diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68528-0.txt | 9796 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68528-0.zip | bin | 179069 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68528-h.zip | bin | 402692 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68528-h/68528-h.htm | 10201 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68528-h/images/cover.jpg | bin | 253613 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 19997 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1e1f7e6 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #68528 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68528) diff --git a/old/68528-0.txt b/old/68528-0.txt deleted file mode 100644 index 38f9d8e..0000000 --- a/old/68528-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9796 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Derrière les vieux murs en ruine, by -Aline Réveillaud de Lens - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Derrière les vieux murs en ruine - -Author: Aline Réveillaud de Lens - -Release Date: July 15, 2022 [eBook #68528] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN -RUINE *** - - - - - - A. R. DE LENS - - Derrière - les vieux murs - en ruines - - --_Roman marocain_-- - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - 1922 - - _Prix: 6 fr. 75 c._ - - - - - DERRIÈRE - LES VIEUX MURS EN RUINES - - - - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - - DU MÊME AUTEUR - - Format in-18. - - LE HAREM ENTR’OUVERT 1 vol. - - - _En préparation_: - - OUM EL GHIT OU L’OMBRE DU HAREM, roman. 1 -- - - OUM EL GHIT OU LA CHOUETTE AU SOLEIL, roman 1 -- - - - Droits de traduction et de reproduction réservés - pour tous les pays. - - Copyright 1922, by CALMANN-LÉVY. - - - - - A. R. DE LENS - - - DERRIÈRE - - LES VIEUX MURS - - EN RUINES - - ROMAN MAROCAIN - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - 1922 - - - A JEAN REVEILLAUD - - - - - DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINES - - - - -20 novembre 1915. - -De Meknès on ne voit d’abord que des remparts et des ruines. - -Les remparts déroulent, durant des heures, une ceinture farouche -derrière laquelle on ne devine rien. - -Parfois un palmier incline sa tête au-dessus des murailles, un olivier -gris surgit dans une crevasse, quelques figuiers s’agrippent entre les -cailloux. - -Il semble que l’on soit destiné, comme en un conte, à longer -inlassablement une cité mystérieuse et morte... - -Puis, sur la colline, apparaissent les ruines. Ce sont de très vieux -murs aux tons fauves, des palais à demi détruits, dont quelques arcades -attestent encore les dimensions colossales; un enchevêtrement de -terrasses vétustes, de treilles, de logis abandonnés, de pierres qui ne -tiennent plus et que la végétation envahit... Seuls des minarets -émaillés de vert, sveltes et luisants, dominent, intacts, l’immense -écroulement de la ville. - -A cette heure tardive où nous arrivons, la chaîne du Zerhoun est revêtue -d’une brume violette, striée de grandes ombres bleues, et les ruines, -subitement, se dorent, flamboient et s’éteignent avec le crépuscule, -plus grises, plus tragiques d’avoir été si lumineuses il y a quelques -minutes à peine. - -Le Chérif[1] nous a envoyé des esclaves et des mules. Un négrillon nous -précède à travers les ruelles qui se croisent, se multiplient, -s’engouffrent sous des voûtes aux ténèbres profondes. Puis elles -reviennent à la faible lueur nocturne, pour nous mieux révéler l’infinie -vieillesse et la mélancolie des bâtisses qui s’effondrent. - -Combien de temps devrons-nous circuler dans cet impressionnant dédale, -où les rares passants, enveloppés de leurs burnous, semblent des -fantômes? Ils glissent le long des murs, sans plus de bruit que le halo -de leurs lanternes, dont les sautillements jaunâtres exécutent une danse -de feux follets. - -Le ruelle se resserre, se fait plus noire et désolée, elle descend, à -présent, au fond de l’ombre, par un grossier escalier de pierres, dans -lequel nos mules butent à chaque pas. Le négrillon s’arrête... C’est -ici?... Cette porte derrière laquelle on aperçoit un vestibule -misérable?... Ici, la demeure du noble et richissime Chérif Mouley -Hassan?... - -Le voici qui s’avance, tout de blanc drapé, avec cet air altier dont il -ne se départ jamais. Des esclaves noirs l’accompagnent, car il ne se -déplace qu’en grande pompe, comme le Sultan que son orgueil voudrait -égaler. Mais un sourire adoucit, pour nous, la fierté de ses allures. Le -Chérif nous honore d’une amitié particulière depuis que mon mari eut, au -Maghzen[2], l’occasion de débrouiller une affaire de faux dont il avait -été victime. - ---Soyez les bienvenus chez moi! Soyez les bienvenus! répète-t-il. - -Après mille congratulations et politesses, nous le suivons dans le -vestibule aux angles brusques. Plusieurs portes, massives, blindées de -fer, hérissées de clous, se succèdent avec des airs hostiles. La -dernière s’ouvre... Le patio nous apparaît tout à coup, sous la caresse -bleue des rayons lunaires, tandis que les salles flamboient, toutes -dorées dans l’illumination des cierges de cire qui s’alignent sur les -tapis. - -Enchantement exquis et mystérieux de cette demeure, auquel on n’est pas -préparé. Des reflets miroitent sur les murs revêtus de mosaïques, sur -les ors des plafonds ciselés et peints, sur les dalles de marbre, si -polies qu’elles semblent mouillées. Ils dansent en étincelles opalines -au sommet du jet d’eau. Chaque gouttelette est piquée d’un reflet vert -par la lune, et d’un reflet orange par la lumière des flambeaux. - -Une foule d’esclaves s’empresse à nous servir. Elles apportent le thé à -la menthe et les parfums, avec un luxe princier d’argenterie. D’énormes -plats de Fès, aux bleus rares, des coupes de Chine et d’autres en -cristal, remplies de gâteaux, de noix, de dattes, sont disposés sur une -mida[3] que recouvre une soie émeraude brochée d’or. Et l’on nous verse -aussi du lait d’amandes, du sirop de grenades et du café à la cannelle. - -Le Chérif, nonchalamment accroupi parmi les coussins, dirige les -négresses d’un signe ou d’un clignement d’œil. Elles ne passent devant -lui qu’humbles, les bras collés au corps, la tête basse, dans une -attitude de respect infini et de crainte. Mais leurs croupes rebondies, -ondulant sous le caftan, leurs faces rondes et luisantes, leurs bras -vigoureux, attestent la richesse d’une maison où l’abondance règne... - -Toutes choses de ce palais, comme en un conte des Mille et Une Nuits, -sont d’une incomparable somptuosité. En nulle autre demeure je ne vis -une décoration si luxueuse, des tapis si épais, des sofas si moelleux, -ni pareille abondance de coussins... L’air est embaumé par les vapeurs -légères et précieuses qui s’échappent des brûle-parfums; des esclaves -nous aspergent d’eau de rose, avec les mrechs d’argent au col effilé; -d’autres, agitant devant nous des mouchoirs de soie, chassent -d’invisibles mouches. - -Indolent et majestueux, le Chérif jouit de notre admiration, à laquelle -nous savons, comme il sied, donner un tour flatteur, mais discret. - ---Oui, nous dit-il, cette demeure est agréable... j’en ai bien d’autres -à Fès, à Tanger, à Marrakech, cent fois plus belles, où vous serez mes -hôtes un jour, s’il plaît à Dieu!... - -Son orgueil est immense et magnifique. Il rivalise de faste avec le -Sultan, son cousin, qu’il surpasse par la largesse de son hospitalité et -l’éclat de son train. - -Chacun se souvient encore du brigandage de ses ancêtres toujours en -dissidence, et dont Mouley Abder Rahman[4] ne se concilia l’amitié qu’en -accordant sa fille, Lella Aïcha Mbarka, au père de notre hôte. - ---C’était un homme! nous dit-il, un guerrier valeureux que nul n’a pu -vaincre... Nous ne sommes point efféminés comme ces citadins aux cœurs -de poules... et nous descendons, par les mâles, plus directement du -Prophète que par notre alliance avec les Alaouïine[5]... Je me souviens -des séjours que je fis, en mon enfance, dans nos tribus de l’Atlas... -Nous partions dès l’aube à la chasse aux fauves, précédés par des -centaines de rabatteurs. Il y avait de nombreuses victimes parmi eux, -cela compte peu, et nous revenions chargés de trophées importants. Au -reste, mes cousins, les Chorfa, qui vivent encore à Ifrane, ne -recouvrent pas leurs couches avec des brocarts, mais avec des peaux de -lions... - -Ses yeux flambent en évoquant de tels souvenirs, sa taille se redresse, -sa belle tête à barbe blanche est celle d’un chef, d’un conquérant. -Mouley Hassan a raison, un sang plus brûlant court en ses veines qu’en -celles des paisibles amis avec lesquels, d’habitude, nous devisons. Il -ne parle guère que de lui, de ses aïeux, de ses chevaux, de ses biens et -de ses exploits. Mais sa vanité devient superbe d’atteindre de telles -proportions en un tel cadre! Il veut éblouir et ne ménage rien à cet -effet. Un respect émerveillé l’entoure à cause de ses richesses, des -tribus qu’il domine encore dans la montagne et de l’influence extrême -qu’il possède sur son impérial cousin. - -L’agitation grandit parmi les esclaves, leur nombre se multiplie. A -présent le patio est envahi de nègres portant les plats de cuivre -coiffés de couvercles coniques. Ils les alignent à l’entrée de la salle, -tandis qu’une fillette purifie nos mains sous l’eau tiède et parfumée -d’une aiguière. Le Chérif s’accroupit avec nous autour de la table ronde -et basse; il rompt lui-même les pains à l’anis dont il distribue -abondamment les morceaux. - ---Allons! Au nom d’Allah! - -Les plats succèdent aux plats, succulents et formidables: ce sont des -tagines[6] de mouton aux oignons, aux raisins secs, aux épices variées, -et d’autres contenant cinq poulets rôtis, farcis ou à diverses sauces. -Quelle basse-cour tout entière a-t-on sacrifiée pour notre dîner de ce -soir!... - -Notre accoutumance aux mœurs arabes est telle que nous ne nous étonnons -plus d’un pareil repas, et savons, très correctement, selon les règles, -retirer la viande entre le pouce et l’index de la main droite, ou -rouler, d’un petit mouvement saccadé de la paume, les boulettes de -couscous, que l’on porte à sa bouche, rondes et luisantes comme des -œufs. - -Mais l’excellence des mets nous surprend agréablement, habitués que nous -sommes à la cuisine moins raffinée des Rbati[7]. - ---C’est que, nous dit notre hôte, ils n’emploient pas ainsi que nous le -beurre et l’huile fine. Ces «marchands» se contentent de l’abondance, -leurs gosiers n’ont point la délicatesse des nôtres... Au reste, on ne -cuit bien que dans nos maisons du Maghzen et j’ai fait venir de Tétouan -plusieurs négresses expertes aux tagines et à la pâtisserie... Vous ne -trouverez nulle part au Maroc, pas même à Fès, une cuisine comparable à -celle-ci. - -La mida se couvre à présent de coupes en cristal contenant d’étranges -petites salades qui témoignent d’une imagination culinaire très -inventive: oranges assaisonnées de vinaigre et d’eau de rose; persil -haché dans une sauce huileuse; patates douces relevées de piments; -rondelles de carottes à la fleur d’oranger... Par le Prophète! ce n’est -point mauvais et quelques-uns de ces mélanges ont même une succulence -inattendue... Ils sont destinés à ranimer, pour la fin du repas, nos -appétits défaillants. Car il convient encore de faire honneur à une -dizaine de nouveaux poulets, au couscous, et à ce très délectable -«turban du Cadi», qui recèle, en une pâte croustillante et mince, des -amandes pilées avec du sucre. Et comme aucune boisson n’accompagne un -tel festin, le thé à la menthe, dont ensuite on prend trois tasses, est -le très bien venu. Mais il s’accompagne de pâtisseries auxquelles, -malgré l’insistance de notre hôte, nous ne saurions toucher... - -Je laisse Mouley Hassan décrire à mon mari, avec son habituelle emphase, -l’étendue de ses domaines et le nombre de ses serviteurs, et, sans -prononcer une parole, je me lève pour aller rendre visite à l’invisible -«maîtresse des choses». - -Une négresse a compris mon désir. Elle me précède à travers le patio. -Quatre massifs piliers soutiennent, au premier étage, une galerie -rectangulaire précieusement dorée, peinte et sculptée. Quelques femmes -chuchotent dans l’ombre, et je les sais, tapies derrière les balustrades -en bois tourné, pour épier les hommes qu’elles ne doivent pas -approcher... - -Mais ce n’est point là-haut que nous allons. L’esclave me fait parcourir -des couloirs sinueux et sombres aboutissant à un «riadh[8]» irréel dans -l’enchantement azuré de la lune: les orangers, chargés de fruits, -forment des masses noires, au-dessus desquelles les bananiers balancent -leurs larges feuilles déchiquetées. Quelques roses tardives, étrangement -blafardes, surgissent dans la verdure; un jasmin recouvre une allée, -d’une tonnelle si parfumée que l’on ne saurait s’attarder à son ombre. -Des bassins étroits et profonds, affleurant le sol au milieu des -mosaïques, se moirent de larges reflets, et l’on n’entend, dans le -recueillement nocturne, que les petits cris étouffés des oiseaux rêvant -de l’épervier ou du serpent, et le bruit cristallin d’une fontaine... - -Lella Fatima Zohra m’attend, accroupie en une salle étincelant à la -lumière des flambeaux. C’est une femme assez âgée, au visage grave et -bon, aux gestes sobres, dont on devine, dès l’abord, la haute naissance. -Pourtant elle n’a point la morgue de Mouley Hassan, et les esclaves, -autour d’elle, perdent leur air de servilité craintive; quelques-unes, -même, s’adossent familières aux montants de la porte et mettent leur mot -à la conversation. - -La Cherifa me reçoit avec une réelle bienveillance, quoiqu’elle ne me -connaisse pas encore... Et certes je suis sensible à cet accueil, car je -sais les vieilles dames marocaines beaucoup plus farouches aux -Nazaréens[9] que leurs époux, et souvent même hostiles. - ---Sois la bienvenue chez nous, dit-elle, tu honores notre maison. - ---Sur toi, la bénédiction d’Allah. C’est nous qui sommes honorés d’être -reçus dans une si noble famille et une si magnifique demeure! - ---Nos tapis sont indignes d’être foulés par tes pieds; si je le pouvais, -je te porterais sur mes épaules... O le grand jour chez nous, de vous -avoir pour hôtes! - ---Plus grande encore est notre réjouissance, ô Lella[10]! - ---C’est la première fois que tu viens à Meknès? Que t’en semble? - ---Je n’ai rien aperçu dans les ténèbres, mais il ne me reste plus quoi -que ce soit à admirer, puisque j’ai vu ta maison. - ---Elle est belle, et semble méprisable à qui n’en sort jamais... - ---Le regretterais-tu? - ---Certes, je refuserais de franchir la porte si on me le proposait!... -Telle est notre coutume,--et nous, gens du Maghzen, devons la suivre -plus strictement que les autres. Mais je pense parfois qu’il y a des -rues, des souks, des arsas[11], des montagnes... et je ne connais que -ces murs... - ---Ils sont d’une splendeur sans égale, et tu possèdes un riadh plein de -verdure pour rafraîchir tes yeux... - ---Louange à Dieu!... Je te montrerai toute la maison lorsque les hommes -en seront partis. Mais ce soir tu sembles fatiguée, ô ma fille, et, -malgré la joie que me donne ta compagnie, je ne veux pas, après ce long -voyage, t’empêcher de prendre du repos. - ---Dieu te bénisse, ô Lella! tu n’as pas «raccourci[12]» avec moi. - ---Qu’Allah te fasse dormir en son contentement! - ---Puisses-tu te réveiller au matin avec le bien! - -A travers les couloirs en labyrinthe, je regagne la salle des hôtes que -nous occupons. - -Et, sur une couche de brocart violet ramagé d’or, je perçois encore, en -un demi-sommeil, le clapotis clair du jet d’eau, le glissement des pieds -nus dans le patio, puis, angoissante et sublime, la clameur dont le -muezzin déchire la nuit: - - _La prière sur toi, ô Prophète de Dieu! - La prière sur toi, ô l’Aimé de Dieu! - La prière sur toi, ô Seigneur Mohammed!..._ - - -21 novembre. - -Meknès dans la lumière du matin... Ce sont toujours des ruines, mais des -ruines avenantes, chargées de vignes dont les treilles s’étendent -au-dessus des patios. - -Il y a des ruelles aux sinuosités inattendues, des voûtes très noires au -bout desquelles éclate tout à coup l’ensoleillement d’une muraille; de -petites places, provinciales et paisibles sous l’ombre d’un énorme -mûrier, où des Marocains se reposent et boivent le thé, en calculant les -coups d’une partie de dames. - -Les marchands somnolent en leurs échoppes, au milieu des babouches, des -lanternes ou des soies éclatantes, sans aucun souci d’attirer le client. -Les menuisiers rabotent les planches de cèdre, qu’ils creusent -patiemment de décors géométriques et compliqués. Une bonne odeur -résineuse flotte sur leur quartier. La cadence des marteaux domine en -celui des forgerons. Nul ne se presse, car le temps appartient à Dieu... - -Des herbes garnissent les murs branlants et la crête des terrasses; une -vie douce, ralentie, semble palpiter à peine en la vieille cité. - -Mais elle a aussi de larges rues lumineuses qui s’encombrent de -bourricots et de piétons; des souks mouvementés; des places immenses, -brûlées de soleil, où se tiennent les marchés. La foule grouillante des -Berbères; des vendeurs d’œufs, de poulets et de légumes; des vieilles -bédouines aux visages osseux; des jongleurs, des musiciens, des -charmeurs de serpents, des Arabes pouilleux, des gamins et des esclaves, -s’agite et semble minuscule dans un cadre trop colossal pour des -humains. Les remparts, les portes et les palais de Mouley Ismaïl[13] -imposent à l’entour leurs écrasantes silhouettes. - -Le mauvais rêve de Rabat et de sa civilisation est loin!... Loin de -toute la distance qui sépare la vie européenne de celle-ci, plus encore -que de cet interminable bled désert et de ces montagnes qu’il nous -fallut traverser. - -Ici, je sens que je pourrai reprendre mon existence demi-musulmane et -que d’invisibles amies m’attendent en leurs demeures, derrière les vieux -murs en ruines. - - -23 novembre. - -Lella Fatima Zohra me fait appeler chaque matin, et je la trouve -invariablement accroupie au milieu de la salle qui donne sur le riadh. -Elle se soulève à peine pour m’accueillir, car sa corpulence répugne au -moindre mouvement. Toute une vie de réclusion appesantit ses membres. La -Cherifa ne bouge guère de sa place favorite, d’où elle aperçoit le -jardin, un coin de ciel, et surveille les allées et venues des esclaves. -Son existence s’écoule sur un sofa, dans l’amoncellement des coussins; -c’est là qu’elle dort, s’habille, boit le thé, prend ses repas. Ses -nobles mains, qui ne connurent jamais le travail, reposent blanches et -potelées parmi les étoffes. Depuis que l’âge et les soucis ont ravagé sa -beauté, Lella Fatima Zohra ne porte plus que les vêtements sévères qui -conviennent aux matrones: des caftans de drap, voilés par une simple -tfina de mousseline; une sebenia, tissée dans le pays, à rayures -oranges et jaunes, alors que les jeunes femmes se coiffent des soyeux -foulards à ramages venus d’Europe. - -Haute et rigide, une ceinture de Fès enroule autour de sa taille des -arabesques éblouissantes. C’est le seul luxe qu’elle garde, bien que la -mode en soit passée. - ---Car, dit-elle, je ne saurais, sans cela, me soutenir. J’y fus habituée -dès l’enfance, mes os n’auraient pas la force de supporter mon corps. - -Elle a renoncé à tout autre ornement, ses joues ne se relèvent d’aucun -fard; c’est à peine si elle noircit ses yeux de kohol et colore ses -mains au henné. Pour qui du reste se parerait-elle?... L’indiscrétion -des négresses m’a déjà révélé que le Chérif ne va plus jamais la -rejoindre en sa chambre... - -Lella Fatima-Zohra m’apparaît femme de grand sens, prudente et avisée. -Elle accepte, avec une résignation très digne, les désordres de son -époux, les innombrables favorites dont il emplit la maison. C’est -elle-même, dit-on, qui lui ferma sa porte, après trop de scandales, et -obtint cette séparation à l’amiable, si rare chez les Musulmans. Mouley -Hassan ne la répudia pas, son orgueil dut plier devant les exigences de -la Cherifa. Il ne fut pas non plus sans peser la grande fortune que -l’épouse ajoutait à la sienne, ni cette luxueuse demeure, héritée de son -beau-père. - -Et, qu’a-t-il à regretter d’une femme flétrie, alors qu’il peut se -procurer si facilement toutes ces jeunes négresses à la peau lisse, aux -reins mouvants, et à la forte odeur capiteuse?... - -Lella Fatima Zohra reprit donc sa liberté, si l’on peut appeler liberté -l’obligation de vivre entre les murs, dans la stricte observance des -coutumes musulmanes. - -Malgré le détachement du maître, elle jouit d’un réel prestige dans la -maison, car elle est de noble race, riche et considérée, outre -l’entendement qu’Allah lui dispensa. Les esclaves semblent la vénérer; -les concubines, dont le nombre augmente chaque jour, lui témoignent une -humble déférence et sollicitent même ses conseils dans les circonstances -graves. Un essaim de négrillons et de négrillonnes, aux teints plus ou -moins foncés, bourdonnent sans cesse autour d’elle, et roulent sur les -tapis, bousculent les coussins avec l’exubérance animale de leur âge. -Progéniture du Chérif--qui témoigne un goût particulier pour les -négresses,--et qu’elle traite presque maternellement. - ---Tu n’as pas d’enfant? lui ai-je demandé. - ---J’en ai perdu huit, mais,--louange à Dieu!--il me reste un fils, -Mouley Abdallah, marié depuis le mois de Chabane. Sa demeure est toute -proche. Il faudra que tu ailles voir ma belle-fille, Lella Meryem, une -gazelle aux yeux langoureux... - ---Elle sera mon amie, puisqu’elle paraît si chère à ton cœur. - ---S’il plaît à Dieu!... Mouley Abdallah en a l’esprit perdu. Il la -comble de présents et lui a même promis de ne prendre aucune autre -femme. - ---Crois-tu qu’il tiendra sa parole? - ---Dieu seul connaît le cœur des hommes. Il est le plus savant. - ---Les Meknassi[14] ont-ils toujours plusieurs épouses? - ---Rare, ô ma fille! celui qui peut se contenter d’une... Généralement -ils en prennent deux ou trois, parfois quatre, selon la permission du -Livre, et combien d’esclaves!... - ---Toi, du moins, tu n’as pas de co-épouse? - ---Détrompe-toi, Mouley Hassan a trois femmes légitimes, l’une à la -Mecque, fille du Mufti des quatre rites, l’autre à Marrakech, dont le -père est un Caïd des Sgharna, et moi-même... Il songe à présent à en -épouser une quatrième... - -Lella Fatima Zohra n’en dit pas davantage, et, malgré sa sérénité, je -n’osai l’interroger sur ce sujet délicat. - - -24 novembre. - ---Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète -la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle. - -Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les -cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas -dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort. - ---Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave. -Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car -mes membres affaiblis se refusent à moi. - -La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une -partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins: -les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et -de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres -ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le -«menzeh»[15], dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a, -sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses, -étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de -sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et -de style, mais également admirables. Ils furent construits par les -ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de -la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont -soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque -patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de l’écrin. -Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants; -ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale -paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices -du ciel. - -Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les -aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire -population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des -canoun[16], lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De -belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins. -Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de -bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites -du moment. - -Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne -dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées -qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits -vieillissants. - ---Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque -femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait -bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des -vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait -plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle habite une -belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les -pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes. - ---Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse. - ---O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une -«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule -nuit... - -Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait -pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume. - ---As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la -négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était -jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste -immuable... - ---Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite -quand elle a cessé de plaire? - ---Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer -les plateaux... - ---Ainsi, elle retourne parmi les esclaves? - ---En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là. - -La face de guenon grimace d’un rire mauvais. - ---Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en -désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et -luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de -l’enfant. - ---Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif. - ---Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde -l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous -autres sommes faites pour servir et manger du bâton... - -Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui -goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la -richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son -sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah. - ---Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me -recommande-t-elle au retour. - ---N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une -pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un -cadenas. - - -25 novembre. - -Une chanson: - - _Mon aimé vivait près de moi, - Hélas! il partit pour Alger! - Son œil était noir, - Il avait de longs cils, - Et les vêtements lui seyaient._ - - _Mon aimé me quitta!... - S’en fut avec lui le bonheur de l’esprit, - Jusqu’à quand, ô Dieu! - Œil de mon cœur, - Ta beauté me sera-t-elle cachée?_ - - _Je te recommande, ô fils d’Adam! - N’attache pas ton âme - A celle qui n’a souci de toi. - Vois l’œil de la femme, - C’est lui ta balance. Il t’indiquera - Si elle t’aime ou ne t’aime pas._ - - _Je te recommande, ô fils d’Adam! - N’attache pas ton âme - A une étrangère, à une chanteuse. - Avec elle tu te réjouirais dans les fêtes - Chaque jour au son des instruments... - Puis tu serais dépouillé, misérable, - Honteux de tes caftans en haillons..._ - - _Je te recommande, ô fils d’Adam! - N’oublie pas celle que tu laissa, - Pleurant et griffant son visage... - Mon cœur n’a plus de joie - Et la vie loin de toi m’est à charge... - Combien de temps, ô Dieu! - Œil de mon cœur, - Ta beauté me sera-t-elle cachée?_ - - -27 novembre. - -C’est un triste patio, tout décoré de stucs et de peintures aux ors -vieillis. Mais les murailles oppressent l’étroite cour, elles semblent -étrangler le ciel, dont un carré se dessine au-dessus des arcades. Une -terne lueur glisse le long des parois humides, les salles s’emplissent -d’ombre et les reflets de leurs brocarts y meurent, exténués. - -Il fait gris et froid chez Mouley Abdallah; mon cœur est serré -d’angoisse par la mélancolie des choses, tandis que j’attends Lella -Meryem. - -Elle arrive, éblouissante de jeunesse, de parure et de beauté. On dirait -que l’air s’échauffe tout à coup, que la lumière vibre, plus ardente, -qu’une nuée d’oiseaux s’est abattue auprès de moi. - -Elle gazouille, elle rit, elle s’agite. Elle me pose mille questions et -ne me laisse pas le temps d’y répondre. Elle proteste de son affection, -me prodigue les flatteries et les compliments, remercie le Seigneur de -m’avoir envoyée vers elle... Je n’ai pu encore placer une parole... -C’est une folle petite mésange qui s’enivre de son babillage. Et je -m’étonne qu’un tel entrain, qu’une exubérance aussi joyeuse puissent -s’ébattre en pareille cage!... Même en de plus riants décors, je ne -connus jamais que des Musulmanes nonchalantes et graves, inconsciemment -accablées par leur destin. - -Mais Lella Meryem ne ressemble à aucune autre. - -On ne perçoit d’abord que l’ensorcellement de ses yeux, noirs, immenses, -allongés de kohol; des yeux au regard affolant sous l’arc sombre des -sourcils. Ils pétillent et s’éteignent, ils s’alanguissent et se -raniment, tour à tour candides, sensuels, étonnés ou provocants. Ils -sont toute la lumière et toutes les ténèbres, étincelants comme des -joyaux, et plus mystérieux que l’onde au fond des puits. Ils éclipsent -les autre grâces dont Allah combla Lella Meryem. - -Car sa bouche est une fleur d’églantier prête à s’ouvrir; ses dents, les -boutons de l’oranger; sa peau, un pétale délicat; son petit nez -frémissant, un faucon posé au milieu d’un parterre. - -En vérité, Mouley Abdallah ne trouverait nulle part une femme aussi -séduisante, et ses promesses me semblent à présent moins -extraordinaires. - -Lella Meryem prépare le thé, tout en continuant à bavarder. Ses gestes -sont harmonieux, d’un charme rare; les petites mains rougies au henné -manient gracieusement les ustensiles d’argent et chacun de ses -mouvements révèle la souplesse de son corps, malgré l’ampleur des -vêtements. Elle porte un caftan rose et une tfina[17] de gaze citron -pâle, qu’une ceinture brodée d’or plisse à la taille en reflets -chatoyants. La sebenia[18] violette, bien tendue sur les demmouges[19], -encadre son visage comme une ancienne coiffure égyptienne. Un seul bijou -brille au milieu de son front, plaque d’or rehaussée de rubis et de -diamants, en dessous de laquelle se balance un minuscule croissant, -dont la larme d’émeraude atteint l’extrémité des sourcils. - ---Je t’attendais depuis tant de jours! s’exclame-t-elle. Les négresses -m’avaient rapporté que tu habites chez Mouley Hassan, père de mon -époux... Combien grande mon impatience de te connaître!... Je ne vis -aucune Nazaréenne avant toi... Tu me plais! Promets-moi de revenir -souvent... Je ne reçois jamais personne, comprends-tu... Mouley Abdallah -ne me permet même pas de monter à la terrasse... Tu es la joie qu’Allah -m’envoie! Ne me fais pas languir trop longtemps en ton absence. - -Je promis tout ce qu’elle voulut. Et j’ai quitté la triste maison, -stupéfaite, ensorcelée, ravie, les yeux éblouis de soleil, et la tête -pleine de chansons. - - -30 novembre. - -Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir -qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du -moqaddem[20], des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de -ses biens. - -Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs -que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses -descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les -inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc. - - _Dieu seul est grand! - Lui seul persiste! - La seule paix durable. - C’est à Lui que nous retournerons._ - -Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les -mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles -de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les -boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de -somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on -embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun -jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que -pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait. - -Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui -n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en -magnificence. - -Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches -parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la -pensée que toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival -pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué -que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté. - -Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les -salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde -entier»--le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et -roses, du crépuscule,--les femmes végétaient en ces longues pièces -luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh. - -Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage! - -Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre, -verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot; -tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois -tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des -bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des -feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les -pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à -l’ombre de murailles vétustes et trop hautes... - -En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et -le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses -bosquets. - -Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des -merles sautillent à travers les branches d’un vieux poirier; les guêpes -tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites -dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée, -où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures -merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la -Clémence d’Allah. - - -2 décembre. - ---Balek! Balek![21] crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un -passage au milieu de la foule. - -Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que -les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre -leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du -hakem[22] soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il -continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus -retentissants. - -Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché -spécialement au service de mon mari. Les yeux pétillent dans sa face -presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez -s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent -d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de -sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba -négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir -de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des -mokhaznis et son allure a quelque chose de noble. - -Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il -évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant -les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour -l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre. - -Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout. - -En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous -procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux -escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous -carotter[23] sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et -pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous -aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient -vis-à-vis de bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on -donnerait au besoin sa vie. - -Nous quittons les souks où les esclaves, les bourgeois aux blanches -draperies, les femmes du peuple emmitouflées dans leurs haïks, se -pressent autour des échoppes. Les petits ânes, chargés de légumes, -trottinent dans la cohue qui s’ouvre et se referme avec une inlassable -patience. Parfois un notable, campé sur une mule, passe imperturbable et -digne. - -Les ruelles s’engourdissent alentour dans la tiédeur du soleil, plus -calmes, plus solitaires par le contraste de leur bruyant voisinage... - ---Veux-tu entrer chez moi? C’est ici, me dit le mokhazni en désignant -une impasse. - -Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a bondi jusqu’à une porte, -à laquelle il heurte en proférant des «ouvre!» impérieux. - -La femme se dissimule derrière le battant qu’elle entrebâille, et elle -prononce les formules de bienvenue. Puis elle nous précède jusqu’au -patio, modeste et délabré, sur lequel donnent deux pièces tout en -longueur. Mais les carreaux rougeâtres reluisent, bien lavés; aucun -linge, aucun ustensile ne traîne, les matelas très durs sont garnis de -coussins, et une bouillotte fume dans un coin sur un canoun de terre. - -Accroupi près de la porte, Kaddour prépare le thé avec autant de grâce -et de soin que Mouley Hassan. - -Ce n’est plus notre mokhazni, mais un Arabe dont je suis l’hôte. - -Astucieux, il avait prévu ma visite et a su m’attirer dans son quartier. -Zeineb porte un caftan neuf et une tfina fraîchement blanchie. - ---C’est la fille d’un notaire, m’apprend Kaddour avec satisfaction; du -reste, moi-même je suis Chérif! - -Qui n’est pas Chérif à Meknès? - -La jeune femme verse l’eau chaude sans omettre de me congratuler selon -les règles. Elle a de beaux yeux, dont la nuance grise étonne, et un -visage régulier. C’est une vraie citadine à la peau blanche, aux allures -langoureuses; mais des éclairs traversent parfois ses prunelles, sous -l’ombre des cils palpitants... - -Elle me présente sa sœur Mina, une grande fille timide et pâle, à l’air -niais; puis elle m’apporte de l’eau de rose et un mouchoir brodé qu’elle -tient à m’offrir. - -Une humble allégresse anime le petit patio: des canaris gazouillent en -leurs cages, quelques plantes égayent des poteries grossières, et le -soleil glisse de beaux rayons dorés jusqu’à la margelle d’un puits -ouvrant son œil presque au ras du sol, dans un vétuste encadrement de -mosaïques. - - -5 décembre. - -Les vêtements des Marocaines ne sont point, comme les nôtres, de coupe -compliquée. La tchamir, le caftan et la tfina--tuniques superposées, en -forme de kimonos,--ne diffèrent que par le tissu, et se taillent sur un -même modèle. - -Le tchamir est de percale blanche; le caftan, de drap, de satin ou de -brocart aux couleurs vives; la tfina, toujours transparente, en simple -mousseline ou en gaze d’impalpable soie. - -Une ceinture, brodée d’or, retient les plis autour de la taille; une -cordelière relève l’ampleur des manches. Les pieds, teints de henné, -chaussent négligemment des cherbil en velours, où s’enlacent les -broderies à l’éclat métallique. - -Les cheveux se dissimulent sous la sebenia, large foulard de soie, -parfois couronnée d’un turban. - -Ce sont bien les vêtements lourds, embarrassants et vagues, convenant à -ces éternelles recluses qui, d’une allure toujours très lasse, évoluent -entre les divans... Les fillettes et les aïeules portent des robes -identiques. Seulement les matrones adoptent des nuances plus sévères, -et, puisque leur temps de plaire est passé, elles se gardent des tissus -aux dessins fantaisistes qui font le bonheur des jeunes femmes. - -Dès qu’une batiste nouvelle, un satin jusqu’alors inconnu, sont mis en -vente à la kissaria[24] toutes les Musulmanes de Meknès se sentent -ravagées d’un même désir. - -Aussitôt les unes se montrent plus caressantes, pour enjôler leurs -époux; les autres sacrifient le gain d’un travail de broderie; celle-ci -confie à la vieille Juive--habituelle et complaisante messagère,--une -sebenia dont elle veut se défaire; celle-là, moins scrupuleuse, dérobe, -sur les provisions domestiques, un peu d’orge, de farine ou d’huile, -qu’elle revendra clandestinement... - -Ainsi, la batiste nouvelle, le satin inconnu suscitent, à travers la -cité, mille ruses, mille travaux et mille baisers... Et soudain, toutes -les belles--riches citadines et petites bourgeoises--s’en trouvent -uniformément parées. Il faut être une bien pauvre femme, dénuée -d’argent, de grâce et d’astuce, pour ne point revêtir l’attrayante -nouveauté. - -Or, comme les modes ne varient point, ou si peu, toutes les Musulmanes, -en l’Empire Fortuné,--de Marrakech à Taza, de l’enfance à la -sénilité--se ressemblent étrangement, quant à la toilette, et les très -anciennes sultanes, au temps de Mouley Ismaïl, portaient sans doute, -avec le même air d’accablement, des caftans aux larges manches et de -volumineux turbans. - -Encore, y a-t-il, pour chacune, des traditions et des règles qui -restreignent, dans les couleurs, la liberté de leur fantaisie: le «bleu -geai», le vert, le noir, le «raisin sec» ne conviennent qu’aux blanches, -à celles dont la chair est de lait et que le poète compare volontiers à -des lunes. - -Les peaux ambrées se font valoir par des roses, des «pois chiches», des -«radis» et des «soleils couchants». - -Les négresses attisent leurs brûlants attraits avec la violence des -rouges et des jaunes qu’exaspèrent leurs faces de nuit. - -Nulle n’oserait essayer les nuances interdites à son teint par -l’expérience des générations et des générations. - -Lella Meryem s’indigna fort de ce beau caftan orange, dont les ramages -d’argent sinuaient, à travers les plis, en éclairs acides et en -arabesques délicatement grises, et que je voulais m’acheter pour des -noces. - ---O ma sœur! tu n’y songes pas! Les gens se moqueraient de toi en -disant: «La femme du hakem ne sait pas mieux s’habiller qu’une -bédouine...» A toi qu’Allah combla de ses grâces et fit plus blanche -qu’un réal d’argent, il faut les teintes sombres ou tendres. - -Elle me choisit un brocart jasmin salok, qui est d’un violet presque -groseille, un autre vert émeraude fleuri d’or et un troisième où des -bouquets multicolores s’épanouissent dans les ténèbres du satin. - -Aujourd’hui, j’ai trouvé Lella Meryem assombrie d’une préoccupation... -Elle tenait à la main un morceau de tulle blanc couvert de légères -guirlandes brodées. - ---Vois, me dit-elle, ce madnous (persil) qui vient d’arriver à la -kissaria. Vois combien joli sur mon caftan «cœur de rose»! J’en voudrais -avoir une tfina. Et cette chienne de Friha qui s’est fâchée parce que je -n’ai pas voulu lui donner plus de trois réaux d’une sebenia qu’elle -m’apportait!... Voici un demi-mois qu’elle ne revient plus ici!... Oh -mon malheur! Qui donc fera mes achats désormais, si cette Juive de péché -se détourne de moi! Puisse-t-elle être rôtie dans la fournaise! On m’a -dit que Lella el Kebira, Lella Maléka, Lella Zohor et tant d’autres ont -déjà leur «persil», alors que moi je n’en n’ai pas! - -Le joli visage de la Cherifa se contracte d’une enfantine petite moue... -J’ai pitié de son extrême détresse, et propose d’aller faire l’achat de -ce «persil» passionnément désiré. - -Le kissaria, le marché aux étoffes, n’est pas loin. Elle forme plusieurs -rues couvertes, le long desquelles s’alignent des échoppes qui sont -grandes comme des placards. Graves et blancs, enturbannés de mousseline, -les marchands se tiennent accroupis dans leurs boutiques minuscules, au -milieu des cotonnades, des draps et des soieries. Ils ont des gestes -harmonieux en touchant les étoffes, de longs doigts pâles où brille une -seule bague, des airs exquis et distingués. Ils me saluent avec -déférence, une main appuyée sur le cœur et le regard doucement souriant. -Je m’arrête devant Si Mohammed el Fasi; il étale aussitôt, pour que je -m’asseye, un morceau de drap rose, sur les mosaïques du degré qui donne -accès à son échoppe. Après mille salutations et politesses raffinées, il -me montre les différents «persils» aux guirlandes bleues, mauves ou -jaunes, dont les élégantes de Meknès veulent toutes avoir des tfinat... - -Alentour, des femmes berbères discutent âprement pour quelques coudées -de cotonnade. Des Juives, des esclaves, des Marocaines, enveloppées de -leurs haïks, se livrent à d’interminables marchandages, sans que les -placides négociants se départent de leur indifférence. - -Toutes ces échoppes si jolies, si gaies avec leurs boiseries peintes, -leurs volets précieusement décorés, évoquent une suite de petites -chapelles, devant lesquelles de blanches nonnes font leurs dévotions... - -Combien de belles, qui ne connaîtront jamais ce souk où les boutiques -regorgent des étoffes dont elles rêvent, attendent, derrière les murs, -le retour de leurs messagères!... - -Alors, je me hâte à travers les ruelles ensoleillées, car je rapporte -un trésor: le «persil» de Lella Meryem. - - -7 décembre. - -Yasmine et Kenza, les petites adoptées que nous avions laissées à Rabat, -arrivent avec notre serviteur le Hadj Messaoud, très ahuries par ce long -voyage qu’il leur fallut faire pour nous rejoindre. - -Misérables fillettes du Sous que leur destin conduisit chez des -Nazaréens, elles y ont pris l’âme de Marocaines habituées au luxe des -villes. Oubliant les gourbis de terre et les tentes en poils de chèvre, -elles évoluent sans étonnement dans notre nouvelle et somptueuse -demeure. - ---Celle de Rabat était mieux, déclarent elles. Par les fenêtres on -apercevait toute la ville française!... Ici, on ne voit que les maisons -du pays... - ---Mais il y a des mosaïques et des stucs ciselés. - ---Qu’ai-je à faire de ces choses à nous? riposte Yasmine. - -Pourtant, la terrasse les ravit, car elles pourront y bavarder, au -crépuscule, avec des voisines. - ---O ma mère! sais-tu comment ces femmes portent la tfina?... Étrange est -leur coutume! - -Non, certes, je n’avais pas remarqué ce détail... - -Il y a quelques heures à peine que Yasmine et Kenza sont arrivées, et -déjà elles retroussent élégamment leurs tuniques, selon la mode de -Meknès! - - -8 décembre. - -Des babillages au-dessus de la ville, lorsque le soleil déclinant -magnifie les plus humbles choses... - -Les vieux remparts rougissent ainsi que des braises; les minarets -étincellent par mille reflets de leurs faïences; les hirondelles, qui -tournoient à la poursuite des moucherons, semblent des oiseaux d’or -évoluant dans l’impalpable et changeante fantaisie du ciel. - -Pépiements, disputes, bavardages, cris de femmes et d’oiseaux... - -L’ombre de Meknès s’allonge, toute verte, sur le coteau voisin et -l’envahit... Le dôme d’un petit marabout, ardent comme une orange au -milieu des feuillages, n’est plus, soudain, qu’une coupole laiteuse, -d’un bleu délicat. La lumière trop vive s’est atténuée, les montagnes -s’enveloppent de brumes chatoyantes et pâles... seuls, les caftans des -Marocaines jettent encore une note dure dans l’apaisement du crépuscule. -Ils s’agitent sur toutes les terrasses. Ils sont rouges, violets, -jaunes ou verts, excessivement. Leurs larges manches flottent au rythme -convenu d’un langage par signes. Ainsi les femmes communiquent, de très -loin, avec d’autres qu’elles n’approcheront jamais. - -A cette heure, elles dominent la ville, interdisant aux hommes l’accès -des terrasses. Elles surgissent au-dessus des demeures, où elles -attendirent impatiemment l’instant de détente et de presque liberté, -dans l’étendue que balaye le vent... Mais il est des recluses, plus -recluses que les autres, les très nobles, les très gardées, qui ne -connaîtront jamais les vastes horizons, ni les chaînes du Zerhoun -sinuant derrière la ville, ni les voisines bavardes et curieuses... Et -les Cherifat sentent leur cœur plus pesant lorsque l’ombre envahit les -demeures. Elles songent à celles qui s’ébattent là-haut: les esclaves, -les fillettes, les femmes de petite naissance... - -Combien leur sort est enviable! Quelques-unes se livrent aux escalades -les plus hardies pour rejoindre des amies. Elles se montrent une étoffe, -échangent des sucreries et des nouvelles. Rien ne saurait égaler la -saveur d’une histoire scandaleuse! - -Mais elles restent indifférentes à la magie du soir. - -Une adolescente, ma voisine de terrasse, se tient à l’écart des groupes, -toujours pensive. - -Un obsédant souci contracte sa bouche aux lèvres charnues. Elle a le -visage rond, les joues fermes et brunes, un nez légèrement épaté, des -yeux plus noirs que les raisins du Zerhoun. Lella Oum Keltoum n’est pas -belle, mais elle possède d’immenses richesses. - -Son père, Sidi M’hammed Lifrani, mourut il y a quelques années. C’était -un cousin de Mouley Hassan. Il ne laissa qu’une fille, héritière de sa -fortune, ma sauvage petite voisine. - -Je la salue: - ---Il n’y a pas de mal sur toi? - ---Il n’y a pas de mal, répond-elle sans un sourire. - -Le silence nous sépare de nouveau, comme chaque soir, car je n’ai pas su -encore apprivoiser la taciturne. Lella Oum Keltoum détourne la tête et -son regard s’en va très loin, dans le vague du ciel... Les esclaves -bavardent et rient, accoutumées sans doute à cette étrange mélancolie. -Une grosse négresse, flamboyante de fard, promène ses airs repus en des -vêtements trop somptueux. Ses formes, d’une plénitude abusive, roulent -et tanguent à chacun de ses pas. Une aimable grimace épanouit, en mon -honneur, sa face de brute, tandis qu’elle s’approche de la terrasse. - ---Comment vas-tu? - ---Avec le bien... Quel est ton état? - ---Grâce à Dieu! - ---Qui es-tu? - ---La «maîtresse des choses» en cette demeure, répond-elle, non sans une -vaniteuse complaisance. - ---Je croyais que Sidi M’hammed Lifrani,--Dieu le garde en sa -Miséricorde!--n’avait laissé aucune épouse? - ---Certes! mais moi, j’ai enfanté de lui Lella Oum Keltoum. - ---Ah! c’est ta fille... Elle semble malade, la pauvre! - ---Oui, sa tête est folle... Aucun toubib ne connaît de remède à ce mal, -ricane la négresse en s’éloignant. - -La fillette, qui épiait notre entretien, me jette un regard malveillant. -Qu’ai-je fait pour m’attirer sa rancune? - -Je voudrais l’apaiser, mais elle a disparu tout à coup, comme une -chevrette effarouchée. - -La cité crépusculaire se vide. - -La nuit bleuit doucement, noyant d’ombre les choses éteintes. La vallée -devient un fleuve ténébreux, les montagnes ne sont plus que d’onduleuses -silhouettes. Un grand silence plane sur la ville. - -Tous les oiseaux ont regagné leurs nids, et toutes les femmes, leurs -demeures. - - -10 décembre. - -Lella Meryem incline aux confidences. Par elle j’apprends les petits -secrets des harems, ceux que les autres ne diront pas, malgré leur -amitié. - ---Tu es plus que ma sœur, déclare-t-elle, j’ai mesuré ton entendement. - ---Pourquoi, lui ai-je demandé, n’habitez-vous pas, selon la coutume, -chez le père de ton mari? Là, tu te plairais auprès de Lella Fatima -Zohra, là des jardins où te promener, des fontaines toujours -murmurantes... - ---Sans doute, me répondit-elle, mais là se trouve Mouley Hassan. - -Son regard compléta les paroles, et je devinai: Mouley Abdallah, homme -de sens, voulut soustraire sa charmante gazelle aux coups d’un chasseur -endurci. - -Certes, ce serait un grand péché devant Allah, que de jeter les yeux sur -l’épouse de son fils! Mais Mouley Hassan ne sait pas refréner ses -désirs, et, peut-être, croit-il à des droits d’exception, pour un -personnage tel que lui... - -Qui blâmerait la prudence de Mouley Abdallah, possesseur d’une perle si -rare, à l’éclat merveilleux? - ---O Puissant! que de négresses, que de vierges! s’exclame la petite -Cherifa. Mouley Hassan se rend à Fès chaque fois qu’arrive un convoi -d’esclaves et il en ramène les plus belles. Lella Fatima Zohra montre -bien de la patience! Et que ferait-elle, la pauvre? Mouley Hassan l’a -rejetée comme un vieux caftan... Sais-tu, continue-t-elle, les yeux -brillants, que, malgré sa barbe blanche, il veut encore épouser une -jeune fille! - ---Un jour, Lella Fatima Zohra m’en a parlé, mais j’ignore même le nom de -celle qu’il choisit. - ---C’est Lella Oum Keltoum, ta voisine de terrasse, tu dois la connaître? - -Lella Oum Keltoum! La sombre fillette que ne peuvent distraire les -splendeurs du couchant ni la réunion des femmes bavardes... - ---Pourquoi le Chérif la convoite-t-il ainsi? Elle n’est pas même -jolie... Il ne manque pas à Meknès de vierges plus attirantes. - ---Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le -pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux -d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum -Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage. - ---Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le -choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes, -et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci. - ---O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes -sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui -qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui -songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien -malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont -différentes. - -»C’est une étrange histoire entre les histoires: - -»Son père, Sidi M’hammed Lifrani--Dieu l’ait en sa Miséricorde,--était -un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de -vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs -d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans -les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie -de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique -enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays. - -»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux -cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et -plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand -vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y -parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley -Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella -Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents! - -»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût -conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un -péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse -de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il -sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses -affaires. - -»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une -formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il -chrétien, fût-il juif,--hachek[25]!--pourvu qu’il se convertit à -l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant -notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être -célébré. - -»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos -usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament -conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par -prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler -ce testament sans se léser lui-même. - ---Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à -choisir un époux de son gré. - ---C’est justement ce qu’avait voulu son père, mais le meilleur cheval, -quand il est mort, ne saurait porter un caillou... Mouley Hassan -chercha, tout d’abord, à faire annuler le testament. Le Cadi s’y refusa. -Il voulut ensuite ramener Lella Oum Keltoum à Meknès. Elle était restée -à Fès comme au temps de son père, et elle échappait mieux, ainsi, aux -desseins du Chérif. - -»Le tuteur, un homme juste et craignant Dieu, essaya de s’opposer à ce -retour; il connaissait les convoitises de Mouley Hassan. Alors celui-ci -demanda sa révocation. Certes, il dut payer beaucoup, car il l’obtint. -Un autre tuteur fut nommé, et commencèrent les tourments de Lella Oum -Keltoum. Elle vit entourée d’ennemis. Sa mère, Marzaka, est la plus -mauvaise; une esclave ne saurait avoir qu’un cœur d’esclave. Mouley -Hassan acheta sa complicité par des cadeaux. C’est Marzaka elle-même qui -a traîné sa fille à Meknès, malgré sa résistance. - ---Et si Lella Oum Keltoum désignait un autre homme! - ---Elle l’a voulu. Par défi, elle prétendait épouser un nègre affranchi. -Mouley Hassan interdit aux notaires d’aller recevoir sa déclaration, et -Marzaka battit sa fille jusqu’à ce que la peau s’attachât aux cordes... -Quant au nègre, on ignore ce qu’il devint, et les gens disent en parlant -de lui:--«Qu’Allah l’ait en sa miséricorde!» comme pour un mort... - ---S’il plaît à Dieu! m’écriai-je, Lella Oum Keltoum finira par -l’emporter sur tous ces perfides! - ---Qui le sait! Nul n’échappe à son destin. Tu connais l’histoire de ce -marchand trop prudent: pour éviter les voleurs, il coucha dans un -fondouk. Or la terrasse était vieille et s’écroula sur lui... Sa mort -était écrite cette nuit-là. - ---Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum -Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus? - ---Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce -qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa -résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente, -quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait -agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le -mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley -Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais -il a bien trop d’orgueil pour le croire... - -Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même -chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant, -elle s’écrie: - ---O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces -de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi, -on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma -pensée, elle l’aura fait venir de Fès. - - -20 décembre. - -Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du -kaouadji[26]. - -Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri -jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une -apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses -finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que -l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne, -lamentable. - -Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret -chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de -la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa -boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des -longues pipes ciselées et peintes. - -Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil... - -Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient, -perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à -peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur -voluptueuse. - -Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante -et suave: - - _--Viens, Lella!... -... ô ma gazelle! -... mon petit œil! -... mon petit foie! -... Viens, ô ma dame! ma chérifa!... -... viens!_ - -Le jour s’éteint. - -Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide. - -Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles -tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang. - - -3 janvier 1916. - -Les demeures mystérieuses n’ont plus de secret pour moi, je connais -leurs splendeurs et leurs trésors si bien cachés. Je sais les noms, les -coutumes et les grâces de celles autour de qui furent élevées les hautes -murailles. Je m’initie aux intrigues et aux drames de leur existence: - -Lella Maléka et Lella Zohra co-épouses de Sidi M’hammed El Ouazzani, se -consolent, avec leurs esclaves, des privations imposées par un vieux -mari... Une haine farouche divise au contraire toutes les femmes et -toutes les négresses du voluptueux Si Larbi El Mekki, car il leur -distribue ses faveurs inégalement, sans souci du châtiment qui l’attend -au jour de la Rétribution[27]. - - * * * * * - -Austère et calme, la demeure du notaire Si Thami n’abrite qu’un touchant -bonheur familial. Une vieille servante aide aux soins des enfants que -Zohor met au monde avec une inlassable fécondité. - - * * * * * - -Le palais du marchand Ben Melih contemple mille et une orgies. Les -libertins de la ville s’y donnent rendez-vous. Chacun sait qu’on y est -aussi facilement accueilli que dans les bouges de Sidi Nojjar. Les -riches débauchées n’ont pas même les exigences des courtisanes. Seule -une frénésie de vice, de plaisir et de curiosité les pousse à des -aventures qui n’ont rien de très périlleux, car le maître, impuissant à -réprimer les désordres de son harem, se résout à les ignorer... -Pourtant, il y a quelques jours, on l’entendit crier, du haut de sa -mule, à un forgeron: - ---Eh! le maalem Berrouaïl! Fais-moi, pour ma terrasse, une serrure dont -les ruses du Malin ne pourront triompher! - -Les gens riaient sous le capuchon de leurs burnous et se demandaient -entre eux: - ---Qu’a-t-il pu se passer chez Si Ben Melih pour qu’il s’en émeuve ainsi? - -C’est que, le matin même, il avait été appelé par le Pacha afin de -reprendre trois fugitives: sa sœur, sa fille et une favorite, ramassées -ivres mortes durant la nuit!... Et la publicité de ce scandale dépassait -la résignation du marchand. - - * * * * * - -Lella Lbatoul, la femme de Si Ahmed Jebli le fortuné, dirige sa maison -avec intelligence et sévérité. - ---Les esclaves doivent être surveillées de près, dit-elle, si l’on n’y -prenait garde, elles mangeraient jusqu’aux pierres du logis. - -Les heures, pour elle, ne passent point inemployées. Du sofa où elle se -tient accroupie, elle commande toute une armée de négresses: les unes, -auprès de la fontaine, s’activent à savonner du linge: les autres -épluchent des légumes ou cuisent les aliments. Chacune a sa besogne qui -varie de semaine en semaine. Il y a la «maîtresse de la vaisselle», la -«maîtresse du chiffon», la «maîtresse du thé», la «maîtresse des -vêtements». Une vieille esclave de confiance, la «maîtresse des -placards», assume la responsabilité des clés et des provisions. - -On dirait une ruche bourdonnante, où les ouvrières s’absorbent en leur -travail. Malgré son apparente oisiveté, la «maîtresse des choses», -Lella Lbatoul, en est la reine, l’organe essentiel, sans qui rien ne -subsisterait. - - * * * * * - -De ces Musulmanes si diverses, nulle n’atteint la sagesse de Lella -Fatima Zohra, ni l’attrait de cette exquise petite écervelée, mon amie -Lella Meryem. - -Elle est un enchantement pour les yeux, un parfum à l’odorat, une -harmonie ensorceleuse. Elle est inutile, frivole et superflue, car elle -n’est que beauté. - -Avant de me connaître, Lella Meryem se mourait d’ennui sans le savoir. -Les journées sont longues à passer, et si semblables, si monotones -malgré la gaieté qu’elle dépense! - -Elle se lève tard, s’étire, bavarde avec ses négresses, savoure -longuement la harira[28]. - -Puis elle se pare, grave cérémonie compliquée. Une petite esclave -apporte les coffrets, les parfums, les vêtements, les sebenias et les -turbans pliés en des linges aux broderies multicolores. - -Lella Meryem se plaît à varier chaque jour la nuance de ses caftans de -drap et de ses tfinat transparentes. Sur un caftan «radis», elle fait -chatoyer les plis d’une mousseline vert printemps. Elle éteint l’ardeur -d’un «soleil couchant» par un nuage de gaze blanche. Elle marie -tendrement les roses et les bleus pâles. Lella Meryem est jolie en -toutes ses fantaisies, tel le rayon de soleil qui embellit ce qu’il -touche. Mais elle se plaint de ne pouvoir, assez souvent, revêtir les -lourds brocarts ramagés d’or et les joyaux réservés aux fêtes. - ---Mes coffres en sont remplis, dit-elle, avec fierté, je puis encore -assister à bien des noces sans jamais remettre la même toilette. Mon -père--que Dieu le garde en sa miséricorde!--n’avait pas rétréci avec -moi!... Mouley Abdallah non plus, ajoute-t-elle. Regarde ces bracelets -qu’il m’a rapportés de Fès. - -Elle me passe les massifs bijoux d’or ciselé, selon le goût moderne, de -ceux que l’on apprécie à leur poids. Même les sultanes du Dar Maghzen -envieraient ces parures qui émeuvent à peine Lella Meryem. - -On lui a tant dit qu’elle était la plus belle lune d’entre toutes les -lunes! qu’aucune étoile ne saurait briller auprès d’elle... Mouley -Abdallah s’affole en la contemplant. Elle se laisse adorer sans -étonnement et sans ivresse. Tout de Lella Meryem est léger, superficiel, -gracieux et charmant. Son petit cœur d’oiseau ne saurait contenir une -passion. Elle n’a pas plus de vices que d’amour. - -O précieuse! - -O chanson! - -O petite brise parfumée! - -Du bout de son doigt, enroulé de batiste, elle étale du rouge sur ses -joues, attentive à faire une tache bien ronde aux bords atténués. Elle -avive le pétale ardent de sa lèvre supérieure, tandis que l’autre lèvre, -assombrie de souak, semble tomber d’un pavot noir. - -A l’aide d’un bâtonnet enduit de kohol, qu’elle glisse entre les cils, -elle agrandit ses splendides yeux de houri, ses yeux aux mille lueurs, -ses yeux où l’on perçoit une âme ardente et merveilleuse... qui n’existe -pas. - -Il ne lui reste plus qu’à tracer avec une longue aiguille de bois, -trempée dans la gomme de liak, un minutieux dessin, compliqué comme une -broderie de Fès, qui s’épanouit au milieu du front. - -Lorsqu’elle a décidé entre les sebenias de soie aux couleurs éclatantes, -réajusté ses grands anneaux d’oreilles et sa ferronnière en diamants, -Lella Meryem s’immobilise, un instant. - -La grande occupation de sa journée s’achève, et maintenant, tant -d’heures encore à remplir!... - -Lella Meryem se désintéresse des esclaves et des travaux domestiques. -Dada, la nourrice de Mouley Abdallah, s’y entend, grâce à Dieu, beaucoup -mieux qu’elle. La couture et la broderie sont, pour sa vivacité, de trop -calmes distractions. Les visiteuses viennent bien rarement, à son gré, -lui apporter les nouvelles des autres harems. - -O Prophète! que les heures sont lentes! - -Lella Meryem monte aux salles du premier étage, s’accroupit sur les -divans, bâille, puis redescend. Elle envoie une esclave chez Lella -Fatima Zohra, et une autre dans sa famille. Au retour des négresses, -elle commente indéfiniment de très petits incidents. - -Le repas arrive enfin. Il se prolonge, il prend une importance extrême -dans la monotonie du temps. - -Les plats ont été portés d’abord au Chérif et à ses hôtes habituels. Une -épouse ne leur connaît jamais que cet air ravagé, cet écartèlement des -viandes dont il manque les meilleurs morceaux. - -Lella Meryem déjeune toute seule, nulle femme de sa maison ne pouvant -prétendre à l’honneur de manger avec la très noble petite Chérifa. Elle -picore, de-ci, de-là, pour s’amuser, sans réel appétit. Après elle, les -mets seront servis, par ordre hiérarchique, aux divers groupes de -parentes pauvres, de servantes et d’esclaves qui composent son -entourage. Et il ne reste guère que des os nageant dans un peu de sauce, -lorsqu’ils parviennent au petit cercle vorace des trois négrillons et de -la jeune Saïda. - -La journée se dévide sans hâte, tel un écheveau pesant. Lella Meryem -prend le thé, bavarde, rit et s’ennuie. De vagues rumeurs arrivent à -elle, à travers les murs. Qu’est-ce que cela?... Elle dépêche à la porte -Miloud le petit nègre. - -Il ne revient plus... elle s’impatiente. Une esclave va le rechercher... -Ce n’était rien, une querelle de gens... Mais ce pécheur de Miloud en a -profité pour s’amuser avec les négrillons voisins. - -Miloud est fouetté. - -Après cela, on ne sait plus que faire... - -Et voici l’heure troublante où le soleil empourpre le haut des murs, où -de toutes les maisons de Meknès, les femmes grimpent aux terrasses et se -réunissent au-dessus de la ville, dans l’enchantement du moghreb... - -Lella Meryem reste seule en son logis enténébré, car la jalousie -prudente de Mouley Abdallah lui interdit l’accès des terrasses. - -Il faut que je vienne à cette heure, pour distraire son esprit de -l’obsédante envie, de l’unique chose qu’elle désire et n’obtiendra -jamais: prendre part aux bavardages qui s’échangent d’une demeure à -l’autre, et montrer aux voisines, à toutes les voisines, proches et -lointaines, à celles dont elle ignore même les noms, leur montrer -qu’elle est belle, chérie et comblée. - -Et que ses parures se renouvellent comme les jours, présents d’Allah... - - -10 janvier. - -Ma voisine de terrasse--la farouche, l’inquiète, la chevrette noire et -soupçonneuse--ne s’enfuit plus à mon approche. Lella Meryem dut lui -faire savoir que je serais une alliée. - -Parce que les tourments sont trop lourds à supporter dans l’isolement, -parce que sa mère et les autres femmes du logis la trahiront pour -quelques réaux, c’est à moi l’étrangère, la Nazaréenne, que Lella Oum -Keltoum découvre sa détresse... Un soir, elle osa m’appeler, et, depuis -lors, au moghreb, comme toutes les Marocaines et tous les oiseaux -babillards, perchée sur le mur qui sépare nos terrasses, elle bavarde -inlassablement. - -Mais, à mesure que le crépuscule assombrit le monde, Lella Oum Keltoum -sent épaissir les ténèbres de son cœur et noircir la fatalité. - -Étrange enfant, mauvaise, irascible, sans beauté ni grâce, et cependant -attachante en sa révolte désespérée. Elle lutte, elle se cabre, elle -brave sa mère, son tuteur, les notaires et le Cadi, tous vendus au -Chérif pour la livrer comme une proie. Elle crie sous les coups, a des -ruses puériles, répond à la violence par de fausses promesses, mais -jamais ses lèvres ne prononcent l’acceptation solennelle qu’imposa la -prudence du père. L’entêtement de cette fillette l’emporte sur le -superbe Mouley Hassan et déjoue ses profonds desseins. - -Lella Oum Keltoum exècre sa mère, ses négresses et les parentes de son -entourage. Elle les maudit, par derrière, d’effroyables malédictions. - ---Puissent les punaises rouges te dévorer tout entière. - ---Puisse ta langue enfler dans ta bouche et t’étouffer. - ---Puisse ton ventre se couvrir de lèpre! - ---La cécité dans tes yeux, s’il plaît à Dieu! - -Elle affirme son autorité sur les esclaves comme une enfant rageuse, -leur jette ses babouches au visage, les humilie et les frappe -haineusement. - -Lella Oum Keltoum éprouve une joie mauvaise en me contant les tourments -qu’elle leur inflige. Ses veux de chatte, vifs et perçants, luisent de -cruauté... - -Chaque jour cependant approche le terme de son malheur. Qui saurait -modifier les arrêts d’Allah? - ---Pourquoi, lui dis-je, refuses-tu d’épouser Mouley Hassan. Il est -riche, noble et grand parmi les grands!... Combien de vergers, de terres -et de belles demeures il possède! Il te donnerait beaucoup de présents. - ---Il est vieux, réplique-t-elle d’une voix irritée, il a trois femmes, -et moi je veux mon cousin Mouley El Fadil... - ---Quoi, ce jouvenceau qui étudie à la mosquée? - ---Oui! sa barbe est encore toute petite... nous avons joué ensemble -quand nous étions enfants. C’est lui que je préfère. - ---Sais-tu seulement s’il te veut pour épouse? - ---Par Allah! qui donc refuserait mes biens? riposte la fillette en se -rengorgeant. Mais Mouley Hassan est puissant et le fils de mon oncle a -peur... Moi, je ne crains personne, ajoute-t-elle avec un rire acide. - -Sa brusque expansion s’arrête, son regard s’éteint... et j’aperçois sa -mère, la grosse négresse mielleuse, qui s’approche, tout épanouie -d’affabilité. Ses hanches trop lourdes la font osciller de droite et de -gauche, tel un kemkoum[29] de hammam. Elle exhale un parfum de roses et -d’huile rance. - -Nous échangeons d’innombrables politesses et nos sourires les plus -suaves. - ---Puisses-tu, ajoute enfin Marzaka la négresse, raisonner un peu cette -folle! Je n’ignore pas ton entendement et les gens louent ta prudence. - ---Il ne saurait y avoir meilleurs conseils que ceux d’une mère, -répondis-je, afin de ne point éveiller sa méfiance. Les jeunes ont tout -avantage à consulter leurs devanciers. - -Je craignis, un instant, de m’attirer, par ces paroles, la rancune de -Lella Oum Keltoum. Mais, habituée aux ruses, elle sut deviner la mienne, -car elle insista pour que je vinsse, le lendemain, sur l’invitation que -m’en faisait la négresse. - -Bien que nos demeures soient mitoyennes, il me fallut faire un long -détour afin d’arriver chez mes voisines. Leur porte se terre au fond -d’une impasse, à laquelle on n’accède que par un dédale de ruelles -sombres et ruinées. - -Le palais de Sidi M’hammed Lifrani se dégrade aussi lamentablement que -les masures d’alentour. De longues crevasses, d’où s’échappent des -herbes et des résédas sauvages, lézardent ses murailles; les pluies ont -raviné sa façade. La somptuosité du patio, pavé de marbres noirs et -blancs, proteste contre l’incurie des habitantes. Une lèpre jaunâtre -ronge les ciselures des stucs; les colonnes s’effritent; les mosaïques, -arrachées aux murs, y ont laissé de petits trous poussiéreux; les -précieuses peintures et les ors des boiseries meurent sous les -infiltrations de l’hiver. Dans les salles négligées traînent de -vulgaires ustensiles; les esclaves roulent le couscous et allument des -canoun sur les tapis... Les sofas n’ont pas même la décence de leur -misère; de larges déchirures baillent à travers leurs brocarts où les -arabesques d’or n’ont laissé que des traces jaunâtres. Les taches de -bougie maculent toutes les étoffes. Des mousselines, salies et trouées, -protègent de flasques coussins, dont les esclaves ont dérobé la laine. - -Lella Oum Keltoum, à qui toutes choses appartiennent, n’est encore -qu’une faible petite fille. Par l’appui de Mouley Hassan et la -complaisance du tuteur légal, Marzaka, la négresse, règne seule en cette -demeure. Elle domine toutes les femmes et ne sait les diriger. - -Après la mort de Sidi M’hammed Lifrani, son premier soin fut de vendre -les esclaves, ses compagnes, dont la peau trop claire assombrissait la -sienne. Ce ne sont plus, à présent, que faces de nuit où luisent des -yeux et des dents. - -Le teint bronzé de Lella Oum Keltoum y gagne un éclat imprévu. Au milieu -de cet étonnant entourage, elle semble vraiment une souveraine. Pauvre -petite sultane ployée sous la tyrannie maternelle et plus esclave que -ses esclaves! - -Ses révoltes augmentent le malaise qui plane en ce logis. On y sent des -intrigues, des convoitises, des haines. - -Nous échangeons de vagues politesses, tout en buvant du thé. Marzaka, -assise auprès de moi sur le sofa, épuise les compliments. Lella Oum -Keltoum garde un silence maussade et son visage devient plus dur lorsque -sa mère l’en réprimande. Chacune m’épie, les paroles se font rares. - -... De la rue, à travers les murs, parvient une mélopée dont le sens -m’échappe. Mais les femmes ont reconnu cet appel, car toutes, sans plus -se soucier de ma présence, elles se précipitent vers le vestibule. - -Seule, Lella Oum Keltoum reste avec moi. Son visage aussitôt se détend: - ---O chérie, me dit-elle, tu rafraîchis mon cœur. En te voyant, j’oublie -mes peines si cuisantes... Ce matin, on voulait chercher les notaires -pour entendre mon consentement. J’ai dit «Non!» et l’esclave m’a battue. - ---Quelle esclave osa frapper Lella Oum Keltoum? - ---Ma mère, ce charbon, cette truie! - -Le retour des femmes interrompt l’enfant. Deux bédouines les -accompagnent, sordides et belles en leurs haillons drapés. La plus -jeune, une superbe créature au profil rigide, couverte de tatouages, -svelte et musclée, étend sur le sol du sable divinatoire... - -L’excitation est extrême parmi les négresses; toutes interrogent à la -fois. Lella Oum Keltoum réclame, avec insistance, des prédictions! - ---O Allah! dit la devineresse, tout est noir autour de moi, je ne -distingue rien... Apportez quelque chose de blanc, afin de m’éclairer... - -Mazurka lui glisse une piécette d’argent, qu’elle saisit avidement. Sa -vision devient plus nette: - - * * * * * - ---«_Lella Oum Keltoum_, reprend-elle d’une voix chantante, _tu m’es -envoyée par le Seigneur et son Prophète. Sur lui, la bénédiction et le -salut!_ - -_En toi, je vois le désir d’une chose qui ne fut pas écrite au livre de -ta destinée._ - -_Laisse-la!_ - -_En une chose proche sera pour toi le bien._ - -_Cet homme est celui qui t’apportera la félicité._ - -_Il t’aime. Et toi, tu dis un jour «oui» et l’autre «non»._ - -_Il faut te conformer aux desseins du Puissant._ - -_Contente-toi de peu, en attendant qu’il te donne beaucoup._ - -_Car alors,--s’il plaît à Dieu!--rosira ton visage, et jaunira celui de -tes ennemis._» - -La fillette écoute avec émotion. Elle ne songe point que sa mère et les -esclaves ont reçu les sorcières dans le vestibule... Elle ne s’étonne -pas de la précision de son horoscope et de l’obscurité de tous les -autres. - - «_Il t’est venu un gros pain, dont tu mangeras ainsi que les - tiens_, disent les bédouines à Marzaka. - - _Celui qui goûtera ce pain se réjouira._ - - _Les autres pleureront._» - - Et à moi: - - «_Tu tiens entre tes mains ta destinée comme un oiseau captif._ - - _Une parole a été prononcée_, - - _Une autre suivra_, - - _Ce qui doit s’accomplir_ - - _Bientôt s’accomplira._» - -Chacune découvre ce qui lui plaît dans le jargon des devineresses, et, -bien que les femmes aient influencé l’oracle d’Oum Keltoum, il leur -semble qu’il se passe là quelque chose de grave, de religieux, -d’évident. Leurs cervelles primitives accueillent l’extraordinaire avec -simplicité. Ces bédouines en haillons, dont on excite le verbe par des -piécettes, savent, à n’en point douter, tous les secrets du temps. - - -13 janvier. - -Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès -somnole dans l’engourdissement de l’Islam. - -Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl[30]. -Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les -grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants -que nul ne cueille. - -Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les -micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb, -l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes. - -J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie. - -Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent -l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur -l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues -enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins, -échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave -Chérif, dont les passants baisent dévotement le burnous, frôle la -poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil, -s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un -notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les -muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie -s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et -des vieux murs. - -Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa -léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam. - -Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie, -se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux -trépidations épileptiques. - -De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie: -maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et -des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres, -cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits -rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne -détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi -ben Aïssa. - -Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux -enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah. - -Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage, ennemi du désordre. Il -n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son -nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le -renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde. - -Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire. -Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus -célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens, -d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les -combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les -plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné, -mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les -orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité, -bouillonnaient dans toute la ville. - -Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah», -oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation -du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort -riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se -recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux -qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au -moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses. - -Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan. -Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de -le chasser. - -Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles, -passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa -sainteté, et dit: - ---Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin. - -A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec -force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre -du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre... - -Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant -l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu. - -Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent -abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd. - ---Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre -cheikh est complet. - -Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui. - -C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le -cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd, -en une même vénération. - -Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques -d’une excessive douleur. - -Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud, -emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs -danses. - -Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions -le pittoresque cimetière où le Saint repose. - -A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs -difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet. - -Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le -domine. - ---Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que -des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des -époques, et l’Univers est au Vainqueur. - - -15 janvier. - -La folie des Aïssaouas envahit toute la ville et la possède jusqu’aux -moelles. - -Il n’est plus d’impasses paisibles, de petites places désertes et -solitaires à l’ombre des mûriers, de quartiers silencieux. - -Nuit et jour, les bandes d’Aïssaouas parcourent les ruelles, vibrantes -de leurs clameurs. Les esclaves et les femmes du peuple, penchées au -bord des terrasses, y répondent par des yous-yous perçants, tandis que -les autres, celles qui sont éternellement recluses derrière les murs, -frémissent d’angoisse et de plaisir à la pensée des choses qu’elles ne -voient pas. - -Des légendes se répètent avec un petit frisson: celle de l’Aïssaoui que -l’on enchaîne chaque année, au moment de la fête, depuis que, hors de -lui, au retour d’une procession, il dévora son propre enfant... - -Celle des Juifs qui furent happés et dépecés comme de simples moutons... - -Celle des Sehim, si terribles en leur délire sacré, que l’entrée de la -ville leur est interdite... - -Mes amies supputent gravement le nombre de pèlerins accourus «du monde -entier», des Chleuh descendus de la montagne, des agneaux égorgés et des -babouches vendues aux étrangers. - -Lella Meryem se passionne aux récits de ses esclaves; une lueur de -volupté trouble ses yeux enchanteurs, pour le massacre d’un mouton... - -Toute la maisonnée de Lella Oum Keltoum trépide sur la terrasse. J’ai vu -ma petite voisine, oubliant ses tourments et ses haines, s’agiter en -cadence avec des airs d’exaltation, tandis que la grosse Marzaka, -secouée d’une crise hystérique, se débattait, entre les mains des -négresses, afin de se précipiter dans l’espace, au passage des -Aïssaouas. - -Ils sont nus, ils sont hagards, ils sont horribles... Leurs mouvements -et leurs cris ont l’implacable continuité de la démence. - -Du haut des terrasses, on leur jette une chèvre ou un mouton sur lequel -ils se ruent, en une dégoûtante et sauvage curée. - -Des mains frénétiques écartèlent la victime, arrachent les entrailles, -les morceaux de chair pantelante, la toison maculée... Grisés par le -sang dont ils sont couverts, les Aïssaouas poussent des rugissements de -plus en plus effroyables. Leurs yeux se dilatent au fond des orbites, -leurs doigts crispés semblent munis de griffes, leurs gestes se font -terriblement menaçants. - -Ce ne sont plus des hommes, mais des fauves: des lions, des loups, des -panthères, des sangliers, suivant le rôle qui leur fut assigné dans la -Confrérie. - -Quelques-uns tombent raides, soudainement épuisés; d’autres se tordent, -l’écume aux lèvres, en de hideuses convulsions... Puis les chefs, à -coups de matraque, chassent la troupe hurlante qui s’éloigne, bannières -au veut, et se dirige vers le lieu d’un nouveau carnage. - -Appuyées au rebord de ma terrasse, Yasmine et Kenza regardent, avec -passion, avec béatitude. Yasmine en folie; les yeux convulsés, secoue -frénétiquement sa tête et crie: - ---Allah! Allah! Allah! - - -18 janvier. - -Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits. -Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus... - -L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les -rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le -passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule, -jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de -Sidi Saïd. - -Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant -inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un -mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières -de lionnes en fureur. - -Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés, -se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns -agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des -torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la -chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les -possède. - -Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements -aux bijoux, aux poignards et aux harnachements, flamboie sur les -étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes. - -Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours, -aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la -foule, aux cris aigus des Marocaines... - -Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous -les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements -convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se -jeter du haut des murs... - -Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il -semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et -furieuse frénésie... - - -19 janvier. - -Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers -s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les -Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs -occupations. - -Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets -symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «sanglier» -placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de -brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar, -est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares -et solennels. - -Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs -journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune -démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles -plus amères... - -Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri[31], les mélopées du -muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées. - -Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière... - -La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque -cité aux murailles croulantes. - - -20 janvier. - -Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et -touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de -fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs. - -Inconsciente nostalgie de l’espace... - -Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec -peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort -désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel -est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne -franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle -déception... - -Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et -elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles -ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs -turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour -monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures. - -Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil -jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or, -ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que -le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce -monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses -dévotions. - -Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains, -rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent -belles;--c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et -l’attendaient avec impatience. - -Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne s’ennuient pas; elles -ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense -ennui... - -Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le -regard vague et doucement bestial. - -Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle -s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction -et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa -maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les -politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses. -Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va. - -Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes -roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les -fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les -hautes parois. - -Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs -visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs, -car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire: - ---Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune, -à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de -balance[32]» qui lui tombait jusqu’à la taille! - - -4 février. - -El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et -Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha, -nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un -mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues -et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins. - ---Qui t’a fait cela? - ---Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle. - -Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces -petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et -boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent -rien! - -S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison. - -Toute confiante, Rabha me raconte son histoire: - ---Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père -prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus -sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure -des larmes de sang... El Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met -en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la -fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a -brisée?» dit-il. - -»Elle répondit: «C’est Rabha.» - -»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai -mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon -père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En -ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il -en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est -pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père -devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras -fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre -pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour -ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!... - ---Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune? - ---Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici, -qu’ai-je à faire avec elles? - -Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle -et douce, qui paraît six ans à peine. - - -6 février. - -Rabha gazouille tout le jour, de sa petite voix grêle. Ses chansons se -répètent indéfiniment, sur un obsédant mode plaintif, et ne signifient -pas grand’chose: - - _O huile d’argan! - O huile! - O notre huile à nous! - O notre huile bénie! - O huile d’argan! - O huile!