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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Hiên le Maboul - -Author: Émile Nolly - -Contributor: André Rivoire - -Release Date: July 22, 2022 [eBook #68588] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HIÊN LE MABOUL *** - - - - - - - ÉMILE NOLLY - - HIÊN LE MABOUL - - PRÉFACE - DE - ANDRÉ RIVOIRE - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y -compris la Hollande. - - -Published October first, nineteen hundred and eight. Privilege of -copyright in the United States reserved under the Act approved March -third, nineteen hundred and five, by CALMANN-LÉVY. - - -PARIS, IMP. L. POCHY, 52, RUE DU CHATEAU.--17779-1-09. - - - - -A - -MONSIEUR ANDRÉ RIVOIRE - -En témoignage de ma sincère admiration et de ma respectueuse affection. - -E. N. - - - - -PRÉFACE - - -Dans mon bureau de la _Revue de Paris_, il y a quelque deux ou trois -ans, je vis, pour la première fois, le futur auteur de _Hiên le Maboul_. - -J’avais lu de lui quelques pages manuscrites, _Heures Khmères_, et -j’avais été frappé et séduit par la force et la délicatesse des -impressions, la netteté quasi photographique des paysages, les grâces -d’un style toujours harmonieux, à la fois original et simple. - -Les pages étaient signées: lieutenant..., d’un nom qui se dissimule -aujourd’hui derrière le pseudonyme d’Émile Nolly; je savais, par une -lettre jointe au manuscrit, que le lieutenant... devait être quelque -part, très loin, au fond de l’Asie, et que ma réponse mettrait des mois -sans doute à lui parvenir. Lieutenant..., de l’infanterie coloniale!... -Et j’imaginais un grand et solide gaillard, barbu, au teint bronzé, -comme certains de mes vieux camarades qui font leur carrière aux -colonies et que je rencontre, tous les cinq ou six ans, avec un galon de -plus et, parfois, une cicatrice. - -Quelques mois plus tard, on m’annonça le lieutenant... Et je vis entrer -un tout jeune homme, aux regards et aux gestes timides, avec une voix -douce, où l’habitude de commander ne se trahissait qu’au martèlement à -peine perceptible des syllabes. Tout de suite, je me sentis pour l’homme -la sympathie que j’avais déjà pour l’écrivain. Nous causâmes, d’abord, -de ces _Heures Khmères_--qui seront quelque jour un régal de lettrés et -de délicats, maintenant que le succès de son premier roman assure à -Émile Nolly un public et des éditeurs;--ensuite des projets de cet -officier-homme de lettres, qui trouve le moyen d’être si complètement, à -la fois, l’un et l’autre. En partant le lieutenant... m’annonça l’envoi -prochain d’un nouveau manuscrit, un roman, cette fois. Ce fut le -manuscrit de _Hiên le Maboul_ dont la publication dans la _Revue de -Paris_ fut si remarquée et pour lequel l’auteur me demande aujourd’hui -quelques lignes de préface. - -Pourquoi à moi? - -Oh! simplement parce qu’il sait que j’aime son livre et parce que je fus -des premiers à l’aimer... A quoi bon ajouter rien d’autre et dire, en -détail, mes raisons d’admirer cette œuvre si vivante et si vraie? - -Mon nom, au seuil de ce roman, n’est que le nom d’un lecteur qui a -beaucoup lu et qui, entre des centaines de manuscrits, a -particulièrement retenu et aimé celui-là. - -ANDRÉ RIVOIRE. - - - - -HIÊN LE MABOUL - - - - -I - - A la mémoire du lieutenant Ch... qui repose dans le cimetière de - Saïgon. - - -La nuit vint. Accroupi sur la dernière planche de l’appontement, Hiên le -Maboul, soldat de deuxième classe à la 11e compagnie du 1er régiment de -tirailleurs annamites, regardait l’ombre surgir du large. Elle montait -comme une marée noire, effaçant à l’horizon les grêles lignes des -palétuviers du Donnaï, engloutissant les rares toits de paille assemblés -au bord de l’estuaire. De l’autre côté de la baie, la montagne sembla -plus haute dans le ciel obscur, et plus monstrueuses les croupes où se -découpaient les talus des batteries. Derrière les chevelures de bambous -des crêtes, les premières étoiles dansèrent. Évanouie dans les ténèbres, -la flottille des sampans ferma pour le sommeil ses innombrables yeux -peints sur les proues de bois. Un pêcheur invisible se lamenta. - -Et, seul dans la nuit qui submergeait la terre de Cochinchine, Hiên le -Maboul frissonna. L’obscurité tiède, pleine de rumeurs vagues, -l’épouvantait. Accroupi sur les talons, les coudes sur les genoux, la -tête entre les mains, il grelottait de terreur et contemplait -stupidement les franges d’écume qui émergeaient de l’ombre, accourues en -longues courbes vers la plage. Et il gémit doucement, regrettant le -passé. - -Il entrevit dans l’eau obscure les heures oubliées de son enfance, le -village de Phuôc-Tinh hérissant ses clôtures de bambous et ses toits -gris à la lisière de la grande forêt d’Annam, la côte où, sur le sable -jaune semé de blocs noirs, dormaient comme de formidables poissons les -sampans échoués, la mer où les jonques chinoises balançaient leurs roufs -de rotin, leurs proues badigeonnées de vermillon, leurs voiles tendues -sur des bambous en éventail, la mer où bondissaient de longues files de -marsouins, où courait l’aileron des requins, la mer où, sous les vagues -déferlant, les sampaniers prétendaient avoir vu se dérouler le corps -immense et flasque du Serpent fabuleux. - -Dans les ruelles où séchaient les poissons, il avait grandi, tourné en -dérision par les enfants de son âge pour son esprit borné, pour sa -lenteur d’intelligence, pour sa mine perpétuellement ahurie, pour son -corps maigre, emmanché de bras trop longs et de jambes trop longues: -pauvre diable grotesque et mal doué, souffre-douleur silencieux et -toujours patient, accoutumé à ne guère plus recevoir de caresses et de -riz que le chien de la maison paternelle, il avait grandi cependant, -toujours plus dégingandé et plus morne, de plus en plus abruti. - -Lorsqu’il eut dix ans on lui trouva une profession convenable: il fut -bûcheron. A l’aube, il pénétrait, la hachette sur l’épaule, dans la -forêt et se mettait en quête d’une belle touffe de bambous; toute la -matinée il coupait des bambous, revenait au village avaler une poignée -de riz et quelques petits poissons séchés, et, tout l’après-midi, -coupait des bambous. Cette besogne, toujours pareille et peu fatigante, -le satisfaisait pleinement. Seul, dans la clairière marécageuse, il -tailladait consciencieusement, tranquille du moins et point traité à -chaque instant d’«individu idiot[1]». - - [1] En annamite, _Thang-Kho_:--expression fréquente. - -Du reste, la forêt lui était une amie; son cœur simple et fermé d’enfant -sauvage lui avait voué un culte farouche. Tout en elle lui était motif à -extase: les orchidées épanouies dans l’humus des ravines, les lianes -retombant en faisceaux des branches noires des eucalyptus ou plaquant -sur le tronc pelé des banians le vert sombre de leurs feuilles, les -palmiers d’eau lançant comme des tentacules de pieuvre leurs rejets -épineux, les palétuviers dressés sur leurs mille racines hors de la boue -givrée de sel, les fougères arborescentes enveloppant le pied des tecks -géants. A travers les hautes ramures, des bandes de singes se -poursuivaient avec des cris aigus; des perruches jacassaient; des -tourterelles s’appelaient; des faisans argentés s’enlevaient d’un vol -lourd; des sangliers précipitaient leur galop fou dans la vase; le chant -sonore des coqs sauvages jaillissait des bruyères; une cascade riait, -inlassable. - -Hiên, les yeux fixes, les bras ballants, écoutait durant des heures -respirer la forêt. La nuit tombante interrompait son rêve. Courbé sous -son fagot, il rentrait au village; là-bas, sous les cocotiers inclinant -leurs panaches vers la mer noircissante, dormaient les cases grises. - -Toute la nuit, allongé sur son lit de bois, il écoutait encore parler -son amie. La brise venue du large hurlait; les bambous geignaient, les -feuilles frissonnaient; la forêt tout entière disait sa terreur des -ténèbres. La plainte rauque du tigre rôdant autour des palissades -dominait, par instants, les voix du vent et de la mer, et Hiên, -terrifié, tremblait, la tête enfouie sous sa couverture. - -Il vécut ainsi, chaque jour moins sociable et plus proche de la nature, -chaque jour plus sauvage et moins pareil aux autres hommes. A vingt ans, -il fut une sorte de géant maigre aux yeux égarés, à la chevelure -inculte, aux gestes maladroits, et l’opinion se confirmait qu’il était -fou. - -Un matin, on alla le querir en toute hâte dans sa clairière et on le -conduisit à la pagode. Là, devant les baguettes d’encens et les -tablettes laquées, les notables s’empressaient avec des révérences -autour de trois personnages coiffés de casques blancs et galonnés d’or. -Hiên, hirsute et déguenillé, fut poussé devant eux et, au ronflement des -gongs, au bruit assourdissant des pétards, il fut proclamé que -Phâm-vân-Hiên, désigné par les autorités de la commune et déclaré apte -par un administrateur, un capitaine et un médecin, servirait désormais -comme tirailleur de deuxième classe au Cap-Saint-Jacques. Les trois -casques disparurent, les gongs firent silence, les pétards s’éteignirent -dans la poussière, et le tirailleur Hiên, qui n’avait rien compris à -cette cérémonie, retourna paisiblement à ses bambous. - -Huit jours après, une chaloupe à vapeur le déposait au Cap-Saint-Jacques -avec d’autres recrues de sa province. On lui avait expliqué en chemin -quelles seraient les obligations de son nouveau métier et dans sa pauvre -cervelle s’était fixée une seule idée: il était, pour des années, exilé -de sa forêt. Alors, sous l’œil narquois des sergents annamites, il -s’aplatit aux pieds de son capitaine, les bras levés au-dessus de la -tête, la face dans la poussière, suppliant avec des mots incohérents -qu’on le rendît à ses arbres, à ses bambous. Inattentif à sa plainte, le -capitaine écoutait un _caï_[2] lui narrer en un français fantaisiste -comme quoi la recrue avait donné pendant tout le trajet des signes -évidents d’idiotie complète. - - [2] Caporal annamite. - ---Lui faire même chose maboul, concluait bienveillamment le caï. - -Le cercle des gradés français et indigènes partageait cette manière de -voir et s’apitoyait sur le pauvre diable. On le releva de force, et, -comme il était impossible de revenir aussitôt sur la sentence prononcée -par la commission de recrutement, Hiên fut provisoirement tirailleur. Il -reçut toute une collection de pantalons et de vestons blancs ou kaki, de -turbans noirs, de ceintures rouges, de jambières grises ou rouges; on -lui plaça sur la tête un _salacco_[3] plat. Dans son costume neuf il -apparut encore plus maigre et dégingandé, plus grotesque; ses camarades, -les vieux tirailleurs à barbiche, se pâmèrent devant sa figure inquiète -et larmoyante, coiffée de travers, devant ses longs bras sortis jusqu’au -coude des manches trop courtes, devant ses chevilles aperçues au-dessous -du pantalon trop court, lui aussi. Et, comme il ne cessait de sangloter, -il fut avéré qu’il était fou, et tout le camp le désigna sous le nom -flatteur de «Hiên le Maboul». - - [3] Coiffure des tirailleurs. - -Une semaine avait passé depuis ce jour néfaste; une semaine qui fut pour -le malheureux un siècle d’épouvante et d’hébétement. Un caporal lui -avait enseigné à disposer correctement sa chevelure en chignon, à rouler -son turban noir, à placer horizontalement son salacco, à rejeter avec -élégance sur la nuque les deux brides de la jugulaire; un autre -s’efforça de lui inculquer les rudiments du salut militaire; un autre -l’initia au démontage et au remontage de son mousqueton; un autre -l’informa que la 11e compagnie du 1er régiment de tirailleurs annamites, -à laquelle il avait l’honneur d’appartenir, possédait un capitaine, le -capitaine Carlier, et un sous-lieutenant, le sous-lieutenant Monin, tous -deux paternels et accommodants, mais, somme toute, indifférents. Le vrai -maître était l’adjudant Pietro, un homme féroce, qui frappait les -tirailleurs à coups de trique, les faisait mettre en prison, les -tyrannisait de toutes manières. Mais il y avait encore, à la compagnie, -un lieutenant occupé à des travaux topographiques dans la province de -Baria et qui ne paraissait au camp que fort rarement. On ignorait son -nom et, entre eux, les tirailleurs l’appelaient «l’Aïeul à deux galons»; -l’idole des indigènes, dont il parlait la langue, qu’il commandait avec -douceur, qu’il protégeait contre les fureurs de l’adjudant. A l’heure -actuelle, il était loin et la terreur régnait... - -Des leçons de ses professeurs il ne restait à Hiên que des bribes, des -noms d’officiers, de sous-officiers, de pièces d’équipement, quelques -mots français dont il avait oublié le sens. A sa stupidité naturelle -venait s’ajouter, pour paralyser sa mémoire, la frayeur que lui causait -l’adjudant; mais, dans sa détresse, il se cramponnait au souvenir précis -qui s’était gravé dans sa tête de certaines paroles de ses instructeurs: -il attendait le retour de l’«Aïeul à deux galons». - -Ainsi, au soir de cette journée de service, Hiên le Maboul, penché sur -l’eau tourbillonnante, pleurait la mort de ses joies naïves et se -lamentait sur la tristesse de sa condition présente. - -Des sandales de bois claquèrent sur les planches et des rires fusèrent. -Effaré, Hiên sauta sur ses pieds; deux _congaï_[4] lui riaient au nez. -Il reconnut Thi-Ba, fille du sergent Giam, et Maÿ, fille du sergent -Cang. Thi-Ba, épaisse dondon à la figure ronde, aux petits yeux à peine -visibles sous les paupières énormes, aux joues pleines, à la poitrine -débordante déjà, semblait aussi vulgaire, aussi méprisable que les -sampanières de Phuôc-Tinh. Très différente était Maÿ, pareille, dans -l’éclat de ses quinze ans et la finesse de tout son petit corps svelte, -à une idole de pagode: sous le front bombé, que le mouchoir de soie -rouge encadrait, la ligne des sourcils se haussait doucement vers les -tempes; les yeux noirs rayonnaient, d’une grandeur inaccoutumée chez les -femmes d’Annam; le nez, presque droit et point écrasé, se retroussait à -peine au-dessus des lèvres rougies au bétel, et tendres, et charnues -comme un pétale d’hibiscus. - - [4] Jeunes filles. - -A tout autre, Hiên le Maboul eût tourné le dos, suivant son habitude de -sauvage hostile aux femmes, mais le regard des yeux larges et profonds -le saisissait: gauche et lourd, il rajustait maladroitement son turban -et riait d’un rire idiot. Ému d’entrevoir les seins durs et minuscules, -dessinés par la tunique de soie noire, de deviner les hanches déjà -pleines, drapées par le pantalon noir, d’apercevoir les pieds nus et -blancs, chaussés de menus sabots, il songeait vaguement que jamais -semblable fillette n’avait illuminé de sa beauté les ruelles de -Phuôc-Tinh... Et déjà il était esclave. - ---Laisse donc ton salacco tranquille! dit Maÿ. Tu ressembles à un singe -qui se gratte le crâne. - -Et les deux folles de pouffer de rire; et Hiên rit aussi, bêtement et -sans savoir pourquoi. - ---Assieds-toi! commande Maÿ. - -Il s’accroupit sur sa planche et elles s’asseyent à ses côtés, les -jambes pendantes dans le vide, face à la baie où courent les franges -d’écume et où dansent les falots des sampans. - -Le supplice commence. Il faut que le souffre-douleur, harcelé de -questions, raconte tout: l’enfance muette et persécutée, le village -hérissé de bambous, la mer semée de jonques, la forêt bruissante et -vivante. Par moments, il est tenté de se lever et de fuir. Mais une -force inconnue le cloue à sa place: il ne peut se résoudre à s’éloigner -de Maÿ; malgré lui, il faut qu’il livre ses secrets à son petit -bourreau. - ---Alors pas une fille de Phuôc-Tinh ne t’a aimé? - -Indiscrète et singulière question! Le tirailleur se tord sur sa planche -et répond simplement: - ---Non! Je suis trop laid! - ---Et toi, aimais-tu les filles? - ---Non! dit Hiên, farouche, en qui les sens déprimés n’ont jamais parlé, -et qui, dès l’adolescence, apprit qu’il était d’essence inférieure. - ---Et moi, demande Maÿ, m’aimes-tu? - -Éperdu, les mains tremblantes, il la contemple; elle ne rit plus, et -rien de sa pensée intime ne se révèle dans ses yeux immobiles et -sévères; mais il craint la moquerie et il bégaye: - ---Non! - - * * * * * - -Au bout de l’appontement, des tirailleurs galopent, essoufflés. - ---Va-t’en, commande Maÿ; l’appel va sonner. - -Hiên le Maboul se dresse avec effroi et s’enfuit, la tête basse, son -salacco pendant sur ses épaules, ses grands bras et ses longues jambes -d’araignée agités autour de son corps maigre comme des ailes de moulin. - -Et les rires des deux fillettes le poursuivent. - - - - -II - - -Le clairon traversa la route, s’avança jusqu’au bord de la digue de -pierres sèches et sonna le réveil. Les notes alertes prirent leur essor -vers la baie, chantèrent sur la montagne où flottaient encore les -dernières brumes de la nuit et, par-dessus les dunes boisées de la -presqu’île, s’envolèrent vers l’orient et vers la mer. - -Dans l’aube terne, le camp s’anime; les cases de torchis peint à la -chaux ouvrent leurs persiennes noires; des moineaux pépient -tumultueusement sur la paille des toits; dans leurs cages de rotin -accrochées aux poutres des vérandas, des merles-mandarins sifflent à -plein gosier; les mulets s’ébrouent dans les écuries; un bœuf à bosse -chemine d’un pas placide par la cour sablée, où pleuvent les cosses -noires des flamboyants. - -Des sergents européens, debout, le dolman de toile déboutonné sur leurs -poitrines velues, le bol de café dans une main, une tranche de pain dans -l’autre, se lancent des lazzi et leurs rires de braves gens bien -portants résonnent dans l’air frais. - -Derrière la palissade de bambou, des bambins tout nus et déjà rouges de -la poussière du chemin piaffent comme des poulains. - -Les allées écarlates se peuplent de tirailleurs qui se hâtent, le -mousqueton sur l’épaule, les brides de la jugulaire flottant sur le -veston kaki. - -A un second appel du clairon, la compagnie se rassemble sous les -flamboyants. L’adjudant Pietro, son sabre court à large fourreau battant -ses jambes trapues et cagneuses, préside avec des jurons à l’alignement -des salaccos posés à plat sur les chignons huilés et des pieds nus aux -orteils écartés. Comme presque tous les Corses, il juge qu’un peu de -l’âme du grand empereur a passé en lui. Les mains croisées derrière le -dos, l’œil mauvais et méfiant, il s’introduit entre les rangs, vérifie -l’astiquage irréprochable des boutons de cuivre, des plaques de -ceinturon, mire dans les cartouchières cirées la courbe de ses -moustaches. - -A son passage, les petits guerriers bronzés se raidissent, frémissants, -et plus d’un, qui travailla de son mieux pour satisfaire le tyran et qui -se vit cependant octroyer «quatre jours», appelle de tous ses vœux -mélancoliques l’Aïeul à deux galons. Plus d’un évoque les yeux bleus -toujours souriants, la moustache blonde et fine, retroussée joliment, du -justicier. - -C’est à lui que pense Hiên le Maboul, Pietro s’étant arrêté devant le -misérable. De son cœur tressaillant s’élève comme une prière muette vers -cet être inconnu et bon, de qui viendront peut-être, un jour, toute -justice et toute pitié. Car Hiên n’est pas heureux. Les coups et les -injures ont plu sur ses épaules maigres et il désespère. - -Pietro se campe, napoléonien, devant la recrue: - ---Alors le métier n’entre pas? - -Non, le métier n’entre pas, et, d’heure en heure, au contraire, Hiên le -Maboul devient plus abruti et plus fou, plus «maboul». - -La voix aigre de l’adjudant le paralyse: le mousqueton s’échappe de ses -doigts frissonnants et s’abat sur le sol avec un bruit de ferraille. - -Les quatre sections sont figées. La main poilue aux ongles noirs saisit -l’oreille du maladroit et la secoue furieusement; et voici que -s’écroule, à son tour, le salacco, puis le turban, et le chignon se -déroule sur le dos étique, qui se ploie de terreur... La colère de -Pietro déborde en jurons redoublés; comme sa science de la langue -annamite se borne aux termes les plus grossiers, il les jette à la tête -de l’imbécile. Celui-ci a croisé ses bras devant sa figure, dans -l’attitude de la supplication; avec des gestes cassés et saccadés de -polichinelle, il rajuste l’équipement en désarroi, ramasse le mousqueton -poudreux. - -La compagnie s’en va, au chant morne des clairons: il suit la compagnie, -sautillant sans succès pour se mettre au pas. Pitoyable à la détresse de -Hiên, le petit fourrier français qui marche à côté de lui l’encourage et -le conseille: Hiên ne l’entend pas. Il ne remarque pas Maÿ debout près -de la porte et riant de toutes ses dents brunies par le bétel. Il ne -voit et n’entend plus rien que sa forêt qui vibre et chante dans son -cerveau d’enfant sauvage. - - * - - * * - -La place du Marché, où pivotent les sections, s’emplit de lumière dorée; -le soleil levant allume de petites flammes éblouissantes aux pignons -historiés des boutiques chinoises, aux dorures des pancartes laquées qui -se balancent le long des éventaires; il avive le rouge cru des fleurs -des faux-cotonniers, le plumage sombre des merles-mandarins qui se -chamaillent sur les branches sans feuilles et chargées de pétales -sanglants. - -Les baïonnettes étincellent au-dessus des salaccos miroitants. Dans la -chaleur naissante, les quatre sections manœuvrent avec des commandements -brefs de gradés, des chocs de crosses contre les trottoirs, des -piétinements dans le sable mou. Sous un flamboyant, Hiên le Maboul, les -yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées et pourpres, sue à -grosses gouttes et, pour la millième fois, essaye de déchiffrer les -mystères de la mise en joue. Pour la millième fois, le sergent Cang lui -a tenu de longs discours inintelligibles, lui a «montré le mouvement»; -mais les minutes passent et les progrès sont nuls. En vain a-t-on donné -au retardataire un instructeur spécial; en vain le sergent Cang, tour à -tour exaspéré et insinuant, menace-t-il la recrue du poing fermé ou -l’exhorte-t-il éloquemment. Hiên fait de son mieux, mais en vain; ses -pesantes mains de bûcheron accoutumé au «coupe-coupe» se crispent sur le -fût de bois; ses membres engourdis refusent de se plier aux mouvements -compliqués qu’on leur demande. - -Les objurgations violentes, les explications ne font qu’empirer le -désarroi de son cerveau. Il comprend de moins en moins, et, découragé, -stupide, n’écoute même plus les harangues du sergent. - -Les rires des marmots annamites accroupis en cercle autour de lui ne -cessent de tinter, car de son crâne impuissant roulent sans interruption -de larges gouttes, qu’il essuie d’un geste accablé et mécanique. Il -songe que, tout à l’heure, au camp, un autre supplice, le cours de -français, l’attend, qu’après la sieste ce sera la théorie, puis encore -l’exercice. - -A quoi bon? à quoi bon?... N’est-il pas évident dès maintenant qu’il -sera tout à fait impossible de faire de lui un tirailleur? Puisque son -cerveau est trop lent, ses membres inhabiles, pourquoi, pourquoi lutter -ainsi? Qu’on le renvoie à sa forêt, à ses bambous bruissants!... -Puisqu’on ne le renvoie pas, Hiên rêve de déserter. - - * - - * * - -Le soir est venu. Le clairon a sonné la berloque. Hiên le Maboul s’est -débarrassé de son harnois de guerre et maintenant, installé sur une -natte devant la case du sergent Cang, il attend l’heure de la soupe et -se remémore les divers incidents qui marquèrent cette journée. - -Ils sont rares et en tout pareils à ceux d’hier et à ceux de demain. -Hiên a beaucoup appris et n’a rien retenu. En revanche, les imprécations -de Pietro tintent encore à ses oreilles et sa joue gauche, encore rouge, -se souvient du soufflet qu’y appliqua la main vigoureuse de l’adjudant. -Décidément, cette vie nouvelle est triste, effroyablement triste! - -Hiên a envie de pleurer: pour tromper sa peine, il examine sa prison. -Entre la montagne et la baie, le camp aligne ses toits de paille jaune, -cases de sergents européens, enveloppées de feuillage fleuri, cases de -tirailleurs, écuries, infirmerie. Plus près, le camp des tirailleurs -mariés, longues cabanes de torchis divisées en compartiments de quatre -mètres carrés. Puis la route bordée de frangipaniers qui s’en va vers le -Phare, parmi les massifs de bambous et les rochers moussus où bouillonne -l’écume. - -Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque -côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il -méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas -sa mer; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre, -parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh; il méprise ces -frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas -ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers. - ---Écarte-toi donc, grand bêta! - -La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la -natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure -où baignent des piments rouges; auprès de chaque soucoupe, elle range -des baguettes de bois noir. - -Voici l’heure du «repas des fauves», suivant le mot de Pietro: devant -chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la -terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, «les -fauves» prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir. - -La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits -guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant; on -s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des -chocs précipités des baguettes. - -Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale -à la renverse dans la poussière; il se relève, furieux, le dos rouge et -la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme -bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et -étouffe ses cris de colère. - -Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche -grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée; mais la figure ridée -de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire -aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des -bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines, -les brocards cinglent comme la grêle. - ---Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique? - ---Frise donc tes moustaches de _nuoc-mâm_[5]. - - [5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite. - ---Regardez ce caïman de Baria! Il a encore de la boue de palétuvier sur -le menton! - -La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout -de faire un éclat: car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il -ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ. - ---C’est toi qui m’as heurté? demande-t-il d’une voix éraillée par la -fureur. - ---Mais non! mais non! C’est un _ma-couï_[6]! - - [6] Diable. - ---C’est toi! - -Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée -des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus; Cang cesse -de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ -rétablit soudain l’ordre: - ---Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille! - -Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de -cette fillette qui le domine; il rit d’un large rire imbécile, espérant -se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité; il -rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce. - ---Ha! ha! ha! raillent les soldats en chignon. - -Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité -coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ? En dépit du -sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en -lui sa rancune: Maÿ s’est moquée de lui; elle se moque encore de lui, de -toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses -yeux ironiques. Et puis son veston est taché de _nuoc-mâm_ et de terre -rouge mêlée de crachats. - -Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de -bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il -enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche -silencieusement; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive -rouge... Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses -mauvaises pensées; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même, -qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant -il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable -des regards implorants de chien battu. - -La nuit est venue tout à fait: sur la route du Phare se poursuivent, -avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent -de la promenade quotidienne les élégants du Cap. - -Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une -baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit -cercueil: un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de -cuivre d’une cithare demi-cylindrique; un autre tire d’une flûte de -bambou à six trous des sons langoureux; un autre racle avec l’archet -d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une -énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient -l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de -la mélodie. - -Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’«individu -idiot» dans la poussière, s’attribue le rôle principal: il chante une -mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée -comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler -vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la -fillette les accueille d’un sourire encourageant? - -Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah! -oui, certes, il en a assez: sa mémoire se refuse obstinément à -s’assimiler les théories des gradés; ses membres demeurent malhabiles -aux gestes du métier des armes; ses instructeurs l’injurient; l’adjudant -le frappe; Maÿ se moque de lui. - -Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis: il -en a assez! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des -horions: les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas -une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui -le rend esclave du moindre regard de Maÿ. - -Oui! oui! il s’en ira! Il retournera vers sa clairière, vers la paix -sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute -son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse. - -Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il -essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses -joues brunes. - - - - -III - - -Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier: Hiên -n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt: il est trop simple -pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau; mais le sergent -Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait -entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices -punirait les déserteurs. - -Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à -n’être pas heureux; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux -premiers jours; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs -jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute -pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux -écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la -compagnie sans même réussir à marcher au pas; il éprouve une haine -véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire -«entrer le métier». - -Maÿ, la douce Maÿ le rudoie. - -Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les -yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort -plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa -forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou. - - * * * * * - -Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil -épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa -le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros -étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le -pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et -s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp. - -Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du -veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre, -tourna les talons. - -Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage -demi-circulaire, conduisait du camp à la ville. - -Journée splendide! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias -penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des -pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière, -sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos; des poissons -volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient. -Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus; des fillettes -toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et -soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur -d’or; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède. -Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où -le soleil allumait des flammes. - -Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse -enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette; ils -semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se -dandinaient, l’air satisfait. - -A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de -bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes -annamites: - ---Passe ton chemin, grande haridelle! - ---A-t-on jamais vu pareil canard étique! - -La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit -peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par -fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de -pleuvoir: - ---Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête. - ---De quoi es-tu pleine, vessie de porc? - ---Pour quand l’accouchement, panse de vache? - -Et autres injures de goût plus haut. - -Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se -regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et, -emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la -boutique. - -Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de -mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la -petite place qui s’élargissait au bout de la rue: Hiên le Maboul, -intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque -araignée gigantesque. - -Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une -trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à -cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son -mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette -rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de -planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied -en bois verni. - -Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre -et enrouée de vieillard, proférant des jurons. - ---Qui est-ce? questionna Hiên. - ---C’est Bèp-Thoï, parbleu! dit quelqu’un. - -De toutes les rues, de chaque case, les tirailleurs accouraient, -trottant comme des poulains et riant et criant à tue-tête: - ---Bonjour, Bèp-Thoï!... Bonjour, Bèp-Thoï! - -Bèp-Thoï grommelait: - ---Bonjour! bonjour! Ne vous jetez pas tous à la fois sur moi, tas -d’imbéciles! Vous allez casser ma planchette!... En arrière, fils de -courtisanes, en arrière! - ---Bèp-Thoï! Bèp-Thoï! clama la foule des salaccos. - ---Eh bien, quoi? Me voilà, je suppose!... Attention à la planchette. - ---Bèp-Thoï! où est l’Aïeul? - ---Il arrivera ce soir. - ---Ah! ah! - -Les petits guerriers délirèrent: - ---As-tu entendu, Phuc? - ---J’ai entendu, frère aîné. - ---L’Aïeul va venir!... l’Aïeul va venir!... - -«L’Aïeul va venir!...» Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine -maigre; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux; la -brise lui sembla rire dans les bambous. - -Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son -visage ridé; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté, -recommença de grogner: - ---On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi!... et du -travail!... Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous -cette toile cirée... Et quel pays! Des dunes hérissées d’une brousse -aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec -des yeux de buse... N’approche pas de la planchette, individu idiot!... -Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe; l’Aïeul examine une -machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va... -Encore une dune, et l’on s’arrête encore... Si vous me bousculez, -troupeau d’oies, je plie bagage... De mon temps, les jeunes tirailleurs -étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens -avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe. -Où vous a-t-on recrutés?... Après les dunes, les palétuviers. On enfonce -dans la vase; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul... On couche dans la -forêt sur les feuilles; l’Aïeul a la fièvre; je lui donne de la quinine, -et le voilà gaillard... Sale pays, sales habitants; des Moï, des singes -habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même -pas l’annamite... Palabres solennels dans les villages: nous causons par -signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que -l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane... -On nous donne de belles fêtes: les sauvages exécutent des danses -grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La -carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se -badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul -dans leurs villages... Enfin on se quitte avec des sanglots, et me -voilà!... L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il -n’arrivera pas avant le coucher du soleil... Je ne vous conseille pas de -venir l’ennuyer ce soir: le premier que je prends à rôder sous la -véranda, je lui casse les reins! - ---Ha! ha! ha! - ---Allons! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet -attirail?... La route a été dure; mes vieilles jambes sont lasses et -auront bien assez de me porter. - ---Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï! - -L’un se chargea de la musette, un autre du mousqueton, un autre de la -couverture; un autre s’attribua la précieuse planchette, et le cortège -se mit en marche avec des éclats de rire, sous l’œil inquiet du petit -vieux qui redoutait pour ses bagages la fougue des coolies improvisés et -trottinait en grommelant. De temps à autre, il tâtait son flanc gauche -pour constater la présence du bidon d’alcool de riz qu’il n’avait voulu -confier à personne... Hiên le Maboul les suivait de loin, le cœur en -fête. - - * - - * * - -Ce soir-là, il y eut des chants et des cris de joie autour des nattes; -les flûtes sifflèrent gaillardement; Maÿ elle-même s’humanisa et n’eut -pas une parole cruelle pour Hiên. Celui-ci ne toucha pas aux soucoupes -de poisson séché ni aux bols de riz: l’allégresse lui serrait la gorge -et lui pesait sur la poitrine; il étouffait. - -La nuit venue, il se sauva vers le village et se faufila à travers les -cactus et les ricins jusqu’à la maison de l’Aïeul. Tremblant, il se -hissa jusqu’à la balustrade de pierre qui fermait la véranda. - -Les persiennes étaient à demi closes: il entrevit des lanternes -chinoises balançant leurs ventres massifs au-dessus des portes, des -étendards fixés aux murs, inclinant leurs hampes de bambou noir -au-dessus de bouddhas dorés; des génies se tordaient sur des panneaux de -soie jaune. - -S’étant risqué à se pencher davantage sur la balustrade, il aperçut -l’Aïeul. Accoudé à son bureau, l’Aïeul lisait son journal et fumait sa -pipe; une petite lampe de cuivre rouge illuminait le bas de son visage, -dont le haut restait dans l’ombre de l’abat-jour, et c’est ainsi que -Hiên put voir les fameuses moustaches retroussées qu’avaient célébrées -ses anciens et que dorait la lampe. - -Il n’eut pas le loisir d’en voir davantage. Une main sèche et osseuse -pinça rudement son oreille et la voix de crécelle du vieux Bèp-Thoï -dévida une litanie d’injures: - ---Fils de chienne, petit-fils de chienne, te l’avais-je dit de ne point -venir rôder autour de notre maison?... Es-tu sourd ou bien as-tu voulu -te moquer de la parole d’un vieillard? Ou bien ta mère, la fille -publique, oublia-t-elle de te fabriquer des oreilles?... Et cependant -qu’ai-je là dans la main?... Réponds, fils d’adultère, est-ce une -oreille ou un morceau de couenne?... Allons, va-t’en! - -Hiên fut précipité dans les cactus et s’en alla, se frottant l’oreille. - - * * * * * - -La dernière note de l’extinction des feux mourait; des rires étouffés -montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés -sous leurs couvertures. - -Hiên causait à voix basse avec son voisin: - ---J’ai vu l’Aïeul! disait-il. - ---Et Bèp-Thoï? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï? - - - - -IV - - -A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de -placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires. -Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets -balayés par l’écume. - -Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée; à -un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent, -faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer. - -Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le -front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui? A quel -supplice nouveau le traînait-on? Le caporal lui brailla des mots qu’il -perçut vaguement: il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la -position du tireur; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la -cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton. - -Un frisson lui parcourut tout le corps: qu’allait-il devenir? Il -distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le -guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur -son index. - -Une détonation terrible claquait dans son tympan; la crosse de bois -sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable -soufflet... Était-ce la mort?... Il s’écroula, son salacco pendant sur -ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais -roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la -forêt. - -Pietro accourait, la trique droite; les files de tirailleurs qui -attendaient, l’arme au pied, frémirent: - ---Relève-le, caporal, relève cet animal!... C’est moi qui vais le faire -tirer, cette fois... et nous allons voir... - ---Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il -est fou de peur... C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un -autre jour. - -Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir, -Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du «garde -à vous». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran -s’éteignirent comme par enchantement; ses lèvres crispées pour l’injure -essayèrent d’esquisser une grimace aimable. - -Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie -foudroyante; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le -sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu... Ah! crier -vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement!... Mais on ne -parle pas sous les armes. - -Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles -allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui -se dandinaient devant les panneaux. - -Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées -leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin -transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du -sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet -ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache. - -Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa -coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et -une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme -galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole: les sourcils -épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui -parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut -rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait -une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les -manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze. - -L’Aïeul était un dieu!... Oui! il s’agenouillerait à ses pieds et lui -raconterait tout avec des larmes: la nostalgie de la forêt amie, le -métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse! - -Il cria d’une voix rauque: - ---Vénérable Aïeul à deux galons! vénérable Aïeul! - ---Plus tard!... tu me parleras plus tard!... - ---Je veux!... Je veux!... - -Les mots préparés s’étaient évanouis: épouvanté du son baroque de sa -voix, le suppliant avait oublié jusqu’au motif de sa requête et il -demeura bouche bée, roulant des yeux blancs. Des ricanements étouffés -gloussèrent. - -L’important Pietro expliquait: - ---Mon lieutenant, c’est un fou! Il n’y a rien à en obtenir. - ---C’est bien! Je causerai avec lui tout à l’heure. - -Le tir était achevé; les marqueurs surgirent de leur trou et, apercevant -de loin la robe sombre d’Annibal, qui valsait parmi les euphorbes pâles, -accoururent en brandissant leurs fanions et leurs perches et en poussant -de grands cris. La compagnie aligna ses deux rangs de salaccos devant la -dune, et l’Aïeul passa devant elle, au petit pas d’Annibal, pour refaire -connaissance avec ses tirailleurs: - ---Bonjour, sergent Cang! - ---Bonjour, mon lieutenant! - ---Tu n’as pas encore marié Maÿ? - ---Pas encore, mon lieutenant! - ---Marie-la, marie-la!... Bonjour Méan! Est-ce qu’on joue toujours au -bacouan?... Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de -police?... Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz: tu -deviens rond comme une courge... Ah! voilà les recrues! Piteuse mine, -les recrues, et l’air de s’ennuyer!... Il ne faut pas avoir l’air -malheureux, frères cadets! Levez le nez et riez! - -Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux «hommes de -recrue». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes -méchants; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs -grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait -planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les -recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs -autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur -disait d’être gais! - -Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul -parla: - ---Les recrues ont l’air abruti; les anciens ont l’air dégoûté. Je -n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de -chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais... Il y -en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan, -d’autres leurs marais de palétuviers; ils les reverront. Deux ans sont -vite passés!... Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans -paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni -salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste? L’exercice est -court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est -radieux: rions et chantons!... C’est compris, petits frères! - ---Compris, Aïeul à deux galons! cria toute la ligne enthousiasmée. - -On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus -des mousquetons; la joie flottait sur la colonne. - -Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le -caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section, -résuma la situation en ces termes mémorables: - ---Mon vieux! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est -qu’il manquera bougrement de flair! - -L’autre lui répondit simplement: - ---Tu parles! - -Là-dessus le barbu Castel entonna le refrain militaire cher à son cœur -de «marsouin»: - - La cantinière a des bas blancs (_bis_) - Qui lui vienn’ de nos adjudants (_bis_). - Nos adjudants sont militaires; - Ils... - -Des lézards gris, épouvantés, hâtèrent leur course vers les haies -d’aloès; un pigeon vert s’enleva avec fracas. - -Un loustic imitait le grognement du porc; un autre souffla dans ses -mains et reproduisit le roucoulement de la tourterelle; son voisin -fredonnait une mélopée guillerette; tel farceur, pour le plus grand -effroi des gamins tout nus juchés sur des talus, rugit à la manière du -tigre en chasse. Hiên le Maboul lui-même, gagné par la jubilation -générale, oublia ses terreurs et gambada gauchement. Seul Pietro -demeurait sombre: il ruminait les paroles du lieutenant et prévoyait -qu’une ère nouvelle allait commencer. - -On arrivait au village: des commandements coururent; les chants -cessèrent, les cigarettes furent remisées précipitamment au-dessus des -oreilles; les talons nus frappèrent en cadence le sol écarlate, les -courtes baïonnettes scintillèrent au bout des mousquetons, et les deux -clairons, les joues gonflées et le salacco de travers, beuglèrent dans -leurs cuivres l’allégresse de la compagnie. Derrière eux, le facétieux -Annibal, émoustillé par les notes pimpantes et glorieux de sa bride de -cuir fauve et de son mors d’acier nickelé, trépigna. - -Le brave tailleur A-Moc s’avança sur le terre-plein de brique qui -décorait l’entrée de sa boutique et salua l’Aïeul, son client, sa toque -à globule à la main et sa tresse déroulée sur l’épaule. Des garçonnets à -la tête rasée, plantée en son sommet d’une touffe de cheveux, galopèrent -devant les clairons. Les cases de paillotte ouvrirent en hâte leurs -volets de bambou. - ---Voici l’Aïeul! crièrent les fillettes qui jouaient aux osselets sur le -bord du chemin. - ---Voici l’Aïeul! répétèrent les sampaniers qui raccommodaient leurs -filets le long des haies d’hibiscus. - ---Voici l’Aïeul! - -Et les femmes de tirailleurs, pour le mieux voir, se groupèrent autour -de la fontaine, leurs paniers de poisson séché sur la hanche. - -Au bord du trottoir jonché de feuilles mortes, où piaillaient les -moineaux, Maÿ s’arrêta, son mouchoir de soie rose noué sous le menton et -ses sabots de bois aux pieds. L’Aïeul tira sur la bouche d’Annibal; il -vit les chevilles brunes veinées de bleu pâle, le pantalon noir flottant -et lustré où le fer chaud avait dessiné des fleurs mates, la tunique de -crépon mauve attachée sur l’épaule par des boutons d’ambre et tendue à -peine par les seins naissants; il vit le visage allongé et doré, teinté -de rose aux pommettes, les lèvres saignantes de bétel et souriant -imperceptiblement, le nez de poupée aux ailes relevées, les paupières -bombées abaissant sur les yeux noirs et insondables leurs cils -démesurés. - -Maÿ lui parut une petite bête mauvaise et rusée, en âge déjà de ronger -les cœurs des mâles et de vider leurs cerveaux. - -Annibal prit le trot et rejoignit ses amis les clairons. Maint salacco -se retourna furtivement vers la fillette. Mais le dur visage avait -repris son air d’indifférence et de cruauté; lorsque à son tour défila -devant le trottoir Hiên le Maboul, rayonnant d’une joie inaccoutumée, -Maÿ eut pour lui une moue si dédaigneuse que tout l’entrain du naïf -amoureux s’évapora. - - * - - * * - -Au tir succède la corvée. Les tirailleurs ont démonté leurs mousquetons, -frotté, graissé chaque pièce d’acier poli, ont promené une série de -chiffons et d’écouvillons dans le canon aux rayures éblouissantes, et -l’arme remontée, coiffée de sa baïonnette, et toute bleue de graisse -opaque, est allée dormir sur son râtelier de bois goudronné. - -On procède à la toilette du camp. Des charpentiers improvisés -rafistolent des brouettes boiteuses, rabotent, scient, plantent des -clous; des tonneliers refont une jeunesse aux bailles d’incendie dont -les ceintures de fer ont craqué sous l’effort de l’âge et de la rouille; -des forgerons cognent d’un marteau novice, mais convaincu, un essieu de -fourragère; des vanniers tressent des stores de bambou derrière quoi ces -messieurs de la «chambre de détail» abriteront du soleil leurs écritures -de l’après-midi. Le menu fretin, la foule ignorante, armée de balais de -bruyère et de coupe-coupe, erre dans la cour sablée, en quête d’herbes à -sarcler, de feuilles à réunir en tas, de couleuvres infortunées à -trancher en deux d’un coup de pioche. - -Hiên a suspendu avec des lianes deux vieilles caisses à pétrole, en -fer-blanc, aux deux extrémités d’un bambou robuste et choisi après mûr -examen; il s’en va chercher de l’eau à la plage, le bambou sur l’épaule, -les deux caisses brimballant de droite et de gauche avec un effroyable -bruit de ferraille. - -L’écume pétillante argente le sable humide; entre les roches noires où -bâillent les huîtres, des crabes fuient obliquement; de minuscules -ruisseaux sourdent parmi les algues. Les canots des pilotes heurtent -leurs coques blanches contre les madriers de l’appontement; des -escouades de poissons dorés filent dans l’eau translucide avec de -brusques zigzags. Hiên, qui sent le bon soleil lui réchauffer le dos, -rit béatement à l’eau d’azur et frotte l’une contre l’autre ses vastes -paumes. - -L’Aïeul apparaît, la cravache sous le bras, la cigarette aux lèvres. - ---Comment t’appelles-tu? interroge-t-il. - ---Phâm-vân-Hiên, respectable Aïeul. - ---Pourquoi es-tu si joyeux, petit frère? - -Pourquoi? Pourquoi?... Hier encore, au lieu de répondre, le doux -innocent eût rattaché avec des doigts frissonnants son turban toujours -prêt à choir, et ri d’un large rire bête; mais aujourd’hui il fait clair -dans son esprit, les mots viennent tout seuls à ses lèvres; il répond, -abasourdi de son insolite facilité d’élocution: - ---Je suis content parce qu’il n’y a pas de théorie. - ---Comment! médiocre tirailleur... - ---Vénérable Aïeul, j’aime mieux faire la corvée... Je suis fort, je -remue aisément les plus considérables madriers, que les autres ne -peuvent ébranler. Je porte sur mon épaule des charges d’eau que les -autres se mettent à deux pour déplacer; mais je suis bête et la théorie -me donne mal au front. - -Il est lancé; les yeux bleus l’encouragent: il dira tout. Il joint les -mains sur sa poitrine qui palpite: - ---Respectable Aïeul, je voudrais m’en aller; je ne ferai jamais un bon -tirailleur. - ---Pourquoi ne ferais-tu pas un bon tirailleur comme les autres, petit -frère? - ---Ma tête est faible... Le sergent Cang parle, parle, et les mots se -mêlent dans ma pauvre tête et je ne comprends plus rien et je sue en -vain. - ---Oui! oui!... tu as l’entendement pénible et les théories te fatiguent; -mais l’exercice doit te plaire: tu es robuste. - -Certes il est robuste! Sous le pantalon retroussé, les muscles saillent; -les bras maigres sont noueux comme des racines de manioc. - ---Oui, respectable Aïeul, je suis fort, je suis fort; mais mes membres -sont lourds et gauches et lents, et j’ai peur du mandarin à galon -d’argent. - -Il dit, le pauvre diable, tout ce qui lui opprime la poitrine depuis des -semaines; il dit la frayeur abominable qui fait trembler toute sa -pitoyable carcasse lorsque s’avance vers lui le tyran, l’œil sinistre et -la trique derrière le dos; il dit les coups reçus, et l’Aïeul, qui -devine que cette âme simple ne peut mentir, s’émeut à la révélation de -ce martyre insoupçonné. - ---Je suis malheureux, poursuit le lamentable Hiên, et je voudrais m’en -aller vers ma forêt de Phuôc-Tinh et oublier que je l’ai quittée pendant -des jours. - -L’Aïeul pose sa main droite sur l’épaule du suppliant: - ---Et si je t’ordonnais de rester, si je te promettais de te rendre les -théories faciles et agréables, de faire de toi un tirailleur habile à -manier son mousqueton, si je t’affirmais que désormais personne ne te -frappera et que tu seras tranquille, que ferais-tu, frère cadet? - ---Je resterais, vénérable Aïeul! - ---Reste donc, et, si tu as jamais quelque peine, viens à moi comme un -enfant à son père et je te guérirai. - -Hiên le Maboul, à qui pour la première fois quelqu’un a parlé sans -violence, pleure et rit à travers ses larmes. - - - - -V - - -Bèp-Thoï coiffa la lampe trapue de son abat-jour de papier où quelque -amateur avait figuré à l’encre de Chine une charge de cavaliers -tartares. L’Aïeul bourra sa pipe, l’alluma et, renversé sur son -fauteuil, envoya vers le plafond des cercles de fumée blanchâtre. - -Devant lui, sur le bureau de bois brun, un singe japonais taillé dans -l’ivoire grimaçait abominablement, campé sur une pile de vieux journaux; -un coupe-papier d’argent où s’étalaient les quatre feuilles de trèfle -symboliques, souvenir glissé sur le quai de la gare dans la poche du -neveu partant, fraternisait, dans une coupe de métal embouti et doré, -suprême épave d’un lointain cotillon, avec une lame rouillée qu’un chef -moï avait échangée contre une pipe de bruyère en signe de fraternité; -une armée de crayons, de bâtons de cire, de canifs, submergeait le fond -d’un plateau en bois de teck, masquant un surprenant paysage de nacre où -des cerfs monstrueux fuyaient entre des arbres rabougris. - -Sur les étagères, des romans et des revues s’entassaient en piles -fraternelles, Anatole France coudoyant Loti, Pierre Veber donnant la -main à Myriam Harry. - -Sur des écrans de plumes de marabout, des photographies parlaient des -colonies jadis visitées et des camarades morts: celui-ci, ami d’enfance, -foudroyé par le tétanos, celui-là, traîtreusement assassiné par des -pagayeurs sur le Niger; un autre, voisin d’étude à Saint-Cyr, fauché par -le choléra; tous des jeunes gens, presque des adolescents, souriants -dans leurs dolmans pâles... Et l’Aïeul songea qu’à travers les siècles -un peu de l’âme aventureuse des croisés était passé dans l’âme des -«coloniaux». Pourquoi étaient-ils partis, ceux-là, sachant bien que la -mort les guettait, glorieuse parfois, mais plus souvent hideuse et -lamentable, la mort tapie dans l’eau infecte des mares, dans l’humus des -forêts, dans la boue des rizières, la mort sous la moustiquaire d’un lit -d’hôpital? Ne furent-ils pas victimes d’un mirage merveilleux, suscité -par des lectures d’autrefois, mirage de Pavillons-Noirs ou de marchands -d’esclaves à occire, mirage de missionnaires martyrisés à venger, mirage -de pays enchanteurs où, sous le soleil perpétuel et éblouissant, -s’épanouit une végétation exubérante, mirage d’amours exotiques? Ou -plutôt ne furent-ils pas chassés de la mère-patrie par l’invincible -écœurement de la vie moderne, plate et sans saveur, et que déshonorent -la lâcheté pratique des bourgeois et l’incurable brutalité de la -foule?... Ils sont morts, mais furent heureux, puisqu’ils vécurent leur -rêve. - -Au-dessus du bureau, trois masques de samouraï ricanaient -douloureusement, des moustaches de crin plantées dans leurs lèvres de -plâtre verni. Un faisceau de sagaies moï luisait dans la pénombre, -rayonnant autour d’un petit bouclier de bois de fer fretté de cuivre -rouge. - -Deux fusils à pierre allongeaient leurs canons de fer et leurs crosses, -incrustées d’ornements de tôle découpée, sur chaque flanc d’un panneau -de soie où des artistes khmers avaient peint minutieusement une scène de -chasse copiée dans la pagode royale de Pnôm-Penh. Une tenture à demi -relevée laissait entrevoir dans une autre chambre obscure le lit autour -duquel s’agitait l’ombre falote de Bèp-Thoï: un brodeur de Bac-Ninh -avait tracé sur le satin pourpre une touffe de bambous trempant leurs -racines jaunes dans l’eau d’un marais que traversaient d’un vol -foudroyant deux martins-pêcheurs. - -A chaque angle de la pièce, des bouddhas de bois laqué dormaient sur -leurs stèles noires; des cycas déployaient à leurs pieds des gerbes de -lances vertes et luisantes; au-dessus de ces faces ironiques et -sournoises flottaient les plis de soie d’étendards chinois à hampe de -bambou. Contre les murs, des génies brodés sur la soie jaune enlaçaient -leurs pattes de chimères et leurs corps de serpents, dardaient -d’horribles yeux blancs et crachaient du feu par les naseaux. -Surplombant les portes, des lanternes de papier huilé et couleur d’or -balançaient leurs ventres badigeonnés de caractères vermillon. - -Par delà les vérandas, la brousse sombre ondulait jusqu’à la route: un -chien aboyait derrière quelque case indigène noyée sous les bananiers. -Dans le ciel noir, où grouillait le troupeau des étoiles, la montagne du -Phare profilait sa masse grise où s’allumait et s’éteignait une étoile -énorme et rouge. - -L’Aïeul s’accouda sur la balustrade de pierre et se réjouit -silencieusement de la nuit profonde et parfumée. - - * * * * * - -L’Aïeul est un sage. Au spectacle des religions rivales et qu’il juge -pareillement vaines dans leur antagonisme avec la nature, ses croyances -d’«ancien élève de nos maisons» se sont envolées. Des femmes l’ont aimé; -d’autres l’ont dédaigné; toutes l’ont averti de l’âme féminine, -instinctive et peu sûre: il estime avisés les Orientaux qui ont confiné -leurs femelles dans le rôle de bêtes de somme et de machines à perpétuer -l’espèce. - -L’injustice triomphante et quotidienne l’a fixé sur l’agréable -plaisanterie des hommes égaux et frères, et la formule: «L’homme est un -loup pour l’homme», lui donne chaque jour la solution d’une foule de -menus problèmes. Ainsi éclairé sur la férocité native de la race, il -fait pourtant le bien, mais par répulsion naturelle pour le mal, qui est -laid et sans grâce; il fait le bien sans espérance. Il abhorre la -violence, l’hypocrisie et le _bluff_; ses sympathies vont aux humbles, -aux simples qui, du moins, «ne savent pas ce qu’ils font». - -Il fait son métier avec conscience et en souriant; il l’aime, car le -culte passionné de la Patrie a survécu en lui à la mort de ses -illusions. Il ne croit pas, comme certains pessimistes naïfs, que son -rôle d’officier ait perdu de son prestige et de sa grandeur; fils du -peuple, il se glorifie d’instruire des enfants du peuple, soldats comme -lui, mais armés d’un fusil au lieu que lui porte une rapière. Il se -moque des marchands de tirades périmées qui le représentent comme un -«traîneur de sabre» ou un «bouilleur de nègres»; mais il redoute aussi -les braillards qui vont pleurant la déchéance de la «Grande Muette». - -En somme, il est un peu enclin à l’ironie, très sceptique et ami des -teintes douces. C’est un sage. - -Seule l’abominable pensée de la vieillesse trouble sa sérénité. S’en -aller tout d’un coup, au grand soleil, le long d’un talus, le front -brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre, mourir enfin par -surprise et violemment, comme le voudrait la loi de la nature, soit! -Mais assister continuellement au lent travail de la mort sur tout son -corps, de la mort qui vient avec les rides, avec les sillons rougeâtres -tracés dans la peau du visage, avec les cheveux qui grisonnent et qui -tombent, avec les os qui se tordent et se déforment! Tout jeune encore, -cette idée le torture. Il a lu _Bel-Ami_, mais il ne le lira plus de -peur de rencontrer les pages atroces où Maupassant a crié son effroi de -la vieillesse et de la mort. Pourquoi, pourquoi a-t-il perdu l’illusion -divine de la foi, de la foi en la résurrection, en la vie éternelle, de -la foi qui eût charmé son angoisse de vieillir, de se sentir arraché de -la vie?... - -Car il est amoureux de la vie. Il la regarde avec des yeux épris et -enchantés. La lumière, les sons, les couleurs ont un sens pour lui: ils -sont une palpitation de la Nature, sa divinité, qui a occupé dans son -cœur la place des dieux déchus. A la contempler, il n’a point gaspillé -son temps: elle a donné à son adorateur l’exacte notion du vrai et du -beau et l’horreur de l’artificiel. - - * * * * * - -Sur le ciel étoilé les aréquiers découpaient leurs panaches: le vent se -levait, apportant de la baie de Ti-Wan les rumeurs lointaines des -vagues, la plainte incessante du sable balayé par l’écume; une flûte -modulait une mélopée monotone; un oiseau répétait interminablement les -deux notes de sa chanson. Le parfum des fleurs de papayers embaumait -l’air tiède. - -Accoudé sur la balustrade de la véranda, l’Aïeul laissait s’éteindre sa -pipe; il plaignait les malheureux qui, terrés dans leur tanière et -hantés par quelque insatiable désir ou rongés par quelque mal -inguérissable, attendaient que le sommeil des brutes vînt les terrasser -et ne voyaient rien de cette nuit étincelante; il s’apitoyait sur -lui-même, dont les yeux se fermeraient, quelque jour, à de tels -spectacles. - -Quelque chose remua entre les cactus: un chien annamite, sans doute, ou -plutôt un malandrin à l’affût... Bèp-Thoï écarta la tenture pourpre, se -faufila sous la véranda en prenant soin de ne pas passer devant la lampe -et s’en alla vers les cactus, armé d’un bambou. Des cris éclatèrent. La -petite voix sèche du vieux tirailleur proféra des jurons étouffés et -déclara: - ---Mon lieutenant, c’est encore ce vilain diable de Maboul. Il se cachait -dans la brousse pour faire quelque sottise: je vais lui caresser les -reins avec mon bambou. - ---Ne le frappe pas, Bèp-Thoï. Amène-le ici! - -Hiên fit une entrée piteuse sous la véranda, bousculé rudement par -l’irascible Bèp-Thoï. Il roula des yeux effarés et serra plus -étroitement dans ses deux bras une gerbe de fleurs de lotus. - ---Que faisais-tu là? - ---Je suis venu t’apporter des fleurs, Aïeul à deux galons. J’ai vu, ce -matin, sur l’étang, les lotus épanouis, et j’ai pensé que tu serais -content comme moi de voir rire les lotus. Je suis retourné à l’étang, ce -soir, et j’ai coupé toutes les fleurs. Les voilà: elles sont à toi. - ---Mais pourquoi te cachais-tu? - ---Je n’osais pas approcher de ta maison. Je t’ai aperçu te penchant hors -de la véranda et respirant la nuit, et je n’ai pas osé venir à toi. Je -suis un sauvage, et tu es un génie tout-puissant. Que suis-je pour venir -te troubler? Et je demeurais là, sous les cactus, lorsque ton serviteur -m’a découvert et m’a cogné avec son bambou. - ---Pourquoi l’as-tu frappé, Bèp-Thoï? - ---Je t’ai entendu trop tard, Aïeul: je ne voulais pas le toucher, -d’abord, mais ç’a été plus fort que moi, et je crois bien qu’il a reçu -tout de même deux ou trois coups de mon bâton. Du reste, il est tout en -os et ne doit pas avoir grand mal... Je vais toujours mettre ces fleurs -sur ton bureau. - -Hors du vase de porcelaine rouge, les chairs roses et blanches des lotus -débordaient sur la table sombre; l’Aïeul se rassit dans son fauteuil et -huma l’imperceptible parfum. Hiên s’accroupit à côté de lui sur les -dalles fraîches: - ---Laisse-moi rester là; je ne ferai pas plus de bruit que le chien -couché aux pieds de son maître... Depuis ce matin, les phrases que tu -m’as dites résonnent dans mes oreilles et il me semble que désormais, -loin de toi, je ne pourrais plus rire. Loin de toi, je redeviens stupide -et silencieux: un regard de toi me donne l’intelligence et la parole. Tu -es un génie tout-puissant et je suis ton esclave... Permets-moi de -venir, chaque soir, dans ta maison. Si le livre échappe de tes doigts, -je le ramasserai; si tu as chaud, je t’éventerai; si tu as soif, c’est -moi qui t’offrirai la tasse de thé; si tu causes, je t’écouterai; si tu -préfères rêver, je serai à tes côtés, muet comme une pierre. Laisse-moi -rester près de toi. - -Hiên posa timidement ses deux mains tremblantes et noires sur le genou -de l’Aïeul et leva vers lui des yeux suppliants où se lisait son désir -éperdu: ainsi regarde le chien de chasse que l’on arrache à son -délicieux sommeil au coin de la cheminée où ronflent les flammes -joyeuses, pour le jeter dehors, dans la nuit glacée que peuplent les -monstres. Au premier qui passa et lui parla sans éclat de voix ni -mépris, l’humble Hiên s’est attaché et se cramponne. - ---Mais tes camarades!... pourquoi ne t’invitent-ils pas à jouer comme -eux de la flûte après le repas du soir? Te haïraient-ils, par hasard? - ---Non! non! ils ne me haïssent pas; il y en a même qui sont bons pour -moi et qui m’aident à coiffer mon salacco, à nettoyer mon mousqueton. -Mais, le soir, après le repas, ils se moquent de moi, me font des -grimaces, me tirent par les pans de mon veston pour me faire culbuter, -le dos dans la poussière... Et Maÿ rit... - ---Et après?... Te voilà bien dolent parce que cette petite sotte a ri en -te voyant gigoter comme un crabe! - ---Vénérable Aïeul, je ne veux pas, je ne veux pas que Maÿ rie de moi! - ---Mais pourquoi, nigaud? - ---Pourquoi? pourquoi?... Je... je ne sais pas! - -C’est vrai, il ne sait pas. Le demi-fou inoffensif que dès l’enfance on -a persuadé de son indignité n’a connu l’autre sexe que pour le fuir avec -soin, redoutant les railleries plus mordantes et les sarcasmes plus -cuisants des filles. Sanglier solitaire, toujours enlizé dans sa bauge, -les sens n’ont point parlé en lui. Et voici qu’il commence à sortir de -sa torpeur, mais on ne lui a guère enseigné à faire l’analyse de son -«moi», et lui-même reste confondu du trouble nouveau qui le bouleverse -en présence de cette petite fille sournoise et méprisante: ainsi furent -stupéfaits, sans doute, les sauvages d’Amérique qui entendirent pour la -première fois siffler les balles; et, de même qu’ils s’inclinaient avec -effroi vers leurs frères blessés, cherchant en vain la flèche qui les -avait abattus, Hiên le Maboul, penché sur son cœur en émoi, se demande -avec épouvante quel est ce mal nouveau dont il souffre... - -Il essuya du revers de la main son front que la méditation ardue -emperlait de sueur. Civilisé que le raisonnement et la connaissance du -sexe ennemi guérirent définitivement, l’Aïeul eut un regard apitoyé pour -le primitif qui geignait devant ses genoux aux premières morsures de -l’amour. Encore un homme à la mer! Encore une dupe qui confiera -béatement son bonheur aux griffes de la «bien-aimée»! Encore un qui ne -s’éveillera de son rêve que lorsque les ongles pointus et durs de -«l’Élue» se seront ensanglantés à lui déchirer le cœur! Encore un pantin -que l’on fera rire ou pleurer selon la fantaisie de l’heure et «pour -s’amuser»!... Plus que tout autre, d’ailleurs, ce rustre, inculte et -lourd, qui s’amourachait de cette fine et cruelle idole d’ivoire, -semblait livré d’avance au bourreau. - -Pourquoi diable, songe l’Aïeul, pourquoi diable cette idée saugrenue -est-elle allée se nicher dans la cervelle de ce barbare? Ne pouvait-il -pas s’éprendre tout simplement d’une robuste sampanière aux reins -solides et aux bras musclés, qui se fût accommodée du premier venu -pourvu qu’il fût bon rameur et bon mâle? Espèce d’homme des forêts mal -dégrossi, moitié faune et moitié chimpanzé, velu du poitrail et poilu -des jambes, doté d’un tronc à peine équarri, d’une tête trop large et -embroussaillée où luisent des yeux fous, quelles chances a-t-il de -séduire la rusée Maÿ?... Et celle-ci, malgré ses allures de fillette -bien sage, n’a-t-elle point choisi déjà quelque _boy_ qui l’aura éblouie -avec ses chemises à plastron, ses cols à boutons de nacre, son faux -chignon luisant de pommade? Ou bien, plus positive, ne rêve-t-elle point -le mari européen dont elle partagera le splendide lit à moustiquaire -immaculée, qui lui donnera des piastres, des colliers d’or repoussé au -poinçon, des bracelets, des bagues, des souliers brodés, le mari qui -sera épris de son corps safrané et qu’elle trompera avec son -cuisinier?... Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux? Désabusé d’un -coup par un refus net, le pauvre Hiên souffrirait un mois ou deux, puis -oublierait et tout serait dit. - -Cependant l’Aïeul médite de parler de la chose au brave sergent Cang. - ---Petit frère, sais-tu ce que je ferai demain matin? - ---Non, vénérable Aïeul... - ---Eh bien, demain matin je demanderai au sergent Cang s’il consent à te -donner sa fille. Nous verrons bien ce qu’il dira... Et puis, tu viendras -chez moi chaque fois que tu le désireras... Maintenant lève-toi et -retourne au camp: l’appel va sonner. - - - - -VI - - ---_Cái áo vàng_: veston kaki, disent les caporaux. - ---_Cái áo vàng_: veston kaki, répètent, tout d’une voix, les escouades -rangées en cercle autour de leurs chefs. - -Les sergents vont et viennent entre les groupes qui s’échelonnent le -long du mur blanc de la grande case où des dessinateurs ingénieux ont -peint au coaltar des silhouettes agenouillées et couchées. - -La «classe supérieure», les intellectuels, assemblés devant un tableau -noir reçoivent d’un sous-officier les premières notions d’écriture -française et de _quôc-ngù_[7]. Aux classes moyennes on enseigne de -courtes phrases très usuelles et d’où les professeurs annamites -éliminent tout ornement superflu: - - [7] Prononciation figurée de la langue annamite. - ---Toi y en a faire quoi dans village toi? - ---Moi y en a faire rizière[8]. - - [8] «Je cultive des rizières». - -La petite classe enfin, qui réunit tous les hommes de recrue, en est -encore à l’étude aride des mots indispensables: «_Cái áo vàng_, veston -kaki...» On a mis dans un coin, au bout de la case, sous la véranda, -trois ou quatre retardataires, pauvres cerveaux rebelles, qui rabâchent -mélancoliquement les mêmes mots de français depuis un mois, résignés et -abrutis. Hiên est de ceux-là, et de beaucoup le plus ignorant. - -Hier pourtant il avait paru se dégourdir, avait même ravi le sergent -Cang en lui redisant sans broncher deux ou trois termes répétés la -veille. Mais aujourd’hui il semble être revenu à sa stupidité coutumière -et, ce qui est pire, il a des distractions. Il a l’air ailleurs. Il -pense à la démarche que l’Aïeul doit faire, et ses dents claquent et ses -mains dansent comme s’il avait la fièvre. - -Toute la nuit, il s’est agité ainsi; toute la nuit, il a écouté, anxieux -et palpitant, les appels des sentinelles, les craquements secs des -cosses de flamboyants s’écrasant sur le sol, le grincement régulier des -vers perçant le bois des stores, les battements sourds du gong martelant -ses tempes moites; il a entendu les clameurs de rage et les plaintes des -vagues broyées brutalement par les rochers; il s’est agacé, jusqu’à la -colère, des aboiements des chiens errants et des ronflements des -dormeurs, ses voisins. - -Le sergent Cang consentira-t-il? Question ridicule! Peut-on, en toute -justice, espérer que le sergent Cang accordera la main de Maÿ à un être -aussi grotesque, aussi bizarrement bâti, aussi maladroit que Hiên? - -Jusqu’à l’aube, il se l’est posée, cette question angoissante, -n’attendant rien de bon de la réponse, mais conservant, malgré tout, au -fond de son cœur en détresse, un reste de doute favorable, à cause de -l’Aïeul tout-puissant. - -A cette heure même, il pèse le pour et le contre et ne prête nulle -attention au cours de français. Cependant, les yeux vagues, il mâchonne -comme ses camarades, la leçon du jour: - ---_Nút áo_: bouton... _Nút áo_: bouton... - -De sa place, protégé par un massif d’hibiscus, il distingue très bien -l’Aïeul. Celui-ci, qui redoute la lumière crue du soleil déjà haut et -fuit l’atmosphère épaisse des vérandas où se pressent les tirailleurs, -s’est installé sous un lilas du Japon et fume des cigarettes. A travers -les feuilles menues, le soleil crible de taches d’or sa tunique blanche -et son casque où scintille l’ancre de cuivre. L’ombre fraîche du lilas, -le cristal azuré du ciel que ne souille aucune nuée grise, le vermillon -des fleurs épanouies en grappes sur les faux-cotonniers aux troncs comme -peints à l’encre de Chine, ont fait s’épandre une source de gaieté -légère et intarissable dans son âme éprise de clarté. - -Il devise avec le sous-lieutenant, et sans doute celui-ci narre-t-il une -histoire plaisante, car le rire de l’Aïeul résonne, effarouchant les -moineaux qui pépient dans les chevrons du toit et navrant le digne -Pietro à qui l’hilarité «dans le service» paraît un manque de tenue. -Pour l’adjudant, une seule attitude convient au chef qui veut être -respecté de ses inférieurs et leur inspirer une soumission de tous les -instants: la gravité. Il s’abstiendra pourtant de faire part à son chef -de son opinion dans la matière, de laisser même entrevoir sur sa face le -moindre indice de désapprobation; le lieutenant lui a tenu ce matin un -discours d’une modération extrême, mais singulièrement précis. La -conclusion en était que des tirailleurs, mécontents des méthodes -d’instruction chères à l’adjudant (bien que réprouvées par les -règlements en vigueur), s’étaient plaints et qu’il serait hors de propos -dorénavant et dangereux de recourir aux arguments frappants. En vain -Pietro avait-il mis ses violences sur le compte d’une irritation dont -toute la responsabilité incombait à ces «méchants petits tirailleurs»: -on lui avait simplement fait comprendre que cette prétendue irritation -ne se traduirait nullement par des coups de trique si, au lieu de ces -méchants tirailleurs toujours prêts à tendre l’échine, l’adjudant avait -affaire à des troupiers coloniaux aux poings solidement taillés. - -Il fut ainsi révélé à Pietro que décidément, par la clairvoyance de -l’Aïeul, s’ouvrait une ère difficile, et il remisa la matraque, pour des -jours meilleurs, dans un coin de sa chambre. - -Les mains croisées derrière le dos, il marche à pas comptés sous la -véranda de la grande case et s’interroge sur l’attitude nouvelle qu’il -est avantageux d’adopter en ces temps nouveaux. L’hésitation n’est pas -permise: il convient de sourire comme souriaient les martyrs dans -l’arène; et la face de Pietro s’embellit d’un sourire hargneux de -bouledogue. - -Hiên rabâche machinalement: - ---_Nút áo_: bouton... _Nút áo_: bouton... - -Que fait donc l’Aïeul? Aurait-il oublié sa promesse? Sa cigarette -s’éteint; il la jette et en allume une autre; le sous-lieutenant entame -une deuxième histoire et les voici tous deux qui rient aux larmes. - -_Nút áo! nút áo!_... Quel mot français correspond à _nút áo_?... - -Le malheureux Hiên, absorbé par son rêve matrimonial, a tout à fait -perdu de vue l’équivalent de ce mot important; pour comble de malchance, -ses compagnons viennent justement de passer à l’étude d’un mot nouveau, -et pas un seul ne serait capable de renseigner Hiên sur la traduction -française de _nút áo_, car ils l’ont tous parfaitement oubliée. Et le -sergent Cang tempête: - ---Comment traduis-tu _nút áo_? Réponds, animal! Ah!... tu as oublié!... -Voilà dix jours que je te le répète, triple et quadruple imbécile! - -Ainsi le professeur objurgue en termes véhéments l’élève infortuné qui -aspire, en cet instant même, à l’honneur de l’appeler beau-père. Mais -l’Aïeul s’approche, met une main sur l’épaule du sergent et lui dit: - ---Viens avec moi dans ta case. J’ai à te parler. - -Ils s’en vont, l’Aïeul sifflotant, Cang tendant le jarret, la conscience -troublée, car il ne doute point que son discours véhément ne lui soit -reproché, et le brave homme, tourmentant sa barbiche blanche, fait le -dénombrement de ses peccadilles récentes. - - * * * * * - -Accroupie près d’un fourneau de terre cuite, devant sa petite maison de -torchis, Thi-Baÿ préparait le repas de ses pensionnaires; autour d’elle, -sur l’aire battue et soigneusement balayée, un coq menait son harem de -poules à la chasse d’introuvables vermisseaux, un cochon noir à l’échine -arquée et au ventre pendant baignait son groin dans une jarre d’eau -sale, une oie dormait au soleil, d’aplomb sur une patte et le bec enfoui -sous une aile. - -La vieille ménagère se précipita vers le visiteur de marque, inclina -devant lui sa face ridée et grimaçante et joignit les deux poings sous -son menton pour le salut solennel. L’Aïeul connaissait les usages et -savait quels honneurs il faut rendre à l’âge mûr. Diplomate avisé, il -n’eut garde d’y manquer: - ---Bonjour, ma mère!... Où est Maÿ? - ---Elle est au bord de la mer, vénérable Aïeul! répondit la vieille -femme, satisfaite de l’appellation flatteuse. Veux-tu que je la fasse -venir? - ---Non! non! Laisse-la au bord de la mer. - -Maÿ est en effet de l’autre côté de la route, assise sur un rocher -tapissé d’algues; sa tunique violette traîne dans le sable et l’écume -baigne ses talons nus. Sa figure dorée et brune se détache -merveilleusement sur l’azur pâle de la baie... - -Après tout, Hiên n’a point si mauvais goût; mais qui devinerait quels -abîmes de perversion et de cruauté recèle ce petit front uni et poli? - -Derrière la montagne débouche un paquebot tout blanc, empanaché de fumée -noire, qui se déplace devant les palétuviers lointains comme devant la -toile de fond d’un théâtre; agrippé au flanc de l’énorme coque, le canot -du pilote s’abandonne aux caprices de la houle et les chapeaux coniques -des rameurs dansent follement, tantôt lancés au niveau des hublots -sombres, tantôt avalés par les vagues. - -Thi-Baÿ déroula sur le lit de bambou tressé une natte neuve, et l’Aïeul -s’assit. Cang lui présenta un plateau en bois de fer, incrusté de nacre, -sur lequel trônait, parmi des tasses minuscules, une théière en terre -rouge de Cây-Mây. L’Aïeul but une tasse de thé, offrit en échange une -cigarette au sergent prodigieusement flatté, puis le convia d’un geste à -prendre place sur la natte; cependant la maîtresse de maison s’affalait -dans un angle de la pièce, sous une banderole de papier jaunâtre où -souriait un génie tutélaire, rose et joufflu. - -Tout d’abord et pour se conformer aux rites immuables du protocole -annamite, l’Aïeul s’abstint de traiter de l’objet de sa visite et ses -hôtes évitèrent de lui adresser quelque demande impolie à ce propos. Il -loua la saveur du thé brûlant, but une deuxième tasse, et continua de -disserter pendant un quart d’heure sur une foule de questions -singulièrement intéressantes, telles que le cours du _paddy_[9], le prix -des jeunes poulets, la rareté des ananas sur le marché. - - [9] Riz non décortiqué. - -Promenant un regard satisfait autour de lui, il proclama que la -maîtresse de céans avait su faire de son intérieur un vrai palais, et -par l’arrangement judicieux des lits de camp, des nattes, de l’autel des -ancêtres, et par le choix habile des peintures religieuses qui -décoraient les murs. - ---Ta maison est bien plus belle, vénérable Aïeul! protesta Thi-Baÿ, en -jetant un coup d’œil désespéré, mais discret, vers le fourneau où -refroidissait le déjeuner de ses tirailleurs. - ---Mais non! mais non! déclara l’Aïeul avec chaleur; il y a chez moi -beaucoup de meubles, beaucoup de papiers peints, beaucoup de tentures, -mais tout cela est arrangé sans goût et sans art... Tu es une maîtresse -femme: heureuse la fille qui reçoit les leçons d’une telle mère, heureux -l’époux à qui tu destines cette fille... car elle ne peut qu’hériter de -toi ces qualités uniques par quoi tu excelles entre toutes les femmes! - -Par de telles paroles il se conciliait les bonnes grâces de Thi-Baÿ en -même temps qu’elles lui fournissaient une transition excellente, encore -que d’allure vraiment biblique, et soudain il entra dans le vif de son -sujet: - ---Maÿ est en âge de se marier; les épouseurs ne vont pas tarder à vous -rebattre les oreilles de propositions toutes plus mirifiques les unes -que les autres. Si vous hésitez trop longtemps votre fille saura bien -dénicher un garçon qui l’accompagnera quelque jour dans la rizière et -lui parlera de trop près sur un talus; quelque boy qui filera sur -Saïgon, aussitôt après... Et Maÿ sera bien avancée quand les femmes la -montreront du doigt au marché; et toi aussi, Thi-Baÿ, quand tu seras -grand’mère d’un bâtard! - ---C’est exact! c’est bien exact! répétèrent le vieux sergent et sa -femme, celle-ci se grattant la joue avec embarras, l’autre lissant sa -barbiche d’un air méditatif. - -Où voulait en venir l’Aïeul?... - -Il reprenait son discours: - ---Afin de parer à cette chance fâcheuse, afin d’éviter aussi toute -querelle regrettable entre soupirants, il faudrait marier Maÿ le plus -tôt possible à quelque tirailleur robuste qui lui donnera de l’amour -autant qu’elle en désirera et à vous de beaux petits-enfants. Et, -justement, hier, Phâm-vân-Hiên, un homme de ta section, Cang, m’a prié -de vous demander si vous l’accepteriez comme gendre. - -Il s’interrompit pour jouir de l’effet produit. Guère encourageant, -l’effet produit: les deux époux se regardent avec des yeux ronds de -saisissement et sur leurs visages ahuris on aurait quelque peine à lire -une joie débordante. Certainement le candidat offert par l’Aïeul n’est -point le gendre qu’ils souhaitaient, et vraiment, en dépit de l’exorde -insinuant et flatteur, ils étaient mal préparés à cette secousse. - -Cang tortille sa barbiche plus furieusement que jamais, ouvre la bouche, -la referme et enfin se décide: - ---Hiên, dit-il, Hiên n’est pas... très intelligent. - ---Et il est si laid! ajoute Thi-Baÿ en qui se trahissent déjà les -instincts combatifs de la belle-mère. - ---C’est vrai, concède l’Aïeul; il n’est pas beau, mais enfin ce n’est -pas un monstre; il est râblé et musclé, et telle fillette qui, le soir -des noces, repoussera du pied et du poing son vilain mari pleurera le -lendemain matin pour le garder auprès d’elle... Voyons, vieux Cang, tu -dois connaître les femmes, toi: ai-je tort ou raison? - ---Tu as raison, Aïeul à deux galons, tu as raison. Fût-il dix fois plus -laid encore, j’accepterais le gendre que tu