la bride, et, lançant un petit sac à Simouel, il le -congédie... Le sac s’aplatit dans la poussière avec un bruit métallique. - -Simouel, ravi, comptait les douros; quand il releva les yeux, les -cavaliers avaient disparu. - - * - - * * - -El Hadj Mohamed emmena Meryem dans sa jolie maison neuve du Tala; un jet -d’eau s’élançait d’une vasque de marbre au milieu du patio; des -mosaïques azurées luisaient sur tous les murs, les sofas étaient remplis -de laine et surchargés de coussins. Il lui donna quatre esclaves noires, -des caftans de soie et d’innombrables bijoux. Elle passait ses journées -à se parer en l’attente du bien-aimé. Il la traitait comme une -courtisane, et Meryem, habituée aux exigences de son ancien mari, ne -s’en étonnait pas. Elle était heureuse, presque sans remords, ardente au -plaisir, affolée, grisée, auprès d’El Hadj Mohamed, par ce qui, jadis, -avait fait le supplice de ses nuits... Elle avait conquis si -complètement son amant qu’il ne savait rien lui refuser, et lorsqu’elle -parla de mariage, il accéda sans peine à son désir, trop ravi de -s’assurer la possession définitive de cette femme. - -Certes, il avait eu à souffrir pour elle déjà plus d’un tourment! Le -lendemain de la fuite, les Juifs, ameutés par le vieux Youdah, ayant -fait un énorme scandale, El Hadj Mohamed avait dû se résoudre à un gros -sacrifice d’argent pour se concilier le khalifat du Pacha, et empêcher -que ses adversaires, forts de leur bon droit, obtinssent satisfaction... - -Lorsqu’il émit l’intention d’épouser Meryem, la réprobation générale fut -plus terrible encore. On le traitait d’insensé en lui prédisant tous les -malheurs. Le marchand ne se laissa pas émouvoir. Orphelin et libre, rien -ne pouvait contrecarrer ses desseins. N’avait-il pas, en compensation de -cette hostilité, les caresses affolantes de l’épouse au corps blanc, -perverse et lascive pour lui plaire... - -Meryem crut atteindre au sommet du bonheur, mais elle ne tarda pas à -s’ennuyer dans sa solitude. La réclusion lui pesait, elle n’avait aucune -amie et ne voyait personne. Il ne suffit pas, pour être heureuse, -d’avoir un époux amoureux, une jolie demeure, des esclaves, une -existence oisive et large. Il ne suffit pas de posséder les plus -somptueuses parures, si nulle ne peut les voir et les envier... Quand, -au crépuscule, elle montait à sa terrasse, les femmes des maisons -voisines tournaient dédaigneusement les épaules, jalouses au fond du -cœur de cette Juive trop belle, dont elles parlaient avec mépris. Meryem -sentait même la sourde hostilité de ses négresses qui, hors de sa -présence, crachaient après avoir prononcé son nom et ne manquaient pas -d’ajouter: - ---Sauf ton respect!... - -Elle avait espéré que les revendeuses juives, les vieilles au nez crochu -et au menton retroussé, viendraient chez elle comme dans les autres -logis, proposer leurs marchandises. Mais, toutes, d’un commun accord, se -gardaient de pénétrer chez la fille d’Israël coupable, la chienne qui -osait se prostituer à un Musulman... - -Un jour pourtant, alléchée par l’appât du gain, la vieille Sarah vint -apporter des bijoux et des étoffes. Elle ne voulait pas entrer, -prétendant, contre la coutume, rester à la porte, avec des airs de -chatte qui a peur de se souiller. - -Meryem la fit introduire de force par ses négresses et elle soutint sans -rougir les invectives de la sorcière qui joignait à son petit commerce, -un autre trafic moins honnête et très lucratif. Lorsque Sarah eut fini -de l’anathémiser, Meryem lui glissa une bourse d’argent entre les doigts -et la vieille, soudain, devint plus amène. Elle consentit à boire un -verre de thé et à raconter quelques histoires du Mellah que Meryem -écoutait avec un intérêt passionné. Pour achever de la corrompre elle -paya une sebenia trois fois plus que sa valeur et Sarah s’en fut, ravie -d’avoir trompé sa coreligionnaire. - -Dès lors, la revendeuse devint la commensale habituelle du logis. El -Hadj Mohamed ne pouvait entrer chez lui sans trouver Meryem en grande -conversation avec l’horrible vieille qu’elle gavait de sucreries et -comblait de cadeaux. Leurs voix s’unissaient, nasillardes, dans les -romances populaires du Mellah. - -Il éprouvait pour Sarah une extrême répulsion, mais, amoureux et faible -devant sa femme, il n’osait la priver de son plus grand plaisir. Meryem -reprenait peu à peu ses coutumes presque abandonnées après sa fuite; -elle célébrait le Sabbat, les Pâques et les innombrables fêtes juives, -avec le consentement morne de son époux. - -Au bout d’un an elle lui donna un fils qui ne vécut pas, et, féconde, -elle continua chaque année à mettre au monde un enfant. Mais, par une -malédiction du Seigneur, elle n’en pouvait élever aucun; ils mouraient -tous, frappés d’un mal mystérieux... - - * - - * * - -Meryem perdit vite sa beauté, ses chairs devinrent molles et flasques, -son nez s’accusa désagréablement, sa peau blanche prit la teinte blême -d’une bougie. A vingt ans elle était laide et son mari ne l’aimait plus. - -El Hadj Mohamed n’eut aucun soin de lui cacher son détachement; il se -montra exigeant et parcimonieux, il interrompait ses romances avec -colère et lui interdit de recevoir la vieille Sarah, son unique amie. -Les esclaves, devinant les nouveaux sentiments du maître, se firent de -plus en plus insolentes vis-à-vis de Meryem; les voisines de terrasses -ricanaient très haut en l’apercevant, haineuses et satisfaites, et leurs -sarcasmes atteignaient cruellement la délaissée. - -El Hadj Mohamed, fort embarrassé de sa Juive, ne voulut cependant pas la -répudier, par amour-propre, afin de ne pas donner raison aux amis qui -lui avaient autrefois prédit le malheur de cette union. Peut-être aussi, -retenu par un attrait voluptueux que la savante perversité de Meryem -exerçait encore sur ses sens... - -Mais un jour il se remaria. - -El Batoul entra dans sa maison avec des airs de sultane. - -Elle était fille d’un humble kateb[41], et n’avait toutefois consenti à -devenir la coépouse d’une Juive, qu’éblouie par le faste et le rang d’El -Hadj Mohamed. Sa jeunesse et sa fraîcheur enchantèrent l’époux. Elle -avait des joues rondes et fermes, des cheveux crépus, une bouche épaisse -et des narines aux larges tendances décelant le sang noir qui courait -dans ses veines. - - [41] Scribe. - -Elle prit aussitôt dans le logis l’importance d’une «maîtresse des -choses»; elle affectait de traiter Meryem avec plus de hauteur que ses -négresses, ne manquant aucune occasion de l’humilier. La pauvre Juive se -sentait désespérément seule dans ce milieu hostile, en butte aux mille -méchancetés des esclaves et de la favorite, n’ayant personne pour l’en -protéger. El Hadj Mohamed ne lui permettait pas de se plaindre. - -Pourtant il passait avec elle une nuit sur deux, selon les préceptes du -Livre, car il craignait de paraître devant Allah, au jour de la -Rétribution, comme ces maris «dont les fesses seront inégales, pour -avoir injustement réparti leurs faveurs envers leurs coépouses[42]»... -Et il pensait satisfaire toutes les exigences religieuses par cette -concession pour laquelle il conservait toujours quelque goût. - - [42] Commentaires du Coran. - -Meryem s’efforça de garder sur l’époux cette dernière séduction... Mais -après les brutales ivresses, il la quittait sans une parole, hautain et -méprisant. - -Elle n’osait plus sortir de sa chambre dans la crainte des quolibets et -des mauvaises farces, et là encore, malgré les tentures, ces mots: «La -Juive! La Juive!» sans cesse accolés d’épithètes injurieuses, -parvenaient jusqu’à Meryem pour la flageller d’une constante -humiliation. - -Souvent même on ne lui donnait pas à manger, les femmes avalaient en -hâte la harira matinale ou le couscous et, lui montrant les plats vides, -prétendaient «qu’on l’avait oubliée». Alors elle rentrait chez celle -plus haineuse, plus aigrie par la souffrance, et elle cherchait -vainement, en son esprit, le moyen de se venger. - -Depuis son malheur, des remords l’assaillaient! Meryem ne conçoit plus -par quelle aberration elle consentit à suivre El Hadj Mohamed, -trahissant ses parents et les préceptes de son Dieu... Elle se souvient -d’un proverbe de Salomon que le vieux Youdah aimait à répéter: - - La femme sage édifie son foyer, la femme folle le détruit. - -Ah! certes, elle a été cette femme folle qui n’écoute que les séductions -mensongères! Elle a, de ses propres mains, détruit le bonheur auquel ses -parents la destinaient!... A cette heure elle devrait, épouse respectée -du vénérable Chlamou, élever ses enfants dans la cour badigeonnée -d’outremer où les générations d’Abitbol se sont succédé... Elle se -promènerait chaque samedi dans les ruelles encombrées de familles en -toilette, un châle vert-perroquet aux rouges bariolages, bien tendu sur -ses épaules. Elle jouirait de la société des hommes, partageant les -orgies de mahia, au lieu de se ronger, prisonnière, en une maison -musulmane, plus méprisée que la dernière des chiennes!... - -Un bruit léger l’arrête en ses pensées. El Batoul a soulevé la tenture -et pénètre dans sa chambre pour la première fois... Meryem, surprise, se -demande quel nouveau tourment on va lui infliger? mais El Batoul a un -air de bienveillance inaccoutumé. - ---Comment vas-tu?--dit-elle. - ---Avec le bien... et toi? Tu n’as pas de mal? - ---Aucun mal, grâce à Dieu! - -Les formules de politesse amorcent l’entretien et dissimulent la gêne -des deux femmes. - ---Tu dois t’ennuyer, toujours seule,--reprend El Batoul -aimablement.--Pourquoi ne viens-tu jamais chez moi? - -Elle s’accroupit sur le sofa sans manifester de répugnance. - ---J’aurais peur de t’importuner,--répond Meryem. - ---Du tout! J’aimerais causer avec toi. - ---As-tu quelque souci,--interroge la Juive, devinant que sa coépouse a -besoin d’elle.--Puis-je t’être utile? - -El Batoul esquive la question. Non! elle désire seulement mettre fin à -ce malentendu dont elle souffre. Ce sont les esclaves,--ces filles de -péché!--qui lui ont au début raconté un tas de mensonges. Ensuite elle a -bien vu que Meryem était une honnête femme, en qui l’on peut se fier, et -elle aurait aimé avoir des rapports amicaux avec elle, mais une fausse -honte la retenait... - -La réconciliation est aussitôt scellée, les coépouses prennent ensemble -le thé, au grand ébahissement de leurs négresses... - -Le lendemain El Batoul insista pour que Meryem passât la journée dans sa -chambre et elle lui fit présent d’un petit mouchoir brodé. Elle n’était -plus que miel et sourires. Au bout de quelques jours, elle confia, non -sans réticences, à sa nouvelle amie, qu’elle avait un gros souci dont -elle seule pourrait la tirer... Meryem proteste de son dévouement... El -Batoul, avec des larmes et des soupirs, avoue enfin que sa tête est -troublée par un jeune voisin, Si Abdesselem, qui a osé la suivre un -vendredi, alors qu’elle se rendait au cimetière. Depuis lors, ils se -meurent tous les deux du même supplice... Elle l’aperçoit quelquefois du -haut de sa terrasse, en se penchant imprudemment au-dessus de la rue, et -ils se font quelques signes... - -Meryem écoute, attentive, cherchant un moyen d’aider sa coépouse. Avec -la souplesse de sa race, elle oublie toutes ses rancunes, prête à -obliger servilement la Musulmane qui daigne recourir à elle. - ---Écoute,--dit-elle enfin.--Veux-tu recevoir Si Abdesselem la nuit -prochaine? Je me charge de si bien occuper El Hadj Mohamed qu’il ne -sortira pas de ma chambre avant le dohor, je le jure!... - ---O Meryem, ô ma sœur!... Que la bénédiction d’Allah soit sur toi!... -Mais je crains les négresses, leur langue est imprudente... - ---Achète-leur du rhum. S’il plaît à Dieu, l’ivresse les rendra sourdes -et aveugles. - ---O Allah! Quelle ruse!... et la clé?... - ---Je te la procurerai,--dit Meryem.--El Hadj Mohamed l’accroche -au-dessus du lit en se couchant. Tiens-toi prête à la saisir dès que -j’ouvrirai ma porte, et ce soir, entends-toi bien avec Si Abdesselem du -haut de la terrasse. - -Le lendemain El Hadj Mohamed, après avoir fermé la maison, pénétra sans -soupçon dans la chambre de Meryem, et, suivant sa coutume, il suspendit -l’énorme clé à un clou planté dans la muraille. La Juive, d’un air -indifférent, prend un caftan qui traînait sur un matelas et le suspend -au même clou. Puis elle éteint les cierges qui brûlaient dans les -chandeliers de cuivre et gagne le lit où son époux ne tarde pas à la -rejoindre. Mais à peine est-elle couchée qu’elle se redresse en sursaut. - ---Il y a quelqu’un dans la chambre!... - ---Tu es folle. - ---J’ai entendu remuer... - -Elle se glisse hors du lit, rallume la bougie et se dirige vers le fond -de la pièce. - ---C’est un chat. Que Dieu le maudisse!--s’écrie-t-elle en agitant -l’animal qu’elle avait traîtreusement enfermé sous une corbeille... Elle -ouvre la porte et le jette au dehors, tout en tendant la clé dont elle -est parvenue à s’emparer sans éveiller l’attention du Hadj Mohamed... -Une main fébrile s’en saisit. - -Alors Meryem revient auprès de son mari, et elle déploie de si -diaboliques ressources, des perversités tellement irrésistibles, qu’il -râle de plaisir en demandant grâce. - -Pendant ce temps, El Batoul, qui a grisé toutes ses négresses, va -tranquillement ouvrir la porte à Si Abdesselem. Elle l’introduit dans sa -chambre: les brûle-parfums répandent d’odorants effluves, la bouillotte -siffle sur le mejmar de cuivre, des «sabots de gazelle», des ghribat à -forte saveur emplissent les plats de Fez délicatement décorés. El Batoul -porte un caftan de brocart jaune à grands ramages qui fait valoir sa -peau brune rehaussée de fards. Des bijoux couvrent se poitrine et ses -bras. - -Dans sa chambre, comme en celle de Meryem, la nuit fut voluptueuse. -Lorsque chanta le muezzin matinal, elle éveilla son amant, et le -reconduisit jusqu’à la porte avec mille promesses de se revoir, puis -elle s’en fut heurter discrètement à la pièce voisine. Meryem -entr’ouvrit et prit la clé qu’elle lui passait. - ---Tout va bien?--demanda-t-elle. - ---Pour le mieux!--répondit El Batoul à voix basse. - -El Hadj Mohamed, épuisé, ne s’était pas réveillé... - -Tous les deux jours, désormais, Meryem s’ingénie en des ruses -extraordinaires pour faciliter le péché à sa coépouse. - -El Batoul lui en a une reconnaissance profonde, admirant l’intelligence -de cette Juive, jadis tant méprisée. Elle ne peut plus se passer de -Meryem; elle la comble de cajoleries et de présents; elle exige des -esclaves une extrême déférence envers sa coépouse et, même, elle -persuade si bien les voisines que celles-ci, revenues de leur -prévention, accueillent enfin Meryem à leur petit cercle des terrasses. - - * * * * * - -Grâce à l’adultère, le bonheur est revenu pour la Juive dans la maison -de son époux. - - - - -III - -LE PÈLERINAGE DE LA PAUVRE FATIME - - -Courbée en deux, Fatime lave à grande eau les mosaïques du patio. Ses -jambes brunes, nerveuses, cerclées aux chevilles de tatouages, sortent -jusqu’aux genoux des haillons trop courts dont elle se drape. Ses bras -fermes et bien musclés s’activent sans relâche au-dessus du sol. Tous -les matins Fatime parcourt la maison du haut en bas, l’échine ployée, -comme une bête, pour accomplir son humble besogne. Le reste du temps, -elle travaille dans une sania[43] voisine, au compte d’un cultivateur. - - [43] Verger situé en dehors des murs. - -Fatime sent l’étable, la terre et la sueur: ses loques blanchâtres ont -pris, à la longue, la couleur du sol qu’elle entretient. Elle garde -presque constamment l’attitude des quadrupèdes, et, lorsqu’elle se -redresse, on est tout étonné de lui voir enfin celle d’un être humain. - -Pourtant Fatime n’est point une esclave. C’est une femme libre, et c’est -même une pèlerine,--Allah pardonne ses fautes!--qui se dirige vers la -sainte ville du Prophète. - -Certes Fatime est encore à des milliers et des milliers de kilomètres de -la Mecque; et son humble cerveau se refuse à concevoir pareille -distance. Elle sait seulement que c’est loin, très loin, tout au bout de -la mer qu’il lui faudra longer pendant d’innombrables années, en des -pays toujours plus inconnus, où les Musulmans, ses frères, ne -comprennent même plus son rude idiome du Sous. Et lorsqu’elle arrivera -enfin en la ville de Notre Seigneur Mohamed,--qu’Allah lui donne la -bénédiction et le salut!--Fatime sera très vieille et lasse, tout près -de la mort. - -Mais rien ne la décourage, et son esprit, son cœur, sa volonté, sont -inlassablement tendus vers l’orient sacré, but de ses efforts. C’est que -Fatime est soutenue par une ardeur plus grande que la foi. Fatime est -une pèlerine d’amour maternel. Elle va rejoindre sa fille Hadda, -prunelle de son œil droit. - -Voici trois ans que Hadda partit pour la Mecque, au lendemain de ses -noces avec le pieux Lhaoussine Mtouggi. Depuis lors Fatime est sans -nouvelles de son enfant; il ne lui est pas même arrivé l’odeur d’une -lettre. - -Pourtant Lhaoussine et Hadda n’avaient point quitté Taroudant sans -esprit de retour. Dès l’instant où Fatime avait vu sa fille s’éloigner -sur sa mule, avec la caravane, pour gagner le port d’embarquement, elle -avait vécu dans l’attente résignée de leur future réunion. Vers le -Miloud[44] le bateau ramena la troupe des pèlerins qui s’éparpilla dans -le pays. Chacun regagnait son village, tout heureux de la vénération -nouvelle qu’on lui témoignait. Il en était parti sept de Taroudant, il -n’en revint que quatre. Le plus âgé, le hadj[45] Hammou était chargé -d’apprendre à la vieille Aïcha que son fils avait succombé dans Médina -la Sainte, et à Fatime, que ses enfants s’étaient installés à la Mecque -pour y vivre et y mourir pieusement, à l’ombre de la grande mosquée. - - [44] Anniversaire de la naissance du Prophète. - - [45] Titre donné aux musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque. - -Les deux femmes poussèrent de longs cris tragiques et se déchirèrent le -visage à coups d’ongles. - ---Allah est grand!--dit le hadj Hammou à la vieille Aïcha; et il fit -honte à Fatime de se lamenter ainsi d’une séparation bénie du Seigneur, -et qui était pour sa fille un gage de félicité. - -Fatime l’écoutait, hébétée. Elle comprenait une seule chose, c’est -qu’elle ne verrait plus jamais sa petite Hadda, son unique joyau, et -qu’il lui faudrait mourir loin d’elle, seule et misérable. Elle se -demandait aussi comment elle vivrait à présent, car Hadda était une -fileuse habile, et l’argent n’avait point manqué tant qu’elle était -restée chez sa mère. - -La dure réalité ne permit point à Fatime de s’endormir en son chagrin. -Elle était forte et jeune encore, ayant à peine dépassé quarante ans; -elle trouva vite à se louer chez un cultivateur qui l’employait toute la -journée aux plus rudes besognes, et lui donnait en échange une maigre -pitance. - -Pourtant lorsque Fatime, pliée en deux pour moissonner, modulait une -vieille complainte berbère, sa voix rauque se brisait parfois en un -sanglot, au souvenir de l’absente; et son cœur était tellement rétréci -de tristesse qu’elle ne voulait plus aller aux noces, et fuyait, -farouche, la société des mères heureuses. Elle n’avait de goût que pour -la vieille Aïcha dont le fils était mort durant le même voyage, et avec -laquelle, sans cesse, elle ressassait la commune douleur. - -Une seule chose soutenait encore la pauvre Fatime, un espoir fou, sans -fondement: celui de voir rentrer ses enfants avec le prochain -pèlerinage. Lorsque revint l’époque du Miloud elle partit à pied pour -Mogador. En cours de route elle rencontra une caravane qui la recueillit -pour aider au soin des bêtes, et elle fit ainsi, à dos de mule, une -partie du trajet. Néanmoins elle arriva trop tard pour assister au -débarquement. Les pèlerins avaient déjà quitté la ville, mais l’un -d’eux, attardé, lui affirma que ses enfants n’en faisaient point partie. - -Fatime erra tout le jour dans le port, suppliant les marins de la -prendre sur leurs vaisseaux pour faire les gros ouvrages, et de -l’emmener à la Mecque. Mais ils la repoussaient, impatientés, la croyant -folle. Seul un vieux débardeur eut pitié de sa peine. - ---Ma fille,--lui dit-il,--on ne peut aller sur ces bateaux sans payer, -et je vois bien que tu n’as pas d’argent. Du reste je sais qu’ils ne -partent pas pour notre sainte ville, mais pour des pays roumis où tu -n’as que faire. Retourne dans ta demeure, il n’est pas bon qu’une femme -voyage seule. Le Seigneur te tiendra compte de ton intention. - -Alors Fatime lui confia son chagrin et lui fit part d’une étrange et -soudaine résolution: - ---Puisqu’il en est ainsi, j’irai sur mes jambes à travers le pays, et, -s’il plaît à Dieu, je rejoindrai ma fille. - ---S’il plaît à Dieu! - ---Dis-moi quel chemin dois-je suivre? - ---Il faut te diriger de ce côté,--dit le vieillard en montrant le -nord,--ne t’écarte pas du rivage. Que ton voyage soit béni! - -Et Fatime partit, suivant ce conseil. Depuis deux ans, elle remonte la -côte, de port en port. Lorsqu’elle a gagné quelque argent par ses -travaux, elle s’engage dans une caravane qui l’emmène plus loin, à dos -de chameau, de mule, ou simplement à pied. Elle a séjourné ainsi à -Saffi, à Mazagan et à Casablanca, cette étrange et terrible ville pleine -de roumis et de voitures mécaniques qui l’affolaient. - -A présent elle est arrivée à Rabat où l’on gagne beaucoup d’argent au -service des Nazaréens[46], et où les maisons surgissent du sol comme les -iris au printemps. C’est une compatriote, retrouvée par hasard, qui l’a -engagée à travailler chez nous. D’abord Fatime ne voulait pas, pleine de -frayeur et de honte. Puis l’exemple de Sfïa, la négresse, et l’appât de -gain l’ont décidée... Elle s’est rassurée peu à peu et a compris que les -roumis ne sont pas méchants. Souvent elle me parle de Hadda, «sa petite -fleur, son pigeon, son jeune faon», à qui elle avait donné «tout ce -qu’il y a de blanc dans son cœur». - - [46] Nom donné aux chrétiens. - ---O! Allah! je suis si lasse de ne savoir rien d’elle! - -Et les larmes coulent sur son visage ravagé... - ---Si tu veux, Fatime,--lui proposai-je,--ton maître écrira une lettre à -Lhaoussine. Tu dois avoir son adresse là-bas. - ---Que la bénédiction d’Allah soit sur toi! Qu’il te donne un enfant pour -réjouir ton existence! - -Mais lorsqu’il fallut dicter sa lettre, Fatime eut de la peine à réunir -ses idées. On parvint cependant à rédiger un message contenant ce -qu’elle désirait: - - «_A sa seigneurie, l’élevé, le pieux pèlerin Lhaoussine Mtouggi. Que - Dieu le fortifie à jamais!