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-The Project Gutenberg eBook of En Pénitence chez les Jésuites, by
-Pierre-Paul Brucker
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: En Pénitence chez les Jésuites
- Correspondance d'un lycéen
-
-Author: Pierre-Paul Brucker
-
-Release Date: July 22, 2022 [eBook #68591]
-
-Language: French
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN PÉNITENCE CHEZ LES
-JÉSUITES ***
-
-
-
-
-
- PAUL KER
-
- En Pénitence
- chez
- les Jésuites
-
- CORRESPONDANCE D’UN LYCÉEN
-
- TROISIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- PIERRE TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 82, RUE BONAPARTE, 82
-
- 1910
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-Ceci n’est pas un roman: c’est une histoire vécue.
-
-Je n’ai pas été élevé sur les genoux de la Compagnie de Jésus. C’est
-l’Université qui s’est appliquée la première à dégrossir ma jeune
-intelligence et à la former. Je lui sais gré de ses louables intentions.
-Mais la vérité m’oblige à dire que, si je vaux quelque chose, ce n’est
-pas à elle que je le dois. Je l’ai, bien qu’involontairement, quittée
-d’assez bonne heure pour avoir le temps de faire peau neuve sous une
-autre influence. Les pages qu’on va lire marquent les diverses phases de
-mon évolution.
-
-Elles sont d’un jeune homme qui dit, au jour le jour, ce qu’il a senti,
-ce qu’il a vu, et qui le dit sans arrière-pensée. J’aurais pu leur
-donner un tour moins juvénile, les corriger: je les aurais gâtées. Je
-les livre au public telles que je les ai retrouvées, un peu jaunies déjà
-par l’âge, dans des tiroirs longtemps oubliés. A une époque où le mot
-d’ordre est de courir sus aux Jésuites, ce témoignage primesautier d’un
-lycéen devenu leur élève pourra, sinon guérir les aveugles
-volontaires--miracle difficile--du moins ouvrir quelques yeux qui
-cherchent sincèrement la lumière.
-
-Il y a de par le monde des égarés intelligents qui, après avoir reçu
-chez les Jésuites, quelquefois pour l’amour de Dieu, le pain du corps et
-celui de l’âme, le leur ont, depuis, vilainement craché au visage. J’en
-appelle à ceux-là: ils ne sont pas sujets à caution. Qu’ils soient
-francs, et je les défie de me taxer d’exagération ou de mensonge.
-
-Néanmoins, on est tellement habitué dans certains milieux à regarder les
-Jésuites, qu’on n’a d’ailleurs jamais vus de près, comme des êtres à
-part, ténébreux, insaisissables, essentiellement retors et louches, que
-je ne me flatte pas outre mesure d’être cru sur parole. On dira que je
-suis un jésuite masqué. Il ne me restera qu’une ressource: c’est de
-répondre à ces incrédules: «Allez, une bonne fois, y voir vous-mêmes.»
-
-Il s’en trouvera peut-être qui auront assez de courage et de loyauté
-pour faire cet essai, quand les Jésuites seront rentrés chez eux--ce qui
-ne peut tarder bien longtemps, s’il est vrai, comme on le dit
-volontiers, qu’étant sortis par les portes, ils ont l’habitude de
-rentrer par les fenêtres.
-
-
-
-
-En Pénitence chez les Jésuites
-
-
-
-
-LETTRE 1
-
-A
-
-mon condisciple et ami Louis X., élève de Rhétorique au lycée de Z.
-
-1er octobre 187...
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je t’annonce une nouvelle que tu ne voudras pas croire. J’y crois à
-peine moi-même... Hélas!
-
-Tu me connais de longue date et tu sais que, si je ne suis pas un
-mauvais cœur, sans me vanter, je n’ai jamais été un modèle de travail,
-de discipline et de sérieux. Ah, le _sérieux_! Voilà un mot qui
-m’horripile! On me le répète le matin, on me le répète le soir, on me le
-fait manger à toutes les sauces: j’en étouffe. Que diable! Je ne suis
-pas un bénédictin pour sécher sur des bouquins savants, ni un chartreux
-pour moisir en cellule et me nourrir de silence, d’eau claire et de
-pénitence. Je vais avoir seize ans; j’ai dans les veines du sang qui
-bout, dans la cervelle quelques idées pas plus sottes que d’autres, dans
-le cœur... Ma foi, est-ce qu’on sait, à nos âges, ce qu’on a dans le
-cœur? Tout, par le désir; en réalité, rien, rien que le vide, la faim,
-la soif d’un idéal qui est dans les étoiles, à des milliers de lieues...
-Oh! j’en pleurerais une journée!
-
-Mais tout cela ne t’apprend pas la chose étonnante, stupéfiante. La
-voici toute crue. Mon père vient de me déclarer qu’il me retire du lycée
-pour me mettre chez les Jésuites.
-
-Tu as bien entendu: CHEZ LES JÉSUITES. En pénitence, naturellement.
-
-A première vue, ça paraît monstrueux, n’est-ce pas? A la seconde, à la
-troisième, à la vingtième fois, c’est toujours pire. A la fin, c’est
-comme dans les romans, tu sais?--un tel saisissement de douleur
-inattendue que, ne pouvant pleurer, on se met à rire, comme à Charenton.
-
-J’en suis là, mon ami. Je n’ai fait aucune objection à mon père: ce
-qu’il veut, je sais qu’il le veut. Ma mère le regarde, me regarde et ne
-dit rien: je vois qu’elle attend l’œuvre du temps.
-
-A demain. Plains-moi.
-
-Ton malheureux ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-2. _Au même._
-
-2 octobre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-La nuit porte conseil, dit-on: je ne m’en aperçois guère. J’en ai passé
-une horrible. Un cauchemar continu. Sur mon estomac je sentais les deux
-larges pieds d’un Jésuite, énorme comme un saint Christophe, qui avec la
-hampe pointue de sa lourde croix de procession me fouillait le cœur. Un
-autre m’étranglait avec un immense chapelet, roulé en forme de serpent
-autour de mon cou. Un troisième me grillait les pieds, comme au temps de
-l’Inquisition, pendant qu’une douzaine d’autres, jeunes et vieux, avec
-des grimaces de démon, dansaient autour de mon lit une sarabande
-insensée.
-
-Il paraît que j’ai crié au secours: ma mère est venue et, me trouvant la
-tête en feu, m’a mis des compresses qui ont peu à peu calmé la fièvre.
-Alors j’ai dormi tranquillement jusqu’à dix heures du matin. Au
-déjeuner, mon père me dit: «Tu as eu trop d’appétit hier soir; le régime
-des Jésuites te fera du bien: ils mangent peu au souper. C’est de
-l’hygiène bien comprise.»
-
-Remarque, mon ami, comme les résolutions arrêtées d’un homme changent
-ses opinions. Mon père n’aime pas plus que moi les Jésuites et, s’il les
-connaît, c’est par ouï-dire, sans être sûr de rien. Néanmoins, depuis
-qu’il a résolu de me livrer à eux, tu vas voir qu’il leur prêtera toutes
-les qualités qu’il désire trouver chez eux pour ma correction. Il entre
-dans l’aveuglement incurable--et moi, par le fait, j’entre dans la
-fatalité...
-
- * * * * *
-
-J’ai été interrompu dans ma chambre. Deux coups discrets à la porte.
-C’était ma sœur Jeanne, qui a ton âge, un an de plus que moi. Elle
-m’embrassa plus fort que d’habitude, en m’appelant son _petit Paul_.
-Cela me mit en défiance:
-
-«C’est maman qui t’envoie?
-
---Non, c’est moi qui viens te consoler.
-
---Vrai?
-
---Vrai.»
-
-Une petite larme perla au coin de ses yeux parfaitement limpides. Mon
-cœur fit un bond. Après un silence:
-
-«Tu as gros cœur, dit-elle, de ne pas rentrer au lycée?
-
---Oui, répondis-je péniblement.
-
---Tu avais là des amis?
-
---Plusieurs, un surtout: je lui écrivais, quand tu es entrée.
-
---Celui-là, je le connais; il est bon. Mais, les autres, l’étaient-ils
-tous?»
-
-Je la regardai avec quelque surprise: elle ne m’avait jamais encore fait
-cette question. Elle la répéta de sa voix la plus douce, et son œil
-scrutateur plongeait au fond du mien: il fallut répondre:
-
-«Bons... comme moi», fis-je un peu troublé. «Pourquoi cette question?
-
---Parce que, s’ils avaient été tout à fait bons, notre père n’aurait pas
-eu besoin de chercher pour toi un autre milieu. C’est leur faute, si
-l’on t’envoie chez les Jésuites.
-
---Mes amis actuels valent peut-être bien ceux que j’aurai.
-
---_Peut-être_ est le vrai mot; car nous n’en savons rien encore, ni toi
-ni moi. Tu vas en faire l’expérience, mon petit Paul, dans quelques
-jours: si elle réussit, tu seras moins malheureux.
-
---Et si elle ne réussit pas?
-
---Tu reviendras.
-
---Mais les élèves ne sont pas tout, repris-je. Il y a surtout les
-maîtres, que j’ai la tentation d’en voyer promener à tous les...
-
---Chut! Les connais-tu?
-
---Je les vois d’ici:
-
- _Hommes noirs, d’où sortez-vous?
- Nous sortons de dessous terre..._
-
-Si je te chantais le reste, tu serais édifiée sur leur compte.
-
---Mal édifiée, j’imagine. Chanson n’est pas raison. Il faut voir avant
-de juger.
-
---Jeanne, je te trouve aujourd’hui extraordinairement raisonnable.
-
---C’est que je souhaite très vivement, cher petit frère, que tu le sois
-toi-même, et que tu prennes du bon côté l’épreuve à laquelle tu vas être
-soumis. Dis, le veux-tu, pour faire plaisir à ta grande sœur qui t’aime
-bien? Me promets-tu d’accepter franchement ta situation, de ne pas
-donner du chagrin à maman et à moi, et d’être sage chez les Jésuites?»
-
-Qu’aurais-tu fait à ma place, mon ami? Je n’en sais rien. Moi, j’ai le
-cœur bête. Je me suis jeté en pleurant dans les bras de ma grande sœur
-Jeanne et je lui ai promis tout ce qu’elle a voulu.
-
-A ce propos, je vais te faire une confidence. Vois-tu, moi, avec le
-tempérament que j’ai, je ne me marierai jamais. La raison, c’est que, si
-j’avais une femme revêche, je la battrais comme plâtre, jusqu’à
-extinction; si j’en avais une comme ma sœur Jeanne, elle m’enroulerait
-autour de son petit doigt, et alors, adieu toute dignité! Or, je tiens à
-ma dignité.
-
-Il est vrai que j’aime follement ma sœur Jeanne, bien qu’élevée chez des
-nonnes par la volonté de ma sainte femme de mère, que mon père n’a
-jamais osé contrarier. Elle m’a empêché de faire plus d’une sottise,
-depuis que j’en suis capable. Ça vaut un peu de reconnaissance et je
-tiendrai la parole donnée: s’ensuivra que pourra.
-
-Nous partons après-demain pour la jésuitière. J’en ai froid dans le dos.
-Tu sauras dans quelques jours mes premières impressions.
-
-Adieu, mon ami; sois plus heureux que moi.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-3. _Au même._
-
-H., le 7 octobre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Eh bien, j’y suis: c’est invraisemblable et pourtant vrai. Mais ce qui
-te paraîtra tout à fait drôle, comme à moi, c’est que--je ne sais
-comment te dire cela--je ne m’y trouve qu’à moitié mal. J’en suis
-furieux: j’espérais autre chose. Ces Jésuites ne sont pas si noirs que
-je croyais et je n’en ai pas vu un qui ait des pieds de bouc. Quant à
-leurs élèves, dame!... Tu sais que je n’oublierai jamais les camarades
-du lycée, et toi, d’abord, tu es hors de pair. Ceux-ci ont une tournure
-différente.
-
-Mais commençons par le commencement. Mon nouveau professeur, entre
-autres conseils, nous a recommandé hier de ne jamais _torcher_ nos
-lettres, quel qu’en soit le destinataire, par respect pour nous-mêmes et
-pour notre belle langue française. Je vais _m’appliquer_ sans me
-_torturer_, comme il nous disait encore. Tu vois que je deviens docile.
-
-Donc, il y a trois jours, mon père conduisit le malheureux mouton à la
-boucherie. Une belle boucherie, ma foi, et bien achalandée, à ce que
-j’ai vu depuis. Un long _frater_ en redingote noire nous ouvrit, avec un
-sourire qui disait clairement: «Encore un de pris au piège!» Vaste
-parloir très gai, sans nul doute pour narguer la tristesse des rares et
-courtes entrevues de famille, avec des bustes de grands hommes et des
-tableaux d’honneur pour les petits enfants sages... Mais en voilà un
-pour la rhétorique! C’est là-dessus que j’ai à me faire afficher pour le
-plaisir de ma sœur? Tout est prévu: les fiches blanches sont déjà prêtes
-dans leurs coulisses en ferblanterie dorée, qu’ils veulent faire passer
-pour de l’or.
-
-Arrive le _Père Recteur_, comme qui dirait le proviseur de l’endroit, un
-bel homme, air et tenue graves, rien d’administratif. Quand mon père me
-présenta à lui, son regard s’épanouit. Il me prit la main et, la sentant
-un peu trembler, il me baisa au front, comme un innocent:
-
-«Soyez le bienvenu, mon enfant, dit-il. Nous tâcherons de faire de vous,
-si vous le voulez bien, un élève meilleur encore que vous ne l’êtes
-déjà.»
-
-Rouerie jésuitique, pensai-je. Il sait parfaitement que je suis une
-manière de cancre: mon père le lui a écrit et va le répéter devant moi.
-C’est en effet ce qui eut lieu.
-
-Quand l’abatage fut fini, le Père Recteur dit simplement:
-
-«Monsieur, le passé est passé; personne ici ne le reprochera à votre
-fils. Il aura la réputation qu’il va se faire par ses actes, et je suis
-sûr qu’elle sera bonne: n’est-ce pas, Paul?»
-
-Ce ton et cette confiance dans ma bonne volonté future m’entrèrent dans
-le cœur, malgré moi. Je répondis, sans trop hésiter:
-
-«Oui, monsieur.
-
---Dites _mon Père_», reprit-il en souriant: «c’est le nom qu’on donne
-ici aux maîtres et qu’ils tâchent de mériter.»
-
-Je répétai docilement: «Oui, mon Père,»--et je sentis que le filet
-m’envahissait.
-
-On me présenta ensuite au _Père Préfet_ (c’est le censeur): il me plut
-moins que l’autre. Celui-ci personnifie le règlement: je m’en passerais
-volontiers. Pourtant il fut aimable et nous promena par tout
-l’établissement, nous expliquant tous les détails qui pouvaient nous
-intéresser, sans le fastidieux boniment auquel je m’attendais.
-
-La boîte n’est vraiment pas vilaine. Il y a de l’air et du jour partout,
-même dans les sous-sols, où se trouvent les réfectoires. Les classes,
-les études sont spacieuses, les murs peints en couleur claire. La
-monotonie des longs corridors est égayée par des statues, par de jolies
-gravures historiques, militaires, artistiques, qui en font de véritables
-galeries. Dortoirs d’une propreté irréprochable, cirés, hauts et larges,
-avec des lavabos et des sommiers perfectionnés. Mais pas d’alcôves: les
-lits, à distance convenable, sont en vue les uns des autres. Le Père
-Préfet nous dit: «C’est pour apprendre aux enfants à se respecter, et
-l’air circule plus librement.» J’aurais préféré un coin fermé, pour
-pouvoir pleurer à mon aise» Mais il faut bien se plier. D’ailleurs,
-depuis trois jours que je fais comme tout le monde, l’habitude vient.
-
-Je sens qu’elle viendra pour bien d’autres choses, dont je n’avais pas
-idée jusqu’à présent. C’est comme si j’avais changé de pays. A plus tard
-le reste. Je te serre la main.
-
-Ton ami toujours,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-4. Au même.
-
-9 octobre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Ta lettre de condoléance, qui m’a tortillé le cœur, me prouve que je
-n’ai pas encore le pied aussi marin que je croyais. Oui, c’est l’exil;
-oui, c’est une vie nouvelle à apprendre; oui, c’est rude par moments.
-Mais déjà je n’ose plus trop parler de mon malheur. Pourquoi? Écoute la
-suite de mes débuts.
-
-Quand on m’eut indiqué ma place à l’étude et au dortoir, mon père me dit
-que j’aurais mauvaise grâce à ne pas être satisfait, qu’il l’était, lui,
-pleinement, et qu’il comptait sur moi. Après quoi, il m’embrassa et
-partit. La dernière amarre était coupée; je revins du parloir le cœur
-serré à m’étouffer, et je lus devant moi, en l’air, écrite avec des
-lettres de feu, la terrible inscription du Dante:
-
- _Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate[1]!_
-
- [1] Laissez toute espérance, vous qui entrez!
-
-La portion d’enfer où l’on me conduisit d’abord, ce fut la cour de
-récréation. Une quinzaine d’élèves déjà rentrés y causaient entre eux,
-groupés autour d’un surveillant en soutane. J’eus un frisson, en me
-rappelant comment j’avais été accueilli, lors de mon entrée au lycée,
-par mes camarades de cinquième: la connaissance s’était faite à coups de
-poing et à coups de pied, aussi généreusement donnés que vivement
-rendus, et je ne fus sauvé d’une déconfiture complète que par
-l’intervention compatissante d’un vieux camarade dont tu sais le nom. Je
-t’en reste reconnaissant. Ici, qu’allait-il m’advenir, à moi lycéen?
-
-Le surveillant s’avança:
-
-«Paul Ker, élève de rhétorique», lui dit le Père Préfet, qui
-m’accompagnait. «Ayez soin de lui; ce sera un de vos bons élèves.»
-
-Le surveillant me tendit la main et me mena au groupe:
-
-«Un nouveau rhétoricien», dit-il. «Qui se charge de le piloter?
-
---Moi, moi», répondirent deux des plus jeunes, qui me prirent chacun
-sous un bras, sans façons. «Allons faire un tour de promenade. Tu sais,
-nous en sommes aussi, de la _rhéto_: une classe de bons enfants, tu vas
-voir, et un _chic_ professeur. Tu ne t’ennuieras pas.»
-
-J’étais ahuri de cet accueil inattendu, mais me laissai aller.
-
-«D’où viens-tu?» me dit l’un.
-
---De tel endroit.
-
---Un collège de prêtres?
-
---Non, de laïques.
-
---Alors, tu seras mieux ici.
-
---Es-tu fort?» demanda l’autre.
-
---Ça dépend.»
-
-Et nous voilà partis à causer, à tort et à travers, de nos études, de
-nos espérances, de nos craintes pour l’avenir, comme si nous nous étions
-toujours connus. De temps à autre, l’un des deux se détachait pour aller
-serrer la main d’un nouvel arrivant, qu’il amenait ensuite avec lui. En
-moins d’une heure, j’avais fait vingt-cinq connaissances et j’étais de
-la famille.
-
-J’ai entendu parler quelquefois de l’_esprit de corps_ qui règne chez
-les Jésuites: si leurs élèves l’entendent de cette façon-là, je ne m’en
-plaindrai point. Tu conviendras qu’elle est plus encourageante que celle
-de mes anciens camarades de cinquième.
-
-Le soir de la rentrée, je soupai bien, je ne dormis pas mal, et comme on
-se leva tard, ce premier jour scolaire, et que le soleil entrait à flots
-joyeux par les grandes fenêtres, je faillis oublier que j’étais en
-prison.
-
-Dans la matinée, messe du Saint-Esprit et sermon. J’avais un peu
-désappris mes prières et me suis trouvé dépaysé dans un milieu qui me
-parut assez dévot, trop dévot. Il y a là un point noir, qui m’inquiète:
-les Jésuites respecteront-ils ma liberté de conscience?
-
-Ce soir-là et le lendemain matin, compositions de passage. J’ai trimé
-comme un nègre. Tu comprends que mon honneur est engagé à ce que,
-n’ayant pas été tout à fait dernier de classe au lycée, je ne le sois
-pas ici. J’ai peur que les études ne soient fortes. Si je dois être
-remercié, je ne voudrais pas l’être pour crime de bêtise.
-
-Adieu, Louis.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-5. _Au même._
-
-10 octobre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je suis définitivement reçu en rhétorique; c’est un gros pavé de moins
-sur le cœur. J’avais une peur bleue de descendre en humanités: outre
-l’humiliation, cette dégringolade eût amené un changement de division et
-la perte de mes premiers camarades, qui, décidément, sont de braves
-garçons.
-
-Ils ne m’ont pas trompé en me disant que j’aurais un _chic_ professeur.
-_Chic_, il l’est, d’abord, parce qu’il a bien voulu me garder dans sa
-classe. Il faut que je te raconte, puisque je veux te raconter tout,
-comment la chose s’est faite.
-
-Il y a ici, et, paraît-il, dans tous les collèges des Jésuites, un usage
-qui n’a rien de correspondant au lycée et qui suffirait à mettre un
-abîme entre mes anciens professeurs et ceux-ci. Chaque jour, pendant
-l’étude de onze heures à midi, le corridor qui longe les salles d’étude
-se transforme en salle des pas-perdus. Les professeurs viennent frapper
-à la porte et, par l’entremise de l’élève portier, gros personnage
-aimable et discret, appellent tour à tour leurs élèves, surtout les plus
-faibles, et, tout en arpentant avec eux le parquet, revoient les copies,
-font rendre compte des fautes, donnent des conseils appropriés à chacun,
-quelquefois un reproche qui, fulminé en pleine classe, aurait été trop
-mortifiant, et puis les renvoient à leur travail, joyeux ou contrits,
-toujours encouragés à mieux faire.
-
-Le lendemain de nos compositions de passage, assis à mon pupitre,
-j’observais depuis quelque temps ce va-et-vient, et cherchais à en lire
-la signification sur la physionomie diversement émue de ceux qui
-rentraient, quand on vint aussi m’appeler. Mon professeur était là, qui
-me demanda tout d’abord si je ne m’ennuyais pas trop, puis si j’étais un
-travailleur. Comme, à cette dernière question, je répondais d’un ton que
-ma conscience rendait assez mal assuré, il me dit:
-
-«Je ne sais si, dans vos deux compositions de passage, vous avez donné
-tout ce que vous pouviez. La composition française témoigne d’une
-certaine facilité: les deux autres sont faibles.»
-
-Je me crus perdu; il le vit dans mes yeux, qui durent se troubler. Son
-regard se fixa sur moi durant quelques secondes, comme pour sonder mes
-dispositions; puis il me demanda:
-
-«Seriez-vous content de rester en rhétorique?»
-
-Deux grosses larmes répondirent pour moi.
-
-«Et si je vous garde, me promettez-vous de ne pas m’en faire repentir?
-
---Oui, mon Père.
-
---Eh bien, mon enfant, vous resterez avec moi. J’accepte votre parole:
-souvenez-vous que c’est une parole d’honneur.»
-
-Je le remerciai, comme tu penses bien. Il m’indiqua les défauts et les
-lacunes de mes compositions, me dit sur quoi devait porter mon effort et
-me promit, à son tour, de m’aider dans la mesure de ma bonne volonté.
-
-Ai-je besoin d’ajouter que je revins à ma place heureux, disposé à tout
-et conquis? Avec ces procédés-là, renouvelés de ma sœur Jeanne, on fera
-de moi ce qu’on voudra. C’est vrai que j’ai le cœur bête... Mais je suis
-bien content, tout de même, d’être en _rhéto_.
-
-N’ayant vu que les classes du lycée, tu ne te figures pas ce qu’est la
-mienne. Je ne veux pas établir de comparaison; tu la feras tout seul.
-
-D’abord, notre professeur parle et nous écoutons. Cela me paraît
-maintenant élémentaire; mais tu sais ce qui en était, l’an dernier,
-quand notre pauvre professeur de seconde, myope plus ou moins
-volontaire, parlait des heures durant à nos dos, tandis que nous jouions
-sur le banc au piquet ou à l’écarté. Mon professeur n’est même pas
-licencié, dit-on; c’est, évidemment, parce qu’il n’a pas voulu l’être,
-car il est de force à en remontrer à n’importe qui. Mais ce qui me
-charme, c’est qu’avec toute sa science, dans tout ce qu’il dit, il n’y a
-pas un mot pour faire valoir sa personne, mais, au contraire, une
-évidente et constante préoccupation de se faire parfaitement comprendre,
-de nous introduire au cœur des choses, de nous y intéresser. On sent que
-nous ne sommes pas là pour lui créer un auditoire, mais qu’il y est pour
-nous instruire, et que, dans ce but, il met en œuvre toutes les
-ressources de son esprit, sa profonde connaissance des jeunes gens et
-une méthode rigoureuse. Quand il a fini de parler, vient le tour des
-élèves. La classe est divisée en deux _camps_, où chaque élève a son
-numéro d’ordre selon son mérite. Quand l’un d’entre nous est désigné par
-le professeur pour répéter la leçon qu’on vient d’entendre, avec lui se
-lève dans le camp opposé son _émule_, qui l’écoute attentivement, guette
-la moindre erreur, et, dès qu’elle se produit, la relève vigoureusement.
-A son tour, il est invité à parler et devra se garantir contre les mêmes
-corrections. Quelquefois, au défaut de l’émule, c’est un autre soldat du
-camp adverse qui reprend, toujours avec permission du professeur.
-Lorsque, parfois, un malheureux laisse échapper une bourde trop forte,
-vingt doigts indignés se lèvent pour demander à la redresser. D’autres
-fois, il y a reprise à faux; alors la riposte ne se fait pas attendre,
-suivie souvent d’une contre-riposte et d’un véritable feu croisé
-d’artillerie littéraire, auquel un geste du maître impose silence, pour
-dire de quel côté est le bon droit et la vérité.
-
-On me dit que ce système d’émulation, pratiqué chez les _grands_ avec
-une modération relative, est poussé dans les classes inférieures à un
-degré où l’animation touche à la férocité, et je n’ai pas de peine à le
-croire, quand, à certains beaux jours où les fenêtres sont ouvertes,
-j’entends les cris de victoire que lancent, au fort d’une bataille sur
-la grammaire latine ou grecque, nos cadets de cinquième ou de sixième.
-La première fois, j’avais cru à une petite révolution!
-
-Le fait est qu’on ne dort pas en classe, et qu’à ce fourbissage l’esprit
-le plus rouillé peut gagner un certain lustre. Espérons que je n’arrive
-pas trop tard.
-
-Adieu, Louis. C’est ma dernière lettre un peu longue; demain on commence
-à piocher en règle.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-6. _Au même._
-
-15 octobre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Mais oui, je suis bavard, très bavard, et pas seulement avec toi. La
-preuve, c’est que je viens de m’entendre proclamer solennellement par le
-P. Préfet, du haut de la chaire d’étude, devant toute la division, qui
-admirait jusqu’à présent ma sagesse exemplaire, un premier Æ de
-conduite, pour avoir dit trois mots... par jour à mon voisin. Mais tu ne
-sais peut-être pas ce que c’est qu’un Æ. Voici:
-
-Les notes de semaine, ici, sont une affaire d’État. On en tremble huit
-jours d’avance, et même de plus loin, quand il s’agit de sorties; car
-n’a pas de sorties qui veut, il faut qu’elles soient méritées. Tout ici
-se paye, le bien par des faveurs, le mal par des privations. Cela peut
-devenir désagréable; mais, au fond, c’est justice.
-
-Or, chaque semaine, on a droit à quatre notes: deux d’application, pour
-l’étude et pour la classe; deux de conduite, pour l’ordre général et
-pour la classe. Elles s’expriment, non point par des chiffres, mais par
-des lettres; il paraît que c’est moins brutal et plus commode. A, c’est
-_très bien_; E, _bien_; I, _médiocre_; O, _mal_; U, la porte. Mais, par
-miséricorde pour la pauvre nature humaine, et pour qu’on ne dégringole
-pas trop vite la redoutable échelle, on a jésuitiquement (morale
-relâchée!) inventé des échelons intermédiaires par voie de combinaison:
-Æ, _presque très bien_; EI, _passable_; IO, _presque mal_; OU, le seuil
-de la porte. Les deux dernières notes OU, U, ne se voient jamais; les
-quatre A représentent la perfection--et la sortie de faveur tous les
-quinze jours.
-
-Je commence par une chute; c’est humiliant. Par bonheur, on me dit que
-le premier Æ se pardonne, s’il est réparé durant les trois semaines
-suivantes par une série d’A sans mélange[2].
-
- [2] On voit que les Jésuites ont appliqué la loi Bérenger avant
- qu’elle fût votée.
-
-On avait mis ce voisin d’étude à côté de moi pour aider ma bonne
-volonté; mais je lui ai demandé un peu trop souvent ses bons conseils,
-et s’il n’était pas connu pour un roc de vertu, je l’aurais entraîné
-dans mon malheur. Cela demande réforme. Il s’appelle Jean et mérite
-toute ton estime. C’est l’un des deux qui m’ont piloté le premier jour,
-un congréganiste... Tu me demandes ce que c’est qu’un congréganiste?
-Attends que je le sache moi-même; je ne puis pas te dire tout à la fois.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-7. _A ma sœur Jeanne._
-
-20 octobre.
-
-
-Chère sainte Jeanne,
-
-Au reçu de cette lettre, que tu ne montreras pas à maman, tu iras dans
-la remise qui touche au pigeonnier. Tout dans le fond, à droite, en
-cherchant un peu, tu trouveras une pierre assez large en forme de dalle.
-Tu la soulèveras doucement, pour ne pas te faire mal, et, dessous, dans
-une boîte, tu verras un certain nombre de petits volumes bleus à cinq
-sous. Ne les ouvre pas, chérie: c’est du poison, fabriqué par un serpent
-à tête de singe, nommé Voltaire. Je serais au désespoir qu’ils te
-fissent la centième partie du mal qu’ils m’ont fait. Tu les prendras et
-tu les brûleras avec soin, pour qu’il n’en survive pas un feuillet.
-Avant de partir pour les Jésuites, j’avais détruit tous mes autres sales
-bouquins; ceux-là, qui m’avaient beaucoup amusé, parce qu’ils renferment
-un esprit du diable, j’ai eu la faiblesse de les réserver pour les
-prochaines vacances. Mais je n’en veux plus; tu vas savoir pourquoi.
-
-J’ai trouvé ici un camarade qui s’appelle Jean, comme tu t’appelles
-Jeanne. C’est un fait exprès, évidemment, et ce qui le prouve, c’est
-qu’il te ressemble trait pour trait, j’entends au moral. Il est dévot,
-mais bon dévot, un dévot aimable, joyeux, franc comme l’or et pur comme
-de l’eau de roche. Je ne l’ai pas confessé, mais ces choses-là se
-voient. Le fait est qu’il m’a charmé et que, rien qu’à me voir en sa
-compagnie, je me sens devenir meilleur.
-
-L’autre jour, durant une promenade où je me trouvais avec lui et un de
-ses amis, la conversation tomba sur ce Voltaire. On discuta ses mérites.
-Jean accorda tout ce que je voulus pour sa gloire littéraire, mais fut
-intraitable sur _son impiété hypocrite et immorale_. Je lui demandai ce
-qu’il penserait d’un jeune homme de notre âge qui se plairait à ses
-œuvres; il me répondit qu’il le plaindrait et qu’en tout cas, il ne
-voudrait à aucun prix de son amitié. J’objectai:
-
-«Mais tu ne les as jamais lues!
-
---Dieu merci, non; mais je sais de bonne source qu’elles sont l’arsenal
-où tous les ennemis de la religion cherchent leurs armes, et qu’elles
-sont condamnées par l’Église. Pour un catholique, cela suffit.»
-
-Et voilà. Comme je tiens médiocrement au titre de païen et beaucoup, en
-revanche, à l’amitié de Jean, flûte soit de Voltaire!
-
-Je sais, d’ailleurs, que Jean, avec toute son intransigeance, a raison
-quant au fond.
-
-Si pourtant ma commission te causait de la peine, sœur chérie, il
-faudrait me le dire: on pourrait s’arranger pour sauver ces pauvres
-papiers... Mais je suis trop sûr et trop content de te faire plaisir. Tu
-vois que je commence à tenir la promesse que tu m’as extorquée. Pourvu
-que ça ne me mène pas trop loin! Parce que Jean et toi vous êtes deux
-perfections, il ne s’ensuit pas que je doive en être une troisième. Ne
-prie pas trop pour moi: je t’aime assez sans cela.
-
-Ton POPOL.
-
-
-
-
-8. _A mon ami Louis._
-
-22 octobre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Tu me demandes, par manière de mauvaise plaisanterie, si j’ai endossé la
-soutane. Non, je porte une veste marine à col de velours, avec deux
-superbes rangées de boutons dorés--uniforme très simple, de bon goût et
-plus commode que ta tunique, mais pas assez long pour justifier le titre
-de jésuite.
-
-Et pourtant, mon bon, tu sauras qu’à certains moments cette veste marine
-me fait l’effet de la robe de Nessus, cette robe empoisonnée qui entrait
-dans la peau du malheureux Hercule et qu’il ne pouvait plus arracher à
-la fin qu’avec des lambeaux de sa chair. Ce n’est pas qu’on me torture
-ici. On exige l’ordre, le silence, la discipline, la bonne tenue
-partout; mais on l’exige paternellement, et les élèves auraient mauvaise
-grâce à regimber contre une autorité qui s’impose par la simple force de
-la raison et du devoir.
-
-Mais qu’est-ce que le _devoir_? Là, mon ami, est le _hoc_, le tournant
-décisif, le cap des tempêtes. Y a-t-il pour moi un devoir en dehors du
-devoir chrétien? Et le devoir chrétien est-il divisible? Peut-on en
-prendre et en laisser--ou est-ce un bloc qu’il faut charger tout entier
-sur ses épaules?
-
-Au lycée, jamais ces idées-là ne m’ont préoccupé. J’allais au hasard de
-l’impression, du caprice, comme une barque mal gouvernée, chassant
-devant la brise, évitant les gros écueils, traînant sur les bas-fonds.
-Cette vie sans but et sans règle commence à me peser singulièrement.
-Tout autour de moi j’ai des camarades qui, certes, n’ont rien à m’envier
-et dont plusieurs me dépassent de beaucoup par l’éducation, la fortune,
-l’intelligence: je les vois obéir avec une simplicité d’enfant à toutes
-les exigences du règlement, travailler avec conscience et entrain,
-toujours maîtres d’eux-mêmes, toujours joyeux, comme s’ils n’avaient
-rien à regretter ou à désirer. Et pourtant ils ont leurs passions, mes
-passions! Il y a des moments exceptionnels où elles se trahissent par
-l’effort qu’ils s’imposent pour les maintenir.
-
-Ce spectacle me remue parfois profondément, et je suis bien obligé de
-m’avouer à moi-même qu’ils ont seuls la plénitude de la vie, la clef du
-bonheur intime, tandis que mes facultés se meuvent dans le vide, comme
-les longs bras d’un moulin à vent qui n’a rien à broyer. Où mes
-camarades prennent-ils ce courage du devoir joyeux?
-
-Toujours à toi,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-9. _Au même._
-
-23 octobre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-J’ai la réponse à la grave question qui terminait ma dernière lettre: je
-la tiens du P. X***, qui est l’aumônier de la division des grands. Je te
-dirai tout. Tu n’es pas un _bigot_, oh! non; mais tu n’es pas non plus
-un impie. Moi, en ce moment, je serais bien embarrassé de me définir...
-Une bouteille à encre!
-
-Voyons, que je reprenne le fil de mon récit. Donc, hier, dans l’état
-d’âme pénible où je t’ai dit que j’étais, je fus appelé pour la première
-fois chez le Père X***. Mes voisins, les anciens, y étaient allés l’un
-après l’autre, dès les premiers jours,--«pour se remonter l’horloge», me
-disait l’un d’entre eux. La chose se fait très simplement. Quand l’élève
-facteur passe dans l’étude (car il y a un service postal organisé pour
-la correspondance des élèves avec les maîtres), on glisse dans sa boîte
-un billet, par lequel on demande à être appelé. Il n’y a que les
-aumôniers et les supérieurs qu’on ait le droit d’aller voir dans leur
-chambre.
-
-J’entrai assez inquiet, comme tu peux le penser, et parfaitement résolu
-à ne pas me laisser confesser. A ma grande surprise, il ne fut pas
-question de cela. Le Père m’accueillit comme avaient fait et le Père
-Recteur et mon professeur, avec une gravité simple, affectueuse, mais
-laissant percer davantage le prêtre. Il s’informa très aimablement de ma
-santé, de mes difficultés d’acclimatation, de mes succès, me demanda si
-j’avais trouvé de bons amis et si j’étais bien avec tous mes maîtres,
-m’encouragea en quelques mots paternellement fermes à continuer de
-remplir mon devoir en jeune homme raisonnable et chrétien.
-
-Je ne sais comment je me laissai aller à lui dire que je voulais bien
-être raisonnable, mais que, d’être chrétien, cela me gênait davantage.
-Cet aveu me valut encore un de ces regards déconcertants, comme ils en
-ont tous, qui font penser qu’ils vous lisent au fond de l’âme. Je dus
-rougir un peu:
-
-«Vous croyez donc, mon fils, qu’il y a bien loin d’un garçon raisonnable
-à un bon chrétien?
-
---Je le crains.
-
---C’est une erreur: il n’y a qu’un pas, et ce pas, vous le ferez, s’il
-n’est pas fait, parce que vous me semblez homme à marcher droit.
-D’autres, parmi vos camarades, l’ont fait avant vous et ne sont
-aujourd’hui parfaitement raisonnables que parce qu’ils sont résolument
-chrétiens.
-
---Je vois bien de qui vous parlez; ils m’étonnent assez, tous les jours.
-On dirait que rien ne leur coûte ni ne leur pèse. Comment font-ils?
-
---Mon enfant, ils aiment leur devoir parce qu’ils aiment le bon Dieu et
-qu’ils prient.
-
---Je ne sais pas prier et je ne connais guère le bon Dieu.
-
---Est-ce que vous n’avez pas fait votre première communion?
-
---Mais si; je l’ai même bien faite: je m’en souviens quelquefois à la
-chapelle.
-
---Et vous étiez heureux, en ce temps-là?
-
---Comme je ne l’ai plus jamais été depuis.
-
---Il dépend de vous, mon cher enfant, que ce passé redevienne le
-présent. Mais, écoutez-moi bien: ce changement doit se faire dans la
-pleine liberté de votre raison et de votre cœur. Vous êtes d’âge à
-réfléchir et à vous déterminer, non point par pur sentiment, mais par
-conviction raisonnée. Dans quelques jours, la retraite annuelle de
-rentrée vous fournira l’occasion de vous étudier, de chercher ce qui
-vous manque et de faire en connaissance de cause votre choix libre et
-définitif. Jusque-là, soyez simplement raisonnable; si vous ne pouvez
-encore prier, je le ferai pour vous. Et s’il vous arrive des ennuis,
-revenez causer avec moi. Est-ce convenu?»
-
-Je le promis, sans peine, et il me sembla que je sortais le cœur plus
-léger, quoique sans absolution.
-
-Mais j’attends cette terrible retraite.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-10. _A ma sœur Jeanne._
-
-27 octobre.
-
-
- _Jeanne, ma sœur Jeanne, ne vois-tu rien venir?_
-
-Je tremble sous le grand coutelas d’un Barbe-Bleue nouveau genre, et si
-quelqu’un ne vient à mon secours, je suis un homme fini! Mais ne viens
-pas, toi; tu n’y gagnerais que d’être immolée de la même arme. Elle ne
-respecte, dit-on, ni l’âge ni le sexe, ni rien ni personne. Celui qui la
-brandit est un Jésuite, et il commence demain ses lugubres opérations au
-collège sous forme d’une _Retraite_.
-
-Comprends-tu cela? Vois-tu ton petit frère, le _potache_, écoutant dans
-un profond recueillement, durant trois longs jours, une bonne douzaine
-de sermons, d’une heure chacun, sur la mort, l’enfer et autres sujets
-tout aussi récréatifs, qui lui reviendront la nuit en cauchemars
-effroyables?
-
-Mais cela, ce n’est pas le pire. Le vois-tu obligé, pour faire comme
-tout le monde, d’aller se jeter aux pieds du Père Barbe-Bleue et de lui
-raconter par le menu toutes ses petites fredaines, voire même les
-grosses, s’il y en avait par hasard, et de s’en repentir à fond, et de
-lui promettre, dorénavant, de s’encapuchonner dans la pratique de toutes
-les vertus? Qui sait? Il va peut-être m’ordonner, sous peine d’éternelle
-damnation, de prendre le froc pour l’expiation de mes péchés et pour le
-salut de mon âme noire! Tout est possible, et je ne me sens rien moins
-que rassuré.
-
-Mais peut-être ai-je tort. Jean ton semblable se moque de moi, lorsque
-je lui parle de mes craintes, et me répond: «Eh bien, quoi? Tu te
-confesseras: ce sera l’affaire d’un quart d’heure, au plus, et après tu
-seras heureux pour des années.» J’ai quelquefois envie de le croire sur
-parole. Qu’en penses-tu, petite sœur? Car, il faut bien que je te le
-confesse avant de me confesser à ce Père missionnaire, depuis que je
-vois tant de gens heureux autour de moi, je me trouve par moments le
-plus malheureux des hommes de ne pas leur ressembler, parce que je sens
-très bien qu’ils sont dans le vrai et moi dans la... crotte.
-
-Chère petite sœur, tu es une bonne âme. Je t’ai écrit l’autre jour ne ne
-pas trop prier pour moi; j’étais un sot. Durant ces trois jours, va te
-mettre le plus souvent que tu pourras devant la Vierge dont je t’ai fait
-cadeau et demande-lui pour moi, à deux genoux, tout ce que ton cœur
-aimant et pur t’inspirera. Ce ne sera jamais trop.
-
-Cette lettre-ci, tu peux la montrer à maman. Qu’elle prie avec toi pour
-son mauvais garnement de Paul, afin qu’il se... _convertisse_. Le mot
-est lâché, il me soulage. Je vous ai souvent fait de la peine; je
-voudrais mériter votre pardon.
-
-Aimez-moi encore un peu.
-
-Votre PAUL.
-
-
-
-
-11. _A ma mère et à ma sœur._
-
-1er novembre.
-
-
-A quoi sert de vous écrire séparément, puisque, d’après l’aveu de
-Jeanne, vous me trahissez l’une à l’autre, à qui mieux mieux? Où vais-je
-désormais porter mes secrets?
-
-J’en ai un bon à vous dire, aujourd’hui, et tellement extraordinaire que
-vous ne voudriez peut-être pas y croire, si un autre vous le disait;
-mais moi, vous le savez, je ne mens pas: c’est ma seule vertu.
-
-Écoutez une histoire: elle ne sera pas longue.
-
-Il y avait une fois une grosse chenille qui faisait peur à voir, tant
-elle était laide et lourde et velue et goulue. Un beau soir, elle se mit
-en chrysalide, c’est-à-dire dans une espèce de boîte à métamorphoses.
-Elle y resta trois jours. Et, le quatrième jour, devinez ce qui en
-sortit...
-
-Un gros papillon, pensez-vous?
-
-Nenni. Il en est sorti un _Jésuite_.
-
-J’ai jeté bas le vieil homme, qui était une loque; on m’a revêtu d’un
-habit neuf, immaculé, et je le garderai tel, s’il plaît à Dieu.
-
-Vous avez bien prié, maman; tu as bien prié, Jeanne. Je vous en remercie
-et je suis bien heureux, de mon bonheur et du vôtre. Embrassez-vous pour
-moi. Je regrette de ne pouvoir glisser mes deux joues entre vos deux
-bouches; mais vous viendrez me voir, pour voir si vous me reconnaîtrez.
-
-Dieu soit béni!
-
-Votre PAUL, qui vous aime dix mille fois.
-
-Le redouté P. Barbe-Bleue, à qui je me suis confessé, a été pour moi bon
-comme du pain frais. Tu feras bien, Jeanne, de le retenir d’avance pour
-quand tu commettras ton premier gros péché. C’est un homme qui ne paye
-pas de mine, qui est voûté, qui n’a pas de voix, qui tousse et qui
-prise; mais il a le Saint-Esprit. Il se nomme le P. X...
-
-
-
-
-12. _De ma mère et de ma sœur._
-
-3 novembre.
-
-
-Cher enfant bien aimé,
-
-Oui, que Dieu soit béni! Tu ne sauras jamais combien ce mot, et ta
-lettre, et la nouvelle de ta _conversion_ m’ont fait de plaisir et de
-bien. Il me semble que le bon Dieu t’a donné à moi une seconde fois. Et
-c’est un peu la vérité, puisque l’ancien Paul a disparu et que mon Paul
-d’aujourd’hui n’a plus gardé de son passé que son cœur filial, épuré et
-transfiguré par l’innocence reconquise, par l’amour de son Créateur et
-par la volonté de lui être désormais fidèle à travers tout.
-
-Je ne te dirai pas, Paul, le nombre des larmes que m’a coûté ton âme et
-je ne t’en reparlerai plus jamais: qu’importe maintenant? Elles sont
-mille fois rachetées par celles de ce matin, les plus douces de ma vie.
-Te voilà mon vrai fils! Merci.
-
-Après déjeuner, j’ai donné ta lettre à ton père. Il l’a ouverte avec
-empressement, comme toujours. Je l’observais. A mesure qu’il lisait, son
-front s’est plissé. A un moment, sans doute quand il t’a vu sorti de la
-chrysalide sous la forme d’un _jésuite_, il a eu comme un soubresaut.
-Mais il a continué jusqu’au bout, m’a rendu la lettre et s’est mis à se
-promener de long en large, sans rien dire. Seulement il était devenu
-très pâle.
-
-Je lui demandai: «Etes-vous malade?
-
---Non.
-
---Ou fâché?
-
---De quoi?
-
---De cette lettre.
-
---Elle m’a donné un coup; mais...» Il hésitait.
-
---«Vous donnez tort à Paul?
-
---Non, mais je veux voir la suite.»
-
-Tu es donc averti, mon cher enfant: on jugera ton changement sur les
-effets qu’il produira dans ta conduite. Moi, je n’ai pas d’inquiétude:
-je sais ce que vaut ton cœur et ce que peut la grâce du bon Dieu. Mais
-défie-toi de deux écueils également dangereux, la présomption et le
-découragement; prie, prie beaucoup, demande conseil et sois un homme.
-
-Je t’embrasse et te bénis _maternellement_: c’est tout dire, n’est-il
-pas vrai, mon Paul?
-
-TA MÈRE.
-
-
-Je ne peux pas t’écrire raisonnablement cette fois, mon petit frère: je
-suis folle de joie, folle de toi. Si tu étais là, je te mangerais _comme
-du pain frais_. Oh! que je suis heureuse de te savoir maintenant tout à
-fait heureux, parce que tu vas devenir tout à fait bon! si cela te coûte
-un peu au commencement, à cause de l’habitude que tu n’as pas encore,
-nous t’en dédommagerons bien, va, maman et moi, par notre affection, et
-nous t’aiderons de nos prières. Je ne prierai plus que pour toi--et pour
-papa: car il faudra que lui aussi se convertisse.
-
-Tu parlais de pardon pour le passé. Quelle drôle d’idée! Est-ce qu’on
-songe encore à ça?
-
-Je t’embrasse dix millions de fois.
-
-JEANNE.
-
-
-
-
-13. _A Louis._
-
-7 novembre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Je te sais infiniment gré de prendre au sérieux le travail d’évolution
-qui s’opère en moi depuis trois semaines. Il y a des choses dont il ne
-faut pas rire. Moi-même, dans l’ancien temps, je n’ai pas toujours
-compris ce respect nécessaire des secrets de l’âme: je le regrette
-aujourd’hui. Ce qui vient de se passer dans la mienne m’a guéri à tout
-jamais, je l’espère, de l’envie de plaisanter autrui.
-
-Cette retraite dont j’avais tant peur, m’a retourné. Ce que j’étais
-avant, tu le sais mieux que personne; tu as connu, pour les avoir
-partagés plus d’une fois, mes rêves, mes légèretés d’esprit, mes
-faiblesses de cœur. Mais tu ne savais pas tout: il y a des replis de
-conscience où l’on ose à peine regarder soi-même et qu’on n’ouvre jamais
-au regard d’un ami, même du meilleur, surtout du meilleur, par crainte
-de déchoir dans son estime.
-
-Grâce à ma mère et à ma sœur, je n’avais pas perdu la foi; mais je suis
-bien obligé d’avouer que, dans la pratique, ce résidu me gênait peu. Au
-lycée (je ne t’apprends rien), nos professeurs les plus honorables
-respectaient surtout l’incrédulité de leurs élèves et se gardaient
-soigneusement de prononcer le nom de Dieu. Le pauvre aumônier qui, dans
-la semaine, nous faisait par ordre une heure de religion et, le
-dimanche, un quart d’heure de sermon, n’était guère écouté. Tu te
-rappelles comment, un certain jour de fête où il dépassait les quinze
-minutes réglementaires, un frottement de pieds général le fit descendre
-de chaire. A Pâques, toujours par ordre, on allait le voir; mais c’était
-pour lui dire poliment qu’on n’avait rien à lui dire; et j’entends
-encore les stupides quolibets de tel de nos condisciples sur ceux
-d’entre nous qui, pour le plaisir des calotins, allaient se faire
-plaquer sur la langue un pain à cacheter gratuit.
-
-Hélas! que n’ai-je pas entendu en ce genre et dans tous les genres,
-durant ces récréations mornes, où, par petits groupes fermés, sous l’œil
-indifférent des pions relégués à l’autre bout de la cour, nous devisions
-sans contrainte aucune dans les _bons coins_!... Oh! ces conversations!
-Que de fois je les ai maudites depuis trois jours!
-
-Les élèves des jésuites sont-ils tous irréprochables sur ce dernier
-point? Sont-ils une collection d’anges? Je ne voudrais pas l’affirmer.
-Mais ce qui ne souffre pas le moindre doute, c’est que les conversations
-honnêtes, qui étaient l’exception au lycée de Z..., sont ici la règle.
-Je n’ai pas entendu un mauvais propos depuis le jour de mon arrivée. Ce
-respect général de la décence m’a extraordinairement frappé. Quand j’ai
-voulu en chercher la cause, il a bien fallu me l’avouer: les langues
-sont chastes, parce que les cœurs aussi le sont ou du moins le veulent
-être. J’ai longuement réfléchi là-dessus et sur bien d’autres choses.
-
-Le prédicateur de la retraite a été le contre-pied de ce que je
-craignais. Je m’attendais à de la mise en scène, à des coups de tonnerre
-ou de tam-tam, à des effets oratoires dans le genre terrible, évocations
-de démons et de damnés, apostrophes à faire trembler les vitraux. Rien
-de tout cela n’est venu. Avec un ton de raison calme et parfaitement
-convaincu, mais pénétré du désir partout visible de nous éclairer, il
-nous a exposé le grand mystère de notre destinée en ce monde, le malheur
-de perdre son âme immortelle, le devoir et le bonheur de servir Dieu.
-
-Ce n’est pas plus malin que cela. Mais j’ai appris là du neuf, mon ami,
-et j’ai regretté que tu n’y fusses pas pour l’entendre: tu aurais conclu
-avec moi qu’en y pensant sérieusement, il faut être fou pour ne pas être
-chrétien. Je te traduis la chose un peu rudement: mais c’est la vérité
-vraie. Et de cette vérité j’ai, avec l’aide du Père missionnaire, tiré
-pour moi les conséquences pratiques: je me suis confessé, j’ai communié
-et je serai désormais chrétien, non pas à demi, mais à fond.
-
-J’ose espérer, mon cher Louis, que je n’expierai pas ce changement par
-la perte de ton amitié, qui, malgré nos erreurs communes, me reste
-précieuse. Tu n’es qu’un égaré, comme je l’ai été, et tu vaux mieux que
-je ne valais encore il y a trois jours.
-
-Quant à mes autres amis du lycée, ils penseront et diront de moi ce qui
-leur plaira: leur opinion là-dessus est à présent le dernier de mes
-soucis. Je leur souhaite d’être aussi heureux que je le suis.
-
-Ce souhait, mon cher Louis, s’adresse tout d’abord à toi.
-
-Adieu, mon ami.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-14. _Au même._
-
-15 novembre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Merci pour ta franchise. Il est bien convenu que cette qualité
-inestimable reste la loi fondamentale de notre amitié. Je vais te rendre
-la pareille.
-
-Comme il sied à un futur avocat, tu plaides en faveur de ma conversion
-les circonstances atténuantes: permets-moi de répondre sans ambages que
-
- _... je n’ai mérité
- Ni cet excès d’honneur ni cette indignité._
-
-Il y a de ta part une erreur absolue, quand tu supposes que les Jésuites
-ont exercé une _pression savante_ sur mon imagination ou ma conscience.
-Tu dois savoir que je ne suis pas de caractère à l’admettre: on m’a
-toujours dit que je possédais un naturel d’âne rétif, qui recule quand
-on veut le faire avancer contre son idée. A vrai dire, je m’attendais à
-cette pression, tout disposé à me garer contre; mais on n’a employé pour
-me convertir ni force ni ruse.
-
-Avant la retraite, j’avais reçu de mes nouveaux maîtres ou de mes
-condisciples divers avis, très rares d’ailleurs et parfaitement
-courtois, provoqués par mon ignorance des usages de la maison; mais je
-n’ai eu à subir ni un reproche, ni une menace, ni une sollicitation
-quelconque, relativement aux pratiques religieuses. Pères et élèves ont
-eu pour moi de bons procédés, qui tendaient à me rendre la vie de
-collège moins désagréable et le devoir plus facile: voudrais-tu qu’ils
-eussent fait le contraire? Et de quel droit affirmes-tu qu’il se cachait
-là-dessous une conspiration machiavélique contre ma naïveté de débutant?
-Il faudrait des preuves. S’il en existait, sois sûr que ma défiance
-première les aurait aperçues.
-
-Quant à la retraite, je t’ai dit comment les choses se sont passées. Je
-n’ai subi ni enjôlement ni emballement. Je suis simplement revenu, par
-raison et par conviction réfléchie, à la foi de mon enfance et aux
-obligations de mon baptême. En d’autres termes, je suis rentré dans le
-devoir intégral--et je m’en trouve fort bien. Jamais je n’ai été plus
-gai, plus heureux de vivre, de travailler et d’obéir. Mes journées
-passent avec une rapidité qui n’a de comparable que celle de mes nuits;
-je n’ai plus le loisir de broyer du noir, ni d’entreprendre des voyages
-dans la lune. Je me sens dans le réel et dans le bien, et je ne désire
-rien au delà pour le moment.
-
-Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le
-contre-coup de tes préjugés: il y a trop peu de temps que je les
-partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une
-grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante:
-«_Je suis venu, j’ai vu et j’ai _été vaincu_._» Toi, tu n’as pas vu.
-
-Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit,
-que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends
-l’apologie, parlons-en un peu, _sans complaisance ni animosité_, comme
-dit le profond Tacite--un brave homme qui a toute mon estime.
-
-En dehors de quelques phrases pompeusement banales, que nous
-applaudissions à grands coups de talon aux distributions de prix (on y
-applaudit tout, parce que c’est la fin), as-tu souvent constaté chez nos
-communs éducateurs la préoccupation de faire de nous, je ne dis pas des
-chrétiens--on n’y songeait guère--mais des hommes de bien? Le proviseur
-s’inquiétait surtout de sauvegarder la réputation du _bahut_ contre nos
-révélations indiscrètes et contre les plaintes de nos familles, écho des
-nôtres, sur la soupe. Parmi nos professeurs, les moins mauvais étaient
-protestants ou juifs; les autres, pour la plupart, francs-maçons ou
-athées. Peut-être, en cherchant bien dans la pénombre des emplois
-modestes, aurait-on découvert un ou deux honnêtes cléricaux, dont la
-grande préoccupation allait à ne pas être connus pour tels. Je n’en sais
-qu’un, M. P***, auquel son talent hors ligne a fait pardonner ses
-convictions catholiques franchement affichées: mais, dès qu’on a pu se
-passer de lui, il est parti. Quant aux malheureux pions, ils nous
-donnaient généralement l’exemple du plus parfait débraillé, et nous
-connaissions les _rigolades_ qu’ils se payaient en ville.
-
-Il est vrai qu’on nous faisait marcher au son du tambour et au pas,
-comme à la caserne. Cet agréable exercice, poussé avec persévérance et
-conviction pendant huit ou dix ans, suffit-il pour apprendre à marcher
-droit plus tard dans le chemin de la vie? On avait l’air de le croire;
-mais il m’est venu là-dessus des doutes sérieux.
-
-Tu me diras que, si quelque chose manquait encore à notre vertu, on nous
-fournissait l’occasion d’y suppléer entre nous par le _frottement
-mutuel_: car, ainsi que du choc des idées jaillit la vérité, ainsi du
-contact des passions doit jaillir la moralité. Belle théorie, que nous
-acceptions de confiance, sans y rien comprendre: que nous importait en
-pratique? Par le fait, c’est une _blague_. L’expérience m’a, hélas!
-appris que certaines passions, et non les meilleures, au lieu de se
-détruire au frottement, se combinent et s’ajoutent: ce qui s’ensuit, tu
-le sais comme moi.
-
-Ici l’on a, je crois, la prétention de faire, aussi bien qu’ailleurs,
-des savants; mais il n’est pas besoin d’y avoir passé huit jours pour
-s’apercevoir qu’avant tout on veut former, comme on disait au grand
-siècle, des _honnêtes gens_. La loi du respect, si peu connue où tu es,
-et le sens chrétien du devoir, dont la notion même n’est pas admise au
-lycée, dominent tout dans ce collège et donnent au système d’éducation
-une puissance moralisatrice à laquelle un esprit droit ne saurait
-longtemps résister.
-
-Je me flatte peut-être en me décernant une place parmi ces esprits-là:
-le fait est que je ne résiste plus et n’en ai même nulle envie. En ce
-moment, mon ami, je ressemble à un de ces appartements longtemps fermés,
-sombres et froids, dont les fenêtres viennent de s’ouvrir toutes grandes
-au soleil levant: le flot de lumière entre, éclaire tout, réchauffe
-tout, assainit tout, et, en même temps, l’âcre odeur des recoins
-poussiéreux ou moisis se fond insensiblement dans la délicieuse
-fraîcheur des parfums printaniers.
-
-Si je continuais, je ferais des vers--dont tu te moquerais. Tu n’es
-qu’un profane!
-
-Et cependant il pleut. C’est même à cette circonstance fâcheuse que tu
-dois cette longue missive: la promenade n’étant pas possible, nous avons
-_étude libre_, c’est-à-dire que chacun fait ce qu’il veut, en silence, à
-son pupitre. Cela me prive du plaisir de causer durant deux ou trois
-heures de marche avec Jean; mais je me suis bien dédommagé avec toi.
-
-Ne sois pas jaloux: il y a dans mon cœur place pour deux.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-15. _Au même._
-
-24 novembre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Des _moules_? Assurément elles ne font pas défaut parmi mes condisciples
-actuels. Il y en a même deux espèces. L’une, je l’ai déjà rencontrée
-ailleurs, ce sont les _grosses moules_, qui ont pour caractéristique et
-pour excuse la bêtise native. Ce n’est pas leur faute s’ils sont bêtes,
-et, du moment qu’ils le sont, il leur est difficile de ne pas le laisser
-paraître quelquefois, malgré tous leurs efforts, en vertu de
-l’impitoyable dicton lorrain:
-
- _Quand on est veau, c’est pour un an;
- Quand on est bête, c’est pour longtemps._
-
-Ceux que je vois sont forts en chair, hauts en couleur, avec des yeux
-ronds qui s’étonnent de tout, avec des jambes et des bras balourds
-qu’ils ne savent où fourrer. Ils sont incapables d’éviter le moindre
-casse-cou et de parer le plus innocent des horions. Pas méchants, sauf
-quand ils se mettent en colère contre un de leurs semblables; car alors
-ce sont des moutons enragés, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire au monde
-et de plus amusant à regarder. Mais généralement ils ont bon caractère:
-ce sont des nullités qui ne demandent pas mieux que de passer inaperçues
-et qui, de fait, ne comptent pas dans une division--si ce n’est, hélas!
-à table... Comme ils ne gênent personne, on ne les taquine pas, et leur
-éducation se poursuit sans encombre, s’achèvera sans bruit et se
-couronnera vraisemblablement par un bon petit mariage chrétien. Ils
-seront d’excellents pères de famille, maires de leur commune, et de très
-fermes soutiens de la bonne cause. C’est ce qu’on nous dit pour nous
-empêcher parfois de leur _former le caractère_ en les houspillant.
-
-La seconde espèce se voit plus rarement au lycée: ce sont les _petites
-moules_, les moules fines, gentilles, délicates, anges ou demoiselles,
-qu’on a peur de casser en les heurtant et qui ont peur elles-mêmes de se
-fêler en remuant trop vivement. Enfants de bonnes familles plus ou moins
-aristocratiques, élevés doucement, tendrement, par des femmes, chétifs
-de santé, habitués dès l’enfance à toutes les attentions et à tous les
-ménagements. Timides et gauches, ils se réfugient volontiers dans le
-règlement, parce qu’il les protège, et s’accrochent instinctivement aux
-soutanes des surveillants par ressouvenir des jupes maternelles. Ce sont
-les _innocents_ de la division: on ne les qualifie pas plus durement,
-parce qu’ils tiennent assez souvent la tête des classes et que les
-élèves gardent toujours le respect de la supériorité intellectuelle.
-Mais en récréation, où l’intelligence compte beaucoup moins que les
-aptitudes physiques, malheur aux _innocents_ qui se font tirer l’oreille
-pour prendre part au jeu, ou qui, par maladresse, font perdre leur camp!
-On se charge alors, par charité pure, de leur administrer _verbo et
-opere_ une trempe fraternelle qui, à la longue, ne peut manquer de
-produire sur leur tempérament un effet salutaire: car avec des gens
-intelligents il y a toujours de la ressource. Les surveillants regardent
-faire, du coin de l’œil, et n’interviennent qu’au moment où le
-dégourdissage menace de tourner en abus de la force.
-
-Les _petites moules_, dans leur timidité maladive, sont du moins
-simples, modestes, bons enfants en général: je les préfère cent fois à
-l’exécrable engeance des _poseurs_ avec leur taille toujours cambrée et
-leur cou d’oie emprisonné à l’anglaise dans un immense carcan de
-gélatine, suant la pommade et la morgue par tous les pores de leur
-précieuse personne. Ils sont, Dieu merci! peu nombreux et n’ont pas même
-assez d’esprit pour voir combien ils sont ridicules. Je me rappelle
-avoir lu quelque part qu’on cesserait d’être bête, si l’on pouvait
-arriver à croire qu’on l’est. Ces _poseurs_ n’en sont pas encore là: ils
-se tiennent pour des gens de valeur, parce qu’ils se croient des gens
-_comme il faut_, et ils écrasent de leur pitié les pauvres mortels qui
-se piquent, non pas d’être à la mode du jour, mais de préparer
-sérieusement leur avenir, et qui, dans cet avenir, voient autre chose
-que des courses, des chasses ou des parties de plaisir. Les pauvres
-sots! On la leur rend avec usure, leur pitié... Mais ça ne les changera
-pas.
-
-Quelques-uns pourtant ne manquent pas de moyens: ceux-là constituent,
-dans le genre _poseur_, l’espèce des _pédants_. Il y a ici un
-rhétoricien qui en est le type achevé. Parce qu’il a trois poils au
-menton, il joue l’oracle perpétuel: il a tout vu, tout lu. Du haut de
-ses quatre pieds six pouces, il juge souverainement les hommes et les
-œuvres, surtout les plus modernes, qu’il connaît à fond pour en avoir
-entendu parler pendant les vacances. Il a un oncle qui est
-académicien--de province, mais en attendant mieux--et dès lors on
-conçoit que le neveu ne peut pas être un esprit ordinaire. Il semble
-bien l’entendre ainsi: que faire à cela? Notre professeur, qui le
-connaît bien, ne manque pas les occasions de le rappeler à la modestie
-et au bon sens: le petit bonhomme baisse son nez retroussé, puis,
-l’orage fini, le redresse plus impertinent que jamais. Est-ce de
-l’orgueil? Je croirais plutôt que c’est une manie, provenant d’un culte
-exagéré pour le grand homme son oncle. Nous l’avons baptisé lui-même _le
-grand homme_: il fait semblant d’en être flatté, mais ça le vexe, et, ce
-qui vaut mieux, ça l’oblige quelquefois à se taire.
-
-Si tu es un peu surpris de tous ces méchants portraits, je te dirai que
-nous étudions en ce moment La Bruyère, pour lequel je m’avoue un petit
-faible. Et, comme mes vieilles habitudes de caricaturiste se trouvent
-contrariées par le règlement des Jésuites, je me rattrape comme je puis,
-sous le beau prétexte d’amour de l’art.
-
-C’est peut-être mal.
-
-Quoi qu’il en soit, après avoir lu ce qui précède, je t’entends crier
-vertueusement au scandale: «Quoi! Chez les bons Pères, on admet ces
-défauts-là? On tolère des petites et des grosses _moules_, des _poseurs_
-et des _pédants_? Cela renverse toutes les idées courantes sur la
-réputation éducatrice des Jésuites.»
-
-C’est exactement ce que, dans mon indignation de néophyte, j’ai objecté
-à mon sage ami Jean. Il m’a répondu: «Mon gros (c’est sa façon de
-m’appeler, quand il va me dire des choses aimables), ça me fait de la
-peine de te voir si borné. Trouve donc moyen de rallonger un peu ton nez
-pour reculer tes horizons.
-
---Merci.
-
---Il n’y a pas de quoi. Mais, dis-moi, quand tu es entré ici, étais-tu
-parfait?
-
---Dame! non. Je ne le suis même pas encore.
-
---Ah! _Habemus confitentem reum._ Et pourquoi t’y a-t-on amené?
-
---Maison de correction.
-
---Et si, après ton entrée, voyant que tu n’étais point parfait, on
-t’avait, pour te corriger, fourré sommairement à la porte?
-
---Tu n’aurais pas en ce moment le plaisir délicat de me faire poser.
-
---Soyons sérieux. Aurait-on bien fait?
-
---On aurait eu grand tort, parce que je ne me serais jamais consolé de
-perdre tes salutaires leçons, soutenues par de si admirables exemples.
-
---Vil flatteur! Ça remonte bien plus haut que moi. Il faut remercier tes
-maîtres et les miens, dont l’indulgence t’a fait crédit du temps
-nécessaire à ton amélioration et dont le dévouement patient, vigilant,
-inconfusible, travaille sans relâche, sans même que tu t’en aperçoives,
-à achever en toi l’œuvre commencée par ta bonne volonté avec l’aide de
-Dieu. Comprends-tu?
-
---Jean, l’un de nous deux est une bête... et ce n’est pas toi! Voici ma
-patte. Merci.»
-
-PAUL.
-
-
-
-
-16. _Au même._
-
-5 décembre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Ce que tu réclames de mon prétendu talent d’observation est un vrai
-travail! Tu ne songes pas que mes lettres sont le meilleur de mon repos,
-mais à condition que ma plume ait _la bride sur le cou_, comme celle de
-la marquise (sans comparaison). Si tu veux m’obliger à prendre le petit
-pas et la route pavée, je préférerais faire du grec, qui, sous la
-baguette magique de mon professeur, commence à perdre pour moi son
-horrifique laideur de langue morte. Sais-tu que Démosthène est un fier
-lutteur et Homère un bonhomme incomparable, et qu’on gagne à les
-connaître tous deux?
-
-Mais, puisque tu y tiens, je vais essayer de te décrire le mécanisme de
-ma jésuitière, pour autant que je l’ai vu fonctionner depuis près de
-trois mois.
-
-_Ab Jove principium._ Le Jupiter, ici, ce n’est pas le P. Recteur, du
-moins pour les élèves. Il représente pour eux presque une divinité
-cachée, quelque chose comme l’antique Destin, qui se contente de régler
-souverainement la marche des choses, mais n’exécute pas lui-même ses
-arrêts. C’est le P. Préfet qui tonne et qui rayonne, qui fait la pluie
-et le beau temps, qui puise dans les deux tonneaux olympiens et
-distribue avec équité le sucre des récompenses et le poivre sec des
-châtiments. Le P. Recteur se réserve seulement le droit de grâce et les
-faveurs plus insignes; il préside les _séances_ solennelles à la _grande
-salle_, attache les croix d’honneur sur la poitrine des premiers de
-classe, chaque semaine, et donne quelquefois, toujours trop rarement,
-des congés supplémentaires.
-
-Essentiellement bon prince, il s’en faut pourtant que ce soit un roi
-fainéant. Il voit tout, par ses yeux ou par ceux d’autrui; il sait tout
-(par son petit doigt, dit-on aux gosses), jusqu’à stupéfier quelquefois
-tel coupable qui se croyait profondément ignoré. Bref, sans presque
-paraître, on sent qu’il est l’âme partout présente du collège. Ses
-décisions sont d’ailleurs sans appel. Quand le P. Préfet ou le F.
-Portier vous ont répondu que le P. Recteur _n’est pas d’avis_, tout est
-dit. J’aime cela, parce qu’on sait à quoi s’en tenir.
-
-Pour en revenir au P. Préfet, il est, contrairement au P. Recteur,
-l’homme qu’on voit partout. Pas un mouvement d’ensemble ne se fait sans
-qu’il y préside ou en surveille l’exécution: cela garantit l’ordre
-général. Mais, de plus, il entre dans les mille détails de la vie
-journalière, réglant les heures des classes et des leçons d’agrément,
-les jeux et les bains de pieds, la hauteur des cols de chemise et la
-couleur des cravates, les arrêts et les retenues. Il est vrai que pour
-la partie matérielle il se fait aider par le P. Sous-Préfet, mais il
-garde toute la responsabilité. C’est sa griffe qui, imprimée sur le
-billet jaune qu’on appelle _admittatur_, constitue le mot de passe pour
-obtenir un mouchoir du F. Linger ou une tisane du F. Infirmier, pour
-être admis en classe sans devoir ou sans leçon le lendemain d’une
-migraine, pour faire le moindre pas en dehors de sa division. Sans ce
-précieux papier, on est sûr de rencontrer, juste au coin où on ne
-l’attendait pas, un impitoyable surveillant général, vulgairement
-_rôdeur_, qui vous renvoie d’où vous venez, avec une tartine de pensum
-ou d’arrêts.
-
-D’après cela, tu vas penser que le P. Préfet inspire aux élèves le
-sentiment que certain ogre inspirait au petit Poucet et à ses frères?
-Pour les _cancres_, c’est possible; pour les _sages_, non. Car il y a
-chez lui deux hommes absolument différents: l’homme public, qui est
-souvent obligé de faire figure de bois pour le maintien de la
-discipline, et l’homme privé, qui, dans l’intimité de sa cellule, peut
-laisser agir et parler son cœur. J’en ai fait récemment l’expérience. Un
-des professeurs d’_accessoires_ s’étant plaint que j’avais l’air de ne
-pas le respecter, le P. Préfet me fit comparaître. Je lui avouai qu’en
-effet le ton doctoral de ce monsieur et sa manie de friser
-perpétuellement ses moustaches (c’est un laïc) me donnaient parfois sur
-les nerfs: de là, quelques sourires mal cachés par moi et quelques
-paroles qui pouvaient sentir l’impatience. J’en fus quitte pour une
-semonce paternelle et pour la promesse de surveiller un peu mieux mes
-nerfs.
-
-Un règlement affiché au parloir avertit les parents que, pour savoir à
-quoi s’en tenir sur la conduite et les progrès de leur fils, ils doivent
-s’adresser au P. Recteur ou au P. Préfet. Cela paraît sage; car eux
-seuls tiennent en main tous les éléments d’une juste appréciation: notes
-et compositions, éloges et plaintes des maîtres, explications bonnes ou
-mauvaises des élèves. L’opinion qu’ils se font ainsi de chacun d’entre
-nous a de sérieuses chances d’être vraie et complète, surtout chez le P.
-Recteur, qui contrôle et juge en dernière instance.
-
-Cette suprême garantie de justice, à laquelle chacun est toujours libre
-de faire appel, est parfaitement appréciée des élèves, et, grâce à elle,
-la personne sacro-sainte du P. Recteur jouit d’un respect universel. Il
-vient tout de suite après le bon Dieu, peut-être même avant chez
-certains: car le bon Dieu est loin, tandis que le P. Recteur est là tout
-près--et a le bras joliment long!
-
-La suite au prochain temps libre. Tu ne dis pas merci?
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-17. _Au même._
-
-14 décembre.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Hier jeudi, par exception, on nous a donné promenade, parce qu’il
-pleuvait les jours précédents: on avait oublié que c’est le jour de
-congé du lycée, ou peut-être n’avait-on pu faire autrement. Comme les
-belles routes de ce pays se réduisent à un fort petit nombre, il y a eu
-des rencontres.
-
-D’abord, une division de _gosses_, futurs premiers communiants sans
-doute, avec un bon petit air d’innocence encore intacte. Les premiers
-rangs ont gentiment ôté leur képi devant le P. Surveillant qui nous
-conduisait; les suivants ont fait de même et le _pion_ aussi. Nous avons
-tous rendu le salut. C’était touchant de fraternité et j’ai eu un petit
-éclair de fierté pour mes anciens condisciples. J’en ai été vite puni.
-
-A trois cents pas plus loin, nous croisons une division de grands comme
-nous. Aucun ne salua le Père. On passa les uns à côté des autres, en se
-regardant au blanc des yeux, sans rien se dire. Mais à peine les lycéens
-eurent-ils dépassé notre dernier rang, où marchait le second
-surveillant, qu’ils se retournèrent et lancèrent un formidable _couac_,
-puis un second, sans que leur pion en prît le moindre souci. C’était
-grand, n’est-ce pas, et brave!
-
-Plusieurs des nôtres, tout frémissants de colère, crièrent au P.
-Surveillant: «Mon Père, faut-il cogner?» J’ai compris qu’il répondait:
-«Vous leur feriez trop d’honneur.» J’ai trouvé que ce dédain était
-mérité. On obéit, non sans effort, et l’on se contenta de dauber sur la
-bonne éducation des _potaches_.
-
-Si le Père avait permis de cogner, ma foi! j’aurais cogné comme tout le
-monde. Je n’ai jamais insulté un prêtre: c’est lâche et bête. Je dois
-même avouer que j’aurais eu un plaisir tout spécial à faire au pion, de
-son chapeau, un collier.
-
-L’aventure n’a point fait de tort à nos surveillants, déjà très
-respectés et très populaires. Ces deux adjectifs, qui ont un peu l’air
-de jurer ensemble, expriment pourtant la vérité rigoureuse. Cela tient à
-cette même fermeté, tempérée de bonté, dont je t’ai parlé l’autre jour.
-Elle n’est pas le partage exclusif de tel de nos maîtres: c’est, avec
-des nuances, leur caractère commun et la base évidente de tout leur
-système d’éducation. Jean me dit que leur sévérité sur la discipline
-vient de saint Ignace leur fondateur, qui a été soldat, et de leurs
-habitudes de régularité monastique. Quant à la bonté qui s’y mêle, il
-n’y a point à en chercher la source ailleurs que dans leur cœur de
-prêtre et dans leur fervent et constant désir de nous rendre meilleurs.
-Nous sommes la raison même de leur vocation--leur _croix_ et leur
-_joie_, disait l’un d’eux--et pour résumer tout, mon cher, on sent
-qu’ils nous aiment.
-
-Ici, pas la moindre trace de ce formalisme officiel qui se traduit au
-lycée, dans toutes les grandes circonstances, tristes ou joyeuses, par
-la froide appellation de _jeunes élèves_! L’effet, je t’assure, est tout
-autre, quand, après une de ces proclamations de notes qui se font en
-public, devant maîtres, élèves et parents, au jour de la sortie générale
-du mois, le P. Recteur commence son allocution par ces simples mots:
-«_Mes chers enfants!_» Il n’est pas besoin d’effort pour sentir du
-premier coup que c’est le père de famille qui va parler, et que toutes
-ses paroles, éloges, blâmes, conseils, lui seront dictées par
-l’affection. Aussi elles vont droit aux cœurs, dont elles remuent les
-meilleures fibres.
-
-Tu devines maintenant que la maxime de l’âne de la Fontaine:
-
- _Notre ennemi, c’est notre maître,_
-
-n’a pas grand cours ici et n’y trouve guère d’applications. L’affection
-appelle l’affection et la bonté engendre le bon esprit. Il existe
-naturellement des degrés dans la sympathie des élèves pour leurs
-différents maîtres; à côté des pères, il y a des oncles ou de simples
-cousins: mais avec tous, jeunes et vieux, on est à son aise. On ne songe
-pas à éviter leur rencontre: c’est au contraire une bonne fortune d’en
-_accrocher_ un par hasard dans un corridor et d’en recevoir un mot
-aimable. Je dormirais mal, si le soir, en passant devant mon surveillant
-de dortoir, je ne pouvais lui dire un: _Bonsoir, mon Père_, et s’il ne
-me répondait: _Bonsoir, mon fils._ Il y a deux jours, n’étant pas
-content de ma tenue en allant au réfectoire, il m’a appelé Ker tout
-court: j’en ai perdu l’appétit au dîner--et pourtant c’était jour de
-frites!... Mais sais-tu seulement ce que c’est que nos frites? Est-ce
-qu’on songe à vous donner des frites au lycée? Il y faudrait pour le
-moins un ou deux décrets ministériels. Tu n’as rien vu, mon cher, et
-rien mangé de bon!
