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-The Project Gutenberg eBook of Hiên le Maboul, by Émile Nolly
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Hiên le Maboul
-
-Author: Émile Nolly
-
-Contributor: André Rivoire
-
-Release Date: July 22, 2022 [eBook #68588]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HIÊN LE MABOUL ***
-
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-
-
- ÉMILE NOLLY
-
- HIÊN LE MABOUL
-
- PRÉFACE
- DE
- ANDRÉ RIVOIRE
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y
-compris la Hollande.
-
-
-Published October first, nineteen hundred and eight. Privilege of
-copyright in the United States reserved under the Act approved March
-third, nineteen hundred and five, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-PARIS, IMP. L. POCHY, 52, RUE DU CHATEAU.--17779-1-09.
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR ANDRÉ RIVOIRE
-
-En témoignage de ma sincère admiration et de ma respectueuse affection.
-
-E. N.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Dans mon bureau de la _Revue de Paris_, il y a quelque deux ou trois
-ans, je vis, pour la première fois, le futur auteur de _Hiên le Maboul_.
-
-J’avais lu de lui quelques pages manuscrites, _Heures Khmères_, et
-j’avais été frappé et séduit par la force et la délicatesse des
-impressions, la netteté quasi photographique des paysages, les grâces
-d’un style toujours harmonieux, à la fois original et simple.
-
-Les pages étaient signées: lieutenant..., d’un nom qui se dissimule
-aujourd’hui derrière le pseudonyme d’Émile Nolly; je savais, par une
-lettre jointe au manuscrit, que le lieutenant... devait être quelque
-part, très loin, au fond de l’Asie, et que ma réponse mettrait des mois
-sans doute à lui parvenir. Lieutenant..., de l’infanterie coloniale!...
-Et j’imaginais un grand et solide gaillard, barbu, au teint bronzé,
-comme certains de mes vieux camarades qui font leur carrière aux
-colonies et que je rencontre, tous les cinq ou six ans, avec un galon de
-plus et, parfois, une cicatrice.
-
-Quelques mois plus tard, on m’annonça le lieutenant... Et je vis entrer
-un tout jeune homme, aux regards et aux gestes timides, avec une voix
-douce, où l’habitude de commander ne se trahissait qu’au martèlement à
-peine perceptible des syllabes. Tout de suite, je me sentis pour l’homme
-la sympathie que j’avais déjà pour l’écrivain. Nous causâmes, d’abord,
-de ces _Heures Khmères_--qui seront quelque jour un régal de lettrés et
-de délicats, maintenant que le succès de son premier roman assure à
-Émile Nolly un public et des éditeurs;--ensuite des projets de cet
-officier-homme de lettres, qui trouve le moyen d’être si complètement, à
-la fois, l’un et l’autre. En partant le lieutenant... m’annonça l’envoi
-prochain d’un nouveau manuscrit, un roman, cette fois. Ce fut le
-manuscrit de _Hiên le Maboul_ dont la publication dans la _Revue de
-Paris_ fut si remarquée et pour lequel l’auteur me demande aujourd’hui
-quelques lignes de préface.
-
-Pourquoi à moi?
-
-Oh! simplement parce qu’il sait que j’aime son livre et parce que je fus
-des premiers à l’aimer... A quoi bon ajouter rien d’autre et dire, en
-détail, mes raisons d’admirer cette œuvre si vivante et si vraie?
-
-Mon nom, au seuil de ce roman, n’est que le nom d’un lecteur qui a
-beaucoup lu et qui, entre des centaines de manuscrits, a
-particulièrement retenu et aimé celui-là.
-
-ANDRÉ RIVOIRE.
-
-
-
-
-HIÊN LE MABOUL
-
-
-
-
-I
-
- A la mémoire du lieutenant Ch... qui repose dans le cimetière de
- Saïgon.
-
-
-La nuit vint. Accroupi sur la dernière planche de l’appontement, Hiên le
-Maboul, soldat de deuxième classe à la 11e compagnie du 1er régiment de
-tirailleurs annamites, regardait l’ombre surgir du large. Elle montait
-comme une marée noire, effaçant à l’horizon les grêles lignes des
-palétuviers du Donnaï, engloutissant les rares toits de paille assemblés
-au bord de l’estuaire. De l’autre côté de la baie, la montagne sembla
-plus haute dans le ciel obscur, et plus monstrueuses les croupes où se
-découpaient les talus des batteries. Derrière les chevelures de bambous
-des crêtes, les premières étoiles dansèrent. Évanouie dans les ténèbres,
-la flottille des sampans ferma pour le sommeil ses innombrables yeux
-peints sur les proues de bois. Un pêcheur invisible se lamenta.
-
-Et, seul dans la nuit qui submergeait la terre de Cochinchine, Hiên le
-Maboul frissonna. L’obscurité tiède, pleine de rumeurs vagues,
-l’épouvantait. Accroupi sur les talons, les coudes sur les genoux, la
-tête entre les mains, il grelottait de terreur et contemplait
-stupidement les franges d’écume qui émergeaient de l’ombre, accourues en
-longues courbes vers la plage. Et il gémit doucement, regrettant le
-passé.
-
-Il entrevit dans l’eau obscure les heures oubliées de son enfance, le
-village de Phuôc-Tinh hérissant ses clôtures de bambous et ses toits
-gris à la lisière de la grande forêt d’Annam, la côte où, sur le sable
-jaune semé de blocs noirs, dormaient comme de formidables poissons les
-sampans échoués, la mer où les jonques chinoises balançaient leurs roufs
-de rotin, leurs proues badigeonnées de vermillon, leurs voiles tendues
-sur des bambous en éventail, la mer où bondissaient de longues files de
-marsouins, où courait l’aileron des requins, la mer où, sous les vagues
-déferlant, les sampaniers prétendaient avoir vu se dérouler le corps
-immense et flasque du Serpent fabuleux.
-
-Dans les ruelles où séchaient les poissons, il avait grandi, tourné en
-dérision par les enfants de son âge pour son esprit borné, pour sa
-lenteur d’intelligence, pour sa mine perpétuellement ahurie, pour son
-corps maigre, emmanché de bras trop longs et de jambes trop longues:
-pauvre diable grotesque et mal doué, souffre-douleur silencieux et
-toujours patient, accoutumé à ne guère plus recevoir de caresses et de
-riz que le chien de la maison paternelle, il avait grandi cependant,
-toujours plus dégingandé et plus morne, de plus en plus abruti.
-
-Lorsqu’il eut dix ans on lui trouva une profession convenable: il fut
-bûcheron. A l’aube, il pénétrait, la hachette sur l’épaule, dans la
-forêt et se mettait en quête d’une belle touffe de bambous; toute la
-matinée il coupait des bambous, revenait au village avaler une poignée
-de riz et quelques petits poissons séchés, et, tout l’après-midi,
-coupait des bambous. Cette besogne, toujours pareille et peu fatigante,
-le satisfaisait pleinement. Seul, dans la clairière marécageuse, il
-tailladait consciencieusement, tranquille du moins et point traité à
-chaque instant d’«individu idiot[1]».
-
- [1] En annamite, _Thang-Kho_:--expression fréquente.
-
-Du reste, la forêt lui était une amie; son cœur simple et fermé d’enfant
-sauvage lui avait voué un culte farouche. Tout en elle lui était motif à
-extase: les orchidées épanouies dans l’humus des ravines, les lianes
-retombant en faisceaux des branches noires des eucalyptus ou plaquant
-sur le tronc pelé des banians le vert sombre de leurs feuilles, les
-palmiers d’eau lançant comme des tentacules de pieuvre leurs rejets
-épineux, les palétuviers dressés sur leurs mille racines hors de la boue
-givrée de sel, les fougères arborescentes enveloppant le pied des tecks
-géants. A travers les hautes ramures, des bandes de singes se
-poursuivaient avec des cris aigus; des perruches jacassaient; des
-tourterelles s’appelaient; des faisans argentés s’enlevaient d’un vol
-lourd; des sangliers précipitaient leur galop fou dans la vase; le chant
-sonore des coqs sauvages jaillissait des bruyères; une cascade riait,
-inlassable.
-
-Hiên, les yeux fixes, les bras ballants, écoutait durant des heures
-respirer la forêt. La nuit tombante interrompait son rêve. Courbé sous
-son fagot, il rentrait au village; là-bas, sous les cocotiers inclinant
-leurs panaches vers la mer noircissante, dormaient les cases grises.
-
-Toute la nuit, allongé sur son lit de bois, il écoutait encore parler
-son amie. La brise venue du large hurlait; les bambous geignaient, les
-feuilles frissonnaient; la forêt tout entière disait sa terreur des
-ténèbres. La plainte rauque du tigre rôdant autour des palissades
-dominait, par instants, les voix du vent et de la mer, et Hiên,
-terrifié, tremblait, la tête enfouie sous sa couverture.
-
-Il vécut ainsi, chaque jour moins sociable et plus proche de la nature,
-chaque jour plus sauvage et moins pareil aux autres hommes. A vingt ans,
-il fut une sorte de géant maigre aux yeux égarés, à la chevelure
-inculte, aux gestes maladroits, et l’opinion se confirmait qu’il était
-fou.
-
-Un matin, on alla le querir en toute hâte dans sa clairière et on le
-conduisit à la pagode. Là, devant les baguettes d’encens et les
-tablettes laquées, les notables s’empressaient avec des révérences
-autour de trois personnages coiffés de casques blancs et galonnés d’or.
-Hiên, hirsute et déguenillé, fut poussé devant eux et, au ronflement des
-gongs, au bruit assourdissant des pétards, il fut proclamé que
-Phâm-vân-Hiên, désigné par les autorités de la commune et déclaré apte
-par un administrateur, un capitaine et un médecin, servirait désormais
-comme tirailleur de deuxième classe au Cap-Saint-Jacques. Les trois
-casques disparurent, les gongs firent silence, les pétards s’éteignirent
-dans la poussière, et le tirailleur Hiên, qui n’avait rien compris à
-cette cérémonie, retourna paisiblement à ses bambous.
-
-Huit jours après, une chaloupe à vapeur le déposait au Cap-Saint-Jacques
-avec d’autres recrues de sa province. On lui avait expliqué en chemin
-quelles seraient les obligations de son nouveau métier et dans sa pauvre
-cervelle s’était fixée une seule idée: il était, pour des années, exilé
-de sa forêt. Alors, sous l’œil narquois des sergents annamites, il
-s’aplatit aux pieds de son capitaine, les bras levés au-dessus de la
-tête, la face dans la poussière, suppliant avec des mots incohérents
-qu’on le rendît à ses arbres, à ses bambous. Inattentif à sa plainte, le
-capitaine écoutait un _caï_[2] lui narrer en un français fantaisiste
-comme quoi la recrue avait donné pendant tout le trajet des signes
-évidents d’idiotie complète.
-
- [2] Caporal annamite.
-
---Lui faire même chose maboul, concluait bienveillamment le caï.
-
-Le cercle des gradés français et indigènes partageait cette manière de
-voir et s’apitoyait sur le pauvre diable. On le releva de force, et,
-comme il était impossible de revenir aussitôt sur la sentence prononcée
-par la commission de recrutement, Hiên fut provisoirement tirailleur. Il
-reçut toute une collection de pantalons et de vestons blancs ou kaki, de
-turbans noirs, de ceintures rouges, de jambières grises ou rouges; on
-lui plaça sur la tête un _salacco_[3] plat. Dans son costume neuf il
-apparut encore plus maigre et dégingandé, plus grotesque; ses camarades,
-les vieux tirailleurs à barbiche, se pâmèrent devant sa figure inquiète
-et larmoyante, coiffée de travers, devant ses longs bras sortis jusqu’au
-coude des manches trop courtes, devant ses chevilles aperçues au-dessous
-du pantalon trop court, lui aussi. Et, comme il ne cessait de sangloter,
-il fut avéré qu’il était fou, et tout le camp le désigna sous le nom
-flatteur de «Hiên le Maboul».
-
- [3] Coiffure des tirailleurs.
-
-Une semaine avait passé depuis ce jour néfaste; une semaine qui fut pour
-le malheureux un siècle d’épouvante et d’hébétement. Un caporal lui
-avait enseigné à disposer correctement sa chevelure en chignon, à rouler
-son turban noir, à placer horizontalement son salacco, à rejeter avec
-élégance sur la nuque les deux brides de la jugulaire; un autre
-s’efforça de lui inculquer les rudiments du salut militaire; un autre
-l’initia au démontage et au remontage de son mousqueton; un autre
-l’informa que la 11e compagnie du 1er régiment de tirailleurs annamites,
-à laquelle il avait l’honneur d’appartenir, possédait un capitaine, le
-capitaine Carlier, et un sous-lieutenant, le sous-lieutenant Monin, tous
-deux paternels et accommodants, mais, somme toute, indifférents. Le vrai
-maître était l’adjudant Pietro, un homme féroce, qui frappait les
-tirailleurs à coups de trique, les faisait mettre en prison, les
-tyrannisait de toutes manières. Mais il y avait encore, à la compagnie,
-un lieutenant occupé à des travaux topographiques dans la province de
-Baria et qui ne paraissait au camp que fort rarement. On ignorait son
-nom et, entre eux, les tirailleurs l’appelaient «l’Aïeul à deux galons»;
-l’idole des indigènes, dont il parlait la langue, qu’il commandait avec
-douceur, qu’il protégeait contre les fureurs de l’adjudant. A l’heure
-actuelle, il était loin et la terreur régnait...
-
-Des leçons de ses professeurs il ne restait à Hiên que des bribes, des
-noms d’officiers, de sous-officiers, de pièces d’équipement, quelques
-mots français dont il avait oublié le sens. A sa stupidité naturelle
-venait s’ajouter, pour paralyser sa mémoire, la frayeur que lui causait
-l’adjudant; mais, dans sa détresse, il se cramponnait au souvenir précis
-qui s’était gravé dans sa tête de certaines paroles de ses instructeurs:
-il attendait le retour de l’«Aïeul à deux galons».
-
-Ainsi, au soir de cette journée de service, Hiên le Maboul, penché sur
-l’eau tourbillonnante, pleurait la mort de ses joies naïves et se
-lamentait sur la tristesse de sa condition présente.
-
-Des sandales de bois claquèrent sur les planches et des rires fusèrent.
-Effaré, Hiên sauta sur ses pieds; deux _congaï_[4] lui riaient au nez.
-Il reconnut Thi-Ba, fille du sergent Giam, et Maÿ, fille du sergent
-Cang. Thi-Ba, épaisse dondon à la figure ronde, aux petits yeux à peine
-visibles sous les paupières énormes, aux joues pleines, à la poitrine
-débordante déjà, semblait aussi vulgaire, aussi méprisable que les
-sampanières de Phuôc-Tinh. Très différente était Maÿ, pareille, dans
-l’éclat de ses quinze ans et la finesse de tout son petit corps svelte,
-à une idole de pagode: sous le front bombé, que le mouchoir de soie
-rouge encadrait, la ligne des sourcils se haussait doucement vers les
-tempes; les yeux noirs rayonnaient, d’une grandeur inaccoutumée chez les
-femmes d’Annam; le nez, presque droit et point écrasé, se retroussait à
-peine au-dessus des lèvres rougies au bétel, et tendres, et charnues
-comme un pétale d’hibiscus.
-
- [4] Jeunes filles.
-
-A tout autre, Hiên le Maboul eût tourné le dos, suivant son habitude de
-sauvage hostile aux femmes, mais le regard des yeux larges et profonds
-le saisissait: gauche et lourd, il rajustait maladroitement son turban
-et riait d’un rire idiot. Ému d’entrevoir les seins durs et minuscules,
-dessinés par la tunique de soie noire, de deviner les hanches déjà
-pleines, drapées par le pantalon noir, d’apercevoir les pieds nus et
-blancs, chaussés de menus sabots, il songeait vaguement que jamais
-semblable fillette n’avait illuminé de sa beauté les ruelles de
-Phuôc-Tinh... Et déjà il était esclave.
-
---Laisse donc ton salacco tranquille! dit Maÿ. Tu ressembles à un singe
-qui se gratte le crâne.
-
-Et les deux folles de pouffer de rire; et Hiên rit aussi, bêtement et
-sans savoir pourquoi.
-
---Assieds-toi! commande Maÿ.
-
-Il s’accroupit sur sa planche et elles s’asseyent à ses côtés, les
-jambes pendantes dans le vide, face à la baie où courent les franges
-d’écume et où dansent les falots des sampans.
-
-Le supplice commence. Il faut que le souffre-douleur, harcelé de
-questions, raconte tout: l’enfance muette et persécutée, le village
-hérissé de bambous, la mer semée de jonques, la forêt bruissante et
-vivante. Par moments, il est tenté de se lever et de fuir. Mais une
-force inconnue le cloue à sa place: il ne peut se résoudre à s’éloigner
-de Maÿ; malgré lui, il faut qu’il livre ses secrets à son petit
-bourreau.
-
---Alors pas une fille de Phuôc-Tinh ne t’a aimé?
-
-Indiscrète et singulière question! Le tirailleur se tord sur sa planche
-et répond simplement:
-
---Non! Je suis trop laid!
-
---Et toi, aimais-tu les filles?
-
---Non! dit Hiên, farouche, en qui les sens déprimés n’ont jamais parlé,
-et qui, dès l’adolescence, apprit qu’il était d’essence inférieure.
-
---Et moi, demande Maÿ, m’aimes-tu?
-
-Éperdu, les mains tremblantes, il la contemple; elle ne rit plus, et
-rien de sa pensée intime ne se révèle dans ses yeux immobiles et
-sévères; mais il craint la moquerie et il bégaye:
-
---Non!
-
- * * * * *
-
-Au bout de l’appontement, des tirailleurs galopent, essoufflés.
-
---Va-t’en, commande Maÿ; l’appel va sonner.
-
-Hiên le Maboul se dresse avec effroi et s’enfuit, la tête basse, son
-salacco pendant sur ses épaules, ses grands bras et ses longues jambes
-d’araignée agités autour de son corps maigre comme des ailes de moulin.
-
-Et les rires des deux fillettes le poursuivent.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le clairon traversa la route, s’avança jusqu’au bord de la digue de
-pierres sèches et sonna le réveil. Les notes alertes prirent leur essor
-vers la baie, chantèrent sur la montagne où flottaient encore les
-dernières brumes de la nuit et, par-dessus les dunes boisées de la
-presqu’île, s’envolèrent vers l’orient et vers la mer.
-
-Dans l’aube terne, le camp s’anime; les cases de torchis peint à la
-chaux ouvrent leurs persiennes noires; des moineaux pépient
-tumultueusement sur la paille des toits; dans leurs cages de rotin
-accrochées aux poutres des vérandas, des merles-mandarins sifflent à
-plein gosier; les mulets s’ébrouent dans les écuries; un bœuf à bosse
-chemine d’un pas placide par la cour sablée, où pleuvent les cosses
-noires des flamboyants.
-
-Des sergents européens, debout, le dolman de toile déboutonné sur leurs
-poitrines velues, le bol de café dans une main, une tranche de pain dans
-l’autre, se lancent des lazzi et leurs rires de braves gens bien
-portants résonnent dans l’air frais.
-
-Derrière la palissade de bambou, des bambins tout nus et déjà rouges de
-la poussière du chemin piaffent comme des poulains.
-
-Les allées écarlates se peuplent de tirailleurs qui se hâtent, le
-mousqueton sur l’épaule, les brides de la jugulaire flottant sur le
-veston kaki.
-
-A un second appel du clairon, la compagnie se rassemble sous les
-flamboyants. L’adjudant Pietro, son sabre court à large fourreau battant
-ses jambes trapues et cagneuses, préside avec des jurons à l’alignement
-des salaccos posés à plat sur les chignons huilés et des pieds nus aux
-orteils écartés. Comme presque tous les Corses, il juge qu’un peu de
-l’âme du grand empereur a passé en lui. Les mains croisées derrière le
-dos, l’œil mauvais et méfiant, il s’introduit entre les rangs, vérifie
-l’astiquage irréprochable des boutons de cuivre, des plaques de
-ceinturon, mire dans les cartouchières cirées la courbe de ses
-moustaches.
-
-A son passage, les petits guerriers bronzés se raidissent, frémissants,
-et plus d’un, qui travailla de son mieux pour satisfaire le tyran et qui
-se vit cependant octroyer «quatre jours», appelle de tous ses vœux
-mélancoliques l’Aïeul à deux galons. Plus d’un évoque les yeux bleus
-toujours souriants, la moustache blonde et fine, retroussée joliment, du
-justicier.
-
-C’est à lui que pense Hiên le Maboul, Pietro s’étant arrêté devant le
-misérable. De son cœur tressaillant s’élève comme une prière muette vers
-cet être inconnu et bon, de qui viendront peut-être, un jour, toute
-justice et toute pitié. Car Hiên n’est pas heureux. Les coups et les
-injures ont plu sur ses épaules maigres et il désespère.
-
-Pietro se campe, napoléonien, devant la recrue:
-
---Alors le métier n’entre pas?
-
-Non, le métier n’entre pas, et, d’heure en heure, au contraire, Hiên le
-Maboul devient plus abruti et plus fou, plus «maboul».
-
-La voix aigre de l’adjudant le paralyse: le mousqueton s’échappe de ses
-doigts frissonnants et s’abat sur le sol avec un bruit de ferraille.
-
-Les quatre sections sont figées. La main poilue aux ongles noirs saisit
-l’oreille du maladroit et la secoue furieusement; et voici que
-s’écroule, à son tour, le salacco, puis le turban, et le chignon se
-déroule sur le dos étique, qui se ploie de terreur... La colère de
-Pietro déborde en jurons redoublés; comme sa science de la langue
-annamite se borne aux termes les plus grossiers, il les jette à la tête
-de l’imbécile. Celui-ci a croisé ses bras devant sa figure, dans
-l’attitude de la supplication; avec des gestes cassés et saccadés de
-polichinelle, il rajuste l’équipement en désarroi, ramasse le mousqueton
-poudreux.
-
-La compagnie s’en va, au chant morne des clairons: il suit la compagnie,
-sautillant sans succès pour se mettre au pas. Pitoyable à la détresse de
-Hiên, le petit fourrier français qui marche à côté de lui l’encourage et
-le conseille: Hiên ne l’entend pas. Il ne remarque pas Maÿ debout près
-de la porte et riant de toutes ses dents brunies par le bétel. Il ne
-voit et n’entend plus rien que sa forêt qui vibre et chante dans son
-cerveau d’enfant sauvage.
-
- *
-
- * *
-
-La place du Marché, où pivotent les sections, s’emplit de lumière dorée;
-le soleil levant allume de petites flammes éblouissantes aux pignons
-historiés des boutiques chinoises, aux dorures des pancartes laquées qui
-se balancent le long des éventaires; il avive le rouge cru des fleurs
-des faux-cotonniers, le plumage sombre des merles-mandarins qui se
-chamaillent sur les branches sans feuilles et chargées de pétales
-sanglants.
-
-Les baïonnettes étincellent au-dessus des salaccos miroitants. Dans la
-chaleur naissante, les quatre sections manœuvrent avec des commandements
-brefs de gradés, des chocs de crosses contre les trottoirs, des
-piétinements dans le sable mou. Sous un flamboyant, Hiên le Maboul, les
-yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées et pourpres, sue à
-grosses gouttes et, pour la millième fois, essaye de déchiffrer les
-mystères de la mise en joue. Pour la millième fois, le sergent Cang lui
-a tenu de longs discours inintelligibles, lui a «montré le mouvement»;
-mais les minutes passent et les progrès sont nuls. En vain a-t-on donné
-au retardataire un instructeur spécial; en vain le sergent Cang, tour à
-tour exaspéré et insinuant, menace-t-il la recrue du poing fermé ou
-l’exhorte-t-il éloquemment. Hiên fait de son mieux, mais en vain; ses
-pesantes mains de bûcheron accoutumé au «coupe-coupe» se crispent sur le
-fût de bois; ses membres engourdis refusent de se plier aux mouvements
-compliqués qu’on leur demande.
-
-Les objurgations violentes, les explications ne font qu’empirer le
-désarroi de son cerveau. Il comprend de moins en moins, et, découragé,
-stupide, n’écoute même plus les harangues du sergent.
-
-Les rires des marmots annamites accroupis en cercle autour de lui ne
-cessent de tinter, car de son crâne impuissant roulent sans interruption
-de larges gouttes, qu’il essuie d’un geste accablé et mécanique. Il
-songe que, tout à l’heure, au camp, un autre supplice, le cours de
-français, l’attend, qu’après la sieste ce sera la théorie, puis encore
-l’exercice.
-
-A quoi bon? à quoi bon?... N’est-il pas évident dès maintenant qu’il
-sera tout à fait impossible de faire de lui un tirailleur? Puisque son
-cerveau est trop lent, ses membres inhabiles, pourquoi, pourquoi lutter
-ainsi? Qu’on le renvoie à sa forêt, à ses bambous bruissants!...
-Puisqu’on ne le renvoie pas, Hiên rêve de déserter.
-
- *
-
- * *
-
-Le soir est venu. Le clairon a sonné la berloque. Hiên le Maboul s’est
-débarrassé de son harnois de guerre et maintenant, installé sur une
-natte devant la case du sergent Cang, il attend l’heure de la soupe et
-se remémore les divers incidents qui marquèrent cette journée.
-
-Ils sont rares et en tout pareils à ceux d’hier et à ceux de demain.
-Hiên a beaucoup appris et n’a rien retenu. En revanche, les imprécations
-de Pietro tintent encore à ses oreilles et sa joue gauche, encore rouge,
-se souvient du soufflet qu’y appliqua la main vigoureuse de l’adjudant.
-Décidément, cette vie nouvelle est triste, effroyablement triste!
-
-Hiên a envie de pleurer: pour tromper sa peine, il examine sa prison.
-Entre la montagne et la baie, le camp aligne ses toits de paille jaune,
-cases de sergents européens, enveloppées de feuillage fleuri, cases de
-tirailleurs, écuries, infirmerie. Plus près, le camp des tirailleurs
-mariés, longues cabanes de torchis divisées en compartiments de quatre
-mètres carrés. Puis la route bordée de frangipaniers qui s’en va vers le
-Phare, parmi les massifs de bambous et les rochers moussus où bouillonne
-l’écume.
-
-Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque
-côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il
-méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas
-sa mer; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre,
-parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh; il méprise ces
-frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas
-ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers.
-
---Écarte-toi donc, grand bêta!
-
-La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la
-natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure
-où baignent des piments rouges; auprès de chaque soucoupe, elle range
-des baguettes de bois noir.
-
-Voici l’heure du «repas des fauves», suivant le mot de Pietro: devant
-chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la
-terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, «les
-fauves» prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir.
-
-La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits
-guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant; on
-s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des
-chocs précipités des baguettes.
-
-Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale
-à la renverse dans la poussière; il se relève, furieux, le dos rouge et
-la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme
-bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et
-étouffe ses cris de colère.
-
-Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche
-grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée; mais la figure ridée
-de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire
-aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des
-bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines,
-les brocards cinglent comme la grêle.
-
---Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique?
-
---Frise donc tes moustaches de _nuoc-mâm_[5].
-
- [5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite.
-
---Regardez ce caïman de Baria! Il a encore de la boue de palétuvier sur
-le menton!
-
-La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout
-de faire un éclat: car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il
-ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ.
-
---C’est toi qui m’as heurté? demande-t-il d’une voix éraillée par la
-fureur.
-
---Mais non! mais non! C’est un _ma-couï_[6]!
-
- [6] Diable.
-
---C’est toi!
-
-Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée
-des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus; Cang cesse
-de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ
-rétablit soudain l’ordre:
-
---Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille!
-
-Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de
-cette fillette qui le domine; il rit d’un large rire imbécile, espérant
-se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité; il
-rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce.
-
---Ha! ha! ha! raillent les soldats en chignon.
-
-Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité
-coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ? En dépit du
-sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en
-lui sa rancune: Maÿ s’est moquée de lui; elle se moque encore de lui, de
-toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses
-yeux ironiques. Et puis son veston est taché de _nuoc-mâm_ et de terre
-rouge mêlée de crachats.
-
-Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de
-bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il
-enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche
-silencieusement; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive
-rouge... Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses
-mauvaises pensées; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même,
-qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant
-il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable
-des regards implorants de chien battu.
-
-La nuit est venue tout à fait: sur la route du Phare se poursuivent,
-avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent
-de la promenade quotidienne les élégants du Cap.
-
-Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une
-baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit
-cercueil: un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de
-cuivre d’une cithare demi-cylindrique; un autre tire d’une flûte de
-bambou à six trous des sons langoureux; un autre racle avec l’archet
-d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une
-énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient
-l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de
-la mélodie.
-
-Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’«individu
-idiot» dans la poussière, s’attribue le rôle principal: il chante une
-mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée
-comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler
-vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la
-fillette les accueille d’un sourire encourageant?
-
-Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah!
-oui, certes, il en a assez: sa mémoire se refuse obstinément à
-s’assimiler les théories des gradés; ses membres demeurent malhabiles
-aux gestes du métier des armes; ses instructeurs l’injurient; l’adjudant
-le frappe; Maÿ se moque de lui.
-
-Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis: il
-en a assez! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des
-horions: les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas
-une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui
-le rend esclave du moindre regard de Maÿ.
-
-Oui! oui! il s’en ira! Il retournera vers sa clairière, vers la paix
-sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute
-son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse.
-
-Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il
-essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses
-joues brunes.
-
-
-
-
-III
-
-
-Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier: Hiên
-n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt: il est trop simple
-pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau; mais le sergent
-Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait
-entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices
-punirait les déserteurs.
-
-Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à
-n’être pas heureux; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux
-premiers jours; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs
-jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute
-pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux
-écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la
-compagnie sans même réussir à marcher au pas; il éprouve une haine
-véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire
-«entrer le métier».
-
-Maÿ, la douce Maÿ le rudoie.
-
-Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les
-yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort
-plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa
-forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou.
-
- * * * * *
-
-Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil
-épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa
-le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros
-étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le
-pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et
-s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp.
-
-Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du
-veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre,
-tourna les talons.
-
-Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage
-demi-circulaire, conduisait du camp à la ville.
-
-Journée splendide! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias
-penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des
-pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière,
-sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos; des poissons
-volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient.
-Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus; des fillettes
-toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et
-soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur
-d’or; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède.
-Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où
-le soleil allumait des flammes.
-
-Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse
-enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette; ils
-semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se
-dandinaient, l’air satisfait.
-
-A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de
-bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes
-annamites:
-
---Passe ton chemin, grande haridelle!
-
---A-t-on jamais vu pareil canard étique!
-
-La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit
-peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par
-fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de
-pleuvoir:
-
---Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête.
-
---De quoi es-tu pleine, vessie de porc?
-
---Pour quand l’accouchement, panse de vache?
-
-Et autres injures de goût plus haut.
-
-Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se
-regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et,
-emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la
-boutique.
-
-Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de
-mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la
-petite place qui s’élargissait au bout de la rue: Hiên le Maboul,
-intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque
-araignée gigantesque.
-
-Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une
-trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à
-cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son
-mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette
-rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de
-planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied
-en bois verni.
-
-Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre
-et enrouée de vieillard, proférant des jurons.
-
---Qui est-ce? questionna Hiên.
-
---C’est Bèp-Thoï, parbleu! dit quelqu’un.
-
-De toutes les rues, de chaque case, les tirailleurs accouraient,
-trottant comme des poulains et riant et criant à tue-tête:
-
---Bonjour, Bèp-Thoï!... Bonjour, Bèp-Thoï!
-
-Bèp-Thoï grommelait:
-
---Bonjour! bonjour! Ne vous jetez pas tous à la fois sur moi, tas
-d’imbéciles! Vous allez casser ma planchette!... En arrière, fils de
-courtisanes, en arrière!
-
---Bèp-Thoï! Bèp-Thoï! clama la foule des salaccos.
-
---Eh bien, quoi? Me voilà, je suppose!... Attention à la planchette.
-
---Bèp-Thoï! où est l’Aïeul?
-
---Il arrivera ce soir.
-
---Ah! ah!
-
-Les petits guerriers délirèrent:
-
---As-tu entendu, Phuc?
-
---J’ai entendu, frère aîné.
-
---L’Aïeul va venir!... l’Aïeul va venir!...
-
-«L’Aïeul va venir!...» Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine
-maigre; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux; la
-brise lui sembla rire dans les bambous.
-
-Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son
-visage ridé; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté,
-recommença de grogner:
-
---On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi!... et du
-travail!... Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous
-cette toile cirée... Et quel pays! Des dunes hérissées d’une brousse
-aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec
-des yeux de buse... N’approche pas de la planchette, individu idiot!...
-Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe; l’Aïeul examine une
-machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va...
-Encore une dune, et l’on s’arrête encore... Si vous me bousculez,
-troupeau d’oies, je plie bagage... De mon temps, les jeunes tirailleurs
-étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens
-avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe.
-Où vous a-t-on recrutés?... Après les dunes, les palétuviers. On enfonce
-dans la vase; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul... On couche dans la
-forêt sur les feuilles; l’Aïeul a la fièvre; je lui donne de la quinine,
-et le voilà gaillard... Sale pays, sales habitants; des Moï, des singes
-habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même
-pas l’annamite... Palabres solennels dans les villages: nous causons par
-signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que
-l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane...
-On nous donne de belles fêtes: les sauvages exécutent des danses
-grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La
-carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se
-badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul
-dans leurs villages... Enfin on se quitte avec des sanglots, et me
-voilà!... L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il
-n’arrivera pas avant le coucher du soleil... Je ne vous conseille pas de
-venir l’ennuyer ce soir: le premier que je prends à rôder sous la
-véranda, je lui casse les reins!
-
---Ha! ha! ha!
-
---Allons! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet
-attirail?... La route a été dure; mes vieilles jambes sont lasses et
-auront bien assez de me porter.
-
---Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï!
-
-L’un se chargea de la musette, un autre du mousqueton, un autre de la
-couverture; un autre s’attribua la précieuse planchette, et le cortège
-se mit en marche avec des éclats de rire, sous l’œil inquiet du petit
-vieux qui redoutait pour ses bagages la fougue des coolies improvisés et
-trottinait en grommelant. De temps à autre, il tâtait son flanc gauche
-pour constater la présence du bidon d’alcool de riz qu’il n’avait voulu
-confier à personne... Hiên le Maboul les suivait de loin, le cœur en
-fête.
-
- *
-
- * *
-
-Ce soir-là, il y eut des chants et des cris de joie autour des nattes;
-les flûtes sifflèrent gaillardement; Maÿ elle-même s’humanisa et n’eut
-pas une parole cruelle pour Hiên. Celui-ci ne toucha pas aux soucoupes
-de poisson séché ni aux bols de riz: l’allégresse lui serrait la gorge
-et lui pesait sur la poitrine; il étouffait.
-
-La nuit venue, il se sauva vers le village et se faufila à travers les
-cactus et les ricins jusqu’à la maison de l’Aïeul. Tremblant, il se
-hissa jusqu’à la balustrade de pierre qui fermait la véranda.
-
-Les persiennes étaient à demi closes: il entrevit des lanternes
-chinoises balançant leurs ventres massifs au-dessus des portes, des
-étendards fixés aux murs, inclinant leurs hampes de bambou noir
-au-dessus de bouddhas dorés; des génies se tordaient sur des panneaux de
-soie jaune.
-
-S’étant risqué à se pencher davantage sur la balustrade, il aperçut
-l’Aïeul. Accoudé à son bureau, l’Aïeul lisait son journal et fumait sa
-pipe; une petite lampe de cuivre rouge illuminait le bas de son visage,
-dont le haut restait dans l’ombre de l’abat-jour, et c’est ainsi que
-Hiên put voir les fameuses moustaches retroussées qu’avaient célébrées
-ses anciens et que dorait la lampe.
-
-Il n’eut pas le loisir d’en voir davantage. Une main sèche et osseuse
-pinça rudement son oreille et la voix de crécelle du vieux Bèp-Thoï
-dévida une litanie d’injures:
-
---Fils de chienne, petit-fils de chienne, te l’avais-je dit de ne point
-venir rôder autour de notre maison?... Es-tu sourd ou bien as-tu voulu
-te moquer de la parole d’un vieillard? Ou bien ta mère, la fille
-publique, oublia-t-elle de te fabriquer des oreilles?... Et cependant
-qu’ai-je là dans la main?... Réponds, fils d’adultère, est-ce une
-oreille ou un morceau de couenne?... Allons, va-t’en!
-
-Hiên fut précipité dans les cactus et s’en alla, se frottant l’oreille.
-
- * * * * *
-
-La dernière note de l’extinction des feux mourait; des rires étouffés
-montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés
-sous leurs couvertures.
-
-Hiên causait à voix basse avec son voisin:
-
---J’ai vu l’Aïeul! disait-il.
-
---Et Bèp-Thoï? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï?
-
-
-
-
-IV
-
-
-A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de
-placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires.
-Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets
-balayés par l’écume.
-
-Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée; à
-un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent,
-faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer.
-
-Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le
-front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui? A quel
-supplice nouveau le traînait-on? Le caporal lui brailla des mots qu’il
-perçut vaguement: il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la
-position du tireur; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la
-cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton.
-
-Un frisson lui parcourut tout le corps: qu’allait-il devenir? Il
-distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le
-guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur
-son index.
-
-Une détonation terrible claquait dans son tympan; la crosse de bois
-sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable
-soufflet... Était-ce la mort?... Il s’écroula, son salacco pendant sur
-ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais
-roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la
-forêt.
-
-Pietro accourait, la trique droite; les files de tirailleurs qui
-attendaient, l’arme au pied, frémirent:
-
---Relève-le, caporal, relève cet animal!... C’est moi qui vais le faire
-tirer, cette fois... et nous allons voir...
-
---Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il
-est fou de peur... C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un
-autre jour.
-
-Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir,
-Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du «garde
-à vous». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran
-s’éteignirent comme par enchantement; ses lèvres crispées pour l’injure
-essayèrent d’esquisser une grimace aimable.
-
-Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie
-foudroyante; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le
-sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu... Ah! crier
-vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement!... Mais on ne
-parle pas sous les armes.
-
-Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles
-allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui
-se dandinaient devant les panneaux.
-
-Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées
-leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin
-transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du
-sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet
-ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache.
-
-Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa
-coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et
-une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme
-galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole: les sourcils
-épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui
-parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut
-rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait
-une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les
-manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze.
-
-L’Aïeul était un dieu!... Oui! il s’agenouillerait à ses pieds et lui
-raconterait tout avec des larmes: la nostalgie de la forêt amie, le
-métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse!
-
-Il cria d’une voix rauque:
-
---Vénérable Aïeul à deux galons! vénérable Aïeul!
-
---Plus tard!... tu me parleras plus tard!...
-
---Je veux!... Je veux!...
-
-Les mots préparés s’étaient évanouis: épouvanté du son baroque de sa
-voix, le suppliant avait oublié jusqu’au motif de sa requête et il
-demeura bouche bée, roulant des yeux blancs. Des ricanements étouffés
-gloussèrent.
-
-L’important Pietro expliquait:
-
---Mon lieutenant, c’est un fou! Il n’y a rien à en obtenir.
-
---C’est bien! Je causerai avec lui tout à l’heure.
-
-Le tir était achevé; les marqueurs surgirent de leur trou et, apercevant
-de loin la robe sombre d’Annibal, qui valsait parmi les euphorbes pâles,
-accoururent en brandissant leurs fanions et leurs perches et en poussant
-de grands cris. La compagnie aligna ses deux rangs de salaccos devant la
-dune, et l’Aïeul passa devant elle, au petit pas d’Annibal, pour refaire
-connaissance avec ses tirailleurs:
-
---Bonjour, sergent Cang!
-
---Bonjour, mon lieutenant!
-
---Tu n’as pas encore marié Maÿ?
-
---Pas encore, mon lieutenant!
-
---Marie-la, marie-la!... Bonjour Méan! Est-ce qu’on joue toujours au
-bacouan?... Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de
-police?... Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz: tu
-deviens rond comme une courge... Ah! voilà les recrues! Piteuse mine,
-les recrues, et l’air de s’ennuyer!... Il ne faut pas avoir l’air
-malheureux, frères cadets! Levez le nez et riez!
-
-Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux «hommes de
-recrue». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes
-méchants; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs
-grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait
-planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les
-recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs
-autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur
-disait d’être gais!
-
-Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul
-parla:
-
---Les recrues ont l’air abruti; les anciens ont l’air dégoûté. Je
-n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de
-chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais... Il y
-en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan,
-d’autres leurs marais de palétuviers; ils les reverront. Deux ans sont
-vite passés!... Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans
-paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni
-salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste? L’exercice est
-court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est
-radieux: rions et chantons!... C’est compris, petits frères!
-
---Compris, Aïeul à deux galons! cria toute la ligne enthousiasmée.
-
-On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus
-des mousquetons; la joie flottait sur la colonne.
-
-Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le
-caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section,
-résuma la situation en ces termes mémorables:
-
---Mon vieux! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est
-qu’il manquera bougrement de flair!
-
-L’autre lui répondit simplement:
-
---Tu parles!
-
-Là-dessus le barbu Castel entonna le refrain militaire cher à son cœur
-de «marsouin»:
-
- La cantinière a des bas blancs (_bis_)
- Qui lui vienn’ de nos adjudants (_bis_).
- Nos adjudants sont militaires;
- Ils...
-
-Des lézards gris, épouvantés, hâtèrent leur course vers les haies
-d’aloès; un pigeon vert s’enleva avec fracas.
-
-Un loustic imitait le grognement du porc; un autre souffla dans ses
-mains et reproduisit le roucoulement de la tourterelle; son voisin
-fredonnait une mélopée guillerette; tel farceur, pour le plus grand
-effroi des gamins tout nus juchés sur des talus, rugit à la manière du
-tigre en chasse. Hiên le Maboul lui-même, gagné par la jubilation
-générale, oublia ses terreurs et gambada gauchement. Seul Pietro
-demeurait sombre: il ruminait les paroles du lieutenant et prévoyait
-qu’une ère nouvelle allait commencer.
-
-On arrivait au village: des commandements coururent; les chants
-cessèrent, les cigarettes furent remisées précipitamment au-dessus des
-oreilles; les talons nus frappèrent en cadence le sol écarlate, les
-courtes baïonnettes scintillèrent au bout des mousquetons, et les deux
-clairons, les joues gonflées et le salacco de travers, beuglèrent dans
-leurs cuivres l’allégresse de la compagnie. Derrière eux, le facétieux
-Annibal, émoustillé par les notes pimpantes et glorieux de sa bride de
-cuir fauve et de son mors d’acier nickelé, trépigna.
-
-Le brave tailleur A-Moc s’avança sur le terre-plein de brique qui
-décorait l’entrée de sa boutique et salua l’Aïeul, son client, sa toque
-à globule à la main et sa tresse déroulée sur l’épaule. Des garçonnets à
-la tête rasée, plantée en son sommet d’une touffe de cheveux, galopèrent
-devant les clairons. Les cases de paillotte ouvrirent en hâte leurs
-volets de bambou.
-
---Voici l’Aïeul! crièrent les fillettes qui jouaient aux osselets sur le
-bord du chemin.
-
---Voici l’Aïeul! répétèrent les sampaniers qui raccommodaient leurs
-filets le long des haies d’hibiscus.
-
---Voici l’Aïeul!
-
-Et les femmes de tirailleurs, pour le mieux voir, se groupèrent autour
-de la fontaine, leurs paniers de poisson séché sur la hanche.
-
-Au bord du trottoir jonché de feuilles mortes, où piaillaient les
-moineaux, Maÿ s’arrêta, son mouchoir de soie rose noué sous le menton et
-ses sabots de bois aux pieds. L’Aïeul tira sur la bouche d’Annibal; il
-vit les chevilles brunes veinées de bleu pâle, le pantalon noir flottant
-et lustré où le fer chaud avait dessiné des fleurs mates, la tunique de
-crépon mauve attachée sur l’épaule par des boutons d’ambre et tendue à
-peine par les seins naissants; il vit le visage allongé et doré, teinté
-de rose aux pommettes, les lèvres saignantes de bétel et souriant
-imperceptiblement, le nez de poupée aux ailes relevées, les paupières
-bombées abaissant sur les yeux noirs et insondables leurs cils
-démesurés.
-
-Maÿ lui parut une petite bête mauvaise et rusée, en âge déjà de ronger
-les cœurs des mâles et de vider leurs cerveaux.
-
-Annibal prit le trot et rejoignit ses amis les clairons. Maint salacco
-se retourna furtivement vers la fillette. Mais le dur visage avait
-repris son air d’indifférence et de cruauté; lorsque à son tour défila
-devant le trottoir Hiên le Maboul, rayonnant d’une joie inaccoutumée,
-Maÿ eut pour lui une moue si dédaigneuse que tout l’entrain du naïf
-amoureux s’évapora.