_ - - _Amen!_ - - «_Après le salut, sache que je ne suis pas consolée de votre absence, - et que tous les jours je pleure en pensant à ma fille Hadda. Je suis - partie depuis beaucoup de mois et voici déjà trois fêtes du Mouloud - que j’ai célébrées en dehors de ma demeure. Sache que je suis partie - dans le but de me rendre à la Mecque et j’y arriverai s’il plaît à - Dieu! bien que je n’aie pas d’argent pour le bateau._ - - «_Écris-moi à l’adresse que je te donne, car je resterai encore - quelques mois dans cette maison, s’il plaît à Dieu! Sur toi et sur ma - fille Hadda,--qu’Allah vous protège et vous sauve!--le salut complet - de celle qui se confie en son Dieu._ - - «_Fatime Moha._» - -Dès que la lettre fut partie, Fatime me demanda chaque matin si nous -avions reçu des nouvelles. Mais des semaines et des mois passèrent et la -réponse n’arriva point. Fatime attendait toujours sans se lasser, alors -que nous avions compris depuis longtemps qu’il n’y avait plus -d’espoir... Et comme notre ami, Si Ahmed Es Slaoui, s’embarquait avec un -nouveau pèlerinage, nous le chargeâmes secrètement de rechercher à la -Mecque Si Lhaoussine Mtouggi et son épouse Hadda. - -Fatime accumulait sans relâche, dans une vieille sacoche en cuir, les -pesetas hassani[47] qui lui permettraient de continuer son voyage. Le -sac était presque rempli lorsque revint le pèlerin Ahmed. Il nous conta -ses étapes et ses émerveillements: Tunis la Verte, où il avait bu le -café à l’ombre de la mosquée Halfaouine; le Caire, plein de lettrés et -d’étudiants; Damas, aux souks innombrables. Mais il garda le silence sur -Médine et la Mecque, dont il ne voulait pas décrire les merveilles -sacrées à des Nazaréens. Pourtant il nous dit: - - [47] Monnaie marocaine. - ---Je me suis informé là-bas de Si Lhaoussine Mtouggi, et j’ai su qu’il -était mort, ainsi que son épouse, durant la grande épidémie de peste qui -fit tant de victimes. Qu’Allah leur donne la miséricorde!... - -Quelques jours plus tard, Fatime nous faisait ses adieux: - - * * * * * - ---Une caravane qui se dirige vers Larache passera demain à Rabat. J’ai -assez d’argent pour me joindre à elle. On me dit qu’il faut encore bien -des mois afin de gagner la Mecque. Mais je reverrai ma petite Hadda -avant de mourir, s’il plaît à Dieu! - ---S’il plaît à Dieu! - -Je ne pouvais tuer son unique espoir. - -Et Fatime continue l’interminable pèlerinage dont elle n’atteindra -jamais le but... - - - - -IV - -MEKTOUB - - -Khdija descendait du Prophète,--que Dieu lui donne la bénédiction et le -salut!--et s’apparentait au Sultan par sa mère, Lella Zohra, des -Chorfa[48] Alaouiine. Son père, Si Ali, le puissant pacha de Salé, était -un petit-fils du grand Vizir, Si Mohammed Es Slaoui. - - [48] Les Chorfa (sing. Chérif) sont les descendants du Prophète - Mahomet. - -Le palais du pacha Ali, construit par un ancêtre, agrandi et embelli par -chacun de ses descendants, avait une juste réputation de splendeur. Les -plus célèbres zaouakin de Meknès en avaient peint les portes et les -plafonds; les zleigiin de Fez avaient composé de savantes rosaces en -mosaïques sur le sol et sur les murailles; le marbre qui pavait les -riad[49] avait été apporté d’Italie à grands frais, et, luxe suprême, -l’eau, si rare dans les villes de la côte, captée en des sources -profondes, jaillissait des vasques et des fontaines. - - [49] Jardins intérieurs. - -Khdija était née sous une coupole dorée, ses yeux n’avaient connu que -les merveilles créées par l’art et la richesse. Elle n’imaginait pas que -les boiseries pussent ne point être ciselées et décorées avec une -patience infinie, où que des murs ne soient pas en dentelle de stuc. -Elle ne sortait jamais de chez son père, et ne montait même plus à la -terrasse depuis quelques mois, mais le palais du pacha était un monde -suffisant à ses investigations: chaque corps de bâtiment se reliait aux -autres par des escaliers sombres, et des couloirs mystérieux. Les patios -étaient ornés de colonnes et de galeries; quelques-uns formaient des -jardins bien clos, aux allées de mosaïques entre les daturas, les -bananiers, les jasmins, et les orangers. Du menzah où les artistes aux -pures traditions andalouses avaient déployé leurs suprêmes talents, on -dominait toute la ville, et on apercevait aussi la mer, l’embouchure de -l’oued sillonnée de barcasses, et la kasbah des Oudayas qui s’avance, -altière et dorée, au milieu des flots toujours agités. Mais Khdija -montait rarement dans cette salle haute, réservée au pacha et à ses -amis. Elle se tenait avec les femmes, dans les pièces du -rez-de-chaussée, et passait ses journées à broder, à boire du thé et à -se parer. - -Le pacha Ali avait quatre épouses, et d’innombrables concubines. Khdija -s’enorgueillissait d’être fille de Lella Zohra, la première femme et la -plus considérée à cause de sa très noble origine. Elle traitait avec -dédain ses sœurs, aux teints plus ou moins bronzés, selon la couleur -maternelle. En les voyant, parées comme des idoles, quitter, pour celle -de l’époux, la demeure du pacha, Khdija songeait avec joie à la -splendeur plus merveilleuse encore qui accompagnerait ses noces -prochaines, car elle était nubile depuis peu. Et elle se pavanait, fière -des lourds bijoux hérités des Chorfa, qui appesantissaient sa coiffure. - -Le pacha Ali avait une prodigalité magnifique. Il n’était pas aimé, mais -admiré et respecté à cause de son faste. Sa puissance s’étendait chaque -jour davantage; les chefs des tribus voisines venaient lui apporter des -présents comme à un sultan. On disait que son palais recélait des -trésors immenses, accumulés par ses ancêtres et par lui. Leur renommée -était telle que Moulay Abd El Aziz s’en émut et en conçut de l’envie. - -Une nuit qu’elle dormait paisiblement, Khdija fut éveillée en sursaut -par de violents coups de heurtoir frappés à la porte. Puis elle entendit -les voix effrayées des esclaves, alternant avec celles des visiteurs -insolites, et enfin, celle du pacha, furieuse et grondante, mais moins -assurée qu’à l’habitude. Une grande rumeur envahit la maison, des -gémissements se mêlèrent bientôt au bruit des pas, des imprécations, des -luttes, des crosses de fusil tapant sur le marbre... Khdija tremblait -comme le serviteur d’Allah au jour du dernier jugement, et n’osait -quitter sa chambre pour apercevoir la vérité. Une négresse en pleurs se -réfugia près d’elle, et lui apprit que les soldats du sultan pillaient -la demeure; quelques minutes plus tard, sa porte fut ébranlée... Khdija -s’enfuit par un escalier sombre conduisant à la cuisine, et s’alla -cacher au fond d’un réduit. Elle y passa la nuit. Les moghaznis ne -s’aperçurent pas de son absence, parmi les cent cinquante femmes qu’ils -emmenèrent en prison. Seule, une vieille Juive fut épargnée, car elle ne -faisait point partie de la maison du pacha, et n’y séjournait que par -périodes, pour des travaux de couture. Elle découvrit la retraite de -Khdija. - ---Oh! Rebka..., sauve-moi!--implora la jeune fille.--Que sont devenus -mes parents? - ---Mes yeux ont vu le pacha Ali et Lella Zohra chargés de chaînes. - ---Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux, emmène-moi! Délivre-moi -de ce péril! - ---La maison est pleine de soldats... - ---Femme, mon père te récompensera... - ---Celui qui entre en prison ne sait quand il sera délivré,--répliqua la -vieille. Pourtant, elle ajouta aussitôt: - ---Ne bouge pas, attends-moi. Par l’Éternel, je veux ton bien. - -Au bout d’une heure elle revint: - ---Les moghaznis m’ont laissé passer,--dit-elle.--Voici le salut, -habille-toi. - -Et elle tira de dessous ses jupes un costume de Juive, à la taille de -Khdija. Malgré sa répugnance, la jeune fille endossa les vêtements -exécrés: l’ample jupe à godets remplaça son caftan, le châle vert et -rouge couvrit ses épaules, les soualef coiffèrent inélégamment sa -chevelure. - ---Viens et ne te trahis pas,--souffla la vieille.--Il y va de ta vie et -de la mienne. - -Elles passèrent sans être inquiétées au milieu des soldats assoupis. -Pour la première fois, Khdija franchissait le seuil paternel. L’air vif -du matin frappait son visage nu... Elle eut une courte hésitation. - ---Ah! Seigneur, tu veux donc ma mort!--gémit la vieille à voix basse. - -Khdija sortit... Une rougeur de honte lui colora les joues, de se -trouver en pleine rue, exposée à tous les regards, dans cet -accoutrement... Ses pieds, habitués aux marbres et aux mosaïques, -butaient contre les pavés, et la gaucherie de son allure la trahissait. -Mais quelques maraîchers et artisans circulaient seuls à cette heure -matinale. Et qui eût songé à deviner, en cette humble Juive, la fille du -pacha Ali, la petite cousine du sultan?... - -Rebka et sa compagne arrivèrent au Mellah[50] sans encombre. Elles -suivirent une ruelle sale et puante, et frappèrent à une porte qui -s’ouvrit aussitôt. Khdija pénétra dans un étroit patio dont les -murailles étaient de chaux nue et colorées en bleu tendre; de misérables -chambres donnaient sur cette cour. Une odeur fade et répugnante -s’exhalait du logis, encombré de vieillards, de femmes aux longs visages -blêmes, et de petits Juifs pouilleux et pelés sous leurs calots -noirâtres. Ils entouraient la jeune fille avec respect et curiosité, car -elle gardait encore le reflet du prestige paternel, malgré les -événements de la nuit. Les parents louaient Dieu de l’aubaine qu’il leur -accordait en la conduisant chez eux, et ils supputaient la somme dont le -pacha ne manquerait pas de les récompenser. - - [50] Quartier israélite. - -Khdija pleura pendant plusieurs jours, malgré les prévenances dont elle -était l’objet. La cuisine israélite l’écœurait, la laideur et la -pauvreté environnantes offensaient ses yeux. L’ignoble saleté du logis, -les parfums d’égout qui s’en dégageaient, l’humidité suintant aux -murailles, la crasse de plusieurs générations dont elles étaient -enduites, l’accablaient de dégoût. Les matelas et les individus -grouillaient de vermine... Elle sentait plus lourdement sa déchéance -chez ces Juifs méprisés, à qui elle devait le salut. - -En vérité, elle eût voulu mourir de chagrin. Mais la mort ne vient pas -chez qui l’appelle... - -Et Khdija vivait des jours de plus en plus mornes et désespérés. - -Les Juifs lui rapportaient les rumeurs de la ville: le pacha et ses -épouses avaient été mis aux fers et torturés. On voulait en vain leur -faire divulguer la cachette des trésors. Trois des femmes étaient mortes -dans les tourments. Lella Zohra, plus robuste, avait résisté. Les -prisons de la ville regorgeaient des parents, des enfants, des -serviteurs et des amis du pacha Ali. Ses esclaves avaient été vendues, -ses biens distribués aux favoris du moment, son palais saccagé par les -envoyés du Sultan. - -Dans la fiévreuse recherche des trésors, on enlevait les poutres, les -marbres, on fouillait les parterres, on détruisait les précieuses -boiseries, on arrachait les mosaïques... Et l’on ne trouvait toujours -rien. - -A mesure que passait le temps, le prestige du pacha s’évanouissait; sa -délivrance devenant improbable, les Juifs commençaient à regretter le -sauvetage de Khdija. Elle leur était une lourde charge, une bouche -inutile à nourrir. Certes, on le lui faisait sentir! Les enfants la -frappaient et l’injuriaient, les vieillards maudissaient sa religion. -Khdija l’orgueilleuse devait accomplir les besognes les plus viles, pour -gagner quelques restes abjects qu’on lui abandonnait en maugréant. -Aucune humiliation ne lui fut épargnée. Il lui fallut servir, en -esclave, ses hôtes exécrés. Et ils se vengeaient, lâchement, avec joie, -sur une descendante du Prophète, de la honte et de l’asservissement où -les Musulmans les tiennent depuis des siècles... S’ils ne la jetaient -pas dehors, comme une chienne, c’était uniquement dans la crainte que le -secours apporté par eux étant connu, ne leur attirât une punition. - -Khdija languissait au Mellah depuis quelques mois, lorsqu’un jour, la -vieille Rebka lui présenta une femme avec qui elle avait eu de nombreux -conciliabules. Fatima Bent Brahim tenait, dans les bas quartiers de -Salé, une maison de courtisanes. Elle engagea la jeune fille à venir y -habiter, en lui dépeignant sous les couleurs les plus douces l’existence -qu’elle y mènerait. Khdija n’eut aucun mouvement de révolte. Elle était -minée par le malheur, accablée par sa destinée. Elle désirait surtout -quitter ses hôtes répugnants. Elle accepta l’unique moyen qui s’en -offrait. «C’était écrit»... «_Mektoub_!» - -Elle ne fut plus bientôt qu’une fille publique, dont les soldats et les -mariniers s’amusaient. On avait changé son nom, mais sa véritable -identité perça peu à peu; sa déchéance fut connue de tous... Chacun -voulut approcher la fille du pacha Ali, et la clientèle de Fatima Bent -Brahim s’augmenta des plus riches Slaouiin, de tous les débauchés, -jeunes et vieux de la ville. Mais cette curiosité fut vite satisfaite. -Khdija continua son métier... Lorsque les Français s’établirent dans le -pays, elle fut très recherchée par les zouaves et les marsouins. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * - - * * - -Mon amie Lella Zohra m’avait invitée à passer quelques jours chez elle. -Je regarde, toujours avec le même émerveillement, la cour somptueuse qui -s’ouvre devant ma chambre. Le soleil du soir dore les arcades -festonnées, et colore de mille reflets le sommet du jet d’eau qui fuse, -très svelte, vers le ciel. - -Ce jet d’eau me fatigue..., il est d’une insolence bruyante. Nuit et -jour, il s’élance et crache avec une rage que rien n’apaise. L’eau -retombe dans la vasque de marbre au milieu d’un éclaboussement irisé, -puis rebondit dans le bassin toujours mouvant. Il semble qu’on entende -des murmures, des bruits de pas et de voix parmi le fracas des eaux. - -Ce jet d’eau prend une importance démesurée dans le silence. - -A cette heure, le palais du pacha paraît désert. Les esclaves sont -toutes montées aux terrasses. Lella Zohra seule reste au -rez-de-chaussée, comme il convient à une Slaouia de bonne famille. Elle -vient s’accroupir près de moi et nous causons... Pour la centième fois, -elle me raconte l’événement formidable de son existence, dont son esprit -est toujours hanté: la nuit tragique, la prison, la torture... Et elle -me montre les cicatrices de ses poignets, où les fers ont tracé des -sillons livides et profonds. - ---Trois ans, j’ai pleuré dans un cachot, enchaînée par les mains, les -pieds et le cou! Pendant douze jours, je fus suspendue, debout, sans -pouvoir m’accroupir. Ma sœur était en face de moi. Je l’ai vue mourir de -ses souffrances, peu à peu, et son cadavre est resté là une semaine!... -Mon corps sera dans la terre depuis longtemps qu’il frémira encore des -tourments supportés!... Ce sont les Français qui m’ont délivrée. O ma -fille, je ne l’oublierai pas... Que la bénédiction d’Allah soit sur -eux!... S’ils n’étaient pas venus, je n’aurais jamais revu la couleur du -soleil... - -Pourtant, Lella Zohra n’inspire pas la pitié. Elle est grasse et -blanche, et son visage aux larges joues garde l’expression naïvement -béate de sa jeunesse. - -Le pacha traverse la cour et me salue. L’épreuve a plus lourdement pesé -sur lui que sur son épouse. Sa figure émaciée est celle d’un vieillard; -ses épaules se voûtent; ses mains tremblent; sa voix, jadis dominatrice, -hésite, fêlée, à bout de souffle. En vain lui a-t-on restitué sa famille -et ses biens, en vain a-t-il retrouvé ses trésors si bien cachés, il ne -cesse de regretter le prestige enfui, les moghaznis accroupis à son -seuil, les chefs de tribus venant implorer sa protection, les Slaouiin -courbés très bas sur son passage. Un autre pacha règne sur le pays... - ---Allah est grand et m’avait désigné pour cette épreuve,--murmure-t-il. -Mais le cœur est loin des lèvres... - ---O! ma fille, nous ne voulons pas affliger ton esprit par nos -tourments,--reprend Lella Zohra.--Va rejoindre ces femmes qui rient -là-haut. - -Malgré mes protestations, elle me pousse amicalement vers l’escalier. La -terrasse du palais domine celles de la ville qui s’étagent alentour, -orangées par les derniers rayons. Quelques-unes, plus basses, sont déjà -noyées dans l’ombre bleue, tandis que le minaret de la grande mosquée se -détache tout en or sur l’Océan. L’oued Bou-Regreg, aux courbes molles, -sinue entre les collines et sépare les deux rivales, Rabat et Salé, qui -«_ne se réconcilieront que le jour où la mer deviendra douce et -sucrée_». - -Les esclaves s’ébattent, insensibles aux beautés de l’heure, mais -joyeuses de rencontrer des voisines et de bavarder avec elles. Khdija -est accroupie au bord de la terrasse et fume une cigarette. Elle me tend -la main en disant avec un indescriptible accent cocasse: - ---Bonjour, mon bibi, ça va bien? - -C’est tout ce qui lui est resté de ses... relations avec les Français: -quelques phrases et cette habitude de fumer sans cesse, dont elle ne -saurait se passer. Elle est rentrée bien sagement au logis, pour n’en -plus sortir jamais, comme il sied à une jeune fille de son rang. Mais on -ne peut l’empêcher de monter aux terrasses avec les esclaves, quand -arrive le moghreb. Khdija se sent un peu prisonnière; elle s’ennuie dans -le palais du pacha, et peut-être regrette-t-elle vaguement les années -d’épreuve, avec leurs brutales émotions... - -Ses sens, éveillés chez Fatima Bent Brahim, l’asservissent et -l’affolent. Elle a parfois de véritables crises, et ses parents ferment -les yeux sur les intrigues qu’elle parvient à nouer avec des voisins. - -Khdija est, comme eux, une victime de la tourmente... - -Elle ne se mariera pas. Nul ne voudrait épouser une fille que tous les -hommes du pays ont connue. Elle songe avec rage à ses sœurs, nées -d’esclaves, qui sont riches et considérées dans les maisons de leurs -époux, alors qu’elle, Khdija, la fille de Lella Zohra, la descendante du -Prophète, aura cette honte, si rare pour une Musulmane, de rester -célibataire. - -Cette pensée durcit son regard, et contracte sa bouche. C’est cela seul -dont elle souffre, et non des souvenirs du passé. - -Mais Khdija chasse l’inopportun souci avec la fumée de sa cigarette, ses -yeux reprennent leur tranquille et bestiale expression. - -A quoi bon se révolter? - ---C’était écrit! - -_Mektoub!