_ - -Durant des heures, nous l’entendrons vanter les mérites de l’huile, -puisqu’elle a commencé sur ce thème. Demain, elle célébrera le Prophète -avec la même constance. - - -10 février. - -Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont -lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop -magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les -demeures trop luxueuses. - -Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent... -Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines -chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les -oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes -pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte. - -Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus -étincelantes que des idoles. - -Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines -encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges -saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants -brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans -rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts -diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les -entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en -perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires, -encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des -émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées. - -Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est -un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement. - -Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses -coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux -nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires -et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes -cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées -d’ivoire ou de nacre. - -Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles -de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de -pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute -byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles -d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or -perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à -goutte sur les épaules. - -Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille -femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor -où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres. - -Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète. - ---Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles -appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en -fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en -prêterai lorsque tu iras à des fêtes, car certains de ces colliers -restent encore appréciables... - -»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des -gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à -l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et -vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes -noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan, -alors que j’étais son unique épouse. - -Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée. - -Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être -charmante?... - -Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?... - -Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des -femmes?... - -Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux. - -Son visage n’a point changé. - -Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie. - - -1ᵉʳ mars. - -Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques -convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des -milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles, -insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de -petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle -formidable des peuples... - -Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous -haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons -pas davantage, mais qui savons!... - - -2 mars. - -Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect -inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les -dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les -échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes -et de babouches, tisseurs de galons, marchands d’épices. Tout au bout, -une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les -Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes -et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur -envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la -saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de -marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un -grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables -sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled, -de leurs yeux morts, vidés par les rapaces. - -Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la -vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville -bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande -Meknès musulmane. - -Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il -nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer. -Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements -noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et -d’admirables yeux aux regards sournois. - -La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois -aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les -épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le -trio. - -Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum -d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont -les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers -traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des -guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une -fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une -moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux -en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle, -mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa -main. - ---Elle est bien malade! disons-nous. - ---Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques -jours... - -Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une -harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il -faut le déployer dans la cour. - -Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage -chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis. - ---Combien en demandes-tu? - ---Cinquante réaux. - ---C’est trop! Fais un prix raisonnable. - ---Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme. - -Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas -lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut -pourtant. - -Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un -gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous -sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?» - -A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous -entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de -vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule -dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui -s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux -relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des -légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur -caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de -broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes, -aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop -remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel -foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se -dépassent... - -Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le -soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne -saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en -hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles -s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre -hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large -patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au -dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce -arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent -devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de -Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus -de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la -mode européenne. - -Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont -les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia. -Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans -que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième -année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette -accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une -sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les -replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses -poignets. - -Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les -confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et -crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de -très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente -l’école et prépare son certificat d’études. - ---Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos -coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les -fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs -noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents. - -Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé, -assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les -anciennes mœurs. - -Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce. - ---Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la -fillette. - ---Oh! non, madame, je serai contente de voyager. - -Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs -enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la -Sorbonne. - -Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à -présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous -les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et -consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence -et les qualités essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très -voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre -civilisation! - -Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques, -aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles -djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs -costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale -apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales. - -Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le -bled musulman, il déborde en Europe. - -Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des -esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que -tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots -immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures... -Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement -devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à -l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha, -humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de -nettoyer... - -Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes, -quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on -les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce -peau blanche... - -Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière -incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux -coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables -israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui -deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il -le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls -quartiers préservés. - -Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir -et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes -interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des -étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une -mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards -se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir. -Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une -plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes -projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme -tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant -ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux, -tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux -d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute -servilité. Demain ils relèveront la tête. - -Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir -devant le hakem. - -Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs -parents. - - -12 mars. - -Deux paons se promènent dans un beau jardin. - -Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux -d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit, -fraîchement lavé. - -Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de -sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes -sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de -mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du -reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois -tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches. - -Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes -que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin -de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de -leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur. - -Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux -très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des -boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux -couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si -parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,--comme ce palais,--à -faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs! - -Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même -bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu -profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin -artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de -mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où -miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs? - -Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries, -accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui -circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les -plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur -demeure? - -Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans -le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche -des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre -il réalisa? - -Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les -fontaines et les fleurs ne raisonnent point. - -Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans -qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté. - -Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent. - - -20 mars. - -C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de -Meknès. - -La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio, -présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements -somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie -de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui -amortit l’éclat du caftan de brocart. - -Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins. -Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes -pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion -une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres -invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas de -ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle -est la coutume. - -Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées -de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée, -fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les -invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles. - -Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en -mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial -et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La -quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché -d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux -d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants -brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis -d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues -pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et, -hiératique, elle pensait: - ---Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un -peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une -Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut -cependant rester jusqu’au bout. - -Pendant ce temps, la neggafa[33], aux pieds du fantôme doré de la -mariée, faisait la présentation des cadeaux: - ---_Allah!_... psalmodiait-elle d’une voix chantante, - - _Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction! - Allah soit avec Lella Fathma - Qui a jeté ce caftan broché - En faveur de la mariée. - Et que cela lui soit rendu avec le bien! - S’il plaît à Dieu!_ - - _Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction! - Allah soit avec la haute influence! - Allah soit avec la femme du hakem - Qui a jeté ces bracelets - En faveur de la mariée. - Et que cela lui soit rendu avec le bien! - S’il plaît à Dieu!_ - -Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que -j’étais... - -Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais -varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur -splendeur. - -Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle -m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux -pour ajouter aux miens. - ---Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les -fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques -t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache -qu’aucun détail de ta toilette ne passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu! -ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et -superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi -cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta -récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient -estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en -riraient. - -Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes. - -Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de -mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands -ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole -éblouissante, drapée de gaze géranium. - -Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux -s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux -s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des -joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban. - -Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette -étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je -me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule -brillante des noces. - -Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent -rehaussées à leurs propres yeux. - ---Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une -démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar -Makzen[34]... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur -dansait! - - -23 mars. - -Un petit terrah[35], portant ses pains au four, s’attarde à bavarder -devant une porte. Je dérange son aventure, car c’est justement là que je -me rends, et une tête ronde, noire, crépue, disparaît à l’instant où je -m’engage dans l’impasse. Au fond du vestibule, je retrouve Minéta, la -petite négresse bavarde et coquette. Elle me sourit de toutes ses dents -et de ses yeux d’émail mauve. - -Ce n’était que moi!... elle se rassure. J’ai, dans les harems, la -réputation d’être discrète. Minéta ne craint pas que je la dénonce, elle -regagne la porte avec une tranquille impudeur. - -Lella Lbatoul buvait le thé, entourée de femmes. Elle m’accueillit par -des reproches: - ---Qu’est-ce que cette absence? Tu oublies tes amies pour les abandonner -ainsi? Nous ne t’avons point vue depuis combien de jours? - ---Pardonne-moi, lui dis-je, j’étais invitée aux noces de Lella Henia, -fille d’El Ouriki, j’y ai passé toute la semaine. - ---Ah! s’écrie une inconnue, esclave en visite dans la maison, c’est toi -la femme du hakem! Que tu es heureuse d’avoir un tel époux!... Il ne te -ménage pas les parures. On m’a répété qu’à ce mariage tu portais un -caftan de brocart vert et un izar splendide qui valait au moins trois -réaux la coudée. - -J’ai gagné beaucoup dans l’estime des Musulmanes, depuis que je rivalise -de luxe avec elles. Lella Lbatoul me regarde encore plus amicalement. Il -faut que je lui décrive mes toilettes successives dans leurs moindres -détails. - ---Habille-toi ainsi, pour venir me voir. - ---O ma sœur! Quand je revêts vos costumes, je ne circule, comme vous, -que la nuit, et pour une fête. - ---C’est juste, approuve-t-elle, tu connais nos coutumes... Pourtant -j’aurais eu un extrême plaisir à t’admirer. - ---Lorsque vous célébrerez des noces dans cette maison. - ---Mais nous n’avons ici personne à marier, pas la moindre jouvencelle. - ---J’attendrai donc que Si Ahmed te donne une co-épouse, dis-je en -riant. - ---Tais-toi! mauvaise! s’écrie la jeune femme, ou bien je vais souhaiter -que le hakem te répudie. - -Nous continuâmes ainsi à nous taquiner, tout en croquant des -pâtisseries. - ---Où est Minéta! demanda tout à coup Lella Lbatoul, voici plus d’une -heure que je ne l’ai vue... - -Les esclaves se taisaient, aucune n’ayant aperçu la négrillonne ou ne -voulant la trahir. - ---Restez ici, vous autres! Et sur toi la bénédiction d’Allah, ô ma mère -Fatima! reprit la «maîtresse des choses» en s’adressant à une vieille -femme. Va donc, je te prie, dans le vestibule et sur la terrasse. Je -gage que cette fille de péché est encore à bavarder avec les passants. -Par le serment! O Prophète! elle sera corrigée... - -La vieille ne tarda pas à revenir, suivie de Minéta, très penaude. - ---Tu as dit vrai! Elle s’amusait avec le terrah, cette calamité! - -Lella Lbatoul fit un signe, une esclave apporta une baguette et la lui -donna. Je tentai d’intervenir. - ---A cause de ma visite, pardonne-lui encore aujourd’hui! - ---Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela, ô chérie! J’ai juré par -le Prophète!... - -Elle tendit sa baguette à la coupable, d’un geste impératif. - -Alors la fillette releva ses caftans, les fixa soigneusement dans sa -ceinture, laissant ainsi ses jambes et ses cuisses à nu, jusqu’au bas de -son petit ventre noir. Puis elle prit la baguette et se mit à s’en -fouetter elle-même, à coups cinglants, tandis que ses yeux -s’emplissaient de larmes. Des lignes blêmes commencèrent à rayer sa -peau. Lella Lbatoul, impassible, la surveillait. - ---Comment se fait-il qu’elle frappe si fort? murmuré-je. - ---C’est qu’elle sait bien que, si elle ne frappait pas comme il -convient, deux esclaves s’empareraient d’elle aussitôt et lui -infligeraient, de leurs mains, un châtiment plus cuisant. - -Quelques gouttes de sang glissaient le long des cuisses, et la -négrillonne pleurait à gros sanglots, la bouche crispée, tout en -continuant à se fustiger, consciencieusement, sans faiblesse, pour -l’amour du petit terrah. - - -28 mars. - -Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux -et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en -silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale. - -Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant, -solennel au milieu des ruines. - -Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures -humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on -se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces -arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont -plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très -riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids. - -Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un -fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela -rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que -les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que -l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette -désolation. - -Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva -d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV, -dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main. - -Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre -princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et -barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun -despote oriental! - -Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit -la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne -l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les -pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours -guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères -furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le -corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem, -et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles... - -Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et -parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable -ancêtre,--lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des -poésies subtiles à la louange du Prophète. - -L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de -chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les -giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un -désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger -leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs -branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs -feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves -entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques -cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne -étendent sur le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement -fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure. - -Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout -émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel. - -Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et -ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une -mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la -djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre -d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès, -enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction, -qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire -jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les -tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée, -dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de -miniature persane. - -Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les -fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et -plus pure, des fleurs, que le vent dissémine. - -Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et -nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y -a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore -éclos au milieu de tant de ruines... et la vie s’évapore, précieuse, -bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums... - -Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais -sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les -oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières -écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent -me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la -maison... - -Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et -s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que -les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à -travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio. - -De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles -s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl. -Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une -surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent -autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats -bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant: - ---Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!... - -Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un -lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux -murs, tandis que les cigognes s’abattent lourdement au sommet des -ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années. - -D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux -d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres -étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations -les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles, -qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins. -Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif -promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes -ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux -turbans réservés aux femmes de la maison impériale. - -Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave, -hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes, - -Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son -mystère; - -Ma très chère, ma très admirée; - -La pure, la noble, la haute influence; - -Petite-fille, nièce et cousine de sultans... - - -9 avril. - -Des cris furieux et des gémissements troublent la quiétude où -s’alanguissait le quartier. - -Par Mouley Ahmed! ils sortent de la maison de Kaddour, notre mokhazni, -et je reconnais son timbre altéré de rage, auquel se mêle, stridente et -aigre, la voix de Zeïneb. - -Leur porte n’est point fermée, j’entre sans bruit dans le vestibule d’où -j’aperçois le patio. Ils ne m’ont point vue, car je reste dans l’ombre, -et ils ne contemplent que leur colère. - -L’homme est debout, frémissant, superbe, des lueurs féroces éclairant -ses yeux. Une envie de tuer le torture... Toute son instinctive -sauvagerie contracte son visage. Il ne fait pas un geste, mais ses mains -crispées étreignent le burnous bleu... - -La femme tourne autour de lui comme une bête mauvaise. Elle siffle, elle -se moque, elle injurie; elle provoque les coups prêts à tomber. Sa lèvre -inférieure, qu’elle mord, saigne, et un mince filet rouge coule sur son -menton. - ---O gens! comme il me traite! - ---Elle parle! cette fille de chien! - ---Le chien, c’est toi! - ---O la plus vile des peaux de mouton sur qui tous les hommes se sont -étendus! - ---Moi, moi! qui t’ai rendu honorable! - ---Tu n’étais qu’une vaurienne, tu tournais parmi les jeunes gens. - ---O mon malheur! Moi qui étais une vierge bien gardée! qui lui ai donné -la considération! Il demandait l’aumône, ou «qui veut m’embaucher?» -C’est moi qui l’ai fait sortir, avec un selham et des caftans propres, -devant les gens! - ---O fille de l’âne, cet autre! Si tu m’as fait des vêtements, c’est moi -qui les ai payés! et tu m’as dérobé du fil et des galons!... où est allé -mon salaire? Ce que je reçois je te le donne. - ---Oui, tu vas le porter aux courtisanes de Sidi Nojjar, et tu me laisses -en haillons! - ---Toi pécheresse! tu me voles. Tu as envoyé à ta mère! C’est de moi que -tu habilles tes parents. C’est de moi que tu fais tes bracelets. Même la -farine, en mon absence, tu m’en soustrais pour la revendre!... Va -chercher ce chien qui est ton oncle pour que je m’arrange avec lui. - ---Qu’il maudisse le tien! Je suffis seule à ma défense. Une poule n’a -pas peur de toi! Chapon! - -A cette injure trop cinglante l’homme tressaille, pousse une sorte de -rauque hurlement et saisit Zeïneb par les cheveux d’où la sebenia -glisse. De son bras maigre et musclé, de son poing nerveux, il frappe au -hasard, sur le nez, sur les joues, sur les seins. - -Zeïneb se tord en criant, elle se dresse, telle une vipère, crache au -visage de son époux, y trace des sillons sanglants avec ses ongles... -Couple tragiquement mêlé qui roule sur le sol... - -Kaddour tape comme une brute, aveuglé de colère. Il ne m’entend ni ne me -voit... J’essaye de les séparer. Alors seulement, il s’aperçoit de ma -présence. Et soudain, rendu à lui-même, il se relève, s’immobilise, -correct, les pieds joints au garde à vous, et fait le salut -militaire!... - -Zeïneb, gémissante, reste affalée. J’avise Mina qui pleure dans un coin: - ---Soigne ta sœur! Et toi, dis-je à Kaddour, viens avec moi. - -Nous sortons. Kaddour me suit, penaud, sans prononcer une parole; son -turban, plus désordonné que de coutume, penche vers l’oreille, son -visage saigne. - ---Honte à toi! lui dis-je enfin, de battre ainsi ta femme! Qu’avait-elle -fait? - ---Elle bavardait avec les voisines malgré ma défense. Lorsque je suis -rentré, rien n’était cuit, et elle m’accueillit par des paroles amères. -Mina s’est jointe à elle. Ces femmes se liguent contre moi, je m’en -débarrasserai... Je vais aller trouver le cadi pour répudier Zeïneb. - - -11 avril. - -Kaddour erre dans le maison, les sourcils contractés d’un tourment -persistant. Il ne rit plus, il ne bondit plus, il se traîne... Yasmine -et Kenza ne parviennent pas à le distraire. Il reste sombre et va -s’accroupir sous les arcades. Son grand corps maigre ne forme plus qu’un -petit tas lamentable. - -Il a reconduit Zeïneb et Mina chez leur mère. - -Le premier jour, Kaddour éprouvait un joyeux sentiment de délivrance -dans sa demeure apaisée. Maintenant il la trouve bien vide, et les -saucisses de mouton achetées au souk, les beignets que l’on mange seul -sont loin de valoir les plats savoureux préparés par Zeïneb... Même les -courtisanes de Sidi Nojjar perdent beaucoup d’attrait, lorsqu’on n’a -plus le repos d’une épouse légitime. - -Kaddour croyait convoler avec telle fille ou telle veuve du quartier; il -s’en réjouissait fort, dans l’excitation de sa colère. Cela lui semble -aujourd’hui peu plaisant de dépenser tout l’argent de la dot[36] et des -noces, pour se procurer une femme qui ne vaudra pas mieux que les -autres. - ---Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a créées pour notre -épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans, -lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis -sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte, -un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je -surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle -démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire -quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire. - -Kaddour commerce à regretter une si belle alliance. - - -12 avril. - -Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les -pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les -montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent -les jardins suspendus de quelque cité asiatique. - -Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges, -ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les -liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de -légers frissons. - -Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule, -s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux -grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent, -sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la -fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des -grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très -bleus aux pointes aiguës. - -Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers -plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans -l’atmosphère. - -Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière, -effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques -marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers -rayons. - -Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A -quelle époque, en quel lieu vivons-nous?... - -Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple -comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent, -chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses, -qu’ils sentent et ne raisonnent point..... - - -13 avril. - -Des coups légers à la porte... - -Un Marocain sans doute, car les Nazaréens n’ont point cette discrétion -de bon aloi et font, du heurtoir, un affligeant usage. - ---Qui est là? crie Rabha. - -Une fois ce devoir accompli, elle continue à broder son mouchoir. - -Les coups résonnent à nouveau, délicatement, sans impatience. - ---Qui est là? reprend la fillette. - -Elle laisse à regret son ouvrage et traverse le patio à pas lents. -Chemin faisant, elle aperçoit une rose dans les feuilles, s’en empare, -la pique dans ses cheveux, derrière son oreille qu’orne déjà le grand -anneau d’argent aux tremblantes pendeloques. - -De petits coups lui rappellent l’attente résignée du visiteur. - ---Qui est là? demande-t-elle encore, afin de lui donner de l’espoir. - ---Ton prochain en Allah, répond une voix derrière la porte. - -Après un long conciliabule, Rabha arrive, l’air sérieux et m’informe: - ---C’est une esclave de Marzaka, notre voisine. Elle te dit d’aller chez -sa maîtresse. - ---Réponds-lui que j’y passerai demain, s’il plaît à Dieu! - -Au bout de quelques minutes, Rabha revient, la mine de plus en plus -mystérieuse: - ---Elle demande que tu viennes tout de suite. - ---Allons! fais-la monter. - -La messagère est une vieille, extrêmement noire et borgne, que Marzaka -charge de ses commissions importantes. - ---Le salut! O Lella! - -J’écourte les compliments. - ---Tu porteras à ta maîtresse mon salut le plus excellent... qu’y a-t-il? -Pas de mal, s’il plaît à Dieu? - ---Il n’y a rien d’autre que le bien... Lella Marzaka te prie de venir -maintenant. - ---Pourquoi? - ---Pour voir Lella Oum Keltoum, répond la négresse, avec un certain -embarras. - -Je n’insiste pas... Accroupie dans un coin, Rabha écoute, attentive; -Yasmine et Kenza sont entrées, sans pudeur, pour surprendre notre -entretien; Kaddour rôde à travers la galerie, et je présume que Hadj -Messaoud, au fond de sa cuisine, est déjà, comme les autres, informé -d’un événement que j’ignore toujours... - -Un silence insolite régnait chez mes voisines, Lella Oum Keltoum reste -invisible; les esclaves, muettes et en attente, prennent des allures -solennelles. Marzaka doit faire effort pour ne point omettre les -formules de bienvenue. Elle renvoie ses négresses et s’affale, -dramatique, sur le sofa... - ---Chose étonnante! Cette fille me tue!... En vérité sa tête est -folle!... Hier soir elle avait accepté le mariage avec Mouley Hassan. -J’envoyai aussitôt prévenir le Cadi. Or, ce matin, quand elle sut que -les notaires devaient venir, elle a fait serment de répondre «Non» à -toutes leurs demandes. Honte sur nous! Honte sur la maison! - -Marzaka se frotte les joues, elle essuie des larmes qui ne coulent pas, -et se pâme, réellement bouleversée. J’aurais pitié de sa ridicule -détresse, si je ne savais, par Lella Meryem, ce qui rend cette mère si -favorable à Mouley Hassan: des bracelets de cheville déjà reçus, lourds -et de bon argent, et le collier promis pour les noces, où les émeraudes -et les rubis dépassent la grosseur d’un pois chiche. Son âme vile ne -peut résister à l’appât d’un pareil présent. Vendre son enfant au -Chérif, qu’elle respecte et qu’elle craint, lui paraît tout naturel. - ---Que veux-tu de moi, et que puis-je en cette affaire? - -Marzaka sanglote presque, elle m’embrasse l’épaule; - ---Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de -ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a -promis hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la -formule consacrée qui lie. - -Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment -refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la -négresse. - ---Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah. - -Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un -coussin bien gonflé qui se détache du sofa. - -Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce, -où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable. - -Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde -porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous -parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie. - ---C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée -d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa -maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage. -Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais -mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut -rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que -j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai -manger par les rats, s’il plaît à Dieu!... - ---Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en moi, il faut bien que -je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te -demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des -prostituées, hachek[37]. C’est par toi-même que je l’appris... Alors, -pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche -du pays? - -La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en -riant, et m’embrasse. - ---Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que -m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais -pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est -digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux -pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un -esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter. - -Lella Oum Keltoum frémit en lançant très haut ces paroles. Elle a oublié -toute prudence, et les négresses, tapies avec Marzaka derrière notre -porte, et les sournoises vengeances cruelles. - -Une fierté la transfigure. Malgré le sang maternel, Lella Oum Keltoum -est bien de la race des Chorfa Ifraniïne. Elle a leur orgueil -magnifique, cet orgueil qui donne à Mouley Hassan tant de prestige, en -dépit de ses vices et de son intelligence médiocre. - -On a heurté à la porte tandis que nous causions. Ce sont les notaires. -Une esclave les précède à travers le patio. - -Les dignes hommes! Si blancs! si pudiques, dans l’enveloppement de leurs -mousselines! l’air compassé, religieux et solennel qui convient; les pas -feutrés, la démarche grave, les gestes onctueux et lents... O notaires -incorruptibles! Gardiens des actes, dépositaires des serments les plus -sacrés! - -Derrière toutes les portes, toutes les grilles, toutes les balustrades, -toutes les fentes des boiseries, des femmes curieuses les contemplent -avec émotion. - -Ils s’accroupissent, impénétrables, sur les sofas de la grande salle où -on les a conduits. Puis les négresses les enferment soigneusement, -verrouillent les volets et la porte, et Marzaka fait venir sa fille dans -le patio. - -Lella Oum Keltoum s’y rend, sans résistance, elle s’approche tout contre -la porte qui la sépare des notaires. Sa silhouette se détache sur les -rayonnantes décorations peintes et ciselées dans le cèdre, son petit -visage brun reste souriant... - -Peut-être éprouve-t-elle une volupté en parlant à ces hommes qu’elle ne -voit point... - ---Tu es bien Lella Oum Keltoum, fille de Sidi M’hammed Lifrani? Que Dieu -le prenne en sa Miséricorde!... - ---Oui, mes seigneurs. - ---Nous sommes venus, suivant la clause insérée dans le testament de -Sidi M’hammed ton père (Qu’Allah lui donne le repos!) pour entendre de -toi, si tu consens à épouser, avec dot, selon la loi coranique, Mouley -Hassan ton parent. - ---Non! Non!... - -Lella Oum Keltoum a presque crié ces mots, par défi à sa mère. Son -visage reprend l’air opiniâtre et mauvais qui lui est ordinaire. La -petite chèvre se bute en un farouche entêtement. - -Dans la salle close, les notaires doivent être consternés. Ils craignent -la rancune de Mouley Hassan et la risée des gens. C’est la troisième -fois qu’ils se dérangent inutilement pour cette fillette. Pareil refus, -si contraire aux habitudes,--on les a fait venir afin d’enregistrer une -adhésion,--leur paraît un scandale. - -Après quelques moments de silence, l’un d’eux reprend, d’une voix -persuasive: - ---C’est notre devoir, Lella Oum Keltoum, de bien préciser nos questions -pour éviter toute erreur. Nous te demandons si tu acceptes d’être la -femme de Mouley Hassan en légitimes noces? - ---J’avais compris, et je dis: «Non.» - ---Qu’Allah t’accorde son assistance! - -Lella Oum Keltoum retourne, de son allure dédaigneuse, vers la salle où -je l’attends. - -Les notaires s’en vont. Ils dissimulent leur dépit sous une austérité de -circonstance. - -A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation. - -Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié -vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit: - ---As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon -malheur!... Elle m’a tuée!... - - -15 avril. - -Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des -Chorfa Alaouïine[38], notre grand ami, Mouley el Kebir. - -De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis -partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux. -Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse -cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au -vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans -les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un -petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne. -Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège... -Quelques passants rasent les murs, indifférents, silhouettes furtives -qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons -des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent, -échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une -femme de qualité. - ---Tiens! une sultane en balade! - ---Je donnerais quelque chose pour connaître la belle. - ---C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!... - -Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons. -J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je -rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret -écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et -mes mains. - -Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de -mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site. - -Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore -dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques -aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont -les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre -les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure -en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus -éblouissante. - -Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des -parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais -partie!... - - -20 avril. - -Des notaires causent dans une petite mesria[39]. Ils sont pareillement -ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs -turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables -s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres. - -Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles -retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués -sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude. - -Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de -petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il -arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab -lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se -permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un -rire discret, tout enroué de pudeur. - -Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus -savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois -cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement -fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute -avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj -Bou Médiane retombe en sa torpeur. - -Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des -siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans -laquelle une souris est tombée. - ---Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte, -mais c’est péché si elle s’est noyée. - ---Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur -qui suffit à corrompre l’encre... - ---Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau -dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et -l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait -séjourné... - -Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des -nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent -auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires -sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se -séparent jamais, afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque -lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une -gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils -discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour -lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement. - -Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours -installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le -patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins -s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne -sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes -monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple, -convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle -éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent -Dada. - -Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est -naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme -l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse, -nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne; -elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais. -C’est l’épouse admirable. - -Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris. - -Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de -parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie -et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine -bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente: - ---Il n’y a pas de mal sur toi? - -... Quel est ton état? - -Et puis nous nous taisons encore... - -La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la -discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un -bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets. - - -23 avril. - -Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée -ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni -ses hôtes. - -Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence. - -Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une -dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose; -des brûle-parfums dont les effluves estompent la pièce d’une buée -bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en -cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de -pâtisseries. - -Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la -seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret, -qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile -insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore -atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à -l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du -plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en -Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue -voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il -le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à -travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde -caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize -cents réaux[40] que coûta cet instrument procurent au marchand le -plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt, -au hasard, sur Les notes désaccordées. - -De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un -lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long -des parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des -choses. - -Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un -très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise -aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines -superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte -des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans -ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui -fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure -chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour -les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les -lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très -volontiers à leurs dépens. - ---En l’an 1330[41], nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée -pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars -environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut -se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs -troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il -réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux -s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la -sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré, -se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien -dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de -la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,--les -uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une -fourmi-femelle,--tandis que les Français entraient à Fès, sans -rencontrer de résistance... Allah est le plus savant! - -A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer, -tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir. - ---Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire -est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux -encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud, -petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la -demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit, -moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa -Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs -épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se -trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser -les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils -veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce -qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par une esclave, qui -la remmène une fois l’entretien terminé... - -Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et -nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait -aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui -circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en -l’attente du repas. - -Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats -devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions. - -On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante, -feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de -sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent -couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement -assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes, -aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux -aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser -d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des -hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré -l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des -poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil -morne et sans désir. - -Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih: - ---Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous sommes rassasiés! Certes! Tu -n’as pas restreint avec nous!... - ---Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la -restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait -plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez -encore à ce méchoui. - -Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les -«charia[42]»,--les petits cheveux,--que les femmes ont roulés -patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de -crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane; -ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger. - -La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de -leurs compatriotes. - -Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée -vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le -thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant... - -Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans -le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par -simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas -seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes, -les plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs -conversations feraient rougir un eunuque! - -Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements, -évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte, -soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes -moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent -d’invraisemblables remèdes..... - -J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues -déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle -prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter -devant moi la pierre. - -Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles -exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des -expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc -le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves -rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes. - -Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles -dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie, -que je feins n’avoir pas entendue. - -Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand, -l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes -du pays ont approchée? Ses scandaleuses aventures ne se racontent -qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!) - -Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun -Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit -pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des -troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré -l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance. - -Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de -corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de -celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la -mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben -Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas -plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes -ces perverses. - -Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se -résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute, -n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le -Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres: - - «_De bonnes et belles femmes, - Des femmes vierges aux grands yeux noirs, bien enfermées - dans des pavillons, - Et que jamais homme ni génie n’a touchées[43]..._» - -... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté -de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations -et de mains familières. - -Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement -l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous -saluent. - -La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du -menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille -aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort -déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va -s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia, -les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se -place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée, -semble-t-il, de l’entretien. - -Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les -favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent -la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants, -un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec -animation. - -Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon -coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par -ma présence, un désir d’en être débarrassées... - -Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ, -auxquelles on répond à peine. - -Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe, -j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se -recule un peu plus dans l’ombre. - -Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de -poils!..... - - -27 avril. - -Dès le matin, le soleil pénètre à travers les fentes des volets et ces -quelques rayons suffisent à ranimer tous les ors, toutes les couleurs, -toutes les harmonies, assoupis dans l’ombre. Mais la splendeur des -boiseries peintes me trouve indifférente, en ces jours de printemps -étincelant et passionné. - -Il y a trop d’azur dehors et trop d’allégresse pour rester enfermée, -même en un palais. Les arbres du riadh étouffent entre les murs, mes -amies musulmanes souffrent d’un malaise qu’elles ne raisonnent point... -Elles voient un ciel plus bleu dans l’encadrement des tuiles, au-dessus -de leurs patios, elles respirent un air plus vibrant. Le vent leur -apporte l’âme forte, amère et saine des fleurs sauvages, et les lourds -parfums des orangers et des rosiers. Les petits rapaces roux se -disputent et piaillent sur leurs terrasses; les tendres ramiers -s’attardent en caresses. - -Que devinent-elles de cette griserie épandue sur la terre, de cette -nature en délire qu’elles ne connaîtront jamais? - -Lella Meryem soupire et me confie ses rêves: - ---Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans cette arsa qu’il possède -au bord de l’oued!... Tu viendrais avec moi! Nous y passerions quelques -jours, car il y a un petit pavillon. C’est chose permise d’emmener sa -femme en un jardin, lorsqu’il est bien clos... - -Rares! oh! si rares! Lella Meryem, les citadines qui se sont étendues -sous les figuiers à l’ombre épaisse, qui ont connu le goût des feuilles -fraîches et des petites fleurs écloses dans les herbes! - -Parfois, la nuit, furtivement, mystérieusement, s’ébranle en caravane le -harem de quelque bourgeois, de quelque riche marchand... Mais une -cherifa ne saurait s’échapper des murailles qui l’enserrent, même sous -la protection des ténèbres et des voiles. Ma folle petite amie sait fort -bien que ses désirs ne peuvent pas, ne doivent pas être satisfaits; -qu’elle ne connaîtra du printemps que sa caresse énervante et tiède, et -cette oppression délicieuse, dont tout son être est troublé... - -Pourtant, chaque année, à cette époque, elle se leurre de vains projets. -Elle imagine des séjours dans les jardins qu’elle conçoit comme ceux du -Paradis, décrits par le Livre: - - «_Couverts de verdure, où jaillissent les sources, - Là des fruits, des palmiers et des grenadiers, - Des sièges élevés au-dessus du sol, - Des coupes préparées, - Des coussins disposés par rangées, - Des tapis étendus..._» - -Et Lella Meryem répète, tel un refrain: - ---Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans son arsa, au bord de -l’oued! - -Ainsi, toutes les prisonnières se sentent tourmentées par l’attrait des -choses impossibles. - -Celles qui vivent en un froid patio, miroitant de mosaïques, envient le -bonheur des autres, maîtresses d’un riadh où l’on peut cueillir des -oranges et surveiller l’éclosion des feuilles. - -Mais ces privilégiées ne jouissent point non plus d’un cœur apaisé. -Elles rêvent aux vergers dont on ne voit pas les murs, aux tapis étalés -dans l’herbe. Là se borne leur ambition; le bled immense les effraye; -l’idée d’une promenade n’effleure même pas leur esprit. Inhabitués au -mouvement, leurs membres n’en supporteraient pas la fatigue. Et je sais -que les femmes du tajer Ben Melih, qui partirent cette nuit pour l’arsa -où le maître les emmène parfois, ne changeront rien à leurs habitudes. -Elles n’iront point se perdre dans les sentiers, ni s’ébattre à travers -la verdure. Elles ne quitteront guère les sofas disposés sous les -arbres, et, tout le jour, accroupies, presque immobiles, elles boiront -d’innombrables tasses de thé, comme à la ville. - -Le printemps éveille des instincts plus vagabonds au cœur des hommes. -Dès que le soleil tiédit les rues encore luisantes de pluie, on les voit -s’acheminer vers la campagne. Les lettrés, blancs et soignés, s’en vont -à petits pas, tenant leur inséparable tapis de prière. Les artisans, les -jeunes bourgeois, les étudiants, seuls ou par bandes joyeuses, -envahissent les vergers. Chacun balance au bout de son bras la cage de -jonc où voltige un canari. Les pépiements enivrés dans les branches ne -leur suffisent pas; il faut, pour compléter leur extase, les roulades et -les vocalises d’un virtuose. - -Parfois aussi, l’un d’eux, plus sentimental, gratte les cordes d’un -gumbri, et les grêles notes sautillantes se mêlent aux cris des -insectes. - -Escortés de leurs esclaves, des notables, à mules, gagnent les arsas -plus lointaines où ils festoieront jusqu’au moghreb. - -Cet exode de toute la ville suscite en moi la nostalgie des grands -espaces illimités. Le riadh m’apparaît plus étroit, plus écrasé par ses -murailles, et d’une somptueuse mélancolie. Les fleurs y poussent en des -parterres trop réguliers, elles se heurtent aux mosaïques des allées, -elles s’étiolent loin du soleil. Comme les Musulmanes, elles souffrent -d’être belles et recluses, et de ne pouvoir s’épanouir dans le -printemps. - - -29 avril. - -Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les -privilégiées du destin, attendons patientes et oisives. - -Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est -point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à -laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra. - -Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe -hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui. - -Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne -recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse -délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union -qu’il prépare. - -Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son -involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide -générosité de son époux comble ses désirs les plus intenses et la -relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant -un pareil hammam en sa demeure? - -Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes -réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une -vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques -participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse, -montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle -en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante -notre silence. - -Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop -parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs -maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très -sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour -éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux... - -Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est -ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays -d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter». - -Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe. - ---Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le -pied. - -Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam est chaud, plus il est -confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois. - -Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur -nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes, -aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre -gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle -de l’instinct, devant l’homme. - -La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la -neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud! - -Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont -nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau -de brebis blanches encadrées de brebis noires. - -Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse -qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un -rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella -Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave -blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée... -Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties, -absorbées par les ténèbres. - -Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me -fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes. -Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum Keltoum se sont installées avec -d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au -fond de l’ombre. - -Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec -béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui -garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne -reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes -antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et -luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires -niais!... - -Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de -cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur -base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une -esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se -courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de -sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques -reflets. - -Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités -noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de -quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum, -souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses -cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses jambes -sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son -esclave la masse, la lave et la parfume. - -Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et -sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de -sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la -convoitise de Mouley Hassan. - -Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra. - -Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de -l’adolescente... - - -1ᵉʳ mai. - -... «Or, continua le mohtasseb[44], Si Abd el Hamid excitant la jalousie -des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le -perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils -imaginèrent: - -»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen[45], quelqu’un fit -remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria -au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu -préposé à sa garde, avec de malhonnêtes intentions, pour en avoir -rapporté cette toile d’araignée... - -»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail -entraîna la disgrâce d’un puissant...» - -Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes, -délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche -l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se -plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves -et d’eaux odorantes. - -Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète -approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les -arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de -ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme. - -Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à -l’oreille. - ---Viens parler à Zeïneb. - ---Dis-lui de patienter, je suis avec des gens. - -Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre. - -La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas -être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat -de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des -pleurs. - -Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son visage les linges -trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face. - ---O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux -retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre -mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel -que lui? Il me dénude aux yeux de tous! - ---Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire? - ---Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de -l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley -Abdallah auraient honte d’en porter un semblable! - -Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché, -béant par maintes déchirures, en vérité fort minable. - ---Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa -paye aujourd’hui. - ---Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me -répond qu’il n’a plus rien!... - ---Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures? - ---Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne -les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le -pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter -des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a -perdu son entendement. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah -les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces -canaris m’ont tuée!... - -Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même, -Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de -porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari, -obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les -injures dont, tour à tour, l’accablait son maître. - ---Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que -le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les -canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux[46]; il serait -bon marché à quarante. - -Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,--comment -peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce -mois-ci. - ---Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari. -Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge. - -Puis, je fais chercher Kaddour. - ---Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari? - ---Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le -Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq -réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!... - ---Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme. - ---O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute. -A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce -Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver -ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin. -J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari -femelle! - ---Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage. - -Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère. - ---Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter... -Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te -les rendrai dans un mois. - -Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son -enfantillage et son embarras me touchent. - -Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui -importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette -qu’il ne payera jamais. - -Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un -chardonneret!... - - * * * * * - -Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer. - -Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet -heureux effet. - ---Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge». - -Elle rit. - ---Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera, -s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets. -Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai -versé dix et il patientera pour le reste. - - -2 mai. - -Aujourd’hui, chez le notaire Si Thami, j’ai trouvé l’apathique Zohor -toute rouge et secouée de fièvre. - -Elle est étendue sur un matelas, au fond de la chambre. Des couvertures -l’enveloppent, recouvrant même sa tête. Il en sort parfois un -gémissement étouffé... Depuis trois jours elle n’a plus son entendement. - -Aussi la vieille Dada prend-elle soin de tenir la pièce close et sans -air. Deux cierges de cire, brûlant dans les chandeliers, donnent à cette -nuit factice une allure mortuaire. - -Quelques femmes, des parentes, causent à voix basse, tout en faisant -griller des saucisses de mouton sur un canoun. Elles n’interrompent -leurs commérages que pour s’approcher de Zohor et elles la fatiguent de -paroles compatissantes... puis elles retournent à leur cuisine et à -leurs histoires... - -Elles ont préconisé d’inutiles remèdes, Allah seul donne le soulagement! -Une patte de hérisson, suspendue parmi les amulettes au caftan de la -malade, n’empêche pas la fièvre de monter. - ---Pourquoi n’appelez-vous pas la toubiba? demandé-je. - ---Ce qui est écrit est écrit, répond l’esclave. Nul n’arrêtera le destin -qui doit s’accomplir. - ---Sans doute, mais Dieu permet qu’on s’adresse à ceux qui savent. - ---Nos vieilles savent, elles aussi. - ---Comment sauraient-elles, puisqu’elles n’ont pas étudié? - ---Certaines choses ne s’apprennent point dans les livres... Écoute: -«C’était à l’époque ancienne, des vieilles voulurent prendre le -diable... - -»--Que ferons-nous, dirent-elles, pour l’attirer?... - -»Elles amenèrent dix femmes qui s’égratignèrent, et vint le diable. - -»--Qu’avez-vous? - -»--Le diable est mort! - -»--Par ma tête! je suis le diable! - -»--Tu mens. - -»--En vérité! - -»--Entre dans cette amphore et nous te croirons. - -»--Allons! dit le diable. Il entre, et elles ferment vite l’amphore. - -»--Laissez-moi sortir! criait-il en s’agitant. Mais elles rient: - -»--Nous tenons le diable! Nous tenons le diable! - -»--Lâchez-moi! Filles de brigands! Chiennes! Chamelles! - -»--O Allah! nous ne te libérerons pas! - -»--Puissiez-vous être rôties! Prostituées! - -»--Toi! le borgne! Possesseur d’un seul cheveu! - -»--Que les boutons sortent de votre chair! Que les rats vous dévorent! - -»--Visage noir! tu ne nous effrayes plus! - -»--O mes filles! Délivrez-moi et je vous rendrai le bien. - -»--Comment ferais-tu le bien, toi, Père du Mal? - -»--Je vous montrerai quelque chose pour que vous l’emportiez sur les -hommes. - -»Elles consentirent et il leur enseigna la sorcellerie. C’est depuis ce -jour que les vieilles connaissent les maléfices et le secret de guérir -les maux.» - - * * * * * - -Les femmes qui ont écouté l’histoire hochent la tête, approbatives. - ---Il faut, dit la plus âgée, enfumer les vêtements de Zohor avec des -araignées sèches et du cumin. - -L’esclave apporte un brûle-parfums rempli de braises et les ingrédients -nécessaires. Une âcre fumée se répand en la pièce. - -La malade gémit doucement. - - -3 mai. - -Je retourne voir la pauvre Zohor. Elle est plus mal ce matin. Allah -dispose de nous! - -Une odeur de fumée, de saucisses et de fièvre, flotte en la chambre. Les -parentes sont parties, mais le notaire, accroupi sur le matelas auprès -de sa femme, la contemple avec angoisse. - -Il me salue, me complimente, sans omettre une seule formule; puis il -retourne au chevet de la malade. - ---Zohor!... Zohor!... répète-t-il d’une voix chargée d’émotion. - -Je l’avais toujours vu si hautain et froid avec elle!... D’un geste -affectueux il serre sa main et il essuie son front où la sueur -ruisselle. - -Un cierge crépite et s’éteint tout à coup... La petite vie jaunâtre de -celui qui reste, semble palpiter avec peine en l’atmosphère trop lourde. -Si Thami murmure des choses dont je ne perçois que la douceur. - -Le cœur serré, je me retire, et, tout le jour, comme une hantise, -j’entends la voix si tendre du pauvre homme, implorant l’épouse qui ne -répond plus... - - -4 mai. - -Zohor est entrée dans la Miséricorde d’Allah. - -Elle passa douce et terne en ce monde, et ne lui témoigna que de -l’indifférence. Elle tenait peu de place et faisait peu de bruit. - -Pourtant ses parentes assemblées poussent de grands cris pour déplorer -sa mort. On s’étonne que la discrète Zohor provoque une si bruyante -douleur. Les exclamations s’élèvent parmi les sanglots: - ---O ma maîtresse! ô mon pain! gémit l’esclave. - ---O ma mère, tu m’abandonnes! s’écrie une fillette avec conviction. - ---O ma sœur, pourquoi me laisses-tu? - ---Quelle souffrance tu causes à mon cœur! - ---Qui t’a détournée de nous, ô chérie? - ---Montre-moi le chasseur, celui qui donne la mort. - ---O joie de la maison, où t’es-tu enfuie? - -... Puis elles se taisent, car les matrones sont arrivées et l’on doit -faire à la morte sa dernière toilette. - -Lorsqu’elle est parfumée, lavée, habillée de vêtements blancs n’ayant ni -ganses ni boutons, on l’enferme dans un cercueil. Les hommes retournent -à la terre enveloppés d’un simple linceul, mais les femmes sont recluses -jusque dans la mort. - -La vieille Dada s’affaire aux préparatifs, elle en oublie de pleurer... -Pourtant elle aimait cette douce maîtresse indolente. Qui ne la -chérissait la pauvre! la colombe dont le cœur était blanc? - -Lorsque les amis de Si Thami, les notaires bénins et compassés, les -parents et les voisins, s’ébranlent en cortège après avoir récité le -Coran, de longs cris désespérés fusent à travers les portes closes, -derrière lesquelles les femmes épiaient la cérémonie. L’esclave se -griffe le visage comme une Berbère... Zohor s’en va au milieu des -lamentations. - ---O ma sœur! - ---O ma mère! - ---O la meilleure des voisines! - -Son caftan radis lamé d’argent, celui-là même que je lui vis aux noces -de Ghita, recouvre le cercueil. Il promène une note gaie dans l’ombre -des ruelles étroites. Parfois un rayon de soleil frôle les plis du satin -et projette de beaux reflets roses sur les murailles rapprochées. - -Je ne me suis pas mêlée à l’escorte, où les femmes n’ont que faire, et -je la vois disparaître au détour d’une rue. - -... Un chat saute entre deux terrasses d’un bond nerveux et tendu; un -petit terrah passe en riant, sa planchette bien garnie des pains qu’il -porte au four; la vie continue... Que faisait Zohor dans la vie?... -Pourtant je reste là, oppressée par cette chose si poignante et si -simple: l’effacement d’une existence. - ---Pourquoi t’attrister? me dit Larfaoui qui m’avait aperçue, sortant de -la maison mortuaire. Allah seul est durable! La morte, elle ne souffre -plus, et il nous reste encore, à nous, la joie et la beauté. - - -12 mai. - -Vainement je cherchais la tombe de Zohor, au milieu des herbes sauvages, -des grandes ombellifères aux tiges aqueuses, des cactus bleus, épais et -gonflés d’eau par les dernières pluies... - -La terre s’étire, féline et lascive sous le soleil; une buée légère -s’évapore, frissonnante comme une volupté. - -On m’avait dit: - ---C’est la troisième pierre, à droite du chemin, près d’un olivier -tordu. - -Mais les tombes et les sentiers disparaissent sous la verdure, et tous -les oliviers ont des troncs difformes, figés dans les convulsions d’une -douleur sans fin... Seuls, leurs feuillages gris semblent endeuillés -parmi le tendre éclat des fleurs et des jeunes pousses. Le cimetière -rit. Il est accueillant et gai. Des pêchers, des pommiers, des -abricotiers dévalent, masses roses et blanches, aussi pimpants que des -bouquets. Leur douce odeur se mêle au parfum plus amer des anthémyses -qui tendent, en offrande, leurs corolles vers la lumière. Aucune -mélancolie ne se dégage des cimetières musulmans, mais une paisible -assurance: le retour joyeux et simple des êtres à la nature... - -Trois jeunes hommes rêvent à l’ombre d’un micocoulier. Ils ont suspendu, -dans ses branches, une cage de jonc où sautille un canari. L’oiseau -lance d’abord une timide roulade. Puis il s’arrête, incertain, et -repart... un rayon de soleil frôle ses barreaux; il le célèbre, et -chante, et s’étourdit de pépiements enivrés. Sa petite âme d’harmonie -exhale toute l’ardente allégresse du printemps.... - -Un sourire alanguit le visage des adolescents. Pendant des heures ils -resteront à jouir, à écouter l’oiseau. - -J’ai oublié que je suis au cimetière... un cortège de femmes passe, d’où -l’on m’appelle. Parentes, amies et pleureuses qui se rendent au tombeau -de la pauvre Zohor. Il était là, tout près de moi, endormi dans la -verdure, pierre anonyme et sans ornements. Pourtant j’aurais pu le -deviner, car les herbes, alentour, ont été récemment piétinées et ne se -redressent qu’à demi, l’air brisé. - -Chaque matin durant ces trois jours, les hommes et les femmes sont -venus, tour à tour, réciter ici les versets du Coran. - -Aujourd’hui des chanteuses funèbres accompagnent les parentes, pour les -dernières lamentations. Elles étendent un drap blanc sur la tombe, et -l’ornent de guirlandes. Les étoiles du jasmin, les boutons de rose à -peine entr’ouverts, les mimosas, les giroflées délicates répandent leurs -parfums les plus grisants. - -Le canari s’exalte de lui-même, ses roulades emplissent le cimetière. Ce -n’est plus la voix de cette petite boule de plumes, soyeuse et gonflée, -mais la cantilène triomphante de la vie qui domine les chants -mortuaires. - - _Allah! ô Allah! Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah!_ - -psalmodient les pleureuses. - - _«Allah! O Allah! O notre maître! - Il n’y a que Toi! O notre maître!_ - - _Au nom d’Allah et par Allah! O Puissant! - Notre Seigneur, c’est Lui, l’Unique! - Et sur Mohammed, O Prophète! - Bénédiction et salut!_ - - _O Allah! nous témoignons par les Saints, - Par ceux à la barbe blanche, - Par ceux à la barbe naissante. - Dieu nous en a gratifiés en ce bas monde - Et dans le séjour le dernier. - Par eux, nous témoignons, O Allah!_ - - _Hélas! m’a fait pleurer la douleur du tombeau, - M’a pénétré le froid de ses murs! - Tous, nous passerons le destin de la mort, - Laissant nos biens à la joie des héritiers... - Allah! Allah! ô notre maître! - Il n’y a que Toi! ô notre maître!_» - -Les femmes s’en vont... elles ne se réuniront plus désormais que le -vendredi, sur la tombe de Zohor. - -Puis leurs visites s’espaceront, et le souvenir s’effacera dans les -cœurs, ainsi que la pierre sous les herbes. - -C’est le grand isolement qui commence, l’isolement infini, où sombrent -tous les êtres... - -Mais des jeunes hommes, au printemps, suspendront toujours leurs cages -parmi les branches, et les oiseaux continueront à célébrer, au-dessus -des tombes, l’éternelle victoire de la vie. - - -17 mai. - -Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation -dont je ne m’étais point inquiétée. Le moindre événement suscite -toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles -font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en -répétant la formule consacrée: - ---Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi! - -Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes -mains, mes épaules, le bas de ma jupe... - -Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son -cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs -sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on -recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes -gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza -savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon -autorisation... - -Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en -reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues. - -Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable -histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement, -ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et -Zeïneb. - -Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore -pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa -nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides que les olives -confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se -chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car -ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre. - -Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la -correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me -surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane? -Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles -publiques et les fous! - -Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour -affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale? - -A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une -revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une -irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le -lui refusa. - ---Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort -amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien, -a-t-elle griffé son mari? - ---Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée, -elle ne savait plus ce qu’elle faisait... - ---Quoi encore? qu’a-t-elle fait? - ---C’est le démon qui l’inspira... - -La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et s’obstine à les -déplorer, sans m’en donner l’explication. - -J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable -des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux -grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce: - ---Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire! - -Il s’effondre, bouleversé par les remords. - ---Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas -le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a -coûté dix-huit réaux. - -A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète: - ---Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire! - -La réalité l’accable de nouveau. - ---Allons la chercher, lui dis-je. - -Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il -bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins, -l’approche du Moristane calme sa vivacité. - ---J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il. - -Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment: - ---Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye. - -Dans le vestibule, accroupi sur une peau de mouton, je trouve un -vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet. - ---Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce -possible? - -Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma -présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue! - -Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et -m’introduit dans le patio. - -C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a -rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques -déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes. - -L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée, -m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi -lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique -bienséance. - ---Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix -implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les -brutalités de son époux réveillent toujours en elle. - ---Kaddour t’attend... - -Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour, -pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les -formalités de son départ. - -Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements. - ---O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis -innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi... - -La vieille Halima les fait taire. - ---Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne, -en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements -mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le -métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré -chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita, -raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître. - -La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille, -malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole. - ---Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses -cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies -suppurent. - ---Qui t’a battue? - ---Mon mari. - ---Pourquoi? - ---... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi -qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être -répudiée, je veux retourner chez mes parents. - -Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage et toute contrite -d’une faute qu’elle n’a pas commise. - -Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne. -Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est -mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà -vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle -s’est sauvée de chez ses parents. - ---Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce -que je m’attarde chez les prisonnières. - -C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je -n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous -cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot? - -La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle -me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur -des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher -au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus, -faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du -reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune -encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si -pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de -son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le -regard lucide, calme, dont il me fixe. - ---Quel est ton état? - ---Il n’y a pas de mal sur toi? - -Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des -gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il -connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il -répond à mes questions avec la plus grande netteté. - ---Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je -marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter. - -Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes... -A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver... - ---Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille, -obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il -avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien. - -Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même -pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable. - ---A-t-il des parents? - ---Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger. - ---Que Dieu la conserve! - -Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire -intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette -résignation, si j’échoue... - -Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs, -une forme est affalée, que je distingue à peine. - -La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs, -épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle, -terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile, -ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de -sa face où luit un regard tragique et vague. - ---Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne -prononce une parole... dit le vieillard. - -La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col -d’une créature inerte... - -Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle, -vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa -cellule d’aliéné? - -Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor -grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes, -comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des -autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la -lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves, -défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les -ténèbres. - -Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs -chaînes. La plupart, indifférents, restent pelotonnés dans leur coin. - -Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les -arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards -vacillent. - -Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la -fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles -obscènes, à l’effarement de mes guides. - -Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire -sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des -prières sans fin. - -Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques -grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures... - -Pas un cri, pas un bond. - -Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres -se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies -s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le -tombeau. - -Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les -fous du Moristane. - -Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur -macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces -misérables, abrutis par leur destin... - -Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il -y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et -Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de -canaris..... - - -19 mai. - -J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié, -le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse: - ---Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est -dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir -ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua[47], pour satisfaire au vœu -dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole. - ---Sur ma tête et mes yeux! répondis-je. - -C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed -Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde. - -J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère -mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front. -L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes -ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient -point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces. Ce -n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement -des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où -nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités -du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en -dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec -la protection de nos haïks. - -Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il -forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de -bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un -champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui -des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les -éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les -tapis, dans les hauts chandeliers. - -Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en -sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est -point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont -elles comprennent encore le sens magique. - ---Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef -de la confrérie. - -Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car, -si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns -ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua. - ---Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella -Lbatoul. - -On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à -s’élancer sur les humains. - -Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus -rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage -grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un -à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps -et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre. - -Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio, -s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les -Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser. -Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et -peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences -lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur -place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules -tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son -visage. - -Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de -leurs stridents yous-yous. - -Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la croupe bondissante. Elle -oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en -Guinée, un soir d’ivresse... - -Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance -voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!... -Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et -des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui -danse... - -Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux: - - _O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu. - Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu! - Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_ - -Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui -succèdent. - -La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de -l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus -d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils -s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se -déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres. -Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent -avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par -saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale -félicité. - -Et toujours le claquement formidable des crotales! - -... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de -draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse! - -Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs, -vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement -au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal -torturant. Le djinn s’empare d’elle... - -En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses -pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord. -Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser. - -Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de -tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les -danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une -poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite, -toujours plus fort... - -Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume -calme et grave, l’imploration religieuse: - - _O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu! - Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu! - Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_ - -... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui -s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la -coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux -mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses -mouvements. - -Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des -ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le -suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements -s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par -cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le -temps. - -... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et -c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine -beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés. - -... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance, -rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres -surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont -des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une -épouvante plane sur l’assemblée. - -Les sorcières se sont enveloppées de voiles rouges. - -Et rouges sont les suaires des Gnaoua! - -Et rouges les reflets des torches! - -Et rouges les visages et les cœurs! - ---O Allah! murmure Lella Lbatoul, Sidi Hamou est arrivé! Sidi Hamou! -père des flammes et du sang, le djinn redoutable, gardien des lieux -brûlants! - -Mes compagnes frémissent, troublées par l’évocation. - -Le choc des crotales, les chants sauvages, les hurlements, atteignent la -limite de l’intensité. Les fantômes ardents se démènent autour des -sorcières, tout le jardin trépide. - -L’énorme prêtresse frénétique se renverse d’avant en arrière, à droite, -à gauche. Sa masse n’est plus qu’un mouvement désordonné. Son voile a -glissé, la sebenia se détache... ronde et crépue se tête roule sur ses -épaules comme une boule. - - -Han! Han! la sorcière bondit? - -Han! Han! Elle se convulse extrêmement! - -Han! Han! Han! - - -Tout à coup, d’un suprême élan, elle s’abat raide en arrière, et on -l’emporte pâmée, tandis que l’infernale cohorte accélère sa danse en un -vertigineux tourbillon. - - -Les voiles rouges embrasent la nuit. - -Et rouges sont les suaires des Gnaoua! - -Et rouges les reflets des torches! - -Et rouges les visages et les cœurs! - -C’est rouge sur rouge! et rouge! et rouge! - - -Les arbres frémissent, les murs s’ébranlent... Une hallucination -flamboyante danse devant mes yeux. - -Les Gnaoua sont partis... Il y a eu le silence et l’immobilité... Les -choses reprennent leur air normal. Le patio vide miroite sous la lune. -Étonnement du calme reconquis... - -La nuit, paisible et bleue, criblée d’étoiles, s’étend doucement -au-dessus du jardin. Un vent léger fait bruisser les palmes des -bananiers; on perçoit le bruit du jet d’eau... - -Un oiseau jette un petit cri peureux dans le recueillement nocturne... - - -10 juin. - -Derrière combien de remparts se cache l’arsa de Mouley Hassan où nous -sommes attendus?... Souvent, le Chérif nous en vanta l’agrément, les -eaux abondantes, les treilles dont les raisins ont un goût savoureux et -rare. - -Nous avons franchi la première enceinte de la ville, et nos mules -trottent sur une sorte de chemin élevé, plate-forme d’une gigantesque -muraille qui s’en va très loin, à travers le bled, protégeant d’immenses -étendues arides et désertes. Le nègre, qui courait derrière nos -montures, nous fait enfin tourner sur la droite, et nous pénétrons dans -une de ces casbahs qui entourent les palais en ruines. - -Fruste petit village, aux masures couvertes de chaume, rappelant celles -de France, malgré les haies de cactus. Tout y est paysan et familier. -Des poules errent à travers les chemins, des enfants presque nus se -roulent dans la poussière, et les femmes, de fière allure en leurs -haillons drapés, s’en vont, le visage libre, selon la coutume des -bédouines. - -Au-dessus des murettes en terre, on aperçoit le sommet des arbres, dont -la luxuriance s’exagère par le contraste des environs secs et roussis. -Toutes les arsas ont des portes en misérables planches mal équarries. -Celle de Mouley Hassan ne diffère pas des autres. Après une longue -attente, un gardien claudicant se décide à nous l’ouvrir. - -Surprise toujours nouvelle des choses qui se dissimulent derrière la -pauvreté des murs! - -Un immense jardin s’épanouit, embaume et flambe, de toutes ses roses, de -toutes les fleurs de ses grenadiers et de ses jasmins. Il semblerait à -l’abandon, si la fraîcheur des feuillages et l’âpre parfum des menthes -n’y révélaient la présence de l’eau. Sous les arbres fruitiers poussent -des fèves, des courges, des tomates, des pastèques et des plantes -aromatiques pour le thé. Mais ces cultures n’ont point l’ennuyeuse -symétrie des nôtres. Elles s’enchevêtrent sans ordre visible, se mêlent, -au hasard, de géraniums et de rosiers fleuris, forment des masses de -feuillage où se complaît le regard. Malgré leur utilité, apparaît -simplement leur charme. - -D’étroites allées en maçonnerie se croisent à angles brusques, -surélevées au-dessus du sol. Une longue tonnelle de roseaux, couverte -par les vignes, offre un chemin d’ombre verte jusqu’au pavillon où le -Chérif nous attend. - -Mouley Hassan arrive à notre rencontre, digne et lent, afin de -satisfaire à l’hospitalité, sans toutefois marquer un empressement qu’il -ne témoigne à personne. Sa haute stature s’enveloppe d’admirables -mousselines, sous lesquelles joue le rose vif du caftan. Sa barbe, aussi -blanche que ses lainages, encadre son visage majestueux. Négligemment il -manœuvre un chasse-mouches, fait de souples crins réunis en une poignée -de cuir. - -Il goûte nos compliments avec une complaisance hautaine, célèbre -lui-même l’excellence et la fécondité de ce jardin que nul n’égale, tout -en affirmant qu’il en possède bien d’autres, plus merveilleux encore. - -On accède au pavillon par quelques degrés de mosaïques, raffinement -inattendu en ce champêtre décor, aussi bien que le tout petit paysage -apprêté devant la salle, et qui borne la vue: un berceau de jasmin -jaune protégeant une vasque... L’eau qui monte vers les feuillages, et -s’égoutte dans un bassin précieux... - -Jet d’eau! Contentement de l’esprit, amusé par ses caprices... Repos des -yeux qui ne se lassent pas de sa fraîcheur, après la fatigue ardente et -poussiéreuse de la route... Miracle de l’eau, venue de la montagne, pour -sourdre en ce marbre poli, et retomber en mille gouttelettes... Symbole -de jouissance parfaite, aux brûlants pays de l’Islam. - ---Ce pavillon fut construit, dit le Chérif, par le sultan Mouley Abd er -Rahman, pour sa favorite, une Circassienne de grande beauté, dont il eut -ma mère, Lella Aïcha Mbarka. Ses ancêtres et lui-même recevaient, des -ambassadeurs, certaines choses d’Europe qu’il se plut à y réunir. Rien -n’y fut changé depuis lors. - -Fascinés par le jet d’eau et son décor charmant, nous n’avions pas -regardé la salle. - -Où sommes-nous?... en quel pays et en quel temps?... A part les sofas, -tous ces meubles nous sont familiers. Nous les avons connus chez les -très vieilles gens de notre enfance et dans les musées, car ils sont -touchants, admirables ou ridicules... Les retrouver ici!... dans une -casbah du Maroc, non point comme des objets de curiosité, mais ornant -une pièce vivante, où l’on vient rêver, boire du thé, dormir!... - -Des horloges Empire s’alignent le long d’un mur; un petit guéridon -supporte un service de Saxe dépareillé; un vieux secrétaire enroule -symétriquement les veines de ses admirables bois aux tons chauds. Les -étagères soutiennent des vases vieillots, des fleurs sous globe; une -potiche de Sèvres, laide et bleue; des coupes en argent, ornées de -guirlandes. - -En face des horloges, deux fauteuils Louis XVI sont adossés à la -muraille. Ils attendent... Qui?... des marquis, des ambassadeurs?... Les -Marocains n’ont point coutume de s’asseoir, ils préfèrent les sofas où -s’accroupir. - -Ces pauvres fauteuils, inutiles, servirent peut-être à des mariées, aux -jours de leurs noces... Personne, à présent, n’oserait s’y poser, ils -ont l’air trop vieux, trop fragiles. Leurs soies, presque décolorées, se -fendent en maintes déchirures, leurs ors sont ternis, et leurs bois -vermoulus. - -Au centre de la salle s’érige, sur une console dorée, le plus beau jouet -à musique dont puissent jamais s’égayer les longs ennuis d’une sultane. -Mouley Hassan remonte la vieille mécanique. Il en sort une petite -ritournelle chevrotante et surannée, une voix amortie qui semble -traverser les âges pour parvenir jusqu’à nous. Et l’harmonie en est -exquise, touchante et douce comme une aïeule. Elle nous enveloppe de -très anciens rêves, de sensations lointaines, imprécises, et qui font -mal, tendrement, délicatement... - -Tout vit à nouveau sous le globe de verre qui protège un petit paysage -d’autrefois: une frégate, gréée à l’ancienne, toutes voiles dehors, se -balance au milieu des flots. Elle aborde un paysage exotique, mal connu, -quelque part, là-bas, dans «les Iles!...» - -Une source de cristal coule, en tournoyant, et tombe d’un rocher au -sommet duquel s’épanouit un arbre. A travers les branches, sautillent et -volettent des oiseaux de paradis. Ils sifflent, remuent la tête, ouvrent -leurs becs effilés, font des grâces, agitent leurs ailes bleues, vertes -et mordorées dont le temps n’a point amorti l’éclat métallique. - -Devant cet étonnant paysage, ce navire soulevé par les vagues, quels -rêves dut faire la sultane recluse, qui ne connaissait que les palais -aux grands murs et ce jardin si bien clos? - -La boîte à musique finit d’égrener son émouvante chanson, les dernières -notes meurent, imperceptibles; la petite voix, un instant réveillée, -rentre dans le passé... Mouley Hassan se campe devant la porte, aux -côtés de laquelle deux niches semblables sont creusées. L’une est vide, -l’autre garnie d’une pendule, en bronze admirablement ciselé, qui porte -la marque d’un horloger de Londres, et la date 1793. Mais c’est la place -vide que contemple le Chérif, et il rit d’orgueil satisfait. - ---J’ai connu, en cet endroit, nous dit-il, une autre pendule, sœur de -celle que vous voyez ici. Elles avaient été offertes à Mouley Sliman par -un ambassadeur d’Angleterre. Et toutes deux marchaient si exactement -ensemble, que leur carillon semblait unique... Mon cousin, ce Sidi -M’hammed Lifrani qui fut khalifa du sultan, prétendit avoir des droits -sur l’héritage de Lella Aïcha Mbarka. Il revenait à moi seul, et -comprenait de grands biens. Le cadi ne manqua point d’en juger selon -l’évidence. Alors, tandis que j’étais à Marrakech, Sidi M’hammed fit -enlever une des pendules, par vengeance, et il jura que je ne la -reverrais jamais. A mon retour, on me dit qu’elle était cassée. Je n’en -crus rien, tous mes esclaves furent battus jusqu’à ce que l’un d’eux -m’eût raconté la chose... - -»A cette époque, Sidi M’hammed était plus puissant que moi. Que -pouvais-je faire? Je me tus. - -»Or, ajouta le Chérif en riant, mon cousin est mort. Ses biens revinrent -à la fille qu’il avait enfantée avec la négresse Marzaka... Tu vas -souvent la voir... L’aurais-tu remarquée, cette pendule? - -J’affirmai, très sincèrement, qu’il y avait beaucoup d’horloges et de -pendules chez mes voisines, mais qu’aucune d’entre elles ne valait -celle-ci par la perfection du travail ni l’ancienneté. - ---Qu’importe! reprit Mouley Hassan. Je verrai bientôt par moi-même, car, -s’il plaît à Dieu, j’épouserai la fille de mon cousin dans quelques -mois... Quand tu reviendras dans ce pavillon, tu y trouveras les deux -pendules. - -Il dit cela nonchalamment, comme une chose toute naturelle et certaine, -mais sur laquelle il est bienséant de ne point s’attarder, et, agitant -son chasse-mouches avec impatience, il se mit à invectiver contre les -esclaves: - ---Aicheta!... Mbilika!... ô pécheresses, qu’attendez-vous?... Apportez -les rafraîchissements et les pâtisseries!... Je veux, continua-t-il en -se tournant vers nous, que vous jugiez cette eau de violettes... En -dehors de ma maison, nul ne sait la préparer... Voici des fruits confits -dans un sirop de miel à la rose, et des pâtes d’amandes parfumées au -safran, à la cannelle, à la menthe. Ma grand’mère en tint la recette -d’une esclave turque fort habile... Sans doute n’avez-vous jamais goûté -ces gâteaux si délicieux? J’en fais venir spécialement les pistaches par -des pèlerins... Ils n’ont pas leurs pareils en délicatesse... - - -24 juin. - -Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de -sa fille. - -Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très -matinales. - -Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers -encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un -vent pur balaye tous ses miasmes. - -Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très -affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de -prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de -tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire -toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de -velours et d’extraordinaires châles bariolés!... - -Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir -et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis -habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes... - -On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent -aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes; -les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la -pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les -femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites -Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux -attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes -seront des mariées!... - -Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes -les jeunes filles! - -Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont -les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure. Chacune -tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau -du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de -martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes -roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur -travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre. -Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de -funèbre complainte. - -Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange, -curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui -se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la -chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec -beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très -agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais -les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur -d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de -soie transparente. - -Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se -judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points -blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent -couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés -d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en mousseline. -Il ne reste plus qu’à poser le fistoul[48]. - -Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient -un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie -pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute -s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du -fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les -bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais -œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles -d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du -visage. - -La mariée est prête. - -Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin -l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus -l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des -allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur, -ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du -boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent -aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à -la nôtre... - -Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles. -Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un -costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des -Musulmanes... - -Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter -et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les -civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre, -l’indestructible, l’inaltérable âme juive. - -Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à -mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites -habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux. -Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc. - -Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et -vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston, -aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un -costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de -soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube -noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse -modestement les yeux, comme un figurant de théâtre. - -Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui -ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable -prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en -disant: - ---Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée. - -Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne -faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la -muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel, -mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale -d’une seule lampée... - -On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à -lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre. - ---Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux. - -Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite -larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent -son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop -d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du -logis, hissé sur la tête de l’un d’eux. - -Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui, -seuls, l’accompagnent au domicile conjugal. - -Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts -éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi -gras promené dans les bas-faubourgs. - -Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre -qu’elles frottent sur les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du -lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais -ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au -passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en -arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds. - -Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras -et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de -dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les -invités festoieront. - -Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes -rasades de mahia[49]. - -Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en -titubant. - - -26 juin. - -Accablement d’une nuit chaude... insomnie! - -Inquiet, mal éveillé, l’esprit erre dans les ténèbres. L’oreille -attentive écoute... elle néglige les sons familiers qui tissent la trame -de la nuit, tintement monotone de l’eau, chants répercutés des coqs, -pour capter d’imperceptibles bruits. - -A force d’épier, elle saisit: des souris grignotent,... la brise halette -contre les vitres,... un insecte grimpe au mur et retombe,... les -moustiques bourdonnent. - -Une chatte miaule, amoureuse. Soudain, sa plainte atroce, longue, -stridente, fait palpiter le silence d’une souffrance aiguë qui s’apaise -en ronronnements. - -Ah!... on marche au-dessus de nous... Folie!... on croit toujours -entendre des pas dans la nuit... A-t-on parlé?... L’ombre vibre -doucement. Tous les sens énervés cherchent à percevoir... Ce n’est -rien... Mais voici qu’un son réel et lourd nous dresse en sursaut. - -Nous courons à la terrasse: trois silhouettes se détachent sur le bleu -sombre du ciel,... ce sont des femmes. L’une d’elles gémit affalée, ses -compagnes essayent de la relever. En nous voyant elles font un geste -d’effroi, puis elles se précipitent vers nous, suppliantes, et baisent -nos pieds. - ---O mon seigneur le hakem! O Lella! pardonne-nous!... Par votre vie, -nous ne voulions pas le mal! - ---Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure? - -Elles ne répondent pas, elles implorent... mes yeux distinguent des -visages connus. - ---Saadia! Khaddouje? - -Les femmes du tajer Ben Melih! Je comprends et ne puis m’empêcher de -rire... cette autre qui se plaint est Yakout, l’esclave favorite... - ---Es-tu blessée? - ---O mon malheur! O calamité! Je suis tombée en sautant ce mur, mon pied -s’est brisé, je ne puis plus marcher... O Prophète... Qu’allons-nous -devenir? Le maître nous tuera! - ---Mais non! il tient à son bien. Vous lui avez joué tant d’autres tours -et vous êtes toujours en vie... - ---O seigneur!... Par la tête de ma mère, je le jure, nos cœurs sont -blancs! Nous allions seulement rendre visite à une amie. - ---Elle a une petite barbe, votre amie, et elle porte un turban? - ---O Lella! tu es avisée... Nous ne te cacherons rien, mais ne nous fais -pas honte devant le hakem. - -J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai -reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à -notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une -fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les -reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup, -ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les -abandonner ainsi, seules, avec un homme! - -Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper, -redescendre, escalader les petites murettes. Des échelles, des cordes à -linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous -la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris. - -Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés -par la crainte d’avoir fait quelque bruit. - -Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les -patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un -cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le -cœur étreint d’angoisse. - -Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte -sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des -remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin -jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les -minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube. - -Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette -onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent -normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que -dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse -des voisins! - -Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre -retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus. - -Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné... - - -1ᵉʳ juillet. - -Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement -insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point -ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et -graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un -dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance -incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en -l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps -attendus. - -Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois[1] -ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les -femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en -criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi: -la première lune du Ramadan est apparue! - -Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective -des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui -rompront le cours monotone de la vie! Pourtant ce seront des jours si -cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de -l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences -mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de -boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête. - -Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût -prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des -marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les -saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à -huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des -victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons -et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter. - -Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la -soif torturante... Nul n’y songe. - -La brûlante harira fume dans toutes les demeures. - -Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé! - - -12 juillet. - -Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou -brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois -replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils -somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très -grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques, -exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des -gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se -désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des -disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop -tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de -plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un -fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur -de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales: - ---Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave! - ---O fils du fainéant cet autre! - ---Qu’Il maudisse ton père et ta tribu! - ---O fils du vagabond! - ---N’as-tu pas honte, ô le plus vil des hommes, qui fais des actions de -femmes! - ---Pourquoi rougirais-je? Je vaux mieux que toi. Les gens me connaissent -et la tribu témoignera. - ---Qui es-tu? Homme vivant au crochet des femmes! Serviteur de p...! qui -rassemble les babouches de tes maîtresses! - ---O Dieu! Écoute-le! Lui qui a prostitué sa mère à un Juif! - ---Fils de brigand! - ---Fils de voleur! Fils de coupeur de routes!... - -... L’éclair d’un poignard zigzague dans l’air, un peu de sang macule un -burnous. Les cris sont devenus de rauques hurlements, une mêlée générale -met aux prises tous les passants. - -Qu’y a-t-il?... Pourquoi cette tragique querelle? - -C’est que El Ghali, le forgeron, a pris un peu d’eau à la cruche de son -voisin pour en arroser un pot de basilic... - -La troupe des énergumènes s’éloigne en vociférant. Et le Pacha va faire -donner cent coups de bâton à tous les combattants qui n’auront pas -glissé quelques douros entre les doigts de ses mokhaznis... - -La rue retombe dans sa torpeur silencieuse et chaude. - -J’entre chez Si Larbi el Mekki à qui je dois remettre un message. - -Le soleil flambe sur les mosaïques de la cour, l’ombre des arcades -descend à peine, toute courte et cassée, au bas de la muraille. Derrière -les tentures de mousseline, les femmes dorment dans le désordre des -pièces; nulle ne m’appelle au passage. Meftouha la négresse me précède -toute gémissante: - ---O mon malheur! Que je suis lasse par ce temps! Monseigneur Ramadan me -tue! - -Elle ne songe même pas à me poser les mille aimables et vaines questions -d’usage, auxquelles j’aurais répondu par mille autres questions, -également aimables et non moins vaines. Pourtant, au moment de -m’introduire chez son maître, elle interrompt ses plaintes pour me dire -d’un air mystérieux: - ---Ce matin, l’intendant de Si Larbi a ramené de Fès une nouvelle -esclave... - ---En vérité! Comment est-elle? - -Meftouha grimace sans répondre, elle entr’ouvre la lourde porte de -cèdre. - -Mes yeux éblouis ne perçoivent rien tout d’abord, en la salle somptueuse -et fraîche, refermée sur l’ombre comme un coffret. - -Si Larbi et quelques amis gisent affalés parmi les coussins. Hadj Hafidh -ronfle avec conviction, les autres s’étirent et bâillent. A travers la -croisée ils surveillent les progrès de l’ombre qui, insensiblement, -allonge ses arcades sur le sol. - ---Encore cinq heures jusqu’au moghreb! - -La conversation languit. Ils se taquinent entre eux avec des -plaisanteries toujours répétées. - ---Si Mohammed! Tu sembles altéré. Veux-tu prendre une tasse de thé ou -du sirop de grenades?... - ---Allah te bénisse! Je n’ai besoin de rien. - ---Que cherches-tu?... Ta tabatière?... Voici la mienne. - -Si Larbi, à demi soulevé de ses coussins, tend au vieillard la petite -boîte de corne pleine d’odorante neffa. - -Si Mohammed détourne la tête, mais ses narines palpitent et, -instinctivement, il esquisse le geste du priseur... - -Tentation! Suprême et trop douloureuse tentation! - -Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir -s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures -passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue, -que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien. - -D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En -traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse -toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître -brille et s’éteint aussitôt... - -... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb! - - -8 août. - -Jour de lamentations, jour de deuil. - -Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux -et fiers... - -Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville -aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré. - ---Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs -tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur... - -Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On -se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un -familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les -groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense -autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils -vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair -juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar -européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des -miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des -confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses -et légères, à côté des sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des -biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme -les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes. - -Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie -leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans -leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient -acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez -purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer -des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch[50] les -enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets -qu’il leur vend... - -Une joyeuse animation épanouit le Mellah... Est-ce donc ainsi que les -Juifs déplorent la perte de Sion, le jour maudit où leur peuple fut -dispersé à travers le monde et y devint la plus lamentable des races?... - ---Oh! me dit Simouel, ceci est seulement la fête des petits. Nous autres -ne faisons provision de gâteaux que pour la nuit, car nous sommes dans -le jeûne à présent... - -Des synagogues entr’ouvertes s’échappe une confuse rumeur. Les hommes -accroupis sur les nattes et balançant leurs bustes d’avant en arrière, -chantent avec des airs vraiment attentifs. Mais d’autres circulent et -causent à haute voix de choses très profanes. - -Je me souviens de cette synagogue tunisienne, tout illuminée pour les -Pâques, où les femmes faisaient cuire leur dîner à côté des gens en -prières, tandis qu’un gosse se traînait au ras du sol, bien campé sur -son petit pot. - -Pour avoir pénétré chez les Juifs africains, on comprend mieux le geste -de Jésus chassant les marchands du temple... - -Des femmes reviennent du cimetière, uniformément enveloppées de châles -blancs qui remplacent aujourd’hui les châles aux couleurs acides. Elles -ont une démarche grave et je pense enfin trouver auprès des morts un -émouvant désespoir. - -Les tombes, en forme de sarcophages, étincellent au soleil comme des -mottes de neige. Petite cité soigneusement passée à la chaux, toute -propre, toute radieuse. - -Un peu plus loin, d’antiques pierres grises s’effritent dans les -broussailles, ainsi que de vieux ossements. - -Ce sont les sépulcres des anciens Juifs de Meknès, dont on ignore même -les noms... Au jour de la désolation, ils récitaient, eux aussi, des -psaumes dans les synagogues et achetaient des bonbons... mais leur vie -s’écoula pleine de terreur sous un ciel inhospitalier. Nul ne vient plus -gémir sur leur tombe... Les pleureuses se réunissent à côté dans le -pimpant cimetière nouveau. - -Je m’approche d’un petit groupe d’où montent des cris. - -Oh! ces vieilles! ces effrayantes vieilles sans âge, aux chairs flasques -ou desséchées, véritables sorcières réunies pour des incantations! Leurs -yeux, d’eau trouble et jaunâtre, clignotent au fond des orbites, leurs -bouches ouvrent des trous sombres que hérisse une seule dent cariée... -Elles portent des boléros d’or terni, des satins sans reflets... -étranges costumes surannés dont les bleus, les verts et les roses -achèvent de s’éteindre sous la crasse. - -Toutes, avec leurs bras décharnés et leurs mains crochues, elles font -les gestes du désespoir, griffant leurs faces de spectres... mais leurs -doigts n’approchent point des joues, car elles ont soin de laisser une -bonne distance entre leurs ongles et leurs visages. Elles répondent aux -stances de la chanteuse principale par des aboiements scandés qui -voudraient être lugubres. - - _Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état. - Aujourd’hui, croulante, croulée, sont tombés tous ses remparts. - Jérusalem! ô mon malheur! ô la belle des cités! - Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître les veaux! - Jérusalem! ô mon malheur! là des palais et des hammams. - Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître des ânes. - Jérusalem! ô mon malheur! Jadis abondances et festins, - Dressez les tables, apportez les grands plats! - Aujourd’hui, croulante, croulée, famine et malédiction!_ - ---Ha wou! wou! wou! hurlent les pleureuses en griffant le vide. - - _Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état. - Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers. - Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne. - A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans. - On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux. - N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres, - Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit! - A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil[51]! - Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!_ - ---Ha wou! wou! wou! - -Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains -s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses, -entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien -ne saurait rougir. - ---Ha wou! wou! wou! - -Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de -bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers -échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem: - ---Ha wou! wou! wou! - - -9 août. - -Elles sont accroupies sur les divans, éblouissantes et graves. Elles -portent des caftans de brocart, des tfinat en impalpables gazes -nuancées comme des arcs-en-ciel, des colliers aux tremblantes -pendeloques, des anneaux d’oreilles alourdis de pierreries, des -ferronnières endiamantées. - -Une robe en soie «safran» irrite le satin vert émeraude qui l’avoisine, -un «soleil du soir» se pâme auprès d’un «bleu geai» et tous les roses, -tous les jaunes, tous les oranges se provoquent en de muets combats -exaspérés. - -Les visages mats, bruns et noirs restent calmes dans la mêlée ardente -des couleurs, les paupières battent lentement sur les longs yeux aux -sombres pupilles... Elles ne bougent pas, ne parlent pas, figées en -leurs splendeurs, investies de cette dignité des parures et de la fête. - -On dirait une assemblée de poupées. - -La plus âgée n’atteint pas onze ans, les plus jeunes ont passé deux ou -trois Ramadans... Très dignes, elles boivent le thé en des verres bleus, -rouges et dorés; parfois elles battent des mains pour accompagner les -chants des musiciennes improvisées. Celles-ci, tapant sur leurs tarijas, -et secouant leurs tambourins, se démènent avec des airs tendus, crispés, -enamourés, de vraies cheikhat. Et leurs voix pointues s’efforcent d’être -rauques: - - _O dame! ô ma maîtresse! ô dame! ô mignonne! - Rien n’arrive qui ne soit écrit. - O censeur, pardonne! - Les amants sauront m’excuser..._ - - _Aujourd’hui j’ai vu ma gazelle, - Mon cœur s’est embrasé. - Je lui parlai d’un clin d’œil: - «Viens, ô belle, sur mon sein!»_ - - _Je suis las de pleurer - Et ne cesse de pleurer. - Je suis las de souffrir - Et ne cesse de souffrir._ - - _Je ne puis avaler aucun mets, - Je ne puis goûter le sommeil; - Mon amour est accablant, - Je succombe sous le fardeau._ - - _Verse le remède, ô dame! - Il faut me soigner - Avec les feuilles du caroubier - Et les baisers de ma belle._ - - _Les bougies brûlent dans le chandelier - Aux branches écartées, - L’amoureux se réjouit, - Étendu près de l’amoureuse._ - - _Elle est plus étincelante - Que les flambeaux allumés, - Elle est plus brûlante - Que la flamme des cierges!_ - - _Qu’ils me blâment, ô dame! - O Dame! qu’ils m’inculpent! - L’amour trouble mon esprit - Et j’invoque la mort!_ - -Enivrée par la musique, une fillette se lève et se met à danser. En -cadence, les pieds teints au henné frappent le tapis, sans bouger -presque de place; les khelkhalls d’argent s’entrechoquent, les petites -hanches ondulent et le puéril visage impassible, chargé d’or, garde les -yeux levés vers le ciel en une extase... - -La danseuse peut bien avoir quatre ans. - -Une autre vient la rejoindre, une négrillonne du même âge, dont les -cheveux crépus s’ébouriffent au sommet du crâne comme un panache. Puis -les deux petites s’avancent, le corps tendu en offrande, elles -s’inclinent devant moi d’une brusque génuflexion. Je leur colle au -milieu du front une piécette d’argent et elles reprennent leurs danses. - -La maallema Feddoul, très fière d’offrir une si brillante fête à ses -élèves, me les désigne: - ---Saadia, fille d’un notaire,... cette autre, fille d’un marchand -«rassasié»... Lella Zeïneb, qui dansait, est née du Chérif Mouley -Zidan... - -Je connais déjà les petites brodeuses. J’aime à les voir, aux heures de -travail, accroupies autour de leur maîtresse, la tête penchée, l’air -attentif. Avec leurs simples vêtements de laine et de mousseline, leurs -nattes bizarrement tressées, elles n’ont point ces déroutantes allures -de dames qu’elles affectent à présent. - -Les plus jeunes tracent, d’une aiguille maladroite, des dessins -zigzaguants, sur des chiffons très sales... qui furent blancs. Les -aînées pénètrent le secret des anciens ornements compliqués et -réguliers, pour lesquels on ne s’aide d’aucun dessin. - -Et l’on fait une belle fête quand l’une d’elles termine son canevas, où -tous les vieux points de Meknès pressent leurs arabesques aux chaudes -couleurs. - -Mais c’est avec des plus hautes préoccupations qu’elles s’assemblent -aujourd’hui: ces fillettes se réjouissent et se parent afin de célébrer -«la saignée d’été». - -Voici le barbier, un tout jeune garçon, car un homme ne saurait pénétrer -en ce harem. Il s’installe auprès de la fontaine où l’eau tinte. Une -fillette vient s’accroupir devant lui, elle tend le bras. - -Du bout de son rasoir, l’apprenti barbier y trace des losanges et des -dessins,... des filets rouges sillonnent la peau ambrée, -s’entre-croisent et se mêlent. L’enfant a bientôt les bras tout -ensanglantés. - -Lorsque cela coule trop fort, brouillant le travail, l’apprenti barbier -verse un peu d’eau. - -Le visage de la petite ne reflète aucune émotion. - ---Non, me répond-elle, ça ne fait pas bien mal, ça pique seulement. - -Une autre fillette lui succède, puis une autre... et vingt-deux fois, le -barbier écorche harmonieusement les bras, maigres ou potelés, de toutes -couleurs. - -La maallema surveille l’opération, désigne les petites à tour de rôle. -Elles arrivent sans crainte, fières de se soumettre à la coutume. Lella -Zeïneb, la danseuse en miniature, tend ses bras de bébé qui font encore -de petits bourrelets gras aux poignets. - -Une flaque pourpre s’étale près de la fontaine, un grand silence -recueilli plane... Toutes, elles ont conscience d’accomplir un rite, -dont elles ignorent le sens, mais qui les hausse à la dignité de femmes. -Et l’on ne sait plus très bien quelle mentalité peuvent avoir ces -précoces fillettes si sérieuses, aux vêtements, aux bijoux, aux gestes -identiques à ceux de leurs mères. Elles s’étudient à exagérer la -ressemblance; leurs visages reflètent les mêmes sentiments. - -Une jeune femme trace des ornements au carmin sur les bras dont le sang -a cessé de couler. On attend le départ du barbier pour reprendre les -chants et les réjouissances qui dureront jusqu’à la nuit. - -Étrange amusement de petites filles que cette fête sanglante! - -Il me semble saisir, en leurs prunelles enfantines, d’incompréhensibles -lueurs inquiétantes, des lueurs assoupies qui flamberont plus tard... - -O poupées! trop splendides et trop graves! - - -25 août. - -Accablée, trébuchante, je suis Kaddour à la distance respectueuse qui -convient... Car, aujourd’hui, Kaddour est un Marocain, accompagné de cet -être méprisable, qu’il ne regarde même pas, une femme du peuple. - -Ainsi que les riches Musulmanes,--pour me rendre aux fêtes, la nuit, -mystérieusement,--j’ai pris l’habitude des fins cachemires, des -djellabas légères, des mules aux très confortables selles cramoisies et -aux larges étriers d’argent. En sorte que,--transformée en femme de bien -petite condition, circulant sans honte au milieu du jour,--j’étouffe -dans l’enveloppement pesant et chaud d’un haïk en laine rude. - -Je vois à peine clair pour me diriger, par l’étroite fente des linges -qui s’enroulent à mon visage; mes babouches déformées butent contre les -cailloux... les poulets que je tiens gauchement, à travers l’étoffe des -draperies, augmentent encore mon malaise. Ils s’agitent, battent des -ailes... ils vont s’échapper. Kaddour, indifférent, continue son chemin. - -Découragée, je maudis Lella Oum Keltoum qui eut l’idée fâcheuse de -m’envoyer ainsi porter son offrande au marabout Mouley Ahmed, afin de -s’en attirer la bénédiction. - -Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et, -n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de -l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant -d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui -ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais -peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka[52]. Il ne semble -point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour -cela qu’il est saint! - -Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre -émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et -le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et -n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et -supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir -l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une -femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses -cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui, -entretenait à ses côtés un petit canoun allumé. - -Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable -d’exploiter la baraka d’un saint, voulut joindre ses soins à ceux de la -pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles -cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed -ruminait en silence. - -Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le -serviteur et la servante en dévotion du saint homme. - -Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses -miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion. -Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et -l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il -eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi -honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et -précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger. - -Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum -eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta -seulement de choisir des coqs parfaitement noirs. - -Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend -à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous -approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux -serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces -poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour. - -Après quelques pourparlers entre Kaddour et lui,--je me tiens -modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;--il nous -introduit auprès du marabout. - -Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et -plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs -travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y -mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes -pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées. - -Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux -enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs, -des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes. - -Des cages de jonc, où roucoulent des tourterelles, se balancent devant -l’entrée. Des cierges flambent dans les niches; une odeur d’encens se -mêle aux exhalaisons des pauvres pèlerins. - -Mouley Ahmed est devenu un saint très somptueux. Lui-même, bien vêtu, -propre, sa face rougeaude, aux yeux vagues, correctement entretenue par -le barbier, il semble un riche bourgeois repu, plutôt qu’un marabout -dont la sainteté consistait précisément à vivre crasseux et demi-nu, -sous le soleil et sous la pluie... - -Dévots et dévotes passent tour à tour devant Mouley Ahmed qui les -regarde idiotement, et profère des sons absurdes. - -Les dons s’entassent, les piécettes tombent à ses pieds, sans même -qu’il s’en aperçoive. Mais le pieux serviteur a l’œil... - -Une femme recueille, sur un linge, le filet de salive qui s’écoule entre -les lèvres de Mouley Ahmed et s’en frotte religieusement le visage. Une -autre, prosternée devant le marabout, marmotte des oraisons. Je préfère -suivre cet exemple, et, lorsque arrive mon tour d’aborder le saint -homme, je m’accroupis et m’incline, en murmurant, au nom de Lella Oum -Keltoum, les paroles qu’elle me fit apprendre: - - _«Allah, Il n’y a d’autre Dieu que lui! Le Vivant, L’Immuable!_ - -»_Ni l’assoupissement, ni le sommeil ne peuvent rien sur lui._ - -»_Tout de la terre et des Cieux Lui appartient._» -»_Qui peut intercéder auprès de Lui sans sa permission?_ - -»_Les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’Il a voulu leur - apprendre. Il sait ce qui est devant et derrière eux._ - -»_Son siège s’étend sur les cieux et sur la terre, il n’a aucune - peine à le garder._ - -»_Il est le Très-Haut, le Sublime[53]._ - -»_O Dieu, O Clément, O Protecteur! par ta grâce et par - l’intervention de ton serviteur Mouley Ahmed, délivre-moi de mes - ennemis, de ceux qui veulent ma perte._ - -»_Délivre-moi de l’esclave au cœur plus noir que le visage, et de - ses entreprises, Que son foie éclate, que sa tête se trouble, que - sa bouche rejette tous les aliments, si elle s’obstine en sa - perfidie._ - -»_Délivre-moi du vieillard! Délivre-moi du mariage avec lui et de - son affliction! Accable-le de ta colère! Éloigne-le de ma demeure! - Que ses cheveux, ses dents, et les poils de sa barbe tombent! Que - sa virilité se glace, s’il cherche à s’emparer de moi contre ma - volonté!_ - -»_Par Mouley Ahmed, le Vénéré!_ - -»_O Terrible, O Dangereux, O Vengeur._» - -J’ai récité l’invocation sans en omettre une parole, je tiens à remplir -consciencieusement le rôle accepté. En outre, cela me donne l’occasion -d’observer Mouley Ahmed, entre la fente de mes voiles. Le saint homme -reste impassible, il bave... Je n’obtiens pas un geste, pas même un -grognement indiquant si ma requête est agréée. - -Alors, le pieux serviteur qui m’assiste,--il a dévotement reçu les -piécettes ajoutées aux poulets noirs, et certes, je suis une pèlerine à -ménager!--me dit avec conviction: - ---O fortunée, sache que tes désirs seront exaucés, car Mouley Ahmed n’a -pas cessé de prier pour toi, tout le temps de ton imploration... - - -27 août. - -Montons aux terrasses! La chaleur est trop écrasante, on se sent -asphyxier en l’étuve des pièces. Là-haut, tout au moins, nous aurons de -l’air, nous respirerons!... - -Les montagnes découpent brutalement leurs silhouettes arides; les -troupeaux dévalent des collines jaunes et pelées; une odeur -poussiéreuse, desséchante et chaude arrive dans le vent qui passa sur -tant de déserts et de rocs ardents... Il n’y a plus d’herbe, plus de -verdure, plus de couleurs. Tout se confond en une seule teinte -monotone,--la teinte du bled,--les arbres, les maisons, les moutons, les -chameaux, les bédouins et le ciel, pareillement fauves, implacablement -fauves! - -Morne pays d’Afrique, plus immense en sa désolation d’été, plus -grandiose et plus vrai que sous l’enchantement fleuri du printemps! - -Apre jouissance d’être enveloppée dans l’haleine brûlante du Chergui, de -sentir ce goût de sable qui craque entre les dents. Volupté de la -chaleur en un tel décor! - -... L’horizon s’obscurcit, se fait plus dense et menaçant; les figuiers, -tordus sous la rafale, disparaissent avec le coteau; les montagnes -s’effacent, la ville n’existe plus. Un brouillard de poussière abolit -le ciel et toutes choses de la terre; des éclairs livides déchirent ces -nuages desséchés qui ne donneront point d’eau... On suffoque... On croit -mourir... - -Il faut fuir dans l’ombre des pièces à l’atmosphère pesante... Fermez -les fenêtres et les portes! Obstruez toutes les issues!... Une épouvante -trouble nos âmes. - -Hantise du Coran aux stances prophétiques, inspirées sans doute un soir -de chergui: - - «_Lorsque le ciel sera ployé, - Que les étoiles tomberont, - Que les montagnes deviendront des amas de sable dispersé, - Que les femelles de chameaux râleront abandonnées, - Que les bêtes sauvages se réuniront en troupes. - Lorsque la feuille du Livre sera déroulée; - ... Lorsque les brasiers de l’enfer brûleront avec fracas, - ... Malheur en ce jour aux incrédules! - Allez au supplice que vous aviez traité de mensonge! - Allez dans l’ombre qui fourche en trois colonnes[54], - Qui n’ombrage pas et ne vous servira nullement pour garantir des flammes! - Malheur en ce jour aux incrédules!_» - - -5 septembre. - -Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure -s’adosse à notre demeure. C’est à cet appui robuste et bien bâti -qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière. - -De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses, -ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges -de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très -anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage... -Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses, -bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent -au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent... -Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore -«les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec -précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses. - -Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les -yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent -la suprême fête de vie dans ce squelette de maison. - -Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le -chien de l’eau[55]. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le -tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font -rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd -ronflement des tambours. Elles irritent, elles impressionnent. On -craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur -vacarme. - -Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui -affecte fâcheusement l’époux... - -Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs -inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me -confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de -tête qui en disent long: - ---O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!... -Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa[56], mais une -sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le -siroual[57]! - -Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage -le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant, -les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au -bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite -cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le -moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans -cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament -leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des -tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois -petits fantômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent -près de ma chambre avec une impatience non dissimulée. - -Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine, -traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade -flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis -les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie -d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une -étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se -boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti[58] de velours accuse -la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de -chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des -coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en -mousseline. - -Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des -noces, où l’on me fait signe de pénétrer. - -Une température suffocante s’emprisonne derrière les rideaux et l’on y -voit à peine à la lueur des cierges. Je distingue cependant un paquet -d’étoffes, une forme immobile dont, un instant pour moi, une vieille -soulève les voiles. - -Je ne sais plus très bien s’il faut ajouter foi au sortilège, en -contemplant cette mariée simiesque et luisante sous le fard, ou si, -plutôt, Mohammed le vannier n’est point paralysé par une telle -hideur!... Pauvre fille, à quoi songe-t-elle tout le jour, dans son coin -sombre, en l’attente des nuits qui renouvellent sa déception?... Sans -doute elle se croit belle, puisqu’on l’a parée, revêtue de caftans -multicolores, chargée de bijoux et de verroteries... - -Les voiles retombent. Je félicite la vieille, comme il convient, sur sa -vilaine petite mariée, et je forme des vœux pour son bonheur. - -Hors du ktaa, il semble que l’on respire un peu, malgré l’encombrement -de la chambre. On me désigne la place d’honneur sur le sofa, en face de -la porte. J’aperçois la cour au sol inégal entre le délabrement des -murailles chevelues d’herbes; une vigne étend sa treille au-dessus de -cette misère en fête. - -Il me faut accepter le thé, qu’on me présente en un verre poisseux, -autour duquel voltigent des guêpes, et j’ai grand’peine à échapper aux -restes de couscous et aux carcasses de poulets, dont une douzaine de -mains ont déjà retiré la chair et tripoté les os. Mais ils me sont -offerts avec tant de bonne grâce, une si insinuante amabilité, que -j’invente je ne sais quel prétexte pour excuser mon absence d’appétit... -Et puis, au bout du patio, cette tenture décolorée, d’où sort un -perpétuel bourdonnement et qui semble, par moments, gonflée de yous-yous -et de cris, irrite ma curiosité. J’ai hâte de connaître les -réjouissances féminines. Je n’ignore pas que la maison ne comporte -qu’une seule chambre, celle-là même où se tiennent les hommes et où -languit la noire mariée. - -Une vieille esclave, louée ou prêtée pour les noces, en même temps que -le haïti de velours, les tapis, les matelas, les coussins, le plateau et -les tasses à thé, m’introduit dans le harem. C’est une sorte de réduit -qui sert habituellement de cuisine et de «pièce aux ablutions»[59]. Les -parois et le plafond, si bas qu’on ne peut se tenir debout sans courber -la tête, sont noircis de fumée, luisants de crasse, et la bouche -d’égout, ouverte dans un coin, répand des odeurs pestilentielles. Une -dizaine de femmes s’écrasent dans ce taudis, vêtues de satins éclatants, -l’air heureux et compassé qu’il sied d’affecter en la circonstance. - -Les plus âgées restent accroupies sur des nattes qui couvrent la terre; -d’autres aident la «maîtresse des choses» à préparer le festin du soir. -Les parfums de graisse, d’huile, d’aromates, de fleurs d’oranger, de -chair humaine en moiteur et de fards, mêlée aux exhalaisons de -l’endroit, composent la plus nauséabonde, la plus irrespirablement -infecte des atmosphères. Mais personne n’en semble incommodé. J’aperçois -mes trois petites filles radieuses, l’œil ardent, la mine un peu folle. -Elles chantent en battant des mains. Et tout à coup, soulevées par -l’enthousiasme général, elles s’unissent aux yous-yous qui, bien au delà -du réduit misérable, dans toutes les demeures alentour, vont porter le -trouble au cœur des femmes et réveiller l’émoi voluptueux des noces, des -toilettes et des fêtes! - - -19 septembre. - -Kenza tourmente une dent de lait prête à tomber... elle l’enlève enfin. -Un filet de sang glisse entre ses lèvres. - ---Prends un peu d’eau pour te laver, lui dis-je. - -Kenza ne veut rien écouter. Il importe avant tout d’accomplir les rites. -Elle grimpe à la terrasse et lance la dent vers le ciel, en suppliant, -très grave: - ---Œil du soleil, je te donne une dent d’ânillon, rends-moi une dent de -gazelle! - -Tout est bien! Kenza se sent tranquille et satisfaite, car, pour -l’avenir, elle vient d’assurer un peu de beauté à son visage. - - -28 septembre. - -Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux. - -Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine -et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le -vannier. - -Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu. - -Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari -ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir -même, on sortit le siroual. - -Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour. - -Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et -querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence -pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa -belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits. - -Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que -sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses -des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa -bru. - -Il faut avoir pitié des épouses trop laides. - ---O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au -moment où elle enfante! crie la mégère. - ---Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë. - ---Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante. - ---Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les -gens jugeront. - ---Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les -jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants. - ---O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon -mari! - ---N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk? - ---Moi! fille de bonne maison et bien apparentée! - ---S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre -épouse. - ---Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)! - -Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère. - -Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux -injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui -s’entremêlent... - -Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,--l’homme est rentré,--puis -de tragiques hurlements. - -La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la -souffrance... - -Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince -encore. - ---O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime. - -Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois. - ---Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon -père! Donnez-moi mon haïk! - -Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane... - ---Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée... - ---Donnez-moi mon haïk! - -Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien... - - -30 septembre. - -La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté -de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent -jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des -vergers, une énervante langueur. - -Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine -de la cité. - -C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute -l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable -mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une -attente... - -Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur -un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée, -monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali. - -Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui -s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et -fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel. - -Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent. - -Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve. - ---O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé. - -Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à -entendre ni à remuer. - ---Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez. - -Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne -projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le -vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre... Des chiffons?... -un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit -garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un -grognement plaintif et continue son sommeil. - -Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les -gestes délicats d’une mère pour manier le bambin. - ---Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui -l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il. - -L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours -noir, étonnés et puérils. - ---Qui es-tu? Comment t’appelles-tu? - ---Saïd ben Allal. - -Il a une voix frêle comme un oiseau. - ---Où est ton père? - ---Il est mort. - ---Et ta mère? - ---Elle est morte. - -Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en -pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange -façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles... -Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence. - -Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son -air d’enfant triste qui serre le cœur. - -Combien il est sale et maigre! - -Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un -petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie -florissante! - -N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure -et les mains. - -A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le -lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les -regards passionnés dont il suit le plat. - ---Depuis longtemps tu n’avais pas mangé? - ---Depuis deux jours. - -Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est -douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son -histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre -femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde. -Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent -quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins. - -Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le -secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier -n’aient pas eu pitié de cette infortune? - -Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à -peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère -d’abandonnés en détresse. - -Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à présent, pelotonné dans -le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne. - - -1ᵉʳ octobre. - -Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté, -savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs -mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse. - -C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles. -Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle, -avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa -bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous -les cils très longs et retroussés. - -Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à -passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle -mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon -encadre de blanc sa petite tête brune. - -Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les -amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit -de suspendre tout au long de la mèche si comiquement tressée, sur la -gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui? - ---En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant -rituellement le nom d’Allah. - -Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a -l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra -étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur. - ---Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin. - - -5 octobre. - -Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons -avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des -raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux -branches la cage qu’habite un nouveau canari. - -Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri. -Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait -traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller -plus loin. - ---J’ai peur, dit-il. - ---De quoi donc as-tu peur? - ---J’ai peur des djinns... - -Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd -se sauve en hurlant. - ---Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait -notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades. - -Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour -et l’inutile canari. - -Des ânes, chargés de doum[60], encombrent le sentier, ils descendent -vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades -successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la -colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le -passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit, -auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent -encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums[61] -avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère -campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès -musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des -murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des -vergers. - - «_Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et - c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui - découvraient au bain leurs formes admirables._ - -»_Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le - détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs._ - -»_L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y - purifier._ - -»_Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et - l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins._ - -»_Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe - construction qui ne fut point faite jour honorer Allah._» - -Ainsi chantait, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed -ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès. - -Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore, -mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers -revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le -châtiment de tout un peuple. - -En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut -abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au -sommet de la colline. - -Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple -industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont -monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums. - -Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle -et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé -les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond -pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du -feu, trois éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan -devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux -vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est -lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès. - -En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur -entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages -et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la -glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par -l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et -leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent. - -Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions, -où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu. - -Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et -tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets. - ---Il est le maître des maîtres,--nous dit un de ses compagnons, Allah le -conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez -chez vous. - ---Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa -naissance... - -Le vieux tourneur se met à rire: - ---Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le -Seigneur m’en décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne. - -Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne -son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire -combinée par un tout petit être... - ---Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui -parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les -cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants -de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd -s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le -quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à -moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était -chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux -et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta -maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô -seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal -qu’il vous causera! - -Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel -nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous -nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite -nature, mauvaise, mais bien drôle. - -Dès notre retour, nous interrogeons Saïd. - ---Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort? - ---Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction. - ---Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien. -C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers. - ---J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis -sauvé. - ---Et ton maître, le tailleur de djellabas? - ---Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous -le croyons presque, malgré ses premiers mensonges. - -Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! _Nous -voulons en avoir._ - - -15 octobre. - -Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur, -Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses -pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi -qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si -déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments. - -Larfaoui possède les belles traditions léguées par les anciens. Il en -remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont, -un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,--Allah le -confonde!--dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre -décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan -Mouley Abdelaziz. - -Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois -que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs -presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris. - -Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des -marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des -belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes. - -Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a -pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la -technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer -aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches. - -J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le -voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse -et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts, -les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le -regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et l’orgueil. -Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé. - ---Pourtant, il y a Mohammed Doukkali... - ---Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien, -on ne l’apercevra même pas. - ---Et Temtam? - ---Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui -dessine. - ---Les peintres de Fès? - ---Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me -faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais. - ---Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse? - ---Si, Allah! Il a peint les Cherekrek[62] au plumage d’azur... - -Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et, -pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit -une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais -harmonieux. - -Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase -gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un -bouquet. - -Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore -en moins d’un quart d’heure. - -Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses minerais jaunes, -casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques, -se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la -fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne -rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant -le coffre commencé! - -Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa -paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car -c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans -une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une -tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit. - -Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit, -qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante. -Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à -Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont -créé tant de merveilles. - ---Quel est cet enfant? demande Larfaoui. - ---Un petit abandonné que nous élèverons. - ---Allah vous récompense! D’où vient-il? - ---C’est le fils de Sellam le potier. - ---Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau, -dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute: - ---On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek? -(sauf ton respect). - ---Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah -nous en ferons un honnête et bon Musulman. - ---Tu as connu El Hadi, le tisserand? - ---Oui... qu’a-t-il à faire en ceci? - ---Il est mort il y a deux mois. - ---Dieu l’accueille en sa Clémence! - ---Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait -ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles -lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en -remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son -ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné! - ---O Puissant!... A-t-on prévenu la justice? - ---A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de -l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup. - -Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau. -Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au -côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice. -Qu’Allah nous accorde son assistance! - - -6 novembre. - -«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le -plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent -suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se -renouvelle, identique, chaque année. - -Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur -ressemblent. - -Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de -jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure -uniforme. - -Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en -parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui -tourneront sur la place de Bab Berdaine. - ---On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an -dernier!... - -Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes. - -Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni -volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le -selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti. - -Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap -neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs -splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent -pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son -visage de linges qui écrasent son petit nez. - -A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et -Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante, -colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à -part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais -des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des -enfants. - -C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les -tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne -marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des -garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à -droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les -selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont -des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour -de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux -d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent -à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où -l’enfant devient nubile, et alors les sorties se font très rares... -Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de -dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où -l’on s’amuse. - -Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs -frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses -et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des -beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées. - -La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil. - -Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant, -grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges -suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme -ingénieusement simple. Ces roues,--il y en a une quinzaine,--sont le -plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec -impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux -qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et -paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se -trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de -faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis -que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement. - -Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées -dans une roue, et font sensation. Les voiles ne laissent apercevoir de -leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les -djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et -l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation, -chaque fois que le siège bascule. - ---Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil -qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!... - -Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El -Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux -populaires réjouissances d’Achoura!... - -Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à -l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête, -virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes. - -Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce -scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie, -sur les ébats du «fils de son oncle». - ---Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan -«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue -attristée. - -Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à -ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y -prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la -voici logée dans la boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince, -où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux -autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent -pas... - -Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce -poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement. -Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de -quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les -enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés -de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle. -Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau -central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne -veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux -cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux! - -Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse -autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux -sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles -ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête. - -Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte -sur son bras le selham de satin vert. - ---Où est Saïd? - ---C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis -que nous étions devant un marchand de bonbons. Voici des heures que je -le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur -la place, n’aurait pu se poser à terre... - -Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son -selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles. - ---Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin -que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout -piétiné. Un selham de satin!... - ---As-tu été chez le Pacha?... - ---J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du -quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé. -Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville. -Écoute... - -La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la -rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire -d’une sacoche ou d’un âne: - - _O les gens de religion! - O les braves gens! - Un enfant a disparu! - Un garçon de trois ans, - Possesseur d’un petit caftan rose, - Celui qui peut donner de ses nouvelles - Fera le bien et recevra sa récompense._ - -Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne: - - _O les gens de religion! - O les braves gens_... - -Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on -ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?... - -Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant -endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte. - ---Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait -entendu le crieur est venue me prévenir. - ---Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous -partagerez. - -Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards. - -Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante: - ---Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux... -prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en -trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien -réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos -vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais -elles m’ont donné des bonbons. - ---O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à -la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien. - -L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille -et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de -mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné. - -Saïd est ivre, épouvantablement!... - - -12 novembre. - -Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline -dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées, -cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes. - -Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent -en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la -chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines -s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée -davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus -qu’un lamentable tas de décombres. - -Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des -étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît -sous le voile rayé de la pluie. - -Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On -dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage, -avec férocité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle -les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui -dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent -d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants... -J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure. -Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des -oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle. -Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour -les amener dans la cuisine où elles se sécheront. - -Mais nous n’avons point le temps de nous apitoyer sur les malheurs -d’autrui. Les petites filles, très excitées, nous signalent nos propres -désastres. L’eau ruisselle dans le salon à travers la coupole -précieusement ciselée... elle suinte le long des murs sous le haïti[64] -de velours... elle envahit le vestibule... En hâte on déménage les -pièces, on sauve les anciens tapis de Rabat, on décloue les tentures et -les broderies. - -C’est bien notre faute! A cette époque nos terrasses devraient être -refaites, nouvellement blanchies à la chaux, pour affronter la mauvaise -saison. Mais la nonchalance des Musulmans nous a gagnés. Comme eux nous -remettons de jour en jour les plus urgents travaux; comme eux nous voilà -surpris par ces pluies tardives, et, comme eux aussi, nous nous -précipiterons, à la première éclaircie, chez les «blanchisseurs de -terrasses» que toute la ville se disputera... - -On en a vite assez de la pluie!... - -Il fait froid, on grelotte dans ces immenses salles revêtues de -mosaïques. Un vent glacial filtre sous les portes et les croisées mal -jointes; le riadh est transformé en un bassin au milieu duquel, -imperturbable et fier, le jet d’eau, sans attrait, continue à s’élancer. - -Privée de tous ses reflets, notre demeure prend un air lugubre de -prison; les ors, les faïences, les vitraux se sont éteints... - -Il n’y a plus de soleil!... Toutes ces choses d’Orient ne vivent que de -soleil. Elles n’ont été conçues que pour le soleil. Elles ne signifient -rien sans soleil... - -Sa première fureur apaisée, la pluie se fait régulière et monotone; elle -s’installe... - -Les rues s’emplissent de boue. Il y a des flaques profondes où l’on -s’enlise, des pentes que l’on ne saurait gravir sans glisser, des -ruisseaux gluants épais et bruns... - -Au pas de sa mule, un notable éclabousse les murs et les passants. Des -négrillons barbotent avec ivresse, maculant leur peau de taches -blanchâtres. - -Les Marocains ont chaussé de hautes socques en bois qui pointent à -l’avant du pied. Enveloppés de leur burnous de drap sombre, aux -capuchons dressés, ils ressemblent à des gnomes. Eux aussi ont perdu -tout leur charme de belles draperies et d’allures majestueuses. Mais ils -ne s’abordent qu’avec des airs réjouis et ils se congratulent comme pour -une fête: - ---Quel est ton état par ce temps? Allah le prolonge! - ---Certes! il promet l’abondance et la prospérité. - ---L’orge, ainsi que le poisson, aime l’eau... - ---Louange à Dieu qui nous accorde la pluie! - ---Bénie soit-elle! les récoltes seront heureuses... - -Le jour oscille et s’abîme dans la nuit. Une nuit mate, épaisse, -absolue... Aucune lueur ne descend du ciel, ces ténèbres n’ont pas -d’étoiles. Seules, des lanternes errantes éclairent le sol de reflets en -zigzag. - - -21 novembre. - -Quelques paroles de Saïd. - -Je ferme les boutons à pression de ma robe. L’enfant écoute -attentivement leur petit bruit sec: - ---Ils claquent, dit-il, comme des poux sous l’ongle. - -Mon mari achève une épure. Saïd s’approche de lui et désigne le compas: - ---O mon père! voici donc l’instrument des Nazaréens pour saisir le -mauvais œil? - - * * * * * - -La pluie: - ---Bénédiction! s’écrie Saïd. Il pleut des prunes et des raisins. - - -30 novembre. - -Deux Européennes sont entrées dans la demeure éblouissante où l’on -célèbre les noces de Lella Khdija, fille d’un ancien vizir... - -Elles ont un air à la fois hardi et apeuré, au milieu des Musulmanes -dont elles ne comprennent ni le langage, ni les coutumes, et qu’elles -méprisent avec curiosité... On nous avait prévenues, ce sont des -étrangères de passage; l’une, femme d’un officier, habite Casablanca; -l’autre vient de Paris et visite le Maroc. Elles avaient envie de -connaître les fêtes d’un mariage et Si Mohammed ben Daoud, pressenti, -n’a pu répondre que par une invitation. - -Elles restent interdites dans le patio. Les esclaves s’agitent pour leur -trouver des sièges et apportent enfin un vieux fauteuil et une chaise, -qu’elles disposent à l’entrée de la salle, devant le divan où nous -sommes accroupies. - -La Parisienne arbore un impertinent face-à-main, son œil furète à -droite, à gauche, dans tous les coins. On dirait qu’elles regardent une -comédie. Elles échangent leurs impressions à voix haute, sûres de n’être -point comprises. Je me rends compte que cette Parisienne est une femme -de lettres faisant un «voyage d’études». A tout propos elle dit: - ---Tel détail est caractéristique, je le signalerai à mes lecteurs... -Quel spectacle curieux! Voilà un beau sujet d’article. - -Sa compagne remarque surtout nos toilettes. - -C’est le soir de la suprême cérémonie, le départ de la mariée pour la -maison nuptiale. Aussi l’excitation, les parures, les chants -atteignent-ils le paroxysme de l’intensité. Toutes les invitées -resplendissent à l’envi. - -Combien ces Européennes élégantes, certainement habituées au monde, -apparaissent mesquines et ternes avec leurs costumes tailleurs, leurs -bottes lacées, leurs chapeaux inesthétiques! Gauches aussi, parmi les -femmes, chargées de brocarts et de bijoux, aux mouvements lents et -rituels... Le cadre trop somptueux ne convient point à leur frêle -beauté. La moindre négresse a plus d’allure que ces jolies dames, qui -auraient beaucoup de succès dans un salon. - -Elles me considèrent à présent; je continue à battre des mains au -rythme de la musique, tout en chantant comme les autres: - - --_La paix, ô Lella! - La paix en notre demeure!_ - -Elles ne me devinent pas. Elles ne peuvent pas me deviner sous le fard, -le kohol et les parures... Cependant c’est vers moi que leurs regards -convergent avec insistance... peut-être parce que je suis la plus -éblouissante. - -Lella Fatima-Zohra ne manque pas, chaque fois que je vais à des noces, -de me prêter quelques-uns de ses extraordinaires joyaux. Des rangs -d’émeraudes et de perles s’enroulent autour de mon turban, et les -colliers de la sultane Aïcha Mbarka étincellent sur mon caftan noir -broché d’or. Mais ce n’est pas seulement cette magnificence qui intrigue -les jolies dames: mes yeux trop pâles, mes yeux bleus, ont une étrange -douceur au milieu des sombres prunelles ardentes de mes amies... - -Les chants ont cessé, nous reprenons nos attitudes d’idoles, échangeant -à peine de rares paroles. Les Européennes quittent leurs chaises et -viennent s’accroupir gauchement auprès de nous. Elles voudraient être -aimables et répètent le seul mot qu’elles sachent: - ---Mesiane! Mesiane! (joli). - -Ainsi la conversation ne peut aller fort loin. Je doute que la femme de -lettres pénètre beaucoup l’âme musulmane. Elle touche le brocart de ma -robe: - ---Mesiane! dit-elle encore. - -Une idée traverse mon esprit: je ne connais pas ces dames, je ne les -reverrai jamais, nulle ne se doutera de la mystification. - ---Comment trouvez-vous notre fête? leur demandé-je. - -Elles me regardent, interloquées. - ---Tu parles français? - ---Un peu. - ---Très bien même, presque sans accent! s’étonne la Parisienne. Où -l’as-tu appris? - ---Ma grand’mère était Française. - ---Ah! c’est donc pour cela que tu as les yeux bleus!... Comment a-t-elle -épousé un Musulman? - ---Je ne sais pas, dis-je, subitement hostile. - -Elles comprennent qu’il ne faut point poser certaines questions. -Pourtant le désir de m’interroger les tourmente, surtout la femme de -lettres, ravie d’une si rare aubaine. - ---Comme tu es belle! reprend-elle en examinant mes parures. Ces -bracelets d’or sont anciens? - ---Non! m’écrié-je avec orgueil, ils sont tout neufs! - -Les Européennes échangent de petits coups d’œil ironiques. La femme de -lettres exulte. C’est tout juste si elle ne dit pas: «Je noterai cela -pour mes lecteurs.» - -Elle s’enquiert de mille détails saugrenus. Elle n’est pas bête -cependant; je la croirais même intelligente, mais si incompréhensive de -tout ce qui n’est pas sa civilisation, ses habitudes, sa culture! Elle -est venue avec une idée toute faite sur les odalisques lascives, -alanguies, fumant le narghileh, à moitié nues dans l’enroulement des -gazes lamées d’or ou d’argent. Et aussi les désenchantées qui aspirent à -la liberté et se meurent de ne pouvoir sortir ni fréquenter les hommes. - -Elle rencontre ici des Musulmanes très graves, hiératiques, vêtues de -lourdes soieries qui ne laissent même pas deviner la silhouette de leur -corps, des femmes aux rigides allures de statues... Cela dérange sa -conception, elle y tient et veut la retrouver. Toutes ses questions -tendent vers ce but: - ---Sais-tu danser? me demande-t-elle. Y aura t-il des danses aujourd’hui? - ---Chez nous les femmes ne dansent pas, seulement les fillettes ou les -négresses. - ---La danse du ventre? la danse des poignards? - ---Non, elles ne connaissent pas ces danses à vous, mais les nôtres... -Celle-ci, dis-je en désignant Kenza qui, justement, esquisse quelques -mouvements harmonieux et lents, avec l’air inspiré, presque religieux -d’une prêtresse. - ---Et c’est tout! interrogent les jolies dames fort déçues. - -Je sais bien ce qu’elles attendaient: la figuration de l’amour, le drame -de la volupté... Mais la danse ici n’est qu’un rite, le plus grave, le -plus pudique des rites. La petite danseuse se rassied, une esclave lui -succède, dont le visage noir s’ennoblit tandis que sa croupe ondule -lentement sous le caftan... - -Les chants ont pris un rythme de psaumes, ce sont les plaintes de la -mariée songeant au départ: - - _Oh! qu’y a-t-il en moi, ma mère! - O dame! qu’y a-t-il en moi?... - Elles sont parties, mes compagnes, - Elles ne m’ont point avisée! - Elles m’abandonnent, hélas! - Qu’y a-t-il en moi?..._ - - _Bientôt, bientôt Dieu aura pitié de ma peine, - Je retrouverai tout ce qui m’a quittée. - Je ne me séparerai plus de toi, ma mère! - O beauté! je ne partirai pas! - Même si je dois mourir, ô chef! - Même si l’on me charge de chaînes - Et que le collier en soit neuf!_ - - _Jeunes filles nous nous tenions au bord de la fontaine - Et l’on est venu me prendre parmi elles! - --Quelle est, disaient-ils, la vierge au bandeau? - Ils m’emmenèrent... quel trouble! - Qu’y a-t-il en moi, ô dame? - O beauté! Qu’y a-t-il en moi?_ - - _Garde, ô Seigneur, les cherifat - Filles du Prophète, du Choisi!_ - -Impassibles et silencieuses les femmes écoutent le chant nuptial, tandis -que la petite mariée sanglote derrière les tentures du ktaa. - -Mais la Parisienne ne sait pas se taire, et elle me presse de questions: - ---Tu portes toujours des robes comme celle-ci? - ---Non, madame, c’est mon costume pour les noces. - ---Dans ta maison, en temps habituel, que mets-tu? - ---J’ai un caftan de drap et une tfina de mousseline. - ---L’été, lorsqu’il fait chaud, ou que tu attends ton mari, n’as-tu pas -seulement des robes de gaze? - ---Certes non! ce n’est pas notre coutume. - ---Que fais-tu chez toi, tout le jour? - ---Je dirige mes esclaves, je m’occupe de mes enfants. - ---Et tu ne t’ennuies jamais? - ---Pourquoi m’ennuierais-je? - ---Tu n’as pas envie de sortir, de voyager comme nous? - ---Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je, -répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je -ne comprenais pas encore. - ---N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux? - ---Quelle honte! m’écrié-je convaincue. - -La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle -croyait trouver des courtisanes et des rebelles en ces somptueuses -barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en -étant si loin, très semblables, à part quelques différences de -coutumes.--Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent -pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des -avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des -étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de -retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond. -L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la -dérouter... - -Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent -avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette -aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des -cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à -leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures, -les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci... -Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont -les symboles survivent incompris à travers les religions et les races. -Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités -superficielles. - -Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans -cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les âmes -vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des -Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne... - -Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs. - -Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles -des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les -plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères -aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux -toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique -aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent -tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame -de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant -que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre -dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne -soupçonnent rien... - -Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de -lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque -aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa -ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de -nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible -bonheur. - - -13 décembre. - -Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère -irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs -qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et -se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière -flambée du jour. - -Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va -rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris, -les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur -la transparence du ciel abricot. - -Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les -troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand -tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris; -de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les -bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques -minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que -la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis -ils s’abattent sur un bosquet, et les arbres au sombre feuillage sont -fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un -rose laiteux. - -Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très -solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs, -s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des -Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très -roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents. - -Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son -auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des -spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des -Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit -orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande -ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les -gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et -récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur -cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles -et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la -baraka. - - _Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader! - Allah lui a conféré sa grâce! - Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui, - Il agite ses manches et vole comme l’oiseau._ - - _Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci! - L’assurance de la richesse - Mouley Abdelkader te la donne. - Et quand il l’a donnée - Il ne revient pas sur sa parole, - Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant._ - - _Moi je suis tien, O illustre! - Je n’ai d’autre recours que toi, - Accorde-moi ta protection, ne tarde pas! - Mouley Abdelkader, - O Sauveur des patrons de vaisseaux! - Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau. - Moi je suis tien, O illustre!_ - -Et les assistants supplient en chœur: - - _O Mouley Abdelkader! - O Sidi Ben Aïssa! - Protecteurs des gens en péril! - O ceux par qui l’on ne craint pas!_ - -L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens -martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une -flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés -à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme -les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les -serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre -rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur -d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement -coule tout du long de leur peau, les têtes plates se redressent avec -effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës. -Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde -vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés: - - _Enlève de ton âme la crainte, - Pourquoi t’effrayer? - Celui qui tient la hache - A-t-il besoin de chercher la jointure? - Il frappe où il veut, - Il possède l’acier puissant. - Moi, j’ai appelé la bénédiction de Mouley Abdelkader, - Moi, j’implore le secours de Sidi Ben Aïssa._ - -Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit -en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un -lien. - -Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire -pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents -luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert -sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux -avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont -extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles -recéler un tel nombre de serpents? - -Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la -poussière, vers la foule qui se débande. Mais le jongleur les a vite -rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre -ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en -éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté -sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de -sa tunique. - -Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints -choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps, -entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage. - -Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide -mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur. - - _Va, marche au milieu des serpents! - Va! Chasse dans la forêt, O toi qui crains! - Dans la forêt entre les oueds, - Sur la colline de Mzara - Où le fusil est braqué. - Si Ben Aïssa le protège, - Pour te trancher un seul poil - Mille coups ne suffiraient._ - -Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de -l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis -que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui -disparaît dans la gueule du petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à -l’autre avec de pareils airs d’extase..... - - _O Mouley Abdelkader! - O Sidi Ben Aïssa! - Protecteurs des gens en péril, - O ceux par qui l’on ne craint pas!