-
-Il faut dire que notre premier surveillant est la meilleure pâte d’homme
-qu’on puisse rêver: gros, rond, franc, tout d’une pièce, aimant à rire,
-sauf quand il s’agit du réglement et des convenances. Aussi n’a-t-il
-qu’à lever le doigt pour être compris et obéi. Il est prêtre, confesseur
-très couru de la division voisine, prédicateur très apprécié des élèves
-et musicien remarquable.
-
-Son collègue est beaucoup plus jeune, notre aîné de quelques années,
-vif, ardent, un pétard toujours prêt à partir, bon et beau joueur,
-souple et nerveux: à la tête d’une partie de barres ou de drapeau, il
-est d’une crânerie superbe avec sa soutane et ses manches retroussées,
-ses poings en arrêt, son œil fulgurant. Il faut voir comme il enlève son
-monde à l’assaut d’une position ennemie! C’est un délire de bravoure,
-qui, derrière lui, précipite la moitié de la division, et l’autre moitié
-est vaincue d’avance, à moins d’une lutte absolument désespérée. Nous
-avons failli déjà le porter en triomphe.
-
-Il s’ingénie de mille manières à varier nos petits plaisirs en cour, en
-promenade. A la dernière sortie, les élèves dont les parents n’avaient
-pu venir (j’en étais) sont partis avec lui dès le matin pour une
-excursion dans la montagne. Musique militaire, composée d’un clairon et
-de plusieurs mirlitons; pique-nique près d’une source limpide; chants et
-joyeux devis jusqu’à la nuit tombante. L’un de nous s’étant un peu
-blessé, le surveillant le soigna avec une sollicitude de maman-gâteau.
-Comment veux-tu qu’on ne s’attache pas du fond de l’âme à des hommes qui
-identifient ainsi leur vie avec la nôtre? Et quand ensuite, l’heure
-venue, le surveillant donne son coup de sonnette qui rappelle au devoir
-sérieux, ou quand il vous demande, au nom de la règle, un de ces mille
-petits efforts qui constituent la vie d’écolier, comment veux-tu qu’on
-le refuse? Ce serait de l’ingratitude. Pour ma part, lorsqu’il est mon
-adversaire à la balle au camp, je _cale_ dessus sans scrupule et sans
-ménagement: c’est le jeu, la bonne guerre. Mais, si j’avais le malheur
-de lui causer en n’importe quoi la moindre peine, je n’attendrais pas
-une minute pour lui demander mon pardon.
-
-Voilà pour les surveillants. Avec les professeurs nos relations sont
-encore plus faciles et plus agréables, du moins quand on appartient,
-comme je m’en flatte, à la catégorie des travailleurs sérieux. Les
-surveillants, chargés d’assurer l’ordre et la discipline en récréation,
-au réfectoire, au dortoir, partout, du matin jusqu’au soir, et du soir
-jusqu’au matin, ont une tâche complexe et souvent, quoi qu’ils fassent,
-ingrate: l’homme extérieur échappe plus facilement à l’influence de
-l’autorité qui veut le former ou le réformer. Le professeur s’adresse à
-l’intelligence: il a ainsi, avec le rôle brillant, une prise bien
-autrement puissante sur tout l’homme. L’homme, c’est son style: quand un
-élève est obligé, tous les jours, pendant un an ou davantage, de livrer
-par écrit le fond et la forme de sa pensée sur tous les sujets
-imaginables, il se livre lui-même, avec son fort et son faible. Se
-sent-on faible, on s’accroche au professeur comme le naufragé à l’unique
-planche de salut, et alors s’établissent tout naturellement des rapports
-de secourable condescendance, d’une part, et de reconnaissante
-confiance, de l’autre.
-
-Cela ne doit pas être gai tous les jours, pour le professeur, si l’on en
-juge par les efforts inouïs d’ingénieuse patience que nous le voyons
-dépenser, souvent en pure perte, pour faire entrer des choses
-rudimentaires dans quelque cerveau rebelle; car ici, mon ami, on
-s’occupe de tout le monde, des premiers et des derniers, selon la seule
-bonne volonté de chacun. C’est donc bien le moins, quand on a la chance
-de compter parmi les _forts_, de dédommager quelque peu le pauvre
-professeur par une tenue et une application sans reproche: nous tâchons
-de le faire.
-
-Il nous le rend dans ces charmantes réunions académiques, où il convoque
-régulièrement l’élite de la classe pour quelque travail supplémentaire,
-pour une lecture intéressante, une causerie littéraire, et qui se
-terminent quelquefois--voudras-tu le croire?--par l’épuisement... d’une
-boîte de dragées, offerte au Père en souvenir du baptême d’un de nos
-petits frères et qu’il nous offre à son tour. Tu conçois bien que ce
-n’est pas la dragée qui fait plaisir: c’est de la croquer en famille.
-
-Après cela, tu es libre de m’appeler fanatique. Mais là, entre nous
-deux, s’il prenait envie demain à mon brave papa de me renvoyer au lycée
-de Z..., ὦ πόποι! Quelle culbute je ferais! Celle du petit Vulcain, qui
-tomba de l’Olympe pendant neuf jours de suite, ne serait rien en
-comparaison.
-
-Pardonne mon impertinente franchise.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-18. _Au même._
-
-22 décembre.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Il vient de m’arriver une histoire désagréable qui aurait pu avoir un
-dénouement tragique. Je veux te la conter, pour pénitence.
-
-J’ai un faible que tu connais: sans rime ni raison, je fais encore
-quelquefois des vers. Ce serait une manie bien innocente, vu la qualité
-de mes produits, si je bornais ma verve soi-disant poétique à des sujets
-inoffensifs, cantiques, pastorales, ou épopée. Mais, quelque diable sans
-doute me poussant, il se trouve que mes préférences décidées vont à la
-satire. Quand je vois certaines gens qui font certaines choses, j’enrage
-et j’ai envie de mordre, comme un vulgaire toutou. C’est un fort vilain
-défaut: vais-je m’en corriger, après la leçon que j’ai reçue? Je le
-souhaite, mais je crains que ça ne soit dans le sang.
-
-Donc, avant-hier, le petit _grand homme_ dont je t’ai parlé posait,
-faisait de l’_épate_, devant quelques illustres membres de la confrérie
-des _grosses moules_. Il s’agissait de son poète favori: il est
-hugolâtre. Je ne déteste pas Victor Hugo: si les poètes sont tous plus
-ou moins fous, lui, c’est un fou puissant. Ainsi pense notre professeur.
-Le _grand homme_ de quatre pieds six pouces admet la puissance, mais non
-la folie, et, au moment où je passais, il déclamait avec un lyrisme tout
-à fait convaincu la lugubre rencontre de l’âne et du crapaud martyrisé
-par des gamins. Les autres béaient d’admiration, comme des huîtres à
-marée montante. Je haussai les épaules: il s’en aperçut et se mordit les
-lèvres.
-
-Mais je fis mieux, c’est-à-dire plus mal. Rentré à l’étude, j’utilisai
-un moment de loisir à aiguiser une épigramme qui se terminait par ces
-deux vers:
-
- Royal dindon qui fait sa roue
- Devant sa cour d’oisons.
-
-Pas bien méchants, n’est-il pas vrai? Et puis les vers sont des vers: on
-ne les prend pas à la lettre. Malheureusement ils circulèrent; un
-artiste malicieux les aggrava, en y adaptant un air connu, et, à la
-récréation suivante, quinze élèves le fredonnèrent, l’un après l’autre,
-au nez de mon _grand homme_. Au quinzième, il perdit patience, vint
-droit à moi, qui ne lui disais rien, et essaya de me cracher au visage.
-Dame! je répondis du tac au tac--et sa joue claqua. Il cria: «Lâche!» et
-esquissa un coup de pied, qui ne réussit point: seconde claque. Alors le
-pauvret se mit à pleurer. Cela me calma net.
-
-Mais le mal était fait et le feu dans la ruche, je veux dire dans la
-division. La majorité des élèves, par antipathie pour l’autre, tenaient
-pour moi: quelques-uns, les oisons, m’en voulaient. J’allais devenir un
-brandon de discorde, l’auteur d’une guerre civile.
-
-Les deux surveillants, qui, au fond (je m’en doutais bien), n’étaient
-pas trop fâchés de la leçon donnée au royal dindon, mais qui
-regrettaient l’esclandre, se consultèrent; puis le vieux vint me dire:
-«Paul, je ne veux pas apprécier votre conduite: mon devoir est d’en
-référer au P. Préfet.» Je voulus me justifier: «Non, fit-il doucement;
-ce n’est pas le lieu ni le moment: je crains que vous ne soyez pas
-encore assez maître de vous pour bien voir les choses. Allez trouver
-votre Père spirituel: il vous dira ce que vous devez penser et ce que
-vous devez faire. On n’en parlera qu’après au P. Préfet.»
-
-J’obéis sans difficulté. Le Père spirituel m’écouta, comme toujours,
-avec attention et bienveillance. Quand j’eus tout loyalement raconté:
-
-«Mon fils, dit-il gravement, êtes-vous fier de ce que vous avez fait?»
-
-J’avais grande envie de répondre que oui: je ne sais pourquoi je n’en
-eus pas le courage. Le Père continua:
-
-«Qui de vous deux était le plus fort?»
-
-Voyant venir le coup, je pris la tangente:
-
-«Pouvais-je me laisser cracher à la figure sans châtier ce bout d’homme
-rageur?
-
---Peut-être que non. Mais à qui la faute, si le bout d’homme rageait? A
-sa place, ridiculisé et chansonné publiquement, auriez-vous gardé votre
-sang-froid?»
-
-Je répondis par un signe de tête négatif.
-
-«Eh bien, mon fils, de quel droit demandez-vous à d’autres un effort
-dont vous ne vous sentez pas vous-même capable?... Cet enfant a eu tort
-de vous insulter comme il l’a fait; mais, évidemment, il ne se possédait
-pas--et il avait été provoqué.» Le Père insista: «Il avait été
-provoqué.»
-
-Je comprenais trop bien ce qu’il voulait dire et ne pouvais nier qu’il
-eût raison: sans mon épigramme, rien ne serait arrivé. Je baissai la
-tête et attendis mon arrêt. Il reprit:
-
-«Vous êtes venu pour savoir mon avis?
-
---Oui.
-
---Et vous voulez que je vous le dise franchement?
-
---Oui.
-
---Eh bien, vous devez à votre condisciple et à toute la division une
-réparation.»
-
-Et comme je me révoltais:
-
-«Mon fils, je ne vous l’impose pas, je n’en ai pas le droit; mais je
-l’attends de votre loyauté de cœur et de votre bon sens. Et pour avoir
-le courage de demander pardon aux hommes, venez d’abord demander votre
-pardon à Dieu.»
-
-Ce disant, il m’attira doucement à son prie-Dieu, s’agenouilla à côté de
-moi devant son pauvre Christ de cuivre et prononça d’une voix où
-tremblait un peu d’émotion: _Seigneur, pardonnez-nous nos offenses,
-comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._» Je te laisse à
-deviner ce qui suivit.
-
-Le même jour, après la classe du soir, pendant que la division
-silencieuse entrait dans la cour sur deux rangs, je sortis de ma place
-et m’avançant vers ma victime, je dis très haut:
-
-«N..., je te fais mes excuses pour les ennuis que je t’ai causés; je les
-regrette et te prie, devant tous nos camarades, de me pardonner.»
-
-Il prit la main que je lui tendais et la serra avec une vivacité qui me
-donna bonne opinion de son cœur: «Merci», dit-il, et un peu plus bas il
-ajouta: «Pardonne-moi aussi.»
-
-Sur ce dernier mot, que je n’attendais pas, tout ce que j’avais contre
-lui s’envola; je l’embrassai franchement, la division applaudit et nous
-célébrâmes tous ensemble la fin de la guerre civile par une partie de
-ballon trois fois plus joyeuse que toutes les précédentes.
-
-Le P. Préfet, averti par le Père spirituel, n’eut pas le temps
-d’intervenir, et, je crois, n’en eut pas de regret: nulle mesure
-disciplinaire ne pouvait produire un effet aussi rapide et aussi
-complet. Je me rends fort bien compte que, dans la circonstance,
-personne autre que mon directeur de conscience n’eût obtenu de mon
-amour-propre un acte de réparation: devant une sommation officielle,
-j’aurais cassé, mais non plié.
-
-Tu vois à quoi sert, en dehors même du confessionnal, un Père spirituel.
-Il est le tampon qui amortit ou prévient les gros accidents, comme dans
-mon cas; il est, en tout temps, le médiateur naturel entre les
-faiblesses du jeune âge et les rigueurs du Code pénal écolier. Les
-professeurs et surveillants sont des pères, sans doute, mais aussi des
-maîtres: gants de velours, mains de fer. Lui n’est que père: il n’a que
-du velours.
-
-Et pourtant--je t’en reparlerai peut-être--ce velours a quelquefois
-d’assez rudes passes: il le faut, quand on veut être loyal avec
-soi-même. J’ai dans mon directeur une confiance absolue: il me connaît
-de fond en comble. Il a été convenu entre nous que je ne lui cacherais
-rien et qu’il ne me passerait rien: car je veux me faire un caractère,
-et, sans lui, je n’y arriverais jamais.
-
-Toi, mon bon, qui est-ce qui te rabroue, te relève et te soutient? Je
-sais que tu ne hantes pas beaucoup l’aumônier: tu serais mal vu--et un
-aumônier pour trois ou quatre cents élèves n’a pas le temps de s’occuper
-beaucoup de chacun. Je te plains; car je t’assure que c’est bon, par
-moment, d’avoir son déversoir. Adieu, Louis.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-19. _De ma sœur Jeanne._
-
-4 janvier.
-
-
-Mon petit frère chéri,
-
-Je ne veux pas attendre à demain pour te dire, sous le secret de la
-confession, que papa est revenu ce soir enchanté de toi et de tout ce
-qu’il a vu et entendu au collège. Quand maman lui a demandé comment il
-t’avait trouvé, il a répondu: «Pas reconnaissable. C’est maintenant un
-garçon rangé, parfaitement rangé, et intelligent. Je n’aurais pas cru!»
-
-Tu juges si maman était contente. Pour allonger son plaisir et le mien,
-elle a fait parler papa, qui de sa vie ne s’est montré aussi
-communicatif:
-
-«Est-ce qu’il n’a plus ses petits airs mauvais, vous savez, quand on le
-contrariait un peu?
-
---Rien, plus rien. J’ai essayé deux fois, dans le courant de la sortie,
-de le taquiner: il n’a pas bronché. Les Jésuites l’ont dompté.
-
---Il avait peut-être peur de vous?
-
---Lui? Jamais il n’a été aussi affectueux. Il m’a raconté toutes ses
-petites affaires: il cause très bien. Je l’ai laissé commander notre
-dîner à l’hôtel: il s’est rappelé tous les plats que j’aime. Et ce qu’il
-y a de plus fort... Tu sais quelle moue désagréable il nous grimaçait,
-quand nous avions ici de la tête de veau, dont je raffole et où il ne
-touchait jamais? Eh bien, il m’en a fait servir et il en a mangé, tout
-comme moi, sans l’ombre d’un dégoût. Tout le temps, d’ailleurs, il a été
-pour moi aux petits soins.
-
---En quoi faisant?» demandai-je.
-
---«Par exemple, pour leur comédie, il s’est ingénié à me trouver la
-meilleure place, une première, d’où je n’ai perdu ni un mot ni un geste.
-
---Oh!» hasardai-je avec intention, «il a fait ça par coquetterie, pour
-être vu dans son rôle!»
-
-Cela me valut un regard... Brrr!
-
---«Tu ne seras jamais qu’une petite sotte. Va le dire à tes Ursulines!»
-
-Tu te rappelles qu’après ce gros mot-là, il est toujours prudent pour
-moi de ne pas pousser plus loin mes plaisanteries. Maman se hâta
-d’intervenir:
-
-«A-t-il bien joué?
-
---Je ne devrais pas le dire... Ces jeunes gens, ma foi! ont un jeu fort
-naturel, agréable, distingué; mais il m’a semblé que Paul les dépassait
-tous, sauf peut-être un seul, Jean X...
-
---Ils ne font qu’un,» dis-je.
-
---«En tout cas, ils font une belle paire d’acteurs, mon fils dans le
-rôle du valet Scapin, Jean dans celui de M. Géronte.
-
---Vous avez fait connaissance avec ce Jean X...?
-
---Paul me l’a présenté comme son ami et son mentor: c’est un jeune homme
-parfait et je souhaite que mon fils lui ressemble. Il paraît que c’est
-le coq de la division des grands élèves, _préfet_ de je ne sais plus
-quel département.
-
---Du département de la Congrégation?
-
---Possible. A ce titre, je l’ai entendu débiter au P. Recteur, au nom de
-tout le collège, un compliment de bonne année fort bien tourné et plein
-de beaux sentiments. Ces messieurs ont l’air de s’entendre à développer
-le cœur des jeunes gens.
-
---Comme les Ursulines.
-
---Avec une petite différence que le P. Recteur, dans sa réponse, a
-nettement accentuée: «Vous dites, mes enfants, que vous nous aimez, que
-vous aimez vos parents, et je vous crois, parce que vous avez le cœur
-_bon_. Cela suffit-il? Pour des femmes peut-être...» Vous entendez,
-mademoiselle?... «Pour des hommes, non. Il faut que vous ayez le cœur
-_fort_ et que votre amour, dépassant le domaine du pur sentiment,
-s’affirme par l’énergie des actes.» Et il leur a déduit les applications
-pratiques. Cela m’a fixé sur la manière dont ces messieurs comprennent
-l’éducation.
-
---Y avait-il des dames dans l’auditoire?
-
---Oui.
-
---Elles n’ont pas dû être flattées de la différence.
-
---Oh! Tu penses bien que ce P. Recteur n’est pas Jésuite pour rien et
-qu’il a trouvé moyen de dire, par manière de parenthèse, que beaucoup de
-femmes ont des cœurs d’homme. Et celles qui étaient là n’auront pas
-manqué de se caser du côté le plus flatteur pour elles.
-
---Alors, vous avez eu du plaisir?
-
---Un peu, surtout lorsque...» Ici, un petit chat dans la gorge.
-
---«Racontez-nous donc ça, papa.»
-
-Quand le petit chat eut passé: «Eh bien, le matin de la comédie, j’ai
-assisté à la proclamation solennelle qui termine le trimestre. Les
-parents sont invités. Il m’avait fait mettre à côté de son professeur,
-qui est un homme fort aimable. Ces messieurs sont tous très aimables et
-gens de bonne compagnie. Le Révérend Père m’expliquait les choses, à
-mesure qu’elles se déroulaient. On proclama d’abord les places obtenues
-dans chacun des cours: composition de la semaine, travail de la
-quinzaine (cela s’appelle la _diligence_), excellence du mois. Le
-premier vient se présenter au P. Recteur, qui lui attache sur la
-poitrine une croix d’or ou d’argent et lui donne l’accolade. Le second
-n’a qu’un ruban, dont la couleur varie avec chaque branche--et celui-là,
-on le reçoit de la main de quelque professeur. Paul a été décoré de la
-croix de composition en discours français par le P. Recteur, et grâce à
-mon aimable voisin le professeur de rhétorique, qui m’a cédé son droit,
-c’est papa qui a eu l’honneur exceptionnel de fleurir son fils des deux
-rubans de diligence et d’excellence.
-
---Sans émotion aucune?» demanda maman.
-
---«Je ne dis pas cela.
-
---Oh! Papa a le cœur _fort_, comme tous les hommes. Moi, simple fille,
-je ne me serais pas gênée pour y aller d’une petite larme au coin de
-l’œil. C’est bien permis!
-
---Petite perfide!... Eh bien, oui... Mais c’était la première fois.
-
---Espérons que ce ne sera pas la dernière. Et après?
-
---Après, sont venus les témoignages de bonne tenue et d’application, les
-_bien_, les _très bien_, les _parfaitement bien_, et j’ai encore eu la
-faveur de remettre à Paul... Devine quoi, Jeanne.
-
---Oh! un _bien_, tout au plus.
-
---Ce serait encore trop pour toi... Un _parfaitement bien_, qui est dans
-ma valise et que je veux faire encadrer.
-
---Nous irons prier devant, n’est-ce pas, chaque soir, en pèlerinage?
-
---A propos de prière», interjeta maman, «ne l’avez-vous pas trouvé
-trop... jésuite?
-
---Que veux-tu dire?
-
---Eh bien, trop... pieux?
-
---Trop, non; assez, oui. Il m’a mené voir la chapelle.
-
---Ah!
-
---J’ai admiré les lustres et les vitraux.
-
---Et lui, qu’a-t-il fait?
-
---Lui? Il m’a offert de l’eau bénite, en entrant, puis s’est mis à
-genoux, la tête dans ses mains... Je ne sais ce qu’il faisait.
-
---Il priait pour quelqu’un... qui ne prie pas beaucoup», fis-je. Papa me
-regarda; mais moi je regardais Minet, qui faisait des ronrons sur mes
-genoux. Il se tira d’embarras en disant avec énergie:
-
---«Allons dîner: ce voyage m’a creusé l’estomac... Mais je n’aurais pas
-cru!... Ces messieurs ont vraiment le tour de main.»
-
-Je te conte tout cela, mon petit frère, au long et au large, parce que
-cela m’intéresse énormément et que tu ne seras sans doute pas fâché
-toi-même de savoir au juste l’impression de papa. Il est gagné,
-sûrement, et tu verras que tout finira bien.
-
-Après dîner, l’oncle Barnabé est venu. Quand papa lui eut refait son
-récit avec le même enthousiasme, le brave homme eut le malheur de dire:
-«Les Jésuites sont des enjôleurs: c’est reconnu.»--«Il est reconnu,
-répliqua papa de son petit ton des jours maigres, qu’en fait
-d’éducation, tu n’as jamais eu le sens commun et que tu n’as pas su
-empêcher ton Ernest de devenir un crétin de première force, malgré les
-trois lycées où tu l’as mis successivement». Le pauvre oncle Barnabé n’a
-pas demandé son reste.
-
-Ton ami Louis a été fort ennuyé de ne pas te trouver ici et m’a chargé
-de te faire savoir que les Jésuites, qui ne donnent pas de vacances pour
-le nouvel an[3], sont des esprits chagrins. C’était aussi l’idée de
-papa, avant la visite qu’il t’a faite. Il n’en a plus parlé, ce soir; je
-vois bien pourquoi: si tu avais eu des vacances, il ne t’aurait ni
-applaudi ni décoré! Maman et moi, qui n’avons pas eu les mêmes bonheurs,
-nous penchons à dire comme Louis. Je t’en demande pardon pour tes
-maîtres, que j’estime tout de même, puisqu’ils te font du bien. Ils
-doivent avoir des raisons. Mais je prendrai ma revanche aux jours gras.
-
- [3] Ils n’en donnaient pas à la date de ces lettres. Depuis, il paraît
- qu’on leur a forcé la main.
-
-Je t’embrasse un peu, beaucoup, passionnément.
-
-Ta sœur JEANNE.
-
- * * * * *
-
-Papa nous a fidèlement rapporté la recette de ton Frère cuisinier pour
-le gâteau de macaroni. Nous l’étudions, maman et moi, avec la vieille
-Fanchon, en vue des prochaines vacances. Ça ne paraît pas bien
-extraordinaire, quoi que tu en dises merveille.
-
-
-
-
-20. _A mon père._
-
-10 janvier.
-
-
-Mon cher papa,
-
-Avez-vous fait bon voyage? N’avez-vous pas pris de rhume en route? Je
-vous reste bien reconnaissant d’avoir bravé l’hiver pour venir de si
-loin procurer à votre fils quelques bonnes heures--je n’ose pas dire de
-vie de famille, puisque maman et Jeanne y manquaient--mais de tête à
-tête et de cœur à cœur filial. Le beau temps est parti avec vous: je
-l’ai senti le lendemain. Autrefois, je n’aurais pas supporté le vide
-poignant que laisse après elle une visite comme la vôtre; aujourd’hui,
-j’accepte tout, parce que c’est le devoir.
-
-Mais que n’avez-vous pu prolonger votre séjour à H. jusqu’à mon
-avènement au trône!
-
---«Quel trône?»
-
-Dame! j’y suis monté si inopinément et j’en suis descendu si vite que
-j’ai eu à peine le temps de m’apercevoir qu’il avait des pieds et des
-bras dorés et qu’on y est fortement secoué par les porteurs. Quant à mon
-royaume, je ne l’ai jamais vu et n’en sais même pas le nom: c’était très
-loin, du côté de l’Orient, patrie des Rois Mages. Voici comment, sans le
-savoir, vous êtes devenu l’illustre père d’un illustre potentat.
-
-Au dîner de l’Épiphanie, chaque table a tiré son roi: le dixième et
-dernier morceau de brioche, qui me revenait comme chef de ma section,
-contenait la fève enviée. Il n’y a pas eu de triche: j’avais fait les
-parts avec une précision géométrique et surveillé rigoureusement la
-distribution. Je pris pour reine un garçon qui me déteste et que je
-n’aime guère, pour figurer les ménages qui ne ressemblent pas au vôtre.
-Je bus, on but, on cria: _Vive le roi!_ et _Vive la reine!_ Puis, les
-trente monarques furent convoqués autour d’une autre brioche, immense,
-mystérieusement recouverte d’une serviette, sous laquelle, tour à tour,
-nos mains tremblantes et fiévreuses plongèrent. Un génie bienfaisant
-guida la mienne: je ramenai la fève des fèves et je fus le roi des rois.
-
-Les roitelets évincés absorbèrent avec résignation un nouveau petit
-verre en l’honneur de Sa Majesté Ker Ier. Après quoi, on me mit au front
-un diadème, tout flamboyant de pierres précieuses et de papier d’or; sur
-les épaules un manteau de pourpre qui, jusque-là, couvrait prosaïquement
-un lit de dortoir; dans la dextre, un sceptre, redoutable aux méchants,
-clément aux bons. Puis, on apporta mon trône à brancards; j’y pris place
-avec la solennité convenable; quatre vigoureux gaillards, costumés à la
-dernière mode du moyen âge, m’enlevèrent comme une plume, et précédé
-d’un long cortège d’hommes d’armes et de pages, qui blancs, qui noirs,
-qui bronzés, guidé par l’étoile de Jacob au sommet d’une bonne perche,
-traînant à ma suite mes trente vassaux princiers, fièrement drapé dans
-ma grandeur, le poing gauche sur la hanche, l’œil haut, je parus sur le
-grand perron. Mon nom avait déjà circulé avec la rapidité d’une traînée
-de poudre; je fus acclamé comme aurait pu l’être Charlemagne, Napoléon
-ou tout autre.
-
-Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite: «Sire, me
-disais-je tout bas, prenez garde! Le peuple est comme l’Océan, mobile et
-perfide: méfiez-vous de sa faveur et soyez _maître de vous comme de
-l’univers_!» Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise
-le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On
-me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors,
-entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y
-était), dont je recueillais les hommages avec une aimable
-condescendance.
-
-Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père
-Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par
-habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le
-quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air
-protecteur qui convenait à ma dignité.
-
-Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir
-Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au
-Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se
-lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour
-ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune
-peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma
-visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé
-extraordinaire.
-
-Le Père Recteur, tout confus de l’honneur que lui faisait un si grand
-prince, offrit à Ma Majesté ses plus humbles actions de grâces et se
-déclara charmé de pouvoir m’être agréable en accordant ce que je
-souhaitais. Je le remerciai d’un sourire bienveillant de mes augustes
-lèvres, tandis que le peuple donnait carrière à un enthousiasme délirant
-pour son royal bienfaiteur.
-
-Un quart d’heure après, dépouillé de ma couronne, de mon manteau et de
-mon sceptre, je rentrais dans ma plus simple expression, et feu
-Joannès-Pacha me disait avec mélancolie:
-
-«Hein! mon gros sultan de carton, c’est dommage que ça s’arrête là! A
-nous deux, nous ferions peut-être le bonheur d’une grande nation.
-
---Pourquoi pas?... Mais ce brancard sur ces quatre chameaux du désert a
-failli me donner le mal de mer! Non, j’en ai assez de la royauté.»
-
-Le profit le plus clair de ma splendeur d’un jour, ç’a été une bonne
-demi-journée de patinage dans les fossés de la citadelle, mis
-gracieusement à la disposition du collège par le commandant de place,
-qui a son fils en Humanités. Pour glace un miroir, devant nous un espace
-magnifique, point de faiseurs d’embarras, et, comme bouquet, une
-conférence pratique, sur le terrain même, par le P. L..., auteur estimé
-d’un _Art de patiner_ et patineur sans rival. Aussi, on s’en est donné à
-cœur joie. Mais les jambes au retour! Aïe!... Des morceaux de bois
-rhumatisés!
-
-Le lendemain, reprise générale des affaires sérieuses. En rhéto, où l’on
-n’a pas l’habitude de lambiner, ç’a été vite fait: en un instant, la
-machine est visitée, graissée, chauffée, le personnel au poste, le coup
-de sifflet donné et le train en route... vers les vacances de Pâques!
-Quelle charmante perspective au bout de ce voyage!
-
-Mais, auparavant, il faudra trimer. Aux élections d’hier pour
-l’Académie, mon grand vizir a été nommé président à l’unanimité. Je lui
-sers de _vice_: il n’en a pas d’autre! Au travail ordinaire du cours,
-nous allons joindre la préparation d’une séance littéraire. Y
-viendrez-vous? Je le voudrais bien, si la saison le permettait, et, en
-attendant, je vous embrasse tous trois comme si vous étiez trente-six.
-
-Votre fils PAUL,
-
-ancien sultan, vice-président d’Académie.
-
-
-
-
-21. _A Louis._
-
-16 janvier.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Tu me fais dire par ma sœur que les Jésuites sont des _esprits
-chagrins_! Pour le coup, mon bon, je ne reconnais plus ta subtilité
-ordinaire de jugement: car tu t’es mis, non pas à côté, mais aux
-antipodes de la vérité.
-
-Si les jésuites ne donnent pas de vacances au nouvel an, c’est, m’a-t-on
-dit, parce que, dans leur système d’études, le premier semestre est
-sacré: il représente le grand effort de l’année scolaire et n’admet pas
-d’interruption notable. Le programme de chaque classe doit être parcouru
-une première fois tout entier avant Pâques: alors seulement on a mérité
-quelques jours de repos complet. Après Pâques, on n’a plus qu’à revoir,
-à parfaire l’œuvre.
-
-Cette méthode semble avoir du bon, et, quoiqu’il soit très doux (je le
-sais par expérience) de retrouver pour un peu de temps, après ces trois
-premiers mois d’absence, le nid de famille, je comprends qu’on sacrifie
-ce plaisir à un intérêt plus sérieux.
-
-D’ailleurs, le sacrifice a eu ses compensations. Donner aux élèves la
-clef des champs, c’est une excellente recette pour s’épargner la peine
-de les amuser _intra muros_; mais quand on réduit les plaisirs des
-élèves à _sortir_, on les habitue à ne voir dans leur collège qu’une
-cage ou une prison. Les Jésuites ne traitent pas leurs oiseaux ou leurs
-captifs en condamnés: ils dorent volontiers les barreaux, les
-agrémentent de quelques verdures et de fleurs, y laissent pénétrer le
-soleil, la musique et les francs éclats de rires. Je constate qu’ils se
-donnent presque autant de mal pour nous délasser, à certains jours,
-qu’aux autres jours pour nous instruire. Et de la sorte ils arrivent à
-faire, non pas seulement supporter, mais aimer le collège. Tout y gagne:
-les esprits sont plus libres, les cœurs plus ouverts, par conséquent le
-travail et le bon ordre mieux garantis, tout l’homme mieux formé.
-
-Preuve:
-
-Dans les lycées, il y a aussi des jeux qui exercent et assouplissent le
-corps, des leçons d’agrément qui développent les goûts artistiques et
-constituent de véritables divertissements; mais je n’ai pas souvenance
-d’y avoir jamais vu donner par les élèves une séance littéraire ou
-dramatique. La grande raison de cette absence, je la conçois très bien
-depuis un mois: c’est que la préparation, avec la bonne volonté des
-acteurs, réclame une somme extraordinaire de dévouement, de savoir-faire
-et d’autorité chez le professeur. Or, mon bon, il est certain que ces
-qualités-là ne courent pas les rues--ni les établissements d’instruction
-où les maîtres jouissent d’un traitement pour faire leur devoir, sans
-plus. Tu as compris.
-
-Je sais bien que vous êtes libres d’aller au théâtre, parfois même avec
-des billets de faveur: j’y suis allé, malheureusement. Mais qu’est-ce
-qu’on en rapporte pour son perfectionnement intellectuel ou moral? Dans
-nos petites soirées dramatiques, on s’amuse peut-être moins, on
-s’instruit davantage et l’âme n’y perd rien.
-
-Un théâtre de collège, évidemment, ne peut offrir qu’un très modeste
-reflet des merveilles que savent opérer sur les grandes scènes les
-machinistes, les costumiers et les décorateurs; les jeunes artistes qui
-assument la charge d’intéresser un auditoire plus difficile parfois
-qu’on ne pense ne songent point à se comparer, même de fort loin, à un
-Coquelin; enfin les productions qu’ils ont à interpréter ne constituent
-pas toujours des chefs-d’œuvre d’art littéraire ou dramatique, et même
-quand elles sont empruntées aux grands auteurs, d’impitoyables ciseaux
-leur enlèvent plus d’un élément d’intérêt piquant ou croustillant.
-
-Mais le but n’est pas de fournir aux collégiens ou à leurs familles un
-équivalent du théâtre où ils ne vont pas. Il s’agit de leur donner, pour
-une circonstance exceptionnelle, une petite fête joyeuse, honnête,
-distinguée, qui puisse, selon le précepte antique, les divertir en les
-instruisant.
-
-Je soupçonne les Pères de ne pas faire grand fond sur l’efficacité de la
-comédie pour la réforme des défauts de leurs élèves; ils ont d’autres
-moyens plus sûrs. Que les pièces n’aient rien d’immoral: cela peut
-suffire. Si, en outre, elles sont spirituelles et bien interprétées,
-elles rendront toujours deux services précieux: aux jeunes spectateurs,
-celui d’affiner leur esprit; aux acteurs, celui de développer leur
-talent d’expression.
-
-Mon père t’a certainement parlé de la comédie à laquelle il a assisté,
-le jour de l’an. Je garde une vive reconnaissance au professeur qui m’a
-appris là, non sans peine et fatigue, à me présenter correctement devant
-le public, à dominer le _trac_, à parler au naturel--toutes choses que
-j’ignorais et que je suis enchanté de savoir un peu mieux qu’avant.
-Après la représentation, mon père a bien voulu me dire que mon avenir ne
-l’inquiétait plus, attendu que sûrement je gagnerais ma vie comme
-avocat, député ou comédien. Député, je veux bien; avocat, peut-être
-encore, si tu ne me fais pas une trop rude concurrence; mais comédien,
-merci! C’est bon au collège, un jour de l’an ou de carnaval. _Dulce est
-desipere in loco_, pour mieux travailler après.
-
-La semaine prochaine, grand branle-bas pour la préparation d’une séance
-solennelle, dont le sujet est encore un mystère impénétré. Elle aura
-lieu le 29 janvier, fête de saint François de Sales, ancien élève des
-Jésuites et patron de toutes les Académies des classes supérieures. Nous
-serons une douzaine de rhétoriciens. Il paraît que les traditions nous
-obligent à faire très bien: on s’y emploiera de son mieux. La comédie
-m’a mis en appétit--quoique la future séance ait une bien autre
-signification. Nous en reparlerons avant ou après, si tu veux.
-
-Adieu.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-22. _Au même._
-
-30 janvier.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Ainsi donc, _flafla_ et _temps perdu_! Voilà comme tu as entendu
-qualifier les séances littéraires des Jésuites. Tu ne dis point par qui:
-il serait pourtant intéressant de savoir si c’est par des gens qui
-parlent d’expérience. Ils l’ont peut-être entendu dire à d’autres qui
-n’en avaient pas vu plus qu’eux!
-
-Du _flafla_! C’est un mot d’épicier: on pourrait l’appliquer à tout ce
-qui ne rapporte pas des écus ou des sous. Mais, mon ami, tout le monde,
-plus ou moins, dans les grandes circonstances, fait du _flafla_! Les
-banquets, les punchs, les cavalcades et les revues, la musique et les
-lampions, et les ronflants discours des quarante Immortels, des
-candidats en tournée, des inaugurateurs de statues ou de chemins de fer,
-des présidents de sociétés utiles ou inutiles, de congrès savants ou
-ignorants, de comices agricoles ou de distributions de prix quelconques:
-tout cela, n’est-ce pas du _flafla_? On le trouve bon quand même.
-Pourquoi? Parce que _ça chauffe l’enthousiasme_.
-
-Eh bien, la jeunesse est le bel âge de l’enthousiasme: elle a besoin
-d’enthousiasme pour élever son âme encore neuve au-dessus des vulgarités
-de la vie, jusqu’à la région sereine des grandes pensées, des saintes
-causes et des nobles ambitions. Si dans ces ardeurs juvéniles un peu
-d’illusion vient se mêler, où est le mal? Les beaux rêves ne font pas
-toujours tort à la réalité: je viens d’en avoir la preuve personnelle.
-
-Quand on s’est appliqué pendant trois semaines à entrer dans la peau
-d’un personnage intéressant, qu’on s’en est approprié les sentiments
-généreux et qu’on est arrivé enfin à les exprimer dans toute leur
-énergie ou leur délicatesse, tu ne saurais croire comme on est empoigné!
-Je me suis ému pour tout de bon, dans mon rôle, et je garde, après
-plusieurs jours, la très vive impression des belles choses que j’ai
-dites. Les mots mêmes reviennent parfois, tout naturellement, dans mes
-conversations et mes compositions. Chose plus étonnante encore: je
-m’inspire à moi-même le respect et je ne voudrais pas faire une chose
-indigne de ce que j’ai été au théâtre, un soldat loyal et chrétien.
-
-Jean, notre président, a été superbe dans le rôle du gouverneur de
-province: à certains moments, il a enlevé toute la salle. Il était
-visible, d’ailleurs, que les applaudissements ne s’adressaient pas
-seulement à la perfection du jeu de l’acteur, mais aussi et surtout à
-l’élévation des idées et à la noble franchise des sentiments qu’il
-exprimait. D’où il faut conclure, mon ami, qu’une académie de rhétorique
-peut devenir une leçon de haute morale et un sérieux moyen d’éducation.
-C’est déjà quelque chose; mais il y a plus, je crois.
-
-Je t’ai envoyé notre programme. Un esprit fin comme le tien n’aura pas
-eu beaucoup de peine à y discerner deux éléments, la littérature et le
-drame, et à comprendre le but de l’un et de l’autre.
-
-Il paraît qu’ailleurs la partie dramatique est quelquefois absente ou
-empruntée à un auteur quelconque et sans rapport bien intime avec le
-sujet, qui souvent même ne comporte pas de mise en scène: elle vient là
-pour faire passer le reste. Notre professeur n’aime pas ces séances
-exclusivement littéraires ou critiques: il les appelle une concession
-fâcheuse à l’esprit d’érudition germanique, qui envahit l’enseignement
-français, et leur reproche d’ennuyer l’auditoire, jeune et vieux, sans
-grand profit pour les orateurs.
-
-D’après lui, une séance académique doit être, dans le sens primitif du
-mot, le _chef-d’œuvre_, la _pièce de maîtrise_, où une classe,
-représentée par l’élite de ses élèves, déploie tout ce qu’elle a de
-meilleur dans la cervelle et dans le cœur, pour sa propre instruction,
-pour l’instruction et le plaisir des autres, pour l’honneur des _Bonnes
-Lettres_. Donc, avant tout, il faut un sujet capable d’intéresser
-acteurs et spectateurs, assez riche aussi pour fournir matière à tous
-les talents. C’est la tâche du professeur de le découvrir, de le
-distribuer, puis de coordonner, de revoir et de parfaire le travail des
-élèves.
-
-On s’accorde à dire que notre séance _Honneur et Patrie_ réunissait
-toutes les conditions de succès. Elle roulait sur l’un des épisodes les
-plus émouvants que renferme l’histoire de notre vaillante province.
-Toutes les formes que peuvent revêtir les exercices littéraires dans un
-cours de rhétorique, y ont trouvé leur place naturelle: la prose
-française dans le tableau historique, dans les discours du conseil de
-guerre, dans la lettre en vieux _françois_, dans le récit poétique de la
-bataille; la prose latine, d’ordinaire peu goûtée des dames et des
-queues de classe, dans les portraits et dans le dialogue nocturne; la
-poésie des deux langues dans le chant du barde, dans l’hymne triomphal
-et l’épilogue à la France. Les lettrés de l’assistance ont pu être
-satisfaits; les autres, chez qui l’amour du _beau parler_ ne va pas
-jusqu’à la passion, n’ont pas dû être trop mécontents: car, sauf peu
-d’exceptions, nos exercices littéraires n’étaient pas lus, mais parlés,
-et formaient autant d’épisodes naturels entre les trois actes déclamés
-que comportait l’action.
-
-Le plan général et les principaux détails de cette séance avaient été
-préalablement discutés en conseil académique. Les trois plus gros
-bonnets (j’ai la toque de vice-président) furent invités à fournir,
-d’après un canevas donné par le professeur, chacun un acte, travaillé à
-fond: il s’en inspira comme il put et comme il voulut pour la rédaction
-définitive. Nous eûmes le plaisir d’y retrouver nos idées sous une forme
-sensiblement perfectionnée, parfois toute nouvelle, et la comparaison
-avec notre ébauche nous profita. Les devoirs littéraires sont davantage
-notre œuvre personnelle, quoique plus d’une fois remaniée sur les
-indications du maître.
-
-En somme, durant ces trois semaines, le travail de la composition et
-celui de la déclamation nous ont fait remuer bon nombre d’idées que nous
-ne perdrons plus, et cette gymnastique de l’esprit nous a donné à tous
-un nouvel entrain pour l’étude. La contagion s’est étendue à toute la
-classe, fière des compliments que lui a valus son académie, et a gagné
-les classes de littérature voisines, désireuses de nous imiter ou de
-nous surpasser. Preuve que nous n’avons pas perdu notre temps.
-
-Tu me demandes à ce propos, non sans malice, je crois, ce que devenait
-la rhéto, pendant que le professeur avec sa tête de classe préparait
-cette belle académie. Mais rien n’est plus simple, mon ami: le
-professeur continuait à faire sa rhéto, et les élèves aussi, tous sans
-exception. Jamais, en classe, il n’a été question de la séance. Le
-professeur travaillait double, les académiciens travaillaient double: il
-a probablement pris un certain nombre d’heures sur le repos de ses
-nuits, nous en avons pris quelques-unes sur nos récréations et nos
-congés. Voilà tout le secret: propose-le à ton professeur et dis-moi des
-nouvelles de l’accueil qu’il y fera!
-
-Non, vois-tu, mon ami Louis--il faut que je te l’avoue--je finirai par
-devenir féroce pour l’_Alma Mater_. Ce ne sera pas la faute des
-Jésuites; car depuis que je suis à leur école, je n’ai jamais entendu de
-leur bouche un mot injurieux à l’adresse de cette Université qui les
-déteste. Et c’est leur faute pourtant, d’une autre manière: car entre
-leurs procédés d’instruction ou d’éducation et les siens, je découvre
-tous les jours des contrastes plus violents, qui irritent mon regret de
-les avoir connus si tard.
-
-Que veux-tu? Je suis franc.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-23. _Au même._
-
-12 février.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Merci pour tes multiples compliments: je transmettrai à Jean la part qui
-lui en revient et je suis sûr qu’il t’en sera reconnaissant. Quel bon
-type et quel brave cœur! Je voudrais bien qu’il fût ton ami aussi.
-
-Maintenant je m’empresse de répondre compendieusement aux deux aimables
-questions, par lesquelles tu me prouves ta sollicitude pour mon avenir
-et pour mon présent. L’avenir, c’est le baccalauréat; le présent, c’est
-l’ennui. Procédons par ordre.
-
-
-1º Tu veux savoir si je ne crains pas que tous ces exercices
-«extra-classiques» m’empêchent de conquérir à la fin de l’année le
-parchemin officiel?
-
-Ta préoccupation, mon ami,
-
- _Part d’un bon naturel: mais quitte ce souci._
-
-Je suis tellement sûr de me doubler, dans six mois, de cette
-bienheureuse peau d’âne que... je n’y pense même pas. Dès le premier
-jour de classe, notre professeur nous a dit: «Mes amis, vos parents
-tiennent à ce que vous soyez bacheliers; vous y tenez également, moi de
-même. Mais, écoutez bien ceci: la meilleure manière, la plus sûre et la
-plus courte, de préparer son baccalauréat, c’est de ne pas y songer et
-de songer beaucoup à faire une bonne rhétorique. C’est à moi, selon la
-direction des supérieurs, de régler votre travail et mon enseignement de
-façon à concilier tous vos intérêts. Je l’ai fait pour vos devanciers,
-qui n’ont pas eu à s’en plaindre: je le ferai pour vous. Mais je vous
-défends formellement à tous, tant que vous êtes, de jamais prononcer
-devant moi le mot de baccalauréat, pas plus que je ne le prononcerai
-devant vous, d’ici à Pâques.»
-
-Il a tenu parole et nous aussi. Nous faisons du latin et du grec à
-loisir et à plaisir; de la littérature ancienne et moderne, de
-l’histoire et de la géographie, avec intérêt; de l’allemand, sans trop
-rechigner; des sciences, autant qu’il faut; tout cela d’après un plan
-parfaitement ordonné et ponctuellement suivi, sans fatigue et sans
-inquiétude, sûrs d’arriver, comme si nous voyagions dans un de ces
-trains d’Angleterre, qui partent, s’arrêtent, repartent, sans un instant
-de retard et sans un cri. Notre conducteur veille: cela nous suffit, et
-cette absence de préoccupation favorise bien autrement le bon travail
-que la sotte fièvre dont on se laisse parfois tourmenter, sans autre
-profit que des pertes de temps.
-
-Mais, pour te rassurer plus complètement, je dois ajouter que notre
-professeur a fait ses preuves. L’an dernier, tous ses élèves, moins un,
-ont été reçus au baccalauréat--et ils avaient fait des thèmes grecs et
-des vers latins jusqu’à l’avant-veille des examens!
-
-
-2º Tu désires savoir combien de fois par semaine je m’ennuie en classe?
-
-Le compte est facile: je ne m’ennuie jamais. Il y a des matières qui me
-plaisent moins que d’autres: à celles-là je m’intéresse par devoir. Mais
-l’étude des auteurs classiques, qui _t’assomme_, est précisément ce que
-je préfère à tout le reste. Il est vrai qu’elle ne se réduit pas, comme
-trop souvent chez vous, à une sèche traduction faite par l’élève,
-maintes fois préparée à l’aide d’un corrigé juxtalinéaire, agrémentée de
-quelques rares explications du professeur et se traînant ainsi au milieu
-de l’indifférence générale jusqu’au moment où l’heure sonne. Cela fait
-songer au macaroni des mendiants napolitains. Tu ne sais pas? La
-marchande tire délicatement de sa marmite un de ces succulents petits
-tuyaux et en met l’extrémité dans la bouche du client, avec défense aux
-mains d’intervenir; le client avale, avale à même, les yeux fermés.
-Quand il en a pour ses deux sous, la bonne femme coupe au ras des
-lèvres; le suivant rattrape le bout disponible, et le macaroni continue
-à se développer uniformément.
-
-Nous avons plus de variété. Le professeur nous explique ou nous fait
-expliquer par nous, en traduction courante, les auteurs secondaires,
-historiens et petits poètes: c’est la _lecture_. Aux grands classiques,
-orateurs et poètes, qui offrent l’application plus parfaite des règles
-qu’on étudie en rhétorique, on réserve l’honneur de la _prélection_. Tu
-vas saisir par un exemple.
-
-Le programme de rhétorique comprend, pour le premier trimestre, les
-principes généraux de l’art oratoire et les règles du discours; pour le
-second trimestre, les genres d’éloquence. Concurremment avec la théorie,
-nous étudions la pratique dans Cicéron, Démosthène et Bossuet. Voici
-comment notre professeur applique la méthode au plaidoyer _pro Milone_,
-que tu connais bien.
-
-Il ne commence point par perdre son temps à nous débiter une savante
-dissertation sur ce chef d’œuvre qui... que... dont... Qu’est-ce que
-nous en retiendrions à ce moment? Il vaut bien mieux nous faire assister
-au procès.
-
-Il ouvre donc son livre et nous lit avec intelligence (ce n’est pas
-rien!) la première page de l’_exorde_. Qui est l’orateur? Qui est le
-prévenu? Qui sont les juges? Où se passe la scène et avec quel appareil?
-Dans quel état d’esprit sont les assistants? La réponse à ces diverses
-questions fournit déjà une somme considérable de notions utiles sur
-l’histoire et les institutions romaines, en même temps qu’elle pique la
-curiosité. Que va dire Cicéron--non pas le vrai Cicéron, dont la peur
-valut à son client le plaisir d’aller manger de si bon poisson à
-Marseille--mais le Cicéron de cabinet, en pleine possession de son
-sang-froid et de son talent?
-
-Le professeur attaque alors le texte, phrase par phrase, et le fouille à
-fond, au point de vue du sens et de la valeur de l’expression. Puis il y
-montre, sous le trouble apparent des idées et l’embarras voulu de la
-structure, un art profond pour tourner en faveur de la cause tout ce qui
-semble contre elle et pour faire partager aux juges intimidés
-l’assurance qu’affecte l’orateur. Tu vois qu’il ne s’agit plus d’une
-traduction plus ou moins littérale ou d’une simple étude de langue:
-l’auteur devient le modèle, et la prélection vient à l’appui des
-principes oratoires. Quant à la sauvegarde nécessaire du principe moral,
-le professeur aura soin de noter comme il convient les entorses que
-l’avocat de Milon donne à la vérité des faits.
-
-Une seconde et peut-être une troisième et une quatrième prélection
-semblables seront consacrées à étudier le reste de l’exorde. Ce ne sera
-pas trop: car il est l’œuf d’où sortira tout le discours, et il fournira
-matière à bien d’autres observations intéressantes.
-
-De la _réfutation_ qui suit l’exorde, on extraira un beau modèle de
-discussion oratoire, à propos du droit de légitime défense en cas
-d’agression.
-
-La _narration_ de la rencontre de Milon avec Clodius, y compris les
-antécédents et les suites, amènera une foule de détails sur les mœurs
-politiques et autres des Romains et mettra de nouveau en lumière
-l’habileté consommée de ce roi des avocats sans scrupule.
-
-Dans le _corps du discours_, on choisira quelques modèles
-d’argumentation et de développement oratoire, auxquels on joindra les
-endroits les plus pathétiques de la _péroraison_, et ainsi l’on aura sur
-l’auteur et sur son œuvre des idées claires, complètes, solides, qu’on
-pourra désormais formuler en connaissance de cause.
-
-Mais comment retenir une pareille quantité de notions en tout genre?--On
-y a pourvu, mon ami. D’abord, il n’est pas défendu de prendre des notes,
-au moins pour les questions plus difficiles. Puis, après chaque
-prélection, quelques élèves sont interrogés sur les choses principales
-qu’ils viennent d’entendre. Le lendemain, avant la prélection du jour,
-la précédente est répétée tout entière, rapidement, mais à fond, souvent
-avec addition de nouvelles remarques. Enfin, chaque samedi, il y a revue
-générale de tout ce qui a été expliqué ainsi pendant la semaine. Il faut
-bien que l’essentiel finisse par vous rester.
-
-Parallèlement au chef-d’œuvre de l’orateur romain, nous étudions le
-modèle de l’éloquence grecque, cet immortel discours de la _Couronne_,
-moins régulier et moins châtié que la _Milonienne_, mais la dominant, à
-mon humble avis, de toute la distance qui sépare la raison de la phrase,
-l’émotion naturelle de la passion savante, le torrent impétueux du
-fleuve canalisé, et, somme toute, le génie du talent. Les deux orateurs
-déploient dans la bataille une habileté merveilleuse; mais on sent que
-Démosthène défend son honneur et la patrie, tandis que Cicéron a plutôt
-l’air de lutter pour un parti politique et pour sa clientèle. Quand le
-grave consulaire, pour épouvanter les juges, fait sortir des enfers
-l’ombre de Clodius, on sourit, et cet artifice quelque peu puéril
-diminue ensuite l’effet grandiose de l’auguste Jupiter qui, du haut des
-montagnes latines, ouvre enfin les yeux pour voir et punir les crimes du
-tribun révolutionnaire. Mais lorsque, pour se justifier d’avoir organisé
-contre l’envahisseur Philippe une résistance impossible et voulu, au
-défaut de la victoire, sauver du moins l’honneur de la patrie,
-Démosthène en appelle solennellement aux héros tombés à Marathon, que
-l’assurance de mourir n’a pas empêchés de faire leur devoir de soldat,
-je dois avouer qu’il me donne la chair de poule, comme si je voyais
-passer dans un éclair la charge de Reichshoffen.--«Ah! les braves gens!»
-s’écriait Guillaume; moi aussi j’ai l’envie de dire: «Ah! l’éloquent
-patriote!»
-
-De Marathon à Rocroi et à «cette redoutable infanterie de l’armée
-d’Espagne, dont les gros bataillons serrés ressemblaient» à ce que tu
-sais, il n’y a pas loin. Notre professeur ne nous sature pas non plus de
-belles critiques générales sur Bossuet: il le lit avec nous en classe,
-nous le fait saisir sur le vif et nous promène à loisir dans les
-mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs.
-
-Nous ne sortons pas de ces splendeurs intellectuelles, quand ensuite
-nous entrons dans l’étude du _Cid_, des _Horaces_, de _Polyeucte_:
-Corneille et Bossuet sont de la même famille de grands esprits. Après
-Corneille vient l’émouvant et séduisant Racine, qui fait mieux
-comprendre et parfois admirer à ses propres dépens ses modèles grecs,
-Euripide et Sophocle.
-
-Ne ris pas, mon ami, de cet enthousiasme un peu nouveau chez moi pour
-les Grecs! Depuis que je les entends expliquer par un homme qui les
-connaît et qui, à travers leurs formes encore ingrates pour des élèves,
-nous fait apprécier cet art à la fois simple et profond qui cherche le
-beau, non pas dans les effets d’à côté, mais dans la pure expression de
-la nature idéalisée, comme Phidias dans ses marbres immortels, je suis
-tenté de mésestime pour les Latins. Mais je ne veux pas être injuste
-envers eux: ils ont bien profité des Grecs. Virgile se lit après Homère,
-avec le même plaisir que Racine après les tragiques athéniens. Néanmoins
-je comprends qu’après avoir lu Virgile une fois, on relise trois fois le
-bon Homère.
-
-Il y a pourtant un Latin qui me plaît, et beaucoup: mais c’est encore
-parce qu’il a éminemment l’esprit grec et (passe-moi l’énormité de
-l’anachronisme) l’esprit français. C’est ce païen d’Horace: non point
-assurément dans ses gaillardises, mais dans les nobles envolées de ses
-odes patriotiques ou morales, dans les gracieuses ou touchantes
-échappées de son imagination de poète et de son brave cœur d’ami, dans
-ces épîtres et ces satires où le bon sens le plus naturel fait assaut
-avec la plus franche gaîté, mélange de sel attique et de sel gaulois. Je
-ne sais pas, mon cher, combien tu admires Nicolas Despréaux: il versifie
-avec une correction que ne devait guère dépasser sa perruque Louis XIV,
-et je trouve même qu’il accommode fort proprement les reliefs d’Horace;
-mais quand je voudrai faire bien dîner mon esprit, c’est à la table
-d’Horace que je le mènerai, avec l’espoir secret d’y rencontrer La
-Fontaine et Molière, ses deux cousins du grand siècle: la fête alors
-sera complète.
-
-Je ne me doutais pas autrefois de cette parenté si étroite qui relie nos
-classiques les plus véritablement français à l’antiquité grecque et
-latine; je répétais sottement avec mes camarades:
-
- _Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?_
-
-Je blasphémais ce que j’ignorais. Mais j’en suis revenu depuis six mois,
-et à présent, ignorant un peu moins, j’apprécie mieux et j’admire
-sincèrement.
-
-Je ne t’ai parlé que des grands classiques: nous ne négligeons pas ceux
-du second rang. Ils servent à reposer l’esprit, durant les derniers
-quarts d’heure d’une classe déjà bien remplie. Mais, même pour ceux-là,
-on ne prend pas le macaroni _à la défilade_: on choisit le meilleur. Le
-professeur a d’ailleurs soin de maintenir toujours, par des résumés ou
-des lectures courantes, les liaisons et les vues d’ensemble.
-
-Et comme il met en cela et dans le reste autant de science et d’esprit
-que d’entrain, tu comprendras que la classe devienne pour nous un
-véritable plaisir, un régal intellectuel, et qu’on désire, par ce
-commerce intime avec les grands écrivains, arriver avec le temps à se
-façonner sur eux, à les imiter sans les copier, à devenir soi-même
-quelqu’un: ce qui est le but final des études--et le plus court chemin
-pour conquérir un baccalauréat honorable.
-
-Si tu trouves cette lettre trop technique, tant pis pour toi! Tu l’as
-voulu. D’ailleurs, ma moustache commence à rivaliser de sérieux avec la
-tienne: c’est dire que j’acquiers le droit de parler gravement de choses
-graves.
-
-Bien à toi,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-24. _A ma sœur Jeanne._
-
-22 février.
-
-
-Ma petite sœur grande,
-
-Que c’est vilain à toi d’être tombée malade au moment précis où je
-t’attendais! L’as-tu fait exprès? Si je le savais, je... je garderais le
-lot que tu as gagné et par-dessus le marché celui de maman, qui, au lieu
-de venir s’amuser ici avec toi et moi, a préféré faire son carnaval
-auprès de ton lit, en compagnie sans doute de plusieurs pots de tisane.
-Comme ça devait être gai pour toutes deux! Vous n’avez pas de remords?
-Il y aurait de quoi, pourtant, car notre carnaval a fort bien réussi.
-Pour ton châtiment, je vais t’en faire venir l’eau à la bouche. Écoute
-un peu.
-
-Le premier jour, grandissime représentation d’une comédie de Labiche,
-_les Gobe-mouches_. Il ne faudrait pas demander à tes Ursulines de
-chercher ce titre dans leur répertoire de l’Opéra-Comique ou du Théâtre
-des Variétés: car, d’abord, elles ne savent peut-être pas ce que c’est
-qu’un répertoire de théâtre, et puis ce titre n’y est pas. La pièce est
-de Labiche tout de même, un peu rarrangée, avec suppression de la trop
-aimable moitié du genre humain à laquelle tu appartiens. Je t’en fais
-mes excuses; mais il paraît que ces dames ne se présentent pas
-convenablement!... Elle a été interprétée par les Anciens Élèves, dont
-cinq ou six jeunes de vingt à vingt-cinq ans et deux déjà pères de
-famille, tous acteurs émérites depuis leur temps de rhétorique. Pièce et
-jeu fort spirituels, quelquefois absolument pouffants. Si tu avais été
-là, tu serais repartie bossue, à force de rire--et j’étais condamné à
-n’avoir plus tard qu’un bossu pour beau-frère! Tu as donc bien fait de
-rester à Z... avec tes pots de tisane.
-
-Le lendemain, nouveau plaisir, très long, trop long pour certaines
-personnes, qui sont venues employer trois heures à espérer qu’enfin leur
-nom sortirait de l’urne et à voir passer devant leur nez des lots
-superbes.
-
-Hélas! je suis de ceux-là. En fait de chance aux loteries, je n’ai
-jamais eu que du guignon! Tu as un lot, maman en a un, moi rien. Je
-convoitais pourtant bien--tu ne devinerais jamais quoi, je puis te le
-donner en mille--un charmant petit ânon vivant: robe grise avec croix
-noire dans le dos, des yeux doux et clairs, une paire d’oreilles à faire
-jaunir d’envie notre cousin Ernest, bref, un amour d’ânon, qui
-représentait la classe de sixième. Il faut savoir que chaque classe se
-cotise pour fournir son lot. La rhéto a donné la belle édition savante
-des Œuvres complètes de Corneille et de Racine, un cadeau de grand prix:
-mais qu’était-ce en comparaison de Brocoli?
-
-On l’avait amené dans la salle, bien brossé, parfumé, enrubanné. On
-l’invita poliment à monter les six marches qui le séparaient de la
-scène: il refusa, par modestie. On le pressa, on le poussa même un peu:
-mais les honnêtes gens de son espèce, si jeunes qu’ils soient encore,
-n’aiment pas qu’on violente leur liberté de conscience. Plus ses
-conducteurs insistaient, plus il résistait. On a du caractère ou on n’en
-a pas: Brocoli en avait, na! Mis ainsi par lui au pied du mur, les
-âniers délibérèrent et parlaient déjà d’enlever le rebelle à force de
-bras; mais
-
- _Le plus âne_ parfois _n’est pas celui qu’on pense_:
-
-Brocoli devina le complot et, profitant du désarroi, soudain, d’un seul
-bond, il franchit les six marches et se présenta de lui-même, libre et
-fier, au public. Il eût certainement chanté sa victoire, si les
-applaudissements ne l’avaient intimidé. On le rattrapa et on le
-contraignit d’écouter immobile une chanson dont l’air ne lui plut pas:
-il n’y répondit pas un mot. Il fut néanmoins tiré au sort et échut
-(admire l’intelligence du hasard!) à un de nos professeurs de musique.
-Tu devines comme les deux confrères furent applaudis. Mais il faut
-croire que le pauvre Brocoli avait eu peur de tomber plus mal: car il
-redescendit l’escalier sans faire de cabriole et sortit les oreilles
-droites.
-
-A notre grande joie, il n’est pas tout à fait perdu pour nous. Aussitôt
-après la loterie, nous nous sommes concertés pour le racheter à
-l’heureux gagnant: on le mettra au vert à la campagne du collège, où il
-partagera nos ébats, les jours de congé, jusqu’à ce qu’il soit assez
-fort pour traîner la carriole des Petites-Sœurs qui viennent chercher
-les restes de nos repas. Ce sera pour lui une position sociale très
-honorable et il pourra y gagner tout doucement sa part de... j’allais
-dire de paradis: mais ce n’est tout de même qu’un baudet! L’herbe
-fraîche lui suffira.
-
-Maman a gagné un christ en ivoire, très expressif, monté sur branches
-d’olivier naturel, un des lots que j’ai vu le plus apprécier durant
-l’exposition au parloir (j’ai eu l’honneur de compter parmi les
-_collecteurs_). Je l’avais désiré pour elle. Il me console de n’avoir
-pas eu Brocoli, quoique pourtant j’eusse été bien aise de t’offrir le
-bourriquet en souvenir de ton petit frère!
-
-Toi, tu as gagné une caisse de mandarines: il doit y en avoir pour ton
-année, à une par jour. Est-ce que tu aimes les mandarines? Cela
-m’étonnerait. C’est fade, c’est odorant, c’est... Crois bien, au moins,
-que je dis cela sans arrière-pensée égoïste.
-
-Aujourd’hui, nous avons été porter aux bons vieux et aux bonnes vieilles
-de nos Petites-Sœurs leur part du produit de la loterie. Ils nous ont
-fait une réception de gala. A peine avions-nous franchi la porte cochère
-que, sous la véranda en face, nous apercevons, rangés sur un seul front,
-une trentaine de braves gens endimanchés et, à quatre pas en avant, un
-vénérable tambour, qui salua notre arrivée d’un roulement ému. Quand
-nous fûmes plus près, il tourna par le flanc gauche et s’engouffra dans
-la maison, toujours battant; les trente hommes, défilant derrière lui
-deux à deux, au pas relatif, nous menèrent à la porte du réfectoire, où
-ils firent la haie, pendant que nous entrions.
-
-Toute l’antiquité du lieu, dans ses plus beaux atours, nous attendait,
-debout et souriante, pour lui servir _notre_ dîner: car c’est nous qui
-l’offrions.
-
-La prière faite, on s’assit. Nous nous disputâmes les tabliers blancs et
-nous servîmes chaud, sans trop de maladresses, sous la direction des
-bonnes Sœurs. D’autres coupèrent le pain, la viande, versèrent à boire.
-Quelques-uns durent s’occuper de remplacer les mains qui avaient trop de
-peine à atteindre la bouche sans accident. Ce fut très joyeux. Des
-mercis et des compliments et des tendresses, nous en eûmes à foison.
-Quelques rares grognons grognèrent bien un peu, sur la quantité ou la
-qualité des services; mais les voisins nous disaient: «faites pas
-attention, monsieur; c’est une vieille habitude qu’il a: il est plus
-bête que méchant.» Et l’on riait. A mesure que les estomacs étaient plus
-satisfaits, les visages le paraissaient aussi et, au dessert, un petit
-verre aidant, la joie fut parfaite.
-
-Parfaite, non: le dessert me sembla maigre et j’en eus du chagrin pour
-ces pauvres vieux et vieilles du bon Dieu. Il manquait une caisse de
-mandarines. Et je me disais: «Ah! si ma sœur Jeanne était là avec la
-sienne! Elle n’en garderait guère pour elle: je la connais. Quel plaisir
-elle se ferait de faire plaisir à ces braves gens! Il y en a peut-être
-parmi eux qui n’ont jamais vu de mandarine et qui n’en verront jamais,
-tandis qu’elle, qu’est-ce que ça peut lui faire, de manger tous les
-jours une mandarine pendant un an? Du mal. Surtout qu’elle est déjà
-malade!... Et puis ce n’est qu’un lot, un pur don du hasard: elle aurait
-pu fort bien, comme moi, ne rien gagner du tout... Ah! si j’avais avec
-moi la caisse de ma bonne sœur Jeanne!»
-
-Heureusement, par prudence, je l’avais prise avec moi, pour le cas où tu
-me donnerais, sur place, la permission tacite de la distribuer en ton
-nom. Et je l’ai distribuée. Il y en avait trois cents; ils étaient trois
-cents vieux: donc trois cents bénédictions, que je t’envoie. Ça te
-guérira, mignonne!
-
-Si pourtant tu tenais à être dédommagée, je m’engage à te les rembourser
-en trois cents baisers, échelonnés sur un espace de quarante ans--est-ce
-assez long?--afin qu’il t’en reste quelques-uns, quand tu seras vieille
-aussi. Donne tes pauvres joues pâlies et maigries, pour que j’y mette
-les deux premiers, et compte bien.
-
-Vous, maman, guérissez-la vite. Je vous embrasse aussi, avec papa. Ne
-craignez rien pour votre christ: vous l’aurez.
-
-Votre POPOL.
-
-
-
-
-25. _A ma mère._
-
-28 février.
-
-
-Chère maman,
-
-_Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît!_
-Parole d’Évangile. J’ai eu tort de l’oublier, en me moquant des pots de
-tisane de ma petite sœur, et le ciel m’en a châtié. C’est de
-l’infirmerie que je vous écris. J’ai eu quelques jours de toux et de
-fièvre, sans danger aucun. A présent, je suis en pleine convalescence,
-avec des jambes qui flageolent encore et une tête un peu plus vide
-qu’avant. Le cœur étant resté intact, je cède au besoin de venir vous
-donner de mes nouvelles.
-
-J’habite une jolie chambre au premier étage: parquet ciré, bon fauteuil
-Voltaire (c’est peut-être tout ce que je devrai jamais de bon à ce
-gredin-là, s’il en est l’inventeur!), lit mollet, rideaux blancs, vue
-très récréative sur les cours où les élèves jouent. La hauteur et
-l’éloignement amortissent le bruit, mais ne m’empêchent pas de faire sur
-eux derrière mes rideaux quelques études de mœurs fort intéressantes.
-
-Pour me soigner, j’ai un frère infirmier qui vaut trois honnêtes gens,
-un saint homme et une Sœur de charité. Après m’avoir consciencieusement
-exténué par la diète, les purges et la quinine, tout en m’exhortant à la
-résignation chrétienne, le voilà maintenant qui, pour me rendre des
-forces, me gave comme s’il voulait convertir ma personne en une terrine
-de foie gras, selon une progression savante qui aurait de quoi alarmer
-tout autre estomac que le mien. Entre temps, il me régale de ses
-meilleurs tours de gobelet et de cartes. Il est très fort dans la
-partie. Il m’a avoué qu’étant au 1er régiment de cuirassiers, il en
-savait près de cinq cents et donnait souvent aux chambrées des séances
-de deux heures consécutives, toujours gratuites, pour empêcher les
-camarades d’aller boire et jurer dehors. Le prestige que lui donnait son
-talent lui servit même à en faire confesser plus d’un, et, en effet, il
-ne devait pas mal placer ses bouts de sermon, si j’en juge par ceux
-qu’il m’a insinués.
-
-L’autre jour, à la salle de récréation des infirmes, il nous a fait la
-surprise d’une scène de ventriloquie, un petit dialogue entre deux
-personnages, dont l’un est au grenier, l’autre à la cave. Vous ne vous
-figurez pas la stupéfaction comique des _gosses_, qui cherchaient les
-voix tantôt au plafond, tantôt sous le plancher: ils étaient ahuris et
-le saint homme ravi de les amuser. Il y a ici du plaisir à être malade,
-presque autant que si j’étais soigné par maman.
-
-Je n’ai pas été en classe depuis huit jours, et mon professeur, qui
-vient me voir fréquemment, ne veut pas encore que je travaille. Vous
-écrire, ce n’est pas travailler; mais je suis sûr que vous ne seriez pas
-contente, si je prolongeais cette première lettre. A bientôt une autre
-plus longue! Soyez sans inquiétude.
-
-Je vous embrasse tous.
-
-Votre PAUL.
-
-
-
-
-26. _A Louis._
-
-8 mars.
-
-
-Mon cher ami.
-
-Ne pouvant encore suivre la classe, on m’a permis, au titre exceptionnel
-de convalescent, d’assister au duel que se sont livré en public, à la
-grande salle, les deux sections de quatrième, vingt élèves contre vingt,
-sur la grammaire latine et grecque. Cela s’appelle une _concertation_.
-Il y avait longtemps que je désirais en voir une. Je ne regrette point
-l’heure que j’y ai passée. Voici ce que c’est.
-
-Au lever du rideau, on voit les deux armées rangées en bataille, l’une
-en face de l’autre, sur deux lignes: dix et dix d’un côté, dix et dix de
-l’autre. César commande les Romains, Vercingétorix les Gaulois. Au bas
-de la cantonade, sur la droite le professeur de la première section, sur
-la gauche celui de la seconde, chacun avec deux petits secrétaires
-chargés de marquer les points.
-
-Les deux porte-enseigne inclinent devant le P. Recteur l’aigle et le
-coq, puis vont les planter au fond, dominant le champ clos. On échange
-un dernier regard de provocation et la bataille commence.
-
-D’abord, ce n’est qu’une escarmouche. Le général romain récite, dans le
-ton naturel, un passage de ses _Commentaires_, sans broncher; le chef
-gaulois lui donne la réplique en autant de lignes et sans broncher
-davantage. Beau début et bel exemple. Les deux seconds en font autant.
-Le troisième Romain hésite un quart de seconde sur un mot: son _émule_
-gaulois, prompt comme l’éclair, lui lance le mot à la face et le
-secrétaire du camp triomphant proclame _une victoire aux Gaulois_. C’est
-la première blessure. D’autres suivent, de-ci et de-là, toujours
-foudroyantes, quelquefois bravement rendues. Quand le premier rang a
-fini, il passe en demi-tour derrière le second, qui entre en lutte avec
-le second rang opposé, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les diverses
-leçons, auteurs et grammaires, soient épuisées et que le P. Préfet, juge
-du tournoi, ait donné le signal du combat suivant: _l’explication
-latine_.
-
-Comme pour les leçons, les deux sections ont préparé les mêmes passages
-d’auteur. Un Gaulois, désigné par son professeur, lit une phrase
-indiquée, la dissèque grammaticalement et la traduit; si l’_émule_ y
-trouve à reprendre, il corrige et gagne une ou plusieurs _victoires_. Le
-Romain est ensuite soumis à la même épreuve, et ainsi des autres.
-L’épreuve ne se borne d’ailleurs pas au sens du texte: chaque combattant
-répond en outre à des questions très variées de grammaire, d’étymologie,
-d’histoire, d’érudition en tout genre. Puis encore vient l’application
-du texte à des pensées analogues, petits exercices oraux de thème et de
-version, où le professeur met en œuvre toute son ingéniosité
-professionnelle pour faire valoir tout ce que l’élève a de forces vives,
-portées à leur plus haute puissance par le stimulant toujours harcelant
-de l’émulation.
-
-Je t’assure, mon ami, que c’est un spectacle saisissant. Quand on voit
-ces gamins de douze ou treize ans, dont pas un n’a envie de rire,
-s’attaquer, se défendre, s’ingénier à rendre coup pour coup, se prendre
-parfois corps à corps, s’arracher la victoire pièce à pièce, on oublie
-qu’il ne s’agit que de grammaire et l’on se passionne avec eux. Il y
-avait là un pauvre Gaulois, pas grand, pas sot, qui, repris à faux par
-son émule et condamné à faux par le professeur un peu distrait, se
-débattit comme un beau petit diable contre tous les deux et, se voyant
-impuissant à faire triompher la vérité, se mit à fondre en larmes en
-s’écriant: «Mon Père, vous l’avez dit en classe». On applaudit: la
-victime eut permission de s’expliquer et obtint double victoire, ce qui
-ramena instantanément la sérénité sur son visage.
-
-Après une déclamation française, qui permit aux troupes de reprendre
-haleine, la lutte reprit sur l’_explication grecque_. Même méthode, même
-ardeur, même connaissance très sérieuse de cette belle langue, qui
-parfois semble si ardue à ceux qui ne l’ont jamais approfondie.
-
-On se demandait avec une curiosité de plus en plus tendue à qui
-appartiendrait finalement la victoire, jusque-là disputée avec des
-chances à peu près égales. La fortune allait dire son dernier mot. Le
-héraut d’armes annonça: _Combat à mort_... Je frémis jusqu’à la moelle
-des os; allaient-ils s’entre-massacrer? Si jeunes encore!... Il ajouta:
-_sur les verbes irréguliers grecs_. Je respirai.
-
-Ces verbes irréguliers grecs sont, de tradition immémoriale, le
-cauchemar des écoliers. Est-ce à tort ou à raison? Je ne le discute pas;
-mais j’ai constaté que les élèves de quatrième n’ont pas plus peur de
-cet épouvantail que les moineaux ne redoutent le pacifique mannequin,
-destiné à les éloigner et devenu leur perchoir. Pourtant, il faut bien
-admettre que ces malheureux irréguliers présentent quelque difficulté,
-puisque, dans cette lutte suprême, tant de braves guerriers ont mordu la
-poussière.
-
-Il est vrai qu’on ne faisait plus de quartier. A peine l’adversaire
-avait-il bronché qu’on entendait résonner, strident comme une lame
-d’acier qui fend un casque, le fatal cri: _Mort!_ Et le vaincu tombait
-inerte sur sa chaise. De quarante, bientôt il n’en resta sur pied que
-dix et la _grande faucheuse_ continuait à passer impitoyable.
-
-Ils ne sont plus que quatre, deux de chaque nation. Les questions volent
-pour surprendre l’adversaire: mais l’adversaire sent qu’un instant de
-trouble, c’est sa perte, et il fait des efforts héroïques pour garder
-son sang-froid. A ce moment, le Gaulois numéro deux hésite. On lui a
-demandé la deuxième personne du singulier de l’optatif aoriste premier
-passif du verbe δράω; il donne par distraction la première: _Mort!_ La
-distraction n’est pas admise sur le champ du carnage.
-
-Vercingétorix reste seul en face de César et de Labiénus; il serre ses
-deux poings sous ses bras croisés, et lentement, martelant chaque
-syllabe, il répond, puis interroge, pâle, mais résolu. César est
-cramoisi, mais tient bon. Au second tour, son lieutenant tombe.
-L’auditoire devient haletant. Qui vaincra, Rome ou la Gaule? L’histoire
-voudrait que ce fût Rome; mais l’histoire se corrige avec le temps.
-
-A la troisième reprise, Jules César, qui pourtant jadis mourut en
-parlant grec, ne trouva pas assez vite je ne sais plus quel impératif:
-Vercingétorix le lui décocha comme une flèche: _Mort!_
-
-Et le vainqueur respira profondément, s’essuya le front et faillit
-fléchir sous le poids de son triomphe: les bravos le soutinrent et,
-par-dessus les têtes, il envoya dans la salle un léger sourire à sa
-mère, qui s’était levée comme un ressort, toute radieuse de bonheur.
-
-Un joyeux dialogue donna aux secrétaires le temps de faire le compte des
-victoires obtenues de part et d’autre. Puis les deux armées reprirent
-leur position de combat et, au milieu du battement de tous les cœurs, le
-P. Préfet proclama: «Camp des Romains, 150 victoires; camp des Gaulois,
-165. La victoire finale est aux Gaulois.»