-
- *
-
- * *
-
-Au tir succède la corvée. Les tirailleurs ont démonté leurs mousquetons,
-frotté, graissé chaque pièce d’acier poli, ont promené une série de
-chiffons et d’écouvillons dans le canon aux rayures éblouissantes, et
-l’arme remontée, coiffée de sa baïonnette, et toute bleue de graisse
-opaque, est allée dormir sur son râtelier de bois goudronné.
-
-On procède à la toilette du camp. Des charpentiers improvisés
-rafistolent des brouettes boiteuses, rabotent, scient, plantent des
-clous; des tonneliers refont une jeunesse aux bailles d’incendie dont
-les ceintures de fer ont craqué sous l’effort de l’âge et de la rouille;
-des forgerons cognent d’un marteau novice, mais convaincu, un essieu de
-fourragère; des vanniers tressent des stores de bambou derrière quoi ces
-messieurs de la «chambre de détail» abriteront du soleil leurs écritures
-de l’après-midi. Le menu fretin, la foule ignorante, armée de balais de
-bruyère et de coupe-coupe, erre dans la cour sablée, en quête d’herbes à
-sarcler, de feuilles à réunir en tas, de couleuvres infortunées à
-trancher en deux d’un coup de pioche.
-
-Hiên a suspendu avec des lianes deux vieilles caisses à pétrole, en
-fer-blanc, aux deux extrémités d’un bambou robuste et choisi après mûr
-examen; il s’en va chercher de l’eau à la plage, le bambou sur l’épaule,
-les deux caisses brimballant de droite et de gauche avec un effroyable
-bruit de ferraille.
-
-L’écume pétillante argente le sable humide; entre les roches noires où
-bâillent les huîtres, des crabes fuient obliquement; de minuscules
-ruisseaux sourdent parmi les algues. Les canots des pilotes heurtent
-leurs coques blanches contre les madriers de l’appontement; des
-escouades de poissons dorés filent dans l’eau translucide avec de
-brusques zigzags. Hiên, qui sent le bon soleil lui réchauffer le dos,
-rit béatement à l’eau d’azur et frotte l’une contre l’autre ses vastes
-paumes.
-
-L’Aïeul apparaît, la cravache sous le bras, la cigarette aux lèvres.
-
---Comment t’appelles-tu? interroge-t-il.
-
---Phâm-vân-Hiên, respectable Aïeul.
-
---Pourquoi es-tu si joyeux, petit frère?
-
-Pourquoi? Pourquoi?... Hier encore, au lieu de répondre, le doux
-innocent eût rattaché avec des doigts frissonnants son turban toujours
-prêt à choir, et ri d’un large rire bête; mais aujourd’hui il fait clair
-dans son esprit, les mots viennent tout seuls à ses lèvres; il répond,
-abasourdi de son insolite facilité d’élocution:
-
---Je suis content parce qu’il n’y a pas de théorie.
-
---Comment! médiocre tirailleur...
-
---Vénérable Aïeul, j’aime mieux faire la corvée... Je suis fort, je
-remue aisément les plus considérables madriers, que les autres ne
-peuvent ébranler. Je porte sur mon épaule des charges d’eau que les
-autres se mettent à deux pour déplacer; mais je suis bête et la théorie
-me donne mal au front.
-
-Il est lancé; les yeux bleus l’encouragent: il dira tout. Il joint les
-mains sur sa poitrine qui palpite:
-
---Respectable Aïeul, je voudrais m’en aller; je ne ferai jamais un bon
-tirailleur.
-
---Pourquoi ne ferais-tu pas un bon tirailleur comme les autres, petit
-frère?
-
---Ma tête est faible... Le sergent Cang parle, parle, et les mots se
-mêlent dans ma pauvre tête et je ne comprends plus rien et je sue en
-vain.
-
---Oui! oui!... tu as l’entendement pénible et les théories te fatiguent;
-mais l’exercice doit te plaire: tu es robuste.
-
-Certes il est robuste! Sous le pantalon retroussé, les muscles saillent;
-les bras maigres sont noueux comme des racines de manioc.
-
---Oui, respectable Aïeul, je suis fort, je suis fort; mais mes membres
-sont lourds et gauches et lents, et j’ai peur du mandarin à galon
-d’argent.
-
-Il dit, le pauvre diable, tout ce qui lui opprime la poitrine depuis des
-semaines; il dit la frayeur abominable qui fait trembler toute sa
-pitoyable carcasse lorsque s’avance vers lui le tyran, l’œil sinistre et
-la trique derrière le dos; il dit les coups reçus, et l’Aïeul, qui
-devine que cette âme simple ne peut mentir, s’émeut à la révélation de
-ce martyre insoupçonné.
-
---Je suis malheureux, poursuit le lamentable Hiên, et je voudrais m’en
-aller vers ma forêt de Phuôc-Tinh et oublier que je l’ai quittée pendant
-des jours.
-
-L’Aïeul pose sa main droite sur l’épaule du suppliant:
-
---Et si je t’ordonnais de rester, si je te promettais de te rendre les
-théories faciles et agréables, de faire de toi un tirailleur habile à
-manier son mousqueton, si je t’affirmais que désormais personne ne te
-frappera et que tu seras tranquille, que ferais-tu, frère cadet?
-
---Je resterais, vénérable Aïeul!
-
---Reste donc, et, si tu as jamais quelque peine, viens à moi comme un
-enfant à son père et je te guérirai.
-
-Hiên le Maboul, à qui pour la première fois quelqu’un a parlé sans
-violence, pleure et rit à travers ses larmes.
-
-
-
-
-V
-
-
-Bèp-Thoï coiffa la lampe trapue de son abat-jour de papier où quelque
-amateur avait figuré à l’encre de Chine une charge de cavaliers
-tartares. L’Aïeul bourra sa pipe, l’alluma et, renversé sur son
-fauteuil, envoya vers le plafond des cercles de fumée blanchâtre.
-
-Devant lui, sur le bureau de bois brun, un singe japonais taillé dans
-l’ivoire grimaçait abominablement, campé sur une pile de vieux journaux;
-un coupe-papier d’argent où s’étalaient les quatre feuilles de trèfle
-symboliques, souvenir glissé sur le quai de la gare dans la poche du
-neveu partant, fraternisait, dans une coupe de métal embouti et doré,
-suprême épave d’un lointain cotillon, avec une lame rouillée qu’un chef
-moï avait échangée contre une pipe de bruyère en signe de fraternité;
-une armée de crayons, de bâtons de cire, de canifs, submergeait le fond
-d’un plateau en bois de teck, masquant un surprenant paysage de nacre où
-des cerfs monstrueux fuyaient entre des arbres rabougris.
-
-Sur les étagères, des romans et des revues s’entassaient en piles
-fraternelles, Anatole France coudoyant Loti, Pierre Veber donnant la
-main à Myriam Harry.
-
-Sur des écrans de plumes de marabout, des photographies parlaient des
-colonies jadis visitées et des camarades morts: celui-ci, ami d’enfance,
-foudroyé par le tétanos, celui-là, traîtreusement assassiné par des
-pagayeurs sur le Niger; un autre, voisin d’étude à Saint-Cyr, fauché par
-le choléra; tous des jeunes gens, presque des adolescents, souriants
-dans leurs dolmans pâles... Et l’Aïeul songea qu’à travers les siècles
-un peu de l’âme aventureuse des croisés était passé dans l’âme des
-«coloniaux». Pourquoi étaient-ils partis, ceux-là, sachant bien que la
-mort les guettait, glorieuse parfois, mais plus souvent hideuse et
-lamentable, la mort tapie dans l’eau infecte des mares, dans l’humus des
-forêts, dans la boue des rizières, la mort sous la moustiquaire d’un lit
-d’hôpital? Ne furent-ils pas victimes d’un mirage merveilleux, suscité
-par des lectures d’autrefois, mirage de Pavillons-Noirs ou de marchands
-d’esclaves à occire, mirage de missionnaires martyrisés à venger, mirage
-de pays enchanteurs où, sous le soleil perpétuel et éblouissant,
-s’épanouit une végétation exubérante, mirage d’amours exotiques? Ou
-plutôt ne furent-ils pas chassés de la mère-patrie par l’invincible
-écœurement de la vie moderne, plate et sans saveur, et que déshonorent
-la lâcheté pratique des bourgeois et l’incurable brutalité de la
-foule?... Ils sont morts, mais furent heureux, puisqu’ils vécurent leur
-rêve.
-
-Au-dessus du bureau, trois masques de samouraï ricanaient
-douloureusement, des moustaches de crin plantées dans leurs lèvres de
-plâtre verni. Un faisceau de sagaies moï luisait dans la pénombre,
-rayonnant autour d’un petit bouclier de bois de fer fretté de cuivre
-rouge.
-
-Deux fusils à pierre allongeaient leurs canons de fer et leurs crosses,
-incrustées d’ornements de tôle découpée, sur chaque flanc d’un panneau
-de soie où des artistes khmers avaient peint minutieusement une scène de
-chasse copiée dans la pagode royale de Pnôm-Penh. Une tenture à demi
-relevée laissait entrevoir dans une autre chambre obscure le lit autour
-duquel s’agitait l’ombre falote de Bèp-Thoï: un brodeur de Bac-Ninh
-avait tracé sur le satin pourpre une touffe de bambous trempant leurs
-racines jaunes dans l’eau d’un marais que traversaient d’un vol
-foudroyant deux martins-pêcheurs.
-
-A chaque angle de la pièce, des bouddhas de bois laqué dormaient sur
-leurs stèles noires; des cycas déployaient à leurs pieds des gerbes de
-lances vertes et luisantes; au-dessus de ces faces ironiques et
-sournoises flottaient les plis de soie d’étendards chinois à hampe de
-bambou. Contre les murs, des génies brodés sur la soie jaune enlaçaient
-leurs pattes de chimères et leurs corps de serpents, dardaient
-d’horribles yeux blancs et crachaient du feu par les naseaux.
-Surplombant les portes, des lanternes de papier huilé et couleur d’or
-balançaient leurs ventres badigeonnés de caractères vermillon.
-
-Par delà les vérandas, la brousse sombre ondulait jusqu’à la route: un
-chien aboyait derrière quelque case indigène noyée sous les bananiers.
-Dans le ciel noir, où grouillait le troupeau des étoiles, la montagne du
-Phare profilait sa masse grise où s’allumait et s’éteignait une étoile
-énorme et rouge.
-
-L’Aïeul s’accouda sur la balustrade de pierre et se réjouit
-silencieusement de la nuit profonde et parfumée.
-
- * * * * *
-
-L’Aïeul est un sage. Au spectacle des religions rivales et qu’il juge
-pareillement vaines dans leur antagonisme avec la nature, ses croyances
-d’«ancien élève de nos maisons» se sont envolées. Des femmes l’ont aimé;
-d’autres l’ont dédaigné; toutes l’ont averti de l’âme féminine,
-instinctive et peu sûre: il estime avisés les Orientaux qui ont confiné
-leurs femelles dans le rôle de bêtes de somme et de machines à perpétuer
-l’espèce.
-
-L’injustice triomphante et quotidienne l’a fixé sur l’agréable
-plaisanterie des hommes égaux et frères, et la formule: «L’homme est un
-loup pour l’homme», lui donne chaque jour la solution d’une foule de
-menus problèmes. Ainsi éclairé sur la férocité native de la race, il
-fait pourtant le bien, mais par répulsion naturelle pour le mal, qui est
-laid et sans grâce; il fait le bien sans espérance. Il abhorre la
-violence, l’hypocrisie et le _bluff_; ses sympathies vont aux humbles,
-aux simples qui, du moins, «ne savent pas ce qu’ils font».
-
-Il fait son métier avec conscience et en souriant; il l’aime, car le
-culte passionné de la Patrie a survécu en lui à la mort de ses
-illusions. Il ne croit pas, comme certains pessimistes naïfs, que son
-rôle d’officier ait perdu de son prestige et de sa grandeur; fils du
-peuple, il se glorifie d’instruire des enfants du peuple, soldats comme
-lui, mais armés d’un fusil au lieu que lui porte une rapière. Il se
-moque des marchands de tirades périmées qui le représentent comme un
-«traîneur de sabre» ou un «bouilleur de nègres»; mais il redoute aussi
-les braillards qui vont pleurant la déchéance de la «Grande Muette».
-
-En somme, il est un peu enclin à l’ironie, très sceptique et ami des
-teintes douces. C’est un sage.
-
-Seule l’abominable pensée de la vieillesse trouble sa sérénité. S’en
-aller tout d’un coup, au grand soleil, le long d’un talus, le front
-brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre, mourir enfin par
-surprise et violemment, comme le voudrait la loi de la nature, soit!
-Mais assister continuellement au lent travail de la mort sur tout son
-corps, de la mort qui vient avec les rides, avec les sillons rougeâtres
-tracés dans la peau du visage, avec les cheveux qui grisonnent et qui
-tombent, avec les os qui se tordent et se déforment! Tout jeune encore,
-cette idée le torture. Il a lu _Bel-Ami_, mais il ne le lira plus de
-peur de rencontrer les pages atroces où Maupassant a crié son effroi de
-la vieillesse et de la mort. Pourquoi, pourquoi a-t-il perdu l’illusion
-divine de la foi, de la foi en la résurrection, en la vie éternelle, de
-la foi qui eût charmé son angoisse de vieillir, de se sentir arraché de
-la vie?...
-
-Car il est amoureux de la vie. Il la regarde avec des yeux épris et
-enchantés. La lumière, les sons, les couleurs ont un sens pour lui: ils
-sont une palpitation de la Nature, sa divinité, qui a occupé dans son
-cœur la place des dieux déchus. A la contempler, il n’a point gaspillé
-son temps: elle a donné à son adorateur l’exacte notion du vrai et du
-beau et l’horreur de l’artificiel.
-
- * * * * *
-
-Sur le ciel étoilé les aréquiers découpaient leurs panaches: le vent se
-levait, apportant de la baie de Ti-Wan les rumeurs lointaines des
-vagues, la plainte incessante du sable balayé par l’écume; une flûte
-modulait une mélopée monotone; un oiseau répétait interminablement les
-deux notes de sa chanson. Le parfum des fleurs de papayers embaumait
-l’air tiède.
-
-Accoudé sur la balustrade de la véranda, l’Aïeul laissait s’éteindre sa
-pipe; il plaignait les malheureux qui, terrés dans leur tanière et
-hantés par quelque insatiable désir ou rongés par quelque mal
-inguérissable, attendaient que le sommeil des brutes vînt les terrasser
-et ne voyaient rien de cette nuit étincelante; il s’apitoyait sur
-lui-même, dont les yeux se fermeraient, quelque jour, à de tels
-spectacles.
-
-Quelque chose remua entre les cactus: un chien annamite, sans doute, ou
-plutôt un malandrin à l’affût... Bèp-Thoï écarta la tenture pourpre, se
-faufila sous la véranda en prenant soin de ne pas passer devant la lampe
-et s’en alla vers les cactus, armé d’un bambou. Des cris éclatèrent. La
-petite voix sèche du vieux tirailleur proféra des jurons étouffés et
-déclara:
-
---Mon lieutenant, c’est encore ce vilain diable de Maboul. Il se cachait
-dans la brousse pour faire quelque sottise: je vais lui caresser les
-reins avec mon bambou.
-
---Ne le frappe pas, Bèp-Thoï. Amène-le ici!
-
-Hiên fit une entrée piteuse sous la véranda, bousculé rudement par
-l’irascible Bèp-Thoï. Il roula des yeux effarés et serra plus
-étroitement dans ses deux bras une gerbe de fleurs de lotus.
-
---Que faisais-tu là?
-
---Je suis venu t’apporter des fleurs, Aïeul à deux galons. J’ai vu, ce
-matin, sur l’étang, les lotus épanouis, et j’ai pensé que tu serais
-content comme moi de voir rire les lotus. Je suis retourné à l’étang, ce
-soir, et j’ai coupé toutes les fleurs. Les voilà: elles sont à toi.
-
---Mais pourquoi te cachais-tu?
-
---Je n’osais pas approcher de ta maison. Je t’ai aperçu te penchant hors
-de la véranda et respirant la nuit, et je n’ai pas osé venir à toi. Je
-suis un sauvage, et tu es un génie tout-puissant. Que suis-je pour venir
-te troubler? Et je demeurais là, sous les cactus, lorsque ton serviteur
-m’a découvert et m’a cogné avec son bambou.
-
---Pourquoi l’as-tu frappé, Bèp-Thoï?
-
---Je t’ai entendu trop tard, Aïeul: je ne voulais pas le toucher,
-d’abord, mais ç’a été plus fort que moi, et je crois bien qu’il a reçu
-tout de même deux ou trois coups de mon bâton. Du reste, il est tout en
-os et ne doit pas avoir grand mal... Je vais toujours mettre ces fleurs
-sur ton bureau.
-
-Hors du vase de porcelaine rouge, les chairs roses et blanches des lotus
-débordaient sur la table sombre; l’Aïeul se rassit dans son fauteuil et
-huma l’imperceptible parfum. Hiên s’accroupit à côté de lui sur les
-dalles fraîches:
-
---Laisse-moi rester là; je ne ferai pas plus de bruit que le chien
-couché aux pieds de son maître... Depuis ce matin, les phrases que tu
-m’as dites résonnent dans mes oreilles et il me semble que désormais,
-loin de toi, je ne pourrais plus rire. Loin de toi, je redeviens stupide
-et silencieux: un regard de toi me donne l’intelligence et la parole. Tu
-es un génie tout-puissant et je suis ton esclave... Permets-moi de
-venir, chaque soir, dans ta maison. Si le livre échappe de tes doigts,
-je le ramasserai; si tu as chaud, je t’éventerai; si tu as soif, c’est
-moi qui t’offrirai la tasse de thé; si tu causes, je t’écouterai; si tu
-préfères rêver, je serai à tes côtés, muet comme une pierre. Laisse-moi
-rester près de toi.
-
-Hiên posa timidement ses deux mains tremblantes et noires sur le genou
-de l’Aïeul et leva vers lui des yeux suppliants où se lisait son désir
-éperdu: ainsi regarde le chien de chasse que l’on arrache à son
-délicieux sommeil au coin de la cheminée où ronflent les flammes
-joyeuses, pour le jeter dehors, dans la nuit glacée que peuplent les
-monstres. Au premier qui passa et lui parla sans éclat de voix ni
-mépris, l’humble Hiên s’est attaché et se cramponne.
-
---Mais tes camarades!... pourquoi ne t’invitent-ils pas à jouer comme
-eux de la flûte après le repas du soir? Te haïraient-ils, par hasard?
-
---Non! non! ils ne me haïssent pas; il y en a même qui sont bons pour
-moi et qui m’aident à coiffer mon salacco, à nettoyer mon mousqueton.
-Mais, le soir, après le repas, ils se moquent de moi, me font des
-grimaces, me tirent par les pans de mon veston pour me faire culbuter,
-le dos dans la poussière... Et Maÿ rit...
-
---Et après?... Te voilà bien dolent parce que cette petite sotte a ri en
-te voyant gigoter comme un crabe!
-
---Vénérable Aïeul, je ne veux pas, je ne veux pas que Maÿ rie de moi!
-
---Mais pourquoi, nigaud?
-
---Pourquoi? pourquoi?... Je... je ne sais pas!
-
-C’est vrai, il ne sait pas. Le demi-fou inoffensif que dès l’enfance on
-a persuadé de son indignité n’a connu l’autre sexe que pour le fuir avec
-soin, redoutant les railleries plus mordantes et les sarcasmes plus
-cuisants des filles. Sanglier solitaire, toujours enlizé dans sa bauge,
-les sens n’ont point parlé en lui. Et voici qu’il commence à sortir de
-sa torpeur, mais on ne lui a guère enseigné à faire l’analyse de son
-«moi», et lui-même reste confondu du trouble nouveau qui le bouleverse
-en présence de cette petite fille sournoise et méprisante: ainsi furent
-stupéfaits, sans doute, les sauvages d’Amérique qui entendirent pour la
-première fois siffler les balles; et, de même qu’ils s’inclinaient avec
-effroi vers leurs frères blessés, cherchant en vain la flèche qui les
-avait abattus, Hiên le Maboul, penché sur son cœur en émoi, se demande
-avec épouvante quel est ce mal nouveau dont il souffre...
-
-Il essuya du revers de la main son front que la méditation ardue
-emperlait de sueur. Civilisé que le raisonnement et la connaissance du
-sexe ennemi guérirent définitivement, l’Aïeul eut un regard apitoyé pour
-le primitif qui geignait devant ses genoux aux premières morsures de
-l’amour. Encore un homme à la mer! Encore une dupe qui confiera
-béatement son bonheur aux griffes de la «bien-aimée»! Encore un qui ne
-s’éveillera de son rêve que lorsque les ongles pointus et durs de
-«l’Élue» se seront ensanglantés à lui déchirer le cœur! Encore un pantin
-que l’on fera rire ou pleurer selon la fantaisie de l’heure et «pour
-s’amuser»!... Plus que tout autre, d’ailleurs, ce rustre, inculte et
-lourd, qui s’amourachait de cette fine et cruelle idole d’ivoire,
-semblait livré d’avance au bourreau.
-
-Pourquoi diable, songe l’Aïeul, pourquoi diable cette idée saugrenue
-est-elle allée se nicher dans la cervelle de ce barbare? Ne pouvait-il
-pas s’éprendre tout simplement d’une robuste sampanière aux reins
-solides et aux bras musclés, qui se fût accommodée du premier venu
-pourvu qu’il fût bon rameur et bon mâle? Espèce d’homme des forêts mal
-dégrossi, moitié faune et moitié chimpanzé, velu du poitrail et poilu
-des jambes, doté d’un tronc à peine équarri, d’une tête trop large et
-embroussaillée où luisent des yeux fous, quelles chances a-t-il de
-séduire la rusée Maÿ?... Et celle-ci, malgré ses allures de fillette
-bien sage, n’a-t-elle point choisi déjà quelque _boy_ qui l’aura éblouie
-avec ses chemises à plastron, ses cols à boutons de nacre, son faux
-chignon luisant de pommade? Ou bien, plus positive, ne rêve-t-elle point
-le mari européen dont elle partagera le splendide lit à moustiquaire
-immaculée, qui lui donnera des piastres, des colliers d’or repoussé au
-poinçon, des bracelets, des bagues, des souliers brodés, le mari qui
-sera épris de son corps safrané et qu’elle trompera avec son
-cuisinier?... Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux? Désabusé d’un
-coup par un refus net, le pauvre Hiên souffrirait un mois ou deux, puis
-oublierait et tout serait dit.
-
-Cependant l’Aïeul médite de parler de la chose au brave sergent Cang.
-
---Petit frère, sais-tu ce que je ferai demain matin?
-
---Non, vénérable Aïeul...
-
---Eh bien, demain matin je demanderai au sergent Cang s’il consent à te
-donner sa fille. Nous verrons bien ce qu’il dira... Et puis, tu viendras
-chez moi chaque fois que tu le désireras... Maintenant lève-toi et
-retourne au camp: l’appel va sonner.
-
-
-
-
-VI
-
-
---_Cái áo vàng_: veston kaki, disent les caporaux.
-
---_Cái áo vàng_: veston kaki, répètent, tout d’une voix, les escouades
-rangées en cercle autour de leurs chefs.
-
-Les sergents vont et viennent entre les groupes qui s’échelonnent le
-long du mur blanc de la grande case où des dessinateurs ingénieux ont
-peint au coaltar des silhouettes agenouillées et couchées.
-
-La «classe supérieure», les intellectuels, assemblés devant un tableau
-noir reçoivent d’un sous-officier les premières notions d’écriture
-française et de _quôc-ngù_[7]. Aux classes moyennes on enseigne de
-courtes phrases très usuelles et d’où les professeurs annamites
-éliminent tout ornement superflu:
-
- [7] Prononciation figurée de la langue annamite.
-
---Toi y en a faire quoi dans village toi?
-
---Moi y en a faire rizière[8].
-
- [8] «Je cultive des rizières».
-
-La petite classe enfin, qui réunit tous les hommes de recrue, en est
-encore à l’étude aride des mots indispensables: «_Cái áo vàng_, veston
-kaki...» On a mis dans un coin, au bout de la case, sous la véranda,
-trois ou quatre retardataires, pauvres cerveaux rebelles, qui rabâchent
-mélancoliquement les mêmes mots de français depuis un mois, résignés et
-abrutis. Hiên est de ceux-là, et de beaucoup le plus ignorant.
-
-Hier pourtant il avait paru se dégourdir, avait même ravi le sergent
-Cang en lui redisant sans broncher deux ou trois termes répétés la
-veille. Mais aujourd’hui il semble être revenu à sa stupidité coutumière
-et, ce qui est pire, il a des distractions. Il a l’air ailleurs. Il
-pense à la démarche que l’Aïeul doit faire, et ses dents claquent et ses
-mains dansent comme s’il avait la fièvre.
-
-Toute la nuit, il s’est agité ainsi; toute la nuit, il a écouté, anxieux
-et palpitant, les appels des sentinelles, les craquements secs des
-cosses de flamboyants s’écrasant sur le sol, le grincement régulier des
-vers perçant le bois des stores, les battements sourds du gong martelant
-ses tempes moites; il a entendu les clameurs de rage et les plaintes des
-vagues broyées brutalement par les rochers; il s’est agacé, jusqu’à la
-colère, des aboiements des chiens errants et des ronflements des
-dormeurs, ses voisins.
-
-Le sergent Cang consentira-t-il? Question ridicule! Peut-on, en toute
-justice, espérer que le sergent Cang accordera la main de Maÿ à un être
-aussi grotesque, aussi bizarrement bâti, aussi maladroit que Hiên?
-
-Jusqu’à l’aube, il se l’est posée, cette question angoissante,
-n’attendant rien de bon de la réponse, mais conservant, malgré tout, au
-fond de son cœur en détresse, un reste de doute favorable, à cause de
-l’Aïeul tout-puissant.
-
-A cette heure même, il pèse le pour et le contre et ne prête nulle
-attention au cours de français. Cependant, les yeux vagues, il mâchonne
-comme ses camarades, la leçon du jour:
-
---_Nút áo_: bouton... _Nút áo_: bouton...
-
-De sa place, protégé par un massif d’hibiscus, il distingue très bien
-l’Aïeul. Celui-ci, qui redoute la lumière crue du soleil déjà haut et
-fuit l’atmosphère épaisse des vérandas où se pressent les tirailleurs,
-s’est installé sous un lilas du Japon et fume des cigarettes. A travers
-les feuilles menues, le soleil crible de taches d’or sa tunique blanche
-et son casque où scintille l’ancre de cuivre. L’ombre fraîche du lilas,
-le cristal azuré du ciel que ne souille aucune nuée grise, le vermillon
-des fleurs épanouies en grappes sur les faux-cotonniers aux troncs comme
-peints à l’encre de Chine, ont fait s’épandre une source de gaieté
-légère et intarissable dans son âme éprise de clarté.
-
-Il devise avec le sous-lieutenant, et sans doute celui-ci narre-t-il une
-histoire plaisante, car le rire de l’Aïeul résonne, effarouchant les
-moineaux qui pépient dans les chevrons du toit et navrant le digne
-Pietro à qui l’hilarité «dans le service» paraît un manque de tenue.
-Pour l’adjudant, une seule attitude convient au chef qui veut être
-respecté de ses inférieurs et leur inspirer une soumission de tous les
-instants: la gravité. Il s’abstiendra pourtant de faire part à son chef
-de son opinion dans la matière, de laisser même entrevoir sur sa face le
-moindre indice de désapprobation; le lieutenant lui a tenu ce matin un
-discours d’une modération extrême, mais singulièrement précis. La
-conclusion en était que des tirailleurs, mécontents des méthodes
-d’instruction chères à l’adjudant (bien que réprouvées par les
-règlements en vigueur), s’étaient plaints et qu’il serait hors de propos
-dorénavant et dangereux de recourir aux arguments frappants. En vain
-Pietro avait-il mis ses violences sur le compte d’une irritation dont
-toute la responsabilité incombait à ces «méchants petits tirailleurs»:
-on lui avait simplement fait comprendre que cette prétendue irritation
-ne se traduirait nullement par des coups de trique si, au lieu de ces
-méchants tirailleurs toujours prêts à tendre l’échine, l’adjudant avait
-affaire à des troupiers coloniaux aux poings solidement taillés.
-
-Il fut ainsi révélé à Pietro que décidément, par la clairvoyance de
-l’Aïeul, s’ouvrait une ère difficile, et il remisa la matraque, pour des
-jours meilleurs, dans un coin de sa chambre.
-
-Les mains croisées derrière le dos, il marche à pas comptés sous la
-véranda de la grande case et s’interroge sur l’attitude nouvelle qu’il
-est avantageux d’adopter en ces temps nouveaux. L’hésitation n’est pas
-permise: il convient de sourire comme souriaient les martyrs dans
-l’arène; et la face de Pietro s’embellit d’un sourire hargneux de
-bouledogue.
-
-Hiên rabâche machinalement:
-
---_Nút áo_: bouton... _Nút áo_: bouton...
-
-Que fait donc l’Aïeul? Aurait-il oublié sa promesse? Sa cigarette
-s’éteint; il la jette et en allume une autre; le sous-lieutenant entame
-une deuxième histoire et les voici tous deux qui rient aux larmes.
-
-_Nút áo! nút áo!_... Quel mot français correspond à _nút áo_?...
-
-Le malheureux Hiên, absorbé par son rêve matrimonial, a tout à fait
-perdu de vue l’équivalent de ce mot important; pour comble de malchance,
-ses compagnons viennent justement de passer à l’étude d’un mot nouveau,
-et pas un seul ne serait capable de renseigner Hiên sur la traduction
-française de _nút áo_, car ils l’ont tous parfaitement oubliée. Et le
-sergent Cang tempête:
-
---Comment traduis-tu _nút áo_? Réponds, animal! Ah!... tu as oublié!...
-Voilà dix jours que je te le répète, triple et quadruple imbécile!
-
-Ainsi le professeur objurgue en termes véhéments l’élève infortuné qui
-aspire, en cet instant même, à l’honneur de l’appeler beau-père. Mais
-l’Aïeul s’approche, met une main sur l’épaule du sergent et lui dit:
-
---Viens avec moi dans ta case. J’ai à te parler.
-
-Ils s’en vont, l’Aïeul sifflotant, Cang tendant le jarret, la conscience
-troublée, car il ne doute point que son discours véhément ne lui soit
-reproché, et le brave homme, tourmentant sa barbiche blanche, fait le
-dénombrement de ses peccadilles récentes.
-
- * * * * *
-
-Accroupie près d’un fourneau de terre cuite, devant sa petite maison de
-torchis, Thi-Baÿ préparait le repas de ses pensionnaires; autour d’elle,
-sur l’aire battue et soigneusement balayée, un coq menait son harem de
-poules à la chasse d’introuvables vermisseaux, un cochon noir à l’échine
-arquée et au ventre pendant baignait son groin dans une jarre d’eau
-sale, une oie dormait au soleil, d’aplomb sur une patte et le bec enfoui
-sous une aile.
-
-La vieille ménagère se précipita vers le visiteur de marque, inclina
-devant lui sa face ridée et grimaçante et joignit les deux poings sous
-son menton pour le salut solennel. L’Aïeul connaissait les usages et
-savait quels honneurs il faut rendre à l’âge mûr. Diplomate avisé, il
-n’eut garde d’y manquer:
-
---Bonjour, ma mère!... Où est Maÿ?
-
---Elle est au bord de la mer, vénérable Aïeul! répondit la vieille
-femme, satisfaite de l’appellation flatteuse. Veux-tu que je la fasse
-venir?
-
---Non! non! Laisse-la au bord de la mer.
-
-Maÿ est en effet de l’autre côté de la route, assise sur un rocher
-tapissé d’algues; sa tunique violette traîne dans le sable et l’écume
-baigne ses talons nus. Sa figure dorée et brune se détache
-merveilleusement sur l’azur pâle de la baie...
-
-Après tout, Hiên n’a point si mauvais goût; mais qui devinerait quels
-abîmes de perversion et de cruauté recèle ce petit front uni et poli?
-
-Derrière la montagne débouche un paquebot tout blanc, empanaché de fumée
-noire, qui se déplace devant les palétuviers lointains comme devant la
-toile de fond d’un théâtre; agrippé au flanc de l’énorme coque, le canot
-du pilote s’abandonne aux caprices de la houle et les chapeaux coniques
-des rameurs dansent follement, tantôt lancés au niveau des hublots
-sombres, tantôt avalés par les vagues.
-
-Thi-Baÿ déroula sur le lit de bambou tressé une natte neuve, et l’Aïeul
-s’assit. Cang lui présenta un plateau en bois de fer, incrusté de nacre,
-sur lequel trônait, parmi des tasses minuscules, une théière en terre
-rouge de Cây-Mây. L’Aïeul but une tasse de thé, offrit en échange une
-cigarette au sergent prodigieusement flatté, puis le convia d’un geste à
-prendre place sur la natte; cependant la maîtresse de maison s’affalait
-dans un angle de la pièce, sous une banderole de papier jaunâtre où
-souriait un génie tutélaire, rose et joufflu.
-
-Tout d’abord et pour se conformer aux rites immuables du protocole
-annamite, l’Aïeul s’abstint de traiter de l’objet de sa visite et ses
-hôtes évitèrent de lui adresser quelque demande impolie à ce propos. Il
-loua la saveur du thé brûlant, but une deuxième tasse, et continua de
-disserter pendant un quart d’heure sur une foule de questions
-singulièrement intéressantes, telles que le cours du _paddy_[9], le prix
-des jeunes poulets, la rareté des ananas sur le marché.
-
- [9] Riz non décortiqué.
-
-Promenant un regard satisfait autour de lui, il proclama que la
-maîtresse de céans avait su faire de son intérieur un vrai palais, et
-par l’arrangement judicieux des lits de camp, des nattes, de l’autel des
-ancêtres, et par le choix habile des peintures religieuses qui
-décoraient les murs.
-
---Ta maison est bien plus belle, vénérable Aïeul! protesta Thi-Baÿ, en
-jetant un coup d’œil désespéré, mais discret, vers le fourneau où
-refroidissait le déjeuner de ses tirailleurs.
-
---Mais non! mais non! déclara l’Aïeul avec chaleur; il y a chez moi
-beaucoup de meubles, beaucoup de papiers peints, beaucoup de tentures,
-mais tout cela est arrangé sans goût et sans art... Tu es une maîtresse
-femme: heureuse la fille qui reçoit les leçons d’une telle mère, heureux
-l’époux à qui tu destines cette fille... car elle ne peut qu’hériter de
-toi ces qualités uniques par quoi tu excelles entre toutes les femmes!
-
-Par de telles paroles il se conciliait les bonnes grâces de Thi-Baÿ en
-même temps qu’elles lui fournissaient une transition excellente, encore
-que d’allure vraiment biblique, et soudain il entra dans le vif de son
-sujet:
-
---Maÿ est en âge de se marier; les épouseurs ne vont pas tarder à vous
-rebattre les oreilles de propositions toutes plus mirifiques les unes
-que les autres. Si vous hésitez trop longtemps votre fille saura bien
-dénicher un garçon qui l’accompagnera quelque jour dans la rizière et
-lui parlera de trop près sur un talus; quelque boy qui filera sur
-Saïgon, aussitôt après... Et Maÿ sera bien avancée quand les femmes la
-montreront du doigt au marché; et toi aussi, Thi-Baÿ, quand tu seras
-grand’mère d’un bâtard!
-
---C’est exact! c’est bien exact! répétèrent le vieux sergent et sa
-femme, celle-ci se grattant la joue avec embarras, l’autre lissant sa
-barbiche d’un air méditatif.
-
-Où voulait en venir l’Aïeul?...
-
-Il reprenait son discours:
-
---Afin de parer à cette chance fâcheuse, afin d’éviter aussi toute
-querelle regrettable entre soupirants, il faudrait marier Maÿ le plus
-tôt possible à quelque tirailleur robuste qui lui donnera de l’amour
-autant qu’elle en désirera et à vous de beaux petits-enfants. Et,
-justement, hier, Phâm-vân-Hiên, un homme de ta section, Cang, m’a prié
-de vous demander si vous l’accepteriez comme gendre.
-
-Il s’interrompit pour jouir de l’effet produit. Guère encourageant,
-l’effet produit: les deux époux se regardent avec des yeux ronds de
-saisissement et sur leurs visages ahuris on aurait quelque peine à lire
-une joie débordante. Certainement le candidat offert par l’Aïeul n’est
-point le gendre qu’ils souhaitaient, et vraiment, en dépit de l’exorde
-insinuant et flatteur, ils étaient mal préparés à cette secousse.
-
-Cang tortille sa barbiche plus furieusement que jamais, ouvre la bouche,
-la referme et enfin se décide:
-
---Hiên, dit-il, Hiên n’est pas... très intelligent.
-
---Et il est si laid! ajoute Thi-Baÿ en qui se trahissent déjà les
-instincts combatifs de la belle-mère.
-
---C’est vrai, concède l’Aïeul; il n’est pas beau, mais enfin ce n’est
-pas un monstre; il est râblé et musclé, et telle fillette qui, le soir
-des noces, repoussera du pied et du poing son vilain mari pleurera le
-lendemain matin pour le garder auprès d’elle... Voyons, vieux Cang, tu
-dois connaître les femmes, toi: ai-je tort ou raison?
-
---Tu as raison, Aïeul à deux galons, tu as raison. Fût-il dix fois plus
-laid encore, j’accepterais le gendre que tu m’offres; mais celui-là est
-complètement fou.
-
---Il n’est pas fou: il n’est pas comme toi et moi, voilà tout! Il m’a
-raconté son enfance: ses parents l’ont délaissé, ses camarades l’ont
-raillé et battu; il s’est isolé de ses parents, de ses camarades; il a
-vécu tout seul, pendant des années, avec les animaux et les arbres... Il
-devient tirailleur et voilà qu’au lieu de prendre en pitié sa simplicité
-d’esprit, les uns le tournent en dérision, d’autres l’injurient et
-d’autres le frappent; et c’est ainsi qu’au lieu de s’éveiller de sa
-longue enfance il reste dans ses ténèbres, et c’est ainsi qu’on le croit
-fou... Il n’est pas fou: il ne sait pas vivre. De nos paroles, de nos
-gestes, de notre vie, il ne sait rien; chaque fois qu’il a fait effort
-pour sortir de son trou sombre, il s’est trouvé quelqu’un pour l’y
-rejeter d’un mot cruel ou d’un coup de pied... Je lui enseignerai la
-vie: il saura qu’un homme en vaut un autre; il répondra aux injures par
-les injures, aux coups de poing par les coups de poing. Il connaîtra,
-quelque jour, que la valeur des gens se mesure à l’opinion qu’ils ont
-d’eux-mêmes; il verra que l’abîme qui sépare de lui le reste de
-l’humanité n’est qu’un ruisseau; une fois apprise la douzaine de
-grimaces indispensables à notre existence quotidienne, il sera un homme
-comme toi et moi. Quand il placera en trois temps son mousqueton dans
-son bras droit, quand il articulera nettement, en bon français, son
-numéro matricule et le nom de son village, quand il distribuera des
-œillades aux filles et des gifles aux mauvais plaisants, qui donc
-s’avisera encore de juger qu’il est fou?... Mon vieux Cang, ma vieille
-mère Thi-Baÿ, je vous prie de ne parler de ma démarche à personne, pas
-même à Maÿ. Dans quelques mois, je la renouvellerai, lorsque j’aurai
-fait de Hiên un homme raisonnable... Donnez-moi encore une tasse de thé!
-
-L’Aïeul s’en alla. Les pensionnaires de Thi-Baÿ avaient reconnu sa voix
-et, résignés à l’attente, s’étaient assis contre la barrière du jardin;
-et plus d’un jetait de temps à autre un regard navré vers le fourneau
-éteint où refroidissaient les sauces succulentes. Au départ du
-lieutenant, ils se dressèrent sur leurs talons et le saluèrent, ébahis
-de son air préoccupé.
-
-Pourtant nul n’osa questionner le vieux sergent, dont les sourcils
-restèrent fâcheusement froncés tant que dura le lamentable repas.
-
- *
-
- * *
-
---Alors, demanda Hiên pour la deuxième fois, dans quelques mois je serai
-comme tout le monde?
-
-Il est agenouillé contre la chaise de rotin où l’Aïeul fume sa pipe en
-considérant les flancs de la montagne ensanglantés par le soleil
-couchant. Les perspectives enchanteresses que son lieutenant lui a fait
-entrevoir ont consolé de son échec le prétendant repoussé; il se délecte
-à les contempler d’un œil ébloui et sa main étendue sur l’accoudoir de
-la chaise néglige d’agiter l’éventail japonais.
-
---Tu seras comme tout le monde, ni plus ni moins fou. Tu n’as qu’à
-regarder vivre les autres hommes, à les écouter vivre et tu seras pareil
-à eux. Et qui sait? Peut-être Maÿ elle-même viendra-t-elle te prendre
-par la main! Tu auras appris à dire les mots convenables, à faire les
-gestes convenables; le tout est de parler et de gesticuler au moment
-convenable; jamais femme ne résista au gaillard avisé qui sut choisir
-son heure.
-
-Hiên écoute, bouche bée; un univers s’ouvre devant lui. L’incendie du
-soleil couchant a gagné le ciel tout entier; les lentilles de verre du
-Phare flamboient; les crêtes empanachées de bambou semblent tracées à
-l’encre de Chine sur un écran de pourpre.
-
-Cependant, malgré le ciel embrasé, malgré la brise chargée d’odeurs qui
-fait frissonner les citronniers, malgré les notes égrenées par les gongs
-des pagodes invisibles, l’Aïeul est mécontent. Il regrette sa promesse:
-il voudrait que le pauvre Hiên ne sortît jamais de son heureuse
-inconscience, qu’il continuât à passer, paisible et ignorant, au milieu
-des ignominies et des haines inaperçues, qu’il n’apprît point à vivre...
-
-Mais déjà il n’est plus temps: Hiên le Maboul vivra. Il vivra et il
-souffrira; ses illusions crèveront l’une après l’autre comme des bulles
-de savon. Il vivra enfin «comme tout le monde».
-
-
-
-
-VII
-
-
-Fatigué de marcher de long en large devant la maisonnette en ruine dont
-on lui avait confié la garde, Hiên le Maboul s’arrêta, appuya
-délicatement la crosse de son mousqueton dans la poussière et joignit
-les mains sur la croisière de la courte baïonnette plate. Tout autour de
-lui, une quarantaine de tirailleurs, agenouillés ou étendus derrière une
-levée de terre, guettaient à travers les trous de la haie la venue de
-leurs camarades qui figuraient l’ennemi.
-
-Dans la rizière jaune quadrillée de talus verts, des buffles
-pataugeaient et leurs cornes noires, rejetées vers le garrot,
-émergeaient seules de la vase.
-
-Au-dessus de la dune emplumée d’aréquiers, le soleil se levait, globe
-écarlate encore enveloppé de brume matinale, et tout était doré, les
-palmes retombantes, les fûts rigides et lisses des aréquiers, les
-colonnes penchées et rugueuses des cocotiers, les joncs et les roseaux
-des talus, les crabiers tournoyant lourdement sur les mares vides, les
-merles-mandarins juchés sur les dos gris des buffles, les mousquetons
-des tirailleurs.
-
-Seule la forêt qui fermait l’horizon était encore noyée d’ombre violette
-et silencieuse, car aux cigales et aux perruches il faut, pour leurs
-concerts étourdissants, la pleine lumière et la pleine chaleur de
-l’après-midi. La route de Baria déroulait le long de la rizière son
-ruban rouge bordé de manguiers glauques. Dans le feuillage déteint des
-_niao-li_ se détachaient les croix noires du cimetière; plus près, la
-maison de l’Aïeul élevait au-dessus des cactus ses vérandas roses.
-
-Hiên replaça le mousqueton sur son épaule et recommença sa promenade,
-glorieux de sa mission spéciale et ne soupçonnant point que le
-lieutenant avait simplement voulu le soustraire à l’émotion des coups de
-feu qui allaient éclater tout à l’heure.
-
-Un mois a passé depuis que Hiên le Maboul a fait pour obtenir la main de
-Maÿ une tentative malheureuse. Depuis un mois, il apprend à vivre. Sous
-l’œil bienveillant de l’Aïeul, qui le protège contre les violences et
-les sarcasmes, il a pris peu à peu confiance en lui-même et essaie de se
-persuader qu’il n’est point si différent d’autrui qu’il avait pu le
-croire.
-
-Des instructeurs patients ont insinué peu à peu dans ses articulations
-raides et rouillées, dans son cerveau engourdi, quelques secrets de
-«l’École du Soldat» et des bribes de théories. Sans doute, sa science
-nouvelle est bien fragile et le moindre heurt la ferait s’écrouler comme
-un château de cartes; mais l’Aïeul est là qui veille, et nul n’osera
-toucher à son œuvre.