_ - -Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne -forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du -ciel et de la terre sont absorbés par la nuit. - -Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux -gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la -rougeur sanglante. - - -24 décembre. - -Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas, -d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du -Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des -générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il -n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car -la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il -ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple. - ---Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête -fut-elle réussie? - ---Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés -de couscous et de poulets. - -Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les -semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est -qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître -peut calmer la faim qui le tenaille sans répit. - -Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa -connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il -aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes -différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté, -d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le -dernier mot. - ---Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd? - ---Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie -je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je -suis venu. - ---Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché? - ---Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans -la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas -bouger... - -Le lettré s’arrête et paraît fort gêné. - ---O lettré! il fallait le battre. - ---Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur -la plante des pieds, mais aussitôt,--hachek!--il a fait voler son eau -sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux, -comme si on le sciait en deux. - ---Où est-il à présent, ce vaurien? - ---J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la -surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet -enfant l’emporte sur moi! - -Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent... -d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que -mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et -partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus -d’atteinte à son prestige. - -Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y -envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée, -ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette -mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de -crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres -sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer. -Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une -intense vie joyeuse. La vieille école s’emplit de la cadence ardente -sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle, -j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure, -et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait -élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que -leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que -leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel». - -Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en -bois hérissée de clous. - -Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les -générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles. - -Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites -paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de -malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se -met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre -la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets. - ---Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il. - ---Que dis-tu, Saïd? - ---Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère! -protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se -prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe. - -Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est -répandu depuis quelques jours: un homme, venu de loin, Sellal -Qlouba,--l’arracheur de cœurs,--parcourt la ville avec un fusil et une -sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du -lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être -entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers -dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla -leurs alarmes. - -J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de -descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches -disjointes. - -Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les -souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra -s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce -au sourire. - -Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter. - ---N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu -devrais manger! - ---Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de -Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur. - ---Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand -tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah. - ---Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix. - -Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main -trembler dans la mienne. - -Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables. - ---Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba... - -Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes; -les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se -sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks; -quelques hommes se précipitent vers la mosquée... - -Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites -filles par ses descriptions. - ---Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa -bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour[65]. Vous -pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu. - -Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en -panique? - -Sellal Qlouba! - -L’arracheur de cœurs! - - -3 janvier 1917. - -Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des -jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki. - -Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même -du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante -Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune -fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des -réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le -visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux -venaient de naître au son des instruments. - -Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée -eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et -les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées -commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient: - ---Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris! - -Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les -instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits -garçons, dont la circoncision aurait lieu le lendemain.--Si Larbi ayant -sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient -ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une -troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la -nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,--bien avant que n’arrivât -le siroual[66] de la mariée. - -Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal -s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les -baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi -piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne -pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure. - -Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les -sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé, -les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à -l’heure. - -Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement -vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,--car -ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.--Ils sont recouverts d’une courte -tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches -roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent -les regards. - -On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en -toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand -garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins -beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli -dans l’ampleur de ses vêtements. - -Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré! -Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans -trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance, -alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais -il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à -faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux -ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de -stupeur. - -A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective -de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la -retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi -l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de -pitoyables regards suppliants. - ---O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur! - -Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils -s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient. -Quelques propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les -troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la -prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux -tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans -quelques années. - -Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium, -fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop -explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît -point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité. - -Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un -éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les -oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à -travers les satins. - -Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts... - -Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes -diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des -voix et des couleurs. - -... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les -mains brûlantes. - -Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une -animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis -quelques jours, de Sellal Qlouba. - -L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu, mais chacun le décrit et en -propage l’épouvante. - -«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers -la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus -laisser sortir leurs petits. - -Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès -d’elle et l’interroge: - ---O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard, -explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu -vraiment? - ---J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de -bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves. -Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba -s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu -des Mzadem[67], très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par -une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un -chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen -d’un remède composé par un taleb[68], avec des cœurs arrachés aux petits -enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le -pays. - ---Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime? - ---Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas très assurée que Sellal -Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé -mon fils à la mosquée tous ces jours-ci... - -Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et -l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les -jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit -éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa -mère: - ---Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!... - -On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se -démentir. - -Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur -tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le -négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine, -en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler -des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des -villes marocaines. - -Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à -lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un -peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants: -bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un -bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont -les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et -enfin se regarder, sans distraction, en un petit miroir que l’on a -placé dans leur autre main. - -Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer -leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi -durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des -traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui -assureront le bonheur et la santé de leurs fils. - -La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide, -immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des -yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement -et la neggafa les en réprimande: - ---O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur -tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que -l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur -lui son mécontentement. - -De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres -et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte -sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les -burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de -leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme -un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement -contractées par la souffrance. - -Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte, les lèvres tordues. -Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus -fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des -invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses. - -Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si -négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose -les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de -leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis! -Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on -distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse, -lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais». - -Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout. -Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour -le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa -philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une -larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à -l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la -cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il -regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent -si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les -enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui, -Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa première expérience -douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les -maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte -qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres. - -Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en -sanglotant: - ---Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!... - -Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur: - ---Oh! le barbier!... Oh! le barbier!... - -Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent -avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts; -les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent -à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour. - -Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en -prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un -jeune cabri. - - -5 janvier. - -Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives -proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries. - -L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de -petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux -lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme -une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que -ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres. - -L’autre, toute jeune, jolie, potelée, rose et blanche. De larges yeux -inexpressifs éclairaient son doux visage innocent. - -Pourtant il y avait une ressemblance entre ces deux femmes et l’on -devinait qu’un jour, plus tard, il sortirait une affreuse vieille -pointue, de tant de grâce et de fraîcheur... - -Elles se tenaient discrètement près de la porte, humbles, déférentes, -avec des sourires craintifs. Et elles se prosternèrent, sur le seuil, en -quittant leurs nobles clientes. - -Le maître étant absent, des ordres furent donnés pour que s’éloignassent -les serviteurs mâles, et nous allâmes dans l’arsa soigneusement close. -Les Chérifat, nonchalantes, firent quelques pas dans les allées et, tout -de suite lasses, s’affalèrent sur des sofas que les esclaves disposaient -le long d’un mur. Je passai plusieurs heures avec elles. - -Je partis vers le moghreb, et m’étonnai, au sortir du fantastique chemin -entre les ruines, de retrouver les deux Juives blotties l’une contre -l’autre, frissonnantes comme des poules durant un orage... - -Elles se précipitent vers moi, baisent le bas de ma jupe, mon épaule, -mes mains. - ---Nous nous mettons sous ta protection! Ne nous abandonne pas! -implorent-elles. - ---Sans doute, mais qu’y a-t-il? - ---Écoute! disent-elles avec un visage de terreur. Les Aïssaouas!... - -Au delà de Bab Mansour, je perçois, en effet, la rumeur caractéristique, -le rythme précipité du nom d’Allah... - -Les Juives continuent leurs jérémiades: - ---Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah! -Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et -dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi -rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et -des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous -ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher. - -Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles -ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me -libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes -Juives. - -A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre -aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de -leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent -et me remercient. - ---Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à -craindre. - -Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations -mercantiles. - ---Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais -du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer -des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare. - - -22 janvier. - -Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable -indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à -la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les -choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer -malgré notre défense: halaoua[69] qu’un marchand déroule d’un bâton, -figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout, -pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous -avions suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement. -Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais -plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux. - -Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je -comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de -glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes -mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements -lamentables: - ---O mon malheur! ô ma petite mère... Mes os sont cassés!... O mon -foie!... Mon cœur éclate! - ---Tu es encore une fois retourné chez tes sœurs! Ce sont elles qui t’ont -donné ces beignets? - ---O ma mère! Par le serment je ne les ai pas vues! Je n’ai pas quitté la -mosquée avant l’aser. Demande au lettré... Comment aurais-je été chez -mes sœurs?... O mon petit ventre. Qu’il me fait mal! - -Saïd a toujours les accents de l’innocence. Je renonce à savoir et vais -retrouver mon mari dans le salon. Kaddour l’avertit, justement, qu’un -indigène attend à la porte. - ---Qui est-ce? - ---Je ne le connais pas. Il dit qu’il veut te parler, à toi-même... Sur -lui, pas de mal, ajoute le mokhazni pour exprimer que l’autre semble -riche. - ---Fais-le monter... - -Kaddour accompagne un Marocain bien vêtu, à la figure blême et bouffie, -au regard fuyant. Sans doute un marchand de Fès dont il a le type. - -Il nous salue avec des formules obséquieuses que mon mari doit arrêter. - ---Est-ce pour une affaire? Pourquoi ne pas être venu me parler au -bureau? - -Après des explications compliquées, le Marocain finit par solliciter un -permis pour sortir du sucre. Il veut l’envoyer à Fès, où le bénéfice est -plus fort, évidemment. - ---Tu sais bien que chaque ville reçoit sa part de sucre. Si j’en -laissais sortir, j’en priverais les gens d’ici. - ---Ta parole est la plus grande, ô hakem!... Je te demande cinquante -petits sacs, pas davantage. Il y en a tant d’autres à Meknès! - ---Excuse-moi, c’est tout à fait impossible. - ---Je me réfugie en ton enfant, ô hakem! Je sais que Saïd est cher à ton -cœur. Allah protège tes jours et les siens!... Quarante petits sacs -seulement? - ---Assez de paroles. Je ne peux t’en laisser sortir même la moitié d’un. - -Le gros marchand comprend que l’insistance est inutile. Cependant, il -semble sur le point d’ajouter quelque chose... il hésite... puis se -ressaisit et s’éloigne lentement. - -Mais, après un instant, Kaddour revient. - ---Qu’est-ce encore? - ---Cet homme, il demande l’argent. - ---Comment l’argent?... Quel argent? - ---Il dit: les cinq réaux qu’il a donnés hier au petit pour qu’il te -parle de cette affaire. - -... L’acquisition des beignets et des glands ne m’étonne plus, ni même -la vénalité de Saïd qui trafique à présent de son influence! - -Dès nos premières questions il se remet à pleurer pitoyablement; des -cris affreux couvrent nos reproches. Saïd paraît soumis à tous les -tourments des djinns. - ---Allons, Kaddour! c’est clair. Le marchand a dit vrai. Rends-lui ses -réaux, et conseille-lui de ne plus heurter à notre porte. - -Saïd se tord et gémit. L’effroi contracte sa petite figure simiesque. Il -est tout à fait affolé. - -Le battre?... A quoi cela servirait-il? Aucune punition ne peut le -corriger, il est mauvais jusqu’aux moelles... Et puis, aujourd’hui sa -maladie n’est pas feinte. Demain il aura perdu le souvenir de sa faute. - -Mon mari se contente de le menacer des plus épouvantables châtiments -s’il reçoit, à nouveau, les cadeaux des gens. - ---O mon père! répète l’enfant tout contrit, obéissant à Dieu[70]... De -ma vie je ne recommencerai!... Obéissant à Dieu! Obéissant à Dieu! - - -6 février. - - «_C’est entre lys, cassies, roses, odeurs suaves, - Chansons, amis tendres, boissons et musiciennes - Que l’âme s’épanouit dans la joie[71]..._» - -La voix du chanteur, pleine et sonore, alanguit notre indolence. - -Étendus sur les sofas gonflés de laine souple, nous possédons tout ce -qui enchante l’être délicieusement: la félicité du repos, la quiétude, -l’ivresse engourdissante des parfums, et ce riadh irréel, bleu, glacé de -lune, qui s’étend devant la belle salle où nous sommes réunis. - -Jouissons de l’heure et de ses plaisirs! Comme les peintures du plafond, -la musique enlace mille arabesques plaisantes sur un thème simple. -L’esprit s’amuse à en suivre les détours un instant, puis, lassé par cet -effort, s’abandonne à sa béatitude... - -Des esclaves au corps parfait passent dans l’allée miroitante, derrière -les rames des bananiers. Les paons se sont perchés très haut dans les -branches. Au sommet du jet d’eau, dansent les reflets de lune... Le -jardin, plein de senteurs, dort, étrangement verdi par la froide -lumière. Bleuâtres et mauves comme des fleurs perverses, les roses -défaillent sous les orangers. - -Afin de mieux goûter ces délices nocturnes, Si Ahmed Jebli, notre hôte, -a fait venir de Fès le chanteur célèbre, le maître El Fathi. Les amis de -choix, rassemblés, lui savent gré de ces jouissances délicates, mais en -témoignent discrètement. Mouley Hassan qui, parfois, a recours au riche -marchand pour des emprunts, daignera, ce soir, honorer notre réunion... - -Le Chérif se fait attendre longtemps... Un mouvement parmi les esclaves -nous avertit de son arrivée. Majestueux et trop fier, il entre en -saluant d’un signe de tête imperceptible, et, conduit par le maître de -maison, il s’installe au milieu du divan, à la place d’honneur, juste -devant la porte et le magique jardin sous la lune... - -Il a le visage grave d’un prince observé par la foule. - -Presque aussitôt, El Fathi prélude. Jusqu’alors il laissait aux autres -musiciens le soin d’occuper l’assistance. Sa voix emplit la vaste salle. -Une voix souple et savante, au timbre inattendu, très haute, gutturale -et belle cependant. Il domine l’orchestre qui épie ses moindres gestes, -il lui impose son rythme personnel et ses variations. D’une main il -frappe impérieusement le divan pour marquer la cadence. Lorsque El Fathi -finit un thème, les musiciens le reprennent en sourdine, avec des -modulations imperceptibles. Les chants adoucis du chœur laissent mieux -percevoir l’accompagnement du luth, et celui du rbab qui gémit comme une -tourterelle. - -A des motifs larges, de plain-chant, succèdent les phrases d’une -mélancolie raffinée. La poésie désuète de leurs paroles accentue cette -impression poignante dont nous étreint l’œuvre des civilisations très -anciennes. A travers les chansons, l’amour s’exalte, rit et pleure, mais -parfois aussi une plainte évoque les temps révolus: - - «_O mon regret pour les jours passés - Dans les plaisirs, dans la joie, - Jours favorables et paisibles!_ - - »_O séparation des demeures de l’Andalousie, - Donne-moi du répit!_ - - »_O Allah! par ta grâce et ton assistance, - Par ton Prophète bien-aimé, - Apaise ma douleur incessante!_ - - »_O séparation des demeures de l’Andalousie, - Donne-moi du répit!_» - -Grenade!... Terre qu’Allah fit enchanteresse! eaux murmurantes, vaste -plaine aux horizons infinis, incendiés de soleil, et les blanches -sierras glacées!... Divine Grenade où les Maures ajoutèrent de la -beauté! - -Ils savaient que les eaux doivent ruisseler des vasques et que les -jardins pleins de cyprès, de jasmins et de roses, s’encadrent de buis -symétriques. Ils savaient qu’aux sommets des plus merveilleuses -collines, il faut des palais de marbre où l’on enferme les sultanes... - -Qu’avons-nous fait de Grenade après eux? - -Qu’avons-nous su?... - - «_O séparation des demeures de l’Andalousie, - Donne-moi du répit!_» - -Devant ce riadh frémissant de feuillages et d’esclaves, je sens la -détresse de l’Alhambra, de ses cours désertes, mortes... Mais il ne sied -pas d’attacher trop d’importance à la musique profane. Ces lamentations -n’ont ému que moi, l’étrangère. - -Nos compagnons, installés par petits groupes autour de la salle, -écoutent, impassibles. Si Ahmed Jebli et deux ou trois de ses amis, -originaires de Fès comme lui, et plus mélomanes que les Meknasis, -battent la mesure de leur orteil. - -Lorsque le chant se termine, sur une sorte d’invocation lancée par El -Fathi, des négresses aux bras robustes apportent les plateaux, les -aspersoirs, les brûle-parfums. Notre hôte dispose lui-même, sur les -braises, des morceaux de bois odorant qu’il tire d’une cassette en -argent. - -Que la vie semble bien faite et suave en cette soirée! Le thé à la -citronnelle, les parfums, les chants, les belles draperies et les sofas -moelleux contentent les sens, tandis qu’une musique raffinée, de -paisibles entretiens occupent l’esprit sans le lasser... - -Lorsque Mouley Hassan parle, chacun l’écoute avec déférence. Il revient -inlassablement à lui-même et aux siens. - ---Certes, dit-il à mon mari, Mouley Ismaïl fut au Maroc l’unique sultan. -Il se faisait appeler le diadème des princes... Plus de cent mille -soldats nègres composaient ses armées; d’innombrables ouvriers -travaillaient à ses palais ou à des fortifications que des gens ont cru, -depuis, être l’œuvre des djinns. Tous les pays berbères, contre lesquels -les Français luttent à présent, lui étaient soumis. Et, pour les -maintenir dans l’obéissance, il conçut dans sa vieillesse, après -cinquante ans de règne, le projet de relier Meknès à Marrakech par des -remparts ininterrompus. - -«Les aveugles, disait-il, pourront se diriger à travers le pays, en -suivant ces murs de leurs bâtons.» Il l’eût fait, si son destin n’avait -été enfin écrit. - -»Nous, les Ifraniin, poursuivit Mouley Hassan avec orgueil, sommes d’une -autre lignée de Chorfa, plus proches du Prophète; mais après deux -siècles, en considération de Mouley Ismaïl, nous épousons encore ses -descendantes. Le sang du grand sultan, que me transmirent ma mère et mes -aïeules, était digne de s’allier à celui de mes ancêtres. - -Nos compagnons, recueillis, approuvaient en hochant du turban. Et, -comme les musiciens préludaient à nouveau sur les luths, Mouley Hassan -se leva. - -Sans doute, tenait-il à marquer ainsi qu’il était venu par -condescendance, et non pour le plaisir de la musique. - ---J’ai des esclaves, avait-il dit avec négligence, qui frappent du luth, -du rbab, et du tambourin à la limite de la perfection; et d’autres qui -chantent tous nos vieux airs andalous ainsi que ceux du Caire, de Fès et -d’Alger. Je n’épargnai rien pour leur éducation et les fis initier à -Fès, dans l’art des instruments, par le maître Saouri... - -Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les -autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se -sentaient mieux entre eux. - ---Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son -cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné -plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore -ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son -palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir, -Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au -Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette -détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un -liard pour donner à notre maître. - -»Cependant je possédais mille sacs de sucre et ne pouvais les -dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour -en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la -condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le -vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je -gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français -approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours -plus tard... - ---Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si -Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le -pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc... - ---Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les -histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les -dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran -excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait -tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches -orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le -faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif -admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille... - -A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages -devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara: - ---Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un -puissant... Sachez que celui-ci offrit au Sultan des présents si -splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans -tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente -rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que -nous entendîmes aujourd’hui. - -Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum... - -Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent -pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne -prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle -dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de -Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les -charmes d’une belle. - - «_O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose - Mouillée par la rosée matinale! - O son allure quand elle marche et se pavane! - Comme une branche vêtue de ses feuilles! - O sa bouche, rayon de miel parfumé! - Autour d’elle, tournoient les abeilles..._» - - -15 février. - ---C’est un Juif, hachek! me dit Yasmine. - -Hachek: formule de pudique restriction, dont la nôtre, «sauf ton -respect», ne rend pas le pittoresque. - -Yasmine est une fillette bien élevée. Elle n’ignore pas qu’il convient -d’ajouter «hachek!» après avoir nommé les choses et les animaux les plus -vils, du bitume, du charbon, un âne, un chien, un Juif... - -Quelques-uns poussent la décence plus loin encore. - ---Une femme! hachek! ne manque pas de dire notre correct serviteur Hadj -Messaoud, même lorsqu’il s’adresse à moi. - -Donc c’est un Juif, sauf mon respect! Que veut ce Juif? Il se présente, -humble et noirâtre, fouille en sa vieille sacoche et me tend une bague -ancienne ornée de rubis. - ---Elle est à toi, me dit-il. - -Je repousse le bijou, indignée, mais non surprise, car il est habituel -de vouloir corrompre la femme du hakem. - ---Pardonne-moi, insiste le Juif, elle t’appartient. Tu l’as achetée, il -y a un an, au fils du rabbin qui est mon neveu. Je l’ai reconnue quand -on a voulu me la vendre et c’est pourquoi je te la rapporte. - -J’examine la bague. Ce Juif a raison. Quel voleur avisé l’a donc -soustraite à nos collections, sans que je m’en aperçoive? - ---Un enfant, tout petit, me dit le Juif. Il me l’a proposée pour un -guirch[72]. Lorsque je l’interrogeai, il prit peur et se sauva. Mais je -le reconnaîtrais bien. - -Moi aussi! Ce ne peut être que Saïd, le tourment de notre vie. - -Je congédie le Juif avec des remerciements, car il refuse toute -récompense et multiplie les protestations de reconnaissance et de -dévouement. - ---Que le Seigneur nous laisse le hakem, en fait de bénédiction! ne -cesse-t-il de répéter. - -Maintenant il va falloir punir Saïd... Ah! je suis lasse!... Cet enfant -a le génie du mal!... L’autre jour il fit à Rabha des propositions -indécentes... Hier il débonda la fontaine, inondant ainsi le patio. - -Saïd est fouetté... Hurlant, rageur, il se précipite vers le salon: - ---O mon malheur! s’écrie Yasmine. Que va-t-il faire? - -C’est vrai. Saïd a la coutume de se venger quand on le punit, et il -conçoit des vengeances ingénieusement détestables. - -Je suis Yasmine, à sa recherche. Sur le seuil de la salle, nous nous -arrêtons, horrifiées: au milieu de notre plus beau tapis, un vieux -Rabat, velouté comme un tapis de Perse, Saïd vient de déposer... ce -qu’il a déposé!... Hachek! - - -24 février. - ---Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui. - ---O ma mère, tue-moi si je les ai vues! - ---Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles. - ---Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le -vent de leur quartier! - ---Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu? - ---Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas -d’autres enfants de ma taille à Meknès? - -Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un -lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse. - ---Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs. - ---O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me -l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles -souvenues de moi quand mon père m’a chassé? - ---Bien. Va jouer avec Rabha. - -Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les -marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la -cuisine. - -A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine, -c’est le prélude assuré d’une indigestion. - -Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand -j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il -examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste, -j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon -étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche -un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre. - ---Que fais-tu là? dis-je brusquement. - ---O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais. - ---Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre? - -Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa -main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit... - ---O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes -sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la -mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la -tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi! - -Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins -effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les -paroles de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que -Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné... - ---O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui -tends, c’est du rahj[73], ce maléfice que l’on vendait au souk avant -l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de -péché voulait vous empoisonner! - -Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il -comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais -que ne commettrait-il pour une orange? - -Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des -ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à -ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le -battre avec rage. - -Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure! - ---O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux -retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me -tuer! ô mon père! - -Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit. - ---C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie -jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu, -elles expieront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le -potier se débrouille avec ce qu’il a engendré! - -Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose -qui était entrée dans notre vie s’en détache... - - * * * * * - -Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile! - - -8 mars. - -Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis -dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha -se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza. - -Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne -connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire -colportée par les terrasses. - -Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention: - ---Elle était vierge, déclare Kenza. - ---Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune. -Dada Fatouma l’a vue... - ---Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine -avertie. - ---L’autre se dessèche et jaunit de teint. - ---De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je. - ---De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale -dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle -esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa -chambre... - ---Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée? - ---Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait... -Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines. - ---Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens... -Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la -nouvelle esclave. - ---Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à -Fès, l’acheter. - ---Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle -était vierge... affirme Rabha. - -Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute -point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement -pris par son fils avec Lella Meryem. - ---Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même -qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé -ce nombre. - -Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle -une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime. - -J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais -le malheur écrit sur son destin. - -Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut -craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les -séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu. - -Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de -ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son -teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince -et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les -reflets du ciel!... - -Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde, -caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à -chanter. - -La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une -esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups -accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées, -près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon -Miloud renifle et pleure derrière une colonne. - -Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châtiments, explique Lella -Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa -malice... - -Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour -partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain -bouleversé,--vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa -m’interroge: - ---Tu le sais? Les gens te l’ont raconté? - ---Quoi donc? - ---Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche. - -Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure... - ---Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien -d’autres... - ---Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche. - ---Elle l’est sans doute moins que toi. - ---Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud -el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon. - -Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette -adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux -de nuit, aux hanches souveraines. - -Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute -l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses. - -N’est-ce point d’elle que le poète a dit: - - _Une pleine lune marche avec fierté - En se balançant comme un roseau._ - ---Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me -regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave, -fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre -demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la -cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus -noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné -la petite mesria[74]! - ---Ta chambre est beaucoup plus belle. - ---Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette -calamité! - ---Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère -cette esclave. - ---Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont -comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils -passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer -cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il -dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille -de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot[75]. O -jour de malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison! - -Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos -paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant. - ---S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher -de le reprendre... - ---O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de -laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre -que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus -amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai -cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès -d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière -possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima[76]... O -ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière! - -Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des -objections. - ---Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une -Nazaréenne... - ---Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont -bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu -sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem -en m’embrassant. - -L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà -l’aventure tente ma curiosité. - ---Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa. - - -12 mars. - -Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous -entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les -patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent -peu à peu au fond de l’ombre. - ---Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous -rentrés... - -Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant -haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que -je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon -visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un -passant attardé. - -Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un -gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans -Berrima. - -Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que, -sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa, -échappée cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui -l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec -laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux. - -Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise -longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante, -qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers. - -La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les -harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables, -habiles à insinuer la tentation. - -Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les -bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles, -indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où -leur malice l’emporte sur la défiance des maris. - ---Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec -l’épouvante... - ---Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui -m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence. - -Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de -benjoin, et se met à égrener un chapelet. - ---Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que -tu as promis d’appeler. - ---Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis -point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit. - ---Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente! -Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin -d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur -le sol un réal d’argent. - -La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine -forte m’incommode à travers le haïk: - - --_Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux_, implore-t-elle, - - _Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,_ - - _Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,_ - - _Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?_ - - _Sur toi un rayon de sa lumière._ - - _J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits - pour l’époux._ - - _Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le - charme de Chenharouch le sultan[77]._ - -Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent. - ---Qui est là? cria la vieille. - ---Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë. - ---Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra, - -Et le destin s’ensuivra... - -Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait -personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur -le sol bossué l’ombre d’une treille... - ---Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai. - -Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en -rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un -canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept -petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes. - -La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière. -Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne -fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait -quelque fumée... - -Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air -s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file... - -Est-ce un djinn? - -Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la -draperie rouge. - -Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle -une faible plainte... - -Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être -humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses: - - «_J’en jure par le soleil et sa clarté! - Par la lune quand elle le suit de près. - Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat, - Par le ciel et celui qui l’a bâti, - Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis, - Par l’âme et celui qui l’a formée[78]!_» - - _J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée. - O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu! - O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace! - O Mouley Thami, maître des lieux brûlants! - Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants! - O Sidi Moussa, gardien des eaux! - O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais! - O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne! - O Sidi Saïd Derkaoui! - O Sidi Ahmed Derwich! - O les maîtres noirs de la forêt! - O les pèlerins, seigneurs des djinns! - O Lella Myrra, l’inspirée! - O Lella Aïcha, la négresse! - O Lella Rkia, fille du rouge! - O Bousou, le marin! - O Sidi Larbi, le boucher! - O le serpent des pèlerins! - O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante[79]. - Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre! - O vous qui avez la connaissance des choses secrètes! - Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche! - Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles, - De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous. - Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique, - Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu! - L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant, - Roi de tous les temps et de tous les mondes, - Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles. - Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler! - Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne! - Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition, - Dont aucun pouvoir ne vous protégera!_ - - «_N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout? - Du jour où les visages seront baissés, - Travaillant et accablés de fatigue, - Brûlés au feu ardent[80]?_» - - _Quiconque ne répond point à mon appel, - Dieu lui fera subir le châtiment - Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré, - Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!_ - -La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande, -impérieuse, et menace. - -Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies -accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les -soubresauts et les cris. - -Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort... -Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est -le dernier râle de sa victime... - -... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage -congestionné, hagard et tout à fait terrifiant. - -L’incantation semblait l’avoir épuisée,--on ne converse point en vain -avec les démons.--Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis -se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un -petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix -naturelle mais toute dolente: - ---Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu -jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte -neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd -el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te -contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune -fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un -jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans -plus d’attrait qu’une chamelle pelée... - -Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le -divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines -tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le -nouveau réal que lui tend Kaddour. - ---Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce -qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés -dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu -l’as entendue!... - ---Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et -j’accorde que les démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour! -explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une -Nazaréenne? - - -14 mars. - -La beauté bien cachée qui surpasse toutes les autres beautés, certes je -la connais! Et les fleurs de son teint, et les grenades parfumées de ses -lèvres, et l’éclat de ses yeux fascinateurs... Pourquoi donc Lella -Meryem, aujourd’hui, m’apparaît-elle plus éblouissante, d’un charme -inattendu, étincelant, renouvelé, d’une gaîté sans égale? Serait-ce déjà -l’effet du sortilège que j’apporte? - -Dès les premiers mots elle m’arrête. - ---Qu’Allah te rende le bien, ô ma sœur! le remède, je n’en ai plus -besoin, Aoud el Ouard est partie... - ---O Seigneur! la nouvelle bénie!... Qu’est-elle devenue? - ---Cette chienne! Puisse le malheur l’accompagner! Mouley Hassan l’a -reprise. - ---Louange à Dieu! Comment se fait-il que le Chérif ait retiré le présent -offert à son fils? - ---Qui le sait? Peut-être avait-il entendu vanter son attrait... Il aura -voulu s’en assurer... Cela n’importe guère! dans quelques mois, elle ne -sera plus qu’une esclave d’entre ses esclaves... - -Lella Meryem triomphe avec insolence et naïveté... Je devine les petites -ruses qu’elle mit en œuvre pour éloigner sa rivale, les louanges -perfidement colportées sur Aoud El Ouard, afin d’éveiller la -concupiscence du Chérif, la requête qu’elle-même fit parvenir à son -beau-père... - -Mouley Hassan, changeant et sensuel, regrettait sans doute de n’avoir -pas cueilli cette tige de rose. Il dut être facile à convaincre. - ---Sais-tu, poursuit Lella Meryem, que les noces de Lella Oum Keltoum -seront bientôt célébrées? - ---C’est une honte! Elle n’a pas donné son consentement. - ---Lella Oum Keltoum est folle, affirma Lella Meryem, ses refus font -parler tous les gens. - ---O mon étonnement de t’entendre! Ne m’as-tu pas dit mille fois que -Lella Oum Keltoum avait raison?... - -Cette contradiction n’émeut pas la Cherifa. - ---Je t’ai dit cela, dans le temps! A présent, il est clair qu’elle est -folle. Puisque le Sultan a fait savoir au Cadi, par son chambellan, -qu’il désire ce mariage, Lella Oum Keltoum n’a qu’à se soumettre. Les -unions entre parents sont bénies d’Allah, à cause de leur ressemblance -avec celle de Lella Fatima, fille du Prophète, et de son cousin, notre -seigneur Ali. Les noces de Lella Oum Keltoum et de Mouley Hassan seront -un bonheur dont il faut se réjouir. - ---O chérie! O celle dont la langue est experte! répondis-je en souriant, -Mouley Hassan t’a donc achetée toi aussi? - -Le petit visage de la Cherifa rosit, lumineux, ainsi que la lune -surgissant à l’horizon. - ---Seulement, ajoutai-je, il ne t’a rien donné. C’est toi qui lui rendis -Aoud El Ouard... - - -27 mars. - -Turbulent et leste, Kaddour remplit la maison de son agitation. Les -petites filles, radieuses, se bousculent, tout affairées; Hadj Messaoud -piaffe devant ses fourneaux; Saïda, la négresse, affuble son minuscule -négrillon d’un superbe burnous émeraude. - -Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le -braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed -le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des -corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines -s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit, -de cris, d’allées et venues, de faux départs et de retours imprévus, -Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent. - -La caravane s’ébranle. - -Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa, -et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux. - -Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage -en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un -canari. - -Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus -hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout -de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât, -ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha -chevauche, très digne, le second bourricot. - -Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante -des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza, -Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates; -Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de -campagne s’agrémente toujours de musique et de chants. - -Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot -plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs -nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats -gigantesques coiffés de cônes en paille. - -Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil. - -Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà -poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin, -seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans -la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus -par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute -fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point -d’ombre. - -Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt -vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais, -ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet -des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des -lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes -sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que -l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et -parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur -l’horizon. - -Kaddour a choisi, pour notre installation, un bois de grenadiers au menu -feuillage de corail. Il étend les tapis, les sofas, une multitude de -coussins. Au-dessus de nous il suspend les cages et les oiseaux se -mettent à vocaliser follement, éperdument, en un délire. - -Un peu plus loin s’organise le campement de nos gens. Des nattes, des -couvertures berbères et tous les accessoires sortis des couffas. Hadj -Messaoud s’ingénie à allumer un feu, qu’il souffle au bout d’un long -roseau; les nègres s’agitent, apportent du bois mort. Kenza, Yasmine, -Saïda, ont rejeté leurs haïks et folâtrent dans la verdure; Fathma -essaye sa voix. - -Le déjeuner est un festin: des poulets aux citrons, des pigeons tendres -et gras, des saucisses de mouton percées d’une brochette en fer forgé, -un couscous impressionnant, dont tous nos appétits ne pourront venir à -bout. - -Les plats passent de nous à nos voisins, et c’est amusant de les voir -manger, engouffrer avec un tel entrain!... leurs dents brillent comme -celles des carnassiers, leurs mains huileuses, dégouttantes de sauces, -ont des gestes crochus pour dépecer les volailles. Il n’en reste bientôt -plus que les carcasses. Pourtant la montagne de couscous, quoique fort -ébréchée, a raison de tous les assauts. - -Ensuite chacun s’étend avec satisfaction et rend grâce à Dieu très -bruyamment. - -Kaddour prépare le thé. - -Rien ne fut oublié, ni le plateau, ni les verres, ni même les mrechs -niellés pour nous asperger d’eau de rose. - -Il fait chaud, les grenadiers ménagent leur ombre, des moucherons -voltigent dans le soleil, les cigales grincent très haut... Tout vibre! -l’air tiède, les feuillages, les impondérables remous de l’azur. Le -parfum des orangers s’impose, plus oppressant, plus voluptueux. - -Le printemps d’Afrique est une ivresse formidable. Il ne ressemble en -rien à nos printemps délicats, gris et bleutés, dont l’haleine fraîche, -les sourires mouillés font éclore des pervenches dans les mousses. Ici -la nature expansive, affolée, se dilate. Les bourgeons éclatent -subitement, gonflés de sève, pressés d’étaler leurs feuilles; un -bourdonnement sourd et brûlant monte des herbes; les juments hennissent -au passage des étalons; les oiseaux s’accouplent avec fureur. - -Le ciel, les arbres, les fleurs, ont des couleurs excessives, un éclat -brutal qui déconcerte. La terre disparaît sous les orties, les ombelles -plus hautes qu’un homme, les ronces traînantes et ces orchidées qui -jaillissent du sol comme de monstrueuses fleurs du mal. - -J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier, -dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets -d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles -cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête -lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent, -à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches. - -Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle, -d’une beauté sauvage, toute proche de cette ardente nature en liesse. -Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On -dirait la fuite d’un animal apeuré. - -Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et -parfois se brise: - - _O nuit!_--gémit-elle,--_ô nuit! - Combien es-tu longue, ô nuit! - A celui qui passe les heures - En l’attente de sa gazelle - Et veille la nuit en son entier!_ - - _O Belles! ô chanteuses! ô celles - Vers qui s’envole mon esprit! - Si vous êtes filles de Fès et nobles, - Je me réjouirai parmi vous. - Je ne vous quitterai pas. - Qu’est la vie sans amour?... - La mort me convient mieux._ - - _O jeune fille étendue, es-tu malade? - T’a-t-on frappée, chère colombe?... - Tes joues sont des pommes musquées, - Tes lèvres ont la pulpe juteuse - Des raisins roses du Zerhoun - Quand l’automne dore les vergers; - La chair des pastèques est moins fraîche - Que la tienne où je veux mordre..._ - - _O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit! - A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle! - Enamouré il ne peut dormir. - Il avait espéré tant de jours!_ - -Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui -s’égrène sur nous en mille taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix -de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes -et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie... - -Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres -s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du -couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le -petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la -résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec -un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est -plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu. - -Kaddour n’est pas là non plus. - -J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil -m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut -du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à -travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et -j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant -d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de -la nature capiteuse!... - -Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros -champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon -qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le -couscous. - -Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il -parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa -promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela -paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de -printemps. - -Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris -la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct. -Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse -volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules. - -Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés, -indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la -cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande -excitation de l’arsa. - -Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab -Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à -l’heure du moghreb. - - -31 mars. - -Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états -intermédiaires. - -Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cuisine. De ma chambre -j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj -Messaoud, l’homme paisible. - ---Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se -cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?... - -»Elle a quitté ma maison pendant que j’étais ici. - - * * * * * - ---C’est vrai, je l’avais battue. Que pouvais-je faire?... O Allah! le -croirais-tu! Elle a mis ma sacoche en gage chez le marchand d’épices -pour s’acheter du henné! - - * * * * * - ---Je n’ai plus qu’à partir de la ville! Les gens ont pu voir ma sacoche -pendue chez ce marchand d’épices!--Allah le confonde!--Il l’avait -accrochée à la face de sa boutique!... Honte sur moi!... Quand je suis -passé, j’ai dit: Ha! - - * * * * * - -»Je l’ai répudiée devant notaires. Elle ira chez son oncle voler tout ce -qu’elle trouvera de sacoches!... - -La chose paraît grave. J’appelle Kaddour. Il a sa figure sauvage des -mauvais jours. Son nez frémit, sa petite barbe se hérisse et son regard -a noirci... - ---Qu’as-tu raconté au Hadj Messaoud? Tu as répudié Zeïneb devant -notaires? - ---Oui, c’est une voleuse sans vergogne, une impudente, une... - ---Doucement! Par combien de fois l’as-tu répudiée? - ---Deux fois, pas davantage. Les notaires m’ont demandé d’attendre un peu -avant la troisième répudiation, mais je veux le faire tout de suite, et -ce sera fini. - ---Voyons, Kaddour! à cause d’une sacoche, tu oublies tout son bien. - ---Tout son bien! Elle ne m’apporta que le malheur et la honte. - ---Tu ne sais te passer d’elle, et tu connais votre loi musulmane: quand -tu l’auras répudiée trois fois, tu ne pourras plus la reprendre que si -elle a épousé, entre temps, un autre homme... Voudrais-tu la savoir dans -la maison d’un autre? Et que diraient les gens? - -A cette idée Kaddour est devenu très jaune de teint. Il fronce les -sourcils, halète un peu. - ---Pour ton visage! finit-il par répondre, je vais chercher Zeïneb. C’est -une fille de gens honorables. Elle s’est évidemment réfugiée chez sa -mère... Il lui fallait du henné, car elle doit aller à des noces demain, -et j’avais oublié de lui laisser de l’argent... Avant de prononcer la -troisième répudiation, j’écouterai ce qu’elle dira de ma sacoche... - - -5 avril. - -Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où -nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des -spectacles apaisants. - -Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de -ce temps. - -Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des -oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de -la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches; -les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard -léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des -mauves. - -Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle -aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce -qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil. - -Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes -hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des -gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et, -soudain, s’allongent, horizontales, minces, le pied tendu, un moment -arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs -singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux, -sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge. - -A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille. - ---En as-tu trouvé beaucoup? - ---Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui -mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que -l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam. - ---Sans doute, tu parles juste et d’expérience. - -Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière -pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui -dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas -l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une -exaltation qui s’évade. - -Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de -thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent -participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il -s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre -deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge. - ---Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour mon gumbri[81]. Si elles -sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher. - -Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore -frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en -s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses. - -Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons -émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses -attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent -aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations, -après avoir longuement médité chaque coup. - -Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le -sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur -passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective -contre eux sans relâche. - ---Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux -d’entre les pourceaux! - -Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout, -marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et -vociférant de plus belle... - -Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me -rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol -couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de -montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la -verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais -lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur -les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine. - -O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre -souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans -réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible, -familière--et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses--en -regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux--avec insouciance, -avec ivresse. - -Le monde est un cimetière délicieux. - - -13 avril. - ---La mariée pleure! la mariée pleure! - -Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô -petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes -larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les -rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser -autant de larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu -honores ta mère! - -O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite. - - * * * * * - -Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction -peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles -félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum -Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au -mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes! - -Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une -jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne -doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des -gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de -génération en génération? - -Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il -pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à -coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie? - -Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de -la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum. -Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se -sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses -ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes les fillettes, -réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant. - -Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un -enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs. - -Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum -Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne -touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux -ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes. - -Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des -atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que -la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres, -et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la -louange... - -Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum? - -Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour -songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte -et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée... - -Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa, -la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici. - -Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne -saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses -afin que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison. - -Tout est prêt. - -L’époux s’impatiente. - -Amenez la mule harnachée de velours et d’argent! - -Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux! - -Frappez les instruments! - -Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les -tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière -vacillante et dorée. - -Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage -fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses -voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée -pleure. - - -16 juin. - -Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum -Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable. -Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes -nous sont ouvertes. - -J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre -les petits événements très importants de leur existence, et surtout de -savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard... - ---Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux -propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum -Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa, -et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la -couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine. -Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis -il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque -toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux -négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et -t’attendre dans l’impatience. - - * * * * * - -J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh. -Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant, -rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et, -lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par -une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre -femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps, -laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes -osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte: - ---O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose! - -Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant -couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs -dont ses mains étaient pleines. - - * * * * * - -On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier -garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse -pénétrer les gens qu’à bon escient. - -Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus -de curieuses négresses à épier les passants. - -Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne -pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer -les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi -M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur. - -Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et -chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les -murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques, -et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des -choses, au milieu de cadres très dorés. - -Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé. -Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent -une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple -cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges -multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis -d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils -déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est -constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les -sultanes. - -Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne -m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son -nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un -matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves, -pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau -d’argent. - -Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum -Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le -Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une -petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que -les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable -somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes, -massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer -avec orgueil. - -Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des -choses. Les négresses exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne -traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout, -adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les -cuisines à leurs besognes coutumières. - -Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves -du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des -foutas neuves ceignent leurs fortes croupes. - -Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient. -Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir -parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées. - -Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina -de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés -qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la -bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum -siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le -patio. - -Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec -une flatteuse déférence. - -Bénédiction[82]! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos. - -Devant nous, le soleil étincelle aux marbres luisants de la cour, à ses -ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques. - -Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre -de la salle... - -Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et -satisfaction. - -Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point -demandé ce que je voulais demander. - -Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée: - ---En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison! - ---Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder -la félicité qu’Il accorda! - - -17 juin. - -Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône -en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles, -toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de -soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect -des friandises dont se délecteront leurs palais. - -Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires, -accompagnés de souhaits, de salutations et souvent d’une pressante -invite à les aller voir. - -J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un -mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je -contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables -beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa -maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus -long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite. - ---Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé. -Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir -qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a -vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle -t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée -ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la -rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le -Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses -rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes, -afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment -dulcifiés... Et la petite Aïcha--qu’Allah miséricordieux la reçoive et -l’agrée!--fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et -bénédictions parfaites!... - -Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre -et les pâtisseries. - -Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des -choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger. - -Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans -maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés. - -La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la -résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une -nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,--auprès du petit cadavre -qui ne réclamait plus aucun soin,--à m’envoyer les odorants pétales et -les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce -malheur. - - -30 juin. - -Douceur!... Quiétude!... Plaisant repos!... - - * * * * * - -La vie qui s’exprime en gestes harmonieux et lents sous les vêtements -aux nobles plis... Siestes et rêveries prolongées dans l’ombre des -salles où tout a été conçu pour la jouissance des yeux. Les rosaces des -mosaïques rayonnent le long des parois, d’une infinie variété en leur -apparente similitude; les frises déroulent leurs dentelles de stuc, et, -lorsque le regard atteint le plafond, il se perd délicieusement parmi -les arabesques et les lignes qui se poursuivent, se rejoignent et -s’enlacent avec une surprenante harmonie. - -Esclaves! accourez à l’appel du maître, sur vos pieds nus que ne -sauraient meurtrir les tapis, les marbres, ni l’émail des carrelages. - -Esclaves! il y a des mouches importunes, agitez les mouchoirs de soie. - -Ouvrez les portes si bien ciselées, qui semblent les gigantesques et -précieux battants de tabernacles chrétiens, afin que l’air du soir -rafraîchisse la salle et chasse les dernières fumées du santal dont -s’embaumèrent les somnolences. Au delà des arcades, apparaît la cour -pavée de faïences, que les reflets du ciel moirent d’une luisante eau -bleue, et la vasque toute ruisselante où s’abreuvent des tourterelles. - -Fraîcheur!... Délices!... Monotone et limpide chanson des jets d’eau!... - -Esclaves! apportez les plateaux d’argent chargés de tasses. Ils brillent -entre vos mains noires comme le contraste d’une parure. Avancez en -roulant vos hanches! Que le samovar qui vous courbe fasse valoir vos -lourdes splendeurs! - -L’existence est chose facile et voluptueuse, ô négresses! Sur vos -destinées furent écrites la servitude et les besognes familières, mais -aussi les plaisirs d’amour. - ---«_Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous[83]?_» - -Il a donné à ses croyants l’inestimable faveur d’une vie sans fièvres et -sans heurts, sans l’agitation qui consume les peuples d’Occident, sans -les raisonnements, et les recherches dont il torture leurs cerveaux, -sans la tension exaspérée de leurs volontés vers des buts superflus. - -Il a donné aux misérables tout l’or des soleils couchants à contempler -chaque soir le long des remparts; les repos à l’abri des treilles; les -récits des conteurs publics; l’insouciante paresse de lézards qui vivent -d’une mouche entre deux torpeurs. - -Il a donné à d’autres de petites échoppes pour somnoler parmi les -babouches, les poteries, les écheveaux de soie; les parties d’échecs au -coin d’une place; les ânillons trottinants que l’on chevauche sur les -reins, tout au bout, presque à la naissance de la queue, tandis que les -jambes trop longues effleurent la poussière. - -Il a donné aux lettrés leurs blanches mousselines et leur air dévot, -leur esprit subtil; le charme des absurdes discussions théologiques; les -livres ornés de miniatures--trésors de poésie, de science et -d’ingéniosité--les mosquées aux nattes fines où l’on accomplit -soigneusement les rites prescrits pour les cinq prières. - -Il a donné aux riches les belles demeures, les sofas, les innombrables -coussins, les esclaves et les parfums; les arsas verdoyantes où les -branches fléchissent, accablées sous trop de fruits; les divertissements -de la musique et des festins; les mules qui s’en vont d’un pas si -tranquille, régulier et sûr, avec leurs selles très confortables, vêtues -de drap rouge, et leurs larges étriers. - -Il a donné aux femmes les terrasses et les voisines, les noces, les -parures, les bavardages, les messagères, les revendeuses complaisantes -et la distraction nocturne des hammams. - -Il a donné aux morts des cimetières sans tristesse, à l’ombre des -micocouliers, des cimetières où l’on s’efface très vite, en un même -néant sous les fleurs... - -«_Lequel des bienfaits d’Allah nierez-vous?_» - -Il a donné à tous un bien suprême: la paix. - -Allures paisibles. - -Esprits paisibles. - -Bonheurs paisibles. - - * * * * * - - Cela que nous ignorons. - - - FIN - - E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--232-4-22. - - * * * * * - - -NOTES: - -[1] Chérif. Descendant du Prophète. - -[2] Maghzen, gouvernement du Sultan. - -[3] Mida, petite table ronde et très basse. - -[4] Sultan contemporain de Louis-Philippe. - -[5] Dynastie des sultans actuels. - -[6] Mets marocains dans la composition desquels entrent toujours des -viandes. - -[7] Habitants de Rabat. - -[8] Jardin intérieur. - -[9] Nom donné aux chrétiens. - -[10] Titre qui devrait être réservé aux Cherifas, mais que, par -politesse, on donne indifféremment à toutes les femmes, ainsi que, en -France, «Madame» ou «Mademoiselle». - -[11] Vergers marocains. - -[12] Expression très courante signifiant à peu près «être généreux sans -rien ménager». - -[13] Le grand sultan contemporain de Louis XIV. - -[14] Habitants de Meknès. - -[15] Lieu «d’où l’on voit», sorte de belvédère. - -[16] Petits fourneaux de terre. - -[17] Robe de dessus transparente. - -[18] Foulard de tête. - -[19] Sorte de gros bourrelets encadrant la tête sur lesquels est -appliqué le foulard de soie. - -[20] Tuteur-gardien. - -[21] Attention. - -[22] Le dirigeant, le gouverneur. - -[23] Le verbe «carotter» est passé dans la langue arabe et conjugué -selon les règles. - -[24] Marché aux étoffes. - -[25] Sauf ton respect. - -[26] Vendeur de café. - -[27] Les Musulmans qui n’auront point fait à leurs épouses des parts -égales, paraîtront devant Allah «avec des fesses inégales» (Commentaire -du Coran). - -[28] Sorte de soupe très épicée. - -[29] Cruche ventrue en cuivre, dont le fond est arrondi et qui ne peut -se tenir sans branler. - -[30] Le grand sultan de Meknès contemporain de Louis XIV. - -[31] Instrument à deux cordes. - -[32] Les plus beaux foulards de tête sont ainsi nommés parce que, très -lourds, ils s’achètent au poids. - -[33] Maîtresse des cérémonies. - -[34] De la maison impériale. - -[35] Garçon qui porte les pains au four et les rapporte à domicile. - -[36] La dot, en droit coranique, est versée par le mari. - -[37] Formule équivalant à «sauf ton respect». - -[38] Chef de la famille impériale dans une ville. - -[39] Pièce indépendante du reste de la maison, où le maître reçoit ses -amis. - -[40] 8000 francs. - -[41] L’an 1330 de l’hégire, (1911 de l’ère chrétienne). - -[42] Sorte de vermicelle. - -[43] Coran. - -[44] Prévôt des marchands. - -[45] Cour du Sultan. - -[46] 125 francs. - -[47] Guinéens. Nègres originaires de Guinée qui forment une sorte de -confrérie. - -[48] Voile de soie tombant jusqu’aux reins et réservé aux Juives -mariées. - -[49] Eau-de-vie de figues. - -[50] 0 fr. 25. - -[51] Hanna avait sept enfants, qui furent tués sur ses genoux à la -prise de Jérusalem. - -[52] Bénédiction apportant la chance. - -[53] Coran. Verset du trône. - -[54] La fumée. - -[55] L’indigène préposé aux canalisations. - -[56] Alcôve formée par des draperies, où la mariée reste enfermée. - -[57] Pantalon. - -[58] Tenture murale. - -[59] Water-closet. - -[60] Feuilles des palmiers nains, qui servent à chauffer les fours. - -[61] Romains. - -[62] Le geai bleu ou chasseur d’Afrique. - -[63] Eau-de-vie de figues. - -[64] Tenture murale décorée en forme d’arcades. - -[65] La plus monumentale porte du Maroc, à Meknès. - -[66] Pantalon. - -[67] Nom fantaisiste de tribu. - -[68] Étudiant. Les «étudiants» s’adonnent souvent à la sorcellerie. - -[69] Sorte de gâteau. - -[70] Formule de repentir. - -[71] Vieux chant maure andalou. - -[72] 0 fr. 25. - -[73] Arsenic. - -[74] Pièce du logis ayant une issue indépendante. - -[75] Se faire épouser avec reconnaissance dotale. - -[76] Quartier de Meknès. - -[77] Nom d’un génie. - -[78] Coran. Sourate du Soleil. - -[79] Les trois premières invocations sont adressées à des saints, les -autres à des génies mâles et femelles. - -[80] Coran. Sourate du «Jour qui enveloppe». - -[81] Instrument de musique à deux cordes. - -[82] Formule très respectueuse d’assentiment, d’inférieur à supérieur. - -[83] Coran. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN -RUINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68528-0.zip b/old/68528-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a43137e..0000000 --- a/old/68528-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68528-h.zip b/old/68528-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0022454..0000000 --- a/old/68528-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68528-h/68528-h.htm b/old/68528-h/68528-h.htm deleted file mode 100644 index 655ba35..0000000 --- a/old/68528-h/68528-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10201 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Derrière les vieux -murs en ruines, par Aline Réveillaud de Lens. -</title> -<style> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.cbig {font-size: 130%;text-align:center;text-indent:0%;} - -.blk {page-break-before:always;page-break-after:always;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} -.blockquot p{font-size:95%;} - -.blockquot1 {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} -.blockquot1 p{font-size:95%;line-height:2em;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.dtts {text-align:center;text-indent:0%; -font-weight:bold; -letter-spacing:.5em;} - -.fint {margin:3em auto;text-align:center;text-indent:0%;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%; -margin-top:1em;} - -.reg {font-style:normal;} - -small {font-size: 70%;} - -.sml {font-size: 70%;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - -table {margin:2% auto;border:none;} - -td {padding-top:.15em;} - -th {padding-top:.5em;padding-bottom:.25em;font-weight:normal;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em; -font-style:italic;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i3 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i4 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -</style> - </head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Derrière les vieux murs en ruine</span>, by Aline Réveillaud de Lens</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Derrière les vieux murs en ruine</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Aline Réveillaud de Lens</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 15, 2022 [eBook #68528]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINE</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<div class="blk"> -<p class="c">A. R. DE LENS<br /><br /> -———</p> - -<h1>Derrière<br /> -les vieux murs<br /> -en ruines</h1> - -<p class="c">—<i>Roman marocain</i>—<br /><br /><br /> -PARIS<br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, RUE AUBER, 3<br /> -—<br /> -1922</p> - -<p><i>Prix: 6 fr. 75 c.</i> -</p> - -</div> -<hr /> - -<p class="c"> -DERRIÈRE<br /> -LES VIEUX MURS EN RUINES<br /> -<br /><br /><br /> - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /><br />——</p> - -<table> - -<tr><th colspan="2" class="c">DU MÊME AUTEUR<br /> -Format in-18.</th></tr> - -<tr><td class="sml">LE HAREM ENTR’OUVERT</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><th colspan="2" class="c"><i>En préparation</i>:</th></tr> -<tr><td class="sml">OUM EL GHIT OU L’OMBRE DU HAREM, roman.</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td class="sml">OUM EL GHIT OU LA CHOUETTE AU SOLEIL, roman</td><td>1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c">Droits de traduction et de reproduction réservés<br /> -pour tous les pays.<br /> -<br /> -Copyright 1922, by <span class="smcap">Calmann-Lévy</span>.<br /> -</p> - -<hr /> - -<div class="blk"> - -<p class="c">A. R. DE LENS<br />——</p> - -<h1>DERRIÈRE<br /> - -LES VIEUX MURS<br /> - -EN RUINES</h1> - -<p class="c">ROMAN MAROCAIN<br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, RUE AUBER, 3<br /> -——<br /> -1922<br /> -</p> -</div> - -<hr /> -<p class="c">A JEAN REVEILLAUD</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<p class="cbig">DERRIÈRE<br /> LES VIEUX MURS EN RUINES</p> -<hr /> - -<p class="r"> -20 novembre 1915.<br /> -</p> - -<p>De Meknès on ne voit d’abord que des remparts et des ruines.</p> - -<p>Les remparts déroulent, durant des heures, une ceinture farouche -derrière laquelle on ne devine rien.</p> - -<p>Parfois un palmier incline sa tête au-dessus des murailles, un olivier -gris surgit dans une crevasse, quelques figuiers s’agrippent entre les -cailloux.</p> - -<p>Il semble que l’on soit destiné, comme en un conte, à longer -inlassablement une cité mystérieuse et morte...</p> - -<p>Puis, sur la colline, apparaissent les ruines. Ce sont de très vieux -murs aux tons fauves, des palais à demi détruits, dont quelques arcades -attestent encore les dimensions colossales; un<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> enchevêtrement de -terrasses vétustes, de treilles, de logis abandonnés, de pierres qui ne -tiennent plus et que la végétation envahit... Seuls des minarets -émaillés de vert, sveltes et luisants, dominent, intacts, l’immense -écroulement de la ville.</p> - -<p>A cette heure tardive où nous arrivons, la chaîne du Zerhoun est revêtue -d’une brume violette, striée de grandes ombres bleues, et les ruines, -subitement, se dorent, flamboient et s’éteignent avec le crépuscule, -plus grises, plus tragiques d’avoir été si lumineuses il y a quelques -minutes à peine.</p> - -<p>Le Chérif[1] nous a envoyé des esclaves et des mules. Un négrillon nous -précède à travers les ruelles qui se croisent, se multiplient, -s’engouffrent sous des voûtes aux ténèbres profondes. Puis elles -reviennent à la faible lueur nocturne, pour nous mieux révéler l’infinie -vieillesse et la mélancolie des bâtisses qui s’effondrent.</p> - -<p>Combien de temps devrons-nous circuler dans cet impressionnant dédale, -où les rares passants, enveloppés de leurs burnous, semblent des -fantômes? Ils glissent le long des murs, sans plus de bruit que le halo -de leurs lanternes, dont les sautillements jaunâtres exécutent une danse -de feux follets.</p> - -<p>Le ruelle se resserre, se fait plus noire et<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> désolée, elle descend, à -présent, au fond de l’ombre, par un grossier escalier de pierres, dans -lequel nos mules butent à chaque pas. Le négrillon s’arrête... C’est -ici?... Cette porte derrière laquelle on aperçoit un vestibule -misérable?... Ici, la demeure du noble et richissime Chérif Mouley -Hassan?...</p> - -<p>Le voici qui s’avance, tout de blanc drapé, avec cet air altier dont il -ne se départ jamais. Des esclaves noirs l’accompagnent, car il ne se -déplace qu’en grande pompe, comme le Sultan que son orgueil voudrait -égaler. Mais un sourire adoucit, pour nous, la fierté de ses allures. Le -Chérif nous honore d’une amitié particulière depuis que mon mari eut, au -Maghzen<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, l’occasion de débrouiller une affaire de faux dont il avait -été victime.</p> - -<p>—Soyez les bienvenus chez moi! Soyez les bienvenus! répète-t-il.</p> - -<p>Après mille congratulations et politesses, nous le suivons dans le -vestibule aux angles brusques. Plusieurs portes, massives, blindées de -fer, hérissées de clous, se succèdent avec des airs hostiles. La -dernière s’ouvre... Le patio nous apparaît tout à coup, sous la caresse -bleue des rayons lunaires, tandis que les salles flamboient, toutes -dorées dans l’illumination des cierges de cire qui s’alignent sur les -tapis.<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></p> - -<p>Enchantement exquis et mystérieux de cette demeure, auquel on n’est pas -préparé. Des reflets miroitent sur les murs revêtus de mosaïques, sur -les ors des plafonds ciselés et peints, sur les dalles de marbre, si -polies qu’elles semblent mouillées. Ils dansent en étincelles opalines -au sommet du jet d’eau. Chaque gouttelette est piquée d’un reflet vert -par la lune, et d’un reflet orange par la lumière des flambeaux.</p> - -<p>Une foule d’esclaves s’empresse à nous servir. Elles apportent le thé à -la menthe et les parfums, avec un luxe princier d’argenterie. D’énormes -plats de Fès, aux bleus rares, des coupes de Chine et d’autres en -cristal, remplies de gâteaux, de noix, de dattes, sont disposés sur une -mida<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> que recouvre une soie émeraude brochée d’or. Et l’on nous verse -aussi du lait d’amandes, du sirop de grenades et du café à la cannelle.</p> - -<p>Le Chérif, nonchalamment accroupi parmi les coussins, dirige les -négresses d’un signe ou d’un clignement d’œil. Elles ne passent devant -lui qu’humbles, les bras collés au corps, la tête basse, dans une -attitude de respect infini et de crainte. Mais leurs croupes rebondies, -ondulant sous le caftan, leurs faces rondes et luisantes, leurs bras -vigoureux, attestent la richesse d’une maison où l’abondance règne...