_ - - - - -V - -LE MARIAGE DE RITA - - -Rita se sentit très joyeuse le jour où elle devint nubile, car ses noces -ne pouvaient plus tarder. Elle y songeait souvent avec un tressaillement -d’envie, sans oser l’avouer à personne. Même, lorsque ses jeunes sœurs -ou d’autres femmes la taquinaient en y faisant allusion, elle se sauvait -«pleine de honte» et leur criait toute fâchée: - ---Taisez-vous, filles de péché, que vos langues soient nouées!... S’il -plaît à Dieu, ce malheur me sera épargné... S’il plaît à Dieu, je ne -connaîtrai point le mariage!... - -Mais elle se plaisait à ces propos, malgré son apparente colère,--Allah -pénètre le fond des cœurs,--car ils lui rappelaient l’échéance prochaine -et désirée. - -Rita n’était pas malheureuse au logis paternel, bien que les soins et -l’affection d’une mère lui eussent manqué depuis l’enfance. Saadia, la -seconde femme de Si Abd Er Rahman, le zaouak[51], témoignait à ses -propres rejetons une préférence bien légitime. Pourtant, elle vivait en -bonne intelligence avec les deux filles de l’épouse répudiée: Zohra, -mariée depuis plusieurs années au menuisier Ali, dont la demeure était -voisine, et Rita, beaucoup plus jeune, qu’elle avait presque élevée. - - [51] Peintre décorateur. - -Une impasse tortueuse et sombre conduisait chez Si Abd Er Rahman, et les -hautes murailles d’une maison voisine, habitée par un Chérif, -projetaient leur ombre sur l’étroit patio toujours empli d’odeurs -ménagères. Quelques plantes s’étiolaient vainement en des amphores -cassées, un canari s’égosillait sur ses barreaux de jonc, et le peintre -avait décoré lui-même les portes des trois chambres, sans parvenir à -égayer son logis. Mais les habitantes n’en souffraient pas, attachées au -cadre familier de leurs travaux, de leurs plaisirs, de leurs disputes et -de leurs peines. Elles se glorifiaient de n’en sortir jamais, telles les -femmes des grandes familles, que les nuits où, furtives et voilées, -elles se rendaient au hammam. - -Une vieille négresse boiteuse les aidait au ménage; Si Abd Er Rahman -avait acheté Mabrouka pour la somme de vingt douros, en raison de son -âge et de ses difformités. Et il louait Allah de cette acquisition, qui -relevait l’éclat de sa maison aux yeux des gens, et rendait -d’incontestables services. - -Car Mabrouka, en dépit de ses tares, était solide, travailleuse, et -pleine d’expérience. Elle possédait mille secrets pour guérir les maux -dont le _serviteur_[52] est affligé; ranimer l’amour des maris -inconstants; rendre les femmes fécondes ou les frapper de stérilité, et -enfin pour confectionner d’excellentes pâtisseries. En outre, nul ne -pouvait rivaliser avec elle quant à la langue; aucune riposte ne la -prenait au dépourvu, et elle savait toujours toutes les histoires de la -ville, qu’elle racontait dans leurs détails les plus scabreux, à -l’hilarité complaisante des femmes, tandis que les jeunes filles -affectaient une grande pudeur... Mabrouka était vraiment la joie du -logis; les heures passaient en d’interminables conversations auxquelles -Zohra, la fille aînée du zaouak, escaladant les terrasses qui séparaient -sa demeure de la maison paternelle, venait chaque jour prendre part. - - [52] Le serviteur d’Allah,--l’homme. - -Rita écoutait attentivement leurs propos, tout en décorant d’ornements -géométriques, de bouquets et de lignes enchevêtrées, les coffrets et les -étagères dont son père lui confiait l’exécution. Elle avait manifesté, -dès son enfance, un goût particulier pour ces travaux, et Si Abd Er -Rahman l’initiait peu à peu aux secrets de la peinture à l’œuf et du -vernis à la graça. Rita maniait avec dextérité son pinceau en poils -d’âne, tandis que les autres femmes épluchaient des ghorchef ou -cousaient de blanches ferajiat. Parfois, une voisine venait se joindre -au groupe familial, car les récits de Mabrouka étaient célèbres dans -tout le quartier. L’eau bouillait sur le mejmar de terre, et Saadia, de -ses mains brunes, préparait gravement le thé à la menthe, dont on -dégustait les trois tasses à petites gorgées. - -Par Mouley Idriss!... C’était une douce vie que celle de Rita au logis -paternel... Et pourtant, elle avait hâte d’en changer, car un diable -malin tourmente les vierges qui arrivent à leur treizième année; et le -jour où elles commencent à sentir _la honte de leur visage_ et à se -voiler devant les hommes, elles se prennent à désirer celui devant -lequel toute pudeur sera superflue... Les réflexions égrillardes de la -négresse remuaient Rita d’un secret plaisir et elle portait un intérêt -grandissant aux démêlés conjugaux de sa sœur. Parfois, on entendait, -jusque chez Si Abd Er Rahman, les cris et les gémissements de celle-ci -sous la raclée maritale. Mais le bâton attendrit les épouses d’une douce -langueur: au lendemain de ces querelles, le menuisier Ali se laissait -surprendre par l’aube dans la couche de sa femme, en dépit des préceptes -sacrés, et le visage de Zohra s’embellissait d’une voluptueuse et -touchante lassitude... - -Vers l’Achoura, une vieille dame du quartier, qui sortait rarement de -chez elle, vint avec sa fille rendre visite à Saadia: - ---Le salut sur toi... - ---Le salut... Comment vas-tu? - ---Avec le bien. Quelles nouvelles y a-t-il de toi? - ---Aucun mal? - ---Aucun mal sur toi? - ---Comment est Si Abd Er Rahman? - ---Grâce à Dieu... - ---La bénédiction d’Allah en ta maison... - -Tout en échangeant les formules d’usage et en se débarrassant de leurs -haïks, les deux femmes jetaient des coups d’œil furtifs vers Rita. Et -subitement, celle-ci comprit... D’un bond, elle s’enfuit, ayant peine à -contenir le tumulte joyeux de son cœur... Le coffret où d’étranges -fleurs commençaient à s’épanouir fut disloqué dans sa chute, une écuelle -pleine de couleurs se renversa sur un œuf qu’elle brisa, et des -ruisseaux jaunes et bleus maculèrent le tapis de Rabat aux bords élimés. - ---Quel scorpion t’a piquée?--demanda Saadia d’un air fâché... - ---O ma fille, ma colombe, nos vieux visages te font donc -peur?--roucoulèrent les visiteuses. - ---Reviens, chérie, reviens, ô Lella, fille de mon maître,--implorait -l’esclave d’un ton moqueur. - -Mais les supplications et les remontrances furent vaines; Rita s’était -verrouillée dans la chambre voisine, et ne consentit même pas à faire -entendre sa voix tant que dura la visite. - ---Pardonne-lui, ô ma mère--dit Saadia d’une voix ingénue.--Les jeunes -filles sont fantasques, elles en oublient leurs devoirs de politesse. -Mais, ô Allah! je ne rétrécirai pas avec Rita... - ---Ma fille, n’en fais rien... Je t’en conjure par Sidi Ahmed!... Nous -serions désolées de faire pleurer ses jolis yeux. Nous savons que les -vierges sont plus promptes à se troubler que la surface d’un oued. - -Mille congratulations furent échangées, et Saadia, en reconduisant ses -visiteuses, s’excusait encore pour l’attitude de sa belle-fille, tout en -se réjouissant de l’avoir trouvée si fine et bien élevée en la -circonstance. - -Lorsque Rita sortit de la chambre, chacune épiait son visage et Mabrouka -ne put se tenir de lui décrocher quelques réflexions à double sens: - ---Préparons le couscous pour les hôtes qu’Allah nous -enverra,--répétait-elle avec insistance.--Mes vieilles oreilles -tintent... c’est la musique des rita et des timball... - ---Cesseras-tu d’agiter ta langue?...--s’écria Rita rageusement. - ---Le bruit de mes paroles trouble donc tes pensées? - ---Je n’ai que faire de tes plaisanteries quand mon cœur est triste. - ---La tourterelle n’est-elle pas l’oiseau qui souffre et se plaint le -plus? - ---Puisses-tu être rôtie à quatre cuissons!... - -La querelle se termina par une claque sur les joues sèches et ridées de -la vieille, qui s’en fut en clopinant. - ---L’annonce du mari énerve la vierge...--lança l’esclave lorsqu’elle fut -hors de portée. - -A cette parole trop explicite, Rita se mit à pleurer, et comme elle -était en effet très fébrile et surexcitée, elle n’eut aucune peine à -finir par une crise dont la sincérité fit l’admiration de toute la -famille. - -Mabrouka, sans rancune, lui confectionna une mixture calmante d’eau de -rose et de khanfoussa pilés--car, disait-elle, ces insectes restent -immobiles pendant des heures,--puis elle l’endormit en fredonnant la -chanson des Gnaoua: - - Sidi mange de la viande, - Lella en mange le gras, - M’Barka n’a plus que la sauce, - Kali Mbouara qu’un vieil os. - - Allah, ô Seigneur, notre maître, - Kali Mbouara est malchanceux. - Allah, Allah, ô notre maître, - Kali Mbouara est un pauvr’hère. - - Sidi revêt un caftan, - Lella un’ mansouria, - M’Barka revêt des haillons, - Kali Mbouara rien du tout. - - Allah, ô Seigneur, etc... - - Sidi chausse des babouches, - Lella, des mules brodées, - M’Barka chausse des savates, - Kali Mbouara s’en va nu-pieds... - - Allah, ô Seigneur, etc... - - Sidi dort sur un mat’las, - Lella sur un bon tapis, - M’Barka sur un’ peau d’mouton - Kali Mbouara sur la terre, etc... etc... - -Lorsqu’elles jugèrent la jeune fille assoupie, les femmes commentèrent -l’événement à voix basse. Rita se gardait de remuer pour ne pas attirer -l’attention, et pouvoir, sans feindre la honte, écouter leurs propos. - ---S’il plaît à Dieu, notre chérie aura fait bonne impression, car il est -temps que ses noces soient célébrées,--disait Saadia. - ---O Lella, n’aie pas de crainte. Je gage que, bientôt, les _hôtes de -Dieu_ dîneront ici,--répondit l’esclave. - ---La boutique de Si Hamou est la mieux achalandée du Souk... - ---Certes, qui veut avoir de belles cherbil[53] doit s’adresser à lui. - - [53] Babouches brodées. - ---C’est aussi un homme intègre, son ventre est fermé. - ---Celui qui est rassasié n’a pas de mal à respecter le couscous -d’autrui. - ---Il ne saurait y avoir, pour notre Rita, de meilleur parti que son -fils. - ---A présent, Si Taleb n’a rien à faire qu’à se promener tout le jour. - ---Par le Prophète!... on dit que Sidi Nojjar[54] est souvent le but de -ses sorties... - - [54] Quartier des courtisanes. - ---Eh! sans doute... Il manque une épouse dans sa maison. - ---C’est pourquoi Si Hamou tient à le marier jeune... - -Malgré l’intérêt de cet entretien, Rita fatiguée par les émotions, ne -tarda pas à s’endormir. - -Une semaine passa, toute semblable aux autres en apparence, mais les -femmes s’énervaient de ne pas voir venir la visite escomptée. Chaque -coup frappé à la porte les faisait tressaillir et leur dépit augmentait -de jour en jour. - -Rita, la plus déçue, affectait de rire et de chanter pour dissimuler son -amertume de n’avoir pas été jugée assez jolie. - -Pourtant, elle était fière de sa peau blanche, qu’elle comparait -volontiers à celle de la brune Saadia, de ses cheveux lisses et -luisants, de ses yeux très noirs, de ses joues rondes... Vraiment, cette -vieille ne possédait aucun goût... Mais d’autres sauraient apprécier sa -beauté... Qu’avait-elle à faire avec le fils d’un marchand de babouches? -Allah lui réservait peut-être d’épouser un Chérif. - -Malgré tous ses raisonnements, Rita ne se consolait pas de sa -déconvenue. En réalité, le fils du marchand de babouches eût comblé ses -désirs, car on le disait jeune, riche et encore célibataire. Aussi, son -bonheur fut-il grand, lorsqu’un vendredi, au retour de la Mosquée, le -zaouak reçut la visite de Si Hamou qu’accompagnaient deux membres de sa -corporation. Après s’être longuement et poliment congratulés, Si Hamou -prononça les paroles décisives: - ---Nous sommes les hôtes de Dieu et les tiens, nous venons à cause de ta -fille. - -Si Abd Er Rahman prit un air grave: - ---Laissez-moi consulter ma tête. Revenez demain, et, d’ici là, -interrogez sur moi comme j’interrogerai sur vous... - -Le jour suivant, Si Hamou se présenta de nouveau, et le zaouak -l’accueillit par ces mots: - ---Sois le bienvenu chez moi,--afin qu’il comprît que sa démarche était -agréée. - -Les femmes en émoi épiaient ces allées et venues, dont elles -s’efforçaient de deviner le résultat. Pourtant, malgré leur intense -curiosité, elles n’osèrent pas interroger le _maître des choses_, mais -il daigna le soir même confier sa décision à Saadia, qui s’empressa de -la faire connaître à toute la maisonnée. - -Rita pleura du moghreb à l’Acha sans prononcer une parole; elle refusa -de manger, bien qu’il y eût de la touba dont elle était fort friande. -Ses gestes se firent plus lents et réservés, car elle avait conscience -de sa nouvelle importance. - -Lella Fathma ne tarda pas à revenir une après-midi, escortée de sa fille -et de sa sœur Aïcha, une vieille dame aux joues tombantes et aux allures -lasses. Saadia les reçut avec de grandes démonstrations amicales, elles -passèrent au moins un quart d’heure à se faire les compliments les plus -exagérés, en protestant de leur affection. Mais lorsqu’on arriva enfin -aux choses sérieuses, la conversation prit un tour moins tendre et -faillit même dégénérer en querelle. - ---Combien voulez-vous de sadoq[55],--demanda Lella Fathma. - - [55] Dot que le marié verse au père de la jeune fille. - ---Il nous faut cent réaux,--répondit Saadia,--un caftan de drap, un de -brocart tissé d’or, deux sebenia et une paire de cherbil en velours. - ---Ma fille, tu n’y songes pas!... Nous sommes gens modestes... comment -pourrions-nous satisfaire de telles prétentions? - ---Veux-tu donc faire dire que nous avons donné notre fille à un meskin? - ---Non, certes, mais sois raisonnable. Tu sais combien les temps sont -amers... La moindre chose se paye dix fois plus que jadis... - ---Soit... à cause de mon amitié pour toi, je consens à une réduction... - ---Enlevons trente réaux... - ---O Sidi Ali Mennoun! ô mon malheur! c’est impossible... dix tout au -plus. - ---Tu veux nous ruiner. On m’avait bien dit que tu étais âpre à l’argent. - ---Et à moi qu’il t’est plus cher que ton propre fils. - -Les voix s’élevaient hostiles et aigres. La vieille Aïcha intervint: - ---Vous ne connaissez pas la honte de vous disputer ainsi un pareil -jour... Allons, que chacune y mette du sien. - -Elles finirent par s’accorder pour un sadoq de 80 réaux, et convinrent -aussi de remplacer une des sebenia par une jolie dfina. Lorsque le -marché fut conclu, elles redevinrent affectueuses et empressées; elles -s’envoyaient réciproquement mille flatteries, tout en buvant du thé à la -citronnelle. - -Rita n’avait point paru, elle s’était réfugiée dans la cuisine, le cœur -tumultueux et l’air indifférent. - -Après le départ des visiteuses, toute la maison fut en effervescence, -car les hommes étaient annoncés pour le dîner du surlendemain. Mabrouka -s’en fut au souk acheter des poulets, des pigeons, de succulentes têtes -de mouton, et Saadia, aidée de Zohra, confectionna un ragoût de viande -au miel, relevé de safran, d’épices et de raisins secs, comme on n’en -mangeait même pas chez le pacha. - -Si Hamou et ses amis arrivèrent après le moghreb, escortés par beaucoup -de jeunes garçons tenant des cierges allumés. Les femmes épiaient le -cortège à travers les fentes de leurs portes, elles l’accueillirent par -des yous-yous plus exaspérés au moment où l’on récita la Fatiha[56] qui -consacre les fiançailles. - - [56] Premier chapitre du Koran. - -Le lendemain, Lella Fathma et ses parents, toutes parées, vinrent à leur -tour apporter des dattes, les cierges destinés aux noces, un caftan de -soie couleur radis, et un plat rempli de henné sur lequel étaient -disposés quatre œufs. Elles trouvèrent la maison ornée de coussins, de -tapis et de broderies que Saadia avait tirés des coffres et empruntés à -ses voisines. A l’un des bouts de la principale chambre, on avait -aménagé le qtaa, mystérieux sanctuaire des fiancées, que les tentures et -les mousselines séparent du reste de la pièce. La jeune fille y entra, -le cœur palpitant d’orgueil et de joie. Son rêve s’accomplissait enfin. -Elle devenait l’héroïne vers qui tous les regards convergent, l’arousa, -plus semblable à une houri qu’à une simple créature d’Allah. Ses sœurs -et ses jeunes amies l’entouraient en babillant comme des oiselles. Mais -Rita ne répondait pas à leurs propos; elle s’appliquait à garder -l’attitude rituelle, immobile, les yeux baissés, le visage impassible et -grave. De temps à autre, les invités écartaient un peu la tenture, afin -de juger sa contenance, et elles ne tarissaient pas d’éloges sur cette -arousa qui témoignait une si grande honte. Elles partirent à la nuit, -après la cérémonie du henné qui eut lieu en grande pompe au milieu du -patio. Seules, les fillettes restèrent dans la maison pour tenir -compagnie, durant trois jours, à leur amie. Elles la taquinaient -gentiment, selon la coutume: - ---Hélas!--disaient-elles,--tu vas nous abandonner. - ---Tu préfères la compagnie d’un homme à la nôtre. - ---Nous n’étions pas rassasiées de t’avoir... - -Et Rita répondait d’un ton navré: - ---Qu’ai-je à faire avec un homme?... Non, je ne veux pas quitter ceux -que j’aime. Oh! combien je vous préfère, fillettes semblables à moi. - -De grosses larmes roulaient sur ses joues, mais, dans le fond du cœur, -elle se réjouissait... - -Quelques jours plus tard, Lella Fathma envoya une neggafa[57] porter -l’argent et les objets du sadoq. Elle avait disposé les pièces de drap -et de brocart, la sebenia, les cherbil, sur un plateau de cuivre à hauts -rebords, ainsi qu’un pain de sucre, signe de joie et de prospérité. Une -mousseline brodée recouvrait les cadeaux, mais elle eut soin d’en -laisser un côté relevé, afin que les voisines pussent apercevoir les -présents du fiancé. - - [57] Femme dont le métier consiste à régler toutes les cérémonies du - mariage du côté féminin. - -Dès lors, une fiévreuse activité régna dans la maison du zaouak: Saadia -et Zohra taillaient et cousaient sans relâche les pièces du trousseau. -Les seroual[58], étroits et raides, les tahtiat, les transparentes -ferajiat s’empilaient au fond de la chambre. Une mouallema brodait les -coussins et les tentures aux vives couleurs; Mabrouka, brandissant un -long balai en feuilles de palmier, reblanchissait à la chaux toutes les -murailles, et les voisines venaient à tout propos donner des conseils et -épier l’attitude de la nouvelle arousa. - - [58] Pantalon. - -O Allah! que la vierge est pudique et timide... Le moindre propos suffit -à l’effaroucher, et elle s’enfuit, telle la gazelle au pied rapide. - -Combien de larmes brûlantes verse la fiancée, dont le visage ne fut -contemplé par personne, dont le teint a la pâleur mate des œufs -d’autruche soigneusement cachés dans le sable. Celui qui doit la -connaître s’impatiente en sa demeure... son amour est comme une chèvre -bêlante, s’il tente de l’étouffer, il se met à crier plus fort. - -Voici venir la semaine des noces. Pilez le souak et le henné. Préparez -l’arousa pour les désirs de l’époux. Qu’il se hâte, lui, dont la -brûlante ardeur séchera ses larmes. - - * * * * * - -Rita vivait dans une exaltation dont elle ne laissait rien soupçonner, -partagée entre les sentiments les plus divers: elle tâchait de se -représenter Si Taleb qu’elle n’avait jamais aperçu; les propos de -Mabrouka hantaient son esprit. - ---... Un visage brun, des yeux qui flambent, et une vigueur... dont -l’épouse apprécierait les charmes... - -Ses nuits étaient hantées de songes voluptueux, et elle se réveillait -toute tremblante, le cœur battant à grands coups, le visage en feu et -les membres brisés... Mais, en même temps, elle se sentait envahie de -l’oppressant effroi, qui saisit les vierges à l’approche de l’époux et -les trouble douloureusement. - -Lorsque les invités en toilette s’installèrent dans la maison, que le -qtaa redevint l’asile de l’arousa pour les fêtes nuptiales, sa terreur -s’accrut, submergeant ses autres impressions; elle commençait aussi à -sentir le regret du logis paternel qu’il lui fallait quitter pour une -demeure étrangère, et, bien souvent, ses larmes coulaient sans feinte... - -Elle refusait toute nourriture, malgré l’insistance de ses petites -compagnes qui lui présentaient, du bout de leurs doigts rougis au henné, -quelques bouchées des plats dont elles mangeaient. - ---Prends,--disaient-elles,--ceci est le sadoq que je te donne. - -Mais Rita tournait la tête d’un air excédé. - ---Non, non, je n’ai pas faim. Assez pour moi... - -Il fallait lui faire avaler de force un œuf ou du laitage. - -Et, de fait, des nausées la prenaient dans ce qtaa surchauffé par les -cierges, toujours empli de jeunes filles; et dont l’atmosphère, -emprisonnée entre les tentures, ne se renouvelait pas... - -Elle était devenue, aux mains de la neggafa, une poupée que l’on manie, -que l’on habille, que l’on transporte, que l’on parfume et que l’on -pare. Une poupée silencieuse, dont les pieds ne devaient plus toucher le -sol, qui ne pouvait ni rire, ni remuer, ni parler, et à qui seulement il -était permis de pleurer... De temps à autre, on la sortait du qtaa tout -enveloppée de voiles très lourds, tissés de soie et d’or, sous lesquels -Rita se sentait étouffer. On la portait dans le patio, sur la mertba, -haute estrade garnie de coussins, où la mariée s’accroupit pour les -diverses cérémonies accompagnées de chants, de musique et de yous-yous -stridents. Le bruit parvenait indistinctement jusqu’à elle; parfois la -neggafa entr’ouvrait ses voiles devant les invitées assemblées, et l’on -apercevait le visage impassible aux yeux clos, pâle, ruisselant de -sueur, parmi