-
-Pietro n’est plus à redouter: cinq semaines d’amabilité forcée et de
-bienveillance imposée l’ont persuadé de sa déchéance; à présent,
-promenant parmi ses anciens esclaves son sourire amer, il se convainc
-aisément qu’ils n’ont pas cessé de le détester et de le fuir, mais
-qu’ils ne le craignent plus. Tout en opérant cette constatation
-douloureuse, il multiplie les courbettes et fait le gros dos.
-
-Délivré de la terreur qui le paralysait, Hiên suit et retient avec une
-facilité surprenante les leçons de ses professeurs. Chaque soir, il
-complète les enseignements de la journée en causant avec l’Aïeul à deux
-galons. Il l’évente, lui offre la tasse de thé ou la pipe, lui roule des
-cigarettes et l’écoute parler; il grave dans sa mémoire chacune des
-paroles entendues, et chaque mot lui fait entrevoir des horizons dont il
-s’ébahit: il découvre la vie.
-
-En même temps, son amour pour Maÿ a crû; l’Aïeul n’a rien voulu tenter
-pour l’en guérir et se contente de hausser les épaules avec pitié. Amour
-tout platonique, juge-t-il, et dont le meilleur remède sera la
-possession physique et habituelle de l’idole. En attendant de connaître
-que Maÿ ne pourra lui donner ni plus ni moins que n’importe quelle autre
-femme, Hiên continue de la placer sur un piédestal et d’avoir pour elle
-la vénération idiote que témoignent les nègres du Congo aux fétiches
-ridicules qu’ils ont taillés dans les poteaux de leurs cases. Cette
-petite fille aux yeux froids, aux lèvres rouges et dédaigneuses, le
-fascine et le méduse. A ses côtés, il perd l’audace que lui ont suggérée
-les discours de l’Aïeul et, comme aux premières heures, il se sent
-«maboul». Il la devine sournoise et hostile, prête à mordre ou, ce qui
-le paralyse plus sûrement encore, prête à se moquer. Il faudra bien
-pourtant, quelque jour, lui confier son pauvre amour. A cette pensée,
-Hiên le Maboul sent la sueur inonder son front, qu’il essuie avec sa
-manche.
-
- * * * * *
-
-Les vapeurs qui flottaient en traînées opaques autour de la lisière
-obscure s’évanouirent, balayées par le soleil éblouissant. Des cimiers
-de cuivre, des plaques de ceinturons, des baïonnettes étincelèrent entre
-les taillis; une patrouille montra ses quatre salaccos laqués au-dessus
-du fossé de la route et disparut aux premiers coups de fusil tirés de la
-maisonnette en ruine.
-
-Hiên le Maboul s’immobilisa, les doigts crispés sur la crosse du
-mousqueton: qu’allait-il arriver? Pourquoi la section du sergent Cang
-fusillait-elle les camarades des trois autres sections?... Oui,
-pourquoi?... Pourquoi surtout l’Aïeul omit-il de révéler au pauvre
-Maboul les mystères du service en campagne à double action et des
-cartouches à blanc?
-
-Rasés contre le talus, les quatre salaccos reprenaient leur course le
-long de la route; une autre patrouille filait entre les buissons de la
-dune, effarouchant les crabiers criards et faisant fuir dans le
-feuillage léger des bambous un vol de tourterelles et de pigeons verts.
-La lisière du bois se hérissait de mousquetons brillant entre les herbes
-et crachant de minuscules fumées blanches; toute la rizière s’emplissait
-du bruit de la fusillade crépitante. De petits groupes surgirent des
-taillis, les jugulaires rouges volant sur les vestons kaki, et se
-blottirent derrière les lignes de roseaux. D’autres les suivirent;
-d’autres encore, et les petites fumées devinrent plus distinctes; d’abri
-en abri, elles avancèrent ainsi par bonds, avec un tumulte grandissant
-de détonations, de commandements et de cliquetis de culasses.
-
-Les coups de fusil cessèrent soudain; les baïonnettes jaillirent des
-fourreaux; la ligne entière se dressa derrière les talus depuis la dune
-jusqu’à la route et se jeta vers la haie, au chant précipité des
-clairons, avec des rugissements de vague déferlant sur la grève. Devant
-elle les croupes grises et pelées des buffles fuyaient au hasard.
-
-Une minute après, vainqueurs et vaincus, suants, boueux, s’alignaient
-sagement sous l’œil de leurs gradés. On fit l’appel, il manquait un
-homme. Pietro compta les files, les recompta: il manquait un homme...
-Pietro alla porter la nouvelle grave à l’Aïeul: Hiên avait disparu... De
-grands éclats de rire interrompirent son discours: un caporal ramenait
-le fugitif couvert de toiles d’araignées. Piteux, le piètre soldat
-expliqua que, lors de la charge, la fusillade et les hurlements
-l’avaient épouvanté au point de lui faire perdre la tête: soupçonnant
-que ces gaillards qui accouraient, la face terrible et la baïonnette
-haute, nourrissaient à son égard les projets les plus noirs, il s’était
-réfugié dans la chambre abandonnée, et c’est là qu’on l’avait trouvé,
-tapi au milieu des plâtras et des nids de termites, les deux mains sur
-les oreilles.
-
---Pourquoi as-tu quitté le poste que je t’avais confié? interrogea
-l’Aïeul.
-
---J’avais peur, Aïeul, j’avais peur... Je ne savais pas que l’on se
-battait pour rire. Personne ne me l’avait dit.
-
-C’était vrai, en somme: on avait oublié de renseigner Hiên, et l’Aïeul
-reconnut, à part lui, que tous les torts étaient de son côté.
-
-La compagnie défila derrière les clairons, qui chantaient à pleins
-poumons.
-
- *
-
- * *
-
-A l’heure des cigarettes et des chiques de bétel, Phuc, le guitariste,
-eut une inspiration regrettable: il entreprit le malheureux Hiên sur
-l’événement du matin, et cela en présence de Maÿ.
-
---Connais-tu, demanda-t-il, certain redoutable guerrier qui lutte à la
-manière des lièvres et se tapit dans son terrier lorsque vient
-l’ennemi?... Des gens, mal informés sans aucun doute, m’ont affirmé
-qu’il se nommait comme toi Phâm-vân-Hiên: coïncidence curieuse, hein?...
-D’autres, et ceux-là mentaient à coup sûr, étaient prêts à jurer qu’il
-avait avec toi une ressemblance prodigieuse: même figure osseuse, mêmes
-yeux en boules, même bouche baveuse...
-
-Hiên le Maboul tourna la tête: Maÿ abaissait ses paupières bombées et
-pinçait ses lèvres. Mais elle ne riait pas: elle n’avait pas entendu,
-probablement.
-
---Tais-toi, souffla Hiên, tais-toi!
-
-Et ses bons yeux éplorés suppliaient aussi le railleur de cesser le jeu
-cruel. L’autre poursuivit, impitoyable:
-
---On dit encore que ce héros avait le même numéro matricule que toi...
-
-Et, s’emparant de la ceinture où, sur la toile rouge, s’étalaient les
-chiffres noirs, il ajouta triomphalement:
-
---Et, ma foi, on n’a pas tort!... C’est donc toi, le guerrier intrépide,
-le héros qui se tapit dans la poussière, le lièvre valeureux?
-
-Cette fois, Maÿ entendit, et un rire méchant secoua sa poitrine sous la
-tunique de soie, fit onduler sa gorge renversée, plissa vilainement sa
-bouche; ses yeux convulsés par la joie mauvaise eurent un regard
-méprisant et ironique pour le martyr affaissé. Celui-ci, un moment,
-éprouva l’envie lâche de rire, lui aussi... Hier, il l’eût fait; mais
-aujourd’hui les leçons de l’Aïeul lui ont façonné une conscience et un
-honneur de civilisé...
-
-Il se dressa, les poings fermés, les dents serrées, en face de
-l’insulteur qui osait le bafouer devant son aimée:
-
---Tais-toi! cria-t-il, ou je te casse la mâchoire!
-
---Oh! oh! le lièvre sort de son trou! ricana Phuc.
-
-Un effroyable coup de poing s’abattit sur le visage du joli guitariste:
-les narines ensanglantées, les lèvres saignantes, il s’écroula sur la
-terre battue et roula jusqu’à la route. Il se releva, fou de colère,
-hurlant des injures d’une voix enrouée et tous deux s’empoignèrent
-furieusement.
-
-Ce fut une magnifique bataille. Phuc était petit, souple comme une
-vipère, et la rage centuplait sa vigueur de gymnaste; mais Hiên avait la
-force effroyable d’un gorille, dont il avait aussi les longs membres
-noueux et velus. Deux fois son adversaire, glissant et se tordant,
-réussit à éviter l’étreinte terrible des larges mains, mais une
-troisième tentative échoua lamentablement. Saisi par la nuque et par le
-fond de son pantalon, il se sentit balancé une seconde, au-dessus de la
-route poussiéreuse et fut jeté soudain par delà la levée de pierres
-sèches dans le sable: il s’abîma dans l’écume et les algues, avec un
-bruit sourd.
-
-Les yeux froids de Maÿ s’éclairèrent de lueurs singulières. Elle avait
-assisté à tout le combat avec une sorte de joie féroce; tandis qu’elle
-appuyait ses deux mains contre son cœur palpitant, elle souhaitait
-obscurément que l’un des deux combattants fût tué devant elle. Hiên le
-Maboul, brandissant à bras tendus le misérable Phuc, lui parut superbe:
-une beauté farouche illuminait la figure maigre aux pommettes
-saillantes; les yeux agrandis par la fureur lançaient des éclairs. Un
-instant Maÿ admira sincèrement Hiên le Maboul. Mais Hiên rajustait son
-turban et ne remarqua rien; eût-il compris, d’ailleurs?
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Lorsque Hiên le Maboul, attrapant par le fond de sa culotte ce mauvais
-plaisant de Phuc, l’envoya rouler par-dessus la levée de pierres sèches,
-il était loin de se douter que son haut fait lui vaudrait le bonheur. Il
-en est ainsi pourtant: les railleurs sont fixés désormais sur la ligne
-de conduite à suivre, et si quelqu’un songeait encore à décocher quelque
-quolibet à l’ancien souffre-douleur, la vue des grosses mains dures et
-poilues et le souvenir du traitement qu’elles infligèrent au loustic
-imprudent suffiraient à le détourner de son projet. Les bourreaux de
-Hiên ont tous désarmé: Pietro, par crainte de l’Aïeul, et les autres,
-par crainte des poings rocailleux.
-
-Maÿ s’est humanisée. Non que son dédain pour l’amoureux tremblant se
-soit atténué; mais elle éprouve à son endroit cette curiosité malsaine
-et irrésistible qui pousse beaucoup de femmes vers la force brutale. Il
-n’est plus pour elle le timide Hiên, le gauche et ridicule esclave qui
-balbutie des mots incohérents, le balourd aux mains frissonnantes: elle
-ne voit plus en lui que le lutteur qui précipita dans le sable de la
-plage le misérable Phuc, le glorieux lutteur dont les muscles se
-gonflaient, dont le visage s’était transfiguré dans l’ardeur du combat.
-Sa chair, qui a frémi pendant que les deux hommes étaient aux prises,
-s’émeut encore à l’image de la bataille et du vainqueur.
-
-De cette émotion, Hiên le Maboul n’a rien deviné; il sait seulement que
-les regards de son idole ont parfois pour lui des douceurs inespérées;
-il sait que Maÿ s’efforce de le moins rudoyer, et il se figure,
-incurable nigaud, qu’il a désarmé son hostilité à force de soumission
-aveugle et d’humble dévouement.
-
-L’Aïeul a bientôt surpris la flamme allumée dans les yeux de la
-fillette; il est fixé sur la nature toute matérielle du feu interne d’où
-cette flamme a jailli et dès maintenant se croit assuré de la marche
-future des événements. Quelque jour, un fossé prêtera son talus
-complaisant à l’amoureux transi et à la poupée incandescente... Hiên le
-Maboul confiera son secret à l’Aïeul, l’Aïeul narrera la chose au vieux
-Cang et l’on mariera sans tarder les deux coupables... N’est-ce point là
-ce que rêve Hiên, après tout?... Et ils auront beaucoup d’enfants et ils
-seront très heureux: conclusion toute naturelle et morale d’un acte
-naturel et nullement immoral, dans ce pays où fleurit le mariage libre,
-où la virginité ne constitue point pour les jeunes filles une dot
-indispensable...
-
-En attendant d’échanger avec Maÿ le bétel et la noix d’arec, Hiên nage
-dans la béatitude: l’amour est entré dans sa vie et il découvre que la
-vie est un paradis terrestre. Cependant il continue de s’instruire, et,
-n’étant plus troublé par les brimades et les rebuffades, il fait des
-progrès foudroyants.
-
- *
-
- * *
-
-En dépit de ses progrès journaliers, l’exercice continuait à représenter
-pour Hiên la tâche la plus ingrate qui pût lui être imposée; il
-continuait à préférer sans conteste aux mouvements compliqués et
-multiples du maniement d’armes les efforts pénibles mais familiers de la
-corvée.
-
-Il était écrit que ce dernier tracas ne viendrait plus à la traverse de
-sa félicité.
-
-Un matin, en présence des quatre sections formées en carré, le
-sergent-major proclama qu’après le réveil de la sieste la solde
-mensuelle des tirailleurs leur serait payée par le capitaine selon
-l’usage établi, et que, l’opération terminée, il leur serait fait part
-de modifications très importantes au tableau de service.
-
-A l’heure dite, la compagnie s’aligna dans l’allée de flamboyants,
-tandis que se massait devant la porte du camp la foule des créanciers,
-toujours avertie de cette cérémonie intéressante. Sous la véranda de la
-grande case étaient disposées des tables drapées de couvertures grises,
-sur lesquelles scintillaient les piles de sapèques, de piastres, de sous
-neufs. Derrière les tables, trônait le capitaine flanqué de ses
-comptables et de ses officiers.
-
-Les tirailleurs regardaient l’Aïeul qui, sous ses moustaches dorées,
-souriait au soleil épandu sur le camp, aux clochettes pourpres des
-hibiscus, à la fumée bleue de son cigare, et les braves petits
-bonshommes, accroupis sous les flamboyants, souriaient à la pensée
-joyeuse de leur dieu. Content de l’ombre fraîche de la véranda et l’âme
-illuminée de toute la lumière extérieure, il fumait paisiblement et
-causait avec le capitaine et le sous-lieutenant, que sa gaieté gagnait
-et qui riaient aussi.
-
-La séance commença: un par un, les sergents, puis les caporaux, puis les
-tirailleurs s’approchèrent des tables, empochèrent leur mince tas de
-piastres, de piécettes, de sous et de sapèques. Ils saluaient, faisaient
-demi-tour et s’en allaient jusqu’à la palissade, où se payaient les
-dettes du mois. Le règlement de comptes n’allait pas sans criailleries
-et sans querelles. Le tirailleur célibataire qui, entre deux pauses
-d’exercice, avait englouti à crédit de succulentes soupes au vermicelle
-ou grignoté de délicieux caramels aux amandes avait une tendance
-déplorable à reprocher aux vendeuses d’avoir allongé sa note et
-n’extrayait qu’à regret de sa poche les écus si péniblement gagnés. Tout
-le long de la palissade s’échangeaient des protestations larmoyantes et
-des injures.
-
-Mais cela ne dura pas: le paiement de la solde touchait à sa fin; les
-rangs se reformèrent sous les flamboyants, et tout le monde fit silence,
-dans l’attente des nouveautés promises.
-
-L’Aïeul se leva, et, s’appuyant d’une main sur la table, annonça que
-lui, lieutenant, prenait à dater de ce jour le commandement de la
-compagnie, le capitaine ayant achevé ses deux ans de Cochinchine et
-devant s’embarquer, avant la fin de la semaine, à Saïgon; le
-sous-lieutenant quittait également le Cap-Saint-Jacques et partait pour
-Biên-Hoa, où l’on constituait de nouvelles unités. Ainsi l’Aïeul se
-trouvait rester seul officier à la compagnie, mais il comptait sur la
-bonne volonté de tous et sur leur dévouement pour ne point succomber
-sous le fardeau pesant de ses multiples attributions.
-
-Les figures ouvertes et réjouies des gradés européens, les larges
-sourires des tirailleurs lui répondirent aussitôt. Sur son ordre, le
-petit fourrier lut avec volubilité un considérable document auquel les
-Français ne comprirent pas grand’chose, et les indigènes encore moins.
-De la traduction hachée et filandreuse qu’en fit le sergent Cang la
-lumière ne jaillit pas davantage.
-
-L’Aïeul donna quelques éclaircissements: le gouvernement de
-l’Indo-Chine, persuadé de l’importance stratégique du Cap-Saint-Jacques,
-avait résolu de porter sa garnison de tirailleurs d’une compagnie à un
-bataillon; le camp destiné à loger tout ce renfort serait construit dans
-le terrain vague dit de «la maison Lacourse», où se faisaient
-habituellement les exercices de service en campagne. Les tirailleurs de
-la compagnie déjà présente au Cap seraient chargés de cette
-construction. En conséquence, le «tableau de service» était suspendu,
-l’exercice et les théories supprimés, et tous les jours de la semaine, à
-l’exception du dimanche, consacrés aux travaux.
-
-Un murmure de joie courut dans les rangs et, sous l’œil navré de
-l’adjudant Pietro, Hiên le Maboul frotta vigoureusement ses mains l’une
-contre l’autre.
-
-Déjà l’Aïeul répartissait la besogne et formait des groupes: les
-bûcherons, qui couperaient dans la forêt les arbres les plus droits et
-d’essence convenable; les charpentiers, qui débiteraient ces troncs en
-madriers et en chevrons; les maçons, qui dalleraient le sol des cases;
-les manœuvres, qui piétineraient la boue et la paille de riz pour en
-faire du torchis, garniraient de ce torchis le clayonnage des murs et
-les plafonds, attacheraient les faisceaux de paille sur les toits; les
-terrassiers, enfin, recrutés parmi les gens dépourvus d’aptitudes
-spéciales mais dotés de bras musclés; à ceux-là incomberait la tâche de
-pousser les wagonnets Decauville, de creuser les caniveaux et fossés.
-Parmi eux fut Hiên, à qui échut en partage le wagonnet nº 4, de moitié
-avec son voisin de lit et ami Nho. Chacun de ces groupes fut placé sous
-la direction d’un sergent français, secondé d’un sergent indigène et de
-caporaux. L’Aïeul se réservait la surveillance générale des travaux,
-dont il avait dessiné les plans. Quant à Pietro, dont les hautes
-capacités se trouvaient ainsi sans emploi, il reçut mission de veiller
-au maintien de la discipline sur les chantiers, mais sans avoir à
-s’immiscer dans le détail des constructions.
-
-Chaque gradé dressa la liste de ses ouvriers, en fit l’appel, les
-avertit de leurs fonctions nouvelles. Ce fut un moment de tapage
-étourdissant, de numéros matricules vociférés à plein gosier auxquels
-répondaient des «Présent!» non moins vigoureux. Puis le calme et l’ordre
-se rétablirent, et, dans le silence profond qui suivit, le sergent Cang
-annonça que l’Aïeul, en l’honneur de sa prise du commandement, offrait à
-chaque escouade une bouteille de _choum-choum_[10], et les rangs furent
-enfin rompus, avec des cris et des gambades folles.
-
- [10] Alcool de riz.
-
- *
-
- * *
-
-Sur la terre battue, devant la maison de Cang, Hiên le Maboul et Maÿ
-sont assis côte à côte; la nuit tombante résonne du bruissement de
-l’écume sur le gravier de la plage, résonne aussi des chants des
-tirailleurs, un peu ivres. Maÿ ne regarde pas son compagnon; à quoi
-pense-t-elle, ses yeux durs ensanglantés par le soleil couchant? A quoi
-pense-t-elle, tandis qu’elle chantonne, d’une voix menue de toute petite
-fille, une romance séculaire et mélancolique?
-
-L’amoureux, que ragaillardissent l’événement du jour et la gorgée
-d’alcool qu’il vient d’ingurgiter, sent bouillonner dans son cœur une
-allégresse inusitée, et, subitement, il lui vient une idée géniale:
-pourquoi n’offrirait-il pas à la fillette de goûter à son _choum-choum_?
-Il se rapproche d’elle, hésitant et gauche, le bol de faïence aux
-doigts:
-
---Sœur aînée, veux-tu boire du _choum-choum_ que l’Aïeul m’a donné?
-
-La chanteuse s’arrête court: est-ce bien Hiên le rustre, Hiên le
-balourd, Hiên le Maboul, qui lui adresse cette proposition galante? On
-lui a changé son sauvage!
-
---Je veux bien en boire un peu!
-
---Je vais chercher une autre tasse, réplique Hiên, émerveillé de son
-succès.
-
---Mais non! mais non! Je boirai dans ton bol... Ne te trémousse pas
-ainsi: tu vas tacher ma tunique.
-
-Elle boit à petits coups et sourit, tout de suite échauffée et rose.
-
-Elle a souri! elle a souri! Elle a fait cette aumône imprévue au pauvre
-honteux qui n’osait point tendre la main! Il n’en croit pas ses yeux et
-il rit aussi, il rit bêtement... Imbécile, qui ne sait point que l’heure
-fuit et qu’avec elle s’envole l’occasion unique!
-
-Maintenant le bol est vide et Maÿ ne rit plus et reprend sa petite
-chanson triste, et Hiên le Maboul la regarde, les yeux ronds, la bouche
-ouverte et les bras ballants.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Hiên le Maboul s’assit au revers d’un fossé et respira bruyamment; la
-sueur ruisselait sur son torse nu, sur ses flancs où saillaient les
-côtes, trempait son pantalon de toile retroussé jusqu’au genou. Autour
-de lui s’élargissait la tranchée creusée dans la dune; des tirailleurs à
-demi nus, eux aussi, lançaient des pelletées de terre dans des wagonnets
-rouges ornés de numéros peints au coaltar. Le noir et barbu Castel,
-campé sur la marge du fossé, encourageait les travailleurs de sa grosse
-voix pacifique. Il faisait chaud dans ce trou que les dunes abritaient
-des brises salées, où le soleil déjà haut dardait des rayons obliques,
-transmuant chaque grain de sable en un diamant; nul refuge que l’ombre
-maigre de quelques aréquiers déplumés échappés au coupe-coupe et à la
-hache.
-
---Hiên!... Nho!... appela un caporal.
-
-Hiên bondit sur ses pieds; il s’accrocha des deux mains au bord droit de
-la benne; Nho saisit le bord gauche, et tous deux, raidis, poussèrent le
-wagonnet pesant sur les minces rails qui geignirent. A la sortie de la
-tranchée, la voie changeait de direction; le wagonnet accéléra sa
-course; les rails chantèrent plus âprement; les essieux mal graissés
-grincèrent, la lourde caisse de tôle oscilla sur ses axes, se redressa,
-oscilla de nouveau et finalement reprit son aplomb. La voie filait tout
-droit, désormais, à travers la rizière, jusqu’aux chantiers.
-
-Le joyeux Nho caracola sur le remblai sans lâcher la plaque peinte au
-minium et décocha une ruade amicale à son compère; Hiên lui répondit par
-une bourrade sans méchanceté: ils se regardèrent et rirent de leur
-plaisanterie inoffensive et du clair soleil épanoui sur la plaine.
-Derrière eux, d’autres coureurs se rapprochaient, martelant de leurs
-pieds nus les traverses de fer.
-
-Hiên et Nho allongèrent leur trot qui devint un galop insensé; ils
-passèrent comme une trombe devant un sergent qui hurla des injures
-indistinctes, devant des gardiens de buffles qui s’esclaffèrent au
-spectacle de ces deux enragés, congestionnés et suants. Les roues
-franchissaient avec un gémissement bref les joints craquants, broyaient
-les cailloux rencontrés. La voie descendait maintenant en pente douce.
-Hiên et Nho sautèrent sur le châssis, ravis de se faire voiturer sans
-effort et tirant la langue aux gens des wagonnets vides qui remontaient.
-
-Le camp s’étalait devant eux, dressant au-dessus de l’ancienne rizière
-les carcasses de ses cases inachevées et les toits de paille de ses
-ateliers. Hiên le Maboul le considéra avec fierté, comme si l’œuvre de
-l’Aïeul eût été la sienne.
-
-L’œuvre prospérait: le remblai de sable fauve gagnait à vue d’œil,
-comblait petit à petit la plaine boueuse et plantée de joncs où
-grouillaient encore les serpents d’eau et les scorpions; sur le sol neuf
-s’agitait la fourmilière des travailleurs affairés et criards:
-terrassiers renversant dans la mare les wagonnets de sable, remorquant
-des brouettes chantantes et vermoulues, traçant à la pioche les contours
-des futurs fossés; scieurs de long débitant des planches; menuisiers
-penchés sur leurs établis, rabotant, sciant, faisant un bruit d’enfer;
-forgerons halant les manivelles des soufflets, cognant à coups de
-marteau sur l’enclume, transformant des vieux morceaux de fer en outils.
-
-Grimpés sur le toit d’une case dont les charpentes seules étaient
-achevées, une nuée de couvreurs improvisés groupaient en faisceaux des
-feuilles de palmier d’eau et les attachaient aux chevrons avec des liens
-de bambou; d’autres leur passaient la paille au bout de longues perches;
-d’autres, accroupis sur leurs talons, tressaient des claies.
-
-Autour d’une case déjà couverte, les peintres s’escrimaient,
-badigeonnant de chaux les cloisons de torchis sec et enduisant de
-coaltar les poteaux des vérandas. Deux bœufs à bosse tournaient dans un
-trou circulaire, piétinant de la boue et de l’herbe; deux tirailleurs,
-installés à califourchon sur les vastes dos, encourageaient leurs
-montures avec des cris et des coups de rotin sur les oreilles.
-
-Là-bas, sur la route écarlate, pareils à une procession de fourmis, les
-bûcherons rentraient de la forêt. Le casque en bataille, un sergent
-pourvu d’une équerre et d’un niveau transmettait avec ses bras étendus
-d’incompréhensibles signaux à des porte-mire indociles, et ses jurons
-faisaient leur partie dans le concert étourdissant des brouettes, des
-marteaux, des scies, des haches, des rabots.
-
-Debout à l’arrière du wagonnet dévalant la rampe, Hiên le Maboul huma
-avec délices les odeurs de bois vert et de paille sèche que lui
-apportait le vent:
-
---C’est l’Aïeul qui a fait tout ça, dit-il avec orgueil à son camarade.
-
-Nho répondit avec le même enthousiasme:
-
---Oui, l’Aïeul est intelligent!
-
-Tous deux promenaient sur les chantiers en ébullition des regards
-satisfaits. Absorbés dans leur contemplation béate, ils atteignirent
-sans y songer le moins du monde le bas de la côte et, comme la voie
-débouchait par un dernier virage dans le camp nouveau, le wagonnet,
-abandonné à son bon plaisir, fit un écart prodigieux; les quatre petites
-roues quittèrent les rails, la benne renversa sur le talus sa charge de
-sable et les deux conducteurs négligents, ayant décrit dans l’air deux
-trajectoires parallèles, furent engloutis par les joncs.
-
-Ils reparurent, enfoncés dans l’eau croupie jusqu’aux genoux,
-barbouillés de vase, braillant et gesticulant. Les pelleteurs et les
-piocheurs, délaissant leur besogne, s’appuyèrent sur les manches de
-leurs outils et saluèrent d’un rire formidable l’apparition des deux
-amphibies noirs de boue et verts d’herbes aquatiques; puis, cédant aux
-objurgations furieuses du sergent Cang, ils s’empressèrent de replacer
-sur les roues le véhicule échoué dans le remblai. Cang fulminait:
-
---Encore toi, Hiên! On ne fera jamais rien de toi, imbécile! Si tu ne
-sais même pas pousser ton wagon, il ne reste plus qu’à te mettre à
-pétrir du torchis à la place des bœufs.
-
---Sergent, c’est le wagon qui a déraillé! crièrent d’une seule voix
-plaintive les deux victimes.
-
---Je le vois bien, dit Cang, je le vois bien; mais pourquoi a-t-il
-déraillé? Parce qu’il est attelé de deux mulets également idiots et
-également abrutis. Sortez de votre marais, grenouilles!
-
-Ils sortirent, lourds de la vase collée sur leurs jambières et de l’eau
-bue par leurs habits, et défilèrent, déconfits de leur mésaventure et
-grelottants, devant l’Aïeul qui les examinait d’un œil narquois en
-frisant ses moustaches. Tandis qu’ils fuyaient, traînant la jambe et
-poursuivis par les huées de la compagnie entière, une autre équipe les
-remplaçait déjà derrière leur wagon.
-
-L’Aïeul se remémorait tous les incidents analogues et les déboires plus
-sérieux et les malchances inouïes qui, aux premiers jours des travaux,
-avaient ralenti ou compromis le succès du camp nouveau-né. L’emplacement
-choisi s’était trouvé marécageux et situé en contrebas de la route: il
-fallait en surhausser le niveau par des apports de terre. Où prendre
-cette terre? Les indigènes propriétaires des monticules proches avaient
-demandé de leurs terrains des prix exorbitants; à force de négociations
-ingénieuses, l’un d’entre eux, possesseur d’une dune assez éloignée,
-mais de dimensions respectables et tout à fait suffisantes, s’était
-prêté par amitié pour le lieutenant, à cette combinaison: il louerait sa
-dune à la compagnie de tirailleurs, à charge pour elle d’abaisser ce
-mamelon aride au niveau des rizières voisines; il accepterait, en outre,
-quelques piastres à titre de cadeau... Ainsi les deux parties
-contractantes bénéficiaient également de l’accord conclu; une mine
-inépuisable de terre était acquise au camp pour un prix dérisoire et
-l’heureux propriétaire y gagnait un agrandissement de ses rizières.
-
-On avait alors commencé de poser la voie et des difficultés imprévues
-s’étaient déclarées: on avait manqué de bifurcations, d’aiguilles, de
-plaques, de raccords; une fois établi le tracé définitif à travers la
-plaine, les deux tronçons, parvenus à l’entrée du remblai, se refusaient
-à se souder exactement, et l’on avait peiné pendant des heures, à
-rechercher la solution de ce problème inattendu.
-
-La mise en circulation des wagonnets avait été laborieuse. Les équipes
-n’étaient pas dressées à leur nouveau travail; il se produisait des
-catastrophes à chaque tournant un peu brusque, des essieux se brisaient,
-des coussinets s’échauffaient. Un buffle avait chargé, un jour, et
-défoncé un wagonnet. Après maints essais et recherches, pourtant, le
-rendement s’était quotidiennement amélioré; il atteignait, à cette
-heure, un joli chiffre de mètres cubes déversés de la dune dans le
-marais.
-
-Et les échafaudages savants balayés par le typhon! Et les charpentes qui
-pendant la nuit avaient glissé de leurs sellettes et s’étaient couchées
-sur leur terre-plein comme des chevaux fourbus! Et le service forestier
-qui se lamentait, soutenant que les bûcherons jetaient bas ses essences
-les plus rares! Et les briques qui n’arrivaient pas! Et les sampaniers
-qui réclamaient, avec des sanglots dans la voix, le paiement de leur
-solde que détenaient les bureaux lointains et peu pressés!...
-
-Toutes ces mésaventures et d’autres encore avaient pris fin. Tout
-s’était tassé et l’Aïeul avait recouvré sa sérénité, menacée, naguère,
-de troubles graves. Il réfléchissait à tous ces ennuis passés et
-souriait, tout en regardant les deux camarades qui clopinaient, trempés,
-boueux et mécontents.
-
-Il songea que, dans ces Annamites, prétendus fourbes et paresseux, il
-avait trouvé de merveilleux ouvriers, gais, alertes, actifs, dont
-l’entrain imperturbable l’avait réconforté dans les minutes de
-découragement. Il se rappela les pages amères que des écrivains avaient
-consacrées à cette race perfide, abritée derrière l’éternelle ironie et
-l’éternel sourire de ses yeux bridés, incapable de dévouement et
-d’attachement. Il était fixé là-dessus: étaient-ils incapables de
-dévouement ces petits soldats qui, sur un mot de lui, abattaient, matin
-et soir, sous le terrible soleil de Cochinchine, une besogne dont nos
-terrassiers d’Europe n’auraient point voulu, et n’espéraient cependant
-ni journée de huit heures, ni augmentation de salaire?
-
-Ce qu’ils faisaient aujourd’hui pour lui ne le feraient-ils pas demain,
-avec le même courage, pour son remplaçant, pourvu que celui-ci fût bon
-et juste? Il savait que le mal ne venait point des vaincus, écrasés
-jadis par leurs mandarins et tout prêts à saluer le Français comme un
-libérateur; mais le conquérant n’avait-il pas parfois des crises de
-brutalité, des caprices invraisemblables de tyran? Ainsi Pietro, qui,
-s’il eût suivi l’exemple paternel, eût poussé dans les rues de Bastia ou
-d’Ajaccio une charrette de commissionnaire, estimait nécessaire et
-plaisant, et très «gentilhomme», de bâtonner ces vilains.
-
-Le berger français conduisait ses moutons annamites à coups de matraque
-et s’étonnait sottement de leur inattention et de leur indifférence
-polie lorsque, dans un accès de sentimentalité touchante, il les
-conviait à voir en lui un frère aîné, un père, un confesseur...
-
-L’Aïeul alluma sa pipe et frappa amicalement sur l’épaule d’un bûcheron
-qui passait, trottinant, courbé sous un madrier; et l’autre déposa son
-madrier sur le remblai et sourit à l’Aïeul de toutes ses dents laquées.
-
-
-
-
-X
-
-
-Blotti sous sa couverture jusqu’au menton, Hiên le Maboul regarde la
-lumière pâle du jour naissant s’infiltrer à travers les lames du store.
-Un coq effronté, qui s’est hissé jusqu’aux chevrons du toit, sonne sa
-fanfare insolente, et les fanfares affaiblies des coqs sauvages nichés
-aux buissons de la montagne répondent à son appel; et les notes
-pimpantes du clairon, qui éclatent devant la porte, donnent, à leur
-tour, la réplique au chant gaillard de ce clairon empenné.
-
-Hiên rejette sa couverture, bondit hors de la case, traverse au trot la
-cour sablée où des oies déambulent avec une majesté ridicule; sans souci
-du tumulte soulevé par son passage dans les rangs du cortège criard, il
-se rue vers la vaste cuve cimentée qui, le matin, fait l’office de
-lavabo pour les tirailleurs et, dans la journée, sert d’abreuvoir aux
-bœufs et aux mulets. D’autres compagnons sont accourus avec lui pour
-marquer leur place autour de la cuve.
-
-Ils défont leurs chignons, baignent dans l’eau froide leurs visages et
-tordent et peignent en hâte leurs chevelures trempées; d’aucuns, d’une
-civilisation plus raffinée, savonnent vigoureusement leurs cous et leurs
-bras; d’autres enfin que nulle pudeur ne contraint, nus comme des vers
-et comme des vers aussi se tortillant, se font lancer des cuvettes d’eau
-sur le dos, sur les reins, les cuisses, et des camarades obligeants les
-frictionnent et les massent. A peine sont-ils rhabillés, de nouveaux
-arrivants leur succèdent et font les mêmes gestes, échangent les mêmes
-plaisanteries, poussent les mêmes petits cris de saisissement.
-
-Toujours trottant pour faire la réaction, Hiên revient vers sa case; il
-introduit la clé de cuivre qui pend à sa ceinture dans le cadenas à
-sonnerie qui interdit aux mains étrangères l’accès de sa caisse noire
-timbrée de chiffres rouges. Il revêt sa tenue de corvée, qui se compose
-d’un pantalon troué et d’un veston crasseux; il se coiffe d’un chapeau
-conique en feuilles de latanier, dont l’Aïeul lui fit cadeau et qui,
-mieux que le petit salacco réglementaire, abritera sa grosse tête.
-
-Ses voisins exhibent des tenues pareillement fantaisistes et sales. Au
-signal du clairon, la caravane s’organise, et Pietro en présence de
-cette assemblée de loqueteux bigarrés, pleure les rassemblements
-d’autrefois, dont son cerveau obtus ne perçoit point l’inutilité
-actuelle.
-
- *
-
- * *
-
-On distribue aux groupes de travailleurs leur tâche et leurs outils.
-Hiên, dont les fonctions sont invariables, se dirige vers le remblai; il
-redresse la benne qu’il fit basculer hier soir, de peur qu’une pluie
-malencontreuse ne vînt l’emplir d’eau pendant la nuit, et conduit vers
-la dune le wagonnet nº 4, de concert avec son inséparable Nho.
-
-Il est six heures: jusqu’à huit heures, il galopera ainsi de la dune au
-remblai et du remblai à la dune, alerte d’abord et trépignant comme un
-poney dans l’air glacé du matin, puis moins loquace et plus lourd à
-mesure que le soleil plus chaud rôtit davantage son dos maigre, mais
-toujours acharné à sa besogne. Perché sur le châssis, il voit l’Aïeul
-faire sa première ronde dans les chantiers: une ardeur nouvelle échauffe
-ses veines et raidit ses muscles; il faut que le maître aimé voie
-l’effort de son serviteur; il faut qu’il fasse oublier, d’un sourire ou
-d’un mot, les fatigues des côtes escaladées en haletant, des virages
-accomplis d’un élan, des culbutes évitées d’un tour de hanche. Et le
-wagonnet nº 4 fait sur le terre-plein une entrée foudroyante et
-triomphale sous l’œil amusé de l’Aïeul.
-
-Tandis que le lieutenant va vers d’autres ateliers, où son approche
-détermine pareillement une recrudescence de zèle, tandis que les
-terrassiers chavirent la benne de terre dans l’eau croupie, où nagent
-les joncs pourrissants, et grattent avec leurs pioches la caisse de
-tôle, Hiên déclare à son compagnon d’un ton confidentiel:
-
---L’Aïeul m’a souri!
-
---A moi aussi, prétend l’autre.
-
-«Pauvre niais!» pense Hiên en haussant les épaules, mais ne voulant pas
-s’attarder à discuter avec ce faible d’esprit qui a pu se croire l’objet
-d’une faveur évidemment réservée à lui, Hiên.
-
-La pause: un coup de clairon prolongé prévient les tirailleurs qu’ils
-ont acquis des droits à un repos de dix minutes; ils abandonnent les
-chantiers avec de farouches clameurs de joie. Des marchands ont installé
-sur les talus de la route des éventaires chargés de sucreries et de
-fruits: chaque éventaire devient le centre d’un cercle animé
-d’acheteurs, qui, pour quelques sapèques, garnissent leur panse creuse.
-
-Hiên, toujours affamé, avale trois soucoupes de riz sucré et baignant
-dans un étrange sirop brun; il convie généreusement son collègue Nho à
-partager sa dînette. Repu et dispos, il fume une cigarette avec des
-mines épanouies de gros rentier. Les paysans qui retournent à leurs
-villages épars dans la brousse déposent sur la chaussée leurs paniers de
-rotin, et le vaniteux Hiên, écoutant les exclamations laudatives de ces
-braves gens qu’ébahissent les mirifiques bâtisses, se rengorge et tend
-le jarret.
-
- *
-
- * *
-
-A dix heures, la caravane des gueux dépenaillés reprend la route de
-l’ancien camp. Le vigoureux Hiên que n’a point rassasié le léger repas
-du matin, imagine, chemin faisant, les grillades dorées, les sauces
-succulentes, le _nuoc-mâm_ parfumé qui, tout à l’heure, sous l’auvent de
-la case du sergent Cang, réjouiront son palais et réchaufferont son
-estomac.
-
-Tout à l’heure, la chique de bétel aux dents, il s’assiéra sur la levée
-de pierres sèches, à côté de la mystérieuse Maÿ, et contemplera
-furtivement les yeux de son aimée, profonds et changeants comme la baie:
-sous le regard de ces yeux singulièrement luisants, il retrouvera sa
-timidité de rustre, et les paroles d’amour qu’il rêve de murmurer
-mourront sur ses lèvres comme les lignes d’écume sur la plage
-jaunissante. Il sera heureux, cependant: car l’énigmatique fillette n’a
-plus pour lui ni mots cruels, ni coups d’œil méprisants. Ignorant ce qui
-se passe dans ce petit cerveau de chatte, il se taira, maladroit sans le
-savoir, et, jusqu’à l’heure de la sieste, jouira de la présence chère,
-des vagues couronnées d’écume, du ressac chantant sur le sable.
-
- *
-
- * *
-
-L’après-midi a fui, pareil au matin, depuis le réveil de la sieste
-jusqu’à la cigarette fumée sur la levée après le repas de cinq heures.
-
-Hiên, débarbouillé, et resplendissant dans ses vêtements propres, se
-hâte vers la maison de l’Aïeul, parmi les ricins et les cactus. C’est là
-que se passent ses soirées; ce vieux grognon de Bèp-Thoï l’a mal
-accueilli d’abord, mais finalement s’est laissé attendrir par la
-soumission et l’humilité du visiteur et la douceur ingénue de son
-éternel sourire canin. Du reste la recrue rend de multiples petits
-services au vétéran.
-
-Ils sont devenus de vrais amis, bien que l’incorrigible Bèp-Thoï ait
-conservé la regrettable habitude d’adresser à son élève des sermons
-grondeurs. Ensemble ils vont tirer de l’eau au puits; assis sur la
-margelle, à l’ombre du manguier, ils devisent, c’est-à-dire que l’ancien
-narre intarissablement ses campagnes, et la recrue écoute, bouche bée.
-Ensemble, dans l’appentis de planches où Bèp-Thoï s’est installé un
-appartement, ils brossent, astiquent, fourbissent. Ensemble ils balaient
-la chambre de l’Aïeul, mettent de l’eau propre et des fleurs d’hibiscus
-dans les vases japonais, époussètent les bouddhas.
-
-Pendant que le minutieux Hiên étrille le folâtre Annibal qui danse dans
-son box, Bèp-Thoï lui prodigue les conseils chagrins, récrimine sur
-l’incapacité reconnue de la jeune génération; à l’appui de son dire, le
-vieux abonde en proverbes et citations, et, plus fréquemment, en
-anecdotes interminables et sans lien quelconque avec le reste de son
-discours.
-
-Aujourd’hui l’Aïeul a décidé de faire un tour en voiture. Les deux
-compères extraient du hangar le panier de rotin verni, font reluire les
-glaces des lanternes, les cuivres des boucles, les aciers des
-gourmettes, promènent des chiffons de laine sur les cuirs fauves.
-Annibal est amené hors de son écurie, poussé poliment entre les
-brancards et revêtu de son harnais.
-
-L’Aïeul s’empare des rênes et du fouet et offre une place à ses côtés au
-glorieux Hiên, qui remplira les fonctions de groom. Campé sur le perron,
-Bèp-Thoï les regarde partir en grommelant.
-
-Le petit cheval a commencé par témoigner d’intentions saugrenues: il a
-secoué d’un talus à l’autre la voiture légère, a foncé, tête basse,
-contre les chiens et les poules qui s’attardaient sur le chemin, s’est
-arrêté pour croquer de jeunes pousses de bambou pointant le long des
-haïes. Il s’est montré capricieux et parfaitement insupportable, mais la
-mèche du fouet, caressant sa crinière hirsute, a calmé ces velléités
-d’indépendance et de fantaisie. Il trotte maintenant avec sagesse, la
-croupe ondulant régulièrement de droite et de gauche, les oreilles
-relevées:
-
---Belle soirée! déclare l’Aïeul, allumant sa pipe.
-
---Belle soirée! répète avec conviction Hiên, tenant comme un cierge le
-fouet qu’on lui remit pendant l’allumage de la pipe.
-
-Belle soirée, en effet, parfumée et rafraîchie par la brise venue des
-montagnes d’Annam, dont l’azur s’assombrit sous le ciel rose. Devant les
-boutiques du marché, de vieux Chinois ridés, la petite tresse enroulée
-sur le front, sont assis sur des escabeaux de bambou et bavardent; une
-Cantonaise chemine péniblement sur le trottoir, heurte les minuscules
-pointes de ses sabots peints aux briques bossues. Des garçonnets jouent
-au bacouan avec des sapèques, et les petites filles, debout derrière
-leurs futurs seigneurs et maîtres, contemplent avec des yeux de
-convoitise les piécettes de cuivre percées d’un trou carré. Un milicien
-fait les cent pas dans la halle déserte, donnant en spectacle aux seuls
-moineaux des gouttières ses airs solennels de gendarme en faction et ses
-beaux mollets saillants sous les bandes de cotonnade bleue.
-
-Des congaï jacassent comme des perruches devant l’étalage d’un bazar
-hindou. L’Aïeul s’amuse des œillades qu’elles lui décochent à l’ombre de
-leurs mouchoirs de soie rouge, des poses habilement calculées pour faire
-bomber sous la tunique noire les jeunes poitrines et les hanches
-pointues et pour faire valoir sous le pantalon flottant les pieds menus
-pris dans des mules de velours brodé.
-
---Même chose madame français! murmure-t-il, empruntant à ces demoiselles
-faciles leur jargon coutumier.