</p> - -<p>Toutes choses de ce palais, comme en un conte<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> des Mille et Une Nuits, -sont d’une incomparable somptuosité. En nulle autre demeure je ne vis -une décoration si luxueuse, des tapis si épais, des sofas si moelleux, -ni pareille abondance de coussins... L’air est embaumé par les vapeurs -légères et précieuses qui s’échappent des brûle-parfums; des esclaves -nous aspergent d’eau de rose, avec les mrechs d’argent au col effilé; -d’autres, agitant devant nous des mouchoirs de soie, chassent -d’invisibles mouches.</p> - -<p>Indolent et majestueux, le Chérif jouit de notre admiration, à laquelle -nous savons, comme il sied, donner un tour flatteur, mais discret.</p> - -<p>—Oui, nous dit-il, cette demeure est agréable... j’en ai bien d’autres -à Fès, à Tanger, à Marrakech, cent fois plus belles, où vous serez mes -hôtes un jour, s’il plaît à Dieu!...</p> - -<p>Son orgueil est immense et magnifique. Il rivalise de faste avec le -Sultan, son cousin, qu’il surpasse par la largesse de son hospitalité et -l’éclat de son train.</p> - -<p>Chacun se souvient encore du brigandage de ses ancêtres toujours en -dissidence, et dont Mouley Abder Rahman<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> ne se concilia l’amitié qu’en -accordant sa fille, Lella Aïcha Mbarka, au père de notre hôte.</p> - -<p>—C’était un homme! nous dit-il, un guerrier valeureux que nul n’a pu -vaincre... Nous ne<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> sommes point efféminés comme ces citadins aux cœurs -de poules... et nous descendons, par les mâles, plus directement du -Prophète que par notre alliance avec les Alaouïine<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>... Je me souviens -des séjours que je fis, en mon enfance, dans nos tribus de l’Atlas... -Nous partions dès l’aube à la chasse aux fauves, précédés par des -centaines de rabatteurs. Il y avait de nombreuses victimes parmi eux, -cela compte peu, et nous revenions chargés de trophées importants. Au -reste, mes cousins, les Chorfa, qui vivent encore à Ifrane, ne -recouvrent pas leurs couches avec des brocarts, mais avec des peaux de -lions...</p> - -<p>Ses yeux flambent en évoquant de tels souvenirs, sa taille se redresse, -sa belle tête à barbe blanche est celle d’un chef, d’un conquérant. -Mouley Hassan a raison, un sang plus brûlant court en ses veines qu’en -celles des paisibles amis avec lesquels, d’habitude, nous devisons. Il -ne parle guère que de lui, de ses aïeux, de ses chevaux, de ses biens et -de ses exploits. Mais sa vanité devient superbe d’atteindre de telles -proportions en un tel cadre! Il veut éblouir et ne ménage rien à cet -effet. Un respect émerveillé l’entoure à cause de ses richesses, des -tribus qu’il domine encore dans la montagne et de l’influence extrême -qu’il possède sur son impérial cousin.</p> - -<p>L’agitation grandit parmi les esclaves, leur<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> nombre se multiplie. A -présent le patio est envahi de nègres portant les plats de cuivre -coiffés de couvercles coniques. Ils les alignent à l’entrée de la salle, -tandis qu’une fillette purifie nos mains sous l’eau tiède et parfumée -d’une aiguière. Le Chérif s’accroupit avec nous autour de la table ronde -et basse; il rompt lui-même les pains à l’anis dont il distribue -abondamment les morceaux.</p> - -<p>—Allons! Au nom d’Allah!</p> - -<p>Les plats succèdent aux plats, succulents et formidables: ce sont des -tagines<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> de mouton aux oignons, aux raisins secs, aux épices variées, -et d’autres contenant cinq poulets rôtis, farcis ou à diverses sauces. -Quelle basse-cour tout entière a-t-on sacrifiée pour notre dîner de ce -soir!...</p> - -<p>Notre accoutumance aux mœurs arabes est telle que nous ne nous étonnons -plus d’un pareil repas, et savons, très correctement, selon les règles, -retirer la viande entre le pouce et l’index de la main droite, ou -rouler, d’un petit mouvement saccadé de la paume, les boulettes de -couscous, que l’on porte à sa bouche, rondes et luisantes comme des -œufs.</p> - -<p>Mais l’excellence des mets nous surprend agréablement, habitués que nous -sommes à la cuisine moins raffinée des Rbati<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p> - -<p>—C’est que, nous dit notre hôte, ils n’emploient pas ainsi que nous le -beurre et l’huile fine. Ces «marchands» se contentent de l’abondance, -leurs gosiers n’ont point la délicatesse des nôtres... Au reste, on ne -cuit bien que dans nos maisons du Maghzen et j’ai fait venir de Tétouan -plusieurs négresses expertes aux tagines et à la pâtisserie... Vous ne -trouverez nulle part au Maroc, pas même à Fès, une cuisine comparable à -celle-ci.</p> - -<p>La mida se couvre à présent de coupes en cristal contenant d’étranges -petites salades qui témoignent d’une imagination culinaire très -inventive: oranges assaisonnées de vinaigre et d’eau de rose; persil -haché dans une sauce huileuse; patates douces relevées de piments; -rondelles de carottes à la fleur d’oranger... Par le Prophète! ce n’est -point mauvais et quelques-uns de ces mélanges ont même une succulence -inattendue... Ils sont destinés à ranimer, pour la fin du repas, nos -appétits défaillants. Car il convient encore de faire honneur à une -dizaine de nouveaux poulets, au couscous, et à ce très délectable -«turban du Cadi», qui recèle, en une pâte croustillante et mince, des -amandes pilées avec du sucre. Et comme aucune boisson n’accompagne un -tel festin, le thé à la menthe, dont ensuite on prend trois tasses, est -le très bien venu. Mais il s’accompagne de pâtisseries auxquelles, -malgré l’insistance de notre hôte, nous ne saurions toucher...<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>Je laisse Mouley Hassan décrire à mon mari, avec son habituelle emphase, -l’étendue de ses domaines et le nombre de ses serviteurs, et, sans -prononcer une parole, je me lève pour aller rendre visite à l’invisible -«maîtresse des choses».</p> - -<p>Une négresse a compris mon désir. Elle me précède à travers le patio. -Quatre massifs piliers soutiennent, au premier étage, une galerie -rectangulaire précieusement dorée, peinte et sculptée. Quelques femmes -chuchotent dans l’ombre, et je les sais, tapies derrière les balustrades -en bois tourné, pour épier les hommes qu’elles ne doivent pas -approcher...</p> - -<p>Mais ce n’est point là-haut que nous allons. L’esclave me fait parcourir -des couloirs sinueux et sombres aboutissant à un «riadh<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>» irréel dans -l’enchantement azuré de la lune: les orangers, chargés de fruits, -forment des masses noires, au-dessus desquelles les bananiers balancent -leurs larges feuilles déchiquetées. Quelques roses tardives, étrangement -blafardes, surgissent dans la verdure; un jasmin recouvre une allée, -d’une tonnelle si parfumée que l’on ne saurait s’attarder à son ombre. -Des bassins étroits et profonds, affleurant le sol au milieu des -mosaïques, se moirent de larges reflets, et l’on n’entend, dans le -recueillement nocturne, que les petits cris étouffés<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> des oiseaux rêvant -de l’épervier ou du serpent, et le bruit cristallin d’une fontaine...</p> - -<p>Lella Fatima Zohra m’attend, accroupie en une salle étincelant à la -lumière des flambeaux. C’est une femme assez âgée, au visage grave et -bon, aux gestes sobres, dont on devine, dès l’abord, la haute naissance. -Pourtant elle n’a point la morgue de Mouley Hassan, et les esclaves, -autour d’elle, perdent leur air de servilité craintive; quelques-unes, -même, s’adossent familières aux montants de la porte et mettent leur mot -à la conversation.</p> - -<p>La Cherifa me reçoit avec une réelle bienveillance, quoiqu’elle ne me -connaisse pas encore... Et certes je suis sensible à cet accueil, car je -sais les vieilles dames marocaines beaucoup plus farouches aux -Nazaréens<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> que leurs époux, et souvent même hostiles.</p> - -<p>—Sois la bienvenue chez nous, dit-elle, tu honores notre maison.</p> - -<p>—Sur toi, la bénédiction d’Allah. C’est nous qui sommes honorés d’être -reçus dans une si noble famille et une si magnifique demeure!</p> - -<p>—Nos tapis sont indignes d’être foulés par tes pieds; si je le pouvais, -je te porterais sur mes épaules... O le grand jour chez nous, de vous -avoir pour hôtes!</p> - -<p>—Plus grande encore est notre réjouissance, ô Lella<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>!<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p> - -<p>—C’est la première fois que tu viens à Meknès? Que t’en semble?</p> - -<p>—Je n’ai rien aperçu dans les ténèbres, mais il ne me reste plus quoi -que ce soit à admirer, puisque j’ai vu ta maison.</p> - -<p>—Elle est belle, et semble méprisable à qui n’en sort jamais...</p> - -<p>—Le regretterais-tu?</p> - -<p>—Certes, je refuserais de franchir la porte si on me le proposait!... -Telle est notre coutume,—et nous, gens du Maghzen, devons la suivre -plus strictement que les autres. Mais je pense parfois qu’il y a des -rues, des souks, des arsas<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, des montagnes... et je ne connais que -ces murs...</p> - -<p>—Ils sont d’une splendeur sans égale, et tu possèdes un riadh plein de -verdure pour rafraîchir tes yeux...</p> - -<p>—Louange à Dieu!... Je te montrerai toute la maison lorsque les hommes -en seront partis. Mais ce soir tu sembles fatiguée, ô ma fille, et, -malgré la joie que me donne ta compagnie, je ne veux pas, après ce long -voyage, t’empêcher de prendre du repos.</p> - -<p>—Dieu te bénisse, ô Lella! tu n’as pas «raccourci<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>» avec moi.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>—Qu’Allah te fasse dormir en son contentement!</p> - -<p>—Puisses-tu te réveiller au matin avec le bien!</p> - -<p>A travers les couloirs en labyrinthe, je regagne la salle des hôtes que -nous occupons.</p> - -<p>Et, sur une couche de brocart violet ramagé d’or, je perçois encore, en -un demi-sommeil, le clapotis clair du jet d’eau, le glissement des pieds -nus dans le patio, puis, angoissante et sublime, la clameur dont le -muezzin déchire la nuit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La prière sur toi, ô Prophète de Dieu!<br /></span> -<span class="i0">La prière sur toi, ô l’Aimé de Dieu!<br /></span> -<span class="i0">La prière sur toi, ô Seigneur Mohammed!...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="r"> -21 novembre.<br /> -</p> - -<p>Meknès dans la lumière du matin... Ce sont toujours des ruines, mais des -ruines avenantes, chargées de vignes dont les treilles s’étendent -au-dessus des patios.</p> - -<p>Il y a des ruelles aux sinuosités inattendues, des voûtes très noires au -bout desquelles éclate tout à coup l’ensoleillement d’une muraille; de -petites places, provinciales et paisibles sous l’ombre d’un énorme -mûrier, où des Marocains se reposent et boivent le thé, en calculant les -coups d’une partie de dames.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p>Les marchands somnolent en leurs échoppes, au milieu des babouches, des -lanternes ou des soies éclatantes, sans aucun souci d’attirer le client. -Les menuisiers rabotent les planches de cèdre, qu’ils creusent -patiemment de décors géométriques et compliqués. Une bonne odeur -résineuse flotte sur leur quartier. La cadence des marteaux domine en -celui des forgerons. Nul ne se presse, car le temps appartient à Dieu...</p> - -<p>Des herbes garnissent les murs branlants et la crête des terrasses; une -vie douce, ralentie, semble palpiter à peine en la vieille cité.</p> - -<p>Mais elle a aussi de larges rues lumineuses qui s’encombrent de -bourricots et de piétons; des souks mouvementés; des places immenses, -brûlées de soleil, où se tiennent les marchés. La foule grouillante des -Berbères; des vendeurs d’œufs, de poulets et de légumes; des vieilles -bédouines aux visages osseux; des jongleurs, des musiciens, des -charmeurs de serpents, des Arabes pouilleux, des gamins et des esclaves, -s’agite et semble minuscule dans un cadre trop colossal pour des -humains. Les remparts, les portes et les palais de Mouley Ismaïl<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> -imposent à l’entour leurs écrasantes silhouettes.</p> - -<p>Le mauvais rêve de Rabat et de sa civilisation est loin!... Loin de -toute la distance qui sépare la vie européenne de celle-ci, plus encore -que de cet<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> interminable bled désert et de ces montagnes qu’il nous -fallut traverser.</p> - -<p>Ici, je sens que je pourrai reprendre mon existence demi-musulmane et -que d’invisibles amies m’attendent en leurs demeures, derrière les vieux -murs en ruines.</p> - -<p class="r"> -23 novembre.<br /> -</p> - -<p>Lella Fatima Zohra me fait appeler chaque matin, et je la trouve -invariablement accroupie au milieu de la salle qui donne sur le riadh. -Elle se soulève à peine pour m’accueillir, car sa corpulence répugne au -moindre mouvement. Toute une vie de réclusion appesantit ses membres. La -Cherifa ne bouge guère de sa place favorite, d’où elle aperçoit le -jardin, un coin de ciel, et surveille les allées et venues des esclaves. -Son existence s’écoule sur un sofa, dans l’amoncellement des coussins; -c’est là qu’elle dort, s’habille, boit le thé, prend ses repas. Ses -nobles mains, qui ne connurent jamais le travail, reposent blanches et -potelées parmi les étoffes. Depuis que l’âge et les soucis ont ravagé sa -beauté, Lella Fatima Zohra ne porte plus que les vêtements sévères qui -conviennent aux matrones: des caftans de drap, voilés par une simple -tfina de mousseline; une<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> sebenia, tissée dans le pays, à rayures -oranges et jaunes, alors que les jeunes femmes se coiffent des soyeux -foulards à ramages venus d’Europe.</p> - -<p>Haute et rigide, une ceinture de Fès enroule autour de sa taille des -arabesques éblouissantes. C’est le seul luxe qu’elle garde, bien que la -mode en soit passée.</p> - -<p>—Car, dit-elle, je ne saurais, sans cela, me soutenir. J’y fus habituée -dès l’enfance, mes os n’auraient pas la force de supporter mon corps.</p> - -<p>Elle a renoncé à tout autre ornement, ses joues ne se relèvent d’aucun -fard; c’est à peine si elle noircit ses yeux de kohol et colore ses -mains au henné. Pour qui du reste se parerait-elle?... L’indiscrétion -des négresses m’a déjà révélé que le Chérif ne va plus jamais la -rejoindre en sa chambre...</p> - -<p>Lella Fatima-Zohra m’apparaît femme de grand sens, prudente et avisée. -Elle accepte, avec une résignation très digne, les désordres de son -époux, les innombrables favorites dont il emplit la maison. C’est -elle-même, dit-on, qui lui ferma sa porte, après trop de scandales, et -obtint cette séparation à l’amiable, si rare chez les Musulmans. Mouley -Hassan ne la répudia pas, son orgueil dut plier devant les exigences de -la Cherifa. Il ne fut pas non plus sans peser la grande fortune que -l’épouse ajoutait à la sienne, ni cette luxueuse demeure, héritée de son -beau-père.</p> - -<p>Et, qu’a-t-il à regretter d’une femme flétrie, alors<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> qu’il peut se -procurer si facilement toutes ces jeunes négresses à la peau lisse, aux -reins mouvants, et à la forte odeur capiteuse?...</p> - -<p>Lella Fatima Zohra reprit donc sa liberté, si l’on peut appeler liberté -l’obligation de vivre entre les murs, dans la stricte observance des -coutumes musulmanes.</p> - -<p>Malgré le détachement du maître, elle jouit d’un réel prestige dans la -maison, car elle est de noble race, riche et considérée, outre -l’entendement qu’Allah lui dispensa. Les esclaves semblent la vénérer; -les concubines, dont le nombre augmente chaque jour, lui témoignent une -humble déférence et sollicitent même ses conseils dans les circonstances -graves. Un essaim de négrillons et de négrillonnes, aux teints plus ou -moins foncés, bourdonnent sans cesse autour d’elle, et roulent sur les -tapis, bousculent les coussins avec l’exubérance animale de leur âge. -Progéniture du Chérif—qui témoigne un goût particulier pour les -négresses,—et qu’elle traite presque maternellement.</p> - -<p>—Tu n’as pas d’enfant? lui ai-je demandé.</p> - -<p>—J’en ai perdu huit, mais,—louange à Dieu!—il me reste un fils, -Mouley Abdallah, marié depuis le mois de Chabane. Sa demeure est toute -proche. Il faudra que tu ailles voir ma belle-fille, Lella Meryem, une -gazelle aux yeux langoureux...</p> - -<p>—Elle sera mon amie, puisqu’elle paraît si chère à ton cœur.</p> - -<p>—S’il plaît à Dieu!... Mouley Abdallah en a<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> l’esprit perdu. Il la -comble de présents et lui a même promis de ne prendre aucune autre -femme.</p> - -<p>—Crois-tu qu’il tiendra sa parole?</p> - -<p>—Dieu seul connaît le cœur des hommes. Il est le plus savant.</p> - -<p>—Les Meknassi<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> ont-ils toujours plusieurs épouses?</p> - -<p>—Rare, ô ma fille! celui qui peut se contenter d’une... Généralement -ils en prennent deux ou trois, parfois quatre, selon la permission du -Livre, et combien d’esclaves!...</p> - -<p>—Toi, du moins, tu n’as pas de co-épouse?</p> - -<p>—Détrompe-toi, Mouley Hassan a trois femmes légitimes, l’une à la -Mecque, fille du Mufti des quatre rites, l’autre à Marrakech, dont le -père est un Caïd des Sgharna, et moi-même... Il songe à présent à en -épouser une quatrième...</p> - -<p>Lella Fatima Zohra n’en dit pas davantage, et, malgré sa sérénité, je -n’osai l’interroger sur ce sujet délicat.</p> - -<p class="r"> -24 novembre.<br /> -</p> - -<p>—Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète -la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les -cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas -dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort.</p> - -<p>—Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave. -Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car -mes membres affaiblis se refusent à moi.</p> - -<p>La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une -partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins: -les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et -de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres -ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le -«menzeh»<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a, -sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses, -étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de -sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et -de style, mais également admirables. Ils furent construits par les -ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de -la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont -soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque -patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> l’écrin. -Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants; -ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale -paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices -du ciel.</p> - -<p>Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les -aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire -population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des -canoun<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De -belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins. -Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de -bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites -du moment.</p> - -<p>Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne -dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées -qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits -vieillissants.</p> - -<p>—Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque -femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait -bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des -vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait -plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> habite une -belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les -pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes.</p> - -<p>—Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse.</p> - -<p>—O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une -«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule -nuit...</p> - -<p>Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait -pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume.</p> - -<p>—As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la -négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était -jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste -immuable...</p> - -<p>—Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite -quand elle a cessé de plaire?</p> - -<p>—Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer -les plateaux...</p> - -<p>—Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?</p> - -<p>—En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.</p> - -<p>La face de guenon grimace d’un rire mauvais.</p> - -<p>—Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en -désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et -luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de -l’enfant.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>—Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.</p> - -<p>—Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde -l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous -autres sommes faites pour servir et manger du bâton...</p> - -<p>Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui -goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la -richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son -sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.</p> - -<p>—Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me -recommande-t-elle au retour.</p> - -<p>—N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une -pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un -cadenas.</p> - -<p class="r"> -25 novembre.<br /> -</p> - -<p> -Une chanson: -</p> -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon aimé vivait près de moi,<br /></span> -<span class="i0">Hélas! il partit pour Alger!<br /></span> -<span class="i0">Son œil était noir,<br /></span> -<span class="i0">Il avait de longs cils,<br /></span> -<span class="i0">Et les vêtements lui seyaient.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Mon aimé me quitta!...<br /></span> -<span class="i0">S’en fut avec lui le bonheur de l’esprit,<br /></span> -<span class="i0">Jusqu’à quand, ô Dieu!<br /></span> -<span class="i0">Œil de mon cœur,<br /></span> -<span class="i0">Ta beauté me sera-t-elle cachée?<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span> -<span class="i0">N’attache pas ton âme<br /></span> -<span class="i0">A celle qui n’a souci de toi.<br /></span> -<span class="i0">Vois l’œil de la femme,<br /></span> -<span class="i0">C’est lui ta balance. Il t’indiquera<br /></span> -<span class="i0">Si elle t’aime ou ne t’aime pas.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span> -<span class="i0">N’attache pas ton âme<br /></span> -<span class="i0">A une étrangère, à une chanteuse.<br /></span> -<span class="i0">Avec elle tu te réjouirais dans les fêtes<br /></span> -<span class="i0">Chaque jour au son des instruments...<br /></span> -<span class="i0">Puis tu serais dépouillé, misérable,<br /></span> -<span class="i0">Honteux de tes caftans en haillons...<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span> -<span class="i0">N’oublie pas celle que tu laissa,<br /></span> -<span class="i0">Pleurant et griffant son visage...<br /></span> -<span class="i0">Mon cœur n’a plus de joie<br /></span> -<span class="i0">Et la vie loin de toi m’est à charge...<br /></span> -<span class="i0">Combien de temps, ô Dieu!<br /></span> -<span class="i0">Œil de mon cœur,<br /></span> -<span class="i0">Ta beauté me sera-t-elle cachée?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="r"> -27 novembre.<br /> -</p> - -<p>C’est un triste patio, tout décoré de stucs et de peintures aux ors -vieillis. Mais les murailles<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> oppressent l’étroite cour, elles semblent -étrangler le ciel, dont un carré se dessine au-dessus des arcades. Une -terne lueur glisse le long des parois humides, les salles s’emplissent -d’ombre et les reflets de leurs brocarts y meurent, exténués.</p> - -<p>Il fait gris et froid chez Mouley Abdallah; mon cœur est serré -d’angoisse par la mélancolie des choses, tandis que j’attends Lella -Meryem.</p> - -<p>Elle arrive, éblouissante de jeunesse, de parure et de beauté. On dirait -que l’air s’échauffe tout à coup, que la lumière vibre, plus ardente, -qu’une nuée d’oiseaux s’est abattue auprès de moi.</p> - -<p>Elle gazouille, elle rit, elle s’agite. Elle me pose mille questions et -ne me laisse pas le temps d’y répondre. Elle proteste de son affection, -me prodigue les flatteries et les compliments, remercie le Seigneur de -m’avoir envoyée vers elle... Je n’ai pu encore placer une parole... -C’est une folle petite mésange qui s’enivre de son babillage. Et je -m’étonne qu’un tel entrain, qu’une exubérance aussi joyeuse puissent -s’ébattre en pareille cage!... Même en de plus riants décors, je ne -connus jamais que des Musulmanes nonchalantes et graves, inconsciemment -accablées par leur destin.</p> - -<p>Mais Lella Meryem ne ressemble à aucune autre.</p> - -<p>On ne perçoit d’abord que l’ensorcellement de ses yeux, noirs, immenses, -allongés de kohol; des yeux au regard affolant sous l’arc sombre des -sourcils. Ils pétillent et s’éteignent, ils s’alanguissent et se -raniment, tour à tour candides,<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> sensuels, étonnés ou provocants. Ils -sont toute la lumière et toutes les ténèbres, étincelants comme des -joyaux, et plus mystérieux que l’onde au fond des puits. Ils éclipsent -les autre grâces dont Allah combla Lella Meryem.</p> - -<p>Car sa bouche est une fleur d’églantier prête à s’ouvrir; ses dents, les -boutons de l’oranger; sa peau, un pétale délicat; son petit nez -frémissant, un faucon posé au milieu d’un parterre.</p> - -<p>En vérité, Mouley Abdallah ne trouverait nulle part une femme aussi -séduisante, et ses promesses me semblent à présent moins -extraordinaires.</p> - -<p>Lella Meryem prépare le thé, tout en continuant à bavarder. Ses gestes -sont harmonieux, d’un charme rare; les petites mains rougies au henné -manient gracieusement les ustensiles d’argent et chacun de ses -mouvements révèle la souplesse de son corps, malgré l’ampleur des -vêtements. Elle porte un caftan rose et une tfina<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> de gaze citron -pâle, qu’une ceinture brodée d’or plisse à la taille en reflets -chatoyants. La sebenia<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> violette, bien tendue sur les demmouges<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, -encadre son visage comme une ancienne coiffure égyptienne. Un seul bijou -brille au milieu de son front, plaque d’or rehaussée de rubis et de -diamants, en dessous de laquelle se balance un minuscule croissant, -dont<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> la larme d’émeraude atteint l’extrémité des sourcils.</p> - -<p>—Je t’attendais depuis tant de jours! s’exclame-t-elle. Les négresses -m’avaient rapporté que tu habites chez Mouley Hassan, père de mon -époux... Combien grande mon impatience de te connaître!... Je ne vis -aucune Nazaréenne avant toi... Tu me plais! Promets-moi de revenir -souvent... Je ne reçois jamais personne, comprends-tu... Mouley Abdallah -ne me permet même pas de monter à la terrasse... Tu es la joie qu’Allah -m’envoie! Ne me fais pas languir trop longtemps en ton absence.</p> - -<p>Je promis tout ce qu’elle voulut. Et j’ai quitté la triste maison, -stupéfaite, ensorcelée, ravie, les yeux éblouis de soleil, et la tête -pleine de chansons.</p> - -<p class="r"> -30 novembre.<br /> -</p> - -<p>Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir -qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du -moqaddem<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de -ses biens.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span></p> - -<p>Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs -que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses -descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les -inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dieu seul est grand!<br /></span> -<span class="i0">Lui seul persiste!<br /></span> -<span class="i0">La seule paix durable.<br /></span> -<span class="i0">C’est à Lui que nous retournerons.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les -mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles -de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les -boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de -somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on -embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun -jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que -pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait.</p> - -<p>Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui -n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en -magnificence.</p> - -<p>Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches -parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la -pensée que<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival -pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué -que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté.</p> - -<p>Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les -salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde -entier»—le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et -roses, du crépuscule,—les femmes végétaient en ces longues pièces -luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh.</p> - -<p>Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage!</p> - -<p>Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre, -verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot; -tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois -tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des -bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des -feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les -pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à -l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...</p> - -<p>En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et -le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses -bosquets.</p> - -<p>Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des -merles sautillent à travers les<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> branches d’un vieux poirier; les guêpes -tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites -dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée, -où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures -merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la -Clémence d’Allah.</p> - -<p class="r"> -2 décembre.<br /> -</p> - -<p>—Balek! Balek!<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un -passage au milieu de la foule.</p> - -<p>Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que -les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre -leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du -hakem<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il -continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus -retentissants.</p> - -<p>Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché -spécialement au service de<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> mon mari. Les yeux pétillent dans sa face -presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez -s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent -d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de -sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba -négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir -de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des -mokhaznis et son allure a quelque chose de noble.</p> - -<p>Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il -évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant -les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour -l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre.</p> - -<p>Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout.</p> - -<p>En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous -procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux -escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous -carotter<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et -pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous -aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient -vis-à-vis de<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on -donnerait au besoin sa vie.</p> - -<p>Nous quittons les souks où les esclaves, les bourgeois aux blanches -draperies, les femmes du peuple emmitouflées dans leurs haïks, se -pressent autour des échoppes. Les petits ânes, chargés de légumes, -trottinent dans la cohue qui s’ouvre et se referme avec une inlassable -patience. Parfois un notable, campé sur une mule, passe imperturbable et -digne.</p> - -<p>Les ruelles s’engourdissent alentour dans la tiédeur du soleil, plus -calmes, plus solitaires par le contraste de leur bruyant voisinage...</p> - -<p>—Veux-tu entrer chez moi? C’est ici, me dit le mokhazni en désignant -une impasse.</p> - -<p>Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a bondi jusqu’à une porte, -à laquelle il heurte en proférant des «ouvre!» impérieux.</p> - -<p>La femme se dissimule derrière le battant qu’elle entrebâille, et elle -prononce les formules de bienvenue. Puis elle nous précède jusqu’au -patio, modeste et délabré, sur lequel donnent deux pièces tout en -longueur. Mais les carreaux rougeâtres reluisent, bien lavés; aucun -linge, aucun ustensile ne traîne, les matelas très durs sont garnis de -coussins, et une bouillotte fume dans un coin sur un canoun de terre.</p> - -<p>Accroupi près de la porte, Kaddour prépare le thé avec autant de grâce -et de soin que Mouley Hassan.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p>Ce n’est plus notre mokhazni, mais un Arabe dont je suis l’hôte.</p> - -<p>Astucieux, il avait prévu ma visite et a su m’attirer dans son quartier. -Zeineb porte un caftan neuf et une tfina fraîchement blanchie.</p> - -<p>—C’est la fille d’un notaire, m’apprend Kaddour avec satisfaction; du -reste, moi-même je suis Chérif!</p> - -<p>Qui n’est pas Chérif à Meknès?</p> - -<p>La jeune femme verse l’eau chaude sans omettre de me congratuler selon -les règles. Elle a de beaux yeux, dont la nuance grise étonne, et un -visage régulier. C’est une vraie citadine à la peau blanche, aux allures -langoureuses; mais des éclairs traversent parfois ses prunelles, sous -l’ombre des cils palpitants...</p> - -<p>Elle me présente sa sœur Mina, une grande fille timide et pâle, à l’air -niais; puis elle m’apporte de l’eau de rose et un mouchoir brodé qu’elle -tient à m’offrir.</p> - -<p>Une humble allégresse anime le petit patio: des canaris gazouillent en -leurs cages, quelques plantes égayent des poteries grossières, et le -soleil glisse de beaux rayons dorés jusqu’à la margelle d’un puits -ouvrant son œil presque au ras du sol, dans un vétuste encadrement de -mosaïques.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p class="r"> -5 décembre.<br /> -</p> - -<p>Les vêtements des Marocaines ne sont point, comme les nôtres, de coupe -compliquée. La tchamir, le caftan et la tfina—tuniques superposées, en -forme de kimonos,—ne diffèrent que par le tissu, et se taillent sur un -même modèle.</p> - -<p>Le tchamir est de percale blanche; le caftan, de drap, de satin ou de -brocart aux couleurs vives; la tfina, toujours transparente, en simple -mousseline ou en gaze d’impalpable soie.</p> - -<p>Une ceinture, brodée d’or, retient les plis autour de la taille; une -cordelière relève l’ampleur des manches. Les pieds, teints de henné, -chaussent négligemment des cherbil en velours, où s’enlacent les -broderies à l’éclat métallique.</p> - -<p>Les cheveux se dissimulent sous la sebenia, large foulard de soie, -parfois couronnée d’un turban.</p> - -<p>Ce sont bien les vêtements lourds, embarrassants et vagues, convenant à -ces éternelles recluses qui, d’une allure toujours très lasse, évoluent -entre les divans... Les fillettes et les aïeules portent des robes -identiques. Seulement les matrones adoptent des nuances plus sévères, -et, puisque leur temps de plaire est passé, elles se gardent<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> des tissus -aux dessins fantaisistes qui font le bonheur des jeunes femmes.</p> - -<p>Dès qu’une batiste nouvelle, un satin jusqu’alors inconnu, sont mis en -vente à la kissaria<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> toutes les Musulmanes de Meknès se sentent -ravagées d’un même désir.</p> - -<p>Aussitôt les unes se montrent plus caressantes, pour enjôler leurs -époux; les autres sacrifient le gain d’un travail de broderie; celle-ci -confie à la vieille Juive—habituelle et complaisante messagère,—une -sebenia dont elle veut se défaire; celle-là, moins scrupuleuse, dérobe, -sur les provisions domestiques, un peu d’orge, de farine ou d’huile, -qu’elle revendra clandestinement...</p> - -<p>Ainsi, la batiste nouvelle, le satin inconnu suscitent, à travers la -cité, mille ruses, mille travaux et mille baisers... Et soudain, toutes -les belles—riches citadines et petites bourgeoises—s’en trouvent -uniformément parées. Il faut être une bien pauvre femme, dénuée -d’argent, de grâce et d’astuce, pour ne point revêtir l’attrayante -nouveauté.</p> - -<p>Or, comme les modes ne varient point, ou si peu, toutes les Musulmanes, -en l’Empire Fortuné,—de Marrakech à Taza, de l’enfance à la -sénilité—se ressemblent étrangement, quant à la toilette, et les très -anciennes sultanes, au temps de Mouley Ismaïl, portaient sans doute, -avec le même air<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> d’accablement, des caftans aux larges manches et de -volumineux turbans.</p> - -<p>Encore, y a-t-il, pour chacune, des traditions et des règles qui -restreignent, dans les couleurs, la liberté de leur fantaisie: le «bleu -geai», le vert, le noir, le «raisin sec» ne conviennent qu’aux blanches, -à celles dont la chair est de lait et que le poète compare volontiers à -des lunes.</p> - -<p>Les peaux ambrées se font valoir par des roses, des «pois chiches», des -«radis» et des «soleils couchants».</p> - -<p>Les négresses attisent leurs brûlants attraits avec la violence des -rouges et des jaunes qu’exaspèrent leurs faces de nuit.</p> - -<p>Nulle n’oserait essayer les nuances interdites à son teint par -l’expérience des générations et des générations.</p> - -<p>Lella Meryem s’indigna fort de ce beau caftan orange, dont les ramages -d’argent sinuaient, à travers les plis, en éclairs acides et en -arabesques délicatement grises, et que je voulais m’acheter pour des -noces.</p> - -<p>—O ma sœur! tu n’y songes pas! Les gens se moqueraient de toi en -disant: «La femme du hakem ne sait pas mieux s’habiller qu’une -bédouine...» A toi qu’Allah combla de ses grâces et fit plus blanche -qu’un réal d’argent, il faut les teintes sombres ou tendres.</p> - -<p>Elle me choisit un brocart jasmin salok, qui est d’un violet presque -groseille, un autre vert éme<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>raude fleuri d’or et un troisième où des -bouquets multicolores s’épanouissent dans les ténèbres du satin.</p> - -<p>Aujourd’hui, j’ai trouvé Lella Meryem assombrie d’une préoccupation... -Elle tenait à la main un morceau de tulle blanc couvert de légères -guirlandes brodées.</p> - -<p>—Vois, me dit-elle, ce madnous (persil) qui vient d’arriver à la -kissaria. Vois combien joli sur mon caftan «cœur de rose»! J’en voudrais -avoir une tfina. Et cette chienne de Friha qui s’est fâchée parce que je -n’ai pas voulu lui donner plus de trois réaux d’une sebenia qu’elle -m’apportait!... Voici un demi-mois qu’elle ne revient plus ici!... Oh -mon malheur! Qui donc fera mes achats désormais, si cette Juive de péché -se détourne de moi! Puisse-t-elle être rôtie dans la fournaise! On m’a -dit que Lella el Kebira, Lella Maléka, Lella Zohor et tant d’autres ont -déjà leur «persil», alors que moi je n’en n’ai pas!</p> - -<p>Le joli visage de la Cherifa se contracte d’une enfantine petite moue... -J’ai pitié de son extrême détresse, et propose d’aller faire l’achat de -ce «persil» passionnément désiré.</p> - -<p>Le kissaria, le marché aux étoffes, n’est pas loin. Elle forme plusieurs -rues couvertes, le long desquelles s’alignent des échoppes qui sont -grandes comme des placards. Graves et blancs, enturbannés de mousseline, -les marchands se tiennent accroupis dans leurs boutiques minus<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>cules, au -milieu des cotonnades, des draps et des soieries. Ils ont des gestes -harmonieux en touchant les étoffes, de longs doigts pâles où brille une -seule bague, des airs exquis et distingués. Ils me saluent avec -déférence, une main appuyée sur le cœur et le regard doucement souriant. -Je m’arrête devant Si Mohammed el Fasi; il étale aussitôt, pour que je -m’asseye, un morceau de drap rose, sur les mosaïques du degré qui donne -accès à son échoppe. Après mille salutations et politesses raffinées, il -me montre les différents «persils» aux guirlandes bleues, mauves ou -jaunes, dont les élégantes de Meknès veulent toutes avoir des tfinat...</p> - -<p>Alentour, des femmes berbères discutent âprement pour quelques coudées -de cotonnade. Des Juives, des esclaves, des Marocaines, enveloppées de -leurs haïks, se livrent à d’interminables marchandages, sans que les -placides négociants se départent de leur indifférence.</p> - -<p>Toutes ces échoppes si jolies, si gaies avec leurs boiseries peintes, -leurs volets précieusement décorés, évoquent une suite de petites -chapelles, devant lesquelles de blanches nonnes font leurs dévotions...</p> - -<p>Combien de belles, qui ne connaîtront jamais ce souk où les boutiques -regorgent des étoffes dont elles rêvent, attendent, derrière les murs, -le retour de leurs messagères!...</p> - -<p>Alors, je me hâte à travers les ruelles enso<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>leillées, car je rapporte -un trésor: le «persil» de Lella Meryem.</p> - -<p class="r"> -7 décembre.<br /> -</p> - -<p>Yasmine et Kenza, les petites adoptées que nous avions laissées à Rabat, -arrivent avec notre serviteur le Hadj Messaoud, très ahuries par ce long -voyage qu’il leur fallut faire pour nous rejoindre.</p> - -<p>Misérables fillettes du Sous que leur destin conduisit chez des -Nazaréens, elles y ont pris l’âme de Marocaines habituées au luxe des -villes. Oubliant les gourbis de terre et les tentes en poils de chèvre, -elles évoluent sans étonnement dans notre nouvelle et somptueuse -demeure.</p> - -<p>—Celle de Rabat était mieux, déclarent elles. Par les fenêtres on -apercevait toute la ville française!... Ici, on ne voit que les maisons -du pays...</p> - -<p>—Mais il y a des mosaïques et des stucs ciselés.</p> - -<p>—Qu’ai-je à faire de ces choses à nous? riposte Yasmine.</p> - -<p>Pourtant, la terrasse les ravit, car elles pourront y bavarder, au -crépuscule, avec des voisines.</p> - -<p>—O ma mère! sais-tu comment ces femmes portent la tfina?... Étrange est -leur coutume!<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p>Non, certes, je n’avais pas remarqué ce détail...</p> - -<p>Il y a quelques heures à peine que Yasmine et Kenza sont arrivées, et -déjà elles retroussent élégamment leurs tuniques, selon la mode de -Meknès!</p> - -<p class="r"> -8 décembre.<br /> -</p> - -<p>Des babillages au-dessus de la ville, lorsque le soleil déclinant -magnifie les plus humbles choses...</p> - -<p>Les vieux remparts rougissent ainsi que des braises; les minarets -étincellent par mille reflets de leurs faïences; les hirondelles, qui -tournoient à la poursuite des moucherons, semblent des oiseaux d’or -évoluant dans l’impalpable et changeante fantaisie du ciel.</p> - -<p>Pépiements, disputes, bavardages, cris de femmes et d’oiseaux...</p> - -<p>L’ombre de Meknès s’allonge, toute verte, sur le coteau voisin et -l’envahit... Le dôme d’un petit marabout, ardent comme une orange au -milieu des feuillages, n’est plus, soudain, qu’une coupole laiteuse, -d’un bleu délicat. La lumière trop vive s’est atténuée, les montagnes -s’enveloppent de brumes chatoyantes et pâles... seuls, les caftans des -Marocaines jettent encore une note dure dans l’apaisement du crépuscule. -Ils s’agitent sur<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> toutes les terrasses. Ils sont rouges, violets, -jaunes ou verts, excessivement. Leurs larges manches flottent au rythme -convenu d’un langage par signes. Ainsi les femmes communiquent, de très -loin, avec d’autres qu’elles n’approcheront jamais.</p> - -<p>A cette heure, elles dominent la ville, interdisant aux hommes l’accès -des terrasses. Elles surgissent au-dessus des demeures, où elles -attendirent impatiemment l’instant de détente et de presque liberté, -dans l’étendue que balaye le vent... Mais il est des recluses, plus -recluses que les autres, les très nobles, les très gardées, qui ne -connaîtront jamais les vastes horizons, ni les chaînes du Zerhoun -sinuant derrière la ville, ni les voisines bavardes et curieuses... Et -les Cherifat sentent leur cœur plus pesant lorsque l’ombre envahit les -demeures. Elles songent à celles qui s’ébattent là-haut: les esclaves, -les fillettes, les femmes de petite naissance...</p> - -<p>Combien leur sort est enviable! Quelques-unes se livrent aux escalades -les plus hardies pour rejoindre des amies. Elles se montrent une étoffe, -échangent des sucreries et des nouvelles. Rien ne saurait égaler la -saveur d’une histoire scandaleuse!</p> - -<p>Mais elles restent indifférentes à la magie du soir.</p> - -<p>Une adolescente, ma voisine de terrasse, se tient à l’écart des groupes, -toujours pensive.</p> - -<p>Un obsédant souci contracte sa bouche aux<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> lèvres charnues. Elle a le -visage rond, les joues fermes et brunes, un nez légèrement épaté, des -yeux plus noirs que les raisins du Zerhoun. Lella Oum Keltoum n’est pas -belle, mais elle possède d’immenses richesses.</p> - -<p>Son père, Sidi M’hammed Lifrani, mourut il y a quelques années. C’était -un cousin de Mouley Hassan. Il ne laissa qu’une fille, héritière de sa -fortune, ma sauvage petite voisine.</p> - -<p>Je la salue:</p> - -<p>—Il n’y a pas de mal sur toi?</p> - -<p>—Il n’y a pas de mal, répond-elle sans un sourire.</p> - -<p>Le silence nous sépare de nouveau, comme chaque soir, car je n’ai pas su -encore apprivoiser la taciturne. Lella Oum Keltoum détourne la tête et -son regard s’en va très loin, dans le vague du ciel... Les esclaves -bavardent et rient, accoutumées sans doute à cette étrange mélancolie. -Une grosse négresse, flamboyante de fard, promène ses airs repus en des -vêtements trop somptueux. Ses formes, d’une plénitude abusive, roulent -et tanguent à chacun de ses pas. Une aimable grimace épanouit, en mon -honneur, sa face de brute, tandis qu’elle s’approche de la terrasse.</p> - -<p>—Comment vas-tu?</p> - -<p>—Avec le bien... Quel est ton état?</p> - -<p>—Grâce à Dieu!</p> - -<p>—Qui es-tu?</p> - -<p>—La «maîtresse des choses» en cette de<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>meure, répond-elle, non sans une -vaniteuse complaisance.</p> - -<p>—Je croyais que Sidi M’hammed Lifrani,—Dieu le garde en sa -Miséricorde!—n’avait laissé aucune épouse?</p> - -<p>—Certes! mais moi, j’ai enfanté de lui Lella Oum Keltoum.</p> - -<p>—Ah! c’est ta fille... Elle semble malade, la pauvre!</p> - -<p>—Oui, sa tête est folle... Aucun toubib ne connaît de remède à ce mal, -ricane la négresse en s’éloignant.</p> - -<p>La fillette, qui épiait notre entretien, me jette un regard malveillant. -Qu’ai-je fait pour m’attirer sa rancune?</p> - -<p>Je voudrais l’apaiser, mais elle a disparu tout à coup, comme une -chevrette effarouchée.</p> - -<p>La cité crépusculaire se vide.</p> - -<p>La nuit bleuit doucement, noyant d’ombre les choses éteintes. La vallée -devient un fleuve ténébreux, les montagnes ne sont plus que d’onduleuses -silhouettes. Un grand silence plane sur la ville.</p> - -<p>Tous les oiseaux ont regagné leurs nids, et toutes les femmes, leurs -demeures.<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p class="r"> -10 décembre.<br /> -</p> - -<p>Lella Meryem incline aux confidences. Par elle j’apprends les petits -secrets des harems, ceux que les autres ne diront pas, malgré leur -amitié.</p> - -<p>—Tu es plus que ma sœur, déclare-t-elle, j’ai mesuré ton entendement.</p> - -<p>—Pourquoi, lui ai-je demandé, n’habitez-vous pas, selon la coutume, -chez le père de ton mari? Là, tu te plairais auprès de Lella Fatima -Zohra, là des jardins où te promener, des fontaines toujours -murmurantes...</p> - -<p>—Sans doute, me répondit-elle, mais là se trouve Mouley Hassan.</p> - -<p>Son regard compléta les paroles, et je devinai: Mouley Abdallah, homme -de sens, voulut soustraire sa charmante gazelle aux coups d’un chasseur -endurci.</p> - -<p>Certes, ce serait un grand péché devant Allah, que de jeter les yeux sur -l’épouse de son fils! Mais Mouley Hassan ne sait pas refréner ses -désirs, et, peut-être, croit-il à des droits d’exception, pour un -personnage tel que lui...</p> - -<p>Qui blâmerait la prudence de Mouley Abdallah, possesseur d’une perle si -rare, à l’éclat merveilleux?<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>—O Puissant! que de négresses, que de vierges! s’exclame la petite -Cherifa. Mouley Hassan se rend à Fès chaque fois qu’arrive un convoi -d’esclaves et il en ramène les plus belles. Lella Fatima Zohra montre -bien de la patience! Et que ferait-elle, la pauvre? Mouley Hassan l’a -rejetée comme un vieux caftan... Sais-tu, continue-t-elle, les yeux -brillants, que, malgré sa barbe blanche, il veut encore épouser une -jeune fille!</p> - -<p>—Un jour, Lella Fatima Zohra m’en a parlé, mais j’ignore même le nom de -celle qu’il choisit.</p> - -<p>—C’est Lella Oum Keltoum, ta voisine de terrasse, tu dois la connaître?</p> - -<p>Lella Oum Keltoum! La sombre fillette que ne peuvent distraire les -splendeurs du couchant ni la réunion des femmes bavardes...</p> - -<p>—Pourquoi le Chérif la convoite-t-il ainsi? Elle n’est pas même -jolie... Il ne manque pas à Meknès de vierges plus attirantes.</p> - -<p>—Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le -pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux -d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum -Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage.</p> - -<p>—Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le -choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes, -et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes -sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui -qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui -songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien -malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont -différentes.</p> - -<p>»C’est une étrange histoire entre les histoires:</p> - -<p>»Son père, Sidi M’hammed Lifrani—Dieu l’ait en sa Miséricorde,—était -un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de -vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs -d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans -les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie -de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique -enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays.</p> - -<p>»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux -cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et -plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand -vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y -parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley -Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella -Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents!<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p> - -<p>»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût -conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un -péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse -de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il -sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses -affaires.</p> - -<p>»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une -formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il -chrétien, fût-il juif,—hachek<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>!—pourvu qu’il se convertit à -l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant -notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être -célébré.</p> - -<p>»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos -usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament -conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par -prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler -ce testament sans se léser lui-même.</p> - -<p>—Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à -choisir un époux de son gré.</p> - -<p>—C’est justement ce qu’avait voulu son père, mais le meilleur cheval, -quand il est mort, ne<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> saurait porter un caillou... Mouley Hassan -chercha, tout d’abord, à faire annuler le testament. Le Cadi s’y refusa. -Il voulut ensuite ramener Lella Oum Keltoum à Meknès. Elle était restée -à Fès comme au temps de son père, et elle échappait mieux, ainsi, aux -desseins du Chérif.</p> - -<p>»Le tuteur, un homme juste et craignant Dieu, essaya de s’opposer à ce -retour; il connaissait les convoitises de Mouley Hassan. Alors celui-ci -demanda sa révocation. Certes, il dut payer beaucoup, car il l’obtint. -Un autre tuteur fut nommé, et commencèrent les tourments de Lella Oum -Keltoum. Elle vit entourée d’ennemis. Sa mère, Marzaka, est la plus -mauvaise; une esclave ne saurait avoir qu’un cœur d’esclave. Mouley -Hassan acheta sa complicité par des cadeaux. C’est Marzaka elle-même qui -a traîné sa fille à Meknès, malgré sa résistance.</p> - -<p>—Et si Lella Oum Keltoum désignait un autre homme!</p> - -<p>—Elle l’a voulu. Par défi, elle prétendait épouser un nègre affranchi. -Mouley Hassan interdit aux notaires d’aller recevoir sa déclaration, et -Marzaka battit sa fille jusqu’à ce que la peau s’attachât aux cordes... -Quant au nègre, on ignore ce qu’il devint, et les gens disent en parlant -de lui:—«Qu’Allah l’ait en sa miséricorde!» comme pour un mort...</p> - -<p>—S’il plaît à Dieu! m’écriai-je, Lella Oum Keltoum finira par -l’emporter sur tous ces perfides!<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p> - -<p>—Qui le sait! Nul n’échappe à son destin. Tu connais l’histoire de ce -marchand trop prudent: pour éviter les voleurs, il coucha dans un -fondouk. Or la terrasse était vieille et s’écroula sur lui... Sa mort -était écrite cette nuit-là.</p> - -<p>—Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum -Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus?</p> - -<p>—Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce -qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa -résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente, -quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait -agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le -mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley -Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais -il a bien trop d’orgueil pour le croire...</p> - -<p>Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même -chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant, -elle s’écrie:</p> - -<p>—O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces -de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi, -on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma -pensée, elle l’aura fait venir de Fès.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - -<p class="r"> -20 décembre.<br /> -</p> - -<p>Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du -kaouadji<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri -jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une -apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses -finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que -l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne, -lamentable.</p> - -<p>Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret -chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de -la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa -boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des -longues pipes ciselées et peintes.</p> - -<p>Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil...</p> - -<p>Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient, -perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à -peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur -voluptueuse.<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p> - -<p>Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante -et suave:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">—Viens, Lella!...<br /></span> -<span class="i2">... ô ma gazelle!<br /></span> -<span class="i2">... mon petit œil!<br /></span> -<span class="i2">... mon petit foie!<br /></span> -<span class="i0">... Viens, ô ma dame! ma chérifa!...<br /></span> -<span class="i2">... viens!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le jour s’éteint.</p> - -<p>Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide.</p> - -<p>Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles -tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang.</p> - -<p class="r"> -3 janvier 1916.<br /> -</p> - -<p>Les demeures mystérieuses n’ont plus de secret pour moi, je connais -leurs splendeurs et leurs trésors si bien cachés. Je sais les noms, les -coutumes et les grâces de celles autour de qui furent élevées les hautes -murailles. Je m’initie aux intrigues et aux drames de leur existence:</p> - -<p>Lella Maléka et Lella Zohra co-épouses de Sidi M’hammed El Ouazzani, se -consolent, avec leurs esclaves, des privations imposées par un vieux -mari... Une haine farouche divise au contraire toutes les femmes et -toutes les négresses du voluptueux Si Larbi El Mekki, car il leur -distribue ses<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> faveurs inégalement, sans souci du châtiment qui l’attend -au jour de la Rétribution<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<p> </p> - -<p>Austère et calme, la demeure du notaire Si Thami n’abrite qu’un touchant -bonheur familial. Une vieille servante aide aux soins des enfants que -Zohor met au monde avec une inlassable fécondité.</p> - -<p> </p> - -<p>Le palais du marchand Ben Melih contemple mille et une orgies. Les -libertins de la ville s’y donnent rendez-vous. Chacun sait qu’on y est -aussi facilement accueilli que dans les bouges de Sidi Nojjar. Les -riches débauchées n’ont pas même les exigences des courtisanes. Seule -une frénésie de vice, de plaisir et de curiosité les pousse à des -aventures qui n’ont rien de très périlleux, car le maître, impuissant à -réprimer les désordres de son harem, se résout à les ignorer... -Pourtant, il y a quelques jours, on l’entendit crier, du haut de sa -mule, à un forgeron:</p> - -<p>—Eh! le maalem Berrouaïl! Fais-moi, pour ma terrasse, une serrure dont -les ruses du Malin ne pourront triompher!</p> - -<p>Les gens riaient sous le capuchon de leurs burnous et se demandaient -entre eux:<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>—Qu’a-t-il pu se passer chez Si Ben Melih pour qu’il s’en émeuve ainsi?</p> - -<p>C’est que, le matin même, il avait été appelé par le Pacha afin de -reprendre trois fugitives: sa sœur, sa fille et une favorite, ramassées -ivres mortes durant la nuit!... Et la publicité de ce scandale dépassait -la résignation du marchand.</p> - -<p> </p> - -<p>Lella Lbatoul, la femme de Si Ahmed Jebli le fortuné, dirige sa maison -avec intelligence et sévérité.</p> - -<p>—Les esclaves doivent être surveillées de près, dit-elle, si l’on n’y -prenait garde, elles mangeraient jusqu’aux pierres du logis.</p> - -<p>Les heures, pour elle, ne passent point inemployées. Du sofa où elle se -tient accroupie, elle commande toute une armée de négresses: les unes, -auprès de la fontaine, s’activent à savonner du linge: les autres -épluchent des légumes ou cuisent les aliments. Chacune a sa besogne qui -varie de semaine en semaine. Il y a la «maîtresse de la vaisselle», la -«maîtresse du chiffon», la «maîtresse du thé», la «maîtresse des -vêtements». Une vieille esclave de confiance, la «maîtresse des -placards», assume la responsabilité des clés et des provisions.</p> - -<p>On dirait une ruche bourdonnante, où les ouvrières s’absorbent en leur -travail. Malgré son apparente oisiveté, la «maîtresse des choses»,<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> -Lella Lbatoul, en est la reine, l’organe essentiel, sans qui rien ne -subsisterait.</p> - -<p> </p> - -<p>De ces Musulmanes si diverses, nulle n’atteint la sagesse de Lella -Fatima Zohra, ni l’attrait de cette exquise petite écervelée, mon amie -Lella Meryem.</p> - -<p>Elle est un enchantement pour les yeux, un parfum à l’odorat, une -harmonie ensorceleuse. Elle est inutile, frivole et superflue, car elle -n’est que beauté.</p> - -<p>Avant de me connaître, Lella Meryem se mourait d’ennui sans le savoir. -Les journées sont longues à passer, et si semblables, si monotones -malgré la gaieté qu’elle dépense!</p> - -<p>Elle se lève tard, s’étire, bavarde avec ses négresses, savoure -longuement la harira<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<p>Puis elle se pare, grave cérémonie compliquée. Une petite esclave -apporte les coffrets, les parfums, les vêtements, les sebenias et les -turbans pliés en des linges aux broderies multicolores.</p> - -<p>Lella Meryem se plaît à varier chaque jour la nuance de ses caftans de -drap et de ses tfinat transparentes. Sur un caftan «radis», elle fait -chatoyer les plis d’une mousseline vert printemps. Elle éteint l’ardeur -d’un «soleil couchant» par un nuage de gaze blanche. Elle marie -tendrement<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> les roses et les bleus pâles. Lella Meryem est jolie en -toutes ses fantaisies, tel le rayon de soleil qui embellit ce qu’il -touche. Mais elle se plaint de ne pouvoir, assez souvent, revêtir les -lourds brocarts ramagés d’or et les joyaux réservés aux fêtes.</p> - -<p>—Mes coffres en sont remplis, dit-elle, avec fierté, je puis encore -assister à bien des noces sans jamais remettre la même toilette. Mon -père—que Dieu le garde en sa miséricorde!—n’avait pas rétréci avec -moi!... Mouley Abdallah non plus, ajoute-t-elle. Regarde ces bracelets -qu’il m’a rapportés de Fès.</p> - -<p>Elle me passe les massifs bijoux d’or ciselé, selon le goût moderne, de -ceux que l’on apprécie à leur poids. Même les sultanes du Dar Maghzen -envieraient ces parures qui émeuvent à peine Lella Meryem.</p> - -<p>On lui a tant dit qu’elle était la plus belle lune d’entre toutes les -lunes! qu’aucune étoile ne saurait briller auprès d’elle... Mouley -Abdallah s’affole en la contemplant. Elle se laisse adorer sans -étonnement et sans ivresse. Tout de Lella Meryem est léger, superficiel, -gracieux et charmant. Son petit cœur d’oiseau ne saurait contenir une -passion. Elle n’a pas plus de vices que d’amour.</p> - -<p>O précieuse!</p> - -<p>O chanson!</p> - -<p>O petite brise parfumée!</p> - -<p>Du bout de son doigt, enroulé de batiste, elle étale du rouge sur ses -joues, attentive à faire une<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> tache bien ronde aux bords atténués. Elle -avive le pétale ardent de sa lèvre supérieure, tandis que l’autre lèvre, -assombrie de souak, semble tomber d’un pavot noir.</p> - -<p>A l’aide d’un bâtonnet enduit de kohol, qu’elle glisse entre les cils, -elle agrandit ses splendides yeux de houri, ses yeux aux mille lueurs, -ses yeux où l’on perçoit une âme ardente et merveilleuse... qui n’existe -pas.</p> - -<p>Il ne lui reste plus qu’à tracer avec une longue aiguille de bois, -trempée dans la gomme de liak, un minutieux dessin, compliqué comme une -broderie de Fès, qui s’épanouit au milieu du front.</p> - -<p>Lorsqu’elle a décidé entre les sebenias de soie aux couleurs éclatantes, -réajusté ses grands anneaux d’oreilles et sa ferronnière en diamants, -Lella Meryem s’immobilise, un instant.</p> - -<p>La grande occupation de sa journée s’achève, et maintenant, tant -d’heures encore à remplir!...</p> - -<p>Lella Meryem se désintéresse des esclaves et des travaux domestiques. -Dada, la nourrice de Mouley Abdallah, s’y entend, grâce à Dieu, beaucoup -mieux qu’elle. La couture et la broderie sont, pour sa vivacité, de trop -calmes distractions. Les visiteuses viennent bien rarement, à son gré, -lui apporter les nouvelles des autres harems.</p> - -<p>O Prophète! que les heures sont lentes!</p> - -<p>Lella Meryem monte aux salles du premier étage, s’accroupit sur les -divans, bâille, puis redescend. Elle envoie une esclave chez Lella -Fatima<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> Zohra, et une autre dans sa famille. Au retour des négresses, -elle commente indéfiniment de très petits incidents.</p> - -<p>Le repas arrive enfin. Il se prolonge, il prend une importance extrême -dans la monotonie du temps.</p> - -<p>Les plats ont été portés d’abord au Chérif et à ses hôtes habituels. Une -épouse ne leur connaît jamais que cet air ravagé, cet écartèlement des -viandes dont il manque les meilleurs morceaux.</p> - -<p>Lella Meryem déjeune toute seule, nulle femme de sa maison ne pouvant -prétendre à l’honneur de manger avec la très noble petite Chérifa. Elle -picore, de-ci, de-là, pour s’amuser, sans réel appétit. Après elle, les -mets seront servis, par ordre hiérarchique, aux divers groupes de -parentes pauvres, de servantes et d’esclaves qui composent son -entourage. Et il ne reste guère que des os nageant dans un peu de sauce, -lorsqu’ils parviennent au petit cercle vorace des trois négrillons et de -la jeune Saïda.</p> - -<p>La journée se dévide sans hâte, tel un écheveau pesant. Lella Meryem -prend le thé, bavarde, rit et s’ennuie. De vagues rumeurs arrivent à -elle, à travers les murs. Qu’est-ce que cela?... Elle dépêche à la porte -Miloud le petit nègre.</p> - -<p>Il ne revient plus... elle s’impatiente. Une esclave va le rechercher... -Ce n’était rien, une querelle de gens... Mais ce pécheur de Miloud en a -profité pour s’amuser avec les négrillons voisins.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p>Miloud est fouetté.</p> - -<p>Après cela, on ne sait plus que faire...</p> - -<p>Et voici l’heure troublante où le soleil empourpre le haut des murs, où -de toutes les maisons de Meknès, les femmes grimpent aux terrasses et se -réunissent au-dessus de la ville, dans l’enchantement du moghreb...</p> - -<p>Lella Meryem reste seule en son logis enténébré, car la jalousie -prudente de Mouley Abdallah lui interdit l’accès des terrasses.</p> - -<p>Il faut que je vienne à cette heure, pour distraire son esprit de -l’obsédante envie, de l’unique chose qu’elle désire et n’obtiendra -jamais: prendre part aux bavardages qui s’échangent d’une demeure à -l’autre, et montrer aux voisines, à toutes les voisines, proches et -lointaines, à celles dont elle ignore même les noms, leur montrer -qu’elle est belle, chérie et comblée.</p> - -<p>Et que ses parures se renouvellent comme les jours, présents d’Allah...</p> - -<p class="r"> -10 janvier.<br /> -</p> - -<p>Ma voisine de terrasse—la farouche, l’inquiète, la chevrette noire et -soupçonneuse—ne s’enfuit plus à mon approche. Lella Meryem dut lui -faire savoir que je serais une alliée.<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p> - -<p>Parce que les tourments sont trop lourds à supporter dans l’isolement, -parce que sa mère et les autres femmes du logis la trahiront pour -quelques réaux, c’est à moi l’étrangère, la Nazaréenne, que Lella Oum -Keltoum découvre sa détresse... Un soir, elle osa m’appeler, et, depuis -lors, au moghreb, comme toutes les Marocaines et tous les oiseaux -babillards, perchée sur le mur qui sépare nos terrasses, elle bavarde -inlassablement.</p> - -<p>Mais, à mesure que le crépuscule assombrit le monde, Lella Oum Keltoum -sent épaissir les ténèbres de son cœur et noircir la fatalité.</p> - -<p>Étrange enfant, mauvaise, irascible, sans beauté ni grâce, et cependant -attachante en sa révolte désespérée. Elle lutte, elle se cabre, elle -brave sa mère, son tuteur, les notaires et le Cadi, tous vendus au -Chérif pour la livrer comme une proie. Elle crie sous les coups, a des -ruses puériles, répond à la violence par de fausses promesses, mais -jamais ses lèvres ne prononcent l’acceptation solennelle qu’imposa la -prudence du père. L’entêtement de cette fillette l’emporte sur le -superbe Mouley Hassan et déjoue ses profonds desseins.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum exècre sa mère, ses négresses et les parentes de son -entourage. Elle les maudit, par derrière, d’effroyables malédictions.</p> - -<p>—Puissent les punaises rouges te dévorer tout entière.</p> - -<p>—Puisse ta langue enfler dans ta bouche et t’étouffer.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p> - -<p>—Puisse ton ventre se couvrir de lèpre!</p> - -<p>—La cécité dans tes yeux, s’il plaît à Dieu!</p> - -<p>Elle affirme son autorité sur les esclaves comme une enfant rageuse, -leur jette ses babouches au visage, les humilie et les frappe -haineusement.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum éprouve une joie mauvaise en me contant les tourments -qu’elle leur inflige. Ses veux de chatte, vifs et perçants, luisent de -cruauté...</p> - -<p>Chaque jour cependant approche le terme de son malheur. Qui saurait -modifier les arrêts d’Allah?</p> - -<p>—Pourquoi, lui dis-je, refuses-tu d’épouser Mouley Hassan. Il est -riche, noble et grand parmi les grands!... Combien de vergers, de terres -et de belles demeures il possède! Il te donnerait beaucoup de présents.</p> - -<p>—Il est vieux, réplique-t-elle d’une voix irritée, il a trois femmes, -et moi je veux mon cousin Mouley El Fadil...</p> - -<p>—Quoi, ce jouvenceau qui étudie à la mosquée?</p> - -<p>—Oui! sa barbe est encore toute petite... nous avons joué ensemble -quand nous étions enfants. C’est lui que je préfère.</p> - -<p>—Sais-tu seulement s’il te veut pour épouse?</p> - -<p>—Par Allah! qui donc refuserait mes biens? riposte la fillette en se -rengorgeant. Mais Mouley Hassan est puissant et le fils de mon oncle a -peur... Moi, je ne crains personne, ajoute-t-elle avec un rire acide.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p>Sa brusque expansion s’arrête, son regard s’éteint... et j’aperçois sa -mère, la grosse négresse mielleuse, qui s’approche, tout épanouie -d’affabilité. Ses hanches trop lourdes la font osciller de droite et de -gauche, tel un kemkoum<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> de hammam. Elle exhale un parfum de roses et -d’huile rance.</p> - -<p>Nous échangeons d’innombrables politesses et nos sourires les plus -suaves.</p> - -<p>—Puisses-tu, ajoute enfin Marzaka la négresse, raisonner un peu cette -folle! Je n’ignore pas ton entendement et les gens louent ta prudence.</p> - -<p>—Il ne saurait y avoir meilleurs conseils que ceux d’une mère, -répondis-je, afin de ne point éveiller sa méfiance. Les jeunes ont tout -avantage à consulter leurs devanciers.</p> - -<p>Je craignis, un instant, de m’attirer, par ces paroles, la rancune de -Lella Oum Keltoum. Mais, habituée aux ruses, elle sut deviner la mienne, -car elle insista pour que je vinsse, le lendemain, sur l’invitation que -m’en faisait la négresse.</p> - -<p>Bien que nos demeures soient mitoyennes, il me fallut faire un long -détour afin d’arriver chez mes voisines. Leur porte se terre au fond -d’une impasse, à laquelle on n’accède que par un dédale de ruelles -sombres et ruinées.</p> - -<p>Le palais de Sidi M’hammed Lifrani se dégrade<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> aussi lamentablement que -les masures d’alentour. De longues crevasses, d’où s’échappent des -herbes et des résédas sauvages, lézardent ses murailles; les pluies ont -raviné sa façade. La somptuosité du patio, pavé de marbres noirs et -blancs, proteste contre l’incurie des habitantes. Une lèpre jaunâtre -ronge les ciselures des stucs; les colonnes s’effritent; les mosaïques, -arrachées aux murs, y ont laissé de petits trous poussiéreux; les -précieuses peintures et les ors des boiseries meurent sous les -infiltrations de l’hiver. Dans les salles négligées traînent de -vulgaires ustensiles; les esclaves roulent le couscous et allument des -canoun sur les tapis... Les sofas n’ont pas même la décence de leur -misère; de larges déchirures baillent à travers leurs brocarts où les -arabesques d’or n’ont laissé que des traces jaunâtres. Les taches de -bougie maculent toutes les étoffes. Des mousselines, salies et trouées, -protègent de flasques coussins, dont les esclaves ont dérobé la laine.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum, à qui toutes choses appartiennent, n’est encore -qu’une faible petite fille. Par l’appui de Mouley Hassan et la -complaisance du tuteur légal, Marzaka, la négresse, règne seule en cette -demeure. Elle domine toutes les femmes et ne sait les diriger.</p> - -<p>Après la mort de Sidi M’hammed Lifrani, son premier soin fut de vendre -les esclaves, ses compagnes, dont la peau trop claire assombrissait la<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> -sienne. Ce ne sont plus, à présent, que faces de nuit où luisent des -yeux et des dents.</p> - -<p>Le teint bronzé de Lella Oum Keltoum y gagne un éclat imprévu. Au milieu -de cet étonnant entourage, elle semble vraiment une souveraine. Pauvre -petite sultane ployée sous la tyrannie maternelle et plus esclave que -ses esclaves!</p> - -<p>Ses révoltes augmentent le malaise qui plane en ce logis. On y sent des -intrigues, des convoitises, des haines.</p> - -<p>Nous échangeons de vagues politesses, tout en buvant du thé. Marzaka, -assise auprès de moi sur le sofa, épuise les compliments. Lella Oum -Keltoum garde un silence maussade et son visage devient plus dur lorsque -sa mère l’en réprimande. Chacune m’épie, les paroles se font rares.</p> - -<p>... De la rue, à travers les murs, parvient une mélopée dont le sens -m’échappe. Mais les femmes ont reconnu cet appel, car toutes, sans plus -se soucier de ma présence, elles se précipitent vers le vestibule.</p> - -<p>Seule, Lella Oum Keltoum reste avec moi. Son visage aussitôt se détend:</p> - -<p>—O chérie, me dit-elle, tu rafraîchis mon cœur. En te voyant, j’oublie -mes peines si cuisantes... Ce matin, on voulait chercher les notaires -pour entendre mon consentement. J’ai dit «Non!» et l’esclave m’a battue.</p> - -<p>—Quelle esclave osa frapper Lella Oum Keltoum?<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>—Ma mère, ce charbon, cette truie!</p> - -<p>Le retour des femmes interrompt l’enfant. Deux bédouines les -accompagnent, sordides et belles en leurs haillons drapés. La plus -jeune, une superbe créature au profil rigide, couverte de tatouages, -svelte et musclée, étend sur le sol du sable divinatoire...</p> - -<p>L’excitation est extrême parmi les négresses; toutes interrogent à la -fois. Lella Oum Keltoum réclame, avec insistance, des prédictions!</p> - -<p>—O Allah! dit la devineresse, tout est noir autour de moi, je ne -distingue rien... Apportez quelque chose de blanc, afin de m’éclairer...</p> - -<p>Mazurka lui glisse une piécette d’argent, qu’elle saisit avidement. Sa -vision devient plus nette:</p> - -<p> </p> - -<p>—«<i>Lella Oum Keltoum</i>, reprend-elle d’une voix chantante, <i>tu m’es -envoyée par le Seigneur et son Prophète. Sur lui, la bénédiction et le -salut!</i></p> - -<p><i>En toi, je vois le désir d’une chose qui ne fut pas écrite au livre de -ta destinée.</i></p> - -<p><i>Laisse-la!</i></p> - -<p><i>En une chose proche sera pour toi le bien.</i></p> - -<p><i>Cet homme est celui qui t’apportera la félicité.</i></p> - -<p><i>Il t’aime. Et toi, tu dis un jour «oui» et l’autre «non».</i></p> - -<p><i>Il faut te conformer aux desseins du Puissant.</i></p> - -<p><i>Contente-toi de peu, en attendant qu’il te donne beaucoup.</i></p> - -<p><i>Car alors,—s’il plaît à Dieu!—rosira<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> ton visage, et jaunira celui de -tes ennemis.</i>»</p> - -<p>La fillette écoute avec émotion. Elle ne songe point que sa mère et les -esclaves ont reçu les sorcières dans le vestibule... Elle ne s’étonne -pas de la précision de son horoscope et de l’obscurité de tous les -autres.</p> - -<div class="blockquot"><p>«<i>Il t’est venu un gros pain, dont tu mangeras ainsi que les -tiens</i>, disent les bédouines à Marzaka.</p> - -<p><i>Celui qui goûtera ce pain se réjouira.</i></p> - -<p><i>Les autres pleureront.</i>»</p> - -<p>Et à moi:</p> - -<p>«<i>Tu tiens entre tes mains ta destinée comme un oiseau captif.</i></p> - -<p><i>Une parole a été prononcée</i>,</p> - -<p><i>Une autre suivra</i>,</p> - -<p><i>Ce qui doit s’accomplir</i></p> - -<p><i>Bientôt s’accomplira.</i>»</p></div> - -<p>Chacune découvre ce qui lui plaît dans le jargon des devineresses, et, -bien que les femmes aient influencé l’oracle d’Oum Keltoum, il leur -semble qu’il se passe là quelque chose de grave, de religieux, -d’évident. Leurs cervelles primitives accueillent l’extraordinaire avec -simplicité. Ces bédouines en haillons, dont on excite le verbe par des -piécettes, savent, à n’en point douter, tous les secrets du temps.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p class="r"> -13 janvier.<br /> -</p> - -<p>Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès -somnole dans l’engourdissement de l’Islam.</p> - -<p>Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. -Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les -grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants -que nul ne cueille.</p> - -<p>Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les -micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb, -l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes.</p> - -<p>J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie.</p> - -<p>Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent -l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur -l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues -enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins, -échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave -Chérif, dont les passants<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> baisent dévotement le burnous, frôle la -poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil, -s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un -notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les -muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie -s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et -des vieux murs.</p> - -<p>Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa -léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.</p> - -<p>Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie, -se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux -trépidations épileptiques.</p> - -<p>De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie: -maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et -des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres, -cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits -rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne -détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi -ben Aïssa.</p> - -<p>Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux -enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.</p> - -<p>Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage,<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> ennemi du désordre. Il -n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son -nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le -renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.</p> - -<p>Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire. -Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus -célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens, -d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les -combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les -plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné, -mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les -orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité, -bouillonnaient dans toute la ville.</p> - -<p>Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah», -oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation -du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort -riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se -recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux -qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au -moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.</p> - -<p>Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan. -Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de -le chasser.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles, -passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa -sainteté, et dit:</p> - -<p>—Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin.</p> - -<p>A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec -force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre -du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre...</p> - -<p>Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant -l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu.</p> - -<p>Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent -abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd.</p> - -<p>—Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre -cheikh est complet.</p> - -<p>Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui.</p> - -<p>C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le -cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd, -en une même vénération.</p> - -<p>Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques -d’une excessive douleur.</p> - -<p>Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud, -emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs -danses.<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p> - -<p>Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions -le pittoresque cimetière où le Saint repose.</p> - -<p>A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs -difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet.</p> - -<p>Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le -domine.</p> - -<p>—Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que -des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des -époques, et l’Univers est au Vainqueur.</p> - -<p class="r"> -15 janvier.<br /> -</p> - -<p>La folie des Aïssaouas envahit toute la ville et la possède jusqu’aux -moelles.</p> - -<p>Il n’est plus d’impasses paisibles, de petites places désertes et -solitaires à l’ombre des mûriers, de quartiers silencieux.</p> - -<p>Nuit et jour, les bandes d’Aïssaouas parcourent les ruelles, vibrantes -de leurs clameurs. Les esclaves et les femmes du peuple, penchées au -bord des terrasses, y répondent par des yous-yous perçants, tandis que -les autres, celles qui sont éternellement recluses derrière les murs, -fré<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span>missent d’angoisse et de plaisir à la pensée des choses qu’elles ne -voient pas.</p> - -<p>Des légendes se répètent avec un petit frisson: celle de l’Aïssaoui que -l’on enchaîne chaque année, au moment de la fête, depuis que, hors de -lui, au retour d’une procession, il dévora son propre enfant...</p> - -<p>Celle des Juifs qui furent happés et dépecés comme de simples moutons...</p> - -<p>Celle des Sehim, si terribles en leur délire sacré, que l’entrée de la -ville leur est interdite...</p> - -<p>Mes amies supputent gravement le nombre de pèlerins accourus «du monde -entier», des Chleuh descendus de la montagne, des agneaux égorgés et des -babouches vendues aux étrangers.</p> - -<p>Lella Meryem se passionne aux récits de ses esclaves; une lueur de -volupté trouble ses yeux enchanteurs, pour le massacre d’un mouton...</p> - -<p>Toute la maisonnée de Lella Oum Keltoum trépide sur la terrasse. J’ai vu -ma petite voisine, oubliant ses tourments et ses haines, s’agiter en -cadence avec des airs d’exaltation, tandis que la grosse Marzaka, -secouée d’une crise hystérique, se débattait, entre les mains des -négresses, afin de se précipiter dans l’espace, au passage des -Aïssaouas.</p> - -<p>Ils sont nus, ils sont hagards, ils sont horribles... Leurs mouvements -et leurs cris ont l’implacable continuité de la démence.</p> - -<p>Du haut des terrasses, on leur jette une chèvre<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> ou un mouton sur lequel -ils se ruent, en une dégoûtante et sauvage curée.</p> - -<p>Des mains frénétiques écartèlent la victime, arrachent les entrailles, -les morceaux de chair pantelante, la toison maculée... Grisés par le -sang dont ils sont couverts, les Aïssaouas poussent des rugissements de -plus en plus effroyables. Leurs yeux se dilatent au fond des orbites, -leurs doigts crispés semblent munis de griffes, leurs gestes se font -terriblement menaçants.</p> - -<p>Ce ne sont plus des hommes, mais des fauves: des lions, des loups, des -panthères, des sangliers, suivant le rôle qui leur fut assigné dans la -Confrérie.</p> - -<p>Quelques-uns tombent raides, soudainement épuisés; d’autres se tordent, -l’écume aux lèvres, en de hideuses convulsions... Puis les chefs, à -coups de matraque, chassent la troupe hurlante qui s’éloigne, bannières -au veut, et se dirige vers le lieu d’un nouveau carnage.</p> - -<p>Appuyées au rebord de ma terrasse, Yasmine et Kenza regardent, avec -passion, avec béatitude. Yasmine en folie; les yeux convulsés, secoue -frénétiquement sa tête et crie:</p> - -<p>—Allah! Allah! Allah!<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p> - -<p class="r"> -18 janvier.<br /> -</p> - -<p>Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits. -Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus...</p> - -<p>L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les -rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le -passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule, -jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de -Sidi Saïd.</p> - -<p>Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant -inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un -mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières -de lionnes en fureur.</p> - -<p>Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés, -se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns -agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des -torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la -chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les -possède.</p> - -<p>Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements -aux bijoux, aux poi<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span>gnards et aux harnachements, flamboie sur les -étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes.</p> - -<p>Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours, -aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la -foule, aux cris aigus des Marocaines...</p> - -<p>Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous -les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements -convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se -jeter du haut des murs...</p> - -<p>Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il -semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et -furieuse frénésie...</p> - -<p class="r"> -19 janvier.<br /> -</p> - -<p>Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers -s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les -Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs -occupations.</p> - -<p>Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets -symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «san<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>glier» -placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de -brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar, -est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares -et solennels.</p> - -<p>Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs -journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune -démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles -plus amères...</p> - -<p>Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, les mélopées du -muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées.</p> - -<p>Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière...</p> - -<p>La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque -cité aux murailles croulantes.</p> - -<p class="r"> -20 janvier.<br /> -</p> - -<p>Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et -touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de -fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>Inconsciente nostalgie de l’espace...</p> - -<p>Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec -peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort -désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel -est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne -franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle -déception...</p> - -<p>Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et -elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles -ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs -turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour -monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures.</p> - -<p>Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil -jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or, -ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que -le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce -monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses -dévotions.</p> - -<p>Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains, -rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent -belles;—c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et -l’attendaient avec impatience.</p> - -<p>Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> s’ennuient pas; elles -ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense -ennui...</p> - -<p>Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le -regard vague et doucement bestial.</p> - -<p>Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle -s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction -et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa -maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les -politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses. -Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va.</p> - -<p>Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes -roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les -fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les -hautes parois.</p> - -<p>Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs -visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs, -car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire:</p> - -<p>—Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune, -à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de -balance<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>» qui lui tombait jusqu’à la taille!<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p class="r"> -4 février.<br /> -</p> - -<p>El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et -Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha, -nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un -mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues -et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.</p> - -<p>—Qui t’a fait cela?</p> - -<p>—Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.</p> - -<p>Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces -petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et -boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent -rien!</p> - -<p>S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.</p> - -<p>Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:</p> - -<p>—Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père -prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus -sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure -des larmes de sang... El<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met -en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la -fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a -brisée?» dit-il.</p> - -<p>»Elle répondit: «C’est Rabha.»</p> - -<p>»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai -mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon -père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En -ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il -en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est -pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père -devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras -fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre -pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour -ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...</p> - -<p>—Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?</p> - -<p>—Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici, -qu’ai-je à faire avec elles?</p> - -<p>Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle -et douce, qui paraît six ans à peine.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p class="r"> -6 février.<br /> -</p> - -<p>Rabha gazouille tout le jour, de sa petite voix grêle. Ses chansons se -répètent indéfiniment, sur un obsédant mode plaintif, et ne signifient -pas grand’chose:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O huile d’argan!<br /></span> -<span class="i0">O huile!<br /></span> -<span class="i0">O notre huile à nous!<br /></span> -<span class="i0">O notre huile bénie!<br /></span> -<span class="i0">O huile d’argan!<br /></span> -<span class="i0">O huile!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Durant des heures, nous l’entendrons vanter les mérites de l’huile, -puisqu’elle a commencé sur ce thème. Demain, elle célébrera le Prophète -avec la même constance.</p> - -<p class="r"> -10 février.<br /> -</p> - -<p>Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont -lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop -magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les -demeures trop luxueuses.<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent... -Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines -chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les -oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes -pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.</p> - -<p>Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus -étincelantes que des idoles.</p> - -<p>Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines -encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges -saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants -brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans -rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts -diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les -entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en -perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires, -encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des -émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.</p> - -<p>Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est -un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses -coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux -nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires -et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes -cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées -d’ivoire ou de nacre.</p> - -<p>Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles -de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de -pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute -byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles -d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or -perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à -goutte sur les épaules.</p> - -<p>Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille -femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor -où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.</p> - -<p>Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.</p> - -<p>—Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles -appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en -fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en -prêterai lorsque tu iras à des fêtes,<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> car certains de ces colliers -restent encore appréciables...</p> - -<p>»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des -gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à -l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et -vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes -noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan, -alors que j’étais son unique épouse.</p> - -<p>Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.</p> - -<p>Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être -charmante?...</p> - -<p>Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...</p> - -<p>Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des -femmes?...</p> - -<p>Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.</p> - -<p>Son visage n’a point changé.</p> - -<p>Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p> - -<p class="r"> -1ᵉʳ mars.<br /> -</p> - -<p>Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques -convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des -milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles, -insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de -petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle -formidable des peuples...</p> - -<p>Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous -haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons -pas davantage, mais qui savons!...</p> - -<p class="r"> -2 mars.