m’offres; mais celui-là est -complètement fou. - ---Il n’est pas fou: il n’est pas comme toi et moi, voilà tout! Il m’a -raconté son enfance: ses parents l’ont délaissé, ses camarades l’ont -raillé et battu; il s’est isolé de ses parents, de ses camarades; il a -vécu tout seul, pendant des années, avec les animaux et les arbres... Il -devient tirailleur et voilà qu’au lieu de prendre en pitié sa simplicité -d’esprit, les uns le tournent en dérision, d’autres l’injurient et -d’autres le frappent; et c’est ainsi qu’au lieu de s’éveiller de sa -longue enfance il reste dans ses ténèbres, et c’est ainsi qu’on le croit -fou... Il n’est pas fou: il ne sait pas vivre. De nos paroles, de nos -gestes, de notre vie, il ne sait rien; chaque fois qu’il a fait effort -pour sortir de son trou sombre, il s’est trouvé quelqu’un pour l’y -rejeter d’un mot cruel ou d’un coup de pied... Je lui enseignerai la -vie: il saura qu’un homme en vaut un autre; il répondra aux injures par -les injures, aux coups de poing par les coups de poing. Il connaîtra, -quelque jour, que la valeur des gens se mesure à l’opinion qu’ils ont -d’eux-mêmes; il verra que l’abîme qui sépare de lui le reste de -l’humanité n’est qu’un ruisseau; une fois apprise la douzaine de -grimaces indispensables à notre existence quotidienne, il sera un homme -comme toi et moi. Quand il placera en trois temps son mousqueton dans -son bras droit, quand il articulera nettement, en bon français, son -numéro matricule et le nom de son village, quand il distribuera des -œillades aux filles et des gifles aux mauvais plaisants, qui donc -s’avisera encore de juger qu’il est fou?... Mon vieux Cang, ma vieille -mère Thi-Baÿ, je vous prie de ne parler de ma démarche à personne, pas -même à Maÿ. Dans quelques mois, je la renouvellerai, lorsque j’aurai -fait de Hiên un homme raisonnable... Donnez-moi encore une tasse de thé! - -L’Aïeul s’en alla. Les pensionnaires de Thi-Baÿ avaient reconnu sa voix -et, résignés à l’attente, s’étaient assis contre la barrière du jardin; -et plus d’un jetait de temps à autre un regard navré vers le fourneau -éteint où refroidissaient les sauces succulentes. Au départ du -lieutenant, ils se dressèrent sur leurs talons et le saluèrent, ébahis -de son air préoccupé. - -Pourtant nul n’osa questionner le vieux sergent, dont les sourcils -restèrent fâcheusement froncés tant que dura le lamentable repas. - - * - - * * - ---Alors, demanda Hiên pour la deuxième fois, dans quelques mois je serai -comme tout le monde? - -Il est agenouillé contre la chaise de rotin où l’Aïeul fume sa pipe en -considérant les flancs de la montagne ensanglantés par le soleil -couchant. Les perspectives enchanteresses que son lieutenant lui a fait -entrevoir ont consolé de son échec le prétendant repoussé; il se délecte -à les contempler d’un œil ébloui et sa main étendue sur l’accoudoir de -la chaise néglige d’agiter l’éventail japonais. - ---Tu seras comme tout le monde, ni plus ni moins fou. Tu n’as qu’à -regarder vivre les autres hommes, à les écouter vivre et tu seras pareil -à eux. Et qui sait? Peut-être Maÿ elle-même viendra-t-elle te prendre -par la main! Tu auras appris à dire les mots convenables, à faire les -gestes convenables; le tout est de parler et de gesticuler au moment -convenable; jamais femme ne résista au gaillard avisé qui sut choisir -son heure. - -Hiên écoute, bouche bée; un univers s’ouvre devant lui. L’incendie du -soleil couchant a gagné le ciel tout entier; les lentilles de verre du -Phare flamboient; les crêtes empanachées de bambou semblent tracées à -l’encre de Chine sur un écran de pourpre. - -Cependant, malgré le ciel embrasé, malgré la brise chargée d’odeurs qui -fait frissonner les citronniers, malgré les notes égrenées par les gongs -des pagodes invisibles, l’Aïeul est mécontent. Il regrette sa promesse: -il voudrait que le pauvre Hiên ne sortît jamais de son heureuse -inconscience, qu’il continuât à passer, paisible et ignorant, au milieu -des ignominies et des haines inaperçues, qu’il n’apprît point à vivre... - -Mais déjà il n’est plus temps: Hiên le Maboul vivra. Il vivra et il -souffrira; ses illusions crèveront l’une après l’autre comme des bulles -de savon. Il vivra enfin «comme tout le monde». - - - - -VII - - -Fatigué de marcher de long en large devant la maisonnette en ruine dont -on lui avait confié la garde, Hiên le Maboul s’arrêta, appuya -délicatement la crosse de son mousqueton dans la poussière et joignit -les mains sur la croisière de la courte baïonnette plate. Tout autour de -lui, une quarantaine de tirailleurs, agenouillés ou étendus derrière une -levée de terre, guettaient à travers les trous de la haie la venue de -leurs camarades qui figuraient l’ennemi. - -Dans la rizière jaune quadrillée de talus verts, des buffles -pataugeaient et leurs cornes noires, rejetées vers le garrot, -émergeaient seules de la vase. - -Au-dessus de la dune emplumée d’aréquiers, le soleil se levait, globe -écarlate encore enveloppé de brume matinale, et tout était doré, les -palmes retombantes, les fûts rigides et lisses des aréquiers, les -colonnes penchées et rugueuses des cocotiers, les joncs et les roseaux -des talus, les crabiers tournoyant lourdement sur les mares vides, les -merles-mandarins juchés sur les dos gris des buffles, les mousquetons -des tirailleurs. - -Seule la forêt qui fermait l’horizon était encore noyée d’ombre violette -et silencieuse, car aux cigales et aux perruches il faut, pour leurs -concerts étourdissants, la pleine lumière et la pleine chaleur de -l’après-midi. La route de Baria déroulait le long de la rizière son -ruban rouge bordé de manguiers glauques. Dans le feuillage déteint des -_niao-li_ se détachaient les croix noires du cimetière; plus près, la -maison de l’Aïeul élevait au-dessus des cactus ses vérandas roses. - -Hiên replaça le mousqueton sur son épaule et recommença sa promenade, -glorieux de sa mission spéciale et ne soupçonnant point que le -lieutenant avait simplement voulu le soustraire à l’émotion des coups de -feu qui allaient éclater tout à l’heure. - -Un mois a passé depuis que Hiên le Maboul a fait pour obtenir la main de -Maÿ une tentative malheureuse. Depuis un mois, il apprend à vivre. Sous -l’œil bienveillant de l’Aïeul, qui le protège contre les violences et -les sarcasmes, il a pris peu à peu confiance en lui-même et essaie de se -persuader qu’il n’est point si différent d’autrui qu’il avait pu le -croire. - -Des instructeurs patients ont insinué peu à peu dans ses articulations -raides et rouillées, dans son cerveau engourdi, quelques secrets de -«l’École du Soldat» et des bribes de théories. Sans doute, sa science -nouvelle est bien fragile et le moindre heurt la ferait s’écrouler comme -un château de cartes; mais l’Aïeul est là qui veille, et nul n’osera -toucher à son œuvre. - -Pietro n’est plus à redouter: cinq semaines d’amabilité forcée et de -bienveillance imposée l’ont persuadé de sa déchéance; à présent, -promenant parmi ses anciens esclaves son sourire amer, il se convainc -aisément qu’ils n’ont pas cessé de le détester et de le fuir, mais -qu’ils ne le craignent plus. Tout en opérant cette constatation -douloureuse, il multiplie les courbettes et fait le gros dos. - -Délivré de la terreur qui le paralysait, Hiên suit et retient avec une -facilité surprenante les leçons de ses professeurs. Chaque soir, il -complète les enseignements de la journée en causant avec l’Aïeul à deux -galons. Il l’évente, lui offre la tasse de thé ou la pipe, lui roule des -cigarettes et l’écoute parler; il grave dans sa mémoire chacune des -paroles entendues, et chaque mot lui fait entrevoir des horizons dont il -s’ébahit: il découvre la vie. - -En même temps, son amour pour Maÿ a crû; l’Aïeul n’a rien voulu tenter -pour l’en guérir et se contente de hausser les épaules avec pitié. Amour -tout platonique, juge-t-il, et dont le meilleur remède sera la -possession physique et habituelle de l’idole. En attendant de connaître -que Maÿ ne pourra lui donner ni plus ni moins que n’importe quelle autre -femme, Hiên continue de la placer sur un piédestal et d’avoir pour elle -la vénération idiote que témoignent les nègres du Congo aux fétiches -ridicules qu’ils ont taillés dans les poteaux de leurs cases. Cette -petite fille aux yeux froids, aux lèvres rouges et dédaigneuses, le -fascine et le méduse. A ses côtés, il perd l’audace que lui ont suggérée -les discours de l’Aïeul et, comme aux premières heures, il se sent -«maboul». Il la devine sournoise et hostile, prête à mordre ou, ce qui -le paralyse plus sûrement encore, prête à se moquer. Il faudra bien -pourtant, quelque jour, lui confier son pauvre amour. A cette pensée, -Hiên le Maboul sent la sueur inonder son front, qu’il essuie avec sa -manche. - - * * * * * - -Les vapeurs qui flottaient en traînées opaques autour de la lisière -obscure s’évanouirent, balayées par le soleil éblouissant. Des cimiers -de cuivre, des plaques de ceinturons, des baïonnettes étincelèrent entre -les taillis; une patrouille montra ses quatre salaccos laqués au-dessus -du fossé de la route et disparut aux premiers coups de fusil tirés de la -maisonnette en ruine. - -Hiên le Maboul s’immobilisa, les doigts crispés sur la crosse du -mousqueton: qu’allait-il arriver? Pourquoi la section du sergent Cang -fusillait-elle les camarades des trois autres sections?... Oui, -pourquoi?... Pourquoi surtout l’Aïeul omit-il de révéler au pauvre -Maboul les mystères du service en campagne à double action et des -cartouches à blanc? - -Rasés contre le talus, les quatre salaccos reprenaient leur course le -long de la route; une autre patrouille filait entre les buissons de la -dune, effarouchant les crabiers criards et faisant fuir dans le -feuillage léger des bambous un vol de tourterelles et de pigeons verts. -La lisière du bois se hérissait de mousquetons brillant entre les herbes -et crachant de minuscules fumées blanches; toute la rizière s’emplissait -du bruit de la fusillade crépitante. De petits groupes surgirent des -taillis, les jugulaires rouges volant sur les vestons kaki, et se -blottirent derrière les lignes de roseaux. D’autres les suivirent; -d’autres encore, et les petites fumées devinrent plus distinctes; d’abri -en abri, elles avancèrent ainsi par bonds, avec un tumulte grandissant -de détonations, de commandements et de cliquetis de culasses. - -Les coups de fusil cessèrent soudain; les baïonnettes jaillirent des -fourreaux; la ligne entière se dressa derrière les talus depuis la dune -jusqu’à la route et se jeta vers la haie, au chant précipité des -clairons, avec des rugissements de vague déferlant sur la grève. Devant -elle les croupes grises et pelées des buffles fuyaient au hasard. - -Une minute après, vainqueurs et vaincus, suants, boueux, s’alignaient -sagement sous l’œil de leurs gradés. On fit l’appel, il manquait un -homme. Pietro compta les files, les recompta: il manquait un homme... -Pietro alla porter la nouvelle grave à l’Aïeul: Hiên avait disparu... De -grands éclats de rire interrompirent son discours: un caporal ramenait -le fugitif couvert de toiles d’araignées. Piteux, le piètre soldat -expliqua que, lors de la charge, la fusillade et les hurlements -l’avaient épouvanté au point de lui faire perdre la tête: soupçonnant -que ces gaillards qui accouraient, la face terrible et la baïonnette -haute, nourrissaient à son égard les projets les plus noirs, il s’était -réfugié dans la chambre abandonnée, et c’est là qu’on l’avait trouvé, -tapi au milieu des plâtras et des nids de termites, les deux mains sur -les oreilles. - ---Pourquoi as-tu quitté le poste que je t’avais confié? interrogea -l’Aïeul. - ---J’avais peur, Aïeul, j’avais peur... Je ne savais pas que l’on se -battait pour rire. Personne ne me l’avait dit. - -C’était vrai, en somme: on avait oublié de renseigner Hiên, et l’Aïeul -reconnut, à part lui, que tous les torts étaient de son côté. - -La compagnie défila derrière les clairons, qui chantaient à pleins -poumons. - - * - - * * - -A l’heure des cigarettes et des chiques de bétel, Phuc, le guitariste, -eut une inspiration regrettable: il entreprit le malheureux Hiên sur -l’événement du matin, et cela en présence de Maÿ. - ---Connais-tu, demanda-t-il, certain redoutable guerrier qui lutte à la -manière des lièvres et se tapit dans son terrier lorsque vient -l’ennemi?... Des gens, mal informés sans aucun doute, m’ont affirmé -qu’il se nommait comme toi Phâm-vân-Hiên: coïncidence curieuse, hein?... -D’autres, et ceux-là mentaient à coup sûr, étaient prêts à jurer qu’il -avait avec toi une ressemblance prodigieuse: même figure osseuse, mêmes -yeux en boules, même bouche baveuse... - -Hiên le Maboul tourna la tête: Maÿ abaissait ses paupières bombées et -pinçait ses lèvres. Mais elle ne riait pas: elle n’avait pas entendu, -probablement. - ---Tais-toi, souffla Hiên, tais-toi! - -Et ses bons yeux éplorés suppliaient aussi le railleur de cesser le jeu -cruel. L’autre poursuivit, impitoyable: - ---On dit encore que ce héros avait le même numéro matricule que toi... - -Et, s’emparant de la ceinture où, sur la toile rouge, s’étalaient les -chiffres noirs, il ajouta triomphalement: - ---Et, ma foi, on n’a pas tort!... C’est donc toi, le guerrier intrépide, -le héros qui se tapit dans la poussière, le lièvre valeureux? - -Cette fois, Maÿ entendit, et un rire méchant secoua sa poitrine sous la -tunique de soie, fit onduler sa gorge renversée, plissa vilainement sa -bouche; ses yeux convulsés par la joie mauvaise eurent un regard -méprisant et ironique pour le martyr affaissé. Celui-ci, un moment, -éprouva l’envie lâche de rire, lui aussi... Hier, il l’eût fait; mais -aujourd’hui les leçons de l’Aïeul lui ont façonné une conscience et un -honneur de civilisé... - -Il se dressa, les poings fermés, les dents serrées, en face de -l’insulteur qui osait le bafouer devant son aimée: - ---Tais-toi! cria-t-il, ou je te casse la mâchoire! - ---Oh! oh! le lièvre sort de son trou! ricana Phuc. - -Un effroyable coup de poing s’abattit sur le visage du joli guitariste: -les narines ensanglantées, les lèvres saignantes, il s’écroula sur la -terre battue et roula jusqu’à la route. Il se releva, fou de colère, -hurlant des injures d’une voix enrouée et tous deux s’empoignèrent -furieusement. - -Ce fut une magnifique bataille. Phuc était petit, souple comme une -vipère, et la rage centuplait sa vigueur de gymnaste; mais Hiên avait la -force effroyable d’un gorille, dont il avait aussi les longs membres -noueux et velus. Deux fois son adversaire, glissant et se tordant, -réussit à éviter l’étreinte terrible des larges mains, mais une -troisième tentative échoua lamentablement. Saisi par la nuque et par le -fond de son pantalon, il se sentit balancé une seconde, au-dessus de la -route poussiéreuse et fut jeté soudain par delà la levée de pierres -sèches dans le sable: il s’abîma dans l’écume et les algues, avec un -bruit sourd. - -Les yeux froids de Maÿ s’éclairèrent de lueurs singulières. Elle avait -assisté à tout le combat avec une sorte de joie féroce; tandis qu’elle -appuyait ses deux mains contre son cœur palpitant, elle souhaitait -obscurément que l’un des deux combattants fût tué devant elle. Hiên le -Maboul, brandissant à bras tendus le misérable Phuc, lui parut superbe: -une beauté farouche illuminait la figure maigre aux pommettes -saillantes; les yeux agrandis par la fureur lançaient des éclairs. Un -instant Maÿ admira sincèrement Hiên le Maboul. Mais Hiên rajustait son -turban et ne remarqua rien; eût-il compris, d’ailleurs? - - - - -VIII - - -Lorsque Hiên le Maboul, attrapant par le fond de sa culotte ce mauvais -plaisant de Phuc, l’envoya rouler par-dessus la levée de pierres sèches, -il était loin de se douter que son haut fait lui vaudrait le bonheur. Il -en est ainsi pourtant: les railleurs sont fixés désormais sur la ligne -de conduite à suivre, et si quelqu’un songeait encore à décocher quelque -quolibet à l’ancien souffre-douleur, la vue des grosses mains dures et -poilues et le souvenir du traitement qu’elles infligèrent au loustic -imprudent suffiraient à le détourner de son projet. Les bourreaux de -Hiên ont tous désarmé: Pietro, par crainte de l’Aïeul, et les autres, -par crainte des poings rocailleux. - -Maÿ s’est humanisée. Non que son dédain pour l’amoureux tremblant se -soit atténué; mais elle éprouve à son endroit cette curiosité malsaine -et irrésistible qui pousse beaucoup de femmes vers la force brutale. Il -n’est plus pour elle le timide Hiên, le gauche et ridicule esclave qui -balbutie des mots incohérents, le balourd aux mains frissonnantes: elle -ne voit plus en lui que le lutteur qui précipita dans le sable de la -plage le misérable Phuc, le glorieux lutteur dont les muscles se -gonflaient, dont le visage s’était transfiguré dans l’ardeur du combat. -Sa chair, qui a frémi pendant que les deux hommes étaient aux prises, -s’émeut encore à l’image de la bataille et du vainqueur. - -De cette émotion, Hiên le Maboul n’a rien deviné; il sait seulement que -les regards de son idole ont parfois pour lui des douceurs inespérées; -il sait que Maÿ s’efforce de le moins rudoyer, et il se figure, -incurable nigaud, qu’il a désarmé son hostilité à force de soumission -aveugle et d’humble dévouement. - -L’Aïeul a bientôt surpris la flamme allumée dans les yeux de la -fillette; il est fixé sur la nature toute matérielle du feu interne d’où -cette flamme a jailli et dès maintenant se croit assuré de la marche -future des événements. Quelque jour, un fossé prêtera son talus -complaisant à l’amoureux transi et à la poupée incandescente... Hiên le -Maboul confiera son secret à l’Aïeul, l’Aïeul narrera la chose au vieux -Cang et l’on mariera sans tarder les deux coupables... N’est-ce point là -ce que rêve Hiên, après tout?... Et ils auront beaucoup d’enfants et ils -seront très heureux: conclusion toute naturelle et morale d’un acte -naturel et nullement immoral, dans ce pays où fleurit le mariage libre, -où la virginité ne constitue point pour les jeunes filles une dot -indispensable... - -En attendant d’échanger avec Maÿ le bétel et la noix d’arec, Hiên nage -dans la béatitude: l’amour est entré dans sa vie et il découvre que la -vie est un paradis terrestre. Cependant il continue de s’instruire, et, -n’étant plus troublé par les brimades et les rebuffades, il fait des -progrès foudroyants. - - * - - * * - -En dépit de ses progrès journaliers, l’exercice continuait à représenter -pour Hiên la tâche la plus ingrate qui pût lui être imposée; il -continuait à préférer sans conteste aux mouvements compliqués et -multiples du maniement d’armes les efforts pénibles mais familiers de la -corvée. - -Il était écrit que ce dernier tracas ne viendrait plus à la traverse de -sa félicité. - -Un matin, en présence des quatre sections formées en carré, le -sergent-major proclama qu’après le réveil de la sieste la solde -mensuelle des tirailleurs leur serait payée par le capitaine selon -l’usage établi, et que, l’opération terminée, il leur serait fait part -de modifications très importantes au tableau de service. - -A l’heure dite, la compagnie s’aligna dans l’allée de flamboyants, -tandis que se massait devant la porte du camp la foule des créanciers, -toujours avertie de cette cérémonie intéressante. Sous la véranda de la -grande case étaient disposées des tables drapées de couvertures grises, -sur lesquelles scintillaient les piles de sapèques, de piastres, de sous -neufs. Derrière les tables, trônait le capitaine flanqué de ses -comptables et de ses officiers. - -Les tirailleurs regardaient l’Aïeul qui, sous ses moustaches dorées, -souriait au soleil épandu sur le camp, aux clochettes pourpres des -hibiscus, à la fumée bleue de son cigare, et les braves petits -bonshommes, accroupis sous les flamboyants, souriaient à la pensée -joyeuse de leur dieu. Content de l’ombre fraîche de la véranda et l’âme -illuminée de toute la lumière extérieure, il fumait paisiblement et -causait avec le capitaine et le sous-lieutenant, que sa gaieté gagnait -et qui riaient aussi. - -La séance commença: un par un, les sergents, puis les caporaux, puis les -tirailleurs s’approchèrent des tables, empochèrent leur mince tas de -piastres, de piécettes, de sous et de sapèques. Ils saluaient, faisaient -demi-tour et s’en allaient jusqu’à la palissade, où se payaient les -dettes du mois. Le règlement de comptes n’allait pas sans criailleries -et sans querelles. Le tirailleur célibataire qui, entre deux pauses -d’exercice, avait englouti à crédit de succulentes soupes au vermicelle -ou grignoté de délicieux caramels aux amandes avait une tendance -déplorable à reprocher aux vendeuses d’avoir allongé sa note et -n’extrayait qu’à regret de sa poche les écus si péniblement gagnés. Tout -le long de la palissade s’échangeaient des protestations larmoyantes et -des injures. - -Mais cela ne dura pas: le paiement de la solde touchait à sa fin; les -rangs se reformèrent sous les flamboyants, et tout le monde fit silence, -dans l’attente des nouveautés promises. - -L’Aïeul se leva, et, s’appuyant d’une main sur la table, annonça que -lui, lieutenant, prenait à dater de ce jour le commandement de la -compagnie, le capitaine ayant achevé ses deux ans de Cochinchine et -devant s’embarquer, avant la fin de la semaine, à Saïgon; le -sous-lieutenant quittait également le Cap-Saint-Jacques et partait pour -Biên-Hoa, où l’on constituait de nouvelles unités. Ainsi l’Aïeul se -trouvait rester seul officier à la compagnie, mais il comptait sur la -bonne volonté de tous et sur leur dévouement pour ne point succomber -sous le fardeau pesant de ses multiples attributions. - -Les figures ouvertes et réjouies des gradés européens, les larges -sourires des tirailleurs lui répondirent aussitôt. Sur son ordre, le -petit fourrier lut avec volubilité un considérable document auquel les -Français ne comprirent pas grand’chose, et les indigènes encore moins. -De la traduction hachée et filandreuse qu’en fit le sergent Cang la -lumière ne jaillit pas davantage. - -L’Aïeul donna quelques éclaircissements: le gouvernement de -l’Indo-Chine, persuadé de l’importance stratégique du Cap-Saint-Jacques, -avait résolu de porter sa garnison de tirailleurs d’une compagnie à un -bataillon; le camp destiné à loger tout ce renfort serait construit dans -le terrain vague dit de «la maison Lacourse», où se faisaient -habituellement les exercices de service en campagne. Les tirailleurs de -la compagnie déjà présente au Cap seraient chargés de cette -construction. En conséquence, le «tableau de service» était suspendu, -l’exercice et les théories supprimés, et tous les jours de la semaine, à -l’exception du dimanche, consacrés aux travaux. - -Un murmure de joie courut dans les rangs et, sous l’œil navré de -l’adjudant Pietro, Hiên le Maboul frotta vigoureusement ses mains l’une -contre l’autre. - -Déjà l’Aïeul répartissait la besogne et formait des groupes: les -bûcherons, qui couperaient dans la forêt les arbres les plus droits et -d’essence convenable; les charpentiers, qui débiteraient ces troncs en -madriers et en chevrons; les maçons, qui dalleraient le sol des cases; -les manœuvres, qui piétineraient la boue et la paille de riz pour en -faire du torchis, garniraient de ce torchis le clayonnage des murs et -les plafonds, attacheraient les faisceaux de paille sur les toits; les -terrassiers, enfin, recrutés parmi les gens dépourvus d’aptitudes -spéciales mais dotés de bras musclés; à ceux-là incomberait la tâche de -pousser les wagonnets Decauville, de creuser les caniveaux et fossés. -Parmi eux fut Hiên, à qui échut en partage le wagonnet nº 4, de moitié -avec son voisin de lit et ami Nho. Chacun de ces groupes fut placé sous -la direction d’un sergent français, secondé d’un sergent indigène et de -caporaux. L’Aïeul se réservait la surveillance générale des travaux, -dont il avait dessiné les plans. Quant à Pietro, dont les hautes -capacités se trouvaient ainsi sans emploi, il reçut mission de veiller -au maintien de la discipline sur les chantiers, mais sans avoir à -s’immiscer dans le détail des constructions. - -Chaque gradé dressa la liste de ses ouvriers, en fit l’appel, les -avertit de leurs fonctions nouvelles. Ce fut un moment de tapage -étourdissant, de numéros matricules vociférés à plein gosier auxquels -répondaient des «Présent!» non moins vigoureux. Puis le calme et l’ordre -se rétablirent, et, dans le silence profond qui suivit, le sergent Cang -annonça que l’Aïeul, en l’honneur de sa prise du commandement, offrait à -chaque escouade une bouteille de _choum-choum_[10], et les rangs furent -enfin rompus, avec des cris et des gambades folles. - - [10] Alcool de riz. - - * - - * * - -Sur la terre battue, devant la maison de Cang, Hiên le Maboul et Maÿ -sont assis côte à côte; la nuit tombante résonne du bruissement de -l’écume sur le gravier de la plage, résonne aussi des chants des -tirailleurs, un peu ivres. Maÿ ne regarde pas son compagnon; à quoi -pense-t-elle, ses yeux durs ensanglantés par le soleil couchant? A quoi -pense-t-elle, tandis qu’elle chantonne, d’une voix menue de toute petite -fille, une romance séculaire et mélancolique? - -L’amoureux, que ragaillardissent l’événement du jour et la gorgée -d’alcool qu’il vient d’ingurgiter, sent bouillonner dans son cœur une -allégresse inusitée, et, subitement, il lui vient une idée géniale: -pourquoi n’offrirait-il pas à la fillette de goûter à son _choum-choum_? -Il se rapproche d’elle, hésitant et gauche, le bol de faïence aux -doigts: - ---Sœur aînée, veux-tu boire du _choum-choum_ que l’Aïeul m’a donné? - -La chanteuse s’arrête court: est-ce bien Hiên le rustre, Hiên le -balourd, Hiên le Maboul, qui lui adresse cette proposition galante? On -lui a changé son sauvage! - ---Je veux bien en boire un peu! - ---Je vais chercher une autre tasse, réplique Hiên, émerveillé de son -succès. - ---Mais non! mais non! Je boirai dans ton bol... Ne te trémousse pas -ainsi: tu vas tacher ma tunique. - -Elle boit à petits coups et sourit, tout de suite échauffée et rose. - -Elle a souri! elle a souri! Elle a fait cette aumône imprévue au pauvre -honteux qui n’osait point tendre la main! Il n’en croit pas ses yeux et -il rit aussi, il rit bêtement... Imbécile, qui ne sait point que l’heure -fuit et qu’avec elle s’envole l’occasion unique! - -Maintenant le bol est vide et Maÿ ne rit plus et reprend sa petite -chanson triste, et Hiên le Maboul la regarde, les yeux ronds, la bouche -ouverte et les bras ballants. - - - - -IX - - -Hiên le Maboul s’assit au revers d’un fossé et respira bruyamment; la -sueur ruisselait sur son torse nu, sur ses flancs où saillaient les -côtes, trempait son pantalon de toile retroussé jusqu’au genou. Autour -de lui s’élargissait la tranchée creusée dans la dune; des tirailleurs à -demi nus, eux aussi, lançaient des pelletées de terre dans des wagonnets -rouges ornés de numéros peints au coaltar. Le noir et barbu Castel, -campé sur la marge du fossé, encourageait les travailleurs de sa grosse -voix pacifique. Il faisait chaud dans ce trou que les dunes abritaient -des brises salées, où le soleil déjà haut dardait des rayons obliques, -transmuant chaque grain de sable en un diamant; nul refuge que l’ombre -maigre de quelques aréquiers déplumés échappés au coupe-coupe et à la -hache. - ---Hiên!... Nho!... appela un caporal. - -Hiên bondit sur ses pieds; il s’accrocha des deux mains au bord droit de -la benne; Nho saisit le bord gauche, et tous deux, raidis, poussèrent le -wagonnet pesant sur les minces rails qui geignirent. A la sortie de la -tranchée, la voie changeait de direction; le wagonnet accéléra sa -course; les rails chantèrent plus âprement; les essieux mal graissés -grincèrent, la lourde caisse de tôle oscilla sur ses axes, se redressa, -oscilla de nouveau et finalement reprit son aplomb. La voie filait tout -droit, désormais, à travers la rizière, jusqu’aux chantiers. - -Le joyeux Nho caracola sur le remblai sans lâcher la plaque peinte au -minium et décocha une ruade amicale à son compère; Hiên lui répondit par -une bourrade sans méchanceté: ils se regardèrent et rirent de leur -plaisanterie inoffensive et du clair soleil épanoui sur la plaine. -Derrière eux, d’autres coureurs se rapprochaient, martelant de leurs -pieds nus les traverses de fer. - -Hiên et Nho allongèrent leur trot qui devint un galop insensé; ils -passèrent comme une trombe devant un sergent qui hurla des injures -indistinctes, devant des gardiens de buffles qui s’esclaffèrent au -spectacle de ces deux enragés, congestionnés et suants. Les roues -franchissaient avec un gémissement bref les joints craquants, broyaient -les cailloux rencontrés. La voie descendait maintenant en pente douce. -Hiên et Nho sautèrent sur le châssis, ravis de se faire voiturer sans -effort et tirant la langue aux gens des wagonnets vides qui remontaient. - -Le camp s’étalait devant eux, dressant au-dessus de l’ancienne rizière -les carcasses de ses cases inachevées et les toits de paille de ses -ateliers. Hiên le Maboul le considéra avec fierté, comme si l’œuvre de -l’Aïeul eût été la sienne. - -L’œuvre prospérait: le remblai de sable fauve gagnait à vue d’œil, -comblait petit à petit la plaine boueuse et plantée de joncs où -grouillaient encore les serpents d’eau et les scorpions; sur le sol neuf -s’agitait la fourmilière des travailleurs affairés et criards: -terrassiers renversant dans la mare les wagonnets de sable, remorquant -des brouettes chantantes et vermoulues, traçant à la pioche les contours -des futurs fossés; scieurs de long débitant des planches; menuisiers -penchés sur leurs établis, rabotant, sciant, faisant un bruit d’enfer; -forgerons halant les manivelles des soufflets, cognant à coups de -marteau sur l’enclume, transformant des vieux morceaux de fer en outils. - -Grimpés sur le toit d’une case dont les charpentes seules étaient -achevées, une nuée de couvreurs improvisés groupaient en faisceaux des -feuilles de palmier d’eau et les attachaient aux chevrons avec des liens -de bambou; d’autres leur passaient la paille au bout de longues perches; -d’autres, accroupis sur leurs talons, tressaient des claies. - -Autour d’une case déjà couverte, les peintres s’escrimaient, -badigeonnant de chaux les cloisons de torchis sec et enduisant de -coaltar les poteaux des vérandas. Deux bœufs à bosse tournaient dans un -trou circulaire, piétinant de la boue et de l’herbe; deux tirailleurs, -installés à califourchon sur les vastes dos, encourageaient leurs -montures avec des cris et des coups de rotin sur les oreilles. - -Là-bas, sur la route écarlate, pareils à une procession de fourmis, les -bûcherons rentraient de la forêt. Le casque en bataille, un sergent -pourvu d’une équerre et d’un niveau transmettait avec ses bras étendus -d’incompréhensibles signaux à des porte-mire indociles, et ses jurons -faisaient leur partie dans le concert étourdissant des brouettes, des -marteaux, des scies, des haches, des rabots. - -Debout à l’arrière du wagonnet dévalant la rampe, Hiên le Maboul huma -avec délices les odeurs de bois vert et de paille sèche que lui -apportait le vent: - ---C’est l’Aïeul qui a fait tout ça, dit-il avec orgueil à son camarade. - -Nho répondit avec le même enthousiasme: - ---Oui, l’Aïeul est intelligent! - -Tous deux promenaient sur les chantiers en ébullition des regards -satisfaits. Absorbés dans leur contemplation béate, ils atteignirent -sans y songer le moins du monde le bas de la côte et, comme la voie -débouchait par un dernier virage dans le camp nouveau, le wagonnet, -abandonné à son bon plaisir, fit un écart prodigieux; les quatre petites -roues quittèrent les rails, la benne renversa sur le talus sa charge de -sable et les deux conducteurs négligents, ayant décrit dans l’air deux -trajectoires parallèles, furent engloutis par les joncs. - -Ils reparurent, enfoncés dans l’eau croupie jusqu’aux genoux, -barbouillés de vase, braillant et gesticulant. Les pelleteurs et les -piocheurs, délaissant leur besogne, s’appuyèrent sur les manches de -leurs outils et saluèrent d’un rire formidable l’apparition des deux -amphibies noirs de boue et verts d’herbes aquatiques; puis, cédant aux -objurgations furieuses du sergent Cang, ils s’empressèrent de replacer -sur les roues le véhicule échoué dans le remblai. Cang fulminait: - ---Encore toi, Hiên! On ne fera jamais rien de toi, imbécile! Si tu ne -sais même pas pousser ton wagon, il ne reste plus qu’à te mettre à -pétrir du torchis à la place des bœufs. - ---Sergent, c’est le wagon qui a déraillé! crièrent d’une seule voix -plaintive les deux victimes. - ---Je le vois bien, dit Cang, je le vois bien; mais pourquoi a-t-il -déraillé? Parce qu’il est attelé de deux mulets également idiots et -également abrutis. Sortez de votre marais, grenouilles! - -Ils sortirent, lourds de la vase collée sur leurs jambières et de l’eau -bue par leurs habits, et défilèrent, déconfits de leur mésaventure et -grelottants, devant l’Aïeul qui les examinait d’un œil narquois en -frisant ses moustaches. Tandis qu’ils fuyaient, traînant la jambe et -poursuivis par les huées de la compagnie entière, une autre équipe les -remplaçait déjà derrière leur wagon. - -L’Aïeul se remémorait tous les incidents analogues et les déboires plus -sérieux et les malchances inouïes qui, aux premiers jours des travaux, -avaient ralenti ou compromis le succès du camp nouveau-né. L’emplacement -choisi s’était trouvé marécageux et situé en contrebas de la route: il -fallait en surhausser le niveau par des apports de terre. Où prendre -cette terre? Les indigènes propriétaires des monticules proches avaient -demandé de leurs terrains des prix exorbitants; à force de négociations -ingénieuses, l’un d’entre eux, possesseur d’une dune assez éloignée, -mais de dimensions respectables et tout à fait suffisantes, s’était -prêté par amitié pour le lieutenant, à cette combinaison: il louerait sa -dune à la compagnie de tirailleurs, à charge pour elle d’abaisser ce -mamelon aride au niveau des rizières voisines; il accepterait, en outre, -quelques piastres à titre de cadeau... Ainsi les deux parties -contractantes bénéficiaient également de l’accord conclu; une mine -inépuisable de terre était acquise au camp pour un prix dérisoire et -l’heureux propriétaire y gagnait un agrandissement de ses rizières. - -On avait alors commencé de poser la voie et des difficultés imprévues -s’étaient déclarées: on avait manqué de bifurcations, d’aiguilles, de -plaques, de raccords; une fois établi le tracé définitif à travers la -plaine, les deux tronçons, parvenus à l’entrée du remblai, se refusaient -à se souder exactement, et l’on avait peiné pendant des heures, à -rechercher la solution de ce problème inattendu. - -La mise en circulation des wagonnets avait été laborieuse. Les équipes -n’étaient pas dressées à leur nouveau travail; il se produisait des -catastrophes à chaque tournant un peu brusque, des essieux se brisaient, -des coussinets s’échauffaient. Un buffle avait chargé, un jour, et -défoncé un wagonnet. Après maints essais et recherches, pourtant, le -rendement s’était quotidiennement amélioré; il atteignait, à cette -heure, un joli chiffre de mètres cubes déversés de la dune dans le -marais. - -Et les échafaudages savants balayés par le typhon! Et les charpentes qui -pendant la nuit avaient glissé de leurs sellettes et s’étaient couchées -sur leur terre-plein comme des chevaux fourbus! Et le service forestier -qui se lamentait, soutenant que les bûcherons jetaient bas ses essences -les plus rares! Et les briques qui n’arrivaient pas! Et les sampaniers -qui réclamaient, avec des sanglots dans la voix, le paiement de leur -solde que détenaient les bureaux lointains et peu pressés!... - -Toutes ces mésaventures et d’autres encore avaient pris fin. Tout -s’était tassé et l’Aïeul avait recouvré sa sérénité, menacée, naguère, -de troubles graves. Il réfléchissait à tous ces ennuis passés et -souriait, tout en regardant les deux camarades qui clopinaient, trempés, -boueux et mécontents. - -Il songea que, dans ces Annamites, prétendus fourbes et paresseux, il -avait trouvé de merveilleux ouvriers, gais, alertes, actifs, dont -l’entrain imperturbable l’avait réconforté dans les minutes de -découragement. Il se rappela les pages amères que des écrivains avaient -consacrées à cette race perfide, abritée derrière l’éternelle ironie et -l’éternel sourire de ses yeux bridés, incapable de dévouement et -d’attachement. Il était fixé là-dessus: étaient-ils incapables de -dévouement ces petits soldats qui, sur un mot de lui, abattaient, matin -et soir, sous le terrible soleil de Cochinchine, une besogne dont nos -terrassiers d’Europe n’auraient point voulu, et n’espéraient cependant -ni journée de huit heures, ni augmentation de salaire? - -Ce qu’ils faisaient aujourd’hui pour lui ne le feraient-ils pas demain, -avec le même courage, pour son remplaçant, pourvu que celui-ci fût bon -et juste? Il savait que le mal ne venait point des vaincus, écrasés -jadis par leurs mandarins et tout prêts à saluer le Français comme un -libérateur; mais le conquérant n’avait-il pas parfois des crises de -brutalité, des caprices invraisemblables de tyran? Ainsi Pietro, qui, -s’il eût suivi l’exemple paternel, eût poussé dans les rues de Bastia ou -d’Ajaccio une charrette de commissionnaire, estimait nécessaire et -plaisant, et très «gentilhomme», de bâtonner ces vilains. - -Le berger français conduisait ses moutons annamites à coups de matraque -et s’étonnait sottement de leur inattention et de leur indifférence -polie lorsque, dans un accès de sentimentalité touchante, il les -conviait à voir en lui un frère aîné, un père, un confesseur... - -L’Aïeul alluma sa pipe et frappa amicalement sur l’épaule d’un bûcheron -qui passait, trottinant, courbé sous un madrier; et l’autre déposa son -madrier sur le remblai et sourit à l’Aïeul de toutes ses dents laquées. - - - - -X - - -Blotti sous sa couverture jusqu’au menton, Hiên le Maboul regarde la -lumière pâle du jour naissant s’infiltrer à travers les lames du store. -Un coq effronté, qui s’est hissé jusqu’aux chevrons du toit, sonne sa -fanfare insolente, et les fanfares affaiblies des coqs sauvages nichés -aux buissons de la montagne répondent à son appel; et les notes -pimpantes du clairon, qui éclatent devant la porte, donnent, à leur -tour, la réplique au chant gaillard de ce clairon empenné. - -Hiên rejette sa couverture, bondit hors de la case, traverse au trot la -cour sablée où des oies déambulent avec une majesté ridicule; sans souci -du tumulte soulevé par son passage dans les rangs du cortège criard, il -se rue vers la vaste cuve cimentée qui, le matin, fait l’office de -lavabo pour les tirailleurs et, dans la journée, sert d’abreuvoir aux -bœufs et aux mulets. D’autres compagnons sont accourus avec lui pour -marquer leur place autour de la cuve. - -Ils défont leurs chignons, baignent dans l’eau froide leurs visages et -tordent et peignent en hâte leurs chevelures trempées; d’aucuns, d’une -civilisation plus raffinée, savonnent vigoureusement leurs cous et leurs -bras; d’autres enfin que nulle pudeur ne contraint, nus comme des vers -et comme des vers aussi se tortillant, se font lancer des cuvettes d’eau -sur le dos, sur les reins, les cuisses, et des camarades obligeants les -frictionnent et les massent. A peine sont-ils rhabillés, de nouveaux -arrivants leur succèdent et font les mêmes gestes, échangent les mêmes -plaisanteries, poussent les mêmes petits cris de saisissement. - -Toujours trottant pour faire la réaction, Hiên revient vers sa case; il -introduit la clé de cuivre qui pend à sa ceinture dans le cadenas à -sonnerie qui interdit aux mains étrangères l’accès de sa caisse noire -timbrée de chiffres rouges. Il revêt sa tenue de corvée, qui se compose -d’un pantalon troué et d’un veston crasseux; il se coiffe d’un chapeau -conique en feuilles de latanier, dont l’Aïeul lui fit cadeau et qui, -mieux que le petit salacco réglementaire, abritera sa grosse tête. - -Ses voisins exhibent des tenues pareillement fantaisistes et sales. Au -signal du clairon, la caravane s’organise, et Pietro en présence de -cette assemblée de loqueteux bigarrés, pleure les rassemblements -d’autrefois, dont son cerveau obtus ne perçoit point l’inutilité -actuelle. - - * - - * * - -On distribue aux groupes de travailleurs leur tâche et leurs outils. -Hiên, dont les fonctions sont invariables, se dirige vers le remblai; il -redresse la benne qu’il fit basculer hier soir, de peur qu’une pluie -malencontreuse ne vînt l’emplir d’eau pendant la nuit, et conduit vers -la dune le wagonnet nº 4, de concert avec son inséparable Nho. - -Il est six heures: jusqu’à huit heures, il galopera ainsi de la dune au -remblai et du remblai à la dune, alerte d’abord et trépignant comme un -poney dans l’air glacé du matin, puis moins loquace et plus lourd à -mesure que le soleil plus chaud rôtit davantage son dos maigre, mais -toujours acharné à sa besogne. Perché sur le châssis, il voit l’Aïeul -faire sa première ronde dans les chantiers: une ardeur nouvelle échauffe -ses veines et raidit ses muscles; il faut que le maître aimé voie -l’effort de son serviteur; il faut qu’il fasse oublier, d’un sourire ou -d’un mot, les fatigues des côtes escaladées en haletant, des virages -accomplis d’un élan, des culbutes évitées d’un tour de hanche. Et le -wagonnet nº 4 fait sur le terre-plein une entrée foudroyante et -triomphale sous l’œil amusé de l’Aïeul. - -Tandis que le lieutenant va vers d’autres ateliers, où son approche -détermine pareillement une recrudescence de zèle, tandis que les -terrassiers chavirent la benne de terre dans l’eau croupie, où nagent -les joncs pourrissants, et grattent avec leurs pioches la caisse de -tôle, Hiên déclare à son compagnon d’un ton confidentiel: - ---L’Aïeul m’a souri! - ---A moi aussi, prétend l’autre. - -«Pauvre niais!» pense Hiên en haussant les épaules, mais ne voulant pas -s’attarder à discuter avec ce faible d’esprit qui a pu se croire l’objet -d’une faveur évidemment réservée à lui, Hiên. - -La pause: un coup de clairon prolongé prévient les tirailleurs qu’ils -ont acquis des droits à un repos de dix minutes; ils