-
-Alors, grave et un peu triste, César prit des mains de son
-porte-enseigne l’aigle romaine et la remit à Vercingétorix, en disant:
-«Gloire aux vainqueurs!» Le Gaulois la reçut avec dignité et, tendant la
-droite au Romain, il s’écria: «Honneur aux vaincus!»
-
-Qu’en penses-tu, mon ami? Est-ce encore du _flafla_ et du temps perdu?
-Et si, d’un bout de l’année à l’autre, du haut en bas de l’échelle des
-classes, chacune vient à son tour subir cette épreuve solennelle, ne
-crois-tu pas qu’il en reste quelque chose pour l’avancement des études?
-Pour ma part, je suis sorti convaincu que, si j’avais eu dans mon jeune
-temps la chance de servir sous Vercingétorix ou même sous César, je
-saurais mes verbes irréguliers grecs mieux que je ne les sais--et
-peut-être toi aussi, n’est-ce pas?
-
-Dieu! que je suis bavard pour un convalescent!
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-27. _Au même._
-
-15 mars.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je reviens de la campagne avec mon professeur: c’est ma première
-promenade depuis mon malaise. Elle a été délicieuse. L’air était de
-velours, le soleil assez chaud pour attiédir les poumons sans alourdir
-la tête; dans les prés scintillaient des milliers de primevères, dans
-les arbres les oiseaux chantaient en préparant leur nid, et partout la
-vue se reposait avec ravissement sur le feuillage encore tendre qui
-annonce le printemps. Comme Dieu est bon!
-
-Mon professeur l’est aussi: il est venu me chercher à l’infirmerie pour
-me faire jouir de ces belles choses et pour causer. Nous avons parlé de
-_omni re scibili et de quibusdam aliis_,
-
- Passant _du grave au doux, du plaisant au sévère_.
-
-Je lui ai confié que je songe à me pousser dans la carrière de
-l’enseignement public. Car j’y songe très sérieusement, mon ami, par pur
-désir de rendre service à la jeunesse universitaire, qu’on est en train
-d’abrutir: si je pouvais lui inoculer un peu de vaccin de Jésuite, je
-suis sûr qu’elle s’en trouverait bien.
-
-Mon professeur m’a encouragé, quoique avec une petite pointe
-d’incrédulité sur l’efficacité future de mes intentions réformatrices.
-Pour lui prouver que je ne plaisantais pas, je l’ai prié de me dire ce
-qu’est au juste le _Ratio_, dont j’ai entendu parler de divers côtés.
-
---«C’est tout bonnement le _Plan d’études_ de la Compagnie de Jésus.
-
---Est-ce un livre _sacré_?
-
---Pour nous Jésuites, oui, puisqu’il fait partie des Règles de notre
-Institut; mais chacun peut le lire: on le trouve en librairie. Il n’est
-pas si gros que le moindre des volumes qu’on a écrits pour le
-démonétiser: voulez-vous en lire quelques-uns?
-
---Grand merci, mon Père! J’aimerais mieux que vous me donniez en
-quelques mots, si vous le voulez bien, la quintessence du livre.
-
---Je serai trop heureux d’apporter ma petite part à l’éducation
-pédagogique d’un futur Grand Maître de l’Université de France.
-
---Si je le deviens jamais, je vous ferai décorer.
-
---Pour mes péchés?
-
---Non, comme votre ancien élève.
-
---J’accepterai peut-être, pour la rareté du fait, sans en devenir plus
-fier... Vous voulez donc savoir?...
-
---En quoi réside le principe fondamental de ce fameux _Ratio_?
-
---Votre Excellence va être servie. Ce principe, très simple, consiste à
-suivre le développement naturel des facultés pour former peu à peu
-l’homme parfait. Sans avoir étudié la psychologie...
-
---_Psyché_, âme, et _logos_, discours: discours sur l’âme.
-
---Parfaitement... vous savez sans doute qu’à titre d’animal raisonnable
-vous avez reçu de la nature trois facultés supérieures: la mémoire...
-
---Oui, assez.
-
---La sensibilité...
-
---Trop.
-
---Et le jugement.
-
---Trop peu.
-
---Le degré de culture et d’équilibre de ces facultés maîtresses donnera
-la valeur intellectuelle et les chances probables d’avenir d’un jeune
-homme au sortir du collège. Les amener par une sage progression au degré
-le plus élevé qu’il se pourra, c’est la tâche de l’enseignement
-secondaire.
-
---Ce que vous dites là, mon Père, me trouble un peu. Ne suis-je pas au
-collège pour devenir savant, le plus savant possible?
-
---Entendons-nous. Le collège n’a pas pour mission de faire de vous un
-prodige ou un monstre, une encyclopédie vivante ou quelque chose comme
-un lauréat de _concours d’animaux gras_ dans le domaine de l’esprit: il
-n’est pas une gaveuse. On est au collège, non pas pour tout apprendre,
-mais pour se rendre apte à acquérir plus tard la science que réclamera
-la carrière de chacun.
-
---J’entrevois le but; comment l’atteindra-t-on?
-
---Comment avez-vous fait, dans votre première enfance, pour arriver à
-savoir quelque chose?
-
---Ma foi, je n’y ai guère pensé. Voyons pourtant. On m’a toujours dit
-que j’étais fort curieux et fort bavard, demandant le pourquoi de tout
-et raisonnant à tort et à travers sur tout ce que j’avais vu ou entendu.
-
---Besoin de connaître et besoin de parler: ce sont précisément les deux
-grands moyens naturels d’instruction. Entendez-vous dans ces hautes
-branches ce vaste et long bourdonnement? Il y a là des milliers
-d’abeilles qui recueillent la poussière des premières fleurs; chacune va
-déposer son butin dans les alvéoles où il se transforme en miel, et
-grâce à toutes les petites ouvrières qui parcourent ainsi la plaine et
-la montagne, la ruche se remplit d’un trésor délicieux. Ainsi votre
-jeune esprit s’est primitivement enrichi d’idées que vos yeux, vos
-oreilles, tous vos sens vous amenaient de partout: votre mémoire les a
-retenues et, avec l’aide de votre jugement naissant, dirigé et souvent
-rectifié par votre entourage, les a combinées, transformées et réunies
-en un premier fonds, qui comprenait toutes les connaissances usuelles
-dont un enfant est capable.
-
-A l’école primaire, par un procédé analogue, vous avez élargi votre
-petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres
-élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux
-leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul,
-de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par
-l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le
-temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la
-terre...
-
---Oh! je voulais être pâtissier.
-
---Pour manger des gâteaux?
-
---Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.
-
---C’était mieux.
-
---Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et
-d’aller au collège.
-
---C’est le bel âge pour y entrer, celui que le _Ratio_ suppose aux
-débutants de sixième: car il ne parle pas des classes de _robette_,
-septième, huitième, neuvième.
-
---Elles existent pourtant chez les Pères.
-
---Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur
-charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont
-prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les
-grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution
-primaire qui leur conviendrait--et ne veulent pas des _petits collèges_
-de l’Université.
-
---Vous regrettez ces entrées précoces au collège?
-
---Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux
-faire que de servir de bonnes d’enfants; non, parce que beaucoup de ces
-enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et
-quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute
-façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces
-petites _classes préparatoires_ et comprend trois cours: la
-_Grammaire_--c’est la base de l’édifice; les _Lettres_--c’est le corps
-principal; la _Philosophie_--c’est le couronnement.
-
-Le _Cours de grammaire_ va de la sixième à la fin de la troisième: il
-continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son
-besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du
-grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices
-variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le
-talent naturel.
-
---J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un
-temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études?
-
---Lesquelles? Les sciences mathématiques et physiques peut-être?
-L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge,
-et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de
-dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les _crétiniser_.
-
---Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de
-culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en
-plus pour la vie pratique?
-
---Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques: nous pourrons
-y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul
-qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous
-les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs
-raisons: une seule suffit--la raison historique. Par suite de la
-profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord
-sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les
-générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée
-française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés
-de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce
-serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur
-de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer? De
-l’anglais ou de l’allemand?... Vous avez entendu parler de cette
-opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout
-chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre?
-
---Vaguement.
-
---C’est, paraît-il, une invention merveilleuse: les anémiques reprennent
-à vue d’œil des couleurs et des forces; seulement, dit-on, il y en a qui
-donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si
-l’on vous infusait à haute dose du _deutsch_ ou de l’_english_, mon
-pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la
-choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.
-
---Permettez, mon Père! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur
-les modèles français? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois
-la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage--si j’en crois
-les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.
-
---C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on
-vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive,
-avec du talent, par l’étude des anciens: car c’est à Rome et à Athènes
-que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en
-héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle
-langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire: il le pouvait, s’il était
-resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique,
-débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir
-l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par
-l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux
-quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans
-pudeur, d’où il est revenu en loques.
-
---Mon père, vous êtes impitoyable.
-
---Je ne crois pas être injuste, mon fils: car j’admets de très
-honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours
-de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la
-littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le
-nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons
-l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous
-le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre
-ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la
-toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles
-de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de
-forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et
-vous connaissez les deux vers d’Horace:
-
- _Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo
- Musa loqui, præter laudem nullius avaris._
-
-Traduisez librement.
-
---Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de
-la gloire.
-
---Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal
-grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes,
-depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du
-moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté
-littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps
-encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du
-convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à
-l’immortelle nature.
-
---Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.
-
---Oui... mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de
-force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous
-plaît.
-
---En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père?
-
---Si vous êtes sage.
-
---Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.
-
---Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui
-vient à notre rencontre.»
-
-Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais
-déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de
-relations directes. C’est pourtant un gros personnage: il est le second
-du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison,
-et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui
-demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le
-lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui
-gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les
-services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du
-personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office
-et de la cave.
-
-A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion
-et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit
-un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de
-Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort
-joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur
-disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien
-perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au
-collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.
-
-Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis,
-sans grande chance de réalisation: car tes professeurs ont à promener
-leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.
-
-Demain, je rentre en classe. Quel bonheur!
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-28. _Au même._
-
-26 mars.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Puisque ma _pédagogie_ te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.
-
-Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège; mes
-camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais
-volontiers partagée; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège
-rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur
-vint à passer, et m’apercevant:
-
-«Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement
-étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de
-là, disait: «Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler!»
-
---Je voudrais bien faire mieux: mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si
-j’osais... si vous aviez peut-être le temps...
-
---De quoi? Dites toujours.
-
---D’achever la conférence de la semaine dernière? J’ai été sage.
-
---Avez-vous la tête plus solide que les jambes?
-
---Je le crois.
-
---Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.
-
---Oh! le plaisir! Merci, mon Père.»
-
-Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur
-aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier,
-moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous
-eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu
-d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du
-Père, il commanda: «Laissez aller!» Et notre esquif se mit à glisser
-légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille,
-pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage
-frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs
-toujours plus lointaines des joueurs de barres.
-
-Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit:
-«Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour?
-
---A l’entrée du _Cours de Lettres_.
-
---Par conséquent sur un terrain qui vous est familier: cela nous
-dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait
-dans les deux classes qui composent ce cours: les Humanités et la
-Rhétorique.
-
---On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément
-défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.
-
---Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.
-
---Avec le coup de pouce du professeur.
-
---Sans doute, et suivant un axiome bien connu: _Qui peut le plus, peut
-le moins._ Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement
-nourris de la _moelle substantifique_ des trois grammaires, française,
-latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les
-auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse
-connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée
-complètement et déjà quelque peu meublée; leur jugement et leur goût
-littéraire a commencé à s’éveiller.
-
-Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à
-celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses
-compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours,
-académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité
-délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du
-vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces
-deux belles années du _Cours de Lettres_ apprendront au jeune homme à
-_bien penser_, à _bien sentir_ et à _bien rendre_, ce qui constitue le
-grand art de _bien dire_... selon quel auteur?
-
---Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.
-
---Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre
-rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui...
-
---De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en
-Mathématiques.
-
---C’est une absurdité qui se voit; mais ce n’est pas la faute du _Ratio_
-ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction
-publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les
-progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit
-humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement
-littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant
-est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps
-il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude
-élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout
-de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus
-étendues de mathématiques: c’est assez. Exiger que les humanistes et les
-rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y
-réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur
-toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme _nos
-pères de 93_ décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande
-majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui
-fait les gens bien élevés, les esprits distingués: les mathématiciens
-seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie
-pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand
-malheur de notre enseignement.
-
---Ah! mon Père, que vous dites vrai! Combien de fois j’ai maudit ces
-vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me
-fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à
-faire plus tard de la littérature ou du droit! Si on les obligeait à
-passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et
-comment s’en tireraient-ils?
-
---Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous? Les éminents spécialistes
-qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont
-chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École
-Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance
-prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et
-naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final,
-d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres
-collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe
-raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté,
-les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la
-haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout
-leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le
-commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux
-communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les _arts
-utiles_. On veut satisfaire tout le monde; les réformes succèdent aux
-réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but
-primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles
-lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous?
-
---Une chose très simple: je vous demanderais conseil, mon Père.
-
---La bonne malice! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de
-Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des
-savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux,
-des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité
-respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège; mais le
-collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens
-de parler.
-
-Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études
-littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments
-de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les
-abstractions de la _Philosophie_ et les aridités des _Sciences pures_.
-Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement
-et la raison prenaient leur trempe définitive; l’homme intelligent se
-complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par
-la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.
-
---Ah! l’heureux temps! Reviendra-t-il?
-
---C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à
-vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est
-devenu de l’argent: _Time is money._ On ne s’inquiète plus comme jadis
-de bien faire: on veut faire vite, et beaucoup, et grand.
-
---Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera?
-
---Dites-moi, mon ami: si nous laissions aller indéfiniment notre bateau
-à la dérive, où nous mènerait-il?
-
---Dame! chez messieurs les requins, naturellement.
-
---Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les
-_Yankees_ du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans
-la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar
-neuf... Garde à vous, timonier: il y a un banc. Barre à tribord!»
-
-Quand nous fûmes remis à flot: «Oui, continua le Père, l’enseignement
-français, l’esprit français, va se _matérialisant_ de plus en plus:
-c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y!
-
---Quel remède, mon Père?
-
---Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un
-moyen de salut: il faut rebrousser chemin... comme nous allons faire
-nous-mêmes au prochain tournant.
-
---Déjà?
-
---Il est quatre heures: je me ferais conscience de vous priver du petit
-goûter qui vous attend à la campagne.
-
---Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que
-cela!...
-
---Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre
-le bataillon de Rhéto: vous savez que je n’aime pas les traînards.
-D’ailleurs, la brise a fraîchi: profitons-en pour remonter à la voile.
-Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le
-ton grave... Barre à bâbord! Doucement à la côte... Stop!»
-
-Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce
-fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je
-cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de
-l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement
-contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.
-
-«Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander
-pourquoi je la vois songeuse?
-
---J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur
-l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal
-français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me
-semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement
-de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et
-vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses
-fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie
-littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier,
-sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique.
-Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour?
-
---J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh
-bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau
-idéal comme vous, et des maîtres...
-
---Comme vous, mon Père.
-
---... résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par
-conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de
-notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes
-traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue
-pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très
-vivantes: l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.
-
---Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité
-pratique des langues étrangères?
-
---Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de
-profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers: mais
-combien de gens n’en ont que faire? C’est une manie de croire que
-personne ne peut plus s’en passer.
-
---C’est vrai. Alors vous les supprimeriez?
-
---N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré)
-qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen
-d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu,
-sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de
-bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le
-dessin, la musique, l’escrime et autres _arts d’agrément_. Un ou
-plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui
-donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais
-vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation
-d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue
-moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en
-savoir aucune.
-
---On supprimera le grec.
-
---Je le crains; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête
-noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les
-insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les _buses_, n’y perdront
-pas grand’chose: mais cette suppression serait un vrai malheur pour le
-développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive
-bien plus des Grecs que des Romains.
-
---Croyez-vous que le latin demeurera?
-
---Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos
-études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas
-de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson
-d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand
-ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de
-l’Église et des sciences sacrées? Si ceux-là deviennent jamais les
-maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.
-
---Dieu nous en préserve! Mais pratiquement, mon Père, comment
-organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères?
-
---Vous poussez votre pointe: c’est fort bien, Excellence. Je vous
-répondrai que tout dépend de vous.
-
---De moi?
-
---Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction
-publique.
-
---J’en suis loin; mais quand j’y serai, que devrai-je faire?
-
---Supprimer pour les épreuves du baccalauréat le caractère obligatoire
-des langues vivantes et les réserver pour l’entrée des grandes Écoles
-civiles ou militaires, commerciales ou savantes. Par le fait, leur étude
-ne viendrait plus encombrer inutilement le programme classique dans les
-collèges et pourrait être réservée aux seuls élèves de bonne volonté,
-assez intelligents pour en profiter, comme il se pratiquait, d’ailleurs,
-il y a peu d’années. Rien n’empêcherait de leur en tenir compte au
-baccalauréat, à titre d’épreuve facultative, telle qu’il en existe déjà
-pour d’autres examens.
-
---Parfait. Ah! que ne suis-je Ministre! Je crois bien que j’abuserais de
-ma position pour appliquer du même coup le système facultatif à ces
-affreuses mathématiques. Pourquoi pas? Serait-ce contraire au _Ratio_?
-
---Ah! jeunesse subversive! Vous ne laisseriez rien debout... Ce qui est
-essentiellement contraire au _Ratio_, mon ami, vous devez le voir assez
-maintenant, c’est la manie de surcharger les programmes et de multiplier
-les épreuves jusqu’à étouffer les intelligences, au lieu de leur donner
-largement l’air et le champ nécessaires pour se développer selon une
-progression naturelle. Le jour où l’Université aura assez de bon sens et
-d’abnégation pour reconnaître qu’elle fait fausse route et pour revenir
-à une méthode plus rationnelle, ce sera pour elle chose facile d’y
-adapter ses programmes d’examen, de manière à sauvegarder tous les
-intérêts.
-
---Ne ferait-elle pas bien d’appeler dans ses conseils quelques bons
-Pères Jésuites pour l’aider?
-
---Ce serait la meilleure preuve d’une conversion radicale. Travaillez-y.
-
---Vous pouvez compter sur moi, mon Père.
-
---Dieu vous le rende, Excellence! Mais en attendant que vous ayez charge
-de gouverner le vaisseau de l’Instruction publique avec un équipage de
-Jésuites, venez reprendre votre poste à la barre: je vais carguer la
-voile et ramer pour rentrer au port. J’entends la cloche du goûter.»
-
-Te voilà renseigné, mon cher Louis, plus longuement peut-être que tu ne
-désirais, sur les études chez les Jésuites et sur leurs idées de corps
-enseignant. Si tu veux en savoir davantage, prépare ton questionnaire
-pour les vacances de Pâques. D’ici là, bonsoir! Tu n’auras plus de mes
-nouvelles qu’en esprit.
-
-Il faut que je rapporte en vacances un premier prix d’examen, un
-témoignage de satisfaction parfaite et trois décorations!!! C’est
-beaucoup d’ouvrage à la fois, pour le peu de temps qui me reste. Au
-revoir!
-
-Ton dévoué,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-29. _A ma mère._
-
-5 avril.
-
-
-Chère maman,
-
-Rien qu’un mot, parce que j’ai à rattraper le temps perdu par mon
-indisposition et à donner un dernier coup de collier pour gagner mes
-œufs de Pâques.
-
-Le grand jour des proclamations semestrielles est dimanche. Le
-lendemain, dès avant l’aurore, on prend le train de plaisir... Ah! oui,
-il n’a jamais si bien mérité son nom. Je ne suis pas malheureux au
-collège, certes; mais y pensez-vous, petite mère? Voilà six mois que je
-ne vous ai embrassée. Est-ce possible? Reconnaîtrez-vous encore votre
-grand vaurien de fils? On dit qu’une mère s’y reconnaît toujours, même
-quand tout le monde s’y trompe: j’ai envie de me déguiser, pour voir si
-c’est vrai. Mais j’ai tellement changé que, pour les gens qui ne m’ont
-pas vu depuis mon départ du lycée de Z..., je suis tout déguisé.
-
-J’arrive donc lundi. Je bavarde avec vous jusqu’au lendemain matin--à
-quelle heure? Dieu seul peut le savoir!... Vu le stock que j’ai à
-écouler, je ne réponds pas d’en finir, pour le plus gros seulement,
-avant le surlendemain. Mais enfin il y aura un moment où il faudra bien
-dire:
-
- _Claudite jam rivos, pueri..._
-
-Pardon! j’allais vous parler latin. Cela signifie en français de
-famille: «Tais ton bec, pie; embrasse tout le monde et va te coucher.»
-Je tais mon bec, j’embrasse tout le monde, six fois au plus, je vais me
-coucher et je m’en donne vingt-quatre heures d’horloge, en rêvant que je
-dors dans mon berceau d’innocent, sous l’œil d’une maman qui m’aime
-comme en ce temps-là et que moi j’aime bien plus qu’alors.
-
-Le lendemain, on revoit les amis. C’est à cause d’eux, ma chère maman,
-que je vous écris ce mot. Louis ne me gêne aucunement: il sait où j’en
-suis. Mes autres camarades du lycée le savent peut-être aussi et
-voudront probablement me tâter, pour voir si je suis solide sur mes
-étriers ou si je ne suis qu’un trembleur, un de ces pauvres sacristains
-qu’on démonte avec un sourire de pitié ou une arlequinade. Ne vous y
-fiez pas, mes gentils enfants, et gardez vos distances: mon cheval rue.
-
-J’avais résolu de rentrer à Z... en paladin Roland et de pourfendre sans
-merci tous les mécréants qui se permettraient d’avoir l’air de me
-regarder de travers: mon Père spirituel m’en a dissuadé et m’a fait
-promettre, au contraire, d’être avenant, prévenant, charmant, voire
-même, si je pouvais, séduisant. Commission peu facile, n’est-ce pas? Je
-l’ai pourtant acceptée, non point par goût, mais par raison et par
-devoir.
-
-Oui, chère mère, par devoir, et parce qu’ayant nettement conscience
-d’avoir été pour quelque chose dans les aberrations de mes pauvres
-camarades, je veux réparer le mal que j’ai pu leur faire. Je ne les
-prêcherai pas, sinon d’exemple. Je désire leur montrer en chair et en os
-un _jésuite de robe courte_ que cette qualité n’empêche pas d’être un
-garçon bien élevé, un joyeux compagnon et un ami très sûr, d’autant plus
-sûr qu’il sera désormais intraitable sur certaines plaisanteries,
-certains sujets de conversation et certaines frasques de jeunesse.
-
-Je vous prie donc, chère maman, de les inviter comme autrefois à nos
-petites parties de plaisir, que nous tâcherons, si vous le voulez bien,
-de rendre encore plus amusantes. S’ils y viennent, tant mieux! Et si,
-après, ils y reviennent, ce sera mieux encore: ce sera la preuve qu’ils
-n’ont pas trop peur d’un converti et qu’ils pourront, avec le temps,
-l’un ou l’autre, songer à faire comme lui. Quel bonheur alors pour moi!
-
-Mon _mot_ s’est allongé plus que je ne voulais, comme toujours.
-Cependant je dois, avant de finir, vous communiquer encore une triste
-nouvelle. Votre fils, trouvant que sa mère ne lui suffit plus, s’en est
-donné une autre, qui, tout invraisemblable que la chose paraît à
-première vue, est encore meilleure que vous. C’est une très grande et
-très illustre dame, qui a bien voulu m’adopter à tout jamais, par acte
-solennel passé devant témoins, au pied de l’autel, samedi dernier, en la
-fête de l’Annonciation de la sainte Vierge, patronne des congréganistes
-et désormais la mienne.
-
-Pauvre maman, mon nouveau titre vous cause-t-il beaucoup de chagrin?
-J’espère que non. Il m’a été accordé comme une force et comme un
-stimulant: il m’aidera à bien lutter et à vaincre.
-
-A bientôt! Mais que c’est loin encore!
-
-PAUL,
-
-_enfant de la sainte Vierge et de maman._
-
-
-
-
-30. _De ma sœur Jeanne._
-
-25 avril.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Comme tout est vide ici, depuis que tu n’y es plus! Tu avais apporté la
-joie, la vie, le soleil: il ne reste plus rien de tout cela. Tu serais
-mort, que la maison n’aurait pas un air plus désolé. Maman n’arrive pas
-à sourire, malgré la peine qu’elle se donne, et semble n’avoir pas dormi
-depuis six semaines. Papa, ces deux jours-ci, a été absolument morne à
-table. Il s’est promené des heures seul au jardin, tirant et cirant
-fiévreusement sa moustache, cherchant des yeux, tous les quarts d’heure,
-là-bas au loin, par-delà le petit mur, quelque chose ou quelqu’un qu’il
-ne découvrait pas; puis faisant une caresse à ton chien fidèle, qui le
-suivait tête baissée; rentrant au salon pour donner un coup de pied au
-pauvre Minet, qui a eu le mauvais goût d’exprimer par des ronrons sa
-joie de ne plus se voir la queue arrachée par son ennemi mortel; puis
-encore allumant cigarette sur cigarette pour réduire en fumée son
-chagrin. A un moment, j’étais assise dans un coin, lui dans un autre,
-quand arrive M. Legrand:
-
-«Bonjour, Legrand, dit papa. Tu vas bien?
-
---Merci. Et toi?
-
---C’est _embêtant_ d’avoir des enfants comme ça!
-
---Comme Jeanne?... Bonjour, Jeanne.
-
---Bonjour, monsieur Legrand.
-
---Non, comme mon fils Paul.
-
---Il est malade?
-
---Lui? De l’appétit pour quatre et de la santé pour six.
-
---C’est le travail qui cloche?
-
---Il tient la tête de sa classe.
-
---La conduite alors?
-
---Rangé comme une religieuse.
-
---Je donne ma langue aux chiens... Il ne vous aime pas, peut-être?
-
---Je voudrais qu’il nous aimât un peu moins, parce qu’on aurait au moins
-un prétexte pour se mettre de mauvaise humeur, et on n’aurait pas l’air
-si bête devant les gens, quand il n’est plus là!
-
---Ah! j’y suis: tu es malheureux d’être trop heureux. Eh bien, mon ami,
-je connais des papas qui changeraient volontiers avec toi. Tu es gâté
-par le sort.
-
---Je le sais bien, pardi, et c’est ce qui me chiffonne: on a l’air d’une
-femme sensible! Parlons d’autre chose... Et toi, petite, va porter
-ailleurs tes yeux rouges: ils nous gênent ici.»
-
-Je ne demandais pas mieux, et j’ai été encore pleurer, comme une sotte,
-dans la chambre de sainte maman, que j’ai trouvée à genoux.
-
-Oui, Paul, je suis une sotte! Car si tu es devenu si bon qu’on ne te
-reconnaît plus, ne devrais-je pas en être cent fois joyeuse? Et puisque
-c’est le collège qui t’a fait ce que tu es, devrais-je regretter ta
-rentrée? Je veux donc prendre mon cœur à deux mains pour causer avec toi
-sérieusement.
-
-D’abord, du fin fond de mon âme, je te remercie du bonheur que ta venue
-et ton séjour ici ont donné à nos parents. Ce qu’a été pour eux ce
-bonheur, tu peux en juger par le chagrin qui a suivi ton départ. Je
-pensais bien, d’après tes lettres, que tu serais bon, aimable, pas trop
-difficile: mais tu as été parfait. Pas un mot désagréable pour personne,
-pas un retour de vivacité, pas la moindre exigence. La bonne Fanchon
-n’en revenait pas et avait fini par s’en inquiéter: «Ben sûr qu’on lui a
-fait un mal, à M. Paul, qu’y ne veut pas dire! Y ne se plaint pus de
-rien, d’à présent, et tout ce qu’on lui z’y fait, bon ou mauvais, c’est
-toujours bon. Je l’ons ben vu le jour du macaroni! Je l’avions, pour
-sûr, préparé du meilleur que j’pouvions, ben baigné, ben cuit et ben
-frit, avec des œufs frais et de la bonne râpure de gruyère, tout selon
-le papier du cher frère; maugré ça, y ne valiont pas c’tit de son
-collège. Mais c’est point à mi qu’il l’a dit; y m’en a remarciée, au
-contraire, l’pauv’chéri! Vrai, il est tout à l’envers d’avant.» Et elle
-s’essuyait les yeux, du coin de son tablier.
-
-De fait, le passé est à cent lieues. Je t’ai bien
-observé--pardonne-le-moi: c’était pour clouer le bec à l’oncle Barnabé,
-qui s’est encore avisé, l’autre jour, devant maman et moi (il ne
-l’aurait pas dit devant papa), de prétendre que les Jésuites, étant des
-hypocrites, comme chacun sait, ne peuvent faire de leurs élèves que des
-hypocrites. On voit sans peine que tu n’es plus, comme autrefois, tout
-en dehors, tout en l’air: tu es maître de toi, maintenant, et tu ne
-t’abandonnes qu’autant que tu veux. Mais tes bonnes façons, tes petites
-prévenances, tes taquineries même, tout ce que tu dis et tout ce que tu
-fais a un air si naturel, si simple et si franc qu’on ne peut s’y
-tromper. Ce ne sont pas seulement tes manières qui ont changé, c’est
-tout l’homme, et tu es devenu bien vraiment le meilleur des fils et des
-frères. N’en sois pas trop fier, n’est-ce pas? Le mérite en revient
-d’abord au bon Dieu et à tes Pères.
-
-Faut-il que je dise tout? Oui, je ne saurais le garder pour moi. Tous
-ceux qui t’ont vu à Z... ont fait sur toi les mêmes remarques. Si tu
-avais pu entendre les compliments qu’on est venu faire à maman,
-dimanche, au sortir de la messe, sur ta tenue à l’église, et toute la
-semaine sur ta parfaite politesse, ta mine ouverte et franche, ta
-conversation réservée dans les visites que tu as dû faire!
-
-Quant à l’effet produit sur tes anciens camarades, tu en auras sans
-doute des nouvelles par Louis. Il nous a raconté hier qu’ils ont été
-_ahuris_ de te trouver à la fois si sérieux (tu devines ce qu’ils
-entendent par ce mot) et si bon enfant. Nous avons su par lui comme tu
-as gentiment remis en place ce grand niais de G... qui voulait
-plaisanter sur le confessionnal:
-
-«Est-ce que tu y vas? lui as-tu demandé.
-
---Non.
-
---Alors comment sais-tu ce qui s’y passe? Moi j’y vais, et je sais qu’on
-en sort plus propre et plus léger. Fais-en donc l’essai et tu pourras en
-parler.»
-
-Il paraît que ce malheureux a baissé le nez et que les autres sont
-devenus songeurs. Tu verras qu’ils se confesseront.
-
-Mais moi aussi, Paul, tu m’as fait faire des réflexions. Je ne suis pas
-tout à fait une païenne, assurément; je crois que j’aime le bon Dieu et
-la sainte Vierge. Mais je devrais être plus solidement pieuse, moins
-fière, moins coquette, plus charitable.
-
-J’aime bien nos parents: ils sont si bons! Mais suis-je assez bonne à
-leur égard? J’ai encore bien souvent mes humeurs et mes sots caprices,
-et alors je ne sais pas me retenir de leur faire de la peine. Je vois
-bien qu’ils ne m’en gardent pas rancune: ils en souffrent pourtant.
-
-Je voudrais être sérieuse, forte et bonne comme toi: je le deviendrais
-peut-être, si tu m’y aidais. Dis, mon Paul, le veux-tu? Jusqu’à présent,
-je t’ai appelé mon petit frère: mais te voilà congréganiste de la sainte
-Vierge et presque un homme. Les rôles doivent changer. Tu seras
-désormais, si tu le veux, mon grand frère, et moi je serai ta petite
-sœur, que tu conseilleras, que tu gronderas et qu’ainsi tu rendras
-meilleure. Je ne t’en aimerai pas moins, crois-le bien,--ni plus, parce
-qu’il n’y a pas de plus possible.
-
-A bientôt de tes nouvelles, mon grand frère bien-aimé!
-
-TA PETITE SŒUR.
-
-
-
-
-31. _A ma sœur Jeanne._
-
-31 avril.
-
-
-Ma très chère fille en Jésus-Christ,
-
-C’est avec une édification ineffable que mes yeux ont lu et que mon âme
-a goûté les paroles de votre dernière lettre. Oui, ma fille, ces paroles
-édifiantes m’ont grandement édifié, parce qu’elles portent avec elles
-une grande édification. Et cette édification est grande, parce que
-(j’ose le proclamer bien haut) elle n’est pas petite. Et elle n’est pas
-petite, parce que (entendez bien cet axiome, qui est de la plus haute
-importance), quand il s’agit de la perfection d’une âme, rien n’est
-petit.
-
-Or donc, ma fille, puisqu’il vous plaît de faire appel à ma très humble
-personne et à ma longue expérience des choses spirituelles, j’y consens.
-Et pour coopérer efficacement à vos saintes aspirations, je compte, pour
-aujourd’hui, me borner à vous résumer succinctement, en trente ou
-quarante pages, les vingt-six raisons pour lesquelles, tout en me
-donnant grande édification, votre âme me paraît encore assez loin de
-l’état de perfection, et ensuite les trente-trois moyens que vous aurez
-à employer, d’abord successivement, puis tous à la fois, pour arriver à
-cet heureux état par le plus court chemin, dans quinze à vingt ans--ou
-davantage.
-
-J’ai l’intime conviction, fondée sur une infusion personnnelle des sept
-dons du Saint-Esprit, que votre pauvre âme abattue prendra son essor
-vers les sublimes hauteurs de la perfection, dès qu’elle aura seulement
-trempé le bout de son bec (car on sait indubitablement, par les
-imageries de la rue Saint-Sulpice, que toutes les âmes, étant des
-colombes, ont un bec), dès, dis-je, que la vôtre aura trempé son bec
-dans la source cristalline de ma direction spirituelle. Car ma méthode,
-sans me vanter, se distingue de toutes les autres par sa simplicité, sa
-brièveté, sa lumineuse précision, comme vous le fait déjà subodorer ce
-modeste préambule, que j’aurais pu faire plus long de beaucoup.
-
-Et maintenant, comme dit le grand Bossuet, _passons plus outre..._
-
-Veux-tu _passer outre_, ma petite sœur, et exiges-tu que le robinet
-mystique fonctionne ainsi jusqu’au bout des quarante pages?
-
-Si oui, je te préviens que j’entends être payé de ma peine, à tant la
-ligne, vu que, pour faire ce métier-là gratis, j’aimerais mieux casser
-des cailloux sur une grande route, à cinquante centimes par jour,--ou
-préparer un baccalauréat en plus du mien.
-
-Sans rire, Jeanne, quelle idée de vouloir prendre ton petit frère pour
-ton père spirituel! En me moquant un peu de toi, je ne fais que te
-rendre la pareille.
-
-Je ne dis rien des compliments invraisemblables que les bonnes dames de
-Z..., en quête d’un sujet de conversation nouveau, sont venues faire à
-maman sur mon dos: j’espère bien que maman et papa sont trop avisés pour
-donner dans le piège. Ils savent à quoi s’en tenir. Quant à toi, ma
-petite sœur, ta perspicacité d’espionne (le joli rôle que tu jouais là!)
-a été singulièrement égarée par le sentiment fraternel. Si je t’ai
-apparu si parfait, c’est que tu avais d’avance grande envie de me
-trouver conforme à tes rêves. Mais rêve et réalité, c’est deux.
-
-Dans la réalité, Jeanne, pour te parler franc, je sais très bien ce que
-je vaux et mieux encore ce que je ne vaux pas. Tu m’ouvres ta
-conscience, pauvre chérie, avec une candeur et un abandon qui m’ont
-profondément ému: veux-tu un aperçu de la mienne? Écoute.
-
-J’ai si longtemps vécu en païen dans ce malheureux lycée que ma prière
-se réduit ordinairement à deux mots: «_Pardon_, mon Dieu, et _pitié_!»
-Je me confesse et je communie par devoir, par besoin. Je trouve dans les
-sacrements la force, celle du bœuf qui trace laborieusement le sillon de
-chaque jour; mais bien rarement j’y goûte ces divines douceurs qui font
-oublier le terre à terre et le poids de soi-même. Quelquefois, le
-croirais-tu? je me prends d’envie pour les alouettes que je vois monter
-si joyeuses dans le ciel pur en chantant leur alléluia...
-Sentimentalité, n’est-ce pas, et vaine ambition! Cependant, Jeanne, tu
-sais mieux que moi combien ces douceurs rafraîchissent le cœur desséché
-et facilitent le rude chemin du devoir. Mais c’est une rosée
-bienfaisante que je ne mérite pas, à cause de ces éruptions trop
-fréquentes encore de mon orgueil, de mon égoïsme, de ma méchanceté
-naturelle, de tout ce fond mauvais qui reste incrusté dans mon être
-depuis ma conversion.
-
-Converti! Le suis-je? Tu me félicites d’être maître de moi et tu me
-crois fort! Hélas! bonne petite sœur, toi qui as toujours vécu pure et
-calme sous l’aile des anges visibles et invisibles, tu ne peux savoir
-tout ce qui bout dans les veines d’un garçon de seize ans qui a vu le
-mal de près et dont l’âme a gardé des cicatrices encore fraîches. Je ne
-tiens debout qu’avec l’appui constant de mon directeur et grâce à
-l’encouragement journalier des amitiés sûres qui m’entourent. Il se
-passera du temps avant que je puisse marcher sans béquilles, avec la
-seule grâce de Dieu: comment veux-tu donc que j’aide les autres à
-marcher?
-
-Peut-être as-tu pensé, Jeanne, que je pourrais te faire bénéficier, par
-ricochet, de la direction nette et ferme qu’on me donne ici? Mais ce qui
-me convient ne saurait te convenir. Tu es quelque chose comme une rose
-blanche, à peine agrémentée de trois ou quatre petites épines, juste ce
-qu’il en faut pour sauver le proverbe. Moi, je suis un buisson de houx!
-Cela ne se traite pas de même façon.
-
-Pourtant je ne voudrais pas te faire de la peine, ma chère bonne Jeanne,
-et nous pourrions nous entendre, moyennant un amendement à ta
-proposition. En somme, tu veux rendre nos relations plus sérieuses, plus
-utiles à notre bien mutuel: je signe cela des deux mains. Mais
-qu’importe à ce noble but l’épithète que nous nous donnerons? Ne
-sommes-nous pas assez grands, pas assez raisonnables tous deux, pour
-qu’il n’y ait plus ni petite sœur ni petit frère? Restons simplement
-frère et sœur.
-
-Tu m’aideras comme tu l’as toujours fait; je t’aiderai, si je puis, et
-nous tâcherons de nous rendre meilleurs l’un l’autre en nous disant à
-l’occasion nos petites vérités et en priant beaucoup, toi pour moi et
-moi pour toi.
-
-Nous commencerons tout de suite, si tu veux, par faire un bon mois de
-Marie en vue de notre perfection commune. Au collège, il a été inauguré,
-aujourd’hui même, par un beau salut à la chapelle. Le soir, petits et
-grands élèves se sont rangés aux pieds de la Vierge, brillamment
-illuminée, qui domine nos cours de récréation, et là nous avons lancé, à
-plein cœur et à pleine voix, dans la nuit qui tombait, un _Magnificat_
-qui a dû faire plaisir aux anges et peut-être à tout le quartier, un bon
-kilomètre à la ronde.
-
-Dans notre étude, contre le mur en face, nous avons élevé, à grands
-frais de vieilles caisses, de papier peint et de génie, un véritable
-monument, une grotte de Lourdes. Sur le rocher se dresse majestueuse la
-basilique, fidèlement reproduite en carton d’après les dessins d’un
-artiste fameux, M. Paul Ker. Dans le bas, le gave impétueux roule en
-silence, sur un lit de sable et de cailloux naturels, ses flots de
-cristal tortillé. Au milieu s’ouvre la grotte miraculeuse, dominée par
-l’Immaculée Conception, qui sourit à Bernadette et à une soixantaine de
-moutons blancs, figurant notre division. Tout autour, des sapins, des
-fougères, des fleurs, témoignages volontaires de notre dévouement filial
-à la Reine du lieu. Sur le devant enfin, un petit panier doublé de satin
-rose, où viennent tomber les billets anonymes, dans lesquels chacun,
-selon l’inspiration de son cœur, présente à Marie ses requêtes et les
-petits actes de vertu pratiqués journellement en son honneur. Tu auras
-ta bonne part dans les miens.
-
-Ces manifestations pieuses, qui jadis m’auraient fait hausser les
-épaules, me plaisent aujourd’hui singulièrement et forment un stimulant
-très sérieux à ma bonne volonté. Je sais fort bien qu’elles ne sont pas
-la religion, qu’elles ne sont même pas toute la piété, qu’elles
-demandent des esprits simples et droits; mais j’ai été si longtemps un
-esprit orgueilleux et frondeur que j’éprouve maintenant une vraie
-jouissance, et comme l’âcre plaisir d’une vengeance satisfaite, à me
-faire petit et naïf devant le Maître qui m’a rendu ses grâces et devant
-sa douce Mère, qui m’a ramené à lui et qui veut bien aussi m’adopter
-pour fils. Demande à Marie pour moi, Jeanne, de garder jusqu’au bout de
-ma vie une âme d’enfant et de ne jamais en rougir.
-
-J’embrasse ta belle âme de sœur.
-
-Ton _frère spirituel_,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-32. _De ma sœur Jeanne._
-
-3 mai.
-
-
-Mon frère.
-
-Que tu es bon! Tu as beau me plaisanter et te calomnier, va, une sœur ne
-s’y méprend guère. Ta lettre vaut bien pour moi quatre sermons de M.
-l’aumônier des Ursulines, qui est un saint homme et mon confesseur
-ordinaire. Je ne prétends pas que tu prennes sa place au confessionnal:
-comment ferais-tu pour m’absoudre? Mais j’ai besoin comme toi d’une
-amitié jeune et sûre, pour m’aider à traduire en actes les sages
-conseils de mon père spirituel et de mes parents. Toi tu as pour cela
-ton impeccable ami Jean, ton second ange gardien: je n’ai personne.
-Parmi les jeunes filles que je vois, il n’y en a pas une à qui je
-voulusse parler de mes défauts: elle irait en rire avec les autres, et
-je n’en vaudrais pas mieux.
-
-Ta réponse, Paul, me montre le fond de ton âme droite et de ton cœur
-aussi fort que tendre: j’ai toute confiance en toi, j’accepte sans
-réserve les conditions que tu poses et je compte définitivement que tu
-me prêteras désormais ta force, ta franchise et ta bonté pour m’aider à
-marcher dans le devoir toujours, comme toi et avec toi. La Reine des
-anges, dont nous sommes tous deux les enfants, bénira nos bons désirs et
-nos efforts: je l’en prierai tous les jours de son beau mois et après.
-
-Quant aux piquants du buisson de houx, ils ne m’effrayent guère et ne
-m’empêchent pas de t’embrasser mille fois.
-
-Ta sœur,
-
-JEANNE.
-
-
-
-
-33. _De Louis._
-
-5 mai.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Je n’y tiens plus: il faut que je te vide mon cœur. Il est plein, non
-pas d’amertume ni d’angoisse, mais d’un sentiment indéfinissable,
-poignant, mélange de l’une et de l’autre.
-
-Tu es donc sorcier? Je me croyais pourtant préparé par ta chère
-correspondance à trouver en toi des changements considérables; mais il
-ne reste rien de mon ancien ami, rien que son amitié. Oh! ce n’est pas
-un reproche, Paul: si tu es changé, tu ne l’es pas à ton désavantage.
-Mais cet abîme qui nous sépare, ce contraste loyal qui existe entre nos
-deux âmes, tandis que nos cœurs, je le sens bien, restent aussi
-fraternels qu’autrefois, me torture.
-
-Ta première vue m’avait seulement un peu saisi, étonné. Je pouvais
-mettre cette impression sur le compte des effets naturels de l’âge: en
-six mois, le physique d’un jeune homme peut se modifier beaucoup. Mais
-en t’écoutant parler, en observant surtout ton attitude si réservée et
-pourtant si franchement cordiale à l’égard de nos camarades communs, en
-constatant sur les points délicats cette intransigeance si aimable et si
-calme, il m’a bien fallu convenir qu’il s’est opéré chez toi une
-réaction profonde, et ma surprise est devenue de la stupéfaction, une
-stupéfaction obsédante.
-
-Je n’ai pas seul éprouvé cette impression: tous nos copains l’ont
-exprimée devant moi. Quelques-uns, par habitude, ont essayé d’en
-blaguer: cela n’a pas pris sur les autres, qui m’ont paru plutôt
-préoccupés de ta conversion. Ils savent que tu n’appartiens pas au
-troupeau des sots. L’un d’eux a dit carrément: «Il vaut mieux que nous.»
-Et il avait raison: tu vaux incontestablement mieux que nous tous, bien
-mieux que moi. Tu es dans le vrai: nous sommes, non pas dans le
-faux,--car chez nous il serait inutile de chercher un principe ferme de
-conduite,--nous sommes dans les hasards du _lâchez-tout_! Où va le vent,
-nous allons.
-
-Moi, je ne veux plus de cette situation équivoque, intolérable. Tes
-lettres ont depuis longtemps remué ce qui peut rester en moi de
-sentiments _honnêtes_ (j’emploie un terme large). C’est en vain que j’ai
-essayé parfois de couvrir ce travail intime sous de mauvaises
-plaisanteries qui n’ont pas trompé ta clairvoyance. J’en suis arrivé à
-ce même état où, naguère, tu te sentais le plus malheureux des hommes de
-ne pas ressembler à tes bons amis de là-bas, et je me rends parfaitement
-compte, à mon tour, qu’il n’existera plus pour moi de repos jusqu’au
-jour où mon âme sera libre comme la tienne.
-
-Pour en arriver là, mon cher Paul, que dois-je faire? S’il faut que
-j’aille te retrouver chez les Jésuites, j’irai: vus à travers toi, ils
-ne m’effrayent plus. Parle, conseille-moi: ta réponse sera pour moi
-parole d’Évangile.
-
-Ton pauvre ami,
-
-LOUIS.
-
-
-
-
-34. _A Louis._
-
-7 mai.
-
-
-Mon bien cher ami,
-
-Le jour où Dieu m’a fait la grâce de m’accueillir comme l’enfant
-prodigue repentant, a été, après celui de ma première communion, le plus
-heureux de ma vie: ta conversion sera le troisième. Merci, mon cher
-Louis, de la bonne nouvelle qui m’annonce enfin que ce jour approche.
-Que de fois déjà, depuis six mois, sans te le dire, j’ai demandé à la
-douce Mère du Sauveur que rien ne nous séparât plus! Me voilà exaucé:
-encore une fois, et du fond de mon affection pour toi, merci.
-
-Tu me demandes: «Que faire?» Mais tu sais bien par où j’ai passé pour
-rentrer en grâce avec mon Père, qui est le tien aussi. Il faut te mettre
-à deux genoux, te frapper la poitrine et dire: «Mon Père, j’ai péché
-contre le ciel et contre vous: je ne suis plus digne d’être appelé votre
-fils.» Le Père te relèvera, te pressera sur son cœur, mêlera ses larmes
-aux tiennes, et tu seras encore son fils--et mon frère. Ce n’est pas
-difficile: on le voit après coup, lorsque les clartés de la divine
-miséricorde ont dissipé les fumées d’orgueil ou de défiance que l’ennemi
-avait excitées entre l’âme coupable et son juge. Ce juge, ce père se
-fait représenter ici-bas par un juge humain qui est encore un père. Cœur
-de Dieu, cœur de prêtre, c’est tout un. N’aie pas peur.
-
-Papa viendra me voir à la Pentecôte: c’est la première communion du
-collège. Ah! si tu pouvais l’accompagner, passer ici tes deux jours de
-congé, t’aboucher avec mon directeur et régler avec lui ton petit
-compte! Ce ne serait pas long et j’aurais l’immense joie d’assister à
-ton second baptême. Demande-le à ta bonne maman: j’ai quelque raison de
-croire qu’elle m’aime un peu et que l’assurance de nous faire un grand
-plaisir à tous deux sera plus forte que sa crainte des Jésuites. Dis-lui
-de ma part qu’ils ne te mangeront pas.
-
-En attendant, mon cher Louis, prends confiance. J’ai lu quelque part que
-le désir sincère de la conversion est déjà une conversion et que la
-miséricorde vient au-devant de ceux qui la cherchent. Je vais redoubler
-mes prières pour hâter, si je puis, le moment de ta liberté. Mais, de
-ton côté, prie la Mère de miséricorde, Marie: elle te fera moins peur
-que ton juge, elle te présentera à lui et t’obtiendra le courage qu’il
-faut pour conquérir la joie du cœur par la pureté.
-
-Adieu fraternel, et au revoir bientôt, je l’espère!
-
-Ton ami plus que jamais,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-35. _De Louis._
-
-10 mai.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Victoire sur toute la ligne! J’irai te voir à la Pentecôte. Avertis ton
-Père spirituel et confesse-moi d’avance à lui, pour que j’aie moins à
-dire et qu’il ne soit pas trop méchant.
-
-Ton papa est enchanté de ne pas voyager tout seul. Il m’a dit: «Tu
-verras ce collège, mon ami, et tu m’en diras des nouvelles!»
-
-Nos deux mamans sont enchantées de procurer à leurs fistons réunis un
-peu de bon temps. Elles ne se doutent pas du vrai but, au moins la
-mienne. Pour la tienne, je n’en répondrais pas: elle a du jésuite!
-
-Quant à ta sœur Jeanne, c’est une petite impertinente. Elle avait
-assisté au conseil de famille, où le voyage a été décidé. Ne voilà-t-il
-pas qu’à table, étant assise près de moi, elle me demande tout à coup,
-de son air le plus naturel, si c’était pour _aller faire mes pâques_?
-Comme je ne m’attendais pas à cette boutade, j’ai piqué un soleil et
-bafouillé: elle s’est mise à rire de toutes ses dents. On ne se défie
-jamais assez de ces créatures-là. Mais, tant pis! J’accepte toutes les
-humiliations et elles n’empêcheront pas que le plus enchanté, dans cette
-histoire, c’est encore Bibi.
-
-Tu as eu là, mon ami, une riche idée; je t’en remercie. Elle arrange
-tout et coupe court à tous les faux-fuyants. Je suis dans le sac et bien
-content d’y être. Donc, à quinze jours! Ils vont me paraître
-interminables. Pour les raccourcir, je me propose de _potasser_
-d’arrache-pied mon _bachot_...
-
-Je m’aperçois un peu tard que mon langage n’est pas aussi châtié que le
-tien, qui m’avait déjà frappé durant ces vacances. A réformer avec le
-reste.
-
-Ton professeur a une manière originale de vous préparer au baccalauréat;
-je suis curieux de savoir où vous en êtes après vos six mois de
-rhétorique classique, et comment vous employez le petit semestre réservé
-au chauffage. Dis-le-moi. Les observations du grand réformateur futur de
-l’Université de France m’intéressent beaucoup; ne crains pas les
-détails.
-
-Je tâche de prier et je n’ai pas trop la _frousse_ (ah! l’incorrigible
-potache!); puisque tu en es sorti, j’en sortirai. Mais prie ferme pour
-moi; j’y compte.
-
-Ton humble et reconnaissant ami,
-
-LOUIS.
-
-
-
-
-36. _A Louis._
-
-13 mai.
-
-
-Mon trop humble et reconnaissant ami,
-
-Au reçu de ta lettre, je n’ai fait qu’un bond chez le P. X... pour lui
-annoncer ta prochaine arrivée et lui crayonner ton portrait au naturel.
-Je ne t’ai pas flatté; mais l’impérieux devoir de la franchise m’a
-pourtant forcé à dire de toi un peu de bien. Je sais que tu diras
-toujours assez de mal. Quant à l’accueil que le Père te réserve, ne te
-mets point martel en tête. Il y a le premier regard, le coup de feu
-plongeant, qu’il n’est pas possible d’éviter; il faut bien qu’on
-s’aborde par un bout. Mais ce ne sera qu’un éclair, immédiatement effacé
-par un de ces bons sourires qui font l’effet d’un rayon de soleil
-printanier. Encore une fois, n’aie pas peur. Tu seras reçu comme je l’ai
-été, à bras ouverts, et tu verras comme il fait bon s’y jeter avec
-toutes ses misères.
-
-Moi aussi, je vais trouver longs ces quinze jours, et, par contre, je
-déplore d’avance la rapidité avec laquelle passeront les deux jours de
-congé. Mais il faut se faire une raison. Avec l’âge on finit par
-entrevoir que la vie doit être autre chose qu’une série de plaisirs
-variés. _Travaillons_, disait encore en mourant je ne sais plus quel
-César du vieux temps: c’est un beau mot pour un païen, et qui fournit
-une belle devise, même pour les chrétiens qui ne sont pas empereurs.
-
-En ce moment, chez nous, la préparation du baccalauréat bat son plein.
-Je vois maintenant, plus que jamais, combien la méthode de notre
-professeur est pratique et sage. Tu veux savoir ce que m’ont appris mes
-six mois de rhétorique _vieux jeu_?
-
-D’abord, je crois avoir appris quelque peu à écrire en français. Le
-travail que j’ai fait pour y arriver ne ressemble pas, je le dis tout de
-suite, au travail contre nature auquel nous a condamnés, l’an passé,
-notre professeur de seconde. Tu te rappelles qu’il nous parlait au moins
-deux fois par jour de son diplôme d’agrégé; il ne voyait rien au delà et
-couchait avec. Dès le lendemain de la rentrée, quand nous ne savions pas
-encore mettre sur pied une phrase correcte, cet enragé de critique
-littéraire nous imposa comme devoir ce qu’il appelait solennellement une
-_dissertation_. Ne connaissant pas ce dont nous avions à parler, nous
-achetâmes des bouquins (il y en avait un de lui) où le devoir se
-trouvait tout fait, et nous employâmes toute notre ingéniosité à
-accommoder le plat de manière à laisser croire au bonhomme qu’il sortait
-de notre cuisine--ou de la sienne. Et ce fut ainsi toute l’année. A la
-fin, nous avions acquis une incontestable dextérité à fabriquer des
-_dissertations_ avec des découpures; en outre, nous possédions un choix
-assez riche de formules banales pour louer convenablement des auteurs ou
-des œuvres que nous connaissions à peine de nom. Mais si, hors de là,
-l’un d’entre nous était de force à mettre une idée personnelle en
-français lisible, il ne le devait pas à l’agrégé, ni à ses
-dissertations.
-
-Ici, on ne nous apprend pas à écrire comme si nous aspirions tous à
-l’agrégation ès lettres: on veut que la plume entre nos mains puisse
-devenir un instrument universel. Durant le premier semestre, nous avons
-fait au moins quarante à cinquante compositions françaises, deux par
-semaine, sur tous les sujets et dans tous les genres possibles: discours
-historiques ou autres, harangues et plaidoyers, lettres, tableaux,
-portraits, dialogues... La variété des situations, des idées, du ton et
-du style écartait l’ennui, tenait l’esprit en haleine, fournissait aux
-talents spéciaux l’occasion de se montrer, enfin nous exerçait à tous
-les développements. Aussi, amour-propre à part, je me crois
-personnellement en mesure d’écrire une page raisonnable sur n’importe
-quel sujet de ma taille. C’est un résultat qui, tu l’avoueras, dépasse
-notablement celui d’un vulgaire chauffage pour le baccalauréat et qui,
-après le baccalauréat, gardera son prix.
-
-Quant à cette critique littéraire qui fait la matière habituelle de la
-composition française au baccalauréat, je te dirai, mon ami, qu’elle ne
-me préoccupe guère. Les auteurs classiques sur lesquels elle pourra
-tomber, grecs, latins et français, nous les avons étudiés à fond, comme
-je te l’ai expliqué: donc les éléments d’une bonne critique ne nous
-manquent point. La répétition générale par pays et par genres, que nous
-faisons durant ces derniers mois, achèvera de nous donner les idées
-d’ensemble et nous permettra les comparaisons, si chères, paraît-il, à
-nombre d’examinateurs. Pour nous familiariser avec la forme spéciale au
-genre, étant donnée la souplesse de style acquise par les exercices
-précédents, quelques applications bien choisies pourront suffire.
-
-Voilà pour la composition française. En version latine, nous sommes
-forts comme des Turcs, et même davantage. Nous en avons fait deux par
-semaine, selon une progression croissante de difficulté: d’abord les
-historiens faciles; puis les poètes, pas commodes quelquefois; pour le
-dernier trimestre, le profond et abrupt Tacite, les traités oratoires et
-philosophiques du copieux Cicéron, les savants casse-cou du sage et
-subtil Sénèque. D’ailleurs, nous avons eu chaque jour, dans la
-prélection du professeur, un exercice incomparable de traduction, et je
-mets en fait qu’après avoir fouillé avec lui dans tous les sens, pendant
-six mois, les meilleurs endroits des bons auteurs, un élève de quelque
-intelligence ne restera jamais coi devant un texte latin ou grec, quand
-il ne l’aurait pas vu de sa vie.
-
-Aussi, pour la préparation des auteurs inscrits au programme, on ne juge
-pas utile, dans cette maison, de recourir aux _corrigés_, si
-indispensables au lycée: ils sont même formellement interdits.
-Quelquefois, pour nous faire connaître ou nous rappeler l’ensemble d’une
-œuvre, le professeur nous en lira une traduction rapide, que nous
-suivrons sur le texte: ce sera tout.
-
-Depuis Pâques, nous donnons aux matières de pure mémoire le temps que
-réclame leur répétition générale; mais tous les loisirs qu’elles nous
-laissent sont consacrés, comme auparavant, à l’étude des trois langues
-classiques par la prélection et la version, par la composition française
-et latine, par le thème grec...
-
-Hé! oui, mon ami, le thème grec! La «réaction profonde» que tu as
-découverte chez moi, l’autre jour, va plus loin encore que tu ne
-pensais: elle va jusqu’à cet épouvantail qu’on nomme le thème grec. Le
-premier qu’il m’a fallu élaborer ici, m’a fait suer d’ahan. Mais il m’a
-rendu un gros service: il m’a prouvé victorieusement que je ne savais
-pas un mot de grammaire. Aussi je fus classé dans les derniers: je ne
-l’ai dit à personne, mais j’en ai été tellement vexé que, trois mois
-après, je savais ma grammaire et je constatais que mes progrès dans
-l’intelligence des auteurs suivaient exactement mes progrès en thème
-grec. Aujourd’hui je compte parmi les hellénistes de la classe et je lis
-Homère pour mon plaisir.
-
-La difficulté du grec, mon bon, gît tout entière dans l’imagination,
-l’ignorance et la paresse--et rien que là: c’est ma conviction
-irréductible.
-
-Je t’entends venir: «Et les vers latins?»--Nous en faisons encore,
-quoique un peu moins qu’avant Pâques, et même en pensum. L’autre jour,
-pendant que le professeur parlait, un impertinent moineau vint se mettre
-sur l’appui d’une fenêtre ouverte, regarda dans la classe et se mit à
-parler aussi à sa façon. Cela me fit rire. Le Père s’interrompit pour me
-demander la cause de ma gaieté soudaine: «Mon Père, c’est ce moineau-là,
-qui répondait _oui, oui_, à tout ce que vous disiez.» Là-dessus, rire
-général, que le Père partagea. Puis il me dit solennellement: «Paul Ker,
-en punition du désordre que vous venez de causer, vous me ferez pour ce
-soir un distique sur le moineau. Et qu’il soit bon!--J’y tâcherai, mon
-Père.» Voici ce que j’apportai:
-
- _Dignus eras intrare scholam, passercule, nostram:
- Cuncta probamus enim, nos quoque, dicta Patris._
-
-Pour les profanes:
-
- Quand notre Père a dit son mot.
- _Oui, oui_, pense tout bas la classe:
- L’oiseau qui l’a pensé tout haut
- Mérite parmi nous sa place.
-
-Le distique et le quatrain eurent l’honneur d’une lecture publique--et
-d’un _oui, oui_ unanime, durant l’un des repos de cinq minutes que le
-Père nous accorde entre deux heures de classe. Je n’en suis pas plus
-fier, car c’était un simple jeu.
-
-Peut-être vais-je t’étonner, cette fois, en sens contraire de tout à
-l’heure. Autant je crois le thème indispensable pour savoir honnêtement
-son grec et son latin,--parce qu’il est la forme élémentaire de la
-composition personnelle et que, sans la composition personnelle, écrite
-ou orale, il me paraît impossible de se rendre un compte exact de
-l’esprit et des difficultés d’une langue morte ou vivante,--autant je
-suis disposé à admettre que le vers latin, comme le vers français, et
-plus que lui, pourrait sans grand inconvénient être réservé à une élite.
-Je sais fort bien (on nous l’a dit) que c’est un exercice très efficace
-de gymnastique intellectuelle, d’avoir à changer vingt fois un mot ou un
-tour de phrase pour que, tout en restant correct, juste et poétique, il
-s’adapte en outre au moule inflexible du mètre. Je tiens qu’une bonne
-pièce de vers, sans solécisme, sans cheville ni vulgarité, constitue un
-tour de force extraordinairement méritoire et honorable pour ceux qui le
-réussissent, à notre âge. Mais les tours de force ne s’imposent pas, et
-quand on n’a pas de quoi y réussir, il me paraîtrait sage de n’y pas
-perdre son temps.
-
-Qu’on fasse donc du thème grec pour arriver plus vite à la connaissance
-restreinte qui nous est demandée de cette langue; pour le latin, qui
-nous touche de plus près, qu’au thème on joigne la narration et le
-discours: rien de plus raisonnable. Mais qu’on réserve la poésie latine
-et française aux privilégiés que _leur astre en naissant a formés
-poètes_--et qu’on laisse les pauvres gens, pour qui _Phébus est sourd et
-Pégase rétif_, à leur métier de nature! Ils comprendront un peu moins
-bien les beautés de forme des poètes, mais y trouveront encore assez
-d’autres mérites.
-
-Je finis. Pour varier nos plaisirs et combattre l’ennui des répétitions,
-notre professeur a eu l’attention de garder pour ce dernier semestre
-quelques œuvres plus piquantes, d’Horace, d’Aristophane, de Molière, du
-dix-huitième et du dix-neuvième siècle; en sorte que nos classes de
-littérature sont à la fois bien remplies et intéressantes. Par ces
-chaleurs, c’est aussi précieux que nécessaire.
-
-Nos autres cours: histoire, langues, mathématiques, ne chôment pas non
-plus, et le feu sacré est périodiquement attisé par les _colles_
-hebdomadaires, sans préjudice des _sabbatines_... Mais t’ai-je dit ce
-que sont nos _sabbatines_? Je ne pense pas. Je te parlerai de la
-prochaine, à laquelle je suis personnellement intéressé. Pour cette
-fois, j’ai déjà trop causé. Bonsoir, mon cher Louis.
-
-Ton propre baccalauréat va peut-être souffrir quelque peu des soucis que
-te donnera ta _grande affaire_. Mais le bon Dieu saura bien te
-dédommager après.
-
-Tout à toi,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-37. _Au même._
-
-22 mai.
-
-
-Mon cher,
-
-J’ai promis de te parler de _ma sabbatine_: j’ai eu tort, car c’est te
-condamner à entendre des redites. Mais tu le veux, soit satisfait.
-
-_Sabbatine_ vient du mot _sabbatum_, samedi. Ce jour-là, durant la
-seconde partie de la classe du matin, dame Éloquence et dame Littérature
-se transportent l’une chez l’autre, alternativement. Là, sous la
-présidence du P. Recteur ou du P. Préfet, devant tous les rhétoriciens
-et les humanistes, quelques élèves, pris dans les divers rangs d’une des
-deux classes, montent sur l’estrade et font valoir, du mieux qu’ils
-peuvent, un travail de leur façon, quelquefois amendé par le professeur,
-d’autres fois présenté à l’état natif. Les lectures sont assez souvent
-variées d’une déclamation, ne serait-ce que pour donner occasion à tous
-les talents de se produire: celui de déclamateur est parfois solitaire.
-
-Quand on veut prêter à cet exercice d’assouplissement une forme
-particulièrement intéressante, surtout en rhétorique, on en fait une
-joute oratoire. Toujours, comme tu vois, l’humeur batailleuse des
-_soldats de Loyola_! Tantôt c’est un procès avec réquisitoire,
-plaidoirie pour et contre, résumé des débats et sentence motivée; tantôt
-une discussion réglée, sur un sujet littéraire ou autre, bien choisi,
-entre personnages fictifs ou réels. Cette fois, la rhétorique a débattu,
-arguments en main, la controverse très actuelle entre les partisans
-respectifs des _Lettres_ et des _Sciences_, au point de vue spécial de
-l’enseignement secondaire dans les collèges.
-
-J’ai eu l’honneur de plaider pour les Lettres: tu n’en seras pas
-surpris, car tu connais mes préférences. Mais je n’y ai pas mis de
-passion et crois avoir été modéré. Tu conçois que je me suis largement
-inspiré de mes deux conversations pédagogiques avec mon professeur. Les
-arguments pour et contre avaient, à l’avance, fait le sujet de deux
-devoirs contradictoires et d’une discussion générale en classe, à la
-suite de laquelle on avait désigné les deux champions du tournoi. Jean
-se dévoua à défendre les Sciences, évidemment par vertu pure et sans
-conviction, me laissant le beau rôle et acceptant d’avance la défaite.
-La veille de la _sabbatine_, le professeur avait entendu la lecture des
-deux plaidoyers, donné son avis et déclaré aux orateurs que, le
-lendemain, du haut des Pyramides, quarante siècles les contempleraient.
-Avoue que c’était intimidant: j’ai failli en perdre une demi-heure de
-sommeil, chose énorme pour moi.
-
-Le lendemain, pour comble d’honneur et de terreur, le fauteuil du
-président de cette lutte pyramidale était occupé, non point par le P.
-Recteur, mais par le P. Provincial de Champagne, arrivé la veille au
-soir pour la visite annuelle du collège. C’est, chez les Jésuites, le
-grand supérieur qui vient immédiatement après leur Général, comme les
-évêques ou les archevêques après le Pape. Notre professeur, pour nous
-rassurer, nous dit que le P. Provincial étant le père des autres Pères,
-se trouvait naturellement notre grand-papa et, par suite, ne pouvait
-qu’être très bienveillant pour nous. De fait, après le petit compliment
-d’usage qu’on lui adressa, il nous dit un mot si encourageant que nous
-ne songeâmes plus qu’à justifier le moins mal possible son attente et à
-lui donner bonne opinion de la Rhéto.
-
-Le défenseur des Sciences ouvrit le feu. Il démontra ou du moins essaya
-de démontrer qu’elles sont de beaucoup supérieures aux Lettres par leur
-but, par leur puissance éducatrice, par leur utilité.
-
-«Leur but est de développer principalement la raison. Or, la raison est
-la faculté maîtresse de l’homme, celle qui l’élève non seulement
-au-dessus de l’animal, mais au-dessus de ses semblables, quand ils se
-laissent guider par les rêves de l’imagination ou les caprices de la
-sensibilité.» Ce fut un beau pathos, où l’orateur fit preuve d’assez
-fortes études... littéraires.
-
-«Quant à la puissance éducatrice des Sciences, elle consiste dans
-l’habitude du raisonnement, qui, pratiqué de bonne heure et avec
-persévérance, donne à l’esprit cette justesse, cette pénétration, cette
-trempe solide qui a fait un Blaise Pascal.
-
-«Sans doute, les Sciences ne développent guère l’imagination et point du
-tout la sensibilité; mais ces deux facultés ne procurent que de vaines
-jouissances et contribuent bien plus souvent au malheur des hommes qu’à
-leur bonheur. Les Sciences préparent à la vie pratique, positive; elles
-mènent quelquefois aux situations brillantes et influentes, toujours aux
-situations utiles.»
-
-Conclusion: «Le _savant_ n’a rien à envier au _lettré_ et il semble
-désirable que, pour le bonheur de l’humanité, l’enseignement
-scientifique prenne dans les collèges une place prépondérante.»
-
-Cette conclusion parut tellement audacieuse que, malgré le talent
-incontesté de l’honorable préopinant, elle ne fut que faiblement
-applaudie.
-
-Je pris à mon tour la parole et dis, en substance, ce qui suit:
-
-«Le grand avantage que les Lettres me semblent avoir sur les Sciences,
-c’est de former l’homme tout entier, en cultivant toutes ses facultés
-nobles, dans l’ordre naturel de leur éclosion et de leur développement.
-
-«L’enfant ne commence point par raisonner: il regarde, prend des idées,
-les case dans sa mémoire; le jugement et le raisonnement ne viennent
-qu’après. Vouloir lui imposer dès l’abord le travail de l’étude
-scientifique, c’est risquer de dessécher son esprit et de faire éclater
-son petit cerveau. On cite Pascal, mathématicien et inventeur à douze
-ans! Pascal fut un de ces prodiges qui, par leur nature exceptionnelle,
-confirment précisément la règle générale. D’ailleurs sa précocité en
-mathématiques ne lui a guère porté bonheur, puisqu’à vingt-six ans il se
-trouva, comme plus d’un polytechnicien de nos jours, réduit à une
-impuissance intellectuelle qui l’empêcha de rien achever, sauf ses
-_Provinciales_, où la littérature tient beaucoup plus de place que la
-raison.
-
-«Sans doute, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, et nous
-l’admettons si bien qu’au faîte de l’enseignement littéraire nous posons
-la philosophie, qui est, je crois, la science du raisonnement. Mais nous
-ne mettons pas la charrue avant les bœufs: nous attendons que les années
-et l’habitude du travail intellectuel nous aient rendus aptes aux études
-abstraites.
-
-«Il ne faut pas croire, du reste, que l’enseignement littéraire laisse
-dormir la faculté de raisonner: il la met sans cesse en œuvre, avec
-l’imagination et la sensibilité, dans ces exercices de lecture, de
-traduction, d’analyse, de composition personnelle, qui remplissent les
-années de grammaire et de littérature. Est-ce que les règles de syntaxe
-ne sont pas des lois, des formules, des théorèmes, qui sollicitent sans
-relâche le jugement de l’élève pour ses devoirs classiques? Une version
-est-elle autre chose qu’un problème? Un discours n’exige-t-il pas, avec
-la convenance du style, la logique dans les idées?
-
-«Mais la raison ne fait pas seule la grandeur de l’esprit humain: à côté
-du vrai, il y a le beau et le bien, qui font le charme et le but
-supérieur de notre vie. Les Sciences ne connaissent pas le beau et le
-bien; les Lettres ont pour mission spéciale de disposer les jeunes
-esprits à comprendre, à admirer, à mettre en œuvre l’un et l’autre. A
-cet effet, la Providence semble avoir créé exprès un instrument
-merveilleux, cette double littérature d’Athènes et de Rome, double et
-une, qui, de l’aveu de tous les siècles, offre dans ses chefs-d’œuvre
-variés une perfection voisine de l’idéal. A cette école se sont formés,
-non pas seulement notre idiome national, mais encore cet esprit net et
-vif, délicat et fin, simple et distingué, qui se nomme dans le monde
-entier l’_esprit français_ et qui semble avoir une sorte d’affinité
-naturelle avec tout ce qui porte la marque du beau et du bien.
-
-«L’enseignement scientifique, essentiellement étroit, positif, exclusif,
-peut convenir au génie utilitaire d’autres nations, pour qui les
-intérêts matériels priment tout: notre idéal est plus élevé, et nous
-tenons que l’enseignement classique seul prépare des hommes complets,
-des esprits vraiment supérieurs et des Français de France.»
-
-Cette fois (je le dis sans fierté), les applaudissements éclatèrent
-franchement, conduits par mon adversaire.
-
-Le R. P. Provincial commença par le féliciter d’avoir défendu avec
-entrain et habileté une thèse ingrate, dont il ne devait pas désirer
-bien vivement le triomphe. «De fait, ajouta-t-il, si on vous avait
-appliqué, depuis votre sixième, le programme scientifique que proposait
-votre conclusion, nous aurions perdu aujourd’hui un plaidoyer bien écrit
-et plus tard peut-être un bon orateur, pour gagner, qui sait? un
-médiocre savant.» On applaudit. Il continua:
-
-«Dieu me garde, mes enfants, de condamner les Sciences et de déprécier
-les savants: j’ose même espérer que plus d’un parmi vous est appelé à se
-distinguer dans la carrière scientifique. Mais je dis _appelé_; car
-n’est pas mathémacien ou physicien qui veut, pas plus que poète ou
-orateur. Je vous laisse entrevoir par là, mes amis, le vice radical de
-ces programmes nouveaux, qui viennent périodiquement bouleverser et
-fausser notre enseignement, sous prétexte de mieux l’adapter aux besoins
-modernes. On veut forcer la nature, forcer le talent: on oublie que la
-nature a ses lois et que le talent est un don de Dieu seul.
-
-«Le devoir des éducateurs ressemble à celui d’une mère attentive, qui
-aide sans impatience les premiers pas de son enfant et l’amène peu à peu
-à marcher, puis à courir, enfin à se diriger librement. C’est ce que
-fait, comme l’a dit excellemment le second orateur (salue, mon ami!), la
-vieille méthode classique: son mérite capital est de favoriser le
-développement progressif des dons naturels, tout en réservant l’avenir.
-Talents et vocations ne se manifestent pas toujours dès les premières
-années d’études: en les préjugeant trop tôt et en vous assignant d’une
-façon absolue avant l’âge votre future carrière, sans être assurés du
-succès et des vues de la Providence, vos parents et vos maîtres
-s’exposeraient à vous rendre malheureux.
-
-«Rien n’est perdu, tout est profit, dans les études grammaticales et
-littéraires qui, avec la mesure convenable, mais secondaire, de sciences
-mathématiques et autres, charment ici vos loisirs studieux. Lorsque vous
-en aurez heureusement atteint le terme, votre esprit sera comme une
-machine parfaitement construite et montée, prête à se mouvoir dans
-toutes les directions. Il restera encore devant vous du travail, des
-études spéciales de philosophie, de sciences, de droit, de médecine, de
-guerre, d’industrie, de diplomatie: le champ est vaste. C’est parfois
-encore une rude traversée à entreprendre avant d’aborder au rivage
-souhaité; mais préparés solidement et armés de courage, vous pourrez, en
-lançant votre barque sur la haute mer, dire aussi avec confiance, comme
-ces hardis marins chrétiens: _A Dieu va!_ Et vous arriverez. Vous
-conquerrez votre belle place au soleil et vous ferez profiter vos
-semblables, votre famille et la patrie des dons que vous avez reçus d’en
-haut pour votre bien et le leur. Sans avoir été des _utilitaires_, vous
-serez des hommes _utiles_, parce que vous serez des hommes _bien
-élevés_, dans toute l’extension du mot. Je vous le souhaite de tout cœur
-et je l’attends de votre bonne volonté.
-
-«Je félicite en particulier le défenseur des Lettres, dont j’ai admiré
-l’esprit lucide et pratique (ici j’ai pudiquement rougi, pendant que mon
-professeur, sans doute, riait sous cape du compliment que je lui
-volais); mais je remercie les deux orateurs du plaisir délicat qu’ils
-nous ont donné.»
-
-Après la séance, nous allâmes remercier à notre tour le R. Père, qui
-nous réitéra sa satisfaction et nous offrit un joli souvenir.
-
-Sur ce, je m’empresse de me taire, dans l’attente impatiente de ta
-visite. C’est dans moins de huit jours. Quelle joie ce sera de nous
-sentir tout à fait frères! Je continue à prier de toute mon âme pour
-qu’il n’y ait aucun nuage à ce bonheur.
-
-Ton ami à toujours,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-38. _A ma sœur Jeanne._
-
-2 juin.
-
-
-Ma sœur,
-
-Finie la fête, mais non le plaisir. C’est l’énorme différence qu’il y a
-entre les réjouissances ordinaires, où tout est pour les yeux et les
-nerfs, et ces bonnes fêtes du bon Dieu, où le cœur a la grosse part et
-dont le meilleur reste encore longtemps au fond de l’âme, comme un excès
-de sucre, servi par toi, au fond de la tasse de thé. Ma comparaison est
-d’un vulgaire gourmand; mais c’est tout de même ça.
-
-Cette fois, la rosée est descendue et j’ai délicieusement pleuré. Je
-n’ai pas été le seul. Louis est allé à la sainte table avec moi, à la
-suite des radieux petits premiers communiants et, revenu à sa place, il
-a mis les yeux dans son mouchoir durant une demi-heure. Quand nous nous
-sommes retrouvés au parloir, il s’est jeté à mon cou et m’a dit, encore
-tout ému: «Merci, Paul, merci!» Papa, que la communion de Louis a fort
-embarrassé, aurait bien voulu se fourrer dans un trou: mais il n’y en
-avait point. Il se contenta de se moucher très fort, et, ensuite, alla
-voir dehors si l’heure de sa montre concordait avec celle de la grande
-horloge du collège, pour ne pas manquer le train du surlendemain!... Ah!
-qu’on est drôle, Jeanne, quand on n’a pas le cœur en place!... Ce pauvre
-papa!... Il n’existe pas dans le royaume de France et de Navarre un
-homme plus honnête et plus loyal; c’est un esprit ouvert et cultivé; et
-le voilà réduit à des subterfuges enfantins, qui, j’en suis persuadé,
-l’humilient profondément, pour se mentir à lui-même, pour étouffer des
-sentiments qu’il sait bons et pour se rendre finalement malheureux par
-peur d’un acte tout simple, qui mettrait sa conduite d’accord avec ses
-sentiments et ses désirs secrets!