-
-Le quartier est très mal fréquenté: après les congaï, voici les mousmés.
-Fardées, poudrées, une fleur piquée dans les coques luisantes et
-artistement échafaudées, elles rappellent à s’y méprendre les poupées
-japonaises vendues à la douzaine sur les quais de Marseille, à cela près
-que les kimonos à fleurs et à personnages sont de crêpe de Chine.
-Difformes avec la haute ceinture à nœud bouffant sur les reins, elles
-sont rangées en file paisible et rieuse sur l’obligatoire canapé de
-bambou, attendant le client sans dégoût ni joie, honnêtes commerçantes,
-en somme, qui jugent que leur métier en vaut bien d’autres et n’est pas
-moins honorable.
-
-De bons rires animent les petits yeux bridés et creusent des fossettes
-dans les grosses joues peintes. Hiên soupçonne que ces gamines se
-moquent de lui et leur jette un mauvais regard de bouledogue hargneux et
-qui montre ses dents. La colère visible de cet impayable groom redouble
-l’hilarité qui devient suraiguë. Annibal s’en émeut, et, couchant les
-oreilles, emporte en trois temps de galop le panier vers des allées plus
-calmes.
-
-La vie annamite bruit derrière le rideau de bananiers: querelles de
-ménagères, grognements de porcs, plaintes d’enfants, aboiements de
-chiens errants, gémissements de guitares, ronflements de tam-tams,
-tintements de clochettes dans les pagodes, dont les dragons émaillés
-contemplent par-dessus les larges feuilles retombantes, l’avenue qui
-s’obscurcit. Au seuil des maisons de thé, des rhapsodes aveugles raclent
-du violon à deux cordes et psalmodient les couplets innombrables d’une
-romance populaire, s’interrompant pour clamer d’éloquents appels à la
-pitié des consommateurs. Ceux-ci, rebelles à l’attendrissement,
-continuent de savourer leurs tasses de thé. L’Aïeul lance aux chanteurs
-une poignée de sous qui sonnent dans l’écuelle de fer-blanc et Hiên le
-Maboul s’émerveille en silence de la générosité de son maître.
-
-Plus loin, d’autres baraques, pâtisseries, rôtisseries, restaurants
-rustiques,--un toit de paille posé sur quatre pieux,--regorgent de
-clients bavards et tapageurs: tirailleurs à salacco rejeté sur la nuque,
-miliciens à bandes molletières bleues, boys à vestons irréprochables et
-à figures inquiétantes. Plus loin le fabricant de cercueils, Chinois
-replet et de mine réjouie, rentre dans sa boutique ses caisses
-rectangulaires: pauvres caisses de bois de jaquier à l’usage du simple
-coolie, caisses de bois de fer pour notables, mandarins et capitalistes.
-
-La voiture pénètre dans la forêt où tombe la nuit. Les arbres, les
-taillis ne sont plus que des masses confuses, recroquevillées,
-semble-t-il, pour le sommeil. La route sablée amortit le grincement des
-roues et le choc régulier des sabots. Hiên le Maboul, extasié, écoute le
-souffle imperceptible de la forêt: feuilles mortes qui se détachent avec
-un bruit sec et frôlent le tronc moussu, fougères que le soleil a
-rissolées et qui s’étirent au premier contact des ténèbres froides,
-poules sauvages qui écartent les buissons pour se faufiler jusqu’à leur
-nid, miaulements rauques de chats-tigres en quête d’amour, galops
-étouffés de sangliers à travers la vase des palétuviers. Il aspire de
-toutes ses narines l’odeur puissante de l’humus pourrissant, les relents
-de bêtes fauves, les parfums de fleurs de citronnier qui flottent dans
-l’air immobile. Silencieux et les mains sur les genoux, il écoute, sent,
-voit vivre la forêt: il sait que, dans l’obscurité croissante, les
-faisans, fous de peur, juchés sur les branches des banyans, guettent
-l’approche du renard, forban muet à robe de velours pâle, ou du python,
-magicien aux yeux verts; il sait que les panthères rampent dans les
-hautes herbes de la clairière vers la harde de cerfs paralysés et
-affolés.
-
-L’Aïeul ne sait pas toutes ces choses; mais la nuit palpitante et
-criblée de lucioles, les étoiles d’or aperçues à travers la voûte des
-branches sombres lui versent dans l’âme une joie sereine et paisible, et
-il en jouit en sage.
-
- *
-
- * *
-
-Annibal a réintégré en valsant d’allégresse son écurie où l’attend son
-régal préféré: du paddy mouillé et de jeunes rameaux de bambous. La
-maison de l’Aïeul, dont les portes-fenêtres sont ouvertes à deux
-battants, flamboie; les bougies des lanternes chinoises tamisent à
-travers le papier huilé une clarté discrète, mais les grosses lampes de
-bronze posées sur les socles de bois laqué illuminent jusqu’à la
-véranda.
-
-L’Aïeul, épicurien sans prétention, qui goûte les plaisirs de la table
-et sait apprécier l’esthétique d’un repas bien servi dans un décor
-soigné, finit de dîner. Bèp-Thoï, maître d’hôtel inimitable, trottine,
-la serviette sous le bras, de la salle à manger à la cuisine, où trône
-parmi les casseroles le brave A-Gyoc, artiste de valeur, encore que
-modeste. Hiên, maître Jacques convaincu, a troqué ses attributions de
-groom contre celles de _boy-panka_, dont il s’acquitte avec une égale
-dignité.
-
-Tout en halant la ficelle que ses doigts ont quelque peu noircie, il
-s’ébahit de la nappe blanche que nulle tache ne déshonore, du cristal
-taillé des carafes et des verres que la glace décore de buée, de
-l’argenterie miroitante et scintillante, des tasses chinoises où fume le
-café, des boîtes brunes où sont couchés, côte à côte, les cigares
-habillés de somptueux papier d’argent.
-
-L’Aïeul lui fait signe de lâcher sa ficelle et d’approcher; il accourt
-et l’Aïeul lui montre une jolie pile de piastres neuves aux tranches
-vierges.
-
---Voilà pour toi! dit-il.
-
---Pour moi! s’écrie Hiên, abasourdi; pour moi!
-
---Pour toi, petit frère! Tu ne penses pas que je te laisserai soigner
-mon cheval et m’éventer pour l’honneur seulement. Ces piastres sont à
-toi: tu les as bien gagnées.
-
---Aïeul vénérable, je ne veux pas de ton argent. Je n’accepte de toi
-qu’une chose: la permission de vivre ainsi à tes côtés, demain et
-toujours. Tu m’as tiré de la boue, tu m’as protégé contre les méchantes
-gens qui me persécutaient, tu as fait entrer dans ma pauvre tête un peu
-de science et de lumière; tu as été pour moi plus qu’un frère aîné et
-plus qu’un père, et je t’aime comme le chien de berger aime son maître.
-Laisse-moi te remercier à ma façon, en m’occupant des objets qui
-t’appartiennent, en entourant ta personne de soins et de dévouement:
-c’est encore une joie pour moi que de respirer dans cette maison qui est
-à toi, de tirer ce _panka_ qui est à toi, de faire briller la voiture
-qui est à toi... Et moi aussi, je suis à toi comme un esclave à son
-propriétaire.
-
---Je sais que tu es un brave garçon et je n’ai pas voulu t’offenser.
-C’est un cadeau que je te fais, comprends-tu? Avec cette petite somme tu
-pourras, selon ta fantaisie, grignoter des friandises pendant les pauses
-ou t’acheter une pipe à eau. Garde ces piastres...
-
---Mais, vénérable Aïeul...
-
---Comment?... Refuserais-tu un cadeau de moi?... Mets cet argent dans la
-poche de ton veston. M’entends-tu?
-
---Oui! oui! gémit Hiên.
-
-Et il empoche fébrilement cet argent maudit, qui a failli faire gronder
-sur sa tête, pour la première fois, la colère de l’Aïeul. Celui-ci se
-rassérène et reprend le ton amical:
-
---Où en sont tes amours?
-
-Comment confesser qu’il n’y a rien de changé à la situation?
-
---Heu! heu! souffle piteusement le tirailleur embarrassé.
-
---Je parie que tu n’as encore rien trouvé à dire à ta bien-aimée...
-Avoue-le!
-
---Je n’ai encore rien dit, avoue le pauvre amoureux.
-
---Mais, mon bon ami, comment veux-tu que tes affaires marchent, si tu
-n’apportes pas plus d’entrain à la besogne?... De l’audace, que diable!
-Fais ta cour à cette petite fille, dis-lui entre chien et loup des
-choses aimables; fais-toi valoir de toutes façons, montre-lui que tu es
-un homme.
-
---C’est ça! s’écrie Hiên, électrisé et qui se sent un courage inconnu;
-je lui parlerai!...
-
-Promesse en l’air! vantardise de poltron! La lune, qui a haussé
-par-dessus les plumets des aréquiers son disque blême, semble ricaner.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Décembre vint, avec son cortège de fêtes chômées, chrétiennes et
-bouddhiques, désastreuses pour l’avancement des travaux, mais bien
-accueillies par les tirailleurs. Hiên se réjouit plus particulièrement
-de ces congés supplémentaires qui lui fournissaient l’occasion de passer
-de longues heures auprès de Maÿ et de l’Aïeul...
-
-La veille de Noël, au rapport de dix heures, le maussade Pietro informa
-la compagnie assemblée que le lieutenant accordait la permission de
-l’après-midi.
-
-Cette perspective de liberté inattendue provoqua de sourds murmures de
-joie, que réprima aussitôt une grimace apparue sur la face bilieuse du
-tyran.
-
-Hiên expédia ses soucoupes de riz, sa cigarette et sa chique de bétel et
-courut chez l’Aïeul.
-
---Tu arrives bien, déclara Bèp-Thoï;--nous avons un invité, le vieux
-bonze des catholiques, un drôle de bonhomme barbu et qui rit toujours en
-tenant sa barbe à deux mains. Tu vas m’aider à mettre la table, et,
-pendant le déjeuner, tu rempliras les verres de glace... Veille à ne pas
-mouiller la nappe; sinon, tu auras de mes nouvelles!
-
---Mais je ferai sûrement des bêtises!...
-
---J’aurai l’œil sur toi.
-
-Son seau de glace aux doigts, Hiên tremblait et tâchait de se remémorer
-les principes que lui inculqua Bèp-Thoï. Tout se passa pour le mieux,
-et, malgré l’invincible frisson qui agitait ses grosses mains de
-bûcheron, l’apprenti n’eut à se reprocher qu’une maladresse
-insignifiante: un bloc de glace précipité sur le carreau.
-
-Le dessert venu, il put, respirant à son aise, retourner à son escabeau
-de _boy-panka_ et, tout en allongeant et pliant le bras, examiner le
-«drôle de bonhomme».
-
-Ce bonhomme était un brave homme. Missionnaire en Cochinchine depuis
-trente ans, le P. Siméon n’avait pas une seule fois, au cours de ces
-trente années, quitté son poste pour revoir la France. Son grand corps
-maigre et osseux, dans sa légère soutane usée et rapiécée, semblait
-pourtant n’avoir point souffert de l’exil; le terrible soleil n’avait
-réussi qu’à jaunir et tanner la figure où souriaient les yeux vifs sous
-les sourcils touffus, où pointait le nez busqué au-dessus de la bouche
-noyée de moustaches et de barbe grisonnantes.
-
-L’Aïeul admirait et respectait la foi robuste et le dévouement
-inlassable du prêtre; le P. Siméon estimait la franchise et la rectitude
-de jugement de l’officier athée. Tout avait contribué à faire du vieux
-missionnaire et du jeune lieutenant une paire d’amis vrais. Leur amour
-commun des humbles et des simples avait déterminé le premier pas vers
-l’amitié; puis ils s’étaient découvert des sympathies littéraires
-communes: tous deux latinistes fervents, l’un par éducation
-professionnelle, l’autre par goût, «annamitophiles» convaincus, après
-comparaison entre l’indigène prétendu barbare et le civilisé européen,
-il leur arrivait d’abandonner Lucrèce pour Truong-Vinh-Ky et Cûa pour
-Catulle.
-
-Il arrivait au P. Siméon, ruiné par les gueux qui tapaient à sa porte,
-de faire appel à la bourse de l’officier; et, celui-ci refusait ensuite
-obstinément de se rappeler les prêts consentis, mais blâmait sévèrement
-l’emprunteur d’avoir cédé au premier affamé venu la totalité des
-piastres à lui avancées pour son particulier entretien.
-
-Suprême trait d’union, enfin: tous deux fumaient la pipe; suprême cause
-de querelles aussi, le vieux fumeur intransigeant faisant un crime à son
-jeune confrère de fumer des cigares, injure grave à Sa Majesté la pipe,
-qui n’admet point de partage.
-
-Tout en buvant un merveilleux marc de Bourgogne quinquagénaire, que des
-cousins charitables envoyaient au prêtre, ils se harcelaient
-d’épigrammes.
-
---Pourquoi, Père Siméon, désignez-vous les Annamites, qui sont des
-bouddhistes, du terme méprisant de païens?... Et moi aussi, je suis un
-païen!
-
---Des païens comme vous valent mieux que bien des catholiques.
-
-Ou bien l’Aïeul, installé sous la véranda de la case, considérait la
-misérable église de torchis et prenait à partie joyeusement son vieil
-ami:
-
---Comment se fait-il, Père Siméon, que vous vous prélassiez dans une
-maison de pierres, de briques et de tuiles, alors que le bon Dieu
-grelotte sous un toit de paille?
-
---Mon cher ami, les donateurs généreux qui m’ont logé dans ce palais ne
-m’ont point consulté, et, quant à l’église, c’est moi qui l’ai
-construite et les fonds n’abondaient guère... Du reste, je vous
-répondrai que le bon Dieu est accommodant: il voit mes intentions et se
-contente de la paille.
-
---Peut-être même trouve-t-il les choses bien arrangées de la sorte,
-estimant que son ministre est mieux à sa place sous le toit de tuiles
-que lui-même, qui n’est point sujet aux rhumatismes et ne redoute ni les
-fourmis ni les scorpions.
-
---Taisez-vous, blasphémateur!...
-
-En ces débats, leur amitié ne faisait que se consolider sans cesse, et
-le P. Siméon, que trente années d’exil auraient dû endurcir, ne
-prévoyait pas sans un véritable chagrin qu’un jour viendrait où cet
-aimable et franc compagnon le quitterait.
-
-Pendant que Hiên le Maboul, manœuvrant la corde du _panka_, examinait
-avec une curiosité infatigable le bonze chrétien, celui-ci exposait à
-l’Aïeul une requête: il existait, croyait-il, au camp, une splendide
-collection de lanternes de papier peint fabriquées jadis par les
-tirailleurs, lors d’un concours: ne serait-il pas possible de prêter ces
-lanternes au missionnaire, qui les emploierait à illuminer son église
-pendant la messe de minuit?
-
---Mais, Père Siméon, songez que ces lanternes sont l’œuvre de mains
-païennes!
-
---J’y songe, j’y songe, mon ami... elles ne pourront qu’être sanctifiées
-par leur court séjour dans mon église.
-
---Elles seront chez vous à trois heures.
-
---Merci... Et vous-même, viendrez-vous admirer l’effet de vos lanternes?
-
---J’irai voir la sortie de la messe.
-
---C’est déjà un progrès.
-
---Un progrès sans lendemain!
-
---Vous y viendrez!
-
---J’en doute!
-
---Vous y viendrez. Vous êtes un amoureux de la vie et seul le dogme de
-la résurrection peut vous consoler de vieillir et de mourir!
-
- *
-
- * *
-
-Sous le porche de pisé, les indigènes s’écrasent pour voir ce qui se
-passe à l’intérieur de l’église. Hiên le Maboul, que ses gros poings et
-sa haute taille désignent au respect, ne quitte point le premier rang
-des curieux; insensible aux poussées, il regarde avec des yeux naïfs,
-agrandis encore par la stupéfaction, le spectacle nouveau que lui
-propose la pagode catholique.
-
-Bien misérable, en vérité, cette pagode, avec son toit de paille posé
-sur des piliers mal équarris, mais, telle quelle, elle éblouit le simple
-tirailleur que ravissent les girandoles de lanternes luisant entre les
-poutres, les alignements de verres de couleur encadrant les fenêtres
-béantes et veuves de vitraux, les rustiques tableaux du chemin de la
-croix, le lustre de fer-blanc découpé. De loin l’autel produit un effet
-prodigieux, avec ses cierges clignotants devant lesquels évoluent
-majestueusement la chasuble brodée du prêtre et les calottes rouges des
-enfants de chœur; non moins extraordinaire, l’effet des vieux noëls
-chantés avec d’horribles voix fausses et un épouvantable accent par les
-petits métis de l’école des Frères.
-
-Hiên, haussé sur la pointe de ses pieds nus, aperçoit les chanteurs,
-têtes rases et figures jaunes, assemblées autour de leur chef, grand
-diable maigre tout habillé de noir; il distingue les cornettes blanches,
-les robes de bure bleue des Sœurs. Dans les bas-côtés, les indigènes
-s’entassent sur des nattes, tantôt accroupis sur leurs talons, tantôt
-prosternés, le front et les coudes contre le sol. Aux conquérants la nef
-est réservée: catholiques pratiquants ou libres penseurs n’ont eu garde
-de manquer à cette cérémonie, les uns par conviction, les autres parce
-que la messe de minuit représente une distraction qui en vaut bien une
-autre. Les corsages de soie claire des pieuses femmes de fonctionnaires
-et de colons voisinent avec les rudes épaulettes jaunes des braves et
-peu convaincus «marsouins»; les smokings des pilotes et commis de
-résidence avec les dolmans des officiers.
-
-Hiên, jouant des coudes, aperçoit enfin son lieutenant. L’Aïeul, incliné
-sur les rochers de carton peint de la crèche, dénombre avec
-attendrissement les pasteurs de plomb poussant parmi les sapins de
-mousse leurs moutons de bois aux pattes raides, les anges de cire rose
-suspendus par des fils au-dessus de la grotte où les Rois Mages de
-plâtre adorent une poupée de biscuit, l’Enfant Jésus... Et leur suite
-attend dehors, les pieds dans la mousse semée de flocons de neige qui
-sont des tampons de coton: étrange suite où fraternisent des licteurs
-romains armés de la hache, des cuirassiers et des zouaves de la
-troisième République. Cependant une incroyable ménagerie d’animaux
-domestiques et féroces entoure la cohorte des gardes, lions, tigres,
-girafes, éléphants, chameaux, brebis, chiens, chats, de toutes
-dimensions et de toutes matières, depuis le caoutchouc aristocratique
-jusqu’au celluloïd plébéien. Mais le bœuf et l’âne n’ont point quitté
-leur étable, jugeant sans doute qu’elle est à eux, après tout, et,
-rangés sur la même ligne que les Rois Mages, considèrent l’Enfant Jésus
-d’un œil immuablement stupide.
-
- *
-
- * *
-
-Le jour de l’an passa sans qu’une cérémonie quelconque le différenciât
-aux yeux de Hiên d’un dimanche ordinaire. Puis vint le Têt, jour de l’an
-annamite.
-
-Ce fut un grand jour. Dès l’aube, Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, ayant fait
-brûler des bâtonnets d’encens sous l’appentis afin de se concilier les
-bons et les mauvais esprits, coururent allumer des files de pétards
-devant la porte de l’Aïeul, qui fut éveillé en sursaut.
-
-Dès qu’il fut levé, les deux tirailleurs se présentèrent devant lui, et,
-l’ayant salué avec ensemble, lui offrirent des bananes, des oranges et
-des œufs frais; puis Bèp-Thoï, lissant sa barbiche grisonnante, adressa
-une longue harangue à son chef:
-
---Aïeul à deux galons, voici l’année nouvelle: puisse-t-elle conserver à
-tes serviteurs un maître tel que toi!... J’ai de longues années de
-service: j’ai fait la campagne du Tonkin contre les Chinois, puis contre
-les Pavillons-Noirs; en ce temps-là, il n’y avait point encore de
-tirailleurs tonkinois... J’étais alors ordonnance d’un capitaine que les
-pirates tuèrent d’un coup de fusil: je ramenai son corps et j’eus la
-médaille du Tonkin. Puis je servis sous les ordres de beaucoup de
-lieutenants, dont j’ai gardé les portraits, mais dont j’ai oublié les
-noms; j’ai fait la guerre à leur suite, dans la plaine de Lam, puis sur
-le Mékong, puis au Siam... Maintenant me voilà âgé; le mousqueton
-commence à se faire pesant sur mon épaule, et bientôt je n’aurai plus
-d’autre distraction que de me rappeler tous les officiers avec qui j’ai
-combattu et marché. Parmi tous ceux-là, que j’ai servis en fidèle
-soldat, tu es au premier rang dans mon affection: je pense que ton
-départ sera pour moi un plus cruel deuil que la mort de mon père et de
-ma mère, car je t’aime plus que mon père et ma mère... A toi de parler,
-Hiên!
-
-Et Bèp-Thoï, très fier de son discours, poussa du coude son camarade.
-Hélas! de la brève allocution qu’il avait cependant apprise, mot à mot,
-pendant des semaines, il ne restait plus une bribe dans le cerveau
-rebelle du malheureux Hiên, et, lorsqu’il eut dit à son tour: «Vénérable
-Aïeul, voici l’année nouvelle...», il resta court, tremblant et suant.
-
---C’est bien! dit l’Aïeul, vous êtes tous deux de braves gens. Toi,
-Bèp-Thoï, tu es le modèle des vieux serviteurs, et toi, Hiên, un
-excellent garçon, de cœur généreux. Que l’an nouveau vous donne le
-bonheur...
-
-Dehors éclatèrent des pétards et des voix résonnèrent sous la véranda.
-La porte fut ouverte à deux battants, et l’Aïeul aperçut la compagnie
-entière massant au bas du perron ses salaccos plats, étincelants, et ses
-figures noires. Une formidable acclamation salua l’apparition du
-lieutenant derrière la balustrade.
-
---Heureuse année, vénérable Aïeul!
-
---Heureuse année, petits frères!
-
-Puis tous firent silence afin de laisser parler le sergent Cang.
-
---Aïeul à deux galons, que l’année te soit bonne comme tu as été bon
-avec tes soldats! Qu’elle te donne la félicité et la gloire... Quant à
-nous, nous serons heureux tant que tu demeureras avec nous, car ta
-présence est la garantie de notre tranquillité, de notre paix. Tu es
-notre bonheur: avant ton retour qu’étions-nous? Des gueux misérables et
-courbés sous les injures. Nous ne savions plus rire et la seule pensée
-des choses que nous allions dire nous décourageait de causer entre nous
-comme autrefois. Nous étions plus tristes que des pierres et plus
-humiliés que des chiens. Et j’en connais qui voulaient déserter, gagner
-la brousse, et d’autres qui rêvaient de se mettre le canon de leur
-mousqueton dans la bouche et d’en finir... Est-ce vrai, frères cadets?
-
---C’est vrai! c’est vrai! rugit la compagnie.
-
---Mais ceux qui méditaient de déserter, ceux qui méditaient de se tuer
-retardaient leur fuite ou leur suicide dans l’espoir que tu
-reviendrais... Tu ne revenais pas: on interrogeait les sampaniers
-descendus de Baria, de Cua-Lap et de Nha-Trang; ces gens-là disaient
-qu’on ne te reverrait jamais, car tu étais monté sur la grande montagne
-d’Annam où sont embusquées des tribus de sauvages nus et des légions de
-méchants esprits. Et, comme ils t’aimaient aussi, ils pleuraient avec
-nous.
-
---C’est vrai, ils pleuraient! gémit le chœur, à ce rappel de la terrible
-époque.
-
---Et tu es revenu! Les chiens qui rampaient, l’échine tremblante, ont
-relevé le nez, gambadent en aboyant de contentement. Personne n’a
-déserté, personne ne s’est tiré de coup de fusil dans la bouche... Ah!
-comme les clairons sonnaient gaillardement sur la route du camp, le
-matin où tu reparus parmi tes tirailleurs! Comme les rires s’envolaient
-jusqu’à la cime des aréquiers! Et moi, vieux sergent presque blanc de
-barbe et de cheveux, j’essuyais, tout en marchant à ma place de
-serre-file, des larmes de joie: car je savais bien que le mauvais rêve
-avait pris fin, et de loin je te voyais sourire sous ton casque et je me
-disais, pleurant comme un imbécile: «Puisse-t-il, puisse-t-il rester
-avec nous!» Et maintenant je te dis encore: «Reste avec nous désormais!»
-
---Reste! reste avec nous! supplièrent les tirailleurs.
-
---Je tâcherai, dit l’Aïeul.
-
-Des cris d’allégresse montèrent des cactus piétinés et les pétards
-firent rage.
-
-Et Hiên répétait:
-
---Reste! reste, Aïeul à deux galons!
-
-
-
-
-XII
-
-
---L’Aïeul dort toujours? demande Bèp-Thoï, assis sur les carreaux de la
-véranda et rafistolant des cannes à pêche.
-
---Toujours! répond Hiên, qui plonge un regard curieux à travers les
-lames disjointes des persiennes.
-
-Hiên se rassied et tend à son compagnon les cordonnets tressés, les
-crins et les hameçons:
-
---L’après-midi est chaud, soupire-t-il.
-
---Oui, mais il y a de la brise: l’Aïeul aura beau temps pour la pêche.
-
---Oui! beau temps pour la pêche! Quand le soleil pénètre l’eau, les
-poissons viennent se chauffer près des roches, et l’on en prend des
-quantités, parce que la lumière les aveugle et qu’ils ne distinguent pas
-le pêcheur... L’Aïeul en rapportera son plein panier.
-
---Il ne rapportera rien du tout... On voit bien que tu n’as jamais été à
-la pêche avec lui!... Il jette sa ligne, allume sa pipe et ouvre un
-livre: il exhale de grosses bouffées de fumée bleue qu’il s’amuse à
-suivre de l’œil, lit une page de son livre, lâche son livre pour
-regarder les vagues en sifflotant d’un air content; sa pipe éteinte, il
-la rallume et recommence... Tu verras ça tout à l’heure... Quant au
-poisson, il mange les appâts tout à son aise, et si, par hasard,
-l’hameçon résiste, l’animal a tout le loisir de se décrocher ou
-d’emporter l’engin avec lui.
-
---Mais moi, que ferai-je pendant ce temps-là?
-
---Tu n’as qu’une chose à faire, t’étendre à l’ombre et dormir. A ton
-réveil, l’Aïeul sera parti; tu retireras les lignes et tu rentreras:
-voilà tout!... Tu peux bien te dispenser de prendre un panier.
-
---Dis-donc, Bèp-Thoï, je crois que l’Aïeul a bougé.
-
-Bèp-Thoï regarde, à son tour, dans la chambre. Sur la natte de rotin
-multicolore, l’Aïeul s’étire et bâille: la sieste a été longue et le
-sommeil invincible pèse encore sur les paupières. Mais le vieux
-tirailleur a poussé sans bruit la porte, qui livre passage derrière lui
-au jour éclatant, et la face ahurie et bon enfant de Hiên s’encadre dans
-l’embrasure.
-
---Les lignes sont prêtes!
-
-L’Aïeul bâille une dernière fois et se lève décidément, très à son aise
-dans le pyjama de tussor gris, enchanté de la lumière et de l’air frais.
-Après avoir barboté dans son _tub_, il s’habille de toile kaki et écoute
-patiemment les sages discours de son vieux _boy_.
-
---Aïeul, choisis pour t’asseoir une roche sèche et nue; la dernière fois
-que tu es allé à la pêche, ton pantalon était tout vert d’algues
-écrasées et j’ai eu toutes les peines du monde à le laver.
-
---Entendu, vieux Bèp!
-
---Et puis, veille à tes lignes: elles reviennent toujours sans un
-hameçon et même sans un crin.
-
---C’est compris!... Que veux-tu encore que je fasse pour te complaire?
-
---Prends garde aux coups de soleil: mai est proche!
-
---C’est bon! c’est bon!... Partons, Hiên!
-
---Faut-il prendre un panier, vénérable Aïeul?
-
---Mais oui!... En voilà, une question!... J’espère bien rapporter une
-friture magnifique... quoique j’aie été, jusqu’ici, assez malheureux.
-
---Il y avait un peu de ta faute, geint ce grognon de Bèp-Thoï. Au lieu
-de surveiller le bouchon, tu siffles et tu lis et tu regardes les vagues
-aller et venir.
-
---Je t’assure que je suis très attentif à ma besogne; je n’ai pas de
-chance, que veux-tu?...
-
- * * * * *
-
-L’Aïeul marche à grandes enjambées, la pipe aux dents, et un livre sous
-le bras, et Hiên trotte derrière lui, équipé comme pour une lointaine
-campagne de pêche: des lignes jalonnées de bouchons rouges dansent sur
-son épaule droite, une épuisette sur son épaule gauche; des bidons, des
-boîtes à vers, des paniers à poissons s’entre-choquent sur ses hanches
-et sur ses reins avec un tapage de ferraille.
-
-Le soleil tape sur le dos des deux promeneurs. Sur les hautes branches
-des banyans, les cigales chantent éperdument leur hymne interminable à
-la chaleur; des tourterelles s’appellent doucement, d’une dune à
-l’autre, par-dessus les rizières; des huppes s’amusent à lancer leur cri
-précipité aux échos de la forêt, qui le redisent d’une voix accablée et
-assourdie; des perruches se querellent, enrouées comme des concierges.
-Il fait atrocement chaud: les palmes des aréquiers, comme lasses,
-inclinent vers le sol leurs feuilles repliées et flétries; les bananiers
-prennent des poses vaincues de saules pleureurs; les cosses des
-flamboyants crèvent avec des détonations brusques; les fleurs des
-frangipaniers tournoient et roulent dans la poussière du chemin qui
-ensanglante leurs lèvres blêmes, et l’on croirait qu’elles ont mâché du
-bétel; les hibiscus prudents ont refermé leurs pétales autour du pistil,
-dont la pointe seule apparaît, écarlate, parmi les feuilles d’un vert
-tendre.
-
-Sur les bords d’un étang où des lotus agonisent entre les joncs, un
-chœur de grenouilles maudit la sécheresse avec une éloquence bruyante.
-Des chiens jaunes, pareils à des renards, ont élu pour y dormir les
-degrés de brique de la fontaine et baignent leurs flancs décharnés et
-palpitants aux flaques d’eau que le soleil n’a pas bues encore. Derrière
-les stores mi-levés des cases, se balancent des hamacs d’où pendent des
-jambes nues de fillettes.
-
-L’Aïeul et son compagnon se hâtent le long des murs trop blancs où
-sommeillent les margouillats gris, insoucieux du vol strident des
-moustiques. Voici la baie enfin et la brise fraîche venue de l’ouest et
-de l’océan Indien. Fête de lumière et de couleurs: l’azur éblouissant du
-ciel se confond avec l’azur de la mer; la flottille de sampans découpe
-nettement sur l’eau bleue ses vergues brunes, ses cordages d’aloès
-marron, ses coques noires où s’ouvrent des yeux pourpres et qui se
-dandinent au passage de la houle moirée; la montagne dresse plus haut
-dans l’air vibrant ses croupes de granit vêtues de verdure neuve.
-
-Sur son contrefort pelé, la villa du gouverneur mire au soleil l’or de
-ses mosaïques et l’émail de ses chimères. Les toits de tuiles semblent
-des fleurs géantes écloses aux branches des lilas du Japon, les ardoises
-de l’Hôtel Ollivier scintillent entre les cimes des eucalyptus. Des
-pêcheurs, autour d’un sampan échoué, cognent à coups de maillet le
-bordage sonore, rythmant la mélopée que module leur chef; le ressac
-bruissant entre les galets de la plage chante en sourdine avec eux.
-
-Devant la maisonnette du sergent Cang, voici Maÿ accroupie à l’ombre et
-bâillant.
-
---Où vas-tu, vénérable Aïeul à deux galons?
-
---Je vais à la pêche, sœur cadette.
-
---Il fait beau temps: le poisson abondera.
-
---Heu! heu!
-
---Vénérable Aïeul, permets-moi de t’accompagner: je m’ennuie à la
-maison; il fait chaud ici et j’ai envie de me promener.
-
---Viens avec nous.
-
-La fillette bondit et emboîte le pas aux deux hommes. Tout en marchant,
-elle remarque l’air pénétré de Hiên, entend la musique infernale que
-font les instruments de fer-blanc attachés à la ceinture du tirailleur,
-et rit comme une source. Hiên se retourne, soupçonneux.
-
---Pourquoi ris-tu?
-
---Tu ressembles au mât de cocagne que l’on avait planté au marché, le
-jour du Têt.
-
-A cette comparaison moqueuse, mais juste, le pauvre diable ne trouve
-rien à répondre, et, tout à coup, les bidons, les paniers, les lignes
-dont il s’est encombré, et que, tout à l’heure encore, sous le soleil
-ardent, il portait si vaillamment, lui paraissent pesants et ridicules,
-et, comme on arrive à la levée où l’Aïeul choisit habituellement sa
-place, Hiên se débarrasse avec joie de l’attirail qui le rendit
-grotesque aux yeux de sa bien-aimée. Il déroule les lignes, arme les
-hameçons de hideux vers rouges, assujettit les cannes avec de gros
-cailloux.
-
-Fameuse place, à l’ombre d’une touffe de bambou, éventée par le souffle
-du large! L’Aïeul oublieux des recommandations éplorées de Bèp-Thoï, a
-jeté son dévolu sur une large pierre tapissée d’une belle mousse verte:
-il s’assied et regarde la houle où filtre le soleil. Les bouchons
-écarlates se balancent doucement, avec des allures pacifiques d’engins
-inoffensifs; des essaims de menus poissons argentés défilent en bon
-ordre et d’un air indifférent autour des appâts: sans doute les
-jugent-ils répugnants... «Ils n’ont vraiment pas tort»! songe le
-pêcheur, et, sans plus s’occuper de sa besogne, il admire maintenant les
-fusées d’écume que la houle projette sur les roches. Des ourlets d’eau
-pétillante montent à l’assaut de la digue, submergent les rochers, qui
-reparaissent ruisselants et pareils, avec leurs chevelures d’algues
-tordues par les lames, à des crânes de noyés.
-
-L’Aïeul ouvre le roman à couverture jaune qui gît dans la mousse; à
-travers les feuilles de bambous, le soleil crible les pages de petits
-ronds dansants... Choix malheureux: c’est une banale histoire
-d’adultère, où sont décrits avec complaisance les états d’âme d’une
-petite provinciale neurasthénique et détraquée. L’Aïeul estimant que
-l’héroïne eût mérité cent fois le fouet ou la douche, enfouit l’ennuyeux
-volume dans le panier à poissons.
-
-Rasséréné par cette exécution, il bourre minutieusement sa pipe et
-l’allume, et la fumée s’envole en petits flocons blancs qui réjouissent
-les yeux du fumeur. Le ronflement rythmé du ressac lui suggère des
-souvenirs musicaux... Oui, c’est bien la chanson du _Rouet d’Omphale_...
-Il fredonne la plainte du héros courbé aux genoux de la femme; comme les
-violons de Colonne, il passe du _piano_ au _fortissimo_, et les
-escouades de poissons qui rôdaient autour des hameçons prennent
-décidément la fuite. Seul un crabe énorme, averti, sans doute, des
-faibles dangers courus, se glisse traîtreusement parmi les algues et
-grignote paisiblement les appâts. Le chanteur, tenté par la mousse et
-l’herbe, s’est allongé sur le dos, le casque sur les yeux. Le crabe peut
-maintenant dévorer tout à son aise les vers rouges: l’Aïeul s’est
-assoupi et les clameurs des cloches battues par l’écume ne cessent pas
-de le bercer.
-
-Ses compagnons sont restés d’abord bien sagement à regarder flotter les
-bouchons; puis Maÿ a entraîné Hiên le long de la grève, et, un instant,
-ils ont cherché entre les galets des hippocampes et des coquillages; ils
-ont lancé des cailloux aux crabes attardés, enfoncé des branches dans la
-panse gélatineuse des méduses. Puis la fillette a déclaré:
-
---Je suis lasse.
-
-Et le bon amoureux l’a installée confortablement sous une sorte de
-tonnelle de ricins.
-
-Pour la distraire, il fait des ricochets superbes avec des débris de
-tuiles. Il a ôté son veston de toile, et son torse noirci, ses biceps
-saillants se tendent glorieusement au grand soleil qui dore la plage.
-Maÿ le considère et se sent alanguie et nerveuse.
-
---Viens t’asseoir près de moi, Hiên.
-
-Docile, Hiên vient s’accroupir aux pieds de la fillette.
-
---Vois comme j’ai chaud, Hiên!
-
-Elle a posé ses deux mains brûlantes sur les épaules bosselées de
-muscles durs qui tressaillent.
-
---Moi aussi, j’ai chaud, bégaie le géant accroupi et frissonnant.
-
-Mais que fait donc Maÿ?... Elle dégrafe sa longue tunique de crépon
-noir; les boutons d’argent roulent sous ses doigts hâtifs et cèdent, un
-par un; la voici demi-nue, offrant sa poitrine à la brise fraîche. Elle
-s’étire et cambre son buste de statuette où perlent des gouttes légères
-de sueur. Renversée sur le gazon, les mains croisées sous la nuque, elle
-rit comme roucoulent les tourterelles et parle d’une voix essoufflée:
-
---Mets-toi près de moi, Hiên.
-
-Il hésite: devant ce petit corps dévêtu et frémissant, il s’est senti
-tout à coup désemparé, hébété; un nuage rouge est descendu de ses
-paupières devant ses yeux, ses oreilles bourdonnent, ses mains tremblent
-de fièvre et cette sensation neuve l’inquiète...
-
-Mets-toi donc là, imbécile!... Cette fièvre, c’est l’amour, le seul
-amour vrai, l’amour des bêtes!... Tu vas être, pour cette petite fille
-en délire, pareil à un dieu!... Et demain tu le seras encore, et
-toujours!... Et tu auras conquis le bonheur...
-
---Prends-moi dans tes bras, Hiên!
-
-Elle attire de toute la force de ses poignets minces le lourdaud; et il
-se défend, et il lui semble qu’il va salir son idole s’il entoure de ses
-vilains bras poilus cette délicate divinité d’ivoire.
-
---Viens près de moi, Hiên!... plus près!...
-
-Elle est folle!... Hiên se redresse à demi, les tempes battantes, la
-considère avec ses yeux de bon bouledogue effaré. Et les lèvres
-empourprées de bétel lui crachent l’injure:
-
---Individu idiot!
-
-Il se doute alors vaguement qu’il a commis quelque fâcheuse bévue, et,
-pour la réparer, pour apaiser la colère incompréhensible de Maÿ, il rit,
-il rit bêtement, et ses doigts malhabiles torturent son turban.
-
-Les boutons d’argent ont refermé sur les seins minuscules la tunique de
-crépon noir et Maÿ se lève, rouge encore, un sourire méprisant à la
-bouche. Sans plus regarder le gueux agenouillé, elle s’en va sur la
-route où pleuvent les fleurs de frangipanier; elle disparaît.
-
-Il la voit fuir, abruti et malheureux, prêt à sangloter... Que lui
-a-t-il fait?... que lui a-t-il fait?...
-
-Il se secoue, comme au sortir d’un sommeil traversé de cauchemars.
-
-Le soleil ne brûle plus, son disque orange affleure l’horizon. Le
-crépuscule va venir, et la nuit bientôt... L’Aïeul est parti.
-
-Hiên ramasse les lignes veuves d’hameçons, les paniers vides, les boîtes
-à vers, les bidons qui recommencent sur ses flancs leur musique
-infernale. Il marche d’un pas morne et le front bas, suivant dans la
-poussière les traces des petits pieds nus de Maÿ. Une idée fixe l’obsède
-maintenant et il la formule à mi-voix:
-
---Il ne faut pas que je raconte cette histoire à l’Aïeul!... Je ne
-parlerai pas à l’Aïeul!...
-
- *
-
- * *
-
-Il a parlé à l’Aïeul. Il lui a tout dit, accroupi près de la chaise
-longue et remuant l’éventail japonais, et l’Aïeul a froncé les sourcils
-et, retirant sa pipe de sa bouche, a fait simplement cette réponse:
-
---Individu idiot!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Hiên le Maboul déroula sur les planches du lit de camp sa natte siamoise
-où se voyaient dans une plaine verte des lions cerise et des pagodes
-jaunes. Il descendit sa caisse de l’étagère où sa place était marquée
-parmi d’autres caisses uniformément noires et timbrées de chiffres
-rouges. Il l’ouvrit et, méthodiquement, avec des précautions de ménagère
-comptant son linge, en sortit tout son petit bagage.
-
-Il plia selon les rites les vestons de toile blanche empesés, les
-vestons de toile kaki rapiécés et flasques, les paletots de molleton
-bleu sombre, les pantalons de coutil et de cotonnade; il bâtit ensuite
-avec le tout une magnifique colonne carrée, qu’il coiffa d’un salacco. A
-la base du monument, il sema les jambières, les jugulaires et les
-ceintures. Il déploya sa trousse de cuir fauve, aligna sur un mouchoir
-illustré le miroir d’étain, les ciseaux, la brosse à dents, le peigne de
-bambou, le dé, et démonta l’instrument de bois qui lui servait à la fois
-d’alène, de bobine et d’étui à aiguilles. Reculant de deux pas, il
-contempla son ouvrage d’un œil admiratif.
-
-Autour de lui, et d’un bout à l’autre de la case, des nattes s’étaient
-déroulées sur le lit de camp et des caisses noires avaient vidé leur
-contenu multicolore sur les nattes. La compagnie se préparait à une
-«revue de détail», et les deux grandes cases bruissaient comme des
-ruches.
-
-Les sergents français, le casque en bataille, allaient et venaient,
-prodiguant des ordres et des encouragements, jurant et s’épongeant le
-front avec leurs mouchoirs à carreaux. Des tirailleurs de corvée
-époussetaient les étagères et les charpentes goudronnées, chassaient les
-pacifiques margouillats et les geckos bruyants, massacraient les
-araignées, balayaient les monômes de fourmis, crevaient les édifices des
-termites. Des caporaux faisaient laver les persiennes peintes au
-coaltar. Les hommes «de chambre», le balai de rotin aux doigts,
-fourrageaient sous le lit de camp, sourds aux clameurs des innocents
-camarades à qui, par inadvertance, ils donnaient de leur balai dans les
-chevilles. Les vieux tirailleurs médaillés, graves et muets, se tenaient
-accroupis auprès de leur paquetage étalé d’un tour de main et fumaient
-la pipe à eau.
-
-Dehors le grand soleil calme s’épanouissait. Hiên promena la brosse sur
-ses cartouchières et sur son ceinturon cirés à l’encaustique, fit
-reluire les boutons et la plaque de cuivre avec du sable mouillé. Puis,
-s’étant assis et s’étant muni de tout un arsenal de tournevis,
-d’écouvillons, de brosses, de chiffons, de fioles, il ébaucha la grande
-œuvre: le nettoyage de son mousqueton. Pièce par pièce, il l’astiqua, le
-frotta, le récura, le dégraissa, jusqu’à ce que, plaçant l’œil à la
-bouche du canon, il vit les rayures étinceler, jusqu’à ce que la culasse
-d’acier poli parût nickelée. Avec des soins minutieux, il coucha l’arme
-éblouissante sur le bord de la natte et courut se laver les mains à
-l’abreuvoir. Puis il s’habilla et attendit les événements.
-
-La grosse voix du sergent Castel recommandait aux retardataires de se
-hâter, car l’heure passait. Sur le ciment, où des artistes avaient tracé
-des dessins géométriques avec des caisses de tôle percées de petits
-trous, le trot affolé des pieds nus se précipita.
-
-Il y eut encore des cris, des injures, et le silence se fit au moment où
-le «Fixe!» hurlé à pleins poumons par un caporal annonça l’entrée du
-lieutenant. Les deux lits de camp adossés alignaient, d’un bout à
-l’autre des deux travées, leurs piles bigarrées d’effets, leurs nattes
-vertes, débordant sous l’étalage des cartouchières et des trousses, et
-les deux haies de tirailleurs figés et contemplant les premières poutres
-de la charpente.
-
-L’Aïeul, suivi du morose Pietro et des comptables importants et raides,
-s’avançait, foulant de ses bottines vernies les rosaces humides. Il
-vérifiait des livrets, inspectait des doublures, se mirait dans des
-plaques de ceinturon, manœuvrait des culasses de mousquetons, faisait
-jouer des baïonnettes dans des fourreaux. A chaque tirailleur il
-adressait un discours bref, louant ou critiquant sa tenue, reprochant
-des peccadilles récentes ou glorifiant les services rendus aux
-chantiers, tançant les paresseux, encourageant les braves gens à
-persévérer.