abandonnent les -chantiers avec de farouches clameurs de joie. Des marchands ont installé -sur les talus de la route des éventaires chargés de sucreries et de -fruits: chaque éventaire devient le centre d’un cercle animé -d’acheteurs, qui, pour quelques sapèques, garnissent leur panse creuse. - -Hiên, toujours affamé, avale trois soucoupes de riz sucré et baignant -dans un étrange sirop brun; il convie généreusement son collègue Nho à -partager sa dînette. Repu et dispos, il fume une cigarette avec des -mines épanouies de gros rentier. Les paysans qui retournent à leurs -villages épars dans la brousse déposent sur la chaussée leurs paniers de -rotin, et le vaniteux Hiên, écoutant les exclamations laudatives de ces -braves gens qu’ébahissent les mirifiques bâtisses, se rengorge et tend -le jarret. - - * - - * * - -A dix heures, la caravane des gueux dépenaillés reprend la route de -l’ancien camp. Le vigoureux Hiên que n’a point rassasié le léger repas -du matin, imagine, chemin faisant, les grillades dorées, les sauces -succulentes, le _nuoc-mâm_ parfumé qui, tout à l’heure, sous l’auvent de -la case du sergent Cang, réjouiront son palais et réchaufferont son -estomac. - -Tout à l’heure, la chique de bétel aux dents, il s’assiéra sur la levée -de pierres sèches, à côté de la mystérieuse Maÿ, et contemplera -furtivement les yeux de son aimée, profonds et changeants comme la baie: -sous le regard de ces yeux singulièrement luisants, il retrouvera sa -timidité de rustre, et les paroles d’amour qu’il rêve de murmurer -mourront sur ses lèvres comme les lignes d’écume sur la plage -jaunissante. Il sera heureux, cependant: car l’énigmatique fillette n’a -plus pour lui ni mots cruels, ni coups d’œil méprisants. Ignorant ce qui -se passe dans ce petit cerveau de chatte, il se taira, maladroit sans le -savoir, et, jusqu’à l’heure de la sieste, jouira de la présence chère, -des vagues couronnées d’écume, du ressac chantant sur le sable. - - * - - * * - -L’après-midi a fui, pareil au matin, depuis le réveil de la sieste -jusqu’à la cigarette fumée sur la levée après le repas de cinq heures. - -Hiên, débarbouillé, et resplendissant dans ses vêtements propres, se -hâte vers la maison de l’Aïeul, parmi les ricins et les cactus. C’est là -que se passent ses soirées; ce vieux grognon de Bèp-Thoï l’a mal -accueilli d’abord, mais finalement s’est laissé attendrir par la -soumission et l’humilité du visiteur et la douceur ingénue de son -éternel sourire canin. Du reste la recrue rend de multiples petits -services au vétéran. - -Ils sont devenus de vrais amis, bien que l’incorrigible Bèp-Thoï ait -conservé la regrettable habitude d’adresser à son élève des sermons -grondeurs. Ensemble ils vont tirer de l’eau au puits; assis sur la -margelle, à l’ombre du manguier, ils devisent, c’est-à-dire que l’ancien -narre intarissablement ses campagnes, et la recrue écoute, bouche bée. -Ensemble, dans l’appentis de planches où Bèp-Thoï s’est installé un -appartement, ils brossent, astiquent, fourbissent. Ensemble ils balaient -la chambre de l’Aïeul, mettent de l’eau propre et des fleurs d’hibiscus -dans les vases japonais, époussètent les bouddhas. - -Pendant que le minutieux Hiên étrille le folâtre Annibal qui danse dans -son box, Bèp-Thoï lui prodigue les conseils chagrins, récrimine sur -l’incapacité reconnue de la jeune génération; à l’appui de son dire, le -vieux abonde en proverbes et citations, et, plus fréquemment, en -anecdotes interminables et sans lien quelconque avec le reste de son -discours. - -Aujourd’hui l’Aïeul a décidé de faire un tour en voiture. Les deux -compères extraient du hangar le panier de rotin verni, font reluire les -glaces des lanternes, les cuivres des boucles, les aciers des -gourmettes, promènent des chiffons de laine sur les cuirs fauves. -Annibal est amené hors de son écurie, poussé poliment entre les -brancards et revêtu de son harnais. - -L’Aïeul s’empare des rênes et du fouet et offre une place à ses côtés au -glorieux Hiên, qui remplira les fonctions de groom. Campé sur le perron, -Bèp-Thoï les regarde partir en grommelant. - -Le petit cheval a commencé par témoigner d’intentions saugrenues: il a -secoué d’un talus à l’autre la voiture légère, a foncé, tête basse, -contre les chiens et les poules qui s’attardaient sur le chemin, s’est -arrêté pour croquer de jeunes pousses de bambou pointant le long des -haïes. Il s’est montré capricieux et parfaitement insupportable, mais la -mèche du fouet, caressant sa crinière hirsute, a calmé ces velléités -d’indépendance et de fantaisie. Il trotte maintenant avec sagesse, la -croupe ondulant régulièrement de droite et de gauche, les oreilles -relevées: - ---Belle soirée! déclare l’Aïeul, allumant sa pipe. - ---Belle soirée! répète avec conviction Hiên, tenant comme un cierge le -fouet qu’on lui remit pendant l’allumage de la pipe. - -Belle soirée, en effet, parfumée et rafraîchie par la brise venue des -montagnes d’Annam, dont l’azur s’assombrit sous le ciel rose. Devant les -boutiques du marché, de vieux Chinois ridés, la petite tresse enroulée -sur le front, sont assis sur des escabeaux de bambou et bavardent; une -Cantonaise chemine péniblement sur le trottoir, heurte les minuscules -pointes de ses sabots peints aux briques bossues. Des garçonnets jouent -au bacouan avec des sapèques, et les petites filles, debout derrière -leurs futurs seigneurs et maîtres, contemplent avec des yeux de -convoitise les piécettes de cuivre percées d’un trou carré. Un milicien -fait les cent pas dans la halle déserte, donnant en spectacle aux seuls -moineaux des gouttières ses airs solennels de gendarme en faction et ses -beaux mollets saillants sous les bandes de cotonnade bleue. - -Des congaï jacassent comme des perruches devant l’étalage d’un bazar -hindou. L’Aïeul s’amuse des œillades qu’elles lui décochent à l’ombre de -leurs mouchoirs de soie rouge, des poses habilement calculées pour faire -bomber sous la tunique noire les jeunes poitrines et les hanches -pointues et pour faire valoir sous le pantalon flottant les pieds menus -pris dans des mules de velours brodé. - ---Même chose madame français! murmure-t-il, empruntant à ces demoiselles -faciles leur jargon coutumier. - -Le quartier est très mal fréquenté: après les congaï, voici les mousmés. -Fardées, poudrées, une fleur piquée dans les coques luisantes et -artistement échafaudées, elles rappellent à s’y méprendre les poupées -japonaises vendues à la douzaine sur les quais de Marseille, à cela près -que les kimonos à fleurs et à personnages sont de crêpe de Chine. -Difformes avec la haute ceinture à nœud bouffant sur les reins, elles -sont rangées en file paisible et rieuse sur l’obligatoire canapé de -bambou, attendant le client sans dégoût ni joie, honnêtes commerçantes, -en somme, qui jugent que leur métier en vaut bien d’autres et n’est pas -moins honorable. - -De bons rires animent les petits yeux bridés et creusent des fossettes -dans les grosses joues peintes. Hiên soupçonne que ces gamines se -moquent de lui et leur jette un mauvais regard de bouledogue hargneux et -qui montre ses dents. La colère visible de cet impayable groom redouble -l’hilarité qui devient suraiguë. Annibal s’en émeut, et, couchant les -oreilles, emporte en trois temps de galop le panier vers des allées plus -calmes. - -La vie annamite bruit derrière le rideau de bananiers: querelles de -ménagères, grognements de porcs, plaintes d’enfants, aboiements de -chiens errants, gémissements de guitares, ronflements de tam-tams, -tintements de clochettes dans les pagodes, dont les dragons émaillés -contemplent par-dessus les larges feuilles retombantes, l’avenue qui -s’obscurcit. Au seuil des maisons de thé, des rhapsodes aveugles raclent -du violon à deux cordes et psalmodient les couplets innombrables d’une -romance populaire, s’interrompant pour clamer d’éloquents appels à la -pitié des consommateurs. Ceux-ci, rebelles à l’attendrissement, -continuent de savourer leurs tasses de thé. L’Aïeul lance aux chanteurs -une poignée de sous qui sonnent dans l’écuelle de fer-blanc et Hiên le -Maboul s’émerveille en silence de la générosité de son maître. - -Plus loin, d’autres baraques, pâtisseries, rôtisseries, restaurants -rustiques,--un toit de paille posé sur quatre pieux,--regorgent de -clients bavards et tapageurs: tirailleurs à salacco rejeté sur la nuque, -miliciens à bandes molletières bleues, boys à vestons irréprochables et -à figures inquiétantes. Plus loin le fabricant de cercueils, Chinois -replet et de mine réjouie, rentre dans sa boutique ses caisses -rectangulaires: pauvres caisses de bois de jaquier à l’usage du simple -coolie, caisses de bois de fer pour notables, mandarins et capitalistes. - -La voiture pénètre dans la forêt où tombe la nuit. Les arbres, les -taillis ne sont plus que des masses confuses, recroquevillées, -semble-t-il, pour le sommeil. La route sablée amortit le grincement des -roues et le choc régulier des sabots. Hiên le Maboul, extasié, écoute le -souffle imperceptible de la forêt: feuilles mortes qui se détachent avec -un bruit sec et frôlent le tronc moussu, fougères que le soleil a -rissolées et qui s’étirent au premier contact des ténèbres froides, -poules sauvages qui écartent les buissons pour se faufiler jusqu’à leur -nid, miaulements rauques de chats-tigres en quête d’amour, galops -étouffés de sangliers à travers la vase des palétuviers. Il aspire de -toutes ses narines l’odeur puissante de l’humus pourrissant, les relents -de bêtes fauves, les parfums de fleurs de citronnier qui flottent dans -l’air immobile. Silencieux et les mains sur les genoux, il écoute, sent, -voit vivre la forêt: il sait que, dans l’obscurité croissante, les -faisans, fous de peur, juchés sur les branches des banyans, guettent -l’approche du renard, forban muet à robe de velours pâle, ou du python, -magicien aux yeux verts; il sait que les panthères rampent dans les -hautes herbes de la clairière vers la harde de cerfs paralysés et -affolés. - -L’Aïeul ne sait pas toutes ces choses; mais la nuit palpitante et -criblée de lucioles, les étoiles d’or aperçues à travers la voûte des -branches sombres lui versent dans l’âme une joie sereine et paisible, et -il en jouit en sage. - - * - - * * - -Annibal a réintégré en valsant d’allégresse son écurie où l’attend son -régal préféré: du paddy mouillé et de jeunes rameaux de bambous. La -maison de l’Aïeul, dont les portes-fenêtres sont ouvertes à deux -battants, flamboie; les bougies des lanternes chinoises tamisent à -travers le papier huilé une clarté discrète, mais les grosses lampes de -bronze posées sur les socles de bois laqué illuminent jusqu’à la -véranda. - -L’Aïeul, épicurien sans prétention, qui goûte les plaisirs de la table -et sait apprécier l’esthétique d’un repas bien servi dans un décor -soigné, finit de dîner. Bèp-Thoï, maître d’hôtel inimitable, trottine, -la serviette sous le bras, de la salle à manger à la cuisine, où trône -parmi les casseroles le brave A-Gyoc, artiste de valeur, encore que -modeste. Hiên, maître Jacques convaincu, a troqué ses attributions de -groom contre celles de _boy-panka_, dont il s’acquitte avec une égale -dignité. - -Tout en halant la ficelle que ses doigts ont quelque peu noircie, il -s’ébahit de la nappe blanche que nulle tache ne déshonore, du cristal -taillé des carafes et des verres que la glace décore de buée, de -l’argenterie miroitante et scintillante, des tasses chinoises où fume le -café, des boîtes brunes où sont couchés, côte à côte, les cigares -habillés de somptueux papier d’argent. - -L’Aïeul lui fait signe de lâcher sa ficelle et d’approcher; il accourt -et l’Aïeul lui montre une jolie pile de piastres neuves aux tranches -vierges. - ---Voilà pour toi! dit-il. - ---Pour moi! s’écrie Hiên, abasourdi; pour moi! - ---Pour toi, petit frère! Tu ne penses pas que je te laisserai soigner -mon cheval et m’éventer pour l’honneur seulement. Ces piastres sont à -toi: tu les as bien gagnées. - ---Aïeul vénérable, je ne veux pas de ton argent. Je n’accepte de toi -qu’une chose: la permission de vivre ainsi à tes côtés, demain et -toujours. Tu m’as tiré de la boue, tu m’as protégé contre les méchantes -gens qui me persécutaient, tu as fait entrer dans ma pauvre tête un peu -de science et de lumière; tu as été pour moi plus qu’un frère aîné et -plus qu’un père, et je t’aime comme le chien de berger aime son maître. -Laisse-moi te remercier à ma façon, en m’occupant des objets qui -t’appartiennent, en entourant ta personne de soins et de dévouement: -c’est encore une joie pour moi que de respirer dans cette maison qui est -à toi, de tirer ce _panka_ qui est à toi, de faire briller la voiture -qui est à toi... Et moi aussi, je suis à toi comme un esclave à son -propriétaire. - ---Je sais que tu es un brave garçon et je n’ai pas voulu t’offenser. -C’est un cadeau que je te fais, comprends-tu? Avec cette petite somme tu -pourras, selon ta fantaisie, grignoter des friandises pendant les pauses -ou t’acheter une pipe à eau. Garde ces piastres... - ---Mais, vénérable Aïeul... - ---Comment?... Refuserais-tu un cadeau de moi?... Mets cet argent dans la -poche de ton veston. M’entends-tu? - ---Oui! oui! gémit Hiên. - -Et il empoche fébrilement cet argent maudit, qui a failli faire gronder -sur sa tête, pour la première fois, la colère de l’Aïeul. Celui-ci se -rassérène et reprend le ton amical: - ---Où en sont tes amours? - -Comment confesser qu’il n’y a rien de changé à la situation? - ---Heu! heu! souffle piteusement le tirailleur embarrassé. - ---Je parie que tu n’as encore rien trouvé à dire à ta bien-aimée... -Avoue-le! - ---Je n’ai encore rien dit, avoue le pauvre amoureux. - ---Mais, mon bon ami, comment veux-tu que tes affaires marchent, si tu -n’apportes pas plus d’entrain à la besogne?... De l’audace, que diable! -Fais ta cour à cette petite fille, dis-lui entre chien et loup des -choses aimables; fais-toi valoir de toutes façons, montre-lui que tu es -un homme. - ---C’est ça! s’écrie Hiên, électrisé et qui se sent un courage inconnu; -je lui parlerai!... - -Promesse en l’air! vantardise de poltron! La lune, qui a haussé -par-dessus les plumets des aréquiers son disque blême, semble ricaner. - - - - -XI - - -Décembre vint, avec son cortège de fêtes chômées, chrétiennes et -bouddhiques, désastreuses pour l’avancement des travaux, mais bien -accueillies par les tirailleurs. Hiên se réjouit plus particulièrement -de ces congés supplémentaires qui lui fournissaient l’occasion de passer -de longues heures auprès de Maÿ et de l’Aïeul... - -La veille de Noël, au rapport de dix heures, le maussade Pietro informa -la compagnie assemblée que le lieutenant accordait la permission de -l’après-midi. - -Cette perspective de liberté inattendue provoqua de sourds murmures de -joie, que réprima aussitôt une grimace apparue sur la face bilieuse du -tyran. - -Hiên expédia ses soucoupes de riz, sa cigarette et sa chique de bétel et -courut chez l’Aïeul. - ---Tu arrives bien, déclara Bèp-Thoï;--nous avons un invité, le vieux -bonze des catholiques, un drôle de bonhomme barbu et qui rit toujours en -tenant sa barbe à deux mains. Tu vas m’aider à mettre la table, et, -pendant le déjeuner, tu rempliras les verres de glace... Veille à ne pas -mouiller la nappe; sinon, tu auras de mes nouvelles! - ---Mais je ferai sûrement des bêtises!... - ---J’aurai l’œil sur toi. - -Son seau de glace aux doigts, Hiên tremblait et tâchait de se remémorer -les principes que lui inculqua Bèp-Thoï. Tout se passa pour le mieux, -et, malgré l’invincible frisson qui agitait ses grosses mains de -bûcheron, l’apprenti n’eut à se reprocher qu’une maladresse -insignifiante: un bloc de glace précipité sur le carreau. - -Le dessert venu, il put, respirant à son aise, retourner à son escabeau -de _boy-panka_ et, tout en allongeant et pliant le bras, examiner le -«drôle de bonhomme». - -Ce bonhomme était un brave homme. Missionnaire en Cochinchine depuis -trente ans, le P. Siméon n’avait pas une seule fois, au cours de ces -trente années, quitté son poste pour revoir la France. Son grand corps -maigre et osseux, dans sa légère soutane usée et rapiécée, semblait -pourtant n’avoir point souffert de l’exil; le terrible soleil n’avait -réussi qu’à jaunir et tanner la figure où souriaient les yeux vifs sous -les sourcils touffus, où pointait le nez busqué au-dessus de la bouche -noyée de moustaches et de barbe grisonnantes. - -L’Aïeul admirait et respectait la foi robuste et le dévouement -inlassable du prêtre; le P. Siméon estimait la franchise et la rectitude -de jugement de l’officier athée. Tout avait contribué à faire du vieux -missionnaire et du jeune lieutenant une paire d’amis vrais. Leur amour -commun des humbles et des simples avait déterminé le premier pas vers -l’amitié; puis ils s’étaient découvert des sympathies littéraires -communes: tous deux latinistes fervents, l’un par éducation -professionnelle, l’autre par goût, «annamitophiles» convaincus, après -comparaison entre l’indigène prétendu barbare et le civilisé européen, -il leur arrivait d’abandonner Lucrèce pour Truong-Vinh-Ky et Cûa pour -Catulle. - -Il arrivait au P. Siméon, ruiné par les gueux qui tapaient à sa porte, -de faire appel à la bourse de l’officier; et, celui-ci refusait ensuite -obstinément de se rappeler les prêts consentis, mais blâmait sévèrement -l’emprunteur d’avoir cédé au premier affamé venu la totalité des -piastres à lui avancées pour son particulier entretien. - -Suprême trait d’union, enfin: tous deux fumaient la pipe; suprême cause -de querelles aussi, le vieux fumeur intransigeant faisant un crime à son -jeune confrère de fumer des cigares, injure grave à Sa Majesté la pipe, -qui n’admet point de partage. - -Tout en buvant un merveilleux marc de Bourgogne quinquagénaire, que des -cousins charitables envoyaient au prêtre, ils se harcelaient -d’épigrammes. - ---Pourquoi, Père Siméon, désignez-vous les Annamites, qui sont des -bouddhistes, du terme méprisant de païens?... Et moi aussi, je suis un -païen! - ---Des païens comme vous valent mieux que bien des catholiques. - -Ou bien l’Aïeul, installé sous la véranda de la case, considérait la -misérable église de torchis et prenait à partie joyeusement son vieil -ami: - ---Comment se fait-il, Père Siméon, que vous vous prélassiez dans une -maison de pierres, de briques et de tuiles, alors que le bon Dieu -grelotte sous un toit de paille? - ---Mon cher ami, les donateurs généreux qui m’ont logé dans ce palais ne -m’ont point consulté, et, quant à l’église, c’est moi qui l’ai -construite et les fonds n’abondaient guère... Du reste, je vous -répondrai que le bon Dieu est accommodant: il voit mes intentions et se -contente de la paille. - ---Peut-être même trouve-t-il les choses bien arrangées de la sorte, -estimant que son ministre est mieux à sa place sous le toit de tuiles -que lui-même, qui n’est point sujet aux rhumatismes et ne redoute ni les -fourmis ni les scorpions. - ---Taisez-vous, blasphémateur!... - -En ces débats, leur amitié ne faisait que se consolider sans cesse, et -le P. Siméon, que trente années d’exil auraient dû endurcir, ne -prévoyait pas sans un véritable chagrin qu’un jour viendrait où cet -aimable et franc compagnon le quitterait. - -Pendant que Hiên le Maboul, manœuvrant la corde du _panka_, examinait -avec une curiosité infatigable le bonze chrétien, celui-ci exposait à -l’Aïeul une requête: il existait, croyait-il, au camp, une splendide -collection de lanternes de papier peint fabriquées jadis par les -tirailleurs, lors d’un concours: ne serait-il pas possible de prêter ces -lanternes au missionnaire, qui les emploierait à illuminer son église -pendant la messe de minuit? - ---Mais, Père Siméon, songez que ces lanternes sont l’œuvre de mains -païennes! - ---J’y songe, j’y songe, mon ami... elles ne pourront qu’être sanctifiées -par leur court séjour dans mon église. - ---Elles seront chez vous à trois heures. - ---Merci... Et vous-même, viendrez-vous admirer l’effet de vos lanternes? - ---J’irai voir la sortie de la messe. - ---C’est déjà un progrès. - ---Un progrès sans lendemain! - ---Vous y viendrez! - ---J’en doute! - ---Vous y viendrez. Vous êtes un amoureux de la vie et seul le dogme de -la résurrection peut vous consoler de vieillir et de mourir! - - * - - * * - -Sous le porche de pisé, les indigènes s’écrasent pour voir ce qui se -passe à l’intérieur de l’église. Hiên le Maboul, que ses gros poings et -sa haute taille désignent au respect, ne quitte point le premier rang -des curieux; insensible aux poussées, il regarde avec des yeux naïfs, -agrandis encore par la stupéfaction, le spectacle nouveau que lui -propose la pagode catholique. - -Bien misérable, en vérité, cette pagode, avec son toit de paille posé -sur des piliers mal équarris, mais, telle quelle, elle éblouit le simple -tirailleur que ravissent les girandoles de lanternes luisant entre les -poutres, les alignements de verres de couleur encadrant les fenêtres -béantes et veuves de vitraux, les rustiques tableaux du chemin de la -croix, le lustre de fer-blanc découpé. De loin l’autel produit un effet -prodigieux, avec ses cierges clignotants devant lesquels évoluent -majestueusement la chasuble brodée du prêtre et les calottes rouges des -enfants de chœur; non moins extraordinaire, l’effet des vieux noëls -chantés avec d’horribles voix fausses et un épouvantable accent par les -petits métis de l’école des Frères. - -Hiên, haussé sur la pointe de ses pieds nus, aperçoit les chanteurs, -têtes rases et figures jaunes, assemblées autour de leur chef, grand -diable maigre tout habillé de noir; il distingue les cornettes blanches, -les robes de bure bleue des Sœurs. Dans les bas-côtés, les indigènes -s’entassent sur des nattes, tantôt accroupis sur leurs talons, tantôt -prosternés, le front et les coudes contre le sol. Aux conquérants la nef -est réservée: catholiques pratiquants ou libres penseurs n’ont eu garde -de manquer à cette cérémonie, les uns par conviction, les autres parce -que la messe de minuit représente une distraction qui en vaut bien une -autre. Les corsages de soie claire des pieuses femmes de fonctionnaires -et de colons voisinent avec les rudes épaulettes jaunes des braves et -peu convaincus «marsouins»; les smokings des pilotes et commis de -résidence avec les dolmans des officiers. - -Hiên, jouant des coudes, aperçoit enfin son lieutenant. L’Aïeul, incliné -sur les rochers de carton peint de la crèche, dénombre avec -attendrissement les pasteurs de plomb poussant parmi les sapins de -mousse leurs moutons de bois aux pattes raides, les anges de cire rose -suspendus par des fils au-dessus de la grotte où les Rois Mages de -plâtre adorent une poupée de biscuit, l’Enfant Jésus... Et leur suite -attend dehors, les pieds dans la mousse semée de flocons de neige qui -sont des tampons de coton: étrange suite où fraternisent des licteurs -romains armés de la hache, des cuirassiers et des zouaves de la -troisième République. Cependant une incroyable ménagerie d’animaux -domestiques et féroces entoure la cohorte des gardes, lions, tigres, -girafes, éléphants, chameaux, brebis, chiens, chats, de toutes -dimensions et de toutes matières, depuis le caoutchouc aristocratique -jusqu’au celluloïd plébéien. Mais le bœuf et l’âne n’ont point quitté -leur étable, jugeant sans doute qu’elle est à eux, après tout, et, -rangés sur la même ligne que les Rois Mages, considèrent l’Enfant Jésus -d’un œil immuablement stupide. - - * - - * * - -Le jour de l’an passa sans qu’une cérémonie quelconque le différenciât -aux yeux de Hiên d’un dimanche ordinaire. Puis vint le Têt, jour de l’an -annamite. - -Ce fut un grand jour. Dès l’aube, Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, ayant fait -brûler des bâtonnets d’encens sous l’appentis afin de se concilier les -bons et les mauvais esprits, coururent allumer des files de pétards -devant la porte de l’Aïeul, qui fut éveillé en sursaut. - -Dès qu’il fut levé, les deux tirailleurs se présentèrent devant lui, et, -l’ayant salué avec ensemble, lui offrirent des bananes, des oranges et -des œufs frais; puis Bèp-Thoï, lissant sa barbiche grisonnante, adressa -une longue harangue à son chef: - ---Aïeul à deux galons, voici l’année nouvelle: puisse-t-elle conserver à -tes serviteurs un maître tel que toi!... J’ai de longues années de -service: j’ai fait la campagne du Tonkin contre les Chinois, puis contre -les Pavillons-Noirs; en ce temps-là, il n’y avait point encore de -tirailleurs tonkinois... J’étais alors ordonnance d’un capitaine que les -pirates tuèrent d’un coup de fusil: je ramenai son corps et j’eus la -médaille du Tonkin. Puis je servis sous les ordres de beaucoup de -lieutenants, dont j’ai gardé les portraits, mais dont j’ai oublié les -noms; j’ai fait la guerre à leur suite, dans la plaine de Lam, puis sur -le Mékong, puis au Siam... Maintenant me voilà âgé; le mousqueton -commence à se faire pesant sur mon épaule, et bientôt je n’aurai plus -d’autre distraction que de me rappeler tous les officiers avec qui j’ai -combattu et marché. Parmi tous ceux-là, que j’ai servis en fidèle -soldat, tu es au premier rang dans mon affection: je pense que ton -départ sera pour moi un plus cruel deuil que la mort de mon père et de -ma mère, car je t’aime plus que mon père et ma mère... A toi de parler, -Hiên! - -Et Bèp-Thoï, très fier de son discours, poussa du coude son camarade. -Hélas! de la brève allocution qu’il avait cependant apprise, mot à mot, -pendant des semaines, il ne restait plus une bribe dans le cerveau -rebelle du malheureux Hiên, et, lorsqu’il eut dit à son tour: «Vénérable -Aïeul, voici l’année nouvelle...», il resta court, tremblant et suant. - ---C’est bien! dit l’Aïeul, vous êtes tous deux de braves gens. Toi, -Bèp-Thoï, tu es le modèle des vieux serviteurs, et toi, Hiên, un -excellent garçon, de cœur généreux. Que l’an nouveau vous donne le -bonheur... - -Dehors éclatèrent des pétards et des voix résonnèrent sous la véranda. -La porte fut ouverte à deux battants, et l’Aïeul aperçut la compagnie -entière massant au bas du perron ses salaccos plats, étincelants, et ses -figures noires. Une formidable acclamation salua l’apparition du -lieutenant derrière la balustrade. - ---Heureuse année, vénérable Aïeul! - ---Heureuse année, petits frères! - -Puis tous firent silence afin de laisser parler le sergent Cang. - ---Aïeul à deux galons, que l’année te soit bonne comme tu as été bon -avec tes soldats! Qu’elle te donne la félicité et la gloire... Quant à -nous, nous serons heureux tant que tu demeureras avec nous, car ta -présence est la garantie de notre tranquillité, de notre paix. Tu es -notre bonheur: avant ton retour qu’étions-nous? Des gueux misérables et -courbés sous les injures. Nous ne savions plus rire et la seule pensée -des choses que nous allions dire nous décourageait de causer entre nous -comme autrefois. Nous étions plus tristes que des pierres et plus -humiliés que des chiens. Et j’en connais qui voulaient déserter, gagner -la brousse, et d’autres qui rêvaient de se mettre le canon de leur -mousqueton dans la bouche et d’en finir... Est-ce vrai, frères cadets? - ---C’est vrai! c’est vrai! rugit la compagnie. - ---Mais ceux qui méditaient de déserter, ceux qui méditaient de se tuer -retardaient leur fuite ou leur suicide dans l’espoir que tu -reviendrais... Tu ne revenais pas: on interrogeait les sampaniers -descendus de Baria, de Cua-Lap et de Nha-Trang; ces gens-là disaient -qu’on ne te reverrait jamais, car tu étais monté sur la grande montagne -d’Annam où sont embusquées des tribus de sauvages nus et des légions de -méchants esprits. Et, comme ils t’aimaient aussi, ils pleuraient avec -nous. - ---C’est vrai, ils pleuraient! gémit le chœur, à ce rappel de la terrible -époque. - ---Et tu es revenu! Les chiens qui rampaient, l’échine tremblante, ont -relevé le nez, gambadent en aboyant de contentement. Personne n’a -déserté, personne ne s’est tiré de coup de fusil dans la bouche... Ah! -comme les clairons sonnaient gaillardement sur la route du camp, le -matin où tu reparus parmi tes tirailleurs! Comme les rires s’envolaient -jusqu’à la cime des aréquiers! Et moi, vieux sergent presque blanc de -barbe et de cheveux, j’essuyais, tout en marchant à ma place de -serre-file, des larmes de joie: car je savais bien que le mauvais rêve -avait pris fin, et de loin je te voyais sourire sous ton casque et je me -disais, pleurant comme un imbécile: «Puisse-t-il, puisse-t-il rester -avec nous!» Et maintenant je te dis encore: «Reste avec nous désormais!» - ---Reste! reste avec nous! supplièrent les tirailleurs. - ---Je tâcherai, dit l’Aïeul. - -Des cris d’allégresse montèrent des cactus piétinés et les pétards -firent rage. - -Et Hiên répétait: - ---Reste! reste, Aïeul à deux galons! - - - - -XII - - ---L’Aïeul dort toujours? demande Bèp-Thoï, assis sur les carreaux de la -véranda et rafistolant des cannes à pêche. - ---Toujours! répond Hiên, qui plonge un regard curieux à travers les -lames disjointes des persiennes. - -Hiên se rassied et tend à son compagnon les cordonnets tressés, les -crins et les hameçons: - ---L’après-midi est chaud, soupire-t-il. - ---Oui, mais il y a de la brise: l’Aïeul aura beau temps pour la pêche. - ---Oui! beau temps pour la pêche! Quand le soleil pénètre l’eau, les -poissons viennent se chauffer près des roches, et l’on en prend des -quantités, parce que la lumière les aveugle et qu’ils ne distinguent pas -le pêcheur... L’Aïeul en rapportera son plein panier. - ---Il ne rapportera rien du tout... On voit bien que tu n’as jamais été à -la pêche avec lui!... Il jette sa ligne, allume sa pipe et ouvre un -livre: il exhale de grosses bouffées de fumée bleue qu’il s’amuse à -suivre de l’œil, lit une page de son livre, lâche son livre pour -regarder les vagues en sifflotant d’un air content; sa pipe éteinte, il -la rallume et recommence... Tu verras ça tout à l’heure... Quant au -poisson, il mange les appâts tout à son aise, et si, par hasard, -l’hameçon résiste, l’animal a tout le loisir de se décrocher ou -d’emporter l’engin avec lui. - ---Mais moi, que ferai-je pendant ce temps-là? - ---Tu n’as qu’une chose à faire, t’étendre à l’ombre et dormir. A ton -réveil, l’Aïeul sera parti; tu retireras les lignes et tu rentreras: -voilà tout!... Tu peux bien te dispenser de prendre un panier. - ---Dis-donc, Bèp-Thoï, je crois que l’Aïeul a bougé. - -Bèp-Thoï regarde, à son tour, dans la chambre. Sur la natte de rotin -multicolore, l’Aïeul s’étire et bâille: la sieste a été longue et le -sommeil invincible pèse encore sur les paupières. Mais le vieux -tirailleur a poussé sans bruit la porte, qui livre passage derrière lui -au jour éclatant, et la face ahurie et bon enfant de Hiên s’encadre dans -l’embrasure. - ---Les lignes sont prêtes! - -L’Aïeul bâille une dernière fois et se lève décidément, très à son aise -dans le pyjama de tussor gris, enchanté de la lumière et de l’air frais. -Après avoir barboté dans son _tub_, il s’habille de toile kaki et écoute -patiemment les sages discours de son vieux _boy_. - ---Aïeul, choisis pour t’asseoir une roche sèche et nue; la dernière fois -que tu es allé à la pêche, ton pantalon était tout vert d’algues -écrasées et j’ai eu toutes les peines du monde à le laver. - ---Entendu, vieux Bèp! - ---Et puis, veille à tes lignes: elles reviennent toujours sans un -hameçon et même sans un crin. - ---C’est compris!... Que veux-tu encore que je fasse pour te complaire? - ---Prends garde aux coups de soleil: mai est proche! - ---C’est bon! c’est bon!... Partons, Hiên! - ---Faut-il prendre un panier, vénérable Aïeul? - ---Mais oui!... En voilà, une question!... J’espère bien rapporter une -friture magnifique... quoique j’aie été, jusqu’ici, assez malheureux. - ---Il y avait un peu de ta faute, geint ce grognon de Bèp-Thoï. Au lieu -de surveiller le bouchon, tu siffles et tu lis et tu regardes les vagues -aller et venir. - ---Je t’assure que je suis très attentif à ma besogne; je n’ai pas de -chance, que veux-tu?... - - * * * * * - -L’Aïeul marche à grandes enjambées, la pipe aux dents, et un livre sous -le bras, et Hiên trotte derrière lui, équipé comme pour une lointaine -campagne de pêche: des lignes jalonnées de bouchons rouges dansent sur -son épaule droite, une épuisette sur son épaule gauche; des bidons, des -boîtes à vers, des paniers à poissons s’entre-choquent sur ses hanches -et sur ses reins avec un tapage de ferraille. - -Le soleil tape sur le dos des deux promeneurs. Sur les hautes branches -des banyans, les cigales chantent éperdument leur hymne interminable à -la chaleur; des tourterelles s’appellent doucement, d’une dune à -l’autre, par-dessus les rizières; des huppes s’amusent à lancer leur cri -précipité aux échos de la forêt, qui le redisent d’une voix accablée et -assourdie; des perruches se querellent, enrouées comme des concierges. -Il fait atrocement chaud: les palmes des aréquiers, comme lasses, -inclinent vers le sol leurs feuilles repliées et flétries; les bananiers -prennent des poses vaincues de saules pleureurs; les cosses des -flamboyants crèvent avec des détonations brusques; les fleurs des -frangipaniers tournoient et roulent dans la poussière du chemin qui -ensanglante leurs lèvres blêmes, et l’on croirait qu’elles ont mâché du -bétel; les hibiscus prudents ont refermé leurs pétales autour du pistil, -dont la pointe seule apparaît, écarlate, parmi les feuilles d’un vert -tendre. - -Sur les bords d’un étang où des lotus agonisent entre les joncs, un -chœur de grenouilles maudit la sécheresse avec une éloquence bruyante. -Des chiens jaunes, pareils à des renards, ont élu pour y dormir les -degrés de brique de la fontaine et baignent leurs flancs décharnés et -palpitants aux flaques d’eau que le soleil n’a pas bues encore. Derrière -les stores mi-levés des cases, se balancent des hamacs d’où pendent des -jambes nues de fillettes. - -L’Aïeul et son compagnon se hâtent le long des murs trop blancs où -sommeillent les margouillats gris, insoucieux du vol strident des -moustiques. Voici la baie enfin et la brise fraîche venue de l’ouest et -de l’océan Indien. Fête de lumière et de couleurs: l’azur éblouissant du -ciel se confond avec l’azur de la mer; la flottille de sampans découpe -nettement sur l’eau bleue ses vergues brunes, ses cordages d’aloès -marron, ses coques noires où s’ouvrent des yeux pourpres et qui se -dandinent au passage de la houle moirée; la montagne dresse plus haut -dans l’air vibrant ses croupes de granit vêtues de verdure neuve. - -Sur son contrefort pelé, la villa du gouverneur mire au soleil l’or de -ses mosaïques et l’émail de ses chimères. Les toits de tuiles semblent -des fleurs géantes écloses aux branches des lilas du Japon, les ardoises -de l’Hôtel Ollivier scintillent entre les cimes des eucalyptus. Des -pêcheurs, autour d’un sampan échoué, cognent à coups de maillet le -bordage sonore, rythmant la mélopée que module leur chef; le ressac -bruissant entre les galets de la plage chante en sourdine avec eux. - -Devant la maisonnette du sergent Cang, voici Maÿ accroupie à l’ombre et -bâillant. - ---Où vas-tu, vénérable Aïeul à deux galons? - ---Je vais à la pêche, sœur cadette. - ---Il fait beau temps: le poisson abondera. - ---Heu! heu! - ---Vénérable Aïeul, permets-moi de t’accompagner: je m’ennuie à la -maison; il fait chaud ici et j’ai envie de me promener. - ---Viens avec nous. - -La fillette bondit et emboîte le pas aux deux hommes. Tout en marchant, -elle remarque l’air pénétré de Hiên, entend la musique infernale que -font les instruments de fer-blanc attachés à la ceinture du tirailleur, -et rit comme une source. Hiên se retourne, soupçonneux. - ---Pourquoi ris-tu? - ---Tu ressembles au mât de cocagne que l’on avait planté au marché, le -jour du Têt. - -A cette comparaison moqueuse, mais juste, le pauvre diable ne trouve -rien à répondre, et, tout à coup, les bidons, les paniers, les lignes -dont il s’est encombré, et que, tout à l’heure encore, sous le soleil -ardent, il portait si vaillamment, lui paraissent pesants et ridicules, -et, comme on arrive à la levée où l’Aïeul choisit habituellement sa -place, Hiên se débarrasse avec joie de l’attirail qui le rendit -grotesque aux yeux de sa bien-aimée. Il déroule les lignes, arme les -hameçons de hideux vers rouges, assujettit les cannes avec de gros -cailloux. - -Fameuse place, à l’ombre d’une touffe de bambou, éventée par le souffle -du large! L’Aïeul oublieux des recommandations éplorées de Bèp-Thoï, a -jeté son dévolu sur une large pierre tapissée d’une belle mousse verte: -il s’assied et regarde la houle où filtre le soleil. Les bouchons -écarlates se balancent doucement, avec des allures pacifiques d’engins -inoffensifs; des essaims de menus poissons argentés défilent en bon -ordre et d’un air indifférent autour des appâts: sans doute les -jugent-ils répugnants... «Ils n’ont vraiment pas tort»! songe le -pêcheur, et, sans plus s’occuper de sa besogne, il admire maintenant les -fusées d’écume que la houle projette sur les roches. Des ourlets d’eau -pétillante montent à l’assaut de la digue, submergent les rochers, qui -reparaissent ruisselants et pareils, avec leurs chevelures d’algues -tordues par les lames, à des crânes de noyés. - -L’Aïeul ouvre le roman à couverture jaune qui gît dans la mousse; à -travers les feuilles de bambous, le soleil crible les pages de petits -ronds dansants... Choix malheureux: c’est une banale histoire -d’adultère, où sont décrits avec complaisance les états d’âme d’une -petite provinciale neurasthénique et détraquée. L’Aïeul estimant que -l’héroïne eût mérité cent fois le fouet ou la douche, enfouit l’ennuyeux -volume dans le panier à poissons. - -Rasséréné par cette exécution, il bourre minutieusement sa pipe et -l’allume, et la fumée s’envole en petits flocons blancs qui réjouissent -les yeux du fumeur. Le ronflement rythmé du ressac lui suggère des -souvenirs musicaux... Oui, c’est bien la chanson du _Rouet d’Omphale_... -Il fredonne la plainte du héros courbé aux genoux de la femme; comme les -violons de Colonne, il passe du _piano_ au _fortissimo_, et les -escouades de poissons qui rôdaient autour des hameçons prennent -décidément la fuite. Seul un crabe énorme, averti, sans doute, des -faibles dangers courus, se glisse traîtreusement parmi les algues et -grignote paisiblement les appâts. Le chanteur, tenté par la mousse et -l’herbe, s’est allongé sur le dos, le casque sur les yeux. Le crabe peut -maintenant dévorer tout à son aise les vers rouges: l’Aïeul s’est -assoupi et les clameurs des cloches battues par l’écume ne cessent pas -de le bercer. - -Ses compagnons sont restés d’abord bien sagement à regarder flotter les -bouchons; puis Maÿ a entraîné Hiên le long de la grève, et, un instant, -ils ont cherché entre les galets des hippocampes et des coquillages; ils -ont lancé des cailloux aux crabes attardés, enfoncé des branches dans la -panse gélatineuse des méduses. Puis la fillette a déclaré: - ---Je suis lasse. - -Et le bon amoureux l’a installée confortablement sous une sorte de -tonnelle de ricins. - -Pour la distraire, il fait des ricochets superbes avec des débris de -tuiles. Il a ôté son veston de toile, et son torse noirci, ses biceps -saillants se tendent glorieusement au grand soleil qui dore la plage. -Maÿ le considère et se sent alanguie et nerveuse. - ---Viens t’asseoir près de moi, Hiên. - -Docile, Hiên vient s’accroupir aux pieds de la fillette. - ---Vois comme j’ai chaud, Hiên! - -Elle a posé ses deux mains brûlantes sur les épaules bosselées de -muscles durs qui tressaillent. - ---Moi aussi, j’ai chaud, bégaie le géant accroupi et frissonnant. - -Mais que fait donc Maÿ?... Elle dégrafe sa longue tunique de crépon -noir; les boutons d’argent roulent sous ses doigts hâtifs et cèdent, un -par un; la voici demi-nue, offrant sa poitrine à la brise fraîche. Elle -s’étire et cambre son buste de statuette où perlent des gouttes légères -de sueur. Renversée sur le gazon, les mains croisées sous la nuque, elle -rit comme roucoulent les tourterelles et parle d’une voix essoufflée: - ---Mets-toi près de moi, Hiên. - -Il hésite: devant ce petit corps dévêtu et frémissant, il s’est senti -tout à coup désemparé, hébété; un nuage rouge est descendu de ses -paupières devant ses yeux, ses oreilles bourdonnent, ses mains tremblent -de fièvre et cette sensation neuve l’inquiète... - -Mets-toi donc là, imbécile!... Cette fièvre, c’est l’amour, le seul -amour vrai, l’amour des bêtes!... Tu vas être, pour cette petite fille -en délire, pareil à un dieu!... Et demain tu le seras encore, et -toujours!... Et tu auras conquis le bonheur... - ---Prends-moi dans tes bras, Hiên! - -Elle attire de toute la force de ses poignets minces le lourdaud; et il -se défend, et il lui semble qu’il va salir son idole s’il entoure de ses -vilains bras poilus cette délicate divinité d’ivoire. - ---Viens près de moi, Hiên!... plus près!... - -Elle est folle!... Hiên se redresse à demi, les tempes battantes, la -considère avec ses yeux de bon bouledogue effaré. Et les lèvres -empourprées de bétel lui crachent l’injure: - ---Individu idiot! - -Il se doute alors vaguement qu’il a commis quelque fâcheuse bévue, et, -pour la réparer, pour apaiser la colère incompréhensible de Maÿ, il rit, -il rit bêtement, et ses doigts malhabiles torturent son turban. - -Les boutons d’argent ont refermé sur les seins minuscules la tunique de -crépon noir et Maÿ se lève, rouge encore, un sourire méprisant à la -bouche. Sans plus regarder le gueux agenouillé, elle s’en va sur la -route où pleuvent les fleurs de frangipanier; elle disparaît. - -Il la voit fuir, abruti et malheureux, prêt à sangloter... Que lui -a-t-il fait?... que lui a-t-il fait?... - -Il se secoue, comme au sortir d’un sommeil traversé de cauchemars. - -Le soleil ne brûle plus, son disque orange affleure l’horizon. Le -crépuscule va venir, et la nuit bientôt... L’Aïeul est parti. - -Hiên ramasse les lignes veuves d’hameçons, les paniers vides, les boîtes -à vers, les bidons qui recommencent sur ses flancs leur musique -infernale. Il marche d’un pas morne et le front bas, suivant dans la -poussière les traces des petits