<br /> -</p> - -<p>Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect -inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les -dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les -échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes -et de babouches, tisseurs de galons, marchands <span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>d’épices. Tout au bout, -une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les -Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes -et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur -envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la -saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de -marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un -grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables -sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled, -de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.</p> - -<p>Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la -vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville -bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande -Meknès musulmane.</p> - -<p>Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il -nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer. -Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements -noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et -d’admirables yeux aux regards sournois.</p> - -<p>La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois -aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les -épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le -trio.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p> - -<p>Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum -d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont -les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers -traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des -guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une -fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une -moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux -en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle, -mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa -main.</p> - -<p>—Elle est bien malade! disons-nous.</p> - -<p>—Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques -jours...</p> - -<p>Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une -harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il -faut le déployer dans la cour.</p> - -<p>Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage -chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.</p> - -<p>—Combien en demandes-tu?</p> - -<p>—Cinquante réaux.</p> - -<p>—C’est trop! Fais un prix raisonnable.</p> - -<p>—Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas -lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut -pourtant.</p> - -<p>Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un -gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous -sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»</p> - -<p>A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous -entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de -vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule -dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui -s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux -relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des -légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur -caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de -broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes, -aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop -remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel -foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se -dépassent...</p> - -<p>Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le -soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne -saurait<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> déborder. Et, bien que les maisons soient construites en -hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles -s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre -hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large -patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au -dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce -arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent -devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de -Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus -de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la -mode européenne.</p> - -<p>Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont -les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia. -Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans -que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième -année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette -accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une -sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les -replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses -poignets.</p> - -<p>Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les -confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et -crémeuses.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de -très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente -l’école et prépare son certificat d’études.</p> - -<p>—Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos -coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les -fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs -noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.</p> - -<p>Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé, -assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les -anciennes mœurs.</p> - -<p>Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.</p> - -<p>—Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la -fillette.</p> - -<p>—Oh! non, madame, je serai contente de voyager.</p> - -<p>Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs -enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la -Sorbonne.</p> - -<p>Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à -présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous -les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et -consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence -et les qualités<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très -voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre -civilisation!</p> - -<p>Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques, -aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles -djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs -costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale -apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.</p> - -<p>Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le -bled musulman, il déborde en Europe.</p> - -<p>Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des -esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que -tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots -immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures... -Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement -devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à -l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha, -humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de -nettoyer...</p> - -<p>Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes, -quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on -les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce -peau blanche...<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière -incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux -coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables -israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui -deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il -le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls -quartiers préservés.</p> - -<p>Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir -et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes -interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des -étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une -mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards -se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir. -Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une -plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes -projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme -tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant -ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux, -tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux -d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute -servilité. Demain ils relèveront la tête.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p>Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir -devant le hakem.</p> - -<p>Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs -parents.</p> - -<p class="r"> -12 mars.<br /> -</p> - -<p>Deux paons se promènent dans un beau jardin.</p> - -<p>Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux -d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit, -fraîchement lavé.</p> - -<p>Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de -sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes -sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de -mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du -reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois -tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.</p> - -<p>Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes -que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin -de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de -leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p> - -<p>Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux -très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des -boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux -couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si -parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,—comme ce palais,—à -faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!</p> - -<p>Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même -bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu -profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin -artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de -mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où -miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?</p> - -<p>Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries, -accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui -circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les -plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur -demeure?</p> - -<p>Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans -le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche -des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre -il réalisa?<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les -fontaines et les fleurs ne raisonnent point.</p> - -<p>Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans -qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.</p> - -<p>Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.</p> - -<p class="r"> -20 mars.<br /> -</p> - -<p>C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de -Meknès.</p> - -<p>La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio, -présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements -somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie -de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui -amortit l’éclat du caftan de brocart.</p> - -<p>Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins. -Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes -pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion -une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres -invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> de -ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle -est la coutume.</p> - -<p>Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées -de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée, -fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les -invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles.</p> - -<p>Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en -mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial -et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La -quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché -d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux -d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants -brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis -d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues -pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et, -hiératique, elle pensait:</p> - -<p>—Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un -peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une -Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut -cependant rester jusqu’au bout.</p> - -<p>Pendant ce temps, la neggafa<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, aux pieds du<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> fantôme doré de la -mariée, faisait la présentation des cadeaux:</p> - -<p>—<i>Allah!</i>... psalmodiait-elle d’une voix chantante,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!<br /></span> -<span class="i0">Allah soit avec Lella Fathma<br /></span> -<span class="i0">Qui a jeté ce caftan broché<br /></span> -<span class="i0">En faveur de la mariée.<br /></span> -<span class="i0">Et que cela lui soit rendu avec le bien!<br /></span> -<span class="i3">S’il plaît à Dieu!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!<br /></span> -<span class="i0">Allah soit avec la haute influence!<br /></span> -<span class="i0">Allah soit avec la femme du hakem<br /></span> -<span class="i0">Qui a jeté ces bracelets<br /></span> -<span class="i0">En faveur de la mariée.<br /></span> -<span class="i0">Et que cela lui soit rendu avec le bien!<br /></span> -<span class="i3">S’il plaît à Dieu!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que -j’étais...</p> - -<p>Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais -varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur -splendeur.</p> - -<p>Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle -m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux -pour ajouter aux miens.</p> - -<p>—Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les -fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques -t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache -qu’aucun détail de ta toilette ne<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu! -ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et -superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi -cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta -récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient -estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en -riraient.</p> - -<p>Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes.</p> - -<p>Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de -mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands -ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole -éblouissante, drapée de gaze géranium.</p> - -<p>Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux -s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux -s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des -joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban.</p> - -<p>Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette -étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je -me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule -brillante des noces.</p> - -<p>Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent -rehaussées à leurs propres yeux.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p>—Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une -démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar -Makzen<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur -dansait!</p> - -<p class="r"> -23 mars.<br /> -</p> - -<p>Un petit terrah<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, portant ses pains au four, s’attarde à bavarder -devant une porte. Je dérange son aventure, car c’est justement là que je -me rends, et une tête ronde, noire, crépue, disparaît à l’instant où je -m’engage dans l’impasse. Au fond du vestibule, je retrouve Minéta, la -petite négresse bavarde et coquette. Elle me sourit de toutes ses dents -et de ses yeux d’émail mauve.</p> - -<p>Ce n’était que moi!... elle se rassure. J’ai, dans les harems, la -réputation d’être discrète. Minéta ne craint pas que je la dénonce, elle -regagne la porte avec une tranquille impudeur.</p> - -<p>Lella Lbatoul buvait le thé, entourée de femmes. Elle m’accueillit par -des reproches:</p> - -<p>—Qu’est-ce que cette absence? Tu oublies tes<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> amies pour les abandonner -ainsi? Nous ne t’avons point vue depuis combien de jours?</p> - -<p>—Pardonne-moi, lui dis-je, j’étais invitée aux noces de Lella Henia, -fille d’El Ouriki, j’y ai passé toute la semaine.</p> - -<p>—Ah! s’écrie une inconnue, esclave en visite dans la maison, c’est toi -la femme du hakem! Que tu es heureuse d’avoir un tel époux!... Il ne te -ménage pas les parures. On m’a répété qu’à ce mariage tu portais un -caftan de brocart vert et un izar splendide qui valait au moins trois -réaux la coudée.</p> - -<p>J’ai gagné beaucoup dans l’estime des Musulmanes, depuis que je rivalise -de luxe avec elles. Lella Lbatoul me regarde encore plus amicalement. Il -faut que je lui décrive mes toilettes successives dans leurs moindres -détails.</p> - -<p>—Habille-toi ainsi, pour venir me voir.</p> - -<p>—O ma sœur! Quand je revêts vos costumes, je ne circule, comme vous, -que la nuit, et pour une fête.</p> - -<p>—C’est juste, approuve-t-elle, tu connais nos coutumes... Pourtant -j’aurais eu un extrême plaisir à t’admirer.</p> - -<p>—Lorsque vous célébrerez des noces dans cette maison.</p> - -<p>—Mais nous n’avons ici personne à marier, pas la moindre jouvencelle.</p> - -<p>—J’attendrai donc que Si Ahmed te donne une co-épouse, dis-je en -riant.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>—Tais-toi! mauvaise! s’écrie la jeune femme, ou bien je vais souhaiter -que le hakem te répudie.</p> - -<p>Nous continuâmes ainsi à nous taquiner, tout en croquant des -pâtisseries.</p> - -<p>—Où est Minéta! demanda tout à coup Lella Lbatoul, voici plus d’une -heure que je ne l’ai vue...</p> - -<p>Les esclaves se taisaient, aucune n’ayant aperçu la négrillonne ou ne -voulant la trahir.</p> - -<p>—Restez ici, vous autres! Et sur toi la bénédiction d’Allah, ô ma mère -Fatima! reprit la «maîtresse des choses» en s’adressant à une vieille -femme. Va donc, je te prie, dans le vestibule et sur la terrasse. Je -gage que cette fille de péché est encore à bavarder avec les passants. -Par le serment! O Prophète! elle sera corrigée...</p> - -<p>La vieille ne tarda pas à revenir, suivie de Minéta, très penaude.</p> - -<p>—Tu as dit vrai! Elle s’amusait avec le terrah, cette calamité!</p> - -<p>Lella Lbatoul fit un signe, une esclave apporta une baguette et la lui -donna. Je tentai d’intervenir.</p> - -<p>—A cause de ma visite, pardonne-lui encore aujourd’hui!</p> - -<p>—Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela, ô chérie! J’ai juré par -le Prophète!...</p> - -<p>Elle tendit sa baguette à la coupable, d’un geste impératif.<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p> - -<p>Alors la fillette releva ses caftans, les fixa soigneusement dans sa -ceinture, laissant ainsi ses jambes et ses cuisses à nu, jusqu’au bas de -son petit ventre noir. Puis elle prit la baguette et se mit à s’en -fouetter elle-même, à coups cinglants, tandis que ses yeux -s’emplissaient de larmes. Des lignes blêmes commencèrent à rayer sa -peau. Lella Lbatoul, impassible, la surveillait.</p> - -<p>—Comment se fait-il qu’elle frappe si fort? murmuré-je.</p> - -<p>—C’est qu’elle sait bien que, si elle ne frappait pas comme il -convient, deux esclaves s’empareraient d’elle aussitôt et lui -infligeraient, de leurs mains, un châtiment plus cuisant.</p> - -<p>Quelques gouttes de sang glissaient le long des cuisses, et la -négrillonne pleurait à gros sanglots, la bouche crispée, tout en -continuant à se fustiger, consciencieusement, sans faiblesse, pour -l’amour du petit terrah.</p> - -<p class="r"> -28 mars.<br /> -</p> - -<p>Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux -et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en -silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant, -solennel au milieu des ruines.</p> - -<p>Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures -humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on -se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces -arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont -plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très -riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.</p> - -<p>Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un -fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela -rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que -les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que -l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette -désolation.</p> - -<p>Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva -d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV, -dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.</p> - -<p>Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre -princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et -barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun -despote oriental!<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<p>Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit -la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne -l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les -pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours -guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères -furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le -corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem, -et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...</p> - -<p>Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et -parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable -ancêtre,—lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des -poésies subtiles à la louange du Prophète.</p> - -<p>L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de -chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les -giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un -désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger -leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs -branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs -feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves -entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques -cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne -étendent sur<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement -fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.</p> - -<p>Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout -émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.</p> - -<p>Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et -ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une -mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la -djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre -d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès, -enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction, -qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire -jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les -tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée, -dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de -miniature persane.</p> - -<p>Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les -fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et -plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.</p> - -<p>Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et -nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y -a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore -éclos au milieu de tant de<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> ruines... et la vie s’évapore, précieuse, -bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...</p> - -<p>Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais -sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les -oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières -écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent -me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la -maison...</p> - -<p>Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et -s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que -les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à -travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.</p> - -<p>De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles -s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl. -Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une -surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent -autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats -bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:</p> - -<p>—Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...</p> - -<p>Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un -lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux -murs, tandis que les cigognes s’abattent lourde<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>ment au sommet des -ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.</p> - -<p>D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux -d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres -étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations -les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles, -qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins. -Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif -promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes -ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux -turbans réservés aux femmes de la maison impériale.</p> - -<p>Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave, -hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,</p> - -<p>Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son -mystère;</p> - -<p>Ma très chère, ma très admirée;</p> - -<p>La pure, la noble, la haute influence;</p> - -<p>Petite-fille, nièce et cousine de sultans...<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p class="r"> -9 avril.<br /> -</p> - -<p>Des cris furieux et des gémissements troublent la quiétude où -s’alanguissait le quartier.</p> - -<p>Par Mouley Ahmed! ils sortent de la maison de Kaddour, notre mokhazni, -et je reconnais son timbre altéré de rage, auquel se mêle, stridente et -aigre, la voix de Zeïneb.</p> - -<p>Leur porte n’est point fermée, j’entre sans bruit dans le vestibule d’où -j’aperçois le patio. Ils ne m’ont point vue, car je reste dans l’ombre, -et ils ne contemplent que leur colère.</p> - -<p>L’homme est debout, frémissant, superbe, des lueurs féroces éclairant -ses yeux. Une envie de tuer le torture... Toute son instinctive -sauvagerie contracte son visage. Il ne fait pas un geste, mais ses mains -crispées étreignent le burnous bleu...</p> - -<p>La femme tourne autour de lui comme une bête mauvaise. Elle siffle, elle -se moque, elle injurie; elle provoque les coups prêts à tomber. Sa lèvre -inférieure, qu’elle mord, saigne, et un mince filet rouge coule sur son -menton.</p> - -<p>—O gens! comme il me traite!</p> - -<p>—Elle parle! cette fille de chien!</p> - -<p>—Le chien, c’est toi!</p> - -<p>—O la plus vile des peaux de mouton sur qui tous les hommes se sont -étendus!<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p> - -<p>—Moi, moi! qui t’ai rendu honorable!</p> - -<p>—Tu n’étais qu’une vaurienne, tu tournais parmi les jeunes gens.</p> - -<p>—O mon malheur! Moi qui étais une vierge bien gardée! qui lui ai donné -la considération! Il demandait l’aumône, ou «qui veut m’embaucher?» -C’est moi qui l’ai fait sortir, avec un selham et des caftans propres, -devant les gens!</p> - -<p>—O fille de l’âne, cet autre! Si tu m’as fait des vêtements, c’est moi -qui les ai payés! et tu m’as dérobé du fil et des galons!... où est allé -mon salaire? Ce que je reçois je te le donne.</p> - -<p>—Oui, tu vas le porter aux courtisanes de Sidi Nojjar, et tu me laisses -en haillons!</p> - -<p>—Toi pécheresse! tu me voles. Tu as envoyé à ta mère! C’est de moi que -tu habilles tes parents. C’est de moi que tu fais tes bracelets. Même la -farine, en mon absence, tu m’en soustrais pour la revendre!... Va -chercher ce chien qui est ton oncle pour que je m’arrange avec lui.</p> - -<p>—Qu’il maudisse le tien! Je suffis seule à ma défense. Une poule n’a -pas peur de toi! Chapon!</p> - -<p>A cette injure trop cinglante l’homme tressaille, pousse une sorte de -rauque hurlement et saisit Zeïneb par les cheveux d’où la sebenia -glisse. De son bras maigre et musclé, de son poing nerveux, il frappe au -hasard, sur le nez, sur les joues, sur les seins.</p> - -<p>Zeïneb se tord en criant, elle se dresse, telle une<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> vipère, crache au -visage de son époux, y trace des sillons sanglants avec ses ongles... -Couple tragiquement mêlé qui roule sur le sol...</p> - -<p>Kaddour tape comme une brute, aveuglé de colère. Il ne m’entend ni ne me -voit... J’essaye de les séparer. Alors seulement, il s’aperçoit de ma -présence. Et soudain, rendu à lui-même, il se relève, s’immobilise, -correct, les pieds joints au garde à vous, et fait le salut -militaire!...</p> - -<p>Zeïneb, gémissante, reste affalée. J’avise Mina qui pleure dans un coin:</p> - -<p>—Soigne ta sœur! Et toi, dis-je à Kaddour, viens avec moi.</p> - -<p>Nous sortons. Kaddour me suit, penaud, sans prononcer une parole; son -turban, plus désordonné que de coutume, penche vers l’oreille, son -visage saigne.</p> - -<p>—Honte à toi! lui dis-je enfin, de battre ainsi ta femme! Qu’avait-elle -fait?</p> - -<p>—Elle bavardait avec les voisines malgré ma défense. Lorsque je suis -rentré, rien n’était cuit, et elle m’accueillit par des paroles amères. -Mina s’est jointe à elle. Ces femmes se liguent contre moi, je m’en -débarrasserai... Je vais aller trouver le cadi pour répudier Zeïneb.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p class="r"> -11 avril.<br /> -</p> - -<p>Kaddour erre dans le maison, les sourcils contractés d’un tourment -persistant. Il ne rit plus, il ne bondit plus, il se traîne... Yasmine -et Kenza ne parviennent pas à le distraire. Il reste sombre et va -s’accroupir sous les arcades. Son grand corps maigre ne forme plus qu’un -petit tas lamentable.</p> - -<p>Il a reconduit Zeïneb et Mina chez leur mère.</p> - -<p>Le premier jour, Kaddour éprouvait un joyeux sentiment de délivrance -dans sa demeure apaisée. Maintenant il la trouve bien vide, et les -saucisses de mouton achetées au souk, les beignets que l’on mange seul -sont loin de valoir les plats savoureux préparés par Zeïneb... Même les -courtisanes de Sidi Nojjar perdent beaucoup d’attrait, lorsqu’on n’a -plus le repos d’une épouse légitime.</p> - -<p>Kaddour croyait convoler avec telle fille ou telle veuve du quartier; il -s’en réjouissait fort, dans l’excitation de sa colère. Cela lui semble -aujourd’hui peu plaisant de dépenser tout l’argent de la dot<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> et des -noces, pour se procurer une femme qui ne vaudra pas mieux que les -autres.</p> - -<p>—Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> créées pour notre -épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans, -lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis -sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte, -un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je -surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle -démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire -quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire.</p> - -<p>Kaddour commerce à regretter une si belle alliance.</p> - -<p class="r"> -12 avril.<br /> -</p> - -<p>Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les -pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les -montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent -les jardins suspendus de quelque cité asiatique.</p> - -<p>Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges, -ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les -liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de -légers frissons.<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p> - -<p>Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule, -s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux -grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent, -sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la -fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des -grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très -bleus aux pointes aiguës.</p> - -<p>Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers -plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans -l’atmosphère.</p> - -<p>Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière, -effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques -marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers -rayons.</p> - -<p>Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A -quelle époque, en quel lieu vivons-nous?...</p> - -<p>Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple -comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent, -chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses, -qu’ils sentent et ne raisonnent point.....<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span></p> - -<p class="r"> -13 avril.<br /> -</p> - -<p>Des coups légers à la porte...</p> - -<p>Un Marocain sans doute, car les Nazaréens n’ont point cette discrétion -de bon aloi et font, du heurtoir, un affligeant usage.</p> - -<p>—Qui est là? crie Rabha.</p> - -<p>Une fois ce devoir accompli, elle continue à broder son mouchoir.</p> - -<p>Les coups résonnent à nouveau, délicatement, sans impatience.</p> - -<p>—Qui est là? reprend la fillette.</p> - -<p>Elle laisse à regret son ouvrage et traverse le patio à pas lents. -Chemin faisant, elle aperçoit une rose dans les feuilles, s’en empare, -la pique dans ses cheveux, derrière son oreille qu’orne déjà le grand -anneau d’argent aux tremblantes pendeloques.</p> - -<p>De petits coups lui rappellent l’attente résignée du visiteur.</p> - -<p>—Qui est là? demande-t-elle encore, afin de lui donner de l’espoir.</p> - -<p>—Ton prochain en Allah, répond une voix derrière la porte.</p> - -<p>Après un long conciliabule, Rabha arrive, l’air sérieux et m’informe:</p> - -<p>—C’est une esclave de Marzaka, notre voisine. Elle te dit d’aller chez -sa maîtresse.<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span></p> - -<p>—Réponds-lui que j’y passerai demain, s’il plaît à Dieu!</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, Rabha revient, la mine de plus en plus -mystérieuse:</p> - -<p>—Elle demande que tu viennes tout de suite.</p> - -<p>—Allons! fais-la monter.</p> - -<p>La messagère est une vieille, extrêmement noire et borgne, que Marzaka -charge de ses commissions importantes.</p> - -<p>—Le salut! O Lella!</p> - -<p>J’écourte les compliments.</p> - -<p>—Tu porteras à ta maîtresse mon salut le plus excellent... qu’y a-t-il? -Pas de mal, s’il plaît à Dieu?</p> - -<p>—Il n’y a rien d’autre que le bien... Lella Marzaka te prie de venir -maintenant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Pour voir Lella Oum Keltoum, répond la négresse, avec un certain -embarras.</p> - -<p>Je n’insiste pas... Accroupie dans un coin, Rabha écoute, attentive; -Yasmine et Kenza sont entrées, sans pudeur, pour surprendre notre -entretien; Kaddour rôde à travers la galerie, et je présume que Hadj -Messaoud, au fond de sa cuisine, est déjà, comme les autres, informé -d’un événement que j’ignore toujours...</p> - -<p>Un silence insolite régnait chez mes voisines, Lella Oum Keltoum reste -invisible; les esclaves, muettes et en attente, prennent des allures -solennelles. Marzaka doit faire effort pour ne point<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> omettre les -formules de bienvenue. Elle renvoie ses négresses et s’affale, -dramatique, sur le sofa...</p> - -<p>—Chose étonnante! Cette fille me tue!... En vérité sa tête est -folle!... Hier soir elle avait accepté le mariage avec Mouley Hassan. -J’envoyai aussitôt prévenir le Cadi. Or, ce matin, quand elle sut que -les notaires devaient venir, elle a fait serment de répondre «Non» à -toutes leurs demandes. Honte sur nous! Honte sur la maison!</p> - -<p>Marzaka se frotte les joues, elle essuie des larmes qui ne coulent pas, -et se pâme, réellement bouleversée. J’aurais pitié de sa ridicule -détresse, si je ne savais, par Lella Meryem, ce qui rend cette mère si -favorable à Mouley Hassan: des bracelets de cheville déjà reçus, lourds -et de bon argent, et le collier promis pour les noces, où les émeraudes -et les rubis dépassent la grosseur d’un pois chiche. Son âme vile ne -peut résister à l’appât d’un pareil présent. Vendre son enfant au -Chérif, qu’elle respecte et qu’elle craint, lui paraît tout naturel.</p> - -<p>—Que veux-tu de moi, et que puis-je en cette affaire?</p> - -<p>Marzaka sanglote presque, elle m’embrasse l’épaule;</p> - -<p>—Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de -ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a -promis<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la -formule consacrée qui lie.</p> - -<p>Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment -refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la -négresse.</p> - -<p>—Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah.</p> - -<p>Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un -coussin bien gonflé qui se détache du sofa.</p> - -<p>Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce, -où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde -porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous -parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie.</p> - -<p>—C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée -d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa -maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage. -Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais -mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut -rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que -j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai -manger par les rats, s’il plaît à Dieu!...</p> - -<p>—Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> moi, il faut bien que -je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te -demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des -prostituées, hachek<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. C’est par toi-même que je l’appris... Alors, -pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche -du pays?</p> - -<p>La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en -riant, et m’embrasse.</p> - -<p>—Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que -m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais -pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est -digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux -pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un -esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum frémit en lançant très haut ces paroles. Elle a oublié -toute prudence, et les négresses, tapies avec Marzaka derrière notre -porte, et les sournoises vengeances cruelles.</p> - -<p>Une fierté la transfigure. Malgré le sang maternel, Lella Oum Keltoum -est bien de la race des Chorfa Ifraniïne. Elle a leur orgueil -magnifique, cet orgueil qui donne à Mouley Hassan tant de prestige, en -dépit de ses vices et de son intelligence médiocre.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p> - -<p>On a heurté à la porte tandis que nous causions. Ce sont les notaires. -Une esclave les précède à travers le patio.</p> - -<p>Les dignes hommes! Si blancs! si pudiques, dans l’enveloppement de leurs -mousselines! l’air compassé, religieux et solennel qui convient; les pas -feutrés, la démarche grave, les gestes onctueux et lents... O notaires -incorruptibles! Gardiens des actes, dépositaires des serments les plus -sacrés!</p> - -<p>Derrière toutes les portes, toutes les grilles, toutes les balustrades, -toutes les fentes des boiseries, des femmes curieuses les contemplent -avec émotion.</p> - -<p>Ils s’accroupissent, impénétrables, sur les sofas de la grande salle où -on les a conduits. Puis les négresses les enferment soigneusement, -verrouillent les volets et la porte, et Marzaka fait venir sa fille dans -le patio.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum s’y rend, sans résistance, elle s’approche tout contre -la porte qui la sépare des notaires. Sa silhouette se détache sur les -rayonnantes décorations peintes et ciselées dans le cèdre, son petit -visage brun reste souriant...</p> - -<p>Peut-être éprouve-t-elle une volupté en parlant à ces hommes qu’elle ne -voit point...</p> - -<p>—Tu es bien Lella Oum Keltoum, fille de Sidi M’hammed Lifrani? Que Dieu -le prenne en sa Miséricorde!...</p> - -<p>—Oui, mes seigneurs.</p> - -<p>—Nous sommes venus, suivant la clause<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> insérée dans le testament de -Sidi M’hammed ton père (Qu’Allah lui donne le repos!) pour entendre de -toi, si tu consens à épouser, avec dot, selon la loi coranique, Mouley -Hassan ton parent.</p> - -<p>—Non! Non!...</p> - -<p>Lella Oum Keltoum a presque crié ces mots, par défi à sa mère. Son -visage reprend l’air opiniâtre et mauvais qui lui est ordinaire. La -petite chèvre se bute en un farouche entêtement.</p> - -<p>Dans la salle close, les notaires doivent être consternés. Ils craignent -la rancune de Mouley Hassan et la risée des gens. C’est la troisième -fois qu’ils se dérangent inutilement pour cette fillette. Pareil refus, -si contraire aux habitudes,—on les a fait venir afin d’enregistrer une -adhésion,—leur paraît un scandale.</p> - -<p>Après quelques moments de silence, l’un d’eux reprend, d’une voix -persuasive:</p> - -<p>—C’est notre devoir, Lella Oum Keltoum, de bien préciser nos questions -pour éviter toute erreur. Nous te demandons si tu acceptes d’être la -femme de Mouley Hassan en légitimes noces?</p> - -<p>—J’avais compris, et je dis: «Non.»</p> - -<p>—Qu’Allah t’accorde son assistance!</p> - -<p>Lella Oum Keltoum retourne, de son allure dédaigneuse, vers la salle où -je l’attends.</p> - -<p>Les notaires s’en vont. Ils dissimulent leur dépit sous une austérité de -circonstance.</p> - -<p>A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié -vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit:</p> - -<p>—As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon -malheur!... Elle m’a tuée!...</p> - -<p class="r"> -15 avril.<br /> -</p> - -<p>Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des -Chorfa Alaouïine<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, notre grand ami, Mouley el Kebir.</p> - -<p>De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis -partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux. -Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse -cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au -vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans -les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un -petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne. -Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège... -Quelques passants rasent les murs, indifférents,<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> silhouettes furtives -qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons -des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent, -échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une -femme de qualité.</p> - -<p>—Tiens! une sultane en balade!</p> - -<p>—Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.</p> - -<p>—C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...</p> - -<p>Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons. -J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je -rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret -écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et -mes mains.</p> - -<p>Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de -mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.</p> - -<p>Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore -dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques -aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont -les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre -les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure -en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus -éblouissante.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p>Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des -parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais -partie!...</p> - -<p class="r"> -20 avril.<br /> -</p> - -<p>Des notaires causent dans une petite mesria<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Ils sont pareillement -ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs -turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables -s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.</p> - -<p>Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles -retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués -sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.</p> - -<p>Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de -petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il -arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab -lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se -permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un -rire discret, tout enroué de pudeur.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p> - -<p>Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus -savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois -cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement -fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute -avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj -Bou Médiane retombe en sa torpeur.</p> - -<p>Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des -siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans -laquelle une souris est tombée.</p> - -<p>—Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte, -mais c’est péché si elle s’est noyée.</p> - -<p>—Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur -qui suffit à corrompre l’encre...</p> - -<p>—Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau -dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et -l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait -séjourné...</p> - -<p>Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des -nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent -auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires -sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se -séparent jamais,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque -lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une -gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils -discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour -lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement.</p> - -<p>Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours -installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le -patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins -s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne -sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes -monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple, -convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle -éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent -Dada.</p> - -<p>Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est -naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme -l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse, -nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne; -elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais. -C’est l’épouse admirable.</p> - -<p>Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris.<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de -parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie -et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine -bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente:</p> - -<p>—Il n’y a pas de mal sur toi?</p> - -<p>... Quel est ton état?</p> - -<p>Et puis nous nous taisons encore...</p> - -<p>La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la -discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un -bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.</p> - -<p class="r"> -23 avril.<br /> -</p> - -<p>Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée -ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni -ses hôtes.</p> - -<p>Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.</p> - -<p>Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une -dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose; -des brûle-parfums dont les effluves estom<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span>pent la pièce d’une buée -bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en -cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de -pâtisseries.</p> - -<p>Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la -seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret, -qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile -insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore -atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à -l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du -plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en -Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue -voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il -le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à -travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde -caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize -cents réaux<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> que coûta cet instrument procurent au marchand le -plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt, -au hasard, sur Les notes désaccordées.</p> - -<p>De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un -lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long -des<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des -choses.</p> - -<p>Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un -très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise -aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines -superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte -des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans -ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui -fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure -chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour -les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les -lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très -volontiers à leurs dépens.</p> - -<p>—En l’an 1330<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée -pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars -environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut -se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs -troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il -réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux -s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> -sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré, -se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien -dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de -la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,—les -uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une -fourmi-femelle,—tandis que les Français entraient à Fès, sans -rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!</p> - -<p>A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer, -tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.</p> - -<p>—Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire -est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux -encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud, -petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la -demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit, -moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa -Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs -épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se -trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser -les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils -veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce -qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une esclave, qui -la remmène une fois l’entretien terminé...</p> - -<p>Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et -nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait -aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui -circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en -l’attente du repas.</p> - -<p>Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats -devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.</p> - -<p>On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante, -feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de -sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent -couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement -assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes, -aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux -aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser -d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des -hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré -l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des -poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil -morne et sans désir.</p> - -<p>Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:</p> - -<p>—Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> sommes rassasiés! Certes! Tu -n’as pas restreint avec nous!...</p> - -<p>—Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la -restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait -plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez -encore à ce méchoui.</p> - -<p>Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les -«charia<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>»,—les petits cheveux,—que les femmes ont roulés -patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de -crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane; -ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.</p> - -<p>La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de -leurs compatriotes.</p> - -<p>Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée -vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le -thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...</p> - -<p>Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans -le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par -simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas -seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes, -les<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs -conversations feraient rougir un eunuque!</p> - -<p>Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements, -évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte, -soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes -moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent -d’invraisemblables remèdes.....</p> - -<p>J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues -déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle -prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter -devant moi la pierre.</p> - -<p>Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles -exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des -expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc -le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves -rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes.</p> - -<p>Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles -dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie, -que je feins n’avoir pas entendue.</p> - -<p>Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand, -l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes -du pays ont approchée? Ses scandaleuses aven<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span>tures ne se racontent -qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!)</p> - -<p>Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun -Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit -pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des -troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré -l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance.</p> - -<p>Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de -corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de -celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la -mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben -Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas -plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes -ces perverses.</p> - -<p>Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se -résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute, -n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le -Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«De bonnes et belles femmes,<br /></span> -<span class="i0">Des femmes vierges aux grands yeux noirs, bien enfermées dans des pavillons,<br /></span> -<span class="i0">Et que jamais homme ni génie n’a touchées<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>...»<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></div></div> -</div> - -<p>... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté -de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations -et de mains familières.</p> - -<p>Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement -l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous -saluent.</p> - -<p>La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du -menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille -aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort -déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va -s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia, -les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se -place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée, -semble-t-il, de l’entretien.</p> - -<p>Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les -favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent -la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants, -un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec -animation.</p> - -<p>Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon -coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par -ma présence, un désir d’en être débarrassées...<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ, -auxquelles on répond à peine.</p> - -<p>Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe, -j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se -recule un peu plus dans l’ombre.</p> - -<p>Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de -poils!.....</p> - -<p class="r"> -27 avril.<br /> -</p> - -<p>Dès le matin, le soleil pénètre à travers les fentes des volets et ces -quelques rayons suffisent à ranimer tous les ors, toutes les couleurs, -toutes les harmonies, assoupis dans l’ombre. Mais la splendeur des -boiseries peintes me trouve indifférente, en ces jours de printemps -étincelant et passionné.</p> - -<p>Il y a trop d’azur dehors et trop d’allégresse pour rester enfermée, -même en un palais. Les arbres du riadh étouffent entre les murs, mes -amies musulmanes souffrent d’un malaise qu’elles ne raisonnent point... -Elles voient un ciel plus bleu dans l’encadrement des tuiles, au-dessus -de leurs patios, elles respirent un air plus vibrant. Le vent leur -apporte l’âme forte, amère et<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> saine des fleurs sauvages, et les lourds -parfums des orangers et des rosiers. Les petits rapaces roux se -disputent et piaillent sur leurs terrasses; les tendres ramiers -s’attardent en caresses.</p> - -<p>Que devinent-elles de cette griserie épandue sur la terre, de cette -nature en délire qu’elles ne connaîtront jamais?</p> - -<p>Lella Meryem soupire et me confie ses rêves:</p> - -<p>—Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans cette arsa qu’il possède -au bord de l’oued!... Tu viendrais avec moi! Nous y passerions quelques -jours, car il y a un petit pavillon. C’est chose permise d’emmener sa -femme en un jardin, lorsqu’il est bien clos...</p> - -<p>Rares! oh! si rares! Lella Meryem, les citadines qui se sont étendues -sous les figuiers à l’ombre épaisse, qui ont connu le goût des feuilles -fraîches et des petites fleurs écloses dans les herbes!</p> - -<p>Parfois, la nuit, furtivement, mystérieusement, s’ébranle en caravane le -harem de quelque bourgeois, de quelque riche marchand... Mais une -cherifa ne saurait s’échapper des murailles qui l’enserrent, même sous -la protection des ténèbres et des voiles. Ma folle petite amie sait fort -bien que ses désirs ne peuvent pas, ne doivent pas être satisfaits; -qu’elle ne connaîtra du printemps que sa caresse énervante et tiède, et -cette oppression délicieuse, dont tout son être est troublé...<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p> - -<p>Pourtant, chaque année, à cette époque, elle se leurre de vains projets. -Elle imagine des séjours dans les jardins qu’elle conçoit comme ceux du -Paradis, décrits par le Livre:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -«Couverts de verdure, où jaillissent les sources,<br /> -Là des fruits, des palmiers et des grenadiers,<br /> -Des sièges élevés au-dessus du sol,<br /> -Des coupes préparées,<br /> -Des coussins disposés par rangées,<br /> -Des tapis étendus...»<br /> -</div></div></div> - -<p>Et Lella Meryem répète, tel un refrain:</p> - -<p>—Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans son arsa, au bord de -l’oued!</p> - -<p>Ainsi, toutes les prisonnières se sentent tourmentées par l’attrait des -choses impossibles.</p> - -<p>Celles qui vivent en un froid patio, miroitant de mosaïques, envient le -bonheur des autres, maîtresses d’un riadh où l’on peut cueillir des -oranges et surveiller l’éclosion des feuilles.</p> - -<p>Mais ces privilégiées ne jouissent point non plus d’un cœur apaisé. -Elles rêvent aux vergers dont on ne voit pas les murs, aux tapis étalés -dans l’herbe. Là se borne leur ambition; le bled immense les effraye; -l’idée d’une promenade n’effleure même pas leur esprit. Inhabitués au -mouvement, leurs membres n’en supporteraient pas la fatigue. Et je sais -que les femmes du tajer Ben Melih, qui partirent cette nuit pour l’arsa -où le maître les emmène parfois, ne changeront rien à leurs habitudes. -Elles n’iront point se perdre dans<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> les sentiers, ni s’ébattre à travers -la verdure. Elles ne quitteront guère les sofas disposés sous les -arbres, et, tout le jour, accroupies, presque immobiles, elles boiront -d’innombrables tasses de thé, comme à la ville.</p> - -<p>Le printemps éveille des instincts plus vagabonds au cœur des hommes. -Dès que le soleil tiédit les rues encore luisantes de pluie, on les voit -s’acheminer vers la campagne. Les lettrés, blancs et soignés, s’en vont -à petits pas, tenant leur inséparable tapis de prière. Les artisans, les -jeunes bourgeois, les étudiants, seuls ou par bandes joyeuses, -envahissent les vergers. Chacun balance au bout de son bras la cage de -jonc où voltige un canari. Les pépiements enivrés dans les branches ne -leur suffisent pas; il faut, pour compléter leur extase, les roulades et -les vocalises d’un virtuose.</p> - -<p>Parfois aussi, l’un d’eux, plus sentimental, gratte les cordes d’un -gumbri, et les grêles notes sautillantes se mêlent aux cris des -insectes.</p> - -<p>Escortés de leurs esclaves, des notables, à mules, gagnent les arsas -plus lointaines où ils festoieront jusqu’au moghreb.</p> - -<p>Cet exode de toute la ville suscite en moi la nostalgie des grands -espaces illimités. Le riadh m’apparaît plus étroit, plus écrasé par ses -murailles, et d’une somptueuse mélancolie. Les fleurs y poussent en des -parterres trop réguliers, elles se heurtent aux mosaïques des allées, -elles<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> s’étiolent loin du soleil. Comme les Musulmanes, elles souffrent -d’être belles et recluses, et de ne pouvoir s’épanouir dans le -printemps.</p> - -<p class="r"> -29 avril.<br /> -</p> - -<p>Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les -privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.</p> - -<p>Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est -point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à -laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.</p> - -<p>Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe -hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.</p> - -<p>Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne -recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse -délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union -qu’il prépare.</p> - -<p>Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son -involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide -générosité de son époux comble ses désirs les plus<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> intenses et la -relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant -un pareil hammam en sa demeure?</p> - -<p>Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes -réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une -vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques -participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse, -montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle -en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante -notre silence.</p> - -<p>Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop -parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs -maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très -sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour -éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...</p> - -<p>Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est -ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays -d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».</p> - -<p>Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.</p> - -<p>—Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le -pied.</p> - -<p>Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> est chaud, plus il est -confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.</p> - -<p>Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur -nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes, -aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre -gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle -de l’instinct, devant l’homme.</p> - -<p>La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la -neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!</p> - -<p>Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont -nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau -de brebis blanches encadrées de brebis noires.</p> - -<p>Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse -qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un -rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella -Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave -blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée... -Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties, -absorbées par les ténèbres.</p> - -<p>Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me -fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes. -Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> Keltoum se sont installées avec -d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au -fond de l’ombre.</p> - -<p>Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec -béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui -garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne -reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes -antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et -luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires -niais!...</p> - -<p>Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de -cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur -base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une -esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se -courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de -sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques -reflets.</p> - -<p>Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités -noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de -quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum, -souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses -cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> jambes -sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son -esclave la masse, la lave et la parfume.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et -sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de -sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la -convoitise de Mouley Hassan.</p> - -<p>Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.</p> - -<p>Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de -l’adolescente...</p> - -<p class="r"> -1ᵉʳ mai.<br /> -</p> - -<p>... «Or, continua le mohtasseb<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, Si Abd el Hamid excitant la jalousie -des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le -perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils -imaginèrent:</p> - -<p>»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, quelqu’un fit -remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria -au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu -préposé à sa garde, avec de<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> malhonnêtes intentions, pour en avoir -rapporté cette toile d’araignée...</p> - -<p>»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail -entraîna la disgrâce d’un puissant...»</p> - -<p>Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes, -délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche -l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se -plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves -et d’eaux odorantes.</p> - -<p>Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète -approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les -arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de -ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.</p> - -<p>Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à -l’oreille.</p> - -<p>—Viens parler à Zeïneb.</p> - -<p>—Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.</p> - -<p>Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.</p> - -<p>La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas -être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat -de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des -pleurs.</p> - -<p>Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> visage les linges -trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.</p> - -<p>—O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux -retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre -mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel -que lui? Il me dénude aux yeux de tous!</p> - -<p>—Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?</p> - -<p>—Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de -l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley -Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!</p> - -<p>Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché, -béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.</p> - -<p>—Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa -paye aujourd’hui.</p> - -<p>—Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me -répond qu’il n’a plus rien!...</p> - -<p>—Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?</p> - -<p>—Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne -les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le -pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter -des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a -perdu son entende<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>ment. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah -les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces -canaris m’ont tuée!...</p> - -<p>Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même, -Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de -porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari, -obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les -injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.</p> - -<p>—Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que -le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les -canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>; il serait -bon marché à quarante.</p> - -<p>Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,—comment -peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce -mois-ci.</p> - -<p>—Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari. -Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.</p> - -<p>Puis, je fais chercher Kaddour.</p> - -<p>—Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?</p> - -<p>—Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le -Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq -réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>—Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.</p> - -<p>—O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute. -A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce -Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver -ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin. -J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari -femelle!</p> - -<p>—Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.</p> - -<p>Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.</p> - -<p>—Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter... -Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te -les rendrai dans un mois.</p> - -<p>Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son -enfantillage et son embarras me touchent.</p> - -<p>Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui -importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette -qu’il ne payera jamais.</p> - -<p>Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un -chardonneret!...</p> - -<p> </p> - -<p>Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet -heureux effet.</p> - -<p>—Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».</p> - -<p>Elle rit.</p> - -<p>—Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera, -s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets. -Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai -versé dix et il patientera pour le reste.</p> - -<p class="r"> -2 mai.<br /> -</p> - -<p>Aujourd’hui, chez le notaire Si Thami, j’ai trouvé l’apathique Zohor -toute rouge et secouée de fièvre.</p> - -<p>Elle est étendue sur un matelas, au fond de la chambre. Des couvertures -l’enveloppent, recouvrant même sa tête. Il en sort parfois un -gémissement étouffé... Depuis trois jours elle n’a plus son entendement.</p> - -<p>Aussi la vieille Dada prend-elle soin de tenir la pièce close et sans -air. Deux cierges de cire, brûlant dans les chandeliers, donnent à cette -nuit factice une allure mortuaire.</p> - -<p>Quelques femmes, des parentes, causent à voix<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> basse, tout en faisant -griller des saucisses de mouton sur un canoun. Elles n’interrompent -leurs commérages que pour s’approcher de Zohor et elles la fatiguent de -paroles compatissantes... puis elles retournent à leur cuisine et à -leurs histoires...</p> - -<p>Elles ont préconisé d’inutiles remèdes, Allah seul donne le soulagement! -Une patte de hérisson, suspendue parmi les amulettes au caftan de la -malade, n’empêche pas la fièvre de monter.</p> - -<p>—Pourquoi n’appelez-vous pas la toubiba? demandé-je.</p> - -<p>—Ce qui est écrit est écrit, répond l’esclave. Nul n’arrêtera le destin -qui doit s’accomplir.</p> - -<p>—Sans doute, mais Dieu permet qu’on s’adresse à ceux qui savent.</p> - -<p>—Nos vieilles savent, elles aussi.</p> - -<p>—Comment sauraient-elles, puisqu’elles n’ont pas étudié?</p> - -<p>—Certaines choses ne s’apprennent point dans les livres... Écoute: -«C’était à l’époque ancienne, des vieilles voulurent prendre le -diable...</p> - -<p>»—Que ferons-nous, dirent-elles, pour l’attirer?...</p> - -<p>»Elles amenèrent dix femmes qui s’égratignèrent, et vint le diable.</p> - -<p>»—Qu’avez-vous?</p> - -<p>»—Le diable est mort!</p> - -<p>»—Par ma tête! je suis le diable!</p> - -<p>»—Tu mens.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p>»—En vérité!</p> - -<p>»—Entre dans cette amphore et nous te croirons.</p> - -<p>»—Allons! dit le diable. Il entre, et elles ferment vite l’amphore.</p> - -<p>»—Laissez-moi sortir! criait-il en s’agitant. Mais elles rient:</p> - -<p>»—Nous tenons le diable! Nous tenons le diable!</p> - -<p>»—Lâchez-moi! Filles de brigands! Chiennes! Chamelles!</p> - -<p>»—O Allah! nous ne te libérerons pas!</p> - -<p>»—Puissiez-vous être rôties! Prostituées!</p> - -<p>»—Toi! le borgne! Possesseur d’un seul cheveu!</p> - -<p>»—Que les boutons sortent de votre chair! Que les rats vous dévorent!</p> - -<p>»—Visage noir! tu ne nous effrayes plus!</p> - -<p>»—O mes filles! Délivrez-moi et je vous rendrai le bien.</p> - -<p>»—Comment ferais-tu le bien, toi, Père du Mal?</p> - -<p>»—Je vous montrerai quelque chose pour que vous l’emportiez sur les -hommes.</p> - -<p>»Elles consentirent et il leur enseigna la sorcellerie. C’est depuis ce -jour que les vieilles connaissent les maléfices et le secret de guérir -les maux.»</p> - -<p> </p> - -<p>Les femmes qui ont écouté l’histoire hochent la tête, approbatives.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p> - -<p>—Il faut, dit la plus âgée, enfumer les vêtements de Zohor avec des -araignées sèches et du cumin.</p> - -<p>L’esclave apporte un brûle-parfums rempli de braises et les ingrédients -nécessaires. Une âcre fumée se répand en la pièce.</p> - -<p>La malade gémit doucement.</p> - -<p class="r"> -3 mai.<br /> -</p> - -<p>Je retourne voir la pauvre Zohor. Elle est plus mal ce matin. Allah -dispose de nous!</p> - -<p>Une odeur de fumée, de saucisses et de fièvre, flotte en la chambre. Les -parentes sont parties, mais le notaire, accroupi sur le matelas auprès -de sa femme, la contemple avec angoisse.</p> - -<p>Il me salue, me complimente, sans omettre une seule formule; puis il -retourne au chevet de la malade.</p> - -<p>—Zohor!... Zohor!... répète-t-il d’une voix chargée d’émotion.</p> - -<p>Je l’avais toujours vu si hautain et froid avec elle!... D’un geste -affectueux il serre sa main et il essuie son front où la sueur -ruisselle.</p> - -<p>Un cierge crépite et s’éteint tout à coup... La petite vie jaunâtre de -celui qui reste, semble palpiter avec peine en l’atmosphère trop lourde. -Si<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> Thami murmure des choses dont je ne perçois que la douceur.</p> - -<p>Le cœur serré, je me retire, et, tout le jour, comme une hantise, -j’entends la voix si tendre du pauvre homme, implorant l’épouse qui ne -répond plus...</p> - -<p class="r"> -4 mai.<br /> -</p> - -<p>Zohor est entrée dans la Miséricorde d’Allah.</p> - -<p>Elle passa douce et terne en ce monde, et ne lui témoigna que de -l’indifférence. Elle tenait peu de place et faisait peu de bruit.</p> - -<p>Pourtant ses parentes assemblées poussent de grands cris pour déplorer -sa mort. On s’étonne que la discrète Zohor provoque une si bruyante -douleur. Les exclamations s’élèvent parmi les sanglots:</p> - -<p>—O ma maîtresse! ô mon pain! gémit l’esclave.</p> - -<p>—O ma mère, tu m’abandonnes! s’écrie une fillette avec conviction.</p> - -<p>—O ma sœur, pourquoi me laisses-tu?</p> - -<p>—Quelle souffrance tu causes à mon cœur!</p> - -<p>—Qui t’a détournée de nous, ô chérie?</p> - -<p>—Montre-moi le chasseur, celui qui donne la mort.</p> - -<p>—O joie de la maison, où t’es-tu enfuie?<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>... Puis elles se taisent, car les matrones sont arrivées et l’on doit -faire à la morte sa dernière toilette.</p> - -<p>Lorsqu’elle est parfumée, lavée, habillée de vêtements blancs n’ayant ni -ganses ni boutons, on l’enferme dans un cercueil. Les hommes retournent -à la terre enveloppés d’un simple linceul, mais les femmes sont recluses -jusque dans la mort.</p> - -<p>La vieille Dada s’affaire aux préparatifs, elle en oublie de pleurer... -Pourtant elle aimait cette douce maîtresse indolente. Qui ne la -chérissait la pauvre! la colombe dont le cœur était blanc?</p> - -<p>Lorsque les amis de Si Thami, les notaires bénins et compassés, les -parents et les voisins, s’ébranlent en cortège après avoir récité le -Coran, de longs cris désespérés fusent à travers les portes closes, -derrière lesquelles les femmes épiaient la cérémonie. L’esclave se -griffe le visage comme une Berbère... Zohor s’en va au milieu des -lamentations.</p> - -<p>—O ma sœur!</p> - -<p>—O ma mère!</p> - -<p>—O la meilleure des voisines!</p> - -<p>Son caftan radis lamé d’argent, celui-là même que je lui vis aux noces -de Ghita, recouvre le cercueil. Il promène une note gaie dans l’ombre -des ruelles étroites. Parfois un rayon de soleil frôle les plis du satin -et projette de beaux reflets roses sur les murailles rapprochées.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p> - -<p>Je ne me suis pas mêlée à l’escorte, où les femmes n’ont que faire, et -je la vois disparaître au détour d’une rue.</p> - -<p>... Un chat saute entre deux terrasses d’un bond nerveux et tendu; un -petit terrah passe en riant, sa planchette bien garnie des pains qu’il -porte au four; la vie continue... Que faisait Zohor dans la vie?... -Pourtant je reste là, oppressée par cette chose si poignante et si -simple: l’effacement d’une existence.</p> - -<p>—Pourquoi t’attrister? me dit Larfaoui qui m’avait aperçue, sortant de -la maison mortuaire. Allah seul est durable! La morte, elle ne souffre -plus, et il nous reste encore, à nous, la joie et la beauté.</p> - -<p class="r"> -12 mai.<br /> -</p> - -<p>Vainement je cherchais la tombe de Zohor, au milieu des herbes sauvages, -des grandes ombellifères aux tiges aqueuses, des cactus bleus, épais et -gonflés d’eau par les dernières pluies...</p> - -<p>La terre s’étire, féline et lascive sous le soleil; une buée légère -s’évapore, frissonnante comme une volupté.</p> - -<p>On m’avait dit:</p> - -<p>—C’est la troisième pierre, à droite du chemin, près d’un olivier -tordu.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p> - -<p>Mais les tombes et les sentiers disparaissent sous la verdure, et tous -les oliviers ont des troncs difformes, figés dans les convulsions d’une -douleur sans fin... Seuls, leurs feuillages gris semblent endeuillés -parmi le tendre éclat des fleurs et des jeunes pousses. Le cimetière -rit. Il est accueillant et gai. Des pêchers, des pommiers, des -abricotiers dévalent, masses roses et blanches, aussi pimpants que des -bouquets. Leur douce odeur se mêle au parfum plus amer des anthémyses -qui tendent, en offrande, leurs corolles vers la lumière. Aucune -mélancolie ne se dégage des cimetières musulmans, mais une paisible -assurance: le retour joyeux et simple des êtres à la nature...</p> - -<p>Trois jeunes hommes rêvent à l’ombre d’un micocoulier. Ils ont suspendu, -dans ses branches, une cage de jonc où sautille un canari. L’oiseau -lance d’abord une timide roulade. Puis il s’arrête, incertain, et -repart... un rayon de soleil frôle ses barreaux; il le célèbre, et -chante, et s’étourdit de pépiements enivrés. Sa petite âme d’harmonie -exhale toute l’ardente allégresse du printemps....</p> - -<p>Un sourire alanguit le visage des adolescents. Pendant des heures ils -resteront à jouir, à écouter l’oiseau.</p> - -<p>J’ai oublié que je suis au cimetière... un cortège de femmes passe, d’où -l’on m’appelle. Parentes, amies et pleureuses qui se rendent au tombeau -de la pauvre Zohor. Il était là, tout près<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> de moi, endormi dans la -verdure, pierre anonyme et sans ornements. Pourtant j’aurais pu le -deviner, car les herbes, alentour, ont été récemment piétinées et ne se -redressent qu’à demi, l’air brisé.</p> - -<p>Chaque matin durant ces trois jours, les hommes et les femmes sont -venus, tour à tour, réciter ici les versets du Coran.</p> - -<p>Aujourd’hui des chanteuses funèbres accompagnent les parentes, pour les -dernières lamentations. Elles étendent un drap blanc sur la tombe, et -l’ornent de guirlandes. Les étoiles du jasmin, les boutons de rose à -peine entr’ouverts, les mimosas, les giroflées délicates répandent leurs -parfums les plus grisants.</p> - -<p>Le canari s’exalte de lui-même, ses roulades emplissent le cimetière. Ce -n’est plus la voix de cette petite boule de plumes, soyeuse et gonflée, -mais la cantilène triomphante de la vie qui domine les chants -mortuaires.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Allah! ô Allah! Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">psalmodient les pleureuses.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Allah! O Allah! O notre maître!<br /></span> -<span class="i0">Il n’y a que Toi! O notre maître!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Au nom d’Allah et par Allah! O Puissant!<br /></span> -<span class="i0">Notre Seigneur, c’est Lui, l’Unique!<br /></span> -<span class="i0">Et sur Mohammed, O Prophète!<br /></span> -<span class="i0">Bénédiction et salut!<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">O Allah! nous témoignons par les Saints,<br /></span> -<span class="i0">Par ceux à la barbe blanche,<br /></span> -<span class="i0">Par ceux à la barbe naissante.<br /></span> -<span class="i0">Dieu nous en a gratifiés en ce bas monde<br /></span> -<span class="i0">Et dans le séjour le dernier.<br /></span> -<span class="i0">Par eux, nous témoignons, O Allah!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Hélas! m’a fait pleurer la douleur du tombeau,<br /></span> -<span class="i0">M’a pénétré le froid de ses murs!<br /></span> -<span class="i0">Tous, nous passerons le destin de la mort,<br /></span> -<span class="i0">Laissant nos biens à la joie des héritiers...<br /></span> -<span class="i0">Allah! Allah! ô notre maître!<br /></span> -<span class="i0">Il n’y a que Toi! ô notre maître!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les femmes s’en vont... elles ne se réuniront plus désormais que le -vendredi, sur la tombe de Zohor.</p> - -<p>Puis leurs visites s’espaceront, et le souvenir s’effacera dans les -cœurs, ainsi que la pierre sous les herbes.</p> - -<p>C’est le grand isolement qui commence, l’isolement infini, où sombrent -tous les êtres...</p> - -<p>Mais des jeunes hommes, au printemps, suspendront toujours leurs cages -parmi les branches, et les oiseaux continueront à célébrer, au-dessus -des tombes, l’éternelle victoire de la vie.</p> - -<p class="r"> -17 mai.<br /> -</p> - -<p>Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation -dont je ne m’étais point<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> inquiétée. Le moindre événement suscite -toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles -font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en -répétant la formule consacrée:</p> - -<p>—Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi!</p> - -<p>Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes -mains, mes épaules, le bas de ma jupe...</p> - -<p>Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son -cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs -sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on -recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes -gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza -savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon -autorisation...</p> - -<p>Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en -reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues.</p> - -<p>Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable -histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement, -ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et -Zeïneb.</p> - -<p>Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore -pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa -nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> que les olives -confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se -chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car -ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre.</p> - -<p>Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la -correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me -surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane? -Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles -publiques et les fous!</p> - -<p>Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour -affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale?</p> - -<p>A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une -revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une -irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le -lui refusa.</p> - -<p>—Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort -amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien, -a-t-elle griffé son mari?</p> - -<p>—Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée, -elle ne savait plus ce qu’elle faisait...</p> - -<p>—Quoi encore? qu’a-t-elle fait?</p> - -<p>—C’est le démon qui l’inspira...</p> - -<p>La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> s’obstine à les -déplorer, sans m’en donner l’explication.</p> - -<p>J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable -des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux -grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce:</p> - -<p>—Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire!</p> - -<p>Il s’effondre, bouleversé par les remords.</p> - -<p>—Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas -le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a -coûté dix-huit réaux.</p> - -<p>A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète:</p> - -<p>—Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire!</p> - -<p>La réalité l’accable de nouveau.</p> - -<p>—Allons la chercher, lui dis-je.</p> - -<p>Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il -bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins, -l’approche du Moristane calme sa vivacité.</p> - -<p>—J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il.</p> - -<p>Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment:</p> - -<p>—Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye.</p> - -<p>Dans le vestibule, accroupi sur une peau de<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> mouton, je trouve un -vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet.</p> - -<p>—Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce -possible?</p> - -<p>Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma -présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue!</p> - -<p>Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et -m’introduit dans le patio.</p> - -<p>C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a -rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques -déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes.</p> - -<p>L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée, -m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi -lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique -bienséance.</p> - -<p>—Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix -implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les -brutalités de son époux réveillent toujours en elle.</p> - -<p>—Kaddour t’attend...</p> - -<p>Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour, -pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les -formalités de son départ.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span></p> - -<p>Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements.</p> - -<p>—O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis -innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi...</p> - -<p>La vieille Halima les fait taire.</p> - -<p>—Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne, -en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements -mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le -métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré -chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita, -raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître.</p> - -<p>La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille, -malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole.</p> - -<p>—Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses -cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies -suppurent.</p> - -<p>—Qui t’a battue?</p> - -<p>—Mon mari.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi -qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être -répudiée, je veux retourner chez mes parents.</p> - -<p>Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> et toute contrite -d’une faute qu’elle n’a pas commise.</p> - -<p>Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne. -Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est -mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà -vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle -s’est sauvée de chez ses parents.</p> - -<p>—Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce -que je m’attarde chez les prisonnières.</p> - -<p>C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je -n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous -cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot?</p> - -<p>La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle -me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur -des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher -au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus, -faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du -reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune -encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si -pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de -son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le -regard lucide, calme, dont il me fixe.<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span></p> - -<p>—Quel est ton état?</p> - -<p>—Il n’y a pas de mal sur toi?</p> - -<p>Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des -gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il -connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il -répond à mes questions avec la plus grande netteté.</p> - -<p>—Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je -marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.</p> - -<p>Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes... -A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...</p> - -<p>—Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille, -obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il -avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.</p> - -<p>Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même -pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.</p> - -<p>—A-t-il des parents?</p> - -<p>—Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.</p> - -<p>—Que Dieu la conserve!</p> - -<p>Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire -intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette -résignation, si j’échoue...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p> - -<p>Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs, -une forme est affalée, que je distingue à peine.</p> - -<p>La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs, -épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle, -terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile, -ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de -sa face où luit un regard tragique et vague.</p> - -<p>—Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne -prononce une parole... dit le vieillard.</p> - -<p>La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col -d’une créature inerte...</p> - -<p>Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle, -vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa -cellule d’aliéné?</p> - -<p>Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor -grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes, -comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des -autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la -lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves, -défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les -ténèbres.</p> - -<p>Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs -chaînes. La plupart,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> indifférents, restent pelotonnés dans leur coin.</p> - -<p>Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les -arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards -vacillent.</p> - -<p>Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la -fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles -obscènes, à l’effarement de mes guides.</p> - -<p>Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire -sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des -prières sans fin.</p> - -<p>Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques -grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures...</p> - -<p>Pas un cri, pas un bond.</p> - -<p>Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres -se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies -s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le -tombeau.</p> - -<p>Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les -fous du Moristane.</p> - -<p>Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur -macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces -misérables, abrutis par leur destin...</p> - -<p>Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il -y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> -Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de -canaris.....