-
-Ces pénibles petitesses, que je connais pour y avoir passé, je voudrais
-bien les épargner à notre brave père. Il est en route pour conquérir
-avec la pleine vérité la vraie joie du cœur: c’est à nous deux, Jeanne,
-de lui raccourcir le chemin. Comment? Le prêcher ne servirait pas à
-grand’chose: il se rebifferait. Aimons-le bien, montrons-lui par notre
-conduite irréprochable à quoi servent la religion et la piété, prions et
-espérons. Mon confesseur veut bien dire quelquefois pour la conversion
-de papa une messe que je lui sers; j’y communie et nous prions ensemble.
-Unis tes prières aux nôtres, Jeanne, avec sainte maman, et tâche, à
-cette intention, de casser encore de temps en temps une des petites
-épines de ta rose, pendant que je rognerai les vilains piquants de mon
-houx. Moins nous aurons de défauts, plus nous aurons de chances d’être
-exaucés.
-
-Louis a fait son affaire avec une rondeur qui m’a enchanté. Dès le soir
-de son arrivée, je l’ai présenté à mon confesseur: ils n’ont pas eu de
-peine à s’entendre. Je le savais d’avance. Quand il est sorti au bout
-d’une demi-heure, il rayonnait et m’a dit avec un gros soupir de
-soulagement: «C’est fini, et bien fini! Ton confesseur est un charmant
-homme: je veux le revoir avant de partir.»
-
-Le lendemain dimanche, les cérémonies de la première communion l’ont
-vivement impressionné. Il y a de quoi. Je voudrais que tu viennes un
-jour voir notre chapelle avec sa décoration des grandes fêtes, ses
-fleurs et ses lumières, ses chants pieux, ses cinquante enfants de
-chœur, dont je vais être bientôt.
-
-A ce propos, on m’a raconté, l’autre jour, qu’avant la dernière rentrée
-le proviseur du lycée voisin, ne voulant négliger aucun moyen de
-combattre la concurrence, désastreuse pour lui, des Pères jésuites,
-avait annoncé par circulaire aux parents que ledit lycée aurait aussi
-désormais son bataillon sacré pour rehausser l’éclat des offices
-religieux. Cela, c’est de la naïveté à trente-six carats: le bonhomme
-oublie que l’habit ne fait pas le moine et il ne se doute pas que, pour
-servir à l’autel comme on le fait ici, outre une formation presque aussi
-difficile que l’exercice militaire, il faut la foi et quelque chose de
-la piété des anges: deux marchandises rares parmi les lycéens. Moi, j’ai
-eu le temps de m’habituer à cette splendeur: j’en jouis et ne m’en
-étonne plus.
-
-Mais la cérémonie de la première communion a son charme spécial, unique,
-venant du grand acte qui en fait l’objet, des souvenirs qu’elle
-réveille, du spectacle des petits qui en sont les héros. L’innocence, la
-piété, la joie douce et profonde qui transparaissaient de leur âme par
-leurs yeux et qui mettaient sur le visage des moins agréables un reflet
-surnaturel, semblaient se communiquer à tous les assistants, parents et
-indifférents, sous forme d’une émotion irrésistible. Durant tous ces
-longs offices, mais surtout au moment suprême de la première union de
-ces jeunes âmes avec leur Créateur, ce n’était plus un simple mot
-poétique, c’était une réalité sensible que ce beau vers, si bien chanté
-par mon surveillant:
-
- _Le ciel a visité la terre._
-
-Qu’il fait bon, ma sœur, dans ces moments-là, sentir qu’on n’est plus un
-étranger, comme je l’étais à mon arrivée ici, mais qu’on est de la
-famille du bon Dieu avec ces enfants si purs et leurs pieux parents!
-Qu’il fait bon renouveler avec eux, et cette fois pour toujours, ces
-belles promesses que j’ai formulées jadis et trop vite oubliées! Et
-comme cela réconforte! J’ai pris là du courage pour six mois.
-
-Quant à papa, je ne l’ai pas vu pendant la cérémonie; mais il a été très
-remué. Ici les enfants ne sortent que le lendemain de leur première
-communion; le jour même, on ne veut pas que la moindre parcelle de leur
-bonheur intime se dissipe au contact des distractions profanes: ils
-retrouveront toujours assez tôt le monde et ses vulgarités. A midi, ils
-ont l’honneur exceptionnel de manger à la table des Pères, qui leur font
-grande fête; le reste du temps que les offices ne prennent pas, ils le
-passent en famille, choyés comme des benjamins, respectés comme des
-chérubins. Toutes les portes leur sont ouvertes, comme tous les cœurs.
-En nous promenant aussi dans le collège, nous en rencontrâmes plusieurs:
-papa les saluait instinctivement, ne pouvait se lasser de les regarder
-et ajoutait: «Sont-ils heureux!» Espérons qu’il ne s’en tiendra pas là.
-Je crois qu’il a du plomb dans l’aile.
-
-Louis, en prenant congé de notre commun directeur, lui a dit avec
-émotion: «Mon Père, ce n’est pas adieu que je vous dis, c’est au revoir.
-Priez pour que je revienne autrement que comme une brebis égarée.» Il
-est parti heureux par avance de la joie que son changement va donner à
-sa mère et bien résolu à demeurer fidèle. Il m’a demandé de l’aider,
-comme toi: c’est humiliant, vu la mince vertu que je me connais. Mais à
-force d’aider les autres, j’arriverai peut-être à me hisser jusqu’à leur
-hauteur. Prie pour moi, ma bonne Jeanne.
-
-Ton frère qui ne t’aime pas... à moitié,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-39. _De Madame X_
-
-6 juin.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-On voit que vous profitez des modèles de diplomatie que vous avez sous
-les yeux, chez les Révérends Pères, et des leçons que vous en recevez!
-Votre petite conspiration avec mon fils Louis a été fort bien machinée.
-Elle devait réussir, parce que je suis trop naïve pour me défier de
-vous.
-
-Vous trouveriez peut-être qu’elle a même réussi au delà de vos
-espérances, si vous pouviez voir Louis, tel qu’il est depuis son retour;
-car il vous imite maintenant trait pour trait. D’abord, il a voulu avoir
-dans sa chambre, en face de la porte d’entrée, un grand Christ bien en
-vue; puis, sur la cheminée, une belle Vierge, à la place d’une Nymphe en
-négligé, qu’il a failli faire passer par la fenêtre et que j’ai eu bien
-de la peine à sauver comme souvenir offert jadis à son pauvre père. Aux
-murs il a fallu suspendre un Ange gardien et un saint Joseph, avec son
-patron et le vôtre. Une vraie chapelle. Il m’a demandé de dire ensemble
-notre prière du soir et je l’entends réciter très exactement celle du
-matin tout seul. Le jeudi, jour de congé, au lieu de faire comme
-autrefois sa grasse matinée, il va à la messe, et il a exhumé du fond de
-sa bibliothèque son paroissien de première communion, qu’il ne quitte
-pas des yeux pendant les offices du dimanche.
-
-Avec ses anciens camarades il reste bon enfant, comme vous; mais eux
-sont visiblement gênés; on dirait des gens qui ont peur d’attraper sur
-les doigts. Il faut que Louis leur ait carrément notifié les conditions
-auxquelles il met désormais son amitié.
-
-Vous me l’avez complètement changé. Mais c’est moi qui ai le plus gagné
-à ce changement, et je viens, mon cher Paul, vous en remercier du fond
-de mon âme. Sans être un démon en famille, Louis n’était pas un ange
-autrefois: il l’est aujourd’hui. Vous m’avez rendu mon fils. Je prie
-Dieu de vous en récompenser, vous et les bons Pères qui ont fait de vous
-un apôtre.
-
-Je ne les connais pas: après ce que j’ai vu, je suis toute disposée à
-leur donner mon estime. Bien plus, si j’étais libre de mes actes, Louis
-vous suivrait à la rentrée prochaine. Mais, veuve et infirme, je dépends
-avec mon fils des volontés d’un tuteur qui entend gouverner les études
-de son pupille.
-
-Vous prierez, mon bon Paul, afin que Dieu garde à ce pauvre enfant tout
-son courage. Il m’a dit que vous consentiez à être désormais, mieux
-encore que dans le passé, son _frère_: j’en serai infiniment heureuse,
-pour lui d’abord, parce qu’il persévérera plus sûrement dans le droit
-chemin, et ensuite pour moi-même, parce que cela me donnera quelque
-droit à vous appeler aussi mon fils et à vous aimer comme tel, sans
-faire tort à votre bonne et sainte maman qui ne sera pas jalouse,
-j’espère.
-
-Adieu, mon second fils, et encore mille mercis!
-
-ADÈLE X.
-
-
-
-
-40. _A ma famille._
-
-18 juin.
-
-
-Mes chers tous,
-
-J’ai l’agrément de vous apprendre que nous sommes entrés aujourd’hui
-dans la période désirée de la moisson, moisson de lauriers et de gloire,
-dont le résultat sera proclamé solennellement dans quelque six semaines,
-à la grande joie des écoliers, des papas, des mamans... Faut-il ajouter
-encore quelqu’un, Jeanne?--«Oh! peux-tu le demander?»... et des sœurs,
-quand on a la chance d’en avoir une comme la mienne. J’espère bien
-recueillir assez de couronnes pour vous donner à chacun le plaisir de
-m’en déposer une ou deux sur le front: vous l’avez bien mérité, et ce
-plaisir-là vaudra plus pour votre Paul que tous les prix possibles.
-
-Donc, ce matin, messe avec douze enfants de chœur, dite par le R. P.
-Recteur. Chant du _Veni Creator_, pour appeler les lumières spéciales du
-Saint-Esprit sur les concurrents de la grande lutte qui se prépare. Je
-ne sais ce qu’ont éprouvé les autres: moi, j’avoue que cet appel
-solennel à l’intervention d’En-haut m’a saisi. J’ai vu d’un seul coup,
-sans avoir besoin d’aucune explication, l’importance du travail auquel
-nous étions conviés. En même temps, à la réflexion (car je commence à
-réfléchir), j’ai été frappé de voir comment les Pères, avec les moyens
-les plus simples, mais pris à la bonne source, celle du surnaturel,
-savent élever les choses au-dessus de la conception vulgaire et hausser
-les volontés, sans effort apparent, au niveau du but fixé.
-
-Après le surnaturel, les moyens naturels. Au sortir de la chapelle,
-réunion à la grande salle, où le P. Préfet, devant tout le corps
-professoral, nous explique le mécanisme savant et la discipline
-rigoureuse des compositions pour les prix. Des précautions minutieuses
-sont prises pour la double sauvegarde du sérieux et du secret. Les
-textes sont fournis ou du moins approuvés par le P. Préfet des études;
-la moindre infraction à la plus absolue loyauté du concours expose à
-l’exclusion; l’attribution des prix ne se fait point par le professeur
-ordinaire, mais par trois correcteurs étrangers à la classe, qui ne
-connaissent personne et que personne ne connaît: elle ne devient
-définitive qu’après avoir reçu le visa du même P. Préfet.
-
-Tout cela vous impressionne, et ce n’est pas sans quelque frissonnement
-qu’arrivé en classe, on trempe dans l’encre sa meilleure plume, pour la
-faire courir sur le papier pendant plusieurs heures, sans se donner le
-temps de souffler. Tout au plus, en tournant une page pleine, se
-permet-on un rapide coup d’œil sur les concurrents, pour voir de quel
-train ils vont, et l’on se hâte de reprendre la course au clocher.
-Bientôt toutes les têtes ont l’air d’appartenir à de jeunes coqs
-courroucés. Au bout de trois heures, le professeur avertit qu’il n’en
-reste plus qu’une, et le train passe de l’express au rapide et du rapide
-à l’éclair. C’est toujours à la fin que se présentent les meilleures
-idées! On voudrait casser les aiguilles de cette maudite horloge qui
-avancent toujours... «Encore cinq minutes», dit le professeur, qui
-regarde toute cette fièvre avec un sourire calme et satisfait. La
-machine va éclater: il est temps qu’on arrive au bout.--«Secrétaires,
-recueillez les copies...» Ouf!
-
-Nous aurons douze fois le même plaisir, sauf pour quelques matières
-accessoires, qui ne demandent que deux heures de travail; mais en
-revanche, on nous accorde six heures pour les grandissimes compositions
-qui décident des prix d’honneur.
-
-Après une matinée aussi bien remplie, vous jugez de quoi l’on reste
-capable, lorsque après la récréation de midi on rentre à l’étude. Notre
-salle est fraîche, heureusement, car depuis quinze jours le soleil tape.
-Au bout d’un quart d’heure, mon voisin de gauche dort les poings fermés
-devant son histoire ouverte: je veille à ce que son petit péché de
-fragilité humaine n’éclate pas en un ronflement scandaleux. Mon voisin
-de droite a demandé permission de recoudre sa cravate et la visière de
-sa casquette, contre lesquelles il s’escrime de son mieux en se piquant
-les doigts--excellent moyen d’empêcher le sommeil! Moi cependant, j’en
-ai trouvé un meilleur encore: c’est de vous écrire, à tort et à travers.
-
-Mais quand trois heures sonneront, au revoir, mon petit papa, ma petite
-maman et ma grande sœur Jeanne! Bibi va se jeter à l’eau, pour y trouver
-de quoi vivre et travailler encore demain.
-
-Si vous saviez quelle eau! C’est à donner envie de se faire truite ou
-brochet. Une dérivation de la rivière qui baigne notre ville, courante,
-limpide, large et pas mal profonde en dehors du ponton. Ne vous effrayez
-pas, maman: on ne permet de sortir dans la rivière qu’aux nageurs
-éprouvés, comme moi, et il y a une barque avec un sauveteur sûr, qui n’a
-encore laissé couler à fond qu’un homme. Mais cet homme, un domestique,
-venait de dîner et avait attrapé une congestion: je n’ai rien à craindre
-de ce côté-là; car je digère à mesure, comme les moineaux, et
-d’ailleurs, on est déjà à trois bonnes heures du dîner, quand on arrive
-au bord de l’eau. Cependant, il y a quelquefois de l’imprévu... Maman,
-ne lisez pas l’alinéa suivant: il est pour les messieurs seuls.
-
-L’autre jour, la seconde division prenait son bain. Un élève de
-troisième, garçon de quinze ans, nommé B..., pique une tête. Le P.
-Surveillant, debout sur une poutre du ponton, avait suivi le mouvement.
-Ne voyant pas l’élève remonter après le temps normal, il commence à
-déboutonner sa soutane, les yeux fixés sur l’endroit du plongeon. Une
-demi-minute se passe: rien ne reparaît sur l’eau. Alors, prompt comme
-l’éclair, il jette là sa robe, plonge et va ramasser au fond l’artiste,
-qui ne bougeait plus et buvait la rivière à tire-larigot. L’eau n’étant
-pas assez profonde pour sa taille, il avait butté du front contre le
-gravier. Par bonheur, il n’était qu’étourdi et revint très vite à
-résipiscence. Mais vous vous figurez l’ovation qu’on fit au P.
-Surveillant et le respect spécial que sa crânerie lui valut dans tout le
-collège[4].
-
- [4] Il vit encore. Nos soldats l’ont connu missionnaire en Chine,
- toujours aussi brave que modeste.
-
-Quand on a fini de prendre ses ébats aquatiques, il n’est plus question
-de la fatigue du matin; mais l’on se demande, la main sur l’estomac:
-«Est-ce que j’ai dîné?» Aussi le petit pain affriolant qu’on nous
-octroie au sortir de l’eau, quoique de taille raisonnable, serait-il
-hors de proportion avec mon appétit de loup, si mes hautes fonctions de
-panetier, chargé avec un autre de la distribution régimentaire, ne
-m’autorisaient à m’en adjuger un second. Est-ce un péché de gourmandise,
-Jeanne? Il y a ici une jeune personne de ton âge qui en commet un, tous
-les jours: elle achète pour son frère, qui est externe et goûte au
-collège, un pain au lait de premier choix, à charge pour lui d’en
-rapporter un des nôtres, qu’elle croque à son souper. Quand tu viendras
-me voir, nous partagerons gratis.
-
-Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin
-de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du
-collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour
-de gazon, émaillée de fleurs champêtres... qu’on ne respecte pas
-longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter; mais défense, de
-par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par
-accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans
-un coin ou s’accrochent quelque part; on s’affuble d’un chapeau de
-quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes
-batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent
-lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis;
-d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules.
-Les forts, les _biceps_ s’en donnent à cœur-joie au gymnase: barre fixe,
-trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il
-y en a pour tous les goûts.
-
-Vers le coucher du soleil, on soupe joyeusement dans un réfectoire à
-charpente rustique, où parfois les hirondelles et les moineaux viennent
-nous faire, à travers les éclaircies du toit, une visite effarée; puis,
-à la fraîche, on retourne paisiblement en ville, jouissant de la brise
-du soir et abrégeant la longueur du chemin par ces causeries intimes qui
-empruntent un charme délicieux au calme de la fin du jour.
-
-Au collège, on se rafraîchit encore d’un gobelet d’eau claire à la
-fontaine, on dit bonsoir aux amis, on fait sa prière et l’on s’empresse
-de regagner son portefeuille, dans lequel on dort jusqu’au matin comme
-ne dort pas un président de République.
-
-Voilà, cher papa, chère maman, chère Jeanne, une de mes journées. Quand
-je la récapitule, je me demande comment j’ai mérité d’être si heureux:
-car je le suis, autant que je puis l’être sans vous. Durant tout ce
-jour, j’ai fait ce que je devais; je n’ai causé de peine volontaire à
-personne, j’ai donné un seul coup de pied--et encore, c’est à un chien!
-Je me suis couché le cœur léger, en paix avec Dieu et avec moi-même.
-Demain, je retrouverai avec un nouveau plaisir ma besogne, mes amis, mes
-maîtres, et le bon Dieu, qui me fait tous ces cadeaux. Sainte maman et
-Jeanne, aidez-moi à le remercier.
-
-Je vous remercie vous-mêmes, tous trois, de la part qui vous en revient
-et je vous embrasse douze fois, avec le treizième à qui m’aime le mieux.
-Disputez-vous.
-
-Votre PAUL.
-
-
-
-
-41. _A Louis._
-
-20 juin.
-
-
-Mon cher frère,
-
-Je suis enchanté de la joie intime que tu éprouves à _contenter en
-toutes choses le bon Dieu et ta mère_. Tu as trouvé là une formule très
-complète et très simple, du moins en théorie: à la pratique, tu verras
-ce qu’il faut pour la réaliser.
-
-En attendant, puisque tu me demandes un bon avis, je t’en donnerai un
-dont j’ai personnellement expérimenté l’utilité: _Ne t’emballe pas_, mon
-cher Louis; _n’exagère pas, même dans le bien_. On attribue aux Jésuites
-une grande prudence: ils l’ont certainement en spiritualité. Je ne ferai
-que te répéter ce que m’a dit vingt fois _notre_ P. Spirituel, en te
-disant à mon tour: _Sois pieux, mais sans ostentation; sois aimable,
-mais sincèrement; sois ferme sur les principes, mais indulgent pour les
-personnes._
-
-A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je
-vis; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur
-toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le
-défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre
-ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines
-gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain,
-être un saint à miracles: sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter
-aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique.
-Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus: restons ce que
-nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes
-et aux autres.
-
-Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve,
-mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine
-rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux
-excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te
-renverra ici avec moi.
-
-Tu y retrouveras Jean. Pardonne-lui de n’avoir pu que l’entrevoir: un
-jour de grande fête comme celui de la première communion, le
-cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux
-humains; le lendemain, il se reposait en famille.
-
-Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division,
-après l’avoir vue à l’église et en cour.
-
-A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate: «Amusent-ils
-tout le monde?» Je te réponds carrément: _Non._ Moi-même, il y en a qui
-m’assomment: ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu
-merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie.
-Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de
-l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins,
-quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de
-son polichinelle. Que veux-tu? Après ces longues sessions à l’étude ou
-en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu
-n’est pas pour moi une vertu.
-
-Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le
-courant contraire, d’abord les _moules_, dont je t’ai parlé, qui
-englobent tous les poltrons et tous les maladroits; puis les
-_philosophes_, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne
-vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation
-péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une
-demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois
-en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour; le milieu
-appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un
-plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les
-rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations,
-après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce
-l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout,
-un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement
-général et par le naturel de l’âge.
-
-Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe
-entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z... Si
-elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la
-piété, principalement au jeu.
-
-Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les
-événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos
-affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique.
-Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque
-ami intime. Quant à notre train de vie journalier... Tu connais le
-_tortillard_ qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée
-gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre
-ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une
-heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres,
-deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous
-saluent de leur aimable concert, et puis quoi? Une vaste plaine où le
-trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave.
-Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue
-de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De
-temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du
-règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un
-simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au
-caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à
-causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie: c’est bon
-pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses
-sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps;
-mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut:
-
-«Sale temps!
-
---C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours.»
-
-Et c’est tout. Le beau temps, on n’en parle jamais; on le prend comme un
-dû.
-
-Alors, de quoi parler entre jeunes gens qui ont déjà vu un coin du monde
-et qui se trouvent à la veille de voir le reste? La tentation est obvie:
-salons, bals, théâtre, plaisirs permis et non permis... Un farceur lance
-un premier mot risqué, le voisin renchérit, un troisième complète; tout
-le monde rit, les uns par malice, les autres par faiblesse, et la coupe
-passe et repasse, enivrante et funeste. Nous avons connu cela, hélas!
-
-Or, le jeu coupe court à cette tentation, et voilà, bien au-dessus de la
-vulgaire et pourtant très réelle raison d’hygiène, la grande raison de
-moralité, pour laquelle les Pères tiennent si fort à nous faire jouer.
-Les élèves qui veulent être francs, s’en rendent très bien compte; s’ils
-ne jouent pas tous les jours par plaisir, ils jouent par sentiment d’un
-devoir supérieur, analogue à celui qui leur fait accepter tel travail
-parfois pénible. Les deux obligations sont mises par nos maîtres sur la
-même ligne, et presque chaque samedi, à la proclamation des notes, le P.
-Préfet prononce la phrase redoutée: «_Un tel, un I, ou un II. Ne joue
-pas en récréation._» Voici à l’appui une petite histoire authentique. Un
-bon garçon, fils unique d’une maman faible et par conséquent douillet,
-était allé trouver le P. Préfet pour lui dire qu’au collège
-ecclésiastique d’où il sortait, on lui avait permis de passer à prier
-devant le Saint-Sacrement le temps que les autres perdaient à se
-divertir. Il demandait à continuer. Le P. Préfet voulut savoir le fin
-mot de cette rare piété. L’élève finit par lui avouer qu’il ne _savait_
-pas jouer:
-
-«Eh bien, mon enfant, vous apprendrez. Le jeu vous dégourdira, et vous
-ferez plus de plaisir au bon Dieu par là que par de longues visites au
-Saint-Sacrement. Piété bien ordonnée commence par la victoire sur
-soi-même.
-
---Mon Père, je ne peux pas.
-
---Avez-vous essayé?
-
---Non.
-
---Faites-le, mon enfant; puis vous reviendrez me voir.»
-
-Dès le lendemain, il revenait:
-
-«Mon Père, je ne peux pas jouer.
-
---Pourquoi?
-
---Cela m’ennuie à mourir.
-
---On ne meurt pas de cet ennui-là. Vous vous habituerez. Allons, un peu
-de bonne volonté encore!»
-
-Deux jours après, maman arrive au parloir et renouvelle auprès du P.
-Préfet la demande pieuse, s’étonnant qu’on ne favorise pas davantage ces
-élans d’un jeune cœur vers Dieu. Le P. Préfet sourit:
-
-«Madame, nous favorisons la piété pratique, en particulier celle de
-l’obéissance au règlement.
-
---Mais, mon fils ne peut pas jouer.
-
---Est-il malade ou infirme?
-
---Non: le jeu l’ennuie à mourir.
-
---Il me l’avait déjà dit.
-
---Et vous ne l’avez pas cru, mon Père?
-
---Pardon, madame; mais il est indispensable que les jeunes gens de son
-âge apprennent à faire, pour leur bien et pour la formation de leur
-caractère, certaines choses qui les ennuient, sans danger d’ailleurs
-pour leur santé.
-
---Oh! je ne me résoudrai jamais à contrarier mon enfant, et si vous ne
-pouvez pas le dispenser de jouer...
-
---Eh bien, madame?
-
---... je serai obligée de le retirer.
-
---Madame, le portier va sonner le F. Linger, qui, dans un instant,
-viendra prendre vos ordres pour faire les paquets de votre enfant. Je
-vous offre mes respects, madame, et vous souhaite bon voyage.»
-
-La dame n’avait pas compté sur une solution si prompte, ni si radicale;
-mais il était trop tard pour reculer et elle emmena son chéri. Trois
-semaines après, tous deux revenaient assez penauds, elle demandant qu’on
-voulût bien reprendre son fils résolu à tout, le fils promettant de
-jouer comme tout le monde. Aujourd’hui, il surveille une division dans
-le même collège et applique des notes _salées_ aux élèves que le jeu
-ennuie.
-
-Si tu racontes ce trait à nos amis du lycée, ils crieront à la tyrannie,
-à l’abrutissement: «Qu’on essaye un peu de nous imposer cette
-balançoire-là!» On ne l’essayera pas, faute de deux éléments
-indispensables de réussite: la bonne volonté des élèves et le
-savoir-faire des maîtres. Le cas ci-dessus est une exception. Les Pères
-savent très bien que le plaisir au jeu ne se commande pas: mais ce
-plaisir, ils s’ingénient à le provoquer par un ensemble de moyens
-pratiques. Ils ont leurs livres de jeux qu’ils étudient, leurs
-traditions qu’ils se transmettent. Ils intéressent directement les
-élèves à l’organisation du matériel et au maintien des règles par la
-création de _questeurs_, de _chefs de camp_ et autres dignitaires,
-toujours fiers de leur charge et respectés. Ils s’ingénient à varier ces
-divertissements selon les saisons et les autres circonstances, afin de
-prévenir la satiété. Ils ne leur ménagent pas les encouragements de tout
-genre. Ils y prennent de leur personne une part active, et l’on pourrait
-dire de maint surveillant, dans des luttes mémorables, que
-
- ... _lui-même il sonna la charge,
- Fut le trompette et le héros._
-
-J’en aurais encore long à te raconter sur ce sujet, qui, je l’avoue, me
-passionnerait facilement: mais voilà déjà trop longtemps que je bavarde.
-Plus tard, je te décrirai une de nos _fêtes de jeux_.
-
-Adieu, mon frère Louis! Tiens bon, et quand tu te sentiras sur le point
-d’enfoncer, regarde l’étoile de la mer: Marie ne te laissera pas périr.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-42. _De ma sœur et de ma mère._
-
-27 juin.
-
-
-Mon frère le houx,
-
-Je t’envoie pour la Saint-Paul un écrin, le plus joli que j’ai pu
-trouver: toutes mes économies y ont passé, mais je ne regrette que d’en
-avoir eu si peu! Sur le dessus, tes initiales en argent. A l’intérieur,
-ton portrait authentique: une miniature, peinte sur émail par une
-artiste dont le talent, hélas! n’égale pas le bon vouloir. Si j’avais
-pu, j’aurais mis sur mes pinceaux, en guise de couleurs, toute mon âme.
-C’est un houx en fleur, pris sur nature, avec toutes ses feuilles
-dehors. Seulement, pour garder au portrait sa vérité historique
-actuelle, j’ai dû remplacer chacun des piquants par une petite perle.
-
-Au-dessus, dans un nuage brillant, Marie présente l’Enfant-Dieu, qui
-ouvre ses deux petits bras vers l’arbuste avec un sourire de
-complaisance. Dans le coin, à l’ombre du houx, une pauvre rose blanche,
-sur sa tige encore armée de plusieurs épines (il n’en est tombé que deux
-ou trois), implore timidement un reflet du divin sourire.
-
-Faut-il t’expliquer l’apologue? Je préfère m’en remettre à ta
-perspicacité naturelle. Quant à ta modestie, elle s’en tirera comme elle
-pourra: je ne suis pas chargée de la sauver du naufrage, surtout en un
-jour de fête comme celui-ci, où l’on a le droit de tout dire et de tout
-faire aux gens qu’on aime bien.
-
-Et je t’aime de mieux en mieux, mon grand frère, à mesure que, grâce à
-ton affectueuse influence, je deviens plus sérieuse, à mesure aussi que
-je vois la conduite de Dieu sur toi. Je le remercie tous les jours de
-t’avoir retiré des dangers que tu courais ici, pour te mener dans un
-port sûr.
-
-Papa l’indiscret, qui vient lire par-dessus mon épaule ce que je
-t’écris, me charge de te souhaiter joyeuse fête et s’étonne que, cette
-année, contrairement à toutes tes vieilles habitudes, tu ne lui aies pas
-encore manifesté tes préférences, pour le cadeau qu’il te fait toujours
-à cette date. Demande ce que tu voudras: tu auras le double... Pas vrai,
-petit papa?... Il me tire l’oreille: c’est une façon de dire oui.
-
-Je prie pour toi et je t’embrasse une immensité de fois.
-
-Ta sœur,
-
-JEANNE.
-
-
---Quels vœux de fête, mon cher Paul, attends-tu de ta mère? Selon les
-idées courantes, je devrais te souhaiter santé, talents, succès, chances
-d’un bel avenir: mais tout cela, Dieu te l’a donné. Il t’a donné mieux
-encore: la volonté de bien faire et l’intime joie de la bonne
-conscience. Il ne me reste à te souhaiter, mon enfant, qu’une profonde
-reconnaissance pour tout ce que tu as reçu et un ardent désir de le
-faire fructifier pour la gloire de ton divin Bienfaiteur, pour ton
-propre bonheur et pour la consolation de ceux qui t’aiment. Ces
-sentiments sont déjà dans ton cœur, grâce à la direction nouvelle que ta
-vie a prise, depuis bientôt un an: je demande tous les jours au bon Dieu
-de les y développer et de parfaire en toi son œuvre.
-
-Je sais bien qu’en faisant cette prière, je fais de l’égoïsme, puisque
-ton bonheur sera le mien: mais c’est de l’égoïsme bien naturel et, je
-pense, permis, puisque la mère et l’enfant ne font qu’un.
-
-Ton père et moi, mon cher Paul, nous sommes contents et même un peu
-fiers de toi. Je te dis cela en grande confidence, non pas pour
-t’enorgueillir--l’orgueil est la chose du monde la plus vilaine et la
-plus sotte--mais pour t’encourager à monter encore.
-
-Quant à Jeanne, il est certain que ton changement si complet et ton
-affection si fraternellement sérieuse ont eu sur son caractère la plus
-heureuse influence. Elle ne veut pas faire moins que toi. Sur sa jolie
-miniature, la petite rose blanche n’a perdu que deux ou trois épines:
-mais j’ai compté mieux qu’elle et puis te dire, en toute vérité, qu’elle
-en a cassé bien davantage. Ce qui lui en reste, n’est presque plus rien:
-tu pourras le constater bientôt de tes yeux.
-
-Dans un mois nous serons bien près de nous revoir--et alors pour
-longtemps. Quelle joie, sans aucun mélange cette fois!... Je me trompe,
-hélas! Ton père, pourtant si bon, n’est pas encore tout à fait à
-l’unisson de nos âmes. C’est un dernier nuage dans notre beau ciel de
-famille: mais les nuages ne durent pas toujours et papa ne résistera
-plus bien longtemps, je crois, à la grâce qui le sollicite. Ses anciens
-préjugés contre la religion et les prêtres sont bien ébranlés. Continue
-à prier pour lui, mon enfant.
-
-Ta mère qui t’aime et te bénit.
-
-
-
-
-43. _A ma sœur Jeanne._
-
-30 juin.
-
-
-Ma chère Jeanne,
-
-Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu
-es la fine fleur des sœurs aimables.
-
-Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants: tu ne pouvais pas
-décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx
-armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes
-ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif?
-Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans
-le coin du tableau: au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis
-sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé
-quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.
-
-Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à
-prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est
-infiniment précieux: mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour
-que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.
-
-Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me
-punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui
-ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir: j’en ai un très
-vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai
-conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien
-pour moi de sa bonté plus que paternelle.
-
-Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux.
-Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la
-partie, _ça chauffe dur_. Dans cette manière de fournaise, on accueille
-avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et
-l’esprit: les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche,
-savoir le _dîner des Charges_. Voici ce que c’est.
-
-Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du
-collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part
-d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la
-bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute
-la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les
-titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles
-supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de
-mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour
-être nommé: il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges,
-récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps
-qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.
-
-En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie
-des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les
-classes, depuis les petits _naviculaires_ de dix ou onze ans jusqu’au
-philosophe barbu qui tient le claquoir de _cérémoniaire_, en passant par
-les _acolytes_, qui accompagnent le prêtre, et par les _thuriféraires_
-et les _céroféraires_, qui portent l’encensoir et la torche à couronne
-de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’_Apôtre
-des Gentils_, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins
-que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs
-angéliques; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la
-figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce--et
-je ne suis pas le plus laid de la troupe! Nous sommes tous beaux avec
-nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos
-larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui
-assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer
-nos _figures_, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos
-graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion,
-et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie
-de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité
-des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les
-enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de
-l’assistance.
-
-Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une
-seconde confrérie, qui s’appelle la _tribune_ et comprend les chanteurs
-de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de
-leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et
-les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est
-justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches,
-renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers,
-fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout
-naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.
-
-Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à
-rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou
-récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment
-utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son
-bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente
-physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la
-puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire? Venez donc
-le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton
-trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un
-spectacle unique.
-
-Il est là, debout sur son escabeau, d’où son regard domine l’ensemble et
-pénètre dans tous les coins. Devant lui, sur un pupitre, les partitions.
-Au début du morceau, le bâton va et vient avec la calme régularité d’un
-pendule; la tête suit en dodelinant les oscillations, tandis que la main
-gauche étendue contient le flot qui voudrait monter. L’andantino se
-déroule à ravir et finit par se perdre en un point d’orgue, que le bras
-et le bâton du Père semblent vouloir pousser jusqu’au ciel. Tout à coup
-bras et bâton s’abattent comme la foudre et fauchent l’air à droite et à
-gauche, enlevant dans un élan grandiose le chœur et l’orchestre. Tant
-que dure cette furia, ses yeux lancent des éclairs, tous les muscles de
-son visage sont en mouvement, toutes les voix et tous les instruments
-ont passé dans ses nerfs. Et cependant il se possède admirablement.
-Malheur au distrait qui sort, une seconde seulement, de la mesure ou du
-ton: l’oreille du maître a saisi la faute, son œil courroucé a jeté une
-flamme, et si le coupable est à portée du bâton, le châtiment
-tombe--sans rompre la mesure. Un instant après, d’un chut en sourdine,
-il calme la tempête sonore; bâton, tête et physionomie conduisent
-doucement la symphonie jusqu’au rinforzando final, où l’allure vive
-reprend, puis s’arrête net sur un coup sec du bâton, qui donne le signal
-des applaudissements. De ces derniers, une grosse part va au directeur:
-il le devine et salue en souriant. C’est d’ailleurs l’homme le plus
-joyeux du collège, toujours de bonne humeur, toujours chantant, toujours
-«caracolant». Il est compositeur estimé, sans que son talent fasse le
-moindre tort à sa modestie. Dernièrement, dans une revue d’art, après un
-éloge enthousiaste d’une de ses messes en musique, un critique naïf
-s’écriait: «_Et dire qu’un artiste de cette valeur est simple
-surveillant dans un collège de jésuites!_» Quand le père lut cette
-phrase, il dit en riant à ceux qui l’entouraient: «_Oui, et encore sans
-traitement!_»
-
-Il paraît qu’autrefois la _tribune_ se complétait par une _fanfare_,
-dont les éclats sonores égayaient les fêtes de famille, procession des
-rois, réjouissances du carnaval, la Sainte-Cécile, les excursions. Mais
-le baccalauréat, cet ennemi juré des bonnes vieilles traditions, a
-emporté celle-là comme les autres. La fanfare prenait du temps et
-n’était d’aucune utilité pour la grande besogne, qui est de développer
-chez les jeunes gens l’esprit scientifique et positif. La jeunesse,
-aujourd’hui, doit apprendre à se délasser en changeant de travail: c’est
-cela seul qui fait des hommes intelligents. Pauvres nous!... Il ne
-reste, comme souvenir lointain de la fanfare, qu’une douzaine de
-_tapins_ et de clairons, qui tapent et soufflent consciencieusement,
-dans les rares occasions où ils paraissent. Ils sont de la fête
-aujourd’hui et nous régaleront de leurs meilleurs airs.
-
-A propos de musique, Jeanne, tu sauras que, toujours à cause du
-baccalauréat, j’ai provisoirement remisé mon stradivarius, non sans lui
-donner une larme poétique. Mais ne crains rien et continue à travailler
-ton piano: nous reprendrons en vacances les duos qui plaisaient tant
-jadis à papa et à maman. J’aime dix fois mieux ces petits concerts de
-famille que de courir les soirées: j’aurai été si longtemps privé de
-vous!
-
-La suppression des _fanfarons_ n’a heureusement pas entraîné celle des
-_artistes dramatiques_. Ils forment une branche secondaire de l’illustre
-compagnie des _académiciens_.
-
-Après les enfants de chœur, il n’y a rien de plus respectable que
-Messieurs de l’Académie. Les uns et les autres sont triés sur le volet
-et doivent, pour leur entrée, apporter comme quartier de noblesse le
-diplôme de congréganiste. Les premiers sont la religion, les seconds la
-science: sur eux comme sur deux colonnes inébranlables repose tout
-l’édifice de notre éducation. Vous savez d’ailleurs que ce corps savant
-comprend l’élite intellectuelle des classes supérieures et qu’à certains
-grands jours elles donnent chacune, devant un auditoire _select_, un
-spécimen solennel de leurs travaux. Je les louerais davantage, si mon
-titre de vice-président de l’Académie de rhétorique ne m’obligeait à
-quelque réserve.
-
-Voilà donc les trois grandes confréries, chargées des services d’ordre
-général et supérieur. Après viennent les services d’ordre spécial. Ne
-parlons pas des petits fonctionnaires de passage qui n’ont pas droit à
-la _chaise curule_, je veux dire à une place au banquet des charges.
-Prenons les gros bonnets.
-
-D’abord, il convient de signaler le type de l’exactitude, l’horloge
-vivante, l’homme-cloche, le réglementaire. Il est le commencement et la
-fin de tout; rien ne bouge sans lui; quand il commande, tout obéit.
-Élèves et moineaux le connaissent également. Il sonne les _huit_: le jeu
-cesse. Il sonne les _trois_: les rangs se forment et les pierrots
-viennent se percher sur les murs des cours abandonnées. Il sonne le coup
-bref de la fin: le silence se fait, les divisions s’ébranlent pour se
-rendre où le devoir les appelle, et les pierrots s’emparent du terrain
-pour picorer les miettes du goûter. N’est-ce pas admirable?
-
-Chaque étude a ses deux _édiles_--nom emprunté aux dignitaires romains,
-chargés de la surveillance des édifices publics. Ils veillent, selon les
-instructions du P. Surveillant, à l’intégrité et à la bonne tenue du
-matériel, à l’aération, à l’éclairage, à la distribution réglementaire
-des articles de bureau, à la décoration des statues, crèches, mois de
-Marie. Ce sont des personnages considérables et enviés, surtout par les
-mauvais temps: car, ces jours-là, ils ont toujours quelque honnête
-prétexte pour passer la récréation au sec ou au chaud dans leur domaine,
-dont ils ont la clef.
-
-A côté d’eux fonctionnent les _bibliothécaires_, les _facteurs_, les
-_portiers_, tous hommes de confiance dans leur département respectif.
-Afin pourtant que la routine n’ait pas le temps de mordre sur leur
-conscience, on les change tous les trois mois.
-
-Chaque division, partout où elle se transporte en corps, au collège et
-en promenade, suit docilement ses _chefs de rangs_, hommes calmes et
-graves, qui toujours
-
- ... _marchent à pas comptés,
- Comme un recteur suivi des quatre facultés._
-
-Elle a, en outre, toute une tribu de _questeurs_, ainsi dénommés par
-analogie avec les magistrats romains de ce nom, à qui incombait la
-perception des deniers publics. Les _grands questeurs_ tiennent boutique
-ouverte à certaines heures et nous vendent (pour rien, disent-ils) mille
-objets d’usage courant pour la classe, pour l’étude, pour les jeux,
-voire même un doigt de _choco_, une fois par jour. S’ils nous volent de
-moitié, ils ont pour excuse que tous les profits de la questure sont
-consacrés, sans y suffire, à nos divertissements. On les croit et on
-paye, en se donnant pour fiche de consolation de les appeler _enfants
-d’Israël_. Ils se vengent en frappant de cinq centimes d’amende tout
-objet égaré par négligence ou distraction, qu’ils ramassent: c’est le
-côté moralisateur de leur emploi.
-
-D’autres _questeurs_ font l’office de bras droit auprès du directeur de
-musique, des professeurs de dessin, des maîtres d’escrime ou de
-gymnastique. Moi, pour l’instant, ma réputation de joueur m’a fait
-nommer _questeur des jeux_, avec mon ami Jean pour collègue. Ce n’est
-pas une sinécure. Nos occupations sont aussi variées que les jeux
-eux-mêmes, qui changent sans cesse. Tout veut être préparé de loin, pour
-qu’un jeu nouveau, dès qu’il est annoncé, puisse être bien lancé du
-premier coup. Il faut que chaque joueur ait à point nommé son instrument
-en bon état, avec son nom ou son numéro et un solide crochet pour le
-retrouver le lendemain. Il faut des balles et des boules, des poteaux et
-des drapeaux, des lignes et des dessins de couleur sur le sol, que
-sais-je? La récréation finie, il faut ranger, vérifier, réparer surtout
-et songer à la récréation suivante. Comme prix de ses sueurs, outre les
-petites avanies des inévitables mécontents, on récolte... le plaisir
-d’être quelque chose, parfois un compliment ou un merci, et, enfin, le
-_dîner des charges_.
-
-Donc, au sortir d’un bain délicieux, on s’est rendu dans le grand
-réfectoire-hangar de notre villa. Sur l’estrade, la table d’honneur
-était présidée par le R. P. Recteur en personne; il avait à ses côtés le
-P. Préfet, les Directeurs des diverses corporations et les Pères
-Surveillants. Dans le bas nous étions cent cinquante élèves. Du service
-je dirai seulement qu’il fut de première classe; hors-d’œuvre, volaille,
-gâteau fourré, vin fin. Ne demandez pas si nous y fîmes honneur. Mais
-vous ne verrez certainement de votre vie une réunion d’une gaîté plus
-franche, plus cordiale et (pourquoi ne l’ajouterais-je pas?) plus
-distinguée. Le R. P. Recteur, dans son petit toast, voulut bien nous
-dire que nous représentions tous les dévouements et tous les talents, le
-cœur et l’esprit du collège. Si modeste qu’on soit, ces amabilités-là
-vous font plaisir à entendre... pour les camarades.
-
-On ne tarda pas, du reste, à lui prouver qu’il ne se trompait pas trop
-sur notre compte. L’un après l’autre, tous les corps de métier, par
-l’organe d’un ou de plusieurs artistes, vinrent chanter en vers gracieux
-leur mérite et leur reconnaissance. Les couplets se succédèrent durant
-une heure, saupoudrés tantôt de sucre et tantôt de sel. Coups
-d’encensoir délicats, gentils coups de patte, portraits anonymes
-transparents, boutades et fusées, toutes les formes de la bonne
-plaisanterie, rien n’y manqua: ce fut un second régal, plus fin que le
-premier.
-
-Pour finir, la tribune résuma dans un chœur brillant les joies de ce
-jour et le précieux souvenir qu’il laisserait à tous les cœurs. Le toit
-ne s’écroula pas sous nos applaudissements, mais il en trembla, et notre
-enthousiasme eut besoin de toute la bienfaisante fraîcheur du soir pour
-rentrer peu à peu dans les bornes de la modération.
-
-C’est la dernière fête de ce genre dont nous aurons joui. La fin de
-l’année approche: j’en suis triste. Pourquoi cette contradiction? Vous
-le devinez. Je vous aime bien; mais j’aime aussi mon collège. On dit
-qu’un malheur n’arrive jamais seul: pourquoi ne peut-on avoir aussi
-plusieurs bonheurs à la fois?
-
-Je vous embrasse tous avec tendresse.
-
-Votre PAUL.
-
-
-
-
-44. _De Louis._
-
-2 juillet.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-J’ai bien médité le bon avis par lequel tu me mets en garde contre
-l’emballement et l’exagération. Tu es un homme sage, et je veux me
-conformer exactement à ta fraternelle direction. Sois remercié et
-continue à me servir de garde-fou: j’en ai besoin. Mon âme s’épure peu à
-peu en s’élevant: mais la montée est rude et je sens parfois encore que
-le précipice n’est pas loin. Je me confesse et je communie.
-
-Il se passe ici des histoires drôles que je vais te raconter. Je n’ai
-plus les mêmes raisons qu’autrefois de jeter le voile d’un charitable
-silence sur les méfaits de notre _bahut_: je n’en suis plus que pour la
-forme.
-
-Avant-hier, la section des moyens, composée des classes de troisième et
-de seconde, allait en promenade, sous la conduite d’un maître d’études
-que sans doute elle n’aimait ou n’estimait pas. Arrivés à mi-côte de la
-Haute-Butte, que tu connais bien, on fit halte pour se délasser sur la
-bruyère.
-
-Le maître, assis sur un tronc renversé, regardait tranquillement la
-ville qui s’étendait à ses pieds, quand tout à coup il se sent frappé
-dans le creux du dos. Il bondit, se retourne et, cette fois, reçoit sur
-toute sa devanture une mitraillade de mottes de gazon et de trognons de
-souche, qui partaient de derrière les buissons. Il veut haranguer ses
-assaillants invisibles; mais à peine a-t-il ouvert la bouche qu’il
-entend une formidable clameur: _A mort, le pion!_ Et de partout il voit
-déboucher ses vingt-cinq ou trente garnements, avec des brassées de
-projectiles, qu’ils font pleuvoir sur lui en hurlant comme des sauvages.
-
- _Que vouliez-vous qu’il fît contre_ tous?... _Qu’il mourût?_...
-
-Il préféra épargner un plus grand crime à ces jeunes égarés et, s’armant
-d’un _beau désespoir_, il descendit rapidement la côte, trop rapidement
-même,--car il dut se ramasser, lui et son chapeau, dans un perfide fossé
-qui coupe le bas de la pente un peu trop brusquement. Vainqueurs dès le
-premier choc, les féroces gamins dégringolèrent derrière le pauvre homme
-et lui firent une conduite de Grenoble, en continuant à le bombarder
-avec tout ce qui leur tombait sous la main, jusqu’à l’entrée de la
-ville. Là, satisfaits de leur vengeance et calmés par l’humiliation de
-leur tyran, ils se rangèrent d’eux-mêmes et revinrent au lycée comme une
-troupe innocente de paisibles agneaux.
-
-Le proviseur, informé de l’aventure, entra dans une violente colère, non
-pas contre les mutins, mais contre le malheureux pion qui n’avait pas su
-faire respecter son autorité et qui mettait son supérieur dans le plus
-cruel des embarras. Car enfin, toute la ville allait le savoir! Il
-faudrait punir et, pour pouvoir punir, faire une enquête qui grossirait
-encore le scandale! «J’en référerai au ministre, monsieur; mais je vous
-engage, de votre côté, à solliciter votre déplacement: vous vous êtes
-rendu impossible ici.»
-
-Entre élèves, on connaît les meneurs de l’affaire: ce sont deux lurons
-de seconde, qui, paraît-il, en cas d’interrogatoire, ont leur réponse
-toute prête. Dernièrement, je ne sais plus à quel propos, leur
-professeur, qui passe pour avoir des opinions très avancées, leur a
-déclaré du haut de sa chaire que, dans toute l’histoire sacrée, il ne
-connaissait que trois personnages intéressants: Satan, Caïn et Judas,
-tous trois victimes d’une injuste fatalité et d’un despotisme aveugle.
-Les petits humanistes diront pour leur défense qu’ils se jugeaient
-victimés par leur despote et qu’ils ont voulu se rendre intéressants en
-le lapidant. On leur accordera les circonstances atténuantes: ils en
-seront quittes pour une admonestation paternelle, quelques-uns peut-être
-pour une privation de sortie. Quant au pion,
-
- _Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal,_
-
-son compte est clair: il ira se faire oublier dans quelque trou, à
-l’autre bout de la France.
-
-Au professeur on ne dira rien, parce qu’en histoire les opinions sont
-libres,--sans compter que l’histoire sacrée, c’est de la simple légende.
-
-On m’a cité une autre déclaration, faite par le professeur de
-philosophie au cours de morale: «Ah! mes amis, je ne vous conseille pas
-de vous livrer au libertinage: tout au contraire; car il n’est pas
-moral. Mais il faut avouer qu’au point de vue esthétique le libertinage
-a des charmes.» Tu vois d’ici le beau sujet de conversation pour les
-élèves de ce monsieur et l’heureux prétexte que leur fournira, dès la
-prochaine sortie, le _point de vue esthétique_. Quelques-uns d’ailleurs,
-les premiers de classe, trouveront dès dimanche prochain une occasion
-toute naturelle pour leurs études pratiques sur la matière en question:
-ils sont invités par la municipalité à la représentation d’une pièce
-qu’on dit... légère. La forte tête du cours, j’allais dire le coq de ce
-fumier, qui pose pour n’admettre en fait de religion que l’existence
-d’un _principe créateur_, se vante tout haut d’avoir naguère, dans les
-murs même d’un autre lycée, ébauché un roman que son renvoi était venu
-interrompre malencontreusement.
-
-Les romans, les journaux à feuilletons corsés, les journaux _pour rire_,
-toujours interdits, circulent plus que jamais, sous l’œil tolérant des
-maîtres. Il faut bien divertir un peu ceux qui savent et _déniaiser_ les
-autres! Le souci de l’âme n’existe pas: Qu’est-ce que c’est que ça,
-l’âme? Où est-elle? Qui l’a vue? Invention des prêtres, comme la
-confession.
-
-Dans la classe de Rhétorique, il y a un brave homme, professeur de
-langues et bon professeur, mais sans autorité, qu’on ne lapide pas: on
-lui fait pire. Voulant nous rendre la langue allemande plus agréable
-moyennant des leçons de choses, il avait apporté un tableau qui
-représentait divers objets en couleurs. Pendant qu’il le tenait devant
-lui et nous l’expliquait, des malins trouvèrent spirituel d’y lancer des
-flèches trempées dans l’encre. Il déclara qu’il n’en apporterait plus.
-Le lendemain, craignant d’avoir montré trop d’humeur et nous croyant
-peut-être repentants, il arriva en classe avec un autre tableau: le
-bombardement reprit de plus belle et le bonhomme dut plier bagage en
-gémissant.
-
-Cela, c’est stupide, à tout point de vue: ce qui s’est passé ce matin,
-est dégoûtant. En entrant au lycée, deux externes virent devant la porte
-du concierge une petite assiette avec un reste de haricots pour le chat:
-ils eurent l’abominable idée de la prendre avec eux, et au bon moment,
-ils en versèrent le contenu dans le chapeau du même professeur, qui ne
-s’aperçut de la farce qu’après s’être coiffé. On dit que les deux
-coupables vont être renvoyés: ils ne l’auront pas volé!
-
-Toutes ces misères, je pouvais en rire autrefois, avec plus ou moins de
-conscience du mal que je faisais: aujourd’hui que le bandeau est tombé
-de mes yeux, elles m’affligent et m’humilient pour mes pauvres
-camarades.
-
-Prions pour eux, mon ami. Prie pour moi.
-
-Ton frère,
-
-LOUIS.
-
-_P.-S._--Je serais curieux de savoir ce que les Jésuites feraient dans
-des cas pareils à ceux que je viens de te raconter. Renseigne-toi.
-
-
-
-
-45. _A Louis._
-
-5 juillet.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je me suis renseigné, suivant ton désir, et voici ce qu’on m’a raconté
-comme un fait absolument historique.
-
-Il y a quelques années, le P. Surveillant d’une division de grands
-élèves à l’école de *** en soupçonna un d’avoir introduit dans la maison
-un livre dangereux: il observa de près le suspect et finit par saisir
-dans son pupitre un de ces imprimés que le règlement interdit sous peine
-formelle d’exclusion. La faute était flagrante: le coupable fut rendu à
-sa famille.
-
-Mais il laissait à l’école des amis que son renvoi irrita: ils se le
-témoignèrent mutuellement, les têtes s’échauffèrent peu à peu et une
-petite révolte s’organisa. A l’étude, on _piqua une muette_,
-c’est-à-dire qu’on ne répondit pas à la prière dite par le Surveillant.
-Quand il entrait ou sortait, un murmure sourd grondait à travers la
-salle et les pieds frottaient contre le plancher. En récréation, sur son
-passage, des groupes scandaient à mi-voix les trois syllabes de son nom
-sur l’air des _Lampions_.
-
-Le Recteur de l’école fut averti: il ordonna au P. Surveillant de lui
-désigner trois des plus coupables. Ils furent immédiatement renvoyés
-chez eux. Les restants tinrent bon et continuèrent leurs petites
-manifestations: trois autres partirent, puis encore trois, et ainsi de
-suite durant plusieurs jours. La folie gagna presque toute la division.
-Les journaux s’en émurent et le ministère de l’Instruction publique,
-alors bienveillant, offrit main-forte au P. Recteur: celui-ci le
-remercia de ses bonnes intentions, mais se borna à poursuivre le système
-des éliminations par petits paquets.
-
-Cependant le P. Surveillant, désolé de toutes ces exécutions qu’il se
-reprochait d’avoir provoquées, conjura son Supérieur de le sacrifier au
-bien commun: «Le bien commun, mon cher Père, répondit le Supérieur,
-c’est le respect de l’autorité: dussé-je vider la maison, vous resterez
-à votre poste.»
-
-Il en partit plus de trente et le calme se fit. Sur les instances des
-parents et moyennant amende honorable, la moitié des exclus, les moins
-coupables, obtinrent plus tard de rentrer à l’école. La leçon fut
-comprise.
-
-On m’a cité d’autres faits analogues, moins graves, mais prouvant tous
-que chez les Jésuites l’autorité ne capitule pas devant la révolte.
-Leurs élèves le savent. Le fait cité remonte à une époque où la
-population de cette école, fondée depuis peu, était encore assez mêlée
-et ne provenait pas exclusivement de collèges ecclésiastiques. Ici, on
-vient de renvoyer pour la même faute, introduction clandestine d’un
-livre, un élève et ses deux complices: personne n’a bougé.
-
-Quant à l’émeute et aux saletés que tu me décris, elles semblent chez
-nous en dehors du possible. Une classe ou même une division pourront
-bien, dans un moment d’oubli ou de surexcitation, abuser de la faiblesse
-d’un maître ou de leur propre supériorité numérique pour se payer, aux
-dépens de l’ordre, un peu de bon temps, voire même un petit _chahut_!
-mais il y a certaines convenances que les plus mauvais élèves
-n’outrepasseront jamais, parce qu’ils gardent toujours un fonds de
-respect pour l’autorité, même quand elle ne sait pas se faire
-suffisamment respecter par elle-même.
-
-Les causes? J’en vois deux que je t’ai déjà précédemment signalées:
-elles m’ont frappé dès les premiers jours après mon arrivée dans ce
-collège.
-
-C’est, tout d’abord, le caractère essentiellement paternel de
-l’autorité. Ce caractère n’exclut point la fermeté, ni même parfois la
-sévérité: mais, comme le soleil voilé trahit sa présence derrière le
-nuage que ses rayons pénètrent et blanchissent, ainsi, derrière le
-châtiment nécessaire, on sent toujours la bonté, qui n’a en vue que le
-bien du coupable et, par suite, ne laisse point de place à une rancune
-sérieuse ou à des projets de vengeance. D’ailleurs, les punitions, en
-général, ne se voient ici qu’à l’état d’exception. Il en faut chez les
-_petits_, pour leur inspirer cette salutaire _crainte du maître_ qui est
-_le commencement de la sagesse_, comme nous le chantons chaque dimanche
-aux vêpres. Mais à mesure qu’on monte vers les hauteurs où siègent la
-noblesse de cœur et la raison pure (j’entends la Rhéto et la Philo), la
-crainte disparaît ou, du moins, change de nature. Elle devient filiale.
-Chez les _grands_, il n’est plus question de punir: la punition la plus
-sensible, c’est le mécontentement du maître ou un reproche public.
-
-Au début de cette année, nous avions un condisciple assez intelligent,
-pas méchant, mais qui, par suite d’une longue habitude de nonchaloir,
-était toujours en faute et traînait lamentablement à la queue. Le Père
-ne le punissait jamais: en revanche, il ne perdait pas une occasion de
-l’humilier devant nous et l’appelait _notre déshonneur_. La pointe finit
-par entrer. Un beau jour, en sortant de classe, le malheureux dit au
-professeur en pleurant: «Mon Père, donnez-moi toutes les punitions que
-vous voudrez; mais _ne me méprisez pas comme ça!_--Allons, dit le Père:
-je vois avec plaisir que le bois n’est pas encore tout à fait sec. Je ne
-vous mépriserai plus; mais donnez-moi un peu plus souvent occasion de
-vous estimer.» De ce jour, l’élève devint bon.
-
-Un autre de nos camarades, pas plus méchant que celui-ci, mais très
-jeune et très étourdi, écoutait peu et remuait beaucoup. Une première,
-puis une seconde fois, sans se fâcher, le Père le rappela à l’ordre; la
-troisième fois, il lui infligea cinq minutes d’arrêts. Le bonhomme, peu
-habitué par ses autres maîtres à recevoir des _paquets_ si minces, se
-mit à rire et se frotta les mains sous la table, en se disant que, pour
-si peu, il n’y avait point à se gêner. Le professeur feignit de n’avoir
-rien vu; mais, un instant après, comme l’étourdi avait encore le nez au
-vent, il l’apostropha: «Un tel, je vous croyais plus intelligent que
-cela.--Pourquoi?--Vous n’avez pas compris tout à l’heure que les cinq
-minutes d’arrêts étaient un avertissement paternel? Puisqu’elles n’ont
-pas suffi, vous en ferez trois heures, et ne m’obligez plus à
-m’interrompre pour vous punir.» Depuis, une ou deux fois encore, il eut
-à fulminer l’avertissement: il le faisait, sans mot dire, en montrant
-ses cinq doigts, et c’était assez. Le jeune homme s’est rangé comme tous
-les autres.
-
-Dans un des cours inférieurs où la classe est coupée d’une petite
-récréation au grand air, voici le _truc_ ingénieux que le professeur
-emploie pour tenir en respect quelques petits écervelés. Il écrit au
-tableau, bien en vue de tous, le mot RÉCRÉATION. Un gamin s’oublie-t-il,
-le Père l’envoie effacer, selon la gravité de la faute, une ou plusieurs
-lettres: on devine les angoisses et les efforts de sagesse que provoque
-chaque nouvelle suppression. Quelquefois, par commisération pour les
-innocents, il leur accorde, en récompense d’une bonne note, la faveur de
-rétablir une lettre; mais si, à l’heure réglementaire, le tableau est
-vide, on ne va pas en récréation. Le professeur n’a pas besoin de tirer
-la morale: les enfants le font. Les coupables ne sont pas fiers et les
-autres se chargent, après la classe, de leur inculquer la contrition
-avec le ferme propos de s’amender.
-
-L’autre cause, bien plus profonde et plus générale, qui s’oppose chez
-les Jésuites aux manifestations de _mauvais esprit_ contre les maîtres
-et contre la règle, c’est le sentiment chrétien, qui voit dans le maître
-le représentant de Dieu et dans la règle la volonté de Dieu. Du moment
-qu’on croit en Dieu et qu’on reconnaît en lui, selon la pure doctrine
-chrétienne, le principe de toute autorité terrestre, l’obéissance
-devient d’une simplicité extraordinaire:
-
- _Tes père et mère honoreras,
- Afin de vivre longuement._
-
-«Dieu veut que j’obéisse à mes parents; or, mes parents délèguent leur
-autorité à mes maîtres: donc je dois obéissance à mes maîtres.» Ce
-raisonnement est à la portée d’un marmot de huitième, comme il garde
-toute sa force pour le plus grave des philosophes, qu’il soit élève des
-Jésuites ou de l’Université.
-
-Dans les collèges ecclésiastiques, l’habit même des maîtres rappelle
-sans cesse aux élèves ce caractère surnaturel de leur autorité: c’est,
-je crois, un avantage appréciable sur le frac et la jaquette, qui ne
-confèrent pas le même prestige.
-
-Mais les Jésuites ont encore une supériorité: c’est l’exemple de leur
-obéissance religieuse. L’autre soir, quinze ou vingt Pères prenaient
-leur récréation dans le jardin contigu à notre cour. Par une porte
-restée ouverte, nous les regardions se promener et deviser très
-joyeusement, quand un coup de cloche annonça la fin de l’exercice. A
-l’instant, toutes les bouches se turent et chacun de son côté reprit
-modestement le chemin de la maison. Mon voisin, qui les suivait
-curieusement des yeux, s’écria: «C’est _épatant_: plus un qui dise un
-mot!--Tiens! reprit un autre; s’ils ne le faisaient pas, ils n’auraient
-pas le droit de nous le demander.» La conclusion était excessive; mais
-tu vois le fond du raisonnement.
-
-Un élève, ancien potache comme moi, qui a encore quelquefois des retours
-du _vieil homme_, me racontait que, mécontent d’un acte de sévérité de
-son professeur, il avait comploté avec deux autres une protestation
-publique. Il devait, aussitôt après la prière du commencement, prendre
-son paquet de livre des deux mains et le jeter bruyamment sur le
-plancher; les deux complices en feraient autant, et cela serait d’un
-effet... oh! mais d’un effet! Ce que ça vexerait le petit Père!
-
---«Eh bien, ton effet a-t-il réussi?
-
---Hé! non. Au moment de soulever mes livres, je l’ai regardé qui
-finissait sa prière, et quand je l’ai vu faire son grand signe de croix,
-gravement et modestement comme toujours, j’ai senti que j’allais
-commettre une stupidité; je me suis tranquillement assis comme tout le
-monde et, après la classe, j’ai été lui faire ma confession.
-
---A la bonne heure! Et qu’est-ce qu’il t’a répondu?
-
---Il s’est mis à rire, m’a donné une poignée de main et m’a dit:
-
-«Mauvaise tête et bon cœur! Allez, je vous pardonne.»
-
---Et maintenant?
-
---Maintenant, si l’un de mes voisins voulait recommencer le coup du
-paquet de livres, je l’étranglerais net.»
-
-Je te cite là deux faits de minime importance. Si tu voulais te rendre
-compte plus à fond de l’impression irrésistible que produit le spectacle
-des vertus religieuses de nos maîtres, il faudrait les suivre durant une
-de leurs journées. On y arrive à peu près, sans même pénétrer dans le
-sanctuaire de la communauté, en rapprochant les détails qui paraissent
-au dehors et qui font deviner le reste.
-
-A quatre heures du matin, la porte de mon dortoir (je couche tout près)
-s’ouvre doucement; un Frère armé d’une lanterne sourde approche à pas de
-loup, pour ne pas nous réveiller, de l’alcôve où dort le P. Surveillant
-et lui glisse à travers le rideau un _Benedicamus Domino_. Le Père
-répond, quelquefois avec un demi-soupir bien naturel: _Deo gratias_. Il
-se lève, s’habille, se débarbouille, à petit bruit, se met à genoux
-devant son lit et prie pour les jeunes paresseux qui continuent à
-ronfler autour de lui. Une heure après, il sonne notre réveil et son
-labeur commence.
-
-Homme intelligent, il passera des heures et des heures à regarder des
-plumes trotter sur le papier et des bouches énormes bâiller sur des
-livres, à réprimer du regard ou du geste un manquement au bon ordre, à
-donner des permissions de sortir. Homme sérieux, il s’occupera de mille
-bagatelles de lingerie, d’infirmerie, de cuisine, fera jouer les enfants
-et jouera avec eux comme s’il y trouvait énormément de plaisir, les
-accompagnera en promenade, aux bains, n’importe où, et finalement, le
-soir, les ramènera au dortoir, où il attendra qu’ils soient tous
-enfournés dans leur dodo pour en faire autant, non sans avoir dit encore
-ses diverses prières, ayant peut-être dîné sur le pouce et oublié de
-souper, fatigué, moulu, mais content d’avoir derrière lui une journée
-bien remplie et devant lui (ce n’est pas sûr pourtant) une nuit
-tranquille, qui lui permettra de reprendre au matin son collier de
-dévouement.
-
-Le professeur, de son côté, s’est levé à la même heure, peut-être plus
-tôt, parce que, la veille, une occupation imprévue l’aura empêché de
-corriger ses douze dernières copies. Après son heure d’oraison, il va
-dire sa messe, que nous avons l’honneur de servir à tour de rôle. Il y
-met sa demi-heure, comme le veut la règle, et l’on voit, à toute sa
-manière, que c’est pour lui le pain de la journée. Quand je sors de là,
-je sens que moi-même j’emporte, avec sa bénédiction, un morceau de sa
-provision.
-
-Dans la matinée, deux heures et demie de classe: je t’ai dit ce qu’il y
-dépense de soins et d’efforts. Par manière de repos, entre onze heures
-et midi, il appelle ses élèves, un à un, pour causer avec eux de tout ce
-qui les intéresse et compléter son enseignement par quelques bons
-conseils personnels.
-
-Voilà, je pense, un homme qui a bien gagné son dîner! Je ne saurais te
-dire si ce dîner ressemble à ceux de Lucullus ou de Sardanapale; car je
-n’ai pas mes entrées libres à la cuisine et jamais je n’ai entendu un
-jésuite parler de ce qu’il avait ou n’avait pas mangé. Leur ordinaire ne
-semble pas les préoccuper beaucoup; quant à l’extraordinaire, s’ils en
-ont un, je douterais volontiers qu’il mérite suffisamment ce nom.
-
-Après un peu de récréation en commun, on remonte en chaire pour un temps
-plus ou moins long, qui va jusqu’à deux heures ou deux heures et demie
-dans les cours inférieurs. Dans les cours supérieurs, ce sont les Pères
-Surveillants qui enseignent les matières accessoires, pour rompre la
-monotonie énervante de leurs fonctions habituelles. Quant aux
-professeurs de littérature ou de philosophie, on ne les voit guère
-promener les loisirs qu’ils peuvent avoir: ils les emploient, dans le
-secret de leur cellule, à la préparation de leur cours et à la patiente
-correction de nos devoirs. Cette seconde besogne surtout, de l’aveu du
-nôtre, est parfois rude. Je le crois sans peine, en constatant le soin
-qu’il met à annoter pratiquement nos chefs-d’œuvre d’apprentis et
-l’exactitude parfaite avec laquelle il nous en rend compte, aux premiers
-de la classe jusqu’au dernier, sans y manquer un seul jour. Mais aussi,
-quel merveilleux stimulant pour tous!
-
-Cela, c’est le quotidien. Mais que de tâches supplémentaires viennent
-s’y greffer dans le courant de l’année! Compositions, examens,
-concertations, sabbatines, académies, séances récréatives, pièces et
-fêtes à la grande salle, que sais-je encore?
-
-Mais de plus, en dehors de ces travaux scolaires, les Pères n’oublient
-pas qu’ils sont prêtres et qu’ils appartiennent à un ordre apostolique.
-Leur zèle des âmes fait encore trouver aux plus occupés, à certains
-jours, le temps d’aller exercer le ministère sacré en ville ou à la
-campagne, de s’employer activement aux œuvres de charité, d’écrire pour
-les simples et pour les savants.
-
-Au collège même, bon nombre d’entre eux prêchent, confessent, dirigent
-les consciences. Chaque division a ses trois confesseurs attitrés,
-auxquels chaque élève est libre d’aller porter, quand il veut, ses
-ennuis, ses misères et ses difficultés, et tu peux croire qu’à certains
-jours, étant donné le besoin naturel d’expansion que crée la vie
-renfermée de pensionnaire, cet emploi de Père spirituel n’est pas une
-sinécure. Je connais tel directeur qui, en dehors de ses occupations
-journalières, passe régulièrement deux heures à son _bureau de
-consolation_.
-
-Que dire encore? Leur famille, c’est nous; leur avenir, c’est nous; le
-but de toute leur vie, vie de dévouement et d’abnégation, c’est nous.
-
-Tout cet ensemble place l’autorité de nos maîtres religieux à une
-hauteur où des laïcs, même chrétiens, ne sauraient prétendre et qui
-écrase à plat tes maîtres sans Dieu ni foi. Et comment veux-tu qu’on
-fasse des émeutes contre de pareils hommes? Elles sont un non-sens.
-
-CE QU’IL FALLAIT DÉMONTRER.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-46. _Au même._
-
-10 juillet.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Nous venons de célébrer les fêtes du P. Recteur. Si tu me demandes le
-nom de son patron, je te dirai qu’il n’est même pas encore canonisé;
-mais peu importe! Ce n’est pas le patron qu’on fête, c’est le Supérieur,
-à l’époque la plus commode et pendant trois jours, dont un dimanche.
-Fête joyeuse et très variée, d’où se dégage d’une façon intense l’esprit
-de famille que les Pères s’appliquent si constamment à développer chez
-leurs élèves.
-
-C’est du moins ce qui m’a le plus vivement frappé en observant les
-_anciens_. Une soixantaine avaient, selon la tradition, préludé aux
-réjouissances par une retraite de trois jours à notre campagne, voulant
-profiter de l’occasion pour se retremper, sous la direction d’un de
-leurs anciens maîtres, dans le courage et l’amour du devoir chrétien.
-
-Le samedi soir, ils vinrent en grand nombre applaudir une des plus
-belles tragédies du P. Longhaye, _Jean de La Valette_. Les grands rôles
-étaient tenus par quelques jeunes _anciens_, les autres par des élèves.
-Cette collaboration, d’un effet très heureux pour le naturel de la
-représentation, entrait aussi dans le caractère général des fêtes:
-c’étaient les petits frères et les grands frères qui réunissaient leurs
-talents pour mieux fêter le Père commun.
-
-Dès le matin du dimanche, malgré la sainteté du jour, le collège
-s’agitait comme une fourmilière. Des oriflammes aux mille couleurs
-battaient joyeusement au vent à toutes les fenêtres intérieures, tandis
-qu’au sommet du pavillon central, le long du paratonnerre, les larges
-plis du drapeau national ondoyaient majestueusement et apprenaient à
-toute la ville que l’école des Jésuites était en liesse.
-
-A dix heures, une messe rassemblait dans une même pensée de foi les
-anciens et leurs cadets. Après l’Évangile, le P. Recteur adressa aux
-aînés quelques mots de bienvenue; puis, au milieu d’un silence ému, il
-proclama les noms des défunts de l’année. Ils étaient douze, une longue
-série d’enfants, de jeunes gens, de pères de famille, plusieurs arrachés
-subitement à une vie pleine d’espérances, un seul notoirement dans des
-circonstances inquiétantes pour son avenir éternel: «Il faut se tenir
-prêt: qui d’entre les assistants était sûr de ne pas inscrire son nom
-sur la prochaine liste?» Chacun fait ses réflexions intimes; on prie
-pour ceux qui nous ont précédés dans l’au-delà et ensuite pour la grande
-famille des survivants. Aux prières se mêle le chant des vieux cantiques
-familiers. C’est un plaisir d’entendre, aussitôt que la tribune a lancé
-le premier vers, les mâles voix des anciens reprendre la suite, avec un
-entrain qui stimule les plus jeunes et produit de la sorte un concert
-d’une harmonieuse variété, symbole de l’union des âmes.
-
-Au sortir de la chapelle, c’est la grande scène des reconnaissances:
-«Tiens, c’est toi?--Tiens, un tel! D’où sors-tu? Je te croyais au
-Tonkin.--J’en reviens. Et toi, que fais-tu?--Je plante des choux, le
-seul métier indépendant, et je tâche de bien élever mes quatre gamins.»
-
-«Ohé, mon capitaine! Comment vas-tu?--Pas mal. J’attends la croix pour
-le 14 juillet.--Toujours veinard, comme au temps où tu nous flibustais
-les trois décorations! Il ne restait jamais rien pour les autres.--Parce
-que certains autres n’en voulaient pas.--C’est une insinuation?--Pas mal
-fondée.--Il est vrai que j’ai été un fichu paresseux: je m’en repens, un
-peu tard. Mais mon fils travaille: s’il bronchait...» Un geste énergique
-achève la phrase.
-
-«Mon Révérend Père, enchanté de vous retrouver jeune et joyeux comme il
-y a quinze ans.--Vous, êtes-vous triste?--Dieu merci, je n’ai pas de
-quoi: une femme charmante, une belle-mère comme on n’en voit plus, des
-bébés gentils à croquer et la conscience d’être à peu près un honnête
-chrétien.--Toujours conseiller général?--Oui, et dans les bonnes
-eaux.--Bravo, mon ami! Je vous reconnais.»
-
-Et ainsi de suite. Ils sont là cent cinquante à deux cents, venus de
-près et de loin, civils et militaires, imberbes et barbus, de tout âge
-et de toute mine, qui s’interpellent, s’embrassent, se taquinent, se
-disent des choses sérieuses et plaisantes, se rappellent les vieux
-souvenirs, sont redevenus collégiens. Il y en a qui veulent montrer à
-leurs fils, déjà élèves, la place qu’ils occupaient autrefois en classe
-ou à l’étude. Tel tient à savoir qui a hérité de son numéro et surtout à
-dire bonjour au vieux F. linger-modèle, qui lui restaura jadis sa
-première culotte. Un autre grimpe aux combles pour faire une visite émue
-à certain local peu meublé, avec un œil-de-bœuf garni de solides
-barreaux, où jadis, à la suite d’une escapade plus corsée, il trouva
-dans la solitude son chemin de Damas. Tel autre, ancien réglementaire,
-sollicite avec instance la faveur de sonner aujourd’hui la cloche du
-dîner. D’autres, nous voyant jouer au ballon, viennent nous apprendre
-comment on fait des «chandelles» de quinze à vingt mètres de haut. Des
-groupes se forment autour des Pères connus, où l’on demande des
-nouvelles des absents et l’on se raconte mille historiettes du temps
-passé. Nous les entendons répéter souvent la même conclusion: «Ah!
-c’était le bon temps!» Et, ma foi, ils le disent d’un ton si convaincu
-qu’on est tenté de les croire sur parole.
-
-Mais voilà les clairons et les tambours qui viennent se ranger sur deux
-lignes, à l’entrée de la salle du banquet. On nous case à nos tables
-respectives: quand c’est fait, tambours et clairons résonnent et nous
-applaudissons le R. P. Recteur, qui entre, escorté des gros bonnets de
-la table d’honneur et suivi de la foule des _anciens_, qui prennent
-place par ordre de promotions, les plus vieux au haut bout, les plus
-jeunes plus près de nous. Alors la cloche sonne; le P. Ministre, grand
-organisateur du banquet, dit le _Benedicite_, auquel répondent comme un
-seul homme plusieurs centaines de voix; après quoi, le P. Recteur
-prononce le solennel _Deo gratias_ et les langues vont leur train. Non
-pas les langues seules, mais aussi les fourchettes: le P. Ministre a
-bien fait les choses.
-
-Et le diapason monte, monte. D’un bout à l’autre de l’immense salle,
-c’est bientôt le plus joyeux et le plus assourdissant des brouhahas,
-qu’on aurait pu comparer à l’antique confusion de Babel, si tous ces
-gens qui parlent à la fois (pardon du calembour!) ne s’_entendaient_
-parfaitement.
-
-Un coup de sonnette: silence de mort. Le président des _anciens_ se
-lève, et, dans un chaleureux discours, nous donne la preuve vivante que
-l’orateur véritable est un grand cœur servi par une belle parole. Les
-témoignages de reconnaissance et les promesses de fidélité qu’il adresse
-en notre nom au premier de nos Pères, réveillent sans peine dans nos
-poitrines un écho qui éclate en applaudissements. Ils redoublent, quand
-le P. Recteur, à son tour, nous remercie de notre piété filiale, fait
-l’éloge de nos aînés et nous invite à leur ressembler un jour. Nous
-affirmons notre solidarité avec eux en vidant à leur santé une coupe de
-champagne authentique.
-
-Un poète vient chanter en strophes énergiques l’éternel et toujours
-impuissant combat de Satan contre Dieu et célèbre d’avance la victoire
-de l’étendard du Sacré-Cœur, qui sera le nôtre.
-
-Puis, c’est la note joyeuse. Un Père et deux _anciens_, artistes
-émérites, nous disent d’une façon charmante des couplets gracieux ou
-désopilants. Pour finir, la _tribune_ du collège exécute avec entrain et
-brio un chœur de fête, dont la salle tout entière accompagne le gai
-refrain. Après quoi, les enfants vont prendre l’air en cour, laissant
-ces messieurs continuer en liberté leurs joyeux propos, entre le café et
-la cigarette--deux légumes réservés!