pieds nus de Maÿ. Une idée fixe l’obsède -maintenant et il la formule à mi-voix: - ---Il ne faut pas que je raconte cette histoire à l’Aïeul!... Je ne -parlerai pas à l’Aïeul!... - - * - - * * - -Il a parlé à l’Aïeul. Il lui a tout dit, accroupi près de la chaise -longue et remuant l’éventail japonais, et l’Aïeul a froncé les sourcils -et, retirant sa pipe de sa bouche, a fait simplement cette réponse: - ---Individu idiot! - - - - -XIII - - -Hiên le Maboul déroula sur les planches du lit de camp sa natte siamoise -où se voyaient dans une plaine verte des lions cerise et des pagodes -jaunes. Il descendit sa caisse de l’étagère où sa place était marquée -parmi d’autres caisses uniformément noires et timbrées de chiffres -rouges. Il l’ouvrit et, méthodiquement, avec des précautions de ménagère -comptant son linge, en sortit tout son petit bagage. - -Il plia selon les rites les vestons de toile blanche empesés, les -vestons de toile kaki rapiécés et flasques, les paletots de molleton -bleu sombre, les pantalons de coutil et de cotonnade; il bâtit ensuite -avec le tout une magnifique colonne carrée, qu’il coiffa d’un salacco. A -la base du monument, il sema les jambières, les jugulaires et les -ceintures. Il déploya sa trousse de cuir fauve, aligna sur un mouchoir -illustré le miroir d’étain, les ciseaux, la brosse à dents, le peigne de -bambou, le dé, et démonta l’instrument de bois qui lui servait à la fois -d’alène, de bobine et d’étui à aiguilles. Reculant de deux pas, il -contempla son ouvrage d’un œil admiratif. - -Autour de lui, et d’un bout à l’autre de la case, des nattes s’étaient -déroulées sur le lit de camp et des caisses noires avaient vidé leur -contenu multicolore sur les nattes. La compagnie se préparait à une -«revue de détail», et les deux grandes cases bruissaient comme des -ruches. - -Les sergents français, le casque en bataille, allaient et venaient, -prodiguant des ordres et des encouragements, jurant et s’épongeant le -front avec leurs mouchoirs à carreaux. Des tirailleurs de corvée -époussetaient les étagères et les charpentes goudronnées, chassaient les -pacifiques margouillats et les geckos bruyants, massacraient les -araignées, balayaient les monômes de fourmis, crevaient les édifices des -termites. Des caporaux faisaient laver les persiennes peintes au -coaltar. Les hommes «de chambre», le balai de rotin aux doigts, -fourrageaient sous le lit de camp, sourds aux clameurs des innocents -camarades à qui, par inadvertance, ils donnaient de leur balai dans les -chevilles. Les vieux tirailleurs médaillés, graves et muets, se tenaient -accroupis auprès de leur paquetage étalé d’un tour de main et fumaient -la pipe à eau. - -Dehors le grand soleil calme s’épanouissait. Hiên promena la brosse sur -ses cartouchières et sur son ceinturon cirés à l’encaustique, fit -reluire les boutons et la plaque de cuivre avec du sable mouillé. Puis, -s’étant assis et s’étant muni de tout un arsenal de tournevis, -d’écouvillons, de brosses, de chiffons, de fioles, il ébaucha la grande -œuvre: le nettoyage de son mousqueton. Pièce par pièce, il l’astiqua, le -frotta, le récura, le dégraissa, jusqu’à ce que, plaçant l’œil à la -bouche du canon, il vit les rayures étinceler, jusqu’à ce que la culasse -d’acier poli parût nickelée. Avec des soins minutieux, il coucha l’arme -éblouissante sur le bord de la natte et courut se laver les mains à -l’abreuvoir. Puis il s’habilla et attendit les événements. - -La grosse voix du sergent Castel recommandait aux retardataires de se -hâter, car l’heure passait. Sur le ciment, où des artistes avaient tracé -des dessins géométriques avec des caisses de tôle percées de petits -trous, le trot affolé des pieds nus se précipita. - -Il y eut encore des cris, des injures, et le silence se fit au moment où -le «Fixe!» hurlé à pleins poumons par un caporal annonça l’entrée du -lieutenant. Les deux lits de camp adossés alignaient, d’un bout à -l’autre des deux travées, leurs piles bigarrées d’effets, leurs nattes -vertes, débordant sous l’étalage des cartouchières et des trousses, et -les deux haies de tirailleurs figés et contemplant les premières poutres -de la charpente. - -L’Aïeul, suivi du morose Pietro et des comptables importants et raides, -s’avançait, foulant de ses bottines vernies les rosaces humides. Il -vérifiait des livrets, inspectait des doublures, se mirait dans des -plaques de ceinturon, manœuvrait des culasses de mousquetons, faisait -jouer des baïonnettes dans des fourreaux. A chaque tirailleur il -adressait un discours bref, louant ou critiquant sa tenue, reprochant -des peccadilles récentes ou glorifiant les services rendus aux -chantiers, tançant les paresseux, encourageant les braves gens à -persévérer. - -Mais ces harangues étaient paternelles et les mauvais sujets eux-mêmes -s’en trouvaient réconfortés, prêts au repentir. Hiên reçut de vifs -éloges, qui allumèrent une flamme dans ses yeux sauvages et lui -donnèrent la tentation peu militaire de saisir les mains de son chef et -d’y poser les lèvres. Il conserva cependant l’attitude du soldat sans -armes et la discipline n’eut point à souffrir d’une manifestation -contraire à toutes les règles établies. - -Des honneurs plus éclatants encore étaient réservés à ce bon tirailleur. -Lorsque fut terminée l’inspection, la compagnie se forma en carré sous -les flamboyants et l’Aïeul exprima à ses hommes toute sa satisfaction. -Puis il ajouta: - ---Vous tous présents, je félicite particulièrement Phâm-vân-Hiên. Vous -êtes tous témoins des progrès réalisés par lui: il s’est appliqué, -chaque jour, à faire mieux que la veille; il s’est instruit; il est -devenu un vrai tirailleur, ardent au travail, soumis et propre... -N’a-t-il pas mérité des félicitations, petits frères? - ---Oui, vénérable Aïeul, il les a méritées! - ---C’est bien! ne criez pas si fort!... Je le félicite donc, et devant -vous tous, je proclame qu’il est un bon soldat. - -Les tirailleurs se dispersèrent, commentant l’heureuse chance de leur -camarade et jacassant comme un vol de perruches. Et l’Aïeul, resté seul -avec Hiên, vit les prunelles de son serviteur se ternir et ses mains -danser, signe d’émotion grave. Il prévint le déluge imminent. - ---Va chercher une paire de rames, dit-il, nous allons faire une -promenade dans la baie pour noyer ton attendrissement. - - * - - * * - -Entre les coques blanches et effilées des baleinières, le petit canot -vert pomme s’insinua. Hiên ramait et l’Aïeul tenait la barre. Ils -contournèrent l’appontement, évitèrent un lourd ponton ancré dans le -sable et gagnèrent le large. Ils longèrent les jonques assemblées au -milieu de la baie; les pêcheurs assis en rond sur les roufs couleur de -rouille leur souhaitèrent en riant une heureuse traversée; ils -passèrent... La houle les prit et les balança sans violence. - -L’Aïeul demanda subitement: - ---Aimes-tu toujours Maÿ, petit frère? - -Hiên faillit, ainsi interpellé, lâcher ses rames pour assurer son turban -et bredouilla confusément: - ---Si j’aime Maÿ?... si j’aime Maÿ?... - ---Ne te trouble pas: je ne me moque pas. Réponds à ma question: aimes-tu -toujours Maÿ? - ---Je l’aime toujours. - ---Autant qu’au premier jour? - ---Davantage, Aïeul à deux galons! - ---Sens-tu qu’il te serait impossible de renoncer à elle? - ---Comment pourrais-je l’oublier? Je ne puis passer un seul jour sans -l’avoir vue; il faut que je la voie, que je l’entende parler. Elle est -dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mon cœur, dans toute ma chair: -comment pourrais-je l’arracher de moi? - ---Tu l’aimes à ce point? - ---Au point que tout ce qui me vient d’elle me semble doux, que, faute -d’obtenir son sourire, je mendie ses rebuffades. Je suis comme le chien -qui sait qu’il va recevoir un coup de trique, mais qui rampe tout de -même vers son maître pour lui lécher les mains. - ---Je connais ton mal; j’en ai souffert autrefois. J’ai guéri. Tu peux -guérir encore. - ---Quel est le remède, Aïeul? - ---Renonce à Maÿ. Elle n’est pas faite pour toi. Tu es simple, elle est -compliquée; tu es franc et honnête, elle est perverse et fausse. Tu es -pauvre; elle raffole des bijoux, des belles tuniques, des piastres -neuves, toutes choses que tu ne pourras lui donner... Il te restait une -chance de bonheur: elle admirait ta force. Elle a perdu la tête, un -instant, en ton honneur: tu as été assez niais pour te dérober... Elle -ne te pardonnera pas de l’avoir respectée; tu as perdu à ses yeux ton -prestige de solide gaillard pour n’être plus définitivement qu’un nigaud -maladroit. Tu as passé à côté du bonheur, ne t’acharne pas à courir -après. Il y a d’autres filles que Maÿ. - ---Aïeul! Aïeul! quelle fille est pareille à Maÿ? - ---Je connais cette antienne: je l’ai chantée. Et je ne la chante plus. -Tu sauras que les femmes sont toutes pareilles les unes aux autres; -elles se valent toutes. Celles qui paraissent meilleures, il ne leur a -manqué, à celles-là, que l’occasion de faillir... Du moins, si tu dois -te marier, faut-il t’arranger pour mettre le plus possible d’atouts dans -ton jeu: choisis une bonne grosse fille qui ne soit pas détraquée ni -vicieuse. - ---Je ne pourrai pas, je ne pourrai pas oublier Maÿ, gémit lamentablement -le pauvre Maboul. - ---Tu l’oublieras, petit frère... Tu souffriras, parbleu! Tu passeras des -nuits blanches; il t’arrivera d’errer anxieusement autour de la case de -la bien-aimée; tu n’auras plus de cœur à rien. Puis, un beau matin, tu -laisseras pour toujours sur ton lit de camp ton cauchemar mauvais; tu -jugeras que ton idole est une ridicule pimbêche; tu brûleras gaiement ce -que tu avais adoré. Tu seras grand, fort et joyeux, parce que -connaissant les femmes et les méprisant. Tu seras heureux! - ---Maÿ seule pourrait me donner le bonheur! - ---Il ne peut venir des femmes que deuil et malheur. Oublie Maÿ. - ---Je ne peux pas, je ne peux pas l’oublier! - ---Alors oublie tout ce que je t’ai dit. Du moment que tu tiens -absolument à épouser cette petite fille et que tous mes arguments ne -peuvent prévaloir contre ton amour, épouse-la. Je peux me tromper, du -reste, et je le voudrais. Je ne demande pas mieux que de te voir marié, -père de nombreux enfants, choyé par ta compagne, heureux enfin. Je ne -veux qu’une chose: ton bonheur; et, puisque, d’après toi, il réside -uniquement dans ton mariage avec Maÿ, je ferai venir, ce soir, le -sergent Cang et je renouvellerai ma démarche... Rame un peu -maintenant... - - * - - * * - -Le sergent Cang a consenti: le mariage se fera dans six mois. Selon -l’usage annamite, Maÿ n’a pas été consultée: son père lui a simplement -amené Hiên et les deux fiancés ont échangé la noix d’arec et la feuille -de bétel. Elle n’a point souri; elle n’a point pleuré: à quoi bon? - -Le pauvre Hiên, encouragé par Thi-Baÿ, a voulu mettre ses lèvres sur les -joues froides et fermes de sa future femme. Elle s’est laissé embrasser, -les yeux morts. A quoi bon résister?... lui a-t-on demandé son avis?... - -L’Aïeul l’a fait comparaître dans sa belle maison tendue de soie et -gardée par des bouddhas barbus; il l’a félicitée, en présence de Hiên, -et lui a fait don d’une boîte laquée où, sur un lit de coton rose, -dormait un splendide collier d’or travaillé au poinçon. Elle a mis le -collier à son cou; sa figure s’est illuminée, une seconde, et Hiên le -Maboul a été envahi d’une joie démente: il a cru que son bonheur serait -éternel et les paroles de l’Aïeul sont sorties de sa mémoire. - - - - -XIV - - -Hiên se retourna. L’hôpital de Cho-Quan effaçait entre les manguiers son -toit couleur de brouillard; une cloche sonnait à petits coups étouffés -et grêles: la visite du matin. Hiên tâta sous son veston les papiers qui -affirmaient sa liberté reconquise; il les sortit de sa poche, les -compta, les recompta: feuille de route, exeat, certificats attestant que -le tirailleur Phâm-vân-Hiên, définitivement guéri du «béribéri», était -renvoyé de l’hôpital de Cho-Quan et dirigé sur sa garnison du -Cap-Saint-Jacques. Il referma son veston et respira: ce soir, il -retrouverait Maÿ et l’Aïeul. Il regarda une dernière fois les toits gris -de sa prison et se mit en marche, à grandes enjambées, sur la route de -Saïgon. - -Il avait plu à l’aube: les ornières achevaient de boire des flaques -d’eau pourpres, les volubilis penchaient leurs clochettes alourdies le -long des haies lavées et rajeunies. Les aréquiers redressaient leurs -plumets trempés; les fleurs de frangipanier rouvraient leurs corolles -enroulées en conques; les moineaux guillerets chantaient dans les -buissons de petits hymnes au soleil reparu. Hiên baigna dans le gazon -humide des accotements ses pieds souillés de boue et gambada comme un -poulain échappé. - -Avec une âpre allégresse de convalescent, il se remémora ces quatre -semaines de maladie et de captivité. Au lendemain de ses fiançailles, il -avait été saisi d’un mal bizarre: ses jambes et ses bras avaient enflé -au point qu’il ne pouvait plus se tenir debout ni remuer les mains. Le -docteur du Cap l’avait déclaré atteint de «béribéri» et Hiên avait -tremblé, car les médecins d’Europe ne savent pas soigner ce mal étrange -et peu étudié, dont la cause même est ignorée. A tout hasard on lui -avait appliqué le thermo-cautère sur la poitrine et dans le dos, sans -autre résultat que de lui arracher des hurlements de douleur; on l’avait -bourré de viande et de riz, et ce traitement, qui l’enchantait, l’avait -seulement fait grossir encore; et l’on ne put savoir si cet -accroissement d’embonpoint était dû au béribéri ou simplement au régime -suivi. - -Finalement on l’avait expédié à l’hôpital de Cho-Quan, où, pendant un -mois, les docteurs avaient expérimenté sur lui une série de systèmes -ingénieux. Convaincu qu’il allait mourir dans cette grande maison triste -où l’on parlait à voix basse, où l’on entendait gémir les patients et -soupirer les agonisants, où les infirmiers indigènes, ses compatriotes, -prélevaient régulièrement les meilleures portions de ses repas, il -pleurait sa fiancée et son maître. - -Maigrit-il de chagrin ou plutôt guérit-il subitement? Mystère! En tout -cas, il se retrouva, certain jour, dégonflé et normal, le pouls -régulier, et les médecins triomphèrent de cette cure inattendue. On le -garda encore pendant une semaine en observation, et, comme il enflait -d’autant moins qu’il ne mangeait pas à sa faim, on le libéra. - -Et c’est ainsi que, ce matin de mai, il se trouvait déambuler sur la -route de Cho-Quan à Saïgon et recueillir les dernières gouttes laissées -par l’averse sur les manguiers. - -La ville était proche. Hiên s’épouvanta de son immensité et de son -mouvement qu’il n’avait pu soupçonner un mois auparavant, enfermé qu’il -était dans un fourgon d’ambulance. Les cris des «coolies pousse-pousse» -tirant leurs petits véhicules à roues caoutchoutées, des cochers de -«malabars» accrochés aux brancards de leurs voitures à caisse étroite et -décorée de fleurs grossières, les appels des Chinois vendeurs de soupe -au vermicelle, des marchandes de poisson, tout ce bourdonnement -formidable du quartier indigène lui emplissait les oreilles et -l’étourdissait. - -Coudoyé rudement et bousculé, il allait d’ahurissement en ahurissement, -tantôt en arrêt devant les jambières grenat et le chapeau démesuré d’un -policier annamite, tantôt saisi d’inquiétude au passage d’un Chetty -barbouillé de chaux et les narines plaquées d’or, tantôt suivant d’un -œil rond les chevaux australiens, minces et géants, tenus en main par de -minuscules boys. Il admira, figé sur le trottoir, les robes de velours, -les colliers de grains d’or, les mules brodées des congaï qui -évoluaient, ondulant de la croupe et balançant prétentieusement les -bras: la splendeur de ces belles dames l’émut plus que leurs œillades, -auxquelles il ne prit garde. - -De longues théories de fillettes, trottinant entre leurs paniers de -paddy, formaient sur la chaussée des processions de chenilles bigarrées. -Des garçons mal peignés, assis au seuil de maisons basses, faisaient des -signes que Hiên ne comprit pas et leurs rires aigus de filles -l’exaspérèrent. - -Au pied d’un réverbère, les tirailleurs accroupis sur les escabeaux d’un -restaurant improvisé, buvaient du thé: il leur demanda son chemin. Il -but du thé avec eux et causa: ses nouveaux camarades l’informèrent que -la chaloupe du Cap-Saint-Jacques ne partait pas avant onze heures et -qu’il pouvait, sans crainte de manquer son départ, passer un moment avec -eux. Ils lui apprirent des choses étonnantes sur Saïgon, sur Cho-Len. La -naïveté infinie de ce provincial les confondait: mais, comme il avait -payé déjà plusieurs tournées, ils lui celèrent soigneusement leur -dédain: on se sépara bons amis, après avoir décliné ses noms et ses -numéros matricules et s’être promis à plusieurs reprises de se revoir. - -Hiên descendit la rue Catinat, le cœur battant de stupéfaction et de -ravissement. Il s’attardait aux devantures des magasins, où, derrière -des comptoirs débordants de soieries, de dentelles, d’étoffes, d’objets -de toutes sortes et de toutes formes et dont il ne soupçonnait point -l’usage, trônaient des messieurs chauves et barbus et des demoiselles -pâles à l’air arrogant et méchant. D’autres messieurs barbus et d’autres -demoiselles aux figures pâles émergeant de robes flottantes et molles le -frôlaient, et il s’écartait précipitamment, redoutant quelque coup de -canne et fuyant le regard dur des yeux fixes. - -Des grincements d’archet l’attirèrent: debout entre les baies de la -véranda, les pseudo-tziganes de l’Hôtel Insulaire massacraient une -quelconque «marche de Rakoczy». Il admira franchement leurs dolmans -garance à brandebourgs noirs, mais leur musique lui parut singulièrement -barbare et criarde et, s’étant risqué à gravir la première marche du -large escalier de briques, il constata que le chant des violons semblait -plonger les rares consommateurs dans un accablement profond. Des -domestiques chinois le menacèrent de leurs serviettes: il s’enfuit à -toutes jambes et se réfugia derrière la haie des pousse-pousse qui -appuyaient au trottoir leurs brancards ornés de cuivre. - -Il reprit sa promenade, poursuivi par les piaulements saccadés de -l’orchestre. A la terrasse d’un café, des officiers en tuniques blanches -buvaient dans des verres embués des liqueurs multicolores. Des joueurs, -assemblés autour d’un tapis vert, manipulaient avec violence, et d’un -air furieux, de petits rectangles de carton enluminés: Hiên consacra un -bon quart d’heure à surveiller leur partie avec des yeux agrandis par -l’étonnement. Entre les tables de marbre s’insinuaient des marchands de -journaux, garçons impudents à faces glabres sous les casquettes de drap -bleu foncé, des bouquetières, toutes petites filles qui offraient des -roses et des œillets avec des mines effrontées de rôdeuses. - -Plus loin, les mêmes personnages faisaient des gestes identiques aux -terrasses de cafés pareils. Puis les boutiques chinoises ouvraient sur -la rue leurs échoppes sales et puant l’opium; des rotiniers tressaient -des chaises longues et des fauteuils, des ébénistes vernissaient des -armoires de bois jaune; des tailleurs pesaient de leurs pieds nus sur -les pédales rouillées de machines à coudre préhistoriques; des -bijoutiers fignolaient, à coups de marteau, des dragons à crinière -hirsute sur des manches d’ombrelles. - -Enfin ce fut le port. Un tramway à vapeur passa en toussant, sifflant, -crachant de la vapeur et de la fumée, et Hiên, mal initié encore à -toutes les merveilles de la civilisation, crut à quelque invention de -mauvais esprits. Le monstre disparu, il se rassura et s’orienta entre -les barils, les sacs et la ferraille qui encombraient le quai. - -La multitude des chaloupes, vedettes, paquebots, cargo-boats amarrés au -ras des appontements l’épouvanta. Un coolie obligeant lui indiqua la -chaloupe du Cap. Un élégant commissaire, chaussé d’escarpins vernis qui -laissaient voir des chaussettes à pois, prit sa feuille de route avec -des airs dégoûtés de percepteur recevant les impôts d’un vulgaire -contribuable. Moyennant cette formalité, le tirailleur fut autorisé à se -choisir une place sur le pont. - -Il n’arriva pas sans difficulté jusque-là: l’entrepont était semé -d’obstacles de toute nature, ballots de coton, meubles, paniers de -poissons, rails, traverses, caisses de cartouches. Au bord d’un trou -noir, des matelots annamites, suants et hurlants, manœuvraient des -treuils à bras qui déroulaient avec un tapage insupportable des chaînes -graisseuses. Des commissionnaires allaient et venaient, ployés en deux -sous d’énormes malles dont les angles heurtaient brutalement les -infortunés passagers. Des femmes embarrassées d’enfants pleurards et de -boîtes laquées se querellaient autour de l’échelle qui menait au -spardeck. Elles s’effacèrent pour livrer passage à deux gros -fonctionnaires européens, et Hiên s’élança dans le sillage tracé par les -amples dolmans. - -Parvenu enfin sur le pont, il élut domicile près du bastingage et, -déposant sa musette, poussa un profond soupir de soulagement. La rivière -de Saïgon étalait ses eaux jaunes entre le quai planté de tamariniers et -les rizières de la rive gauche que bordaient des aréquiers, de bananiers -et des lataniers et où les buffles paissaient. Jusqu’à l’horizon, que -fermaient des montagnes grises, des voiles de rotin cheminaient entre -les palmiers et les palétuviers sur d’invisibles arroyos. Contre les -berges, où s’écoulaient des ruisseaux boueux, de misérables cabanes -étaient plantées sur quatre pieux ou flottaient sur des radeaux de -bambous. - -L’autre rive était plus exclusivement européenne: les cales de l’arsenal -penchaient leurs toits d’ardoise auprès de formidables tas de charbon et -de briquettes; les torpilleurs salis, les contre-torpilleurs blancs, -souillés de suie, les canonnières couleur de rouille, les croiseurs -pavoisés de chemises et de pantalons mouillés, les vieux cuirassés -transformés en pontons et coiffés de paillotes, retentissaient de coups -de sifflets, de heurts de marteaux, de sonneries de clairons. Des -vedettes s’essoufflaient, remorquant des chalands de tôle rouge; des -canots croisaient des sampans pilotés par des matelots annamites et -portant sur des pavillons multicolores des noms de navires ou des -numéros d’ordre. La flottille des Messageries Fluviales égrenait ensuite -les cheminées noires de ses chaloupes. - -Hiên le Maboul, accroupi contre le bastingage, s’étonnait des paquebots -géants qui le regardaient par les trous sombres des hublots: «affrétés» -massifs, courriers effilés, cargo-boats trapus. A perte de vue, les -steamers étaient amarrés sur deux files, allemands, japonais, -américains, anglais, russes, chinois; au loin, les navires arrivant -s’annonçaient par des panaches de fumée noirâtre. - -Dans la clarté blanche du soleil, qui avivait le vert tendre des -feuilles neuves, l’ocre déteint des toits de paille, la pourpre des -flamboyants en fleurs, les bronzes des lisses et l’acier bleuissant des -canons, l’énorme port vivait et haletait à côté des rizières paisibles -jalonnées de palmiers et peuplées de buffles. - - * - - * * - -A chaque instant, des passagers nouveaux émergeaient du capot sur le -pont. Hiên perçut le cliquetis d’une baïonnette: il se retourna et -reconnut Phuc, son ancien ennemi, qui grimpait à son tour l’échelle, -gêné par son mousqueton, par sa couverture roulée, son «coupe-coupe», sa -petite marmite de cuivre, tout l’équipement enfin d’un tirailleur en -tenue de campagne. Sur ses talons, une femme noiraude, courte et râblée -comme lui, portait la caisse classique et réglementaire, des nattes, des -ombrelles, des paniers de provisions où résonnaient des vaisselles. - ---Par ici! par ici! clama Hiên. - ---Bonjour!... Aide-moi à me débarrasser et à débarrasser ma femme. - -Ils s’installèrent contre le bastingage et, s’étant assis sur une natte, -causèrent en camarades enchantés de se retrouver. Phuc venait d’achever -un stage d’infirmier au camp des Mares; il compatit au récit que lui fit -Hiên de ses souffrances. La grosse fille noire les écoutait en clignant -ses petits yeux bridés et en mâchant bruyamment une feuille de bétel. - ---Oui! je me suis marié, expliqua Phuc. Mon stage fini, j’ai obtenu une -permission de quinze jours et je suis allé dans mon village. J’y ai -trouvé cette honnête fille que je connaissais depuis des années et qui -m’attendait, paraît-il; et nous nous sommes mariés. - -La mangeuse de bétel ouvrit une large bouche saignante, où luisaient des -dents laquées, et rit silencieusement. - ---J’étais un peu fou autrefois, confessa Phuc; imagine-toi que cette -petite sotte de Maÿ m’avait séduit, avec ses allures de fille de -mandarin, avec ses yeux méchants, avec ses tuniques de soie... Je -l’aurais épousée, ma foi! j’aurais fait cette bêtise!... Hein! me -vois-tu accouplé avec cette pimbêche?... Quoi? Qu’est-ce que tu dis? - ---Je ne dis rien! - ---Je plains son mari. Pendant que monsieur suera sur la place -d’exercice, madame ira promener devant l’hôtel Ollivier ses robes neuves -et ses attitudes languissantes. Le premier venu qui lui montrera une -piastre la verra nue sous sa moustiquaire. Un beau jour, du reste, elle -filera le parfait amour avec un Français, qu’elle trompera, mais qui lui -donnera de l’argent et des bijoux. Cependant son mari se lamentera... -Nous autres, on s’aime solidement la nuit, et, le matin, on se moque -bien d’avoir une robe trouée; n’est-ce pas, Thi-Sao? - ---Oui, frère aîné! - -Le joyeux Phuc pinça vigoureusement la cuisse rebondie de son épouse, -qui tendait le pantalon luisant, et conclut: - ---Les gens avisés épousent des Thi-Sao; Maÿ est pour les imbéciles. - ---Je suis fiancé à Maÿ depuis six semaines, dit humblement Hiên. - ---Tu es... Ah! fit l’autre, abasourdi. - -Il devint subitement muet, car c’était un bon garçon, un peu étourdi -seulement; et l’énorme impair qu’il venait de commettre le consternait. -La placide Thi-Sao, que l’incident n’avait nullement troublée, offrit -aux tirailleurs une chique de bétel, et tous trois mastiquèrent sans mot -dire. Près d’eux, les autres passagers s’étaient casés pareillement par -groupes entassés sur des nattes. - -La chaloupe, prête au départ, vomissait de la fumée et s’entourait de -jets de vapeur; elle siffla longuement, à plusieurs reprises, lâcha ses -amarres, comme à regret, et fila, remuant des tourbillons de vase. - -Penché sur l’eau boueuse, Hiên avait froid au cœur. Les paroles de Phuc, -les paroles de l’Aïeul seraient-elles vérifiées, un jour? Se pourrait-il -que Maÿ, si jolie, si fine, livrât son petit corps pour de l’argent?... -Comment pouvait-on lire dans ses yeux immobiles la prédiction d’un tel -avenir?... Serait-il seul aveugle, lui, Hiên? Le doute entra dans son -âme pour la première fois et toute sa joie du retour fut empoisonnée. - -Phuc lui tendit une cigarette et demanda, brusquement soucieux: - ---As-tu reçu des nouvelles de la compagnie, à l’hôpital? - ---Non, répondit Hiên, je n’ai vu personne. - ---Le bruit a couru, aux Mares, d’un nouveau départ de l’Aïeul. C’est un -tirailleur libéré qui en parlait. Tu ne sais rien à ce propos? - ---Rien! - -Ils échangèrent un regard inquiet. Tous deux avaient la même pensée: -l’Aïeul parti, Pietro redevenait le maître et la vie d’enfer -recommençait. Tous deux frémissaient à l’évocation du tyran, mais Hiên -se sentait plus particulièrement menacé. L’Aïeul l’avait arraché au -bourreau, l’avait réconforté et relevé, avait protégé ses amours: -allait-il retomber dans ses ténèbres, recevoir encore des injures et des -coups, être comme jadis, aux yeux de sa fiancée, le pantin ridicule et -bafoué dont elle riait?... Ce mariage, que l’Aïeul avait préparé, se -ferait-il?... Les rizières inondées, étincelant au soleil de midi, lui -parurent soudain sombres et désolées. - -Son camarade, qui n’était point accoutumé aux longs chagrins, prononçait -des paroles encourageantes: - ---Le tirailleur libéré n’assurait rien!... Ce sont de simples -racontars... Ne te frappe pas, frère aîné! Nous apercevrons l’Aïeul sur -l’appontement, tout à l’heure... - -Sa face réjouie affirmait sa confiance inébranlable dans les événements. - ---Puisses-tu dire vrai! répondit la voix dolente de Hiên. - -Et l’espoir tenace lui rendit la gaieté. Entre les paillotes de la rive, -des coqs de pagode voletaient gauchement, leur queue rousse pendante; le -museau lustré d’une loutre émergeait parmi les herbes flottantes et -plongeait de nouveau dans la vase. Des canards à plumage gris fer -nageaient de conserve contre le courant: au bruit de l’hélice, ils -allongèrent leurs têtes plates, où luisaient les yeux méfiants, et -filèrent comme un essaim de flèches, égratignant de leurs pattes l’eau -bourbeuse. Des tourterelles roucoulaient dans les touffes de bambou; des -singes exécutaient des pirouettes dans les palétuviers... Hiên se -rasséréna définitivement au spectacle de la vie grouillante dans la -lumière immobile. - -Les berges s’éloignèrent. Le clapotis capricieux et saccadé du fleuve -devint la houle large et régulière de l’estuaire. La chaloupe côtoya les -pentes raides du massif de Ganh-Ray qui dévalaient vers des roches -noires chevelues d’algues glauques, et la baie des Cocotiers apparut, -avec ses villas blanches noyées dans le feuillage des frangipaniers. -Thi-Sao repliait ses nattes. L’ancre dévida sa chaîne goudronnée qui -cogna la tôle. - -Les deux camarades cherchaient en vain sur l’appontement le casque de -l’Aïeul. Dans le canot vert qui se hâtait vers la coupée, des -tirailleurs se courbaient sur les rames. A l’appel de Hiên, ils levèrent -la tête. - ---Nho, demanda Hiên, haletant, où est l’Aïeul? - -Nho montra du doigt les montagnes de Baria, qui s’estompaient à -l’horizon envahi par la brume: - ---L’Aïeul est parti, dit-il d’une voix morne. - -La nuit sembla submerger la baie violette. - - - - -XV - - ---Oui, l’Aïeul est parti, répéta le sergent Cang en branlant la tête. Il -est parti, parti sur une dépêche reçue de Saïgon, sans avoir pu même -nous dire deux mots d’encouragement, sans nous avoir revus. Bèp-Thoï a -bouclé ses caisses, bourré sa musette, et tous deux sont entrés dans la -grande forêt d’Annam, et personne ne sait quand ils reviendront... Le -soir, le sous-lieutenant est venu prendre le commandement de la -compagnie. L’adjudant est maître; la terreur règne... Tu aurais mieux -fait, mon garçon, de rester à l’hôpital: ici on souffre. - -Il caressa sa barbiche blanche et regarda la porte avec des yeux graves -qui semblaient retenir des larmes. Dehors, dans la nuit chaude et -gémissante, l’averse ruisselait sur le toit de paille et tintait sur les -feuilles mortes. La mer geignait entre les galets de la jetée. Une -rafale souleva l’auvent de latanier, jeta quelques larges gouttes d’eau -sur la terre battue où rôdaient les cancrelats, coucha la flamme fumeuse -du quinquet posé devant l’autel des ancêtres: derrière sa moustiquaire -violette, Maÿ se retourna et soupira doucement. - ---Mauvaise nuit! murmura Thi-Baÿ; les malins esprits errent dans la -tempête; les morts délaissés se plaignent et menacent. - -Elle alluma un bâtonnet, le planta dans un vase sacré empli de sable, et -l’encens fuma devant les lotus artificiels et mangés par les vers. Les -doigts osseux de la vieille femme se joignirent et son échine se plia en -deux, sous l’œil ironique des bouddhas ventripotents et roses peints sur -les panneaux de papier. D’une case voisine venaient des sons de -clochettes. La bourrasque continuait d’ébranler les chevrons. Cang se -lamenta: - ---Le sous-lieutenant ne sait pas! Il est jeune; l’adjudant lui a dit que -nous étions fourbes, sournois, méchants, que lui seul, Pietro, savait se -faire craindre et obéir: il l’a cru... A quoi bon réclamer? Le -sous-lieutenant est aveugle et sourd... La vie n’est pas drôle, mon -fils! - ---Mais qui dirige les travaux du nouveau camp? interrogea Hiên. - ---Personne! les travaux sont interrompus; ton wagon se rouille dans un -coin de la rizière. - ---Que fait-on, alors? - ---L’exercice, parbleu! Du matin au soir, l’adjudant galope derrière les -sections en aboyant et aligne les traînards à coups de matraque... Ah! -les belles manœuvres sur la place du Marché, lorsque l’Aïeul, arrêtant -son cheval sur un talus, nous regardait défiler! Nous autres, les -serre-files, chuchotions aux recrues: «Tapez du pied au quatrième pas -pour garder la cadence!» Et les recrues se meurtrissaient le talon sur -le sable et les cailloux. Les rengagés tendaient le jarret et bombaient -le torse; les deux pelotons défilaient comme un mur, les coudes serrés, -les mousquetons bien tenus en main; en avant, les clairons piaffaient et -soufflaient comme des diables, les yeux hors de la tête... Les beaux -jours que ces jours-là! On ne songeait guère à trouver l’exercice long -ni fatigant, parce que l’Aïeul était là! - ---L’Aïeul était bon et doux et poli, renchérit Thi-Baÿ; jamais il ne -passait devant ma porte sans me demander de mes nouvelles, sans causer -avec moi, pauvre vieille radoteuse. Les enfants sortaient des cases pour -lui prendre la main, et lui leur distribuait des sous neufs. Quand -l’adjudant passe, le dos voûté, marmottant des jurons dans sa moustache -sale, les portes se ferment et les gamins se cachent! - ---L’Aïeul était un bon maître, conclut Cang. - -Ainsi se lamentaient-ils, pleurant leur bonheur tranquille et l’homme -qui leur donnait ce bonheur. Au gré de la flamme, leurs ombres -croissaient et décroissaient sur les murs de torchis. La tempête -emplissait la nuit de ses plaintes furieuses. Les âmes des morts -semblèrent hurler avec la sirène d’un paquebot en détresse, avec les -bambous grinçants, pliés par la tourmente, avec les mouettes et les -goélands s’appelant au-dessus des ravins. Des branches sèches se -brisèrent contre la palissade. - -Hiên regarda le lit où, sous la moustiquaire, s’agitait Maÿ, dérangée -dans son sommeil par les bruits du dehors; elle dormait, sa figure pâle -traversée de frissons, les lèvres tremblantes: quelque cauchemar, sans -doute... - ---Tu penses à ton mariage? dit Cang; sois sans inquiétude: il se fera. -L’Aïeul m’a demandé la main de Maÿ pour toi et je lui ai donné ma -parole. Il est parti, mais il sera fait selon ses désirs: tu épouseras -ma fille. Du reste, tu es un brave garçon qui la rendras très heureuse. -Elle a bien quelques sottes idées: elle est vaniteuse, coquette; elle -préférerait un prétendant riche et généreux; mais tu as la force et la -santé qui valent mieux que l’argent. - ---Merci, père!... Je suis peureux et timide! Je craignais... Je -craignais... L’Aïeul parti, il me semblait que tout allait s’écrouler, -que tout le monde allait se retourner contre moi, comme autrefois quand -je suis venu de Phuôc-Tinh. Alors, tu me promets que... - ---Je te l’ai dit: tu épouseras Maÿ. Et maintenant, étends-toi sur ce lit -de camp. Fais provision de sommeil et de calme! Moi, j’ai perdu l’un et -l’autre depuis le départ du maître; mais je suis vieux et cela n’a rien -d’étonnant. - - * - - * * - ---Guérison complète! c’est inouï! déclara le docteur devant qui Hiên à -moitié nu grelottait. - ---Monsieur le major, insinua Pietro, important, j’ai toujours dit que -cet homme était un simulateur habile. - ---Vous croyez? Il faudrait qu’il eût été vraiment habile pour avoir -feint d’être atteint du béribéri! - ---Mais avait-il réellement le béribéri? - ---Vous le savez, sans doute, mieux que moi! répliqua le docteur. -(Celui-ci n’avait jamais témoigné à l’adjudant, dont il soupçonnait la -brutalité, une amitié débordante. Du reste, l’Aïeul était son ami et il -se souvenait d’avoir vu le tirailleur manier le panka chez le -lieutenant.) Alors vous pensez que votre lieutenant s’était laissé -abuser par cet homme? - ---N’importe qui l’aurait abusé, monsieur le major, pourvu qu’il fût -Annamite... A force d’écouter toutes les doléances de ces gens-là, il -avait fait de la compagnie une vraie cour du roi Pétaud, permettez-moi -de vous le dire... Quant à moi, je n’étais plus rien. Pour un malheureux -petit soufflet donné à un caporal, le lieutenant ne parlait de rien de -moins que de me faire casser! - ---Il n’avait certes pas tort!... En tout cas ma tâche était bien facile -lorsqu’il commandait: je n’avais que fort peu de malades, et jamais de -carottiers; jamais je ne voyais venir à la visite une telle procession -de pauvres diables épuisés et abrutis, sollicitant une exemption avec -des yeux désespérés... Que leur faites-vous donc faire? - -Pietro se garda de répondre. Il salua, tourna les talons et s’en alla, -satisfait de lui-même et mécontent d’autrui. - ---Tu peux te rhabiller, dit le docteur à Hiên. Tu reprendras ton service -demain. Si tu as quelque ennui, viens me trouver. Ton chef était mon -ami. - - * - - * * - -Et la vie de forçat reprit. Hiên le Maboul s’aligna de nouveau, le -mousqueton au poing et le cœur sautant d’angoisse, à côté de ses -camarades pareillement terrorisés; les tempes inondées de sueur froide, -les doigts frissonnants, il guetta l’approche du tyran qui bâtonnait ses -voisins; contre sa joue s’appliqua de nouveau la main sale et velue du -Corse, et sur ses épaules, la trique de rotin. Il fut de nouveau la -victime qui exaspérait son bourreau par son mutisme et sa faiblesse -mêmes. - -Pietro s’acharna contre lui; il le poursuivit de sa haine sauvage: il -lui semblait, frappant et injuriant le protégé du lieutenant, tirer -vengeance, en quelque sorte, de la bonté feinte et de l’effacement -auxquels celui-ci l’avait contraint pendant des mois. Foulant aux pieds -le serviteur, il insultait au maître absent avec une basse joie de -chacal jappant derrière le lion disparu. - ---Tu lui diras, hurlait-il d’une voix enrouée, mettant son poing sous le -nez du silencieux Hiên, tu lui diras, à ton Aïeul à deux galons, que je -t’ai allongé les oreilles hier, que je t’ai flanqué une claque -aujourd’hui!... Il peut bien revenir, ton Aïeul! D’ici son retour, je -t’aurai mis au pas ou j’aurai eu ta peau! - -Derrière la compagnie muette, les serre-files se raidissaient, -impassibles et les yeux fixes... - -Hiên perdit la notion des jours. Il se traînait machinalement du camp à -la place du Marché, de la place au camp. Les heures d’exercice -passaient, lentes et semblables à des semaines, sans qu’il parût s’en -émouvoir; au commandement de son instructeur, il soulevait son -mousqueton ou le replaçait contre son pied droit, sans se préoccuper -d’une cadence ou d’un ensemble quelconque. De fait, ses membres avaient -repris toute leur raideur d’autrefois, en même temps que la peur faisait -de nouveau la nuit dans son esprit. Injures et coups n’avaient d’autre -résultat que de faire trembler davantage le malheureux et le rendre plus -inerte. Il lui parut que son supplice durait depuis le commencement des -siècles et jamais ne cesserait. Le découragement le saisit, puis -l’abrutissement: il s’accoutuma aux insultes; son échine se courba, -toujours tendue à la matraque de l’adjudant. Ses mains retrouvèrent -leurs gestes fébriles; il fut de nouveau le pantin grotesque, maladroit -et stupide. La théorie et les cours de français le revirent bégayant et -ignare. Insensiblement il retournait à ses ténèbres. - - * - - * * - -Cependant il n’oubliait pas l’Aïeul. Chaque nuit, le visage de l’absent -se penchait sur son lit de camp; il distinguait les yeux bleus si -clairs, les moustaches tombant sur les lèvres rieuses, et l’absent -répétait les paroles dites autrefois: - ---Tu connaîtras la vie et tu découvriras sa laideur; tu verras pulluler -le mal comme des larves de moustiques dans une mare. Les bons sont rares -et timides: les méchants sont légion et font la loi... Tu sauras que les -bêtes de la forêt sont moins féroces que l’homme, qui fait le mal pour -l’amour du mal, et tu pleureras la forêt et ton ignorance... La vie -n’est pas belle, petit frère, parce que l’homme est laid... L’homme est -un tigre pour l’homme. Fuis-le; tourne les yeux vers la nature; elle -seule ne trompe point, ne change point; regarde-la, écoute-la vivre: -elle emplira tes yeux de lumière, tes oreilles de sons et les dégoûts -humains n’atteindront plus ton âme... Crains ton semblable... - -Hiên, qui a souffert des hommes, voudrait déserter. Fuir! fuir!... -Hélas! Hiên le Maboul a vécu, il vit comme tout le monde: la -civilisation a rogné ses ailes d’oiseau sauvage. Il a pu jadis essayer -de prendre son essor vers la forêt nourricière, lorsque, frémissant -encore de la liberté perdue, il a découvert avec horreur la saleté de -l’âme humaine. Aujourd’hui, comme l’Ange de _la Merveilleuse Visite_, il -ne peut plus se servir de ses ailes. Il ne songe même pas à s’en servir: -la vie lui a façonné une mentalité de civilisé enchaîné à sa meule et -ignorant désormais jusqu’au désir de l’affranchissement... - -Toutes les nuits, il entendait ainsi parler l’Aïeul, répétait à -demi-voix ses paroles, jusqu’à ce qu’un voisin l’arrachât d’une bourrade -à son sommeil fiévreux. Alors il se dressait sur sa natte, suant de -terreur, croyant à quelque contre-appel, croyant ouïr les rugissements -de l’adjudant. Il restait accroupi durant des heures, la tête sur les -genoux, guettant l’apparition de l’aube derrière les lames des -persiennes. Les camarades disaient tout bas: - ---Le voilà qui cause avec l’absent; sa folie le reprend... - -Chaque soir, l’exercice terminé, il allait vers le nouveau camp, et, -chemin faisant, les femmes et les gamins du village considéraient avec -des yeux ahuris ce grand tirailleur qui gesticulait et parlait tout -seul. Il errait dans le chantier abandonné où flottait, croyait-il, -l’âme de son maître. Il s’asseyait sur le talus, près de son wagonnet -renversé, contemplait longuement les rails que la rouille rongeait, le -remblai envahi par les herbes et raviné par les pluies, les cases sapées -par les termites, les hangars affaissés, les trous à torchis où -coassaient les crapauds-buffles. - -Le crépuscule descendait du ciel, où cheminaient des nuées illuminées -d’éclairs. Peu importaient à Hiên l’heure en fuite et la nuit tombante: -il écoutait vivre le passé... Sur la rizière obscurcie grinçaient les -roues basses; les pelles des terrassiers