-
-Mais ces harangues étaient paternelles et les mauvais sujets eux-mêmes
-s’en trouvaient réconfortés, prêts au repentir. Hiên reçut de vifs
-éloges, qui allumèrent une flamme dans ses yeux sauvages et lui
-donnèrent la tentation peu militaire de saisir les mains de son chef et
-d’y poser les lèvres. Il conserva cependant l’attitude du soldat sans
-armes et la discipline n’eut point à souffrir d’une manifestation
-contraire à toutes les règles établies.
-
-Des honneurs plus éclatants encore étaient réservés à ce bon tirailleur.
-Lorsque fut terminée l’inspection, la compagnie se forma en carré sous
-les flamboyants et l’Aïeul exprima à ses hommes toute sa satisfaction.
-Puis il ajouta:
-
---Vous tous présents, je félicite particulièrement Phâm-vân-Hiên. Vous
-êtes tous témoins des progrès réalisés par lui: il s’est appliqué,
-chaque jour, à faire mieux que la veille; il s’est instruit; il est
-devenu un vrai tirailleur, ardent au travail, soumis et propre...
-N’a-t-il pas mérité des félicitations, petits frères?
-
---Oui, vénérable Aïeul, il les a méritées!
-
---C’est bien! ne criez pas si fort!... Je le félicite donc, et devant
-vous tous, je proclame qu’il est un bon soldat.
-
-Les tirailleurs se dispersèrent, commentant l’heureuse chance de leur
-camarade et jacassant comme un vol de perruches. Et l’Aïeul, resté seul
-avec Hiên, vit les prunelles de son serviteur se ternir et ses mains
-danser, signe d’émotion grave. Il prévint le déluge imminent.
-
---Va chercher une paire de rames, dit-il, nous allons faire une
-promenade dans la baie pour noyer ton attendrissement.
-
- *
-
- * *
-
-Entre les coques blanches et effilées des baleinières, le petit canot
-vert pomme s’insinua. Hiên ramait et l’Aïeul tenait la barre. Ils
-contournèrent l’appontement, évitèrent un lourd ponton ancré dans le
-sable et gagnèrent le large. Ils longèrent les jonques assemblées au
-milieu de la baie; les pêcheurs assis en rond sur les roufs couleur de
-rouille leur souhaitèrent en riant une heureuse traversée; ils
-passèrent... La houle les prit et les balança sans violence.
-
-L’Aïeul demanda subitement:
-
---Aimes-tu toujours Maÿ, petit frère?
-
-Hiên faillit, ainsi interpellé, lâcher ses rames pour assurer son turban
-et bredouilla confusément:
-
---Si j’aime Maÿ?... si j’aime Maÿ?...
-
---Ne te trouble pas: je ne me moque pas. Réponds à ma question: aimes-tu
-toujours Maÿ?
-
---Je l’aime toujours.
-
---Autant qu’au premier jour?
-
---Davantage, Aïeul à deux galons!
-
---Sens-tu qu’il te serait impossible de renoncer à elle?
-
---Comment pourrais-je l’oublier? Je ne puis passer un seul jour sans
-l’avoir vue; il faut que je la voie, que je l’entende parler. Elle est
-dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mon cœur, dans toute ma chair:
-comment pourrais-je l’arracher de moi?
-
---Tu l’aimes à ce point?
-
---Au point que tout ce qui me vient d’elle me semble doux, que, faute
-d’obtenir son sourire, je mendie ses rebuffades. Je suis comme le chien
-qui sait qu’il va recevoir un coup de trique, mais qui rampe tout de
-même vers son maître pour lui lécher les mains.
-
---Je connais ton mal; j’en ai souffert autrefois. J’ai guéri. Tu peux
-guérir encore.
-
---Quel est le remède, Aïeul?
-
---Renonce à Maÿ. Elle n’est pas faite pour toi. Tu es simple, elle est
-compliquée; tu es franc et honnête, elle est perverse et fausse. Tu es
-pauvre; elle raffole des bijoux, des belles tuniques, des piastres
-neuves, toutes choses que tu ne pourras lui donner... Il te restait une
-chance de bonheur: elle admirait ta force. Elle a perdu la tête, un
-instant, en ton honneur: tu as été assez niais pour te dérober... Elle
-ne te pardonnera pas de l’avoir respectée; tu as perdu à ses yeux ton
-prestige de solide gaillard pour n’être plus définitivement qu’un nigaud
-maladroit. Tu as passé à côté du bonheur, ne t’acharne pas à courir
-après. Il y a d’autres filles que Maÿ.
-
---Aïeul! Aïeul! quelle fille est pareille à Maÿ?
-
---Je connais cette antienne: je l’ai chantée. Et je ne la chante plus.
-Tu sauras que les femmes sont toutes pareilles les unes aux autres;
-elles se valent toutes. Celles qui paraissent meilleures, il ne leur a
-manqué, à celles-là, que l’occasion de faillir... Du moins, si tu dois
-te marier, faut-il t’arranger pour mettre le plus possible d’atouts dans
-ton jeu: choisis une bonne grosse fille qui ne soit pas détraquée ni
-vicieuse.
-
---Je ne pourrai pas, je ne pourrai pas oublier Maÿ, gémit lamentablement
-le pauvre Maboul.
-
---Tu l’oublieras, petit frère... Tu souffriras, parbleu! Tu passeras des
-nuits blanches; il t’arrivera d’errer anxieusement autour de la case de
-la bien-aimée; tu n’auras plus de cœur à rien. Puis, un beau matin, tu
-laisseras pour toujours sur ton lit de camp ton cauchemar mauvais; tu
-jugeras que ton idole est une ridicule pimbêche; tu brûleras gaiement ce
-que tu avais adoré. Tu seras grand, fort et joyeux, parce que
-connaissant les femmes et les méprisant. Tu seras heureux!
-
---Maÿ seule pourrait me donner le bonheur!
-
---Il ne peut venir des femmes que deuil et malheur. Oublie Maÿ.
-
---Je ne peux pas, je ne peux pas l’oublier!
-
---Alors oublie tout ce que je t’ai dit. Du moment que tu tiens
-absolument à épouser cette petite fille et que tous mes arguments ne
-peuvent prévaloir contre ton amour, épouse-la. Je peux me tromper, du
-reste, et je le voudrais. Je ne demande pas mieux que de te voir marié,
-père de nombreux enfants, choyé par ta compagne, heureux enfin. Je ne
-veux qu’une chose: ton bonheur; et, puisque, d’après toi, il réside
-uniquement dans ton mariage avec Maÿ, je ferai venir, ce soir, le
-sergent Cang et je renouvellerai ma démarche... Rame un peu
-maintenant...
-
- *
-
- * *
-
-Le sergent Cang a consenti: le mariage se fera dans six mois. Selon
-l’usage annamite, Maÿ n’a pas été consultée: son père lui a simplement
-amené Hiên et les deux fiancés ont échangé la noix d’arec et la feuille
-de bétel. Elle n’a point souri; elle n’a point pleuré: à quoi bon?
-
-Le pauvre Hiên, encouragé par Thi-Baÿ, a voulu mettre ses lèvres sur les
-joues froides et fermes de sa future femme. Elle s’est laissé embrasser,
-les yeux morts. A quoi bon résister?... lui a-t-on demandé son avis?...
-
-L’Aïeul l’a fait comparaître dans sa belle maison tendue de soie et
-gardée par des bouddhas barbus; il l’a félicitée, en présence de Hiên,
-et lui a fait don d’une boîte laquée où, sur un lit de coton rose,
-dormait un splendide collier d’or travaillé au poinçon. Elle a mis le
-collier à son cou; sa figure s’est illuminée, une seconde, et Hiên le
-Maboul a été envahi d’une joie démente: il a cru que son bonheur serait
-éternel et les paroles de l’Aïeul sont sorties de sa mémoire.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Hiên se retourna. L’hôpital de Cho-Quan effaçait entre les manguiers son
-toit couleur de brouillard; une cloche sonnait à petits coups étouffés
-et grêles: la visite du matin. Hiên tâta sous son veston les papiers qui
-affirmaient sa liberté reconquise; il les sortit de sa poche, les
-compta, les recompta: feuille de route, exeat, certificats attestant que
-le tirailleur Phâm-vân-Hiên, définitivement guéri du «béribéri», était
-renvoyé de l’hôpital de Cho-Quan et dirigé sur sa garnison du
-Cap-Saint-Jacques. Il referma son veston et respira: ce soir, il
-retrouverait Maÿ et l’Aïeul. Il regarda une dernière fois les toits gris
-de sa prison et se mit en marche, à grandes enjambées, sur la route de
-Saïgon.
-
-Il avait plu à l’aube: les ornières achevaient de boire des flaques
-d’eau pourpres, les volubilis penchaient leurs clochettes alourdies le
-long des haies lavées et rajeunies. Les aréquiers redressaient leurs
-plumets trempés; les fleurs de frangipanier rouvraient leurs corolles
-enroulées en conques; les moineaux guillerets chantaient dans les
-buissons de petits hymnes au soleil reparu. Hiên baigna dans le gazon
-humide des accotements ses pieds souillés de boue et gambada comme un
-poulain échappé.
-
-Avec une âpre allégresse de convalescent, il se remémora ces quatre
-semaines de maladie et de captivité. Au lendemain de ses fiançailles, il
-avait été saisi d’un mal bizarre: ses jambes et ses bras avaient enflé
-au point qu’il ne pouvait plus se tenir debout ni remuer les mains. Le
-docteur du Cap l’avait déclaré atteint de «béribéri» et Hiên avait
-tremblé, car les médecins d’Europe ne savent pas soigner ce mal étrange
-et peu étudié, dont la cause même est ignorée. A tout hasard on lui
-avait appliqué le thermo-cautère sur la poitrine et dans le dos, sans
-autre résultat que de lui arracher des hurlements de douleur; on l’avait
-bourré de viande et de riz, et ce traitement, qui l’enchantait, l’avait
-seulement fait grossir encore; et l’on ne put savoir si cet
-accroissement d’embonpoint était dû au béribéri ou simplement au régime
-suivi.
-
-Finalement on l’avait expédié à l’hôpital de Cho-Quan, où, pendant un
-mois, les docteurs avaient expérimenté sur lui une série de systèmes
-ingénieux. Convaincu qu’il allait mourir dans cette grande maison triste
-où l’on parlait à voix basse, où l’on entendait gémir les patients et
-soupirer les agonisants, où les infirmiers indigènes, ses compatriotes,
-prélevaient régulièrement les meilleures portions de ses repas, il
-pleurait sa fiancée et son maître.
-
-Maigrit-il de chagrin ou plutôt guérit-il subitement? Mystère! En tout
-cas, il se retrouva, certain jour, dégonflé et normal, le pouls
-régulier, et les médecins triomphèrent de cette cure inattendue. On le
-garda encore pendant une semaine en observation, et, comme il enflait
-d’autant moins qu’il ne mangeait pas à sa faim, on le libéra.
-
-Et c’est ainsi que, ce matin de mai, il se trouvait déambuler sur la
-route de Cho-Quan à Saïgon et recueillir les dernières gouttes laissées
-par l’averse sur les manguiers.
-
-La ville était proche. Hiên s’épouvanta de son immensité et de son
-mouvement qu’il n’avait pu soupçonner un mois auparavant, enfermé qu’il
-était dans un fourgon d’ambulance. Les cris des «coolies pousse-pousse»
-tirant leurs petits véhicules à roues caoutchoutées, des cochers de
-«malabars» accrochés aux brancards de leurs voitures à caisse étroite et
-décorée de fleurs grossières, les appels des Chinois vendeurs de soupe
-au vermicelle, des marchandes de poisson, tout ce bourdonnement
-formidable du quartier indigène lui emplissait les oreilles et
-l’étourdissait.
-
-Coudoyé rudement et bousculé, il allait d’ahurissement en ahurissement,
-tantôt en arrêt devant les jambières grenat et le chapeau démesuré d’un
-policier annamite, tantôt saisi d’inquiétude au passage d’un Chetty
-barbouillé de chaux et les narines plaquées d’or, tantôt suivant d’un
-œil rond les chevaux australiens, minces et géants, tenus en main par de
-minuscules boys. Il admira, figé sur le trottoir, les robes de velours,
-les colliers de grains d’or, les mules brodées des congaï qui
-évoluaient, ondulant de la croupe et balançant prétentieusement les
-bras: la splendeur de ces belles dames l’émut plus que leurs œillades,
-auxquelles il ne prit garde.
-
-De longues théories de fillettes, trottinant entre leurs paniers de
-paddy, formaient sur la chaussée des processions de chenilles bigarrées.
-Des garçons mal peignés, assis au seuil de maisons basses, faisaient des
-signes que Hiên ne comprit pas et leurs rires aigus de filles
-l’exaspérèrent.
-
-Au pied d’un réverbère, les tirailleurs accroupis sur les escabeaux d’un
-restaurant improvisé, buvaient du thé: il leur demanda son chemin. Il
-but du thé avec eux et causa: ses nouveaux camarades l’informèrent que
-la chaloupe du Cap-Saint-Jacques ne partait pas avant onze heures et
-qu’il pouvait, sans crainte de manquer son départ, passer un moment avec
-eux. Ils lui apprirent des choses étonnantes sur Saïgon, sur Cho-Len. La
-naïveté infinie de ce provincial les confondait: mais, comme il avait
-payé déjà plusieurs tournées, ils lui celèrent soigneusement leur
-dédain: on se sépara bons amis, après avoir décliné ses noms et ses
-numéros matricules et s’être promis à plusieurs reprises de se revoir.
-
-Hiên descendit la rue Catinat, le cœur battant de stupéfaction et de
-ravissement. Il s’attardait aux devantures des magasins, où, derrière
-des comptoirs débordants de soieries, de dentelles, d’étoffes, d’objets
-de toutes sortes et de toutes formes et dont il ne soupçonnait point
-l’usage, trônaient des messieurs chauves et barbus et des demoiselles
-pâles à l’air arrogant et méchant. D’autres messieurs barbus et d’autres
-demoiselles aux figures pâles émergeant de robes flottantes et molles le
-frôlaient, et il s’écartait précipitamment, redoutant quelque coup de
-canne et fuyant le regard dur des yeux fixes.
-
-Des grincements d’archet l’attirèrent: debout entre les baies de la
-véranda, les pseudo-tziganes de l’Hôtel Insulaire massacraient une
-quelconque «marche de Rakoczy». Il admira franchement leurs dolmans
-garance à brandebourgs noirs, mais leur musique lui parut singulièrement
-barbare et criarde et, s’étant risqué à gravir la première marche du
-large escalier de briques, il constata que le chant des violons semblait
-plonger les rares consommateurs dans un accablement profond. Des
-domestiques chinois le menacèrent de leurs serviettes: il s’enfuit à
-toutes jambes et se réfugia derrière la haie des pousse-pousse qui
-appuyaient au trottoir leurs brancards ornés de cuivre.
-
-Il reprit sa promenade, poursuivi par les piaulements saccadés de
-l’orchestre. A la terrasse d’un café, des officiers en tuniques blanches
-buvaient dans des verres embués des liqueurs multicolores. Des joueurs,
-assemblés autour d’un tapis vert, manipulaient avec violence, et d’un
-air furieux, de petits rectangles de carton enluminés: Hiên consacra un
-bon quart d’heure à surveiller leur partie avec des yeux agrandis par
-l’étonnement. Entre les tables de marbre s’insinuaient des marchands de
-journaux, garçons impudents à faces glabres sous les casquettes de drap
-bleu foncé, des bouquetières, toutes petites filles qui offraient des
-roses et des œillets avec des mines effrontées de rôdeuses.
-
-Plus loin, les mêmes personnages faisaient des gestes identiques aux
-terrasses de cafés pareils. Puis les boutiques chinoises ouvraient sur
-la rue leurs échoppes sales et puant l’opium; des rotiniers tressaient
-des chaises longues et des fauteuils, des ébénistes vernissaient des
-armoires de bois jaune; des tailleurs pesaient de leurs pieds nus sur
-les pédales rouillées de machines à coudre préhistoriques; des
-bijoutiers fignolaient, à coups de marteau, des dragons à crinière
-hirsute sur des manches d’ombrelles.
-
-Enfin ce fut le port. Un tramway à vapeur passa en toussant, sifflant,
-crachant de la vapeur et de la fumée, et Hiên, mal initié encore à
-toutes les merveilles de la civilisation, crut à quelque invention de
-mauvais esprits. Le monstre disparu, il se rassura et s’orienta entre
-les barils, les sacs et la ferraille qui encombraient le quai.
-
-La multitude des chaloupes, vedettes, paquebots, cargo-boats amarrés au
-ras des appontements l’épouvanta. Un coolie obligeant lui indiqua la
-chaloupe du Cap. Un élégant commissaire, chaussé d’escarpins vernis qui
-laissaient voir des chaussettes à pois, prit sa feuille de route avec
-des airs dégoûtés de percepteur recevant les impôts d’un vulgaire
-contribuable. Moyennant cette formalité, le tirailleur fut autorisé à se
-choisir une place sur le pont.
-
-Il n’arriva pas sans difficulté jusque-là: l’entrepont était semé
-d’obstacles de toute nature, ballots de coton, meubles, paniers de
-poissons, rails, traverses, caisses de cartouches. Au bord d’un trou
-noir, des matelots annamites, suants et hurlants, manœuvraient des
-treuils à bras qui déroulaient avec un tapage insupportable des chaînes
-graisseuses. Des commissionnaires allaient et venaient, ployés en deux
-sous d’énormes malles dont les angles heurtaient brutalement les
-infortunés passagers. Des femmes embarrassées d’enfants pleurards et de
-boîtes laquées se querellaient autour de l’échelle qui menait au
-spardeck. Elles s’effacèrent pour livrer passage à deux gros
-fonctionnaires européens, et Hiên s’élança dans le sillage tracé par les
-amples dolmans.
-
-Parvenu enfin sur le pont, il élut domicile près du bastingage et,
-déposant sa musette, poussa un profond soupir de soulagement. La rivière
-de Saïgon étalait ses eaux jaunes entre le quai planté de tamariniers et
-les rizières de la rive gauche que bordaient des aréquiers, de bananiers
-et des lataniers et où les buffles paissaient. Jusqu’à l’horizon, que
-fermaient des montagnes grises, des voiles de rotin cheminaient entre
-les palmiers et les palétuviers sur d’invisibles arroyos. Contre les
-berges, où s’écoulaient des ruisseaux boueux, de misérables cabanes
-étaient plantées sur quatre pieux ou flottaient sur des radeaux de
-bambous.
-
-L’autre rive était plus exclusivement européenne: les cales de l’arsenal
-penchaient leurs toits d’ardoise auprès de formidables tas de charbon et
-de briquettes; les torpilleurs salis, les contre-torpilleurs blancs,
-souillés de suie, les canonnières couleur de rouille, les croiseurs
-pavoisés de chemises et de pantalons mouillés, les vieux cuirassés
-transformés en pontons et coiffés de paillotes, retentissaient de coups
-de sifflets, de heurts de marteaux, de sonneries de clairons. Des
-vedettes s’essoufflaient, remorquant des chalands de tôle rouge; des
-canots croisaient des sampans pilotés par des matelots annamites et
-portant sur des pavillons multicolores des noms de navires ou des
-numéros d’ordre. La flottille des Messageries Fluviales égrenait ensuite
-les cheminées noires de ses chaloupes.
-
-Hiên le Maboul, accroupi contre le bastingage, s’étonnait des paquebots
-géants qui le regardaient par les trous sombres des hublots: «affrétés»
-massifs, courriers effilés, cargo-boats trapus. A perte de vue, les
-steamers étaient amarrés sur deux files, allemands, japonais,
-américains, anglais, russes, chinois; au loin, les navires arrivant
-s’annonçaient par des panaches de fumée noirâtre.
-
-Dans la clarté blanche du soleil, qui avivait le vert tendre des
-feuilles neuves, l’ocre déteint des toits de paille, la pourpre des
-flamboyants en fleurs, les bronzes des lisses et l’acier bleuissant des
-canons, l’énorme port vivait et haletait à côté des rizières paisibles
-jalonnées de palmiers et peuplées de buffles.
-
- *
-
- * *
-
-A chaque instant, des passagers nouveaux émergeaient du capot sur le
-pont. Hiên perçut le cliquetis d’une baïonnette: il se retourna et
-reconnut Phuc, son ancien ennemi, qui grimpait à son tour l’échelle,
-gêné par son mousqueton, par sa couverture roulée, son «coupe-coupe», sa
-petite marmite de cuivre, tout l’équipement enfin d’un tirailleur en
-tenue de campagne. Sur ses talons, une femme noiraude, courte et râblée
-comme lui, portait la caisse classique et réglementaire, des nattes, des
-ombrelles, des paniers de provisions où résonnaient des vaisselles.
-
---Par ici! par ici! clama Hiên.
-
---Bonjour!... Aide-moi à me débarrasser et à débarrasser ma femme.
-
-Ils s’installèrent contre le bastingage et, s’étant assis sur une natte,
-causèrent en camarades enchantés de se retrouver. Phuc venait d’achever
-un stage d’infirmier au camp des Mares; il compatit au récit que lui fit
-Hiên de ses souffrances. La grosse fille noire les écoutait en clignant
-ses petits yeux bridés et en mâchant bruyamment une feuille de bétel.
-
---Oui! je me suis marié, expliqua Phuc. Mon stage fini, j’ai obtenu une
-permission de quinze jours et je suis allé dans mon village. J’y ai
-trouvé cette honnête fille que je connaissais depuis des années et qui
-m’attendait, paraît-il; et nous nous sommes mariés.
-
-La mangeuse de bétel ouvrit une large bouche saignante, où luisaient des
-dents laquées, et rit silencieusement.
-
---J’étais un peu fou autrefois, confessa Phuc; imagine-toi que cette
-petite sotte de Maÿ m’avait séduit, avec ses allures de fille de
-mandarin, avec ses yeux méchants, avec ses tuniques de soie... Je
-l’aurais épousée, ma foi! j’aurais fait cette bêtise!... Hein! me
-vois-tu accouplé avec cette pimbêche?... Quoi? Qu’est-ce que tu dis?
-
---Je ne dis rien!
-
---Je plains son mari. Pendant que monsieur suera sur la place
-d’exercice, madame ira promener devant l’hôtel Ollivier ses robes neuves
-et ses attitudes languissantes. Le premier venu qui lui montrera une
-piastre la verra nue sous sa moustiquaire. Un beau jour, du reste, elle
-filera le parfait amour avec un Français, qu’elle trompera, mais qui lui
-donnera de l’argent et des bijoux. Cependant son mari se lamentera...
-Nous autres, on s’aime solidement la nuit, et, le matin, on se moque
-bien d’avoir une robe trouée; n’est-ce pas, Thi-Sao?
-
---Oui, frère aîné!
-
-Le joyeux Phuc pinça vigoureusement la cuisse rebondie de son épouse,
-qui tendait le pantalon luisant, et conclut:
-
---Les gens avisés épousent des Thi-Sao; Maÿ est pour les imbéciles.
-
---Je suis fiancé à Maÿ depuis six semaines, dit humblement Hiên.
-
---Tu es... Ah! fit l’autre, abasourdi.
-
-Il devint subitement muet, car c’était un bon garçon, un peu étourdi
-seulement; et l’énorme impair qu’il venait de commettre le consternait.
-La placide Thi-Sao, que l’incident n’avait nullement troublée, offrit
-aux tirailleurs une chique de bétel, et tous trois mastiquèrent sans mot
-dire. Près d’eux, les autres passagers s’étaient casés pareillement par
-groupes entassés sur des nattes.
-
-La chaloupe, prête au départ, vomissait de la fumée et s’entourait de
-jets de vapeur; elle siffla longuement, à plusieurs reprises, lâcha ses
-amarres, comme à regret, et fila, remuant des tourbillons de vase.
-
-Penché sur l’eau boueuse, Hiên avait froid au cœur. Les paroles de Phuc,
-les paroles de l’Aïeul seraient-elles vérifiées, un jour? Se pourrait-il
-que Maÿ, si jolie, si fine, livrât son petit corps pour de l’argent?...
-Comment pouvait-on lire dans ses yeux immobiles la prédiction d’un tel
-avenir?... Serait-il seul aveugle, lui, Hiên? Le doute entra dans son
-âme pour la première fois et toute sa joie du retour fut empoisonnée.
-
-Phuc lui tendit une cigarette et demanda, brusquement soucieux:
-
---As-tu reçu des nouvelles de la compagnie, à l’hôpital?
-
---Non, répondit Hiên, je n’ai vu personne.
-
---Le bruit a couru, aux Mares, d’un nouveau départ de l’Aïeul. C’est un
-tirailleur libéré qui en parlait. Tu ne sais rien à ce propos?
-
---Rien!
-
-Ils échangèrent un regard inquiet. Tous deux avaient la même pensée:
-l’Aïeul parti, Pietro redevenait le maître et la vie d’enfer
-recommençait. Tous deux frémissaient à l’évocation du tyran, mais Hiên
-se sentait plus particulièrement menacé. L’Aïeul l’avait arraché au
-bourreau, l’avait réconforté et relevé, avait protégé ses amours:
-allait-il retomber dans ses ténèbres, recevoir encore des injures et des
-coups, être comme jadis, aux yeux de sa fiancée, le pantin ridicule et
-bafoué dont elle riait?... Ce mariage, que l’Aïeul avait préparé, se
-ferait-il?... Les rizières inondées, étincelant au soleil de midi, lui
-parurent soudain sombres et désolées.
-
-Son camarade, qui n’était point accoutumé aux longs chagrins, prononçait
-des paroles encourageantes:
-
---Le tirailleur libéré n’assurait rien!... Ce sont de simples
-racontars... Ne te frappe pas, frère aîné! Nous apercevrons l’Aïeul sur
-l’appontement, tout à l’heure...
-
-Sa face réjouie affirmait sa confiance inébranlable dans les événements.
-
---Puisses-tu dire vrai! répondit la voix dolente de Hiên.
-
-Et l’espoir tenace lui rendit la gaieté. Entre les paillotes de la rive,
-des coqs de pagode voletaient gauchement, leur queue rousse pendante; le
-museau lustré d’une loutre émergeait parmi les herbes flottantes et
-plongeait de nouveau dans la vase. Des canards à plumage gris fer
-nageaient de conserve contre le courant: au bruit de l’hélice, ils
-allongèrent leurs têtes plates, où luisaient les yeux méfiants, et
-filèrent comme un essaim de flèches, égratignant de leurs pattes l’eau
-bourbeuse. Des tourterelles roucoulaient dans les touffes de bambou; des
-singes exécutaient des pirouettes dans les palétuviers... Hiên se
-rasséréna définitivement au spectacle de la vie grouillante dans la
-lumière immobile.
-
-Les berges s’éloignèrent. Le clapotis capricieux et saccadé du fleuve
-devint la houle large et régulière de l’estuaire. La chaloupe côtoya les
-pentes raides du massif de Ganh-Ray qui dévalaient vers des roches
-noires chevelues d’algues glauques, et la baie des Cocotiers apparut,
-avec ses villas blanches noyées dans le feuillage des frangipaniers.
-Thi-Sao repliait ses nattes. L’ancre dévida sa chaîne goudronnée qui
-cogna la tôle.
-
-Les deux camarades cherchaient en vain sur l’appontement le casque de
-l’Aïeul. Dans le canot vert qui se hâtait vers la coupée, des
-tirailleurs se courbaient sur les rames. A l’appel de Hiên, ils levèrent
-la tête.
-
---Nho, demanda Hiên, haletant, où est l’Aïeul?
-
-Nho montra du doigt les montagnes de Baria, qui s’estompaient à
-l’horizon envahi par la brume:
-
---L’Aïeul est parti, dit-il d’une voix morne.
-
-La nuit sembla submerger la baie violette.
-
-
-
-
-XV
-
-
---Oui, l’Aïeul est parti, répéta le sergent Cang en branlant la tête. Il
-est parti, parti sur une dépêche reçue de Saïgon, sans avoir pu même
-nous dire deux mots d’encouragement, sans nous avoir revus. Bèp-Thoï a
-bouclé ses caisses, bourré sa musette, et tous deux sont entrés dans la
-grande forêt d’Annam, et personne ne sait quand ils reviendront... Le
-soir, le sous-lieutenant est venu prendre le commandement de la
-compagnie. L’adjudant est maître; la terreur règne... Tu aurais mieux
-fait, mon garçon, de rester à l’hôpital: ici on souffre.
-
-Il caressa sa barbiche blanche et regarda la porte avec des yeux graves
-qui semblaient retenir des larmes. Dehors, dans la nuit chaude et
-gémissante, l’averse ruisselait sur le toit de paille et tintait sur les
-feuilles mortes. La mer geignait entre les galets de la jetée. Une
-rafale souleva l’auvent de latanier, jeta quelques larges gouttes d’eau
-sur la terre battue où rôdaient les cancrelats, coucha la flamme fumeuse
-du quinquet posé devant l’autel des ancêtres: derrière sa moustiquaire
-violette, Maÿ se retourna et soupira doucement.
-
---Mauvaise nuit! murmura Thi-Baÿ; les malins esprits errent dans la
-tempête; les morts délaissés se plaignent et menacent.
-
-Elle alluma un bâtonnet, le planta dans un vase sacré empli de sable, et
-l’encens fuma devant les lotus artificiels et mangés par les vers. Les
-doigts osseux de la vieille femme se joignirent et son échine se plia en
-deux, sous l’œil ironique des bouddhas ventripotents et roses peints sur
-les panneaux de papier. D’une case voisine venaient des sons de
-clochettes. La bourrasque continuait d’ébranler les chevrons. Cang se
-lamenta:
-
---Le sous-lieutenant ne sait pas! Il est jeune; l’adjudant lui a dit que
-nous étions fourbes, sournois, méchants, que lui seul, Pietro, savait se
-faire craindre et obéir: il l’a cru... A quoi bon réclamer? Le
-sous-lieutenant est aveugle et sourd... La vie n’est pas drôle, mon
-fils!
-
---Mais qui dirige les travaux du nouveau camp? interrogea Hiên.
-
---Personne! les travaux sont interrompus; ton wagon se rouille dans un
-coin de la rizière.
-
---Que fait-on, alors?
-
---L’exercice, parbleu! Du matin au soir, l’adjudant galope derrière les
-sections en aboyant et aligne les traînards à coups de matraque... Ah!
-les belles manœuvres sur la place du Marché, lorsque l’Aïeul, arrêtant
-son cheval sur un talus, nous regardait défiler! Nous autres, les
-serre-files, chuchotions aux recrues: «Tapez du pied au quatrième pas
-pour garder la cadence!» Et les recrues se meurtrissaient le talon sur
-le sable et les cailloux. Les rengagés tendaient le jarret et bombaient
-le torse; les deux pelotons défilaient comme un mur, les coudes serrés,
-les mousquetons bien tenus en main; en avant, les clairons piaffaient et
-soufflaient comme des diables, les yeux hors de la tête... Les beaux
-jours que ces jours-là! On ne songeait guère à trouver l’exercice long
-ni fatigant, parce que l’Aïeul était là!
-
---L’Aïeul était bon et doux et poli, renchérit Thi-Baÿ; jamais il ne
-passait devant ma porte sans me demander de mes nouvelles, sans causer
-avec moi, pauvre vieille radoteuse. Les enfants sortaient des cases pour
-lui prendre la main, et lui leur distribuait des sous neufs. Quand
-l’adjudant passe, le dos voûté, marmottant des jurons dans sa moustache
-sale, les portes se ferment et les gamins se cachent!
-
---L’Aïeul était un bon maître, conclut Cang.
-
-Ainsi se lamentaient-ils, pleurant leur bonheur tranquille et l’homme
-qui leur donnait ce bonheur. Au gré de la flamme, leurs ombres
-croissaient et décroissaient sur les murs de torchis. La tempête
-emplissait la nuit de ses plaintes furieuses. Les âmes des morts
-semblèrent hurler avec la sirène d’un paquebot en détresse, avec les
-bambous grinçants, pliés par la tourmente, avec les mouettes et les
-goélands s’appelant au-dessus des ravins. Des branches sèches se
-brisèrent contre la palissade.
-
-Hiên regarda le lit où, sous la moustiquaire, s’agitait Maÿ, dérangée
-dans son sommeil par les bruits du dehors; elle dormait, sa figure pâle
-traversée de frissons, les lèvres tremblantes: quelque cauchemar, sans
-doute...
-
---Tu penses à ton mariage? dit Cang; sois sans inquiétude: il se fera.
-L’Aïeul m’a demandé la main de Maÿ pour toi et je lui ai donné ma
-parole. Il est parti, mais il sera fait selon ses désirs: tu épouseras
-ma fille. Du reste, tu es un brave garçon qui la rendras très heureuse.
-Elle a bien quelques sottes idées: elle est vaniteuse, coquette; elle
-préférerait un prétendant riche et généreux; mais tu as la force et la
-santé qui valent mieux que l’argent.
-
---Merci, père!... Je suis peureux et timide! Je craignais... Je
-craignais... L’Aïeul parti, il me semblait que tout allait s’écrouler,
-que tout le monde allait se retourner contre moi, comme autrefois quand
-je suis venu de Phuôc-Tinh. Alors, tu me promets que...
-
---Je te l’ai dit: tu épouseras Maÿ. Et maintenant, étends-toi sur ce lit
-de camp. Fais provision de sommeil et de calme! Moi, j’ai perdu l’un et
-l’autre depuis le départ du maître; mais je suis vieux et cela n’a rien
-d’étonnant.
-
- *
-
- * *
-
---Guérison complète! c’est inouï! déclara le docteur devant qui Hiên à
-moitié nu grelottait.
-
---Monsieur le major, insinua Pietro, important, j’ai toujours dit que
-cet homme était un simulateur habile.
-
---Vous croyez? Il faudrait qu’il eût été vraiment habile pour avoir
-feint d’être atteint du béribéri!
-
---Mais avait-il réellement le béribéri?
-
---Vous le savez, sans doute, mieux que moi! répliqua le docteur.
-(Celui-ci n’avait jamais témoigné à l’adjudant, dont il soupçonnait la
-brutalité, une amitié débordante. Du reste, l’Aïeul était son ami et il
-se souvenait d’avoir vu le tirailleur manier le panka chez le
-lieutenant.) Alors vous pensez que votre lieutenant s’était laissé
-abuser par cet homme?
-
---N’importe qui l’aurait abusé, monsieur le major, pourvu qu’il fût
-Annamite... A force d’écouter toutes les doléances de ces gens-là, il
-avait fait de la compagnie une vraie cour du roi Pétaud, permettez-moi
-de vous le dire... Quant à moi, je n’étais plus rien. Pour un malheureux
-petit soufflet donné à un caporal, le lieutenant ne parlait de rien de
-moins que de me faire casser!
-
---Il n’avait certes pas tort!... En tout cas ma tâche était bien facile
-lorsqu’il commandait: je n’avais que fort peu de malades, et jamais de
-carottiers; jamais je ne voyais venir à la visite une telle procession
-de pauvres diables épuisés et abrutis, sollicitant une exemption avec
-des yeux désespérés... Que leur faites-vous donc faire?
-
-Pietro se garda de répondre. Il salua, tourna les talons et s’en alla,
-satisfait de lui-même et mécontent d’autrui.
-
---Tu peux te rhabiller, dit le docteur à Hiên. Tu reprendras ton service
-demain. Si tu as quelque ennui, viens me trouver. Ton chef était mon
-ami.
-
- *
-
- * *
-
-Et la vie de forçat reprit. Hiên le Maboul s’aligna de nouveau, le
-mousqueton au poing et le cœur sautant d’angoisse, à côté de ses
-camarades pareillement terrorisés; les tempes inondées de sueur froide,
-les doigts frissonnants, il guetta l’approche du tyran qui bâtonnait ses
-voisins; contre sa joue s’appliqua de nouveau la main sale et velue du
-Corse, et sur ses épaules, la trique de rotin. Il fut de nouveau la
-victime qui exaspérait son bourreau par son mutisme et sa faiblesse
-mêmes.
-
-Pietro s’acharna contre lui; il le poursuivit de sa haine sauvage: il
-lui semblait, frappant et injuriant le protégé du lieutenant, tirer
-vengeance, en quelque sorte, de la bonté feinte et de l’effacement
-auxquels celui-ci l’avait contraint pendant des mois. Foulant aux pieds
-le serviteur, il insultait au maître absent avec une basse joie de
-chacal jappant derrière le lion disparu.
-
---Tu lui diras, hurlait-il d’une voix enrouée, mettant son poing sous le
-nez du silencieux Hiên, tu lui diras, à ton Aïeul à deux galons, que je
-t’ai allongé les oreilles hier, que je t’ai flanqué une claque
-aujourd’hui!... Il peut bien revenir, ton Aïeul! D’ici son retour, je
-t’aurai mis au pas ou j’aurai eu ta peau!
-
-Derrière la compagnie muette, les serre-files se raidissaient,
-impassibles et les yeux fixes...
-
-Hiên perdit la notion des jours. Il se traînait machinalement du camp à
-la place du Marché, de la place au camp. Les heures d’exercice
-passaient, lentes et semblables à des semaines, sans qu’il parût s’en
-émouvoir; au commandement de son instructeur, il soulevait son
-mousqueton ou le replaçait contre son pied droit, sans se préoccuper
-d’une cadence ou d’un ensemble quelconque. De fait, ses membres avaient
-repris toute leur raideur d’autrefois, en même temps que la peur faisait
-de nouveau la nuit dans son esprit. Injures et coups n’avaient d’autre
-résultat que de faire trembler davantage le malheureux et le rendre plus
-inerte. Il lui parut que son supplice durait depuis le commencement des
-siècles et jamais ne cesserait. Le découragement le saisit, puis
-l’abrutissement: il s’accoutuma aux insultes; son échine se courba,
-toujours tendue à la matraque de l’adjudant. Ses mains retrouvèrent
-leurs gestes fébriles; il fut de nouveau le pantin grotesque, maladroit
-et stupide. La théorie et les cours de français le revirent bégayant et
-ignare. Insensiblement il retournait à ses ténèbres.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant il n’oubliait pas l’Aïeul. Chaque nuit, le visage de l’absent
-se penchait sur son lit de camp; il distinguait les yeux bleus si
-clairs, les moustaches tombant sur les lèvres rieuses, et l’absent
-répétait les paroles dites autrefois:
-
---Tu connaîtras la vie et tu découvriras sa laideur; tu verras pulluler
-le mal comme des larves de moustiques dans une mare. Les bons sont rares
-et timides: les méchants sont légion et font la loi... Tu sauras que les
-bêtes de la forêt sont moins féroces que l’homme, qui fait le mal pour
-l’amour du mal, et tu pleureras la forêt et ton ignorance... La vie
-n’est pas belle, petit frère, parce que l’homme est laid... L’homme est
-un tigre pour l’homme. Fuis-le; tourne les yeux vers la nature; elle
-seule ne trompe point, ne change point; regarde-la, écoute-la vivre:
-elle emplira tes yeux de lumière, tes oreilles de sons et les dégoûts
-humains n’atteindront plus ton âme... Crains ton semblable...
-
-Hiên, qui a souffert des hommes, voudrait déserter. Fuir! fuir!...
-Hélas! Hiên le Maboul a vécu, il vit comme tout le monde: la
-civilisation a rogné ses ailes d’oiseau sauvage. Il a pu jadis essayer
-de prendre son essor vers la forêt nourricière, lorsque, frémissant
-encore de la liberté perdue, il a découvert avec horreur la saleté de
-l’âme humaine. Aujourd’hui, comme l’Ange de _la Merveilleuse Visite_, il
-ne peut plus se servir de ses ailes. Il ne songe même pas à s’en servir:
-la vie lui a façonné une mentalité de civilisé enchaîné à sa meule et
-ignorant désormais jusqu’au désir de l’affranchissement...
-
-Toutes les nuits, il entendait ainsi parler l’Aïeul, répétait à
-demi-voix ses paroles, jusqu’à ce qu’un voisin l’arrachât d’une bourrade
-à son sommeil fiévreux. Alors il se dressait sur sa natte, suant de
-terreur, croyant à quelque contre-appel, croyant ouïr les rugissements
-de l’adjudant. Il restait accroupi durant des heures, la tête sur les
-genoux, guettant l’apparition de l’aube derrière les lames des
-persiennes. Les camarades disaient tout bas:
-
---Le voilà qui cause avec l’absent; sa folie le reprend...
-
-Chaque soir, l’exercice terminé, il allait vers le nouveau camp, et,
-chemin faisant, les femmes et les gamins du village considéraient avec
-des yeux ahuris ce grand tirailleur qui gesticulait et parlait tout
-seul. Il errait dans le chantier abandonné où flottait, croyait-il,
-l’âme de son maître. Il s’asseyait sur le talus, près de son wagonnet
-renversé, contemplait longuement les rails que la rouille rongeait, le
-remblai envahi par les herbes et raviné par les pluies, les cases sapées
-par les termites, les hangars affaissés, les trous à torchis où
-coassaient les crapauds-buffles.
-
-Le crépuscule descendait du ciel, où cheminaient des nuées illuminées
-d’éclairs. Peu importaient à Hiên l’heure en fuite et la nuit tombante:
-il écoutait vivre le passé... Sur la rizière obscurcie grinçaient les
-roues basses; les pelles des terrassiers grattaient la tôle sonore des
-bennes; les marteaux des forgerons tintaient sur les enclumes
-chantantes; les scies pleuraient âprement sur les limes. L’absent
-parlait:
-
---Du courage, petits frères! la pause est proche... Trinh, le manche de
-ton burin est fendu: demandes-en un autre à ton sergent...
-Raccourcis-moi ces paillotes, Nam; donne encore un coup de masse sur la
-tête de cette cheville, Tam: tu vois bien qu’elle n’est enfoncée qu’à
-moitié... Déplacez-moi ce rail, vous autres: il menace de glisser dans
-la rizière.
-
-Les ténèbres envahissaient le chantier, et la voix chère et les bruits
-familiers faisaient silence. Hiên se levait avec un soupir, le front
-douloureux, les jambes molles. Il se dirigeait vers la maison de son
-maître, ruminant des espérances insensées:
-
---L’Aïeul est peut-être revenu! je vais le trouver fumant sa pipe sous
-sa véranda ou assis devant son bureau. Alors je me tiendrai debout
-derrière lui et je l’éventerai comme autrefois. Et, lorsque ses yeux se
-lèveront vers moi, je me mettrai à genoux près de lui, j’appuierai ma
-figure sur ses mains et je pleurerai, je pleurerai, et lui me parlera
-doucement...
-
-Il se faufilait dans la brousse; les aiguilles des cactus
-ensanglantaient ses talons; les branches des euphorbes accrochaient les
-manches de son veston, fouettaient ses joues. Hélas! nul rai de lumière
-ne filtrait sous les persiennes fermées. Contre la balustrade la chaise
-longue de rotin pourrissait. Hiên rôdait, désolé, sous la véranda, et
-les chambres vides lui renvoyaient à travers les portes closes le bruit
-de ses pas. Des ailes de chauves-souris le frôlaient avec des plaintes
-aiguës. Sous l’appentis de Bèp-Thoï, les araignées tissaient leurs
-toiles... L’Aïeul n’était point revenu.
-
-Alors Hiên rentrait au camp à travers les ténèbres, indifférent aux
-flammes errantes des lucioles. Il se jetait sur sa natte, la tête
-enfouie sous les bras.
-
---Pourquoi n’es-tu pas venu dîner aujourd’hui? demandait le brave Nho,
-remué par la peine profonde de son ami. Réponds! voyons!... Tu es encore
-allé chez l’Aïeul, hein?... Et il t’a parlé, hein?...
-
-Et Nho, apitoyé, ajoutait:
-
---Il reviendra, frère aîné, il reviendra!... Ne désespère pas! Pleure,
-mon vieux, si tu as envie de pleurer: les larmes te soulageront... Moi
-aussi, j’ai du chagrin: il y a des jours où les larmes m’étouffent; mais
-je sais que tout cela finira et je patiente... Je mange à ma faim, je
-bois à ma soif: il n’y a rien de tel que d’avoir le ventre plein pour
-résister au chagrin... Je t’ai gardé quelques gâteaux et du riz: mange,
-frère aîné.
-
---Laisse-moi, laisse-moi tranquille! suppliait Hiên d’une voix si lasse
-et si effroyablement navrée que son camarade n’insistait plus.
-
-Et Nho se couchait, à son tour, murmurant rageusement:
-
---Il devient fou!
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Épargne-moi, Maÿ! Je suis malheureux: on m’insulte, on me frappe, et
-je perds la tête. Je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais, ni
-même qui je suis... C’est la folie qui vient... Alors je vais vers toi
-comme une jonque en détresse vers le feu entrevu dans l’obscurité. Aie
-pitié de moi! Parle-moi avec douceur, comme une mère à son enfant.
-
-Maÿ retire de sa bouche la canne à sucre qu’elle est en train de
-grignoter, tourne ses grands yeux durs vers Hiên et déclare
-tranquillement:
-
---Finis de geindre! tu m’ennuies!