-
-Dans l’intervalle, les gradins de l’amphithéâtre improvisé qui domine
-notre plus belle cour se sont garnis de spectateurs et de spectatrices.
-Nous allons prendre nos couleurs, bérets et rubans, avec nos diverses
-armes de guerre--et nous voilà à notre poste. Le P. Recteur et les
-invités viennent s’installer aux places réservées et la _grrrande fête
-de jeux_ commence.
-
-La suite à ce soir.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-47. _Au même._
-
-10 juillet _bis_.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Voici la suite de ma précédente et la relation promise d’une fête de
-jeux complète.
-
-A peine la fanfare a-t-elle attaqué sa _Marche villageoise_ qu’on voit
-s’avancer gravement une ligne de huit aliborons avec leurs cavaliers,
-précédée de Brocoli, notre Brocoli, qui paraissait fier comme le
-coursier blanc de l’archange saint Michel et nous faisait au passage les
-yeux doux, avec des petits sourires de connaissance. Il sentait
-d’instinct sa supériorité et regardait de haut, lui élève de première
-division d’un grand collège, ses rustiques confrères, simples bêtes de
-louage. Il salua fort bien le P. Recteur d’un léger coup de tête qu’on
-lui avait appris; les autres firent comme ils purent.
-
-A la course de vitesse, Brocoli, bien nourri, bien stylé, gagna de
-plusieurs longueurs. Dans la course à la haie, il nous humilia d’abord;
-car, parti bon train, il s’arrêta net devant l’obstacle et ses
-concurrents suivirent tous ce déplorable exemple. On les ramena: même
-résultat, malgré les coups de bâton qui tombaient sur leur dos comme la
-grêle sur un toit de zinc. La troisième fois, neuf d’entre nous courant
-à quelques pas devant eux, exécutèrent le saut pour les enhardir:
-Brocoli passa le premier, deux autres l’imitèrent, les six derniers
-refusèrent.
-
-La haie enlevée, il y avait un fossé à sauter. Les élèves firent encore
-l’office d’entraîneurs. Brocoli, après une seconde d’hésitation, sauta
-convenablement; les villageois prouvèrent de nouveau qu’ils n’étaient
-que de vulgaires baudets, en descendant bêtement un versant du fossé et
-en remontant non moins bêtement l’autre. Brouillés avec l’idéal!... Le
-jeune vainqueur reçut en récompense un collier de fleurs orné d’une
-sonnette argentine, qu’on lui mit au cou, et un morceau de sucre, qu’il
-croqua sans se faire prier. Pendant qu’on le reconduisait, grands et
-petits crièrent: «Vive Brocoli!» Je crois qu’il en fut flatté.
-
-Après les bêtes, les gymnastes de première division, dans une série
-d’exercices à la barre fixe, au trapèze, au tremplin, sur la planche
-d’escrime, déployèrent une vigueur et une souplesse qui émerveillèrent
-toute l’assistance. Il y avait même un Anglais, vrai ou faux, qui ne put
-s’empêcher de nous rendre justice en nous adressant un énergique
-«hourra!» J’ai gagné le prix du saut en longueur, mais l’ai payé d’une
-écorchure notable au genou... de mon pantalon: la blessure n’est pas
-trop humiliante. A l’escrime, j’ai décroché un fleuret d’honneur: quand
-tu voudras, nous pousserons une botte.
-
-Les _gosses_, en bras de chemise, culotte courte et béret sur l’oreille,
-vinrent ensuite, munis de baguettes, exécuter des mouvements d’ensemble
-fort gentils, avec une précision où se reconnaissait la main de leur
-vieux surveillant barbu, à la voix sonore de commandement. Soudain, au
-signal convenu, ils ramassent leurs petits boucliers armoriés et leurs
-gibecières pleines de balles molles, se rangent en deux bataillons
-devant leur drapeau respectif et se mitraillent avec entrain, au son
-d’une marche guerrière. Les projectiles se croisent dans l’air et
-rebondissent sur la tôle retentissante. Peu de coups portent, tant ils
-sont habiles à couvrir la seule partie légalement vulnérable de leur
-être, qui va de la ceinture au menton! De temps à autre, cependant, on
-voit un _mort_ s’asseoir les bras pendants sur ses talons, devant son
-bouclier devenu inutile.
-
-Mais voilà qu’on entend dans l’un des camps un coup de sifflet, auquel
-répond dans l’autre un cri d’alarme: «Au drapeau!» L’ennemi se consulte
-des yeux, se serre les coudes, puis fonce en avant: «Sus au drapeau!»
-Cependant les autres se sont groupés autour de la _loque sublime_ et la
-défendent avec désespoir. Les assaillants l’attaquent avec rage. Trois
-des plus téméraires tombent, au moment même où ils étendent la main pour
-saisir la hampe; trois fois l’ennemi recule. Mais, un instant seulement,
-les munitions manquent aux défenseurs: les assaillants en profitent et
-le drapeau est enlevé aux cris répétés de: «Victoire aux bleus!» Et les
-bleus, réunissant les deux étendards, viennent, leurs boucliers au
-poing, défiler fièrement devant le P. Recteur, qui les salue, tandis
-que, par derrière, les rouges, tête baissée, boucliers renversés, la
-mort dans l’âme, font cortège à leurs vainqueurs d’un jour, mais hélas!
-d’un jour qui comptera.
-
-La division des externes prend alors possession du terrain. Elle s’est
-acquis une renommée au _polo_, qui consiste à faire passer, avec des
-bâtons recourbés, une grosse boule de caoutchouc entre deux poteaux dans
-le camp adverse. On ne se figure pas, à moins de l’avoir vu de ses yeux,
-l’acharnement avec lequel cette malheureuse boule est disputée,
-arrachée, lancée, relancée, amenée quelquefois par un coup heureux à un
-pas de la ligne fatale, puis, par un autre coup d’adresse, renvoyée à
-l’extrémité opposée. Cela peut durer longtemps, sans se ralentir jamais.
-La sueur trace des sillons rouges dans la poussière qui noircit les
-figures; des mollets nus bleuissent sous des coups qui ne leur étaient
-pas destinés: la pomme de discorde roule toujours d’un camp à l’autre,
-jusqu’à ce qu’enfin, par un manque de vigilance que la vedette coupable
-payera cher, elle trouve un passage, entre,--et la place est prise.
-C’est ce qui arriva, après vingt minutes de péripéties palpitantes.
-
-Un jeu analogue fut exécuté ensuite par la seconde division, montée sur
-ses échasses. Il s’agissait d’attaquer une citadelle, composée de quatre
-tours et d’un donjon central, que représentaient de grandes quilles. Un
-camp essayait de les renverser successivement, en poussant dessus une
-boule que les échasses de l’autre camp devaient empêcher de passer. Ici
-encore, la lutte fut vive et assez longue.
-
-Pour s’en reposer, les échassiers nous régalèrent de manœuvres savantes,
-où ils témoignèrent d’une merveilleuse solidité sur leurs jambes de
-bois: elles semblaient chevillées à leurs jambes naturelles. Tu me
-demandes s’il y eut des charges de cavalerie?--Certainement.--A quatre
-pattes?--Non, c’est bien plus simple. Pour les exercices de cheval,
-l’échasse droite devient lance ou carabine, l’échasse gauche fait seule
-office de monture et prend à volonté le pas, le trot ou le galop. Si le
-spectacle n’est pas toujours gracieux, il est au moins drôle.
-
-Tout cela fut agréablement coupé par quelques intermèdes plaisants: une
-chasse au canard avec des planchettes de cinquante centimètres pour
-semelles; une course de vitesse avec des bouts de chandelle allumés; la
-traditionnelle course au sac; la brouette à la grenouille, et d’autres,
-qui amusèrent les petits et les grands enfants.
-
-Le dernier acte de la partie comique était réservé aux chars à deux
-roues de la première division, qui firent leur entrée en longue file
-indienne. Ces véhicules sont une réminiscence lointaine des chariots de
-guerre homériques: dans le brancard, deux hommes-chevaux; debout sur la
-plate-forme, les rênes d’une main, son arme de l’autre, le guerrier
-solidement campé sur ses deux jarrets, mais suivant avec souplesse et
-prévoyance toutes les arabesques que peut tracer son attelage. Il
-s’agissait de fracasser d’un coup de bâton, en passant dessous au grand
-trot, une marmite pleine d’eau. Le danger est pour le suivant, qui
-arrive généralement à point pour recevoir la douche, à la grande joie
-des spectateurs--et même à la sienne, car il fait chaud!
-
-Toutes les marmites vidées, on organise une course frénétique à la
-bague; tu sais ce que c’est. Puis, enfin, grand carrousel de nos douze
-chars, commandé par ton serviteur. Ce fut, sans me vanter, un pur
-chef-d’œuvre. La modestie me défend de t’en donner les preuves par le
-menu. Tu sauras seulement qu’il comprenait douze figures: le salut de
-front, les passes, les cercles, le huit, la croix, l’étoile, le moulin,
-etc., et, pour finir, une charge à fond de train, s’arrêtant net, comme
-un boulet de canon dans le sable humide, à deux pas des spectateurs. La
-peur qu’ils ont eue fait qu’ils nous applaudissent à tout rompre.
-
-Restait le bouquet. Tout au bout de l’arène se dressait une forteresse à
-deux étages: le premier formé par une terrasse qui dépassait le mur
-d’enceinte, le second par une haute tour crénelée qui dominait le tout.
-La place était défendue par des diables noirs, aux dents et aux yeux
-blancs, qui se démenaient, comme leurs frères d’enfer dans un bénitier,
-et poussaient des cris de gens qu’on assassine. Nos soldats commencèrent
-par enfoncer les portes à coups de hache et, poussant un seul cri de:
-_Vive la France!_ ils entrèrent, firent une décharge générale, puis se
-ruèrent en avant à la baïonnette. Les moricauds épouvantés se
-cantonnèrent sur la terrasse et soutinrent là une lutte prolongée.
-Pendant ce temps, sans être aperçus d’eux, une douzaine de petits
-chasseurs se glissent derrière la tour, et faisant la courte échelle,
-escaladent les créneaux et, soudain, se mettent à canarder d’en haut les
-assiégés. Se voyant pris entre deux feux, les malheureux jettent leurs
-armes et demandent grâce. Pendant qu’on leur met les menottes, les douze
-chasseurs forment sur la tour une pyramide humaine; le plus agile
-d’entre eux grimpe jusqu’au sommet et là, debout sur les épaules de ses
-camarades, au grand effroi des dames, il brandit le drapeau vainqueur,
-que toutes les bouches saluent d’une acclamation enthousiaste.
-
-Une dernière fois, les quatre divisions s’alignent par rangs de quatre
-sur un côté du champ de manœuvres, les petits en avant avec leurs
-boucliers, les moyens avec leurs bâtons et leurs échasses, les grands
-avec leurs fleurets et leurs chars. Tout ce monde défile au pas devant
-le P. Recteur, qui salue chaque corps d’armée, au milieu des accents
-d’une musique triomphale. Mais la joyeuse surprise des spectateurs se
-traduisit par une tempête de bravos, quand on vit un groupe de
-respectables anciens, emportés par l’ancienne fougue de jeunesse, se
-hisser sur des échasses ou des chars, emboîter le pas derrière leurs
-cadets, peut-être leurs fils ou leurs neveux, et défiler avec eux devant
-l’assemblée, dans un bon ordre relatif, trébuchant parfois et semant la
-route de quelque béret mal affermi sur leur front chauve.
-
-C’était risible, assurément: dis-moi, mon ami, pourquoi j’ai senti une
-larme me picoter le coin de l’œil, et pourquoi j’ai crié de toutes les
-forces de mon âme et de mes poumons: «Vivent les anciens!» Ils nous
-répondirent: «Vivent les jeunes!» Et les deux cris se croisèrent quelque
-temps, dominés tout à coup par un autre, spontané, unanime, qui résumait
-toute cette fête: «Vivent les Pères!»
-
-Je suis sûr que plus d’un ancien dut éprouver un serrement de cœur en
-disant adieu à ce vieux collège, où il s’était retrouvé si jeune et si
-bien chez lui, pour rentrer dans le tourbillon des affaires et des
-soucis quotidiens. Moi, je comprends mieux, maintenant, que les Jésuites
-soient aimés de leurs élèves, longtemps et toujours.
-
-Dieu! que nous sommes loin de notre ancien lycée!
-
-Demain, grande excursion pour les _jeunes_ seuls. Lever très matinal, au
-son du clairon et du tambour; deux heures en chemin de fer; messe au
-pèlerinage de Saint-E...; déjeuner sur l’herbette, dans les ruines du
-château de M...; promenade sous bois, par classes, avec le professeur
-(chance!); goûter sur les bords de la R...; souper au collège, dodo,
-rêves dorés et, au réveil, chute lamentable dans la préparation
-prochaine du baccalauréat. _Sic transit gloria mundi._
-
-Adieu, mon frère. Si je t’ai ennuyé, pardonne-moi; je ne l’ai pas fait
-exprès.
-
-Ton PAUL.
-
-
-
-
-48. _De Louis._
-
-15 juillet.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Cette fois, la mesure est comble. Écoute, sans préambule, pourquoi, en
-ce moment, le personnel du lycée est dans la consternation et toute
-notre bonne ville de Z... dans l’indignation.
-
-Je t’avais dit, l’autre jour, les raisons du dégoût que m’inspiraient
-mes condisciples de philosophie. Depuis ils ont marché. Un premier
-scandale, à propos d’une expérience de physique en chambre obscure,
-avait été étouffé; mais les abords de la classe continuaient à sentir
-mauvais. Hier, tout à coup, le bruit se répandit qu’un formidable pot
-aux roses venait d’être découvert au lycée.
-
-Depuis plusieurs semaines, chaque nuit, quand tout l’établissement
-dormait, un misérable pion prenait avec lui deux ou trois philosophes,
-leur ouvrait une petite porte dont il avait la clef, allait avec eux
-s’amuser en ville, et les ramenait au bout de quelques heures par le
-même chemin. Le lendemain soir, un autre pion renouvelait ce bel exploit
-nocturne avec une seconde bande. Puis le premier reprenait la suite, et
-tous les élèves qui le voulaient, y passaient: après quoi on
-recommençait le tour. Quelques rhétoriciens plus avancés obtinrent la
-même faveur.
-
-On s’était juré le secret. Comment fut-il trahi? Je n’en sais rien.
-L’affaire cause un énorme tapage. On annonce que le ministre en personne
-viendra ouvrir une enquête rigoureuse pour _établir les
-responsabilités_. Style administratif; comédie administrative. On sait
-d’avance comment ça finira: les pions seront déférés au Conseil
-académique, qui les proclamera coupables d’avoir manqué au devoir
-professionnel et indignes d’appartenir désormais à l’Université; les
-jeunes rôdeurs de nuit que leurs familles n’auront pas encore retirés
-seront sévèrement admonestés, mais se consoleront avec le joli mot de
-leur professeur sur les charmes du libertinage _au point de vue
-esthétique_.
-
-Pour ce qui me regarde, ma mère a déclaré à mon tuteur qu’elle exigeait
-mon retrait immédiat de cette _porcherie_ et que je n’y remettrais
-jamais les pieds. Le pauvre homme est navré de ce qui arrive. Ton père
-triomphe et va t’écrire.
-
-Je reste avec ma mère et prendrai des répétitions jusqu’aux examens, qui
-ne sont plus éloignés. L’an prochain, mon frère, j’ai l’espoir que tu ne
-rentreras pas seul dans ton collège. A quelque chose malheur sera bon!
-
-Ton dévoué,
-
-LOUIS.
-
-
-
-
-49. _De mon père._
-
-17 juillet.
-
-
-Mon cher fils,
-
-Pour l’ordinaire, j’abandonne volontiers à ta mère et à ta sœur le soin
-de te donner de mes nouvelles: ce sont deux fidèles secrétaires. Mais
-aujourd’hui je revendique mes droits de père de famille pour t’envoyer
-un mot de profonde satisfaction. Cela va te surprendre, car tu me
-connais par nature assez peu coutumier des compliments. Mais aussi ceux
-que je t’apporte ne vont à toi qu’en seconde ligne: ils s’adressent
-d’abord à d’autres.
-
-Louis t’a appris les faits ignominieux qui viennent de jeter le
-déshonneur sur notre lycée, sur l’éducation qu’on y donne et
-malheureusement aussi sur plusieurs familles, jusque alors sans tache.
-Ce sont des choses profondément regrettables et je les déplore; car,
-malgré tout, j’aimais encore l’Université: elle m’a élevé. Même quand
-une mère n’a pas été ce qu’elle devait être, on ne l’oublie pas. Dans
-mon jeune temps, d’ailleurs, il ne se passait rien de semblable. On
-avait encore le respect de soi et de la morale. On nous faisait encore
-le catéchisme, et il y avait des prêtres, non pas seulement pour
-confesser ceux qui en sentaient le besoin, mais dans le professorat et
-même dans l’administration.
-
-En te plaçant au lycée où j’avais fait mes propres études, je ne
-soupçonnais pas les dangers que tu y courais et j’accusais d’exagération
-les inquiétudes perpétuelles de ta mère. Si je t’en ai retiré, c’est
-encore, surtout, parce que tu n’y travaillais pas suffisamment et que tu
-prenais des façons désagréables: le côté moral m’échappait.
-
-Je me suis trompé et j’ai été trompé[5].
-
- [5] Sans vouloir rendre toute l’Université responsable des faits
- cités, qui sont rigoureusement historiques, l’auteur croit devoir
- les appuyer de quelques témoignages plus généraux.
-
- _M. Sigwalt_, membre du Conseil supérieur, a fait devant la
- commission Ribot cette déclaration: «La grande masse de nos élèves
- sont des enfants moralement abandonnés, et je n’exagère rien en
- affirmant que, quoi qu’on dise, nos élèves ne sont pas moralisés par
- l’instruction que nous leur donnons.» (_Enquête_, tome II, p. 148).
-
- _M. Rocafort_: «Les pions d’autrefois, qu’on appelle maintenant
- répétiteurs, sont le plus souvent des jeunes gens inaptes à
- transmettre une éducation qu’ils n’ont pas eux-mêmes.» (II, 650.)
-
- Un de ces répétiteurs, président de l’Association des maîtres
- répétiteurs, a dit le 1er novembre 1896, dans un banquet présidé par
- un député: «Le désir le plus vif des répétiteurs serait d’obtenir
- toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de
- pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde...» Nous
- supprimons le reste par respect pour nos plus jeunes lecteurs.
- (_L’État éducateur_, Auxerre.)
-
- _M. d’Haussonville_ répond à M. Lavisse: «Ni à Louis-le-Grand dont
- je suivais les cours, ni à Sainte-Barbe où j’ai été interne,
- personne ne s’occupait peu ou prou de notre éducation et de notre
- âme.» Et citant un mot de Mirabeau sur les grandes villes:
- «L’agglomération des hommes engendre la pourriture comme celle des
- pommes», il continue: «Sainte-Barbe était une agglomération de
- pommes. Bien peu échappaient à cette pourriture précoce... Il en
- était et il en sera, je crois, toujours ainsi, là où la surveillance
- qui doit s’exercer de jour et de nuit, de nuit surtout, sera
- confiée, non point à des hommes obéissant à une pensée de dévouement
- moral et religieux, mais à des jeunes gens en mal d’arriver ou à des
- déclassés en peine de trouver un gagne-pain. Partout où il y aura
- des pions, les enfants seront des pommes.» (_Questions actuelles_,
- 17 janvier 1903.)
-
- «Si j’avais un fils, disait un vieux professeur universitaire,
- j’aimerais mieux le plonger dans une fosse d’aisance que de le
- mettre pensionnaire dans un lycée.» (_Univers_ du 15 décembre 1903.)
-
-Mais je me rappelle--en français--certain passage poétique que tu dois
-connaître en latin, où le vieux Lucrèce dit qu’il est doux d’assister de
-la terre ferme à la détresse des nautonniers surpris par la tempête.
-C’est ton cas, mon ami. Tu es sorti juste à temps de cette malheureuse
-galère, où peut-être ta vertu et l’honneur de ta famille auraient
-sombré, en compagnie de tes anciens camarades. C’est de ce bonheur que
-je te félicite, comme je m’en félicite pour moi-même.
-
-Est-ce tout? Non. Car si tu n’avais fait que changer de maison sans
-changer de façons, le profit eût été maigre et ma joie aussi. Ma joie
-maintenant, mon Paul,--je veux te le dire une fois sans détour,--c’est
-de voir que tu n’as plus rien de commun avec ces précoces gredins et
-que, devant leurs parents humiliés, tu me donnes le droit de marcher
-encore la tête haute. De cela je remercie tes maîtres et je te remercie.
-
-Si tu en trouves l’occasion, dis-le-leur de ma part, en attendant que je
-puisse le faire moi-même de vive voix.
-
-Et toi, mon fils, reste digne d’eux jusqu’au bout et obéis-leur, en
-tout, comme tu m’obéirais à moi-même... ou au bon Dieu.
-
-Ton père qui t’embrasse.
-
-J’attends ton oncle Barnabé, pour voir comment il déraisonnera encore
-sur le cas des deux pions. S’il s’avise de prendre leur défense, il peut
-être assuré que je lui mettrai le nez dans la mélasse. Tant pis pour eux
-et pour lui!
-
-
-
-
-50. _A Louis._
-
-22 juillet
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je ne veux pas perdre le temps à faire des commentaires sur ce que tu
-m’apprends. C’est profondément triste et odieux. Détournons le regard,
-élevons nos cœurs et remercions Dieu de nous avoir préservés de l’abîme
-où sont tombés nos pauvres camarades.
-
-On m’écrit de chez moi le résultat de l’enquête ministérielle. Les
-pions, blâmés et cassés aux gages, ne passeront pourtant pas en cour
-d’assises, parce que cela causerait trop de tapage. Sur le tas des
-élèves compromis on en congédiera trois, probablement de malheureux
-boursiers, moins coupables que d’autres: mais ces autres, il faut les
-ménager, parce que leurs papas sont influents et ont menacé de faire un
-esclandre. Mère Université veut bien couvrir leurs peccadilles du
-manteau de son indulgence, qui est long et large. Les jeunes générations
-qui montent s’en souviendront, le jour où le professeur de philosophie
-leur parlera encore des _charmes du libertinage au point de vue
-esthétique_.
-
-Mais tout en déplorant le mal qui vient d’arriver, nous avons, je pense,
-le droit de nous réjouir de l’heureux changement qui en résultera pour
-toi. Quel plaisir de nous retrouver, l’an prochain, sous le même toit et
-de mettre en commun nos travaux, nos joies, nos idées et nos amis!
-
-A ce propos, mon cher Louis, je ne puis m’empêcher de songer que la
-Providence a préparé les choses d’une façon particulièrement attentive
-pour nous, en permettant que ta conversion s’accomplît ici même et avant
-cet éclat scandaleux: sans ces deux circonstances, ton admission aurait
-probablement souffert quelque difficulté. N’aurait-on pas eu peur
-d’introduire un loup dans la bergerie? Maintenant, je pourrai certifier
-aux supérieurs que tu es le plus inoffensif des agneaux. J’espère qu’ils
-accepteront mon témoignage et ma caution--et je suis sûr que jamais ta
-conduite ne m’infligera un démenti. Je compte sur toi comme sur
-moi-même, ou davantage.
-
-Quelqu’un que je plains sincèrement dans cette affaire, c’est le brave
-abbé X..., l’aumônier. Ma mère, qui l’a vu, m’écrit qu’il en couve une
-maladie. Le proviseur lui a fait le reproche de n’avoir rien empêché. Je
-trouve que ce proviseur a du _toupet_. Il devrait se souvenir qu’il a
-toujours été le premier à voir dans l’aumônier la bête noire de son
-établissement et qu’il a entravé de toute manière, sous prétexte de
-liberté de conscience, l’action du prêtre sur les élèves. Est-ce que
-l’abbé X... nous connaissait? Est-ce que nous le connaissions? Les
-reproches du proviseur lui retombent à lui-même sur le nez: car, tout
-injustes qu’ils sont, ils prouvent que le malheureux sait où serait le
-remède.
-
-J’ai entendu raconter ici que M. Duruy, étant grand-maître de
-l’Université de France, avait eu un jour la curiosité de voir l’École
-des Pères de la rue des Postes. Le P. Recteur se fit un plaisir de le
-mener partout. A mesure que le Ministre examinait les diverses parties
-de la maison, études et classes, laboratoire de chimie et cabinet de
-physique, dortoirs et réfectoires, etc., il comparait avec l’Université
-en disant: «Nous avons mieux... Nous n’avons pas si bien.»
-
-En sortant, on parla de la moralité. Le Ministre demanda au R. Père s’il
-n’avait pas à s’en plaindre.
-
-«Dans certains cas exceptionnels et isolés, répondit le P. Recteur, oui;
-dans l’ensemble, non.
-
---Comment faites-vous, mon Révérend Père? Car enfin ces jeunes gens de
-dix-sept à vingt ans, et vous en avez beaucoup...
-
---Quatre cents.
-
---... ils ne sont pas bâtis autrement que les nôtres: ils ont les mêmes
-passions, contre lesquelles toute leur bonne volonté peut quelquefois
-échouer.
-
---Sans doute, Excellence, mais nous avons un moyen.
-
---Puis-je savoir lequel?
-
---Chacun de ces jeunes gens se choisit, parmi les prêtres le plus
-expérimentés de la maison, un directeur de conscience, à qui, dans les
-heures mauvaises, il est toujours libre de demander conseil et
-réconfort, qui le relève et le soutient en toute occasion. C’est ce que
-nous appelons le Père spirituel.
-
---Je comprends... Mais là, nous ne pouvons pas lutter avec vous.»
-
-Et l’on ajoute que le ministre partit soucieux. L’Excellence qui est
-venue à Z... a dû en faire autant, si elle attache quelque prix à la
-moralité des lycées. Mais du souci au remède, il y a loin, si loin que
-l’Université ne franchira jamais l’intervalle--aussi longtemps du moins
-qu’elle se condamnera à ne pas être chrétienne.
-
-J’ai sur ce point comme sur les autres mon plan de réforme: car je ne
-renonce pas encore à convertir un jour la marâtre qui a commencé mon
-éducation. Veux-tu que je t’en fasse confidence? Voici. Tu vas juger si
-je suis hardi et radical.
-
-Ne pouvant établir dans chaque lycée (ce serait pourtant le plus sûr et
-le plus court) un groupe de Jésuites, j’y appellerai au moins deux
-prêtres séculiers, recommandables sous tout rapport, que je chargerai de
-la direction active et suivie des consciences, avec toute facilité
-d’exercer leur ministère. Pour compenser leur petit nombre et les aider
-dans leur laborieuse besogne, j’introduirai la _Congrégation_!!!
-
-Oui, cette redoutable Congrégation, sur laquelle tant de gens naïfs,
-depuis le temps de la Restauration, déraisonnent encore à plaisir,
-absolument comme un aveugle sur les couleurs. Pour t’épargner le malheur
-de les imiter, je te dirai demain ce que c’est qu’une Congrégation de
-collège.
-
-Bonsoir, Louis.
-
-Ton dévoué PAUL.
-
-
-
-
-51. _Au même._
-
-23 juillet.
-
-
-Mon cher ami,
-
-Figure-toi, le soir, dans un long corridor sombre, des gens cachés sous
-des manteaux noirs, masqués, se glissant à pas de loup, sans mot dire,
-sans souffle, jusqu’à une porte basse bardée de fer. A travers un petit
-grillage, ils murmurent quelques syllabes: la poterne s’entre-bâille et
-ils descendent un escalier en spirale, frappent trois coups symétriques
-à une seconde porte ferrée et pénètrent enfin dans un souterrain voûté,
-aux murs absolument nus, sans ouverture vers le dehors, à peine éclairé,
-où d’autres conspirateurs les attendent déjà, muets comme la mort. Se
-connaissent-ils? On ne sait. Que veulent-ils? Tu vas voir.
-
-Quand tous sont arrivés et comptés, l’un d’eux, un jésuite, s’avance
-vers une grande table ronde placée au milieu du caveau, et y plante tout
-droit un poignard... Bigre! Ça ne te donne pas froid dans le dos?...
-C’est une façon de déclarer la séance ouverte. Tous prennent place, et
-alors, d’une voix sépulcrale, le président invite chacun d’eux à dire ce
-qu’il a fait pour la _bonne cause_. La bonne cause, tu le devines bien,
-c’est le règne de la Compagnie de Loyola, que ces malheureux ont juré,
-sur le salut de leur âme, de défendre jusqu’à la mort, _ad majorem Dei
-gloriam_.
-
-Y es-tu?
-
-Eh bien, mon ami, tout cela se passe... dans les romans et peut-être
-dans certaines sociétés secrètes, mais pas au collège. Notre
-Congrégation n’est pas une société secrète: elle se recrute, se réunit
-et fonctionne au grand jour, sans avoir rien de sinistre ni dans son but
-ni dans ses moyens.
-
-Son but général et final est de faire de nous de parfaits chrétiens, en
-nous encourageant dès le collège à la pratique généreuse de tous nos
-devoirs et spécialement à la lutte sans merci contre le mal qui est en
-nous et hors de nous.
-
-Quels moyens emploie-t-elle à cet effet? Avant tout, naturellement, la
-_piété_, non la piété de surface, de bonne femme ou de sainte-nitouche,
-mais cette piété solide qui va de pair avec l’effort vers le bien. A
-cette piété elle propose un modèle et un appui pris dans le Ciel: pour
-les grands, c’est Notre-Dame. En voici les raisons. Reine, elle dispose
-en notre faveur de la puissance suprême de son Fils; Vierge, elle est
-l’idéal réalisé de cette pureté si nécessaire et parfois si difficile,
-quand on est jeune et tenté; Mère, elle est la bonté, la miséricorde,
-l’amour, dont notre cœur a besoin à tous les instants de notre vie.
-
-L’engagement a lieu en public, devant l’autel, par un acte solennel de
-consécration. Il se réduit à une sorte de contrat chevaleresque, par
-lequel je me donne librement pour vassal à la Reine des Cieux, qui, en
-loyale suzeraine, voudra bien, à titre d’échange, me garantir aide et
-protection dans la grande affaire de mon salut. C’est tout le mystère.
-
-Cependant, il y a un semblant de prétexte à la défiance des ennemis de
-la Congrégation. Si le chevalier de Notre-Dame restait isolé, il
-risquerait de succomber dans certaines rencontres et de ne pas trouver
-l’emploi convenable de sa vaillance. Les chevaliers errants ne sont plus
-de notre époque et les Jésuites n’ont pas attendu jusqu’aujourd’hui pour
-savoir que la grande force, le grand levier qui élève les âmes, dans le
-petit monde du collège comme dans le monde extérieur, c’est
-l’_association_. Voilà le point irritant.
-
-Mais si mon but personnel est essentiellement bon, pourquoi cesserait-il
-de l’être, si je le poursuis avec d’autres et si je m’entends avec eux,
-en toute honnêteté, pour l’atteindre plus sûrement et plus complètement?
-
-Il y a plus de trois siècles qu’un religieux du Collège Romain _associa_
-ses élèves pour travailler ensemble, sous l’invocation de Notre-Dame, à
-leur progrès dans la vertu et la science. Les Papes ne tardèrent pas à
-encourager les pieuses réunions du même genre et elles se répandirent
-dans tout l’univers, enrôlant sous l’étendard de la Vierge Immaculée
-l’élite des chrétiens de tout âge et de tout rang, depuis les enfants
-des écoles et les simples travailleurs jusqu’aux princes de l’Église et
-aux têtes couronnées. L’une des premières fut établie dans la capitale
-de la France, au collège de Clermont, devenu plus tard lycée
-Louis-le-Grand: elle compta parmi ses membres saint François de Sales et
-le grand Condé.
-
-Nous autres, chétifs, sommes loin de ces illustres personnages; mais
-c’est quelque chose de pouvoir se dire qu’on leur succède. Si l’on n’y
-gagne pas le droit de s’estimer davantage, on estime du moins davantage
-la Congrégation.
-
-En somme, nous faisons ce qu’ils faisaient: les règles n’ont pas changé.
-Pour être admis à l’honneur de la consécration solennelle, il faut
-avoir, durant plusieurs mois, donné des preuves sérieuses de piété, de
-travail, de bon esprit, de caractère. Alors on passe devant le Conseil,
-formé des principaux dignitaires, sous la présidence du P. Directeur.
-Ils décident à la pluralité des voix si l’épreuve a été, ou non,
-satisfaisante et suffisante. C’est un moment redoutable: car les
-condisciples se connaissent bien entre eux et se jugent sévèrement.
-L’indulgence descend plutôt du Père. Je le sais de bonne source, car...
-
---«_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse?_»
-
---Eh bien, oui, ils m’ont mis du Conseil. C’est ce qui me permet de te
-parler en connaissance de cause.
-
-Dans ces conditions de recrutement, tu comprendras que la Congrégation
-renferme l’élite morale de la Division. Mais elle n’est pas un simple
-reliquaire pour y conserver sous verre ou dans la cire les petits
-saints: elle doit être aussi un instrument d’éducation générale. A
-n’être bon que pour soi seul, on risque de ressembler à l’escargot dans
-sa maison solitaire ou au rat dévot dans son fromage.
-
-Accueillir les nouveaux à la rentrée comme j’ai été accueilli, consoler
-un camarade en deuil, prendre part à la joie d’un autre, relever un
-courage abattu, défendre un faible contre un abus de force ou contre ses
-propres défaillances, placer un conseil opportun, gronder quelquefois,
-quelquefois arrêter un petit désordre, rappeler les convenances à qui
-les oublie, entraîner au jeu, favoriser en toute circonstance la gaîté,
-le bon esprit, la vie de famille au collège: voilà quelques-uns des
-devoirs d’un bon Congréganiste.
-
-Il est évident que tous ne s’en acquitteront pas avec la même énergie et
-le même succès; mais les gens de cœur ne fussent-ils qu’une poignée, ils
-auront vite fait de prendre la tête de la Division. La fermeté de
-caractère et la décision de volonté s’imposent toujours, tôt ou tard.
-Ces braves, on les écoutera, d’ailleurs, d’autant plus volontiers qu’ils
-comptent généralement parmi les dignitaires et sont les élus de leurs
-camarades: car les hautes charges de la Congrégation sont conférées par
-le suffrage universel, honnêtement pratiqué, et les Supérieurs ne se
-réservent qu’un droit honorifique d’approbation.
-
-Tu vois, sans peine, mon ami, qu’il y a dans cette institution une
-véritable puissance pour le bien et une digue solide contre les mauvais
-courants. Si le lycée avait eu sa Congrégation, le scandale récent ne se
-serait pas produit, les sales propos ne formeraient pas le jeu ordinaire
-des élèves et peut-être se serait-il trouvé parmi eux quelqu’un pour
-clore le bec à l’inventeur du _libertinage esthétique_.
-
-Cet apostolat en famille apporte aux Congréganistes un avantage
-personnel infiniment précieux pour leur avenir. Il développe à la fois
-l’esprit d’initiative, le savoir-faire, l’art de se gouverner soi-même
-en agissant sur les autres; il devient ainsi pour eux le meilleur
-apprentissage de l’influence qu’ils seront appelés un jour à exercer sur
-un terrain plus vaste.
-
-Si j’avais plus de temps à moi, je te dirais comment cet apprentissage
-se complète par l’apostolat extérieur de la charité, par les relations
-directes avec le pauvre peuple et aussi par un commencement de
-participation aux œuvres sociales chrétiennes.
-
-Ne t’étonne pas, mon cher, si tu me trouves si _ferré_ sur cette
-intéressante question: je n’ai guère fait que de te répéter ce qui nous
-a été dit si éloquemment par le R. P. Recteur, ce matin même, à notre
-_fête des adieux_, dont je veux encore te donner une idée.
-
-Avant de se quitter, les uns pour aller en vacances, les autres pour ne
-plus revenir, les Congréganistes se réunissent une dernière fois dans
-leur chère chapelle, témoin de leurs premières promesses à Marie, de
-tant de ferventes prières, de résolutions généreuses, de cérémonies
-touchantes qu’ils n’oublieront pas. On chante encore ensemble les
-louanges de Notre-Dame, on prie, on communie les uns pour les autres,
-avec une ardeur que double la pensée de la séparation prochaine. A la
-fin, les _partants_ viennent s’agenouiller au pied de l’autel. L’un
-d’eux tient, debout, la bannière de Marie; un autre, au nom de tous,
-déclare leur volonté de défendre toujours, autant qu’il sera en leur
-pouvoir, la gloire de Dieu, son divin Cœur, sa Mère et son Église. Puis
-le Préfet en charge, suivi de ses deux assistants, vient donner acte de
-leur engagement à ceux qui s’en vont, promet au nom des _restants_
-fidélité au commun drapeau et propose de sceller l’union perpétuelle des
-cœurs par l’union dans la prière. Les deux déclarations, munies de
-toutes les signatures, sont déposées aux pieds de Marie et conservées
-ensuite dans les archives de la Congrégation.
-
-Une fois maîtres de leur liberté et lancés dans l’universel tourbillon,
-tous ceux qui ont promis auront-ils le courage de tenir toujours? Dieu
-le sait. Du moins semble-t-il que le souvenir de ce pacte solennel ne
-pourra manquer, à certains moments, de peser sur le cœur des coupables
-et finira peut-être, avant qu’il soit trop tard, par y éveiller le
-remords qui les sauvera. Quant à moi, avec la grâce de Dieu et la
-protection de l’Immaculée, je désire et j’espère ne passer jamais dans
-le camp des lâches.
-
-Cette fête, si touchante dans sa pieuse simplicité, m’a pourtant laissé
-une grande tristesse. Jean revient ici, l’an prochain: je m’en réjouis
-pour nous deux, toi et moi; nous formerons avec lui un triumvirat
-modèle, tu verras. Mais j’avais d’autres amis, qui étaient aussi les
-siens et qui ne reviendront plus. Nous étions cinq, nous tenant comme
-les doigts de la main, nous aimant comme si nous n’avions eu qu’une
-seule âme. Notre lien commun, c’était un même désir d’être bons, purs,
-généreux pour Dieu et pour nos frères. Sous l’inspiration de notre P.
-Directeur, nous avions formé entre nous une _alliance_ confidentielle...
-Oh! elle n’avait rien de subversif ni de politique!... Ses statuts nous
-obligeaient à nous avertir mutuellement de nos défauts, à tâcher
-doucement et discrètement de ramener au devoir certains condisciples
-empêtrés dans la paresse ou l’indiscipline, à en encourager d’autres qui
-étaient déjà revenus, à faire respecter toujours et partout, sans fracas
-et sans forfanterie, trois choses: l’autorité, la charité et la pureté.
-
-Mon bon, tu mesureras quelque jour la distance qui sépare une amitié
-fondée sur ces bases et d’autres amitiés de collège que tu as connues,
-que j’ai connues. Tu éprouveras quels sentiments profonds, délicieux et
-fortifiants elle met dans le cœur, sans le troubler jamais. On voudrait
-que cela durât toujours. Quand j’ai vu les trois philosophes se relever
-après leur déclaration de partants, j’ai senti que mon cœur se déchirait
-et (ne le dis à personne) j’ai pleuré amèrement.
-
-Tu vois, mon cher, que, sans parler des autres raisons, ton entrée au
-collège est indispensable pour me consoler, si tu m’aimes, et pour
-reconstituer l’_alliance_ qui va se dissoudre. Arrange-toi en
-conséquence.
-
-Et pardonne-moi ce bavardage. C’est probablement le dernier avant mes
-examens: je m’attends à les passer dans huit jours. Bonne chance pour
-les tiens!
-
-Ton dévoué
-
-PAUL.
-
-
-
-
-52. _A mon père._
-
-2 août.
-
-
-Mon cher Papa,
-
-Le télégraphe vous a déjà appris la grande nouvelle: dame Faculté des
-Lettres m’a été clémente et m’a proclamé bachelier de Rhétorique avec la
-mention honorable _bien_. J’ai failli décrocher la mention supérieure:
-c’est par ma faute que je l’ai perdue, mais je n’en ai aucun repentir.
-Voici le fait.
-
-Quand je finissais de répondre aux interrogations sur la littérature,
-mon examinateur, le même qui avait corrigé mes compositions écrites,
-voulut bien me dire:
-
-«Vos études littéraires, monsieur, semblent avoir été bonnes: où les
-avez-vous faites?
-
---Au lycée de Z***.
-
---Ah! Bien.
-
---Et en dernier lieu, au collège des jésuites de H***.
-
---Vous dites?
-
---En dernier lieu, au collège des jésuites de H***, où je viens de faire
-ma Rhétorique.»
-
-Il fronça les sourcils, me toisa, articula un _Ah!_ très bref, puis
-ajouta d’un ton pincé:
-
-«Je vous remercie, monsieur.»
-
-Mon affaire était claire: à l’addition des points, il m’en a manqué deux
-pour avoir droit au _très bien_. Si j’avais encore été de la _boutique_,
-on m’aurait fait l’aumône de ces deux pauvres points; mais j’ai payé le
-crime d’avoir déserté et l’honneur d’appartenir à un enseignement rival.
-Je l’ai un peu regretté pour les Pères, à qui je dois tout: ils avaient
-mérité un succès plus complet. Quant à moi, il me suffit de savoir
-qu’ils sont contents de mes efforts: aucune mention ne vaut leur estime,
-appuyée sur le témoignage que me rend ma conscience d’avoir fait mon
-devoir.
-
-Et vous, mon cher papa, quand l’examinateur m’a adressé sa demande
-indiscrète[6], est-ce que vous auriez voulu que votre fils reniât ses
-nouveaux maîtres? Je sais bien que non, car je n’ai pas oublié votre
-dernière lettre. Donc, foin de cette mention _très honorable_, qui
-m’aurait déshonoré à vos yeux et aux miens! Je n’en avais pas besoin, je
-pense, pour vous convaincre, vous et ma mère, que je n’ai pas perdu mon
-temps au collège.
-
- [6] En ce temps-là, le _livret scolaire_ n’existait pas et
- l’Université tenait encore à paraître ignorer la provenance des
- candidats, pour écarter d’elle plus sûrement tout soupçon de
- partialité. J’ajouterai que le fait cité, sans être général, n’est
- cependant pas isolé.
-
-Aussi, mon bien cher papa, je viens en toute confiance et simplicité
-vous demander maintenant, comme je vous en avais prévenu, la récompense
-que vous m’avez offerte pour la Saint-Paul. Cependant, si je parle de
-récompense, n’allez pas croire à un retour offensif de mon égoïsme
-d’antan. Quoique je ne sois pas devenu insensible, tant s’en faut, à ces
-petites choses qui flattent le moi et les goûts naturels, j’ai appris
-chez les Pères à chercher les vraies satisfactions plus haut, dans le
-devoir accompli pour lui-même et pour Dieu.
-
-D’autre part, j’ai appris également à estimer selon sa valeur,
-c’est-à-dire au-dessus de tout le reste, la joie d’une âme qui est en
-paix avec son Créateur.
-
-Cette joie, mon cher papa, je sais que vous ne l’avez point. Vous êtes
-seul maintenant, dans notre cher petit foyer, si uni par ailleurs, à ne
-pas l’avoir. J’en souffre plus que je ne saurais vous dire; nous en
-souffrons tous, ma bonne douce et sainte mère, votre petite Jeanne...
-Vous en souffrez vous-même. Oh! ne dites pas non: quand on a le cœur
-aussi profondément bon que vous l’avez, on ne fait pas souffrir les
-êtres qu’on aime le plus au monde sans souffrir soi-même.
-
-Je suis dans la vérité, n’est-ce pas? Eh bien, mon cher et bon père, si
-vous pensez que je mérite une récompense des efforts que j’ai essayés,
-depuis près d’un an, pour vous faire honneur et plaisir, je n’en veux
-pas d’autre que votre retour à Dieu et à la pratique de vos devoirs
-religieux.
-
-Les raisons, je ne vous les déduirai pas: ce n’est pas à moi de vous
-prêcher, et je suis persuadé qu’au fond de vous-même vous les connaissez
-fort bien. Je me contenterai de prier, comme je le fais depuis
-longtemps, pour que Dieu éclaire davantage votre intelligence si lucide
-et fortifie votre volonté si droite, et j’attends la réponse de votre
-cœur, en vous embrassant mille fois.
-
-Votre PAUL.
-
-
-
-
-53. _De mon père._
-
-4 août.
-
-
-Mon fils,
-
-Je te félicite d’avoir obtenu la mention _bien_ et de n’avoir obtenu que
-celle-là: si tu avais eu la faiblesse de renier tes maîtres, je t’aurais
-renié toi-même. Mais tu n’étais pas capable d’une pareille vilenie!
-
-Je suis très content du prix que tu attaches à leur estime et des
-sentiments de reconnaissance que tu as pour eux: ils les méritent de
-toute manière, et j’écris aujourd’hui même pour les remercier de tout ce
-qu’ils ont fait pour la culture de ton intelligence et de ton caractère.
-
-Oui, ta mère et moi nous savons que tu n’as pas perdu ton temps au
-collège: nous l’avons constaté de nos yeux et par tes lettres. Sois bien
-rassuré là-dessus: tu as droit à toute notre satisfaction, et, pour ma
-part, je ne souhaite pas mieux que de te la témoigner d’une façon qui te
-soit agréable.
-
-La demande très sérieuse que tu m’adresses ne m’a ni fâché ni surpris,
-venant de toi. Je reconnais tes bonnes intentions, mon cher Paul: elles
-m’ont touché. Tu sais d’ailleurs que je ne suis pas hostile à la
-religion: je vais à la messe, les jours de fêtes concordataires. Pour te
-faire plaisir, j’y conduirai ta mère et ta sœur dimanche prochain,
-peut-être même les dimanches suivants.
-
-Mais ne m’en demande pas davantage pour l’instant: la poire n’est pas
-mûre. Et pour te prouver en même temps ma bonne volonté et ma confiance,
-je te dirai encore ceci, à toi seul: «Je sais que ma situation n’est pas
-régulière, et j’espère bien ne pas mourir avant de l’avoir régularisée:
-mais cette opération, je veux la faire librement et loyalement, quand je
-me sentirai dans les dispositions convenables pour qu’elle ne soit pas
-un acte de simple complaisance ou, ce qui serait pire, d’hypocrisie.»
-
-Je respecterai ton refus de tout autre cadeau pour ta fête; mais je
-tiens à étrenner ton premier diplôme et, me rappelant certains désirs
-exprimés jadis en conversation, j’ai pensé te donner une triple joie en
-te chargeant de conduire à Lourdes ta mère et ta sœur. Elles iraient te
-couronner mardi et partiraient avec toi, le soir même de la distribution
-des prix. Vous prendriez le chemin des écoliers et une dizaine de jours,
-que je passerai seul à attendre votre retour. Vous prierez bien pour moi
-la bonne Vierge, que j’ai toujours un peu aimée.
-
-Est-ce entendu?... Qui ne dit mot consent. Je t’embrasse, mon cher fils,
-en attendant.
-
-PAPA.
-
-
-
-
-54. _De ma sœur Jeanne._
-
-5 août.
-
-
-Très honorable bachelier et très aimé frère,
-
-Qu’as-tu demandé à papa? Nous n’en savons rien, ni maman ni moi; mais
-nous le devinons. Ta lettre est arrivée le soir, pendant le dîner; il
-l’a ouverte aussitôt et nous a lu ton histoire du _très bien_, manqué
-par le fait de ce stupide examinateur. Qu’est-ce que c’est que cet
-homme-là? Et d’abord, est-ce un homme? Je lui donne une figure de vieux
-singe, avec une tomate mûre au bout de la chose qui lui sert de nez:
-puisqu’il est grincheux et injuste, il ne peut qu’être laid à faire
-peur. Quant à son cœur, s’il en a un, il doit l’avoir dans l’estomac, à
-moins que ce ne soit dans ses chaussures: car s’il le portait à la bonne
-place, est-ce qu’il ne t’aurait pas admiré, quand tu risquais si
-crânement ta _peau d’âne_, plutôt que de cacher ton titre d’élève des
-Jésuites? Lorsque papa nous a lu ta réponse, je n’ai pu m’empêcher de
-dire:
-
-«Bravo, petit frère!
-
---C’est notre vrai Paul, ajouta maman.
-
---Ce garçon-là sera un homme», compléta papa ému. Puis, à mesure que tu
-parlais de ta reconnaissance et de ton estime pour les Pères: «Il a
-raison, intercalait-il, il a raison!»
-
-Puis: «Ah! voilà enfin la question du cadeau de fête arriéré! Qu’est-ce
-qu’il va me demander?» Mais après nous avoir lu encore deux lignes,
-soudain il se tut; sa mine devint très sérieuse; à deux ou trois
-endroits, je vis que ses yeux le picotaient. Quand il eut fini, il plia
-ta lettre et la mit dans son portefeuille sans un mot.
-
-«Qu’est-ce qu’il vous demande, papa?
-
---C’est mon secret.» Et toute la soirée, il resta songeur, préoccupé. Je
-voulais le soulager du poids qui le gênait: maman me fit signe d’être
-discrète. De bonne heure, il allégua un peu de fatigue et se retira chez
-lui, sans doute pour t’écrire avant de se coucher.
-
-Le lendemain, il vint au déjeuner avec une lettre. Il paraissait calme,
-presque joyeux, comme un homme qui a fait ou qui va faire une bonne
-action:
-
-«A quelle heure va-t-on à la messe, demain dimanche?» demanda-t-il tout
-à coup.
-
---«Mais comme toujours, à neuf heures», répondit maman, un peu surprise.
-«Est-ce que vous y venez?
-
---Je promets à Paul dans cette lettre de vous y conduire.
-
---En _Te Deum_ pour son baccalauréat?» fis-je.
-
---«Oui. Trouve-moi un livre de messe, pour que je n’aie pas l’air trop
-dépaysé.
-
---Voulez-vous son paroissien de première communion?
-
---Oui, oui.
-
---Oh! que vous me faites plaisir, papa!» Je l’embrassai, il m’embrassa;
-puis, voyant maman essuyer une larme de joie, il l’embrassa aussi et lui
-demanda, ensuite, si elle se sentait assez forte pour affronter la
-fatigue d’un voyage:
-
---«A quel endroit?
-
---A Lourdes.
-
---Avec vous?
-
---Pas encore. Avec Paul et Jeanne.
-
---Oh! maman, ne refusez pas! Paul et moi, nous vous soignerons bien et
-la sainte Vierge ne permettra pas qu’il vous arrive du mal.
-
---Eh bien, oui.»
-
-Cette fois, je me jetai au cou de maman--et en esprit au tien.
-Là-dessus, sans perdre une minute, on régla tout pour le double départ,
-d’ici chez toi et de chez toi à la grotte miraculeuse. Pour le premier
-trajet, c’est ta sœur qui veille sur maman; après, tu deviens notre
-chevalier jusqu’au retour à Z... Quel bonheur! Je me dis que, si nous
-n’avons pu faire encore ce pèlerinage désiré, c’est qu’avant de nous
-accueillir dans son domaine, Marie voulait te voir devenu ce que tu es
-maintenant. Comme nous allons bien la prier, n’est-ce pas, mon frère,
-pour tout ce que nous aimons, pour notre pauvre cher papa surtout, qui
-vient de faire un grand pas vers le bon Dieu!
-
-Nous serons au collège après-demain soir; mardi matin, nous te
-couronnons... Combien de fois? Ce jour-là, nous couchons à Paris, et le
-lendemain, en route pour les Pyrénées, avec toi. Quel bonheur! Quel
-bonheur!
-
-Au revoir, Paul, dans deux jours, qui n’en finiront pas. Je t’embrasse
-et je te r’embrasse.
-
-Ta sœur,
-
-JEANNE.
-
-
-Merci, mon Paul, de toutes les joies que tu nous donnes--et de celles
-que ton cœur de fils aimant et chrétien nous réserve encore. Je serai
-bien heureuse de jouir avec toi des petites gloires dont Dieu récompense
-ton travail persévérant et d’aller, sous ta protection, remercier ta
-bonne Souveraine des grâces que nous lui devons.
-
-TA MÈRE.
-
-
-
-
-55. _A Louis._
-
-16 août.
-
-
-Mon cher Louis,
-
-Je ne te décrirai pas ce que j’ai vu à Tours, Poitiers, Bordeaux,
-Biarritz, Pau et autres lieux célèbres, où nous avons passé: ces belles
-choses, tu les trouveras toutes imprimées dans de beaux livres. Il y
-manquera pourtant le charme qu’on éprouve à les visiter en compagnie de
-personnes intelligentes et aimées.
-
-Ma mère supporte bien le voyage; ma sœur, joyeuse comme un pinson, est
-aux petits soins pour maman et pour Bibi. Quant à Bibi, pénétré qu’il
-est de ses graves devoirs de conducteur responsable, il s’applique à les
-remplir avec la conscience et le savoir-faire qu’ils réclament. Nous
-n’avons encore été ni écrasés, ni empoisonnés, ni volés, et n’avons pas
-manqué un seul train. Sans moi, qui sait tout ce qui aurait déjà pu nous
-advenir de fâcheux? Pour sûr, j’en aurai de l’orgueil, si cela dure.
-
-Voilà deux jours que nous sommes à Lourdes. C’est Lourdes que je
-voudrais te décrire: mais comment faire? Il y a ici, en dehors des
-choses qui se voient, tant d’autres que le cœur seul peut sentir, sans
-pouvoir les exprimer.
-
-Le site n’est pas indigne de la sainteté du lieu. La basilique s’élève
-d’un jet hardi sur un rocher, à l’ombre d’autres rochers énormes; en
-bas, devant la grotte, le gave roule sur un lit rocailleux ses eaux
-transparentes; à peu de distance, un vieux château fort veille encore de
-haut sur la ville qui s’étend au pied de ses murs; par derrière,
-au-dessus du premier plan des Pyrénées, sombre et massif, on voit
-blanchir au loin les sommets où règnent les neiges et les glaces.
-
-Mais ce spectacle, qui se retrouve ailleurs plus grandiose, s’efface
-devant celui des foules de pèlerins qui affluent ici de tous les coins
-du monde. Hier soir, jour de l’Assomption, nous avons pris part à une
-procession de huit mille personnes, qui, descendant de la basilique,
-cierges en main, se déroula lentement le long des allées sinueuses et
-remplit peu à peu l’immense jardin, où se dresse la statue de la Vierge
-couronnée par Pie IX. Tout en marchant, on s’unissait comme on pouvait
-par petits groupes pour chanter ou prier, sans se préoccuper de l’effet
-d’ensemble, qui, de loin, pouvait n’être pas agréable. Mais quand toute
-la procession fut massée autour de la statue, une voix puissante entonna
-un cantique populaire bien connu, dont le refrain est très simple et
-très chantant:
-
- _Ave, ave, ave, Maria!
- Ave, ave, ave, Maria!_
-
-Ce fut alors comme une immense vague d’harmonie qui s’éleva dans la
-nuit, roulant du centre aux extrémités, puis se retournant sur elle-même
-et portant jusqu’au ciel, dans une variété de tons infinie, l’expression
-ardente du même amour, de la même confiance, du même saint enthousiasme.
-Je t’assure, mon ami, que c’était empoignant et je ne sais pas comment
-il faudrait avoir l’âme faite pour garder son sang-froid devant une
-pareille manifestation. Ma sœur et moi, nous chantions de tout notre
-cœur et de toutes nos forces; entre nous deux, maman priait tout bas et
-pleurait. Elle pensait (elle nous l’a dit après) que si papa s’était
-trouvé là, il n’aurait pas résisté à la grâce.
-
-La grâce, mon cher Louis, semble planer sans interruption d’une manière
-sensible sur ce lieu béni; elle est dans l’air qu’on respire. Si je
-n’avais peur de passer pour un affreux hérétique, je dirais que je crois
-fermement à la présence réelle de Marie à Lourdes.
-
-Cette impression m’a saisi dès notre première visite à la grotte.
-C’était le crépuscule, presque la nuit, une belle nuit étoilée. En me
-trouvant tout à coup, au tournant du chemin, en face de la statue
-blanche qui, dans un creux du rocher, occupe la place même où la Reine
-des cieux apparut à la petite bergère, j’ai senti qu’elle était encore
-là, invisible, mais vivante et agissante. Je lui ai parlé, je lui ai dit
-tout ce que j’avais dans le cœur, je lui ai recommandé tous mes besoins,
-tous mes vœux, tous mes parents et mes amis, toi et Jean, et il m’a
-semblé qu’elle m’écoutait et me répondait: «Courage! Je suis avec toi.»
-
-Chaque fois que j’y reviens, j’éprouve la même impression. Et on ne se
-lasse pas d’y revenir, et quand on y est, on ne peut pas faire autrement
-que de prier, de bouche ou de cœur. On est envahi par le recueillement.
-Sur la vaste plate-forme qui sépare la grotte du gave, j’ai vu deux et
-trois cents personnes allant et venant dans le plus religieux silence;
-si on parlait, ce n’était qu’à voix basse. Il y avait presse pour
-s’agenouiller tour à tour un instant sur la dalle où Bernadette s’est
-agenouillée devant la divine apparition; mais n’importe où, au milieu de
-la foule ou à l’écart, on voit des gens prier à genoux, étendre les bras
-en croix, baiser la terre. Tout le monde trouve cela naturel et en fait
-autant. Les cœurs sont tous à la même hauteur, bien au-dessus des
-petitesses du respect humain, bien au-dessus de la terre.
-
-Malheureusement, je suis arrivé trop tard pour être brancardier en
-titre: j’ai pourtant rendu service et vu de mes yeux plusieurs malades
-sortir guéris de leurs couchettes ou de la piscine. J’ai même assisté à
-des constatations médicales: pour tout esprit non prévenu, elles ne
-laissent pas le moindre doute sur l’intervention miraculeuse. Voici
-seulement un fait. Une brave Flamande de quelque trente-cinq ans,
-appelée Marie, nous a raconté, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle
-avait été atteinte depuis quinze ans d’une plaie au bas de la jambe.
-Treize fois elle était venue demander sa guérison à la «bonne mère»,
-sans jamais l’obtenir. Au contraire, la plaie était devenue si profonde
-et si douloureuse que, lorsqu’elle parla de faire un quatorzième
-pèlerinage, ses proches la traitèrent de folle et lui prophétisèrent
-qu’elle n’arriverait pas vivante à Lourdes. Elle eut alors une
-inspiration soudaine. Plusieurs de ses parents n’étaient pas chrétiens:
-«Si j’en reviens guérie, leur dit-elle, me promettez-vous d’aller tous à
-confesse?» Ils se mirent à rire aux éclats. Elle insista: «Me le
-promettez-vous?--Nous vous le jurons, si vous voulez.--C’est bon: je
-vous tiens». Elle partit, arriva à Lourdes, non sans avoir horriblement
-souffert des cahots de la route, pria devant la grotte, se fit plonger
-dans la piscine et se trouva instantanément guérie. Sa jambe ne garde
-même pas la moindre trace du mal: elle l’a montrée devant moi aux
-médecins et ajoutait naïvement: «Je vais leur écrire tout de suite de se
-préparer à leur acte de contrition: je les tiens.»
-
-J’ai demandé à Notre-Dame de vouloir bien tout arranger pour que tu
-rentres avec moi au collège en Philosophie. En attendant, je l’ai priée
-de soutenir ta bonne volonté et la mienne, et d’épargner à nos vertus
-encore mal affermies les secousses trop rudes.
-
-Nous ne partons pas encore: il fait si bon ici qu’on voudrait y rester
-toujours! Mais mon pauvre papa doit nous attendre avec angoisse: va le
-voir pour lui faire prendre patience. Ah! si je pouvais lui rapporter sa
-guérison spirituelle! J’espère.
-
-Au revoir, mon cher Louis. Offre mes respects à ta bonne mère.
-
-Ton ami,
-
-PAUL.
-
-Je ne suis pas étonné du piteux résultat des examens au lycée: les
-préoccupations de nos anciens condisciples étaient ailleurs et l’on ne
-peut courir deux lièvres à la fois. Tu as ton diplôme: c’est le
-principal.
-
-
-
-
-56. _De mon professeur._
-
-1er septembre.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Je vous ferais de la peine, si je n’acceptais pas vos remerciements, si
-sincères (je le sais) et si affectueux. Je ne commettrai même pas l’acte
-d’humilité douteuse qui consisterait à vous dire que je ne les mérite
-pas. J’ai du moins la conscience d’avoir voulu les mériter: c’était mon
-simple devoir.
-
-Mais pour rester dans la vérité pure, je dois ajouter que vous m’avez
-rendu ce devoir singulièrement facile et doux. Si tous les élèves vous
-ressemblaient, un professeur ne gagnerait pas sa part de paradis: il
-serait payé de ses peines dès ce bas monde.
-
-J’ai donc aussi à vous remercier, mon cher Paul, des satisfactions que
-vous m’avez données personnellement et du précieux appoint que vous avez
-apporté à l’entrain général. Vous en avez été récompensé par vos beaux
-succès de fin d’année, vos sept prix et votre diplôme, et mieux encore
-par l’assurance intime d’avoir rempli vos obligations filiales à l’égard
-de Dieu et de vos bons parents.
-
-Hélas! l’an prochain, vous ne serez plus mon élève; je n’aurai même pas
-la joie de vous revoir à la rentrée: car l’obéissance m’appelle à
-travailler au bien de la jeunesse dans un autre collège, à X., où je
-dois encore professer la Rhétorique. Ce sera pour moi un sacrifice assez
-rude, je l’avoue. Mais le jésuite est le voyageur du bon Dieu: sa
-vocation l’oblige, selon le mot de certain brave Père, à avoir toujours
-_un pied levé et l’autre... en l’air_.
-
-Je garderai votre souvenir, mon cher Paul, surtout dans mes prières, et
-serai heureux d’apprendre que vous serez pour votre futur professeur de
-Philosophie, le Père X., ce que vous avez été pour moi, un élève modèle.
-Et si, quelque jour, nous nous rencontrons sur l’un des mille sentiers
-qui se croisent dans la vie, je veux espérer que vous en éprouverez
-autant de plaisir que moi-même.
-
-En terminant, je souhaite que les graves études de l’an prochain fassent
-de vous, avec l’aide de Dieu et de l’éducation chrétienne, un homme
-complet, digne de réformer l’Université de France ou du moins capable de
-tenir une belle place parmi les gens de tête et de cœur.
-
-Je suis tout à vous en N.-S.
-
-Votre ancien professeur,
-
-S. J.
-
-
-
-
-57. _De mon Père spirituel._
-
-8 septembre.
-
-
-Mon cher enfant,
-
-Je connais Lourdes; je sais par mon expérience personnelle ce qu’on y
-éprouve; après avoir eu le bonheur d’y aller prier déjà trois fois, j’y
-retournerais volontiers encore. Je ne suis donc pas étonné des joies
-intimes que vous y avez ressenties et des belles résolutions que vous en
-avez rapportées: les unes et les autres sont des grâces que vous ne
-laisserez point stériles, n’est-ce pas?
-
-Vous avez bien prié la Vierge Immaculée pour l’âme de votre cher papa:
-ayez confiance en Elle. A l’occasion d’un grand pèlerinage à Lourdes,
-j’ai été appelé à prêter mon ministère pour les confessions: j’ai
-constaté là, dans le secret du tribunal de la pénitence, plusieurs
-miracles de conversion, opérés par la prière à Marie et plus étonnants,
-à mon sens, que maintes guérisons du corps. Ce miracle se fera pour
-votre père et semble même déjà commencé, puisqu’il assiste maintenant
-régulièrement à la messe du dimanche. Continuez, mon cher enfant, avec
-votre sœur, à fortifier vos prières par tous les témoignages d’une
-affection vraiment filiale et d’une vertu sans exagération comme sans
-défaillance. Par là vous forcerez la grâce à descendre sur lui,
-peut-être bientôt. Je prie toujours avec vous.
-
-Quant à votre brave ami Louis, veuillez lui dire qu’ayant, selon votre
-désir, plaidé auprès du P. Recteur la cause de son admission en
-Philosophie, j’ai le plaisir de lui annoncer que j’ai réussi. On ne met
-plus qu’une condition à son entrée; mais je n’ose quasi pas vous la
-transmettre, par crainte de vous humilier... On veut qu’il s’engage à
-suivre vos exemples et, au besoin, vos bons conseils: s’il accepte,
-comme il y a lieu de le supposer, vous voilà terriblement engagé
-vous-même! Vous sentez-vous de force à porter ce nouveau fardeau?
-
-Je comprends, mon pauvre Paul, que le scandale donné par vos anciens
-camarades et la réserve qu’il vous impose dans vos relations avec eux,
-vous chagrinent. Il y a peut-être une distinction à établir: rompez avec
-les grands coupables et les impénitents, laissez venir à vous et
-accueillez avec une bienveillance discrète ceux qui vous témoigneront
-des regrets sincères. Il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore.
-A vous deux, vous et Louis, il vous sera peut-être possible d’en sauver
-quelques-uns et de former un groupe de résistance au mal. Essayez, avec
-la grâce de Dieu et l’aide de Notre-Dame de Lourdes.
-
-Je lui demande de vous protéger vous-même, mon fils, contre toutes les
-défaillances et de vous ramener au collège, dans quelques semaines, tel
-que vous êtes parti ou meilleur encore: je vous envoie dans ce but ma
-bénédiction et vous embrasse paternellement.
-
-Mes respects à vos parents et mes amitiés à Louis.
-
-Votre dévoué en Notre-Seigneur,
-
-S. J.
-
-
-
-
-58. _De mon ami Jean._
-
-12 septembre.
-
-
-Mon gros,
-
-Ton esprit se résigne-t-il peu à peu à descendre des cimes sacrées et à
-reprendre contact avec le sol plat des vulgarités profanes? Il le faudra
-bien. Mais je regrette que pour t’adoucir la chute, tu n’aies pu venir
-passer huit jours avec moi au Mont-Dore, à un millier de mètres
-au-dessus de la mer, presque au fond d’une vallée en pente douce que
-descend la Dordogne. C’eût été une jolie transition entre Lourdes et ta
-ville natale.
-
-Je te donne à deviner l’agréable surprise qui m’attendait ici.
-Imagine-toi que, dès le premier jour, en entrant à l’établissement des
-bains, je me rencontre face à face avec un monsieur, habillé comme moi
-de flanelle blanche des pieds à la tête, qui s’arrête et me regarde. Je
-m’arrête, je le regarde et, plongeant au fond de son vaste capuchon, je
-reconnais la physionomie souriante du P. X..., notre futur professeur de
-Philo.
-
-«Vous ici, mon Père! Qu’y faites-vous?
-
---Je prends des bains, je bois de l’eau désagréable, je me gargarise, je
-me vaporise, je me pulvérise, comme vous sans doute, et je m’ennuie
-après mes élèves.
-
---Quelle chance!
-
---De m’ennuyer après mes élèves?
-
---Non, pour moi, de vous rencontrer. Etes-vous ici pour longtemps?
-
---Pour quinze jours encore.
-
---Moi pour une vingtaine. Vous reverrai-je, mon Père?
-
---Quand vous voudrez, à l’hôtel des Étrangers.
-
---Mais c’est une dépendance du nôtre, où je loge avec mes parents.
-
---Ah! tant mieux. Voulez-vous me présenter à eux?
-
---Tout de suite?
-
---Non, après déjeuner: jusque-là j’ai de la besogne.
-
---Ils seront enchantés de vous voir.
-
---Est-ce que vous vous promenez beaucoup, Jean?
-
---Le médecin me l’ordonne; mais je ne connais rien dans ce pays et
-trouve insipide de me promener seul. Mes parents ne sont guère en état
-de m’accompagner.
-
---Et vous avez le pied montagnard?
-
---Un peu.
-
---Alors, ce soir, nous pourrions grimper ensemble là-haut, sur le
-Capucin: cela vous va-t-il?
-
---Pouvez-vous le demander, mon Père? Merci.
-
---A tout à l’heure, Jean!
-
---Au revoir, mon Père.»
-
-Tu juges bien si mes parents furent heureux de me confier au Père. Le
-soir même, nous grimpâmes au Capucin: c’est un immense bloc arrondi,
-accessible d’un seul côté, tombant de l’autre vertigineusement à pic. Le
-Père se montra satisfait de mon endurance, à cette première ascension.
-
-Le lendemain, nous allâmes admirer une jolie cascade et prendre des
-vues. J’appris là du Père un moyen précieux de se désaltérer sans
-danger, en pleine chaleur, aux sources glaciales des montagnes. Le voici
-pour ton usage. On puise de l’eau, on y verse un peu de rhum et l’on
-avale le tout, à petites gorgées, à travers un morceau de sucre qu’on a
-dans la bouche. C’est un pur nectar, et un raffinement que les vacances
-seules peuvent excuser.
-
-Le troisième jour, délicieuse flânerie sur le vaste plateau qui domine
-les bains, véritable tapis de verdure, où le pied se pose sans la
-moindre fatigue. Au milieu, un ruisseau de cristal, qui, sur un assez
-long espace, en vertu de la vitesse acquise, va contre mont. Par
-endroits, des touffes de myrtilles, qu’on croque avec plaisir. Puis des
-vaches qui, tout en ruminant philosophiquement (dit le Père), vous
-regardent avec sympathie. Et surtout de l’air, de l’air à pleins
-poumons, pur, dilatant, vivifiant, aromatisé parfois de la bonne senteur
-des sapins. Tant qu’on le respire sur les hauteurs, il semble
-nourrissant et donner des ailes: au retour, quand on s’assied à table,
-on sent qu’il vous a creusé l’estomac jusqu’au talon. Ma mère est
-effrayée de ce que je dévore.
-
-Hier enfin, nous croyant suffisamment entraînés, nous avons entrepris
-l’assaut des grandes hauteurs, en commençant par le Puy-Gros et la
-Benne. Ces deux têtes, unies par une encolure peu profonde, sont à 1700
-mètres, et nues comme un crâne d’académicien ou de sénateur. Vue
-superbe, quoique assez bornée, sur le fouillis des montagnes et sur la
-vallée de la Dordogne. Comme on se sent loin du monde, là-haut, et petit
-devant les œuvres du Créateur! J’ai mieux compris pourquoi Dieu aime à
-se faire adorer sur les sommets. En montant, nous avions rencontré une
-petite bergère, qui, tout en gardant ses vaches, un tricot dans les
-mains, chantait de tout son cœur l’_Ave maris stella_, comme à l’église:
-cette enfant comprenait par instinct que la belle grande nature est le
-temple du bon Dieu.
-
-Écoute une attention délicate de ce Dieu si bon. Une fois arrivés au
-sommet du Puy-Gros, nous mourions de soif. Nous avions bien notre gourde
-de rhum; mais où trouver de l’eau? En approchant d’une roche plate qui
-semblait indiquer le point culminant, ô miracle! nous la trouvons
-percée, à la surface, d’une dizaine de cuvettes naturelles; l’orage de
-la veille les avait remplies d’une eau admirablement limpide, à laquelle
-le vent avait conservé toute sa fraîcheur. Nous dîmes notre
-_Benedicite_; puis, mollement couchés sur l’herbette à l’abri du rocher,
-nous pûmes arroser à plaisir nos provisions de bouche et, après
-déjeuner, nous nous payâmes un brin de toilette, chacun dans son lavabo
-fourni par le ciel. Cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?
-
-Aujourd’hui, repos indispensable pour refaire nos jarrets et pour
-t’écrire. Mais demain, grandissime excursion au Puy de Sancy, le roi des
-Monts-Dore, haut de 1886 mètres. Il y aura des ânes pour les amateurs.
-
-Tu vois que, si ma vie n’est pas tout à fait celle d’un sybarite, vu
-l’exercice qu’elle comporte, je vais pourtant de plaisir en plaisir.
-C’est au P. X... que je le dois; mais il prétend que c’est le contraire,
-et que l’obligé, c’est lui. De fait, à regarder les apparences, on
-pourrait croire qu’il s’amuse autant que moi: mais bien naïf est qui se
-fie aux Jésuites! Ils s’entendent parfaitement à dissimuler leurs
-vertus--ou du moins à les accommoder à la faiblesse humaine. Le P. X...
-sait vivre et rire. Mon père, qui est chrétien, mais n’avait jamais vu
-de jésuite dans l’intimité, disait l’autre jour: «Je ne me les figurais
-pas comme cela: au moins ils ne rendent pas la religion désagréable!»
-
-Bref, mon ami, si tu étais ici avec nous, ce serait un idéal de
-vacances. Hélas! je te vois là-bas, dans la plaine, dans le marécage,
-respirant un air à couper au couteau, de la poussière à rendre aveugle,
-de la fumée à étouffer, buvant une eau empoisonnée par l’industrie
-moderne, mangeant sans appétit, dormant sans sommeil, traînant sur un
-affreux pavé le morne boulet de l’ennui. Mon pauvre gros, que ne
-viens-tu demain au Sancy! Un âne de plus (je parle de celui que tu
-aurais l’honneur... non, qui aurait l’honneur de te conduire) ne serait
-pas d’un mauvais effet dans la caravane.
-
-Mais c’est mal de faire danser ainsi devant toi la pomme de Tantale:
-pardonne. Cela vient du grand désir que j’aurais de nous récréer tous
-deux et de te mettre à l’avance en relation avec notre professeur
-désigné. Tu te tromperais, d’ailleurs, si tu te figurais qu’en cheminant
-par monts et par vaux, nous ne faisons que rire et plaisanter. Le P.
-X... est un homme très sérieux, quand il veut, et moi (tu le sais)
-aussi. Il veut bien me donner un avant-goût des études philosophiques et
-quelques bons conseils pour me les rendre profitables: tu en auras ta
-part, quand je te reverrai. Nous avons parlé aussi du collège, de la
-Congrégation, de toi et de tout ce qu’on peut attendre de ton
-intelligence, de ton travail, de ta bonne influence. Il compte beaucoup
-sur tout cela et je lui ai promis en ton nom que tu ne démentirais pas
-ses espérances.
-
-Un homme averti en vaut deux, mon gros. Quand on a failli remporter une
-_mention très honorable_, on est tenu de hausser sa vertu au niveau de
-sa gloire: diplôme oblige. Moi qui n’ai attrapé qu’un _assez bien_ à
-cause de ces maudites Mathématiques, j’ai droit à me reposer sur mon
-passé: toi, il faudra que tu marches en avant, à la tête, en tout.
-_Intelligenti pauca_: si je te prêchais trop, tu finirais par me
-reprocher d’être toujours sur ta nuque, comme un cornac sur celle d’un
-éléphant... Ne te fâche pas de la comparaison: l’éléphant est un animal
-très noble et très estimé, non seulement pour ses dents, mais aussi et
-principalement pour son intelligence.
-
-Ton ami Louis viendra-t-il décidément nous rejoindre? S’il te ressemble
-(je dis cela pour faire passer mes autres impertinences), je ne demande
-pas mieux que de conclure amitié avec lui.
-
-Es-tu content? Si tu ne l’es pas, tu as tort; car au fond, tout au fond,
-
- Va, je ne te hais point!
-
-Prie pour moi. Et bonnes vacances!
-
-JEAN.
-
-
-
-
-59. _De ma sœur._
-
-8 octobre.
-
-
-Mon cher frère,
-
-Voilà toute une semaine déjà de solitude! Ne me demande pas si j’ai
-encore le crève-cœur, ni combien de fois je monte dans ta chambre causer
-avec ton portrait, que j’ai mis là pour te remplacer. Il faut me
-pardonner cette petite folie: elle m’aide à prendre patience. Car après
-ces deux mois de vacances, où tu t’es montré si bon, ton départ a
-terriblement changé ma vie. Mais puisque je te l’ai promis, je veux être
-raisonnable.
-
-Maman se console en consolant la mère de Louis, qui vient nous voir
-assez souvent. La pauvre femme! N’ayant plus son fils, elle n’a plus
-rien, sinon le plaisir d’en parler avec nous. Son beau-frère lui tient
-rigueur de ce qu’elle lui a forcé la main pour faire entrer son pupille
-chez les Pères; il tremble encore à la seule pensée des désagréments que
-cet acte de témérité pourrait lui attirer. Il en a fait l’aveu à papa,
-qui lui a répondu net: «Vous avez peur d’être appelé jésuite?... C’est
-un tort. Je me suis aperçu que ça ne tue pas et, croyez-moi, ça vaut
-mieux que d’être déshonoré par ses enfants.»--«Je vous crois, monsieur
-Ker», a balbutié le brave homme abasourdi, et il s’est empressé de
-prendre son chapeau, craignant peut-être que papa ne l’invitât à venir
-dimanche avec lui à la grand’messe.
-
-Sais-tu qu’il devient tout à fait pieux, notre cher papa? Sa tenue
-recueillie à l’église fait l’édification de la paroisse; le sermon ne
-lui paraît plus si monotone, ni les cérémonies trop longues. Je pense
-qu’il ira bientôt à vêpres: il a déjà remarqué que ton paroissien peut
-servir aussi à chanter les psaumes en latin. Ce paroissien fait des
-miracles.