les bijoux scintillants, et les cheveux épars ceints d’un -bandeau de pierreries et de perles... Un peu d’air frais ranimait la -jeune fille; elle se savait belle et admirée par toutes ces femmes -qu’elle ne voyait pas... - -Mais presque aussitôt, les voiles retombaient, l’enveloppant de leur -nuit épaisse et chaude, jusqu’au moment où on la reportait dans le qtaa -envahi de fillettes. - ---Que tu es heureuse,--disaient-elles,--tu vas manger des noix, des -gâteaux, des amandes. - ---Tu revêtiras des caftans de soie, tu farderas ton visage et tu seras -belle. - ---O ma sœur, tu deviendras femme et tu te réjouiras avec ton époux. - ---Touche mes vêtements pour que mon tour ne tarde pas à venir. - ---J’ai rencontré ton fiancé dans les souks. C’est un homme vigoureux, il -a une petite barbe et des yeux ardents... Quel est ton bonheur! - -Ces propos distrayaient Rita et lui mettaient au cœur d’agréables -espoirs; cependant elle restait muette, toute pénétrée de honte. Une -sorte de torpeur l’envahissait peu à peu, causée par les parfums, les -émotions, la fatigue et la chaleur; toutes les pensées s’embrouillaient -en sa tête, ses larmes coulaient sans cesse, et les invités tiraient -d’heureux augures de son chagrin, car il convient qu’une fille aimante -et pudique manifeste une extrême douleur au moment de ses noces. - -Le jour nuptial se leva enfin; l’agitation grandissait dans la maison, -les femmes qui, depuis le début de la semaine, avaient savamment gradué -le luxe de leurs parures, arborèrent les caftans de cérémonie et -s’accroupirent tout autour du patio, plus éblouissantes que des -sultanes. Elles avaient le sentiment de leur splendeur et ne faisaient -pas un mouvement, les yeux fixes, les mains posées à plat sur leurs -genoux. Les brocarts tissés d’or ou de ramages multicolores se cassaient -autour d’elles en plis raides et luisants, les sebenia étaient -couronnées de turbans, de bandeaux brodés de sequins, et parfois de -plumes légères couleur pois chiche, ou cœur de rose... D’énormes anneaux -d’oreille, des colliers de perles fausses, et d’autres, dont les -pendeloques s’ornaient de verroteries, essayaient de singer les parures -des riches citadines... Certaines femmes cependant portaient des -émeraudes et des rubis véritables, reliques d’une opulence familiale -disparue, mais leurs bijoux avaient alors des formes désuètes, passées -de mode... - -Des fards rehaussaient l’éclat des visages, et les plus noires -s’illuminaient si violemment de carmin que leur peau évoquait la rougeur -des cuirs Filali... Malgré leur apparente impassibilité, elles -s’épiaient les unes les autres, glissant entre leurs cils baissés une -sournoise prunelle critique. Et elles évaluaient en elles-mêmes la -parure des autres invitées... Quelques réflexions s’échangeaient à voix -basse: - ---O ma sœur, as-tu vu le caftan neuf de Zohra? Il est en brocart à deux -réaux la coudée. - ---Par Mouley Idriss! ce ne peut être à elle; son mari gagne à peine de -quoi la nourrir. On le lui a certainement prêté. - ---Je ne savais pas que Lella Khaddouje eût des bracelets d’or... Ils -pèsent bien vingt mitqual. - ---Certes Sidi Mohamed n’a pas rétréci avec son épouse! Il ne regarde pas -au poids quand c’est du cuivre doré... - -Et les propos perfides voltigeaient sans bruit à travers l’assistance, -tandis que l’on attendait la mariée. - -La neggafa parut enfin, portant sur son dos un volumineux paquet -d’étoffes et de voiles, qu’elle déposa au milieu des coussins de la -mertba. Puis, elle écarta le haïk de soie à rayures abricot et couleur -d’yeux chrétiens, sous lequel Rita se sentait défaillir. Elle avait un -caftan de brocart émeraude à ramages d’or, d’innombrables bijoux prêtés -par des amies complaisantes, et ses cheveux, épars sur les épaules, se -couronnaient d’une sfifa rehaussée de pierreries et de perles. Mais on -n’apercevait pas son visage, voilé par une mousseline. Tout autour -d’elle, les fillettes, debout, portaient de gros cierges en cire dont -les flammes, agitées par le vent du soir, jetaient un éclat fumeux. - -La neggafa tressait les cheveux de Rita qu’elle mêlait de soie verte et -blanche, en y attachant mille amulettes contre le mauvais œil. Quand -elle se mit à natter le côté gauche, les musiciennes, qui jusqu’alors -faisaient rage, se turent subitement, et la neggafa, d’une voix -chantante, psalmodia les stances du départ: - - * - - * * - - Au nom d’Allah, nous maudissons le démon! - - * - - * * - - --Tends ta main hors des manches, - Aujourd’hui est venu ton grand jour, - Tends ta main, nous te mettrons du henné... - O mariée, tais-toi, ta mère pleure... - Et chez l’époux, chacun se réjouit. - - --Pourquoi! ô mon père! m’as-tu exilée? - Rends l’exilée à sa famille. - On dit: «Le père a donné le bien» - S’il a donné sa fille à un jeune homme. - On dit: «Le père a donné le malheur» - S’il a donné sa fille à un vieillard. - - Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour, - La mariée s’en va chez son cousin - Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour. - La mariée est allée chez Mouley Ali[59]. - --Pourquoi, ô mon père, m’as-tu exilée à la cime des monts? - Personne que je puisse interroger. - Personne à qui m’adresser. - Je n’ai trouvé que des Berbères et des loups... - Rends l’exilée à son sol. - La maison de mon père me renie. - La maison de mon époux m’accueille... - - [59] Allusion aux noces de Lella Fathma, fille du Prophète, avec son - cousin Mouley Ali. - - --O fille de mon caïd! - O fille du caïd des caïds! - Tu es partie, ô celle qui arrange tous les coins! - Tu es partie, ô voisine des voisines! - Tu es partie, ô mon amie, ma sœur! - Fille du lion silencieux, - Mais dont le rugissement dans le désert serait effrayant. - Ta taille me plaît, - Et ton caftan me donne la beauté. - Va-t’en... Ne crains pas, - Tu trouveras bonheur parfait. - -La neggafa prit un petit tambour et continua: - - Haddou l’Rahmani, - Celui qui t’a réjouie deux mois, - Réjouis-le deux ans. - Réjouis-toi en ce jour - Où ne se réjouissent que mes amies, - Mes sœurs et mes cousines. - - Aie la paix, ô Lella, - Donne la paix à notre demeure, - Donne la paix à ce jour! - -Toute l’assistance sanglotait durant ce chant que la neggafa répéta -trois fois, et les pleurs de Rita redoublaient d’amertume, car le jour -des larmes était venu pour elle... Un immense déchirement la poignait à -l’idée du départ si proche, de la séparation définitive d’avec tous ceux -qu’elle avait aimés et connus jusqu’alors; et la demeure de Si Taleb lui -apparaissait inquiétante, étrangère, pleine de périls mystérieux. - -On la reporta dans le qtaa en l’attente du cortège nuptial; les -fillettes, excitées par le prochain dénouement, tenaient à leur amie des -propos indécents sur ce qui allait se passer... les femmes se -complaisaient aux recommandations: - ---Aie soin de ne pas déplaire à ton mari. - ---Tu vas connaître la douleur des noces. - ---Mords tes vêtements pour ne pas crier. - -... Zohra vint auprès d’elle et fit sortir tout le monde, afin de donner -à sa sœur les suprêmes conseils. - ---Tâche d’être une fille raisonnable qui fasse honneur à notre maison. -Ne repousse pas ton époux, laisse-le t’approcher afin qu’on sorte vite -ton seroual[60]. - - [60] Pantalon. - -Ces paroles augmentaient le trouble de Rita... Tout à coup, elle -tressaillit. Une rumeur significative emplissait le patio, dominée par -la plainte acide des flûtes. Si Abd Er Rahman entra dans le qtaa, Rita -lui baisa la main en pleurant, puis il la chargea sur son dos et la -porta jusqu’à la mule arrêtée au seuil de la maison. Après -l’interminable attente anxieuse, le départ se fit très vite. Les -neggafat arrangèrent en hâte le haïk de la mariée et, très -soigneusement, elles appliquaient un coin de son voile sur -l’arrière-train de la bête, de crainte qu’un ennemi, durant le trajet, y -mît le doigt, ce qui eût aussitôt rompu la virginité de l’arousa. Le -cortège s’ébranla au milieu de la musique, des chants et des cierges, -dont la flamme vacillait au vent. Bien que la demeure de Si Hamou fût -toute proche, il fit un long détour à travers les souks silencieux et -noirs, où de rares marchands s’attardaient encore en leurs échoppes... -des yous-yous exaspérés accueillirent son arrivée. - -Le zaouak descendit sa fille de la mule, et la porta sur son dos -jusqu’au seuil de la chambre nuptiale, dont Lella Fathma barrait -l’entrée; Rita, guidée par la neggafa, dut, en témoignage de sa future -obéissance, passer trois fois sous le bras étendu de sa belle-mère, puis -on l’introduisit dans le qtaa qui avait été préparé au bout de la pièce. -Les parentes du marié se bousculaient pour apercevoir la jeune fille, -mais la neggafa les renvoya d’un geste autoritaire, et, après avoir une -dernière fois retouché les parures de l’arousa, elle fut s’accroupir à -l’autre extrémité de la chambre vide... - -Une angoisse affolante s’empara de Rita, elle eût voulu fuir et n’osait -faire un mouvement dans la crainte de déranger sa toilette... L’épreuve -conjugale, dont elle savourait longtemps à l’avance le trouble -délicieux, lui causait, à présent que l’heure était proche, une -appréhension, une terreur qu’elle ne pouvait dominer. Son cœur battait à -grands coups, et elle se sentait défaillir, la sueur ruisselant le long -de ses tempes... Puis, comme l’attente se prolongeait, elle sombra dans -une sorte de torpeur, d’engourdissement hébété... Soudain, l’impression -d’une présence humaine la rendit à son épouvante. Le marié était entré -dans le qtaa sans qu’elle s’en aperçût, et la neggafa se retirait -discrètement en fermant les verrous. - -Si Taleb contemplait sa femme, et il la trouvait à son gré. - ---Tu es belle,--dit-il, en l’embrassant sur le front.--Pourquoi -trembles-tu? Il ne faut pas avoir peur... Tu sais, je ne veux que ton -bien... te voici mon épouse, celle qui réjouira toute ma vie, s’il plaît -à Dieu! - -Rita restait immobile, silencieuse et les yeux clos, troublée, jusqu’au -plus profond de son être, par cette voix mâle, par le contact de cet -homme qu’elle ne voyait pas... et comme il voulait l’étreindre, elle se -jeta brusquement en arrière, d’un instinctif effroi. - ---Ne crains pas,--répéta Si Taleb,--tu dois être raisonnable pour que -les gens ne rient pas de moi... Ta mère et tes parentes sont dans -l’anxiété, elles attendent ton seroual, ne prolonge pas leur -impatience... - -Alors, comme Rita était une fille sensée, elle laissa son mari -l’approcher et elle retint ses cris... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Si Taleb ne sortit de la chambre nuptiale qu’au moment où chantait le -muezzin. La neggafa se précipita dans le qtaa en poussant des yous-yous, -s’empara triomphalement du seroual et l’emporta dans le patio pour le -livrer à l’admiration de l’assistance. - - Lella fille très pure,--disaient les invitées,-- - Fille de ceux qui t’ont bien gardée, - O belle ceinturée, - Ton seroual est teint de rouge! - -Pendant ce temps, Rita, brisée de fatigue, s’était endormie... Au retour -du hammam, Si Taleb vint la rejoindre dans le qtaa. Il essayait de la -faire parler, mais Rita était trop bien élevée pour répondre, elle avait -honte et ne levait pas les yeux. Pourtant, ayant aperçu furtivement son -mari, elle se réjouit de le trouver agréable et jeune... La chambre -était close, éclairée par des cierges, les époux s’y sentaient très -seuls, loin de tout, bien que la rumeur de la fête pénétrât à travers la -porte. Si Taleb caressait Rita, la prenait sur ses genoux, se livrait à -mille jeux galants, et la jeune femme, revenue des terreurs nocturnes, -commençait à trouver quelques charmes au contact de son mari. Comme il -était sorti vers l’acer pour prier, elle l’attendit avec une certaine -impatience... - -En l’absence de Si Taleb, la neggafa vint changer les parures de -l’arousa, et deux fois par jour, durant toute la semaine, elle la -revêtit de caftans différents, de façon à ce que l’époux la trouvât sans -cesse en des toilettes nouvelles... Il n’était pas besoin de cela pour -exciter l’amour de Si Taleb, et Rita, peu à peu, se sentait embrasée par -une telle ardeur... - -Elle n’en restait pas moins pudique et réservée, toujours silencieuse, -levant à peine les yeux sur son maître, toute pénétrée des conseils -qu’on lui avait prodigués chez ses parents. Car un mari s’étonne si la -vierge qu’il épouse ne témoigne pas, durant les premiers temps, une très -grande honte. A la fin de la semaine, elle semblait s’apprivoiser et -répondait timidement: - ---Oui, Seigneur... - ---Non, Seigneur... - ---Je ne sais pas... - -Six jours après les noces, on remit à Rita sa ceinture, et on enferma -ses cheveux dans une sebenia de soie, à la manière des femmes mariées. -Puis, la neggafa la fit sortir du qtaa qu’elle n’avait pas encore -quitté, et elle éprouva une délicieuse sensation à respirer l’air qui -pénétrait par la porte entr’ouverte, et à revoir la lumière du jour. Le -soir, elle se rendit au hammam avec Lella Fathma; au retour, deux femmes -couchèrent auprès d’elle dans le qtaa, pour en interdire l’entrée à Si -Taleb. Lorsqu’il retrouva Rita le lendemain matin, il se mit à la -taquiner: - ---Tu n’as pas voulu de moi... Hélas! que cette nuit fut longue! Es-tu -donc rassasiée de ma présence? Moi, je ne le suis pas encore de t’avoir. - -Rita répondit d’un air modeste: - ---Que veux-tu..., ce n’est pas ma faute, telle est la coutume, tu le -sais bien... - -Elle n’osait pas lui avouer qu’elle aussi avait maudit cette habitude -qui sépare les époux la sixième nuit de leurs noces. - -Dans l’après-midi arrivèrent Saadia et ses parentes, parées de leurs -plus beaux atours. Elles entouraient l’arousa, lui prodiguant les -caresses et les démonstrations affectueuses. - ---Comment vas-tu?--demandaient-elles. - ---Ton mari te plaît-il? On dit que tu n’es pas à plaindre, et qu’il te -témoigne beaucoup d’amour. - ---Grâce à Dieu, te voici devenue femme. Dis, chérie, as-tu crié la nuit -de tes noces? - -Elles lui posaient mille questions insidieuses auxquelles Rita, pleine -de honte, se gardait bien de répondre, et Mabrouka lui glissait à -l’oreille des propos tellement égrillards qu’elle en rougissait sous le -fard, toute troublée d’un plaisir sensuel. - -La cérémonie de la ceinture lui causa la plus vaniteuse des -satisfactions. - -La neggafa l’avait revêtue de caftans magnifiques, drapés d’un izar de -gaze. Une haute ceinture de Fez, raide et chatoyante, s’enroulait autour -de sa taille comme pour l’enserrer d’un étui précieux; des bijoux trop -éblouissants l’accablaient de leur splendeur et de leur poids, mais elle -restait hiératique, très droite et les yeux toujours clos, sur l’immense -fauteuil des mariées dont les dorures rayonnaient derrière sa tête en -auréole resplendissante. - -Toutes les femmes, accroupies autour du patio, lui faisaient une cour -dont elle était la sultane; une esclave agitait devant elle un éventail -pour rafraîchir son visage et chasser les mouches importunes. Sept fois, -la neggafa changea ses parures, toutes plus somptueuses les unes que les -autres, et l’apparition de l’arousa était toujours saluée de yous-yous -et de propos flatteurs. Cette apothéose l’enivrait d’orgueil, elle eût -voulu, malgré sa fatigue, que les fêtes nuptiales durassent longtemps -encore. Elle ne se lassait pas d’en être l’héroïne, belle et parée, -auprès de qui chacun s’empresse, et un regret lui mordait le cœur à la -pensée que l’apogée de sa gloire en marquait fatalement la fin. - -Grâce à Dieu, l’amour de Si Taleb lui resterait, et les plaisirs -voluptueux, sans compter la satisfaction d’être une femme mariée qui -peut se livrer à la coquetterie en toute sécurité du devoir accompli, et -non plus une vierge aux vêtements simples. - -Le soir, lorsque son mari vint la rejoindre dans le qtaa où ils devaient -dormir une dernière fois, il lui demanda: - ---Tu as revu ta famille... voudrais-tu à présent rentrer chez ton père? - ---Je ne sais pas,--répondit Rita d’une voix réservée.--C’était ma -maison, j’étais habituée... Je dois m’accoutumer ici. - -Mais l’éclat de ses yeux démentait les paroles trop pudiques, et cette -nuit fut une longue ivresse. - - * - - * * - -Les dernières invitées étant parties, le calme reprit ses droits dans la -demeure du marchand de babouches. Rita se mit peu à peu au travail -domestique; elle aidait Lella Fathma à éplucher les légumes, à rouler le -couscous, à nettoyer le linge familial; elle passait de longues heures à -sa toilette pour garder l’amour de Si Taleb, variait chaque jour sa -coiffure, se traçait au milieu du front les arqous aux dessins -compliqués, avivait ses joues de carmin et ses yeux de kohol. Du reste, -elle voyait peu son mari, mais les plaisirs conjugaux ne lui étaient pas -épargnés... Si Hamou semblait tout ragaillardi au contact du jeune -couple, il regardait son fils d’un air d’envie... Lella Fathma, trop -vieille pour émouvoir encore son époux, s’inquiétait à juste titre de ce -regain de jeunesse; elle prenait volontiers Rita pour confidente. - -Un jour, elle vint la trouver en sa chambre, bouleversée par la nouvelle -qu’une amie empressée venait de lui transmettre: le marchand de -babouches songeait à se remarier... Déjà, il avait envoyé le sadoq à la -fille de son amin[61], une répudiée de vingt ans, dont on vantait la -beauté, et les noces seraient célébrées le mois suivant. - - [61] Chef d’une corporation. - -Les deux femmes se taisaient, atterrées par la catastrophe. Elles y -voyaient l’une et l’autre la fin de leur prestige, l’écroulement de tout -leur bonheur: Lella Fathma, vaincue d’avance par l’ascendant d’une jeune -rivale, Rita elle-même qui cesserait d’être l’arousa cajolée, adulée de -tous, le jour où une nouvelle mariée entrerait dans la maison... Elles -essayèrent en vain tous les moyens pour conjurer le péril, tous les -sortilèges pour détourner Si Hamou de ses projets; elles n’osèrent -cependant pas s’en plaindre à lui-même, sachant la réserve et le respect -qui sont dus au «maître des choses». - -Si Taleb, de son côté, était un fils soumis qui ne se permettait jamais -de juger les actes de son père, à plus forte raison de les combattre; et -lorsque le marchand de babouches lui enjoignit de répudier Rita, parce -que sa future épouse entendait être la seule arousa du logis, il ne sut -que balbutier son désespoir... - ---Il y a des femmes à Sidi Nojjar,--insinua le vieux libertin,--n’es-tu -pas las de caresser toujours la même? - -Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se -souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était -réjoui son célibat... Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez -elle... Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences -violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si -Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à -sa femme... - -Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner -aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir -la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de -s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il -faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois -mois de mariage; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk -neuf, que Si Taleb se refusait à rendre... Après avoir discuté et crié à -s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui -prononça la répudiation. - -L’affaire du haïk restait toujours pendante; durant des mois, elle -occasionna d’incessantes disputes; elle avait pris toute l’importance en -l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus -vive indignation... Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs -voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui -était sensible... - -Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui -réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages: au -cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune -coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits... Grâce à -Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les -disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire -maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi -Nojjar. - -Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses -pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables -guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris -s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes, -réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus -sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour -demain. Confions-nous en sa mansuétude. - -Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup -d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse... -La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont -elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu... Et elle bénit le Seigneur de -lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil... - - - - -VI - -UN HAREM BIEN GARDÉ - - -Ayant maintes fois vérifié l’excellence du dicton: «_Il faut moins de -temps à un homme et à une femme pour commettre le péché qu’à une esclave -pour cuire un œuf_», le tajer[62] Mansour savait profiter des -expériences de sa jeunesse. - - [62] Marchand. - -Certes, il gardait un souvenir délicieux de ses folles aventures: des -harems où il avait pénétré sous un déguisement féminin, des rendez-vous -furtivement obtenus au sortir d’un hammam, de la complicité coûteuse, -mais sûre, des servantes et des Juives qui portent leur pacotille de -maison en maison... Il n’en était que mieux armé pour défendre son -propre bien. - -Nulle revendeuse, nulle messagère, n’avait le droit de franchir sa -porte, au seuil de laquelle se relayaient nuit et jour deux gardiens -incorruptibles et hargneux. - -Un hammam, étincelant de marbres et de mosaïques, avec ses chambres de -chauffe et ses fontaines, fut installé dans sa propre maison. Et les -épouses ou les favorites perdaient, en entrant chez lui, toute occasion -de communiquer avec le monde extérieur d’où s’infiltrent les tentations. - -Pourtant le tajer Mansour n’était pas un tyran, il aimait ses femmes, il -les voulait heureuses et belles, et leur ayant retiré le plaisir de -recevoir les humbles visiteuses qui vendent des étoffes et colportent -les nouvelles, il ne leur ménageait pas les présents, et leur laissait -la suprême jouissance de monter sur les terrasses lorsque le soleil -déclinant dore les vieux murs et incendie les minarets. - -La maison du tajer Mansour, imposante et riche, dominait tout le -quartier, en sorte que ses habitantes pouvaient, de très haut, bavarder -avec les voisines sans qu’aucune escalade leur permît de se rejoindre. - -Une seule demeure restait accessible, celle du chérif Mouley Saïd, et, -par une faveur d’Allah,--qu’Il soit exalté!--c’était justement un -vieillard pieux et méfiant qui usait des mêmes restrictions que le tajer -Mansour. Si bien que les eunuques du chérif et les portiers du marchand -défendaient avec une commune vigilance la vertu des chérifat et celle -des riches bourgeoises dont ils avaient la garde. - -Les noces de Rahma s’achevaient à peine, que déjà cette nouvelle, -charmante, et très jeune épouse du tajer s’était rendu compte de toutes -ces choses, sans avoir levé les yeux ni prononcé la moindre parole, -ainsi qu’il sied à la pudeur d’une vierge récemment mariée. - -La maison de son père n’était pas à ce point surveillée; et Rahma -regrettait les allées et venues perpétuelles des esclaves et des -revendeuses, les incursions chez les voisines à l’heure du moghreb et -les nuits sans lune où l’on se rend au hammam, bien enveloppée dans un -haïk dont la fente laisse passer une prunelle curieuse... Par Sidi -Abdelkader! cela ne l’avait pas empêchée d’arriver à sa treizième année -aussi pure que l’eau de Lalla Chafia et d’apporter à son mari les fleurs -écarlates dont les pétales avaient jonché leur couche nuptiale. - -Rahma n’était que la troisième épouse de Si Mansour; une négresse et une -femme blanche partageant avec elle cet honneur. Mais la noire Setra, pas -plus que Lella Mina, toujours pâle et maladive, ne semblaient exercer un -grand empire sur le marchand. - -Lorsque Si Mansour avait atteint l’âge où les jeunes garçons, troublés -par le printemps, jouent du gumbri au bord des oueds, son -père,--qu’Allah l’ait en Sa Clémence,--lui donna Setra dont l’expérience -amoureuse initia sa timidité. Plus tard, par acte passé devant le Cadi, -il éleva l’esclave au rang d’épouse légitime, bien qu’il n’en eût pas eu -d’enfant. - -Lella Mina, la languissante, fille d’un notaire dont l’alliance honorait -le marchand, mit au monde six rejetons, plus malingres qu’elle-même et -qui moururent. C’est alors que le soin d’assurer sa postérité incita Si -Mansour à placer en son jardin une petite plante fraîche et vigoureuse; -sur le point de s’épanouir. - -Il possédait, en outre, plusieurs jeunes négresses, prêtes à satisfaire -les caprices du maître. Mais le tajer n’avait aucune exigence. Il -entendait jouir chez lui d’une vie douce et reposante, réparatrice des -fatigues de sa jeunesse. Même, il devait convenir, devant Allah, que ses -capacités amoureuses n’étaient pas tout à fait suffisantes pour les -trois épouses auxquelles seul il était appelé à dispenser la joie... et -cette angoissante constatation augmentait les craintes du marchand et -l’incitait à redoubler de ruses et de surveillance pour défendre son -harem contre les entreprises des jeunes hommes libertins. - -Après la semaine des noces où il témoigna, comme il convient, un amour -plein d’ardeur à la jeune arousa, il reprit l’habituelle quiétude de son -existence. Il entrait chaque soir, selon leur tour, dans la chambre de -ses femmes, mais ne se dérangeait guère de sa couche pour les aller -rejoindre en celle où l’aube ne doit pas surprendre les maris. Rahma -comprit très vite qu’avec un tel époux, elle ne goûterait que rarement -aux plaisirs merveilleux en l’attente desquels palpitent les vierges... - -Mais le tajer Mansour, louange à Dieu! était un homme d’une générosité -magnifique; il ne se passait pas de semaine où il ne distribuât à son -harem les plus estimables présents. Il se félicitait de savoir si bien, -et sans peine, grâce à l’entendement qu’Allah lui avait dispensé, -satisfaire ainsi les exigences de toutes ses femmes. - -On n’entendait jamais une dispute ni une plainte en sa demeure, bien -qu’il hébergeât aussi une sœur répudiée, Lella Saadia, et leur mère, la -vieille Lella Fatime, femme d’expérience et de raison. Une entente -parfaite unissait les esclaves et leurs maîtresses. - -Rahma n’avait point été sans remarquer avec quelle sérénité, exempte de -toute jalousie, ses coépouses assistèrent aux noces, la parant même de -leurs propres mains, au lieu d’imiter celles qui, en pareille -circonstance, se retirent chez leurs parents, ou tout au moins en leur -chambre, pour cacher une douleur faite d’humiliation et de rage. - -La vie s’écoulait, très douce, dans la maison de Si Mansour. Chaque -matin, il distribuait lui-même, à toutes les femmes, leur part de sucre -et de thé, sans «rétrécir» avec aucune. Puis il remettait les clés du -coffre enfermant les précieuses denrées, à «la maîtresse des choses», la -vieille Lella Fatime, sa mère, en la sagesse de laquelle il se fiait. Un -serviteur invisible, qui ne pénétrait jamais dans la maison, allait au -souk faire les achats. Il prenait les ordres de Lella Fatime. Elle seule -avait le droit de lui parler; tapie au fond du vestibule sombre, -derrière la porte soigneusement close. El Bachir l’entr’ouvrait à peine -un moment pour tendre la couffa aux provisions, ou recevoir l’argent que -lui passait une main décharnée. - -Les repas étaient plantureux et occupaient une partie du jour. Si -Mansour ne ménageait ni l’huile, ni le couscous, ni la viande, et la -négresse Ammbeur qu’il avait fait venir, à grands frais, de Tétouan, -savait confectionner des tajin et des pâtisseries dont on rendait -bruyamment grâce à Dieu, pendant des heures. - -Les femmes aimaient à se réunir sous les arcades de la cour, aux -scintillantes mosaïques, en face de la fontaine dont les eaux procurent -une agréable fraîcheur. Elles s’allongeaient, indolentes, sur les sofas -disposés par les esclaves tandis que celles-ci filaient la laine en -chantant, accroupies à une distance respectueuse de leurs maîtresses. La -coquette Setra arborait des caftans aux teintes vives. Elle passait sa -vie à se tracer, au milieu du front, les arqous minutieux et fins comme -des broderies; à noircir ses lèvres et ses gencives avec le souak qui -rehausse la blancheur des dents, et à enluminer de rouge la peau sombre -de son visage. - -Lella Mina, toujours languissante, poussait des soupirs et des -exclamations; elle se plaignait des maux dont elle était affligée et -auxquels chacune, par politesse, affectait de prendre part. Ce qui ne -l’empêchait nullement de faire honneur aux repas ni de s’égayer dans les -secrètes orgies du vendredi, tandis que le marchand accomplissait à la -mosquée ses dévotions. - -Ce jour-là, les femmes prenaient de la gouza, qui trouble délicieusement -la tête, du hachich, dont les effets sont érotiques, et parfois même de -ce vin des pays chrétiens à la mousse légère et grisante. Les largesses -de Lella Fatime, la très sage, savaient décider l’esclave El Bachir à -dissimuler drogues et bouteilles au fond de la couffa pleine de légumes. - -Que l’existence semble suave à celle dont la coupe s’emplit d’une -boisson capiteuse! Son parfum suffit à troubler les sens, le cœur -s’inonde aussitôt de joie, et le chagrin s’évanouit. «_C’est ce qu’il y -a de plus pur et cependant ce n’est point de l’eau, ce qu’il y a de plus -léger et cependant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le -feu engendre, c’est une âme qui n’a pas de corps._[63]» - - [63] Du poète Omar ben Fared. - -Une joie voluptueuse enchante tous les visages, les prunelles sont -noyées de larmes, des gestes imprécis dérangent la belle ordonnance des -caftans et celle des turbans de gaze. Setra presse contre son sein la -petite esclave Yasmin; Lella Mina se renverse en riant d’un rire nerveux -et sans fin entre les bras de sa belle-sœur Saadia. Les négresses -chantent à tue-tête: Lella Fatime somnole, et Rahma, doucement ivre, -étendue parmi les coussins, contemple avec béatitude le patio qui se -transforme et s’agrandit, les arcades multipliées dont les colonnes -oscillent, et le ciel d’azur subitement agité d’un fantastique vol de -tous les oiseaux... - -Et lorsque, à son retour, le marchand s’étonne de l’air étrange et -joyeux d’une épouse, celle-ci répond avec une émotion très réelle: - ---Ah! seigneur! puis-je approcher de ta chère personne sans être -troublée!... - -Mais Si Mansour n’insiste pas et, subitement, il songe qu’un ami -l’attend à Bab Berdaïne... - -Souvent aussi les femmes s’invitaient en leurs chambres à prendre le -thé. Elles se faisaient alors mille politesses, comme à des visiteuses -étrangères et la «maîtresse des choses» ne manquait d’aucune largesse -envers ses hôtes. Elle sortait des coffres ses coussins les mieux -brodés, les mrech d’argent, au col long et mince, pour s’asperger d’eau -de rose ou de fleur d’oranger, et elle ne ménageait pas, dans les -brûle-parfums, l’odorant aoud el Qomari dont les effluves noyaient la -pièce d’une brume bleuâtre et embaumée. - -Accroupies et parées, elles buvaient à petites gorgées le thé à la -menthe qui évoque les vertes arsas et les plaisirs interdits, et elles -racontaient d’insignifiantes histoires mille fois ressassées. Lorsque la -réception prenait fin, chacune se retirait en cérémonie, tout en rendant -grâce à Dieu et à celle qui les avait si bien traitées. Seule la -préférée, l’amie favorite, s’attardait en la chambre tiède et bien -close... - -Lella Mina avait un tendre penchant pour sa belle-sœur Saadia dont elle -ne savait se passer. Setra entourait de soins jaloux et passionnés sa -petite esclave Yasmin, à la peau blanche et aux candides yeux clairs. -Chaque servante avait son inséparable, et il n’était point jusqu’à la -vénérable Lella Fatime qui ne portât un intérêt particulier à Messaouda, -la négresse, qu’elle gorgeait de sucre et de thé. - -Au crépuscule, lorsque les rayons roses quittent, à regret, les tuiles -vertes au-dessus du patio, les femmes montaient en hâte à la terrasse. -Elles avaient soin de varier leurs parures, afin que les voisines -pussent s’en apercevoir, et les envier... Penchées au bord des murs, -elles tenaient de longues conversations avec celles des maisons -environnantes qui leur apprenaient les nouvelles. Elles correspondaient -aussi, par signes, avec les femmes des terrasses éloignées, qu’elles -n’avaient jamais vues de plus près, mais dont elles savaient les noms et -toutes les histoires, grâce à ce langage astucieux que les Marocaines -apprennent dès l’enfance. - ---Comment es-tu?--demandaient-elles en élevant la main. - ---Malade, et toi? quel est ton état? - ---Que le mal s’éloigne de toi! - ---Et qu’il ne t’atteigne pas... Comment va ton mari? - ---Avec le bien! Il est parti vers l’Orient. - -Sur toutes les terrasses on aperçoit des caftans abricot, des caftans -«cœur de pierre», des caftans «soleil couchant», et des caftans couleur -de sucre dont les longues manches s’agitent. La cité crépusculaire -appartient aux femmes et aux oiseaux; l’air est tout frémissant de leur -ramage et du mouvement de leurs ailes. Les cigognes traversent le ciel -d’un vol hâtif pour regagner les ruines de l’Aguedal, les hirondelles -babillent à la crête des murs, et des troupes de pigeons tournoient -lourdement autour des minarets émaillés d’émeraude. - -La ville dégringole, tel le lit caillouteux d’un oued, dans un -enchevêtrement de terrasses et de treilles. Au delà des remparts, la -vallée du Bou Fekrane étend ses bois d’oliviers et de micocouliers. Un -vent léger dissémine le parfum des roses et celui des fleurs sauvages, -il fait palpiter les robes de mousseline, les sebenia de soie aux -couleurs vives, et parfois il trouble le cœur des femmes en leur -révélant toutes les ivresses printanières... Là-bas, le soleil disparaît -derrière les collines irréelles des Guerrouan. - -Rahma s’est accroupie au bord de la terrasse, loin du groupe des -bavardes; elle semble épier, impatiente et mélancolique, une amie qui -n’est pas venue... Soudain une voix l’appelle de la maison voisine et la -fait tressaillir. - ---Il n’y a pas de mal sur toi, madame ma colombe? - ---Il n’y a pas d’autre mal que de t’attendre, madame ma gazelle... -Pourquoi viens-tu si tard? Mon cœur en est serré. - ---Le Chérif m’a retenue en bas. Que Dieu l’éloigne! Mais à présent il -est parti et ne rentrera pas ce soir. - ---O puissant! Si Mansour est allé aux noces de son intendant!... - ---Louange à Dieu! Madame ma colombe! veux-tu voler jusqu’à moi? - ---O madame ma gazelle, y songes-tu? si mon maître rentrait à -l’improviste... - ---On te préviendrait vite et je laisserais l’échelle... Je t’attends -comme un voyageur aspire à la source au milieu du désert!--murmure la -Cherifa de sa voix la plus suave. - -Rahma est partagée de désir et de craintes. - ---Va, ma fille,--dit maternellement Lella Fatime, qui s’est -approchée,--je veillerai en ton absence, mais, par Allah! reviens avant -l’aube. - ---J’arrive dans quelques instants!--s’écrie Rahma en bondissant vers -l’escalier. - -Elle se précipite dans sa chambre, ouvre ses coffres, bouscule les -coussins, et gourmande ses esclaves dont la hâte n’égale point la -sienne. - -Toute la maison est au courant de l’aventure, et chacune s’empresse à la -parer: Saadia lui apporte des bracelets, Lella Mina insiste pour lui -prêter sa belle sebenia étincelante d’or; Setra lui farde les joues et -trace des arqous affolants au milieu des ses sourcils... Elle revêt un -caftan émeraude ramagé d’argent qu’elle n’avait point porté depuis ses -noces. Rien n’est trop beau pour la colombe qui a ravi son cœur... -Accablée de joyaux et pénétrée de parfums suaves, Rahma semble une -arousa prête à rejoindre l’époux... - -Des négresses l’attendent sur la terrasse bleutée par la lune, et -l’aident à descendre au moyen d’une petite échelle. C’est la première -fois que Rahma pénètre chez son amie. La maison du Chérif est plus -ancienne et plus sobre que celle du marchand, mais la chambre de Lella -Oumkeltoum étincelle à la lumière des flambeaux comme pour une fête, et -des coussins bien rangés s’empilent sur les sofas. - -Toutes les femmes accompagnent la visiteuse en poussant des yous-yous -d’allégresse. Puis elles se retirent discrètement après lui avoir fait -mille amabilités. - ---O ma colombe,--s’écrie la Cherifa,--te voici donc enfin, belle et -parée pour me plaire, ainsi que je te voyais en mes rêves depuis le -«_jour de la ceinture_» où je t’aperçus du haut de la terrasse. De ce -jour, ma tendre aimée, mon cœur fut la proie des tourments, et je -mourais d’un mal dont aucun taleb ne connaît le remède. - ---Lumière de ma prunelle! J’étais comme l’aveugle misérable tant que je -ne te connus pas, et chaque matin je soupire en songeant aux heures qui -me séparent du crépuscule. - ---O ma beauté! que ta peau est blanche! Que ton parfum est délicat! Il -trouble ma tête et me pénètre de toutes les délices... - ---Je ne suis qu’une esclave auprès de toi, madame ma gazelle. Tes joues -rivalisent avec la fleur de l’églantier! Tes yeux sont des olives mûres -sur le point d’être cueillies et tes dents brillent plus blanches qu’un -réal d’argent... - ---Palmier de mon jardin, combien ta taille flexible est élancée! A -quelle hauteur dois-je aller ravir tes fruits plus doux que le miel... - ---Aie pitié de mon impatience, ô ma dame! toi seule sauras guérir la -soif dont je suis tourmentée! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Elles passèrent la nuit dans le contentement, sur une couche sans égale, -garnie d’étoffes merveilleuses et de coussins en brocart. Leurs soupirs -s’élançaient avec la flamme des cierges et la fumée des cassolettes. - -Rahma regagna sa chambre au chant du muezzin. Aucun bruit ne troublait -le silence. Lella Mina dormait entre les bras de Saadia, Setra et -Yasmin, enlacées, avaient sombré dans le sommeil. - -Tandis que le tajer Mansour se réjouit aux noces, toutes ses femmes, -vaincues par la volupté, s’alanguissent en des rêves enchanteurs. - -Depuis lors, Rahma ne vécut plus que dans l’espoir de renouveler son -plaisir. Mais les maris s’absentent rarement un même soir, et les deux -amies durent se contenter des entrevues au crépuscule, et des tendresses -que l’on murmure d’une terrasse à l’autre. - -Elles s’envoyaient aussi de petits présents, échangeant leurs bijoux ou -leurs turbans brodés. Rahma, une fois, à force de cajoleries, obtint de -Lella Fatime un repas succulent et complet que les négresses -descendirent à la Cherifa, lorsque la nuit eut étendu le voile de ses -ténèbres. Mais tout cela ne parvenait point à tromper leur impatience et -elles languissaient dans la contrainte, comme des plantes qui pensent -mourir aux derniers jours de l’été. - ---O ma gazelle,--soupirait Rahma!--combien d’obstacles me séparent de -toi! des murailles épaisses et des portes, et la vigilance d’un époux -soupçonneux. Pourtant mon cœur épanche vers toi tous ses désirs, tels -les pleurs du nuage, ô rose parfumée! et je succombe sous la tristesse -de mon sort. - ---Qu’il m’est dur, madame ma colombe, de ne pouvoir répondre à tes -souhaits! Tes larmes tombent sur mon cœur comme des gouttes d’huile -brûlante, et l’embrasent. C’est plus de tourments que je n’en puis -supporter... Qu’Allah me protège! Je viendrai demain soir en ta chambre. - ---Je reconnais là ton amitié, mais je crains que nos époux ne -s’éveillent et ne nous fassent appeler. - ---Tu trembles au moindre vent, ô ma beauté! Dieu n’a-t-il pas donné la -force à l’homme et la ruse à la femme? Et pourquoi fait-il pousser dans -les jardins la fleur au suc d’oubli?... Demande à Lella Fatime de se -procurer un peu d’afioun[64], dont tu me passeras... - - [64] Opium. - -Rahma sut profiter du conseil de l’expérience. Lella Fatime, que -troublaient aussi les effluves du printemps, accepta sans trop de peine, -la suggestion de sa bru: La couffa d’El Bachir dissimulait, ce jour-là, -sous la tige verte des ghorchef, plus de bouteilles et de drogues qu’il -n’en fallait pour la joie et la tranquillité de mille et un harems... - -Quelle fête dans la maison aux apprêts discrets! - -Chacune dispose secrètement les atours dont elle se parera pour la -bien-aimée, et frémit d’impatience en l’attente des plaisirs nocturnes. -Le tajer, sans défiance, fait honneur au repas et aux trois tasses de -thé que Lella Fatime a préparées elle-même. - ---O ma mère, qu’Allah te bénisse! Tu m’as donné ton lait en mon enfance, -à présent tu me verses la boisson parfumée sans laquelle le fils d’Adam -n’a point de force. Grâce à ta sagesse et à ton ordre, ô ma mère, je vis -tranquille en ma maison. Puisse le Seigneur t’accorder une place aux -jardins de l’Éden, femme vertueuse!... - -Puis comme la fatigue appesantit subitement ses paupières, il se dirige -vers la chambre de Setra, dont c’est le tour, et tombe endormi sur un -sofa. - -O la nuit merveilleuse et plaisante que rien ne trouble! - -La Cherifa est accourue, Lumière des yeux! la Cherifa aux charmes sans -pareils, en l’honneur de qui l’on s’assemble. - -Toutes les étoiles étaient allumées au firmament et tous les flambeaux -dans les chambres closes. On n’entendait que le bruit léger des rires et -des baisers unis aux chants amoureux, aux sons étouffés des instruments. -Les coupes circulaient pleines d’une boisson généreuse, moins grisante -que l’air de cette nuit et l’haleine embaumée des femmes... Et elles -furent ivres les unes des autres, ivres de joie et de volupté, tandis -que le tajer Mansour dormait en paix dans son harem si bien gardé. - - - - -VII - -LA CHERIFA, FILLE DU SULTAN - - -O croyants qui entendez mes paroles, sachez que ce récit est véridique -et bien fait pour émouvoir les amants. - - * * * * * - -J’ai composé ces vers délicats en l’honneur de celle dont le regard est -affolant, d’une beauté aux noires prunelles. - -Écoutez et jugez: - - * * * * * - -Je rencontrai ma belle dans la nuit, comme elle se rendait au hammam. -Elle marchait languissamment au milieu de ses négresses. - - * * * * * - -Par Mouley Idriss! c’est une fille de noble race... son haïk de laine -fine la dissimule tout entière... Pourtant, je vis son talon, son petit -talon, teint de henné; ainsi, je connus qu’elle était jeune. - - * * * * * - -La curiosité s’empara de mon esprit. Je passai ma nuit à l’attendre... -Lorsqu’elle sortit, ô la plus douce des récompenses! J’aperçus deux yeux -noirs, deux yeux au regard pénétrant, dont mon cœur fut à jamais -troublé. - - * * * * * - -Depuis ce jour, je devins la proie des tourments; le sommeil déserta ma -couche et j’errai à travers la ville sans regarder aucune chose. Le -fardeau de l’amour excédant mes forces, j’allai trouver une vieille -astucieuse, et lui confiai ma peine: - - * * * * * - ---O ma mère, dis-moi quelle est cette beauté aux noires prunelles, qui -fut au hammam de Mouley Ismaïl la seizième nuit de Chabane? - -Dans ma main brillaient des réaux d’argent... - - * * * * * - -La vieille répondit: - ---Pour l’amour de celle qui t’a enfanté, j’irai m’enquérir de ce que tu -souhaites. - -Je l’attendis jusqu’au moghreb: - ---L’insensé,--me dit-elle,--élève ses regards au-dessus de lui et -s’écrie: «Je veux cette étoile.» Oublie, pour ton repos, jeune -imprudent, que tu t’es trouvé sur le chemin de Lella Zeïneb, la Cherifa, -fille du Sultan. - - * * * * * - ---Par le Prophète!