grattaient la tôle sonore des -bennes; les marteaux des forgerons tintaient sur les enclumes -chantantes; les scies pleuraient âprement sur les limes. L’absent -parlait: - ---Du courage, petits frères! la pause est proche... Trinh, le manche de -ton burin est fendu: demandes-en un autre à ton sergent... -Raccourcis-moi ces paillotes, Nam; donne encore un coup de masse sur la -tête de cette cheville, Tam: tu vois bien qu’elle n’est enfoncée qu’à -moitié... Déplacez-moi ce rail, vous autres: il menace de glisser dans -la rizière. - -Les ténèbres envahissaient le chantier, et la voix chère et les bruits -familiers faisaient silence. Hiên se levait avec un soupir, le front -douloureux, les jambes molles. Il se dirigeait vers la maison de son -maître, ruminant des espérances insensées: - ---L’Aïeul est peut-être revenu! je vais le trouver fumant sa pipe sous -sa véranda ou assis devant son bureau. Alors je me tiendrai debout -derrière lui et je l’éventerai comme autrefois. Et, lorsque ses yeux se -lèveront vers moi, je me mettrai à genoux près de lui, j’appuierai ma -figure sur ses mains et je pleurerai, je pleurerai, et lui me parlera -doucement... - -Il se faufilait dans la brousse; les aiguilles des cactus -ensanglantaient ses talons; les branches des euphorbes accrochaient les -manches de son veston, fouettaient ses joues. Hélas! nul rai de lumière -ne filtrait sous les persiennes fermées. Contre la balustrade la chaise -longue de rotin pourrissait. Hiên rôdait, désolé, sous la véranda, et -les chambres vides lui renvoyaient à travers les portes closes le bruit -de ses pas. Des ailes de chauves-souris le frôlaient avec des plaintes -aiguës. Sous l’appentis de Bèp-Thoï, les araignées tissaient leurs -toiles... L’Aïeul n’était point revenu. - -Alors Hiên rentrait au camp à travers les ténèbres, indifférent aux -flammes errantes des lucioles. Il se jetait sur sa natte, la tête -enfouie sous les bras. - ---Pourquoi n’es-tu pas venu dîner aujourd’hui? demandait le brave Nho, -remué par la peine profonde de son ami. Réponds! voyons!... Tu es encore -allé chez l’Aïeul, hein?... Et il t’a parlé, hein?... - -Et Nho, apitoyé, ajoutait: - ---Il reviendra, frère aîné, il reviendra!... Ne désespère pas! Pleure, -mon vieux, si tu as envie de pleurer: les larmes te soulageront... Moi -aussi, j’ai du chagrin: il y a des jours où les larmes m’étouffent; mais -je sais que tout cela finira et je patiente... Je mange à ma faim, je -bois à ma soif: il n’y a rien de tel que d’avoir le ventre plein pour -résister au chagrin... Je t’ai gardé quelques gâteaux et du riz: mange, -frère aîné. - ---Laisse-moi, laisse-moi tranquille! suppliait Hiên d’une voix si lasse -et si effroyablement navrée que son camarade n’insistait plus. - -Et Nho se couchait, à son tour, murmurant rageusement: - ---Il devient fou! - - - - -XVI - - ---Épargne-moi, Maÿ! Je suis malheureux: on m’insulte, on me frappe, et -je perds la tête. Je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais, ni -même qui je suis... C’est la folie qui vient... Alors je vais vers toi -comme une jonque en détresse vers le feu entrevu dans l’obscurité. Aie -pitié de moi! Parle-moi avec douceur, comme une mère à son enfant. - -Maÿ retire de sa bouche la canne à sucre qu’elle est en train de -grignoter, tourne ses grands yeux durs vers Hiên et déclare -tranquillement: - ---Finis de geindre! tu m’ennuies! - -Hiên et Maÿ sont assis côte à côte sur un petit banc devant l’étalage -d’un restaurant. Le tirailleur a offert une dînette à sa fiancée, et -celle-ci a consenti à le suivre au marché, parce qu’elle compte, ce -matin de dimanche ensoleillé, avec son collier d’or et ses deux tuniques -superposées, éblouir ses amies et fasciner quelque jeune Français. - -Elle recommence de mordre la canne à sucre et s’amuse de la foule qui -gesticule et crie sous la halle. Des taches de soleil tombées de tuiles -disjointes éclairent le carreau cimenté qu’empourpre le bétel. -Accroupies sur des nattes, les marchandes pérorent avec des mines -importantes et pénétrées de notables commerçantes. Un collecteur hindou, -ceint d’un pagne flottant qui découvre ses chevilles noires, circule -entre les groupes de femmes bavardes et recueille quelques sapèques et -force injures: car ces dames, en tout pareilles à leurs congénères de -France, usent d’un vocabulaire peu choisi, mais abondant. Entre toutes, -les marchandes de poisson se manifestent bruyantes et rebelles aux -sommations de l’agent du fisc: retranchées derrière leurs remparts de -requins-marteaux glauques, de langoustes brunes, de crabes indisciplinés -et sans cesse prêts à la fuite, elles montrent le poing au malheureux -fonctionnaire et le traitent de «nègre», pour l’hilarité débordante des -gamins assemblés et nus. - -Des fruitières vident leurs paniers, d’où s’écroulent les régimes de -bananes vertes, jaunes, tachetées d’ocre, les oranges, les citrons, les -pamplemousses, les mangoustans coiffés d’une capsule étoilée, les fruits -de jaquiers rugueux comme un dos de râpe, les letchis rougissants, les -ananas bosselés et dorés comme des pommes de pin, les mangues oblongues -et veloutées. Les maraîchères venues des villages tapis dans les -clairières de la forêt ont étagé les patates violettes et difformes, les -faisceaux de cannes à sucre semblables à des roseaux, les courges, les -citrouilles, les plants de salade, les pastèques, les arachides à coque -terreuse. Des brocanteurs débitent une foule d’ustensiles agréables ou -utiles: cadenas de cuivre à sonnerie, fourneaux de pipes à opium frettés -d’argent, couteaux à bétel, pipes de fer-blanc décoré de fleurettes de -nacre, boîtes d’amidon, sachets de papier rouge renfermant du fiel -d’ours séché, pinces à épiler, peignes de bois, bobines de fil, cristaux -de borax, chandeliers laqués pour l’autel des ancêtres, brûle-parfums de -bronze, théières de faïence, rouleaux de papier argenté et doré pour -cérémonies funèbres, nippes déteintes, fleurs artificielles, baguettes -d’encens. - -Entre les éventaires s’attardent des paysans en longues tuniques -garance, teintes au _cu-nao_; accoutumés au silence profond des rizières -jaunissantes où pataugent les buffles muets, tout ce mouvement et tout -ce bruit les épouvantent. Les habitants de la ville les étonnent -singulièrement par leur luxe et leur liberté d’allures: au passage d’un -boy chaussé de bottines vernies, les rustres s’écartent précipitamment, -les mains prêtes aux _lay_[11] et les yeux ronds d’admiration naïve, -convaincus que le passant est un important mandarin ou tout au moins un -gros richard. D’autres mandarins de même rang, cuisiniers de -fonctionnaires français, se carrent sur les tabourets d’un rôtisseur, -fument les cigares de leurs patrons qu’ils ont pris soin de ne pas -dépouiller de leurs bagues écarlates et font de grands éclats de rire -entre deux assiettes de riz, que paieront tout à l’heure les piastres -des maîtres. - - [11] Salut cérémonieux que l’on adresse aux personnages de marque et - qui se fait avec les deux mains réunies sur la poitrine. - ---Aie pitié de moi; sois douce! répète à voix basse le triste Hiên. - ---Laisse-moi tranquille! - -Elle s’est détournée de lui pour contempler, avec des yeux de -convoitise, des congaï qui font leur entrée dans la halle. Les rais de -soleil, où dansent follement des poussières brillantes, plaquent les -tuniques raides de reflets brusques, noyés dans l’ombre et rallumés -aussitôt; les mouchoirs de crépon rose noués sous les mentons poudrés -chatoient; les colliers de grains d’or étagent sur les poitrines menues, -habillées de velours mauve, lilas et grenat, leur triple rangée -d’étincelles; les diamants, les rubis, les émeraudes des bagues, des -bracelets montant jusqu’aux coudes s’embrasent de courtes lueurs -multicolores. Et l’envie ronge le cœur de Maÿ. Pour acquérir ces -richesses, il a suffi à ces filles de se vendre à des Français: -qu’importe le mépris de l’opinion publique, lorsque l’admiration et le -dépit l’accompagnent? A côté des courtisanes cheminent des femmes de -tirailleurs; visages noircis par la sueur, seins affaissés sous les -vestes de coton décoloré, dos courbés sous le poids des paniers; ni -bagues, ni bracelets, ni boucles d’oreilles, ni mules brodées de -paillettes... Voilà ce qui attend Maÿ, si elle épouse le simple et -pauvre guerrier qui lui parle avec des sanglots dans la gorge: - ---Pourquoi es-tu indifférente? Pourquoi n’as-tu pour moi que des regards -mauvais? Que t’ai-je fait? Si tu ne peux me donner ton amour, fais-moi -l’aumône au moins du sourire que tu adresses aux inconnus dans la -rue!... Ah! si l’Aïeul était là!... - -Hiên ferme les yeux, se rappelle d’autres marchés qu’illuminait la -présence de l’Aïeul. Les marchandes, vieilles et jeunes, le saluaient -avec des cris de joie; il leur parlait, écoutait leurs confidences -interminables, leur donnait des conseils pratiques qui provoquaient les -rires inextinguibles de ces dames. Il plaisantait avec elles. - ---Ah! si j’avais vingt ans, soupirait une fruitière édentée et ridée, je -ne voudrais point d’autre mari que toi, Aïeul à deux galons! - ---Et moi, bonne mère, si j’avais ton âge, je voudrais me souvenir que -nous avons été jeunes ensemble et que nous avons dormi sur la même -natte! - -Les garçonnets qui jouaient dans les ruisseaux accouraient lui prendre -la main ou se pendre aux pans de son dolman où leurs doigts -s’imprimaient en rouge. Il finissait par s’échouer dans la boutique d’un -restaurateur et grignotait des gâteaux chinois en buvant du thé; il -conviait Hiên et Maÿ à s’asseoir à ses côtés et le visage de la fillette -s’illuminait; elle devenait aimable et gaie, et son rire sonnait à -chaque mot. - -Hiên étouffe un soupir et considère sa fiancée silencieuse et -impénétrable. Il voit le front bombé, lisse et blanc, les sourcils -tendres et légers, relevés vers les tempes, les paupières abaissées à -demi, les cils immobiles voilant les yeux cruels, le nez imperceptible -aux narines retroussées, les lèvres charnues et rougies par le bétel. Un -désir insensé et brutal lui étreint le cœur, de saisir cet animal -sournois et indéchiffrable, de l’emporter loin de cette humanité -compliquée, loin de ces femmes trop parées, loin de ces hommes aux -regards effrontés, d’emporter son aimée vers la forêt, où elle et lui -seront seuls. Un mal nouveau brûle ses veines et trouble son cerveau: la -jalousie, la jalousie qu’il ignorait et qui le fait souffrir tout de -suite atrocement. - -Là-bas, dans l’église de pisé où tintent les cloches et ronflent les -gongs, la messe vient de finir. Le marché se remplit de Français: -officiers d’artillerie descendus de leurs villas qui s’accrochent aux -pentes de la montagne dans le feuillage nuageux des bambous; pilotes -massifs, tanguant et roulant, parlant très haut; troupiers étiques dont -les figures minces et trop blanches disparaissent sous les casques trop -larges enfoncés jusqu’aux épaules, braves gens peu soucieux de -coquetterie dans leurs amples tuniques de toile grise; femmes coiffées -de casques de liège qu’habillent des dentelles et qui sont trop pareils -à des abat-jour; robes flottantes de crépon, souliers découverts et bas -à flèches d’or, teints fadasses criblés de taches de rousseur; -garçonnets arrogants et pâlots, contemplant avec des yeux effarés les -gamins annamites vêtus d’une ficelle; sous-officiers pommadés et -parfumés frisant des moustaches avantageuses; fonctionnaires de la -douane et de l’administration, empesés et solennels. - -Entre tous ses congénères, un jeune mulâtre de la Guadeloupe, vague -comptable du Sanatorium, se distingue par la hauteur de ses faux cols, -le miroitement de son plastron garni de faux brillants, le pli -impeccable de son pantalon et la pomme d’or de sa canne. - -Maÿ tressaille à son approche. Débarqué fraîchement au -Cap-Saint-Jacques, le mulâtre a été sensible au charme et aux œillades -de la petite personne; il l’a rencontrée deux ou trois fois sur -l’appontement, l’a complimentée en annamite sur son collier, cadeau de -l’Aïeul, sur la couleur de ses yeux. Elle a rougi et a paru froissée; -mais, tout au fond de son cœur de petite femme, elle a tressailli -d’aise. Dès la deuxième entrevue, il lui a offert de lui faire visiter -sa demeure, lui promettant de lui donner un mouchoir brodé de fleurs; -elle n’a rien répondu et s’est détournée avec une majesté de reine -offensée; mais l’offre n’a pas été oubliée: le mouchoir à bordure -fleurie hante les rêves de Maÿ, qui se promet d’aller voir le «nègre». -Quant au gentleman de la Pointe-à-Pitre, qu’une épaisse couche de -fatuité cuirasse contre le doute, il se persuade bonnement que son -physique de commis-voyageur et son langage zézayant ont produit sur la -petite Vénus jaune l’irrésistible effet auquel l’ont accoutumé les -mulâtresses. - -Hiên a surpris la rougeur de Maÿ, le clignement d’yeux complice du jeune -homme olivâtre. Il pâlit; la tête lui fait mal et ses yeux voient -trouble; il est las soudain comme s’il avait couru pendant des heures, -et il a envie de pleurer. Deux fois l’ennemi l’a frôlé, sans le voir, -préoccupé seulement d’attirer sur son veston immaculé les regards de -Maÿ. Il finit cependant par apercevoir le tirailleur, et, comme la -bravoure n’est point sa vertu première, il bat précipitamment en -retraite et disparaît. - ---Rentrons à la maison, décrète la fillette. - ---Oui! oui! rentrons! Je suis fatigué de tout ce tapage, de ces gens qui -vont et qui viennent. - ---Que tu es bizarre, mon pauvre Hiên! C’est toi qui m’as demandé de -t’accompagner au marché, et te voilà maintenant impatient de partir! - ---J’en ai assez de voir ces hommes te sourire et de te voir répondre à -leurs sourires par des sourires! - ---Serais-tu jaloux, par hasard? - ---Je ne sais pas; je souffre! J’ai vu tout à l’heure le jeune noir te -saluer et j’ai senti mes yeux se voiler, et trembler mes mains... Où -as-tu connu cet étranger? - ---Je ne le connais pas. Je commence à croire que tu deviens réellement -stupide. Personne ne m’a saluée au marché. - ---J’ai cru voir... - ---Tu t’es trompé! - ---Je me suis trompé, sans doute! concède l’humble amoureux. -Pardonne-moi, sœur aînée: je t’aime et je suis inquiet; je me figure -être entouré de gens qui menacent mon bonheur, qui cherchent à -t’entraîner loin de moi. Pardonne-moi! Vois-tu, ma tête est faible: je -suis prompt à m’épouvanter et à dire des sottises. Je ne serai plus -jaloux! - -Hiên a formulé à voix trop haute sa promesse. Un lépreux écroulé contre -la haie, entre les fleurs lilas et les feuilles anémiques des euphorbes, -interrompt sa mélopée pour ricaner: - ---Tu en parles à ton aise, mon jeune ami! On guérit plus vite de la -lèpre que de la jalousie... Tu es jeune, mon garçon, tu es jeune! - -Ses lèvres pourries découvrent les gencives blanches qu’entrechoque le -rire. - - * - - * * - -La parole du lépreux se vérifia: la promesse de Hiên n’était qu’une -vantardise d’amoureux novice. La jalousie s’installa dans son cœur et -dans son cerveau, et sa vie, dont l’amour devait faire un paradis -terrestre, fut un enfer. Pietro et Maÿ, sans se concerter, se -partagèrent la tâche de torturer cette âme simple, l’un par la terreur, -l’autre par le doute. - -Les rares instants de répit que l’adjudant accordait au tirailleur, -celui-ci les employait à suivre Maÿ par la pensée, à se répéter: «Que -fait-elle en ce moment?...» Il s’imaginait la voir, profitant des heures -de liberté absolue que lui procuraient les exercices, endosser en hâte -sa tunique de crépon, boucler à son cou son collier, et, trompant la -surveillance de Thi-Baÿ, courir vers le Sanatorium où l’attendait le -traître au teint de citron. - -Il la voyait, souriant et balançant gracieusement les bras, cheminer -sous les frangipaniers de l’avenue, franchir le portail de briques où -grimaçaient des monstres de terre émaillée. Il la voyait apparaître, -blanche et dorée, hors de la tunique dégrafée. Il gémissait sourdement -et ses mains frissonnaient, secouées par le vent de la folie -renaissante. - -Souvent, comme il errait dans le crépuscule à la recherche de l’absent, -les abominables visions se présentaient à son esprit; il revenait en -courant vers le camp, tête basse, bousculant les rondes d’enfants qui -tournoyaient dans les chemins envahis par l’ombre. Sur l’aire battue, -Maÿ chantait en s’accompagnant sur la cithare à treize cordes. Il -s’asseyait près d’elle, essoufflé, le cœur tressautant: - ---Qu’as-tu fait aujourd’hui? interrogeait-il lorsque les fils de cuivre -cessaient de moduler leurs plaintes aigres. - ---Je me suis promenée. - ---Où es-tu allée? - ---Qu’est-ce que cela peut te faire? - -Menue et sournoise, elle le défiait de ses yeux calmes et froids, où -rien ne se lisait de l’âme impénétrable. Il baissait le front, rustre -vaincu d’avance dans cette lutte inégale où son innocence même et sa -simplicité faisaient le jeu de son adversaire. Devant cette petite fille -qu’il eût aisément broyée entre ses doigts de géant, il restait penaud -et muet, désespéré de son impuissance: à quoi lui servaient ses gros -poings et ses biceps? - -Farouche, il regardait les lignes d’écume lumineuse émerger de la nuit -et mourir sur la plage; les falots des sampans dansaient comme un vol de -lucioles. Le feu de Can-Gio ouvrait son œil sanglant et fixe dans les -ténèbres épandues sur la baie. La rumeur de la houle emplissait -l’horizon; des massifs effacés par l’ombre, descendaient les plaintes -chuchotantes des bambous, et les vagues et le feuillage semblaient -geindre avec le sauvage affligé. - -Cependant l’ironique chanson de la cithare égrenait ses notes -railleuses. Maÿ reprenait sa mélopée interrompue. Satisfaite de sa -musique, heureuse aussi de la souffrance devinée à ses côtés, elle -roucoulait à mi-voix, les paupières battantes et la gorge ondulante... -Ah! l’écraser d’un coup de poing! - - - - -XVII - - -La voix rauque de l’adjudant proféra des commandements et, quatre par -quatre, les tirailleurs sortirent du camp dans l’aube grise. Ils -défilèrent silencieux et farouches, dans les rues qui s’éveillaient; les -chiens errants jappaient sur les talons; la hotte sur le dos, des -sampaniers cheminaient en longue file sous les cocotiers inclinés: -joyeux de leur pêche nocturne, ils saluèrent la colonne de lazzi -égrillards. Stupéfaits de ne point rencontrer l’écho de jadis, ils se -turent, redoutant d’avoir troublé quelque grave cérémonie militaire. - -Les chantiers du camp nouveau alignèrent au-dessus des talus envahis par -l’herbe leurs charpentes inachevées, rongées par les termites, et leurs -murs de torchis jaunissant. La clarté blême du petit jour aggravait la -tristesse du terre-plein désert où gisaient dans le sable les bennes -rouges des wagonnets, pareilles aux tronçons d’une coque échouée. - -Les tirailleurs détournèrent la tête: trop de souvenirs habitaient ces -cases vides et ces hangars croulants. Hiên tâcha de fermer les yeux: -trop longtemps il avait poursuivi en vain l’ombre de l’Aïeul à travers -le camp abandonné; dans son cœur las, abreuvé de trop de chagrins, il -n’y avait plus de place pour l’espoir; l’absent tardait trop à -revenir... Invinciblement, sa marche se ralentissait; ses jambes -semblaient le river au sol... - ---Avance, Hiên, avance: l’adjudant te regarde, dit son compagnon en le -prenant par le bras. - -Le sabre court sonnait sur les pavés; le désespéré fit un effort pour -s’arracher à la torpeur qui le gagnait et trotta lourdement, comme un -âne trop chargé. - -La compagnie pénétra dans la forêt; les sections se dispersèrent. Hiên -et Nho suivirent une patrouille que le sergent Cang guida. Derrière les -hautes fougères, le tyran disparut. - -Hiên écouta craquer les branches tombées que brisaient les pieds nus; -d’autres patrouilles, filant par des sentiers voisins, semblaient des -hardes de sangliers froissant les feuilles mortes. De la brousse touffue -montait le parfum iodé de l’humus séculaire et inviolé, l’âcre odeur des -bruyères teintées de rose, le relent fauve de l’eau croupie. Sur la -terre grasse, que les pluies avaient ravagée, se tordaient les racines -brunes, pareilles à des pythons monstrueux. - -La patrouille fit halte dans une clairière, au bord d’une mare obscure; -des arbres géants étendaient sur elle le dais de leurs branches -enchevêtrées: banyans aux troncs enrubannés de lianes, tecks élancés et -droits aux feuilles de carton terne, gommiers balafrés de coupures -béantes qui distillaient la sève sirupeuse et blanche. Dans la boue -piétinée par les chevreuils pointaient les tiges vert tendre des herbes -naissantes. - -Hiên huma l’odeur de la forêt, et son cœur déborda. Toutes ses peines -vinrent à lui à la fois, au rappel des parfums familiers: l’exil, les -tortures de l’initiation, les brèves minutes de joies évanouies, les -épouvantes de chaque instant, les coups meurtrissant sa face -douloureuse, et l’amour malheureux, et l’atroce jalousie... Il arracha -de son épaule la bretelle du mousqueton, jeta l’arme loin de lui et -s’abattit dans le gazon trempé de rosée, la figure entre les mains. Il -pleura, avec des hoquets et des râles qui retentissaient dans la -clairière endormie. - ---Quelle misère! gronda Nho. Et l’Aïeul qui ne revient pas!... Aïeul à -deux galons, pourquoi nous as-tu abandonnés?... - -Il s’exaspérait, hurlait à son tour. - ---Tais-toi, dit le sergent Cang. Ne trouble pas le malheureux qui crie -sa peine aux esprits de la forêt... Laisse-le pleurer en paix!... - -Ils s’assirent sur une souche, écoutèrent en silence la déchirante -lamentation qui tantôt retentissait, vibrante et sinistre, sous la voûte -des banyans, et tantôt s’apaisait, basse et douce comme une plainte -d’enfant. Nho se rapprocha de Cang: - ---Maître sergent, dit-il, maître sergent, il faut écrire à l’Aïeul: il -faut que l’Aïeul sache et qu’il revienne... Écris à l’Aïeul!... - -Cang hocha la tête: - ---Que lui dirai-je? - ---Tu lui diras que nous souffrons... - ---C’est vrai, nous souffrons... Mais faudra-t-il lui dire que nous -souffrons par la faute d’un Français?... Pourra-t-il croire, lui qui est -juste, lui qui est bon, à l’injustice et à la méchanceté? Ne me -parlera-t-il pas ainsi: «Cang, tu es un mauvais sous-officier; tu -manques à ton devoir: tu dénonces ton chef parce qu’il est sévère et -sans indulgence. Tu portes contre lui de terribles accusations, parce -que tu ne l’aimes point... Je sais, je sais que tes compatriotes ont -ainsi dénoncé faussement des gradés parce que ceux-ci ne leur plaisaient -pas. Cang, tu mens!...» - ---L’Aïeul ne croira pas que le vieux Cang puisse mentir! - ---Il me dira: «Réfléchis bien! Tu prétends que l’adjudant vous insulte, -qu’il lève son bâton sur vous. Songe que, s’il a commis cette faute -grave, les mandarins à cinq galons s’indigneront contre lui, le -châtieront: car de telles actions sont contraires aux lois françaises et -aux règlements, et les chefs puniront sévèrement l’homme coupable -d’avoir manqué aux lois et aux règlements. Les chefs haïssent la -brutalité; mais le mensonge les écœure, et, si tu as menti, si tu as -calomnié ton supérieur...» - ---L’Aïeul saura distinguer la vérité! - ---Il ne me croira point... - ---Il te croira! - ---Où lui adresserai-je ma lettre?... - ---Après l’exercice, pendant la sieste, nous interrogerons les -sampaniers... Nous monterons sur les jonques qui sont dans la baie des -Cocotiers, et nous demanderons aux pêcheurs d’Annam s’ils n’ont pas vu -notre maître... Il faut que l’Aïeul sache!... - -Des coups de feu lointains s’espacèrent... Hiên se leva, blême et -titubant, et suivit la patrouille qui se glissait dans la brousse. - - * - - * * - -Nho donna un dernier coup d’aviron: le canot vira dans l’eau dorée, vint -se coller contre la coque couturée d’une jonque. Des sampaniers -accoururent, se penchèrent sur le bordage, saisirent le vieux Cang par -les aisselles, le hissèrent sur le pont où séchaient des queues de raies -et des peaux de requins. - -Autour du terrien, que le tangage inquiétait, les hommes de la mer, -leurs femmes hâlées et rieuses, leurs enfants nus et basanés firent -cercle, se poussant du coude, grimpant sur les rouleaux de cordages et -jusque dans les agrès. Tous à la fois, ils questionnaient le sergent; -des jonques voisines, rangées bord contre bord, d’autres curieux -accouraient, avides de connaître le motif de cette visite inattendue: - ---Que veux-tu de nous, oncle sergent? - ---Pourquoi es-tu venu sur notre barque? - ---Que se passe-t-il? - -Cang ne répondait rien, demeurant adossé à l’embrasure d’un panneau, -déplorant en silence le manque total d’éducation dont faisaient preuve -ces marins. - -Un vieillard le guida par la main, écarta du poing les indiscrets, fit -asseoir son hôte sur une natte: - ---Apportez au grand mandarin du thé et du bétel! commanda-t-il. - -Il prit place lui-même sur la natte en face du sergent, lui tendit une -cigarette. Et Cang lui demanda: - ---N’as-tu pas vu, dans tes voyages, n’as-tu pas vu mon maître? - ---Qui est ton maître? - ---L’Aïeul à deux galons. - ---Ton maître est donc un vieil homme?... - ---C’est un homme très jeune, qui a des yeux clairs et souriants, des -moustaches tombantes et couleur de maïs, et qui porte sur ses manches -deux galons d’or. C’est un homme qui est bon avec les Annamites, qui -leur parle avec une voix très douce, dans leur langue, qui donne des -remèdes aux malades, aux petits enfants des sous et des caresses, qui -sait lire dans nos livres et connaît nos légendes et nos poèmes... Il -est instruit, il est sage comme un homme très âgé, et c’est pourquoi -nous l’appelons notre Aïeul... - ---Dans quelle région se trouve-t-il? - ---Il est parti par la grande route qui va de Saïgon à Hué, et, depuis -son départ, nous n’avons pas eu de ses nouvelles... Quelqu’un des tiens -l’a-t-il vu? - ---L’Annam est immense; les ports où sont armées nos jonques sont -innombrables: les unes ont été lancées à Nha-Trang, d’autres à -Phan-Rang, d’autres à Phan-Tiet, d’autres à Cam-Ranh... Mais nous sommes -des gens de la côte et jamais aucun de nous ne se risque à remonter les -torrents, à pénétrer dans la montagne... - ---Mais les montagnards viennent vendre les cardamomes aux villageois des -plaines: peut-être un marchand, causant avec les tiens, a-t-il pu parler -de mon maître?... - ---Peut-être... Holà! vous autres, ouvrez vos oreilles: quelqu’un d’entre -vous a-t-il ouï parler d’un certain Aïeul à deux galons? - ---Moi! moi! crièrent plusieurs voix. - ---Moi, je l’ai vu! - -Un jeune pêcheur sortit du cercle, s’avança près de la natte et répéta: - ---J’ai vu l’Aïeul! - -Un soir, sur la place étroite d’un hameau perdu, à la lisière des bois -profonds, il avait vu la foule des paysans et des bûcherons assemblée -autour du banc où trônait un officier, un lieutenant. Cet officier, que -les notables nommaient: «l’Aïeul à deux galons», narrait une histoire -que les campagnards écoutaient, bouche bée; des garçonnets et des -fillettes jouaient à ses pieds; un tirailleur à barbiche blanche allait -et venait parmi les groupes... - ---C’est lui, dit Cang, c’est mon maître! - -Alors il fit aux sampaniers consternés le récit des souffrances endurées -par leurs frères militaires; il dit les humiliations et les outrages -quotidiens, et la folie de Hiên, et l’appel unanime des opprimés à la -justice de l’absent... - ---Écris-lui, conseilla le vieux chef, fais écrire à ton maître, ce soir, -par l’écrivain public qui se tient au marché, une lettre qu’une de nos -jonques portera. Celui-là, qui a vu l’Aïeul, sera chargé de lui remettre -ta plainte et lui répétera tes paroles... - - * - - * * - ---Relis maintenant! dit Cang. - -L’écrivain public assura sur ses oreilles les tiges de ses besicles, -prit la feuille à deux mains, l’approcha de la mèche charbonneuse du -quinquet, et lut: - -«Reviens, Aïeul à deux galons. Tu as déjà trop tardé. Après ton départ, -le joug a été replacé sur nos cous, plus lourd encore parce que le -bouvier avait des rancunes à satisfaire... Le sous-lieutenant est bon, -mais il ne voit rien et nous n’osons nous plaindre à lui, car Pietro l’a -persuadé que la race annamite était fourbe et dissimulée et que nous -étions méchants entre les méchants. - -»Et l’adjudant est maintenant le maître incontesté. S’il se fût -contenté, comme autrefois, de distribuer des jours de consigne, des -injures et des coups de pied, nous eussions retrouvé, pour endurer le -supplice, notre résignation d’autrefois; on eût courbé l’échine et -invoqué ton nom en silence... Mais il a fait pire: se souvenant que tu -avais tiré une première fois Hiên de ses griffes, il s’est acharné -contre ton protégé. Du réveil à l’extinction des feux, il se complaît à -le torturer, à l’abrutir, à l’épouvanter, de sorte que l’être simple est -en train de retourner à ses ténèbres: peut-être reviendras-tu trop tard -pour lui rendre une deuxième fois la lumière. - -»Pardonne à ton vieux serviteur d’avoir osé t’écrire ces choses... Je -sais que cela n’est point conforme à la discipline; mais n’est-il pas -permis au soldat qui a servi fidèlement pendant des années d’élever sa -voix en faveur de ses frères d’armes malheureux? - -»J’ai trente ans de services, Aïeul: pendant trente ans, des officiers -français et des sous-officiers français m’ont commandé; les uns étaient -affables et doux comme toi; d’autres étaient rigides et inaccessibles, -mais tous étaient justes, et j’obéissais, et tous les tirailleurs -annamites obéissaient avec joie... Celui dont je te parle est injuste et -cruel, et jamais je n’avais rencontré son pareil. - -»Nous plions encore devant lui: le jour est proche où le vase trop plein -débordera de toutes parts, où les victimes frémissantes s’insurgeront... - -»Hâte-toi, Aïeul à deux galons: tes petits-enfants crient vers toi et se -lassent de n’être point entendus... Hâte-toi!...» - - - - -XVIII - - -Derrière les faisceaux de mousquetons que hérissaient les lames -luisantes, la compagnie piétinait depuis un quart d’heure. De l’orient -où s’effaçaient les dernières brumes nocturnes fusait vers l’azur du -zénith la lumière jaune et dorée épandue sur le ciel et la terre. - ---Beau temps pour la revue! confia Castel, épongeant ses joues rasées de -frais, au fourrier rose et joufflu que le casque trop grand coiffait -comme d’un abat-jour. - ---Vrai temps de Fête nationale! Le soleil est républicain! - ---Il fera chaud sur l’esplanade de l’artillerie. - ---Et pendant la route, donc! - ---Pourquoi ne partons-nous pas? Qu’est-ce qu’on attend? Le -sous-lieutenant vient d’arriver: le voici qui cause avec Pietro sous la -véranda de la grande case. - ---Tiens! tiens! pourquoi n’a-t-il pas mis de bottes? - ---Bizarre!... Et le fougueux Barka est dans son box! - ---Qui est-ce donc qui va commander la compagnie? - ---Hein! mon vieux! si le lieutenant était revenu sans crier gare!... - ---Va donc! va donc! ne te berce pas de cette illusion, mon bon -Provençal! - ---En tout cas, le citoyen Pietro porte l’oreille basse. Il était presque -aimable tout à l’heure pendant le rassemblement. Il y a sûrement du -nouveau qui se prépare. Psst! Cang! Tu n’as pas entendu parler du retour -de l’Aïeul, par hasard? - -Cang secoue la tête d’un air dubitatif: - ---Le bruit court que l’Aïeul est revenu; mais personne n’en sait rien au -juste. On avait annoncé son retour tant de fois déjà que personne n’y -croit plus. J’ai questionné Hiên le Maboul: il ne sait rien; il est à -moitié fou et tout à fait abruti. Depuis deux jours il a cessé de rôder -autour de la maison du lieutenant: il est découragé. Bèp-Thoï n’a pas -paru dans le village hier soir. - ---Dis donc, le sergent-major est peut-être renseigné: faufile-toi -jusqu’à la chambre de détail. L’adjudant tourne le dos, justement: tu ne -risques rien. Donne-moi ton mousqueton. - -Le fourrier trotta; les franges jaunes des épaulettes de laine dansaient -sur le dolman blanc; il s’insinua entre les stores verts que décoraient -des monstres garance, zébrés par les averses. La basse puissante du -sergent-major émit des paroles inintelligibles, puis le casque démesuré -du messager écarta les rideaux de rotins. - ---Le chef m’a envoyé promener. Il dit qu’on se moque de lui, qu’on lui a -déjà monté ce bateau-là quatre ou cinq fois, et que ça ne prend plus. - -Ils se regardèrent, désappointés: - ---C’est idiot de faire courir des bruits pareils! grogna Castel. On -s’emballe, on s’emballe, puis tout casse et l’on se retrouve forçat -comme devant, mais le boulet est plus lourd. - -Des gamins essoufflés galopèrent devant la palissade, passèrent leurs -museaux suants entre les bambous et crièrent à tue-tête: - ---L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé! - -Les femmes accroupies sous les écussons tricolores et les girandoles de -la porte répétèrent: - ---L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé! - -La compagnie entière se rua vers la route, abandonnant les faisceaux, -trépignant et glapissant: - ---Où est-il? - ---Est-ce bien vrai? - ---Comment savez-vous cela, petits frères? - ---C’est moi qui l’ai vu. Il fumait sa pipe sous la véranda et le vieux -Bèp-Thoï étrillait le cheval. - ---Mais non! il ne fumait pas. - ---Je te dis que si! - ---Je te dis que non! - ---Es-tu bien sûr de l’avoir vu? - ---Si je suis sûr?... Si je l’ai vu?... J’allais me faufiler jusqu’au -perron lorsque Bèp-Thoï a brandi son étrille vers moi: je me suis -sauvé!... Tout le village connaît la nouvelle maintenant! - ---Le voilà! le voilà! - ---Rassemblement! hurlait l’adjudant. - ---Crie, mon garçon, égosille-toi! murmurait le fourrier, emporté par le -flot des petits soldats qui roulait sur la route... - ---Rassemblement! - -Au tournant du chemin, sous les frangipaniers, la robe luisante et la -crinière hirsute d’Annibal apparurent, émergeant de la cohue des gamins -loqueteux. Les jambières rouges galopèrent éperdument; les gamins, -braillant et pleurant, se trouvèrent rejetés sur les talus; des mains -noircies saisirent les rênes, maintinrent le petit cheval affolé, -palpèrent les bottes éperonnées de bronze doré, la culotte de toile, le -dolman blanc où scintillaient les boutons à ancre d’or et les galons, le -sabre à garde nickelée passé dans le porte-épée de la selle; des lèvres -baisèrent les gants de fil blanc. Des gaillards soulevèrent l’Aïeul, le -placèrent sur leurs épaules; autour d’eux, les salaccos se heurtaient -furieusement et les faces noires vociféraient: - ---Salut, vénérable Aïeul! - ---Salut, Aïeul à deux galons! - ---Pourquoi as-tu tant tardé? - ---Reconnais-moi, Aïeul à deux galons: c’est moi, Phuc, l’élève caporal! - ---Te souviens-tu de ton serviteur? Je suis Mao, le palefrenier! - ---Je te reconnais, mon ami. - ---Baisse la tête, Aïeul: les branches vont faire tomber ton casque! - ---Aïeul à deux galons, as-tu reçu ma lettre? - ---Je l’ai reçue, Cang; ne te fais plus de bile, vieux brave: justice -sera faite! - ---Nous avons abominablement souffert, maître. - ---Pourquoi, pourquoi nous avais-tu abandonnés? - ---Vois mes bras: ils sont bleus de coups de trique. - ---Hé! les porteurs! faites attention aux écussons de la porte! - ---Baisse la tête, Aïeul! - ---Aux faisceaux, bavards! - -En un clin d’œil, l’Aïeul se trouva remis en selle, et les tirailleurs -frémissants furent alignés, l’arme au pied, derrière leurs chefs de -section. Les deux officiers se serrèrent la main. La tête haute, les -yeux fixes, les dents claquantes, les talons réunis, l’adjudant Pietro -vit venir à lui le justicier. - ---Vous viendrez à la chambre de détail aussitôt après la revue: j’ai à -vous parler. - ---Oui... oui, mon lieutenant! - -Annibal défilait en piaffant devant la double haie des baïonnettes -étincelantes et tout à coup la voix rauque de Hiên cria: - ---Sauve-moi, Aïeul à deux galons, sauve-moi!... voilà que la folie est -revenue... - ---Viens chez moi tout à l’heure, petit frère: je te guérirai. - -Les salves de batteries ébranlaient les massifs qui s’empanachaient de -fumée blanche; les drapeaux faisaient claquer au-dessus des guirlandes -et des palmes leur étamine tricolore. Les pentes vertes de la montagne, -les flamboyants écarlates, la baie toute bleue où couraient des frissons -d’argent, le ciel que ne souillait nulle tache et d’où pleuvait la -lumière triomphante saluaient de leur sourire le retour de l’Aïeul. - - * * * * * - -Les clairons embouchèrent leurs cuivres rutilants, gonflèrent leurs -joues et soufflèrent. Derrière eux, Annibal dansa, avec des craquements -de cuirs neufs. La compagnie développa les quatre anneaux de ses quatre -sections; les salaccos miroitèrent, les baïonnettes lancèrent des -éclairs; le village entier suivit sur les talons de la dernière file, -pêcheurs brunis et couturés, costumés d’étoffes teintes au _cu-nao_, -bûcherons maigres et voûtés à force d’avoir courbé leur échine sur les -troncs abattus, notables enturbannés de blanc et solennels dans leurs -tuniques flottantes, boys rasés et tondus à l’européenne balançant dans -leurs doigts chargés de bagues des cannes à pommes d’or, femmes de -tirailleurs trimbalant sur leurs hanches rebondies des marmots -barbouillés de vermillon, Chinois en veste lilas, en pantalons de soie -blanche ficelés au-dessus des babouches à semelles de feutre, gamins -farceurs vêtus chichement d’une culotte sans fond et d’une amulette -dansant au bout d’un cordon. - -Devant le portail du télégraphe anglais, que des bougainvillias violets -encadraient, cinq ou six grands garçons blonds et roses levèrent leurs -casques plats à _puggaree_ tissé de fils d’or. - ---Bonjour, lieut’nant! - ---Bonjour, monsieur White! Bonjour, monsieur Beattie!... - -Le pilote haut sur jambes et bourru qui savourait son manille devant un -mur où serpentaient des dragons émaillés salua de la main le jeune -camarade revenu de la brousse. Sous les vérandas à grillages verts, des -peignoirs bleus esquissèrent de courtes révérences. Les gardiens du -Phare descendus de leur cage vitrée, Provençaux foncés et dépoitraillés, -abandonnèrent les tables de marbre rondes que les verres d’absinthe -tachaient de vert trouble, pour serrer dans leurs grosses pattes velues -la main gantée: - ---Bonne promenade, hein? - ---Merci! bon apéritif! - ---On vous attend pour le prendre, hein? On va dire à la patronne de le -faire chauffer, _té_! - -L’élégant comptable étalait complaisamment, sous les tritons qui -surmontaient la porte du Sanatorium, son smoking de toile à revers de -soie crème, son plastron de «zéphir» saumon et ses escarpins vernis. Ce -mulâtre, «intellectuel» que le lycée de la Pointe-à-Pitre avait nanti de -brevets douteux et que les lois de la métropole bienveillante avaient -dispensé de tout stage sous les drapeaux, était, bien entendu, -antimilitariste. Au passage de la «brute galonnée», du «buveur de sang», -qui chevauchait à la tête d’une cohorte de soudards, il eut une moue -méprisante. Elle s’effaça de son visage comme l’ombre d’un nuage sur une -mare: Hiên le Maboul le frôlait de son coude dur. Il lut la menace dans -les yeux fous du tirailleur et recula d’un pas: il se cogna au tronc -moussu d’un lilas du Japon qui badigeonna traîtreusement de vert tendre -le smoking immaculé. - -Un garçonnet repoussé par les serre-files bondit à pieds joints dans une -flaque d’eau: la boue liquide et rouge acheva l’œuvre de la mousse; des -larmes hideuses constellèrent le pantalon raide, amoureusement repassé, -la ceinture de toile à boucle nickelée et à bourse de cuir fauve, le -plastron mou, le faux col à reflets de porcelaine. - -Le garçonnet s’esquivait; les rires narquois des congaï, des Chinois -hilares, des sampaniers ricaneurs insultèrent à la douleur de la -victime: car l’Annamite n’aime point le sang-mêlé, qu’il désigne du nom -injurieux de _chà-và_ (nègre). - -Le comptable maudit ces braillards imbéciles dont le goût pour les -cérémonies militaires lui valait une douche d’eau boueuse. Il disparut, -poursuivi par les huées. - -Annibal fit le beau, pointa, rua, afin d’éblouir ses congénères attelés, -deux par deux, aux victorias qui stationnaient devant le perron de -l’Hôtel Ollivier. Des fillettes anémiques, arrachées par le clairon à -leurs tas de sable, accoururent de toute la vitesse de leurs maigres -jambes brûlées. S’agriffant aux dossiers des bancs verts, elles -dansèrent de joie et leurs voix pointues chantèrent avec les cuivres -rugissants les vieux refrains nationaux. - -La route cessait de courir en bordure de la plage, s’enfonçait entre -deux haies de lauriers-roses et de cactus que dominaient les toits -sombres des villas et les pentes raides de la montagne proche. Les -basses branches des tamariniers formaient une voûte épaisse où se -répercuta la clameur joyeuse de la foule. Un nouveau contingent de -Chinois et de congaï accourus du marché grossit la colonne. - -On arrivait à Benh-Dinh. Derrière les grilles de fer forgé, les façades -roses des bâtiments militaires ouvraient leurs larges baies: bâtiments -du Commissariat noyés dans l’ombre violette des jaquiers; Direction -d’artillerie, où des piles de traverses peintes au minium gisaient dans -des massifs d’iris; casernes d’artillerie, où chantaient des trompettes -nasillardes; casernes d’infanterie que revêtait encore la hideuse -carapace des échafaudages. - -Les serre-files coururent, pourchassèrent les gamins; les sections se -formèrent en ligne les unes derrière les autres et la compagnie ainsi -massée fit son entrée sur l’esplanade ensoleillée que bordait la forêt -ombreuse. Les officiers d’artillerie campés sur leurs mulets massifs -abaissèrent, pour rendre son salut à l’Aïeul, leurs lattes courbes; -derrière eux, les conducteurs indigènes firent des signes d’amitié à -leurs camarades tirailleurs. Les troupiers d’infanterie coloniale, -joignant les mains sur les croisières de leurs baïonnettes, louèrent la -tenue de la petite troupe qui se déployait, le dos à la forêt, et -s’alignait sans bruit. - -En face de la haie des baïonnettes, l’autre lisière se garnissait de -casques blancs, de robes claires, de tuniques flottantes et pâles, de -chapeaux coniques, d’ombrelles à fleurs éclatantes. Les trompettes -fredonnèrent des notes pleurardes, les clairons chantèrent allègrement; -un officier galopa