</p> - -<p class="r"> -19 mai.<br /> -</p> - -<p>J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié, -le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse:</p> - -<p>—Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est -dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir -ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, pour satisfaire au vœu -dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.</p> - -<p>—Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.</p> - -<p>C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed -Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.</p> - -<p>J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère -mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front. -L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes -ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient -point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> Ce -n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement -des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où -nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités -du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en -dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec -la protection de nos haïks.</p> - -<p>Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il -forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de -bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un -champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui -des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les -éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les -tapis, dans les hauts chandeliers.</p> - -<p>Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en -sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est -point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont -elles comprennent encore le sens magique.</p> - -<p>—Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef -de la confrérie.</p> - -<p>Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car, -si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> -ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.</p> - -<p>—Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella -Lbatoul.</p> - -<p>On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à -s’élancer sur les humains.</p> - -<p>Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus -rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage -grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un -à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps -et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.</p> - -<p>Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio, -s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les -Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser. -Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et -peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences -lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur -place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules -tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son -visage.</p> - -<p>Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de -leurs stridents yous-yous.</p> - -<p>Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> croupe bondissante. Elle -oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en -Guinée, un soir d’ivresse...</p> - -<p>Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance -voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!... -Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et -des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui -danse...</p> - -<p>Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu.<br /></span> -<span class="i0">Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!<br /></span> -<span class="i0">Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui -succèdent.</p> - -<p>La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de -l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus -d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils -s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se -déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres. -Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent -avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par -saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale -félicité.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p>Et toujours le claquement formidable des crotales!</p> - -<p>... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de -draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse!</p> - -<p>Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs, -vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement -au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal -torturant. Le djinn s’empare d’elle...</p> - -<p>En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses -pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord. -Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser.</p> - -<p>Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de -tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les -danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une -poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite, -toujours plus fort...</p> - -<p>Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume -calme et grave, l’imploration religieuse:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu!<br /></span> -<span class="i0">Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!<br /></span> -<span class="i0">Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></div></div> -</div> - -<p>... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui -s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la -coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux -mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses -mouvements.</p> - -<p>Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des -ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le -suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements -s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par -cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le -temps.</p> - -<p>... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et -c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine -beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés.</p> - -<p>... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance, -rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres -surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont -des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une -épouvante plane sur l’assemblée.</p> - -<p>Les sorcières se sont enveloppées de voiles rouges.</p> - -<p>Et rouges sont les suaires des Gnaoua!</p> - -<p>Et rouges les reflets des torches!<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p> - -<p>Et rouges les visages et les cœurs!</p> - -<p>—O Allah! murmure Lella Lbatoul, Sidi Hamou est arrivé! Sidi Hamou! -père des flammes et du sang, le djinn redoutable, gardien des lieux -brûlants!</p> - -<p>Mes compagnes frémissent, troublées par l’évocation.</p> - -<p>Le choc des crotales, les chants sauvages, les hurlements, atteignent la -limite de l’intensité. Les fantômes ardents se démènent autour des -sorcières, tout le jardin trépide.</p> - -<p>L’énorme prêtresse frénétique se renverse d’avant en arrière, à droite, -à gauche. Sa masse n’est plus qu’un mouvement désordonné. Son voile a -glissé, la sebenia se détache... ronde et crépue se tête roule sur ses -épaules comme une boule.</p> - -<div class="blockquot"> -<p>Han! Han! la sorcière bondit?</p> -<p>Han! Han! Elle se convulse extrêmement!</p> -<p>Han! Han! Han!</p> -</div> - -<p>Tout à coup, d’un suprême élan, elle s’abat raide en arrière, et on -l’emporte pâmée, tandis que l’infernale cohorte accélère sa danse en un -vertigineux tourbillon.</p> - -<div class="blockquot"> -<p>Les voiles rouges embrasent la nuit.</p> -<p>Et rouges sont les suaires des Gnaoua!</p> -<p>Et rouges les reflets des torches!</p> -<p>Et rouges les visages et les cœurs!</p> -<p>C’est rouge sur rouge! et rouge! et rouge!</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span></p> - -<p>Les arbres frémissent, les murs s’ébranlent... Une hallucination -flamboyante danse devant mes yeux.</p> - -<p>Les Gnaoua sont partis... Il y a eu le silence et l’immobilité... Les -choses reprennent leur air normal. Le patio vide miroite sous la lune. -Étonnement du calme reconquis...</p> - -<p>La nuit, paisible et bleue, criblée d’étoiles, s’étend doucement -au-dessus du jardin. Un vent léger fait bruisser les palmes des -bananiers; on perçoit le bruit du jet d’eau...</p> - -<p>Un oiseau jette un petit cri peureux dans le recueillement nocturne...</p> - -<p class="r"> -10 juin.<br /> -</p> - -<p>Derrière combien de remparts se cache l’arsa de Mouley Hassan où nous -sommes attendus?... Souvent, le Chérif nous en vanta l’agrément, les -eaux abondantes, les treilles dont les raisins ont un goût savoureux et -rare.</p> - -<p>Nous avons franchi la première enceinte de la ville, et nos mules -trottent sur une sorte de chemin élevé, plate-forme d’une gigantesque -muraille qui s’en va très loin, à travers le bled, protégeant d’immenses -étendues arides et désertes. Le nègre,<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> qui courait derrière nos -montures, nous fait enfin tourner sur la droite, et nous pénétrons dans -une de ces casbahs qui entourent les palais en ruines.</p> - -<p>Fruste petit village, aux masures couvertes de chaume, rappelant celles -de France, malgré les haies de cactus. Tout y est paysan et familier. -Des poules errent à travers les chemins, des enfants presque nus se -roulent dans la poussière, et les femmes, de fière allure en leurs -haillons drapés, s’en vont, le visage libre, selon la coutume des -bédouines.</p> - -<p>Au-dessus des murettes en terre, on aperçoit le sommet des arbres, dont -la luxuriance s’exagère par le contraste des environs secs et roussis. -Toutes les arsas ont des portes en misérables planches mal équarries. -Celle de Mouley Hassan ne diffère pas des autres. Après une longue -attente, un gardien claudicant se décide à nous l’ouvrir.</p> - -<p>Surprise toujours nouvelle des choses qui se dissimulent derrière la -pauvreté des murs!</p> - -<p>Un immense jardin s’épanouit, embaume et flambe, de toutes ses roses, de -toutes les fleurs de ses grenadiers et de ses jasmins. Il semblerait à -l’abandon, si la fraîcheur des feuillages et l’âpre parfum des menthes -n’y révélaient la présence de l’eau. Sous les arbres fruitiers poussent -des fèves, des courges, des tomates, des pastèques et des plantes -aromatiques pour le thé.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> Mais ces cultures n’ont point l’ennuyeuse -symétrie des nôtres. Elles s’enchevêtrent sans ordre visible, se mêlent, -au hasard, de géraniums et de rosiers fleuris, forment des masses de -feuillage où se complaît le regard. Malgré leur utilité, apparaît -simplement leur charme.</p> - -<p>D’étroites allées en maçonnerie se croisent à angles brusques, -surélevées au-dessus du sol. Une longue tonnelle de roseaux, couverte -par les vignes, offre un chemin d’ombre verte jusqu’au pavillon où le -Chérif nous attend.</p> - -<p>Mouley Hassan arrive à notre rencontre, digne et lent, afin de -satisfaire à l’hospitalité, sans toutefois marquer un empressement qu’il -ne témoigne à personne. Sa haute stature s’enveloppe d’admirables -mousselines, sous lesquelles joue le rose vif du caftan. Sa barbe, aussi -blanche que ses lainages, encadre son visage majestueux. Négligemment il -manœuvre un chasse-mouches, fait de souples crins réunis en une poignée -de cuir.</p> - -<p>Il goûte nos compliments avec une complaisance hautaine, célèbre -lui-même l’excellence et la fécondité de ce jardin que nul n’égale, tout -en affirmant qu’il en possède bien d’autres, plus merveilleux encore.</p> - -<p>On accède au pavillon par quelques degrés de mosaïques, raffinement -inattendu en ce champêtre décor, aussi bien que le tout petit paysage -apprêté devant la salle, et qui borne la vue: un berceau<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> de jasmin -jaune protégeant une vasque... L’eau qui monte vers les feuillages, et -s’égoutte dans un bassin précieux...</p> - -<p>Jet d’eau! Contentement de l’esprit, amusé par ses caprices... Repos des -yeux qui ne se lassent pas de sa fraîcheur, après la fatigue ardente et -poussiéreuse de la route... Miracle de l’eau, venue de la montagne, pour -sourdre en ce marbre poli, et retomber en mille gouttelettes... Symbole -de jouissance parfaite, aux brûlants pays de l’Islam.</p> - -<p>—Ce pavillon fut construit, dit le Chérif, par le sultan Mouley Abd er -Rahman, pour sa favorite, une Circassienne de grande beauté, dont il eut -ma mère, Lella Aïcha Mbarka. Ses ancêtres et lui-même recevaient, des -ambassadeurs, certaines choses d’Europe qu’il se plut à y réunir. Rien -n’y fut changé depuis lors.</p> - -<p>Fascinés par le jet d’eau et son décor charmant, nous n’avions pas -regardé la salle.</p> - -<p>Où sommes-nous?... en quel pays et en quel temps?... A part les sofas, -tous ces meubles nous sont familiers. Nous les avons connus chez les -très vieilles gens de notre enfance et dans les musées, car ils sont -touchants, admirables ou ridicules... Les retrouver ici!... dans une -casbah du Maroc, non point comme des objets de curiosité, mais ornant -une pièce vivante, où l’on vient rêver, boire du thé, dormir!...</p> - -<p>Des horloges Empire s’alignent le long d’un mur; un petit guéridon -supporte un service de<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> Saxe dépareillé; un vieux secrétaire enroule -symétriquement les veines de ses admirables bois aux tons chauds. Les -étagères soutiennent des vases vieillots, des fleurs sous globe; une -potiche de Sèvres, laide et bleue; des coupes en argent, ornées de -guirlandes.</p> - -<p>En face des horloges, deux fauteuils Louis XVI sont adossés à la -muraille. Ils attendent... Qui?... des marquis, des ambassadeurs?... Les -Marocains n’ont point coutume de s’asseoir, ils préfèrent les sofas où -s’accroupir.</p> - -<p>Ces pauvres fauteuils, inutiles, servirent peut-être à des mariées, aux -jours de leurs noces... Personne, à présent, n’oserait s’y poser, ils -ont l’air trop vieux, trop fragiles. Leurs soies, presque décolorées, se -fendent en maintes déchirures, leurs ors sont ternis, et leurs bois -vermoulus.</p> - -<p>Au centre de la salle s’érige, sur une console dorée, le plus beau jouet -à musique dont puissent jamais s’égayer les longs ennuis d’une sultane. -Mouley Hassan remonte la vieille mécanique. Il en sort une petite -ritournelle chevrotante et surannée, une voix amortie qui semble -traverser les âges pour parvenir jusqu’à nous. Et l’harmonie en est -exquise, touchante et douce comme une aïeule. Elle nous enveloppe de -très anciens rêves, de sensations lointaines, imprécises, et qui font -mal, tendrement, délicatement...</p> - -<p>Tout vit à nouveau sous le globe de verre qui protège un petit paysage -d’autrefois: une frégate,<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> gréée à l’ancienne, toutes voiles dehors, se -balance au milieu des flots. Elle aborde un paysage exotique, mal connu, -quelque part, là-bas, dans «les Iles!...»</p> - -<p>Une source de cristal coule, en tournoyant, et tombe d’un rocher au -sommet duquel s’épanouit un arbre. A travers les branches, sautillent et -volettent des oiseaux de paradis. Ils sifflent, remuent la tête, ouvrent -leurs becs effilés, font des grâces, agitent leurs ailes bleues, vertes -et mordorées dont le temps n’a point amorti l’éclat métallique.</p> - -<p>Devant cet étonnant paysage, ce navire soulevé par les vagues, quels -rêves dut faire la sultane recluse, qui ne connaissait que les palais -aux grands murs et ce jardin si bien clos?</p> - -<p>La boîte à musique finit d’égrener son émouvante chanson, les dernières -notes meurent, imperceptibles; la petite voix, un instant réveillée, -rentre dans le passé... Mouley Hassan se campe devant la porte, aux -côtés de laquelle deux niches semblables sont creusées. L’une est vide, -l’autre garnie d’une pendule, en bronze admirablement ciselé, qui porte -la marque d’un horloger de Londres, et la date 1793. Mais c’est la place -vide que contemple le Chérif, et il rit d’orgueil satisfait.</p> - -<p>—J’ai connu, en cet endroit, nous dit-il, une autre pendule, sœur de -celle que vous voyez ici. Elles avaient été offertes à Mouley Sliman par -un ambassadeur d’Angleterre. Et toutes deux mar<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>chaient si exactement -ensemble, que leur carillon semblait unique... Mon cousin, ce Sidi -M’hammed Lifrani qui fut khalifa du sultan, prétendit avoir des droits -sur l’héritage de Lella Aïcha Mbarka. Il revenait à moi seul, et -comprenait de grands biens. Le cadi ne manqua point d’en juger selon -l’évidence. Alors, tandis que j’étais à Marrakech, Sidi M’hammed fit -enlever une des pendules, par vengeance, et il jura que je ne la -reverrais jamais. A mon retour, on me dit qu’elle était cassée. Je n’en -crus rien, tous mes esclaves furent battus jusqu’à ce que l’un d’eux -m’eût raconté la chose...</p> - -<p>»A cette époque, Sidi M’hammed était plus puissant que moi. Que -pouvais-je faire? Je me tus.</p> - -<p>»Or, ajouta le Chérif en riant, mon cousin est mort. Ses biens revinrent -à la fille qu’il avait enfantée avec la négresse Marzaka... Tu vas -souvent la voir... L’aurais-tu remarquée, cette pendule?</p> - -<p>J’affirmai, très sincèrement, qu’il y avait beaucoup d’horloges et de -pendules chez mes voisines, mais qu’aucune d’entre elles ne valait -celle-ci par la perfection du travail ni l’ancienneté.</p> - -<p>—Qu’importe! reprit Mouley Hassan. Je verrai bientôt par moi-même, car, -s’il plaît à Dieu, j’épouserai la fille de mon cousin dans quelques -mois... Quand tu reviendras dans ce pavillon, tu y trouveras les deux -pendules.</p> - -<p>Il dit cela nonchalamment, comme une chose toute naturelle et certaine, -mais sur laquelle il<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> est bienséant de ne point s’attarder, et, agitant -son chasse-mouches avec impatience, il se mit à invectiver contre les -esclaves:</p> - -<p>—Aicheta!... Mbilika!... ô pécheresses, qu’attendez-vous?... Apportez -les rafraîchissements et les pâtisseries!... Je veux, continua-t-il en -se tournant vers nous, que vous jugiez cette eau de violettes... En -dehors de ma maison, nul ne sait la préparer... Voici des fruits confits -dans un sirop de miel à la rose, et des pâtes d’amandes parfumées au -safran, à la cannelle, à la menthe. Ma grand’mère en tint la recette -d’une esclave turque fort habile... Sans doute n’avez-vous jamais goûté -ces gâteaux si délicieux? J’en fais venir spécialement les pistaches par -des pèlerins... Ils n’ont pas leurs pareils en délicatesse...</p> - -<p class="r"> -24 juin.<br /> -</p> - -<p>Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de -sa fille.</p> - -<p>Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très -matinales.</p> - -<p>Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers -encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un -vent pur balaye tous ses miasmes.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p> - -<p>Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très -affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de -prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de -tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire -toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de -velours et d’extraordinaires châles bariolés!...</p> - -<p>Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir -et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis -habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...</p> - -<p>On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent -aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes; -les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la -pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les -femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites -Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux -attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes -seront des mariées!...</p> - -<p>Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes -les jeunes filles!</p> - -<p>Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont -les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> Chacune -tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau -du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de -martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes -roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur -travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre. -Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de -funèbre complainte.</p> - -<p>Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange, -curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui -se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la -chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec -beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très -agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais -les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur -d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de -soie transparente.</p> - -<p>Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se -judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points -blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent -couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés -d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> mousseline. -Il ne reste plus qu’à poser le fistoul<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<p>Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient -un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie -pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute -s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du -fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les -bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais -œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles -d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du -visage.</p> - -<p>La mariée est prête.</p> - -<p>Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin -l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus -l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des -allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur, -ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du -boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent -aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à -la nôtre...</p> - -<p>Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles. -Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> -costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des -Musulmanes...</p> - -<p>Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter -et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les -civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre, -l’indestructible, l’inaltérable âme juive.</p> - -<p>Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à -mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites -habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux. -Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.</p> - -<p>Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et -vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston, -aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un -costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de -soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube -noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse -modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.</p> - -<p>Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui -ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable -prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en -disant:<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p>—Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée.</p> - -<p>Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne -faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la -muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel, -mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale -d’une seule lampée...</p> - -<p>On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à -lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre.</p> - -<p>—Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux.</p> - -<p>Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite -larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent -son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop -d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du -logis, hissé sur la tête de l’un d’eux.</p> - -<p>Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui, -seuls, l’accompagnent au domicile conjugal.</p> - -<p>Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts -éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi -gras promené dans les bas-faubourgs.</p> - -<p>Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre -qu’elles frottent sur<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du -lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais -ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au -passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en -arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds.</p> - -<p>Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras -et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de -dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les -invités festoieront.</p> - -<p>Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes -rasades de mahia<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> - -<p>Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en -titubant.</p> - -<p class="r"> -26 juin.<br /> -</p> - -<p>Accablement d’une nuit chaude... insomnie!</p> - -<p>Inquiet, mal éveillé, l’esprit erre dans les ténèbres. L’oreille -attentive écoute... elle néglige les sons familiers qui tissent la trame -de la nuit, tintement monotone de l’eau, chants répercutés des coqs, -pour capter d’imperceptibles bruits.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>A force d’épier, elle saisit: des souris grignotent,... la brise halette -contre les vitres,... un insecte grimpe au mur et retombe,... les -moustiques bourdonnent.</p> - -<p>Une chatte miaule, amoureuse. Soudain, sa plainte atroce, longue, -stridente, fait palpiter le silence d’une souffrance aiguë qui s’apaise -en ronronnements.</p> - -<p>Ah!... on marche au-dessus de nous... Folie!... on croit toujours -entendre des pas dans la nuit... A-t-on parlé?... L’ombre vibre -doucement. Tous les sens énervés cherchent à percevoir... Ce n’est -rien... Mais voici qu’un son réel et lourd nous dresse en sursaut.</p> - -<p>Nous courons à la terrasse: trois silhouettes se détachent sur le bleu -sombre du ciel,... ce sont des femmes. L’une d’elles gémit affalée, ses -compagnes essayent de la relever. En nous voyant elles font un geste -d’effroi, puis elles se précipitent vers nous, suppliantes, et baisent -nos pieds.</p> - -<p>—O mon seigneur le hakem! O Lella! pardonne-nous!... Par votre vie, -nous ne voulions pas le mal!</p> - -<p>—Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure?</p> - -<p>Elles ne répondent pas, elles implorent... mes yeux distinguent des -visages connus.</p> - -<p>—Saadia! Khaddouje?</p> - -<p>Les femmes du tajer Ben Melih! Je comprends<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> et ne puis m’empêcher de -rire... cette autre qui se plaint est Yakout, l’esclave favorite...</p> - -<p>—Es-tu blessée?</p> - -<p>—O mon malheur! O calamité! Je suis tombée en sautant ce mur, mon pied -s’est brisé, je ne puis plus marcher... O Prophète... Qu’allons-nous -devenir? Le maître nous tuera!</p> - -<p>—Mais non! il tient à son bien. Vous lui avez joué tant d’autres tours -et vous êtes toujours en vie...</p> - -<p>—O seigneur!... Par la tête de ma mère, je le jure, nos cœurs sont -blancs! Nous allions seulement rendre visite à une amie.</p> - -<p>—Elle a une petite barbe, votre amie, et elle porte un turban?</p> - -<p>—O Lella! tu es avisée... Nous ne te cacherons rien, mais ne nous fais -pas honte devant le hakem.</p> - -<p>J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai -reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à -notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une -fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les -reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup, -ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les -abandonner ainsi, seules, avec un homme!</p> - -<p>Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper, -redescendre, escalader<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> les petites murettes. Des échelles, des cordes à -linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous -la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris.</p> - -<p>Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés -par la crainte d’avoir fait quelque bruit.</p> - -<p>Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les -patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un -cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le -cœur étreint d’angoisse.</p> - -<p>Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte -sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des -remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin -jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les -minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube.</p> - -<p>Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette -onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent -normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que -dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse -des voisins!</p> - -<p>Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre -retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p>Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné...</p> - -<p class="r"> -1ᵉʳ juillet.<br /> -</p> - -<p>Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement -insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point -ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et -graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un -dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance -incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en -l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps -attendus.</p> - -<p>Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> -ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les -femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en -criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi: -la première lune du Ramadan est apparue!</p> - -<p>Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective -des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui -rompront le cours monotone de la vie! Pourtant<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> ce seront des jours si -cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de -l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences -mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de -boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête.</p> - -<p>Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût -prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des -marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les -saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à -huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des -victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons -et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter.</p> - -<p>Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la -soif torturante... Nul n’y songe.</p> - -<p>La brûlante harira fume dans toutes les demeures.</p> - -<p>Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé!<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p class="r"> -12 juillet.<br /> -</p> - -<p>Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou -brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois -replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils -somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très -grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques, -exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des -gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se -désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des -disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop -tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de -plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un -fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur -de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales:</p> - -<p>—Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave!</p> - -<p>—O fils du fainéant cet autre!</p> - -<p>—Qu’Il maudisse ton père et ta tribu!</p> - -<p>—O fils du vagabond!</p> - -<p>—N’as-tu pas honte, ô le plus vil des hommes, qui fais des actions de -femmes!<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>—Pourquoi rougirais-je? Je vaux mieux que toi. Les gens me connaissent -et la tribu témoignera.</p> - -<p>—Qui es-tu? Homme vivant au crochet des femmes! Serviteur de p...! qui -rassemble les babouches de tes maîtresses!</p> - -<p>—O Dieu! Écoute-le! Lui qui a prostitué sa mère à un Juif!</p> - -<p>—Fils de brigand!</p> - -<p>—Fils de voleur! Fils de coupeur de routes!...</p> - -<p>... L’éclair d’un poignard zigzague dans l’air, un peu de sang macule un -burnous. Les cris sont devenus de rauques hurlements, une mêlée générale -met aux prises tous les passants.</p> - -<p>Qu’y a-t-il?... Pourquoi cette tragique querelle?</p> - -<p>C’est que El Ghali, le forgeron, a pris un peu d’eau à la cruche de son -voisin pour en arroser un pot de basilic...</p> - -<p>La troupe des énergumènes s’éloigne en vociférant. Et le Pacha va faire -donner cent coups de bâton à tous les combattants qui n’auront pas -glissé quelques douros entre les doigts de ses mokhaznis...</p> - -<p>La rue retombe dans sa torpeur silencieuse et chaude.</p> - -<p>J’entre chez Si Larbi el Mekki à qui je dois remettre un message.</p> - -<p>Le soleil flambe sur les mosaïques de la cour, l’ombre des arcades -descend à peine, toute courte et cassée, au bas de la muraille. Derrière -les ten<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tures de mousseline, les femmes dorment dans le désordre des -pièces; nulle ne m’appelle au passage. Meftouha la négresse me précède -toute gémissante:</p> - -<p>—O mon malheur! Que je suis lasse par ce temps! Monseigneur Ramadan me -tue!</p> - -<p>Elle ne songe même pas à me poser les mille aimables et vaines questions -d’usage, auxquelles j’aurais répondu par mille autres questions, -également aimables et non moins vaines. Pourtant, au moment de -m’introduire chez son maître, elle interrompt ses plaintes pour me dire -d’un air mystérieux:</p> - -<p>—Ce matin, l’intendant de Si Larbi a ramené de Fès une nouvelle -esclave...</p> - -<p>—En vérité! Comment est-elle?</p> - -<p>Meftouha grimace sans répondre, elle entr’ouvre la lourde porte de -cèdre.</p> - -<p>Mes yeux éblouis ne perçoivent rien tout d’abord, en la salle somptueuse -et fraîche, refermée sur l’ombre comme un coffret.</p> - -<p>Si Larbi et quelques amis gisent affalés parmi les coussins. Hadj Hafidh -ronfle avec conviction, les autres s’étirent et bâillent. A travers la -croisée ils surveillent les progrès de l’ombre qui, insensiblement, -allonge ses arcades sur le sol.</p> - -<p>—Encore cinq heures jusqu’au moghreb!</p> - -<p>La conversation languit. Ils se taquinent entre eux avec des -plaisanteries toujours répétées.</p> - -<p>—Si Mohammed! Tu sembles altéré. Veux-tu<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> prendre une tasse de thé ou -du sirop de grenades?...</p> - -<p>—Allah te bénisse! Je n’ai besoin de rien.</p> - -<p>—Que cherches-tu?... Ta tabatière?... Voici la mienne.</p> - -<p>Si Larbi, à demi soulevé de ses coussins, tend au vieillard la petite -boîte de corne pleine d’odorante neffa.</p> - -<p>Si Mohammed détourne la tête, mais ses narines palpitent et, -instinctivement, il esquisse le geste du priseur...</p> - -<p>Tentation! Suprême et trop douloureuse tentation!</p> - -<p>Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir -s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures -passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue, -que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien.</p> - -<p>D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En -traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse -toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître -brille et s’éteint aussitôt...</p> - -<p>... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb!<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p class="r"> -8 août.<br /> -</p> - -<p>Jour de lamentations, jour de deuil.</p> - -<p>Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux -et fiers...</p> - -<p>Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville -aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré.</p> - -<p>—Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs -tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur...</p> - -<p>Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On -se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un -familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les -groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense -autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils -vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair -juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar -européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des -miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des -confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses -et légères, à côté des<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des -biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme -les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes.</p> - -<p>Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie -leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans -leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient -acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez -purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer -des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> les -enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets -qu’il leur vend...</p> - -<p>Une joyeuse animation épanouit le Mellah... Est-ce donc ainsi que les -Juifs déplorent la perte de Sion, le jour maudit où leur peuple fut -dispersé à travers le monde et y devint la plus lamentable des races?...</p> - -<p>—Oh! me dit Simouel, ceci est seulement la fête des petits. Nous autres -ne faisons provision de gâteaux que pour la nuit, car nous sommes dans -le jeûne à présent...</p> - -<p>Des synagogues entr’ouvertes s’échappe une confuse rumeur. Les hommes -accroupis sur les nattes et balançant leurs bustes d’avant en arrière, -chantent avec des airs vraiment attentifs. Mais<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> d’autres circulent et -causent à haute voix de choses très profanes.</p> - -<p>Je me souviens de cette synagogue tunisienne, tout illuminée pour les -Pâques, où les femmes faisaient cuire leur dîner à côté des gens en -prières, tandis qu’un gosse se traînait au ras du sol, bien campé sur -son petit pot.</p> - -<p>Pour avoir pénétré chez les Juifs africains, on comprend mieux le geste -de Jésus chassant les marchands du temple...</p> - -<p>Des femmes reviennent du cimetière, uniformément enveloppées de châles -blancs qui remplacent aujourd’hui les châles aux couleurs acides. Elles -ont une démarche grave et je pense enfin trouver auprès des morts un -émouvant désespoir.</p> - -<p>Les tombes, en forme de sarcophages, étincellent au soleil comme des -mottes de neige. Petite cité soigneusement passée à la chaux, toute -propre, toute radieuse.</p> - -<p>Un peu plus loin, d’antiques pierres grises s’effritent dans les -broussailles, ainsi que de vieux ossements.</p> - -<p>Ce sont les sépulcres des anciens Juifs de Meknès, dont on ignore même -les noms... Au jour de la désolation, ils récitaient, eux aussi, des -psaumes dans les synagogues et achetaient des bonbons... mais leur vie -s’écoula pleine de terreur sous un ciel inhospitalier. Nul ne vient plus -gémir sur leur tombe... Les pleureuses se réunissent à côté dans le -pimpant cimetière nouveau.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Je m’approche d’un petit groupe d’où montent des cris.</p> - -<p>Oh! ces vieilles! ces effrayantes vieilles sans âge, aux chairs flasques -ou desséchées, véritables sorcières réunies pour des incantations! Leurs -yeux, d’eau trouble et jaunâtre, clignotent au fond des orbites, leurs -bouches ouvrent des trous sombres que hérisse une seule dent cariée... -Elles portent des boléros d’or terni, des satins sans reflets... -étranges costumes surannés dont les bleus, les verts et les roses -achèvent de s’éteindre sous la crasse.</p> - -<p>Toutes, avec leurs bras décharnés et leurs mains crochues, elles font -les gestes du désespoir, griffant leurs faces de spectres... mais leurs -doigts n’approchent point des joues, car elles ont soin de laisser une -bonne distance entre leurs ongles et leurs visages. Elles répondent aux -stances de la chanteuse principale par des aboiements scandés qui -voudraient être lugubres.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.<br /></span> -<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, sont tombés tous ses remparts.<br /></span> -<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! ô la belle des cités!<br /></span> -<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître les veaux!<br /></span> -<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! là des palais et des hammams.<br /></span> -<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître des ânes.<br /></span> -<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! Jadis abondances et festins,<br /></span> -<span class="i0">Dressez les tables, apportez les grands plats!<br /></span> -<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, famine et malédiction!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Ha wou! wou! wou! hurlent les pleureuses en griffant le vide.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.<br /></span> -<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers.<br /></span> -<span class="i0">Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne.<br /></span> -<span class="i0">A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans.<br /></span> -<span class="i0">On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux.<br /></span> -<span class="i0">N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres,<br /></span> -<span class="i0">Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit!<br /></span> -<span class="i0">A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>!<br /></span> -<span class="i0">Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Ha wou! wou! wou!</p> - -<p>Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains -s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses, -entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien -ne saurait rougir.</p> - -<p>—Ha wou! wou! wou!</p> - -<p>Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de -bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers -échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem:</p> - -<p>—Ha wou! wou! wou!</p> - -<p class="r"> -9 août.<br /> -</p> - -<p>Elles sont accroupies sur les divans, éblouissantes et graves. Elles -portent des caftans de bro<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span>cart, des tfinat en impalpables gazes -nuancées comme des arcs-en-ciel, des colliers aux tremblantes -pendeloques, des anneaux d’oreilles alourdis de pierreries, des -ferronnières endiamantées.</p> - -<p>Une robe en soie «safran» irrite le satin vert émeraude qui l’avoisine, -un «soleil du soir» se pâme auprès d’un «bleu geai» et tous les roses, -tous les jaunes, tous les oranges se provoquent en de muets combats -exaspérés.</p> - -<p>Les visages mats, bruns et noirs restent calmes dans la mêlée ardente -des couleurs, les paupières battent lentement sur les longs yeux aux -sombres pupilles... Elles ne bougent pas, ne parlent pas, figées en -leurs splendeurs, investies de cette dignité des parures et de la fête.</p> - -<p>On dirait une assemblée de poupées.</p> - -<p>La plus âgée n’atteint pas onze ans, les plus jeunes ont passé deux ou -trois Ramadans... Très dignes, elles boivent le thé en des verres bleus, -rouges et dorés; parfois elles battent des mains pour accompagner les -chants des musiciennes improvisées. Celles-ci, tapant sur leurs tarijas, -et secouant leurs tambourins, se démènent avec des airs tendus, crispés, -enamourés, de vraies cheikhat. Et leurs voix pointues s’efforcent d’être -rauques:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O dame! ô ma maîtresse! ô dame! ô mignonne!<br /></span> -<span class="i0">Rien n’arrive qui ne soit écrit.<br /></span> -<span class="i0">O censeur, pardonne!<br /></span> -<span class="i0">Les amants sauront m’excuser...<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Aujourd’hui j’ai vu ma gazelle,<br /></span> -<span class="i0">Mon cœur s’est embrasé.<br /></span> -<span class="i0">Je lui parlai d’un clin d’œil:<br /></span> -<span class="i0">«Viens, ô belle, sur mon sein!»<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je suis las de pleurer<br /></span> -<span class="i0">Et ne cesse de pleurer.<br /></span> -<span class="i0">Je suis las de souffrir<br /></span> -<span class="i0">Et ne cesse de souffrir.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je ne puis avaler aucun mets,<br /></span> -<span class="i0">Je ne puis goûter le sommeil;<br /></span> -<span class="i0">Mon amour est accablant,<br /></span> -<span class="i0">Je succombe sous le fardeau.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Verse le remède, ô dame!<br /></span> -<span class="i0">Il faut me soigner<br /></span> -<span class="i0">Avec les feuilles du caroubier<br /></span> -<span class="i0">Et les baisers de ma belle.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Les bougies brûlent dans le chandelier<br /></span> -<span class="i0">Aux branches écartées,<br /></span> -<span class="i0">L’amoureux se réjouit,<br /></span> -<span class="i0">Étendu près de l’amoureuse.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Elle est plus étincelante<br /></span> -<span class="i0">Que les flambeaux allumés,<br /></span> -<span class="i0">Elle est plus brûlante<br /></span> -<span class="i0">Que la flamme des cierges!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Qu’ils me blâment, ô dame!<br /></span> -<span class="i0">O Dame! qu’ils m’inculpent!<br /></span> -<span class="i0">L’amour trouble mon esprit<br /></span> -<span class="i0">Et j’invoque la mort!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Enivrée par la musique, une fillette se lève et se met à danser. En -cadence, les pieds teints au henné frappent le tapis, sans bouger -presque de<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> place; les khelkhalls d’argent s’entrechoquent, les petites -hanches ondulent et le puéril visage impassible, chargé d’or, garde les -yeux levés vers le ciel en une extase...</p> - -<p>La danseuse peut bien avoir quatre ans.</p> - -<p>Une autre vient la rejoindre, une négrillonne du même âge, dont les -cheveux crépus s’ébouriffent au sommet du crâne comme un panache. Puis -les deux petites s’avancent, le corps tendu en offrande, elles -s’inclinent devant moi d’une brusque génuflexion. Je leur colle au -milieu du front une piécette d’argent et elles reprennent leurs danses.</p> - -<p>La maallema Feddoul, très fière d’offrir une si brillante fête à ses -élèves, me les désigne:</p> - -<p>—Saadia, fille d’un notaire,... cette autre, fille d’un marchand -«rassasié»... Lella Zeïneb, qui dansait, est née du Chérif Mouley -Zidan...</p> - -<p>Je connais déjà les petites brodeuses. J’aime à les voir, aux heures de -travail, accroupies autour de leur maîtresse, la tête penchée, l’air -attentif. Avec leurs simples vêtements de laine et de mousseline, leurs -nattes bizarrement tressées, elles n’ont point ces déroutantes allures -de dames qu’elles affectent à présent.</p> - -<p>Les plus jeunes tracent, d’une aiguille maladroite, des dessins -zigzaguants, sur des chiffons très sales... qui furent blancs. Les -aînées pénètrent le secret des anciens ornements compliqués et -réguliers, pour lesquels on ne s’aide d’aucun dessin.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>Et l’on fait une belle fête quand l’une d’elles termine son canevas, où -tous les vieux points de Meknès pressent leurs arabesques aux chaudes -couleurs.</p> - -<p>Mais c’est avec des plus hautes préoccupations qu’elles s’assemblent -aujourd’hui: ces fillettes se réjouissent et se parent afin de célébrer -«la saignée d’été».</p> - -<p>Voici le barbier, un tout jeune garçon, car un homme ne saurait pénétrer -en ce harem. Il s’installe auprès de la fontaine où l’eau tinte. Une -fillette vient s’accroupir devant lui, elle tend le bras.</p> - -<p>Du bout de son rasoir, l’apprenti barbier y trace des losanges et des -dessins,... des filets rouges sillonnent la peau ambrée, -s’entre-croisent et se mêlent. L’enfant a bientôt les bras tout -ensanglantés.</p> - -<p>Lorsque cela coule trop fort, brouillant le travail, l’apprenti barbier -verse un peu d’eau.</p> - -<p>Le visage de la petite ne reflète aucune émotion.</p> - -<p>—Non, me répond-elle, ça ne fait pas bien mal, ça pique seulement.</p> - -<p>Une autre fillette lui succède, puis une autre... et vingt-deux fois, le -barbier écorche harmonieusement les bras, maigres ou potelés, de toutes -couleurs.</p> - -<p>La maallema surveille l’opération, désigne les petites à tour de rôle. -Elles arrivent sans crainte,<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> fières de se soumettre à la coutume. Lella -Zeïneb, la danseuse en miniature, tend ses bras de bébé qui font encore -de petits bourrelets gras aux poignets.</p> - -<p>Une flaque pourpre s’étale près de la fontaine, un grand silence -recueilli plane... Toutes, elles ont conscience d’accomplir un rite, -dont elles ignorent le sens, mais qui les hausse à la dignité de femmes. -Et l’on ne sait plus très bien quelle mentalité peuvent avoir ces -précoces fillettes si sérieuses, aux vêtements, aux bijoux, aux gestes -identiques à ceux de leurs mères. Elles s’étudient à exagérer la -ressemblance; leurs visages reflètent les mêmes sentiments.</p> - -<p>Une jeune femme trace des ornements au carmin sur les bras dont le sang -a cessé de couler. On attend le départ du barbier pour reprendre les -chants et les réjouissances qui dureront jusqu’à la nuit.</p> - -<p>Étrange amusement de petites filles que cette fête sanglante!</p> - -<p>Il me semble saisir, en leurs prunelles enfantines, d’incompréhensibles -lueurs inquiétantes, des lueurs assoupies qui flamberont plus tard...</p> - -<p>O poupées! trop splendides et trop graves!<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p class="r"> -25 août.<br /> -</p> - -<p>Accablée, trébuchante, je suis Kaddour à la distance respectueuse qui -convient... Car, aujourd’hui, Kaddour est un Marocain, accompagné de cet -être méprisable, qu’il ne regarde même pas, une femme du peuple.</p> - -<p>Ainsi que les riches Musulmanes,—pour me rendre aux fêtes, la nuit, -mystérieusement,—j’ai pris l’habitude des fins cachemires, des -djellabas légères, des mules aux très confortables selles cramoisies et -aux larges étriers d’argent. En sorte que,—transformée en femme de bien -petite condition, circulant sans honte au milieu du jour,—j’étouffe -dans l’enveloppement pesant et chaud d’un haïk en laine rude.</p> - -<p>Je vois à peine clair pour me diriger, par l’étroite fente des linges -qui s’enroulent à mon visage; mes babouches déformées butent contre les -cailloux... les poulets que je tiens gauchement, à travers l’étoffe des -draperies, augmentent encore mon malaise. Ils s’agitent, battent des -ailes... ils vont s’échapper. Kaddour, indifférent, continue son chemin.</p> - -<p>Découragée, je maudis Lella Oum Keltoum qui eut l’idée fâcheuse de -m’envoyer ainsi porter son<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> offrande au marabout Mouley Ahmed, afin de -s’en attirer la bénédiction.</p> - -<p>Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et, -n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de -l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant -d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui -ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais -peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Il ne semble -point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour -cela qu’il est saint!</p> - -<p>Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre -émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et -le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et -n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et -supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir -l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une -femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses -cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui, -entretenait à ses côtés un petit canoun allumé.</p> - -<p>Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable -d’exploiter la baraka d’un<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> saint, voulut joindre ses soins à ceux de la -pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles -cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed -ruminait en silence.</p> - -<p>Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le -serviteur et la servante en dévotion du saint homme.</p> - -<p>Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses -miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion. -Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et -l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il -eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi -honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et -précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger.</p> - -<p>Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum -eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta -seulement de choisir des coqs parfaitement noirs.</p> - -<p>Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend -à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous -approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux -serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces -poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour.</p> - -<p>Après quelques pourparlers entre Kaddour et<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> lui,—je me tiens -modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;—il nous -introduit auprès du marabout.</p> - -<p>Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et -plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs -travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y -mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes -pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées.</p> - -<p>Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux -enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs, -des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes.</p> - -<p>Des cages de jonc, où roucoulent des tourterelles, se balancent devant -l’entrée. Des cierges flambent dans les niches; une odeur d’encens se -mêle aux exhalaisons des pauvres pèlerins.</p> - -<p>Mouley Ahmed est devenu un saint très somptueux. Lui-même, bien vêtu, -propre, sa face rougeaude, aux yeux vagues, correctement entretenue par -le barbier, il semble un riche bourgeois repu, plutôt qu’un marabout -dont la sainteté consistait précisément à vivre crasseux et demi-nu, -sous le soleil et sous la pluie...</p> - -<p>Dévots et dévotes passent tour à tour devant Mouley Ahmed qui les -regarde idiotement, et profère des sons absurdes.</p> - -<p>Les dons s’entassent, les piécettes tombent à<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> ses pieds, sans même -qu’il s’en aperçoive. Mais le pieux serviteur a l’œil...</p> - -<p>Une femme recueille, sur un linge, le filet de salive qui s’écoule entre -les lèvres de Mouley Ahmed et s’en frotte religieusement le visage. Une -autre, prosternée devant le marabout, marmotte des oraisons. Je préfère -suivre cet exemple, et, lorsque arrive mon tour d’aborder le saint -homme, je m’accroupis et m’incline, en murmurant, au nom de Lella Oum -Keltoum, les paroles qu’elle me fit apprendre:</p> - -<div class="blockquot1"><p><i>«Allah, Il n’y a d’autre Dieu que lui! Le Vivant, L’Immuable!</i></p> - -<p>»<i>Ni l’assoupissement, ni le sommeil ne peuvent rien sur lui.</i></p> - -<p> -»<i>Tout de la terre et des Cieux Lui appartient.</i>»<br /> -»<i>Qui peut intercéder auprès de Lui sans sa permission?</i><br /> -</p> - -<p>»<i>Les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’Il a voulu leur -apprendre. Il sait ce qui est devant et derrière eux.</i></p> - -<p>»<i>Son siège s’étend sur les cieux et sur la terre, il n’a aucune -peine à le garder.</i></p> - -<p>»<i>Il est le Très-Haut, le Sublime<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</i></p> -<p> </p> -<p>»<i>O Dieu, O Clément, O Protecteur! par ta grâce et par -l’intervention de ton serviteur Mouley Ahmed, délivre-moi de mes -ennemis, de ceux qui veulent ma perte.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p>»<i>Délivre-moi de l’esclave au cœur plus noir que le visage, et de -ses entreprises, Que son foie éclate, que sa tête se trouble, que -sa bouche rejette tous les aliments, si elle s’obstine en sa -perfidie.</i></p> - -<p>»<i>Délivre-moi du vieillard! Délivre-moi du mariage avec lui et de -son affliction! Accable-le de ta colère! Éloigne-le de ma demeure! -Que ses cheveux, ses dents, et les poils de sa barbe tombent! Que -sa virilité se glace, s’il cherche à s’emparer de moi contre ma -volonté!</i></p> - -<p>»<i>Par Mouley Ahmed, le Vénéré!</i></p> - -<p>»<i>O Terrible, O Dangereux, O Vengeur.</i>»</p></div> - -<p>J’ai récité l’invocation sans en omettre une parole, je tiens à remplir -consciencieusement le rôle accepté. En outre, cela me donne l’occasion -d’observer Mouley Ahmed, entre la fente de mes voiles. Le saint homme -reste impassible, il bave... Je n’obtiens pas un geste, pas même un -grognement indiquant si ma requête est agréée.</p> - -<p>Alors, le pieux serviteur qui m’assiste,—il a dévotement reçu les -piécettes ajoutées aux poulets noirs, et certes, je suis une pèlerine à -ménager!—me dit avec conviction:</p> - -<p>—O fortunée, sache que tes désirs seront exaucés, car Mouley Ahmed n’a -pas cessé de prier pour toi, tout le temps de ton imploration...<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p class="r"> -27 août.<br /> -</p> - -<p>Montons aux terrasses! La chaleur est trop écrasante, on se sent -asphyxier en l’étuve des pièces. Là-haut, tout au moins, nous aurons de -l’air, nous respirerons!...</p> - -<p>Les montagnes découpent brutalement leurs silhouettes arides; les -troupeaux dévalent des collines jaunes et pelées; une odeur -poussiéreuse, desséchante et chaude arrive dans le vent qui passa sur -tant de déserts et de rocs ardents... Il n’y a plus d’herbe, plus de -verdure, plus de couleurs. Tout se confond en une seule teinte -monotone,—la teinte du bled,—les arbres, les maisons, les moutons, les -chameaux, les bédouins et le ciel, pareillement fauves, implacablement -fauves!</p> - -<p>Morne pays d’Afrique, plus immense en sa désolation d’été, plus -grandiose et plus vrai que sous l’enchantement fleuri du printemps!</p> - -<p>Apre jouissance d’être enveloppée dans l’haleine brûlante du Chergui, de -sentir ce goût de sable qui craque entre les dents. Volupté de la -chaleur en un tel décor!</p> - -<p>... L’horizon s’obscurcit, se fait plus dense et menaçant; les figuiers, -tordus sous la rafale, disparaissent avec le coteau; les montagnes -s’effacent,<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span> la ville n’existe plus. Un brouillard de poussière abolit -le ciel et toutes choses de la terre; des éclairs livides déchirent ces -nuages desséchés qui ne donneront point d’eau... On suffoque... On croit -mourir...</p> - -<p>Il faut fuir dans l’ombre des pièces à l’atmosphère pesante... Fermez -les fenêtres et les portes! Obstruez toutes les issues!... Une épouvante -trouble nos âmes.</p> - -<p>Hantise du Coran aux stances prophétiques, inspirées sans doute un soir -de chergui:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Lorsque le ciel sera ployé,<br /></span> -<span class="i0">Que les étoiles tomberont,<br /></span> -<span class="i0">Que les montagnes deviendront des amas de sable dispersé,<br /></span> -<span class="i0">Que les femelles de chameaux râleront abandonnées,<br /></span> -<span class="i0">Que les bêtes sauvages se réuniront en troupes.<br /></span> -<span class="i0">Lorsque la feuille du Livre sera déroulée;<br /></span> -<span class="i0">... Lorsque les brasiers de l’enfer brûleront avec fracas,<br /></span> -<span class="i0">... Malheur en ce jour aux incrédules!<br /></span> -<span class="i0">Allez au supplice que vous aviez traité de mensonge!<br /></span> -<span class="i0">Allez dans l’ombre qui fourche en trois colonnes<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,<br /></span> -<span class="i0">Qui n’ombrage pas et ne vous servira nullement pour garantir des flammes!<br /></span> -<span class="i0">Malheur en ce jour aux incrédules!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="r"> -5 septembre.<br /> -</p> - -<p>Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure -s’adosse à notre demeure.<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> C’est à cet appui robuste et bien bâti -qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière.</p> - -<p>De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses, -ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges -de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très -anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage... -Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses, -bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent -au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent... -Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore -«les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec -précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses.</p> - -<p>Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les -yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent -la suprême fête de vie dans ce squelette de maison.</p> - -<p>Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le -chien de l’eau<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le -tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font -rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd -ronflement des tambours. Elles irritent, elles impres<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span>sionnent. On -craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur -vacarme.</p> - -<p>Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui -affecte fâcheusement l’époux...</p> - -<p>Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs -inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me -confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de -tête qui en disent long:</p> - -<p>—O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!... -Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa<a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, mais une -sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le -siroual<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>!</p> - -<p>Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage -le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant, -les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au -bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite -cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le -moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans -cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament -leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des -tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois -petits fan<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>tômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent -près de ma chambre avec une impatience non dissimulée.</p> - -<p>Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine, -traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade -flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis -les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie -d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une -étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se -boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> de velours accuse -la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de -chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des -coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en -mousseline.</p> - -<p>Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des -noces, où l’on me fait signe de pénétrer.</p> - -<p>Une température suffocante s’emprisonne derrière les rideaux et l’on y -voit à peine à la lueur des cierges. Je distingue cependant un paquet -d’étoffes, une forme immobile dont, un instant pour moi, une vieille -soulève les voiles.</p> - -<p>Je ne sais plus très bien s’il faut ajouter foi au sortilège, en -contemplant cette mariée simiesque<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> et luisante sous le fard, ou si, -plutôt, Mohammed le vannier n’est point paralysé par une telle -hideur!... Pauvre fille, à quoi songe-t-elle tout le jour, dans son coin -sombre, en l’attente des nuits qui renouvellent sa déception?... Sans -doute elle se croit belle, puisqu’on l’a parée, revêtue de caftans -multicolores, chargée de bijoux et de verroteries...</p> - -<p>Les voiles retombent. Je félicite la vieille, comme il convient, sur sa -vilaine petite mariée, et je forme des vœux pour son bonheur.</p> - -<p>Hors du ktaa, il semble que l’on respire un peu, malgré l’encombrement -de la chambre. On me désigne la place d’honneur sur le sofa, en face de -la porte. J’aperçois la cour au sol inégal entre le délabrement des -murailles chevelues d’herbes; une vigne étend sa treille au-dessus de -cette misère en fête.</p> - -<p>Il me faut accepter le thé, qu’on me présente en un verre poisseux, -autour duquel voltigent des guêpes, et j’ai grand’peine à échapper aux -restes de couscous et aux carcasses de poulets, dont une douzaine de -mains ont déjà retiré la chair et tripoté les os. Mais ils me sont -offerts avec tant de bonne grâce, une si insinuante amabilité, que -j’invente je ne sais quel prétexte pour excuser mon absence d’appétit... -Et puis, au bout du patio, cette tenture décolorée, d’où sort un -perpétuel bourdonnement et qui semble, par moments, gonflée de yous-yous -et de cris, irrite<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> ma curiosité. J’ai hâte de connaître les -réjouissances féminines. Je n’ignore pas que la maison ne comporte -qu’une seule chambre, celle-là même où se tiennent les hommes et où -languit la noire mariée.</p> - -<p>Une vieille esclave, louée ou prêtée pour les noces, en même temps que -le haïti de velours, les tapis, les matelas, les coussins, le plateau et -les tasses à thé, m’introduit dans le harem. C’est une sorte de réduit -qui sert habituellement de cuisine et de «pièce aux ablutions»<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Les -parois et le plafond, si bas qu’on ne peut se tenir debout sans courber -la tête, sont noircis de fumée, luisants de crasse, et la bouche -d’égout, ouverte dans un coin, répand des odeurs pestilentielles. Une -dizaine de femmes s’écrasent dans ce taudis, vêtues de satins éclatants, -l’air heureux et compassé qu’il sied d’affecter en la circonstance.</p> - -<p>Les plus âgées restent accroupies sur des nattes qui couvrent la terre; -d’autres aident la «maîtresse des choses» à préparer le festin du soir. -Les parfums de graisse, d’huile, d’aromates, de fleurs d’oranger, de -chair humaine en moiteur et de fards, mêlée aux exhalaisons de -l’endroit, composent la plus nauséabonde, la plus irrespirablement -infecte des atmosphères. Mais personne n’en semble incommodé. J’aperçois -mes trois petites filles radieuses, l’œil ardent, la mine un<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> peu folle. -Elles chantent en battant des mains. Et tout à coup, soulevées par -l’enthousiasme général, elles s’unissent aux yous-yous qui, bien au delà -du réduit misérable, dans toutes les demeures alentour, vont porter le -trouble au cœur des femmes et réveiller l’émoi voluptueux des noces, des -toilettes et des fêtes!</p> - -<p class="r"> -19 septembre.<br /> -</p> - -<p>Kenza tourmente une dent de lait prête à tomber... elle l’enlève enfin. -Un filet de sang glisse entre ses lèvres.</p> - -<p>—Prends un peu d’eau pour te laver, lui dis-je.</p> - -<p>Kenza ne veut rien écouter. Il importe avant tout d’accomplir les rites. -Elle grimpe à la terrasse et lance la dent vers le ciel, en suppliant, -très grave:</p> - -<p>—Œil du soleil, je te donne une dent d’ânillon, rends-moi une dent de -gazelle!</p> - -<p>Tout est bien! Kenza se sent tranquille et satisfaite, car, pour -l’avenir, elle vient d’assurer un peu de beauté à son visage.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p class="r"> -28 septembre.<br /> -</p> - -<p>Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux.</p> - -<p>Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine -et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le -vannier.</p> - -<p>Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu.</p> - -<p>Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari -ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir -même, on sortit le siroual.</p> - -<p>Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour.</p> - -<p>Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et -querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence -pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa -belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits.</p> - -<p>Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que -sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses -des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa -bru.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p> - -<p>Il faut avoir pitié des épouses trop laides.</p> - -<p>—O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au -moment où elle enfante! crie la mégère.</p> - -<p>—Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë.</p> - -<p>—Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante.</p> - -<p>—Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les -gens jugeront.</p> - -<p>—Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les -jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants.</p> - -<p>—O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon -mari!</p> - -<p>—N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk?</p> - -<p>—Moi! fille de bonne maison et bien apparentée!</p> - -<p>—S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre -épouse.</p> - -<p>—Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)!</p> - -<p>Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère.</p> - -<p>Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux -injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui -s’entremêlent...</p> - -<p>Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,—l’homme est rentré,—puis -de tragiques hurlements.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la -souffrance...</p> - -<p>Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince -encore.</p> - -<p>—O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime.</p> - -<p>Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois.</p> - -<p>—Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon -père! Donnez-moi mon haïk!</p> - -<p>Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane...</p> - -<p>—Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée...</p> - -<p>—Donnez-moi mon haïk!</p> - -<p>Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien...</p> - -<p class="r"> -30 septembre.<br /> -</p> - -<p>La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté -de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent -jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des -vergers, une énervante langueur.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine -de la cité.</p> - -<p>C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute -l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable -mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une -attente...</p> - -<p>Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur -un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée, -monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali.</p> - -<p>Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui -s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et -fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel.</p> - -<p>Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent.</p> - -<p>Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve.</p> - -<p>—O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé.</p> - -<p>Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à -entendre ni à remuer.</p> - -<p>—Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez.</p> - -<p>Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne -projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le -vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre...<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> Des chiffons?... -un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit -garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un -grognement plaintif et continue son sommeil.</p> - -<p>Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les -gestes délicats d’une mère pour manier le bambin.</p> - -<p>—Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui -l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il.</p> - -<p>L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours -noir, étonnés et puérils.</p> - -<p>—Qui es-tu? Comment t’appelles-tu?</p> - -<p>—Saïd ben Allal.</p> - -<p>Il a une voix frêle comme un oiseau.</p> - -<p>—Où est ton père?</p> - -<p>—Il est mort.</p> - -<p>—Et ta mère?</p> - -<p>—Elle est morte.</p> - -<p>Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en -pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange -façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles... -Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence.</p> - -<p>Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son -air d’enfant triste qui serre le cœur.</p> - -<p>Combien il est sale et maigre!<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un -petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie -florissante!</p> - -<p>N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure -et les mains.</p> - -<p>A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le -lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les -regards passionnés dont il suit le plat.</p> - -<p>—Depuis longtemps tu n’avais pas mangé?</p> - -<p>—Depuis deux jours.</p> - -<p>Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est -douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son -histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre -femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde. -Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent -quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins.</p> - -<p>Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le -secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier -n’aient pas eu pitié de cette infortune?</p> - -<p>Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à -peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère -d’abandonnés en détresse.</p> - -<p>Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> présent, pelotonné dans -le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne.</p> - -<p class="r"> -1ᵉʳ octobre.<br /> -</p> - -<p>Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté, -savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs -mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse.</p> - -<p>C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles. -Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle, -avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa -bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous -les cils très longs et retroussés.</p> - -<p>Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à -passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle -mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon -encadre de blanc sa petite tête brune.</p> - -<p>Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les -amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit -de suspendre tout au long de la mèche si comi<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span>quement tressée, sur la -gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui?</p> - -<p>—En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant -rituellement le nom d’Allah.</p> - -<p>Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a -l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra -étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur.</p> - -<p>—Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin.</p> - -<p class="r"> -5 octobre.<br /> -</p> - -<p>Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons -avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des -raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux -branches la cage qu’habite un nouveau canari.</p> - -<p>Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri. -Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait -traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller -plus loin.</p> - -<p>—J’ai peur, dit-il.</p> - -<p>—De quoi donc as-tu peur?</p> - -<p>—J’ai peur des djinns...<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<p>Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd -se sauve en hurlant.</p> - -<p>—Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait -notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades.</p> - -<p>Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour -et l’inutile canari.</p> - -<p>Des ânes, chargés de doum<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, encombrent le sentier, ils descendent -vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades -successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la -colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le -passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit, -auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent -encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> -avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère -campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès -musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des -murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des -vergers.</p> - -<div class="blockquot"><p>«<i>Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et -c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui -découvraient au bain leurs formes admirables.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p>»<i>Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le -détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs.</i></p> - -<p>»<i>L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y -purifier.</i></p> - -<p>»<i>Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et -l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins.</i></p> - -<p>»<i>Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe -construction qui ne fut point faite jour honorer Allah.</i>»</p></div> - -<p>Ainsi chantait, au <small>VIII</small>ᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed -ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès.</p> - -<p>Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore, -mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers -revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le -châtiment de tout un peuple.</p> - -<p>En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut -abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au -sommet de la colline.</p> - -<p>Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple -industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont -monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums.</p> - -<p>Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle -et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé -les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond -pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du -feu, trois<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan -devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux -vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est -lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès.</p> - -<p>En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur -entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages -et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la -glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par -l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et -leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent.</p> - -<p>Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions, -où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu.</p> - -<p>Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et -tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets.</p> - -<p>—Il est le maître des maîtres,—nous dit un de ses compagnons, Allah le -conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez -chez vous.</p> - -<p>—Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa -naissance...</p> - -<p>Le vieux tourneur se met à rire:</p> - -<p>—Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le -Seigneur m’en<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne.</p> - -<p>Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne -son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire -combinée par un tout petit être...</p> - -<p>—Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui -parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les -cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants -de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd -s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le -quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à -moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était -chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux -et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta -maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô -seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal -qu’il vous causera!</p> - -<p>Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel -nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous -nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite -nature, mauvaise, mais bien drôle.</p> - -<p>Dès notre retour, nous interrogeons Saïd.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p> - -<p>—Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort?</p> - -<p>—Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction.</p> - -<p>—Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien. -C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers.</p> - -<p>—J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis -sauvé.</p> - -<p>—Et ton maître, le tailleur de djellabas?</p> - -<p>—Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous -le croyons presque, malgré ses premiers mensonges.</p> - -<p>Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! <i>Nous -voulons en avoir.</i></p> - -<p class="r"> -15 octobre.<br /> -</p> - -<p>Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur, -Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses -pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi -qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si -déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments.</p> - -<p>Larfaoui possède les belles traditions léguées<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> par les anciens. Il en -remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont, -un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,—Allah le -confonde!—dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre -décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan -Mouley Abdelaziz.</p> - -<p>Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois -que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs -presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris.</p> - -<p>Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des -marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des -belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes.</p> - -<p>Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a -pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la -technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer -aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches.</p> - -<p>J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le -voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse -et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts, -les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le -regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> l’orgueil. -Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé.</p> - -<p>—Pourtant, il y a Mohammed Doukkali...</p> - -<p>—Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien, -on ne l’apercevra même pas.</p> - -<p>—Et Temtam?</p> - -<p>—Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui -dessine.</p> - -<p>—Les peintres de Fès?</p> - -<p>—Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me -faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais.</p> - -<p>—Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse?</p> - -<p>—Si, Allah! Il a peint les Cherekrek<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> au plumage d’azur...</p> - -<p>Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et, -pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit -une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais -harmonieux.</p> - -<p>Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase -gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un -bouquet.</p> - -<p>Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore -en moins d’un quart d’heure.</p> - -<p>Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> minerais jaunes, -casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques, -se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la -fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne -rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant -le coffre commencé!</p> - -<p>Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa -paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car -c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans -une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une -tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit.</p> - -<p>Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit, -qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante. -Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à -Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont -créé tant de merveilles.</p> - -<p>—Quel est cet enfant? demande Larfaoui.</p> - -<p>—Un petit abandonné que nous élèverons.</p> - -<p>—Allah vous récompense! D’où vient-il?</p> - -<p>—C’est le fils de Sellam le potier.</p> - -<p>—Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau, -dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute:</p> - -<p>—On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek? -(sauf ton respect).<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p> - -<p>—Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah -nous en ferons un honnête et bon Musulman.</p> - -<p>—Tu as connu El Hadi, le tisserand?</p> - -<p>—Oui... qu’a-t-il à faire en ceci?</p> - -<p>—Il est mort il y a deux mois.</p> - -<p>—Dieu l’accueille en sa Clémence!</p> - -<p>—Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait -ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles -lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en -remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son -ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné!</p> - -<p>—O Puissant!... A-t-on prévenu la justice?</p> - -<p>—A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de -l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup.</p> - -<p>Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau. -Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au -côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice. -Qu’Allah nous accorde son assistance!<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p> - -<p class="r"> -6 novembre.<br /> -</p> - -<p>«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le -plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent -suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se -renouvelle, identique, chaque année.</p> - -<p>Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur -ressemblent.</p> - -<p>Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de -jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure -uniforme.</p> - -<p>Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en -parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui -tourneront sur la place de Bab Berdaine.</p> - -<p>—On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an -dernier!...</p> - -<p>Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.</p> - -<p>Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni -volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le -selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p> - -<p>Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap -neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs -splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent -pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son -visage de linges qui écrasent son petit nez.</p> - -<p>A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et -Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante, -colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à -part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais -des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des -enfants.</p> - -<p>C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les -tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne -marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des -garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à -droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les -selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont -des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour -de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux -d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent -à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où -l’enfant devient nubile, et alors<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> les sorties se font très rares... -Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de -dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où -l’on s’amuse.</p> - -<p>Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs -frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses -et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des -beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.</p> - -<p>La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.</p> - -<p>Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant, -grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges -suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme -ingénieusement simple. Ces roues,—il y en a une quinzaine,—sont le -plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec -impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux -qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et -paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se -trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de -faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis -que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.</p> - -<p>Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées -dans une roue, et font sen<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span>sation. Les voiles ne laissent apercevoir de -leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les -djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et -l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation, -chaque fois que le siège bascule.</p> - -<p>—Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil -qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...</p> - -<p>Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El -Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux -populaires réjouissances d’Achoura!...</p> - -<p>Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à -l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête, -virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.</p> - -<p>Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce -scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie, -sur les ébats du «fils de son oncle».</p> - -<p>—Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan -«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue -attristée.</p> - -<p>Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à -ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y -prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la -voici logée dans la<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince, -où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux -autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent -pas...</p> - -<p>Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce -poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement. -Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de -quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les -enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés -de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle. -Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau -central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne -veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux -cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!</p> - -<p>Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse -autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux -sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles -ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.</p> - -<p>Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte -sur son bras le selham de satin vert.</p> - -<p>—Où est Saïd?</p> - -<p>—C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis -que nous étions devant un<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> marchand de bonbons. Voici des heures que je -le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur -la place, n’aurait pu se poser à terre...</p> - -<p>Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son -selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.</p> - -<p>—Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin -que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout -piétiné. Un selham de satin!...</p> - -<p>—As-tu été chez le Pacha?...</p> - -<p>—J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du -quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé. -Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville. -Écoute...</p> - -<p>La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la -rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire -d’une sacoche ou d’un âne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O les gens de religion!<br /></span> -<span class="i0">O les braves gens!<br /></span> -<span class="i0">Un enfant a disparu!<br /></span> -<span class="i0">Un garçon de trois ans,<br /></span> -<span class="i0">Possesseur d’un petit caftan rose,<br /></span> -<span class="i0">Celui qui peut donner de ses nouvelles<br /></span> -<span class="i0">Fera le bien et recevra sa récompense.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O les gens de religion!<br /></span> -<span class="i0">O les braves gens...<br /></span> -<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on -ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...</p> - -<p>Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant -endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.</p> - -<p>—Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait -entendu le crieur est venue me prévenir.</p> - -<p>—Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous -partagerez.</p> - -<p>Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.</p> - -<p>Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:</p> - -<p>—Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux... -prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en -trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien -réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos -vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais -elles m’ont donné des bonbons.</p> - -<p>—O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à -la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.</p> - -<p>L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille -et tombe accroupi sur<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> les mosaïques. Son haleine, empestée de -mahia<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, confirme ce que déjà nous avions deviné.</p> - -<p>Saïd est ivre, épouvantablement!...</p> - -<p class="r"> -12 novembre.<br /> -</p> - -<p>Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline -dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées, -cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes.</p> - -<p>Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent -en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la -chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines -s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée -davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus -qu’un lamentable tas de décombres.