-
-Les lettres que madame X... reçoit de Louis débordent d’enthousiasme. Il
-vante le bon ordre et le régime de la maison, la direction
-paternellement ferme des maîtres, la facilité de rapport avec les
-élèves, le respect général des convenances, le sentiment du devoir,
-l’entrain au travail comme au jeu, l’esprit de famille, et dit qu’on ne
-peut comparer le collège avec le lycée, parce que c’est tout un autre
-monde. Aussi il promet à sa mère de lui donner désormais le plus de
-contentement possible, en ajoutant que, pour cela, il n’aura qu’à
-regarder... tu devines qui, et à faire comme lui. Là-dessus, tableau de
-l’estime qui entoure Paul, de la confiance absolue que lui témoignent
-les Pères, de l’affection qu’il inspire à ses camarades, de l’heureuse
-influence qu’il exerce même sur les moins traitables. Finalement, après
-la grâce de Dieu, c’est sur ton amitié qu’il compte pour arriver, avec
-le temps, à te ressembler un peu. Je sais tout cela par cœur, parce que
-je l’ai lu trois fois, dans le texte original, et je ne dis pas tout,
-pour ne pas te couvrir de confusion. Tu comprends que c’est pour nos
-parents et moi du pain bénit, et qu’on n’en perd pas une miette.
-
-Je veux te remercier encore une fois, mon cher Paul, des avis et des
-conseils fraternels que tu m’as donnés pendant ces bonnes chères
-vacances. Les ai-je toujours assez bien reçus, dis? Si je ne l’ai pas
-fait (car, malgré tout, je me sens beaucoup trop fière encore),
-pardonne-moi. Je ne les ai pas oubliés et je m’applique tous les jours à
-les faire passer dans ma conduite. Mais si tu étais là, tout irait bien
-mieux.
-
-Tu m’as dit qu’à cause de tes études, maintenant plus sérieuses, tu ne
-pourrais plus nous écrire aussi longuement que l’an dernier: ce sera une
-grosse privation. J’aurais tant voulu savoir tout ce que tu fais et
-vivre ta vie au jour le jour, afin de m’encourager par ton exemple à
-mieux remplir tous mes devoirs!
-
-Au moins, prions bien l’un pour l’autre, mon vrai frère, et aimons-nous
-comme le bon Dieu nous aime. Je t’embrasse.
-
-JEANNE.
-
-
-Ta mère aussi, mon cher Paul, regrette le jeûne auquel nous allons être
-condamnés tous par la réduction de tes loisirs; mais ton devoir passe
-avant notre satisfaction. Remplis-le toujours vaillamment, avec l’aide
-de Dieu et de Marie!
-
-
-
-
-60. _A ma sœur._
-
-10 octobre.
-
-
-Ma bonne Jeanne,
-
-On n’est jamais trahi que par ses amis. J’ai prié Louis de se souvenir
-qu’un philosophe doit savoir modérer sa langue, s’il ne veut pas risquer
-de commettre des exagérations toujours regrettables. Qu’il dise du
-collège tout le bien qu’il en pense: il n’en dira jamais trop. Mais pour
-ce qui regarde les vertus qu’il m’octroie si libéralement, je proteste
-contre le verre grossissant à travers lequel son amitié les mesure:
-quand il m’aura vu quelque temps de plus près, il en rabattra.
-
-De son côté, mon autre ami Jean vient de me jouer un tour encore plus
-traître. Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un préfet de
-Congrégation chez les Jésuites?... C’est un élève qu’on place sur le
-chandelier pour éclairer de ses vertus toute une division. A la chapelle
-de Congrégation, il préside les réunions sur une estrade, assisté de ses
-deux assistants. Dans les grandes circonstances, il complimente, au nom
-de tout le collège, le P. Recteur ou les illustres étrangers qui nous
-honorent de leur visite. C’est encore à lui qu’on recourt, lorsqu’il
-s’agit de plaider auprès des Supérieurs, soit une amnistie, soit une
-faveur exceptionnelle, promenade ou lever de six heures. Si, au prestige
-que lui donnent tous ces honneurs, il joint certaines qualités
-personnelles d’intelligence et de caractère, ses condisciples trouveront
-naturel, en mainte occasion, de lui déférer le rôle délicat d’arbitre
-des querelles et de redresseur des torts. Mon ami Jean remplissait
-depuis un an ces multiples devoirs de la préfecture avec une perfection
-qui ne laissait rien à désirer et, par conséquent, le bien commun
-semblait demander qu’on ne lui cherchât pas de remplaçant. C’était, je
-pense, l’avis de tout le Conseil de Congrégation, certainement le mien.
-
-Or, il y a trois jours, quand le Conseil s’assembla pour désigner les
-candidats qu’on propose d’ordinaire aux suffrages des Congréganistes,
-Jean demanda la parole et dit: «Mon R. Père, j’ai porté le fardeau de la
-préfecture pendant toute une année: il me semble qu’un changement de
-titulaire ne pourrait qu’être utile à la Congrégation et à moi-même.
-Avec votre agrément, je décline donc toute nouvelle candidature à cette
-charge et je prie les Conseillers de reporter leur voix sur une autre
-tête. Il ne manque point ici de confrères qui méritent cet honneur aussi
-bien et mieux que moi.» Le Père n’objecta rien. On vota et je sortis en
-tête de la liste, évidemment comme ami de Jean. Je protestai de toutes
-mes forces que je ne me sentais pas à la hauteur de la tâche et que
-Jean, préfet modèle, avait rendu la place difficile à remplir pour
-n’importe qui, mais tout à fait impossible pour moi, le dernier venu. Je
-demandai, en conséquence, que l’on recommençât le vote. Hélas! je n’y
-gagnai rien: ils me maintinrent au premier rang et les Congréganistes
-ratifièrent le choix.
-
-Je suis donc préfet, pour mon malheur et le malheur des autres, et ce
-misérable Jean, nommé mon premier assistant, se frotte les mains sous
-mon nez en me disant: «Pincé, mon gros! Chacun son tour.» Mais je ne me
-tirerai jamais honorablement d’affaire, si maman et Jeanne ne disent pas
-tous les jours, et papa le dimanche à la messe, une prière spéciale à
-mon intention. J’y compte.
-
-Ce n’est pas tout. Le préfet est aussi, de droit, président d’une
-_Conférence_ établie en première division. Elle a pour but de nous faire
-faire, autant que notre situation d’élèves pensionnaires le permet,
-l’apprentissage de la charité et (si le mot n’est pas trop prétentieux)
-de l’action populaire.
-
-Notre premier moyen de contact avec le pauvre peuple, c’est
-l’instruction religieuse, que vingt à vingt-cinq enfants d’ouvriers
-viennent recevoir chez nous, chaque semaine, au temps de la récréation.
-Dix à douze catéchistes, philosophes ou rhétoriciens, ont chacun leur
-petit groupe de deux ou trois gamins, dont ils s’ingénient, rarement
-sans peine, quelquefois avec un succès très consolant, à éclairer
-l’esprit et à former le cœur. Ils sont aidés dans cette tâche par des
-leçons de choses sur tableaux coloriés, par de petites conférences sur
-l’histoire sainte, enfin par une bibliothèque de bons livres.
-
-Les enfants sont ensuite récompensés, selon leur bon vouloir, par des
-secours que nous allons porter régulièrement à leurs familles, sous la
-conduite du P. Directeur, toujours pendant les récréations. C’est notre
-second moyen d’entrer en relations avec les pauvres gens. Nos visites
-les habituent à voir le prêtre et dissipent leurs préjugés contre
-l’indifférence des riches et des fils de riches; ils se soulagent à nous
-raconter leurs souffrances et se laissent peu à peu, quelques-uns du
-moins, ramener aux pensées et aux pratiques chrétiennes. Nous-mêmes,
-nous apprenons là à compatir aux privations d’autrui, en les voyant de
-près, et à nous priver aussi pour de plus malheureux que nous.
-
-Tu avoueras que c’est une fort belle œuvre; mais comme toutes les œuvres
-et comme la guerre, elle a son nerf, qui est l’argent. Il nous en faut
-beaucoup, parce que ces pauvres gens ont beaucoup de besoins: chez
-certains règne la misère noire et une détresse à fendre l’âme. Je quête
-auprès des élèves, tous les dimanches; mais les bourses des collégiens
-ne sont pas aussi larges que leurs cœurs et, sans l’aide des bonnes âmes
-du dehors, nous serions, comme les budgets modernes, en déficit
-perpétuel.
-
-Papa, maman, Jeanne, vous êtes de bonnes âmes, n’est-il pas vrai? Or
-donc, pour faire honneur à ma nouvelle présidence, je te charge, ma
-sœur, de réclamer à papa, chaque dimanche, au sortir de la messe, le
-prix de location de mon paroissien, et comme il ne s’agit pas d’un
-paroissien vulgaire (je parle du livre--et de papa), j’espère un fort
-minimum. Je l’autorise à le prendre sur mon futur héritage, que je ne
-souhaite pas de recueillir avant un siècle.
-
-Maman et toi, ma chérie, tâchez de trouver le loisir et la laine
-nécessaires pour me tricoter, de vos habiles mains, chaque semaine, à
-l’intention de mes pauvres gamins, quelque petite pièce de vêtement bien
-chaud pour l’hiver, bas, chausson, gilet, châle, cache-nez, etc. Si tu
-pouvais débaucher pour le même travail une demi-douzaine d’amies et
-ramasser n’importe où quelques vieux vêtements encore mettables pour
-homme, femme ou enfant, je te baiserai sur les deux yeux. Nous faisons
-une distribution ordinaire à la fin de chaque mois et une extraordinaire
-en la fête de Noël.
-
-J’ai fini mon boniment et je me félicite d’avance, avec mes petits
-pauvres, des jolis cadeaux que l’Enfant Jésus, leur frère du ciel,
-m’enverra par la poste de Z.
-
-Louis, n’étant pas de la Congrégation, ne peut encore aspirer à
-l’honneur de porter la médaille de catéchiste. Peut-être aussi, grâce à
-l’éducation du lycée, son instruction religieuse garde-t-elle certaines
-petites lacunes qui l’exposeraient, sans qu’il s’en rendît compte, à
-être pour nos enfants un docteur d’hérésie. Mais ce n’est qu’une
-question de temps. Il a pris position très franchement, dès son arrivée,
-parmi les meilleurs élèves et commence déjà à faire honneur à ses deux
-patrons, Jean et moi. Nous l’encourageons de notre mieux.
-
-Ce qui suit, Jeanne, est pour toi seule.
-
-Je te félicite, ma bonne sœur, de prendre si raisonnablement le chagrin
-de notre séparation. Si tu avais fait autrement, tu aurais doublé le
-mien; car, moi aussi, j’ai souffert de la rupture de ces relations si
-nouvelles, si fraternelles, que le désir de nous rendre mutuellement
-moins imparfaits avait établies entre nous durant les vacances. Mais
-chaque chose a son temps, et le bonheur, nous disait hier notre P.
-Directeur, n’est que là où est le devoir.
-
-Bien loin d’avoir à te reprocher quoi que ce soit, ma chère Jeanne, je
-te remercie encore des encouragements que j’ai trouvés dans ton
-affection, ta franchise et tes bons exemples: grâce à tout cela et à nos
-communions, je puis te déclarer en confidence que ces deux mois, souvent
-si mauvais, ont passé cette fois pour mon âme sans faute sérieuse et
-presque sans trouble. Leur souvenir continue à stimuler ma volonté de
-bien faire.
-
-Tu voudrais participer d’une façon plus complète à ma vie de tous les
-jours? Mais tu ne sais donc pas, ma pauvre enfant, que la vie de collège
-est nécessairement très régulière, je ne veux pas dire monotone?
-Aujourd’hui, on se lève, on travaille, on se couche; le lendemain, on se
-lève à la même heure ou une demi-heure plus tard, on travaille, on se
-couche; le surlendemain, suite du même chapitre, sauf qu’on va prendre
-l’air durant trois heures à la campagne. Et ainsi toujours. Cet
-ordinaire n’est varié que par quelques fêtes plus solennelles,
-religieuses ou profanes, dont le programme, dans ses grandes lignes, ne
-diffère pas de celui de l’année précédente, consigné sur le registre du
-P. Préfet. Il m’a dit que cela s’appelait le _Coutumier_. Les Jésuites
-sont essentiellement hommes de tradition, en tout, dans l’éducation
-comme dans l’enseignement: je crois que c’est leur grande force, et ils
-y tiennent. Ce n’est pas moi, garçon sérieux ou du moins désireux de
-l’être, qui les en blâmerai. Mais tu vois, pauvre chérie, quel médiocre
-intérêt il y aurait pour toi à être mêlée aux détails de ma vie
-journalière.
-
-Ce que tu m’apprends des progrès de papa me comble de joie. Mon
-paroissien n’est pour rien dans ce miracle: tout vient de notre bonne
-Mère de Lourdes. Remercions-la bien ensemble, pour qu’elle ne laisse pas
-son œuvre inachevée.
-
-Moi-même, Jeanne, j’attends beaucoup de tes prières, dont je vais avoir
-plus besoin que jamais durant cette année de philosophie, si décisive
-pour mon avenir. C’est, bien entendu, à charge de revanche.
-
-Je t’embrasse comme mon unique sœur.
-
-Ton frère,
-
-PAUL.
-
-
-
-
-61. _De ma sœur._
-
-14 octobre.
-
-
-Mon cher frère,
-
-J’accours en toute hâte pour te dire que papa et maman acceptent bien
-volontiers de t’aider à soutenir l’honneur de ta nouvelle présidence et
-que j’ai déjà racolé deux bonnes amies pour venir travailler avec moi.
-J’ai envie de fonder un ordre de jeunes filles, qui s’appelleront les
-_Chevalières de l’Aiguille pour les pauvres_. Qu’en penses-tu?
-
-Mais, en retour, je pose une condition. Il faut absolument que tu
-trouves le temps de me «mêler aux détails de ta vie». Tes belles raisons
-contre ne m’ont pas du tout convaincue. Je serai ravie de t’entendre
-parler de vos fêtes religieuses ou profanes, et même de moins que cela.
-Ta vie, mon Paul, c’est toi, et tout ce qui est toi m’intéresse.
-
-Si tu ne peux plus nous faire de ces beaux longs récits de l’an dernier,
-rédige-nous, à tes moments perdus, un petit journal, où tu mettras ce
-qui te passera par la tête ou par le cœur, tantôt plus, tantôt moins. Tu
-nous l’enverras de temps en temps, pour que nous ayons quelque chose à
-sucer dans l’intervalle de tes lettres. Veux-tu, mon frère? Je t’en prie
-au nom de la bonne Mère de Lourdes. Tu me feras du bien, et je prierai
-encore un peu plus, pour que Dieu t’éclaire sur ton avenir.
-
-Ta sœur,
-
-JEANNE.
-
-
-
-
-MON JOURNAL
-
-
-15 OCTOBRE.--Je ne pouvais pas refuser une chose qui m’est demandée au
-nom de Notre-Dame-de-Lourdes. Et puis, ce que _fille_ veut, Dieu le
-veut! Me voilà donc condamné, ma sœur Jeanne, à t’ennuyer: je te plains,
-mais ce sera ta faute, non la mienne. Je commence mon journal.
-
-Aujourd’hui, classe de deux heures sur le _syllogisme_.
-
---Ah! mon Dieu, quelle est cette bête-là?
-
---Ce n’est pas une bête: c’est la forme par excellence du raisonnement
-déductif, que tu emploies, sans le savoir, plusieurs douzaines de fois
-par jour ou par heure. En voici le principe très simple: _Si une idée C
-rentre dans une idée B, laquelle rentre elle-même dans l’idée A, il sera
-prouvé que l’idée C rentre dans l’idée A._
-
-Il ne se peut rien de plus clair et je pense que tu as saisi. Non? En ce
-cas, je déduis, par voie d’_enthymème_, que je perdrais mon temps à te
-parler de _logique formelle_: tu n’y verrais que du feu. C’est un peu
-comme ton frère. On me dit pourtant que la philosophie m’intéressera
-beaucoup: je ne veux pas en désespérer.
-
-
-18 OCTOBRE.--Première promenade à la maison de campagne, empêchée
-mercredi dernier par la pluie. Un de ses buts est de remettre en place
-le cœur des pauvres nouveaux. J’ai pris mon rang avec Louis et un autre
-philosophe, qui vient du collège de N... Jean s’est emparé de deux
-rhétoriciens, auxquels il inculque joyeusement les bons principes, et la
-gaîté.
-
-La campagne est belle, quoique un peu triste avec ses feuillages
-mourants, que réchauffe en vain le pâle soleil d’automne. Je m’aperçois
-que ce paysage produit sur mes nouveaux un effet de rêverie silencieuse,
-que vient heureusement interrompre la cloche du dîner.
-
-Je suis curieux de voir si la philosophie, qui explique tout, nous
-expliquera l’influence exhilarante, que la perspective d’un petit gala
-ne manque pas d’exercer instantanément sur un jeune cœur malade.
-Va-t-elle nous apprendre que le cœur a chez nous une parenté intime avec
-l’estomac? Ce serait humiliant. Mais mon appétit de dix-sept ans s’en
-moque.
-
-Après le dîner, qui fut copieux et gai selon l’usage, on se répandit sur
-les pelouses et l’on organisa une partie de barres monstre. De temps à
-autre, naturellement, surgit une bonne dispute pour savoir si un tel est
-pris; on crie, on gesticule, on se démène, comme si on voulait se manger
-le nez. Quand on s’est bien essoufflé à crier (ça fait du bien de crier
-à son aise, après huit jours de silence, et je comprends les baudets qui
-s’en donnent à cœur-joie sur les grandes routes), quelqu’un de
-raisonnable, Jean ou un autre, vient dire: «Assez, assez: ne perdons pas
-notre temps»--et chacun reprend son poste. Dans les cas graves, on va en
-appel auprès du P. Surveillant, qui d’ordinaire n’a pas de peine à
-mettre tout le monde d’accord: au besoin, il s’érige en cour de
-cassation et tranche d’autorité, et la cause est finie.
-
-Mais voilà le serein qui commence à tomber, on se rhabille, on repart.
-Adieu, jolie campagne, pour six mois!
-
-
-22 OCTOBRE.--Je sors de la retraite annuelle de rentrée. Provisoirement
-je garde sous la clef du secret mes impressions et mes résolutions
-intimes, qui sont consignées dans un portefeuille spécial. Tu sauras
-seulement, Jeanne, que cette fois, possédant déjà la paix de l’âme, je
-n’ai plus songé à Barbe-Bleue, avec lequel, du reste, le nouveau P.
-Prédicateur n’avait pas plus de ressemblance que celui de l’an dernier.
-
-Il a beaucoup insisté, dans ses conférences ou instructions pratiques,
-sur le devoir qui nous incombe, principalement à nous les grands, de
-nous préparer dès le collège à l’action et aux luttes futures. J’ai été
-vivement frappé de ses arguments. Dans une conversation particulière, il
-a bien voulu me donner quelques explications, a réduit en poudre
-certaines objections d’égoïsme ou de lâcheté, et m’a dit finalement:
-«Vous avez beaucoup reçu, il faudra que vous donniez beaucoup.» Cette
-flèche de Parthe me tracasse.
-
-
-30 OCTOBRE.--Fête du B. Alphonse Rodriguez, patron des bons Frères qui,
-sous la haute direction du P. Ministre, ont la charge du matériel de la
-maison. Partout où on les rencontre, endimanchés et radieux, on la leur
-souhaite _bonne et heureuse_. Et c’est de grand cœur: car il n’est pas
-au collège un enfant de huit ans qui songe un instant à les confondre
-avec des employés ordinaires. Leur tenue toujours modeste et réservée,
-leur piété que nous admirons souvent à la chapelle, leur dévouement
-simple et sans défaillance, trahissent à tout moment le religieux,
-inspiré uniquement dans sa conduite par l’amour de Dieu et du prochain.
-
-Leur prochain, sans doute, ce sont assez ordinairement des élèves bien
-élevés, qui leur rendent la tâche facile, parfois peut-être agréable;
-mais il s’en trouve aussi d’espèce différente: les _gommeux_, dont un
-Frère linger ne parvient jamais à contenter les caprices de toilette, ou
-les _sans-souci_, qu’il ne réussit pas à tenir propres; les _gourmets_
-et les _délicats_, toujours à l’affut d’un prétexte pour dauber sur la
-cuisine et le Frère cuisinier; les _douillets_ et les _grincheux_, qui
-font le supplice perpétuel d’un Frère infirmier... et le reste. Que de
-patience, d’abnégation et de vertus de toute sorte réclame une pareille
-vocation! Tous les élèves, au moins dans leurs bons moments, s’en
-rendent compte et respectent ces hommes dévoués, qu’un petit nouveau
-appelait des _Pères en redingote_.
-
-Mais, avec le même esprit religieux, ils n’ont pas tous les mêmes
-façons: chacun garde son tempérament. Je ris encore de l’effroi que t’a
-causé, à première vue, la tête de notre Frère portier. Je ne prétends
-pas en faire un Adonis; j’avoue même, entre nous, qu’il a l’air un
-peu... bouledogue. Mais, en dehors des sévérités nécessaires de sa
-consigne, c’est un homme charmant et qui s’efforce d’être courtois avec
-les dames. Tu as pu en juger par son sourire d’adieu!
-
-Le Frère linger est un gros sourire en chair et en os. Il essaie bien
-parfois de se fâcher, quand on le taquine; mais on voit trop qu’il le
-fait par pur devoir de conscience. Son cœur n’a point de rempart et,
-s’il a une porte, la clef est toujours dessus: que d’anciens pourraient
-en témoigner! La plus sensible peine que puissent lui faire les
-Supérieurs, c’est de lui imposer, dans le cachot voisin de sa lingerie,
-la garde d’un coupable, avec défense de lui adoucir en quoi que ce soit
-le _carcere duro_: le plus malheureux des deux, ce n’est pas le
-prisonnier.
-
-Je vous ai parlé autrefois du Frère infirmier, guérisseur, convertisseur
-et prestidigitateur émérite. C’est bien le plus brave homme qu’ait
-produit la terre d’Alsace, qui en produit tant.
-
-Un type très particulier, c’est le Frère procureur ou économe. On l’a
-dit juif converti; mais il paraît qu’on l’a calomnié: il n’entre pas de
-juif dans la Compagnie et l’on ne voit pas qu’il soit indispensable de
-descendre d’Abraham pour avoir le génie des affaires. Il avait ce génie
-avant d’être jésuite: les Pères lui ont donné l’occasion de le
-développer et il leur a rendu de grands services, à des époques
-difficiles. On vient le consulter de loin, dit-on, sur des questions
-épineuses. Je le vois quelquefois à son bureau, pour mes petites
-affaires ou celles de la _questure_: je l’ai trouvé toujours très
-avenant, pas fier du tout, serviable au possible et sachant même parfois
-assaisonner ses bons services d’un joyeux calembour, bien pardonnable à
-son aride métier.
-
-Le Frère dépensier, plus jeune, doit être spécialement chargé de tenir
-éveillés les vieux Frères, pendant la petite partie de domino qui suit
-leur dîner: il s’en acquitte si bien que sa voix éclatante traverse les
-murs et vient réveiller jusqu’aux dormeurs de notre étude. On le dit la
-terreur du marché où il achète nos provisions, à cause de la forte part
-qu’il réclame dans les profits que voudraient faire sur lui les
-marchands et les marchandes. Mais il tient à honneur de nous bien servir
-au réfectoire. Il m’a pris en affection, comme compatriote, et quand,
-mes jours de lecture, je dîne seul après les autres, il soigne mon verre
-de vin supplémentaire et mon dessert, puis me raconte des histoires.
-C’est par lui que je connais si bien les Frères.
-
-Le Frère cuisinier, qu’on voit rarement, a l’air aussi bon que son
-gâteau de macaroni, qui a fait le désespoir de la pauvre Fanchon. On le
-surprend parfois, venant contrôler par une porte entre-bâillée le succès
-de ses plats de choix: son plaisir est de nous engraisser--pour le bon
-Dieu.
-
-Le Frère chef du personnel domestique semble mener rondement son
-difficile bataillon. Il ne fait pas bon avec lui laisser tomber une pile
-d’assiettes: il lance alors au coupable un «_malheureux pécheur!_» qui
-promet de rudes expiations. Mais on est rassuré sur la persistance de
-ses rancunes, quand on voit avec quelle bonhomie il préside au jeu de
-boules de ses «grands enfants». C’est d’ailleurs un maître ouvrier pour
-tous les travaux que nécessite la tenue d’une si grande maison:
-peinture, vitrerie, serrurerie, jardinage, décoration, rien ne
-l’embarrasse--sauf l’introuvable moyen de contenter en même temps tout
-le monde et son père. Il me l’a dit en confidence.
-
-Le Frère menuisier est un franc Picard de vieille roche. A voir ses
-traits énergiques, son large dos voûté, sa longue redingote, son
-haut-de-forme légèrement incliné sur la nuque, sa tabatière à queue de
-souris et son vaste mouchoir de couleur, on n’est pas surpris
-d’apprendre que sa naissance remonte encore au siècle dernier. Dans son
-jeune temps, il a été _serpent_ de sa paroisse, où son instrument,
-symbole des vanités humaines, se voit encore accroché en _ex-voto_ dans
-le chœur de l’église. Aujourd’hui il a passé la septantaine et se plaint
-de ne plus pouvoir soulever tout seul les grosses poutres, qu’il portait
-jadis comme des plumes; mais le dimanche, aux vêpres, quand il chante
-les psaumes avec nous, l’orgue ne peut lutter contre le formidable
-cuivre de sa voix et doit prendre la mesure qu’elle bat. Nous y sommes
-faits; le Père directeur de musique s’en impatiente quelquefois, mais...
-il est Picard aussi et ne voudrait pas tuer de chagrin son vieux
-compatriote, en le faisant taire par ordre supérieur. On dit que, depuis
-trente ans, il ne boit que de l’eau,--pour mourir centenaire, dit-il[7]:
-mais c’est par pénitence.
-
- [7] Il est mort à 93 ans.
-
-J’aime bien tous ces braves gens et ne me prive pas de causer avec eux,
-quand j’en trouve l’occasion, surtout avec les anciens. Leur
-conversation exhale comme un parfum d’humilité joyeuse et de paix
-divine. L’autre jour, rencontrant le vieux Frère lampiste, un saint
-homme qui porte le bon Dieu dans ses yeux, je lui demandai des nouvelles
-de ses lampes: «Elles vont bien», dit-il; puis, sans transition, avec
-une simplicité adorable, il ajouta: «Tâchez de mériter la lumière
-éternelle.» Je répondis simplement aussi: «Priez pour que j’y arrive,
-mon frère»--et fus payé d’un sourire d’adhésion.
-
-Heureux sont-ils de n’être des savants, mais, en revanche, bons
-serviteurs de Dieu et des hommes!
-
-
-1er NOVEMBRE.--Il est cinq heures du soir. Un temps triste. Du haut des
-tours de la cathédrale, le gros bourdon, par intervalles réguliers,
-déverse au loin sur la ville les ondes prolongées du glas funèbre et
-toutes les cloches des paroisses lui font écho. On dirait, d’une part,
-la grande voix de la mort proclamant son empire universel et, de
-l’autre, le concert plaintif des générations déjà mortes, demandant
-grâce à leur Juge et secours aux vivants.
-
-En revenant de la visite des cimetières, où se pressait une foule
-pieuse, nous avons remarqué l’attitude pénible, presque honteuse, des
-habitués de la rue et du cabaret. Le son des cloches, évidemment, leur
-coupait la gaîté et gênait leur libre pensée. On a beau se dire qu’avec
-la mort tout finit et refuser de loin les derniers services de l’Église:
-quand le Jour des Morts ramène cet appel de l’Église à la prière pour
-les défunts et, du même coup, le souvenir des êtres chéris qu’on a vus
-partir pour... oui, pour l’autre monde, on se reprend à penser qu’on est
-tout de même plus qu’un simple chien, et l’on irait peut-être aussi
-saluer la croix de bois sous laquelle dorment le père et la mère, si
-l’on n’avait peur du camarade X... qui a une langue du diable... Mais la
-petite portera une couronne d’immortelles; ça lui fera plaisir, et ce
-n’est pas compromettant: on en porte bien aux enterrements civils.
-
-Pauvres gens!
-
-J’ai prié pour tous ces inconnus dont nous avons visité les tombes: ils
-sont nos frères. Mais j’ai prié davantage pour les défunts qui nous sont
-chers, pour nos grands-parents, dont j’ai gardé un si tendre souvenir,
-surtout de bonne maman Julie, qui m’apparaît encore, dans mon
-imagination d’enfant, comme un portrait vivant de toutes les vertus
-aimables. Pouvais-je oublier les émotions douloureuses qu’a dû réveiller
-dans le cœur de nos bons parents la pensée de Gérard, notre aîné, enlevé
-à leur affection et à la nôtre dans cet âge charmant où les fleurs
-commencent à faire place aux fruits? Mais qui sait les déceptions que
-Dieu lui a épargnées, en le prenant à quinze ans?
-
-La mort ne m’effraie pas. Je vous ferais de bonne grâce mes adieux dès
-demain, dès aujourd’hui, si Dieu le voulait. Le P. Prédicateur de la
-Retraite nous a dit que cette indifférence se manifeste fréquemment à
-seize ou dix-huit ans, et il en donnait deux raisons, qui sont deux
-peurs: l’une, c’est la peur de perdre plus tard les chances de salut
-qu’on a maintenant pour son âme, et l’autre, c’est une peur instinctive
-du travail, de l’effort, des luttes qu’il faudra subir pour se créer une
-place dans le monde. Ce serait si simple d’aller en paradis tout de
-suite et tout droit, sans avoir eu la peine de le conquérir!--«Oui,
-concluait le Père; mais il n’existe pas encore de paradis pour les
-fainéants.»
-
-Il faudra donc, de toute façon, que je trime, que je bataille et
-peut-être que je peine rudement pour _faire ma trouée_. J’y suis résolu.
-Mais dans quelle voie? Il se pose là un point d’interrogation qui
-devient de plus en plus sérieux, à mesure qu’approche le terme de mes
-études secondaires.
-
-
-13 NOVEMBRE: _Saint Stanislas Kostka._--J’ai une prédilection pour ce
-novice jésuite, mort d’amour pour Dieu et Marie, à l’âge que j’ai, après
-avoir été deux fois communié de la main des anges. Les rudes combats
-qu’il eut à soutenir pour répondre à l’appel d’en haut m’ont engagé à le
-choisir comme patron dans la grave question de mon avenir.
-
-
-20 NOVEMBRE.--Hier soir, de huit heures à dix heures, la classe de
-Philosophie et l’Académie de Rhétorique ont eu la grande faveur
-d’assister, dans le parloir, à la séance de rentrée de l’Association de
-Saint-X... composée d’anciens élèves du Collège. Au bureau siégeaient,
-comme président, vice-président et secrétaire, trois jeunes avocats; aux
-premières places de l’assistance, on voyait le président d’honneur,
-assis entre le R. P. Recteur et le P. Directeur de la Conférence;
-derrière eux, bon nombre de professeurs, d’associés et nous--rien que
-des gens d’esprit et de bon esprit!
-
-L’un et l’autre pétillaient dans l’intéressant rapport du secrétaire sur
-les travaux de l’année précédente. Il nous analysa en quelques pages
-très vivantes, par petits groupes, les quinze ou vingt discours
-prononcés par les Associés, dans l’espace de huit mois, sur des sujets
-variés: questions d’arts et de sciences, d’histoire et de littérature,
-de droit et de morale, de patriotisme et de charité, surtout d’économie
-sociale et d’œuvres populaires--coups d’essai pour les débutants, coups
-de maître pour les _vieux_ et pour certains privilégiés, de ceux chez
-qui
-
- _La valeur n’attend pas le nombre des années._
-
-Plusieurs déjà, après s’être essayés devant l’auditoire bienveillant qui
-les applaudissait aux réunions intimes du collège, sont allés porter la
-bonne parole à des assemblées plus difficiles, sur divers points du
-pays, non sans succès. Ils auront des imitateurs.
-
-Le président d’honneur, ancien élève lui-même et bien connu pour son
-dévouement actif à toutes les œuvres utiles, félicita vivement la
-Conférence de tout ce qu’elle a tenté et accompli dans le sens de
-l’apostolat social chrétien, qui est son but final. Puis il nous dit,
-avec autant de netteté que de chaleur, en quoi consiste _le devoir des
-jeunes_ dans le monde actuel. Au tableau saisissant des misères
-physiques et morales qui rongent la France et des efforts sans relâche
-que nos ennemis s’imposent pour la ruine des âmes, il opposa l’écœurant
-spectacle de ces jeunes hommes de dix-huit à vingt ans, qui, riches de
-toutes les ressources d’une éducation chrétienne et distinguée, ne
-savent que faire de leur loisir, de leur intelligence et de leurs autres
-belles qualités; qui promènent leur ennui et leur mollesse d’amusement
-en amusement, papillons ou tourtereaux; qui n’ont aucun goût sérieux,
-aucun idéal; qui n’ont rien au cœur en fait de noble ambition, et qui
-gaspillent leurs plus belles années... à quoi? à traîner une existence
-vide, stérile en œuvres, féconde seulement en regrets tardifs et en
-remords. Et s’adressant à nous: «Ne soyez pas de ceux-là, mes jeunes
-condisciples, s’écria-t-il; regardez plutôt ces Conférenciers, vos
-aînés, et faites ce qu’ils font. Mais pour remplir un jour
-convenablement votre devoir de jeunes hommes, il faut bien remplir
-maintenant votre devoir de grands élèves. Vos Pères s’ingénient et se
-dévouent de toute manière (nul ne le sait mieux que moi) à faire de vous
-des chrétiens solides et intelligents, aptes à toutes les saintes
-luttes, comme ils le sont eux-mêmes: répondez à leurs efforts par les
-vôtres, et qu’un jour la France et l’Église puissent compter sur vous!»
-
-Quand les acclamations eurent pris fin, le R, P. Recteur demanda la
-parole. Après avoir remercié l’orateur et les Conférenciers de l’honneur
-qu’ils font à leurs anciens maîtres, il annonça que, pour fournir aux
-grands élèves présents une occasion immédiate de se former à l’apostolat
-de la parole, il leur accorderait volontiers la permission d’assister
-désormais, chaque quinzaine, aux réunions de l’Association, si nous le
-désirions et si nos aînés n’y voyaient pas d’inconvénient.
-
-Toutes les mains se levèrent comme une seule et les bravos éclatèrent.
-
-Bonne soirée. J’en suis enchanté, mes amis aussi. Nous ferons quelque
-chose... et je crois que mes horizons s’ouvrent.
-
-
-25 NOVEMBRE: _Sainte Catherine._--Voilà une sainte qui humilie
-singulièrement le sexe fort! Non contente de tenir tête à un empereur
-fou furieux, elle a réduit aux abois tout le ramassis des philosophes
-païens les plus huppés. Pour n’avoir pas devant le public un dessous
-fatal à leur renom de savants, ceux que son invincible dialectique
-n’avait pas convertis à la foi, n’eurent pas d’autre ressource que de la
-faire rouer. Mais elle fit une croix sur la roue--et la roue cassa comme
-un fil de verre, comme avaient cassé leurs arguments. Il fallut employer
-la hache pour réduire à l’impuissance la vierge philosophe de dix-huit
-ans.
-
-Elle valait bien un homme, certes, et je m’explique parfaitement qu’on
-l’ait instituée patronne des étudiants en philosophie. Le P. Recteur,
-selon l’usage, nous a octroyé en son honneur une boîte de dragées et une
-promenade de classe au premier beau jour. Vive donc sainte Catherine!
-
-Je sais bien que les vieilles filles... Mais chut! _Ça brûle._
-
-
-30 NOVEMBRE.--Sortie du mois, pour ceux qui ont la chance de n’être pas
-loin de la maison paternelle; les autres se résignent à faire, aussi
-joyeusement que la saison le permet, une excursion de quelques heures
-dans la montagne. Le grand incident de la nôtre a été la poursuite
-mouvementée d’une superbe couleuvre, que nous avons rapportée en
-triomphe: elle sera promenée demain dans les cours comme témoignage de
-notre intrépidité et, si nous trouvons un naïf, nous la lui ferons
-avaler.
-
-En hiver, la soirée vient de bonne heure et les parents qui n’ont pas,
-comme les miens, mille choses à dire à leurs enfants, apprécient peu le
-tête-à-tête prolongé avec eux dans un salon d’hôtel. Pour leur venir en
-aide, chaque soir de sortie, une des classes supérieures leur offre une
-comédie plus ou moins improvisée, mais toujours bien reçue. Les
-Humanistes nous ont donné les _Inconvénients de la grandeur_, par le P.
-du Cerceau, jésuite. On m’avait prié d’y faire un rôle, que j’ai trouvé
-fort long et fort fatigant: j’ai dû rester immobile et muet, debout,
-avec une hallebarde sur l’épaule, pendant trois quarts d’heure! C’est
-inhumain, et pas plaisant du tout pour le personnage... Dévouement et
-abnégation!
-
-
-3 DÉCEMBRE: _Saint François-Xavier_, qui fut le Paul de la Compagnie de
-Jésus, comme saint Ignace en fut le Pierre.--La messe nous a été dite
-par un de ses successeurs, vénérable Père à longue barbe grisonnante,
-qui portait sur ses traits amaigris et dans sa démarche fatiguée les
-traces visibles de la souffrance. Il revient de Chine. Il a bien voulu
-nous faire, à la grande salle, une «simple causerie» sur sa chère
-mission.
-
-Après quelques données générales sur l’étendue et le gouvernement du
-Céleste Empire, le Père nous parla de cette civilisation chinoise,
-cristallisée depuis des siècles et réfractaire à tout progrès. Il nous
-dépeignit la duplicité insondable des habitants, leur politesse de
-théâtre, leurs études baroques qui consistent à apprendre un alphabet de
-quatre-vingt mille caractères, leurs relations de famille, leur cuisine,
-leur médecine, et à ce dernier propos il nous raconta comment il venait
-d’échapper à une terrible attaque de choléra, gagnée dans une de ses
-courses apostoliques en pays perdu. On avait appelé en toute hâte le
-docteur de l’endroit. Celui-ci examina le malade, fit une grimace peu
-rassurante, puis ordonna de le frictionner à tour de bras avec des
-linges chauds, pour rétablir la circulation du sang. Comme l’effet
-désiré se faisait attendre, il lui râcla le dos jusqu’au vif avec des
-écailles d’huître: les membres restèrent froids. L’Esculape demanda des
-épingles et, à l’exemple des anciens bourreaux de martyrs, les insinua
-sous les ongles du patient: toujours rien. Alors, saisissant une forte
-aiguille à tricoter, sans crier gare, il la lui plongea net de plusieurs
-centimètres dans le creux de l’estomac. Du coup, la réaction se fit, le
-sang circula et le Père fut sauvé. Il ajouta: «En pays civilisé, aucun
-médecin n’aurait osé m’appliquer ce traitement brutal et j’étais un
-homme mort, tandis qu’à présent mes forces reviennent peu à peu et, dans
-quelques semaines, je compte aller reprendre ma besogne interrompue.»
-
-Il nous parla ensuite de la haine héréditaire des Chinois pour tous les
-Européens, qu’ils appellent les diables d’Occident: c’est le grand
-obstacle, inventé par le vrai diable, contre la prédication de notre
-sainte foi. «A ce préjugé invétéré, nous dit le Père, il n’y a qu’un
-remède: vaincre la haine par l’amour, la défiance par le dévouement. Le
-Chinois ne manque pas de cœur; mais il faut atteindre ce cœur et le
-gagner. Les riches, les puissants et les savants, tous orgueilleux ou
-corrompus, restent jusqu’ici à peu près inaccessibles à un Évangile qui
-leur demande l’humilité et la chasteté; mais l’Évangile a été d’abord
-annoncé aux pauvres, aux faibles et aux simples. Nous recommençons en
-Chine l’œuvre du Christ et de ses apôtres auprès des âmes neuves, et cet
-humble ministère nous apporte de nombreuses consolations.» En preuve, le
-Père nous raconta quelques faits bien touchants, puis conclut, d’un ton
-qui vous pénétrait: «Voilà, mes enfants, ce que le missionnaire obtient
-à force de travail et de peine. Il obtiendrait davantage, s’il était
-comme les premiers Apôtres, comme François-Xavier, un saint et un
-faiseur de miracles. Du moins peut-il, comme François-Xavier, donner
-pour ces millions d’infidèles son dernier souffle de vie, peut-être sa
-dernière goutte de sang: c’est le double espoir de tous les frères que
-j’ai laissés là-bas--et c’est le mien.»
-
-Que dirais-tu, Jeanne, si je partais avec le P. Missionnaire?
-Pourrais-je rien faire de meilleur? J’y penserai.
-
-
-6 DÉCEMBRE.--Ce matin, en me levant, j’ai trouvé dans l’un de mes
-souliers un délicieux cornet de bonbons fondants, que le grand S.
-Nicolas y avait laissé tomber, la nuit, en passant devant les lits des
-enfants sages. Mon voisin de droite, qui pleurniche facilement, a retiré
-des siens deux oignons, qu’il s’est hâté de dissimuler; celui de gauche,
-un farceur, a été gratifié d’une superbe carotte crue, qu’il mangera.
-Certains étourdis ou paresseux ont retrouvé les verges qui épouvantaient
-déjà leur enfance, sans la corriger.
-
-Morale: il n’y a pas de petits profits--ni de petites leçons.
-
-
-8 DÉCEMBRE: _Immaculée Conception._--Ma dignité préfectorale m’a valu le
-grand honneur d’assister à la fête patronale de la Congrégation des
-_Anciens_. Ils étaient là cinquante ou soixante en âge d’homme, venus
-pour renouveler aux pieds de la Vierge Immaculée, par l’organe de leur
-préfet, la promesse solennelle, non pas de renverser le gouvernement ou
-de comploter un État clérical dans l’État laïque, mais d’honorer Marie
-par le fidèle accomplissement de leurs devoirs de chrétien et de
-Français. Ce fut la résolution que le R. P. Recteur, dans une allocution
-vibrante, les invita tous à emporter de la sainte Table avec le corps de
-Notre-Seigneur, qui donnerait à leur bonne volonté la force et la
-persévérance.
-
-Que ne sont-ils cinquante ou cent mille à donner cet exemple en France!
-Elle redeviendrait chrétienne.
-
-
-25 DÉCEMBRE.--«_Noël! Noël! Voici le Rédempteur!_» Pendant que, cette
-nuit, du haut de la tribune, ce beau cri de reconnaissance invitait
-élèves et parents, dans la chapelle trop étroite, à saluer l’Enfant-Dieu
-sur la paille de sa crèche, et que moi, indigne, je le recevais
-réellement dans mon cœur, oui, j’ai compris mieux que jamais l’immense
-bienfait d’avoir été arraché, par la vertu de la Rédemption, à la
-servitude des passions mauvaises. Désormais je suis son esclave, je veux
-l’être jusqu’à la mort. Je n’ignore pas à quoi cette résolution
-m’engage; mais je compte que sa grâce, après m’avoir cherché si bas et
-ramené de si loin, ne m’abandonnera pas à ma faiblesse naturelle. Gloire
-à Dieu au plus haut des cieux!
-
-Ces pensées m’ont poursuivi toute la journée. Vingt fois pendant les
-offices si beaux de la fête, je me suis senti pressé invinciblement de
-m’offrir au Dieu enfant, moi et tout ce que je puis valoir. Je lui ai
-tout donné: il fera de moi ce qu’il voudra--ou ce qu’il pourra.
-
-
---Le soir, après Vêpres, la Division des Grands a servi à nos vingt
-enfants pauvres, en l’honneur de l’Enfant Jésus, un goûter des plus
-alléchants. Au menu traditionnel, composé de choses plus solides, la
-délicate générosité des élèves avait ajouté quantité de friandises
-prélevées sur leurs desserts. C’était plaisir de voir avec quel entrain
-nos jeunes invités faisaient plat net: ils trouvaient tout juste, entre
-deux bouchées, le temps d’adresser une risette à Messieurs leurs
-servants. Parfois, tournant et retournant dans leurs mains une orange ou
-un bout de pâtisserie, ils avaient l’air de se demander: «Ça sera-t-il
-pour moi ou pour mon petit frère?» Lutte terrible entre deux amours!
-Mais, un instant après, l’amour fraternel l’emportait sur la
-gourmandise, et l’orange ou la pâtisserie était glissée dans une poche
-de réserve, pour faire des heureux à la maison. Ces enfants d’ouvrier
-ont très généralement bon cœur.
-
-Quand les tables sont desservies, un rideau s’ouvre et l’on voit
-apparaître sur la scène, dans une crèche rustique, un charmant petit
-Jésus, qui tend les bras en souriant à nos gamins émerveillés. Il est
-encadré entre deux arbres de Noël. L’un, en guise de pommes de pin,
-porte à ses branches une ample cueillette de bibelots multicolores, de
-jolis jouets, de petits objets utiles à des écoliers... et même des
-saucissons, enroulés dans du papier d’argent. L’autre sapin disparaît
-sous tout un magasin de lingerie, dont la meilleure part vient des
-_Chevalières de l’Aiguille de Z..._ Pourquoi le nouvel Ordre n’a-t-il
-pas délégué au moins sa fondatrice pour jouir de ce beau spectacle et
-pour recueillir, dans la joie naïve des enfants, la récompense terrestre
-de sa charité?
-
-Le tirage au sort de toutes ces charmantes choses est long--pas pour les
-enfants, mais pour les assistants désintéressés: on le coupe par un peu
-de musique et des noëls ou des chansonnettes, dont les élèves de bonne
-volonté font encore les frais.
-
-Le dépouillement fini, les Catéchistes apportent sur la scène des
-paniers pleins de vêtements neufs ou demi-neufs, offrandes des élèves ou
-de leurs parents. Chacun de nos petits protégés reçoit un habillement
-complet, pour lui ou pour quelqu’un des siens, et tous enfin nous
-quittent, heureux comme des princes, fiers de porter un paquet plus
-lourd qu’eux, excitant à leur sortie du collège la surprise curieuse des
-passants et peut-être l’envie de plus d’un.
-
-Cela fait du bien, n’est-il pas vrai, Jeanne? de faire un peu de bien
-autour de soi. Je ne le comprends que depuis ma conversion: avant,
-j’étais un vilain égoïste et, avec cela, toujours mécontent de moi-même
-et d’autrui.
-
-
-27 DÉCEMBRE: _Saint Jean l’Apôtre._--Double fête: celle de mon ami Jean,
-que nous avons célébrée ensemble, en communiant à la messe de notre P.
-Professeur, et celle du P. Professeur lui-même.
-
-A ce dernier j’ai traduit les souhaits et la reconnaissance de la classe
-de Philo dans un morceau d’éloquence dont la parfaite sincérité faisait
-le grand mérite: mérite facile d’ailleurs, quand le cœur se met de la
-partie, et vraiment il en était, car notre professeur actuel a hérité de
-toute l’affection respectueuse que nous avions pour l’ancien. Nous lui
-avons offert (c’est le seul cadeau permis) un joli bouquet de
-chrysanthèmes, qu’il a fait porter à la Vierge de la Congrégation. Sa
-réponse émue à mon compliment nous a prouvé une fois de plus que, chez
-nos professeurs, le maître est toujours doublé d’un père--et que l’on
-calomnie la Philosophie en l’accusant de dessécher le cœur: ni celui du
-Père ni le nôtre n’en sont réduits là, Dieu merci!
-
-Je lui suis personnellement très obligé de m’avoir réconcilié avec cette
-respectable dame, dont les allures sévères et la conversation peu variée
-m’avaient déplu, au commencement. Aujourd’hui je ne la trouve plus que
-sérieuse, et ce qu’elle dit m’intéresse, parfois même très vivement.
-
-
-28 DÉCEMBRE: _les saints Innocents._--Encore une double fête. A la
-chapelle, grand déploiement des enfants de chœur. Ils ont pour patron
-les petites victimes de Bethléem, dont ils rappellent l’innocence par
-leur aube immaculée et le martyre par leur soutane rouge. Purs comme la
-neige, fidèles jusqu’au sang: quel magnifique idéal pour de jeunes
-chrétiens!
-
-Au dîner, le plat de bouillie traditionnel, enguirlandé de sucreries,
-est servi au plus jeune de chaque division, et l’heureux _innocent_ est
-condamné à la manger en public, cuillerée par cuillerée, de la main du
-plus vieux, faisant fonction de bonne d’enfant. S’il s’exécute gaîment,
-il en est récompensé par les vivats de ses condisciples et par quelques
-faveurs qu’il obtient pour eux des autorités. Dans la division des
-petits, on lui rend des honneurs: on l’installe en chaire, à l’étude, et
-là, coiffé de la _birette_ et armé des besicles du P. Surveillant, il
-marque des mauvais points aux rieurs et donne des permissions aux sages.
-Jeux d’enfant, oui, mais bons pour entretenir l’esprit de famille! Je
-les introduirai dans _mon_ Université.
-
-
-30 DÉCEMBRE.--On vient de nous donner en classe les notes détaillées des
-compositions et des examens du premier trimestre: le résultat général
-doit être proclamé demain à la grande salle en présence des parents. Ma
-mère sera satisfaite, celle de Louis aussi: on nous a déclarés tous deux
-_reçus_ avec une bonne note. J’en suis heureux pour elles. Un insuccès
-de l’un ou de l’autre aurait jeté un nuage de tristesse sur les trois
-joyeuses journées que nous allons passer en famille avec nos mamans et
-Jeanne. Merci, ma bonne Mère du ciel!
-
-
-3 JANVIER.--Journées délicieuses en effet, trop vite écoulées. Il n’est
-pas possible, non, il n’est possible de s’imaginer une mère à la fois
-plus aimante et plus sage que la mienne. Avec quel art sans artifice
-elle sait mêler aux témoignages d’affection les bons conseils! Avec
-quelle simplicité de dévouement elle s’oubliait elle-même pour rendre le
-séjour plus agréable à la mère de Louis! Et comme je l’ai vue prier, à
-ce salut solennel de fin d’année, pendant le _Te Deum_ d’action de
-grâces et le _Miserere_ de pénitence! C’est une vraie sainte, et je n’ai
-pas à chercher loin quelle intercession m’a obtenu de Dieu miséricorde
-et amour.
-
-Madame X. a été enchantée de son fils Louis, qu’elle a trouvé de plus en
-plus changé en mieux, et des RR. Pères, qui lui ont paru fort aimables
-et distingués: après en avoir eu si longtemps peur, elle est en train de
-se fanatiser pour eux. Allons, tant mieux! Elle aura de quoi répondre
-aux préjugés du pauvre tuteur de Louis.
-
-Jeanne, ma sœur, que je croyais devenue personne grave, s’est amusée
-comme une petite folle à la comédie où je jouais. Elle prétend que j’y
-étais drôle à faire mourir de rire: est-ce flatteur pour moi? En tout
-cas, elle a conduit la claque, parmi le public féminin qui l’entourait,
-de façon à me rendre presque honteux... Entre quatre yeux, elle a été
-plus sage, et nous avons eu ensemble, les deux derniers jours, des
-conférences utiles. Elle a du bon, ma grande sœur, et je ne serais pas
-surpris que, dans quelques années, elle soit en état de faire le bonheur
-d’un mari sérieux--à moins qu’elle n’aille échouer aux Ursulines.
-
-Ce matin elles sont reparties. Les adieux m’ont coûté beaucoup plus qu’à
-l’ordinaire: j’en ai le cœur malade. Qu’est-ce que cela veut dire?
-
-
-7 JANVIER.--De plus en plus fort... non, de plus en plus faible! Cette
-fois, j’ai une flèche dans le cœur... Mais ce que je vais écrire n’est
-pas pour Jeanne: je ne veux pas faire trotter son imagination.
-
-Comme tout le monde, j’ai ri de certaines petites infirmités qui se
-manifestent de temps à autre chez des élèves au cœur sensible. Voici,
-par exemple, un brave garçon, assez peu soucieux jusque-là de sa
-personne, qui tout à coup se met à soigner ses cheveux, son nœud de
-cravate, son col et ses manchettes: il se fait beau. Pour qui? Les
-malins ont vite fait de le deviner. Son œil, devenu rêveur et doux,
-s’allume, lorsqu’il voit passer telle division. Alors il cherche dans
-les rangs, et, quand il a trouvé, ses joues s’animent à leur tour, un
-mouvement fébrile l’agite et un voisin charitable lui demande: «Es-tu
-malade?--Non.--Qu’as-tu donc?--Rien.» Mais le voilà rouge pivoine:
-preuve qu’il vient de mentir. Et de fait, il a quelque chose, qui
-s’appelle vulgairement un... _chou_.
-
-Vais-je me donner ce ridicule? Hier à la promenade des Rois, il y avait
-dans le cortège trois petits pages, qui offraient des dragées. Ils
-étaient, comme leurs maîtres, deux blancs et un noir. Ce dernier
-(faut-il que ce soit juste le négrillon!) vint à moi avec sa large coupe
-d’or, mit de son petit doigt en évidence un bonbon et, me souriant avec
-ses dents blanches et ses yeux ronds, me dit ingénument: «Prends
-celui-là: c’est le meilleur.» Je le pris, en répondant avec la même
-ingénuité: «Merci, petit moricaud.» Nouveau sourire. Quoi de plus
-innocent?
-
-Oui, mais ce coquin de sourire, et ces dents blanches, et ces yeux ronds
-me sont revenus, le soir; ce matin, ils me reviennent encore, et je
-n’arrive pas à les chasser. N’est-ce pas bête?... Espérons que ça
-passera comme un mal de dents.
-
-
-12 janvier.--Ça ne passe point. Au contraire. Je l’ai revu en blanc:
-figure ordinaire, bouche moyenne, nez légèrement retroussé, yeux... La
-distance m’a empêché d’en distinguer la couleur exacte: je me les figure
-bleus, naturellement. Il a onze ou douze ans. Bon élève sans doute,
-puisqu’il porte croix et rubans, comme moi. Je ne sais pas son nom, ne
-lui ai point parlé et n’ai même pas fait semblant de le reconnaître: il
-en a paru un peu surpris. Mais je m’en moque, petit! Va te faire
-_chouter_ ailleurs: je n’ai pas envie de rire.
-
-Mais non, je n’ai pas envie de rire, pas la moindre envie. Ce gamin-là
-me tracasse à l’étude, quand j’aurais besoin de travailler, et à la
-chapelle, quand je veux prier. J’avais eu l’idée de prier pour lui, afin
-qu’il reste bien sage, bien pur, bien... digne de mon amour, quoi? Mais
-je me suis avisé, à temps, qu’il y avait là-dessous un simple prétexte
-pieux, venant tout droit de l’esprit malin, pour penser à lui, et qu’une
-pareille prière n’avait pas grande chance d’être prise en considération.
-Je prie donc pour moi, demandant à Dieu de me délivrer de cette
-obsession.
-
-
-18 JANVIER.--En me confessant, la pensée m’est venue de parler de mon
-malaise. Mais à quoi bon? Je sens très nettement que je n’ai pas,
-jusqu’ici, offensé le bon Dieu, que pour rien au monde je ne voudrais
-l’offenser, que cette impression bizarre réside uniquement dans ma
-sensibilité et que ma volonté n’y prend aucune part. C’est une chose que
-je subis et que mon bon sens désavoue.
-
-Cependant il est certain que, tout en la désavouant très sincèrement,
-j’y ressens l’amorce du plaisir. Au fond, si ridicule que cela me
-paraisse, je me trouve... comment dirai-je?... flatté secrètement
-d’occuper peut-être une place dans ce petit cœur, et je voudrais bien
-l’occuper tout seul. Donc amoureux et jaloux!... Eh bien, mon pauvre ami
-Paul, pour un garçon de dix-sept ans, philosophe et gros bonnet de la
-division, voilà qui est édifiant!
-
-Comment sortir de là? J’irais bien à mon recours ordinaire, au Père
-spirituel, qui par un fait exprès ne m’a pas appelé depuis huit jours.
-Mais la chose en vaut-elle la peine? Il me répondra que c’est un
-enfantillage et se moquera de moi... N’importe, je le verrai demain,
-pour être tranquille.
-
-
-20 JANVIER.--Le Père ne s’est pas moqué de moi: il a même pris la chose
-tout à fait au sérieux. Quand je lui eus raconté l’origine du mal, le
-trouble qu’il jette dans mon travail et ma prière, mon impuissance à
-dominer ces impressions ridicules, il me dit, de son ton le plus grave:
-
-«Mon cher enfant, il n’y a pas de maladie ridicule, ni du corps ni de
-l’âme. Les plaisanteries ne guériraient pas la votre: il faut la
-combattre sérieusement.
-
---Je le veux bien, mon Père: dites-moi comment.
-
---Par la raison et par la foi. La raison vous fera comprendre que, sous
-l’apparente futilité de cette petite passion naissante, se cache le
-danger sérieux d’un amollissement progressif de votre cœur: or, un cœur
-mou est à la merci des pires tentations, pour le présent et pour
-l’avenir. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage à vous, n’est-ce
-pas?
-
---Non: je sors du lycée.
-
---La foi vous indiquera les moyens de conjurer le péril et de garantir à
-votre cœur sa fermeté nécessaire: il faut prier et communier. Je vous
-permets deux communions par semaine. Ajoutez-y l’observation plus
-parfaite que jamais de vos devoirs journaliers, pour rester le maître de
-votre volonté, et fuyez l’occasion: elle fait le larron. Avec cela, mon
-pauvre enfant, prenez votre mal en patience, jusqu’à ce qu’il plaise au
-bon Dieu de vous en délivrer.
-
---Sera-ce long, mon père?
-
---J’espère que non. Tout dépendra, non point des efforts violents que
-vous pourriez être tenté de faire (ils aggraveraient le mal), mais de
-votre fidélité calme et persévérante dans l’emploi des moyens indiqués.
-Allez en paix, mon enfant... et revenez.»
-
-En me reconduisant, il me dit encore: «Courage, Paul! Dieu vous envoie
-cette petite épreuve pour vous aguerrir: il veut faire de vous un de ses
-bons soldats.» Je lui ai promis de lutter de mon mieux.
-
-
-25 JANVIER.--J’ai religieusement obéi à mon directeur et le calme semble
-déjà revenir. D’ailleurs, grâce à une période de froid, nous avons
-beaucoup patiné depuis quelque temps, et cet agréable exercice au grand
-air a notablement contribué, je crois, à me rafraîchir le tempérament.
-
-
-2 FÉVRIER.--Ce matin, fête de la Purification de la Sainte Vierge, en
-présence de tout le collège assemblé à la chapelle, le P. Professeur
-d’Humanités a prononcé ses _grands vœux_.
-
-Rien de plus simple que la manière dont la cérémonie s’accomplit. Au
-moment de la communion du prêtre, pendant que le P. Recteur, tourné vers
-l’assistance, tient la sainte hostie entre ses doigts, le religieux à
-genoux lit la formule solennelle qui consomme son pacte avec Dieu et
-avec la Compagnie de Jésus; le P. Recteur reçoit cet acte signé et
-présente au nouveau Profès, en échange de son oblation suprême, le corps
-de Notre-Seigneur.
-
-Mais la simplicité même de cet acte a quelque chose de saisissant, quand
-on réfléchit que, dans la pensée du religieux, c’est une donation sans
-réserve et sans retour de tout ce qu’il est, de tout ce qu’il a, au
-service et à la plus grande gloire de Dieu, en même temps qu’une
-généreuse acceptation de toutes les souffrances que pourra lui imposer
-sa vocation. Désormais il ne s’appartient plus: il appartient à ses
-Supérieurs, aux âmes qui auront besoin de lui sur n’importe quelle plage
-du monde--et aux persécuteurs, qui font rarement défaut aux enfants de
-saint Ignace. Mais aussi sa récompense est assurée, belle entre les plus
-belles et hors de toute atteinte.
-
-Ah! si j’étais appelé!...
-
-A la séance littéraire, que l’Académie de Rhétorique a offerte au Père
-après la cérémonie, celui-ci occupait selon l’usage la place du P.
-Recteur. Il nous a parlé avec émotion du bonheur incomparable que donne
-le sacrifice de soi à Dieu; puis, à propos du vœu spécial que font les
-Pères de donner un soin particulier à l’instruction des enfants, il nous
-exhorta à élever notre respect pour eux et notre bonne volonté à la
-hauteur surnaturelle d’où descend leur dévouement. Il termina par le
-gracieux octroi d’un congé.
-
-
-13 FÉVRIER: _Jours gras._--Hier dimanche, grande représentation
-dramatique, où Louis a fait un brillant début: il y a montré une
-aisance, un naturel communicatif, qui m’ont agréablement surpris et qui
-promettent au barreau de Z*** un avocat peu ordinaire. Notre professeur
-avait déjà remarqué, depuis un mois ou deux, que le brave garçon
-s’ouvrait et se développait à vue d’œil. Heureux effet du changement
-d’air et de milieu.
-
-Aujourd’hui lundi, loterie pour nos pauvres. J’ai gagné... enfin!... un
-rond de serviette. Il y a un commencement à tout.
-
-Mais hélas! par la même occasion j’ai gagné autre chose encore, dont je
-me serais facilement passé. Pour tirer les numéros du fond des urnes,
-n’avait-on pas imaginé de prendre les trois petits pages du cortège des
-Rois, costumés comme alors! Mon négrillon était encore là, au beau
-milieu, montrant ses dents blanches et ses yeux ronds à travers sa
-figure noire, avec le même sourire. Et ce sourire, je l’ai reçu à bout
-portant durant trois heures consécutives, étant placé juste en face de
-lui: car ma voix de premier ténor me valait l’honneur de proclamer les
-numéros sortants. Cependant je n’ai pas bronché, et quoique la séance
-m’ait paru interminable, j’ai su garder jusqu’au bout mon apparente
-indifférence, sous le couvert de ma dignité. Mais cette longue victoire
-sur moi-même ne va-t-elle pas être suivie d’une fâcheuse réaction?
-
-Par bonheur, pour la sortie de demain mardi gras, les Pères Surveillants
-ont organisé, en faveur des grands qui restent, une excursion folle aux
-sources du B..., l’un des plus jolis points de vue du pays. On se mettra
-des kilomètres dans les jambes, du bon air dans les poumons, de la gaîté
-dans le cœur, et la machine se trouvera remontée pour un bout de temps.
-
-Vilain crapaud de négrillon, tout de même!
-
-
-15 FÉVRIER: _Mercredi des Cendres._--Nous venions de faire à l’étude
-notre prière du matin et je m’apprêtais à donner exceptionnellement à
-mes membres harassés un petit supplément de repos, quand le P. Préfet
-est entré, fort grave, et nous a annoncé que dans la nuit, vers onze
-heures, un de nos condisciples, mon propre voisin de classe, avait été
-appelé subitement à paraître devant le tribunal de Dieu.
-
-Il ne s’y attendait pas, personne ne s’y attendait. Depuis quelques
-jours, il souffrait d’humeurs malignes dans les genoux, mais ne gardait
-même pas le lit. Hier soir, son père était venu le voir à l’infirmerie
-et l’avait quitté sans inquiétude sérieuse, promettant de revenir
-aujourd’hui. Jacques avait ensuite pris son repas, fait sa prière et
-s’était couché comme d’ordinaire. A dix heures et demie, le F.
-Infirmier, qui dormait dans une alcôve voisine, l’entend respirer avec
-effort et gémir. Il court auprès de lui, cherche à le ranimer; mais
-voyant ses soins inutiles, il appelle en toute hâte le prêtre le plus
-rapproché, qui a juste le temps nécessaire pour lui faire demander
-pardon de ses fautes et pour l’absoudre. L’agonie commençait: un quart
-d’heure après, c’était la fin. Les humeurs froides avaient gagné le
-cœur.
-
-Jacques passait pour un bon élève et un excellent camarade. Il
-appartenait à la Congrégation, puissant motif d’espérance pour le salut
-de son âme. Mais la soudaineté du coup n’en a pas moins jeté la
-consternation partout, spécialement en première division et en
-Philosophie. Quand, ce matin, avant la cérémonie des cendres, le P.
-Recteur a pris pour texte de son allocution la formule liturgique:
-«_Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en
-poussière_»,--le commentaire s’était fait d’avance dans tous les esprits
-et la conclusion pratique apparaissait très claire:
-
-«Nul n’est sûr du lendemain; il faut donc bien employer le présent et se
-tenir toujours prêt à rendre compte de son âme à Dieu... Si l’on y
-pensait sérieusement, ajouta le Père, oserait-on perdre en bagatelles un
-temps précieux, qui va peut-être nous échapper tout d’un coup?»
-
-Cela tombait à pic sur moi et n’a pas manqué son effet. Dans la journée,
-je suis allé prier auprès du défunt, qui reposait, vêtu de l’uniforme,
-sur une couche entourée de beaux lis blancs. Son pauvre père était assis
-tout près, abîmé dans une douleur qui faisait peine; sa mère, Jacques ne
-la connaîtra qu’au ciel. Devant ce cadavre de mon condisciple, j’ai
-renouvelé à Dieu la promesse de donner à ma vie un emploi sérieux.
-
-Et je suis définitivement guéri de ma sotte maladie de cœur.
-
-
-16 FÉVRIER.--Hier, toute la journée, le silence et l’angoisse ont pesé
-sur la maison. Pas de jeux; en cour, on parlait du défunt et, de temps à
-autre, des regards troublés montaient vers les rideaux de la chambre
-mortuaire, derrière lesquels on distinguait la rouge lueur des cierges.
-La nuit a dû paraître longue à plus d’un et les rêves terrifiants
-n’auront pas manqué. Moi, une fois couché, j’ai dit pour Jacques un _De
-profundis_, et puis je l’ai prié de me laisser dormir, parce que j’en
-avais grand besoin. J’ai très bien dormi.
-
-Ce matin, service funèbre solennel, au milieu d’un émouvant
-recueillement. Après l’absoute, pendant que la cloche tintait son
-frémissant adieu, la dépouille mortelle de notre camarade se dirigea
-vers la gare, précédée des Pères et suivie de tous les élèves, tête nue.
-Je tenais avec trois autres philosophes les cordons du poêle. Jacques
-traversa ainsi toute la ville, salué par la respectueuse pitié des
-habitants. Sur le quai de la gare, on récita encore des prières, nous
-jetâmes de l’eau bénite sur le cercueil, on le mit dans un fourgon,
-dessus on plaça la grande croix de violettes qui symbolisait nos regrets
-et nos espérances; puis, pendant qu’il s’en allait vers sa dernière
-demeure, nous reprenions à travers la vie le chemin qui nous conduira
-tôt ou tard au même terme.
-
-A la classe du soir, le P. Professeur nous dit qu’il y avait dans cette
-mort, avec ses circonstances imprévues, une leçon voulue de Dieu pour
-nous et nous engagea à ne pas la laisser passer inutile. Il avait raison
-et je suis décidé, pour ce qui me regarde, à la mettre à profit. Je veux
-que ce carême, ouvert si tristement, ne s’achève point sans que j’aie
-fait de réels progrès dans la lutte contre moi pour Dieu.
-
-
-7 MARS.--Voilà trois semaines que mon journal est resté en panne: mais
-où prendre le loisir de le faire marcher? Dès le lendemain du départ de
-Jacques, le P. Professeur a réuni les fortes têtes de la classe pour la
-préparation d’une séance de philosophie. Je me suis trouvé du nombre;
-car, après avoir quelque temps regimbé contre ces études si arides, j’ai
-reconnu qu’elles donnent à l’intelligence de nobles satisfactions et
-j’ai fini par y prendre tout à fait goût. Avec le goût est venu le
-succès.
-
-La séance a eu lieu aujourd’hui, fête du grand théologien et philosophe
-saint Thomas d’Aquin. Je suis sûr, Jeanne, que tu ne t’y serais pas
-ennuyée, tant nous avions fait effort pour mettre les vérités les plus
-abstraites à la portée des personnes... intelligentes. J’ai vu des dames
-qui semblaient s’intéresser fort à ce qui se disait sur la scène. Mais
-peut-être étaient-ce les mamans ou les sœurs des jeunes philosophes, et,
-dans ce cas, toute conclusion sur la valeur réelle des choses devient
-sujette à caution. L’amour est aveugle.
-
-Les Ursulines, sans doute, ne t’ont jamais laissée soupçonner que nos
-arrière-grands-parents, il y a quelques milliers d’années ou de siècles,
-vivaient sur les cocotiers et y passaient leur temps, entre les repas, à
-exécuter des gambades et des grimaces muettes, comme en font encore
-aujourd’hui les singes dans les cages. Mais voilà qu’un beau jour, on ne
-sait plus à quelle occasion ni à quelle date, les parchemins faisant
-défaut, l’un d’entre eux s’avisa de parler; un autre lui répondit dans
-la même langue (on pense que c’était une langue primitive) et ainsi le
-singe devint homme.
-
-Ils sont au moins quatre savants notables, de divers pays, qui veulent
-nous faire gober cela, sur leur parole, sans y être allés voir. Le plus
-drôle, c’est qu’ils le disent sans rire! Il est vrai que le plus célèbre
-des quatre, un M. Darwin, est Anglais--et les Anglais ne rient jamais.
-
-Cependant, il ne passe pas pour le plus mauvais dans cette _singerie_.
-D’autres, ses admirateurs, prenant au bond la balle qu’il leur offrait,
-consciemment ou non, s’en servent pour attaquer le dogme de la création.
-L’un d’eux, Cari Vogt, l’a confessé en termes cyniques: «Il faut, sans
-plus de façons, mettre le Créateur à la porte et ne plus laisser la
-moindre place à l’action d’un tel être». Mais ce qui est facile à dire,
-n’est pas toujours aussi facile à faire, et ces aimables descendants du
-singe, pour remplacer la création, font exécuter à la science des
-cabrioles et des tours de force extraordinairement réjouissants.
-
-Le singe, leur grand-papa, ne s’est pas fait tout seul: si Dieu ne l’a
-pas créé, d’où venait-il? Un Allemand--les Allemands ne doutent de rien,
-ni surtout d’eux-mêmes--s’est chargé de lui fournir un arbre
-généalogique très simple. Dieu n’a rien créé: la matière a toujours
-existé. Or, il y a de cela bien des millions d’années, quelques
-minuscules poussières, qui se promenaient dans l’espace, se collèrent
-ensemble, par un effet de _circonstances exceptionnelles_, deux mots
-joliment commodes, et constituèrent une petite chose informe, que M.
-Hæckel appelle une _monère_ et que personne n’a jamais vue nulle part,
-si ce n’est lui, en rêve de malade. La _monère_, avec le temps et
-d’autres circonstances exceptionnelles, se transforma en un être vivant
-moins rudimentaire, puis en un troisième plus parfait et, au bout de
-vingt-et-une transformations de ce genre--l’Allemand répond du
-chiffre--après avoir été successivement larve, ver, lamproie,
-salamandre, singe inférieur, singe supérieur, arriva à l’humanité
-intelligente et parlante.
-
-C’est ce qu’on nomme le _transformisme_, et c’est ce beau système que
-notre séance avait pour but de réduire à sa juste valeur.
-
-Je ne t’en ferai pas l’analyse détaillée. Tu sauras seulement que Jean,
-Louis et moi, nous avons eu l’insigne honneur de développer, dans trois
-dissertations fort bien écrites, tu n’en doutes pas, et fort bien
-écoutées, la théorie de l’_évolution_, qui forme la base du système.
-
-La seconde partie comprenait une discussion orale sur cette théorie,
-entre une douzaine de savants, réunis en Congrès à Paris. Le Congrès,
-pour l’agrément de nos invités, avait bien voulu se transporter sur
-notre théâtre, et là, assis autour d’une grande table à tapis vert, ces
-messieurs ont discuté avec une profondeur, une clarté et une courtoisie
-qui se rencontrent rarement à de pareilles assemblées. Chose plus rare
-encore: à la fin, sauf deux ou trois mauvaises têtes, des Anglais ou des
-Allemands, irréductibles au ridicule, tout le monde se trouva d’accord.
-
-Pour finir, une jolie comédie du P. Delaporte, tout à fait dans le
-sujet. Les bons transformistes de tout pays, quoique profondément
-convaincus de l’existence préhistorique de ce fameux _anthropopithèque_
-(homme-singe), gémissaient de penser que, dans cette quantité
-prodigieuse de singes qui peuple les forêts et le monde, son espèce fût
-demeurée jusqu’ici introuvable. C’était un terrible argument contre leur
-doctrine et une fâcheuse lacune dans le tissu serré de la science.
-
-Soudain, à travers l’Allemagne, un cri éclate: «_Il est retrouvé! On le
-montre au Colisée de Munich! Il joue du violon!_» La nouvelle franchit
-le Rhin et va mettre en goguette physiologistes, journalistes, artistes
-et commis-voyageurs de la capitale. Tout ce monde afflue chez
-l’impresario bavarois, pêle-mêle avec les plus respectés professeurs des
-Universités germaniques. Ceux-ci triomphent sans aucune modération:
-«Nous l’avions bien dit! La science allemande ne se trompe pas». Les
-Parisiens, plus accoutumés aux fumisteries humaines, se montrent moins
-affirmatifs.
-
-Mais enfin, il faut bien se rendre à l’évidence. L’anthropopithèque,
-introduit par son barnum, apparaît sur la scène. Il a un air aussi
-intelligent qu’un singe peut l’avoir; il ne parle pas encore, mais il
-comprend fort bien ce qu’on lui dit. Son maître l’invite à prendre son
-violon et à jouer au public bienveillant la 4e symphonie de Beethoven:
-il prend son violon et joue la 4e symphonie de Beethoven, sans
-partition. Stupéfaction générale, bravos enthousiastes: les professeurs
-entrent en délire. On crie: «Bis! Bis!» Il comprend et recommence le
-morceau: il semble même qu’il y ait plus d’âme que tout à l’heure dans
-le jeu de l’étonnant animal--si l’on peut vraiment encore l’appeler un
-animal!
-
-Mais un des Parisiens conçoit des soupçons: il s’approche par derrière,
-en tapinois, et lui tâte un mollet. L’artiste répond par un coup
-d’archet. Le Parisien riposte par un coup de poing, saute sur les
-tréteaux, et, par un effort soudain, attrape une oreille de l’autre; il
-tire, la peau craque et l’on voit apparaître... la tête humaine d’un
-fumiste caché dessous. L’impresario se défile un peu vivement--et la
-science allemande aussi.
-
-Avais-je raison de dire que tu ne te serais pas ennuyée? On a bien ri.
-L’aventure est d’ailleurs authentique: les bons journaux d’Allemagne en
-ont fait des gorges chaudes, aux dépens des pauvres professeurs
-d’Université, qui ont dû _jurer, mais un peu tard, qu’on ne les y
-prendrait plus_.
-
-
-19 MARS.--Visite chez les Petites-Sœurs des Pauvres, en l’honneur de
-saint Joseph, leur grand fournisseur. Le brave tambour de l’année
-dernière ayant été appelé à faire sa partie dans la musique des Anges,
-nous avons été reçus par une clarinette et un trombone, qui nous ont
-conduits gaiement au réfectoire: c’était idyllique comme une noce de
-village.
-
-Dîner fort joyeux. La caisse de mandarines envoyée par Jeanne a eu le
-succès qu’elle méritait. Quand j’ai dit qu’elle venait de ma sœur, une
-bonne vieille qui n’a sans doute pas étudié la propriété des termes, me
-dit:
-
-«Votre sœur, monsieur, doit être une personne bien _convenable_.
-
---En effet.
-
---Est-ce qu’elle vous ressemble?
-
---Oh! Elle est mieux que moi.
-
---Vraiment? Vous êtes pourtant bien convenable aussi, avec votre
-_moustachon_ brun!»
-
-L’entretien prenait une tournure scabreuse: mon _moustachon_ n’allait-il
-pas tourner la tête à la vieille comme à moi le négrillon? Je crus
-prudent de prétexter qu’on m’attendait ailleurs.
-
-Après le dîner, nous donnâmes à ces braves gens un beau salut, où
-chanteurs et enfants de chœur déployèrent tout leur talent, qui n’est
-pas mince.
-
-Puis, sur un théâtre improvisé avec des tables, on rejoua devant eux, en
-costumes, deux actes de la pièce de carnaval. Louis fut couvert, non pas
-d’applaudissements (les bonnes Sœurs les avaient sagement interdits,
-pour le bon ordre), mais de rires joyeux et d’exclamations admiratives.
-Quand ce fut fini, il dut rentrer seul en scène pour recueillir les
-bravos et promettre qu’on reviendrait.
-
-Pauvres bons vieux! Lorsque nous prîmes congé de la Mère Supérieure,
-elle nous dit: «Chers messieurs, nous tâchons de rendre la vieillesse
-aussi douce que possible à nos pensionnaires: mais nous ne pouvons les
-en guérir. Avec vous seuls ils redeviennent jeunes, et chacune de vos
-visites les réchauffe comme une journée de beau soleil. Ils en parlent
-bien longtemps et comptent les jours jusqu’à la suivante. Au lycée, on
-leur fait aussi la charité des restes de cuisine, comme au collège: mais
-cela ne vaut jamais un repas servi par vous. Quand vous venez, vous êtes
-les anges du bon Dieu, et nos vieux enfants le sentent si bien que votre
-présence suffit pour les rendre moins difficiles et plus pieux. Ils
-prient volontiers pour leurs jeunes bienfaiteurs».
-
-
-25 MARS: _Annonciation de la sainte Vierge._--Ayant été réélu préfet
-pour la seconde moitié de l’année, j’ai eu comme tel, ce matin,
-anniversaire de ma propre réception, la grande joie de servir de parrain
-à Louis. Il s’était préparé très sérieusement à son acte de consécration
-et l’a prononcé, je crois, avec les sentiments les plus généreux. Nous
-lui avons immédiatement donné une place, qui se trouvait libre, parmi
-les Catéchistes des enfants pauvres: il en est ravi.