dans le sable que les sabots de son mulet puissant -firent jaillir en gerbes d’étincelles; il leva son sabre et cria des -commandements. - -Un colonel passa au trot, puis se posta près des tribunes, et devant lui -défilèrent les petits canons poussiéreux, les pesants fantassins et les -tirailleurs alertes et sautillants. La revue était achevée. - - * - - * * - ---Rentrez dans votre chambre et n’en sortez plus. Le sergent-major -assurera votre service, en attendant que le chef de corps envoie des -ordres. Je vous préviens que je compte lui adresser une lettre le -mettant au courant des faits et demandant votre renvoi à Saïgon. - -Ainsi parla l’Aïeul. Pietro salua, fit demi-tour et gagna la porte. Les -tirailleurs, qui décrassaient leurs mousquetons sous la véranda, le -virent passer, blême et effaré, et connurent que son règne était fini. - -Dans la chambre de détail que tapissaient les contrôles nominatifs, les -synoptiques et les tableaux de service, les deux officiers restaient -seuls. - ---A quoi songez-vous? demanda l’Aïeul au sous-lieutenant. - ---Je songe à tout ce mal que j’ignorais et que j’aurais pu empêcher. - ---Vous ne pouviez pas savoir. Vous êtes tout jeune, vous sortez à peine -de l’École, j’aurais dû vous avertir. Pietro, frappant du talon et -tendant le jarret, vous a convaincu aisément de ses vertus militaires. -Vous n’avez pu deviner l’âme vile qui se cachait sous ces dehors de -«parfait adjudant»; vous avez eu confiance en lui, vous vous êtes reposé -sur lui du soin de maintenir la discipline intérieure; vous savez -maintenant comment cette brute a manié le sceptre que vous lui laissiez. -Vous connaîtrez, quelque jour, le tort immense que font à l’armée ces -soi-disant «bons serviteurs» que nos troupiers désignent de cette -appellation caractéristique: «chiens de quartier». - ---J’ai eu des torts, moi aussi. J’aurais dû, comme vous, me rapprocher -du tirailleur, lui inspirer confiance, étudier son âme. Mais, cette fois -encore, j’ai été abusé: tant de livres affirment que l’Annamite est -impénétrable, tant de fois Pietro m’a répété: «Ces gens-là, on ne sait -jamais ce qu’ils ont dans le ventre!...» J’ai fini par me laisser -persuader. J’ai cru avec tout le monde que l’Annamite était menteur et -dissimulé. - ---Il l’était vraiment pour vous. La ruse est l’arme des faibles: -l’Annamite est faible et méfiant. Ses mandarins l’écrasaient; les -conquérants n’ont pas réussi encore à le convaincre de sa délivrance, -parce qu’il s’est trouvé chez les conquérants des hommes comme Pietro -qui ont remis en vigueur les procédés d’administration des mandarins. Il -continue à ruser, mal guéri de sa méfiance séculaire; il refuse de -livrer son âme, que masquent son visage impassible devant le cadeau -comme devant l’outrage, ses yeux bridés. Derrière le masque, il souffre -et se réjouit suivant l’heure, comme un animal raisonnable, comme nous. -Efforcez-vous de l’apprivoiser, soyez immuablement bon et juste, et son -âme enfantine s’ouvrira, vous livrera ses prétendus secrets. Vous -découvrirez ce que j’ai découvert, que l’Annamite est un enfant timide -et bon, un peu craintif, mais qui ne demande qu’à se laisser -apprivoiser. Vous serez le père de cet enfant. - ---Ou son Aïeul! - ---Ou son Aïeul, dit le lieutenant en riant. Allons déjeuner: la revue -m’a creusé terriblement. - - * - - * * - -Bèp-Thoï dispose sans bruit sur la nappe raide la tasse de café, la -pipe, le pot à tabac où sont taillés dans le bambou des mendiants -grimaçants et des bonzes difformes. Hiên le Maboul s’est agenouillé près -de l’Aïeul, a posé sa tête sur le genou du maître et parle d’une voix -étouffée et rauque: - ---Tu as trop tardé! tu as trop tardé!... La folie est rentrée en moi. Je -me suis débattu, j’ai lutté avec désespoir, mais tu n’étais plus là pour -me garder et m’encourager, et je t’ai cherché en vain... La folie est -rentrée dans mon âme que la terreur habitait, dans mon corps déchiré par -les coups de bâton: je suis fou!... - ---Calme-toi! dit l’Aïeul. Ta tête est encore faible et la frayeur l’a -troublée. L’adjudant va s’en aller et, dans quelques jours, tu seras -aussi gai, aussi tranquille, aussi peu tourmenté qu’avant mon départ. - ---Oui! Aïeul vénérable, je guérirai, je veux guérir! Déjà tes paroles me -font du bien. Mais ce n’est point la peur seule qui me rend fou... - ---Dis-moi toute ta peine, petit frère. - ---Je n’ose... - ---Qu’est-ce que tu crains? ne suis-je pas ton Aïeul? - ---Maître, maître, Maÿ m’a volé mon cœur et joue avec, comme le chat joue -avec le moineau! Et je souffre parce que je l’aime, et, chaque jour, je -perds davantage la tête. Je suis jaloux!... Loin de Maÿ, je suis -inquiet, je redoute des choses hideuses; et je cours vers elle. Près de -Maÿ, je ne suis pas heureux: elle répond à mes questions par des -railleries, par des allusions à ma pauvreté, à ma sottise incurable; mes -paroles d’amour provoquent son rire méchant; mes menaces lui font -hausser les épaules... Alors des soupçons me viennent, que je ne puis -dire, même à toi, vénérable Aïeul, et, pour en finir avec la torture, je -suis tenté de tuer le bourreau. - ---Voilà qui est plus grave!... Encore faudrait-il, avant de méditer des -mesures aussi radicales, qu’un indice quelconque fût venu te dénoncer la -trahison. As-tu surpris quelque chose? - ---Non!... je ne sais pas... je soupçonne... - ---C’est parfait: tu es un imbécile!... Ta pauvre cervelle est peuplée de -fantômes grotesques et de monstres ridicules, qu’elle a créés de toutes -pièces et devant qui tu trembles. Tu es un imbécile! - ---C’est vrai, vénérable Aïeul, appuie Bèp-Thoï, déposant sur la table -une boîte de cigares. Je ne suis pas instruit comme toi, mais je suis -vieux et la vie m’a enseigné des tas de choses qu’elle cache aux jeunes -hommes. Tout à l’heure, en étrillant ton cheval, j’ai dit à Hiên qu’il -était un imbécile de se mettre en tête de pareilles bourdes. Il m’a -regardé de travers et j’ai bien vu qu’il était irrité contre moi: les -jeunes gens d’aujourd’hui ne savent plus écouter patiemment les discours -utiles des anciens. - ---Pourquoi n’as-tu pas écouté les sages paroles de Bèp-Thoï? continue -l’Aïeul. Il a dit vrai: tout le mal vient de ton imagination. Ne te -figure pas, du reste, que tu es seul à souffrir de ce mal: tous les -hommes que le désir d’une femme affole sont, comme toi, torturés de -soupçons insensés et de visions idiotes. Mais le remède est aisé à -trouver, et, dans le cas présent, nous ne tarderons guère à l’appliquer: -c’est le mariage. Dans un mois, ce sera une affaire réglée; dans un -mois, le fol amoureux se transformera subitement en un mari épanoui et -satisfait, soucieux uniquement, en rentrant au logis, de ne point sentir -l’odeur du riz brûlé qui empeste fâcheusement la case, un mari comme -tous les maris, sûr de lui-même et d’autrui... Lève-toi, Hiên; jure-moi -que tu surveilleras ton imagination, que tu n’écouteras plus ses -calembredaines, que tu ne seras plus jaloux enfin, ni fou. - ---J’essaierai, vénérable Aïeul, j’essaierai. - ---Tâche de ne pas oublier ta promesse... Quelle heure est-il, Bèp-Thoï? - -Le vieux tirailleur considère attentivement le cadran d’une formidable -montre de nickel, extirpée de sa ceinture: - ---Il est entre deux et trois heures, déclare-t-il, après mûr examen de -l’unique aiguille noire qui a survécu par miracle, malgré les longues -années de service de l’instrument. - -Cette approximation paraît insuffisante à l’Aïeul qui allonge le bras -vers le dolman accroché au dossier d’une chaise: - ---Il est trois heures moins le quart. Impossible de faire la sieste -maintenant. Allons voir la fête. - - * - - * * - -Au bord de la plage, où grouillent les turbans noirs, les mouchoirs -roses, les crânes tondus et couronnés de tresses huileuses, les voix -suraiguës des enfants en liesse couvrent le chant de l’écume et des -galets. Un mât horizontal, lisse et bien savonné, que des cordes -amarrent aux planches de l’appontement, s’allonge au-dessus de l’eau -profonde. Un adolescent nu et râblé s’avance à pas hésitants sur la -poutre branlante et glissante, les bras en croix et les yeux dirigés -vers le drapeau dont la hampe est plantée dans un anneau de fer, au bout -du mât. Il s’efforce de ne point voir l’eau tourbillonnante qui fuit -sous ses pieds, mais elle attire invinciblement son regard, le fascine, -une seconde, et, pendant qu’il s’évertue à garder son équilibre, -balançant les paumes et creusant les reins, la clameur de la foule -pronostique déjà sa chute inévitable. Il chancelle, tombe avec un juron, -et la vague se referme sur lui. Il émerge, crachant l’eau salée par le -nez et la bouche, vomissant des injures indistinctes en réponse aux -huées de la populace. Un autre adolescent s’achemine gauchement vers le -drapeau qui flotte, ironique. - -Des nageurs s’époumonnent à poursuivre d’insaisissables canards, qui -tantôt plongent, montrant le duvet argenté de leur ventre, tantôt filent -au ras des vagues, battant des ailes et ramant des pattes. Des nacelles -de rotin tressé et calfaté se rangent en ligne; la pagaye aux mains, -penché en avant, l’unique rameur guette les gestes du fonctionnaire -français qui lève son mouchoir. Le mouchoir s’abaisse: les palettes des -pagayes trouent l’eau et les petites barques s’éloignent, à bonds -furieux, vers la bouée tricolore qui marque le but. Plus d’un concurrent -maladroit paye d’un plongeon inattendu quelque embardée trop hardie. - -L’Aïeul, assis sur une roche que rembourrent des algues sèches, -considère en fumant sa pipe les ébats des jouteurs, et les cimiers -scintillants des salaccos formant derrière lui une haie compacte. Il -songe que les affiches municipales de France promettent pour le 14 -juillet des réjouissances absolument analogues, et l’enthousiasme des -indigènes lui remet en mémoire la joie bon enfant du populaire français. -Les accordéons des bals publics, les orgues des chevaux de bois -nasillent à ses oreilles qui se souviennent. Mais son âme claire et bien -portante ne ressent aucune souffrance, à ce rappel de la patrie absente. -La Cochinchine, terre d’exil, lui paraît infiniment préférable à la -«douce» France. Il revoit, sous un ciel gris et maussade, des rues -étroites, pavées de cailloux inégaux et noirs, bordées de hautes façades -mélancoliques, des trottoirs suintants où déambulent des gens hideux, -bouffis, mal bâtis, des gens dont les yeux crient l’envie et l’ennui; et -il se réjouit du peuple gai et bariolé, criant sous le ciel lumineux. - -Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, las d’être heurtés et bousculés par la -populace remuante et braillarde, ont pris place sur la banquette d’un -restaurateur. Ils ont nettoyé plusieurs soucoupes de vermicelle au -gingembre, vidé un nombre incalculable de tasses de thé et bu plusieurs -petits verres de _choum-choum_. Le jeune tirailleur boit sans entrain, -cherche à s’étourdir, à se persuader qu’il lui sera facile de tenir ses -promesses de sagesse; l’ancien, que des mois passés dans la brousse et -la chaleur de l’après-midi ont altéré, tarit son verre sans y penser et, -l’alcool aidant, devient merveilleusement prolixe et abonde en -réminiscences. Ce «Quatorze juillet» lui rappelle beaucoup d’autres -fêtes pareilles auxquelles il lui fut donné d’assister: - ---Moi qui te parle, j’ai vu des choses que tu ne soupçonnes même pas, -que tu ne verras jamais. En 1900, moi et quelques autres vieux à -médailles, montions la garde au Champ-de-Mars, à l’Exposition, à Paris, -en France. La consigne était d’empêcher de fumer. Il arrivait de gros -hommes en noir qui fumaient des cigares. Jamais je n’osais parler à ces -beaux messieurs, qui ressemblaient à des mandarins; mais, plus loin, ils -rencontraient de hauts tirailleurs nègres qui n’avaient pas peur comme -moi. Ces grands diables attrapaient les cigares, les jetaient par terre -et marchaient dessus... Tout ça, c’est des souvenirs comme peu de gens -en ont: tu comprends, après cela, que des pitreries comme celle-ci me -laissent froid. J’ai vu mieux... Hein, qu’en dis-tu?... Tu ne m’écoutes -pas, mon garçon? - -Mécontent, le vieux grognard réclame du débitant une nouvelle rasade. La -tasse aux doigts, il grogne interminablement: - ---J’avais raison tout à l’heure de dire à l’Aïeul que la jeunesse -d’aujourd’hui méprisait les avis des hommes mûrs. Elle ne sait même -point marquer de l’intérêt aux souvenirs merveilleux dont les aînés -peuvent régaler ses oreilles. Pendant que je cause, que je me dessèche -la langue, ce polichinelle me tourne presque le dos et s’intéresse aux -ébats de quelques hurluberlus qui se donnent du mal pour faire du bruit. -Que diable peut-il apercevoir de si absorbant? Des gamins qui tombent -dans l’eau en beuglant, des sampans qui culbutent: en voilà assez pour -faire rouler à ce grand niais des prunelles ahuries et inquiètes... -Tiens, voilà Maÿ. Mâtin! la magnifique tunique noire et qui commence à -se tendre agréablement sur le devant!... Le derrière n’est pas mal non -plus: ça gonfle et ça remue!... Allons! un coup de reins et une œillade -pour l’Aïeul!... Il ne te voit pas, ma fille, et j’ose dire qu’il s’en -fiche. Un sourire au beau jeune homme couleur kaki, en smoking à -revers!... Il rend à la main, celui-là... Ouvre l’œil, Hiên!... Il -l’ouvre, le gaillard, et de manière inquiétante... Eh! petit frère, tu -as l’air de souffrir! Ça ne va pas? - -Hiên le Maboul ne dit mot. La brise qui souffle de l’estuaire et lui -apporte les relents de corylopsis envolés du mouchoir de Maÿ balaye -jusqu’au souvenir de ses promesses. La tête lui fait mal, et le cœur. -Devant ses yeux égarés, tout flageole, se brouille et s’efface; à ses -oreilles, la rumeur populaire ne parvient plus. La jalousie l’étreint; -il souffre en silence. - ---L’alcool ne te vaut rien, proclame Bèp-Thoï; te voilà gris dès le -second verre! - - - - -XIX - - -Les travaux reprirent... De nouveau, les chansons et les marteaux des -charpentiers sonnèrent sous les hangars étayés. La fourmilière des -bûcherons s’égrena sur la route qui s’enfonçait dans la forêt -noircissante. Les couvreurs découpèrent au-dessus des toits leurs -silhouettes de singes babillards et brandissant des gerbes de paille. De -nouveau, les bois durs gémirent sous la dent des scies, sous le -tranchant des haches, ouvrirent avec des cris de colère leurs muscles -compacts aux tarières brutales. Les manœuvres pataugèrent bruyamment -dans la fosse à torchis, imitant le dandinement grotesque des buffles -enlizés et répondant par des rires aux allocutions joyeuses que leur -adressait leur chef d’équipe. Des groupes de spectateurs badauds et -bavards s’accroupirent en files sur les talus du chemin. - -Sous l’effort des wagonnets chargés, les rails retrouvèrent leur -brillant d’acier neuf, étincelèrent entre les épis jaunes. Le marécage -recula encore, envahi par le sable écroulé des bennes. - -La joie affermissait les bras et les épaules lasses, rafraîchissait les -poitrines ruisselantes de sueur, et, malgré le dur soleil embrasant les -rizières, manœuvres, terrassiers, menuisiers, charpentiers, maçons, -bûcherons, couvreurs conservaient assez de souffle pour enchanter leur -tâche d’un refrain ou d’un éclat de rire. - -Seul, Hiên ne retrouvait point son entrain de jadis. L’idée fixe, -établie dans son cerveau, n’accordait plus au misérable amoureux une -minute de relâche; elle creusait ses joues flasques, enfonçait ses yeux -sombres sous les arcades osseuses, secouait comme d’un frisson de fièvre -ses mains noires où bleuissaient les veines saillantes. La tête basse, -raidissant ses bras derrière la tôle oscillante, il n’écoutait point les -harangues véhémentes de Nho. - ---Pourquoi fais-tu cette figure d’enterrement? Que te manque-t-il encore -pour être heureux? L’Aïeul est revenu et nous a déclaré qu’il ne s’en -irait plus désormais; l’adjudant Pietro nous a quittés sans espoir de -retour; les travaux ont repris. Nous sommes tous gais comme des pinsons; -toi seul es triste. Qu’as-tu enfin? Es-tu malade? - ---Je ne suis pas malade, disait Hiên entre ses dents. - ---Tu en as tout l’air pourtant. Tu maigris, tu as une mine de papier -mâché et de drôles d’yeux: ils ont toujours l’air d’apercevoir quelque -chose que nous autres ne voyons pas. Avec qui causes-tu tout bas? Est-ce -avec les esprits? - ---Peut-être! - ---Va-t’en chez Thi-Teu la guérisseuse: elle te délivrera des mauvais -esprits. - ---Laisse-moi! laisse-moi! - ---Il y a des gens qui passent leur temps à se rendre malheureux -eux-mêmes, grognait l’autre, mécontent. Débarrassés d’un souci, les -voilà qui se forgent d’autres raisons de se ronger le cœur?... Diable de -Maboul! - -Tandis que ses camarades raclaient à grands coups la benne -retentissante, l’halluciné s’accroupissait sur les talons, la tête -enfouie dans les mains, écoutait le rire pointu de Maÿ tinter à ses -oreilles. Et les minces lèvres rouges, saignant dans le petit visage -pâle qui se dessinait devant les yeux clos du fou, s’entr’ouvraient pour -des révélations horribles: - ---Regarde-moi, Hiên! Pendant que tu t’échinais à pousser ton wagon, le -jeune homme à casque plat est venu rôder près de la palissade. Il m’a -fait un signe; je l’ai suivi jusqu’à la maison rose que recouvrent les -bancouliers. J’ai fait tomber ma veste courte, dénoué ma ceinture de -soie verte, et ses mains ont pétri mon corps brun et ferme, mes seins -frémissants. Il m’a donné des piastres neuves. Entends-les sonner, -individu idiot!... - - * * * * * - ---Viens ici, Hiên! cria l’Aïeul, un jour que le tirailleur rêvait ainsi -sur le remblai. Je vais t’apprendre une nouvelle qui te ravira -certainement. Le colonel t’octroie une permission de huit jours, sur ma -demande: tu as besoin de changer d’air et de changer d’idées. Va dans -ton village, parle avec la mer et la forêt; écoute-les: elles savent les -paroles qui guérissent les cœurs malades, elles auront pitié de toi -qu’elles ont vu naître et grandir, qui connais leur langage. Tu -guériras. Va, petit frère!... - - * - - * * - -La forêt compatissante ouvrit à l’enfant retrouvé ses clairières. Au -flanc des bambous noircis que le coupe-coupe avait tranchés, des pousses -nouvelles avaient jailli, vivaces et touffues. Les jeunes roseaux que -Phâm-vân-Hiên avait vu sourdre du gazon se hérissaient d’épines tendres; -l’herbe drue avait submergé la pierre plate dont il faisait jadis son -oreiller. Aux troncs des banyans, des lianes étaient mortes, lasses de -l’attente; d’autres avaient tapissé l’écorce de leurs feuilles vernies, -de leurs fleurs étoilées. Des plaies fraîches saignaient sur les fûts -pâles des gommiers. - -Mais la forêt se souvenait: ses mille voix chuchotaient les refrains -d’autrefois sur le même ton. Hiên reconnut le rire éperdu de la cascade -raillant les roches éplorées dans leurs cheveux de mousse, le babil -mystérieux des roseaux rapprochant leurs têtes nuageuses, le ronflement -des crapauds-buffles hissés sur les racines boueuses des palétuviers, -l’appel rythmé des huppes, l’hymne rageur des coqs, la plainte douce des -tourterelles, le gémissement des singes batailleurs. - ---Je n’ai point changé, semblait dire la forêt, reste avec moi, âme -inquiète, reste avec moi... Baigne dans mes ruisseaux tes pieds que les -cailloux du chemin ont ensanglantés; allonge sur mon herbe molle ton -corps brisé de fatigue. Ma rosée rafraîchira ton front que la fièvre -brûle; l’émeraude de mes aubes, l’or de mes midis, la pourpre de mes -crépuscules chasseront de tes prunelles extasiées les visions malsaines; -j’emplirai tes oreilles de mon chant innombrable... Reste avec moi, -pauvre âme affligée. Redeviens mon enfant sauvage et instinctif, -primitif et inconscient. La sagesse est dans la contemplation de la -nature. Regarde-moi, écoute-moi vivre. Entends-tu? une loutre a bondi -hors des roseaux, troué l’eau noire de la mare, qui se plisse de courtes -vagues. Reconnais-tu le cri saccadé du gecko, dont les griffes -égratignent la branche du teck? Entre les buissons froissés un sanglier -fuit, le groin levé, flairant la brise qui lui apporta l’inquiétude. Un -craquement d’os: un chat-tigre plante ses incisives acérées dans -l’échine frissonnante d’un rat musqué. Le tigre, roi des marais, erre -dans la brousse qu’épouvante son aboiement enroué. Écoute-moi vivre, -reste avec moi!... - -Ainsi parlait la forêt maternelle. Toute la journée, Hiên l’écoutait, -assis dans la clairière où, tout enfant et adolescent, il tailladait les -bambous. Au crépuscule, blotti parmi les algues, il entendait la voix -grondante de la mer qui l’invitait de même à la sagesse: - ---Vois mes amants, les pêcheurs. Apprends d’eux à vivre sans autre amour -au cœur que l’amour de mon visage éternellement changeant, éternellement -pareil. Installés autour de la voile qu’ils ont déroulée sur le sable de -la plage, ils tordent les cordages de rotin que mes vagues ont rompus -d’un coup d’épaule, remplacent par un bambou neuf la vergue que mes -tarets ont rongée. Écoute-les rire, ces gens heureux, dont la -civilisation n’a point déformé le cerveau et compliqué la pensée. Après -la rude journée de pêche, ils dormiront sur le varech parfumé et mon -hymne inlassable bercera leur sommeil sans rêves. Viens à moi, pauvre -être qui as voulu connaître la vie et qui as souffert par elle, viens à -moi: je te donnerai la paix profonde que je dispense à mes amoureux, la -paix profonde que recèlent les flancs transparents de mes houles, la -paix profonde dont jouissent éternellement les noyés, allongés sur le -fin gravier de mes abîmes... - -La nuit descendait sur les vagues frangées d’écume crépitante, chassant -Hiên le Maboul de la plage où tout à l’heure viendraient s’ébattre les -bêtes féroces. Il suivait à longues enjambées les ruelles bordées de -bambous où séchaient les filets. Derrière les jarres de grès brun que -remplissait la saumure, les enfants et les jeunes filles le regardaient, -les uns moqueurs et ricaneurs, les autres pitoyables à la peine devinée -sur le visage osseux. Dans la hutte minable que secouait le vent, il -s’accroupissait sur le lit de camp, où prenaient place le père et la -mère, ridés, ratatinés et bavards. - ---Te voilà mis comme un mendiant! grognait le père. La boue a souillé -ton pantalon et tes jambières, les ronces ont lacéré ton turban... Tu -n’as guère changé! - -Et les mains noires du vieux tremblaient sur les baguettes, nettoyant -activement la soucoupe de riz. - -Des notables entraient, buvaient une tasse de thé, considéraient le -tirailleur. - ---Il a grandi et s’est élargi, constataient-ils, mais il n’est pas -devenu plus gai. Il semble qu’un chagrin le travaille. - ---Laissez donc! disait la mère, petite vieille criarde; il a toujours -ses yeux de toqué, voilà tout. - -Les notables hochaient la tête. - ---La ville ne te vaut rien, disait le maître d’école. Tu es un enfant de -la brousse: hâte-toi de revenir vers la brousse. Ne laisse point les -femmes de la ville te voler ton cœur. Il y a des années, mon fils est -parti comme toi et je ne l’ai jamais revu. Des sampaniers m’ont dit -qu’une fille lui avait jeté un sort, qu’il s’était enfui avec elle. Le -maître d’école de Baria l’a vu, creusant un fossé, dans une rue de -Saïgon, sous le rotin des miliciens et des gardes-chiourme. Il est mort, -peut-être, maintenant... Prends garde, toi aussi; méfie-toi des -sortilèges. Veille sur ton cœur! - -Tous partaient enfin. Hiên le Maboul restait seul sur le lit de camp, la -nuque appuyée à l’étroit oreiller de paille. La forêt proche et la mer -proche lui parlaient avec le vent qui faisait danser les images saintes -sur les panneaux de papier rouge. L’oubli venait à lui avec l’air froid, -qui soufflait entre les planches disjointes: il se crut guéri et fort. - ---Je reviendrai vers vous, promettait-il au ressac, aux ramures -bruissantes, aux chouettes hululantes. Dans quelques mois, je serai -libre, et, durant ces quelques mois, votre souvenir et l’Aïeul me -sauveront de la folie. Vous me reverrez joyeux et le cœur en paix. Je -serai le bûcheron qui erre au petit jour dans les sentiers brumeux, qui -aspire de ses poumons rajeunis le parfum des feuilles humides. Je serai -le pêcheur campé sur le rouf des jonques décorées d’yeux sanglants, le -pilote qui pèse sur le cordage de rotin tressé et manie du talon la -barre du gouvernail taillé en forme de lyre. Je serai votre enfant à -toutes deux, votre enfant insouciant et ignorant des choses humaines... - -Il rejetait la couverture crasseuse, se dressait sur la natte où -couraient les cancrelats affairés et cuirassés d’acier bruni, décrochait -la hachette à tranchant étroit et rouillé, frottait de la paume la -poignée poussiéreuse. Il tirait d’un coffre en bois de camphrier ses -vieilles hardes déchirées et rapiécées qui fleuraient le bétel et la -bruyère. La vase des palétuviers étoilait l’étoffe rougeâtre de larges -taches noires; les algues sèches la verdissaient; la sève des gommiers -lustrait les manches que les palmiers d’eau avaient griffées. Au fond de -la caisse, dormait le vieux chapeau conique en feuilles de latanier, -délavé par la rosée et les pluies, crevé par les branches basses. - -Mais tandis que Hiên le Maboul, incliné vers le coffre en bois de -camphrier, remuait les reliques et les senteurs de son passé et se -persuadait de sa guérison, le souvenir de Maÿ revint à lui: Hiên lâcha -le couvercle, qui se referma sur les guenilles affaissées et mortes, et -serra les poings. Il vit la fillette, nue et rieuse, étendue, la hanche -en l’air, à côté de l’ennemi... La vision s’envolait aussitôt, brève -comme un éclair et, comme un éclair, aveuglante. Mais, dans le cerveau -du malheureux, dans ses tempes, dans ses oreilles, le sang bourdonna. Il -connut qu’il n’était point guéri et s’abattit sur sa natte en geignant. -Vainement l’appelèrent le vent, la houle, les arbres désespérés. - -A l’aube, il retourna vers la ville. - - - - -XX - - ---Guéris-moi, vieille mère! gémit Hiên le Maboul. - ---Guéris-le, répéta l’Aïeul. Il t’a dit son mal: son âme et son corps -souffrent. - -Thi-Teu souffla sur la mèche du quinquet: la flamme dansa; les dorures -des bouddhas enfumés s’avivèrent; dans le visage osseux et desséché de -la vieille femme, les yeux s’illuminèrent entre les paupières plissées. -Les mains déformées se joignirent sur la poitrine drapée d’étoffe -blanche, les lèvres incolores murmurèrent des invocations -incompréhensibles. Au dehors, la nuit se peuplait de lucioles errantes -qui chatoyaient entre les fûts vagues des cocotiers. - -La guérisseuse parla: - ---Aïeul à deux galons, je ne puis oublier que tu as fait rebâtir ma case -détruite par l’incendie, que tu m’as protégée contre les bandits qui -m’accusaient de sorcellerie et voulaient me bannir du village. Je ne -puis oublier que je t’ai veillé aux heures de fièvre et que tu m’as -permis de t’aimer comme un fils. Je soignerai ton serviteur comme je -t’ai soigné. Les mauvais esprits sont en lui: je vais essayer de les -chasser. - -Devant la table haute et étroite où se dressaient, parmi les chandeliers -de bois et les fleurs de lotus, le panneau sacré de teck incrusté, Hiên -le Maboul s’agenouilla et se prosterna, les coudes et le front contre -terre, les mains réunies en coupe sur la nuque; trois fois il se -prosterna, puis s’immobilisa dans la poussière. Les baguettes d’encens -fumaient, le bronze tintait sous les coups répétés du marteau de bois, -les lèvres pâles de Thi-Teu prononçaient avec volubilité des formules -d’incantation. L’Aïeul pensif s’éloignait entre les cocotiers. Les -baguettes d’encens s’éteignirent, la mélopée s’acheva. Hiên soupira, se -leva: - ---Tes prières sont inutiles, vieille mère: le mal ne m’a point quitté. - ---Je ne puis rien faire de plus; ma science est impuissante. Je puis -chasser la fièvre du front ardent, rendre la souplesse aux membres -engourdis par les rhumatismes, je connais les herbes qui cicatrisent les -plaies, je connais les paroles qui rendent le calme aux ensorcelés; mais -comment pourrais-je donner le bonheur aux affligés? Est-il en mon -pouvoir de rendre sa richesse à l’homme ruiné? à l’amoureux le cœur que -la femme lui a volé? Sache que la douleur est inévitable et universelle. -Tu as vécu, sans doute, dans l’ignorance de la vie, sans entendre le cri -de l’humanité misérable. Tu n’es pas heureux, dis-tu? Va-t’en et -dénombre sur ton chemin les cœurs satisfaits et tranquilles, les gens -heureux!... Ton maître n’est pas heureux: l’idée de la vieillesse qui -vient à lui lentement trouble sa contemplation silencieuse des hommes et -des choses. Suis-je heureuse, moi qui végète, seule et pauvre, dans -cette cabane, moi qui ai soulagé tant d’infortunes et qui suis -impuissante à me guérir moi-même de l’épouvante de la mort proche?... -Les bêtes ignorantes ont le bonheur; tu étais pareil à elles; tu as -voulu vivre comme les autres hommes: vis donc comme eux et ne t’étonne -pas de souffrir comme eux. Je ne puis rien pour toi. - - * * * * * - -Hiên s’en alla par les rues grouillantes du village. Au ras du fossé, un -aveugle tourna vers le passant ses yeux blancs barrés de taies -bleuâtres, geignit, implora le don d’une sapèque; écroulé dans ses -guenilles sans couleur, il levait ses deux mains vers l’homme qui -marchait à grands pas dans la lumière, le prenait à témoin de sa misère. -Des forçats défilèrent, trois par trois, honteux de leurs défroques -verdies, de leurs têtes rasées; au fond de leurs prunelles abruties -luisait le désespoir infini des bêtes féroces encagées; ils -s’éloignèrent, traînant dans le sable pourpre leurs chevilles noircies -par la boucle. Adossé au talus, un soldat anémique et voûté toussait, -crachait du sang et regardait d’un air dément couler sur son dolman -déboutonné la salive écarlate. Une femme pleura derrière l’auvent -rabattu d’une case. De toutes parts, l’humanité souffrait. - -Des torches de résine fichées dans le sol éclairaient le bouddha laqué -d’un pagodon de pisé appuyé au tronc d’un banyan séculaire. Un homme et -deux femmes disposaient sur une natte, au pied de l’autel, des soucoupes -de riz et des régimes de bananes, et, joignant les mains, psalmodiaient -des prières. Derrière le groupe des suppliants, un bronze grattait une -longue guitare de bois à deux cordes. La guitare se plaignait âprement, -la voix chevrotante et morne semblait ânonner des sanglots entrecoupés. - -Hiên s’accroupit dans l’ombre du banyan, écouta le chant douloureux et -monotone des cordes, note grêle dans le formidable _lamento_ qui montait -du chœur unanime. A cette heure, son éducation d’homme pareil aux autres -hommes était achevée, puisqu’il percevait maintenant le sanglot infini -de l’humanité, comme il avait perçu, enfant sauvage, la voix de la -forêt, du vent et de la mer. - -Il savait la vie maintenant, et savait ce qu’elle valait. Il eut envie -de mourir, de dormir sans rêves et toujours. A quoi bon vivre? -Retrouverait-il jamais l’inconscience et la sérénité perdues? N’était-il -pas définitivement une bête pensante et torturée et hurlante?... A quoi -bon vivre?... - -Les hibiscus frissonnants parlaient d’espoir immuable, de jours -meilleurs... - - - - -XXI - - -Thi-Sao ferma son ombrelle de soie grenat, que noyaient les plis de la -dentelle noire, et grimpa sur un tas de cailloux abandonnant la route à -la cohue minable et bigarrée des tirailleurs qui se rendaient aux -chantiers. Les figures bronzées, bouffies encore par la sieste, -s’épanouirent, des rires coururent, des yeux clignèrent vers le visage -barbouillé de poudre de riz jusqu’à la ligne jaune du cou, vers les -sourcils allongés à l’encre de Chine, vers les joues adroitement peintes -au vermillon. - ---Ma bonne tante, interrogea un loustic, est-ce pour me proposer une -femme que tu trottes par les chemins aux heures chaudes? - ---Tu t’es mal regardé, s’empressait de répliquer à tue-tête un camarade; -ce n’est pas pour un petit client comme toi qu’on se mettrait en -campagne en grande tenue, toutes bagues aux doigts, bracelets jusqu’aux -coudes, triple tunique! - ---Fais demi-tour, très honorable courtière! conseillait Phuc. Il n’y a -pas, dans cette direction, de gibier à rabattre. Nos épouses sont trop -laides pour charmer les beaux messieurs que tu approvisionnes... Tu -pourrais, cependant, t’adresser à la mienne, celle qui demeure dans la -troisième case et qui ressemble à un petit crapaud... - -La colonne entière salua d’un rire inextinguible cette réclame -inattendue, faite par le mari facétieux, et s’éloigna sous l’œil -méprisant de la dame maquillée. - -Thi-Sao exerçait la profession lucrative d’entremetteuse. Comme tant -d’autres congaï, elle avait eu quelques heures de vie honnête. Fille de -sampaniers, elle avait épousé à quinze ans un rustre quelconque, lequel -avait eu, à ses yeux, le tort grave de n’apporter en ménage que ses dix -doigts de laboureur robuste. Thi-Sao, après quelques mois de sagesse, -avait planté là, un beau soir, l’époux infortuné de qui la pauvreté lui -répugnait. - -Pendant vingt ans, elle avait roulé sous les moustiquaires des -fonctionnaires français, quittant les villas à vérandas roses des -administrateurs pour les taudis saïgonnais où s’attardaient les -épaulettes jaunes des simples fantassins. L’âge venant, il lui avait -paru fructueux et agréable de mettre au service d’autrui son expérience -personnelle. Elle occupait ses journées à faire et à défaire des unions -libres, selon l’humeur de ses clients, représentant à telle «petite -épouse» de gendarme l’insuffisance évidente des douze piastres allouées -mensuellement par ce dignitaire peu rétribué, démontrant à telle autre, -veuve provisoire, les avantages mirobolants d’un mariage avec certain -commis des douanes, dénichant pour tel gâteux prématuré des adolescentes -expertes. A nouer ou dénouer, non sans art ni discrétion, ces délicates -intrigues, elle avait eu avec la police quelques fâcheux démêlés, mais -avait amassé un capital solide dont elle tirait un revenu respectable. -En dépit des atteintes indéniables des années, elle n’avait point perdu -toute jeunesse de cœur: elle avait ses faiblesses et subventionnait, -disait la chronique, un jeune et blond gaillard, commissaire des -Messageries Fluviales. Telle était Thi-Sao. - -Aux injures plaisantes des tirailleurs elle ne répondit que par une -grimace de dédain qui plissa la graisse poudrée de son visage; la -colonne passée, elle rouvrit son ombrelle et descendit de son piédestal -de cailloux en prenant garde de gâter le velours brodé de ses mules. -Rassérénée par le plein succès de cette opération difficile, elle -poursuivit sa route avec majesté, roulant des hanches et des reins selon -sa vieille habitude professionnelle, pour la plus grande joie de la -sentinelle accroupie dans sa guérite tricolore. - -Maÿ était aux aguets derrière le store de sa case; elle sortit -précipitamment dans la petite cour de terre battue: - ---Ne t’arrête pas, souffla-t-elle; si quelque femme t’apercevait ici, je -serais perdue. Continue jusqu’à la digue: je t’y rejoindrai. - -Quelques minutes après, l’ancienne et la recrue s’installaient à l’abri -des yeux indiscrets entre des roches éboulées. - ---Que veux-tu encore? demandait Maÿ vaguement inquiète. - ---Mais rien, petite sœur, rien! Je m’intéresse à toi, voilà tout; à toi -et à tes amours, auxquelles j’ai quelque peu aidé... Parlons un peu de -cette première entrevue. Le jeune homme du Sanatorium a-t-il eu le don -de te plaire? - -Le petit visage se teinta de rouge vif: - ---Laissons cela! laissons cela! - ---Je sais, dit Thi-Sao, maternelle. Les débuts sont toujours pénibles. -Moi qui te parle, il m’a fallu quinze jours pour m’accoutumer à mon -premier mari français: les occidentaux exhalent une odeur de cadavre... -On s’y fait; tu t’y feras... Parlons d’autre chose: as-tu reçu les -piastres promises? - -Ce disant, elle secouait la courte veste où sonnèrent les écus. Aussitôt -le sourire fit place sur sa face à des grimaces qui s’efforçaient -d’exprimer une affliction sans bornes: - ---Te voilà riche, petite sœur. Et moi qui ai fait ta fortune, moi qui la -ferais encore demain, si cela était nécessaire, je suis pauvre et -malheureuse. Les créanciers me harcèlent: il me faudra bientôt me -séparer de mes bijoux pour échapper à la prison dont je suis menacée... -Je suis bien malheureuse!... - -Elle extirpa des profondeurs de sa poitrine puissamment capitonnée une -sorte de hurlement discret qui prétendait figurer un sanglot. - ---Mais, interrogea la voix nette de Maÿ, n’as-tu pas les piastres que le -Français t’a remises et celles que tu m’as soutirées en échange de tes -services? - ---«Soutirées»!... Elles sont toutes les mêmes, caressantes et gonflées -de promesses tant que les accordailles ne sont point célébrées; mais, à -peine franchie la moustiquaire, les ingrates me reprochent le mince -cadeau que je n’exigeais point... Elles sont bien aises pourtant, le -jour où les vingt piastres mensuelles leur paraissent une somme -dérisoire, elles sont bien aises de revenir taper à ma porte... - ---Je reconnais que tu m’as été utile; mais tu as été payée: laisse-moi -donc en paix maintenant. - ---C’est cela! grinça Thi-Sao. «Je suis établie, je n’ai plus besoin de -la bonne Thi-Sao: qu’elle retourne à sa niche!...» Mais non! ne te hâte -pas de te croire débarrassée de ma tutelle. Tu m’as payée, c’est -entendu; tu ne me dois plus rien? c’est autre chose. Tu me dois une -gratitude infinie, d’autant plus qu’il me serait facile de te créer de -graves ennuis. Aimerais-tu, par exemple, que j’aille raconter à ton -grand diable de fiancé le détail de nos négociations? - ---Tu ne feras pas cela! gémit la craintive Maÿ, se figurant les -terribles poings noueux. - ---Non! je ne ferai pas cela, parce que je t’aime bien et que tu -n’hésiteras pas à me secourir dans le besoin... Donne-moi cinq petites -piastres... - ---Non! non! non! Tu n’auras pas de moi une sapèque, entends-tu? Sous -prétexte que tu m’as plus ou moins mariée, tu comptes faire de moi ton -banquier et ton esclave. Tu n’auras rien! - ---Tu as bien réfléchi? - ---Oui! Je ne te crains pas. Tôt ou tard mon fiancé saura la vérité: -avant qu’il la soupçonne, je lui demanderai de me rendre ma parole... -Va-t’en, maintenant! - -Thi-Sao se leva, arrangea les plis de ses trois tuniques, agita -gracieusement son ombrelle et déclara d’un ton mielleux: - ---Je m’en vais, ma fille, puisque tu m’en as priée, mais il t’en cuira. - -Elle s’en fut, majestueuse, et Maÿ la suivit de loin, inquiète mais bien -décidée à ne se laisser point asservir. Derrière la palissade du camp, -les femmes préparaient le repas du soir sur des foyers de pierres -sèches: elles rirent bruyamment au passage de l’aventurière et les plus -hardies se risquèrent jusqu’à l’interpeller joyeusement: - ---Eh bien, ma tante, as-tu fait de bonnes affaires? - ---Vous êtes trop aimables, minauda Thi-Sao, mes affaires vont au mieux -de mes désirs! - ---Grâce à l’une de nous, peut-être? insinua plaisamment une gaillarde -noiraude qui portait sur la hanche son sixième rejeton. - ---Hélas! non: vous vous gardez trop bien par vous-mêmes... Vous ne vous -êtes donc jamais regardées dans un miroir, ô toutes belles? Vous -mettriez en fuite jusqu’aux mauvais esprits. - - * - - * * - -Un coup de clairon annonçait la pause. Hiên le Maboul s’assit sur le -remblai, les jambes pendantes, regardant crouler le sable fin qui -scintillait. Sur l’eau trouble, une fourmi rouge ramait désespérément, -fuyant la mort: Hiên lui tendit une feuille de manguier; elle s’y -cramponna. Il la considérait qui, sans bouger, séchait ses pattes au -soleil. Il pensa: - ---Voilà que j’ai rendu cette fourmi à la vie. Encore deux ou trois -convulsions, et tout était fini: elle sombrait, entrait dans le grand -sommeil. La voilà sauvée: la lutte va la reprendre, le travail -incessant, le trot ininterrompu de la fourmilière au cadavre découvert -sous les feuilles, du cadavre à la fourmilière... Et cependant elle se -cramponnait à cette vie misérable, et moi-même j’ai jugé stupidement, -comme elle, que la vie était préférable au repos définitif, puisque je -l’ai retirée de là... L’instinct est terriblement fort en nous, -animaux... - -Derrière lui, cachés par la benne renversée, Phuc et Nho s’étaient -accroupis dans l’ombre du wagonnet. Ils causaient avec animation et Hiên -entendit soudain prononcer son nom. - ---Parle donc moins fort! disait Nho. Si Hiên t’entendait!... - ---Allons donc! Il est sur le talus de la route, en train d’acheter des -gâteaux. Nous sommes bien seuls: on peut parler. - ---Alors tu crois que Thi-Sao, tout à l’heure, venait pour Maÿ? - ---Puisque je te le dis!... Voilà quinze jours que cette sale femme rôde -autour du camp, cherchant à se faufiler sans être aperçue. Je l’ai vue, -avant-hier, remettre à Maÿ une clef et un petit paquet d’où sortait un -bout de soie rouge. Puis j’ai entendu un bruit de piastres... Il paraît -que le compte n’y était pas, car les deux chipies se sont attrapées et -Thi-Sao n’a pas eu le dernier mot: Maÿ est une rude luronne qui n’a pas -froid aux yeux. Elle ira loin... au moins jusqu’à la prochaine «cagna -bambou»!... - -Ils furent secoués tous deux d’un rire énorme, qui amena des larmes au -bord de leurs paupières. - ---Pauvre Hiên! déclara Nho, s’essuyant les yeux, ce n’est pas bien de -rire ainsi. Pauvre Hiên! pauvre Maboul! - ---Oui, c’est dur: pas encore marié, et déjà trompé! - ---Voilà le clairon qui sonne! File à ton atelier, mauvais plaisant! - -Hiên se dressa derrière le wagonnet: Nho vit ses yeux égarés, ses joues -pâles, ses mains dansantes. Il bégaya: - ---Je... je... te croyais sur la route... Qu’as-tu entendu? - -Hiên le Maboul secoua la tête, essaya de parler: - ---Rien! articulèrent péniblement ses lèvres frémissantes. - ---Il ment, pensait l’autre, il ment: il a tout entendu... Quelle brute -maladroite, ce Phuc! - -Ils redressèrent la benne, poussèrent le wagonnet sur les rails -grinçants. - -Hiên le Maboul a tout entendu. De son front baissé la sueur froide -ruisselle, tombe goutte à goutte sur la terre piétinée qui semble -vaciller. Il ne pleure pas: il cache soigneusement sa douleur, comme le -cerf blessé dérobe son agonie. Il