-
-Hiên et Maÿ sont assis côte à côte sur un petit banc devant l’étalage
-d’un restaurant. Le tirailleur a offert une dînette à sa fiancée, et
-celle-ci a consenti à le suivre au marché, parce qu’elle compte, ce
-matin de dimanche ensoleillé, avec son collier d’or et ses deux tuniques
-superposées, éblouir ses amies et fasciner quelque jeune Français.
-
-Elle recommence de mordre la canne à sucre et s’amuse de la foule qui
-gesticule et crie sous la halle. Des taches de soleil tombées de tuiles
-disjointes éclairent le carreau cimenté qu’empourpre le bétel.
-Accroupies sur des nattes, les marchandes pérorent avec des mines
-importantes et pénétrées de notables commerçantes. Un collecteur hindou,
-ceint d’un pagne flottant qui découvre ses chevilles noires, circule
-entre les groupes de femmes bavardes et recueille quelques sapèques et
-force injures: car ces dames, en tout pareilles à leurs congénères de
-France, usent d’un vocabulaire peu choisi, mais abondant. Entre toutes,
-les marchandes de poisson se manifestent bruyantes et rebelles aux
-sommations de l’agent du fisc: retranchées derrière leurs remparts de
-requins-marteaux glauques, de langoustes brunes, de crabes indisciplinés
-et sans cesse prêts à la fuite, elles montrent le poing au malheureux
-fonctionnaire et le traitent de «nègre», pour l’hilarité débordante des
-gamins assemblés et nus.
-
-Des fruitières vident leurs paniers, d’où s’écroulent les régimes de
-bananes vertes, jaunes, tachetées d’ocre, les oranges, les citrons, les
-pamplemousses, les mangoustans coiffés d’une capsule étoilée, les fruits
-de jaquiers rugueux comme un dos de râpe, les letchis rougissants, les
-ananas bosselés et dorés comme des pommes de pin, les mangues oblongues
-et veloutées. Les maraîchères venues des villages tapis dans les
-clairières de la forêt ont étagé les patates violettes et difformes, les
-faisceaux de cannes à sucre semblables à des roseaux, les courges, les
-citrouilles, les plants de salade, les pastèques, les arachides à coque
-terreuse. Des brocanteurs débitent une foule d’ustensiles agréables ou
-utiles: cadenas de cuivre à sonnerie, fourneaux de pipes à opium frettés
-d’argent, couteaux à bétel, pipes de fer-blanc décoré de fleurettes de
-nacre, boîtes d’amidon, sachets de papier rouge renfermant du fiel
-d’ours séché, pinces à épiler, peignes de bois, bobines de fil, cristaux
-de borax, chandeliers laqués pour l’autel des ancêtres, brûle-parfums de
-bronze, théières de faïence, rouleaux de papier argenté et doré pour
-cérémonies funèbres, nippes déteintes, fleurs artificielles, baguettes
-d’encens.
-
-Entre les éventaires s’attardent des paysans en longues tuniques
-garance, teintes au _cu-nao_; accoutumés au silence profond des rizières
-jaunissantes où pataugent les buffles muets, tout ce mouvement et tout
-ce bruit les épouvantent. Les habitants de la ville les étonnent
-singulièrement par leur luxe et leur liberté d’allures: au passage d’un
-boy chaussé de bottines vernies, les rustres s’écartent précipitamment,
-les mains prêtes aux _lay_[11] et les yeux ronds d’admiration naïve,
-convaincus que le passant est un important mandarin ou tout au moins un
-gros richard. D’autres mandarins de même rang, cuisiniers de
-fonctionnaires français, se carrent sur les tabourets d’un rôtisseur,
-fument les cigares de leurs patrons qu’ils ont pris soin de ne pas
-dépouiller de leurs bagues écarlates et font de grands éclats de rire
-entre deux assiettes de riz, que paieront tout à l’heure les piastres
-des maîtres.
-
- [11] Salut cérémonieux que l’on adresse aux personnages de marque et
- qui se fait avec les deux mains réunies sur la poitrine.
-
---Aie pitié de moi; sois douce! répète à voix basse le triste Hiên.
-
---Laisse-moi tranquille!
-
-Elle s’est détournée de lui pour contempler, avec des yeux de
-convoitise, des congaï qui font leur entrée dans la halle. Les rais de
-soleil, où dansent follement des poussières brillantes, plaquent les
-tuniques raides de reflets brusques, noyés dans l’ombre et rallumés
-aussitôt; les mouchoirs de crépon rose noués sous les mentons poudrés
-chatoient; les colliers de grains d’or étagent sur les poitrines menues,
-habillées de velours mauve, lilas et grenat, leur triple rangée
-d’étincelles; les diamants, les rubis, les émeraudes des bagues, des
-bracelets montant jusqu’aux coudes s’embrasent de courtes lueurs
-multicolores. Et l’envie ronge le cœur de Maÿ. Pour acquérir ces
-richesses, il a suffi à ces filles de se vendre à des Français:
-qu’importe le mépris de l’opinion publique, lorsque l’admiration et le
-dépit l’accompagnent? A côté des courtisanes cheminent des femmes de
-tirailleurs; visages noircis par la sueur, seins affaissés sous les
-vestes de coton décoloré, dos courbés sous le poids des paniers; ni
-bagues, ni bracelets, ni boucles d’oreilles, ni mules brodées de
-paillettes... Voilà ce qui attend Maÿ, si elle épouse le simple et
-pauvre guerrier qui lui parle avec des sanglots dans la gorge:
-
---Pourquoi es-tu indifférente? Pourquoi n’as-tu pour moi que des regards
-mauvais? Que t’ai-je fait? Si tu ne peux me donner ton amour, fais-moi
-l’aumône au moins du sourire que tu adresses aux inconnus dans la
-rue!... Ah! si l’Aïeul était là!...
-
-Hiên ferme les yeux, se rappelle d’autres marchés qu’illuminait la
-présence de l’Aïeul. Les marchandes, vieilles et jeunes, le saluaient
-avec des cris de joie; il leur parlait, écoutait leurs confidences
-interminables, leur donnait des conseils pratiques qui provoquaient les
-rires inextinguibles de ces dames. Il plaisantait avec elles.
-
---Ah! si j’avais vingt ans, soupirait une fruitière édentée et ridée, je
-ne voudrais point d’autre mari que toi, Aïeul à deux galons!
-
---Et moi, bonne mère, si j’avais ton âge, je voudrais me souvenir que
-nous avons été jeunes ensemble et que nous avons dormi sur la même
-natte!
-
-Les garçonnets qui jouaient dans les ruisseaux accouraient lui prendre
-la main ou se pendre aux pans de son dolman où leurs doigts
-s’imprimaient en rouge. Il finissait par s’échouer dans la boutique d’un
-restaurateur et grignotait des gâteaux chinois en buvant du thé; il
-conviait Hiên et Maÿ à s’asseoir à ses côtés et le visage de la fillette
-s’illuminait; elle devenait aimable et gaie, et son rire sonnait à
-chaque mot.
-
-Hiên étouffe un soupir et considère sa fiancée silencieuse et
-impénétrable. Il voit le front bombé, lisse et blanc, les sourcils
-tendres et légers, relevés vers les tempes, les paupières abaissées à
-demi, les cils immobiles voilant les yeux cruels, le nez imperceptible
-aux narines retroussées, les lèvres charnues et rougies par le bétel. Un
-désir insensé et brutal lui étreint le cœur, de saisir cet animal
-sournois et indéchiffrable, de l’emporter loin de cette humanité
-compliquée, loin de ces femmes trop parées, loin de ces hommes aux
-regards effrontés, d’emporter son aimée vers la forêt, où elle et lui
-seront seuls. Un mal nouveau brûle ses veines et trouble son cerveau: la
-jalousie, la jalousie qu’il ignorait et qui le fait souffrir tout de
-suite atrocement.
-
-Là-bas, dans l’église de pisé où tintent les cloches et ronflent les
-gongs, la messe vient de finir. Le marché se remplit de Français:
-officiers d’artillerie descendus de leurs villas qui s’accrochent aux
-pentes de la montagne dans le feuillage nuageux des bambous; pilotes
-massifs, tanguant et roulant, parlant très haut; troupiers étiques dont
-les figures minces et trop blanches disparaissent sous les casques trop
-larges enfoncés jusqu’aux épaules, braves gens peu soucieux de
-coquetterie dans leurs amples tuniques de toile grise; femmes coiffées
-de casques de liège qu’habillent des dentelles et qui sont trop pareils
-à des abat-jour; robes flottantes de crépon, souliers découverts et bas
-à flèches d’or, teints fadasses criblés de taches de rousseur;
-garçonnets arrogants et pâlots, contemplant avec des yeux effarés les
-gamins annamites vêtus d’une ficelle; sous-officiers pommadés et
-parfumés frisant des moustaches avantageuses; fonctionnaires de la
-douane et de l’administration, empesés et solennels.
-
-Entre tous ses congénères, un jeune mulâtre de la Guadeloupe, vague
-comptable du Sanatorium, se distingue par la hauteur de ses faux cols,
-le miroitement de son plastron garni de faux brillants, le pli
-impeccable de son pantalon et la pomme d’or de sa canne.
-
-Maÿ tressaille à son approche. Débarqué fraîchement au
-Cap-Saint-Jacques, le mulâtre a été sensible au charme et aux œillades
-de la petite personne; il l’a rencontrée deux ou trois fois sur
-l’appontement, l’a complimentée en annamite sur son collier, cadeau de
-l’Aïeul, sur la couleur de ses yeux. Elle a rougi et a paru froissée;
-mais, tout au fond de son cœur de petite femme, elle a tressailli
-d’aise. Dès la deuxième entrevue, il lui a offert de lui faire visiter
-sa demeure, lui promettant de lui donner un mouchoir brodé de fleurs;
-elle n’a rien répondu et s’est détournée avec une majesté de reine
-offensée; mais l’offre n’a pas été oubliée: le mouchoir à bordure
-fleurie hante les rêves de Maÿ, qui se promet d’aller voir le «nègre».
-Quant au gentleman de la Pointe-à-Pitre, qu’une épaisse couche de
-fatuité cuirasse contre le doute, il se persuade bonnement que son
-physique de commis-voyageur et son langage zézayant ont produit sur la
-petite Vénus jaune l’irrésistible effet auquel l’ont accoutumé les
-mulâtresses.
-
-Hiên a surpris la rougeur de Maÿ, le clignement d’yeux complice du jeune
-homme olivâtre. Il pâlit; la tête lui fait mal et ses yeux voient
-trouble; il est las soudain comme s’il avait couru pendant des heures,
-et il a envie de pleurer. Deux fois l’ennemi l’a frôlé, sans le voir,
-préoccupé seulement d’attirer sur son veston immaculé les regards de
-Maÿ. Il finit cependant par apercevoir le tirailleur, et, comme la
-bravoure n’est point sa vertu première, il bat précipitamment en
-retraite et disparaît.
-
---Rentrons à la maison, décrète la fillette.
-
---Oui! oui! rentrons! Je suis fatigué de tout ce tapage, de ces gens qui
-vont et qui viennent.
-
---Que tu es bizarre, mon pauvre Hiên! C’est toi qui m’as demandé de
-t’accompagner au marché, et te voilà maintenant impatient de partir!
-
---J’en ai assez de voir ces hommes te sourire et de te voir répondre à
-leurs sourires par des sourires!
-
---Serais-tu jaloux, par hasard?
-
---Je ne sais pas; je souffre! J’ai vu tout à l’heure le jeune noir te
-saluer et j’ai senti mes yeux se voiler, et trembler mes mains... Où
-as-tu connu cet étranger?
-
---Je ne le connais pas. Je commence à croire que tu deviens réellement
-stupide. Personne ne m’a saluée au marché.
-
---J’ai cru voir...
-
---Tu t’es trompé!
-
---Je me suis trompé, sans doute! concède l’humble amoureux.
-Pardonne-moi, sœur aînée: je t’aime et je suis inquiet; je me figure
-être entouré de gens qui menacent mon bonheur, qui cherchent à
-t’entraîner loin de moi. Pardonne-moi! Vois-tu, ma tête est faible: je
-suis prompt à m’épouvanter et à dire des sottises. Je ne serai plus
-jaloux!
-
-Hiên a formulé à voix trop haute sa promesse. Un lépreux écroulé contre
-la haie, entre les fleurs lilas et les feuilles anémiques des euphorbes,
-interrompt sa mélopée pour ricaner:
-
---Tu en parles à ton aise, mon jeune ami! On guérit plus vite de la
-lèpre que de la jalousie... Tu es jeune, mon garçon, tu es jeune!
-
-Ses lèvres pourries découvrent les gencives blanches qu’entrechoque le
-rire.
-
- *
-
- * *
-
-La parole du lépreux se vérifia: la promesse de Hiên n’était qu’une
-vantardise d’amoureux novice. La jalousie s’installa dans son cœur et
-dans son cerveau, et sa vie, dont l’amour devait faire un paradis
-terrestre, fut un enfer. Pietro et Maÿ, sans se concerter, se
-partagèrent la tâche de torturer cette âme simple, l’un par la terreur,
-l’autre par le doute.
-
-Les rares instants de répit que l’adjudant accordait au tirailleur,
-celui-ci les employait à suivre Maÿ par la pensée, à se répéter: «Que
-fait-elle en ce moment?...» Il s’imaginait la voir, profitant des heures
-de liberté absolue que lui procuraient les exercices, endosser en hâte
-sa tunique de crépon, boucler à son cou son collier, et, trompant la
-surveillance de Thi-Baÿ, courir vers le Sanatorium où l’attendait le
-traître au teint de citron.
-
-Il la voyait, souriant et balançant gracieusement les bras, cheminer
-sous les frangipaniers de l’avenue, franchir le portail de briques où
-grimaçaient des monstres de terre émaillée. Il la voyait apparaître,
-blanche et dorée, hors de la tunique dégrafée. Il gémissait sourdement
-et ses mains frissonnaient, secouées par le vent de la folie
-renaissante.
-
-Souvent, comme il errait dans le crépuscule à la recherche de l’absent,
-les abominables visions se présentaient à son esprit; il revenait en
-courant vers le camp, tête basse, bousculant les rondes d’enfants qui
-tournoyaient dans les chemins envahis par l’ombre. Sur l’aire battue,
-Maÿ chantait en s’accompagnant sur la cithare à treize cordes. Il
-s’asseyait près d’elle, essoufflé, le cœur tressautant:
-
---Qu’as-tu fait aujourd’hui? interrogeait-il lorsque les fils de cuivre
-cessaient de moduler leurs plaintes aigres.
-
---Je me suis promenée.
-
---Où es-tu allée?
-
---Qu’est-ce que cela peut te faire?
-
-Menue et sournoise, elle le défiait de ses yeux calmes et froids, où
-rien ne se lisait de l’âme impénétrable. Il baissait le front, rustre
-vaincu d’avance dans cette lutte inégale où son innocence même et sa
-simplicité faisaient le jeu de son adversaire. Devant cette petite fille
-qu’il eût aisément broyée entre ses doigts de géant, il restait penaud
-et muet, désespéré de son impuissance: à quoi lui servaient ses gros
-poings et ses biceps?
-
-Farouche, il regardait les lignes d’écume lumineuse émerger de la nuit
-et mourir sur la plage; les falots des sampans dansaient comme un vol de
-lucioles. Le feu de Can-Gio ouvrait son œil sanglant et fixe dans les
-ténèbres épandues sur la baie. La rumeur de la houle emplissait
-l’horizon; des massifs effacés par l’ombre, descendaient les plaintes
-chuchotantes des bambous, et les vagues et le feuillage semblaient
-geindre avec le sauvage affligé.
-
-Cependant l’ironique chanson de la cithare égrenait ses notes
-railleuses. Maÿ reprenait sa mélopée interrompue. Satisfaite de sa
-musique, heureuse aussi de la souffrance devinée à ses côtés, elle
-roucoulait à mi-voix, les paupières battantes et la gorge ondulante...
-Ah! l’écraser d’un coup de poing!
-
-
-
-
-XVII
-
-
-La voix rauque de l’adjudant proféra des commandements et, quatre par
-quatre, les tirailleurs sortirent du camp dans l’aube grise. Ils
-défilèrent silencieux et farouches, dans les rues qui s’éveillaient; les
-chiens errants jappaient sur les talons; la hotte sur le dos, des
-sampaniers cheminaient en longue file sous les cocotiers inclinés:
-joyeux de leur pêche nocturne, ils saluèrent la colonne de lazzi
-égrillards. Stupéfaits de ne point rencontrer l’écho de jadis, ils se
-turent, redoutant d’avoir troublé quelque grave cérémonie militaire.
-
-Les chantiers du camp nouveau alignèrent au-dessus des talus envahis par
-l’herbe leurs charpentes inachevées, rongées par les termites, et leurs
-murs de torchis jaunissant. La clarté blême du petit jour aggravait la
-tristesse du terre-plein désert où gisaient dans le sable les bennes
-rouges des wagonnets, pareilles aux tronçons d’une coque échouée.
-
-Les tirailleurs détournèrent la tête: trop de souvenirs habitaient ces
-cases vides et ces hangars croulants. Hiên tâcha de fermer les yeux:
-trop longtemps il avait poursuivi en vain l’ombre de l’Aïeul à travers
-le camp abandonné; dans son cœur las, abreuvé de trop de chagrins, il
-n’y avait plus de place pour l’espoir; l’absent tardait trop à
-revenir... Invinciblement, sa marche se ralentissait; ses jambes
-semblaient le river au sol...
-
---Avance, Hiên, avance: l’adjudant te regarde, dit son compagnon en le
-prenant par le bras.
-
-Le sabre court sonnait sur les pavés; le désespéré fit un effort pour
-s’arracher à la torpeur qui le gagnait et trotta lourdement, comme un
-âne trop chargé.
-
-La compagnie pénétra dans la forêt; les sections se dispersèrent. Hiên
-et Nho suivirent une patrouille que le sergent Cang guida. Derrière les
-hautes fougères, le tyran disparut.
-
-Hiên écouta craquer les branches tombées que brisaient les pieds nus;
-d’autres patrouilles, filant par des sentiers voisins, semblaient des
-hardes de sangliers froissant les feuilles mortes. De la brousse touffue
-montait le parfum iodé de l’humus séculaire et inviolé, l’âcre odeur des
-bruyères teintées de rose, le relent fauve de l’eau croupie. Sur la
-terre grasse, que les pluies avaient ravagée, se tordaient les racines
-brunes, pareilles à des pythons monstrueux.
-
-La patrouille fit halte dans une clairière, au bord d’une mare obscure;
-des arbres géants étendaient sur elle le dais de leurs branches
-enchevêtrées: banyans aux troncs enrubannés de lianes, tecks élancés et
-droits aux feuilles de carton terne, gommiers balafrés de coupures
-béantes qui distillaient la sève sirupeuse et blanche. Dans la boue
-piétinée par les chevreuils pointaient les tiges vert tendre des herbes
-naissantes.
-
-Hiên huma l’odeur de la forêt, et son cœur déborda. Toutes ses peines
-vinrent à lui à la fois, au rappel des parfums familiers: l’exil, les
-tortures de l’initiation, les brèves minutes de joies évanouies, les
-épouvantes de chaque instant, les coups meurtrissant sa face
-douloureuse, et l’amour malheureux, et l’atroce jalousie... Il arracha
-de son épaule la bretelle du mousqueton, jeta l’arme loin de lui et
-s’abattit dans le gazon trempé de rosée, la figure entre les mains. Il
-pleura, avec des hoquets et des râles qui retentissaient dans la
-clairière endormie.
-
---Quelle misère! gronda Nho. Et l’Aïeul qui ne revient pas!... Aïeul à
-deux galons, pourquoi nous as-tu abandonnés?...
-
-Il s’exaspérait, hurlait à son tour.
-
---Tais-toi, dit le sergent Cang. Ne trouble pas le malheureux qui crie
-sa peine aux esprits de la forêt... Laisse-le pleurer en paix!...
-
-Ils s’assirent sur une souche, écoutèrent en silence la déchirante
-lamentation qui tantôt retentissait, vibrante et sinistre, sous la voûte
-des banyans, et tantôt s’apaisait, basse et douce comme une plainte
-d’enfant. Nho se rapprocha de Cang:
-
---Maître sergent, dit-il, maître sergent, il faut écrire à l’Aïeul: il
-faut que l’Aïeul sache et qu’il revienne... Écris à l’Aïeul!...
-
-Cang hocha la tête:
-
---Que lui dirai-je?
-
---Tu lui diras que nous souffrons...
-
---C’est vrai, nous souffrons... Mais faudra-t-il lui dire que nous
-souffrons par la faute d’un Français?... Pourra-t-il croire, lui qui est
-juste, lui qui est bon, à l’injustice et à la méchanceté? Ne me
-parlera-t-il pas ainsi: «Cang, tu es un mauvais sous-officier; tu
-manques à ton devoir: tu dénonces ton chef parce qu’il est sévère et
-sans indulgence. Tu portes contre lui de terribles accusations, parce
-que tu ne l’aimes point... Je sais, je sais que tes compatriotes ont
-ainsi dénoncé faussement des gradés parce que ceux-ci ne leur plaisaient
-pas. Cang, tu mens!...»
-
---L’Aïeul ne croira pas que le vieux Cang puisse mentir!
-
---Il me dira: «Réfléchis bien! Tu prétends que l’adjudant vous insulte,
-qu’il lève son bâton sur vous. Songe que, s’il a commis cette faute
-grave, les mandarins à cinq galons s’indigneront contre lui, le
-châtieront: car de telles actions sont contraires aux lois françaises et
-aux règlements, et les chefs puniront sévèrement l’homme coupable
-d’avoir manqué aux lois et aux règlements. Les chefs haïssent la
-brutalité; mais le mensonge les écœure, et, si tu as menti, si tu as
-calomnié ton supérieur...»
-
---L’Aïeul saura distinguer la vérité!
-
---Il ne me croira point...
-
---Il te croira!
-
---Où lui adresserai-je ma lettre?...
-
---Après l’exercice, pendant la sieste, nous interrogerons les
-sampaniers... Nous monterons sur les jonques qui sont dans la baie des
-Cocotiers, et nous demanderons aux pêcheurs d’Annam s’ils n’ont pas vu
-notre maître... Il faut que l’Aïeul sache!...
-
-Des coups de feu lointains s’espacèrent... Hiên se leva, blême et
-titubant, et suivit la patrouille qui se glissait dans la brousse.
-
- *
-
- * *
-
-Nho donna un dernier coup d’aviron: le canot vira dans l’eau dorée, vint
-se coller contre la coque couturée d’une jonque. Des sampaniers
-accoururent, se penchèrent sur le bordage, saisirent le vieux Cang par
-les aisselles, le hissèrent sur le pont où séchaient des queues de raies
-et des peaux de requins.
-
-Autour du terrien, que le tangage inquiétait, les hommes de la mer,
-leurs femmes hâlées et rieuses, leurs enfants nus et basanés firent
-cercle, se poussant du coude, grimpant sur les rouleaux de cordages et
-jusque dans les agrès. Tous à la fois, ils questionnaient le sergent;
-des jonques voisines, rangées bord contre bord, d’autres curieux
-accouraient, avides de connaître le motif de cette visite inattendue:
-
---Que veux-tu de nous, oncle sergent?
-
---Pourquoi es-tu venu sur notre barque?
-
---Que se passe-t-il?
-
-Cang ne répondait rien, demeurant adossé à l’embrasure d’un panneau,
-déplorant en silence le manque total d’éducation dont faisaient preuve
-ces marins.
-
-Un vieillard le guida par la main, écarta du poing les indiscrets, fit
-asseoir son hôte sur une natte:
-
---Apportez au grand mandarin du thé et du bétel! commanda-t-il.
-
-Il prit place lui-même sur la natte en face du sergent, lui tendit une
-cigarette. Et Cang lui demanda:
-
---N’as-tu pas vu, dans tes voyages, n’as-tu pas vu mon maître?
-
---Qui est ton maître?
-
---L’Aïeul à deux galons.
-
---Ton maître est donc un vieil homme?...
-
---C’est un homme très jeune, qui a des yeux clairs et souriants, des
-moustaches tombantes et couleur de maïs, et qui porte sur ses manches
-deux galons d’or. C’est un homme qui est bon avec les Annamites, qui
-leur parle avec une voix très douce, dans leur langue, qui donne des
-remèdes aux malades, aux petits enfants des sous et des caresses, qui
-sait lire dans nos livres et connaît nos légendes et nos poèmes... Il
-est instruit, il est sage comme un homme très âgé, et c’est pourquoi
-nous l’appelons notre Aïeul...
-
---Dans quelle région se trouve-t-il?
-
---Il est parti par la grande route qui va de Saïgon à Hué, et, depuis
-son départ, nous n’avons pas eu de ses nouvelles... Quelqu’un des tiens
-l’a-t-il vu?
-
---L’Annam est immense; les ports où sont armées nos jonques sont
-innombrables: les unes ont été lancées à Nha-Trang, d’autres à
-Phan-Rang, d’autres à Phan-Tiet, d’autres à Cam-Ranh... Mais nous sommes
-des gens de la côte et jamais aucun de nous ne se risque à remonter les
-torrents, à pénétrer dans la montagne...
-
---Mais les montagnards viennent vendre les cardamomes aux villageois des
-plaines: peut-être un marchand, causant avec les tiens, a-t-il pu parler
-de mon maître?...
-
---Peut-être... Holà! vous autres, ouvrez vos oreilles: quelqu’un d’entre
-vous a-t-il ouï parler d’un certain Aïeul à deux galons?
-
---Moi! moi! crièrent plusieurs voix.
-
---Moi, je l’ai vu!
-
-Un jeune pêcheur sortit du cercle, s’avança près de la natte et répéta:
-
---J’ai vu l’Aïeul!
-
-Un soir, sur la place étroite d’un hameau perdu, à la lisière des bois
-profonds, il avait vu la foule des paysans et des bûcherons assemblée
-autour du banc où trônait un officier, un lieutenant. Cet officier, que
-les notables nommaient: «l’Aïeul à deux galons», narrait une histoire
-que les campagnards écoutaient, bouche bée; des garçonnets et des
-fillettes jouaient à ses pieds; un tirailleur à barbiche blanche allait
-et venait parmi les groupes...
-
---C’est lui, dit Cang, c’est mon maître!
-
-Alors il fit aux sampaniers consternés le récit des souffrances endurées
-par leurs frères militaires; il dit les humiliations et les outrages
-quotidiens, et la folie de Hiên, et l’appel unanime des opprimés à la
-justice de l’absent...
-
---Écris-lui, conseilla le vieux chef, fais écrire à ton maître, ce soir,
-par l’écrivain public qui se tient au marché, une lettre qu’une de nos
-jonques portera. Celui-là, qui a vu l’Aïeul, sera chargé de lui remettre
-ta plainte et lui répétera tes paroles...
-
- *
-
- * *
-
---Relis maintenant! dit Cang.
-
-L’écrivain public assura sur ses oreilles les tiges de ses besicles,
-prit la feuille à deux mains, l’approcha de la mèche charbonneuse du
-quinquet, et lut:
-
-«Reviens, Aïeul à deux galons. Tu as déjà trop tardé. Après ton départ,
-le joug a été replacé sur nos cous, plus lourd encore parce que le
-bouvier avait des rancunes à satisfaire... Le sous-lieutenant est bon,
-mais il ne voit rien et nous n’osons nous plaindre à lui, car Pietro l’a
-persuadé que la race annamite était fourbe et dissimulée et que nous
-étions méchants entre les méchants.
-
-»Et l’adjudant est maintenant le maître incontesté. S’il se fût
-contenté, comme autrefois, de distribuer des jours de consigne, des
-injures et des coups de pied, nous eussions retrouvé, pour endurer le
-supplice, notre résignation d’autrefois; on eût courbé l’échine et
-invoqué ton nom en silence... Mais il a fait pire: se souvenant que tu
-avais tiré une première fois Hiên de ses griffes, il s’est acharné
-contre ton protégé. Du réveil à l’extinction des feux, il se complaît à
-le torturer, à l’abrutir, à l’épouvanter, de sorte que l’être simple est
-en train de retourner à ses ténèbres: peut-être reviendras-tu trop tard
-pour lui rendre une deuxième fois la lumière.
-
-»Pardonne à ton vieux serviteur d’avoir osé t’écrire ces choses... Je
-sais que cela n’est point conforme à la discipline; mais n’est-il pas
-permis au soldat qui a servi fidèlement pendant des années d’élever sa
-voix en faveur de ses frères d’armes malheureux?
-
-»J’ai trente ans de services, Aïeul: pendant trente ans, des officiers
-français et des sous-officiers français m’ont commandé; les uns étaient
-affables et doux comme toi; d’autres étaient rigides et inaccessibles,
-mais tous étaient justes, et j’obéissais, et tous les tirailleurs
-annamites obéissaient avec joie... Celui dont je te parle est injuste et
-cruel, et jamais je n’avais rencontré son pareil.
-
-»Nous plions encore devant lui: le jour est proche où le vase trop plein
-débordera de toutes parts, où les victimes frémissantes s’insurgeront...
-
-»Hâte-toi, Aïeul à deux galons: tes petits-enfants crient vers toi et se
-lassent de n’être point entendus... Hâte-toi!...»
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Derrière les faisceaux de mousquetons que hérissaient les lames
-luisantes, la compagnie piétinait depuis un quart d’heure. De l’orient
-où s’effaçaient les dernières brumes nocturnes fusait vers l’azur du
-zénith la lumière jaune et dorée épandue sur le ciel et la terre.
-
---Beau temps pour la revue! confia Castel, épongeant ses joues rasées de
-frais, au fourrier rose et joufflu que le casque trop grand coiffait
-comme d’un abat-jour.
-
---Vrai temps de Fête nationale! Le soleil est républicain!
-
---Il fera chaud sur l’esplanade de l’artillerie.
-
---Et pendant la route, donc!
-
---Pourquoi ne partons-nous pas? Qu’est-ce qu’on attend? Le
-sous-lieutenant vient d’arriver: le voici qui cause avec Pietro sous la
-véranda de la grande case.
-
---Tiens! tiens! pourquoi n’a-t-il pas mis de bottes?
-
---Bizarre!... Et le fougueux Barka est dans son box!
-
---Qui est-ce donc qui va commander la compagnie?
-
---Hein! mon vieux! si le lieutenant était revenu sans crier gare!...
-
---Va donc! va donc! ne te berce pas de cette illusion, mon bon
-Provençal!
-
---En tout cas, le citoyen Pietro porte l’oreille basse. Il était presque
-aimable tout à l’heure pendant le rassemblement. Il y a sûrement du
-nouveau qui se prépare. Psst! Cang! Tu n’as pas entendu parler du retour
-de l’Aïeul, par hasard?
-
-Cang secoue la tête d’un air dubitatif:
-
---Le bruit court que l’Aïeul est revenu; mais personne n’en sait rien au
-juste. On avait annoncé son retour tant de fois déjà que personne n’y
-croit plus. J’ai questionné Hiên le Maboul: il ne sait rien; il est à
-moitié fou et tout à fait abruti. Depuis deux jours il a cessé de rôder
-autour de la maison du lieutenant: il est découragé. Bèp-Thoï n’a pas
-paru dans le village hier soir.
-
---Dis donc, le sergent-major est peut-être renseigné: faufile-toi
-jusqu’à la chambre de détail. L’adjudant tourne le dos, justement: tu ne
-risques rien. Donne-moi ton mousqueton.
-
-Le fourrier trotta; les franges jaunes des épaulettes de laine dansaient
-sur le dolman blanc; il s’insinua entre les stores verts que décoraient
-des monstres garance, zébrés par les averses. La basse puissante du
-sergent-major émit des paroles inintelligibles, puis le casque démesuré
-du messager écarta les rideaux de rotins.
-
---Le chef m’a envoyé promener. Il dit qu’on se moque de lui, qu’on lui a
-déjà monté ce bateau-là quatre ou cinq fois, et que ça ne prend plus.
-
-Ils se regardèrent, désappointés:
-
---C’est idiot de faire courir des bruits pareils! grogna Castel. On
-s’emballe, on s’emballe, puis tout casse et l’on se retrouve forçat
-comme devant, mais le boulet est plus lourd.
-
-Des gamins essoufflés galopèrent devant la palissade, passèrent leurs
-museaux suants entre les bambous et crièrent à tue-tête:
-
---L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé!
-
-Les femmes accroupies sous les écussons tricolores et les girandoles de
-la porte répétèrent:
-
---L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé!
-
-La compagnie entière se rua vers la route, abandonnant les faisceaux,
-trépignant et glapissant:
-
---Où est-il?
-
---Est-ce bien vrai?
-
---Comment savez-vous cela, petits frères?
-
---C’est moi qui l’ai vu. Il fumait sa pipe sous la véranda et le vieux
-Bèp-Thoï étrillait le cheval.
-
---Mais non! il ne fumait pas.
-
---Je te dis que si!
-
---Je te dis que non!
-
---Es-tu bien sûr de l’avoir vu?
-
---Si je suis sûr?... Si je l’ai vu?... J’allais me faufiler jusqu’au
-perron lorsque Bèp-Thoï a brandi son étrille vers moi: je me suis
-sauvé!... Tout le village connaît la nouvelle maintenant!
-
---Le voilà! le voilà!
-
---Rassemblement! hurlait l’adjudant.
-
---Crie, mon garçon, égosille-toi! murmurait le fourrier, emporté par le
-flot des petits soldats qui roulait sur la route...
-
---Rassemblement!
-
-Au tournant du chemin, sous les frangipaniers, la robe luisante et la
-crinière hirsute d’Annibal apparurent, émergeant de la cohue des gamins
-loqueteux. Les jambières rouges galopèrent éperdument; les gamins,
-braillant et pleurant, se trouvèrent rejetés sur les talus; des mains
-noircies saisirent les rênes, maintinrent le petit cheval affolé,
-palpèrent les bottes éperonnées de bronze doré, la culotte de toile, le
-dolman blanc où scintillaient les boutons à ancre d’or et les galons, le
-sabre à garde nickelée passé dans le porte-épée de la selle; des lèvres
-baisèrent les gants de fil blanc. Des gaillards soulevèrent l’Aïeul, le
-placèrent sur leurs épaules; autour d’eux, les salaccos se heurtaient
-furieusement et les faces noires vociféraient:
-
---Salut, vénérable Aïeul!
-
---Salut, Aïeul à deux galons!
-
---Pourquoi as-tu tant tardé?
-
---Reconnais-moi, Aïeul à deux galons: c’est moi, Phuc, l’élève caporal!
-
---Te souviens-tu de ton serviteur? Je suis Mao, le palefrenier!
-
---Je te reconnais, mon ami.
-
---Baisse la tête, Aïeul: les branches vont faire tomber ton casque!
-
---Aïeul à deux galons, as-tu reçu ma lettre?
-
---Je l’ai reçue, Cang; ne te fais plus de bile, vieux brave: justice
-sera faite!
-
---Nous avons abominablement souffert, maître.
-
---Pourquoi, pourquoi nous avais-tu abandonnés?
-
---Vois mes bras: ils sont bleus de coups de trique.
-
---Hé! les porteurs! faites attention aux écussons de la porte!
-
---Baisse la tête, Aïeul!
-
---Aux faisceaux, bavards!
-
-En un clin d’œil, l’Aïeul se trouva remis en selle, et les tirailleurs
-frémissants furent alignés, l’arme au pied, derrière leurs chefs de
-section. Les deux officiers se serrèrent la main. La tête haute, les
-yeux fixes, les dents claquantes, les talons réunis, l’adjudant Pietro
-vit venir à lui le justicier.
-
---Vous viendrez à la chambre de détail aussitôt après la revue: j’ai à
-vous parler.
-
---Oui... oui, mon lieutenant!
-
-Annibal défilait en piaffant devant la double haie des baïonnettes
-étincelantes et tout à coup la voix rauque de Hiên cria:
-
---Sauve-moi, Aïeul à deux galons, sauve-moi!... voilà que la folie est
-revenue...
-
---Viens chez moi tout à l’heure, petit frère: je te guérirai.
-
-Les salves de batteries ébranlaient les massifs qui s’empanachaient de
-fumée blanche; les drapeaux faisaient claquer au-dessus des guirlandes
-et des palmes leur étamine tricolore. Les pentes vertes de la montagne,
-les flamboyants écarlates, la baie toute bleue où couraient des frissons
-d’argent, le ciel que ne souillait nulle tache et d’où pleuvait la
-lumière triomphante saluaient de leur sourire le retour de l’Aïeul.
-
- * * * * *
-
-Les clairons embouchèrent leurs cuivres rutilants, gonflèrent leurs
-joues et soufflèrent. Derrière eux, Annibal dansa, avec des craquements
-de cuirs neufs. La compagnie développa les quatre anneaux de ses quatre
-sections; les salaccos miroitèrent, les baïonnettes lancèrent des
-éclairs; le village entier suivit sur les talons de la dernière file,
-pêcheurs brunis et couturés, costumés d’étoffes teintes au _cu-nao_,
-bûcherons maigres et voûtés à force d’avoir courbé leur échine sur les
-troncs abattus, notables enturbannés de blanc et solennels dans leurs
-tuniques flottantes, boys rasés et tondus à l’européenne balançant dans
-leurs doigts chargés de bagues des cannes à pommes d’or, femmes de
-tirailleurs trimbalant sur leurs hanches rebondies des marmots
-barbouillés de vermillon, Chinois en veste lilas, en pantalons de soie
-blanche ficelés au-dessus des babouches à semelles de feutre, gamins
-farceurs vêtus chichement d’une culotte sans fond et d’une amulette
-dansant au bout d’un cordon.
-
-Devant le portail du télégraphe anglais, que des bougainvillias violets
-encadraient, cinq ou six grands garçons blonds et roses levèrent leurs
-casques plats à _puggaree_ tissé de fils d’or.
-
---Bonjour, lieut’nant!
-
---Bonjour, monsieur White! Bonjour, monsieur Beattie!...
-
-Le pilote haut sur jambes et bourru qui savourait son manille devant un
-mur où serpentaient des dragons émaillés salua de la main le jeune
-camarade revenu de la brousse. Sous les vérandas à grillages verts, des
-peignoirs bleus esquissèrent de courtes révérences. Les gardiens du
-Phare descendus de leur cage vitrée, Provençaux foncés et dépoitraillés,
-abandonnèrent les tables de marbre rondes que les verres d’absinthe
-tachaient de vert trouble, pour serrer dans leurs grosses pattes velues
-la main gantée:
-
---Bonne promenade, hein?
-
---Merci! bon apéritif!
-
---On vous attend pour le prendre, hein? On va dire à la patronne de le
-faire chauffer, _té_!
-
-L’élégant comptable étalait complaisamment, sous les tritons qui
-surmontaient la porte du Sanatorium, son smoking de toile à revers de
-soie crème, son plastron de «zéphir» saumon et ses escarpins vernis. Ce
-mulâtre, «intellectuel» que le lycée de la Pointe-à-Pitre avait nanti de
-brevets douteux et que les lois de la métropole bienveillante avaient
-dispensé de tout stage sous les drapeaux, était, bien entendu,
-antimilitariste. Au passage de la «brute galonnée», du «buveur de sang»,
-qui chevauchait à la tête d’une cohorte de soudards, il eut une moue
-méprisante. Elle s’effaça de son visage comme l’ombre d’un nuage sur une
-mare: Hiên le Maboul le frôlait de son coude dur. Il lut la menace dans
-les yeux fous du tirailleur et recula d’un pas: il se cogna au tronc
-moussu d’un lilas du Japon qui badigeonna traîtreusement de vert tendre
-le smoking immaculé.
-
-Un garçonnet repoussé par les serre-files bondit à pieds joints dans une
-flaque d’eau: la boue liquide et rouge acheva l’œuvre de la mousse; des
-larmes hideuses constellèrent le pantalon raide, amoureusement repassé,
-la ceinture de toile à boucle nickelée et à bourse de cuir fauve, le
-plastron mou, le faux col à reflets de porcelaine.
-
-Le garçonnet s’esquivait; les rires narquois des congaï, des Chinois
-hilares, des sampaniers ricaneurs insultèrent à la douleur de la
-victime: car l’Annamite n’aime point le sang-mêlé, qu’il désigne du nom
-injurieux de _chà-và_ (nègre).
-
-Le comptable maudit ces braillards imbéciles dont le goût pour les
-cérémonies militaires lui valait une douche d’eau boueuse. Il disparut,
-poursuivi par les huées.
-
-Annibal fit le beau, pointa, rua, afin d’éblouir ses congénères attelés,
-deux par deux, aux victorias qui stationnaient devant le perron de
-l’Hôtel Ollivier. Des fillettes anémiques, arrachées par le clairon à
-leurs tas de sable, accoururent de toute la vitesse de leurs maigres
-jambes brûlées. S’agriffant aux dossiers des bancs verts, elles
-dansèrent de joie et leurs voix pointues chantèrent avec les cuivres
-rugissants les vieux refrains nationaux.
-
-La route cessait de courir en bordure de la plage, s’enfonçait entre
-deux haies de lauriers-roses et de cactus que dominaient les toits
-sombres des villas et les pentes raides de la montagne proche. Les
-basses branches des tamariniers formaient une voûte épaisse où se
-répercuta la clameur joyeuse de la foule. Un nouveau contingent de
-Chinois et de congaï accourus du marché grossit la colonne.
-
-On arrivait à Benh-Dinh. Derrière les grilles de fer forgé, les façades
-roses des bâtiments militaires ouvraient leurs larges baies: bâtiments
-du Commissariat noyés dans l’ombre violette des jaquiers; Direction
-d’artillerie, où des piles de traverses peintes au minium gisaient dans
-des massifs d’iris; casernes d’artillerie, où chantaient des trompettes
-nasillardes; casernes d’infanterie que revêtait encore la hideuse
-carapace des échafaudages.
-
-Les serre-files coururent, pourchassèrent les gamins; les sections se
-formèrent en ligne les unes derrière les autres et la compagnie ainsi
-massée fit son entrée sur l’esplanade ensoleillée que bordait la forêt
-ombreuse. Les officiers d’artillerie campés sur leurs mulets massifs
-abaissèrent, pour rendre son salut à l’Aïeul, leurs lattes courbes;
-derrière eux, les conducteurs indigènes firent des signes d’amitié à
-leurs camarades tirailleurs. Les troupiers d’infanterie coloniale,
-joignant les mains sur les croisières de leurs baïonnettes, louèrent la
-tenue de la petite troupe qui se déployait, le dos à la forêt, et
-s’alignait sans bruit.
-
-En face de la haie des baïonnettes, l’autre lisière se garnissait de
-casques blancs, de robes claires, de tuniques flottantes et pâles, de
-chapeaux coniques, d’ombrelles à fleurs éclatantes. Les trompettes
-fredonnèrent des notes pleurardes, les clairons chantèrent allègrement;
-un officier galopa dans le sable que les sabots de son mulet puissant
-firent jaillir en gerbes d’étincelles; il leva son sabre et cria des
-commandements.
-
-Un colonel passa au trot, puis se posta près des tribunes, et devant lui
-défilèrent les petits canons poussiéreux, les pesants fantassins et les
-tirailleurs alertes et sautillants. La revue était achevée.
-
- *
-
- * *
-
---Rentrez dans votre chambre et n’en sortez plus. Le sergent-major
-assurera votre service, en attendant que le chef de corps envoie des
-ordres. Je vous préviens que je compte lui adresser une lettre le
-mettant au courant des faits et demandant votre renvoi à Saïgon.
-
-Ainsi parla l’Aïeul. Pietro salua, fit demi-tour et gagna la porte. Les
-tirailleurs, qui décrassaient leurs mousquetons sous la véranda, le
-virent passer, blême et effaré, et connurent que son règne était fini.
-
-Dans la chambre de détail que tapissaient les contrôles nominatifs, les
-synoptiques et les tableaux de service, les deux officiers restaient
-seuls.
-
---A quoi songez-vous? demanda l’Aïeul au sous-lieutenant.
-
---Je songe à tout ce mal que j’ignorais et que j’aurais pu empêcher.
-
---Vous ne pouviez pas savoir. Vous êtes tout jeune, vous sortez à peine
-de l’École, j’aurais dû vous avertir. Pietro, frappant du talon et
-tendant le jarret, vous a convaincu aisément de ses vertus militaires.
-Vous n’avez pu deviner l’âme vile qui se cachait sous ces dehors de
-«parfait adjudant»; vous avez eu confiance en lui, vous vous êtes reposé
-sur lui du soin de maintenir la discipline intérieure; vous savez
-maintenant comment cette brute a manié le sceptre que vous lui laissiez.
-Vous connaîtrez, quelque jour, le tort immense que font à l’armée ces
-soi-disant «bons serviteurs» que nos troupiers désignent de cette
-appellation caractéristique: «chiens de quartier».
-
---J’ai eu des torts, moi aussi. J’aurais dû, comme vous, me rapprocher
-du tirailleur, lui inspirer confiance, étudier son âme. Mais, cette fois
-encore, j’ai été abusé: tant de livres affirment que l’Annamite est
-impénétrable, tant de fois Pietro m’a répété: «Ces gens-là, on ne sait
-jamais ce qu’ils ont dans le ventre!...» J’ai fini par me laisser
-persuader. J’ai cru avec tout le monde que l’Annamite était menteur et
-dissimulé.