--m’écriai-je enflammé,--je pressentais qu’il n’y a -pas plus noble créature, ni plus digne de mon amour!... O ma mère -Khdija, aide-moi en mes desseins, et qu’Allah t’accorde ses grâces au -jour des comptes et de la balance. - -Dans ma main brillaient des réaux d’argent... - - * * * * * - -La vieille répondit: - ---J’y consens par égard pour ton aïeul, Sidi Ali, qui fut un saint -homme. Mais songe qu’on ne prend pas les tourterelles avec des grains de -sable... - -Je lui comptai ce qu’elle voulut. Elle s’en fut acheter des brocarts, -des sebenia de soie claire, des cherbil brodées d’argent fin, et les -porta de maison en maison. - - * * * * * - -O la plus déplorable des revendeuses!... O la plus fine des vieilles aux -mille ruses!... Le bruit s’en répandit dans les harems; Lella Zeïneb fit -appeler la marchande... - - * * * * * - -La voici qui s’avance avec sa camousa qu’elle déballe au milieu de la -cour: - ---O Lella, ô ma maîtresse,--murmure-t-elle,--celui qui te rencontra près -du hammam, la seizième nuit de Chabane, se meurt de ta beauté. Rends-lui -la vie par une douce espérance. - - * * * * * - -La Cherifa répond à voix basse: - ---Tais-toi, fille de péché!... ou je te dénonce à mon seigneur... -Qu’ai-je à faire avec cet inconnu?... Dis-lui qu’il y a des femmes -parées à Sidi Nojjar[65]. C’est là qu’il se rendait sans doute lorsqu’il -passa sur mon chemin. - - [65] Quartier des femmes galantes, voisin des palais de Mouley Ismaïl, - habités par la famille impériale. - -Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan! - - * * * * * - -Hélas! mon cœur fut flagellé quand la vieille me rapporta ces propos. -Mais je ne perdis pas tout espoir. - -Dans ma main brillaient des réaux d’argent... - -La vieille repartit au palais. - - * * * * * - ---Assez de cruauté,--dit-elle,--tu as donné à la pudeur ce qu’il -convient de lui accorder, mais ton cœur est tendre, il ne peut souhaiter -la mort d’un homme jeune, beau, et de noble lignée... O lumière des -yeux, aie pitié de ceux que tu blesses. - - * * * * * - -Elle répliqua, l’intraitable beauté: - ---Abrège!... ses tourments m’importent peu... Quand ses pleurs feraient -déborder la mer, je le jure, il ne verrait pas même mon ombre! Qu’il -s’en souvienne: - -Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan! - - * * * * * - -Elle dit... l’inflexible vertu, celle qui éblouit au milieu des -constellations, celle qui est un joyaux précieux enfermé dans les -coffres de cèdre. - - * * * * * - -Elle dit..., mais au moghreb, elle me dépêcha son esclave. O la plus -excellente des négresses! O la meilleure des messagères! - - * * * * * - ---Prends cette clé que t’envoie ma maîtresse, et pénètre par la petite -porte dans le jardin du Sultan. Le portier ne t’entendra pas... - - * * * * * - -Que la nuit fut lente à venir!... Je me consumais dans l’attente. Quand -les ténèbres furent tombées sur terre, je me dirigeai vers le jardin. Le -portier ne m’entendit pas... - - * * * * * - -Je marchai dans l’herbe fraîche, sous les orangers au parfum pénétrant. -La négresse me conduisit à un petit pavillon, garni de tapis moelleux, -de sofas et de coussins. L’aloès brûlait dans les cassolettes, et des -coupes étaient préparées, pleines de boissons limpides plus douces que -le miel. - - * * * * * - -Elle vint!... la belle aux yeux agaçants... Elle vint! et moi, je -demeurai stupéfait, tel celui qu’aveugle l’éclair dans la nuit sombre. - - * * * * * - -Je la vis s’avancer au milieu des cyprès dont sa taille a la sveltesse -et la fierté, parmi les fleurs jalouses de son teint, et les lianes -grimpantes qui n’égalent pas sa souplesse. - - * * * * * - -O la plus fortunée des nuits!... Tous mes désirs furent satisfaits, tous -les enchantements me furent prodigués. - -J’ai visité le jardin et cueilli les fruits du verger... - - * * * * * - -Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je -en affronter l’ensemble?... - -Son front est la lune nouvelle brillant dans les ténèbres de sa -chevelure. Ses sourcils bien arqués semblent tracés par un kateb[66] du -Maghzen. Ses yeux sont des puits profonds où se mirent toutes les -étoiles. - - [66] Secrétaire. - -Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je -en affronter l’ensemble?... - -Ses dents surpassent en blancheur les perles de la Chine; son nez est un -jeune faucon aux ailes frémissantes, et sa bouche un petit anneau -précieux, plus rouge et plus suave que la grenade entr’ouverte. - - * * * * * - -Je le jure, ô croyants, par le serment!... Les yeux n’ont vu sa pareille -en aucune contrée, ni à Fez, ni à Marrakech, ni chez les Berbères de la -montagne. - - * * * * * - -Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je -en affronter l’ensemble?... - -Chaque nuit, je revins au jardin. J’ai saccagé tous les parterres, et me -suis enfui avant l’aube, tel un voleur avec son butin. - - * * * * * - -Hélas! jour néfaste celui où la négresse me réclama la clé: - ---Le Chérif arrive de Fez. Des propos perfides lui sont parvenus... -Voici le salut de ma maîtresse aux yeux enchanteurs: «Qu’Allah lui -accorde l’apaisement.» Ne retourne pas au jardin... Le portier ne -dormira plus... - -O la plus triste des messagères!... O négresse!... je te revis au souk -du vendredi[67], le crieur te mettait à l’encan. O négresse!... le -Chérif renouvela tous ses esclaves. Un eunuque vigilant garde sa porte. - - [67] Marché aux esclaves. - - * * * * * - -Depuis des mois, j’erre comme un insensé le long des murs bâtis par les -captifs chrétiens. Mais le vent ne m’apporte même pas l’odeur de la -beauté bien gardée, de celle dont l’haleine est plus douce que le parfum -des roses et des jasmins mélangés. - - * * * * * - -La douleur me consume et mon esprit est déchiré par la séparation. -Depuis des mois, j’espère la revoir, et toujours s’éloigne le terme de -mon attente... Que mon sort est affreux! Seul, je me sens décliner parmi -les jeunes hommes de mon temps. - - * * * * * - -Assez de lamentations... Le chagrin m’entraîne au tombeau. Je suis un -mort déjà lavé, insensible au fracas du monde. L’amour qui me tue est -celui d’une fière beauté, d’une beauté aux noires prunelles... - -Cette poésie, ô croyants, fut composée dans la ville de Sidi ben Aïssa -en l’an 1335 de l’hégire. J’en suis l’artisan ingénieux et mon nom est -inscrit dans celui des compagnons du Prophète originaires de Médine[68]. - - [68] L’Ensar, «les Secoureurs», ainsi appelés parce qu’ils avaient - secouru Mahomet contre ses ennemis de la Mecque. - - - - -VIII - -ESCLAVAGE - - -Mouley Larbi ed Doukkali vécut heureux et libre jusque vers sa trentième -année. C’est alors qu’il fut réduit en esclavage. - -Certes! Allah ne permit pas qu’un Chérif de si noble race connût la -honte d’être mêlé au lamentable troupeau de ceux que l’on acquiert pour -une somme d’argent. - -Mouley Larbi reste un homme considéré; les gens s’inclinent toujours -très bas sur son passage, et, dévotement, lui baisent l’épaule. -Cependant nul n’ignore qu’il n’est plus qu’un esclave, l’esclave humble -et soumis de son épouse, Lella Rita, sœur du Sultan. - -Il n’avait jamais songé à une telle union, étant de cœur simple et -modéré dans ses ambitions. Il savait aussi la distance qui sépare un -aîné de son cadet, et qu’il ne convient pas à celui-ci d’aspirer aux -mêmes honneurs. Mouley Larbi fréquentait peu Mouley Ben Naceur, son -frère, de quinze ans plus âgé et né d’une autre mère. Il ne manquait pas -de lui témoigner un grand respect, bien qu’ayant été dépouillé par lui -de sa part d’héritage paternel. - -Mouley Larbi vivait en sage dans ses terres des Doukkala, uniquement -occupé de ses récoltes et de ses livres. Car, de ses études à Karaouïne, -lors de sa jeunesse, il gardait un goût très vif pour les textes saints. - -Le faste de son frère et la haute situation qu’il occupait au Maghzen, -ne parvenaient point à troubler la quiétude du Chérif campagnard. - -Grâce à sa naissance, à sa richesse et à son esprit astucieux, Mouley -Ben Naceur était devenu le favori du Sultan qui, pour le mieux -distinguer, lui donna en mariage une de ses filles, Lella Rita. Il en -avait eu deux enfants. - -L’éclat de leurs noces, les trésors dont la princesse emplissait la -demeure conjugale, hantèrent longtemps les imaginations; l’enfance de -Mouley Larbi en avait été émerveillée comme d’un conte. Un reflet de -cette gloire l’auréolait dans sa retraite, bien qu’il ne songeât point à -s’en prévaloir. - -Après des années de splendeur, la destinée de Mouley Ben Naceur fut -accomplie, Lella Rita devint veuve. - -Un autre sultan régnait, dont elle était la sœur préférée. Il s’inquiéta -tendrement de son sort. Lorsque fut écoulée la période consacrée aux -lamentations et au deuil, il lui dit: - ---O ma sœur! Il n’est pas bon qu’une femme vive dans la solitude. Cesse -de pleurer un époux respectable,--Allah l’ait en sa Miséricorde!--pour -arrêter ton choix sur un autre chérif. Je n’ai pas voulu prendre une -résolution sans te consulter, car je te sais prudente et pleine -d’entendement. Je m’en rapporterai donc à ton désir, et je ne doute pas -qu’il soit excellent. - -Puis il lui cita plusieurs personnages, tous plus riches et considérés -les uns que les autres, pouvant aspirer à l’honneur de partager sa -couche. - -Mais Lella Rita secouait la tête, indécise. Elle répondit: - ---O notre Maître! Permets-moi de faire tout d’abord les prières du parti -à prendre. Je te donnerai ma réponse dans quelques jours. - -Elle se mit à jeûner et à exécuter les pratiques pieuses prescrites en -pareil cas. Lorsque revint le Sultan, elle lui dit: - ---Allah inspira mon cœur et me révéla le mariage que je dois contracter. -S’il plaît à Dieu et à ta volonté, ô notre Maître! j’épouserai mon -beau-frère Mouley Larbi Ed Doukkali. - -Le Sultan conçut un extrême étonnement de cette décision. Il n’ignorait -pas la vie retirée du Chérif, et ne pouvait comprendre que sa sœur lui -accordât la préférence sur tant d’autres, plus fortunés et dignes d’elle -par leur éclat. Néanmoins, devant la ferme volonté de la princesse, il -céda, puisque après tout Mouley Larbi pouvait, par sa naissance, accéder -à cette union. - -Un Vizir traversa le pays avec une nombreuse escorte, pour l’informer de -l’honneur qui lui était échu. - -A cette nouvelle Mouley Larbi sentit sa raison vaciller, et le jour -s’assombrit devant ses yeux. Mais il retint toute parole désordonnée, de -crainte de trahir le trouble extrême qui agitait son âme. - ---Entendre c’est obéir!--répondit-il. - -Puis il prit soin que ses hôtes fussent traités avec magnificence, et il -ne se retira qu’ensuite en ses appartements, pour se livrer au -désespoir. - -Son épouse, Lella Aïcha, le voyant au comble de l’affliction, sans en -connaître la cause, essayait en vain de le consoler. - ---Un malheur te frappe donc, ô mon seigneur le -chéri?--demandait-elle!--et ne puis-je l’alléger? La sécheresse -compromet-elle tes récoltes? Les Berbères sont-ils venus rafler nos -troupeaux? - ---Hélas!--répondit avec abattement Mouley Larbi,--ce n’est rien de tout -cela! ô fleur de mon jardin! délice de mes jours! sache que le Sultan -m’a désigné pour épouser sa sœur Lella Rita, veuve de Mouley Ben Naceur! - -Alors Lella Aïcha se mit à gémir et à déchirer ses vêtements, car -l’adversité dépassait les bords de la coupe où elle allait s’abreuver. -Elle prévoyait que la princesse n’accepterait jamais une coépouse, et -que son propre bonheur serait le prix dont Mouley Larbi payerait cette -éclatante union... - -Lui aussi versait des larmes amères. Il songeait tristement à tout ce -qu’il devrait abandonner: sa vie champêtre et plaisante, son pays des -Doukkala, son repos et surtout la colombe tant aimée, la belle au corps -souple et flexible comme le fût d’un palmier! - -Mais on ne refuse pas une sœur du Sultan! - -Et l’époux pleura toute la nuit auprès de l’épouse, sans ajouter de -paroles superflues. - -Dès le lendemain il prépara son départ, choisit un intendant et s’en fut -chez le cadi pour répudier, ainsi qu’il convenait, Lella Aïcha, sa -charmante. Il ne le fit point sans lui accorder généreusement une partie -de ses biens, en sorte qu’il se trouvait presque pauvre au moment de -contracter une impériale alliance. - -Le mariage n’en eut pas moins lieu, à Fez, avec tout le luxe désirable, -Lella Rita était fastueuse et pleine de vanité. Ayant été l’épouse -déférente d’un puissant, ce ne fut pas sans raison qu’elle désigna pour -lui succéder le modeste chérif. Dès la nuit de leurs noces, elle se -félicita de le trouver, suivant sa réputation, jeune, vigoureux et plus -beau que la lune à son apogée. - -Mais, pour ce qui est de Mouley Larbi, il n’en fut pas de même. L’arousa -possédait une taille épaisse, des traits rudes, et le charme de sa -jeunesse datait d’un autre règne... Il s’efforça néanmoins de la -contenter, car il était fort pénétré de l’honneur qu’elle lui avait fait -en le choisissant. - -Après les fêtes, qui furent longues et splendides, ils entamèrent leur -vie conjugale. C’est alors que le Chérif perçut la qualité de son -destin. Il habitait un palais rutilant de peintures et d’ors, aux vastes -cours pavées de marbres, aux jardins enchanteurs entre les murs. -D’innombrables esclaves s’empressaient à le servir et lui témoignaient -un excessif respect... Elles ne pénétraient jamais en la pièce où il se -trouvait que prosternées, se traînant sur les genoux et les mains, selon -la coutume des maisons impériales. Les repas se succédaient, abondants -et délicieux, les chambres étaient garnies de sofas, de tentures et de -tapis. - -Pourtant Mouley Larbi, au milieu de cette prospérité, se sent plus -misérable que le dernier des mendiants, plus asservi que les négresses -rampant à ses pieds... - -Lella Rita, seule, règne en la demeure. Elle entend que son époux se -plie, comme les autres, à son despotisme. Elle ne l’autorise pas à -donner un ordre, elle contrôle ses actes, fait espionner ses sorties... -Le Chérif se révolta tout d’abord contre cette tyrannie, mais Lella Rita -s’en plaignit au Sultan. Et le souverain fit comprendre à l’époux -rebelle qu’il pouvait choisir entre une existence dévouée à la -princesse, ou une discrète suppression, qui permettrait à celle-ci -d’élire un mari plus souple... - -Mouley Larbi n’a plus de recours qu’en Dieu. Il répète, en s’efforçant -d’atteindre la résignation: - ---Chacun porte sa destinée attachée à son cou. Je me réfugie en Toi, ô -Clément! ô Miséricordieux! - -Lella Rita le tient courbé sous un joug d’autant plus impitoyable -qu’elle l’aime. Elle s’est prise d’une ardente passion pour ce jeune -homme qui réjouit sa maturité. Elle le veut sans cesse à ses côtés, elle -sollicite les brûlantes déclarations. - -Que d’artifices elle emploie pour lui plaire! Que de bijoux chargent ses -épaules! - -Les Juives lui apportent chaque jour des onguents, fabriqués par les -sorcières, dont elle espère ranimer sa beauté. Les marchands de la -kissarïa lui adressent leurs brocarts aux arabesques brillantes, leurs -sebenias bariolées et lourdes, leurs mousselines les plus impondérables. - -Et c’est le rouge! et c’est le kohol! et ce sont les essences -précieuses! et les caftans magnifiques! et les joyaux de sultane! - -Et c’est néanmoins la vieille épouse, brèche-dents, obèse et mal -odorante! - -Pauvre Mouley Larbi! - -Malgré sa bonne volonté, il ne parvient pas toujours à satisfaire les -exigences de Lella Rita. Elle devine une contrainte dans ses caresses, -des réticences à ses flatteries, une lassitude sous ses transports... -Mais elle a un sûr moyen de l’en châtier. - -Ces jours-là, les esclaves n’apportent point de repas à Mouley Larbi. Et -comme son amour-propre répugne à chercher ailleurs la pâture qui lui est -refusée dans son logis, le Chérif attend, affamé, que l’épouse mette un -terme à ses rigueurs. - -Par une infortune superflue, la maladresse de son intendant dissipa tous -ses biens. En sorte que Mouley Larbi, dans son apparente opulence, ne -possède plus de quoi s’acheter un burnous, et ne peut attendre que de -son épouse l’argent nécessaire à ses moindres dépenses. - -Il n’a même pas la compensation d’oublier ses tourments entre les bras -d’une jeune et tendre négresse. La farouche jalousie de Lella Rita -veille sans trêve, et elle poussa la prévoyance jusqu’à ne s’entourer -que d’esclaves dont les visages de poix mettraient en fuite le diable -lui-même. - -L’unique plaisir qui reste au Chérif est de participer à ces réunions de -lettrés, ses anciens compagnons de jeunesse, où l’on boit beaucoup de -thé, tout en reprenant les vieilles et puériles controverses -inlassablement passionnantes pour les générations et les générations. - -«_Doit-on recommencer la prière lorsqu’on s’aperçoit qu’on avait un pou -sur son vêtement?_ - -«_Est-il permis d’accompagner le cercueil d’un libertin?_ - -«_Le jeûne du Rhamadan est-il rompu par les fileuses qui réunissent les -brins de lin entre leurs lèvres?_» - -Chacun donne son avis avec courtoisie, et cite l’opinion des savants -illustres et des commentateurs. Une paix reposante emplit les mesrias où -l’on s’assemble. Les matelas, un peu durs et plats, sont enveloppés -d’étoffes très blanches; des nattes de jonc, faites à Salé, recouvrent -la chaux des murs, les livres et les papiers s’empilent dans un coin de -la chambre. Quelquefois une douce et fauve tourterelle roucoule dans sa -cage, et la boule d’un basilic jette une fraîche note de verdure. Car -ces doctes personnages ont gardé leurs goûts d’étudiants. Au printemps, -ils aiment à s’assembler dans les vergers en fleurs étagés sur la -colline. Ils continuent à discuter l’excellence des prières -surérogatoires, tout en humant délicieusement le parfum des roses et des -orangers, dont le vent secoue les pétales sur leurs genoux. - -En l’une de ces réunions, plus plaisante encore que les autres, ils -firent venir des cheikhat habiles à jouer du luth, du tambourin et du -gumbri. Elles chantèrent d’amoureuses chansons: - - O gens! qui dira les tourments endurés - En l’absence d’une belle aux cheveux musqués! - Le brasier de ses yeux enflamma mon cœur, - La souplesse de sa taille égara ma raison! - - Mais vint mon amie. Et avec elle - Le contentement des désirs et le bonheur de l’esprit! - Le barbier des tatouages avait tracé les ornements - Et les dessins que j’aime sur les mains de ma gazelle. - - Moins étincelante était la lumière des flambeaux, - Moins brûlante en était la flamme, - Moins consumée la cire de leurs cierges, - Que ma belle ardente et langoureuse... - O gens! qui dira les délices de cette nuit? - -Les voix se faisaient plus enchanteresses à mesure que s’effaçait le -jour. Il y eut un festin et des jouissances délectables... Dieu seul -distingue toutes choses à travers le voile des ténèbres... - -Les lettrés, s’étant divertis extrêmement, se promirent de renouveler -leur plaisir en une prochaine réunion. - -Mais ce jour-là on attendit en vain Mouley Larbi pour commencer le repas -sous les orangers. Ses amis inquiets lui dépêchèrent le notaire Si Saïd. - ---Qui est là?