s’efforce de paraître indifférent et -brave; mais ses mains ne cessent pas de danser fébrilement sur la tôle -rouge et ses jambes fléchissent comme si une faux invisible avait -tranché ses jarrets. - ---Je n’en peux plus! souffle-t-il tout à coup. - ---Écoute, frère aîné, gémit son compagnon navré, ne t’arrête pas... -Continue à marcher à côté de moi, un moment encore: il faut que je te -parle... Ce Phuc est idiot; c’est une mauvaise langue: il éprouve sans -cesse le besoin de raconter un tas d’histoires, pour se faire valoir et -prouver qu’il est renseigné sur tout ce qui se passe. Il plaisantait -tout à l’heure; il mentait impudemment, suivant sa coutume. Faut-il te -jurer que je ne crois pas un mot de ses racontars? - ---Jure! implore Hiên frissonnant, en qui subsiste l’illusion -indestructible. Jure! - -Au milieu de la rizière miroitante où vaguent les buffles boueux, Nho -s’arrête, lève la main. - ---Merci! merci!... Je suis fou, vois-tu!... J’ai cru que j’allais tomber -et mourir lorsque parlait ce fourbe! Tu vois: tout mon corps tremble, -j’ai la fièvre! - ---C’est vrai: tu es fou... La moindre plaisanterie te bouleverse. Tu es -fou! - ---Hé! là-bas! voulez-vous bien trotter! cria le sergent Cang. - -Le wagonnet vola. Le doute et l’espoir se battaient dans le cerveau en -déroute de Hiên tandis qu’il galopait sous le soleil ardent, sans voir -la tristesse pitoyable qui assombrissait les yeux de son compagnon. - - - - -XXII - - ---Je n’irai pas chez l’Aïeul, se répétait Hiên, enfermant dans sa caisse -ses vêtements de travail, je n’irai pas chez l’Aïeul ce soir. Il verrait -mon trouble, me questionnerait, me forcerait à confesser que tout mon -souci vient d’une plaisanterie mal comprise, me gronderait... Je n’irai -pas chez l’Aïeul! - -Où aller? Il ne pouvait songer à rester avec Maÿ sous la véranda de la -petite case: que dirait la fillette de sa figure bouleversée, de ses -gestes hésitants comme ceux d’un ivrogne, de sa voix étranglée par -l’émotion encore vibrante? Pourrait-il endurer une heure de tête-à-tête -sans se jeter aux genoux de Maÿ, sans lui faire part, avec des sanglots, -de ses soupçons injurieux, sans la supplier de démentir les outrageantes -révélations de Phuc? Le pourrait-il? Une fois de plus, au lieu de la -compassion attendue, ne surprendrait-il pas l’ironie dans les grands -yeux cruels? Mieux valait, pour guérir l’étrange tremblement qui -l’agitait de la tête aux pieds, mieux valait fuir jusqu’à la nuit, se -fuir soi-même et fuir les autres. - -Hiên sortit du camp que le crépuscule commençait d’engloutir sous sa -marée grise. Il erra, sans but et sans pensée, le long des avenues -obscurcies. Derrière les grappes violettes des bougainvillias, les -villas resplendissaient. Hiên appuya son front aux lances dorées d’une -grille, écouta les plaintes aigres d’un violoncelle. - ---Ils souffrent aussi, ces gens d’Occident! songea-t-il. Leur musique -est tourmentée et triste. Ils souffrent comme nous. - -Des boys malais vociférants et noirs le chassèrent: il se promena au -hasard, poursuivi par les sanglots du violoncelle. Les gongs des pagodes -enfouies dans les bambous de la montagne égrenaient leurs battements -sourds, espacés d’abord, puis précipités. De toutes les cases de paille -groupées autour de la baie arrondie, massées dans la lande nue, penchées -sur les arroyos boueux, les grêles tintements des vases de bronze -heurtés par les marteaux de bois répondirent à la basse du gong, -saluèrent le jour finissant et la nuit tombante, qu’allait emplir le vol -inquiétant des mauvais esprits. - -Hiên haussa les épaules: il n’était point religieux. Trop tôt la forêt -avait pris ses journées pour qu’il pût, comme les enfants de son âge, -être initié aux rites et aux croyances vagues de la religion annamite. -Peu lui importaient les grimaces exécutées devant les bâtonnets d’encens -en l’honneur des aïeux défunts. Les âmes mortes des ancêtres inconnus -l’avaient-elles immunisé contre l’amour, contre la folie, contre la -douleur? S’occupaient-elles de lui, leur descendant misérable? -S’inquiétaient-elles du frisson incoercible qui faisait branler sa tête -vide? A quoi bon, alors, ces coups de gong, ces tintements de bronze?... - -Il s’assit sur le talus de la route. A ses pieds, les sampans renversés -sur le sable revêtaient des formes de monstres endormis, dont les fusées -d’écume venaient lécher les ventres bruns. Des cordages semblaient des -serpents aux corps entrelacés; tels des crânes demi-chauves, les pointes -de rochers blanchissaient hors de leur chevelure d’algues; le dôme -gélatineux d’une méduse ballottée par la houle luisait. Les jonques qui -voguaient sur l’horizon, parmi les vols de mouettes, s’estompaient, -s’effaçaient dans les ténèbres, où, par instants seulement, -apparaissaient les flammes chétives de quelques falots. - -Le trot des voitures ébranlait la route, qui s’illuminait brusquement, -résonnait de grelots, de claquements de fouet, d’appels de cochers, puis -rentrait dans l’ombre et le calme. Des files muettes de sampaniers -passaient à longues enjambées silencieuses. Des chiens faméliques -flairaient l’herbe des fossés. Là-bas, sur le chemin noir, les boutiques -chinoises découpaient des rectangles lumineux où gesticulaient les -ombres des buveurs. Un chœur de fantassins en bordée reprenait des -refrains bretons larmoyants. - -Une femme frôla Hiên: il reconnut la tunique de Thi-Sao, ses mules -brodées et le balancement de ses hanches. Il courut derrière elle, -l’appela: - ---Arrête! arrête! - -Elle le dévisageait en souriant, s’abusant sur ses intentions, puis la -mémoire lui revint: - ---Il me semble te connaître, petit frère! susurra-t-elle. N’es-tu pas le -fiancé de Maÿ? - ---Oui, c’est moi! - ---Eh! eh! Sait-elle que tu cours les rues à cette heure-ci, à la -poursuite des femmes?... Au fait, que me veux-tu? - -Il n’en savait rien au juste; il se gratta le front piteusement, fit le -geste de rajuster son turban; puis il se rappela le métier qu’exerçait -cette femme, et toute sa jalousie se réveilla: il cria: - ---Qu’allais-tu faire au camp, cet après-midi? - ---Cela ne te regarde pas! Je vais où cela me plaît et quand il me plaît! - ---Je sais! je sais!... Mais... mes camarades ont raconté à ce sujet des -choses abominables, que j’ai entendues. Ils disaient... ils disaient que -tu venais pour Maÿ! - ---Voyez-vous le vilain jaloux!... Quand on craint pour la vertu de sa -fiancée, on l’enferme. - ---Ne plaisante pas! Réponds-moi seulement: venais-tu pour Maÿ, oui ou -non? - ---Je tiens ma vengeance, se dit Thi-Sao. Cette petite pécore a voulu me -prouver qu’elle pouvait désormais se passer de moi et qu’elle ne me -craignait pas: je vais lui démontrer qu’elle avait tort... Tant pis pour -toi, ma fille!... - -Hiên mit sa main sur le bras de l’entremetteuse, fixa sur elle des yeux -qu’affolaient l’angoisse et la terreur des paroles attendues: - ---Réponds! réponds! - ---Lâche-moi... Vraiment, tu n’es pas raisonnable: tu me poses des -questions brutales, qui m’embarrassent réellement. Je ne veux pas te -faire de peine, mais... - ---Elle n’a pas dit non! gémit Hiên, elle n’a pas dit non! - -Un instant, il eut l’étrange désir de se rouler dans la poussière, de -hurler, comme se roulent et comme hurlent, pour se soulager, les bêtes -blessées. Mais il était un homme civilisé, un homme pareil aux autres -hommes, et rien ne sortit de sa gorge serrée. Il écoutait vaguement le -bavardage de Thi-Sao. - ---Je pourrais mentir, petit frère, mais tu es un brave garçon et je -m’intéresse à toi: je ne veux pas que l’on continue à se moquer de toi -impunément... Tu es donc aveugle, mon garçon, que tu n’aies rien vu, -rien deviné?... Veux-tu que je te dise où est ta fiancée? Elle est là, -derrière les volets de cette maison rose, dans les bras de son amant, -qu’elle t’a préféré parce que tu es pauvre et que tu ne pouvais offrir à -ta femme ni bijoux, ni piastres... Du reste, elle ne peut tarder à -sortir, car l’heure avance et le sergent Cang est soupçonneux... Mais -qu’as-tu donc?... Lâche-moi!... Tu déchires ma manche!... Tes ongles me -font mal!... Lâche-moi, petit frère, lâche-moi!... - ---Va-t’en! cria le malheureux d’une voix enrouée. Va-t’en! je te -tuerais! je te tuerais!... - - * * * * * - -La mauvaise femme s’est enfuie, a disparu dans la nuit. Hiên l’a -regardée courir, abruti et impuissant, le cerveau vide. Il s’est baissé -avec effort, a cherché une pierre, a raclé ses ongles contre la route -unie et dure que ses yeux ne voient plus; il a geint de désespoir de ne -pouvoir faire de mal à cette créature qui lui a fait tant de mal! - -Il est seul maintenant, sur la route obscure qui longe la plage -bruissante. Il attend! Il attend. Il est l’amoureux torturé, angoissé, -qui piétine devant la porte close. Il est enfin parvenu à cette heure -d’agonie qui suit la folie définitive, ou la mort, ou l’incurable dégoût -de la vie et la haine de la femme... Pantin lamentable qui reproduit le -geste ébauché par des millions de pantins pareils, il se blottit, pour -continuer son guet, dans l’ombre des frangipaniers, se préoccupe encore, -à ce moment où se joue sa destinée, de cacher sa défiance et tout son -supplice à la curiosité publique. - -Qui le verrait, du reste? La nuit s’est faite, nuit silencieuse et -immobile, où palpitent seulement les myriades d’étoiles. Rien ne vit que -les crabes hésitants qui rôdent sur le sable phosphorescent, que les -geckos rabâchant leur cri monotone, que les lucioles piquant les haies -sombres de fleurs de feu. La route est déserte où s’est enfuie Thi-Sao. - -Hiên le Maboul, tapi sous les frangipaniers, surveille la porte verte -que dominent les tritons émaillés. Les notes graves de la retraite ne -l’ont point ému; et voici que maintenant l’alerte sonnerie de l’appel le -somme de rentrer en toute hâte, l’avertit que tout à l’heure il sera -trop tard... Mais qu’importe la retraite, qu’importe l’appel, qu’importe -la salle de police, la prison, la mort? Hiên sent monter à ses lèvres le -goût amer du mépris universel, mépris de tout ce qui n’est pas sa peine -présente. Il attend, il attend, les yeux rivés sur cette porte qui ne -s’ouvre pas et qu’enguirlandent les longs rejets des bougainvillias... - - * * * * * - -Elle s’ouvrit, enfin; Maÿ insinua entre les deux battants sa tête -emmitouflée d’un mouchoir rose, son corps mince moulé par la tunique de -soie noire. Hiên se dressa: des lueurs rouges aveuglaient ses yeux qui -avaient vu la faute de l’aimée; le sang chantait dans ses oreilles et -dans ses tempes. Il fit deux pas, titubant, leva son poing fermé. - ---Ne me tue pas! cria la fillette. - -Il la vit, frissonnante et prête à tomber sur les genoux, couvrant de -ses bras frêles son visage blême. - ---D’où viens-tu? interrogea-t-il d’une voix changée et comme enfantine, -que faisaient trembler le chagrin, l’affolement, la pitié pour cette -créature fragile, peut-être aussi l’espoir indéracinable que rien -n’était perdu encore, qu’il pourrait l’aimer encore, qu’elle l’aimerait. - -Maÿ comprit que sa terreur était vaine, que toute la fureur de ce géant -se résoudrait en gémissements et en larmes, qu’il était toujours à sa -merci. Elle le méprisa, et, délibérément, avec une vraie joie -malfaisante, elle se promit de piétiner cet humble, ce naïf, cet -«individu idiot». - ---Laisse-moi passer, dit-elle; ne suis-je pas libre de faire ce qu’il me -plaît? - ---Non!... Je suis ton fiancé... - ---Imbécile! Comment n’as-tu pas compris que je ne voulais pas de toi, -que ce mariage était impossible?... Tu m’aimes, c’est entendu; mais cela -ne suffit pas, car moi, je te hais! - ---Tu m’as aimé, un jour, Maÿ. - ---Oui, je t’ai aimé; j’ai eu pour toi un caprice, j’ai souhaité -l’étreinte de tes bras. Je me suis même offerte, certain dimanche, sous -les bambous. Tu aurais dû me prendre, ce jour-là: peut-être t’aurais-je -aimé décidément, t’aurais-je préféré à tout, même aux bijoux qui me -rendent folle... Mais tu as craint de me profaner, sans doute, et j’ai -su que tu étais vraiment un imbécile; et je t’ai méprisé. - ---Maÿ! Maÿ! il est encore temps... - ---Il n’est plus temps: je te méprise!... Demain nos fiançailles seront -rompues et chacun de nous ira de son côté. Tu m’oublieras sans peine et -quelque sampanière te consolera. Moi, j’irai vers les villas des -Français. Je n’aime personne, toutes mes affections vont aux belles -tuniques transparentes, aux pantalons imprimés au fer chaud, aux -colliers à grains d’or, aux bracelets, aux piastres neuves. J’irai vers -la richesse, car la pauvreté me pèse et me répugne. Je suis perdue pour -toi! - ---Tu es perdue pour moi! - -Il répète cette phrase, il la répète afin de se bien convaincre, -peut-être, que son rêve s’écroule irrémédiablement, et, tandis que ses -lèvres frémissantes redisent machinalement les mots décisifs, -l’invincible lâcheté qui dort en son cœur d’amoureux se refuse à croire -l’irréparable... Pardonner! pardonner! Pourquoi ne pardonnerait-il -pas?... Hélas! le pardon détruira-t-il le souvenir de la faute?... Hiên -se rappelle les visions qui ont incendié son cerveau: il voit Maÿ entre -les bras de son amant. Il sait dorénavant que cette scène affreuse, -mille fois imaginée, n’est plus une chimère; il sait que chaque jour, -désormais, elle viendra s’offrir complaisamment à sa mémoire; il sait -que le pardon est vain, puisque l’oubli est impossible... - ---Que faisais-tu dans cette maison? - -Maÿ ricane: véritablement, ce pauvre Hiên est trop stupide! A quoi bon -le ménager! - ---Ce que je faisais? Tu me demandes ce que je faisais? Tu es encore plus -naïf que je ne le pensais. J’étais dans les bras... - -La lourde main osseuse et noire s’est abattue sur la bouche de Maÿ, a -meurtri les lèvres rouges de bétel. Plus haut que son amour, plus haut -que sa crainte de la fillette moqueuse, la souffrance, la colère parlent -dans le cerveau affolé de Hiên. L’âme des fauves, ses frères, s’est -éveillée en lui; il se révolte enfin, comme se révolte la panthère qui -rampa longtemps sous la cravache du dompteur. Ah! crever ces yeux cruels -qui l’insultèrent de leur ironie, briser ce front lisse qui abrite l’âme -sournoise et féroce, déchirer ces lèvres pourpres qui ont versé la -douleur! - -Les mains fiévreuses arrachent et froissent le mouchoir rose, pétrissent -les coques luisantes de la chevelure, se crispent sur le cou délicat, -lacèrent la tunique légère de la ceinture flottante. Le petit corps -d’ivoire doré s’écroule dans les herbes souples. Hiên le Maboul se -penche sur son idole, dont les yeux épouvantés le contemplent: - ---Ne me tue pas! supplient les lèvres saignantes. - -Hiên rit bruyamment, d’un rire convulsif et stupide: elle est réellement -ridicule, cette fille nue, étendue sur le dos et roulant des yeux -blancs; est-ce vraiment elle qui tout à l’heure le bafouait, qui pendant -des mois l’a terrifié? Bizarre!... Qu’ont-ils donc de particulièrement -séduisant ces yeux éperdus, ce visage sans couleurs, cette poitrine -plate, ce ventre tressautant?... Il la pousse du pied comme un animal -immonde: elle geint faiblement, craignant la mort. Il s’incline vers -elle, touche du doigt l’épaule palpitante: - ---Lève-toi et habille-toi! - -Il n’a plus de haine contre elle, il n’éprouve plus en face de cette -bête craintive qu’une répulsion apitoyée, un peu de la répugnance qu’il -ressentirait devant un cobra dont il aurait cassé les reins et qui se -tordrait à ses pieds. Du reste, toute notion est abolie sous son crâne, -étourdi comme par un formidable coup de massue. De l’horrible chose -découverte tout à l’heure il ne sait plus rien: ses oreilles ont perdu -la mémoire des paroles entendues. Il ne sait rien de la mer qui pousse -vers la plage ses lignes d’écume crépitante, des frangipaniers dont les -fleurs d’argent poudrées de safran pleuvent sur la route ténébreuse, du -camp voisin qui dort dans sa palissade jalonnée de réverbères. Une seule -sensation subsiste: son étonnement d’être là, penché sur cette petite -fille nue et maigre qui tremble dans les hautes herbes. - ---Habille-toi! répète-t-il doucement. - -Maÿ ouvre les yeux, ramasse avec des gestes prudents de chatte la -tunique et le pantalon de soie et, soulevée à demi, s’habille -précipitamment et sans bruit, retenant son souffle. Elle achève de -voiler ses seins pointus sous le crépon froissé. - ---Va-t’en, maintenant! dit Hiên. - ---J’ai peur... - ---Va-t’en! - -Elle l’examine, inquiète: ne va-t-il pas, la voyant fuir, regretter de -ne l’avoir point tuée? ne va-t-il pas, saisi d’une nouvelle fureur, -courir derrière elle dans le sable et l’assommer d’un coup de poing sur -la nuque? - ---Va-t’en! répète Hiên; va-t’en! - -Il la regarde partir, hésitante d’abord et tournant la tête, comme une -bête traquée, puis détalant à toutes jambes et fonçant droit dans les -ténèbres qui l’enveloppent. Elle n’est plus qu’une ombre indécise fuyant -sur la plage, confondue avec les silhouettes basses des sampans échoués. -Il ne la voit plus... Alors, il se souvient, redevient conscient. Il -sait que son bonheur s’est écroulé définitivement: quelle plainte, -quelle prière pourraient lui rendre l’illusion consolatrice, l’espoir -indéracinable auxquels il s’est cramponné jusqu’à ce jour?... Nulle -parole ne tempérera l’atrocité de la formule qu’il rabâche -infatigablement: Maÿ a vendu son corps! Maÿ s’est vendue! - -Tout à l’heure, frappé par la révélation, affolé par le sang qui -affluait à son cerveau, il laissait sa colère crier plus haut que sa -douleur: il se trouve maintenant face à face avec la réalité -irréparable, il la contemple, la détaille et souffre abominablement. - -Il n’a plus de rancune contre Maÿ: il se compare silencieusement, rustre -primitif, à moitié fou et dégingandé, à la fine petite idole dont il -rêva être l’époux; il confesse le ridicule de ses prétentions et -s’indigne d’avoir pu lever le poing sur l’intangible divinité; il -proclame humblement les droits de Maÿ à la trahison et au mépris. -Comment, comment a-t-il pu, pendant des mois, se complaire à la fiction -de cet impossible amour?... Les sages avis ne lui ont point manqué, -pourtant! - ---Méfie-toi de la femme! disait l’Aïeul. Il ne peut venir d’elle que mal -et souffrance. Son âme est sale et tortueuse, et, s’il t’arrive de -l’apercevoir à nu, quelque jour, elle t’épouvantera. Toutefois, puisque -l’instinct héréditaire nous prêche comme aux autres bêtes -l’accouplement, marie-toi, mais choisis ta femme avec soin. Retourne à -la terre d’où tu viens; épouse une fille de Phuôc-Tinh, robuste et -noire; naturellement perverse comme toutes ses pareilles, elle n’aura -pas été, du moins, pourrie par la ville... Que vas-tu t’amouracher de -Maÿ? Ne vois-tu pas qu’elle est trop compliquée pour un homme des -forêts?... - ---Fuis les femmes, conseillait Bèp-Thoï. Tu es un brave garçon, sans nul -doute, mais enfin, sans vouloir te vexer, on peut bien te dire que tu -n’as pas la tête très solide: la première bougresse venue te fait déjà -tourner en bourrique. Renvoie-la donc, une bonne fois, cette Maÿ, aux -boys et aux jolis petits jeunes gens, pour qui elle est faite et qui la -battront comme plâtre et lui demanderont de l’argent... Fais comme moi: -ne te marie pas. - -Et Phuc parlait pareillement, sur la chaloupe descendant de Saïgon; et -le vieux notable de Phuôc-Tinh l’avertissait de monter la garde autour -de son cœur. Couché dans l’herbe douce de la clairière, il avait entendu -la forêt le rappeler à elle, comme l’avait appelé aussi la mer: toutes -deux avaient essayé d’arracher l’âme de leur enfant aux griffes -féminines qui la déchiraient. Ainsi les hommes et les choses avaient -crié à Hiên le Maboul qu’il faisait fausse route et de rebrousser -chemin. Mais l’illusion tenace avait voilé ses yeux et bouché ses -oreilles: elle seule avait fait son malheur. - -Alors, inconséquent et désespéré, au lieu de la maudire, il pleura -l’illusion écroulée, l’illusion enchanteresse et divine. Il pleurait, le -dos tourné à la mer murmurante, regardant sans la voir l’avenue des -frangipaniers où Maÿ s’était enfuie. Le sable humide et froid -submergeait ses pieds nus. Un taret rongeait le bois criard d’un sampan; -une chouette hululait; sur la nappe scintillante des étoiles, le Phare -ouvrait et refermait son œil écarlate. - -Il semblait à Hiên sortir d’un long sommeil et que la nuit elle-même -avait dormi, et qu’elle se reprenait seulement à vivre. Il pleurait, -cependant, comme avait pleuré, un soir, la femme invisible derrière les -stores abaissés de sa case, comme avaient pleuré les suppliants -prosternés devant le pagodon de pisé, sous le banyan, comme pleurait le -soldat français crachant ses poumons sur le revers du talus, comme -pleure, depuis le commencement des siècles, l’humanité penchée sur les -débris de ses illusions... - -Derrière la montagne de Ganh-Ray, la lune se leva, ronde et nacrée. Hiên -le Maboul se tourna vers la baie où pâlissaient les falots des jonques, -où luisaient les flancs des vagues. La tentation lui vint d’aller vers -elles, qui berceraient sa peine, étoufferaient sous leur chant -intarissable et triomphant ses cris de rébellion, lui donneraient le -calme et la paix définitifs. Il se résolut à mourir: puisque la vie -l’avait déçu et blessé, à quoi bon vivre?... Oui! mourir! mourir et -dormir! Ne plus sentir au cœur l’affreuse plaie saigner goutte à goutte; -à la gorge, l’étreinte se resserrer, jusqu’au râle! ne plus pleurer, ne -plus souffrir! - -Il marcha dans le sable semé de planches pourries, de branches, -d’algues, de galets verdissants; l’eau tourbillonnante monta jusqu’à ses -chevilles... - -Il n’alla pas plus avant: il se souvint de l’Aïeul. Tout au fond de sa -pauvre âme enfantine, peut-être une lueur imperceptible d’espoir -vacillait-elle, espoir vague que le maître lui dirait les mots qui -guérissent, les mots qui consolent. - ---J’irai voir l’Aïeul, puis je reviendrai mourir... Je veux revoir -l’Aïeul! - -Il gravit la berge inondée de clair de lune, courut, à perdre haleine, -dans l’avenue déserte où sommeillaient les chiens jaunes, où ricanaient -les ombres difformes des banyans. Le parfum écœurant des fleurs de -frangipaniers saturait la nuit chaude. - - * - - * * - -Les bouddhas satisfaits qu’ensanglante la lampe considèrent, sans se -départir de leur immuable sourire, le gueux écroulé sur les genoux aux -pieds de l’Aïeul. Par les persiennes ouvertes, la nuit lumineuse entre -avec la brise, qui remue discrètement les panses dorées des lanternes -chinoises. Le dernier sanglot de Hiên résonne encore dans la haute -pièce, où ondulent les panneaux de satin chatoyant et les plis raides -des étendards, où frissonnent les feuilles aiguës des cycas. - -L’Aïeul, navré, pose la main sur la nuque noire de son grand enfant -sauvage et songe à la faiblesse dérisoire des consolations qu’il pourra -lui proposer. Hiên le Maboul est venu à lui, d’instinct, comme l’enfant -à qui l’on a fait du mal vient se jeter dans les jupons de sa mère; il -lui a dit avec des plaintes rauques et des soupirs de détresse, il lui a -dit l’attente au bord de la route, Maÿ apparue entre les clochettes des -bougainvillias, l’aveu tombé des lèvres méprisantes et Maÿ étendue dans -le varech, couvrant de ses deux bras repliés son visage épouvanté; il a -dit la crise de rage homicide et l’angoisse de la connaissance entière. - ---Tu sais les paroles qui guérissent, implore-t-il. Prononce-les: dis -les mots qui font oublier, et, lorsque je sortirai de ta maison, je -serai un homme nouveau, ignorant qu’il a aimé et souffert... Tu es sage, -tu es bon; aux jours de chagrin, nous invoquions ton nom, comme d’autres -invoquent leurs dieux, et, déjà, le faix de nos misères nous paraissait -moins pesant. Souffle sur ma douleur: elle s’envolera de mon cœur où -elle a fait son nid. Tu es grand, tu es fort: rien ne peut te résister; -tu as balayé d’un regard le tyran devant qui nous rampions; tu as porté -la lumière dans mon âme obscure d’enfant des bois... - ---J’ai eu tort, trois fois tort! confesse l’Aïeul; j’aurais dû laisser -ton âme à sa pénombre, à son heureuse inconscience. Tu avais le bonheur, -ne connaissant de l’humanité que les gestes animaux. Je savais qu’après -avoir mordu au fruit amer de la science humaine tu viendrais te rouler, -quelque jour, à mes pieds, désabusé et hurlant. Mais quoi! tu m’as -supplié, tu m’as dit: «Je veux être un homme comme les autres hommes et -je saurai me faire aimer de Maÿ...» Je t’ai instruit, je t’ai appris les -grimaces essentielles, je t’ai révélé tes semblables. Accroupi contre ma -chaise, assis dans ma voiture, tu as écouté et retenu mes préceptes... -Tu as appris à vivre. La suprême leçon, celle qui ne pouvait te venir de -moi, la vie s’est chargée de te la donner: elle t’a fait connaître la -désillusion et la douleur. - ---Thi-Teu me l’avait dit! gémit Hiên. - ---Ainsi mes prévisions se sont réalisées: tes illusions sont mortes, et -te voilà, tombé de ton rêve et pleurant pitoyablement... Pleure, petit -frère, pleure jusqu’à vider ton cœur trop plein! Lorsque tes larmes -auront séché, tu seras certain que ton éducation est parachevée et que -tu es un homme, puisque tu as connu la douleur. - ---Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent cette douleur. - ---Je ne les sais pas: personne ne les sait. Aux maux qui nous viennent -de la femme nul ne connaît de remède... que le temps!... Le temps seul -t’apportera l’apaisement, l’oubli total, peut-être... - ---Je ne puis oublier! - ---L’oubli viendra, peut-être, un jour... Alors tu seras pareil à un -dieu. Tu assisteras, souriant et amusé, aux contorsions de tes -contemporains qui s’acharneront à la découverte des bas-fonds de l’âme -féminine; tu assisteras aux évolutions des pantins dont les ficelles -sont entre les doigts de la femme. Tu écouteras sonner les rimes -douloureuses forgées pour l’aimée idéale par des adolescents ignorants -comme tu le fus. Spectateur échappé miraculeusement du Cirque où l’on se -dévore, tu ne te lasseras point d’admirer l’infinie sottise des -lutteurs, que nul enjeu ne récompensera et qui laissent sur le sable -tout le sang de leurs veines et de leur cœur. Tu seras pareil à un -dieu... Tu m’écoutes, Hiên? - ---J’écoute, Aïeul: mais je n’entends pas les paroles. J’entends Maÿ qui -me parle et ricane à mon oreille... Je souffre et j’ai envie de -mourir... Fais taire Maÿ, Aïeul, chasse-la!... Dis-moi, dis-moi les mots -qui guérissent!... - ---Je ne les sais pas! - ---Je suis ton enfant: guéris-moi! - ---Je ne puis te guérir. - ---Maÿ! Maÿ! que t’avais-je fait?... - -Les bouddhas barbus n’ont point sourcillé: ils ont déjà perçu tant de -cris pareils! Des siècles ont passé depuis que l’artiste mongol les -coula dans le moule d’argile: ils savent que les gosiers humains sont -coutumiers de semblables rugissements, et ils ne s’émeuvent point de -ceux-ci, pas plus que ne les émeut l’appel mélancolique des chats-huants -qu’apporte la nuit criblée de lucioles. - -Hiên le Maboul lève vers son maître ses yeux ternes où se sont éteintes -les dernières lueurs d’illusion; il se dresse péniblement et lentement, -comme le travailleur qu’attend une besogne ingrate. - ---Je m’en vais, Aïeul vénérable! - ---Où vas-tu? - ---Je vais... je vais au camp. - ---Tu mens! Il est trop tard pour rentrer au camp. Tu mens: ta voix -tremble, tes mains tremblent... Où vas-tu? - ---Je vais au camp. - ---Reste ici. Tu dormiras sur une natte, près de mon lit. Si les idées -mauvaises te reprennent, je te parlerai et tu n’y penseras plus. Reste -ici. Dans quelques jours je retourne vers les forêts d’Annam: tu -viendras avec moi. Couche-toi sur cette natte. - - * * * * * - -Derrière la moustiquaire de gaze, l’Aïeul s’est jeté sur le lit blanc -que parsèment les éventails de paille de riz et les écrans japonais. Il -feuillette distraitement le livre ami qui, aux rares heures de souci, le -rappelle au scepticisme sans âpreté, à la contemplation sereine et -souriante de la vie. Le charme habituel n’opère pas; l’Aïeul est -mécontent et triste: sa philosophie mise en présence d’une douleur -réelle ne lui a fourni que des formules vaines, émoussées. Il fut -impuissant à panser les plaies du serviteur blessé qui est accouru vers -son maître. Maintenant encore, tandis qu’il épelle les phrases vides de -sens, il entend monter jusqu’à lui les soupirs profonds du misérable -qu’il ne sut pas soigner. - ---Tu pleures, Hiên? - ---Je ne pleure pas, Aïeul vénérable. - ---Essaie de dormir. - -Le grand corps maigre s’immobilise sur la natte; Hiên ferme les poings -et, les yeux clos, tâche de dormir pour obéir à l’Aïeul. Vains efforts: -le mal lancinant est en lui, qui le harcèle. Et l’idée fixe reparaît: -mourir! mourir!... A quoi bon vivre? Demain sera tel qu’aujourd’hui. -L’oubli viendra, quelque jour, peut-être, a dit l’Aïeul; mais, pendant -des mois, des années, Hiên traînera ce boulet du souvenir. C’est l’oubli -immédiat qu’il lui faut, et le maître tout-puissant a déclaré qu’il -n’était pas en son pouvoir de le lui accorder... Mourir! il est l’heure -de mourir! Impossible de tarder davantage: l’aube blême va balayer les -brumes qui flottent sur la plaine et la mer: il faut mourir avant que -soit venue l’aube. - -Hiên se lève silencieusement, se penche sur le lit où l’Aïeul s’est -endormi; il le regarde une dernière fois; il regarde longuement cet -homme qui fut bon pour lui et hésite un instant. Mais, à son oreille, -Maÿ ricane... A travers la moustiquaire, il pose ses lèvres sur la main -de son maître et se faufile sous la véranda où fuient les -chauves-souris... - -Il court par des routes inconnues vers la mer dont il entend la voix -énorme. Il approche, et la voix se fait plus retentissante et plus -implorante; il distingue les paroles qu’elle gémit: - ---Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas!... - ---Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas! supplie la forêt anxieuse qui -dévale aux flancs des massifs. - -Hiên le Maboul n’entend plus la voix de la mer et de la forêt: le rire -aigu de Maÿ emplit ses oreilles. Il court; le voilà devant la baie où -ruissellent les traînées de clarté lunaire, pareilles à des essaims de -poissons volants qui bondiraient hors de l’eau phosphorescente. Et les -voix que renforce le vent se font plus impératives. Hiên comprend -vaguement que l’eau ne voudra pas de lui, et, d’ailleurs, une idée -nouvelle lui vient: il se pendra aux branches du banyan qui est devant -la case du sergent Cang. - -Il se hâte vers la mort, talonné par l’invisible mal, talonné aussi par -la peur de voir apparaître derrière le panache des aréquiers les reflets -roses de l’aube. - -Voici le camp. La sentinelle dort dans sa guérite. C’est Nho; il ronfle -paisiblement, accroupi sur la planche, le mousqueton entre les jambes et -la tête inclinée sur l’épaule. - -Dans la case de Maÿ, pas une lumière, pas un souffle. Qu’importe Maÿ, du -reste? Hiên a poussé contre le tronc centenaire le billot de teck qui -sert aux femmes des tirailleurs à fendre leur bois. Il déroule sa longue -ceinture de laine rouge, la jette par-dessus une grosse branche et la -noue solidement. - -Il a bien calculé: debout sur le billot, son menton affleure la boucle -du nœud coulant. Il introduit sa tête dans la boucle, se penche, pousse -du pied le morceau de bois qui se dérobe et roule. La courte lutte -commence qui précède le grand repos. - -La mer et la forêt sanglotent. - - * * * * * - -Ainsi finit Hiên le Maboul qui voulut vivre comme les autres hommes. - - - - -XXIII - - -L’Aïeul ouvrit la porte, par où pénétra l’aube grise et froide. -Essoufflé et rouge, le sergent Cang le salua: - ---Aïeul à deux galons, Hiên le Maboul est mort. - -Derrière lui, Bèp-Thoï se détournait, pour que nul ne vît couler une -larme sur ses joues flétries. - ---Il s’est pendu à une branche du banyan qui est devant ma porte. J’ai -défendu d’y toucher avant ton arrivée: à quoi bon? Le corps était déjà -glacé et raide: il devait être mort depuis des heures. Que faut-il -faire? - ---Attends-moi! - -Tandis qu’ils se hâtaient vers le camp, à travers le village endormi, le -vieux sergent se lamentait. - ---La vieillesse engourdit mon corps: je dors rarement, mais, lorsque le -sommeil vient à moi, je suis pareil à un cadavre. Je n’ai pas entendu le -cri d’agonie du malheureux; d’autres l’ont entendu, mais n’ont point -bougé, croyant que les malins esprits se battaient sur la plage... Et le -pauvre fou est mort tout seul, et maintenant il est là, accroché à sa -ceinture; le vent remue les pans de sa veste, et l’on croirait qu’il va -bouger encore; mais il est bien mort... Il était fou, bien sûr! Il y a -longtemps que sa folie couvait, mais, hier soir, elle a éclaté tout à -fait. Ma fille Maÿ, qui était allée au marché, est revenue en courant, -échevelée, sa tunique déchirée et tachée de boue, hurlant d’épouvante, -nous criant de fermer la porte, que Hiên la poursuivait et voulait la -tuer. Elle claquait des dents et la fièvre la tenait. Je n’ai pu savoir -où elle avait rencontré le malheureux furieux... Il a dû errer ensuite -dans la nuit pour fuir la folie, mais elle l’a rattrapé et voici qu’elle -a fait son œuvre... - ---Oui, dit l’Aïeul, c’est elle qui l’a persuadé de mourir. - ---Le voilà! - -Dans la lumière incertaine, l’Aïeul vit son enfant mort: il lut dans les -yeux vitreux, dans les bras allongés, l’accablement, l’infinie -lassitude, le désespoir qui avaient inspiré à l’âme tourmentée le désir -du sommeil sans rêves et sans terme. - -Les petits soldats attentifs déposèrent le vaincu sur un brancard, -abaissèrent sur le regard farouche les paupières noires, rendirent à la -face toute sa beauté sauvage, lui donnèrent la sérénité qu’il n’avait -jamais connue. Comme sonnait le réveil ils couchèrent leur camarade sur -une natte où pleuvaient les pétales des flamboyants... - -Vêtu de blanc, coiffé de son salacco, Hiên dormit toute la matinée à -l’ombre des flamboyants, veillé par Phuc et par Nho, bercé par les -chansons des vagues et des bambous; et sa figure paisible, tournée vers -le ciel incandescent, semblait joyeuse du grand soleil épanoui, des -feuilles tendres qui jaillissaient des bourgeons éclatés, des moineaux -qui pépiaient dans la paille des toits, des papillons indécis... -Cependant les marteaux des charpentiers cognaient à grands coups sourds -les planches du cercueil et les sanglots des deux gardiens accroupis -leur répondaient. - - * - - * * - ---Aïeul à deux galons, dit Cang, c’est toi qui représentes la famille -absente: il t’appartient de donner des ordres. Tout est prêt: le bonze -et le catafalque sont là. - -L’Aïeul s’avance vers le cercueil ouvert; il soulève le voile de papier -grenat qui recouvre le visage de Hiên le Maboul et lève la main, selon -les rites. Les charpentiers rabattent le massif couvercle de teck et -frappent sur les clous de cuivre: l’humble tirailleur est prisonnier -dans son étroite caisse laquée et incrustée de nacre. Car le maître a -voulu que son serviteur reposât dans un cercueil de riche: comme un -mandarin, le gueux sera trimbalé dans le beau catafalque doré, pavoisé -d’oriflammes rouges et blanches; bonzes, chanteurs, pleureuses et -musiciens, grassement payés, ne lui ménageront ni les grimaces, ni les -hurlements, ni les lamentations. - -Les pétards éparpillent dans la poussière leurs tubes déchiquetés et -noircis. Le gong, les tams-tams emplissent la baie de leurs pulsations -sonores; les flûtes soupirent langoureusement, les violons à deux cordes -nasillent. Et le cortège se met en marche, le long de la baie -scintillante où courent des frissons lumineux. - -En avant, chemine le bonze qui, par les routes convenables, mènera l’âme -du défunt jusqu’à la tombe et jusqu’à l’éternité sereine. Le bâton à la -main, il écarte les ombres malveillantes et les gamins qui se bousculent -sur la chaussée, dans leur joie de prendre part à cette magnifique -cérémonie. Ensuite défile l’interminable procession des brancards où -sont étalées des victuailles: cochons rôtis et peints au vermillon, -régimes de bananes, gâteaux de riz, jattes de _nuoc-mâm_, toutes bonnes -choses dont est supposé se nourrir le mort, mais qui serviront ce soir -au repas de funérailles. Des garçonnets agitent des banderoles d’étoffe -blanche, où des caractères à l’encre de Chine exaltent les vertus de -Hiên; et, comme l’écrivain qui les rédigea fut élu entre les plus -habiles de sa corporation, les habitants du village s’extasient sur le -choix heureux des épithètes flatteuses qui sont accolées au nom du mort. -Deux porteurs balancent sur leurs épaules un coffre pourpre où s’érige -la Tablette, planchette double où sont inscrits les noms, prénoms, -titres qui furent la propriété de Hiên. - -Quarante robustes sampaniers chancellent sous les énormes madriers de -teck sculpté que couronne le catafalque en forme de pagodon: derrière -les panneaux à jour plaqués de cuivre doré et de clinquant, le cercueil -est enfermé. Vers lui les baguettes d’encens envoient leur légère fumée -bleue; vers lui montent les grincements des violons, les battements -précipités des tams-tams, les ronflements des gongs, les trilles des -flûtes, les cris aigres des chanteurs psalmodiant des litanies baroques, -le cliquetis de la coquille de bois que frappe à tour de bras un -tirailleur, les hululements des pleureuses voilées de crépon blanc et -courbées derrière le catafalque. - -Deux vieillards effeuillent des carrés de papier argenté et doré qui -figurent d’incalculables trésors: les mauvais esprits qui pullulent et -guettent la pauvre âme sont généralement cupides, et pendant qu’ils se -ruent sur les lingots d’or et d’argent, dont la route est jonchée, le -mort se hâte vers la fosse, où cesse tout risque de poursuite. - -Derrière le cercueil, l’Aïeul conduit le deuil. Bien plus que le -vieillard indifférent qui, à cette heure, s’éveille de la sieste dans le -village lointain, il est le père du pauvre hère que cahotent les épaules -lasses des sampaniers. Une vraie douleur de père le bouleverse, tandis -qu’il se redresse dans le dolman de toile blanche à boutons d’or. Sous -la visière basse du casque, ses yeux clairs, qui semblent considérer les -hampes des oriflammes et les cagoules des pleureuses, évoquent -inlassablement le simple et naïf compagnon que la vie a dégoûté de -vivre. - -Il s’accuse de faiblesse et d’imprévoyance: pourquoi a-t-il cédé aux -supplications de l’innocent qui voulut acquérir la science mauvaise? - -Pourquoi l’a-t-il aidé dans sa recherche de l’amour qu’il savait devoir -aboutir à la désillusion? Pourquoi enfin, à l’heure où la tentation de -la mort rôdait autour du cerveau fou, n’a-t-il pas veillé sur le sauvage -désarmé et qui ne pouvait se garder seul?... Il songe que, ce soir, dans -la maison vide, les grosses mains noires ne se poseront pas sur son -genou, les bons yeux luisants ne lui donneront pas leur caresse -confiante. Il songe que toute sa philosophie légère et insouciante est -impuissante à lui fournir une seule formule de consolation vraie. Une -fois de plus, en face de la mort, il pleure, silencieusement et sans -larmes, ses croyances envolées. - -Sur la route écarlate sonnent les semelles ferrées des sous-officiers -français; puis viennent les tirailleurs en grande tenue, martelant la -terre dure de leurs pieds nus, et les femmes, et le village tout entier. - - * - - * * - -C’est fini. On a mis sur le cercueil des bâtonnets, du riz et des œufs, -et les fossoyeurs ont rejeté sur Hiên le sable chauffé par le soleil. -Tous les gens qui sont venus accompagner le mort sont retournés vers la -vie. L’Aïeul est parti, longtemps après les autres, entraîné par -Bèp-Thoï qui s’est hasardé à le prendre par la main pour l’emmener. - -Hiên le Maboul sommeille dans son cercueil de teck laqué, et le -crépuscule tombe sur lui... Il dort, au flanc de la dune qu’empanachent -les aréquiers aux palmes bavardes. A ses pieds ondulent les rizières -plates où planent les crabiers, où déambulent les graves marabouts, où -coassent les crapauds-buffles charmés de la soirée fraîche. - -Là-bas, dans le feuillage terne des banyans pâlissent le toit rouge et -les vérandas roses de la maison de l’Aïeul. Entre les fûts inclinés des -cocotiers las, les vergues brunes des sampans se balancent sur la baie -cuivrée. La lisière de la forêt proche s’enténèbre. - -Hiên le Maboul, qui voulut goûter de la vie et que la vie écœura, dort -paisiblement, et les voix tristes de la mer et des arbres bercent son -sommeil sans rêves. - - -Hengay-Lam (Tonkin). - - -FIN - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - -Format in-18 à 3 fr. 50 le volume - - - Vol. - ADOLPHE ADERER - Le Drapeau ou la Foi? 1 - L’AUTEUR DE «AMITIÉ AMOUREUSE» et JEAN DE FOSSENDAL - L’Amour Guette 1 - RENÉ BAZIN - Mémoires d’une vieille fille 1 - TRISTAN BERNARD - Théâtre (tome I) 1 - GEORGES BIZET - Lettres de Bizet 1 - RENÉ BOYLESVE - Mon Amour 1 - GUY CHANTEPLEURE - Le Baiser au Clair de Lune 1 - PIERRE DE COULEVAIN - Au Cœur de la Vie 1 - GRAZIA DELEDDA - Le Fantôme du Passé 1 - LOUIS ESTANG - L’Affaire Nell 1 - ANATOLE FRANCE - L’Ile des Pingouins 1 - LÉON FRAPIÉ - La Figurante 1 - GÉRARD D’HOUVILLE - Le Temps d’aimer 1 - HUGUES LAPAIRE - L’Épervier 1 - PHILIPPE LAUTREY - Histoire d’une Demoiselle de Modes 1 - JULES LEMAITRE - Jean Racine 1 - MARIE LAPARCERIE - La Comédie Douloureuse 1 - ANDRÉ LICHTENBERGER - La Folle Aventure 1 - PIERRE LOTI - Les Désenchantées 1 - CAMILLE MAUCLAIR - L’Amour tragique 1 - COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES - Les Éblouissements 1 - ERNEST PSICHARI - Terres de Soleil et de Sommeil 1 - GASTON RAGEOT - Un Grand Homme 1 - G. RÉVAL - Les Camp-Volantes de la Riviera 1 - MARQUIS DE SÉGUR - Esquisses et Récits 1 - H. SUDERMANN - Parmi les Pierres 1 - ANDRÉ TARDIEU - Notes sur les États-Unis 1 - MARCELLE TINAYRE - L’Amour qui pleure 1 - LÉON DE TINSEAU - Le Port d’attache 1 - JEAN-LOUIS VAUDOYER - L’Amour Masqué 1 - JEAN VIOLLIS - Monsieur le Principal 1 - COLETTE YVER - Princesses de Science 1 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HIÊN LE MABOUL *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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