-
---Il l’était vraiment pour vous. La ruse est l’arme des faibles:
-l’Annamite est faible et méfiant. Ses mandarins l’écrasaient; les
-conquérants n’ont pas réussi encore à le convaincre de sa délivrance,
-parce qu’il s’est trouvé chez les conquérants des hommes comme Pietro
-qui ont remis en vigueur les procédés d’administration des mandarins. Il
-continue à ruser, mal guéri de sa méfiance séculaire; il refuse de
-livrer son âme, que masquent son visage impassible devant le cadeau
-comme devant l’outrage, ses yeux bridés. Derrière le masque, il souffre
-et se réjouit suivant l’heure, comme un animal raisonnable, comme nous.
-Efforcez-vous de l’apprivoiser, soyez immuablement bon et juste, et son
-âme enfantine s’ouvrira, vous livrera ses prétendus secrets. Vous
-découvrirez ce que j’ai découvert, que l’Annamite est un enfant timide
-et bon, un peu craintif, mais qui ne demande qu’à se laisser
-apprivoiser. Vous serez le père de cet enfant.
-
---Ou son Aïeul!
-
---Ou son Aïeul, dit le lieutenant en riant. Allons déjeuner: la revue
-m’a creusé terriblement.
-
- *
-
- * *
-
-Bèp-Thoï dispose sans bruit sur la nappe raide la tasse de café, la
-pipe, le pot à tabac où sont taillés dans le bambou des mendiants
-grimaçants et des bonzes difformes. Hiên le Maboul s’est agenouillé près
-de l’Aïeul, a posé sa tête sur le genou du maître et parle d’une voix
-étouffée et rauque:
-
---Tu as trop tardé! tu as trop tardé!... La folie est rentrée en moi. Je
-me suis débattu, j’ai lutté avec désespoir, mais tu n’étais plus là pour
-me garder et m’encourager, et je t’ai cherché en vain... La folie est
-rentrée dans mon âme que la terreur habitait, dans mon corps déchiré par
-les coups de bâton: je suis fou!...
-
---Calme-toi! dit l’Aïeul. Ta tête est encore faible et la frayeur l’a
-troublée. L’adjudant va s’en aller et, dans quelques jours, tu seras
-aussi gai, aussi tranquille, aussi peu tourmenté qu’avant mon départ.
-
---Oui! Aïeul vénérable, je guérirai, je veux guérir! Déjà tes paroles me
-font du bien. Mais ce n’est point la peur seule qui me rend fou...
-
---Dis-moi toute ta peine, petit frère.
-
---Je n’ose...
-
---Qu’est-ce que tu crains? ne suis-je pas ton Aïeul?
-
---Maître, maître, Maÿ m’a volé mon cœur et joue avec, comme le chat joue
-avec le moineau! Et je souffre parce que je l’aime, et, chaque jour, je
-perds davantage la tête. Je suis jaloux!... Loin de Maÿ, je suis
-inquiet, je redoute des choses hideuses; et je cours vers elle. Près de
-Maÿ, je ne suis pas heureux: elle répond à mes questions par des
-railleries, par des allusions à ma pauvreté, à ma sottise incurable; mes
-paroles d’amour provoquent son rire méchant; mes menaces lui font
-hausser les épaules... Alors des soupçons me viennent, que je ne puis
-dire, même à toi, vénérable Aïeul, et, pour en finir avec la torture, je
-suis tenté de tuer le bourreau.
-
---Voilà qui est plus grave!... Encore faudrait-il, avant de méditer des
-mesures aussi radicales, qu’un indice quelconque fût venu te dénoncer la
-trahison. As-tu surpris quelque chose?
-
---Non!... je ne sais pas... je soupçonne...
-
---C’est parfait: tu es un imbécile!... Ta pauvre cervelle est peuplée de
-fantômes grotesques et de monstres ridicules, qu’elle a créés de toutes
-pièces et devant qui tu trembles. Tu es un imbécile!
-
---C’est vrai, vénérable Aïeul, appuie Bèp-Thoï, déposant sur la table
-une boîte de cigares. Je ne suis pas instruit comme toi, mais je suis
-vieux et la vie m’a enseigné des tas de choses qu’elle cache aux jeunes
-hommes. Tout à l’heure, en étrillant ton cheval, j’ai dit à Hiên qu’il
-était un imbécile de se mettre en tête de pareilles bourdes. Il m’a
-regardé de travers et j’ai bien vu qu’il était irrité contre moi: les
-jeunes gens d’aujourd’hui ne savent plus écouter patiemment les discours
-utiles des anciens.
-
---Pourquoi n’as-tu pas écouté les sages paroles de Bèp-Thoï? continue
-l’Aïeul. Il a dit vrai: tout le mal vient de ton imagination. Ne te
-figure pas, du reste, que tu es seul à souffrir de ce mal: tous les
-hommes que le désir d’une femme affole sont, comme toi, torturés de
-soupçons insensés et de visions idiotes. Mais le remède est aisé à
-trouver, et, dans le cas présent, nous ne tarderons guère à l’appliquer:
-c’est le mariage. Dans un mois, ce sera une affaire réglée; dans un
-mois, le fol amoureux se transformera subitement en un mari épanoui et
-satisfait, soucieux uniquement, en rentrant au logis, de ne point sentir
-l’odeur du riz brûlé qui empeste fâcheusement la case, un mari comme
-tous les maris, sûr de lui-même et d’autrui... Lève-toi, Hiên; jure-moi
-que tu surveilleras ton imagination, que tu n’écouteras plus ses
-calembredaines, que tu ne seras plus jaloux enfin, ni fou.
-
---J’essaierai, vénérable Aïeul, j’essaierai.
-
---Tâche de ne pas oublier ta promesse... Quelle heure est-il, Bèp-Thoï?
-
-Le vieux tirailleur considère attentivement le cadran d’une formidable
-montre de nickel, extirpée de sa ceinture:
-
---Il est entre deux et trois heures, déclare-t-il, après mûr examen de
-l’unique aiguille noire qui a survécu par miracle, malgré les longues
-années de service de l’instrument.
-
-Cette approximation paraît insuffisante à l’Aïeul qui allonge le bras
-vers le dolman accroché au dossier d’une chaise:
-
---Il est trois heures moins le quart. Impossible de faire la sieste
-maintenant. Allons voir la fête.
-
- *
-
- * *
-
-Au bord de la plage, où grouillent les turbans noirs, les mouchoirs
-roses, les crânes tondus et couronnés de tresses huileuses, les voix
-suraiguës des enfants en liesse couvrent le chant de l’écume et des
-galets. Un mât horizontal, lisse et bien savonné, que des cordes
-amarrent aux planches de l’appontement, s’allonge au-dessus de l’eau
-profonde. Un adolescent nu et râblé s’avance à pas hésitants sur la
-poutre branlante et glissante, les bras en croix et les yeux dirigés
-vers le drapeau dont la hampe est plantée dans un anneau de fer, au bout
-du mât. Il s’efforce de ne point voir l’eau tourbillonnante qui fuit
-sous ses pieds, mais elle attire invinciblement son regard, le fascine,
-une seconde, et, pendant qu’il s’évertue à garder son équilibre,
-balançant les paumes et creusant les reins, la clameur de la foule
-pronostique déjà sa chute inévitable. Il chancelle, tombe avec un juron,
-et la vague se referme sur lui. Il émerge, crachant l’eau salée par le
-nez et la bouche, vomissant des injures indistinctes en réponse aux
-huées de la populace. Un autre adolescent s’achemine gauchement vers le
-drapeau qui flotte, ironique.
-
-Des nageurs s’époumonnent à poursuivre d’insaisissables canards, qui
-tantôt plongent, montrant le duvet argenté de leur ventre, tantôt filent
-au ras des vagues, battant des ailes et ramant des pattes. Des nacelles
-de rotin tressé et calfaté se rangent en ligne; la pagaye aux mains,
-penché en avant, l’unique rameur guette les gestes du fonctionnaire
-français qui lève son mouchoir. Le mouchoir s’abaisse: les palettes des
-pagayes trouent l’eau et les petites barques s’éloignent, à bonds
-furieux, vers la bouée tricolore qui marque le but. Plus d’un concurrent
-maladroit paye d’un plongeon inattendu quelque embardée trop hardie.
-
-L’Aïeul, assis sur une roche que rembourrent des algues sèches,
-considère en fumant sa pipe les ébats des jouteurs, et les cimiers
-scintillants des salaccos formant derrière lui une haie compacte. Il
-songe que les affiches municipales de France promettent pour le 14
-juillet des réjouissances absolument analogues, et l’enthousiasme des
-indigènes lui remet en mémoire la joie bon enfant du populaire français.
-Les accordéons des bals publics, les orgues des chevaux de bois
-nasillent à ses oreilles qui se souviennent. Mais son âme claire et bien
-portante ne ressent aucune souffrance, à ce rappel de la patrie absente.
-La Cochinchine, terre d’exil, lui paraît infiniment préférable à la
-«douce» France. Il revoit, sous un ciel gris et maussade, des rues
-étroites, pavées de cailloux inégaux et noirs, bordées de hautes façades
-mélancoliques, des trottoirs suintants où déambulent des gens hideux,
-bouffis, mal bâtis, des gens dont les yeux crient l’envie et l’ennui; et
-il se réjouit du peuple gai et bariolé, criant sous le ciel lumineux.
-
-Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, las d’être heurtés et bousculés par la
-populace remuante et braillarde, ont pris place sur la banquette d’un
-restaurateur. Ils ont nettoyé plusieurs soucoupes de vermicelle au
-gingembre, vidé un nombre incalculable de tasses de thé et bu plusieurs
-petits verres de _choum-choum_. Le jeune tirailleur boit sans entrain,
-cherche à s’étourdir, à se persuader qu’il lui sera facile de tenir ses
-promesses de sagesse; l’ancien, que des mois passés dans la brousse et
-la chaleur de l’après-midi ont altéré, tarit son verre sans y penser et,
-l’alcool aidant, devient merveilleusement prolixe et abonde en
-réminiscences. Ce «Quatorze juillet» lui rappelle beaucoup d’autres
-fêtes pareilles auxquelles il lui fut donné d’assister:
-
---Moi qui te parle, j’ai vu des choses que tu ne soupçonnes même pas,
-que tu ne verras jamais. En 1900, moi et quelques autres vieux à
-médailles, montions la garde au Champ-de-Mars, à l’Exposition, à Paris,
-en France. La consigne était d’empêcher de fumer. Il arrivait de gros
-hommes en noir qui fumaient des cigares. Jamais je n’osais parler à ces
-beaux messieurs, qui ressemblaient à des mandarins; mais, plus loin, ils
-rencontraient de hauts tirailleurs nègres qui n’avaient pas peur comme
-moi. Ces grands diables attrapaient les cigares, les jetaient par terre
-et marchaient dessus... Tout ça, c’est des souvenirs comme peu de gens
-en ont: tu comprends, après cela, que des pitreries comme celle-ci me
-laissent froid. J’ai vu mieux... Hein, qu’en dis-tu?... Tu ne m’écoutes
-pas, mon garçon?
-
-Mécontent, le vieux grognard réclame du débitant une nouvelle rasade. La
-tasse aux doigts, il grogne interminablement:
-
---J’avais raison tout à l’heure de dire à l’Aïeul que la jeunesse
-d’aujourd’hui méprisait les avis des hommes mûrs. Elle ne sait même
-point marquer de l’intérêt aux souvenirs merveilleux dont les aînés
-peuvent régaler ses oreilles. Pendant que je cause, que je me dessèche
-la langue, ce polichinelle me tourne presque le dos et s’intéresse aux
-ébats de quelques hurluberlus qui se donnent du mal pour faire du bruit.
-Que diable peut-il apercevoir de si absorbant? Des gamins qui tombent
-dans l’eau en beuglant, des sampans qui culbutent: en voilà assez pour
-faire rouler à ce grand niais des prunelles ahuries et inquiètes...
-Tiens, voilà Maÿ. Mâtin! la magnifique tunique noire et qui commence à
-se tendre agréablement sur le devant!... Le derrière n’est pas mal non
-plus: ça gonfle et ça remue!... Allons! un coup de reins et une œillade
-pour l’Aïeul!... Il ne te voit pas, ma fille, et j’ose dire qu’il s’en
-fiche. Un sourire au beau jeune homme couleur kaki, en smoking à
-revers!... Il rend à la main, celui-là... Ouvre l’œil, Hiên!... Il
-l’ouvre, le gaillard, et de manière inquiétante... Eh! petit frère, tu
-as l’air de souffrir! Ça ne va pas?
-
-Hiên le Maboul ne dit mot. La brise qui souffle de l’estuaire et lui
-apporte les relents de corylopsis envolés du mouchoir de Maÿ balaye
-jusqu’au souvenir de ses promesses. La tête lui fait mal, et le cœur.
-Devant ses yeux égarés, tout flageole, se brouille et s’efface; à ses
-oreilles, la rumeur populaire ne parvient plus. La jalousie l’étreint;
-il souffre en silence.
-
---L’alcool ne te vaut rien, proclame Bèp-Thoï; te voilà gris dès le
-second verre!
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Les travaux reprirent... De nouveau, les chansons et les marteaux des
-charpentiers sonnèrent sous les hangars étayés. La fourmilière des
-bûcherons s’égrena sur la route qui s’enfonçait dans la forêt
-noircissante. Les couvreurs découpèrent au-dessus des toits leurs
-silhouettes de singes babillards et brandissant des gerbes de paille. De
-nouveau, les bois durs gémirent sous la dent des scies, sous le
-tranchant des haches, ouvrirent avec des cris de colère leurs muscles
-compacts aux tarières brutales. Les manœuvres pataugèrent bruyamment
-dans la fosse à torchis, imitant le dandinement grotesque des buffles
-enlizés et répondant par des rires aux allocutions joyeuses que leur
-adressait leur chef d’équipe. Des groupes de spectateurs badauds et
-bavards s’accroupirent en files sur les talus du chemin.
-
-Sous l’effort des wagonnets chargés, les rails retrouvèrent leur
-brillant d’acier neuf, étincelèrent entre les épis jaunes. Le marécage
-recula encore, envahi par le sable écroulé des bennes.
-
-La joie affermissait les bras et les épaules lasses, rafraîchissait les
-poitrines ruisselantes de sueur, et, malgré le dur soleil embrasant les
-rizières, manœuvres, terrassiers, menuisiers, charpentiers, maçons,
-bûcherons, couvreurs conservaient assez de souffle pour enchanter leur
-tâche d’un refrain ou d’un éclat de rire.
-
-Seul, Hiên ne retrouvait point son entrain de jadis. L’idée fixe,
-établie dans son cerveau, n’accordait plus au misérable amoureux une
-minute de relâche; elle creusait ses joues flasques, enfonçait ses yeux
-sombres sous les arcades osseuses, secouait comme d’un frisson de fièvre
-ses mains noires où bleuissaient les veines saillantes. La tête basse,
-raidissant ses bras derrière la tôle oscillante, il n’écoutait point les
-harangues véhémentes de Nho.
-
---Pourquoi fais-tu cette figure d’enterrement? Que te manque-t-il encore
-pour être heureux? L’Aïeul est revenu et nous a déclaré qu’il ne s’en
-irait plus désormais; l’adjudant Pietro nous a quittés sans espoir de
-retour; les travaux ont repris. Nous sommes tous gais comme des pinsons;
-toi seul es triste. Qu’as-tu enfin? Es-tu malade?
-
---Je ne suis pas malade, disait Hiên entre ses dents.
-
---Tu en as tout l’air pourtant. Tu maigris, tu as une mine de papier
-mâché et de drôles d’yeux: ils ont toujours l’air d’apercevoir quelque
-chose que nous autres ne voyons pas. Avec qui causes-tu tout bas? Est-ce
-avec les esprits?
-
---Peut-être!
-
---Va-t’en chez Thi-Teu la guérisseuse: elle te délivrera des mauvais
-esprits.
-
---Laisse-moi! laisse-moi!
-
---Il y a des gens qui passent leur temps à se rendre malheureux
-eux-mêmes, grognait l’autre, mécontent. Débarrassés d’un souci, les
-voilà qui se forgent d’autres raisons de se ronger le cœur?... Diable de
-Maboul!
-
-Tandis que ses camarades raclaient à grands coups la benne
-retentissante, l’halluciné s’accroupissait sur les talons, la tête
-enfouie dans les mains, écoutait le rire pointu de Maÿ tinter à ses
-oreilles. Et les minces lèvres rouges, saignant dans le petit visage
-pâle qui se dessinait devant les yeux clos du fou, s’entr’ouvraient pour
-des révélations horribles:
-
---Regarde-moi, Hiên! Pendant que tu t’échinais à pousser ton wagon, le
-jeune homme à casque plat est venu rôder près de la palissade. Il m’a
-fait un signe; je l’ai suivi jusqu’à la maison rose que recouvrent les
-bancouliers. J’ai fait tomber ma veste courte, dénoué ma ceinture de
-soie verte, et ses mains ont pétri mon corps brun et ferme, mes seins
-frémissants. Il m’a donné des piastres neuves. Entends-les sonner,
-individu idiot!...
-
- * * * * *
-
---Viens ici, Hiên! cria l’Aïeul, un jour que le tirailleur rêvait ainsi
-sur le remblai. Je vais t’apprendre une nouvelle qui te ravira
-certainement. Le colonel t’octroie une permission de huit jours, sur ma
-demande: tu as besoin de changer d’air et de changer d’idées. Va dans
-ton village, parle avec la mer et la forêt; écoute-les: elles savent les
-paroles qui guérissent les cœurs malades, elles auront pitié de toi
-qu’elles ont vu naître et grandir, qui connais leur langage. Tu
-guériras. Va, petit frère!...
-
- *
-
- * *
-
-La forêt compatissante ouvrit à l’enfant retrouvé ses clairières. Au
-flanc des bambous noircis que le coupe-coupe avait tranchés, des pousses
-nouvelles avaient jailli, vivaces et touffues. Les jeunes roseaux que
-Phâm-vân-Hiên avait vu sourdre du gazon se hérissaient d’épines tendres;
-l’herbe drue avait submergé la pierre plate dont il faisait jadis son
-oreiller. Aux troncs des banyans, des lianes étaient mortes, lasses de
-l’attente; d’autres avaient tapissé l’écorce de leurs feuilles vernies,
-de leurs fleurs étoilées. Des plaies fraîches saignaient sur les fûts
-pâles des gommiers.
-
-Mais la forêt se souvenait: ses mille voix chuchotaient les refrains
-d’autrefois sur le même ton. Hiên reconnut le rire éperdu de la cascade
-raillant les roches éplorées dans leurs cheveux de mousse, le babil
-mystérieux des roseaux rapprochant leurs têtes nuageuses, le ronflement
-des crapauds-buffles hissés sur les racines boueuses des palétuviers,
-l’appel rythmé des huppes, l’hymne rageur des coqs, la plainte douce des
-tourterelles, le gémissement des singes batailleurs.
-
---Je n’ai point changé, semblait dire la forêt, reste avec moi, âme
-inquiète, reste avec moi... Baigne dans mes ruisseaux tes pieds que les
-cailloux du chemin ont ensanglantés; allonge sur mon herbe molle ton
-corps brisé de fatigue. Ma rosée rafraîchira ton front que la fièvre
-brûle; l’émeraude de mes aubes, l’or de mes midis, la pourpre de mes
-crépuscules chasseront de tes prunelles extasiées les visions malsaines;
-j’emplirai tes oreilles de mon chant innombrable... Reste avec moi,
-pauvre âme affligée. Redeviens mon enfant sauvage et instinctif,
-primitif et inconscient. La sagesse est dans la contemplation de la
-nature. Regarde-moi, écoute-moi vivre. Entends-tu? une loutre a bondi
-hors des roseaux, troué l’eau noire de la mare, qui se plisse de courtes
-vagues. Reconnais-tu le cri saccadé du gecko, dont les griffes
-égratignent la branche du teck? Entre les buissons froissés un sanglier
-fuit, le groin levé, flairant la brise qui lui apporta l’inquiétude. Un
-craquement d’os: un chat-tigre plante ses incisives acérées dans
-l’échine frissonnante d’un rat musqué. Le tigre, roi des marais, erre
-dans la brousse qu’épouvante son aboiement enroué. Écoute-moi vivre,
-reste avec moi!...
-
-Ainsi parlait la forêt maternelle. Toute la journée, Hiên l’écoutait,
-assis dans la clairière où, tout enfant et adolescent, il tailladait les
-bambous. Au crépuscule, blotti parmi les algues, il entendait la voix
-grondante de la mer qui l’invitait de même à la sagesse:
-
---Vois mes amants, les pêcheurs. Apprends d’eux à vivre sans autre amour
-au cœur que l’amour de mon visage éternellement changeant, éternellement
-pareil. Installés autour de la voile qu’ils ont déroulée sur le sable de
-la plage, ils tordent les cordages de rotin que mes vagues ont rompus
-d’un coup d’épaule, remplacent par un bambou neuf la vergue que mes
-tarets ont rongée. Écoute-les rire, ces gens heureux, dont la
-civilisation n’a point déformé le cerveau et compliqué la pensée. Après
-la rude journée de pêche, ils dormiront sur le varech parfumé et mon
-hymne inlassable bercera leur sommeil sans rêves. Viens à moi, pauvre
-être qui as voulu connaître la vie et qui as souffert par elle, viens à
-moi: je te donnerai la paix profonde que je dispense à mes amoureux, la
-paix profonde que recèlent les flancs transparents de mes houles, la
-paix profonde dont jouissent éternellement les noyés, allongés sur le
-fin gravier de mes abîmes...
-
-La nuit descendait sur les vagues frangées d’écume crépitante, chassant
-Hiên le Maboul de la plage où tout à l’heure viendraient s’ébattre les
-bêtes féroces. Il suivait à longues enjambées les ruelles bordées de
-bambous où séchaient les filets. Derrière les jarres de grès brun que
-remplissait la saumure, les enfants et les jeunes filles le regardaient,
-les uns moqueurs et ricaneurs, les autres pitoyables à la peine devinée
-sur le visage osseux. Dans la hutte minable que secouait le vent, il
-s’accroupissait sur le lit de camp, où prenaient place le père et la
-mère, ridés, ratatinés et bavards.
-
---Te voilà mis comme un mendiant! grognait le père. La boue a souillé
-ton pantalon et tes jambières, les ronces ont lacéré ton turban... Tu
-n’as guère changé!
-
-Et les mains noires du vieux tremblaient sur les baguettes, nettoyant
-activement la soucoupe de riz.
-
-Des notables entraient, buvaient une tasse de thé, considéraient le
-tirailleur.
-
---Il a grandi et s’est élargi, constataient-ils, mais il n’est pas
-devenu plus gai. Il semble qu’un chagrin le travaille.
-
---Laissez donc! disait la mère, petite vieille criarde; il a toujours
-ses yeux de toqué, voilà tout.
-
-Les notables hochaient la tête.
-
---La ville ne te vaut rien, disait le maître d’école. Tu es un enfant de
-la brousse: hâte-toi de revenir vers la brousse. Ne laisse point les
-femmes de la ville te voler ton cœur. Il y a des années, mon fils est
-parti comme toi et je ne l’ai jamais revu. Des sampaniers m’ont dit
-qu’une fille lui avait jeté un sort, qu’il s’était enfui avec elle. Le
-maître d’école de Baria l’a vu, creusant un fossé, dans une rue de
-Saïgon, sous le rotin des miliciens et des gardes-chiourme. Il est mort,
-peut-être, maintenant... Prends garde, toi aussi; méfie-toi des
-sortilèges. Veille sur ton cœur!
-
-Tous partaient enfin. Hiên le Maboul restait seul sur le lit de camp, la
-nuque appuyée à l’étroit oreiller de paille. La forêt proche et la mer
-proche lui parlaient avec le vent qui faisait danser les images saintes
-sur les panneaux de papier rouge. L’oubli venait à lui avec l’air froid,
-qui soufflait entre les planches disjointes: il se crut guéri et fort.
-
---Je reviendrai vers vous, promettait-il au ressac, aux ramures
-bruissantes, aux chouettes hululantes. Dans quelques mois, je serai
-libre, et, durant ces quelques mois, votre souvenir et l’Aïeul me
-sauveront de la folie. Vous me reverrez joyeux et le cœur en paix. Je
-serai le bûcheron qui erre au petit jour dans les sentiers brumeux, qui
-aspire de ses poumons rajeunis le parfum des feuilles humides. Je serai
-le pêcheur campé sur le rouf des jonques décorées d’yeux sanglants, le
-pilote qui pèse sur le cordage de rotin tressé et manie du talon la
-barre du gouvernail taillé en forme de lyre. Je serai votre enfant à
-toutes deux, votre enfant insouciant et ignorant des choses humaines...
-
-Il rejetait la couverture crasseuse, se dressait sur la natte où
-couraient les cancrelats affairés et cuirassés d’acier bruni, décrochait
-la hachette à tranchant étroit et rouillé, frottait de la paume la
-poignée poussiéreuse. Il tirait d’un coffre en bois de camphrier ses
-vieilles hardes déchirées et rapiécées qui fleuraient le bétel et la
-bruyère. La vase des palétuviers étoilait l’étoffe rougeâtre de larges
-taches noires; les algues sèches la verdissaient; la sève des gommiers
-lustrait les manches que les palmiers d’eau avaient griffées. Au fond de
-la caisse, dormait le vieux chapeau conique en feuilles de latanier,
-délavé par la rosée et les pluies, crevé par les branches basses.
-
-Mais tandis que Hiên le Maboul, incliné vers le coffre en bois de
-camphrier, remuait les reliques et les senteurs de son passé et se
-persuadait de sa guérison, le souvenir de Maÿ revint à lui: Hiên lâcha
-le couvercle, qui se referma sur les guenilles affaissées et mortes, et
-serra les poings. Il vit la fillette, nue et rieuse, étendue, la hanche
-en l’air, à côté de l’ennemi... La vision s’envolait aussitôt, brève
-comme un éclair et, comme un éclair, aveuglante. Mais, dans le cerveau
-du malheureux, dans ses tempes, dans ses oreilles, le sang bourdonna. Il
-connut qu’il n’était point guéri et s’abattit sur sa natte en geignant.
-Vainement l’appelèrent le vent, la houle, les arbres désespérés.
-
-A l’aube, il retourna vers la ville.
-
-
-
-
-XX
-
-
---Guéris-moi, vieille mère! gémit Hiên le Maboul.
-
---Guéris-le, répéta l’Aïeul. Il t’a dit son mal: son âme et son corps
-souffrent.
-
-Thi-Teu souffla sur la mèche du quinquet: la flamme dansa; les dorures
-des bouddhas enfumés s’avivèrent; dans le visage osseux et desséché de
-la vieille femme, les yeux s’illuminèrent entre les paupières plissées.
-Les mains déformées se joignirent sur la poitrine drapée d’étoffe
-blanche, les lèvres incolores murmurèrent des invocations
-incompréhensibles. Au dehors, la nuit se peuplait de lucioles errantes
-qui chatoyaient entre les fûts vagues des cocotiers.
-
-La guérisseuse parla:
-
---Aïeul à deux galons, je ne puis oublier que tu as fait rebâtir ma case
-détruite par l’incendie, que tu m’as protégée contre les bandits qui
-m’accusaient de sorcellerie et voulaient me bannir du village. Je ne
-puis oublier que je t’ai veillé aux heures de fièvre et que tu m’as
-permis de t’aimer comme un fils. Je soignerai ton serviteur comme je
-t’ai soigné. Les mauvais esprits sont en lui: je vais essayer de les
-chasser.
-
-Devant la table haute et étroite où se dressaient, parmi les chandeliers
-de bois et les fleurs de lotus, le panneau sacré de teck incrusté, Hiên
-le Maboul s’agenouilla et se prosterna, les coudes et le front contre
-terre, les mains réunies en coupe sur la nuque; trois fois il se
-prosterna, puis s’immobilisa dans la poussière. Les baguettes d’encens
-fumaient, le bronze tintait sous les coups répétés du marteau de bois,
-les lèvres pâles de Thi-Teu prononçaient avec volubilité des formules
-d’incantation. L’Aïeul pensif s’éloignait entre les cocotiers. Les
-baguettes d’encens s’éteignirent, la mélopée s’acheva. Hiên soupira, se
-leva:
-
---Tes prières sont inutiles, vieille mère: le mal ne m’a point quitté.
-
---Je ne puis rien faire de plus; ma science est impuissante. Je puis
-chasser la fièvre du front ardent, rendre la souplesse aux membres
-engourdis par les rhumatismes, je connais les herbes qui cicatrisent les
-plaies, je connais les paroles qui rendent le calme aux ensorcelés; mais
-comment pourrais-je donner le bonheur aux affligés? Est-il en mon
-pouvoir de rendre sa richesse à l’homme ruiné? à l’amoureux le cœur que
-la femme lui a volé? Sache que la douleur est inévitable et universelle.
-Tu as vécu, sans doute, dans l’ignorance de la vie, sans entendre le cri
-de l’humanité misérable. Tu n’es pas heureux, dis-tu? Va-t’en et
-dénombre sur ton chemin les cœurs satisfaits et tranquilles, les gens
-heureux!... Ton maître n’est pas heureux: l’idée de la vieillesse qui
-vient à lui lentement trouble sa contemplation silencieuse des hommes et
-des choses. Suis-je heureuse, moi qui végète, seule et pauvre, dans
-cette cabane, moi qui ai soulagé tant d’infortunes et qui suis
-impuissante à me guérir moi-même de l’épouvante de la mort proche?...
-Les bêtes ignorantes ont le bonheur; tu étais pareil à elles; tu as
-voulu vivre comme les autres hommes: vis donc comme eux et ne t’étonne
-pas de souffrir comme eux. Je ne puis rien pour toi.
-
- * * * * *
-
-Hiên s’en alla par les rues grouillantes du village. Au ras du fossé, un
-aveugle tourna vers le passant ses yeux blancs barrés de taies
-bleuâtres, geignit, implora le don d’une sapèque; écroulé dans ses
-guenilles sans couleur, il levait ses deux mains vers l’homme qui
-marchait à grands pas dans la lumière, le prenait à témoin de sa misère.
-Des forçats défilèrent, trois par trois, honteux de leurs défroques
-verdies, de leurs têtes rasées; au fond de leurs prunelles abruties
-luisait le désespoir infini des bêtes féroces encagées; ils
-s’éloignèrent, traînant dans le sable pourpre leurs chevilles noircies
-par la boucle. Adossé au talus, un soldat anémique et voûté toussait,
-crachait du sang et regardait d’un air dément couler sur son dolman
-déboutonné la salive écarlate. Une femme pleura derrière l’auvent
-rabattu d’une case. De toutes parts, l’humanité souffrait.
-
-Des torches de résine fichées dans le sol éclairaient le bouddha laqué
-d’un pagodon de pisé appuyé au tronc d’un banyan séculaire. Un homme et
-deux femmes disposaient sur une natte, au pied de l’autel, des soucoupes
-de riz et des régimes de bananes, et, joignant les mains, psalmodiaient
-des prières. Derrière le groupe des suppliants, un bronze grattait une
-longue guitare de bois à deux cordes. La guitare se plaignait âprement,
-la voix chevrotante et morne semblait ânonner des sanglots entrecoupés.
-
-Hiên s’accroupit dans l’ombre du banyan, écouta le chant douloureux et
-monotone des cordes, note grêle dans le formidable _lamento_ qui montait
-du chœur unanime. A cette heure, son éducation d’homme pareil aux autres
-hommes était achevée, puisqu’il percevait maintenant le sanglot infini
-de l’humanité, comme il avait perçu, enfant sauvage, la voix de la
-forêt, du vent et de la mer.
-
-Il savait la vie maintenant, et savait ce qu’elle valait. Il eut envie
-de mourir, de dormir sans rêves et toujours. A quoi bon vivre?
-Retrouverait-il jamais l’inconscience et la sérénité perdues? N’était-il
-pas définitivement une bête pensante et torturée et hurlante?... A quoi
-bon vivre?...
-
-Les hibiscus frissonnants parlaient d’espoir immuable, de jours
-meilleurs...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Thi-Sao ferma son ombrelle de soie grenat, que noyaient les plis de la
-dentelle noire, et grimpa sur un tas de cailloux abandonnant la route à
-la cohue minable et bigarrée des tirailleurs qui se rendaient aux
-chantiers. Les figures bronzées, bouffies encore par la sieste,
-s’épanouirent, des rires coururent, des yeux clignèrent vers le visage
-barbouillé de poudre de riz jusqu’à la ligne jaune du cou, vers les
-sourcils allongés à l’encre de Chine, vers les joues adroitement peintes
-au vermillon.
-
---Ma bonne tante, interrogea un loustic, est-ce pour me proposer une
-femme que tu trottes par les chemins aux heures chaudes?
-
---Tu t’es mal regardé, s’empressait de répliquer à tue-tête un camarade;
-ce n’est pas pour un petit client comme toi qu’on se mettrait en
-campagne en grande tenue, toutes bagues aux doigts, bracelets jusqu’aux
-coudes, triple tunique!
-
---Fais demi-tour, très honorable courtière! conseillait Phuc. Il n’y a
-pas, dans cette direction, de gibier à rabattre. Nos épouses sont trop
-laides pour charmer les beaux messieurs que tu approvisionnes... Tu
-pourrais, cependant, t’adresser à la mienne, celle qui demeure dans la
-troisième case et qui ressemble à un petit crapaud...
-
-La colonne entière salua d’un rire inextinguible cette réclame
-inattendue, faite par le mari facétieux, et s’éloigna sous l’œil
-méprisant de la dame maquillée.
-
-Thi-Sao exerçait la profession lucrative d’entremetteuse. Comme tant
-d’autres congaï, elle avait eu quelques heures de vie honnête. Fille de
-sampaniers, elle avait épousé à quinze ans un rustre quelconque, lequel
-avait eu, à ses yeux, le tort grave de n’apporter en ménage que ses dix
-doigts de laboureur robuste. Thi-Sao, après quelques mois de sagesse,
-avait planté là, un beau soir, l’époux infortuné de qui la pauvreté lui
-répugnait.
-
-Pendant vingt ans, elle avait roulé sous les moustiquaires des
-fonctionnaires français, quittant les villas à vérandas roses des
-administrateurs pour les taudis saïgonnais où s’attardaient les
-épaulettes jaunes des simples fantassins. L’âge venant, il lui avait
-paru fructueux et agréable de mettre au service d’autrui son expérience
-personnelle. Elle occupait ses journées à faire et à défaire des unions
-libres, selon l’humeur de ses clients, représentant à telle «petite
-épouse» de gendarme l’insuffisance évidente des douze piastres allouées
-mensuellement par ce dignitaire peu rétribué, démontrant à telle autre,
-veuve provisoire, les avantages mirobolants d’un mariage avec certain
-commis des douanes, dénichant pour tel gâteux prématuré des adolescentes
-expertes. A nouer ou dénouer, non sans art ni discrétion, ces délicates
-intrigues, elle avait eu avec la police quelques fâcheux démêlés, mais
-avait amassé un capital solide dont elle tirait un revenu respectable.
-En dépit des atteintes indéniables des années, elle n’avait point perdu
-toute jeunesse de cœur: elle avait ses faiblesses et subventionnait,
-disait la chronique, un jeune et blond gaillard, commissaire des
-Messageries Fluviales. Telle était Thi-Sao.
-
-Aux injures plaisantes des tirailleurs elle ne répondit que par une
-grimace de dédain qui plissa la graisse poudrée de son visage; la
-colonne passée, elle rouvrit son ombrelle et descendit de son piédestal
-de cailloux en prenant garde de gâter le velours brodé de ses mules.
-Rassérénée par le plein succès de cette opération difficile, elle
-poursuivit sa route avec majesté, roulant des hanches et des reins selon
-sa vieille habitude professionnelle, pour la plus grande joie de la
-sentinelle accroupie dans sa guérite tricolore.
-
-Maÿ était aux aguets derrière le store de sa case; elle sortit
-précipitamment dans la petite cour de terre battue:
-
---Ne t’arrête pas, souffla-t-elle; si quelque femme t’apercevait ici, je
-serais perdue. Continue jusqu’à la digue: je t’y rejoindrai.
-
-Quelques minutes après, l’ancienne et la recrue s’installaient à l’abri
-des yeux indiscrets entre des roches éboulées.
-
---Que veux-tu encore? demandait Maÿ vaguement inquiète.
-
---Mais rien, petite sœur, rien! Je m’intéresse à toi, voilà tout; à toi
-et à tes amours, auxquelles j’ai quelque peu aidé... Parlons un peu de
-cette première entrevue. Le jeune homme du Sanatorium a-t-il eu le don
-de te plaire?
-
-Le petit visage se teinta de rouge vif:
-
---Laissons cela! laissons cela!
-
---Je sais, dit Thi-Sao, maternelle. Les débuts sont toujours pénibles.
-Moi qui te parle, il m’a fallu quinze jours pour m’accoutumer à mon
-premier mari français: les occidentaux exhalent une odeur de cadavre...
-On s’y fait; tu t’y feras... Parlons d’autre chose: as-tu reçu les
-piastres promises?
-
-Ce disant, elle secouait la courte veste où sonnèrent les écus. Aussitôt
-le sourire fit place sur sa face à des grimaces qui s’efforçaient
-d’exprimer une affliction sans bornes:
-
---Te voilà riche, petite sœur. Et moi qui ai fait ta fortune, moi qui la
-ferais encore demain, si cela était nécessaire, je suis pauvre et
-malheureuse. Les créanciers me harcèlent: il me faudra bientôt me
-séparer de mes bijoux pour échapper à la prison dont je suis menacée...
-Je suis bien malheureuse!...
-
-Elle extirpa des profondeurs de sa poitrine puissamment capitonnée une
-sorte de hurlement discret qui prétendait figurer un sanglot.
-
---Mais, interrogea la voix nette de Maÿ, n’as-tu pas les piastres que le
-Français t’a remises et celles que tu m’as soutirées en échange de tes
-services?
-
---«Soutirées»!... Elles sont toutes les mêmes, caressantes et gonflées
-de promesses tant que les accordailles ne sont point célébrées; mais, à
-peine franchie la moustiquaire, les ingrates me reprochent le mince
-cadeau que je n’exigeais point... Elles sont bien aises pourtant, le
-jour où les vingt piastres mensuelles leur paraissent une somme
-dérisoire, elles sont bien aises de revenir taper à ma porte...
-
---Je reconnais que tu m’as été utile; mais tu as été payée: laisse-moi
-donc en paix maintenant.
-
---C’est cela! grinça Thi-Sao. «Je suis établie, je n’ai plus besoin de
-la bonne Thi-Sao: qu’elle retourne à sa niche!...» Mais non! ne te hâte
-pas de te croire débarrassée de ma tutelle. Tu m’as payée, c’est
-entendu; tu ne me dois plus rien? c’est autre chose. Tu me dois une
-gratitude infinie, d’autant plus qu’il me serait facile de te créer de
-graves ennuis. Aimerais-tu, par exemple, que j’aille raconter à ton
-grand diable de fiancé le détail de nos négociations?
-
---Tu ne feras pas cela! gémit la craintive Maÿ, se figurant les
-terribles poings noueux.
-
---Non! je ne ferai pas cela, parce que je t’aime bien et que tu
-n’hésiteras pas à me secourir dans le besoin... Donne-moi cinq petites
-piastres...
-
---Non! non! non! Tu n’auras pas de moi une sapèque, entends-tu? Sous
-prétexte que tu m’as plus ou moins mariée, tu comptes faire de moi ton
-banquier et ton esclave. Tu n’auras rien!
-
---Tu as bien réfléchi?
-
---Oui! Je ne te crains pas. Tôt ou tard mon fiancé saura la vérité:
-avant qu’il la soupçonne, je lui demanderai de me rendre ma parole...
-Va-t’en, maintenant!
-
-Thi-Sao se leva, arrangea les plis de ses trois tuniques, agita
-gracieusement son ombrelle et déclara d’un ton mielleux:
-
---Je m’en vais, ma fille, puisque tu m’en as priée, mais il t’en cuira.
-
-Elle s’en fut, majestueuse, et Maÿ la suivit de loin, inquiète mais bien
-décidée à ne se laisser point asservir. Derrière la palissade du camp,
-les femmes préparaient le repas du soir sur des foyers de pierres
-sèches: elles rirent bruyamment au passage de l’aventurière et les plus
-hardies se risquèrent jusqu’à l’interpeller joyeusement:
-
---Eh bien, ma tante, as-tu fait de bonnes affaires?
-
---Vous êtes trop aimables, minauda Thi-Sao, mes affaires vont au mieux
-de mes désirs!
-
---Grâce à l’une de nous, peut-être? insinua plaisamment une gaillarde
-noiraude qui portait sur la hanche son sixième rejeton.
-
---Hélas! non: vous vous gardez trop bien par vous-mêmes... Vous ne vous
-êtes donc jamais regardées dans un miroir, ô toutes belles? Vous
-mettriez en fuite jusqu’aux mauvais esprits.
-
- *
-
- * *
-
-Un coup de clairon annonçait la pause. Hiên le Maboul s’assit sur le
-remblai, les jambes pendantes, regardant crouler le sable fin qui
-scintillait. Sur l’eau trouble, une fourmi rouge ramait désespérément,
-fuyant la mort: Hiên lui tendit une feuille de manguier; elle s’y
-cramponna. Il la considérait qui, sans bouger, séchait ses pattes au
-soleil. Il pensa:
-
---Voilà que j’ai rendu cette fourmi à la vie. Encore deux ou trois
-convulsions, et tout était fini: elle sombrait, entrait dans le grand
-sommeil. La voilà sauvée: la lutte va la reprendre, le travail
-incessant, le trot ininterrompu de la fourmilière au cadavre découvert
-sous les feuilles, du cadavre à la fourmilière... Et cependant elle se
-cramponnait à cette vie misérable, et moi-même j’ai jugé stupidement,
-comme elle, que la vie était préférable au repos définitif, puisque je
-l’ai retirée de là... L’instinct est terriblement fort en nous,
-animaux...
-
-Derrière lui, cachés par la benne renversée, Phuc et Nho s’étaient
-accroupis dans l’ombre du wagonnet. Ils causaient avec animation et Hiên
-entendit soudain prononcer son nom.
-
---Parle donc moins fort! disait Nho. Si Hiên t’entendait!...
-
---Allons donc! Il est sur le talus de la route, en train d’acheter des
-gâteaux. Nous sommes bien seuls: on peut parler.
-
---Alors tu crois que Thi-Sao, tout à l’heure, venait pour Maÿ?
-
---Puisque je te le dis!... Voilà quinze jours que cette sale femme rôde
-autour du camp, cherchant à se faufiler sans être aperçue. Je l’ai vue,
-avant-hier, remettre à Maÿ une clef et un petit paquet d’où sortait un
-bout de soie rouge. Puis j’ai entendu un bruit de piastres... Il paraît
-que le compte n’y était pas, car les deux chipies se sont attrapées et
-Thi-Sao n’a pas eu le dernier mot: Maÿ est une rude luronne qui n’a pas
-froid aux yeux. Elle ira loin... au moins jusqu’à la prochaine «cagna
-bambou»!...
-
-Ils furent secoués tous deux d’un rire énorme, qui amena des larmes au
-bord de leurs paupières.
-
---Pauvre Hiên! déclara Nho, s’essuyant les yeux, ce n’est pas bien de
-rire ainsi. Pauvre Hiên! pauvre Maboul!
-
---Oui, c’est dur: pas encore marié, et déjà trompé!
-
---Voilà le clairon qui sonne! File à ton atelier, mauvais plaisant!
-
-Hiên se dressa derrière le wagonnet: Nho vit ses yeux égarés, ses joues
-pâles, ses mains dansantes. Il bégaya:
-
---Je... je... te croyais sur la route... Qu’as-tu entendu?
-
-Hiên le Maboul secoua la tête, essaya de parler:
-
---Rien! articulèrent péniblement ses lèvres frémissantes.
-
---Il ment, pensait l’autre, il ment: il a tout entendu... Quelle brute
-maladroite, ce Phuc!
-
-Ils redressèrent la benne, poussèrent le wagonnet sur les rails
-grinçants.
-
-Hiên le Maboul a tout entendu. De son front baissé la sueur froide
-ruisselle, tombe goutte à goutte sur la terre piétinée qui semble
-vaciller. Il ne pleure pas: il cache soigneusement sa douleur, comme le
-cerf blessé dérobe son agonie. Il s’efforce de paraître indifférent et
-brave; mais ses mains ne cessent pas de danser fébrilement sur la tôle
-rouge et ses jambes fléchissent comme si une faux invisible avait
-tranché ses jarrets.
-
---Je n’en peux plus! souffle-t-il tout à coup.
-
---Écoute, frère aîné, gémit son compagnon navré, ne t’arrête pas...