-
-Il a déjà bien travaillé, avec Jean et moi, à l’amélioration de
-plusieurs condisciples. Un ancien élève d’une maison peu recommandable,
-garçon revêche et entêté, avait résisté à toutes mes avances: Louis l’a
-retourné en un rien de temps, sans avoir l’air d’y toucher, et l’a rendu
-souple comme un gant à l’égard de l’autorité. Je devais être son modèle:
-il devient le mien.
-
-
-30 MARS: _Jeudi Saint._--En faisant mes Pâques avec tout le collège, ce
-matin, j’ai pensé que maman et Jeanne remplissaient leur devoir, à la
-même heure, et que mon pauvre papa restait seul, enfermé chez lui, bien
-certainement mal à l’aise, peut-être gémissant dans son cœur de ne pas
-avoir le peu de courage qu’il faudrait. Mon Dieu, ayez pitié de lui! Je
-ne laisserai point passer les petites vacances prochaines sans revenir à
-la charge: je _veux_ son âme, fallût-il pour elle donner ma vie.
-
-A onze heures, devant les Congréganistes réunis à la chapelle, le P.
-Recteur, assisté d’un diacre, d’un sous-diacre et des enfants de chœur,
-a selon l’usage lavé les pieds à douze de nos petits catéchisés.
-Quoiqu’on leur eût bien expliqué d’avance la signification religieuse de
-la cérémonie, les pauvres gamins paraissaient tout déconcertés en voyant
-ce vénérable prêtre s’agenouiller devant eux, leur verser de l’eau sur
-les pieds, les essuyer et puis les baiser. Ils suivaient tous ces
-mouvements avec une sorte de curiosité inquiète et se laissaient à peine
-rassurer par la pièce blanche que chacun recevait ensuite. Leur
-saisissement ne diminuait guère, pendant que les Pères Directeurs, les
-dignitaires de Congrégation et leurs propres catéchistes, à la suite du
-prêtre, venaient aussi leur baiser les pieds. Ce sera certainement un
-des plus durables souvenirs de leur enfance. Puisse-t-il leur être
-salutaire!
-
-Le soir, on va par classes adorer le Saint-Sacrement aux _tombeaux_ des
-églises et chapelles de la ville.
-
-
-31 MARS: _Vendredi Saint._--Journée de deuil. Dès le matin, la seule
-fois de l’année, à moins d’être malade, on déjeune en cour d’un simple
-morceau de pain ou, si l’on veut, de rien du tout. Les offices, si
-émouvants dans leur symbolisme funèbre, occupent une bonne partie de la
-matinée; dans la soirée, le sermon sur la Passion et le chant douloureux
-du _Stabat_ entretiennent les souvenirs du Calvaire. Le silence même des
-cloches et le bruit strident des crécelles qui les remplacent
-contribuent à tenir l’âme comme courbée sous un poids qu’elle se ferait
-scrupule de secouer.
-
-Je ne sais si les Juifs se réjouissent en ce jour, où leurs pères ont
-crucifié Jésus de Nazareth: on pourrait ne pas s’en étonner, puisqu’il
-était et qu’il reste pour leur nation un imposteur. Mais je ne puis
-comprendre, si l’on ne m’a pas trompé, le froid égoïsme des protestants,
-qui, sans compassion pour les souffrances que nos péchés ont coûtées au
-Sauveur et à sa Mère, songent uniquement aujourd’hui à se réjouir de
-leur rédemption. Cela seul suffirait à prouver que le protestantisme
-n’est pas la religion du cœur.
-
-Au lycée, on nous renvoyait dans nos foyers avant le Jeudi Saint. De
-fait, on ne pouvait pas forcer les élèves juifs ou protestants à
-célébrer les mystères de la Passion comme nous; quant à nous, nous
-avions la liberté de faire notre Semaine Sainte et nos Pâques dans nos
-paroisses. Mais, hélas! combien d’entre nous ne pensaient qu’à se venger
-immédiatement des ennuis d’une longue prison en s’amusant! Il me semble
-à présent qu’il y avait là une véritable insulte à l’esprit catholique.
-
-
-2 AVRIL. _Alleluia!_--Le Christ est ressuscité et avec lui la joie des
-cœurs chrétiens. Tous les visages, naguère encore si tristes, rayonnent
-aujourd’hui; tous les chants sont joyeux, à l’église et dans les
-branches, où se montrent les premières feuilles; le soleil lui-même
-paraît plus radieux et plus chaud. _Alleluia!_
-
-Nos enfants pauvres ont assisté à notre grand’messe, sous ma
-surveillance. Quelques-uns, peu amateurs de belle musique et
-d’éloquence, jetaient parfois des regards impatients vers la porte qui
-conduit au jardin, et pour cause. Des poules mystérieuses avaient déposé
-dans les plates-bandes, dans les bordures, sous les buissons, des œufs
-naturels et sucrés; ils le savaient. La messe finie, on se réunit sur la
-pelouse autour du P. Directeur: il indique les endroits permis et les
-endroits défendus, puis donne le signal de l’ouverture de la chasse. On
-se précipite, on se bouscule, on passe les uns par-dessus les autres et
-par-dessus les œufs; à chaque trouvaille, les cris de joie éclatent. Peu
-à peu les casquettes s’emplissent. Quand les nids sont vides, on revient
-auprès du Père: il constate si le hasard n’a pas créé des inégalités
-trop choquantes, et il fait les compensations nécessaires; puis il rend
-la liberté à la joyeuse volée d’oiseaux.
-
-Je connais un autre oiseau, assez gros, qui attend avec impatience la
-journée de demain pour prendre aussi son essor vers un pays et des êtres
-chéris. Il vous apportera deux croix de premier, un témoignage
-semestriel avec la mention _peroptime_ (parfaitement bien), une bonne
-note d’examen, et son cœur de fils et de frère au grand complet.
-_Alleluia!_
-
-
-15 AVRIL. _Après la rentrée._--La première chose que j’ai faite, en
-rentrant au collège, a été d’annoncer à mon Directeur que, sur mes
-nouvelles instances, mon brave papa m’a enfin promis qu’aux grandes
-vacances il irait avec moi se confesser à Lourdes. Le Père m’a répondu:
-«Je dirai dès demain, et de tout mon cœur, une messe d’action de grâces
-pour cet heureux événement: venez me la servir. Nous prierons en même
-temps la Vierge Immaculée d’affermir votre père dans ses bonnes
-dispositions et de vous aider à lui mériter la persévérance par votre
-propre fidélité. Est-ce convenu?»--«_Amen_, mon Père.»
-
-J’ai fait déjà un pacte semblable avec ma sœur Jeanne, qui, de plus,
-s’est chargée d’entretenir tout doucement le feu sous la cendre, en
-évitant les coups de tisonnier imprudents.
-
-En ce qui regarde ma personne, je me sens bien résolu avec la grâce de
-Dieu à poursuivre la lutte contre tout ce qui grouille encore en moi,
-mais épouvanté aussi, en songeant au peu de temps qui me reste (trois
-mois à peine!) pour achever la victoire et pour fixer mon avenir.
-
-Que sera mon avenir? C’est la question troublante. Je veux être soldat:
-je ne saurais, avec mon tempérament, songer à autre chose. Mais sous
-quel drapeau? Je paierai comme tout le monde l’impôt du sang à la
-patrie; mais la carrière militaire ne me tente pas: on y est trop
-passif, trop machine. Restent les luttes de l’intelligence, de la
-parole, de l’action publique. Serai-je professeur, écrivain, avocat,
-homme politique ou... jésuite? Voilà le grave problème que ce dernier
-trimestre devra résoudre. Que Dieu et Notre-Dame me viennent en aide.
-
-
-17 AVRIL.--Conversation intime avec Jean. Je veux la conserver telle
-quelle.
-
-«Mon gros, j’ai à te faire une confidence.
-
---Quelque mauvaise plaisanterie!
-
---Est-ce que tu ne trouves pas que nous commençons à passer l’âge des
-_blagues_?
-
---Tiens! Tu as un air spécial aujourd’hui. C’est donc sérieux?
-
---Très sérieux. Écoute et tais-toi.
-
---Je fais le mort: parle.
-
---Nous n’avons plus que trois mois...
-
---Hélas!
-
---Tu ne devais pas dire un mot.
-
---Ce n’est qu’une interjection, arrachée par la douleur.
-
---Voyons, veux-tu savoir mon secret?
-
---Tu as un secret pour moi?
-
---Mais non, puisque je veux te le dire.
-
---Vas-y. (Je me bâillonne avec mon mouchoir.)
-
---Nous n’avons plus que trois mois pour décider l’emploi futur de notre
-vie. J’ai beaucoup réfléchi, prié, consulté, et mes idées, que tu
-soupçonnes peut-être... (je fais un signe répété d’assentiment muet),
-sont désormais arrêtées. Je ne me sens pas fait pour le monde.
-
---Le monde est indigne de toi!
-
---Encore!... (Je m’empresse de remettre mon bâillon.) Ce qu’il pourrait
-m’offrir ne vaut pas la peine que j’y risque mon âme. Et quel bien y
-ferais-je?»
-
-Pour le coup, j’éclate:
-
-«Mais tout le bien que tu voudras, mon ami. N’as-tu pas tout ce qu’il
-faut, non seulement pour faire bonne figure dans le rang, mais pour être
-capitaine et général dans l’armée du bien?
-
---Il m’est venu des doutes là-dessus, mon bon, depuis que j’entends des
-hommes, bien autrement doués que moi, se plaindre que tous leurs efforts
-n’aboutissent à rien de durable et qu’ils restent ou reviennent toujours
-à l’état de simple unité.
-
---Bah! il ne tiendrait qu’à toi d’être un petit Montalembert.
-
---Je te délègue mes droits à cet honneur.
-
---Oh! moi, je n’ai aucune prétention à m’élever jusque-là: j’ai les
-ailes bien trop courtes.
-
---Tu vois comme le sentiment de ton impuissance, moins prouvée cependant
-que la mienne, te fait reculer! Je me connais, Paul. Isolé, je perdrai
-ma vie: pour valoir et pour faire quelque chose avec ce que Dieu m’a
-donné, il me faut des compagnons d’armes et des chefs sûrs. Je sais où
-les trouver.
-
---Au noviciat des Jésuites?
-
---Oui.
-
---Et tes parents?
-
---Une lettre vient de m’apporter le consentement que je leur avais
-demandé aux vacances dernières. Je suis libre de partir dans trois mois,
-si la retraite de fin d’études, au mois prochain, ne modifie pas mes
-résolutions. Elle ne les modifiera pas, s’il plaît à Dieu.
-
---Et tu partiras sans regret?
-
---Je n’ai pas dit cela. Mon cœur n’est pas un caillou, tant s’en faut,
-et il m’en coûtera énormément de quitter ma famille, mes amis, toi...»
-
-Un sanglot me secoua et mes larmes jaillirent. Il me prit la main:
-
-«Mon pauvre Paul, de toute façon nous devions nous séparer, à la fin de
-cette année, à moins que tu ne m’accompagnes.
-
---Oh! je ne suis pas digne.
-
---J’en avais dit autant au P. Directeur; il m’a répondu: «L’appel de
-Dieu étant une pure faveur, personne n’en est digne. Sommes-nous dignes
-de communier? Non, et pourtant Dieu nous y convie avec instances. Il est
-le Maître: quand il appelle, il faut obéir.» Mon cœur me dit depuis
-longtemps, à n’en plus pouvoir douter, qu’il m’appelle à lui donner
-tout, tout, tout, et, après mûr examen, ceux qu’il a chargés du soin de
-mon âme sont du même avis: dès lors, je n’ai pas le droit d’hésiter.
-S’il t’appelait dans ces conditions, hésiterais-tu?
-
---Non.
-
---Eh bien, mon cher ami, ne me blâme pas...
-
---Oh! je n’y songe point.
-
---Ne me plains pas...
-
---C’est moi que je plains.
-
---Et ne te plains pas toi-même: nos deux âmes se sont trop bien
-comprises, durant ces deux bonnes années, pour que la distance puisse
-les désunir jamais. Nous resterons frères par le cœur: est-ce dit?»
-
-Pour toute réponse, je me jetai à son cou en pleurant. Il reprit:
-«Allons nous consoler tous deux aux pieds de la sainte Vierge et
-demandons-lui, l’un pour l’autre, courage et persévérance.»
-
-
-18 AVRIL.--Pour la première fois depuis... toujours, j’ai passé la nuit
-sans fermer l’œil. La confidence de Jean m’a bouleversé. Je devais
-pourtant m’y attendre, ou plutôt je m’y attendais, mais pas pour si tôt:
-j’avais pensé qu’il se déciderait au moment de la retraite de fin
-d’études et qu’il me laisserait le temps de préparer mon esprit à
-l’inévitable séparation. Au lieu de cela, c’est tombé sur moi comme un
-coup de foudre!
-
-Oh! je sais que sa résolution a été mûrie sagement: il fait tout
-sagement, comme un vieux jésuite. Depuis bien longtemps, c’est visible à
-tous les yeux qu’il avait trouvé son chemin et qu’il n’en déviait pas
-d’une ligne. D’autres _bons élèves_ ont de la piété, de l’ardeur au
-travail, du bon esprit, mais, à côté de cela, des petites idées
-personnelles, des rêves vulgaires d’ambition ou de bien-être matériel,
-rien de généreux ou d’élevé: Jean faisait son devoir sans bruit, ne
-parlait jamais des plaisirs qu’il se promettait; et, quand d’autres en
-parlaient, son visage prenait une légère expression de pitié souriante,
-et son œil noir, par-dessus nos pauvres préoccupations terrestres,
-semblait regarder dans le lointain un idéal surnaturel.
-
-Il le voyait en effet et il va l’atteindre. Pour rien au monde, je ne
-voudrais l’en détourner. J’aime cet ami comme je n’aimerai jamais
-personne; car il a été vraiment (comme dit ma sœur) mon second ange
-gardien, à une époque où tout mon avenir d’ici-bas et d’au-delà se
-trouvait en jeu. Mais si je l’aime, c’est pour lui d’abord, pour moi
-après. Qu’il aille où Dieu l’appelle et qu’il soit heureux, parfaitement
-heureux: c’est mon plus cher désir. J’aurai le courage de dire merci à
-Dieu pour lui.
-
-Mais la pensée que son départ mettra fin à cette douce intimité
-journalière de deux ans et que je devrai renoncer à l’espoir de marcher
-avec lui, la main dans la main, à travers la vie, est dure pour moi, si
-dure que... j’ai envie de le suivre au noviciat. Cette nuit, je le
-voyais, me servant d’introducteur dans la carrière religieuse, comme il
-m’a initié à la vie chrétienne de collégien, m’encourageant encore
-d’exemple et de conseil, corrigeant au besoin mes échappées par une de
-ces gronderies fraternelles qu’il donne si bien. Une fois sortis des
-premières épreuves, nous partagerions les mêmes travaux--car nos goûts
-et nos aptitudes se ressemblent--et, à l’occasion, l’un de nous
-compléterait l’autre. Les Supérieurs, qui approuvaient notre amitié au
-collège et la faisaient servir au bien général, ne la blâmeraient pas au
-couvent et favoriseraient nos efforts communs au profit des âmes et de
-la gloire de Dieu. Pourquoi pas?...
-
-Pourquoi pas?... Hélas! Parce qu’il est appelé et que, moi, je ne suis
-pas sûr de l’être.
-
-Sans aucun doute, moi aussi je veux sauver mon âme; moi aussi je veux,
-par reconnaissance et par devoir, travailler pour Dieu, et si Dieu
-voulait bien me demander le sacrifice sans réserve, je l’offrirais sans
-hésiter: je l’ai déclaré hier à Jean. Mais mon amitié pour Jean et ma
-bonne volonté forment-elles deux motifs suffisants pour que je puisse me
-croire appelé? Ai-je droit de m’appeler moi-même?
-
-Cette incertitude est cruelle.
-
-
-19 AVRIL.--Le P. Directeur m’a rendu un peu de calme et, sans vouloir se
-prononcer formellement sur le fond de la question, m’a engagé à
-réfléchir, à prier surtout et à attendre avec confiance la réponse de
-Dieu.
-
-Je l’ai dit à Jean: il m’a promis de m’aider de tout son cœur à obtenir
-la lumière d’en haut et, en attendant, m’a fait promettre de ne pas
-broyer du noir, prétendant que cela ne pouvait servir qu’à mettre le
-diable en gaîté.
-
-
-24 AVRIL.--Serait-ce la lumière désirée? Je viens d’entendre un
-magnifique discours du comte Albert de Mun, secrétaire général de
-l’œuvre des Cercles catholiques, sur l’action sociale chrétienne.
-
-Je ne veux pas analyser ce qui a été dit; mais la personne de l’orateur
-m’a singulièrement impressionné. Quoiqu’il ne porte plus d’uniforme, sa
-belle prestance et toute son attitude trahissent encore le brillant
-officier de cavalerie. Distinction parfaite, parole irréprochablement
-correcte, geste digne et mesuré. On se sent tantôt charmé, tantôt ému;
-le plus souvent les deux effets sont mêlés, et à l’admiration pour
-l’orateur vient s’ajouter tout naturellement le désir de travailler à la
-réalisation de son noble but.
-
-A la fin, s’adressant aux jeunes gens d’avenir et de bonne volonté, il
-s’est écrié: «Voilà l’heure de secouer votre timidité ou votre mollesse.
-L’avenir de la patrie dépend de vous. Si vous avez le cœur vraiment
-chrétien et français, armez-vous de foi et de courage, ralliez-vous au
-drapeau que nous vous présentons et aidez-nous à le porter haut et
-ferme, pour que le peuple tout entier vienne s’abriter sous ses plis et
-y retrouve sa force et son bonheur avec son Dieu.»
-
-Ces paroles m’ont vivement saisi et il m’a semblé voir, comme dans un
-éclair, ma place marquée à l’ombre du drapeau chrétien.
-
-Si je ne puis être jésuite, je serai un homme d’action sociale et
-catholique.
-
-
-30 AVRIL.--J’ai voulu attendre quelques jours, avant de faire part à mon
-directeur des impressions que j’avais rapportées de la conférence de M.
-de Mun. Elles n’ont pas diminué de vivacité. Je trouve même une certaine
-jouissance à penser qu’en travaillant au bien moral du peuple, je ferais
-sous l’habit séculier ce que Jean fera sous l’habit religieux: ce sera
-quelque chose, et si Dieu s’en contente, il faudra bien que je m’en
-contente aussi.
-
-Le Père n’a pas, de but en blanc, accepté ces impressions nouvelles
-comme une indication de la Providence et n’a rien changé à sa direction
-précédente. Je dois continuer à réfléchir, durant le mois qui nous
-sépare encore de la retraite, afin de pouvoir alors, en connaissance de
-cause, sous l’œil de Dieu, peser avec calme les raisons pour et contre,
-puis prendre mon parti.
-
-Ce mois est celui de Marie: nous allons l’inaugurer tout à l’heure à la
-chapelle. La Vierge Immaculée m’a si visiblement protégé depuis deux ans
-que je veux continuer à tout demander et à tout espérer de sa bonté
-maternelle. Ma mère de la terre et ma sœur Jeanne la prieront aussi pour
-moi: elles ont déjà obtenu ma conversion, elles m’obtiendront la grâce
-de répondre jusqu’au bout aux desseins de Dieu sur ma vie.
-
-
-7 MAI.--«Sonnez, clairons! Battez, tambours!» Voici le général...
-«Soldats, garde à vô! Présentez... échasse!»
-
-Le général, conduit par le P. Recteur, passe entre les deux rangées de
-guerriers et va prendre place au haut bout de la cour. Il a bien voulu
-présider une _revue de jeux_ de la première division[8].
-
- [8] Ce général, un de nos meilleurs, avait ses fils au collège et
- venait y assister, non seulement à nos séances littéraires, mais à
- la messe et aux vêpres: série de crimes qu’il paierait cher
- aujourd’hui! Il a d’ailleurs terminé sa carrière dans la disgrâce
- pour avoir, lors d’une circonstance importante, fait trop bien son
- devoir militaire, sans prendre souci de la politique.
-
-Elle commence par se présenter à lui, sur les échasses, en masse
-profonde, puis sur deux lignes, puis en escadrons détachés. Tous ces
-changements de position s’exécutent avec un ensemble qui fait plaisir au
-vieux soldat. Il approuve et encourage de la voix et du geste.
-
-Les manœuvres qui suivent, d’abord faciles, puis de plus en plus
-savantes et compliquées, excitent sa franche admiration.
-
-Quand on en vient ensuite aux mains, son œil suit avec animation toutes
-les péripéties de la lutte, comme si elle lui en rappelait d’autres bien
-plus sérieuses, auxquelles il a pris une belle part. Les combattants
-sentent sur eux ce regard d’un brave et se disputent ardemment la
-victoire. Lorsqu’elle est enfin décidée, le parti vainqueur reçoit avec
-orgueil les bravos du général.
-
-En un clin d’œil, les cavaliers se transforment en fantassins et, armés
-de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une
-souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de
-bois.
-
-Mais on attendait avec fièvre le _clou_ de la fête, le grand engagement:
-un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment: une ligne les
-sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans
-rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant
-vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent
-de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit: il ne
-reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une
-demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc: une
-balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis
-un autre. Anatole tient bon, seul contre trois: c’est Horace contre les
-Curiaces.
-
-Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se
-garantir des coups obliques: là, ramassé sur un genou derrière son
-bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et,
-d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en
-a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux
-adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne
-compte pas; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas; son
-nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour,
-mord la poussière. Les voici un contre un; les bravos et les cris de
-_Courage!_ les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la
-promptitude: un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon
-ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de
-l’invincible.
-
-Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore
-grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se
-laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu
-quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et
-l’embrasse, au milieu des bravos; puis il nous remercie tous du
-réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de
-lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire
-avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités
-promettent à la patrie.
-
-Vive le général! Vive Anatole!
-
-
-17 MAI.--Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et
-à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé,
-hier, une excursion sous forme de pèlerinage.
-
-Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour
-nous donner des jambes; nous prenons ces dernières à notre cou et nous
-voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin
-de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la
-promenade à pied.
-
-Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère
-l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et
-recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation,
-chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs
-le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P.
-Directeur nous adresse un mot édifiant; puis on va s’agenouiller devant
-l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute
-voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos,
-veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa
-proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un
-_Magnificat_, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes
-des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à
-qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.
-
-Et maintenant, à l’assaut de la montagne! Elle est là devant nous, qui
-nous provoque et nous fascine: nos jambes partent toutes seules. L’homme
-a besoin de monter toujours! Pour modérer la fougue des plus impatients,
-le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un
-pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire: car la montée
-raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des
-moins marcheurs commencent même à _traîner la patte_. Au bout d’une
-heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied
-sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.
-
-L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant
-d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré
-aujourd’hui disparu; des buissons en couronnent le dessus; de son pied
-jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la
-pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu,
-un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les
-collines du versant opposé.
-
-On jouit quelques instants du spectacle; mais les gens pratiques de la
-bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas
-seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs
-pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent: «_Présent._» On
-s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre,
-qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances.
-On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette
-et la serviette; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous
-envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines
-à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un
-entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit
-obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux:
-«Quel joli paysage!»--«Un peu de moutarde, s’il vous plaît», répond
-quelqu’un.--«J’ai soif», dit le voisin. Et les _boileaux_ circulent,
-remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et
-sait ce que chacun peut supporter.
-
-Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par
-le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures,
-un branle-bas mystérieux se produit; on se réunit derrière les arbres
-et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef
-de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite
-solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi),
-d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et
-la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait
-des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie
-de rire: l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net: «Mon
-Père, ce que je vous dis est sérieux.» Le Père se le tint pour dit et se
-laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même
-un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous
-remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.
-
-On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en
-marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre
-et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre
-gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les
-cailloux le long du sentier.
-
-Quand le Père s’aperçut que la route commençait à nous paraître
-longuette, il nous apprit à fabriquer instantanément, avec une simple
-cupule de gland, convenablement serrée entre les dernières phalanges de
-l’index et du médius, un fifre naturel. Nous organisâmes sur place une
-marche militaire, qui mit en émoi tous les échos endormis de la vallée
-et nous fit complètement oublier la fatigue.
-
-Une brave fermière, au sortir de la forêt, nous offrit en réconfort un
-bol de lait délicieux, et bientôt nous reposions nos membres rompus
-(nous ne le sentîmes qu’alors), sur les banquettes de bois du train, qui
-nous parurent douces.
-
-En route, Louis me dit à l’oreille:
-
-«Excellence, voilà encore un bon usage à introduire dans votre
-Université!
-
---Je n’y manquerai pas, dès qu’elle aura des Congréganistes comme toi.»
-
-
-21 MAI: _Pentecôte._--Louis a fêté aujourd’hui avec émotion le premier
-anniversaire de son retour à Dieu. Dans la journée, au nom de sa mère
-(je n’ai pas osé leur faire le chagrin de refuser), il m’a prié
-d’accepter comme souvenir un très beau petit Christ en vieil argent,
-avec date et signatures gravées au revers. L’excellent cœur! Dieu ne
-pouvait pas le laisser dans la voie où il se perdait.
-
-
-28 MAI.--Hier samedi soir, l’Association de St.-X. a clôturé ses
-réunions de semestre par une conférence de son Président, dont le sujet
-a très particulièrement intéressé les plus jeunes auditeurs, philosophes
-et rhétoriciens. C’était «_la jeunesse et ses détracteurs._»
-
-Les _détracteurs_, soit dit en passant, ne venaient guère là que par
-manière de précaution oratoire: car, en réalité, ce discours, quoique
-fort discret et fort délicat, renfermait à l’adresse des jeunes moins de
-compliments que de leçons. C’est précisément ce qui lui donnait sa
-valeur pratique.
-
-On reproche donc à la jeunesse chrétienne de dix-huit à vingt-cinq ans
-(il ne s’agit que de celle-là) _de ne rien faire pour la cause de Dieu_.
-Formulé d’une façon aussi générale, le reproche paraît excessif:
-l’orateur n’a pas grand’peine à le prouver, en faisant un rapide tableau
-des œuvres d’assistance, d’instruction, de moralisation, auxquelles se
-dévouent nos camarades sur tous les points de la France.
-
-Mais il faut l’avouer--et voici déjà la leçon--parmi ceux qui font
-quelque chose pour Dieu et le prochain, plusieurs pourraient faire
-davantage, s’ils avaient moins peur de sacrifier un peu de leur plaisir
-ou de leur loisir, moins peur aussi de se compromettre franchement pour
-la bonne cause. Égoïsme et respect humain.
-
-Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du
-collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec
-un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de
-Dieu. A qui la faute?
-
-A leurs familles? Non; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne
-pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les
-champions dévoués de la religion et de la patrie.
-
-A leurs maîtres? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour
-paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de
-leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et,
-après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et
-soutenir les bons vouloirs.
-
-«Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont
-parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en
-cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur
-leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette
-affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison.
-Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une
-obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus: en connaissez-vous
-un qui soit plus militant? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés
-soldats--leurs ennemis le savent bien--et c’est en obéissant qu’ils
-apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux.
-Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas: on lui
-donne le moyen de prouver sa force.»
-
-«Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant
-d’anciens élèves _ne font rien pour la cause de Dieu_? C’est parce que
-le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.
-
-«Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien,
-c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le
-laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le
-bien qui demanderait un effort...
-
-«Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu,
-tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans
-avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser
-saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune
-homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource: entrer
-résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien,
-s’associer aux hommes d’action chrétienne.»
-
-Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège.
-Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend
-faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de
-propos délibéré, voir dans les _œuvres_ dites _de jeunesse_ le dernier
-terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou
-des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais
-insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin; on
-ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos
-jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme
-Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia
-Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un
-grand mérite et un grand honneur.
-
-«Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement,
-ardemment, persévéramment, deux choses: _mettre Dieu dans toute votre
-vie de jeune homme_, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal
-et vous conserve les énergies du bien,--et puis _travailler sur
-vous-mêmes_, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné
-d’intelligence, de savoir-faire et de cœur... Bref, il faut former en
-vous à la fois l’_homme de bien_ et l’_homme d’action_. A ces deux
-conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur
-le succès.»
-
-J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la
-conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation
-religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité,
-même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno!
-
-L’éloquence me souriait; pour la politique, il faudrait «_voir unm
-peu_», comme disait le bon Frère dépensier de l’an passé, quand on lui
-réclamait un supplément de dessert que ses moyens ne comportaient
-peut-être pas.
-
-
-4 JUIN.--Nos petits pauvres ont fait dimanche dernier leur première
-communion à la paroisse. Aujourd’hui ils viennent au collège, tout fiers
-des beaux costumes qu’ils nous doivent et accompagnés de leurs familles.
-Messieurs leurs Catéchistes les introduisent dans la chapelle, aux
-places des élèves. Le P. Directeur, après quelques bons avis aux enfants
-et aux parents, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle
-plusieurs artistes de bonne volonté charment ces braves gens de leurs
-plus beaux accords.
-
-Au sortir de la chapelle, devant le portail, le P. Directeur proclame
-solennellement les places d’_excellence_ pour toute l’année, et chaque
-enfant, selon son rang, vient recevoir du P. Recteur un souvenir pieux
-et deux baisers. L’un des gamins que le Père avait oublié d’embrasser,
-ne manqua pas de revenir à la fin, conduit par sa mère, pour réclamer
-son dû. La cérémonie se termine par une distribution de dragées, que
-tous, jeunes et vieux, acceptent avec plaisir, et l’on s’en retourne
-content, après avoir chaleureusement remercié les Pères et ces
-Messieurs.
-
-Après vêpres, nos enfants partent pour la campagne, sur deux rangs, sous
-la conduite du Père et des Catéchistes, escortant une charrette
-précieuse, qu’il ne ferait pas bon attaquer. Elle porte leur goûter.
-
-Sur l’herbe de la villa, jeux variés, où le problème du rapprochement
-des classes reçoit une solution facile. Il en est de même au goûter qui
-suit: les Catéchistes président les tables et font eux-mêmes honneur aux
-plats avec un appétit aussi démocratique que celui des enfants. Le
-Président toaste, une fois encore, à la santé de tout le monde; chacun
-orne sa boutonnière et sa casquette d’une fleur cueillie au jardin des
-Pères et l’on reprend gaiement le chemin de la ville.
-
-Avec mon petit toast a expiré ma présidence: elle m’avait valu quelques
-joies innocentes, sans parler des honneurs. Un Président de catéchisme
-d’enfants pauvres n’est pas encore un Montalembert ni un Garcia Moreno:
-mais _petit poisson deviendra grand_ et _tout chemin conduit à Rome_.
-
-
-9 JUIN.--Procession solennelle dans les cours du collège, en l’honneur
-du Sacré-Cœur. En avant, derrière la croix, marchent sur deux rangées
-les divisions d’élèves, avec leurs bannières de Congrégation et de
-classe. Le clergé en ornements d’or et de soie précède immédiatement le
-dais, sous lequel le P. Recteur porte le Saint-Sacrement, suivi des
-premiers communiants et des fidèles.
-
-Le cortège s’avance lentement, au milieu de la verdure et des fleurs,
-des draperies et des écussons, des guirlandes et des oriflammes aux
-couleurs variées. Chaque division s’est ingéniée à décorer ses
-frontières et à dresser partout de petits autels pittoresques, où tout,
-jusqu’aux instruments de jeu, se convertit en hommage au divin Maître
-qui passe.
-
-Dans la grande cour, dominée par la statue de Notre-Dame, se dresse le
-reposoir principal. Notre-Seigneur y monte, escorté de ses prêtres, et
-là, exposé entre les lumières et les fleurs, il appelle à lui toutes les
-adorations. En bas, les divisions forment un vaste cercle, encadrant les
-soixante enfants de chœur, qui, selon de savantes figures, balancent
-leurs encensoirs et jettent des roses effeuillées. Puis le _Tantum ergo_
-éclate, chanté par plusieurs centaines de voix et accompagné des sonores
-accents de la fanfare: vrai chant de triomphe qui vous empoigne au cœur
-et vous arrache les larmes. Quand le prêtre a récité l’oraison, tous les
-genoux plient et la bénédiction du Très-Haut descend sur la foule
-profondément recueillie.
-
-De retour à la chapelle, avant que le tabernacle reprenne le divin
-prisonnier, toute l’assistance implore sa miséricorde pour son peuple:
-_Parce, Domine, parce populo tuo!_ Et pendant que la longue théorie des
-enfants de chœur et des prêtres s’écoule avec une majestueuse lenteur
-vers les sacristies, les élèves jettent encore vers le ciel avec un élan
-superbe le refrain patriotique et chrétien:
-
- Dieu de clémence,
- O Dieu vainqueur,
- Sauvez Rome et la France,
- Au nom du Sacré-Cœur!
-
-Les incrédules et les sectaires peuvent rire de ces manifestations
-pieuses, renfermées dans les murs d’un collège: ils ne savent pas ce que
-vaut la prière d’une seule âme qui aime vraiment Dieu, ni combien
-eux-mêmes pèseront peu devant lui, le jour où il voudra les balayer d’un
-souffle.
-
-Quant à moi, cette belle fête a augmenté ma confiance en Dieu et affermi
-ma résolution de le servir comme il voudra que je le serve.
-
-
-13 JUIN.--Ce soir, ouverture de la retraite. Je ne la vois pas venir
-sans anxiété: comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle doit
-décider de l’orientation de toute ma vie? Mais la paix est promise dès
-ce monde aux hommes de bon vouloir: j’y porterai le mien tout entier et
-j’espère que tout ira bien. Mon directeur me l’a promis et je compte sur
-les prières de ceux qui m’aiment.
-
-D’ailleurs, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi et je pense
-avoir en main les éléments indispensables d’un bon choix: la grâce de la
-retraite fera le reste.
-
-
-18 JUIN.--C’est fait et réglé: je ne serai pas jésuite.
-
-Oh! je n’en ai pas pris mon parti sans lutte et sans déchirement de
-cœur. Le P. Prédicateur nous avait successivement dépeint d’une manière
-si convaincante le grand devoir du salut éternel, les difficultés qu’un
-jeune homme rencontre dans le monde d’aujourd’hui, la sublimité du
-sacrifice de tout soi-même à la gloire de Dieu et au bien des âmes, que
-j’ai senti renaître en moi le dégoût des choses matérielles et le désir
-de prendre le chemin à la fois le plus sûr et le plus généreux. Tout ce
-que le Père nous disait là-dessus, mon esprit le voyait comme réalisé
-d’avance dans mon ami Jean; je me figurais son bonheur et je me
-demandais encore pourquoi je ne le partagerais pas.
-
-Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après
-avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation
-avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur.
-Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.
-
-A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais
-été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma
-pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon
-directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse: exubérance
-d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de
-mouvement au dehors. Il me demanda:
-
-«Votre directeur vous connaît-il bien?
-
---A fond, depuis bientôt deux ans.
-
---Quel est son avis relativement à vos aptitudes?
-
---Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le
-monde.
-
---Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but?»
-
-Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M.
-de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions
-n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par
-écrit mon _élection_, c’est à dire, la balance de mes raisons _pour_ et
-_contre_ la vie religieuse, et _pour_ et _contre_ l’action chrétienne
-dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore
-discuté certains points de détail, il conclut: «Mon ami, je crois que
-Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le
-dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire,
-si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a
-donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort: il est méritoire
-et beau!»
-
-J’avais bien envie de le croire sur parole; mais, au moment de renoncer
-d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait
-encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret
-amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas
-que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit:
-
-«Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie
-religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas
-l’être: il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce
-privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre
-ami Jean a la meilleure part: vous ne voudriez pas qu’il en fût privé!
-
---Oh! mon Père!
-
---La vôtre est moins belle: cela vous facilitera l’humilité; mais il
-n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se
-complètent: où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un
-homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni
-magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre:
-mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera?
-
---Mon père, vous tentez mon orgueil?
-
---Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction
-d’amour-propre: il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires
-et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez
-vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas
-marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le
-dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé,
-Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes
-sacrifices: Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié
-persévérante et de ses conseils.
-
---Est-ce votre dernier arrêt, mon Père?
-
---C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.
-
---Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la
-chapelle.»
-
-J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et
-immolé la victime: j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et
-résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes
-essentielles et approuvé par qui de droit: je n’ai plus qu’à marcher.
-
-Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens: je
-compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce
-consolation.
-
-Je garderai longtemps le souvenir des jours trop rapides que je viens de
-passer dans cette délicieuse solitude. Solitude relative, puisque nous
-étions une trentaine, écoutant les mêmes instructions, priant ensemble,
-mangeant ensemble, prenant ensemble nos récréations. Mais après s’être
-délassés en des parties de _vise_ homériques, on retrouvait avec bonheur
-son humble cellule de moine, où l’on était vraiment seul avec sa pensée
-et le bon Dieu. Se sentait-on la tête un peu lourde, on s’en allait sous
-les ombrages du jardin respirer l’air pur des champs et le parfum des
-fleurs. Il n’était pas défendu de s’asseoir dans l’herbe avec un livre
-édifiant, voire même d’écouter les oiseaux qui louaient Dieu. Point de
-surveillance officielle: on était en famille. Aussi, au déjeuner de
-clôture, en remerciant au nom de tous le P. Prédicateur et les autres
-Pères, ai-je pu dire en toute sincérité que nous leur devions quatre
-jours de paradis.
-
-«Vous allez les payer,» a répondu le Père, et il a expliqué ce mot en
-nous rappelant que les consolations d’en haut sont un simple prêt, dont
-Dieu exige le remboursement en actes de vertus et en bons efforts. Nous
-paierons.
-
-
-21 JUIN: _fête de saint Louis de Gonzague_, jésuite, patron de la
-jeunesse studieuse.--Monseigneur est venu donner la confirmation aux
-premiers communiants du collège et présider une séance littéraire, que
-lui a offerte la classe d’Humanités. Il s’est montré, comme toujours,
-fort aimable pour les jeunes Académiciens, dont il a loué le beau style
-et le débit naturel. Il n’a rien dit du fond. C’était presque uniquement
-de la critique littéraire, très savante assurément; mais peut-être
-l’avait-il trouvée trop savante pour des élèves. Peut-être aussi ne
-fais-je que lui prêter impertinemment mes propres impressions.
-
-
-29 JUIN: _fête de saint Paul_ et la mienne.--Le bon Dieu a-t-il voulu me
-récompenser déjà de mon sacrifice et m’encourager? En tout cas, qu’il
-soit mille fois béni!
-
-A la récréation de midi, le portier, d’un air mystérieux, vient
-m’appeler au parloir, refusant obstinément de me dire le nom du
-visiteur: «C’est un monsieur.»
-
-Le monsieur était mon père, que je croyais à soixante lieues d’ici.
-Quand j’entrai, son visage rayonnait; il jouissait de ma stupéfaction:
-
-«Eh! bien, tu ne m’attendais pas, hein?
-
---Non, papa.
-
---J’ai voulu te faire une surprise...»
-
-Et il m’embrassa très fort sur une joue.
-
-«Puis te souhaiter une bonne fête...»
-
-Et il m’embrassa plus fort encore sur l’autre joue.
-
-«Puis... Asseyons-nous là... Tu te rappelles ce que tu m’as demandé l’an
-dernier pour ta fête.
-
---Parfaitement, papa. Vous m’avez promis qu’aux prochaines vacances...
-
---Oui, mais...
-
---Vous reculez?
-
---Mais non. J’ai, au contraire, trouvé que c’était trop long de te faire
-attendre jusque-là.
-
---Et vous allez vous confesser tout de suite?
-
---C’est fait depuis hier et je viens exprès t’en apporter la nouvelle
-pour ta fête.»
-
-Je me jetai à son cou et, ma foi, nous pleurâmes comme deux fontaines.
-Quand nous nous fûmes essuyé les yeux, il me dit:
-
-«Qu’est-ce que tu désires encore, Paul?
-
---Moi? Rien, papa. Je n’ai plus rien à désirer.
-
---Tu ne voudrais pas retourner à Lourdes?
-
---Oh! cela, si. A nous deux?
-
---Avec moi, ta mère et ta sœur. Serons-nous trop pour dire merci à la
-Vierge?
-
---A peine assez. Que vous êtes bon!
-
---C’est Dieu qui est bon, mon fils... Je n’aurais pas cru qu’on pût être
-si heureux de rentrer en grâce avec lui... Mais j’ai à te remercier, toi
-aussi, Paul: car, en définitive, c’est toi qui m’as converti.
-
---Après avoir été moi-même converti par les Pères.
-
---Aussi je veux leur dire ma reconnaissance. Quand nous aurons causé, tu
-me feras voir ton directeur.»
-
-L’entrevue fut très cordiale. Papa remercia le Père avec effusion de
-tout ce qu’il avait bien voulu faire pour nous deux; puis il parla
-encore du bonheur intime dont il jouissait, depuis qu’il avait «écoulé
-son stock de vingt-cinq ans dans les larges manches d’un bon P.
-Capucin.» Il finit par recommander à ses meilleures prières la
-persévérance du père et du fils.
-
-Quelle joie pour ma mère et ma sœur! Merci, mon Dieu, merci!... Cette
-nouvelle grâce, que je n’osais pas attendre si prompte et si complète,
-vaut bien de ma part un redoublement de confiance et de dévouement à
-votre divin Cœur, auquel je me suis donné pour la vie.
-
-
-4 JUILLET.--Les fêtes du P. Recteur se sont passées joyeuses, en
-famille, comme l’an dernier. Pas plus de nuages dans les cœurs que dans
-le ciel. La pièce où j’avais un rôle assez absorbant, le
-discours-compliment qui me revenait encore à titre de préfet, les grands
-jeux Olympiques dont j’étais un des chorèges, ne m’ont guère laissé de
-loisir pour les raconter.
-
-Et maintenant, ma pauvre Jeanne, il faudra que tu fasses ton deuil de
-mon journal: les examens sont devant la porte et, plus que jamais, le
-devoir doit passer avant le plaisir.
-
-Et puis, las! si tu veux tout savoir: à mesure que les jours me
-rapprochent de la fin, je me sens envahir par une invincible tristesse.
-Songe donc qu’avant un mois, je serai ancien et loin de ce collège, dans
-lequel j’ai passé deux ans d’une vie si calme et si douce, qui ne
-reviendront plus jamais! Je t’assure que, par moments, j’ai besoin de
-toute ma raison et de toute ma volonté pour ne point fléchir sous ce
-pénible sentiment. Pénible, il faut qu’il le soit beaucoup, puisqu’il
-résiste même à une pensée, bien agréable pourtant, celle de notre second
-pèlerinage à Lourdes et des vacances qui suivront...
-
-Allons, soyons homme, et «_vive labeur!_»
-
-
-16 JUILLET.--Ce matin, à la _fête des adieux_, au nom de tous les
-Congréganistes partants, Jean, le plus ancien d’entre nous, a
-solennellement promis fidélité au drapeau de Marie, Reine du Ciel et de
-la France. Je l’ai promise avec lui, dans le meilleur fond de mon âme,
-et s’il plaît à Dieu, je tiendrai parole.
-
-Encore quelques jours, et il faudra dire adieu à cette chapelle de
-Congrégation, qui est bien véritablement le cœur même du collège,
-puisque c’est de là que le sang le plus pur se répand dans tous les
-membres du corps. Je ne la quitterai pas sans émotion; car, avec plus de
-raison que personne, je puis m’appliquer les paroles de la Sagesse que
-le P. Recteur nous a développées: _Venerunt mihi omnia bona pariter cum
-illa._ Tous les biens ne sont venus avec la Congrégation, qui m’a fait
-pour la vie enfant de la sainte Vierge. C’est la sainte Vierge qui m’a
-soutenu à seize et dix-sept ans dans mes défaillances: elle me
-soutiendra, j’en ai la confiance, dans la vie de jeune homme où je vais
-entrer, puis dans l’âge viril et jusqu’au bout, _et in hora mortis
-nostrae. Amen._
-
-
-31 JUILLET: _fête de saint Ignace_, fondateur de la Compagnie de
-Jésus.--C’est la veille du départ. Demain, les chaînes tombent, le
-cachot s’ouvre, le soleil succédera au jour sombre et les malheureux
-captifs pourront désormais jouir à pleins poumons du grand air de la
-liberté!...
-
-Voilà de jolis mots, bons à dire aux toutous de la petite division, pour
-qui le dernier terme de la vie et le bonheur parfait, c’est les
-vacances! Cette naïveté fait pitié, quand on est philosophe et qu’on va
-s’en aller pour toujours. Pour moi, ce serait plutôt _le dernier jour
-d’un condamné_.
-
-Cependant la journée a été belle et bien remplie. Le matin, communion
-générale, où nous avons prié de notre mieux, j’en réponds en ce qui me
-regarde, pour nos Pères. Puis, brillante messe en musique, œuvre toute
-neuve du P. C., avec panégyrique du saint fondateur par un orateur
-étranger très fleuri, qui s’est cru tenu de casser une bonne
-demi-douzaine d’encensoirs sur le nez des Jésuites passés, présents et à
-venir: Jean le futur novice en riait aux larmes dans son mouchoir. N’a
-pas qui veut la main légère: il faut voir la bonne intention des gens.
-
-Je ne sais pas quel dîner on a servi au panégyriste pour le payer de ses
-hyperboles: le nôtre était digne de la bonté des Pères, qu’on accuse
-parfois de trop bien traiter leurs enfants. Mais puisque nous sommes
-leurs enfants!... Le reproche ne tient pas debout. Et d’ailleurs, ce
-n’est pas tous les jours fête de notre grand-grand-père!
-
-A deux heures, distribution solennelle des prix. Le discours obligé sur
-un sujet de haute pédagogie, cette fois, n’a paru ni trop long ni trop
-court, ni trop pompeux ni trop familier, et n’a ennuyé personne, par la
-bonne raison qu’il n’a pas eu lieu. On l’avait heureusement remplacé par
-un dialogue entre élèves sur _les meilleurs plaisirs des vacances_.
-Intéressant et moral... Ces Jésuites!
-
- _Aimez-vous la morale? On en a mis partout,_
-
-... jusqu’au dernier jour de l’année, mais dissimulée en tartines si
-appétissantes qu’elle passe toujours.
-
-J’ai partagé fraternellement avec Jean le prix de _sagesse_, décerné par
-le suffrage des élèves avec l’approbation des maîtres, et le prix
-d’honneur de philosophie. Chacun deux prix, un premier et un second: ce
-qui faisait pour chacun quatre plaisirs--sans parler de plusieurs autres
-couronnes que nous avons pu offrir sur l’autel, au grand salut du soir.
-
-A cette cérémonie, nous avons aussi, une dernière fois, côte à côte,
-adressé ensemble au Dieu de l’Eucharistie, avec nos prières, la fumée de
-nos encensoirs. Dans quelques années, Jean montera à l’autel, et moi,
-trop heureux, je lui servirai d’enfant de chœur...
-
-Puis enfin, le soir, j’ai pris mon pauvre gros cœur à deux mains, pour
-aller dire adieu aux Pères qui avaient été bons pour moi, c’est-à-dire,
-à tous ceux que je connaissais...
-
-Et demain, je les quitte, mais pas tout entier: car mon cœur est à
-eux--à la vie, à la mort.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-AUJOURD’HUI
-
-Mars 1903.
-
-
-Le lendemain de cette distribution, je suis parti avec Jean pour subir
-mes examens: nous avons été reçus le même jour, avec la même mention
-honorable. Ensuite j’ai passé chez lui une semaine charmante: on m’a
-traité comme si j’avais été de la famille.
-
-J’y ai vu Marguerite, qui avait quinze ans et ressemblait à son frère
-comme une goutte d’eau limpide ressemble à une autre goutte d’eau
-limpide. Elle était trop enfant pour garder mon souvenir: moi, je ne
-l’ai plus oubliée. Six ans après, quand je fus docteur en droit, je la
-revis et, sur le bon témoignage que me rendit Jean, ses parents
-voulurent bien me la donner. Elle est la crème des épouses et des mères,
-une seconde Jeanne.
-
-Le jour où Marguerite est devenue ma femme, Jeanne devenait celle de
-Louis, qui est aujourd’hui le premier avoué de X... Elles s’aiment comme
-deux sœurs; Louis et moi sommes restés frères.
-
-Dieu a béni ces deux unions en nous envoyant de charmants enfants, qui
-font notre joie et celle de leurs trop bons grands-parents. Il a prélevé
-la dîme sur les miens, en m’enlevant mon premier né, retourné au ciel à
-deux ans; mais ce cher ange protège de là-haut ses frères et sœurs.
-J’avais mis les deux suivants dans _mon collège_, dont le P. Jean, leur
-oncle, dirigeait les études comme Préfet. L’an dernier, la _loi
-scélérate_ ayant jeté les Pères à la porte de leurs maisons, mon aîné,
-qui venait de gagner ses deux diplômes, m’annonça que Dieu l’appelait à
-les suivre en exil au noviciat. J’en suis fier.
-
-Il me reste trois garçons. Le plus âgé va avoir quinze ans: il continue
-provisoirement ses études au collège, sous de nouveaux maîtres qui
-s’attachent à conserver les anciennes traditions de la Compagnie de
-Jésus. Si l’iniquité triomphe tout à fait et si on leur retire, à eux
-aussi, le droit d’enseigner, mon fils ira chercher à l’étranger, au bout
-du monde s’il le faut, auprès des religieux expulsés, l’éducation
-chrétienne, proscrite en France, et plus tard ses jeunes frères le
-rejoindront. Aucun d’eux, à aucun prix--je l’ai juré devant Dieu--ne
-mettra les pieds dans un lycée. Pourquoi? Ceux qui ont lu ces Lettres le
-savent: c’est parce que j’y ai passé. L’âme de mes enfants m’est plus
-chère que tout le reste, plus chère que leur vie et que leur avenir
-terrestre: je ne la livrerai point, et personne ne me l’arrachera.
-
-Ma situation indépendante me permet de pratiquer ma foi publiquement, à
-la barbe des sectaires d’en bas et d’en haut. Je suis conseiller général
-et je serai député. Le gouvernement actuel, qui ne m’inspire pas plus de
-crainte que d’estime, peut être assuré d’avance que je combattrai de
-tous mes moyens d’honnête homme sa politique odieuse, qui, sous des
-prétextes plus hypocrites les uns que les autres, ne sait que tyranniser
-nos consciences, rançonner nos bourses et humilier notre patriotisme.
-J’espère ne pas être seul dans cette lutte _pro aris et focis_.
-
-Quant à l’Université officielle, que ma naïve jeunesse rêvait de
-convertir, le temps et les événements ont bien changé mes idées. Depuis
-qu’elle s’est faite la plate complice des projets maçonniques et que,
-pour assurer son triomphe, elle accepte sans honte l’étranglement de la
-libre concurrence, la machine n’est plus seulement avariée: elle est
-malfaisante. Dès que les honnêtes gens seront redevenus les maîtres, ils
-feront bien de la mettre au rancart et de la remplacer par un système
-plus conforme aux droits sacrés du citoyen et du père de famille. Je ne
-demande pas que le monopole passe de la gauche à la droite: je ne veux
-aucun monopole, ni officiel, ni déguisé. Mais j’entends que la loi
-m’assure la liberté de faire instruire mes enfants selon mes
-convictions, par les maîtres de mon choix et sans préjudice pour leur
-carrière. Hors de là, il n’y aura ni justice ni sécurité.
-
-Récemment, un de ces libéraux de comédie, qui votent toutes les
-oppressions, clamait à la Chambre: «_La liberté est en marche!_» Nous
-relevons ce mot pour la vraie liberté, la liberté de tous. Oui, malgré
-toutes les apparences contraires, _elle est en marche_, et si
-l’Université prétend lui barrer le chemin, cette liberté-là passera sur
-le corps de l’Université, qui n’aura que son dû.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-Quelques difficultés
-
-
- «Les pages qui précèdent montrent le beau côté des Collèges de la
- Compagnie de Jésus: la médaille n’a-t-elle point de revers?»--Cette
- objection est toute naturelle. Parmi les lettres que m’a values mon
- livre, j’en ai choisi une qui la formule nettement, et j’ai prié mon
- ami et beau-frère, le R. P. Jean, homme de science et de conscience,
- incomparablement plus compétent que moi dans ces questions, de vouloir
- bien y répondre. De là ces lettres supplémentaires.
-
- J’en ai ajouté quelques autres sur la question douloureusement
- actuelle de la suppression des Collèges chrétiens.
-
-
-
-
-I. _Lettre d’un ancien élève des Jésuites à M. Paul Ker._
-
-Juin 1903.
-
-
-Monsieur et cher camarade,
-
-Je suis bien fâché de ne pas vous connaître autrement que par votre nom
-de guerre; vous devez être ce que nous appelions jadis un _bon zig_! En
-tombant par hasard sur le titre de votre livre, je m’étais dit: «Voyons
-si c’est mon histoire!» Car j’ai été aussi _en pénitence_ chez les bons
-Pères, pour ma correction, dès l’âge de dix ans... et c’était déjà trop
-tard! Je vous ai donc dévoré d’un bout à l’autre. Il y a, ma foi, de
-jolies pages: vous étiez un rhétoricien _calé_. Et il y en a de
-touchantes aussi: deux ou trois m’ont fait pleurer comme une vieille
-bête que je suis. Pardon!
-
-Est-ce mon collège que vous avez voulu peindre? Certains détails,
-certains usages locaux me donnent à penser que non. Mais sur l’ensemble
-des hommes et des choses que vous racontez, il n’y a pas de doute
-possible. C’est bien un collège de Jésuites, tel que je l’ai connu. Ça
-ne s’invente pas. Vous me rappelez au vif ma première communion, avec
-ses ravissements encore vivaces après trente ans passés; l’âne des
-Petites-Sœurs (seulement le mien ne valait pas Brocoli et n’a jamais eu
-l’honneur de paraître sur la scène; nous l’avions acheté par
-souscription pour remplacer le vieux qui était mort); des amis
-charmants, qui ont essayé en vain de me convertir; des professeurs que
-j’ai gardés dans le cœur et... un P. Préfet que j’ai gardé dessus; mais
-ce n’était pas sa faute! Votre bon gros P. Surveillant, après m’avoir
-mis à l’_ours_[9], je ne sais plus pour quelle fredaine, a fini par
-bénir mon mariage. Un jour aussi, moi, le roi des cancres, j’ai infligé
-à tout le collège l’humiliation de m’acclamer comme roi des rois.
-J’étais très fort sur les planches, celles du théâtre (oh! comique) et
-celles de l’escrime; très fort aussi au gymnase et à tous les jeux
-expansifs. Dans une rencontre historique avec les _potaches_, j’ai
-_cogné_ ferme, et pour ce méfait j’ai comparu devant trois inspecteurs,
-que j’ai désarmés en les faisant rire. J’ai d’ailleurs conscience, pour
-un coup de poing reçu, de n’en avoir jamais rendu moins de deux, et plus
-d’une fois, hélas! j’ai rendu ce que je n’avais point reçu. Se jouait-il
-au collège une de ces bonnes farces, d’ailleurs inoffensives, que vous
-avez gardées dans votre sac, la vindicte publique se rabattait
-d’instinct sur moi, les yeux fermés, et... ne se trompait jamais.
-
- [9] Au cachot.
-
-Je n’ai compté parmi les _sages_ que l’année de ma première communion et
-peut-être les derniers mois de ma philosophie. Le reste du temps, j’ai
-fait le désespoir d’excellents professeurs par mon dilettantisme et
-celui des meilleurs surveillants par mes façons ingouvernables. Un de
-mes directeurs, je me demande encore par quels moyens surhumains, a
-réussi deux fois à me sauver d’une exclusion déjà prononcée en haut
-lieu: je lui ai voué un culte.
-
-Joli portrait, n’est-ce pas? Il manque à votre galerie. Appelez-moi
-_cancre_, _braque_, _rossard_, comme vous voudrez. Le fait est que j’ai
-exercé durant huit ans la vertu des Pères «et ne l’ai point lassée». Ils
-ont pu croire jusqu’au dernier moment qu’ils avaient perdu leur peine
-avec moi.
-
-Eh bien, mon cher camarade, s’ils l’avaient cru, ils se seraient
-trompés. Écoutez la suite de ma confession.
-
-Malgré ma _cancrerie_, j’arrivai avec le temps à Polytechnique; en
-somme, je n’étais pas tout à fait bête et j’avais pour père un général.
-Au bout de quelques années, étant encore lieutenant d’artillerie,
-j’avais malheureusement à mon actif un certain nombre de sottises, dont
-la dernière en date venait de faire éclore dans ma pauvre cervelle un
-projet peu banal. Je devais me rendre, le soir même, au mess des
-officiers, déposer devant eux sur une table un revolver chargé, les
-prier de dire loyalement s’ils jugeaient mon cas de nature à entacher
-l’honneur du corps: si oui, je me déclarerais prêt à me casser la tête
-sur place. La chose ainsi réglée, en attendant l’heure fatale, je me
-promenais.
-
-Je vins à passer devant le collège des Jésuites, où, jusqu’alors,
-j’avais évité de mettre les pieds. Cette fois, sans savoir pourquoi ni
-comment, je me trouvai soudain nez à nez avec le Frère portier, un petit
-saint homme blond, qui me souriait:
-
-«Que désirez-vous, monsieur?
-
---Mais... je ne sais trop. Y a-t-il ici des Pères que je connaisse?
-
---Etes-vous du pays, monsieur?
-
---Oh! non, je viens de l’autre bout de la France. Mais je suis un ancien
-élève des Pères.»
-
-La mine du bon Frère, de souriante, devint radieuse et rougissante de
-plaisir:
-
-«Oh! alors, monsieur, vous êtes chez vous. Si vous le voulez bien,
-prenez ce corridor; vous verrez la maison et tous les noms sur les
-portes.
-
---Parfait, mon Frère. Merci.»
-
-La première porte, c’est la Procure: je n’ai plus besoin d’argent,
-puisque ce soir... La seconde, c’est le P. Préfet: fuyons!... La
-troisième, le P. P... Connu.
-
-Toc toc!
-
-«Trééez!
-
---Bonjour, mon Père.
-
---Bonjour, mon lieutenant.
-
---Vous ne me remettez pas? Un tel, votre ancien élève de X***.
-
---Vous ici!»
-
-Une vigoureuse poignée de main. Puis, me regardant bien entre les deux
-yeux:
-
-«Un peu changé!
-
---Vous voulez dire _décati_?
-
---Oh!
-
---Un air de sacripant?
-
---Oh! mon ami.
-
---Si encore je n’en avais que l’air!
-
---Mais, mon fils...
-
---Ah! mon Père, je ne vous ai guère fait honneur.»
-
-Et vlan! sans demander permission, je m’écroule sur le coin de son
-bureau, me cachant la figure et sanglotant à me rompre la poitrine. Le
-Père alla donner un tour de clef à sa porte; puis, revenant s’asseoir
-contre moi, il me passa le bras autour des épaules, comme aurait fait ma
-mère, et me dit:
-
-«Vous souffrez, mon pauvre ami?
-
---Oh! mon Père, si vous saviez combien je suis malheureux!
-
---Dites-moi pourquoi: le voulez-vous?
-
-Si je le voulais? J’étouffais sous le poids. Il sut tout; je vidai
-devant lui jusqu’au plus bas fond toute la hottée de mes dix ans de
-garnison et terminai par mon projet de suicide héroïque. Il me laissa
-dire, ensuite me gronda doucement, comme un grand enfant, et, après une
-heure ou deux, fit enfin rentrer dans mon âme le calme, moyennant une
-bonne absolution.
-
-Le lendemain, je revins communier à sa messe et nous convînmes, pour
-réparer mon honneur et celui du régiment, d’un moyen plus raisonnable
-que le revolver.
-
-Depuis, je le revis quelquefois; il m’aida à devenir un officier rangé,
-que je demeurai jusqu’à ma retraite volontaire. Et aujourd’hui--je le
-dis sans orgueil--l’ancienne «chenille qui faisait peur à voir, tant
-elle était laide et lourde et velue et goulue», s’est transformée aussi
-en un «honnête chrétien», qui n’a pas peur de s’entendre appeler
-_jésuite_. J’y ai mis plus de temps que vous; mais aussi je revenais de
-plus loin. Il faut avoir pitié de moi et prier pour mes vieux péchés.
-
-Comment s’explique mon cas? Je n’ai jamais songé à reprocher aux Pères
-mes sottises, pas plus celles de mon temps de collège que les autres.
-Par tempérament et par éducation de famille, j’avais un caractère
-essentiellement réfractaire à toute discipline. L’_empreinte_, la
-vraie--pas celle de l’imbécile Estaunié--n’avait pas marqué sur ma peau;
-elle était entrée quand même, jusqu’au cœur, par une espèce de pouvoir
-latent, et n’attendait qu’une occasion providentielle pour éclater au
-jour. Je vois là une réponse toute trouvée aux gens qui vous disent
-parfois que les élèves des Jésuites «_font le plongeon comme les
-autres_».--Peut-être; mais ils remontent plus facilement sur l’eau.
-
-Je ne prétends pas, pourtant, qu’ils remontent tous, et toujours. J’en
-connais qui, au rebours de moi, après avoir bien commencé, ont mal fini.
-Dans la ville que j’habite, on se montre, parmi nos anciens
-condisciples, un haut fonctionnaire dont la fringale anticléricale
-réclame chaque matin un petit déjeuner au calotin,--deux prétendus
-magistrats, qui font assaut d’injustice et de platitude pour se faire
-payer leurs complaisances par les puissants du jour,--plusieurs
-ambitieux qui ont tout renié, drapeau, foi, famille, pour décrocher un
-siège dans quelqu’une de nos assemblées politiques ou un simple ruban
-rouge,--des officiers qui ont donné leur nom aux loges pour avancer plus
-vite,--des hommes d’affaires sans conscience,--des fils de famille qui
-mériteraient d’être fouettés en place publique,--des bourgeois
-incorrigiblement égoïstes devant leur devoir social et honteusement
-trembleurs devant les menaces de la canaille lâche. Ils ne sont pas la
-majorité, Dieu merci, et ils ne se vantent pas de sortir de _nos
-maisons_. Mais ils sont encore trop: je l’entends dire quelquefois
-autour de moi et j’en gémis.
-
-Vous devriez, à votre si intéressant tableau de l’éducation chez les
-Jésuites, ajouter un chapitre sur les causes de ces défections. Je vous
-autorise à faire état de mon histoire.
-
-Et puisque je suis en veine de vous poser des desiderata, ne
-pourriez-vous, dans ce même chapitre supplémentaire, répondre en
-quelques mots aux objections suivantes, qui m’ont été faites, après
-lecture de votre ouvrage, par un jeune professeur de l’Université,
-savant, honnête, même chrétien, mais pas mal engagé dans le mouvement
-moderne. Il m’écrivait textuellement:
-
-«Le _Ratio_ des Jésuites pouvait encore servir, il y a trente ou
-quarante ans, sous l’Empire. Depuis lors, le monde a marché; il faut,
-bon gré mal gré, que notre enseignement emboîte le pas à la démocratie
-moderne.
-
-«D’une part, l’enseignement _classique_ ne peut plus être l’élément
-principal de l’_instruction_. L’aristocratie intellectuelle qu’il
-formait est condamnée; le réel a détrôné l’idéal. La science désormais
-sera populaire et positive.
-
-«D’autre part, le sentiment religieux ne peut plus être l’unique
-principe directeur de l’_éducation_. Il ne faut plus de sacristains: il
-faut de bons citoyens. L’enseignement chrétien doit faire sa part à la
-morale civique et à la science sociale.»
-
-Je tiens à vous déclarer, mon cher camarade, que ces idées ne sont pas
-les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre
-l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques: je
-ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des
-combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui
-intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.
-
-Défendez-les: je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez
-moi-même.
-
-Cordialement à vous,
-
-R.
-
-
-
-
-II. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._
-
-Des bords de la mer, juillet 1903.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Ta proposition est venue me surprendre dans la demeure hospitalière, où,
-par la grâce de M. Combes, j’attends paisiblement la fin de la
-tourmente. Elle est située sur une falaise rocheuse, au pied de
-laquelle, en ce moment, les vagues déferlent avec fracas; mais le roc
-est solide, et tout ce bruit ne sert qu’à me rappeler la parole de foi
-du grand-prêtre Joad:
-
- Celui qui met un frein à la fureur des flots,
- Sait aussi des méchants arrêter les complots.
-
-Quand Dieu dira-t-il à nos jacobins son _halte-là_? Quand il le voudra.
-Notre devoir à nous, provisoirement, est celui du soldat toujours
-attentif, même sous la tente, au coup de clairon qui le rappellera au
-combat.
-
-Mon poste est marqué d’avance dans les collèges, dès qu’ils se
-rouvriront à la liberté. J’aime la jeunesse malgré ses défauts, et, au
-risque de trouver dans le beau métier d’éducateur quelques déceptions,
-je lui donnerai de grand cœur le reste de ma vie. La déception,
-d’ailleurs, nous guette plus ou moins, au bout de n’importe quelle
-entreprise humaine; mais une mauvaise récolte n’empêche pas le laboureur
-de reprendre son dur travail dans l’espoir d’une année plus heureuse...
-Et nous travaillons pour Dieu!
-
-Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés
-pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est
-un «devoir de vacances» que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront
-de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser _causer_. Les
-médecins me défendent la tension d’esprit.
-
-L’éducation est une œuvre complexe; elle veut être faite à trois. Il y
-faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un
-garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous,
-fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en
-prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une
-certaine amertume: «J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque
-chose de mon fils.» Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement: «Père,
-si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au
-lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser.» Le père baissa
-la tête et partit.
-
-Ce premier cas est heureusement rare: les élèves qui ont passé par les
-lycées n’entrent généralement chez nous--tu le sais mieux que
-personne--qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la
-marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.
-
-Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second
-cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste
-impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans,
-l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal
-comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture; on
-a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant
-pour toute correction: «Attends, gamin; _au collège, il faudra que tu
-changes_.»
-
-Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix
-ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser
-les difformités; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main
-qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se
-rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances
-arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix
-longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque
-fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement,
-l’arbre reste ce qu’était l’arbuste? Je sais des enfants dont
-l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition: c’était de faire
-préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus
-rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir
-et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère
-d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au
-plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue
-d’avenir, c’est court.
-
-Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un
-peu de partout, «parce qu’_ils accaparent l’éducation des enfants nobles
-et riches_. Le fait ainsi formulé n’est pas exact; on l’a démontré plus
-d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles
-affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans
-contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de
-ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils
-en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne
-part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est
-aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants
-gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et
-conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort,
-les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur,
-_accaparent_ ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti
-par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent; car
-ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.
-
-Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation
-première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval
-de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un
-cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force; le jeune homme,
-lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il
-tient de la chute originelle.
-
-On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement
-_herbe de patience_. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif,
-la _haine de prêtre_ (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou
-Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de
-racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout
-droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un
-filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre
-de profondeur et arrachez ce qui reste: six semaines ou six mois après,
-le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille
-de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.
-
-Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos
-élèves--pas à eux seuls! Chaque âme d’enfant a son _herbe de patience_,
-souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre.
-Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange! On y
-travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut
-du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par
-la vaillance et les victoires des autres.
-
-Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un
-jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses
-passions naissantes, ce n’est pas tout; il faut qu’elle se continue
-après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les
-trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la
-jeunesse, oublient cette condition essentielle.
-
-Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles
-espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais
-connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de
-l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait
-recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas! _la
-fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien_, dit
-l’Écriture, _et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur
-jusque-là sans malice_. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou
-trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance,
-fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà
-pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir; il a rougi de sa
-simplicité; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont
-l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus
-agréables qui seront sa perte; il a voulu marcher sans guide dans la
-nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord
-importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont
-il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus
-de respect ni de soi ni d’autrui; par suite, la porte ouverte à tous les
-égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise
-herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de
-cette âme, qu’elle étouffe.
-
-Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et
-les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang
-qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans
-le chemin du devoir, aux fils.
-
-D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir
-et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à
-tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la
-liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on
-abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans
-défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes
-villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec
-d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui
-sont, pour les _jeunes_ de bonne volonté, autant de ports de refuge
-contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de
-manœuvres pour la guerre sainte.
-
-Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y
-tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et
-des autres, et nous n’y manquons pas; n’étant pas des gendarmes, nous ne
-pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous
-échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute? Et si, plus tard, ils
-tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans
-conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes
-les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce
-la faute de notre éducation? Non; car pour devenir ce qu’ils sont
-devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de
-nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne
-va pas toujours sans peine et sans angoisse: l’ancien élève de
-Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile.
-Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres?
-
-Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes,
-parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé
-pour rendre toutes les intentions suspectes, un _ancien_ de Dijon a
-essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste,
-l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un
-fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous
-connaissent, connaissent aussi la nature de l’_empreinte_ que nous
-voulions mettre sur les âmes: c’est l’empreinte du salut, _signum
-salutis_, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au
-monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de
-nos enfants d’autrefois.
-
-Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a
-voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité
-facile--ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui
-ne mérite même pas le titre de roman; ce n’est qu’un long rêve de
-polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux? Autant
-vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin
-Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de
-rester fidèle aux leçons du Sauveur: il ne l’a pas voulu; il a abusé du
-redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le
-Maître lui offrait, un _fils de perdition_. Lui seul est responsable de
-sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le
-père.
-
-Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave
-officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos
-anciens élèves; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les
-hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que
-beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’_on en revient_.
-Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la
-chute est lourde et le relèvement difficile. _Corruptio optimi pessima._
-
-Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont
-parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui
-leur rend intolérables les situations équivoques: l’ennemi une fois
-reconnu, ils vont droit dessus.
-
-Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue
-d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et
-d’eux-mêmes,--rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de
-chose,--tyrans insupportables, quand ils ont _décroché la timbale_.
-Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent
-seuls les ramener quelquefois.
-
-Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes,
-indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs
-intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison
-du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur
-porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de
-tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien
-faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’_il n’y a rien à faire_?
-Voilà les grands coupables du temps présent; car ils ont en main le
-salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine
-de la sauver.
-
-Dans la catégorie des ambitieux dévoyés, nos anciens élèves figurent-ils
-en notable quantité? Je ne le pense pas. On peut citer deux ou trois
-ministres, quelques députés, quelques magistrats. En général, le
-fonctionnarisme tente peu de nos jeunes gens; ils préfèrent les
-situations qui permettent de marcher le front haut. Tant que la
-magistrature et l’armée ont gardé leur prestige traditionnel au-dessus
-des misérables agitations de la politique de parti, elles étaient les
-deux buts les plus fréquents des âmes noblement ambitieuses. La
-suppression de l’inamovibilité, puis les besognes policières et
-antireligieuses infligées aux magistrats sont venues découronner bientôt
-cette carrière.
-
-Restait l’armée, la «grande muette», qui était aussi la «grande dévouée»
-et la «grande respectée», l’image la plus complète de la patrie,
-l’expression humaine la plus haute du sacrifice. On nous a reproché d’y
-avoir trop _poussé_ nos élèves et d’avoir par là rendu stériles pour
-l’action sociale bon nombre de talents. En y regardant de près, on
-trouverait, je crois, les parents plus coupables du méfait que les
-maîtres; mais, cette réserve admise, je rends les armes. Le méfait en
-question est, chez nous aussi, un défaut de famille, un faible. Beaucoup
-de jésuites, ayant de se ranger sous le drapeau du Christ, ont servi
-sous le drapeau de la patrie; ils en ont gardé l’amour, qui va très bien
-avec celui de la croix. J’ai peur qu’on ne nous accuse longtemps encore
-de _pousser_ à l’un et à l’autre. Nous ne sommes pas dreyfusards, non,
-et nous restons les _grenadiers_ qu’on sait.
-
-Faut-il, à ce propos, nous laver du reproche d’embaucher, d’aucuns
-disent de débaucher les meilleurs de nos élèves _ad majorem Dei
-gloriam_, c’est-à-dire pour la gloire de notre toute-puissante et
-tout-envahissante Compagnie? Le cliché, si vieux qu’il soit, est
-résistant, aussi résistant que la sottise humaine; il servira encore.
-Aux gens de bonne foi il suffira de répondre que la Compagnie de Jésus,
-avec tous les théologiens, exige pour la vocation religieuse l’appel
-certain de Dieu et la libre acceptation de l’homme. La première question
-qu’on pose chez nous au candidat novice, est celle-ci: «Quelqu’un,
-jésuite ou autre, vous a-t-il poussé à venir ici, ou y venez-vous
-librement?» S’il y a seulement un doute, on n’entre pas. Quel intérêt,
-d’ailleurs, la Compagnie pourrait-elle avoir à accueillir dans ses rangs
-un soldat forcé? Il lui faut des volontaires, envoyés de Dieu pour faire
-l’œuvre de Dieu, qui est notre œuvre unique.
-
-Pourquoi ne dirais-je pas une chose qui est de nature à étonner nos
-persécuteurs autant qu’elle nous console? Nous sommes chassés de nos
-anciens collèges, et pourtant la race des volontaires de Dieu n’est pas
-éteinte et la source de dévouement religieux n’est pas tarie; sur tous
-les chemins de l’exil on rencontre en ce moment de jeunes cœurs, épris
-d’enthousiasme pour la sainte cause outragée, qui vont demander aux
-proscrits la faveur de partager leurs épreuves et leurs espérances. Le
-divin Chef qui envoie ces recrues à sa _petite Compagnie_--c’est le mot
-de saint Ignace, notre père--ne l’a donc pas rejetée encore, et le jour
-viendra où, comme jadis les Hébreux, nous chanterons, avec nos frères de
-tous les ordres, avec l’Église tout entière, le cantique de la
-délivrance, sur les bords de l’abîme qui aura mis à néant l’orgueil des
-ennemis de Dieu.
-
-Il y a des catholiques, des prêtres même, qui regrettent parfois ces
-renoncements et qui osent les appeler des _désertions_. Il faut les
-renvoyer à l’Évangile et aux paroles du Maître: _Si tu veux être
-parfait, va-t’en vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et
-viens, suis-moi._ Le sang des martyrs n’est pas la seule semence des
-chrétiens; la vie de l’Église et le rachat du monde sont faits de tous
-les sacrifices, y compris, en première ligne, celui des attaches
-terrestres. Notre temps égoïste et jouisseur voudrait supprimer le
-renoncement religieux comme contraire aux droits de la nature; en
-réalité, c’est parce qu’il trouve dans le spectacle des vertus
-monastiques un reproche perpétuel et sa plus sévère leçon. La leçon n’en
-demeure que plus nécessaire.
-
-Les chrétiens qui blâment les vocations religieuses comme des
-désertions, outre l’injure qu’ils font à Dieu, maître absolu de chaque
-destinée humaine, oublient ce qu’un religieux, longuement formé par une
-discipline sûre et intelligente, acquiert de puissance pour le bien dans
-toutes les sphères de l’apostolat. Livré à ses propres forces dans le
-monde, il eût peut-être été un homme d’action, mais n’eût fait que la
-besogne d’un seul; jésuite ou bien membre d’un autre Ordre actif, il
-formera beaucoup d’hommes, et son talent, fécondé par la grâce d’en
-haut, portera des fruits dix fois, cent fois, peut-être mille fois plus
-abondants.
-
-Certains partisans à outrance de l’action sociale ne se bornent pas à
-nous reprocher ces prétendus accaparements de novices; ils nous accusent
-aussi de ne pas donner à nos élèves cet esprit d’initiative qui devrait,
-dans le champ clos des luttes actuelles, faire de chacun d’eux un héros.
-Que ne fournissent-ils en même temps, pour atteindre ce but, la recette
-infaillible!
-
-L’esprit d’initiative est une chose admirable et infiniment souhaitable.
-Malheureusement, il en est de lui comme l’esprit en général: il ne se
-donne pas. C’est une sorte de _bosse_, comme celle des mathématiques ou
-de la poésie. Qui dit initiative, dit pénétration de l’intelligence,
-vivacité du tempérament, énergie de la volonté: où se fabriquent ces
-trois belles qualités? Je compte, plus tard, dire un mot des moyens d’en
-développer le germe, quand ce germe existe.
-
-Je n’ajoute qu’une observation. Le nombre des sots est infini, dit
-l’Écriture: celui des égoïstes n’est pas moindre; car, pris dans leur
-réalité dernière, les _égoïstes_ qui préfèrent la jouissance du moment
-au seul véritable bonheur de la vie future, sont tout bonnement des sots
-qui se croient malins. Dans cette foule, nos amis ou nos jaloux du _bon
-parti_ (oui, des jaloux: il paraît que nous en avons encore
-quelques-uns) prétendent que nous comptons beaucoup de nos anciens
-élèves. C’est une question de chiffres que je ne me charge pas de
-trancher: les statistiques sont chose si délicate! Mais comment se
-fait-il que nos adversaires du _mauvais parti_ ne se lassent pas de
-crier à l’_invasion noire_, celle des _jésuites de toute robe, longue et
-courte_, et que, pour l’arrêter, ils n’aient rien vu de plus sûr, rien
-de plus urgent, que de fermer nos collèges? On peut tirer la conclusion.