--demanda une esclave à travers la porte. - ---Ouvre! - ---Que s’ouvrent devant toi les portes du paradis!--répondit la négresse, -sans ébranler celle qui les séparait.--Que désires-tu? - ---Porte à ton maître le salut de ses compagnons, et informe-le de notre -impatience à jouir de son estimable présence, en l’arsa du Fkih Mokhtar -ben Mohammed. - -L’esclave revint au bout de quelques instants et dit: - ---Le Chérif te remercie et te salue. Il te prie de l’excuser auprès des -lettrés de l’impossibilité où il se trouve d’aller les rejoindre. Car -notre maîtresse ayant fait fermer toutes les portes de cette maison, et -les clés étant en sa possession, il ne saurait aujourd’hui, pas plus que -moi, en sortir. C’est pourquoi il te demande de lui pardonner s’il ne -peut non plus te recevoir, et il vous souhaite à tous, pleine de -contentement et de félicité, cette journée qu’il eût aimé passer avec -vous. Et le salut! - -Le notaire s’en fut en songeant à l’étrange aventure du Chérif -prisonnier. - -Et il remerciait le Rétributeur de n’avoir fait de lui qu’un simple -mortel, et de lui avoir donné une femme comme les autres, que l’on -enferme soi-même et que l’on fustige à son gré, selon le droit naturel -des maris. - - - - -IX - -LES DOUBLES NOCES DE LELLA NFISSA - - -Grâce à Dieu! Lella Nfissa ne connut jamais d’autre époux que Moulay -Ahmed El Mrakchi,--Allah prolonge ses jours!--et pourtant elle fut deux -fois l’arousa, la vierge éblouissante pour qui se déroulent -splendidement les fêtes d’un mariage. - -Elle naquit à Meknès dans le palais tout doré où le Chérif El Hossein -commençait à mourir, après une nonchalante existence voluptueuse. Cette -petite Nfissa, présent inespéré d’Allah à sa vieillesse, devenait son -unique héritière, tous ses autres enfants l’ayant, par une fatalité, -déjà précédé dans la tombe. Mais alors que Lella Nfissa ouvrait les -yeux, Azraél[69] emportait sa mère et Sidi El Hossein, accablé par -l’âge, se sentait atteint du mal auquel il devait succomber. - - [69] Ange de la mort. - -Pourtant il vécut encore neuf années, toujours plus las et misérable -dans son corps. Il eut ainsi la joie de voir grandir la fillette, son -unique amour. - -Lella Nfissa se souvient du vieillard si pâle, soutenu par des coussins, -auprès duquel s’est écoulée son enfance. Il la voulait sans cesse avec -lui, la caressait, ne s’occupait que de la distraire. Sur ses ordres, -les esclaves achetaient les brocarts les plus splendides et les -mousselines les plus transparentes pour parer l’enfant. - ---Petite précieuse,--disait Sidi El Hossein--tu réjouis mon cœur -attristé, ainsi que mes yeux privés de tout autre spectacle... Tu es la -source vive désaltérant le voyageur après un long trajet dans le -désert... Tu es la datte délicate qui tombe pour lui du palmier... Tu es -le repos bienfaisant... l’aurore exquise. - -Et il lui murmurait encore mille choses qu’elle ne pouvait comprendre, -mais dont elle percevait la tendresse. - -Quand il se sentit tout près de la mort Sidi El Hossein voulut assurer -lui-même l’avenir de sa fille. Il eut de longs entretiens avec de nobles -personnages venus de Fez, et dont il écartait la petite. Lella Nfissa -s’étonnait un peu de cet exil, car elle était habituée à régner dans la -chambre paternelle, quels que fussent les visiteurs. - -C’est ainsi que son mariage fut décidé. - -Cela ne se passa pas tout à fait selon la coutume, en raison de la -maladie du Chérif. Nul ne sut ce qui avait été convenu entre lui et son -futur gendre durant les conversations insolites qu’ils tinrent à ce -sujet... Le vieillard paraissait tout heureux et apaisé. - -On célébra les noces avec un faste inimaginable. Longtemps on parlera -dans la ville des cadeaux offerts par le père et le fiancé: des -coussins, des matelas de laine moelleuse, des haïti en velours et en -drap, des brocarts chatoyants, des cherbil brodées d’argent fin, des -colliers, des diadèmes enrichis de pierreries, des bracelets, des -anneaux d’oreilles et des cinq négresses expertes à toutes les choses -nécessaires en l’existence... Les femmes célébraient à l’envi les -parures merveilleuses dont était chargée l’arousa. - -Lella Nfissa n’en sentait que la fatigue. Ses frôles épaules ployaient -sous les soieries trop lourdes, sous les pesants joyaux somptueux. Elle -n’osait ni remuer, ni ouvrir les yeux; elle était une impassible et -hiératique petite mariée; ses larmes coulaient, ainsi qu’il convient, de -ses paupières closes. Mais ce n’était point par pudeur ou regret de la -maison paternelle, car Lella Nfissa n’avait pas encore compris la -signification des noces, ni qu’il lui faudrait suivre, à Fez, un époux -inconnu... - -Elle pleurait d’ennui et surtout de lassitude. - -Lorsque arriva l’heure suprême, celle où le fiancé pénètre dans le qtaa -pour l’accomplissement des rites, les sanglots de la petite fille -redoublèrent. Un silence solennel planait sur la pièce déserte et -sombre, éclairée de quelques cierges dont les reflets s’accrochaient aux -bijoux et aux satins de la mariée comme pour la mieux désigner... Moulay -Ahmed s’accroupit auprès d’elle, et doucement écarta les voiles brodés -d’or... Mais, comme il l’embrassait sur le front, Lella Nfissa eut bien -peur. Malgré les recommandations qu’on lui avait faites, elle se sauva -jusqu’au bout de l’alcôve en poussant des cris affolés. - -L’époux cherchait à la calmer. - ---Ne crains rien, petite colombe chérie,--disait-il--ne crains rien, -petite gazelle! Je ne te ferai aucun mal, je ne te toucherai pas... - -En effet, il n’essaya pas de l’approcher. - -C’était un homme jeune, au visage très doux. Lella Nfissa n’écoutait pas -ses paroles, mais son immobilité la rassurant, elle cessa de crier. Même -elle consentit à revenir auprès de lui, et, toute tremblante, elle le -laissa contempler son visage. - -Moulay Ahmed n’en chercha pas plus cette nuit-là, et, bien entendu, on -ne sortit pas le siroual[70]... - - [70] Pantalon. - -Chaque soir, il revint près de Lella Nfissa qui commençait à -s’accoutumer à sa présence. Il dormait sur un des sofas, sans troubler -le repos de la petite. Lella Nfissa retrouvait sa gaîté, et, le _jour de -la ceinture_, oublieuse de son rôle, elle causa un gros scandale en -courant à travers la cour avec les fillettes de son âge. - -Ce lui fut un nouveau chagrin de quitter Meknès, ses amies, ses -servantes et son tendre père si malade. Elle n’avait point encore -atteint les remparts de Fez que Sidi El Hossein s’endormait dans la -miséricorde d’Allah... - -Moulay Ahmed n’en avertit point sa petite épouse; ce n’est que de longs -mois après qu’il commença, très doucement, à lui faire pressentir la -vérité... - -Il possédait une fort belle demeure et beaucoup d’esclaves, Lella Nfissa -fut accueillie comme une sultane, adulée, comblée de présents. Chacun de -ses désirs se trouvait aussitôt réalisé. Du reste, elle préférait à -toutes choses les jeux et bavardages avec les négrillonnes de la maison, -ou les fillettes, parentes du Chérif, qu’on amenait souvent pour la -distraire. - -Peu à peu elle oubliait les longues heures de contrainte passées auprès -d’un vieillard malade, et la sage immobilité apprise durant son enfance. -Il semblait que toute l’ardeur juvénile de son être voulût prendre sa -revanche. Elle courait comme une gazelle à travers les allées du riadh, -essoufflée, joyeuse, un peu folle, Moulay Ahmed la regardait avec un -sourire attendri. Chaque nuit il accompagnait sa femme dans l’immense -salle reluisante de mosaïques et de dorure qui était leur chambre -conjugale, et il s’étendait sur un des grands lits à colonnes, tandis -que la petite, toute fatiguée de ses jeux, tombait endormie sur un sofa. - -Alors, sans bruit, l’époux quittait la pièce et s’en allait rejoindre -Mahjouba, la négresse... - -Lella Nfissa ne l’ignorait pas et n’en prenait aucun souci... - -Elle grandit ainsi chez son époux, très insouciante et heureuse, dirigée -par les sages conseils de sa belle-mère, Lella Maléka, qui l’aimait -tendrement et lui donnait l’illusion d’un amour maternel dont elle -n’avait jamais connu la douceur. - -Plusieurs années s’écoulèrent sans changement, mais Lella Nfissa ne -courait plus dans le patio. Elle s’était transformée en une souple jeune -fille au visage séduisant. Elle se savait belle et en concevait de la -joie, elle commençait à prendre goût à la parure, à songer aux choses -qui troublent le cœur des femmes... La noire Mahjouba lui devenait -odieuse, et elle pleurait, sans savoir pourquoi, quand elle se -réveillait, la nuit, dans sa chambre déserte. - -Moulay Ahmed ne la regardait plus sans tressaillir et, devant -l’épanouissement de cette charmante créature, il remerciait Allah de -l’avoir enfin délié du serment fait à un mourant... Toutefois il ne -voulut pas que leur union fût consommée au hasard de son désir, et -résolut de l’entourer de toutes les pompes habituelles. - -C’est alors que furent célébrées les secondes noces de Lella Nfissa Bent -El Hossein avec Moulay Ahmed El Mrakchi. Elles furent encore plus -brillantes que les premières. - - * - - * * - -... La demeure trépidante du bruit des fêtes devient tout à coup -silencieuse, un frisson passe sur les femmes en attente... - ---Le marié vient!... - -Derrière la porte de le chambre nuptiale refermée, retentissent les -yous-yous stridents. - -Une fois encore, Lella Nfissa resplendissante et pudique attend l’époux -au fond du qtaa. Ses yeux sont clos, sa poitrine palpite, mais -aujourd’hui elle sait le visage de celui qu’elle ne doit pas regarder. -Soudain, elle comprend qu’il n’en est pas de plus troublant au monde... -Il s’approche... elle tremble et ne s’enfuit pas. Elle le redoute et le -désire, elle défaille de bonheur entre ses bras... et, vierge, elle -éprouve un sentiment interdit à ses sœurs, les mariées musulmanes. - -Lella Nfissa aime et frémit d’amour, à l’heure même de son mariage. - - - - -X - -AMMBEUR LA FAVORITE - - -Certes, Allah s’était montré généreux envers sa créature en conduisant -Ammbeur chez Si Othman el Arfaoui, l’homme pieux. Et bien qu’elle ne fût -qu’une esclave, ses jours s’écoulaient tièdes et limpides derrière les -hauts murs blancs qui séparaient cette demeure du reste de l’univers. -Pourtant, elle avait été volée très loin, dans le Sous, alors qu’elle -accomplissait à peine sa deuxième année. - -Lella Myrrah l’éleva presque maternellement avec ses deux filles, et Si -Othman lui témoignait une hautaine mansuétude. Dans la maison, chacun -l’aimait pour sa gaîté, sa douceur et sa grâce; depuis qu’elle était -nubile, son visage revêtait une grande beauté. - -Celui qui verra Ammbeur sera ensorcelé, car sa chevelure noire et -soyeuse recouvre ses épaules; ses yeux sont langoureux comme ceux de la -gazelle; ses lèvres rouges s’ouvrent dans un sourire sur une rangée de -perles, et ses sourcils ressemblent aux noun tracés par un habile -calligraphe. Elle est fine et brune, d’un brun exquis se rapprochant de -la couleur ambrée. Ammbeur[71], tu es bien nommée... Celui qui te -possédera, ses blessures guériront, ses tourments seront oubliés... A -ton poignet est un tatouage délicat; tes membres sont de beaux cierges -lisses et les seins font saillie sur ta jeune poitrine, telles les -pommes des pays chrétiens. - - [71] Ambre. - -Ammbeur est une rose épanouie dont nul encore n’a froissé les tendres -pétales. Déjà Oum Keltoum et Mina, ses compagnes d’enfance, ont quitté -la demeure paternelle au milieu du brillant cortège des noces. Ammbeur -s’est réjouie, sans les envier, car elle sait que l’esclave n’est pas -destinée au lit d’un époux... Elle ignore seulement si le maître -l’appellera un soir auprès de lui, ou si elle est réservée à -l’inexpérience de Si Mohammed, le fils aîné, dont la quatorzième année -s’accomplira au Ramadan. Elle se confie en son Dieu, elle vit -insouciante et joyeuse... - -Un hôte est entré dans la maison: Si Driss el Bagdadi vient de Fez; on -dit que des affaires importantes l’appellent à Rabat, où il veut -s’installer, et le maître en témoigne une grande joie, car Si Driss est -l’ami cher de sa jeunesse, alors qu’ils étudiaient tous deux à -Karaouïn[72]. - - [72] Université religieuse de Fez. - -Il l’a installé dans la plus belle salle du menzah, et les femmes -s’ingénient chaque jour à cuire des repas succulents pour celui qui -honore leur demeure. Lorsqu’il traverse le patio, elles laissent -retomber en hâte les rideaux de leurs chambres afin de n’être point -aperçues, mais leurs yeux curieux épient Si Driss à travers la -mousseline, et elles interrogent avidement les esclaves qui servent les -repas au maître et à son ami. - ---C’est un homme solide, au teint blanc,--rapporte Messaouda, la -négresse. - ---Il est rassasié[73],--déclare Yasmin. - - [73] Riche. - ---Une barbe bouclée décore son visage,--dit Mbilika. - -Ammbeur se tait, volontairement affairée à nettoyer la merfia. Pour la -première fois de sa vie, elle sent la pudeur de son visage, car Si Driss -la contemple avec des yeux d’extase, et, bien qu’il s’observe et -dissimule, elle devine constamment le regard de l’hôte glissant vers -elle... Toute sa jeunesse a frémi à cet appel muet; Ammbeur pense si -longuement à Si Driss que la nuit lui apporte des rêves voluptueux... - -Deux semaines plus tard, Si Driss el Bagdadi quitta l’hospitalière -demeure de son ami pour s’installer dans celle qu’il venait de louer à -un riche Rbati[74], et la vie perdit son goût pour Ammbeur. - - [74] Habitant de Rabat. - -Les jours rampaient, mornes et longs sous un ciel sombre. Après la -sécheresse de l’été, les premières averses noyaient la ville; et les -retardataires qui n’avaient pas encore fait reblanchir leurs murailles, -déménageaient en hâte les chambres inondées. Mais tous se réjouissaient -et bénissaient la pluie, présent d’Allah, qui apporte l’abondance et la -prospérité. - -Puis, le soleil reparut, les esclaves coururent aux terrasses pour -étendre le linge et disposer tomates et piments qu’il fallait sécher en -vue de l’hiver. Elles se pressaient, bavardes et joyeuses. Ammbeur riait -avec elles, le cœur mordu par un secret tourment, lorsque le maître la -fit appeler. - ---Tu vas nous quitter,--lui dit-il,--car je t’ai donnée à Si Driss el -Bagdadi, mon ami. Sa maison[75] est restée à Fez, il lui faut une -compagne et tu lui plais... sois douce et travailleuse chez lui comme -ici; je n’ai jamais eu à me plaindre de toi, il en sera de même pour ton -nouveau maître, s’il plaît à Dieu! - - [75] Ses femmes. - -Ammbeur baisa la main de Si Othman, fit un paquet de ses caftans et -revêtit son haïk. Son âme s’épanouissait voluptueusement, mais elle sut -se répandre en larmes et en gémissements lorsqu’il lui fallut quitter -Lella Myrrah et les autres femmes du logis. Les esclaves pleuraient -aussi, tout en la jalousant au fond du cœur... - -Ammbeur suit une vieille servante à travers les ruelles éblouissantes de -la ville, elle songe à Si Driss et tout son être palpite de frayeur et -de joie... Sa compagne s’arrête au fond d’une impasse et heurte -discrètement à une porte. Une négresse vient ouvrir et conduit Ammbeur à -travers un vestibule sombre, au bout duquel tout à coup elle s’arrête, -éblouie: - -Le riadh[76] s’étend inondé de soleil..., un gai soleil frais, pur, -rajeuni, sur les plantes ressuscitées par les premières pluies. - - [76] Jardin intérieur. - -Une odeur de sève, de terre humide flotte dans l’air, les feuilles bien -lavées semblent heureuses. Les abeilles s’affairent autour des daturas, -dont chaque fleur est une grosse cloche bourdonnante, et les jasmins -touffus, pleins de nids, lancent vers le ciel des pépiements enivrés. - -Les tuiles vertes, au-dessus des arcades, encadrent un grand morceau -d’azur. Tout est harmonie, beauté, dans ce jardin bien clos et -mystérieux au passant, qui ne peut soupçonner cette fête des arbres, des -fleurs et des oiseaux derrière les murs blancs... Les allées de -mosaïques luisent doucement entre les parterres. Les bananiers, les -orangers, les géraniums, les rosiers s’enchevêtrent et se dépassent en -une ruée sauvage vers la lumière et la vie. Après six mois d’implacable -sécheresse, où ils agonisaient, ensevelis déjà sous la poussière rouge, -la première pluie suffit à les ranimer. Ils respirent, ils se détendent, -ils s’étalent délicieusement au soleil, ils poussent des feuilles et des -fleurs nouvelles, ils arrondissent leurs fruits. - -Le jardin accueille Ammbeur avec un visage riant que les grenadiers -fardent çà et là d’écarlate. - ---Sois la bienvenue chez moi,--dit Si Driss en avançant vers elle. Il -mesure ses pas, il éteint le feu de ses yeux, mais une ardente rougeur -brûle son visage, sa voix s’altère, ses mains tremblent, ses regards -vacillent... et soudain, fou d’amour, il oublie sa contrainte et -entraîne Ammbeur vers la chambre aux coussins voluptueux... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ammbeur connut le goût de la félicité. Elle fut la sultane dont la -beauté ensorcèle et provoque la démence, le Tasnim[77] où son maître ne -pouvait se lasser de boire, le feu dévorant qui incendie et ne consume -jamais... Dès qu’il apercevait sa belle aux prunelles agaçantes, aux -paupières cernées de kohol, à la salive douce comme le miel d’un rayon -encore scellé, Si Driss frissonnait et murmurait: - - [77] Source du paradis. - ---Au nom d’Allah[78]. - - [78] Invocation que les musulmans prononcent avant toute action... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Elle eut des esclaves et des bijoux, des robes de brocart aussi -somptueuses que celles d’une épouse de caïd, des plateaux d’argent -chargés de verrerie pour le thé, des coussins brodés par les plus -habiles mouallemat, une machine chantante[79], et des pendules à -carillons... Elle se promenait indolente et oisive à travers son jardin -aux arcades festonnées, épiant les oiseaux, cueillant des fleurs pour -les mêler à sa chevelure, s’amusant, avec les négresses, d’un insecte ou -d’une goutte d’eau. Elle était douce et d’humeur égale, toujours prête -aux caresses, ne se disputant avec aucune femme, ne demandant jamais à -sortir ni à monter aux terrasses. Et Si Driss la comparait en pensée à -ses épouses de Fez, dont les voix furieuses, les revendications et les -doléances affligeaient perpétuellement ses oreilles. - - [79] Phonographe. - ---Tu es ma plus aimée,--disait-il à Ammbeur,--mon repos et mon -paradis... Si je te quitte, ma raison s’embrouille, et j’erre au milieu -des souks tel un corps dont l’âme est absente. Les autres..., je leur -envoie de quoi vivre dignement, et, certes! je leur ferai la «part de -Dieu» quand nous retournerons à Fez; mais tu resteras toujours chez moi -comme la lune parmi les étoiles. - -Il en fit son épouse par contrat devant le Cadi, après la naissance d’un -fils, et la sebenia des noces n’était pas encore usée lorsque l’enfant -mourut. Ammbeur sut ne pas importuner Si Driss de son chagrin qui -s’évanouit rapidement dans la joie inespérée d’une situation légitime. -Elle n’avait pas profité, pour y atteindre, de l’empire qu’elle exerçait -sur son maître, ainsi que le font tant d’esclaves favorites, car l’amour -de Si Driss lui suffisait et elle n’était point ambitieuse. Mais le -Seigneur la comblait de ses bienfaits; elle en ressentait une joyeuse -fierté. - -Deux ans s’écoulèrent ainsi, pleins de félicités, au cours desquels Si -Driss el Bagdadi régla les affaires qui l’avaient appelé à Rabat. Rien -ne l’y retenant plus, il avait hâte de retourner à Fez, dans la maison -de ses ancêtres, dont il parlait toujours avec attendrissement. - ---Certes,--disait-il à Ammbeur,--tu n’y trouveras pas un riadh plein de -fleurs, ni des chambres blanches et neuves comme ici. Cette demeure est -dans ma famille depuis plus de quatre cents ans... J’en possède encore -l’acte de vente signé par les adoul[80] du cadi Abd el Latif Bel Jiehd. -Mais les pièces y sont fraîches, et tu pourras monter chaque soir à la -terrasse, car elle est disposée de telle sorte qu’on ne l’aperçoit pas -de la rue. - - [80] Notaires. - -Il tâchait de tracer à Ammbeur une image séduisante de sa future -existence. Pourtant, il n’était pas sans crainte en songeant à ses -autres épouses et à la façon dont elles accueilleraient la nouvelle -arrivante. Les querelles de Maléka et d’El Batoul avaient assombri sa -vie; elles étaient toutes deux d’humeur jalouse, acariâtre et criarde, -mais il ne voulait pas les répudier, car elles lui avaient donné -plusieurs enfants, et il se souvenait de sa propre jeunesse livrée à la -négligence d’une étrangère... - -Si Driss adorait ses petits, encore qu’ils eussent fâcheusement hérité -des caractères maternels. Il souffrait des rivalités qui les divisaient, -eux aussi, et faisaient de sa maison un véritable foyer de discorde, -malgré ses efforts pour y établir la justice et la paix. - -Ammbeur devinait tout cela, malgré ses réticences, et songeait aux -confidences qu’il lui avait faites aux premiers temps de leur amour; -aussi envisageait-elle avec appréhension le prochain départ pour Fez... -Ses longs yeux peints devinrent soucieux, l’attrait du voyage ne parvint -même pas à les ranimer. Si Driss avait loué une automobile qui filait à -travers le bled morne et désert, avec de brusques cahots. Les palmiers -nains succédaient aux palmiers nains; de loin en loin, on apercevait les -tentes brunâtres d’un douar, on croisait des caravanes en semant la -panique au milieu des chameaux. - -Ils firent halte à Dar Bel Hamri, tristement accroupi au bord d’un Oued, -puis à Meknès, dont les terrasses grises et croulantes s’étagent sur un -coteau. Ils furent reçus dans cette ville chez un ami de Si Driss El -Bagdadi. Son palais, merveilleusement orné de stucs ciselés, de -peintures, de mosaïques, cachait toutes ses splendeurs derrière des -murailles dégradées, au fond d’une sombre et misérable impasse. Malgré -l’amabilité de ses hôtesses, Ammbeur se sentait de plus en plus triste -et dépaysée. La dernière journée du voyage augmenta son angoisse; elle -ne put retenir ses larmes lorsque Fez apparut dans le lointain, et elle -les dissimulait à son époux derrière ses voiles en prétextant une grande -fatigue. - -La cité de Mouley Idriss somnole au milieu des montagnes, telle une -perle dans sa coquille; les minarets émaillés d’émeraude et les -peupliers fusent, très verts, au-dessus des terrasses; l’Oued scintille -parmi les prairies et les arbres, et la vallée s’ouvre vers l’Ouest, -immense, brûlée de soleil. Mais Ammbeur ne voit que les maisons -entassées, jaunes et grises, farouchement étreintes par une ceinture de -remparts formidables, et son cœur est saisi d’effroi... - -L’automobile s’arrête aux portes de la ville, il faut descendre à mule, -le long des ruelles caillouteuses, enchevêtrées, sinistres. Le soleil ne -s’y hasarde jamais, on aperçoit à peine ses reflets en haut des -murailles lépreuses, dont l’humidité suinte goutte à goutte. La maison -de Si Driss est située au fond de Fez-Bali[81], on y accède par un -labyrinthe tortueux et noir, entièrement voûté, où les cavaliers -s’aplatissent sur leurs montures pour ne pas se heurter aux poutres -saillantes. Si Driss s’arrête enfin dans la nuit... Une porte s’ouvre: - - [81] Vieux Fez. - ---C’est là,--dit-il. - -Une bouffée d’air moisi, malsain, nauséabond, frappe le visage -d’Ammbeur; le patio forme une sorte de puits autour duquel s’élèvent -plusieurs étages. Les stucs, engorgés de chaux, ne sont plus que des -yeux informes trouant les murs; les balustrades de bois tourné se -disloquent, pourries et vermoulues; les escaliers tombent en ruines, des -marches manquent, les plafonds se dégradent, quelques pièces -s’effondrent... L’obscurité dissimule les ravages du temps, et la -splendeur des vieilles poutres sculptées, massives et brunes, des -boiseries peintes, des mosaïques aux tons atténués. La fontaine, -merveilleusement décorée, gémit sans cesse et l’eau débordante coule sur -les dalles de marbre qui s’effritent... - -Si Driss aime et respecte cette vénérable demeure où il est né; il est -habitué à sa décrépitude et n’en voit pas les tares. Comme ses pères, il -remet de jour en jour à la faire réparer; quelques chambres restent -habitables, cela suffit. Ammbeur n’avait pas prévu, malgré ses -appréhensions, une aussi lugubre prison. Les images de son riadh fleuri, -aux murailles blanches, aux salles claires et neuves, se pressent dans -sa tête tandis qu’elle contemple avec angoisse la sinistre cour noirâtre -où elle devra vivre désormais. - -El Batoul et Maléka, suivies de leurs esclaves, se sont précipitées à la -rencontre des arrivants. Elles entourent Ammbeur, l’accablent de baisers -et de prévenances. Le sourire est sur leurs lèvres et la haine au fond -de leurs cœurs. Elles détaillent avec rage leur nouvelle coépouse, dont -la beauté dépasse toutes leurs craintes; un serpent les mord et les -torture... Comment lutter avec une pareille créature, dont les grâces ne -sont certes point un présent d’Allah, mais un sortilège du démon?... -Elles ont compris depuis longtemps qu’elles se perdraient en témoignant -leur ressentiment à la favorite trop aimée, et Si Driss se rassure -devant l’accueil imprévu qu’elles font à Ammbeur. - -Elles lui ont préparé la meilleure chambre, lui offrent le thé, -l’entraînent à la terrasse où l’on rencontre les voisines accourues de -tous les logis environnants. Ammbeur trouve ces femmes déplaisantes avec -leurs joues molles et blanchâtres, leur aspect de larves vivant dans -l’ombre, leur accent grasseyant, et cette mode ridicule de porter la -dfina[82] haut troussée sur la croupe, au lieu de la laisser tomber, -comme à Rabat, jusqu’au bas du caftan. - - [82] Robe de dessus en mousseline. - -Une rumeur s’élève des ruelles invisibles et dénonce la proximité des -souks. Le chaos des terrasses et des minarets enchevêtrés grimpe à -l’assaut des collines en une ruée fauve, et les montagnes semblent plus -écrasantes, de ce bas-fond. Quelques rayons de soleil dorent encore les -quartiers hauts de la ville, tandis que l’ombre ensevelit Fez-Bali et la -maison de Si Driss... - - * - - * * - -Depuis qu’elle vivait à Fez, Ammbeur avait perdu sa gaîté. Pourtant, El -Batoul et Maléka la comblaient de prévenances hypocrites; les esclaves -s’empressaient à la servir; Si Driss lui revenait chaque fois plus -amoureux et plus ardent. Elle n’avait à se plaindre de personne et une -lourde angoisse pesait sur ses jours... - ---Si tu veux,--disait son mari,--je te ferai construire dans le Douh[83] -une demeure cent fois plus belle que celle de Rabat. - - [83] Ville haute où les riches Fasi ont des demeures enfouies dans la - verdure. - -Et il se complaisait en des plans dont l’exécution eût demandé bien des -années. - -Les querelles avaient cessé dans sa maison depuis leur retour; El Batoul -et Maléka oubliaient leur ancienne rivalité pour s’unir contre la -favorite, et les négresses partageaient la haine sournoise de leurs -maîtresses. Après avoir montré à Ammbeur des visages doux comme le miel, -toutes ces femmes tenaient de longs conciliabules afin de la perdre dans -le cœur de Si Driss. - ---Vois comme nos khelkhall[84] sont légers auprès des siens,--disait -Maléka. - - [84] Bracelets de chevilles. - ---Il lui a donné en secret des bracelets d’or qui valent au moins cent -douros,--ripostait El Batoul. - ---S’il va dans sa chambre, il vole; pour venir aux nôtres, il se -traîne... - ---Que Dieu la maudisse et la rende stérile! - ---Puisse la petite vérole trouer son visage et mettre la cécité en ses -yeux! - -Elles avaient essayé en vain les sortilèges les plus efficaces pour -ramener à elles l’amour de l’époux. Si Driss mangeait impunément de la -cervelle d’hyène dissimulée parmi les viandes, ou revêtait ses burnous -soumis aux fumigations de poil de rat orphelin, sa passion ne se -détournait pas d’Ammbeur. - ---Mon esprit s’embrouille comme les fils sur le métier du -tisserand-apprenti,--avouait Maléka devant l’insuccès de ses pratiques. - -Une vieille esclave proposa: - ---Si on faisait pétrir du couscous par les mains d’un mort. A El Ksar, -où j’ai vécu jadis, les femmes employaient souvent ce moyen pour ranimer -l’amour des maris oublieux... - -Mais il fallait sortir pendant la nuit, et les coépouses ne pouvaient -s’y risquer. Elles convinrent d’habiller la négresse avec leurs -vêtements, et de l’envoyer en leur nom composer le philtre infaillible. - - * * * * * - -... Messaouda gravit péniblement la colline où s’échelonnent les tombes; -un jeune garçon la suit, portant une lanterne dont la lueur falote et -jaunâtre rampe parmi les sépulcres et les herbes sèches; mais déjà la -lune apparaît au-dessus des montagnes, énorme et rouge comme un cuir -teint. Elle éclaire le cimetière et le bordj massif, tandis que la ville -dort dans l’ombre dense, au fond de la vallée. - ---C’est ici qu’on l’a enterré ce matin,--murmure Ahmed en s’arrêtant -auprès d’une pierre aussi vétuste que les autres.--Mais, par Allah, ô ma -mère, laissons-le dormir en paix! Qui sait si Azraél[85] n’est pas déjà -auprès de lui?... - - [85] Ange de la mort. - ---Tais-toi, chien!--riposte la vieille,--et accomplis ta besogne, si tu -veux que je te compte au retour les dix douros promis. - -Ahmed est un pauvre diable, il ne possède que les dents qu’il a dans la -bouche; l’attrait du gain l’emporte sur sa frayeur, et il se met à -creuser la terre fraîchement remuée, tandis que la négresse murmure les -incantations qui conviennent... Bientôt, le cadavre apparaît, enveloppé -de son suaire. C’est un homme jeune encore, à barbe brune, dont la face, -à demi rongée par un mal, grimace d’un affreux rictus sous la clarté -livide de la lune. - -Messaouda s’accroupit auprès du trou béant, dispose sa farine et son -pétrin, puis, sans frayeur, elle tire le mort de sa fosse, et l’assied -sur ses genoux. - ---O ma mère! O ma vie! arrête-toi, il va parler...--s’écrie Ahmed, -tremblant comme au jour de l’Événement. - ---N’agite point ta langue et passe-moi un peu d’eau,--répond la vieille, -tout en pétrissant le couscous avec les mains du cadavre, qu’elle tient -dans les siennes, par derrière. - ---Que Si Driss El Bagdadi, mon maître, devienne docile entre les bras de -ses épouses Lella El Batoul et Lella Maléka, comme tu l’es entre les -miens,--répète-t-elle. - -La lune s’est élevée parmi les étoiles, et Messaouda remarque avec -crainte le dôme de Moulay Idriss qui surgit lumineux et verdâtre -au-dessus de la ville noire; elle y voit un mauvais présage, la terreur -envahit son esprit, le froid du cadavre la pénètre, la face paraît -s’animer sous les reflets lunaires, et soudain, le corps, gonflé par des -gaz tressaille sur elle avec un bruit sinistre... - -L’esclave, que l’épouvante a glacée jusqu’au cœur, repousse brusquement -son lugubre compagnon et s’enfuit à travers les tombes, mais ses -vieilles jambes fléchissent, elle bute contre une pierre et -s’affaisse... Ses lèvres, dont aucun son ne peut sortir, s’agitent en -invocations désespérées. Elle se croit morte et prête à paraître devant -le Seigneur Terrible, pour subir le châtiment. Le démon s’approche -d’elle sous la forme d’un animal aux yeux ardents, un souffle chaud -brûle son visage, le feu du _sakkar_[86] est allumé pour elle. - - [86] L’enfer des Musulmans. - -Au mouvement d’horreur qui la convulse, un chacal se sauve dans la nuit; -la vieille, redressée sur son séant, jette une longue clameur sauvage. - ---Où es-tu, ma mère Messaouda?--répond enfin la voix d’Ahmed.--Viens, je -lui ai rendu la paix du tombeau, et j’emporte le couscous. Tu me payeras -mes douros, mais, par ma vie! je ne recommencerais pas cela pour en -gagner cent autres... - - * * * * * - -... Si Driss mangea le couscous et le trouva excellent, puis, insensible -aux caftans neufs et aux maquillages de ses vieilles épouses, il -rejoignit Ammbeur dans sa chambre et passa auprès d’elle une nuit fort -amoureuse, car le souper avait été relevé de nombreuses et savantes -épices. - -La déconvenue d’El Batoul et de Maléka fut extrême. Elles s’étaient -disputées les jours précédents pour savoir à qui le mari rendrait -d’abord ses faveurs, et, ne parvenant pas à s’entendre, elles avaient -décidé de s’en remettre à la volonté d’Allah... Néanmoins, chacune avait -rehaussé sa parure de tous les artifices propres à attirer l’attention -de Si Driss, et comptait détourner sur elle seule les effets du -sortilège. Elles ne pouvaient comprendre qu’un tel philtre restât -impuissant... Elles regrettaient aussi les douros partagés entre Ahmed -et Messaouda, et se les reprochaient avec une mutuelle aigreur. - ---C’est toi,--disait Maléka, qui as conclu ce sot marché. - ---O Allah! le mensonge sort de tes lèvres, car tu leur as toi-même remis -ces dix douros. - ---Pouvais-je faire autrement que de leur payer le prix que tu avais -promis? - ---Tu n’as même pas attendu de savoir si le couscous était bon. - ---Je tiens ma parole mieux que toi, fille de peu. - ---Tes injures ne m’atteignent pas, mon père était caïd. - ---Lui, caïd!... caïd de sauterelles! - -Les querelles emplissaient de nouveau la maison, Si Driss, lassé par -leurs cris, ne songeait même plus à leur faire la «part de Dieu». Leur -haine contre la favorite s’en accrut, et leurs visages se firent plus -blancs à mesure que leurs cœurs devenaient plus noirs... Il fallait se -débarrasser d’une rivale qu’on ne pouvait vaincre... Un matin Messaouda, -désireuse de réparer son insuccès, dissimula une mixture d’herbes et de -cheveux hachés menus dans la harira d’Ammbeur. - ---Au bout de quelque temps,--disait-elle,--les cheveux gonfleront dans -son cœur et l’étoufferont. - -Les coépouses, réconciliées par leur péché, épiaient anxieusement les -résultats du maléfice. Et, de fait, Ammbeur dépérissait, minée par une -mauvaise fièvre. Elle n’avait plus de goût pour aucune chose, elle ne -songeait même plus à se parer et portait des caftans salis et déchirés. - -Il y eut des noces dans la famille et elle ne voulut pas s’y rendre!... -Le moindre effort lui arrachait des gémissements... - ---O Prophète! O Mouley Idriss!... que je suis lasse!... O mon -malheur!... Mes os sont devenus plus mous que le beurre d’été!... O -Allah!... O mon destin! - -Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, se dilatent étrangement, ses -jambes, enflées, ne la portent plus; sa faiblesse est telle qu’elle ne -peut même plus monter aux terrasses et traîne des jours lamentables dans -la maison humide et pleine d’ombre. - -Si Driss en a l’esprit perdu, il ne voudrait pas la quitter et maudit -les voisines qui s’installent chaque jour auprès d’elle et lui -interdisent ainsi l’accès de sa chambre. Elles plaignent la malade et -lui conseillent mille remèdes inefficaces, puis elles se mettent à -babiller comme les hirondelles de murailles à l’heure du moghreb. - -Ammbeur ne s’intéresse plus à leurs bavardages et se retourne sur sa -couche sans trouver de repos... Le Seigneur l’a-t-il marquée pour mourir -parmi ces étrangères?... Combien Si Driss regrette amèrement de l’avoir -amenée à Fez! - ---Ah!--dit-il,--l’air des montagnes est trop fort pour toi, habituée au -doux climat de la côte. S’il plaît à Dieu tu guériras au printemps, nous -retournerons à Rabat dès que le bled aura séché. - -Mais l’hiver se prolonge, interminable et froid; la pluie tombe nuit et -jour, bénie de tous, car elle promet des récoltes heureuses, et Ammbeur -songe avec désespoir qu’elle n’atteindra pas la belle saison, trop lente -à venir. - -Malgré les tendres soins de son époux, elle languit et se meurt, l’âme -oppressée d’une sombre angoisse. Ce qu’elle porte à sa bouche a un goût -de fiel, et elle rejette toute nourriture en des vomissements. - ---Si telle est la volonté d’Allah, laisse-la jeûner quelque temps afin -de purifier son corps,--conseilla un «savant», ami de Si Driss. - -Ce traitement parut réussir durant les deux premiers jours, les -souffrances d’Ammbeur s’apaisèrent, mais sa faiblesse devint telle que -l’esprit semblait prêt à quitter son corps. - ---Il faut la ranimer avec du thé très fort,--ordonna le «savant». - -Et les tourments recommencèrent à tordre l’infortunée sur sa couche. El -Batoul et Maléka la soignent avec un dévouement exagéré; Si Driss se -repent de les avoir méconnues, et Ammbeur ne peut plus se passer -d’elles. Nuit et jour, elles sont à son chevet, attentives à prévenir -tous ses désirs. Chaque fois que la malade, tourmentée par une soif -ardente, réclame à boire, elles préparent elles-mêmes du thé, sans -épargner le sucre, et elles y mêlent traîtreusement un peu d’une poudre -jaunâtre achetée au souk, que l’on nomme rahj[87], pour activer les -effets de la pâte magique. - - [87] Arsenic. - ---Le thé est amer à mes lèvres,--gémit Ammbeur. - -Et Si Driss, qui sait le breuvage doux comme le miel du printemps, voit -venir avec épouvante la séparation à laquelle il n’est pas préparé... -Cette idée ne peut quitter son esprit, elle est cause de ses larmes -abondantes et de ses nuits agitées. - -L’état de sa bien-aimée empire de jour en jour; des sommeils plus -pesants que celui du tombeau l’accablent, dont elle sort sans retrouver -son entendement. Elle dit des choses qu’Allah seul peut comprendre, et -d’autres aussi qui jettent le trouble dans le cœur de son époux. Depuis -longtemps, elle n’avait plus prononcé les paroles d’amour et de joie, et -ce sont les souvenirs voluptueux de Rabat que le mal réveille en son -cerveau. Elle tressaille, elle tend ses bras décharnés, elle appelle Si -Driss avec frénésie, elle frémit d’un imaginaire plaisir... puis elle -retombe épuisée sur sa couche, et il la voit se débattre dans les -tourments d’une lente agonie... - -Il est affligé, dément, perdu. Dieu connaît l’état de son âme! Comment -pourra-t-il supporter l’absence de sa belle aux regards affolants, de -celle qui fut touchée par lui seul, dont le corps est brûlant et -l’haleine plus parfumée que les fleurs du jasmin et de l’oranger?... - -Mais déjà, elle s’éloigne de lui... ses yeux ne reflètent plus aucune -chose, ses membres se glacent, son souffle s’éteint... O Seigneur! elle -entre dans Ta Miséricorde!... - -El Batoul et Maléka se griffent le visage à coup d’ongles et poussent -des cris déchirants qui attirent toutes les esclaves. - - * * * * * - -Ainsi mourut Ammbeur, épouse trop aimée de Si Driss El Bagdadi, selon ce -qui était écrit sur le livre de sa destinée. - - -(Meknès.--Décembre 1917.) - - - - -TABLE - - - PREMIÈRE PARTIE - MŒURS TUNISIENNES - - I.--LA MAISON DU CAID MANSOUR 1 - II.--MENU PEUPLE 22 - III.--NOCES PRINCIÈRES 32 - IV.--UNE PETITE AZIZA EST NÉE 47 - V.--LA PRISON DES ÉPOUSES 52 - VI.--FATHMA LA DÉLAISSÉE 63 - VII.--LES DÉSENCHANTÉES A TUNIS 69 - VIII.--LA MARIÉE AU HAMMAM 85 - IX.--LES QUATRE FEMMES DE BABA YOUSSEF 89 - X.--LAMENTO 110 - XI.--JEUNES-TUNISIENNES 115 - XII.--LA DAME DE LA RUE SIDI BEN NAIM 125 - XIII.--DÉCADENCE 133 - - DEUXIÈME PARTIE - MŒURS MAROCAINES - - I.--LA MORT DE MOULEY ABD ES SELEM 145 - II.--LA JUIVE 164 - III.--LE PÈLERINAGE DE LA PAUVRE FATIME 195 - IV.--MEKTOUB 204 - V.--LE MARIAGE DE RITA 218 - VI.--UN HAREM BIEN GARDÉ 254 - VII.--LA CHERIFA, FILLE DU SULTAN 272 - VIII.--ESCLAVAGE 281 - IX.--LES DOUBLES NOCES DE LELLA NFISSA 293 - X.--AMMBEUR LA FAVORITE 301 - - -290-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--9480-10-19. - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - - Vol. - RENÉ BAZIN - Les Nouveaux Oberlé 1 - MARCEL BERGER - Jean Darboise, auxiliaire 1 - RENÉ BOYLESVE - Le Bonheur à Cinq Sous 1 - GUY CHANTEPLEURE - La Ville assiégée 1 - MADELEINE CLEMENCEAU JACQUEMAIRE - Les Hommes de Bonne Volonté 1 - MARGUERITE COMERT - Éros Rédempteur 1 - PIERRE DE COULEVAIN - Le Roman Merveilleux 1 - PAUL DARMENTIÈRES - Maman 1 - MAX DEAUVILLE - Jusqu’à l’Yser 1 - MARC ELDER - Jacques Bonhomme et Jean Le Blanc 1 - ANATOLE FRANCE - Le Petit Pierre 1 - A. GÉRARD - La Triple Entente et la Guerre 1 - PIERRE GOURDON - La Réfugiée 1 - GYP - Le Journal d’un Cochon de Pessimiste 1 - JULES LEMAITRE - La Vieillesse d’Hélène 1 - PIERRE LOTI - L’Horreur allemande 1 - PIERRE MILLE - Nasr’ Eddine et son épouse 1 - ÉMILE NOLLY - Le Conquérant 1 - JACQUES NORMAND - Petites Notes pendant la grande Guerre 1 - FRANCISQUE PARN - En suivant la Flamme 1 - J.-H. ROSNY Jne - Mimi, les Profiteurs et le Poilu 1 - CHARLES TARDIEU - Sous la Pluie de Fer 1 - MARCELLE TINAYRE - La Veillée des Armes 1 - LÉON DE TINSEAU - Le Secret de Lady Marie 1 - JEAN-LOUIS VAUDOYER - Les Permissions de Clément Bellin 1 - PIERRE VEBER - L’Homme qui vendit son âme au diable 1 - PAUL WENZ - Au Pays de leurs Pères 1 - COLETTE YVER - Les Cousins riches 1 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HAREM ENTR'OUVERT *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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