-Continue à marcher à côté de moi, un moment encore: il faut que je te
-parle... Ce Phuc est idiot; c’est une mauvaise langue: il éprouve sans
-cesse le besoin de raconter un tas d’histoires, pour se faire valoir et
-prouver qu’il est renseigné sur tout ce qui se passe. Il plaisantait
-tout à l’heure; il mentait impudemment, suivant sa coutume. Faut-il te
-jurer que je ne crois pas un mot de ses racontars?
-
---Jure! implore Hiên frissonnant, en qui subsiste l’illusion
-indestructible. Jure!
-
-Au milieu de la rizière miroitante où vaguent les buffles boueux, Nho
-s’arrête, lève la main.
-
---Merci! merci!... Je suis fou, vois-tu!... J’ai cru que j’allais tomber
-et mourir lorsque parlait ce fourbe! Tu vois: tout mon corps tremble,
-j’ai la fièvre!
-
---C’est vrai: tu es fou... La moindre plaisanterie te bouleverse. Tu es
-fou!
-
---Hé! là-bas! voulez-vous bien trotter! cria le sergent Cang.
-
-Le wagonnet vola. Le doute et l’espoir se battaient dans le cerveau en
-déroute de Hiên tandis qu’il galopait sous le soleil ardent, sans voir
-la tristesse pitoyable qui assombrissait les yeux de son compagnon.
-
-
-
-
-XXII
-
-
---Je n’irai pas chez l’Aïeul, se répétait Hiên, enfermant dans sa caisse
-ses vêtements de travail, je n’irai pas chez l’Aïeul ce soir. Il verrait
-mon trouble, me questionnerait, me forcerait à confesser que tout mon
-souci vient d’une plaisanterie mal comprise, me gronderait... Je n’irai
-pas chez l’Aïeul!
-
-Où aller? Il ne pouvait songer à rester avec Maÿ sous la véranda de la
-petite case: que dirait la fillette de sa figure bouleversée, de ses
-gestes hésitants comme ceux d’un ivrogne, de sa voix étranglée par
-l’émotion encore vibrante? Pourrait-il endurer une heure de tête-à-tête
-sans se jeter aux genoux de Maÿ, sans lui faire part, avec des sanglots,
-de ses soupçons injurieux, sans la supplier de démentir les outrageantes
-révélations de Phuc? Le pourrait-il? Une fois de plus, au lieu de la
-compassion attendue, ne surprendrait-il pas l’ironie dans les grands
-yeux cruels? Mieux valait, pour guérir l’étrange tremblement qui
-l’agitait de la tête aux pieds, mieux valait fuir jusqu’à la nuit, se
-fuir soi-même et fuir les autres.
-
-Hiên sortit du camp que le crépuscule commençait d’engloutir sous sa
-marée grise. Il erra, sans but et sans pensée, le long des avenues
-obscurcies. Derrière les grappes violettes des bougainvillias, les
-villas resplendissaient. Hiên appuya son front aux lances dorées d’une
-grille, écouta les plaintes aigres d’un violoncelle.
-
---Ils souffrent aussi, ces gens d’Occident! songea-t-il. Leur musique
-est tourmentée et triste. Ils souffrent comme nous.
-
-Des boys malais vociférants et noirs le chassèrent: il se promena au
-hasard, poursuivi par les sanglots du violoncelle. Les gongs des pagodes
-enfouies dans les bambous de la montagne égrenaient leurs battements
-sourds, espacés d’abord, puis précipités. De toutes les cases de paille
-groupées autour de la baie arrondie, massées dans la lande nue, penchées
-sur les arroyos boueux, les grêles tintements des vases de bronze
-heurtés par les marteaux de bois répondirent à la basse du gong,
-saluèrent le jour finissant et la nuit tombante, qu’allait emplir le vol
-inquiétant des mauvais esprits.
-
-Hiên haussa les épaules: il n’était point religieux. Trop tôt la forêt
-avait pris ses journées pour qu’il pût, comme les enfants de son âge,
-être initié aux rites et aux croyances vagues de la religion annamite.
-Peu lui importaient les grimaces exécutées devant les bâtonnets d’encens
-en l’honneur des aïeux défunts. Les âmes mortes des ancêtres inconnus
-l’avaient-elles immunisé contre l’amour, contre la folie, contre la
-douleur? S’occupaient-elles de lui, leur descendant misérable?
-S’inquiétaient-elles du frisson incoercible qui faisait branler sa tête
-vide? A quoi bon, alors, ces coups de gong, ces tintements de bronze?...
-
-Il s’assit sur le talus de la route. A ses pieds, les sampans renversés
-sur le sable revêtaient des formes de monstres endormis, dont les fusées
-d’écume venaient lécher les ventres bruns. Des cordages semblaient des
-serpents aux corps entrelacés; tels des crânes demi-chauves, les pointes
-de rochers blanchissaient hors de leur chevelure d’algues; le dôme
-gélatineux d’une méduse ballottée par la houle luisait. Les jonques qui
-voguaient sur l’horizon, parmi les vols de mouettes, s’estompaient,
-s’effaçaient dans les ténèbres, où, par instants seulement,
-apparaissaient les flammes chétives de quelques falots.
-
-Le trot des voitures ébranlait la route, qui s’illuminait brusquement,
-résonnait de grelots, de claquements de fouet, d’appels de cochers, puis
-rentrait dans l’ombre et le calme. Des files muettes de sampaniers
-passaient à longues enjambées silencieuses. Des chiens faméliques
-flairaient l’herbe des fossés. Là-bas, sur le chemin noir, les boutiques
-chinoises découpaient des rectangles lumineux où gesticulaient les
-ombres des buveurs. Un chœur de fantassins en bordée reprenait des
-refrains bretons larmoyants.
-
-Une femme frôla Hiên: il reconnut la tunique de Thi-Sao, ses mules
-brodées et le balancement de ses hanches. Il courut derrière elle,
-l’appela:
-
---Arrête! arrête!
-
-Elle le dévisageait en souriant, s’abusant sur ses intentions, puis la
-mémoire lui revint:
-
---Il me semble te connaître, petit frère! susurra-t-elle. N’es-tu pas le
-fiancé de Maÿ?
-
---Oui, c’est moi!
-
---Eh! eh! Sait-elle que tu cours les rues à cette heure-ci, à la
-poursuite des femmes?... Au fait, que me veux-tu?
-
-Il n’en savait rien au juste; il se gratta le front piteusement, fit le
-geste de rajuster son turban; puis il se rappela le métier qu’exerçait
-cette femme, et toute sa jalousie se réveilla: il cria:
-
---Qu’allais-tu faire au camp, cet après-midi?
-
---Cela ne te regarde pas! Je vais où cela me plaît et quand il me plaît!
-
---Je sais! je sais!... Mais... mes camarades ont raconté à ce sujet des
-choses abominables, que j’ai entendues. Ils disaient... ils disaient que
-tu venais pour Maÿ!
-
---Voyez-vous le vilain jaloux!... Quand on craint pour la vertu de sa
-fiancée, on l’enferme.
-
---Ne plaisante pas! Réponds-moi seulement: venais-tu pour Maÿ, oui ou
-non?
-
---Je tiens ma vengeance, se dit Thi-Sao. Cette petite pécore a voulu me
-prouver qu’elle pouvait désormais se passer de moi et qu’elle ne me
-craignait pas: je vais lui démontrer qu’elle avait tort... Tant pis pour
-toi, ma fille!...
-
-Hiên mit sa main sur le bras de l’entremetteuse, fixa sur elle des yeux
-qu’affolaient l’angoisse et la terreur des paroles attendues:
-
---Réponds! réponds!
-
---Lâche-moi... Vraiment, tu n’es pas raisonnable: tu me poses des
-questions brutales, qui m’embarrassent réellement. Je ne veux pas te
-faire de peine, mais...
-
---Elle n’a pas dit non! gémit Hiên, elle n’a pas dit non!
-
-Un instant, il eut l’étrange désir de se rouler dans la poussière, de
-hurler, comme se roulent et comme hurlent, pour se soulager, les bêtes
-blessées. Mais il était un homme civilisé, un homme pareil aux autres
-hommes, et rien ne sortit de sa gorge serrée. Il écoutait vaguement le
-bavardage de Thi-Sao.
-
---Je pourrais mentir, petit frère, mais tu es un brave garçon et je
-m’intéresse à toi: je ne veux pas que l’on continue à se moquer de toi
-impunément... Tu es donc aveugle, mon garçon, que tu n’aies rien vu,
-rien deviné?... Veux-tu que je te dise où est ta fiancée? Elle est là,
-derrière les volets de cette maison rose, dans les bras de son amant,
-qu’elle t’a préféré parce que tu es pauvre et que tu ne pouvais offrir à
-ta femme ni bijoux, ni piastres... Du reste, elle ne peut tarder à
-sortir, car l’heure avance et le sergent Cang est soupçonneux... Mais
-qu’as-tu donc?... Lâche-moi!... Tu déchires ma manche!... Tes ongles me
-font mal!... Lâche-moi, petit frère, lâche-moi!...
-
---Va-t’en! cria le malheureux d’une voix enrouée. Va-t’en! je te
-tuerais! je te tuerais!...
-
- * * * * *
-
-La mauvaise femme s’est enfuie, a disparu dans la nuit. Hiên l’a
-regardée courir, abruti et impuissant, le cerveau vide. Il s’est baissé
-avec effort, a cherché une pierre, a raclé ses ongles contre la route
-unie et dure que ses yeux ne voient plus; il a geint de désespoir de ne
-pouvoir faire de mal à cette créature qui lui a fait tant de mal!
-
-Il est seul maintenant, sur la route obscure qui longe la plage
-bruissante. Il attend! Il attend. Il est l’amoureux torturé, angoissé,
-qui piétine devant la porte close. Il est enfin parvenu à cette heure
-d’agonie qui suit la folie définitive, ou la mort, ou l’incurable dégoût
-de la vie et la haine de la femme... Pantin lamentable qui reproduit le
-geste ébauché par des millions de pantins pareils, il se blottit, pour
-continuer son guet, dans l’ombre des frangipaniers, se préoccupe encore,
-à ce moment où se joue sa destinée, de cacher sa défiance et tout son
-supplice à la curiosité publique.
-
-Qui le verrait, du reste? La nuit s’est faite, nuit silencieuse et
-immobile, où palpitent seulement les myriades d’étoiles. Rien ne vit que
-les crabes hésitants qui rôdent sur le sable phosphorescent, que les
-geckos rabâchant leur cri monotone, que les lucioles piquant les haies
-sombres de fleurs de feu. La route est déserte où s’est enfuie Thi-Sao.
-
-Hiên le Maboul, tapi sous les frangipaniers, surveille la porte verte
-que dominent les tritons émaillés. Les notes graves de la retraite ne
-l’ont point ému; et voici que maintenant l’alerte sonnerie de l’appel le
-somme de rentrer en toute hâte, l’avertit que tout à l’heure il sera
-trop tard... Mais qu’importe la retraite, qu’importe l’appel, qu’importe
-la salle de police, la prison, la mort? Hiên sent monter à ses lèvres le
-goût amer du mépris universel, mépris de tout ce qui n’est pas sa peine
-présente. Il attend, il attend, les yeux rivés sur cette porte qui ne
-s’ouvre pas et qu’enguirlandent les longs rejets des bougainvillias...
-
- * * * * *
-
-Elle s’ouvrit, enfin; Maÿ insinua entre les deux battants sa tête
-emmitouflée d’un mouchoir rose, son corps mince moulé par la tunique de
-soie noire. Hiên se dressa: des lueurs rouges aveuglaient ses yeux qui
-avaient vu la faute de l’aimée; le sang chantait dans ses oreilles et
-dans ses tempes. Il fit deux pas, titubant, leva son poing fermé.
-
---Ne me tue pas! cria la fillette.
-
-Il la vit, frissonnante et prête à tomber sur les genoux, couvrant de
-ses bras frêles son visage blême.
-
---D’où viens-tu? interrogea-t-il d’une voix changée et comme enfantine,
-que faisaient trembler le chagrin, l’affolement, la pitié pour cette
-créature fragile, peut-être aussi l’espoir indéracinable que rien
-n’était perdu encore, qu’il pourrait l’aimer encore, qu’elle l’aimerait.
-
-Maÿ comprit que sa terreur était vaine, que toute la fureur de ce géant
-se résoudrait en gémissements et en larmes, qu’il était toujours à sa
-merci. Elle le méprisa, et, délibérément, avec une vraie joie
-malfaisante, elle se promit de piétiner cet humble, ce naïf, cet
-«individu idiot».
-
---Laisse-moi passer, dit-elle; ne suis-je pas libre de faire ce qu’il me
-plaît?
-
---Non!... Je suis ton fiancé...
-
---Imbécile! Comment n’as-tu pas compris que je ne voulais pas de toi,
-que ce mariage était impossible?... Tu m’aimes, c’est entendu; mais cela
-ne suffit pas, car moi, je te hais!
-
---Tu m’as aimé, un jour, Maÿ.
-
---Oui, je t’ai aimé; j’ai eu pour toi un caprice, j’ai souhaité
-l’étreinte de tes bras. Je me suis même offerte, certain dimanche, sous
-les bambous. Tu aurais dû me prendre, ce jour-là: peut-être t’aurais-je
-aimé décidément, t’aurais-je préféré à tout, même aux bijoux qui me
-rendent folle... Mais tu as craint de me profaner, sans doute, et j’ai
-su que tu étais vraiment un imbécile; et je t’ai méprisé.
-
---Maÿ! Maÿ! il est encore temps...
-
---Il n’est plus temps: je te méprise!... Demain nos fiançailles seront
-rompues et chacun de nous ira de son côté. Tu m’oublieras sans peine et
-quelque sampanière te consolera. Moi, j’irai vers les villas des
-Français. Je n’aime personne, toutes mes affections vont aux belles
-tuniques transparentes, aux pantalons imprimés au fer chaud, aux
-colliers à grains d’or, aux bracelets, aux piastres neuves. J’irai vers
-la richesse, car la pauvreté me pèse et me répugne. Je suis perdue pour
-toi!
-
---Tu es perdue pour moi!
-
-Il répète cette phrase, il la répète afin de se bien convaincre,
-peut-être, que son rêve s’écroule irrémédiablement, et, tandis que ses
-lèvres frémissantes redisent machinalement les mots décisifs,
-l’invincible lâcheté qui dort en son cœur d’amoureux se refuse à croire
-l’irréparable... Pardonner! pardonner! Pourquoi ne pardonnerait-il
-pas?... Hélas! le pardon détruira-t-il le souvenir de la faute?... Hiên
-se rappelle les visions qui ont incendié son cerveau: il voit Maÿ entre
-les bras de son amant. Il sait dorénavant que cette scène affreuse,
-mille fois imaginée, n’est plus une chimère; il sait que chaque jour,
-désormais, elle viendra s’offrir complaisamment à sa mémoire; il sait
-que le pardon est vain, puisque l’oubli est impossible...
-
---Que faisais-tu dans cette maison?
-
-Maÿ ricane: véritablement, ce pauvre Hiên est trop stupide! A quoi bon
-le ménager!
-
---Ce que je faisais? Tu me demandes ce que je faisais? Tu es encore plus
-naïf que je ne le pensais. J’étais dans les bras...
-
-La lourde main osseuse et noire s’est abattue sur la bouche de Maÿ, a
-meurtri les lèvres rouges de bétel. Plus haut que son amour, plus haut
-que sa crainte de la fillette moqueuse, la souffrance, la colère parlent
-dans le cerveau affolé de Hiên. L’âme des fauves, ses frères, s’est
-éveillée en lui; il se révolte enfin, comme se révolte la panthère qui
-rampa longtemps sous la cravache du dompteur. Ah! crever ces yeux cruels
-qui l’insultèrent de leur ironie, briser ce front lisse qui abrite l’âme
-sournoise et féroce, déchirer ces lèvres pourpres qui ont versé la
-douleur!
-
-Les mains fiévreuses arrachent et froissent le mouchoir rose, pétrissent
-les coques luisantes de la chevelure, se crispent sur le cou délicat,
-lacèrent la tunique légère de la ceinture flottante. Le petit corps
-d’ivoire doré s’écroule dans les herbes souples. Hiên le Maboul se
-penche sur son idole, dont les yeux épouvantés le contemplent:
-
---Ne me tue pas! supplient les lèvres saignantes.
-
-Hiên rit bruyamment, d’un rire convulsif et stupide: elle est réellement
-ridicule, cette fille nue, étendue sur le dos et roulant des yeux
-blancs; est-ce vraiment elle qui tout à l’heure le bafouait, qui pendant
-des mois l’a terrifié? Bizarre!... Qu’ont-ils donc de particulièrement
-séduisant ces yeux éperdus, ce visage sans couleurs, cette poitrine
-plate, ce ventre tressautant?... Il la pousse du pied comme un animal
-immonde: elle geint faiblement, craignant la mort. Il s’incline vers
-elle, touche du doigt l’épaule palpitante:
-
---Lève-toi et habille-toi!
-
-Il n’a plus de haine contre elle, il n’éprouve plus en face de cette
-bête craintive qu’une répulsion apitoyée, un peu de la répugnance qu’il
-ressentirait devant un cobra dont il aurait cassé les reins et qui se
-tordrait à ses pieds. Du reste, toute notion est abolie sous son crâne,
-étourdi comme par un formidable coup de massue. De l’horrible chose
-découverte tout à l’heure il ne sait plus rien: ses oreilles ont perdu
-la mémoire des paroles entendues. Il ne sait rien de la mer qui pousse
-vers la plage ses lignes d’écume crépitante, des frangipaniers dont les
-fleurs d’argent poudrées de safran pleuvent sur la route ténébreuse, du
-camp voisin qui dort dans sa palissade jalonnée de réverbères. Une seule
-sensation subsiste: son étonnement d’être là, penché sur cette petite
-fille nue et maigre qui tremble dans les hautes herbes.
-
---Habille-toi! répète-t-il doucement.
-
-Maÿ ouvre les yeux, ramasse avec des gestes prudents de chatte la
-tunique et le pantalon de soie et, soulevée à demi, s’habille
-précipitamment et sans bruit, retenant son souffle. Elle achève de
-voiler ses seins pointus sous le crépon froissé.
-
---Va-t’en, maintenant! dit Hiên.
-
---J’ai peur...
-
---Va-t’en!
-
-Elle l’examine, inquiète: ne va-t-il pas, la voyant fuir, regretter de
-ne l’avoir point tuée? ne va-t-il pas, saisi d’une nouvelle fureur,
-courir derrière elle dans le sable et l’assommer d’un coup de poing sur
-la nuque?
-
---Va-t’en! répète Hiên; va-t’en!
-
-Il la regarde partir, hésitante d’abord et tournant la tête, comme une
-bête traquée, puis détalant à toutes jambes et fonçant droit dans les
-ténèbres qui l’enveloppent. Elle n’est plus qu’une ombre indécise fuyant
-sur la plage, confondue avec les silhouettes basses des sampans échoués.
-Il ne la voit plus... Alors, il se souvient, redevient conscient. Il
-sait que son bonheur s’est écroulé définitivement: quelle plainte,
-quelle prière pourraient lui rendre l’illusion consolatrice, l’espoir
-indéracinable auxquels il s’est cramponné jusqu’à ce jour?... Nulle
-parole ne tempérera l’atrocité de la formule qu’il rabâche
-infatigablement: Maÿ a vendu son corps! Maÿ s’est vendue!
-
-Tout à l’heure, frappé par la révélation, affolé par le sang qui
-affluait à son cerveau, il laissait sa colère crier plus haut que sa
-douleur: il se trouve maintenant face à face avec la réalité
-irréparable, il la contemple, la détaille et souffre abominablement.
-
-Il n’a plus de rancune contre Maÿ: il se compare silencieusement, rustre
-primitif, à moitié fou et dégingandé, à la fine petite idole dont il
-rêva être l’époux; il confesse le ridicule de ses prétentions et
-s’indigne d’avoir pu lever le poing sur l’intangible divinité; il
-proclame humblement les droits de Maÿ à la trahison et au mépris.
-Comment, comment a-t-il pu, pendant des mois, se complaire à la fiction
-de cet impossible amour?... Les sages avis ne lui ont point manqué,
-pourtant!
-
---Méfie-toi de la femme! disait l’Aïeul. Il ne peut venir d’elle que mal
-et souffrance. Son âme est sale et tortueuse, et, s’il t’arrive de
-l’apercevoir à nu, quelque jour, elle t’épouvantera. Toutefois, puisque
-l’instinct héréditaire nous prêche comme aux autres bêtes
-l’accouplement, marie-toi, mais choisis ta femme avec soin. Retourne à
-la terre d’où tu viens; épouse une fille de Phuôc-Tinh, robuste et
-noire; naturellement perverse comme toutes ses pareilles, elle n’aura
-pas été, du moins, pourrie par la ville... Que vas-tu t’amouracher de
-Maÿ? Ne vois-tu pas qu’elle est trop compliquée pour un homme des
-forêts?...
-
---Fuis les femmes, conseillait Bèp-Thoï. Tu es un brave garçon, sans nul
-doute, mais enfin, sans vouloir te vexer, on peut bien te dire que tu
-n’as pas la tête très solide: la première bougresse venue te fait déjà
-tourner en bourrique. Renvoie-la donc, une bonne fois, cette Maÿ, aux
-boys et aux jolis petits jeunes gens, pour qui elle est faite et qui la
-battront comme plâtre et lui demanderont de l’argent... Fais comme moi:
-ne te marie pas.
-
-Et Phuc parlait pareillement, sur la chaloupe descendant de Saïgon; et
-le vieux notable de Phuôc-Tinh l’avertissait de monter la garde autour
-de son cœur. Couché dans l’herbe douce de la clairière, il avait entendu
-la forêt le rappeler à elle, comme l’avait appelé aussi la mer: toutes
-deux avaient essayé d’arracher l’âme de leur enfant aux griffes
-féminines qui la déchiraient. Ainsi les hommes et les choses avaient
-crié à Hiên le Maboul qu’il faisait fausse route et de rebrousser
-chemin. Mais l’illusion tenace avait voilé ses yeux et bouché ses
-oreilles: elle seule avait fait son malheur.
-
-Alors, inconséquent et désespéré, au lieu de la maudire, il pleura
-l’illusion écroulée, l’illusion enchanteresse et divine. Il pleurait, le
-dos tourné à la mer murmurante, regardant sans la voir l’avenue des
-frangipaniers où Maÿ s’était enfuie. Le sable humide et froid
-submergeait ses pieds nus. Un taret rongeait le bois criard d’un sampan;
-une chouette hululait; sur la nappe scintillante des étoiles, le Phare
-ouvrait et refermait son œil écarlate.
-
-Il semblait à Hiên sortir d’un long sommeil et que la nuit elle-même
-avait dormi, et qu’elle se reprenait seulement à vivre. Il pleurait,
-cependant, comme avait pleuré, un soir, la femme invisible derrière les
-stores abaissés de sa case, comme avaient pleuré les suppliants
-prosternés devant le pagodon de pisé, sous le banyan, comme pleurait le
-soldat français crachant ses poumons sur le revers du talus, comme
-pleure, depuis le commencement des siècles, l’humanité penchée sur les
-débris de ses illusions...
-
-Derrière la montagne de Ganh-Ray, la lune se leva, ronde et nacrée. Hiên
-le Maboul se tourna vers la baie où pâlissaient les falots des jonques,
-où luisaient les flancs des vagues. La tentation lui vint d’aller vers
-elles, qui berceraient sa peine, étoufferaient sous leur chant
-intarissable et triomphant ses cris de rébellion, lui donneraient le
-calme et la paix définitifs. Il se résolut à mourir: puisque la vie
-l’avait déçu et blessé, à quoi bon vivre?... Oui! mourir! mourir et
-dormir! Ne plus sentir au cœur l’affreuse plaie saigner goutte à goutte;
-à la gorge, l’étreinte se resserrer, jusqu’au râle! ne plus pleurer, ne
-plus souffrir!
-
-Il marcha dans le sable semé de planches pourries, de branches,
-d’algues, de galets verdissants; l’eau tourbillonnante monta jusqu’à ses
-chevilles...
-
-Il n’alla pas plus avant: il se souvint de l’Aïeul. Tout au fond de sa
-pauvre âme enfantine, peut-être une lueur imperceptible d’espoir
-vacillait-elle, espoir vague que le maître lui dirait les mots qui
-guérissent, les mots qui consolent.
-
---J’irai voir l’Aïeul, puis je reviendrai mourir... Je veux revoir
-l’Aïeul!
-
-Il gravit la berge inondée de clair de lune, courut, à perdre haleine,
-dans l’avenue déserte où sommeillaient les chiens jaunes, où ricanaient
-les ombres difformes des banyans. Le parfum écœurant des fleurs de
-frangipaniers saturait la nuit chaude.
-
- *
-
- * *
-
-Les bouddhas satisfaits qu’ensanglante la lampe considèrent, sans se
-départir de leur immuable sourire, le gueux écroulé sur les genoux aux
-pieds de l’Aïeul. Par les persiennes ouvertes, la nuit lumineuse entre
-avec la brise, qui remue discrètement les panses dorées des lanternes
-chinoises. Le dernier sanglot de Hiên résonne encore dans la haute
-pièce, où ondulent les panneaux de satin chatoyant et les plis raides
-des étendards, où frissonnent les feuilles aiguës des cycas.
-
-L’Aïeul, navré, pose la main sur la nuque noire de son grand enfant
-sauvage et songe à la faiblesse dérisoire des consolations qu’il pourra
-lui proposer. Hiên le Maboul est venu à lui, d’instinct, comme l’enfant
-à qui l’on a fait du mal vient se jeter dans les jupons de sa mère; il
-lui a dit avec des plaintes rauques et des soupirs de détresse, il lui a
-dit l’attente au bord de la route, Maÿ apparue entre les clochettes des
-bougainvillias, l’aveu tombé des lèvres méprisantes et Maÿ étendue dans
-le varech, couvrant de ses deux bras repliés son visage épouvanté; il a
-dit la crise de rage homicide et l’angoisse de la connaissance entière.
-
---Tu sais les paroles qui guérissent, implore-t-il. Prononce-les: dis
-les mots qui font oublier, et, lorsque je sortirai de ta maison, je
-serai un homme nouveau, ignorant qu’il a aimé et souffert... Tu es sage,
-tu es bon; aux jours de chagrin, nous invoquions ton nom, comme d’autres
-invoquent leurs dieux, et, déjà, le faix de nos misères nous paraissait
-moins pesant. Souffle sur ma douleur: elle s’envolera de mon cœur où
-elle a fait son nid. Tu es grand, tu es fort: rien ne peut te résister;
-tu as balayé d’un regard le tyran devant qui nous rampions; tu as porté
-la lumière dans mon âme obscure d’enfant des bois...
-
---J’ai eu tort, trois fois tort! confesse l’Aïeul; j’aurais dû laisser
-ton âme à sa pénombre, à son heureuse inconscience. Tu avais le bonheur,
-ne connaissant de l’humanité que les gestes animaux. Je savais qu’après
-avoir mordu au fruit amer de la science humaine tu viendrais te rouler,
-quelque jour, à mes pieds, désabusé et hurlant. Mais quoi! tu m’as
-supplié, tu m’as dit: «Je veux être un homme comme les autres hommes et
-je saurai me faire aimer de Maÿ...» Je t’ai instruit, je t’ai appris les
-grimaces essentielles, je t’ai révélé tes semblables. Accroupi contre ma
-chaise, assis dans ma voiture, tu as écouté et retenu mes préceptes...
-Tu as appris à vivre. La suprême leçon, celle qui ne pouvait te venir de
-moi, la vie s’est chargée de te la donner: elle t’a fait connaître la
-désillusion et la douleur.
-
---Thi-Teu me l’avait dit! gémit Hiên.
-
---Ainsi mes prévisions se sont réalisées: tes illusions sont mortes, et
-te voilà, tombé de ton rêve et pleurant pitoyablement... Pleure, petit
-frère, pleure jusqu’à vider ton cœur trop plein! Lorsque tes larmes
-auront séché, tu seras certain que ton éducation est parachevée et que
-tu es un homme, puisque tu as connu la douleur.
-
---Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent cette douleur.
-
---Je ne les sais pas: personne ne les sait. Aux maux qui nous viennent
-de la femme nul ne connaît de remède... que le temps!... Le temps seul
-t’apportera l’apaisement, l’oubli total, peut-être...
-
---Je ne puis oublier!
-
---L’oubli viendra, peut-être, un jour... Alors tu seras pareil à un
-dieu. Tu assisteras, souriant et amusé, aux contorsions de tes
-contemporains qui s’acharneront à la découverte des bas-fonds de l’âme
-féminine; tu assisteras aux évolutions des pantins dont les ficelles
-sont entre les doigts de la femme. Tu écouteras sonner les rimes
-douloureuses forgées pour l’aimée idéale par des adolescents ignorants
-comme tu le fus. Spectateur échappé miraculeusement du Cirque où l’on se
-dévore, tu ne te lasseras point d’admirer l’infinie sottise des
-lutteurs, que nul enjeu ne récompensera et qui laissent sur le sable
-tout le sang de leurs veines et de leur cœur. Tu seras pareil à un
-dieu... Tu m’écoutes, Hiên?
-
---J’écoute, Aïeul: mais je n’entends pas les paroles. J’entends Maÿ qui
-me parle et ricane à mon oreille... Je souffre et j’ai envie de
-mourir... Fais taire Maÿ, Aïeul, chasse-la!... Dis-moi, dis-moi les mots
-qui guérissent!...
-
---Je ne les sais pas!
-
---Je suis ton enfant: guéris-moi!
-
---Je ne puis te guérir.
-
---Maÿ! Maÿ! que t’avais-je fait?...
-
-Les bouddhas barbus n’ont point sourcillé: ils ont déjà perçu tant de
-cris pareils! Des siècles ont passé depuis que l’artiste mongol les
-coula dans le moule d’argile: ils savent que les gosiers humains sont
-coutumiers de semblables rugissements, et ils ne s’émeuvent point de
-ceux-ci, pas plus que ne les émeut l’appel mélancolique des chats-huants
-qu’apporte la nuit criblée de lucioles.
-
-Hiên le Maboul lève vers son maître ses yeux ternes où se sont éteintes
-les dernières lueurs d’illusion; il se dresse péniblement et lentement,
-comme le travailleur qu’attend une besogne ingrate.
-
---Je m’en vais, Aïeul vénérable!
-
---Où vas-tu?
-
---Je vais... je vais au camp.
-
---Tu mens! Il est trop tard pour rentrer au camp. Tu mens: ta voix
-tremble, tes mains tremblent... Où vas-tu?
-
---Je vais au camp.
-
---Reste ici. Tu dormiras sur une natte, près de mon lit. Si les idées
-mauvaises te reprennent, je te parlerai et tu n’y penseras plus. Reste
-ici. Dans quelques jours je retourne vers les forêts d’Annam: tu
-viendras avec moi. Couche-toi sur cette natte.
-
- * * * * *
-
-Derrière la moustiquaire de gaze, l’Aïeul s’est jeté sur le lit blanc
-que parsèment les éventails de paille de riz et les écrans japonais. Il
-feuillette distraitement le livre ami qui, aux rares heures de souci, le
-rappelle au scepticisme sans âpreté, à la contemplation sereine et
-souriante de la vie. Le charme habituel n’opère pas; l’Aïeul est
-mécontent et triste: sa philosophie mise en présence d’une douleur
-réelle ne lui a fourni que des formules vaines, émoussées. Il fut
-impuissant à panser les plaies du serviteur blessé qui est accouru vers
-son maître. Maintenant encore, tandis qu’il épelle les phrases vides de
-sens, il entend monter jusqu’à lui les soupirs profonds du misérable
-qu’il ne sut pas soigner.
-
---Tu pleures, Hiên?
-
---Je ne pleure pas, Aïeul vénérable.
-
---Essaie de dormir.
-
-Le grand corps maigre s’immobilise sur la natte; Hiên ferme les poings
-et, les yeux clos, tâche de dormir pour obéir à l’Aïeul. Vains efforts:
-le mal lancinant est en lui, qui le harcèle. Et l’idée fixe reparaît:
-mourir! mourir!... A quoi bon vivre? Demain sera tel qu’aujourd’hui.
-L’oubli viendra, quelque jour, peut-être, a dit l’Aïeul; mais, pendant
-des mois, des années, Hiên traînera ce boulet du souvenir. C’est l’oubli
-immédiat qu’il lui faut, et le maître tout-puissant a déclaré qu’il
-n’était pas en son pouvoir de le lui accorder... Mourir! il est l’heure
-de mourir! Impossible de tarder davantage: l’aube blême va balayer les
-brumes qui flottent sur la plaine et la mer: il faut mourir avant que
-soit venue l’aube.
-
-Hiên se lève silencieusement, se penche sur le lit où l’Aïeul s’est
-endormi; il le regarde une dernière fois; il regarde longuement cet
-homme qui fut bon pour lui et hésite un instant. Mais, à son oreille,
-Maÿ ricane... A travers la moustiquaire, il pose ses lèvres sur la main
-de son maître et se faufile sous la véranda où fuient les
-chauves-souris...
-
-Il court par des routes inconnues vers la mer dont il entend la voix
-énorme. Il approche, et la voix se fait plus retentissante et plus
-implorante; il distingue les paroles qu’elle gémit:
-
---Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas!...
-
---Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas! supplie la forêt anxieuse qui
-dévale aux flancs des massifs.
-
-Hiên le Maboul n’entend plus la voix de la mer et de la forêt: le rire
-aigu de Maÿ emplit ses oreilles. Il court; le voilà devant la baie où
-ruissellent les traînées de clarté lunaire, pareilles à des essaims de
-poissons volants qui bondiraient hors de l’eau phosphorescente. Et les
-voix que renforce le vent se font plus impératives. Hiên comprend
-vaguement que l’eau ne voudra pas de lui, et, d’ailleurs, une idée
-nouvelle lui vient: il se pendra aux branches du banyan qui est devant
-la case du sergent Cang.
-
-Il se hâte vers la mort, talonné par l’invisible mal, talonné aussi par
-la peur de voir apparaître derrière le panache des aréquiers les reflets
-roses de l’aube.
-
-Voici le camp. La sentinelle dort dans sa guérite. C’est Nho; il ronfle
-paisiblement, accroupi sur la planche, le mousqueton entre les jambes et
-la tête inclinée sur l’épaule.
-
-Dans la case de Maÿ, pas une lumière, pas un souffle. Qu’importe Maÿ, du
-reste? Hiên a poussé contre le tronc centenaire le billot de teck qui
-sert aux femmes des tirailleurs à fendre leur bois. Il déroule sa longue
-ceinture de laine rouge, la jette par-dessus une grosse branche et la
-noue solidement.
-
-Il a bien calculé: debout sur le billot, son menton affleure la boucle
-du nœud coulant. Il introduit sa tête dans la boucle, se penche, pousse
-du pied le morceau de bois qui se dérobe et roule. La courte lutte
-commence qui précède le grand repos.
-
-La mer et la forêt sanglotent.
-
- * * * * *
-
-Ainsi finit Hiên le Maboul qui voulut vivre comme les autres hommes.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-L’Aïeul ouvrit la porte, par où pénétra l’aube grise et froide.
-Essoufflé et rouge, le sergent Cang le salua:
-
---Aïeul à deux galons, Hiên le Maboul est mort.
-
-Derrière lui, Bèp-Thoï se détournait, pour que nul ne vît couler une
-larme sur ses joues flétries.
-
---Il s’est pendu à une branche du banyan qui est devant ma porte. J’ai
-défendu d’y toucher avant ton arrivée: à quoi bon? Le corps était déjà
-glacé et raide: il devait être mort depuis des heures. Que faut-il
-faire?
-
---Attends-moi!
-
-Tandis qu’ils se hâtaient vers le camp, à travers le village endormi, le
-vieux sergent se lamentait.
-
---La vieillesse engourdit mon corps: je dors rarement, mais, lorsque le
-sommeil vient à moi, je suis pareil à un cadavre. Je n’ai pas entendu le
-cri d’agonie du malheureux; d’autres l’ont entendu, mais n’ont point
-bougé, croyant que les malins esprits se battaient sur la plage... Et le
-pauvre fou est mort tout seul, et maintenant il est là, accroché à sa
-ceinture; le vent remue les pans de sa veste, et l’on croirait qu’il va
-bouger encore; mais il est bien mort... Il était fou, bien sûr! Il y a
-longtemps que sa folie couvait, mais, hier soir, elle a éclaté tout à
-fait. Ma fille Maÿ, qui était allée au marché, est revenue en courant,
-échevelée, sa tunique déchirée et tachée de boue, hurlant d’épouvante,
-nous criant de fermer la porte, que Hiên la poursuivait et voulait la
-tuer. Elle claquait des dents et la fièvre la tenait. Je n’ai pu savoir
-où elle avait rencontré le malheureux furieux... Il a dû errer ensuite
-dans la nuit pour fuir la folie, mais elle l’a rattrapé et voici qu’elle
-a fait son œuvre...
-
---Oui, dit l’Aïeul, c’est elle qui l’a persuadé de mourir.
-
---Le voilà!
-
-Dans la lumière incertaine, l’Aïeul vit son enfant mort: il lut dans les
-yeux vitreux, dans les bras allongés, l’accablement, l’infinie
-lassitude, le désespoir qui avaient inspiré à l’âme tourmentée le désir
-du sommeil sans rêves et sans terme.
-
-Les petits soldats attentifs déposèrent le vaincu sur un brancard,
-abaissèrent sur le regard farouche les paupières noires, rendirent à la
-face toute sa beauté sauvage, lui donnèrent la sérénité qu’il n’avait
-jamais connue. Comme sonnait le réveil ils couchèrent leur camarade sur
-une natte où pleuvaient les pétales des flamboyants...
-
-Vêtu de blanc, coiffé de son salacco, Hiên dormit toute la matinée à
-l’ombre des flamboyants, veillé par Phuc et par Nho, bercé par les
-chansons des vagues et des bambous; et sa figure paisible, tournée vers
-le ciel incandescent, semblait joyeuse du grand soleil épanoui, des
-feuilles tendres qui jaillissaient des bourgeons éclatés, des moineaux
-qui pépiaient dans la paille des toits, des papillons indécis...
-Cependant les marteaux des charpentiers cognaient à grands coups sourds
-les planches du cercueil et les sanglots des deux gardiens accroupis
-leur répondaient.
-
- *
-
- * *
-
---Aïeul à deux galons, dit Cang, c’est toi qui représentes la famille
-absente: il t’appartient de donner des ordres. Tout est prêt: le bonze
-et le catafalque sont là.
-
-L’Aïeul s’avance vers le cercueil ouvert; il soulève le voile de papier
-grenat qui recouvre le visage de Hiên le Maboul et lève la main, selon
-les rites. Les charpentiers rabattent le massif couvercle de teck et
-frappent sur les clous de cuivre: l’humble tirailleur est prisonnier
-dans son étroite caisse laquée et incrustée de nacre. Car le maître a
-voulu que son serviteur reposât dans un cercueil de riche: comme un
-mandarin, le gueux sera trimbalé dans le beau catafalque doré, pavoisé
-d’oriflammes rouges et blanches; bonzes, chanteurs, pleureuses et
-musiciens, grassement payés, ne lui ménageront ni les grimaces, ni les
-hurlements, ni les lamentations.
-
-Les pétards éparpillent dans la poussière leurs tubes déchiquetés et
-noircis. Le gong, les tams-tams emplissent la baie de leurs pulsations
-sonores; les flûtes soupirent langoureusement, les violons à deux cordes
-nasillent. Et le cortège se met en marche, le long de la baie
-scintillante où courent des frissons lumineux.
-
-En avant, chemine le bonze qui, par les routes convenables, mènera l’âme
-du défunt jusqu’à la tombe et jusqu’à l’éternité sereine. Le bâton à la
-main, il écarte les ombres malveillantes et les gamins qui se bousculent
-sur la chaussée, dans leur joie de prendre part à cette magnifique
-cérémonie. Ensuite défile l’interminable procession des brancards où
-sont étalées des victuailles: cochons rôtis et peints au vermillon,
-régimes de bananes, gâteaux de riz, jattes de _nuoc-mâm_, toutes bonnes
-choses dont est supposé se nourrir le mort, mais qui serviront ce soir
-au repas de funérailles. Des garçonnets agitent des banderoles d’étoffe
-blanche, où des caractères à l’encre de Chine exaltent les vertus de
-Hiên; et, comme l’écrivain qui les rédigea fut élu entre les plus
-habiles de sa corporation, les habitants du village s’extasient sur le
-choix heureux des épithètes flatteuses qui sont accolées au nom du mort.
-Deux porteurs balancent sur leurs épaules un coffre pourpre où s’érige
-la Tablette, planchette double où sont inscrits les noms, prénoms,
-titres qui furent la propriété de Hiên.
-
-Quarante robustes sampaniers chancellent sous les énormes madriers de
-teck sculpté que couronne le catafalque en forme de pagodon: derrière
-les panneaux à jour plaqués de cuivre doré et de clinquant, le cercueil
-est enfermé. Vers lui les baguettes d’encens envoient leur légère fumée
-bleue; vers lui montent les grincements des violons, les battements
-précipités des tams-tams, les ronflements des gongs, les trilles des
-flûtes, les cris aigres des chanteurs psalmodiant des litanies baroques,
-le cliquetis de la coquille de bois que frappe à tour de bras un
-tirailleur, les hululements des pleureuses voilées de crépon blanc et
-courbées derrière le catafalque.
-
-Deux vieillards effeuillent des carrés de papier argenté et doré qui
-figurent d’incalculables trésors: les mauvais esprits qui pullulent et
-guettent la pauvre âme sont généralement cupides, et pendant qu’ils se
-ruent sur les lingots d’or et d’argent, dont la route est jonchée, le
-mort se hâte vers la fosse, où cesse tout risque de poursuite.
-
-Derrière le cercueil, l’Aïeul conduit le deuil. Bien plus que le
-vieillard indifférent qui, à cette heure, s’éveille de la sieste dans le
-village lointain, il est le père du pauvre hère que cahotent les épaules
-lasses des sampaniers. Une vraie douleur de père le bouleverse, tandis
-qu’il se redresse dans le dolman de toile blanche à boutons d’or. Sous
-la visière basse du casque, ses yeux clairs, qui semblent considérer les
-hampes des oriflammes et les cagoules des pleureuses, évoquent
-inlassablement le simple et naïf compagnon que la vie a dégoûté de
-vivre.
-
-Il s’accuse de faiblesse et d’imprévoyance: pourquoi a-t-il cédé aux
-supplications de l’innocent qui voulut acquérir la science mauvaise?
-
-Pourquoi l’a-t-il aidé dans sa recherche de l’amour qu’il savait devoir
-aboutir à la désillusion? Pourquoi enfin, à l’heure où la tentation de
-la mort rôdait autour du cerveau fou, n’a-t-il pas veillé sur le sauvage
-désarmé et qui ne pouvait se garder seul?... Il songe que, ce soir, dans
-la maison vide, les grosses mains noires ne se poseront pas sur son
-genou, les bons yeux luisants ne lui donneront pas leur caresse
-confiante. Il songe que toute sa philosophie légère et insouciante est
-impuissante à lui fournir une seule formule de consolation vraie. Une
-fois de plus, en face de la mort, il pleure, silencieusement et sans
-larmes, ses croyances envolées.
-
-Sur la route écarlate sonnent les semelles ferrées des sous-officiers
-français; puis viennent les tirailleurs en grande tenue, martelant la
-terre dure de leurs pieds nus, et les femmes, et le village tout entier.
-
- *
-
- * *
-
-C’est fini. On a mis sur le cercueil des bâtonnets, du riz et des œufs,
-et les fossoyeurs ont rejeté sur Hiên le sable chauffé par le soleil.
-Tous les gens qui sont venus accompagner le mort sont retournés vers la
-vie. L’Aïeul est parti, longtemps après les autres, entraîné par
-Bèp-Thoï qui s’est hasardé à le prendre par la main pour l’emmener.
-
-Hiên le Maboul sommeille dans son cercueil de teck laqué, et le
-crépuscule tombe sur lui... Il dort, au flanc de la dune qu’empanachent
-les aréquiers aux palmes bavardes. A ses pieds ondulent les rizières
-plates où planent les crabiers, où déambulent les graves marabouts, où
-coassent les crapauds-buffles charmés de la soirée fraîche.
-
-Là-bas, dans le feuillage terne des banyans pâlissent le toit rouge et
-les vérandas roses de la maison de l’Aïeul. Entre les fûts inclinés des
-cocotiers las, les vergues brunes des sampans se balancent sur la baie
-cuivrée. La lisière de la forêt proche s’enténèbre.
-
-Hiên le Maboul, qui voulut goûter de la vie et que la vie écœura, dort
-paisiblement, et les voix tristes de la mer et des arbres bercent son
-sommeil sans rêves.
-
-
-Hengay-Lam (Tonkin).
-
-
-FIN
-
-
-
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