-Cette haine semble prouver, mieux que toute statistique, auquel des deux
-camps, celui du bien ou celui du mal, appartient l’ensemble de nos
-élèves. Ils ne sont donc pas si universellement égoïstes et dénués
-d’initiative.
-
-Je me garderai, d’ailleurs, de revendiquer à leur profit le monopole de
-la fidélité aux bons principes. Nous ne sommes pas les seuls éducateurs
-chrétiens; d’autres semeurs, réguliers et séculiers, ont jeté sur toute
-l’étendue de la France les graines vivantes de la moisson future. Ils
-sont ou seront pourchassés, comme nous, par les ennemis de la foi et de
-la liberté; nous n’avons eu que l’honneur d’ouvrir la marche des
-persécutés et de voir notre nom, qui est celui du Sauveur lui-même,
-servir de cri de guerre.
-
-Mon cher Paul, depuis que j’ai commencé cette lettre trop longue, les
-vagues frémissantes ont achevé de se calmer et, par ma fenêtre ouverte,
-je les vois maintenant se dérouler paisiblement sur la plage unie, comme
-des nappes de dentelle, bordées de peluche neigeuse. Un grain de sable
-suffit à Dieu pour fixer son terme à la mer montante et à la tyrannie
-des Cromwell de tous pays. Attendons et prions.
-
-Tout à toi en Notre-Seigneur,
-
-JEAN.
-
-
-
-
-III. _Au même._
-
-Août 1003.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-Le «jeune professeur savant et honnête» nous fait l’honneur de nous
-croire les derniers et malheureux tenants du _classicisme_. Je ne
-voudrais pas, à ce propos, intervenir, moi millième, dans la brûlante
-querelle de l’enseignement moderne. Cependant, je dois l’avouer, sa
-théorie un peu nouvelle sur la nécessité de _démocratiser_ notre
-enseignement secondaire m’a fait réfléchir, et je me suis demandé si,
-réellement, il ne faudrait pas chercher là l’inspiration de la campagne
-qui a été menée, depuis bien des années, contre le _classique_.
-
-Le classique était, de fait, un enseignement privilégié, aristocratique,
-non pas qu’il fût réservé exclusivement aux classes dirigeantes, mais
-parce qu’il menait seul à une culture distinguée et aux carrières
-libérales. Cela répugnait à l’égalité républicaine. On essaya donc
-d’abord d’une concurrence par la culture dite _moderne_, plus à la
-portée des intelligences _démocratiques_. Elle fut par décret proclamée
-équivalente à une culture classique, pour l’entrée aux grandes écoles du
-gouvernement, mais l’opinion n’admit pas l’équivalence réelle et le
-préjugé demeurait favorable à l’ancien régime.
-
-Ne pouvant faire monter le moderne à la hauteur de son rival, on se
-décida à faire descendre le rival. On le chargea de matières étrangères
-ou accessoires, dont on doubla la valeur aux examens, de façon à écraser
-le malheureux sous le poids. La grande réforme de l’an passé est venue
-sanctionner et aggraver cet état de choses. Des quatre sections qui se
-partagent désormais notre enseignement secondaire, une seule, triste
-îlot perdu dans la mer immense, sert de refuge au latin-grec; les trois
-autres sont des combinaisons variées entre les sciences, les langues
-vivantes et le latin. Les quatre machines fonctionnent dans chaque
-établissement, j’allais dire dans chaque fabrique, sur le pied de
-l’égalité, pour produire un baccalauréat qui ne sera plus ni classique
-ni moderne, mais le _baccalauréat_ tout court, ouvrant au même titre la
-porte de toutes les carrières.
-
-M. Chaumié vient de compléter cet admirable outillage par une invention
-du plus pur esprit démocratique: l’aurait-il empruntée au jeune
-professeur? Une circulaire du Grand Maître de l’Université de France
-autorise les lycées à ouvrir des _ateliers_, où les élèves qui n’aiment
-pas le jeu au grand air pourront se délasser à quelque travail manuel,
-sous la direction de véritables ouvriers. Il proteste d’ailleurs contre
-toute assimilation avec ce qui se fait dans les écoles professionnelles.
-Ce sera pour leur seul plaisir que les futurs ingénieurs, officiers,
-médecins ou avocats, apprendront à manier la scie et le rabot, à
-fabriquer des chaussures et des chaussettes, des vestes et des culottes,
-que sait-on encore? Espérons qu’ils ne feront pas une trop rude
-concurrence aux gens de métier, qui se plaignaient déjà des orphelins de
-dom Bosco!
-
-Mais où la pensée démocratique de M. Chaumié touche à l’idylle, c’est
-lorsque, sans rire, il exprime l’espoir que _le contact habituel avec
-l’ouvrier directeur aidera les élèves à mieux comprendre l’âme
-populaire_. Il aime à croire que pour assurer ce dernier résultat,
-l’élève pourra aussi allumer sa pipe à la pipe de l’ouvrier, et terminer
-chaque leçon avec lui sur le zinc par une absinthe fraternelle. Enfin,
-ne conviendrait-il pas d’inscrire ces ouvriers maîtres sur la liste du
-personnel enseignant, à côté ou peut-être à la place des inutiles
-professeurs de littérature ancienne? Ce serait l’égalité parfaite.
-
-De bons esprits pensent que le nouveau plan d’enseignement nous mène
-droit à l’égalité dans la nullité. D’autres, au contraire, avec ton
-«jeune professeur,» s’attendent à voir sortir de ce pot-pourri, le
-triomphe définitif de la _science populaire et positive_. Je parie pour
-ces derniers, si la République dure quelque temps encore. Comme en
-Amérique, nous aurons des milliardaires qui auront commencé par marcher
-sans semelles, des fortunes scandaleuses et des faillites colossales,
-des inventeurs excentriques jusqu’à la démence, des maisons à vingt
-étages, le droit de lyncher les nègres ou autres personnages
-déplaisants, et une foule d’autres droits qu’on nous donnera ou que nous
-prendrons. En revanche, nous emprunterons aux nations restées classiques
-leurs poètes, leurs écrivains, leurs artistes, leur esprit et leur bon
-goût, en les payant bien. Elles pourront aussi, à la longue, nous
-rapprendre le français.
-
-Il fut un temps où certain démocrate assez connu, qui exerça sur les
-destinées de notre pays une influence considérable, prétendit
-ressusciter en France la _république athénienne_. Si Léon Gambetta
-vivait encore, il ne passerait plus que pour un rêveur. Son rêve avait
-du bon, pourtant, même au point de vue démocratique. L’histoire nous
-apprend que les Athéniens, très jaloux de leur liberté civile et
-politique, n’en étaient pas moins un peuple très cultivé. Ils le
-devaient précisément à une aristocratie intellectuelle, comme n’en a vu
-aucune monarchie, pas même celle de Louis XIV. Durant une longue suite
-d’années, les hommes de génie se succédèrent à Athènes et y entretinrent
-ce culte de l’idéal religieux, patriotique et artistique, qui valut à la
-cité le respect de toutes les nations et de tous les siècles. Et pour
-que la république, avec son passé glorieux, finît par tomber sous la
-servitude de l’étranger, il fallut que ce triple idéal sombrât d’abord
-dans la corruption des idées et des mœurs, sous l’action dissolvante de
-sophistes impies et de rhéteurs vendus. Le Macédonien attend aussi à nos
-portes.
-
-La France avait hérité d’Athènes, plus encore que de Rome, le sceptre
-universel de l’esprit; c’était, après son titre de fille aînée de
-l’Église, la plus belle partie de notre patrimoine national, plus belle
-que la gloire de nos armes, tant de fois victorieuses. Mais la
-démocratie n’a cure de cet inutile privilège; elle se suffit à
-elle-même. Le _bloc_ ne s’arrêtera qu’après avoir tout écrasé, pareil à
-ces rouleaux successifs, aveugles et sourds, qui foulent le gravier de
-nos routes.
-
-Faut-il nous résigner à cet écrasement? Ce serait trahir notre cher
-pays, en même temps que toutes nos traditions; nous n’y consentirons
-pas. Dans ces brillantes revues militaires, où chaque nation, si
-_dreyfusarde_ qu’elle se dise, aime à faire parade de sa force, on
-regarde quelquefois défiler deux régiments de la même arme. L’un, de
-formation nouvelle, est précédé d’un drapeau aux couleurs éclatantes,
-tout neuf; on le salue avec respect: c’est l’emblème de la patrie. Mais
-voici le second. La poussière et la poudre ont fané ses couleurs; les
-balles ont troué ses plis et l’ont déchiqueté; on a de la peine à lire
-encore les noms des victoires qu’il a aidé à gagner: ce n’est plus qu’un
-lambeau. Oui; mais quand ce lambeau passe, c’est la gloire qui passe, et
-les bravos éclatent, unanimes, enthousiastes. Et lorsqu’un de ces
-glorieux restes semble trop vieux, un drapeau neuf en prend la place à
-la tête du régiment, mais l’ancien, l’invalide, garde la sienne dans le
-salon du colonel, à côté du nouveau venu; et si, en un jour de malheur,
-le drapeau neuf ne suffit plus à sauver l’honneur de la patrie, la
-_loque sublime_ reparaîtra sur le champ de bataille pour relever les
-courages et ramener la victoire.
-
-Expulsés de nos collèges, nous avons emporté avec nous dans l’exil le
-vieux drapeau déchiré où était inscrit l’amour de la France et des
-bonnes lettres; nous le garderons avec un soin jaloux, et quand la
-liberté de faire le bien nous aura été rendue, nous le rapporterons
-intact et nous le replanterons au frontispice de nos écoles rouvertes.
-
-«Chimères!» dites-vous.--«Double chimère! dira quelqu’un; car, depuis
-cinquante ans que vous aviez la liberté de l’enseignement, qu’en
-avez-vous fait? Où sont les hommes de valeur que votre méthode a
-produits?» Ce reproche, qu’on entend formuler encore quelquefois, nous
-va au cœur; car il n’y en a pas de plus injuste et de plus immérité. Je
-n’y répondrai pas en détail; d’autres l’ont fait victorieusement. Pour
-ne pas le laisser passer impuni, je veux indiquer seulement
-quelques-unes des raisons pour lesquelles l’accusation ne porte pas.
-
-D’abord, cette loi de 1850, qu’on disait si libérale, ne nous donnait
-qu’un semblant de liberté, puisque l’État gardait pour lui seul le droit
-de fixer les programmes et de conférer les grades. Ainsi ligotée par les
-réglements universitaires, quel essor et quel jeu pouvait prendre notre
-méthode traditionnelle?
-
-En second lieu, malgré toutes les démonstrations de la bienveillance
-officielle, nous restions pour l’Université toujours suspects. Sans
-doute, ceux de nos élèves qu’une ambition plus noble poussait à
-conquérir dans les sphères supérieures quelque situation brillante,
-n’avaient rien à craindre de leur provenance cléricale et jésuitique;
-mais... il leur fallait beaucoup de talent pour arriver premiers sur les
-enfants de la maison universitaire.
-
-Je pourrais dire encore que nos collèges, ne participant ni peu ni prou
-aux millions du budget, eurent à se débattre durant les vingt-cinq
-premières années contre de multiples embarras matériels. Quand ils
-allaient être à flot, on inventa l’_article 7_ et les _décrets_, qui
-nous dispersèrent une première fois.
-
-Les vingt années qui suivirent 1880 ont fourni à nos annales des preuves
-consolantes de la solidarité apostolique et fraternelle qui, dans les
-grands périls, unit le clergé séculier et régulier. Nombre de prêtres
-dévoués, mêlés à de vaillants laïques, sont venus remplacer les
-proscrits et enlever à nos ennemis la satisfaction de voir nos collèges
-s’effondrer. La plupart, faisant abnégation de leurs idées personnelles,
-ont compris que l’honneur des nouveaux maîtres et leur succès même
-auprès des familles réclamaient d’eux la fidélité à nos traditions; nous
-en avons connu qui les ont gardées avec une intelligence et une rigueur
-dignes de toute notre reconnaissance. Quelques-uns, dans de bonnes
-intentions, ont voulu faire différemment; ce qui s’en est suivi, les
-regarde.
-
-Toujours est-il que, reprocher à des éducateurs, placés dans des
-conditions si précaires, de n’avoir pas opéré une série de prodiges,
-cela touche à la dérision. Nous sommes sûrs d’en avoir au moins opéré
-un, qui compte pour plusieurs: nous avons failli faire peur à
-l’Université! Si elle trouve que c’est peu de chose, nous ne demandons
-pas mieux que d’en faire davantage. Qu’elle mette en commun ses
-libertés, ses privilèges et ses ressources, de façon à rendre la lutte
-égale: dans vingt ans, le pays jugera.
-
-Si elle croyait devoir refuser le combat, par crainte de trouver en nous
-des ennemis jurés de la science et du progrès moderne, nous pourrions la
-rassurer. Peut-être suffirait-il, pour cela, de lui montrer telles de
-nos anciennes maisons, parfaitement en rapport avec le mouvement
-scientifique, qui, à son gré, ont plutôt trop de succès, et font aux
-écoles de l’État sans Dieu une concurrence gênante.
-
-Nous savons que «le monde marche»; nous sommes prêts à marcher avec lui,
-non pourtant à l’aveugle. Nous ferons au _réel_ les concessions
-nécessaires; mais nous n’admettons point qu’il _détrône l’idéal_. Notre
-ambition est de les réconcilier; la jeune France ne pourra qu’y gagner.
-
-A bientôt, mon cher Paul.
-
-Toujours à toi en Notre-Seigneur.
-
-JEAN.
-
-
-
-
-IV. _Au même_
-
-Août 1903.
-
-
-Mon cher Paul,
-
-J’ai dit qu’entre le vieil enseignement classique et la science moderne,
-la conciliation est possible; mais elle serait incceptable et
-impardonnable, aujourd’hui plus que jamais, si elle devait toucher à la
-devise même de notre enseignement: _Chrétien avant tout!_ Ce serait
-toucher à l’arche sainte.
-
-Le «jeune professeur» part en guerre contre les _sacristains_. Je me
-croirais obligé à protester énergiquement, si l’on pouvait supposer que
-ce mot couvre une intention offensante à l’égard des modestes
-fonctionnaires à qui incombe le service matériel du culte. Mais, puisque
-ce monsieur est «même chrétien», son mot représente une simple
-catachrèse, un abus de langage, et l’on devine son vrai sentiment. Il
-n’aime pas ces dévots exagérés, chrétiens de surface et de forme, qui
-font consister toute leur piété et toute la religion en cérémonies
-extérieures, en airs penchés, en sentences mystiques, en dévotions
-puériles.
-
-Eh bien, il a raison, au fond. Sans aller jusqu’à voir des Tartufes, là
-où, souvent, il n’y a que des simples d’esprit, nous n’aimons pas plus
-que lui ce genre de dévots. Ils n’ont jamais été notre idéal, tant s’en
-faut! Les Chrétiens que nous voulons former joignent à l’amour de leur
-foi l’amour de leurs devoirs, à la piété l’action:
-
- La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère?
-
-Dans une démocratie, où chaque citoyen est appelé à concourir pour sa
-part à la direction des affaires et au bien commun, il est naturel,
-voire indispensable, que les jeunes gens apprennent à remplir leur
-devoir civique. Mais qu’on se rassure là-dessus. Un bon chrétien est,
-par le fait, un bon citoyen. Électeur, il vote selon sa conscience bien
-formée; élu, il défend le droit et la liberté; fonctionnaire, il ne
-connaît pas les pots-de-vin; juge, il ne s’abaisse pas à rendre des
-services au lieu d’arrêts; soldat, il voue son épée à la patrie, non aux
-politiciens; industriel ou commerçant, il tient à garder sans tache
-devant Dieu et devant les hommes l’honneur de sa probité; patron, il
-traite ses ouvriers en père de famille; ouvrier, il rend à son patron le
-respect et le travail qui lui sont dus; riche, il soulage toutes les
-misères qu’il peut; pauvre, il accepte sans révolte le lot que Dieu lui
-assigne, en attendant la compensation éternelle. Imagine-t-on, en toute
-sincérité, un état social plus parfait que celui que régirait une
-pareille morale?
-
-Or, cette morale a dix-neuf siècles d’existence. Les démocrates modernes
-se flattent singulièrement, s’ils croient l’avoir inventée, ou avoir
-inventé mieux. Des hommes considérables se sont battu les flancs, ont
-sué, soufflé... pour aboutir à quoi? A gonfler de phrases creuses leurs
-_Manuels de morale civique et laïque_. Qu’on apporte tous ces volumes en
-un tas: ils ne vaudront pas les dix petites pages d’un catéchisme sur
-les dix commandements de Dieu. Et le catéchisme, comparé au manuel, a
-l’immense avantage de fonder ses enseignements sur un principe divin et
-sur une sanction surnaturelle, qui font absolument défaut à la _morale
-civique_ et que rien ne remplace.
-
-Le problème social, objet si troublant de la préoccupation universelle,
-serait bien près de sa solution, si tous ceux qu’il intéresse
-acceptaient pour base la morale chrétienne. Pour en être convaincu, il
-suffit de regarder ce qui se passe en Belgique, où, malgré les
-grondements intermittents des passions mauvaises, odieusement excitées
-par quelques meneurs, un ministère franchement et énergiquement chrétien
-réussit, depuis vingt ans, à maintenir la paix et la prospérité dans la
-liberté. Sur un autre point de l’Europe, en plein pays protestant, un
-grand parti catholique, solidement campé au cœur même de la
-représentation nationale, avec ses vingt-deux députés ecclésiastiques,
-tient en échec le sectarisme, garantit le pouvoir lui-même contre les
-tentations dangereuses et poursuit, avec une merveilleuse unité de vues
-et d’efforts, le véritable progrès moral et matériel.
-
-Quel contraste chez nous!... D’où vient la différence?
-
-Nombre de braves gens, braves en paroles, attribuent toutes nos misères
-au découragement, à l’indifférence et à l’apathie des catholiques, leurs
-semblables. C’est s’arrêter à mi-chemin de la vérité. La vérité
-complète, c’est que nos catholiques ne sont pas des catholiques.
-
-Lorsque nos hommes politiques, électeurs et élus, sauront leur
-catéchisme et pratiqueront carrément leur foi, comme les catholiques
-belges et allemands, la France redeviendra un pays heureux, libre et
-respecté. Jusque-là, l’opposition peut continuer une lutte qui sera de
-pure parade: le moulin du _bloc_, qui a le vent pour lui et des ailes
-puissantes, continuera de tourner et de faire rouler dans la poussière
-les chevaliers errants qui se battent contre lui si piteusement.
-
-M. le professeur de l’Université doit comprendre maintenant pourquoi le
-sentiment religieux ne peut cesser d’être chez nous, je ne dis pas le
-seul, mais le premier principe directeur de l’éducation. Nul éducateur
-digne de ce titre ne négligera de faire appel aux autres sentiments
-nobles qui dorment dans le cœur des enfants et dont l’éveil amène
-parfois de si heureux élans vers le bien: l’honneur, la reconnaissance,
-le patriotisme... Mais ces mobiles sont purement humains et sujets aux
-variations: la foi est divine et stable, comme les devoirs qu’elle
-impose. Et puisque, dans les temps tourmentés où nous vivons, le monde
-est devenu plus que jamais un champ de bataille et que les mauvais se
-font assaillants, il faut que les bons se fassent défenseurs. Soldats
-contre soldats. Or, la Compagnie de Jésus, on le sait, a été fondée par
-un homme de guerre: elle manquerait à toutes ses traditions, si elle ne
-cherchait à entraîner au combat, sous la bannière du Christ Rédempteur,
-les jeunes forces qui viennent s’offrir à sa discipline. On peut compter
-qu’elle s’y emploiera de son mieux, partout où elle en aura la liberté.
-
-Comment? En développant chez eux, à l’extérieur et à l’intérieur, ce
-qu’on appelle volontiers d’un nom nouveau, mais expressif, la
-_combativité_. A l’intérieur, la lutte pour la soumission à Dieu; à
-l’extérieur, la lutte pour le dévouement à ses frères: toute l’éducation
-morale et sociale tient dans ces deux simples choses. Je ne les
-expliquerai pas davantage.
-
-Quant à cette _science sociale_ pour laquelle ton correspondant réclame
-une place dans l’enseignement chrétien, l’entente ne sera pas difficile.
-Elle était déjà réalisée dans plus d’un de nos collèges; elle doit
-l’être, elle le sera dans tous. Le catéchisme, je l’ai dit, reste la
-base générale. Dans les classes de philosophie, on discute les divers
-systèmes d’économie politique et sociale; l’histoire des institutions
-apporte aussi le contingent de ses lumières. La théorie se complétera
-par des lectures spéciales, revues ou livres, et par des conférences où
-les hommes compétents exposeront les applications pratiques des systèmes
-et les résultats de l’expérience.
-
-On y ajoutera, dans la mesure du possible, la participation active à
-certaines œuvres sociales, associations ouvrières, syndicats,
-patronages. On mettra surtout les jeunes gens en _contact avec l’âme
-populaire_, non pas dans les ateliers utopiques de M. Chaumié, mais dans
-les mansardes où grouillent des enfants affamés que l’assistance
-publique et laïque oublie. A l’occasion, pour qu’ils n’ignorent pas le
-revers de la médaille, il sera peut-être bon aussi de mettre les plus
-robustes d’entre eux en contact avec les pâles _apaches_, pour la
-défense de la liberté du culte et pour la protection des premières
-communiantes de leur paroisse.
-
-La part pourrait être faite plus large à l’_éducation sociale_ si le
-Grand Maître de l’Université, prenant sa bonne hache de bûcheron, se
-décidait à élaguer quelque peu l’inextricable forêt des programmes
-secondaires. Mais il ne faut pas y compter de sitôt: M. Chaumié est trop
-occupé à boucher les trous que fait, dans l’instruction des enfants du
-peuple, le féroce élagueur en chef des congréganistes.
-
-Si donc on ne veut pas augmenter, par des préoccupations étrangères, le
-surmenage qui compromet déjà tant de carrières ambitionnées, il faut
-borner à ce que je viens de dire la _préparation_ du bon citoyen au
-collège.
-
-Sa _formation pratique_ doit être réservée en majeure partie pour le
-temps des études de carrière, alors que le jeune homme, plus conscient
-de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, trouvant d’ailleurs autour de lui
-les enseignements et les soutiens nécessaires, est en état de faire ses
-premières armes pour la grande lutte. Soldat quelque peu tremblant
-d’abord, non pas de peur, mais d’émotion (Cicéron lui-même avouait cette
-faiblesse, en montant aux rostres, et l’on dit que de vieux généraux n’y
-résistent pas, au moment du coup de canon qui annonce la bataille); il
-s’aguerrira bien vite, au contact de ses braves compagnons de la
-_Jeunesse catholique_; l’odeur de la poudre finira par le griser, lui
-aussi, et, devenu homme, fort désormais de son expérience et de sa foi,
-il mettra son cœur et son talent à servir les plus graves intérêts, sur
-le terrain où se défont les mauvais ministères et où se font les bonnes
-lois.
-
-Cela, mon cher Paul, c’est ton histoire. Je souhaite de tout cœur
-qu’elle s’achève par les plus magnifiques triomphes et que notre chère
-France trouve, parmi tes condisciples anciens et nouveaux, parmi les
-élèves de notre enseignement libre tout entier, beaucoup de braves gens
-pareils à toi. Elle en a besoin.
-
-Ton dévoué en Notre-Seigneur.
-
-JEAN.
-
-
-
-
-V. _Paul Ker au R. P. Jean._
-
-De Z... le 15 avril 1901.
-
-
-Mon cher Père Jean,
-
-Vous rappelez-vous le temps déjà lointain où notre commun directeur,
-pour me consoler du gros chagrin de ne pas vous accompagner au noviciat
-des Jésuites, me promettait que, dans le tourbillon du monde, je vous
-trouverais toujours prêt à m’aider de vos prières, de votre amitié et de
-vos conseils? Il a été bon prophète. Vos prières, j’en éprouve l’effet
-tous les jours, sur moi et sur les miens; votre amitié et vos conseils,
-j’en vis depuis bientôt trente ans. Comment ferais-je pour m’en passer?
-Lorsqu’il m’arrive un embarras sérieux, un de ces embarras auxquels
-toute la sagesse et le savoir-faire de Marguerite ne peuvent rien, elle
-me dit, en désespoir de cause: «Écrivez à mon frère.» Et je lui réponds
-invariablement: «J’y pensais.»
-
-Je viens de relire le rapport Buisson sur la suppression de
-l’enseignement congréganiste de tout ordre. Le ton est celui du chef de
-brigands qui, soutenu de sa bande, vous explique tranquillement, au coin
-du bois, les honnêtes motifs qui l’obligent à vous décharger du soin de
-votre bourse ou de votre vie, ou même des deux à la fois. C’est
-canaille, visiblement; mais au moins c’est, je ne dirai pas franc, car
-cela suinte l’hypocrisie sectaire, mais clair et net, par conséquent
-instructif.
-
-Les pères de famille sont avertis qu’il «n’appartient à personne, pas
-même aux parents, d’exercer sur un enfant une _pression_ qui soit de
-nature à compromettre son développement normal de _corps_ ou d’esprit.»
-Ainsi nous n’avons même plus la liberté du maillot ou de la bretelle, et
-il faut nous attendre pour nos fils à l’établissement prochain de la
-gymnastique obligatoire, qui sera certainement laïque et probablement
-non gratuite!
-
-«Que si quelqu’un, volontairement ou non, _risque de causer_ ce tort
-peut-être irréparable à des _mineurs_, c’est à l’État, défenseur de ceux
-qui ne peuvent se défendre, de prendre, en leur faveur et _à temps_, des
-mesures de protection efficaces.» Cela veut dire que, s’il plaît à
-l’État de mettre la main sur nos fils, depuis le biberon jusqu’au
-bulletin de vote, il en a le droit. Je ne sais si l’omnipotence
-officielle s’est jamais affirmée en termes aussi cauteleusement
-insolents. On peut, d’ailleurs, se demander pourquoi cette omnipotence
-s’arrête à vingt et un ans: les adorateurs païens du Dieu-État, au temps
-de Lycurgue et de Dracon, où nos aimables maîtres voudraient nous
-ramener, la poussaient bien au delà. Cela viendra sans doute.
-
-Un peu effrayé peut-être de sa hardiesse, le rapporteur sent le besoin
-de se mettre à couvert sous l’autorité de M. Thiers, disant que, «si le
-père a le droit d’élever l’enfant d’une manière convenable à la
-sollicitude paternelle, l’État a le droit de le faire élever d’une
-manière conforme à la constitution du pays.» On voit pourtant la
-différence des principes posés de part et d’autre: car Thiers fait entre
-le rôle de l’État et celui du père de famille un partage qui, après
-entente loyale, pourrait être acceptable. Mais le madré rapporteur se
-garde bien de nous dire jusqu’où s’étendent les droits de cette
-«sollicitude paternelle» qu’il cite: il trouve plus simple de les
-confisquer, sans autre forme de procès, à l’avantage de l’État. Du haut
-de son infaillibilité laïque et protestante, il déclare «qu’une société
-démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la
-loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, la loi du
-travail, la loi de la famille. Or la société monastique donne à ses
-membres (par les trois vœux de religion) un idéal très différent, et
-nécessairement elle mettra tout en œuvre pour pétrir les enfants à son
-image et au gré de l’Église. Ils entreront ainsi dans la société du
-vingtième siècle avec les idées du treizième, incapables comme leurs
-maîtres de comprendre combien l’idéal laïque de la démocratie est plus
-humain et plus haut que l’idéal théocratique du moyen âge.»
-
-Donc, mes Révérends Pères de la Compagnie de Jésus et de toutes les
-Congrégations, faites-en votre deuil: vous êtes radicalement
-incompatibles avec la démocratie.
-
-Quant au père de famille clérical, M. Buisson ne voit pas de quoi il se
-plaindrait: «La loi ne lui enlève ni le droit ni le moyen de s’adresser
-à des maîtres ou à des maîtresses d’une piété insigne et adonnés à
-toutes les pratiques de la dévotion. Ce qu’elle lui refuse, c’est de
-patenter en quelque sorte, pour le mettre à sa disposition, un
-instrument collectif de compression à haute puissance, instrument qu’il
-jugerait très _commode_ et qu’elle juge très _dangereux_!» En effet, on
-a peine à comprendre l’impertinente prétention de ce papa, qui exige que
-le gouvernement lui procure des écoles _commodes_? Est-ce que les
-gouvernements et les impôts qu’on leur paye sont faits pour servir au
-bonheur des contribuables? C’était bon jadis, au temps de la _poule au
-pot_, qui n’est pas près de revenir.
-
-Et pourquoi cet instrument collectif est-il si _dangereux_? Là-dessus
-l’honnête républicain universitaire s’oublie à nous faire des
-confidences qui ont de quoi épouvanter: «Cette vaste entreprise
-d’enseignement (congréganiste), dit-il avec un pleur, si elle
-s’étendait, serait la mort assurée de la République.» La mort de la
-République serait, qui en doute? un gros malheur: mais il y a pire. Si
-elle devenait cléricale!!! C’est pour prévenir cet autre désastre que,
-«sans toucher à l’idée catholique (tartufes!), on la dépouille d’une
-armature extérieure qu’elle s’est indûment fabriquée aux dépens de la
-liberté humaine et dont elle se sert pour _écraser des concurrents_ qui
-ne peuvent ni ne veulent user des mêmes armes.» A la bonne heure! Voilà
-un petit éclair de franchise. Votre tort irrémissible, mes Pères, c’est
-d’_écraser vos concurrents, qui ne peuvent et_, par suite, _ne veulent
-pas_ vous rendre la pareille. Cet hommage forcé doit consoler un peu
-votre exil.
-
-Il ne me console pas suffisamment, moi, de vous avoir perdu pour mes
-enfants. D’autant plus que ce monsieur, non content de me détrousser,
-abuse de sa position pour se moquer de moi: «Ils (les catholiques)
-réclament, comme une sorte de fonction sociale indispensable, des
-congréganistes pour leurs malades et pour leurs enfants. On disait
-naguère: _Il faut une religion pour le peuple_[10]. Il lui faudrait
-maintenant des religieux ou des religieuses! Sans eux, dit-on, il serait
-impossible aux familles, à l’Église elle-même, d’entretenir un certain
-type d’éducation très religieuse: privée de cette serre chaude, la jeune
-plante humaine ne mûrirait plus pour la foi. Il se peut que le
-catholicisme regrette ce puissant instrument de culture intensive; mais
-l’État ne lui prêtant plus main forte pour l’entretenir, _il faudra bien
-qu’il apprenne à s’en passer_.»
-
- [10] Voltaire disait mieux: «Il faut aux paysans un joug et du foin.»
-
-Et voilà aussi mon paquet! Cette fois, il est manifeste qu’on n’en veut
-pas seulement à la _Congrégation_, mais au _Catholicisme_. Tout cela est
-brutal comme le coup de pied de l’âne. Ces gens-là ont l’intempérance
-d’un pouvoir qu’ils sentent mal acquis et fragile: ils veulent faire
-vite et détruire le plus possible, avant de disparaître. Mais le vieux
-lion catholique n’en mourra pas: il en a vu d’autres!
-
-En attendant, la situation des pères de famille chrétiens devient de
-plus en plus critique. Avec la Chambre d’un côté, le Sénat de l’autre,
-nous sommes pris entre deux feux. Encore quelques mois et, si le salut
-ne nous tombe pas du ciel, nous devrons être solidement organisés pour
-sauvegarder, à la rentrée d’octobre, l’âme de nos enfants et le peu de
-liberté qui nous reste. Il n’est pas trop tôt pour y songer dès
-maintenant.
-
-C’est ce que j’ai exposé au Comité de défense religieuse que je préside.
-On a été de mon avis et l’on est décidé à faire l’impossible pour
-amortir le coup, que nous ne pouvons plus détourner. En pratique, cela
-revient à maintenir, aussi longtemps que la loi le permettra, nos
-collèges chrétiens: un vœu dans ce sens a été adopté à l’unanimité. Une
-commission d’études doit présenter, à bref délai, un plan détaillé des
-voies et moyens: Louis en est le président, moi le rapporteur. Vous ne
-me refuserez pas d’en être le conseil? Les combattants de la plaine
-lèvent tout naturellement les yeux vers la montagne sainte, d’où ils
-savent que Moïse fera descendre sur eux la lumière et le courage. Je
-compte sur vous.
-
-Mais j’ai au cœur un autre souci que je veux épancher dans le vôtre.
-Personnellement, je suis résolu à lutter de toute mon énergie, tant que
-la liberté gardera un pouce de terrain. J’ose espérer qu’elle aura
-d’autres défenseurs: mais
-
- ... s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.
-
-Hélas! je n’ai pas voulu dire à mon Comité tout ce que je pense, par
-crainte de le décourager avant qu’il ait rien fait. Dans mon for
-intérieur, je ne crois pas beaucoup à la viabilité de l’enseignement
-chrétien, mutilé et muselé comme il l’est par la nouvelle loi. Nos
-dogues ont léché du sang: il leur faudra toute la bête. Quand il ne nous
-restera que le monopole et le lycée, comment faire?
-
-Envoyer nos enfants à l’étranger? Moi, je le ferai; d’autres, qui en ont
-les moyens, le feront. Mais ce ne sera jamais qu’un petit nombre.
-Beaucoup, hélas! (il y en a déjà des exemples) vous lâcheront, par
-indifférence religieuse, par peur ou par calcul, surtout si, comme il
-faut le prévoir, on vote des lois contre les collèges d’exilés
-volontaires. Alors, quel remède?
-
-Mon frère, j’attends aussi sur ce second point, pour moi et pour les
-pères de famille catholiques, les bons avis de votre zèle et de votre
-expérience.
-
-A vous comme toujours, et un peu plus.
-
-PAUL.
-
-
-
-
-VI. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._
-
-D’Écosse, le 10 avril 1901.
-
-
-Mon cher Paul.
-
-Si M. Buisson savait que le Comité de défense religieuse de Z***, par
-l’entremise de son clérical président, demande à un jésuite les
-meilleurs moyens de combattre le seul enseignement qui réponde à la
-saine raison et à la Déclaration des droits de l’homme, nous risquerions
-fort de passer tous deux devant la Haute-Cour. Ce serait une répétition
-en miniature du procès de Montalembert et de Lacordaire. Moi, vu la
-modeste qualité du personnage que je représente, j’avoue que cela me
-flatterait, surtout si j’avais chance d’y gagner un bout de prison; mais
-toi, époux et père, y penses-tu? Il est vrai que ma sœur Marguerite ne
-se tiendrait plus d’orgueil d’avoir un mari condamné à faire des
-chaussons de lisière pour la liberté de conscience. Et quel magnifique
-exemple pour tes enfants! Peut-être aussi, qui sait? nous aurions des
-imitateurs, et alors, vive nous! Car une cause qui n’a pas d’autre
-ressource pour faire taire ses contradicteurs que de les mettre sous les
-verrous est une cause perdue.
-
-Mais ce serait trop beau! Si Dieu nous réserve cet honneur pour plus
-tard, tant mieux: en attendant, il faut se hâter, comme tu le dis, de
-préparer les moyens de défense que le despotisme jacobin nous laisse
-pour sauver du massacre nos chers innocents. Voici là-dessus ma pensée,
-franche et nette.
-
-Tout d’abord, mon cher ami, je voudrais la guerre, mais une guerre à
-mort contre les pessimistes et les _décourageurs_. Ils sont les
-meilleurs auxiliaires du camp adverse et pires que nos pires ennemis.
-J’admets qu’on envisage la situation dans toute sa gravité réelle: il
-faut bien se rendre compte du mal pour pouvoir y proportionner le
-remède. Mais quand on se trouve en présence de l’incendie qui dévore la
-maison du voisin et qui tout à l’heure va dévorer la vôtre, à quoi
-servent les jérémiades et les désespoirs? Je dirais volontiers à ces
-poltrons: «Si vous ne savez faire que cela, si vous ne savez mettre ni
-la main à une pompe ni le pied sur une échelle de sauvetage, si vous
-n’êtes bons qu’à encombrer le terrain de votre personne affolée ou à
-distribuer des avis qu’on ne vous demande pas, laissez la place aux
-travailleurs et allez-vous-en là-bas, avec les femmes, vous lamenter à
-votre aise!» On attribue à Napoléon ce mot plaisant, mais profond: «Dix
-hommes qui parlent font plus de bruit que cent autres qui se taisent.»
-Dix hommes qui agissent font aussi plus de besogne que cent autres qui
-gémissent. Nos adversaires le savent à merveille. Ah! lorsqu’ils voient
-joindre à l’horizon, pour eux et leur parti, un danger sérieux, ils ne
-perdent pas leur temps à des paroles oiseuses: ils courent au point
-menacé, chacun prend le poste qu’on lui assigne, les chefs commandent,
-les soldats marchent--et ils nous battent à plate couture, quoique nous
-ayons sur eux l’avantage du nombre et celui de la bonne cause!
-
-Sur le terrain de la politique générale, il semble que la nécessité de
-l’action et de l’entente, si souvent prouvée par les voix les plus
-autorisées et par la triste éloquence des faits, commence à être mieux
-comprise. Le caractère odieusement haineux qu’a pris l’anticléricalisme
-a eu l’heureux effet de réveiller des indignations endormies, de
-susciter des hommes d’initiative, de provoquer dans tous les partis
-honnêtes un mouvement qui, sans être encore l’union, est déjà un
-ensemble d’efforts convergents. L’ennemi s’en irrite: c’est une preuve
-qu’il s’en inquiète et un motif d’espérance qu’il ne faut pas négliger
-de faire valoir contre les pessimistes.
-
-Mais surtout il faut imiter cette action et cette entente sur le terrain
-plus restreint de l’enseignement libre. Ici j’entre dans le pratique et
-le précis.
-
- * * * * *
-
-Oui, à tout prix, il faut sauver et maintenir nos collèges chrétiens.
-Vous le comprenez parfaitement, toi, mon cher Paul, et les autres braves
-gens de ton Comité, parce que vous êtes des chrétiens convaincus et que
-vous mettez l’âme de vos enfants au-dessus de tout le reste. Mais nous
-avons assez vécu, n’est-il pas vrai? pour savoir que, chez beaucoup de
-soi-disant catholiques, les convictions religieuses sont à la merci d’un
-préjugé personnel, d’un intérêt, d’une sollicitation. On ne voudrait pas
-exposer son fils, oh! non, jamais, à perdre sa foi et son innocence dans
-une école sans Dieu, sans religion et sans mœurs; mais on a entendu dire
-par des gens comme il faut (étaient-ils bien renseignés?) que telle
-maison n’est pas si mauvaise qu’on le prétend; d’ailleurs l’enfant est
-_une bonne nature_, de père en fils, et, par surcroît de prudence, on le
-surveillera. Pauvres parents naïfs! Seront-ils à côté de lui pour
-détourner de son oreille les propos graveleux, de ses yeux les images ou
-les réalités inconvenantes? Seront-ils là pour empêcher le venin subtil
-d’une doctrine matérialiste ou impie de s’insinuer goutte à goutte dans
-son esprit et son cœur sans défense? Eux, si pieux dans leur intérieur,
-comptent-ils pour rien la diminution ou la privation de ces secours
-religieux, si indispensables au jeune homme, fût-il un ange, pour garder
-sa vertu? Mais, par je ne sais quel aveuglement fatal, on s’entête, et
-quand un ami bien intentionné, qui a d’ailleurs vu les choses de près,
-insiste sur ces dangers, on le traite volontiers d’homme excessif, si
-l’on ne va pas jusqu’à le soupçonner, par une injure gratuite, de
-prêcher pour sa paroisse. D’autres en arrivent à vous dire qu’après
-tout, il faut bien que la jeunesse se forme à la vie réelle, oubliant
-que Dieu ne doit pas sa grâce à qui aime le danger et que la pratique de
-cette maxime facile a préparé à bien des parents d’amers regrets.
-
-Eh bien, mon ami, la première chose à faire, c’est d’ouvrir les yeux aux
-familles sur la nécessité de l’éducation chrétienne et sur les résultats
-désastreux de l’enseignement irréligieux, qui tend de plus en plus à
-devenir obligatoire dans les lycées et collèges de l’État.
-
-Les preuves par les documents et par les faits ne manquent pas. Le
-rapport Buisson dont tu relèves les faits saillants, et les discours de
-M. Combes et des énergumènes de l’extrême gauche suffiraient, à eux
-seuls, pour démontrer aux plus aveugles que ce gouvernement veut tuer
-chez nous toute éducation religieuse. Il vient de se tenir sous son
-regard bienveillant, au Collège da France, un congrès auquel ont pris
-part un bon nombre de professeurs secondaires et d’instituteurs
-primaires. Or, outre divers autres vœux, ils ont voté que la méthode
-d’enseignement, dans les écoles et les collèges, soit _antidogmatique,
-positive, critique et susceptible de développer l’esprit de libre
-recherche_. Pour qui sait lire, ceci n’est plus de la _neutralité
-scolaire_: c’est du plus pur _antichristianisme_.
-
-Voilà des choses qu’il faut crier aux oreilles des demi-chrétiens par
-des conférences répétées et par toutes les voix de la presse, journaux,
-revues, brochures, tracts populaires. Cette _propagande_ me paraît
-indispensable pour lutter, non seulement contre l’ignorance ou les
-défaillances des parents, mais aussi contre la pression officielle et
-contre les campagnes que nos reptiles ne manqueront pas de mener en
-faveur des établissements de l’État. Elle sera, en se combinant avec la
-propagande personnelle, la plus puissante ressource pour assurer le
-recrutement des élèves.
-
-C’est aux Comités de défense religieuse de l’organiser dans chaque
-région, selon les besoins. Ils feront appel dans ce but aux
-_Associations amicales des anciens élèves des collèges existants_, à la
-_Jeunesse catholique_, à toutes les _Sociétés_ analogues. S’il le faut,
-ils en fonderont d’autres. Pour multiplier les moyens d’action et, du
-même coup, simplifier les dépenses, il conviendra de réunir les
-groupements particuliers en une Fédération plus générale. Mais si tu
-veux m’en croire, mon cher Président, n’attends pas, pour entrer en
-campagne, que cette Fédération soit fondée; tu attendrais peut-être
-longtemps. Quand les groupements régionaux fonctionneront, la Fédération
-se fera toute seule.
-
-D’ailleurs, il n’y a point de temps à perdre: tu l’avoues toi-même.
-Donc, mon ami, va de l’avant avec ton Comité, et commence par donner
-l’exemple en faisant, dans quinze jours ou plus tôt, une conférence
-écrasante sur le rapport Buisson: je t’applaudis par avance.
-
- * * * * *
-
-Une fois le recrutement des élèves assuré, il faut assurer celui des
-professeurs. Il serait plus exact de dire que les deux soucis doivent
-marcher de front, si l’on veut que nos collèges vivent.
-
-La grande raison qui détermine certains parents catholiques à passer
-par-dessus les dangers moraux de l’enseignement officiel pour lui
-confier quand même leurs fils, celle du moins qu’ils allèguent quand ils
-se voient mis au pied au mur, c’est: «Que voulez-vous? Au lycée, on est
-sûr de trouver des cours bien faits: les professeurs de l’Université
-sont toujours des hommes de talent.» On prouverait facilement que cette
-affirmation si élogieuse, dans ses termes généraux, manque de vérité.
-L’Université, il est vrai, compte une multitude de licenciés, d’agrégés
-et de docteurs: mais si le diplôme, pour l’ordinaire, constate le
-savoir, il ne confère pas nécessairement le talent d’enseigner ni le
-dévouement professionnel. Dans les comptes rendus de la grande
-commission d’enquête présidée par M. Ribot, on peut relever les
-dépositions de plusieurs graves témoins, se plaignant très vivement que
-beaucoup de professeurs de l’État _ne sachent pas faire la classe_. Et
-tout récemment encore, un vétéran de l’École normale supérieure
-regrettait publiquement de n’avoir jamais reçu d’elle cette formation
-pratique, indispensable pour l’avancement des enfants. Ce sont là des
-témoignages fâcheux pour l’Université.
-
-Mais admettons provisoirement qu’elle enseigne toujours bien: il faut
-que nos collèges fassent aussi bien et mieux qu’elle. Oui, mieux: cela
-s’est vu et se voit encore. Elle ne détient pas le monopole de
-l’intelligence. Il existe, en dehors d’elle, des esprits cultivés qui
-ont pratiqué l’enseignement, et de jeunes travailleurs qui ne le cèdent
-en rien aux nourrissons de l’_Alma Mater_; et comme elle n’exige pas
-encore, à l’imitation des Japonais d’autrefois, qu’en abordant à ses
-rivages, les candidats marchent sur la croix pour participer au droit
-commun des grades qu’elle distribue, on peut obtenir pour les collèges
-cléricaux des professeurs aussi diplômés que ceux des lycées. Mais, en
-plus, ces diplômés apporteront chez nous, avec le désir légitime d’une
-situation honorable, l’intention plus élevée de remplir un devoir de
-chrétien et un rôle de sauveur d’âmes. C’est dire que leur bon vouloir
-se prêtera sans peine à la formation technique qu’ils trouveront dans
-l’observation obligatoire d’une méthode éprouvée, dans les conseils
-autorisés des directeurs, dans le contrôle habituel dont leur
-enseignement sera l’objet. C’est dire surtout qu’ils ne marchanderont
-pas leur dévouement à leur famille scolaire, qu’ils sauront identifier
-leur propre intérêt avec celui des élèves et qu’ainsi, outre le travail
-qui mène au succès, ils leur inculqueront les principes qui font
-l’honnête homme et le chrétien solide.
-
-Dans cette double tâche, ils auront pour collaborateurs des
-surveillants, dont le choix réclame aussi le plus grand soin. De simples
-gardiens, des _pions_, on en trouve toujours; mais pour garantir le
-sérieux du travail à l’étude, pour veiller partout à la santé des élèves
-et à leurs jeux, en même temps qu’à leurs manières, à leur discipline et
-à leur piété, il faut un rare mélange de qualités et de vertus, la
-douceur et la fermeté, l’entrain et la possession de soi, par-dessus
-tout, cet esprit naturel qui fait voir dans les enfants des âmes à
-former et dans les ennuis du métier une source de mérites pour l’autre
-vie.
-
-Au-dessus des professeurs et des surveillants, aussi nécessaire que la
-clef de voûte à une ogive ou que le pilote à la barque, vient le
-directeur. Responsable de tout, il doit être capable de tout gouverner,
-par lui-même ou par ses seconds, études et discipline, intérieur et
-extérieur, maîtres et élèves. Faible ou capricieux, il encouragera le
-désordre et la paresse; raide et hautain, il découragera le bon vouloir
-des enfants et le dévouement de ses auxiliaires. S’il est médiocrement
-intelligent ou pratique, il ne saura ni donner une bonne impulsion ni
-redresser une erreur; s’il est ou se croit très intelligent, il risquera
-d’imposer trop exclusivement ses idées personnelles et de paralyser
-toute initiative. Bref, un directeur parfait est l’oiseau rare par
-excellence: si on le découvrait, il faudrait le payer son poids d’or.
-
-Ce dernier mot, mon cher ami, te fait deviner la conclusion obligée de
-ce qui précède. Pour avoir un bon personnel, il faut y mettre le prix:
-c’est logique et inévitable. Si l’on a la chance de tomber sur des
-hommes capables qui aient les moyens de faire l’œuvre de Dieu pour le
-pur amour de Dieu, il faut les accepter avec reconnaissance; mais n’y
-comptons pas trop. D’ordinaire, les travailleurs de l’esprit ne sont pas
-riches; quelques-uns, pour venir à nous, auront à sacrifier une position
-déjà faite, qui réclamera un dédommagement. D’une façon générale, le
-souci du lendemain matériel ne favorise pas la liberté d’intelligence ni
-l’entrain joyeux dont un professeur a besoin pour faire de bonne
-besogne.
-
-L’intérêt et l’honneur de notre enseignement exigeront donc des
-sacrifices. Certains collèges trouveront peut-être dès le début, dans le
-nombre de leurs élèves, les ressources nécessaires pour suffire à toutes
-leurs charges; d’autres ne le pourront pas et devront être soutenus.
-C’est une question de vie ou de mort. Les Comités de défense religieuse,
-qui comprennent généralement des hommes pratiques et entendus, ne se
-feront pas d’illusion sur ce point et aviseront à garantir l’avenir, en
-établissant, sous la forme qui conviendra le mieux au tempérament de
-leur région, un _denier des collèges chrétiens_.
-
- * * * * *
-
-J’ai raisonné, jusqu’ici, dans l’hypothèse que la _loi_ (je voulais dire
-la _persécution_: mais c’est tout un) respecterait le droit du clergé
-séculier à l’enseignement. Hélas! il serait téméraire de l’espérer pour
-toujours ou même pour longtemps.
-
-Après avoir déclaré que la suppression de l’enseignement congréganiste
-ne s’étend pas au clergé séculier, le rapport Buisson ajoute ceci: «Et
-pourtant, ont dit plusieurs membres de la commission, les raisons qui
-valent contre le religieux valent contre le prêtre... M. Devèze avait
-même déposé en ce sens un amendement, qu’il a retiré _pour se conformer
-à la méthode de division du travail_, proposée par le gouvernement et
-adoptée par la commission. Il a d’ailleurs été entendu que l’abandon de
-la disposition relative au clergé séculier _n’impliquait nullement_, de
-la part de la commission, _un vote de rejet_.» On nous donne donc avis
-que l’exclusion du clergé séculier est simplement partie remise et qu’en
-temps opportun on reprendra contre lui le _travail_. Quel joli mot! Je
-vois d’ici le boucher qui, fortifié par un bon déjeuner, retrousse sa
-chemise sur ses bras nus, encore tachés de la besogne du matin, et
-s’apprête avec satisfaction à abattre ce qui est resté vivant!
-
-Ce sera la deuxième _étape_. Il faut la prévoir, sans inquiétudes
-exagérées, et déterminer à l’avance les principes qui devront présider à
-la nouvelle organisation.
-
-Le premier sera le _maintien de nos collèges avec un personnel laïque_.
-Beaucoup d’entre eux comptent déjà bon nombre de professeurs laïques
-intelligents et dévoués: élèves et parents les acceptent et les
-respectent. Il serait sage de penser, dès maintenant, à s’en assurer
-d’autres semblables, pour ne pas être pris au dépourvu par un de ces
-coups de Jarnac dont nos gouvernants ont la spécialité. Je n’hésite pas
-à te recommander dans ce but, à toi et à tes amis, le _Syndicat des
-membres de l’enseignement libre_[11], fondé à Paris, sous la présidence
-de M. de Lapparent, pour servir d’intermédiaire entre les établissements
-catholiques et les professeurs disponibles.
-
- [11] Siège social: 18, rue du Regard, Paris (6e).
-
-Je voudrais aussi que tous les hommes zélés, prêtres ou laïques, qui
-sont en rapport avec la jeunesse de nos écoles supérieures, usassent de
-leur influence pour décider des étudiants de bon esprit et de bon
-vouloir à embrasser la carrière de l’enseignement libre. Des âmes
-pieuses se font un bonheur de donner à Dieu un missionnaire en pays
-lointain, que ce soit un fils ou un simple protégé: en présence des
-dangers qui menacent aujourd’hui en France l’éducation chrétienne,
-n’auraient-elles pas un mérite égal et plus grand peut-être, à préparer
-à nos collèges un bon professeur? L’enseignement offre déjà par lui-même
-aux facultés de l’homme un emploi honorable et honoré: dans les
-circonstances actuelles, il devient une forme de la vocation
-apostolique.
-
-Mais il va de soi que, pour prendre la place de prêtres souvent
-distingués, toujours dignes, et ne pas laisser déchoir leur œuvre, les
-nouveaux professeurs devront présenter des garanties très sérieuses, non
-seulement au point de vue intellectuel (je le laisse de côté), mais
-encore plus au point de vue moral. N’ayant pour eux ni le prestige du
-caractère et de l’habit sacerdotal, ni l’expérience que donne le
-maniement des âmes, ni les habitudes professionnelles de piété, de
-régularité et d’obéissance, qui facilitent singulièrement au prêtre et
-au religieux les devoirs de l’enseignement et de la discipline, ils
-auront plus de peine et devront par suite s’imposer un effort plus
-énergique pour rester à la hauteur de leur tâche. Ils n’y réussiront
-qu’à la condition de s’établir franchement et de se maintenir toujours
-sur le terrain du _dévouement surnaturel_ qui, sans refuser au côté
-humain de la carrière ses légitimes satisfactions, réserve la meilleure
-part de soi et de son cœur à l’œuvre de Dieu.
-
-Ce second principe essentiel, les directeurs se feront un devoir strict
-de le maintenir haut et ferme au-dessus de toute équivoque, comme le
-drapeau qui domine la bataille, qu’on ne discute pas, qu’on ne déserte
-pas, mais qu’on suit jusqu’au bout, face à l’ennemi. En acceptant des
-maîtres laïques, nos collèges ne sauraient devenir laïques dans le sens
-officiel de ce mot: ils manqueraient leur but et n’auraient plus de
-raison d’être, s’ils ne demeuraient avant tout chrétiens. Il importe
-souverainement que l’attitude et toute la façon de faire du personnel
-dirigeant et enseignant ne prêtent à aucun doute sur ce point vital.
-
-En troisième lieu, il sera bien entendu que l’_enseignement de la
-religion_, théorie et pratique, garde la place d’honneur. On peut
-espérer que la rage des sectaires n’ira pas jusqu’à supprimer les
-aumôniers dans nos collèges, puisqu’ils n’ont pas osé le faire dans
-leurs propres établissements. Les _Sociétés civiles_ et les directeurs
-mettront une extrême sollicitude à choisir pour ce ministère des hommes
-de savoir et de zèle: car ceux-ci n’auront pas seulement à célébrer les
-offices divins avec la dignité convenable, mais encore à instruire
-solidement les élèves de toutes les classes par les catéchismes et les
-conférences religieuses, à gouverner les consciences par une direction
-sûre et soutenue, à les former à la piété, à la charité et à toutes les
-vertus par les prédications, les congrégations, les œuvres.
-
-Tu n’as pas oublié quel prix nos anciens maîtres attachaient à cette
-partie de l’éducation chrétienne et que de peines ils se donnaient pour
-former en nous l’homme de foi. En définitive, après le collège,
-qu’est-ce qui survit des choses savantes qu’on y avait apprises? Souvent
-peu. Quand la foi demeure, c’est le meilleur qui a demeuré; quand elle
-disparaît, ce qui reste ne vaut plus guère. Si les prêtres qu’on
-appellera pour servir de pères spirituels à nos enfants croyaient
-satisfaire au devoir de leur charge sacrée en l’exerçant comme un
-accessoire, dans les moments de loisir, sans y mettre toute leur étude
-et tout leur cœur, autant vaudrait--ce que je vais dire te surprendra
-peut-être--fermer boutique. Je dis _boutique_, parce qu’un collège
-chrétien où l’éducation chrétienne serait ainsi traitée, ne mériterait
-pas d’autre nom.
-
-Ce mot malséant me fournit la transition naturelle à la troisième et
-dernière _étape_: institution du monopole et ordre à tous les jeunes
-Français de fréquenter exclusivement pour leur instruction la boutique
-officielle.
-
- * * * * *
-
-Je pourrais, comme n’importe qui, prophétiser que nous n’en arriverons
-jamais là--ou que nous y arriverons bientôt: mais à quoi bon? C’est là
-le secret de Dieu et son affaire... Il est évident que toute la
-maçonnerie se démène dans l’ombre pour étrangler l’enseignement
-catholique. Nous avons déjà la corde au cou: mais oseront-ils tirer
-dessus, et s’ils tirent, sont-ils sûrs qu’elle ne leur cassera pas entre
-les mains? Personnellement, je ne crois pas le monopole tout près d’être
-voté par les Chambres. Malgré toutes les hontes que le pays a déjà
-subies patiemment, il ne semble pas encore mûr pour celle-là: l’injure à
-la liberté des pères de famille semblerait excessive à beaucoup d’amis
-du gouvernement et rappellerait trop les despotismes passés, tant
-bafoués. L’Université elle-même n’est pas unanime à le désirer. Mais je
-considère que, par suite de vexations administratives ou pour d’autres
-causes spéciales, un ou plusieurs collèges chrétiens peuvent disparaître
-et ne laisser d’autre ressource à un certain nombre d’enfants que le
-lycée. Mettons donc les choses au pire et avisons.
-
-Les pessimistes, naturellement, crieront que, du coup, tout est perdu
-sans rémission. S’ils étaient capables d’entendre raison, on pourrait
-leur rappeler que Dieu ne permet jamais un mal absolu. Ce qu’il permet
-de pire finit toujours par être bon à quelque chose ou à quelqu’un, et
-s’il le permet, c’est toujours pour de bonnes raisons, dont notre courte
-vue est un mauvais juge. Mais je préfère leur citer un exemple chez nos
-voisins.
-
-Le monopole existe dans la protestante Allemagne. L’État y donne seul
-l’enseignement à tous les degrés, dans les écoles, les gymnases et les
-académies. Il est vrai que, s’inspirant d’une largeur d’esprit et d’une
-sagesse politique dont nos jacobins sont incapables, il respecte et
-protège la liberté de conscience des élèves: l’instruction religieuse,
-donnée par les ministres de chaque culte, tient dans les programmes
-officiels une place importante et considérée.
-
-Cependant, pour tout dire, ce système d’apparence si libérale laisse
-subsister pour les élèves catholiques plus d’un inconvénient. Sur
-certaines questions historiques ou morales, où leurs convictions ne sont
-pas d’accord avec les opinions hétérodoxes ou les mœurs faciles du
-protestantisme, ils entendront peut-être, de la bouche d’un professeur
-intransigeant, maintes assertions qui demanderont à être rectifiées. De
-plus, les relations habituelles avec les condisciples protestants
-peuvent aussi présenter des dangers. Malgré cela, comment se fait-il que
-ce monopole n’ait pas entamé gravement la vie catholique en Allemagne,
-qu’il n’ait pas empêché la création de ce centre catholique qui a fait
-reculer le chancelier de fer et le Kulturkampf?
-
-La raison principale, je vais la dire très sincèrement: elle renferme
-pour nous une grave leçon. Un Français peut n’avoir pas grande sympathie
-pour la nation germanique, et pour l’esprit germanique en général; mais
-quoiqu’il pense des Allemands comme Allemands, il doit, s’il veut être
-loyal, leur rendre justice comme catholiques. La religion, chez nous,
-est trop souvent affaire de convenance et d’impression: chez eux, elle
-est affaire de raison et de conviction. La différence tient, en partie,
-à celle des caractères nationaux; mais elle provient surtout de ce que
-l’Allemagne, depuis le seizième siècle, est restée un champ clos, où la
-grande lutte entre l’Église et la Réforme se poursuit sans trêve et sans
-relâche, comme en témoignent les controverses récentes autour de la
-personne de Luther et les ardents combats pour ou contre le rappel des
-Jésuites. Cet état de guerre prolongé a donné à la foi allemande une
-trempe virile qui la rend capable de toutes les résistances. Le clergé,
-formé par des études sérieuses, soit en Allemagne, soit aux écoles
-célèbres de l’étranger et de Rome même, montre la route, prenant une
-part active à la vie populaire, et les fidèles, étroitement serrés sous
-la conduite de leurs pasteurs, marchent comme un seul homme pour la
-défense de leurs âmes et des âmes de leurs enfants.
-
-Foi solide chez les parents, action énergique du clergé, union de ces
-deux autorités sur le terrain de l’éducation, c’est aussi ce qui sauvera
-nos enfants de la contagion des mauvaises doctrines et des mauvais
-exemples.
-
-En France--car il faut bien me résigner à indiquer la contre-partie--les
-provinces que leur éloignement soustrait aux influences néfastes du
-paganisme central, ont gardé pour une bonne part leur foi
-traditionnelle. Ailleurs, hélas! quand la foi n’est pas morte, ce n’est
-plus la _rude foi_ de nos pères: c’est une foi moderne, rabotée,
-atténuée, assouplie, si souple qu’elle se plie à toutes sortes de
-faiblesses et de caprices, si peu résistante qu’il suffit des rêveries
-du premier prétendu savant, Darwin, Renan ou Loisy, pour la faire
-chanceler. On ne connaît plus la foi, et on la pratique comme on la
-connaît. Nombre de soi-disant chrétiens réduisent la religion à certains
-actes extérieurs de piété, réduits eux-mêmes au strict minimum de la
-communion pascale et de la messe dominicale de l’après-midi. Pour
-quelques-uns, dogme et morale sont deux compartiments ennemis; il y en a
-qui établissent une distinction semblable entre les commandements de
-Dieu et ceux de l’Église qu’il a investie de son autorité. Certaines
-familles de vieille race chrétienne ont compris qu’en un temps où la foi
-est attaquée avec une rage inouïe, où une portion d’élite du peuple de
-Dieu est traquée et proscrite, où le pape est toujours dans la captivité
-et l’Église dans le deuil, où la colère divine plane sur un monde de
-plus en plus pervers, prête à le frapper et nous avec lui, les cœurs
-catholiques ne peuvent, sans indécence, se livrer aux joies bruyantes ou
-frivoles, qui seraient à la fois une insulte aux tristesses et aux
-privations des victimes. Mais, d’autre part, que de concessions faites
-au monde, au bien-être, à la paresse, à l’ambition, au respect humain,
-parce qu’on a perdu le sens pratique et peut-être même la vraie notion
-du devoir, de l’effort, du sacrifice chrétien! Il y a chez nous un reste
-d’habitudes chrétiennes, qu’on suit machinalement: il n’y a plus de
-mœurs chrétiennes.
-
-La première et l’une des plus malheureuses conséquences de cet
-affaiblissement de la foi, c’est que l’éducation religieuse dans la
-famille devient tous les jours plus superficielle et plus molle. Quand
-ses _devoirs mondains_ laissent à la mère le loisir de songer à l’âme de
-ses enfants, elle leur donne une petite piété sentimentale, comme la
-sienne, sans motifs raisonnés, parce qu’elle-même ne sait pas son
-catéchisme à fond. De plus, par crainte de les contrarier, elle leur
-laisse ignorer pratiquement la grande et indispensable loi du combat
-contre la mauvaise nature, et ainsi leurs défauts se développent sans
-contrainte. Parfois le père intervient pour augmenter le mal, en ouvrant
-devant ces yeux trop curieux de dix ou douze ans, sous prétexte de les
-habituer de bonne heure à la vie, des spectacles qui souilleront leur
-imagination sans fortifier leur volonté. L’un et l’autre, père et mère,
-si facilement inquiets pour le moindre bobo du chéri, oublieront trop
-souvent de se préoccuper des remèdes spirituels que réclame la santé de
-sa jeune âme. Ainsi élevé au foyer domestique, comment cet enfant
-subira-t-il, au lycée, l’épreuve d’un milieu sans foi et sans morale? Ni
-sa raison ni son cœur n’y sont préparés, et il est fort à craindre qu’il
-n’en sorte pas vainqueur.
-
-Donc, avant tout, si les familles chrétiennes veulent rendre la
-préservation de leurs enfants possible dans les lycées, il faudra
-qu’elles se préoccupent résolument de leur donner sous le toit paternel
-une solide instruction religieuse, une piété pratique, l’habitude du
-devoir même pénible, et, parce que les leçons toutes seules ne profitent
-guère, l’exemple d’une vie moins commode, moins frivole, plus
-sérieusement chrétienne.
-
-Viendra le moment fatal où il faudra franchir pour la première fois le
-seuil de l’établissement officiel. Il est clair que les parents
-consciencieux ne se résoudront qu’à la dernière extrémité et par
-nécessité absolue à exposer leurs pauvres innocents aux dangers de
-l’internat. S’ils ne peuvent les garder chez eux entre les heures de
-classe, qu’ils tâchent de leur procurer l’hospitalité dans une famille
-sûre, qui veillera à les preserver de toute influence pernicieuse. Dans
-plusieurs villes, des _maisons de famille_, dirigées par des prêtres
-graves et dévoués, reçoivent déjà des groupes plus ou moins
-considérables d’élèves, qui ne fréquentent le collège ou le lycée que
-pour les cours et, le reste du temps, travaillent, prient, se récréent,
-mangent et dorment sous une surveillance paternelle. On multipliera ces
-abris pour venir au secours des parents embarrassés: ils rendront aux
-enfants quelque chose de la famille absente et de l’ancienne éducation
-du collège.
-
-C’est précisément ce qui se pratique en Allemagne. Là, on ne connaît pas
-d’internat: tous les élèves des gymnases habitent dans leur famille, ou
-chez des amis, ou dans des pensions spécialement organisées pour eux.
-Rien n’empêche de généraliser ce système en France au profit des lycéens
-catholiques. A une condition pourtant, qui est essentielle: c’est qu’on
-le complétera, comme en Allemagne, par un ensemble vigoureux de
-garanties disciplinaires et religieuses, formulées au nom des autorités
-ecclésiastiques, loyalement acceptées par les parents et les élèves,
-sauvegardées par une ferme surveillance et par des sanctions efficaces.
-
-Ici le rôle du clergé devient prépondérant. Il devra exercer au dehors,
-sur les enfants dispersés dans la ville, l’influence que les Pères
-spirituels exerçaient dans l’intérieur des collèges: leur faciliter
-d’abord par un service spécial la pratique régulière des
-sacrements--organiser pour eux des catéchismes et des conférences
-religieuses, afin d’affermir leur foi contre l’incrédulité ambiante--les
-grouper en réunions pieuses ou _congrégations_, pour leur donner la
-grande force du soutien mutuel--leur fournir d’honnêtes distractions au
-moyen de cercles ou de patronages--les occuper à des œuvres de
-moralisation et de charité, pour ouvrir un champ utile à leur besoin
-d’expansion et pour orienter leur esprit et leur cœur vers l’action
-sociale. Tout cela, d’ailleurs, existe chez nous en maint endroit et ne
-demandera que d’être adapté aux circonstances particulières[12].
-
- [12] Si l’on veut se documenter à fond sur cette question et sur
- beaucoup d’autres qui préoccupent les esprits sérieux, inquiets pour
- notre avenir social et chrétien, il faut consulter les publications
- supérieurement actuelles et pratiques de l’_Action Populaire_, dont
- les bureaux sont établis à Reims, 5, rue des Trois-Raisinets.
-
-Ainsi préservés, bien encadrés et bien entraînés, les plus faibles
-prendront du courage: les braves feront des merveilles. Forts de leur
-union, ils sauront tous faire respecter leurs croyances; ils
-deviendront, en dépit de l’Université, de vaillants chrétiens, et
-peut-être la convertiront-ils, si elle est encore convertissable.
-
- * * * * *
-
-Mais faut-il essayer de la convertir? Grave question.
-
-Je réponds carrément: _Non_, si ce n’est comme les catholiques allemands
-essayent de convertir le protestantisme, en lui prouvant par des actes
-qu’ils n’ont pas peur de lui et qu’il n’a à attendre d’eux aucune
-concession de principe.
-
-Des concessions, les catholiques en ont fait assez et trop: elles n’ont
-eu d’autre effet que de hâter l’étranglement de nos dernières libertés.
-Dans le cas présent, la seule concession qui leur reste à faire, serait
-de livrer leurs enfants, pieds et poings liés, à un enseignement
-corrupteur: ils n’en ont pas le droit. Leur devoir rigoureux est de les
-encourager, de parole et d’exemple, à observer envers leurs nouveaux
-maîtres une attitude résolument défensive.
-
-On peut s’attendre à ce que l’Université, ou du moins la partie la plus
-avancée de l’Université, s’emploiera de tout son pouvoir à effacer la
-distinction connue entre les _deux jeunesses_: l’une neutre,
-c’est-à-dire, en réalité, sans croyance aucune, l’autre franchement
-croyante. Commencera-t-elle par montrer patte de velours, ou
-osera-t-elle immédiatement sortir ses griffes? Dans le premier cas, nos
-jeunes gens feront bien de se défier des avances tant soit peu louches
-et, tout en se montrant bons élèves et bons camarades, de se tenir sur
-une grande réserve.
-
-Dans le second, sans prendre des airs de bravade, ils sauront témoigner
-que la menace ne les touche pas, de si haut qu’elle puisse venir, et ils
-avertiront parents ou tuteurs de ce qui se passe. Ceux-ci aviseront sans
-retard à faire respecter le droit de leurs enfants à un traitement
-équitable et, si on ne leur rend pas justice, ils en appelleront
-hardiment à l’opinion publique par la voie de la presse. De même, chaque
-fois que, dans l’enseignement ou la discipline, il se produira un écart
-de quelque importance ou un scandale, ils regarderont comme un devoir de
-crier au loup. Ainsi surveillés de près et sûrs d’être rappelés à
-l’ordre pour chacun de leurs errements, les professeurs apprendront à
-s’observer et à observer les convenances de leur charge.
-
-Mais, objecteront certains, ils seront peut-être tentés de prendre leur
-revanche, quand arrivera le redoutable moment des examens, en refusant
-le témoignage obligatoire de satisfaction aux élèves cléricaux et en
-leur fermant, du même coup, l’entrée des carrières de l’État?
-
-Il sera, je crois, possible de prévenir cet inconvénient. L’Université
-n’aura aucun intérêt à compromettre aux examens le succès des élèves
-intelligents et travailleurs, les plus capables, les seuls capables de
-faire honneur à son enseignement. Que nos jeunes gens donnent l’exemple
-du travail consciencieux; qu’ils ne fournissent, de parti pris, à
-personne, un sérieux sujet de plainte par leur conduite; que dans les
-compositions ils enlèvent les meilleures places; bref, qu’ils forcent
-l’estime de leurs nouveaux maîtres en même temps que celle de leurs
-camarades, et ils n’auront rien à craindre pour leurs examens.
-
-Que si, pourtant, l’athéisme officiel, s’obstinant jusqu’au bout dans
-son abominable entreprise sur la liberté des âmes, prétendait
-contraindre nos enfants à opter entre les faveurs de l’État et une
-apostasie, est-il besoin de dire ce que commanderaient le devoir et
-l’honneur? Il faudrait répondre par un souverain mépris à ce pouvoir
-marchandeur de consciences et lui rejeter en plein visage ses infâmes
-propositions.
-
-A voir comme on traite nos magistrats et nos officiers, trop fiers pour
-lécher les bottes ou les bottines ministérielles, est-ce que ces
-carrières sont donc aujourd’hui si enviables? Il en reste assez d’autres
-plus sûres et plus indépendantes, le commerce, l’industrie,
-l’agriculture, où l’intelligence et l’énergie de volonté savent toujours
-trouver leur emploi et le succès. On y trouve mieux encore: un bonheur
-tranquille, la liberté de prier Dieu sans crainte des dénonciateurs,
-mille occasions de rendre service à ses semblables, et aussi, quand leur
-estime vous a porté aux assemblées électives, le droit de parler haut
-aux tyranneaux officiels et d’empêcher une partie du mal qu’ils
-voudraient faire.
-
-Et ne pourrait-on pas dire aujourd’hui qu’en elles réside l’âme de notre
-pays? Si cela est, quelle noble ambition pour un jeune homme au cœur
-bien né que de contribuer pour sa part à moraliser cette âme, afin
-qu’elle arrive quelque jour à secouer le joug odieux qui pèse sur elle
-et à reconquérir ses vieilles destinées chrétiennes!
-
-Pourquoi donc les Comités de défense religieuse n’inscriraient-ils pas
-dans leurs statuts la protection des jeunes chrétiens qui se destinent à
-ces carrières? Pourquoi ne profiterait-on pas des facilités qu’offre la
-loi sur les associations pour fonder des syndicats, ayant pour but
-spécial de favoriser les agriculteurs, les commerçants et les
-industriels catholiques par tous les moyens légaux, y compris certaines
-mesures d’exclusion? Puisqu’on nous met la paix à des conditions
-inacceptables, pourquoi la chercher plus longtemps? Mieux vaut la guerre
-franche qu’une paix honteuse.
-
-Pardonne-moi: je n’ai pas trouvé le temps d’être plus bref.
-
-Ton frère,
-
-JEAN.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Avant-propos V
-
- LETTRES DE RHÉTORIQUE
-
- Oct. 1-2. Arrêt paternel. La grande sœur 1
- 7. Internement: vue d’ensemble du collège 6
- 9. Entrée en cour: premiers amis 8
- 10. Classe: aperçu général 11
- 15. Notes hebdomadaires 14
- 20. L’ami Jean: premier sacrifice 16
- 22-27. Troubles sur le devoir chrétien. Visite à l’aumônier 19
- Nov. 1-3. Retraite et conversion 23
- 7-15. Idées nouvelles sur la religion et l’éducation 26
- 24. Les élèves 32
- Déc. 5. Les supérieurs 36
- 14. Les surveillants et les professeurs 39
- 22. Le P. Spirituel: faute et réparation 45
- Janv. 4. Visite de papa 49
- 10. Les Rois Mages 54
- 16. La comédie au collège 58
- 30. Séance académique 61
- Fév. 12. Les auteurs classiques: _lecture_ et _prélection_ 66
- 22. Les jours gras: loterie et visite aux Petites-Sœurs 73
- 28. L’infirmerie 78
- Mars. 8. Concertation de la classe de quatrième 79
- 15-26. Le _Ratio_ ou la méthode d’enseignement des Jésuites 84
- Avr. 5-25. Vacances de Pâques 101
- 31. Convention entre frère et sœur pour leur bien mutuel 108
- Mai. 5-10. Consultation d’un ami troublé: le remède 113
- 13. Le baccalauréat et le _chauffage_ 118
- 22. _Sabbatine_: Lettres et Sciences 124
- Juin. 2-6. Première Communion. L’ami converti 131
- 18. Compositions pour les prix et bains de rivière 137
- 22. Les jeux au collège 142
- 27. Souhaits de fête 148
- 30. Les charges honorifiques 151
- Juil. 2. Petite émeute au lycée 130
- 5. Discipline du collège: pères et religieux 162
- 10-10. Fête du P. Recteur: les _Anciens_, les jeux 172
- 15-22. Scandale au lycée: impressions et remède 183
- 23. La Congrégation 190
- Août. 2-5. Le premier diplôme: récompense 197
- 16. Pélerinage à Lourdes 204
- Sept. 1. Lettre du professeur 208
- 8. Lettre du P. Spirituel 209
- 12. Les vacances d’un ami 211
- Oct. 8. Rentrée en Philosophie 216
- 10-14. Préfet de Congrégation et Président d’œuvre 218
-
- JOURNAL DE PHILOSOPHIE
-
- Oct. 15. La logique 225
- 18. Congé à la campagne 225
- 22. Retraite annuelle 226
- 30. Les Frères jésuites 227
- Nov. 1. La fête des Morts 231
- 13. Saint Stanislas Kostka 232
- 20. Conférence des Anciens élèves 232
- 25. Sainte Catherine, patronne des Philosophes 235
- 30. Sortie du mois et comédie 235
- Déc. 3. Saint François Xavier: causerie d’un missionnaire 238
- 6. Saint Nicolas 238
- 8. Congrégation des Anciens 238
- 25. Fête de Noël et des Enfants pauvres 238
- 27. Fête du professeur 240
- 28. Les Innocents 241
- 30. Résultats du premier trimestre 242
- Janv. 3. Fêtes du jour de l’an 242
- 7-25. Maladie de cœur: un _chou_ 243
- Fév. 5. Vœux solennels d’un Père 246
- 13. Réjouissances des jours gras 247
- 15-16. Mort d’un condisciple 248
- Mars. 7. Séance de Philosophie: le transformisme 251
- 19. Visite aux Petites-Sœurs 255
- 25. Réception d’un Congréganiste 256
- 30-31. Jeudi saint et Vendredi saint 256
- Avr. 2. L’_Alleluia_ et les œufs de Pâques 258
- 15. Dernière rentrée: préoccupations d’avenir 259
- 17-19. Confidence d’un futur novice 260
- 24-30. Conférence sociale au collège (M. de Mun) 264
- Mai. 7. Revue militaire 266
- 17. Promenade de faveur en montagne 268
- 28. Conférence des _Anciens_ sur _la jeunesse et ses
- détracteurs_ 271
- Juin. 4. Adieux aux Enfants pauvres 274
- 9. Procession du Sacré-Cœur 276
- 13-18. Retraite de fin d’études: vocation décidée 277
- 29. Conversion de papa 281
- Juil. 4. Fêtes du P. Recteur 283
- 16. Fête des adieux en Congrégation 283
- 31. Fête de saint Ignace: adieux au collège 284
- Mars 1903. _Aujourd’hui_ 286
-
- Appendice de la seconde édition
-
- QUELQUES DIFFICULTÉS
-
- Juin 1903. I. _Plongeon_ et retour au bien après le collège 289
- Juillet 1903. II. Causes des défections après le collège 296
- Août 1903. III. _L’Idéal_ et le _réel_ dans l’enseignement 307
- IV. Le principe religieux et la morale sociale
- dans l’éducation 313
- Avril 1904. V. Le rapport Buisson sur la suppression de
- l’enseignement congréganiste 318
- VI. Que faire pour sauver l’âme de nos enfants? 324
-
-
-Paris.--Imp. P. TÉQUI, 92, rue de Vaugirard.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN PÉNITENCE CHEZ LES
-JÉSUITES ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
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-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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