</p> - -<p>Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des -étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît -sous le voile rayé de la pluie.</p> - -<p>Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On -dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage, -avec féro<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span>cité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle -les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui -dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent -d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants... -J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure. -Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des -oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle. -Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour -les amener dans la cuisine où elles se sécheront.</p> - -<p>Mais nous n’avons point le temps de nous apitoyer sur les malheurs -d’autrui. Les petites filles, très excitées, nous signalent nos propres -désastres. L’eau ruisselle dans le salon à travers la coupole -précieusement ciselée... elle suinte le long des murs sous le haïti<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> -de velours... elle envahit le vestibule... En hâte on déménage les -pièces, on sauve les anciens tapis de Rabat, on décloue les tentures et -les broderies.</p> - -<p>C’est bien notre faute! A cette époque nos terrasses devraient être -refaites, nouvellement blanchies à la chaux, pour affronter la mauvaise -saison. Mais la nonchalance des Musulmans nous a gagnés. Comme eux nous -remettons de jour en jour les plus urgents travaux; comme eux nous voilà -surpris par ces pluies tardives, et, comme<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> eux aussi, nous nous -précipiterons, à la première éclaircie, chez les «blanchisseurs de -terrasses» que toute la ville se disputera...</p> - -<p>On en a vite assez de la pluie!...</p> - -<p>Il fait froid, on grelotte dans ces immenses salles revêtues de -mosaïques. Un vent glacial filtre sous les portes et les croisées mal -jointes; le riadh est transformé en un bassin au milieu duquel, -imperturbable et fier, le jet d’eau, sans attrait, continue à s’élancer.</p> - -<p>Privée de tous ses reflets, notre demeure prend un air lugubre de -prison; les ors, les faïences, les vitraux se sont éteints...</p> - -<p>Il n’y a plus de soleil!... Toutes ces choses d’Orient ne vivent que de -soleil. Elles n’ont été conçues que pour le soleil. Elles ne signifient -rien sans soleil...</p> - -<p>Sa première fureur apaisée, la pluie se fait régulière et monotone; elle -s’installe...</p> - -<p>Les rues s’emplissent de boue. Il y a des flaques profondes où l’on -s’enlise, des pentes que l’on ne saurait gravir sans glisser, des -ruisseaux gluants épais et bruns...</p> - -<p>Au pas de sa mule, un notable éclabousse les murs et les passants. Des -négrillons barbotent avec ivresse, maculant leur peau de taches -blanchâtres.</p> - -<p>Les Marocains ont chaussé de hautes socques en bois qui pointent à -l’avant du pied. Enveloppés de leur burnous de drap sombre, aux -capuchons<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> dressés, ils ressemblent à des gnomes. Eux aussi ont perdu -tout leur charme de belles draperies et d’allures majestueuses. Mais ils -ne s’abordent qu’avec des airs réjouis et ils se congratulent comme pour -une fête:</p> - -<p>—Quel est ton état par ce temps? Allah le prolonge!</p> - -<p>—Certes! il promet l’abondance et la prospérité.</p> - -<p>—L’orge, ainsi que le poisson, aime l’eau...</p> - -<p>—Louange à Dieu qui nous accorde la pluie!</p> - -<p>—Bénie soit-elle! les récoltes seront heureuses...</p> - -<p>Le jour oscille et s’abîme dans la nuit. Une nuit mate, épaisse, -absolue... Aucune lueur ne descend du ciel, ces ténèbres n’ont pas -d’étoiles. Seules, des lanternes errantes éclairent le sol de reflets en -zigzag.</p> - -<p class="r"> -21 novembre.<br /> -</p> - -<p>Quelques paroles de Saïd.</p> - -<p>Je ferme les boutons à pression de ma robe. L’enfant écoute -attentivement leur petit bruit sec:</p> - -<p>—Ils claquent, dit-il, comme des poux sous l’ongle.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p> - -<p>Mon mari achève une épure. Saïd s’approche de lui et désigne le compas:</p> - -<p>—O mon père! voici donc l’instrument des Nazaréens pour saisir le -mauvais œil?</p> - -<p> </p> - -<p>La pluie:</p> - -<p>—Bénédiction! s’écrie Saïd. Il pleut des prunes et des raisins.</p> - -<p class="r"> -30 novembre.<br /> -</p> - -<p>Deux Européennes sont entrées dans la demeure éblouissante où l’on -célèbre les noces de Lella Khdija, fille d’un ancien vizir...</p> - -<p>Elles ont un air à la fois hardi et apeuré, au milieu des Musulmanes -dont elles ne comprennent ni le langage, ni les coutumes, et qu’elles -méprisent avec curiosité... On nous avait prévenues, ce sont des -étrangères de passage; l’une, femme d’un officier, habite Casablanca; -l’autre vient de Paris et visite le Maroc. Elles avaient envie de -connaître les fêtes d’un mariage et Si Mohammed ben Daoud, pressenti, -n’a pu répondre que par une invitation.</p> - -<p>Elles restent interdites dans le patio. Les esclaves s’agitent pour leur -trouver des sièges et apportent enfin un vieux fauteuil et une chaise,<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> -qu’elles disposent à l’entrée de la salle, devant le divan où nous -sommes accroupies.</p> - -<p>La Parisienne arbore un impertinent face-à-main, son œil furète à -droite, à gauche, dans tous les coins. On dirait qu’elles regardent une -comédie. Elles échangent leurs impressions à voix haute, sûres de n’être -point comprises. Je me rends compte que cette Parisienne est une femme -de lettres faisant un «voyage d’études». A tout propos elle dit:</p> - -<p>—Tel détail est caractéristique, je le signalerai à mes lecteurs... -Quel spectacle curieux! Voilà un beau sujet d’article.</p> - -<p>Sa compagne remarque surtout nos toilettes.</p> - -<p>C’est le soir de la suprême cérémonie, le départ de la mariée pour la -maison nuptiale. Aussi l’excitation, les parures, les chants -atteignent-ils le paroxysme de l’intensité. Toutes les invitées -resplendissent à l’envi.</p> - -<p>Combien ces Européennes élégantes, certainement habituées au monde, -apparaissent mesquines et ternes avec leurs costumes tailleurs, leurs -bottes lacées, leurs chapeaux inesthétiques! Gauches aussi, parmi les -femmes, chargées de brocarts et de bijoux, aux mouvements lents et -rituels... Le cadre trop somptueux ne convient point à leur frêle -beauté. La moindre négresse a plus d’allure que ces jolies dames, qui -auraient beaucoup de succès dans un salon.</p> - -<p>Elles me considèrent à présent; je continue à<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> battre des mains au -rythme de la musique, tout en chantant comme les autres:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">—La paix, ô Lella!<br /></span> -<span class="i0">La paix en notre demeure!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Elles ne me devinent pas. Elles ne peuvent pas me deviner sous le fard, -le kohol et les parures... Cependant c’est vers moi que leurs regards -convergent avec insistance... peut-être parce que je suis la plus -éblouissante.</p> - -<p>Lella Fatima-Zohra ne manque pas, chaque fois que je vais à des noces, -de me prêter quelques-uns de ses extraordinaires joyaux. Des rangs -d’émeraudes et de perles s’enroulent autour de mon turban, et les -colliers de la sultane Aïcha Mbarka étincellent sur mon caftan noir -broché d’or. Mais ce n’est pas seulement cette magnificence qui intrigue -les jolies dames: mes yeux trop pâles, mes yeux bleus, ont une étrange -douceur au milieu des sombres prunelles ardentes de mes amies...</p> - -<p>Les chants ont cessé, nous reprenons nos attitudes d’idoles, échangeant -à peine de rares paroles. Les Européennes quittent leurs chaises et -viennent s’accroupir gauchement auprès de nous. Elles voudraient être -aimables et répètent le seul mot qu’elles sachent:</p> - -<p>—Mesiane! Mesiane! (joli).</p> - -<p>Ainsi la conversation ne peut aller fort loin. Je doute que la femme de -lettres pénètre beaucoup<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> l’âme musulmane. Elle touche le brocart de ma -robe:</p> - -<p>—Mesiane! dit-elle encore.</p> - -<p>Une idée traverse mon esprit: je ne connais pas ces dames, je ne les -reverrai jamais, nulle ne se doutera de la mystification.</p> - -<p>—Comment trouvez-vous notre fête? leur demandé-je.</p> - -<p>Elles me regardent, interloquées.</p> - -<p>—Tu parles français?</p> - -<p>—Un peu.</p> - -<p>—Très bien même, presque sans accent! s’étonne la Parisienne. Où -l’as-tu appris?</p> - -<p>—Ma grand’mère était Française.</p> - -<p>—Ah! c’est donc pour cela que tu as les yeux bleus!... Comment a-t-elle -épousé un Musulman?</p> - -<p>—Je ne sais pas, dis-je, subitement hostile.</p> - -<p>Elles comprennent qu’il ne faut point poser certaines questions. -Pourtant le désir de m’interroger les tourmente, surtout la femme de -lettres, ravie d’une si rare aubaine.</p> - -<p>—Comme tu es belle! reprend-elle en examinant mes parures. Ces -bracelets d’or sont anciens?</p> - -<p>—Non! m’écrié-je avec orgueil, ils sont tout neufs!</p> - -<p>Les Européennes échangent de petits coups d’œil ironiques. La femme de -lettres exulte. C’est tout juste si elle ne dit pas: «Je noterai cela -pour mes lecteurs.»<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p> - -<p>Elle s’enquiert de mille détails saugrenus. Elle n’est pas bête -cependant; je la croirais même intelligente, mais si incompréhensive de -tout ce qui n’est pas sa civilisation, ses habitudes, sa culture! Elle -est venue avec une idée toute faite sur les odalisques lascives, -alanguies, fumant le narghileh, à moitié nues dans l’enroulement des -gazes lamées d’or ou d’argent. Et aussi les désenchantées qui aspirent à -la liberté et se meurent de ne pouvoir sortir ni fréquenter les hommes.</p> - -<p>Elle rencontre ici des Musulmanes très graves, hiératiques, vêtues de -lourdes soieries qui ne laissent même pas deviner la silhouette de leur -corps, des femmes aux rigides allures de statues... Cela dérange sa -conception, elle y tient et veut la retrouver. Toutes ses questions -tendent vers ce but:</p> - -<p>—Sais-tu danser? me demande-t-elle. Y aura t-il des danses aujourd’hui?</p> - -<p>—Chez nous les femmes ne dansent pas, seulement les fillettes ou les -négresses.</p> - -<p>—La danse du ventre? la danse des poignards?</p> - -<p>—Non, elles ne connaissent pas ces danses à vous, mais les nôtres... -Celle-ci, dis-je en désignant Kenza qui, justement, esquisse quelques -mouvements harmonieux et lents, avec l’air inspiré, presque religieux -d’une prêtresse.</p> - -<p>—Et c’est tout! interrogent les jolies dames fort déçues.</p> - -<p>Je sais bien ce qu’elles attendaient: la figuration de l’amour, le drame -de la volupté... Mais<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> la danse ici n’est qu’un rite, le plus grave, le -plus pudique des rites. La petite danseuse se rassied, une esclave lui -succède, dont le visage noir s’ennoblit tandis que sa croupe ondule -lentement sous le caftan...</p> - -<p>Les chants ont pris un rythme de psaumes, ce sont les plaintes de la -mariée songeant au départ:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Oh! qu’y a-t-il en moi, ma mère!<br /></span> -<span class="i0">O dame! qu’y a-t-il en moi?...<br /></span> -<span class="i0">Elles sont parties, mes compagnes,<br /></span> -<span class="i0">Elles ne m’ont point avisée!<br /></span> -<span class="i0">Elles m’abandonnent, hélas!<br /></span> -<span class="i0">Qu’y a-t-il en moi?...<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Bientôt, bientôt Dieu aura pitié de ma peine,<br /></span> -<span class="i0">Je retrouverai tout ce qui m’a quittée.<br /></span> -<span class="i0">Je ne me séparerai plus de toi, ma mère!<br /></span> -<span class="i0">O beauté! je ne partirai pas!<br /></span> -<span class="i0">Même si je dois mourir, ô chef!<br /></span> -<span class="i0">Même si l’on me charge de chaînes<br /></span> -<span class="i0">Et que le collier en soit neuf!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Jeunes filles nous nous tenions au bord de la fontaine<br /></span> -<span class="i0">Et l’on est venu me prendre parmi elles!<br /></span> -<span class="i0">—Quelle est, disaient-ils, la vierge au bandeau?<br /></span> -<span class="i0">Ils m’emmenèrent... quel trouble!<br /></span> -<span class="i0">Qu’y a-t-il en moi, ô dame?<br /></span> -<span class="i0">O beauté! Qu’y a-t-il en moi?<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Garde, ô Seigneur, les cherifat<br /></span> -<span class="i0">Filles du Prophète, du Choisi!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Impassibles et silencieuses les femmes écoutent le chant nuptial, tandis -que la petite mariée sanglote derrière les tentures du ktaa.<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p>Mais la Parisienne ne sait pas se taire, et elle me presse de questions:</p> - -<p>—Tu portes toujours des robes comme celle-ci?</p> - -<p>—Non, madame, c’est mon costume pour les noces.</p> - -<p>—Dans ta maison, en temps habituel, que mets-tu?</p> - -<p>—J’ai un caftan de drap et une tfina de mousseline.</p> - -<p>—L’été, lorsqu’il fait chaud, ou que tu attends ton mari, n’as-tu pas -seulement des robes de gaze?</p> - -<p>—Certes non! ce n’est pas notre coutume.</p> - -<p>—Que fais-tu chez toi, tout le jour?</p> - -<p>—Je dirige mes esclaves, je m’occupe de mes enfants.</p> - -<p>—Et tu ne t’ennuies jamais?</p> - -<p>—Pourquoi m’ennuierais-je?</p> - -<p>—Tu n’as pas envie de sortir, de voyager comme nous?</p> - -<p>—Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je, -répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je -ne comprenais pas encore.</p> - -<p>—N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux?</p> - -<p>—Quelle honte! m’écrié-je convaincue.</p> - -<p>La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle -croyait trouver des courti<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span>sanes et des rebelles en ces somptueuses -barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en -étant si loin, très semblables, à part quelques différences de -coutumes.—Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent -pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des -avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des -étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de -retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond. -L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la -dérouter...</p> - -<p>Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent -avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette -aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des -cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à -leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures, -les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci... -Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont -les symboles survivent incompris à travers les religions et les races. -Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités -superficielles.</p> - -<p>Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans -cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> âmes -vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des -Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne...</p> - -<p>Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs.</p> - -<p>Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles -des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les -plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères -aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux -toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique -aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent -tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame -de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant -que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre -dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne -soupçonnent rien...</p> - -<p>Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de -lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque -aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa -ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de -nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible -bonheur.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p> - -<p class="r"> -13 décembre.<br /> -</p> - -<p>Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère -irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs -qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et -se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière -flambée du jour.</p> - -<p>Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va -rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris, -les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur -la transparence du ciel abricot.</p> - -<p>Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les -troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand -tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris; -de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les -bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques -minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que -la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis -ils s’abattent sur un bosquet,<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> et les arbres au sombre feuillage sont -fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un -rose laiteux.</p> - -<p>Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très -solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs, -s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des -Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très -roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.</p> - -<p>Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son -auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des -spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des -Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit -orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande -ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les -gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et -récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur -cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles -et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la -baraka.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader!<br /></span> -<span class="i0">Allah lui a conféré sa grâce!<br /></span> -<span class="i0">Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui,<br /></span> -<span class="i0">Il agite ses manches et vole comme l’oiseau.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci!<br /></span> -<span class="i0">L’assurance de la richesse<br /></span> -<span class="i0">Mouley Abdelkader te la donne.<br /></span> -<span class="i0">Et quand il l’a donnée<br /></span> -<span class="i0">Il ne revient pas sur sa parole,<br /></span> -<span class="i0">Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Moi je suis tien, O illustre!<br /></span> -<span class="i0">Je n’ai d’autre recours que toi,<br /></span> -<span class="i0">Accorde-moi ta protection, ne tarde pas!<br /></span> -<span class="i0">Mouley Abdelkader,<br /></span> -<span class="i0">O Sauveur des patrons de vaisseaux!<br /></span> -<span class="i0">Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau.<br /></span> -<span class="i0">Moi je suis tien, O illustre!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et les assistants supplient en chœur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O Mouley Abdelkader!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Ben Aïssa!<br /></span> -<span class="i0">Protecteurs des gens en péril!<br /></span> -<span class="i0">O ceux par qui l’on ne craint pas!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens -martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une -flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés -à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme -les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les -serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre -rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur -d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement -coule tout du long de leur<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> peau, les têtes plates se redressent avec -effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës. -Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde -vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Enlève de ton âme la crainte,<br /></span> -<span class="i0">Pourquoi t’effrayer?<br /></span> -<span class="i0">Celui qui tient la hache<br /></span> -<span class="i0">A-t-il besoin de chercher la jointure?<br /></span> -<span class="i0">Il frappe où il veut,<br /></span> -<span class="i0">Il possède l’acier puissant.<br /></span> -<span class="i0">Moi, j’ai appelé la bénédiction de Mouley Abdelkader,<br /></span> -<span class="i0">Moi, j’implore le secours de Sidi Ben Aïssa.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit -en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un -lien.</p> - -<p>Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire -pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents -luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert -sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux -avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont -extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles -recéler un tel nombre de serpents?</p> - -<p>Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la -poussière, vers la foule<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> qui se débande. Mais le jongleur les a vite -rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre -ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en -éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté -sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de -sa tunique.</p> - -<p>Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints -choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps, -entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage.</p> - -<p>Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide -mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Va, marche au milieu des serpents!<br /></span> -<span class="i0">Va! Chasse dans la forêt, O toi qui crains!<br /></span> -<span class="i0">Dans la forêt entre les oueds,<br /></span> -<span class="i0">Sur la colline de Mzara<br /></span> -<span class="i0">Où le fusil est braqué.<br /></span> -<span class="i0">Si Ben Aïssa le protège,<br /></span> -<span class="i0">Pour te trancher un seul poil<br /></span> -<span class="i0">Mille coups ne suffiraient.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de -l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis -que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui -disparaît dans la gueule du<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à -l’autre avec de pareils airs d’extase.....</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O Mouley Abdelkader!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Ben Aïssa!<br /></span> -<span class="i0">Protecteurs des gens en péril,<br /></span> -<span class="i0">O ceux par qui l’on ne craint pas!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne -forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du -ciel et de la terre sont absorbés par la nuit.</p> - -<p>Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux -gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la -rougeur sanglante.</p> - -<p class="r"> -24 décembre.<br /> -</p> - -<p>Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas, -d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du -Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des -générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il -n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car -la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il -ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p> - -<p>—Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête -fut-elle réussie?</p> - -<p>—Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés -de couscous et de poulets.</p> - -<p>Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les -semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est -qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître -peut calmer la faim qui le tenaille sans répit.</p> - -<p>Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa -connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il -aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes -différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté, -d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le -dernier mot.</p> - -<p>—Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd?</p> - -<p>—Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie -je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je -suis venu.</p> - -<p>—Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché?</p> - -<p>—Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans -la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas -bouger...<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p> - -<p>Le lettré s’arrête et paraît fort gêné.</p> - -<p>—O lettré! il fallait le battre.</p> - -<p>—Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur -la plante des pieds, mais aussitôt,—hachek!—il a fait voler son eau -sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux, -comme si on le sciait en deux.</p> - -<p>—Où est-il à présent, ce vaurien?</p> - -<p>—J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la -surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet -enfant l’emporte sur moi!</p> - -<p>Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent... -d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que -mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et -partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus -d’atteinte à son prestige.</p> - -<p>Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y -envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée, -ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette -mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de -crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres -sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer. -Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une -intense vie joyeuse. La vieille école<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> s’emplit de la cadence ardente -sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle, -j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure, -et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait -élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que -leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que -leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel».</p> - -<p>Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en -bois hérissée de clous.</p> - -<p>Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les -générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.</p> - -<p>Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites -paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de -malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se -met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre -la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.</p> - -<p>—Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.</p> - -<p>—Que dis-tu, Saïd?</p> - -<p>—Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère! -protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se -prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.</p> - -<p>Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est -répandu depuis quel<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>ques jours: un homme, venu de loin, Sellal -Qlouba,—l’arracheur de cœurs,—parcourt la ville avec un fusil et une -sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du -lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être -entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers -dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla -leurs alarmes.</p> - -<p>J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de -descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches -disjointes.</p> - -<p>Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les -souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra -s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce -au sourire.</p> - -<p>Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.</p> - -<p>—N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu -devrais manger!</p> - -<p>—Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de -Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur.</p> - -<p>—Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand -tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah.</p> - -<p>—Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix.<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p> - -<p>Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main -trembler dans la mienne.</p> - -<p>Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables.</p> - -<p>—Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba...</p> - -<p>Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes; -les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se -sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks; -quelques hommes se précipitent vers la mosquée...</p> - -<p>Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites -filles par ses descriptions.</p> - -<p>—Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa -bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Vous -pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu.</p> - -<p>Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en -panique?</p> - -<p>Sellal Qlouba!</p> - -<p>L’arracheur de cœurs!<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p> - -<p class="r"> -3 janvier 1917.<br /> -</p> - -<p>Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des -jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki.</p> - -<p>Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même -du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante -Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune -fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des -réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le -visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux -venaient de naître au son des instruments.</p> - -<p>Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée -eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et -les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées -commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient:</p> - -<p>—Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris!</p> - -<p>Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les -instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits -garçons,<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> dont la circoncision aurait lieu le lendemain.—Si Larbi ayant -sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient -ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une -troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la -nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,—bien avant que n’arrivât -le siroual<a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> de la mariée.</p> - -<p>Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal -s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les -baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi -piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne -pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure.</p> - -<p>Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les -sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé, -les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à -l’heure.</p> - -<p>Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement -vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,—car -ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.—Ils sont recouverts d’une courte -tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches -roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent -les regards.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p> - -<p>On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en -toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand -garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins -beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli -dans l’ampleur de ses vêtements.</p> - -<p>Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré! -Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans -trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance, -alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais -il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à -faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux -ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de -stupeur.</p> - -<p>A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective -de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la -retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi -l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de -pitoyables regards suppliants.</p> - -<p>—O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!</p> - -<p>Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils -s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient. -Quelques<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les -troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la -prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux -tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans -quelques années.</p> - -<p>Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium, -fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop -explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît -point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.</p> - -<p>Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un -éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les -oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à -travers les satins.</p> - -<p>Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...</p> - -<p>Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes -diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des -voix et des couleurs.</p> - -<p>... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les -mains brûlantes.</p> - -<p>Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une -animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis -quelques jours, de Sellal Qlouba.</p> - -<p>L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu,<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> mais chacun le décrit et en -propage l’épouvante.</p> - -<p>«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers -la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus -laisser sortir leurs petits.</p> - -<p>Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès -d’elle et l’interroge:</p> - -<p>—O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard, -explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu -vraiment?</p> - -<p>—J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de -bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves. -Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba -s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu -des Mzadem<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par -une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un -chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen -d’un remède composé par un taleb<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, avec des cœurs arrachés aux petits -enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le -pays.</p> - -<p>—Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?</p> - -<p>—Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> très assurée que Sellal -Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé -mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...</p> - -<p>Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et -l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les -jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit -éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa -mère:</p> - -<p>—Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...</p> - -<p>On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se -démentir.</p> - -<p>Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur -tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le -négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine, -en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler -des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des -villes marocaines.</p> - -<p>Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à -lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un -peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants: -bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un -bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont -les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et -enfin se regarder,<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> sans distraction, en un petit miroir que l’on a -placé dans leur autre main.</p> - -<p>Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer -leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi -durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des -traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui -assureront le bonheur et la santé de leurs fils.</p> - -<p>La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide, -immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des -yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement -et la neggafa les en réprimande:</p> - -<p>—O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur -tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que -l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur -lui son mécontentement.</p> - -<p>De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres -et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte -sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les -burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de -leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme -un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement -contractées par la souffrance.</p> - -<p>Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte,<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> les lèvres tordues. -Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus -fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des -invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.</p> - -<p>Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si -négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose -les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de -leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis! -Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on -distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse, -lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».</p> - -<p>Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout. -Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour -le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa -philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une -larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à -l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la -cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il -regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent -si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les -enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui, -Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa pre<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>mière expérience -douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les -maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte -qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.</p> - -<p>Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en -sanglotant:</p> - -<p>—Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...</p> - -<p>Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:</p> - -<p>—Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...</p> - -<p>Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent -avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts; -les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent -à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.</p> - -<p>Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en -prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un -jeune cabri.</p> - -<p class="r"> -5 janvier.<br /> -</p> - -<p>Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives -proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries.<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p> - -<p>L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de -petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux -lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme -une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que -ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres.</p> - -<p>L’autre, toute jeune, jolie, potelée, rose et blanche. De larges yeux -inexpressifs éclairaient son doux visage innocent.</p> - -<p>Pourtant il y avait une ressemblance entre ces deux femmes et l’on -devinait qu’un jour, plus tard, il sortirait une affreuse vieille -pointue, de tant de grâce et de fraîcheur...</p> - -<p>Elles se tenaient discrètement près de la porte, humbles, déférentes, -avec des sourires craintifs. Et elles se prosternèrent, sur le seuil, en -quittant leurs nobles clientes.</p> - -<p>Le maître étant absent, des ordres furent donnés pour que s’éloignassent -les serviteurs mâles, et nous allâmes dans l’arsa soigneusement close. -Les Chérifat, nonchalantes, firent quelques pas dans les allées et, tout -de suite lasses, s’affalèrent sur des sofas que les esclaves disposaient -le long d’un mur. Je passai plusieurs heures avec elles.</p> - -<p>Je partis vers le moghreb, et m’étonnai, au sortir du fantastique chemin -entre les ruines, de retrouver les deux Juives blotties l’une contre<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span> -l’autre, frissonnantes comme des poules durant un orage...</p> - -<p>Elles se précipitent vers moi, baisent le bas de ma jupe, mon épaule, -mes mains.</p> - -<p>—Nous nous mettons sous ta protection! Ne nous abandonne pas! -implorent-elles.</p> - -<p>—Sans doute, mais qu’y a-t-il?</p> - -<p>—Écoute! disent-elles avec un visage de terreur. Les Aïssaouas!...</p> - -<p>Au delà de Bab Mansour, je perçois, en effet, la rumeur caractéristique, -le rythme précipité du nom d’Allah...</p> - -<p>Les Juives continuent leurs jérémiades:</p> - -<p>—Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah! -Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et -dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi -rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et -des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous -ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher.</p> - -<p>Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles -ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me -libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes -Juives.</p> - -<p>A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre -aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span> -leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent -et me remercient.</p> - -<p>—Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à -craindre.</p> - -<p>Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations -mercantiles.</p> - -<p>—Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais -du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer -des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare.</p> - -<p class="r"> -22 janvier.<br /> -</p> - -<p>Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable -indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à -la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les -choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer -malgré notre défense: halaoua<a id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> qu’un marchand déroule d’un bâton, -figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout, -pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous -avions<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement. -Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais -plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux.</p> - -<p>Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je -comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de -glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes -mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements -lamentables:</p> - -<p>—O mon malheur! ô ma petite mère... Mes os sont cassés!... O mon -foie!... Mon cœur éclate!</p> - -<p>—Tu es encore une fois retourné chez tes sœurs! Ce sont elles qui t’ont -donné ces beignets?</p> - -<p>—O ma mère! Par le serment je ne les ai pas vues! Je n’ai pas quitté la -mosquée avant l’aser. Demande au lettré... Comment aurais-je été chez -mes sœurs?... O mon petit ventre. Qu’il me fait mal!</p> - -<p>Saïd a toujours les accents de l’innocence. Je renonce à savoir et vais -retrouver mon mari dans le salon. Kaddour l’avertit, justement, qu’un -indigène attend à la porte.</p> - -<p>—Qui est-ce?</p> - -<p>—Je ne le connais pas. Il dit qu’il veut te parler, à toi-même... Sur -lui, pas de mal, ajoute le mokhazni pour exprimer que l’autre semble -riche.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p> - -<p>—Fais-le monter...</p> - -<p>Kaddour accompagne un Marocain bien vêtu, à la figure blême et bouffie, -au regard fuyant. Sans doute un marchand de Fès dont il a le type.</p> - -<p>Il nous salue avec des formules obséquieuses que mon mari doit arrêter.</p> - -<p>—Est-ce pour une affaire? Pourquoi ne pas être venu me parler au -bureau?</p> - -<p>Après des explications compliquées, le Marocain finit par solliciter un -permis pour sortir du sucre. Il veut l’envoyer à Fès, où le bénéfice est -plus fort, évidemment.</p> - -<p>—Tu sais bien que chaque ville reçoit sa part de sucre. Si j’en -laissais sortir, j’en priverais les gens d’ici.</p> - -<p>—Ta parole est la plus grande, ô hakem!... Je te demande cinquante -petits sacs, pas davantage. Il y en a tant d’autres à Meknès!</p> - -<p>—Excuse-moi, c’est tout à fait impossible.</p> - -<p>—Je me réfugie en ton enfant, ô hakem! Je sais que Saïd est cher à ton -cœur. Allah protège tes jours et les siens!... Quarante petits sacs -seulement?</p> - -<p>—Assez de paroles. Je ne peux t’en laisser sortir même la moitié d’un.</p> - -<p>Le gros marchand comprend que l’insistance est inutile. Cependant, il -semble sur le point d’ajouter quelque chose... il hésite... puis se -ressaisit et s’éloigne lentement.</p> - -<p>Mais, après un instant, Kaddour revient.<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce encore?</p> - -<p>—Cet homme, il demande l’argent.</p> - -<p>—Comment l’argent?... Quel argent?</p> - -<p>—Il dit: les cinq réaux qu’il a donnés hier au petit pour qu’il te -parle de cette affaire.</p> - -<p>... L’acquisition des beignets et des glands ne m’étonne plus, ni même -la vénalité de Saïd qui trafique à présent de son influence!</p> - -<p>Dès nos premières questions il se remet à pleurer pitoyablement; des -cris affreux couvrent nos reproches. Saïd paraît soumis à tous les -tourments des djinns.</p> - -<p>—Allons, Kaddour! c’est clair. Le marchand a dit vrai. Rends-lui ses -réaux, et conseille-lui de ne plus heurter à notre porte.</p> - -<p>Saïd se tord et gémit. L’effroi contracte sa petite figure simiesque. Il -est tout à fait affolé.</p> - -<p>Le battre?... A quoi cela servirait-il? Aucune punition ne peut le -corriger, il est mauvais jusqu’aux moelles... Et puis, aujourd’hui sa -maladie n’est pas feinte. Demain il aura perdu le souvenir de sa faute.</p> - -<p>Mon mari se contente de le menacer des plus épouvantables châtiments -s’il reçoit, à nouveau, les cadeaux des gens.</p> - -<p>—O mon père! répète l’enfant tout contrit, obéissant à Dieu<a id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>... De -ma vie je ne recommencerai!... Obéissant à Dieu! Obéissant à Dieu!<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p> - -<p class="r"> -6 février.<br /> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -«C’est entre lys, cassies, roses, odeurs suaves,<br /> -Chansons, amis tendres, boissons et musiciennes<br /> -Que l’âme s’épanouit dans la joie<a id="FNanchor_71_71"></a> -<a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>...»<br /> -</div></div></div> - -<p>La voix du chanteur, pleine et sonore, alanguit notre indolence.</p> - -<p>Étendus sur les sofas gonflés de laine souple, nous possédons tout ce -qui enchante l’être délicieusement: la félicité du repos, la quiétude, -l’ivresse engourdissante des parfums, et ce riadh irréel, bleu, glacé de -lune, qui s’étend devant la belle salle où nous sommes réunis.</p> - -<p>Jouissons de l’heure et de ses plaisirs! Comme les peintures du plafond, -la musique enlace mille arabesques plaisantes sur un thème simple. -L’esprit s’amuse à en suivre les détours un instant, puis, lassé par cet -effort, s’abandonne à sa béatitude...</p> - -<p>Des esclaves au corps parfait passent dans l’allée miroitante, derrière -les rames des bananiers. Les paons se sont perchés très haut dans les -branches. Au sommet du jet d’eau, dansent les reflets de lune... Le -jardin, plein de senteurs, dort, étrangement verdi par la froide -lumière.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> Bleuâtres et mauves comme des fleurs perverses, les roses -défaillent sous les orangers.</p> - -<p>Afin de mieux goûter ces délices nocturnes, Si Ahmed Jebli, notre hôte, -a fait venir de Fès le chanteur célèbre, le maître El Fathi. Les amis de -choix, rassemblés, lui savent gré de ces jouissances délicates, mais en -témoignent discrètement. Mouley Hassan qui, parfois, a recours au riche -marchand pour des emprunts, daignera, ce soir, honorer notre réunion...</p> - -<p>Le Chérif se fait attendre longtemps... Un mouvement parmi les esclaves -nous avertit de son arrivée. Majestueux et trop fier, il entre en -saluant d’un signe de tête imperceptible, et, conduit par le maître de -maison, il s’installe au milieu du divan, à la place d’honneur, juste -devant la porte et le magique jardin sous la lune...</p> - -<p>Il a le visage grave d’un prince observé par la foule.</p> - -<p>Presque aussitôt, El Fathi prélude. Jusqu’alors il laissait aux autres -musiciens le soin d’occuper l’assistance. Sa voix emplit la vaste salle. -Une voix souple et savante, au timbre inattendu, très haute, gutturale -et belle cependant. Il domine l’orchestre qui épie ses moindres gestes, -il lui impose son rythme personnel et ses variations. D’une main il -frappe impérieusement le divan pour marquer la cadence. Lorsque El Fathi -finit un thème, les musiciens le reprennent en sourdine, avec des -modulations imperceptibles. Les<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> chants adoucis du chœur laissent mieux -percevoir l’accompagnement du luth, et celui du rbab qui gémit comme une -tourterelle.</p> - -<p>A des motifs larges, de plain-chant, succèdent les phrases d’une -mélancolie raffinée. La poésie désuète de leurs paroles accentue cette -impression poignante dont nous étreint l’œuvre des civilisations très -anciennes. A travers les chansons, l’amour s’exalte, rit et pleure, mais -parfois aussi une plainte évoque les temps révolus:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -«O mon regret pour les jours passés<br /> -Dans les plaisirs, dans la joie,<br /> -Jours favorables et paisibles!<br /> -</div><div class="stanza"> -»O séparation des demeures de l’Andalousie,<br /> -Donne-moi du répit!<br /> -</div><div class="stanza"> -»O Allah! par ta grâce et ton assistance,<br /> -Par ton Prophète bien-aimé,<br /> -Apaise ma douleur incessante!<br /> -</div><div class="stanza"> -»O séparation des demeures de l’Andalousie,<br /> -Donne-moi du répit!»<br /> -</div></div></div> - -<p>Grenade!... Terre qu’Allah fit enchanteresse! eaux murmurantes, vaste -plaine aux horizons infinis, incendiés de soleil, et les blanches -sierras glacées!... Divine Grenade où les Maures ajoutèrent de la -beauté!</p> - -<p>Ils savaient que les eaux doivent ruisseler des vasques et que les -jardins pleins de cyprès, de jasmins et de roses, s’encadrent de buis -symé<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span>triques. Ils savaient qu’aux sommets des plus merveilleuses -collines, il faut des palais de marbre où l’on enferme les sultanes...</p> - -<p>Qu’avons-nous fait de Grenade après eux?</p> - -<p>Qu’avons-nous su?...</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«O séparation des demeures de l’Andalousie,<br /></span> -<span class="i0">Donne-moi du répit!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Devant ce riadh frémissant de feuillages et d’esclaves, je sens la -détresse de l’Alhambra, de ses cours désertes, mortes... Mais il ne sied -pas d’attacher trop d’importance à la musique profane. Ces lamentations -n’ont ému que moi, l’étrangère.</p> - -<p>Nos compagnons, installés par petits groupes autour de la salle, -écoutent, impassibles. Si Ahmed Jebli et deux ou trois de ses amis, -originaires de Fès comme lui, et plus mélomanes que les Meknasis, -battent la mesure de leur orteil.</p> - -<p>Lorsque le chant se termine, sur une sorte d’invocation lancée par El -Fathi, des négresses aux bras robustes apportent les plateaux, les -aspersoirs, les brûle-parfums. Notre hôte dispose lui-même, sur les -braises, des morceaux de bois odorant qu’il tire d’une cassette en -argent.</p> - -<p>Que la vie semble bien faite et suave en cette soirée! Le thé à la -citronnelle, les parfums, les chants, les belles draperies et les sofas -moelleux contentent les sens, tandis qu’une musique raf<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>finée, de -paisibles entretiens occupent l’esprit sans le lasser...</p> - -<p>Lorsque Mouley Hassan parle, chacun l’écoute avec déférence. Il revient -inlassablement à lui-même et aux siens.</p> - -<p>—Certes, dit-il à mon mari, Mouley Ismaïl fut au Maroc l’unique sultan. -Il se faisait appeler le diadème des princes... Plus de cent mille -soldats nègres composaient ses armées; d’innombrables ouvriers -travaillaient à ses palais ou à des fortifications que des gens ont cru, -depuis, être l’œuvre des djinns. Tous les pays berbères, contre lesquels -les Français luttent à présent, lui étaient soumis. Et, pour les -maintenir dans l’obéissance, il conçut dans sa vieillesse, après -cinquante ans de règne, le projet de relier Meknès à Marrakech par des -remparts ininterrompus.</p> - -<p>«Les aveugles, disait-il, pourront se diriger à travers le pays, en -suivant ces murs de leurs bâtons.» Il l’eût fait, si son destin n’avait -été enfin écrit.</p> - -<p>»Nous, les Ifraniin, poursuivit Mouley Hassan avec orgueil, sommes d’une -autre lignée de Chorfa, plus proches du Prophète; mais après deux -siècles, en considération de Mouley Ismaïl, nous épousons encore ses -descendantes. Le sang du grand sultan, que me transmirent ma mère et mes -aïeules, était digne de s’allier à celui de mes ancêtres.</p> - -<p>Nos compagnons, recueillis, approuvaient en<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> hochant du turban. Et, -comme les musiciens préludaient à nouveau sur les luths, Mouley Hassan -se leva.</p> - -<p>Sans doute, tenait-il à marquer ainsi qu’il était venu par -condescendance, et non pour le plaisir de la musique.</p> - -<p>—J’ai des esclaves, avait-il dit avec négligence, qui frappent du luth, -du rbab, et du tambourin à la limite de la perfection; et d’autres qui -chantent tous nos vieux airs andalous ainsi que ceux du Caire, de Fès et -d’Alger. Je n’épargnai rien pour leur éducation et les fis initier à -Fès, dans l’art des instruments, par le maître Saouri...</p> - -<p>Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les -autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se -sentaient mieux entre eux.</p> - -<p>—Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son -cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné -plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore -ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son -palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir, -Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au -Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette -détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un -liard pour donner à notre maître.</p> - -<p>»Cependant je possédais mille sacs de sucre et<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> ne pouvais les -dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour -en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la -condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le -vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je -gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français -approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours -plus tard...</p> - -<p>—Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si -Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le -pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc...</p> - -<p>—Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les -histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les -dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran -excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait -tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches -orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le -faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif -admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille...</p> - -<p>A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages -devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara:</p> - -<p>—Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un -puissant... Sachez que<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> celui-ci offrit au Sultan des présents si -splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans -tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente -rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que -nous entendîmes aujourd’hui.</p> - -<p>Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum...</p> - -<p>Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent -pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne -prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle -dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de -Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les -charmes d’une belle.</p> - -<div class="poetry"><div class="poem"> -<div class="stanza"> -«O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose<br /> -Mouillée par la rosée matinale!<br /> -O son allure quand elle marche et se pavane!<br /> -Comme une branche vêtue de ses feuilles!<br /> -O sa bouche, rayon de miel parfumé!<br /> -Autour d’elle, tournoient les abeilles...»<br /> -</div></div></div> - -<p class="r"> -15 février.<br /> -</p> - -<p>—C’est un Juif, hachek! me dit Yasmine.</p> - -<p>Hachek: formule de pudique restriction, dont la nôtre, «sauf ton -respect», ne rend pas le pittoresque.<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p> - -<p>Yasmine est une fillette bien élevée. Elle n’ignore pas qu’il convient -d’ajouter «hachek!» après avoir nommé les choses et les animaux les plus -vils, du bitume, du charbon, un âne, un chien, un Juif...</p> - -<p>Quelques-uns poussent la décence plus loin encore.</p> - -<p>—Une femme! hachek! ne manque pas de dire notre correct serviteur Hadj -Messaoud, même lorsqu’il s’adresse à moi.</p> - -<p>Donc c’est un Juif, sauf mon respect! Que veut ce Juif? Il se présente, -humble et noirâtre, fouille en sa vieille sacoche et me tend une bague -ancienne ornée de rubis.</p> - -<p>—Elle est à toi, me dit-il.</p> - -<p>Je repousse le bijou, indignée, mais non surprise, car il est habituel -de vouloir corrompre la femme du hakem.</p> - -<p>—Pardonne-moi, insiste le Juif, elle t’appartient. Tu l’as achetée, il -y a un an, au fils du rabbin qui est mon neveu. Je l’ai reconnue quand -on a voulu me la vendre et c’est pourquoi je te la rapporte.</p> - -<p>J’examine la bague. Ce Juif a raison. Quel voleur avisé l’a donc -soustraite à nos collections, sans que je m’en aperçoive?</p> - -<p>—Un enfant, tout petit, me dit le Juif. Il me l’a proposée pour un -guirch<a id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Lorsque je l’inter<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span>rogeai, il prit peur et se sauva. Mais je -le reconnaîtrais bien.</p> - -<p>Moi aussi! Ce ne peut être que Saïd, le tourment de notre vie.</p> - -<p>Je congédie le Juif avec des remerciements, car il refuse toute -récompense et multiplie les protestations de reconnaissance et de -dévouement.</p> - -<p>—Que le Seigneur nous laisse le hakem, en fait de bénédiction! ne -cesse-t-il de répéter.</p> - -<p>Maintenant il va falloir punir Saïd... Ah! je suis lasse!... Cet enfant -a le génie du mal!... L’autre jour il fit à Rabha des propositions -indécentes... Hier il débonda la fontaine, inondant ainsi le patio.</p> - -<p>Saïd est fouetté... Hurlant, rageur, il se précipite vers le salon:</p> - -<p>—O mon malheur! s’écrie Yasmine. Que va-t-il faire?</p> - -<p>C’est vrai. Saïd a la coutume de se venger quand on le punit, et il -conçoit des vengeances ingénieusement détestables.</p> - -<p>Je suis Yasmine, à sa recherche. Sur le seuil de la salle, nous nous -arrêtons, horrifiées: au milieu de notre plus beau tapis, un vieux -Rabat, velouté comme un tapis de Perse, Saïd vient de déposer... ce -qu’il a déposé!... Hachek!<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p> - -<p class="r"> -24 février.<br /> -</p> - -<p>—Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui.</p> - -<p>—O ma mère, tue-moi si je les ai vues!</p> - -<p>—Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles.</p> - -<p>—Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le -vent de leur quartier!</p> - -<p>—Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu?</p> - -<p>—Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas -d’autres enfants de ma taille à Meknès?</p> - -<p>Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un -lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse.</p> - -<p>—Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs.</p> - -<p>—O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me -l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles -souvenues de moi quand mon père m’a chassé?</p> - -<p>—Bien. Va jouer avec Rabha.</p> - -<p>Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les -marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la -cuisine.<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span></p> - -<p>A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine, -c’est le prélude assuré d’une indigestion.</p> - -<p>Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand -j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il -examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste, -j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon -étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche -un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre.</p> - -<p>—Que fais-tu là? dis-je brusquement.</p> - -<p>—O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais.</p> - -<p>—Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre?</p> - -<p>Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa -main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit...</p> - -<p>—O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes -sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la -mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la -tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi!</p> - -<p>Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins -effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les -paroles<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span> de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que -Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné...</p> - -<p>—O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui -tends, c’est du rahj<a id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, ce maléfice que l’on vendait au souk avant -l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de -péché voulait vous empoisonner!</p> - -<p>Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il -comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais -que ne commettrait-il pour une orange?</p> - -<p>Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des -ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à -ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le -battre avec rage.</p> - -<p>Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure!</p> - -<p>—O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux -retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me -tuer! ô mon père!</p> - -<p>Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit.</p> - -<p>—C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie -jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu, -elles expie<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span>ront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le -potier se débrouille avec ce qu’il a engendré!</p> - -<p>Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose -qui était entrée dans notre vie s’en détache...</p> - -<p> </p> - -<p>Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile!</p> - -<p class="r"> -8 mars.<br /> -</p> - -<p>Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis -dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha -se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza.</p> - -<p>Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne -connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire -colportée par les terrasses.</p> - -<p>Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention:</p> - -<p>—Elle était vierge, déclare Kenza.</p> - -<p>—Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune. -Dada Fatouma l’a vue...</p> - -<p>—Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine -avertie.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p> - -<p>—L’autre se dessèche et jaunit de teint.</p> - -<p>—De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je.</p> - -<p>—De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale -dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle -esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa -chambre...</p> - -<p>—Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée?</p> - -<p>—Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait... -Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines.</p> - -<p>—Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens... -Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la -nouvelle esclave.</p> - -<p>—Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à -Fès, l’acheter.</p> - -<p>—Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle -était vierge... affirme Rabha.</p> - -<p>Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute -point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement -pris par son fils avec Lella Meryem.</p> - -<p>—Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même -qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé -ce nombre.<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p> - -<p>Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle -une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime.</p> - -<p>J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais -le malheur écrit sur son destin.</p> - -<p>Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut -craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les -séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu.</p> - -<p>Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de -ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son -teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince -et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les -reflets du ciel!...</p> - -<p>Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde, -caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à -chanter.</p> - -<p>La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une -esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups -accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées, -près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon -Miloud renifle et pleure derrière une colonne.</p> - -<p>Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châti<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span>ments, explique Lella -Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa -malice...</p> - -<p>Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour -partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain -bouleversé,—vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa -m’interroge:</p> - -<p>—Tu le sais? Les gens te l’ont raconté?</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche.</p> - -<p>Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure...</p> - -<p>—Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien -d’autres...</p> - -<p>—Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche.</p> - -<p>—Elle l’est sans doute moins que toi.</p> - -<p>—Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud -el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon.</p> - -<p>Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette -adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux -de nuit, aux hanches souveraines.</p> - -<p>Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute -l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses.<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span></p> - -<p>N’est-ce point d’elle que le poète a dit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Une pleine lune marche avec fierté<br /></span> -<span class="i0">En se balançant comme un roseau.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me -regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave, -fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre -demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la -cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus -noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné -la petite mesria<a id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>!</p> - -<p>—Ta chambre est beaucoup plus belle.</p> - -<p>—Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette -calamité!</p> - -<p>—Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère -cette esclave.</p> - -<p>—Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont -comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils -passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer -cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il -dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille -de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot<a id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. O -jour de<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!</p> - -<p>Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos -paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.</p> - -<p>—S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher -de le reprendre...</p> - -<p>—O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de -laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre -que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus -amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai -cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès -d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière -possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima<a id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>... O -ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!</p> - -<p>Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des -objections.</p> - -<p>—Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une -Nazaréenne...</p> - -<p>—Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont -bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu -sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem -en m’embrassant.<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span></p> - -<p>L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà -l’aventure tente ma curiosité.</p> - -<p>—Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.</p> - -<p class="r"> -12 mars.<br /> -</p> - -<p>Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous -entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les -patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent -peu à peu au fond de l’ombre.</p> - -<p>—Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous -rentrés...</p> - -<p>Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant -haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que -je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon -visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un -passant attardé.</p> - -<p>Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un -gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans -Berrima.</p> - -<p>Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que, -sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa, -échappée<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui -l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec -laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux.</p> - -<p>Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise -longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante, -qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers.</p> - -<p>La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les -harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables, -habiles à insinuer la tentation.</p> - -<p>Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les -bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles, -indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où -leur malice l’emporte sur la défiance des maris.</p> - -<p>—Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec -l’épouvante...</p> - -<p>—Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui -m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence.</p> - -<p>Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de -benjoin, et se met à égrener un chapelet.</p> - -<p>—Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que -tu as promis d’appeler.<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span></p> - -<p>—Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis -point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit.</p> - -<p>—Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente! -Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin -d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur -le sol un réal d’argent.</p> - -<p>La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine -forte m’incommode à travers le haïk:</p> - -<div class="blockquot"><p>—<i>Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux</i>, implore-t-elle,</p> - -<p><i>Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,</i></p> - -<p><i>Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,</i></p> - -<p><i>Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?</i></p> - -<p><i>Sur toi un rayon de sa lumière.</i></p> - -<p><i>J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits -pour l’époux.</i></p> - -<p><i>Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le -charme de Chenharouch le sultan<a id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</i></p></div> - -<p>Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent.</p> - -<p>—Qui est là? cria la vieille.</p> - -<p>—Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë.</p> - -<p>—Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra,<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p> - -<p>Et le destin s’ensuivra...</p> - -<p>Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait -personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur -le sol bossué l’ombre d’une treille...</p> - -<p>—Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai.</p> - -<p>Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en -rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un -canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept -petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes.</p> - -<p>La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière. -Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne -fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait -quelque fumée...</p> - -<p>Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air -s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...</p> - -<p>Est-ce un djinn?</p> - -<p>Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la -draperie rouge.</p> - -<p>Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle -une faible plainte...</p> - -<p>Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être -humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«J’en jure par le soleil et sa clarté!<br /></span> -<span class="i0">Par la lune quand elle le suit de près.<br /></span> -<span class="i0">Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,<br /></span> -<span class="i0">Par le ciel et celui qui l’a bâti,<br /></span> -<span class="i0">Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,<br /></span> -<span class="i0">Par l’âme et celui qui l’a formée<a id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>!»<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.<br /></span> -<span class="i0">O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!<br /></span> -<span class="i0">O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!<br /></span> -<span class="i0">O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!<br /></span> -<span class="i0">Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Moussa, gardien des eaux!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!<br /></span> -<span class="i0">O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Saïd Derkaoui!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Ahmed Derwich!<br /></span> -<span class="i0">O les maîtres noirs de la forêt!<br /></span> -<span class="i0">O les pèlerins, seigneurs des djinns!<br /></span> -<span class="i0">O Lella Myrra, l’inspirée!<br /></span> -<span class="i0">O Lella Aïcha, la négresse!<br /></span> -<span class="i0">O Lella Rkia, fille du rouge!<br /></span> -<span class="i0">O Bousou, le marin!<br /></span> -<span class="i0">O Sidi Larbi, le boucher!<br /></span> -<span class="i0">O le serpent des pèlerins!<br /></span> -<span class="i0">O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante<a id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.<br /></span> -<span class="i0">Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!<br /></span> -<span class="i0">O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!<br /></span> -<span class="i0">Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!<br /></span> -<span class="i0">Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,<br /></span> -<span class="i0">De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.<br /></span> -<span class="i0">Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,<br /></span> -<span class="i0">Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!<br /></span> -<span class="i0">L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,<br /></span> -<span class="i0">Roi de tous les temps et de tous les mondes,<br /></span> -<span class="i0">Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!<br /></span> -<span class="i0">Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!<br /></span> -<span class="i0">Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,<br /></span> -<span class="i0">Dont aucun pouvoir ne vous protégera!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">«N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?<br /></span> -<span class="i0">Du jour où les visages seront baissés,<br /></span> -<span class="i0">Travaillant et accablés de fatigue,<br /></span> -<span class="i0">Brûlés au feu ardent<a id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>?»<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Quiconque ne répond point à mon appel,<br /></span> -<span class="i0">Dieu lui fera subir le châtiment<br /></span> -<span class="i0">Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,<br /></span> -<span class="i0">Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande, -impérieuse, et menace.</p> - -<p>Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies -accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les -soubresauts et les cris.</p> - -<p>Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort... -Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est -le dernier râle de sa victime...</p> - -<p>... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage -congestionné, hagard et tout à fait terrifiant.</p> - -<p>L’incantation semblait l’avoir épuisée,—on ne converse point en vain -avec les démons.<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span>—Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis -se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un -petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix -naturelle mais toute dolente:</p> - -<p>—Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu -jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte -neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd -el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te -contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune -fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un -jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans -plus d’attrait qu’une chamelle pelée...</p> - -<p>Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le -divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines -tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le -nouveau réal que lui tend Kaddour.</p> - -<p>—Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce -qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés -dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu -l’as entendue!...</p> - -<p>—Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et -j’accorde que les<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour! -explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une -Nazaréenne?</p> - -<p class="r"> -14 mars.<br /> -</p> - -<p>La beauté bien cachée qui surpasse toutes les autres beautés, certes je -la connais! Et les fleurs de son teint, et les grenades parfumées de ses -lèvres, et l’éclat de ses yeux fascinateurs... Pourquoi donc Lella -Meryem, aujourd’hui, m’apparaît-elle plus éblouissante, d’un charme -inattendu, étincelant, renouvelé, d’une gaîté sans égale? Serait-ce déjà -l’effet du sortilège que j’apporte?</p> - -<p>Dès les premiers mots elle m’arrête.</p> - -<p>—Qu’Allah te rende le bien, ô ma sœur! le remède, je n’en ai plus -besoin, Aoud el Ouard est partie...</p> - -<p>—O Seigneur! la nouvelle bénie!... Qu’est-elle devenue?</p> - -<p>—Cette chienne! Puisse le malheur l’accompagner! Mouley Hassan l’a -reprise.</p> - -<p>—Louange à Dieu! Comment se fait-il que le Chérif ait retiré le présent -offert à son fils?</p> - -<p>—Qui le sait? Peut-être avait-il entendu vanter son attrait... Il aura -voulu s’en assurer...<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> Cela n’importe guère! dans quelques mois, elle ne -sera plus qu’une esclave d’entre ses esclaves...</p> - -<p>Lella Meryem triomphe avec insolence et naïveté... Je devine les petites -ruses qu’elle mit en œuvre pour éloigner sa rivale, les louanges -perfidement colportées sur Aoud El Ouard, afin d’éveiller la -concupiscence du Chérif, la requête qu’elle-même fit parvenir à son -beau-père...</p> - -<p>Mouley Hassan, changeant et sensuel, regrettait sans doute de n’avoir -pas cueilli cette tige de rose. Il dut être facile à convaincre.</p> - -<p>—Sais-tu, poursuit Lella Meryem, que les noces de Lella Oum Keltoum -seront bientôt célébrées?</p> - -<p>—C’est une honte! Elle n’a pas donné son consentement.</p> - -<p>—Lella Oum Keltoum est folle, affirma Lella Meryem, ses refus font -parler tous les gens.</p> - -<p>—O mon étonnement de t’entendre! Ne m’as-tu pas dit mille fois que -Lella Oum Keltoum avait raison?...</p> - -<p>Cette contradiction n’émeut pas la Cherifa.</p> - -<p>—Je t’ai dit cela, dans le temps! A présent, il est clair qu’elle est -folle. Puisque le Sultan a fait savoir au Cadi, par son chambellan, -qu’il désire ce mariage, Lella Oum Keltoum n’a qu’à se soumettre. Les -unions entre parents sont bénies d’Allah, à cause de leur ressemblance -avec celle de Lella Fatima, fille du Prophète, et de son cousin, notre -seigneur Ali. Les noces de Lella Oum<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span> Keltoum et de Mouley Hassan seront -un bonheur dont il faut se réjouir.</p> - -<p>—O chérie! O celle dont la langue est experte! répondis-je en souriant, -Mouley Hassan t’a donc achetée toi aussi?</p> - -<p>Le petit visage de la Cherifa rosit, lumineux, ainsi que la lune -surgissant à l’horizon.</p> - -<p>—Seulement, ajoutai-je, il ne t’a rien donné. C’est toi qui lui rendis -Aoud El Ouard...</p> - -<p class="r"> -27 mars.<br /> -</p> - -<p>Turbulent et leste, Kaddour remplit la maison de son agitation. Les -petites filles, radieuses, se bousculent, tout affairées; Hadj Messaoud -piaffe devant ses fourneaux; Saïda, la négresse, affuble son minuscule -négrillon d’un superbe burnous émeraude.</p> - -<p>Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le -braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed -le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des -corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines -s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit, -de cris, d’allées et venues, de faux départs<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span> et de retours imprévus, -Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent.</p> - -<p>La caravane s’ébranle.</p> - -<p>Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa, -et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux.</p> - -<p>Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage -en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un -canari.</p> - -<p>Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus -hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout -de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât, -ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha -chevauche, très digne, le second bourricot.</p> - -<p>Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante -des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza, -Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates; -Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de -campagne s’agrémente toujours de musique et de chants.</p> - -<p>Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot -plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs -nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats -gigantesques coiffés de cônes en paille.<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span></p> - -<p>Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil.</p> - -<p>Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà -poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin, -seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans -la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus -par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute -fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point -d’ombre.</p> - -<p>Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt -vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais, -ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet -des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des -lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes -sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que -l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et -parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur -l’horizon.</p> - -<p>Kaddour a choisi, pour notre installation, un bois de grenadiers au menu -feuillage de corail. Il étend les tapis, les sofas, une multitude de -coussins. Au-dessus de nous il suspend les cages et les oiseaux se -mettent à vocaliser follement, éperdument, en un délire.</p> - -<p>Un peu plus loin s’organise le campement de<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> nos gens. Des nattes, des -couvertures berbères et tous les accessoires sortis des couffas. Hadj -Messaoud s’ingénie à allumer un feu, qu’il souffle au bout d’un long -roseau; les nègres s’agitent, apportent du bois mort. Kenza, Yasmine, -Saïda, ont rejeté leurs haïks et folâtrent dans la verdure; Fathma -essaye sa voix.</p> - -<p>Le déjeuner est un festin: des poulets aux citrons, des pigeons tendres -et gras, des saucisses de mouton percées d’une brochette en fer forgé, -un couscous impressionnant, dont tous nos appétits ne pourront venir à -bout.</p> - -<p>Les plats passent de nous à nos voisins, et c’est amusant de les voir -manger, engouffrer avec un tel entrain!... leurs dents brillent comme -celles des carnassiers, leurs mains huileuses, dégouttantes de sauces, -ont des gestes crochus pour dépecer les volailles. Il n’en reste bientôt -plus que les carcasses. Pourtant la montagne de couscous, quoique fort -ébréchée, a raison de tous les assauts.</p> - -<p>Ensuite chacun s’étend avec satisfaction et rend grâce à Dieu très -bruyamment.</p> - -<p>Kaddour prépare le thé.</p> - -<p>Rien ne fut oublié, ni le plateau, ni les verres, ni même les mrechs -niellés pour nous asperger d’eau de rose.</p> - -<p>Il fait chaud, les grenadiers ménagent leur ombre, des moucherons -voltigent dans le soleil, les cigales grincent très haut... Tout vibre! -l’air<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span> tiède, les feuillages, les impondérables remous de l’azur. Le -parfum des orangers s’impose, plus oppressant, plus voluptueux.</p> - -<p>Le printemps d’Afrique est une ivresse formidable. Il ne ressemble en -rien à nos printemps délicats, gris et bleutés, dont l’haleine fraîche, -les sourires mouillés font éclore des pervenches dans les mousses. Ici -la nature expansive, affolée, se dilate. Les bourgeons éclatent -subitement, gonflés de sève, pressés d’étaler leurs feuilles; un -bourdonnement sourd et brûlant monte des herbes; les juments hennissent -au passage des étalons; les oiseaux s’accouplent avec fureur.</p> - -<p>Le ciel, les arbres, les fleurs, ont des couleurs excessives, un éclat -brutal qui déconcerte. La terre disparaît sous les orties, les ombelles -plus hautes qu’un homme, les ronces traînantes et ces orchidées qui -jaillissent du sol comme de monstrueuses fleurs du mal.</p> - -<p>J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier, -dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets -d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles -cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête -lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent, -à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches.</p> - -<p>Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle, -d’une beauté sauvage,<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span> toute proche de cette ardente nature en liesse. -Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On -dirait la fuite d’un animal apeuré.</p> - -<p>Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et -parfois se brise:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O nuit!—<span class="reg">gémit-elle</span>,—ô nuit!<br /></span> -<span class="i0">Combien es-tu longue, ô nuit!<br /></span> -<span class="i0">A celui qui passe les heures<br /></span> -<span class="i0">En l’attente de sa gazelle<br /></span> -<span class="i0">Et veille la nuit en son entier!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">O Belles! ô chanteuses! ô celles<br /></span> -<span class="i0">Vers qui s’envole mon esprit!<br /></span> -<span class="i0">Si vous êtes filles de Fès et nobles,<br /></span> -<span class="i0">Je me réjouirai parmi vous.<br /></span> -<span class="i0">Je ne vous quitterai pas.<br /></span> -<span class="i0">Qu’est la vie sans amour?...<br /></span> -<span class="i0">La mort me convient mieux.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">O jeune fille étendue, es-tu malade?<br /></span> -<span class="i0">T’a-t-on frappée, chère colombe?...<br /></span> -<span class="i0">Tes joues sont des pommes musquées,<br /></span> -<span class="i0">Tes lèvres ont la pulpe juteuse<br /></span> -<span class="i0">Des raisins roses du Zerhoun<br /></span> -<span class="i0">Quand l’automne dore les vergers;<br /></span> -<span class="i0">La chair des pastèques est moins fraîche<br /></span> -<span class="i0">Que la tienne où je veux mordre...<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit!<br /></span> -<span class="i0">A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle!<br /></span> -<span class="i0">Enamouré il ne peut dormir.<br /></span> -<span class="i0">Il avait espéré tant de jours!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui -s’égrène sur nous en mille<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix -de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes -et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie...</p> - -<p>Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres -s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du -couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le -petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la -résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec -un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est -plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu.</p> - -<p>Kaddour n’est pas là non plus.</p> - -<p>J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil -m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut -du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à -travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et -j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant -d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de -la nature capiteuse!...</p> - -<p>Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros -champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon -qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le -couscous.<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span></p> - -<p>Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il -parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa -promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela -paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de -printemps.</p> - -<p>Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris -la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct. -Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse -volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules.</p> - -<p>Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés, -indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la -cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande -excitation de l’arsa.</p> - -<p>Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab -Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à -l’heure du moghreb.</p> - -<p class="r"> -31 mars.<br /> -</p> - -<p>Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états -intermédiaires.</p> - -<p>Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cui<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span>sine. De ma chambre -j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj -Messaoud, l’homme paisible.</p> - -<p>—Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se -cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?...</p> - -<p>»Elle a quitté ma maison pendant que j’étais ici.</p> - -<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>—C’est vrai, je l’avais battue. Que pouvais-je faire?... O Allah! le -croirais-tu! Elle a mis ma sacoche en gage chez le marchand d’épices -pour s’acheter du henné!</p> - -<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>—Je n’ai plus qu’à partir de la ville! Les gens ont pu voir ma sacoche -pendue chez ce marchand d’épices!—Allah le confonde!—Il l’avait -accrochée à la face de sa boutique!... Honte sur moi!... Quand je suis -passé, j’ai dit: Ha!</p> - -<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>»Je l’ai répudiée devant notaires. Elle ira chez son oncle voler tout ce -qu’elle trouvera de sacoches!...</p> - -<p>La chose paraît grave. J’appelle Kaddour. Il a sa figure sauvage des -mauvais jours. Son nez frémit, sa petite barbe se hérisse et son regard -a noirci...</p> - -<p>—Qu’as-tu raconté au Hadj Messaoud? Tu as répudié Zeïneb devant -notaires?</p> - -<p>—Oui, c’est une voleuse sans vergogne, une impudente, une...<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span></p> - -<p>—Doucement! Par combien de fois l’as-tu répudiée?</p> - -<p>—Deux fois, pas davantage. Les notaires m’ont demandé d’attendre un peu -avant la troisième répudiation, mais je veux le faire tout de suite, et -ce sera fini.</p> - -<p>—Voyons, Kaddour! à cause d’une sacoche, tu oublies tout son bien.</p> - -<p>—Tout son bien! Elle ne m’apporta que le malheur et la honte.</p> - -<p>—Tu ne sais te passer d’elle, et tu connais votre loi musulmane: quand -tu l’auras répudiée trois fois, tu ne pourras plus la reprendre que si -elle a épousé, entre temps, un autre homme... Voudrais-tu la savoir dans -la maison d’un autre? Et que diraient les gens?</p> - -<p>A cette idée Kaddour est devenu très jaune de teint. Il fronce les -sourcils, halète un peu.</p> - -<p>—Pour ton visage! finit-il par répondre, je vais chercher Zeïneb. C’est -une fille de gens honorables. Elle s’est évidemment réfugiée chez sa -mère... Il lui fallait du henné, car elle doit aller à des noces demain, -et j’avais oublié de lui laisser de l’argent... Avant de prononcer la -troisième répudiation, j’écouterai ce qu’elle dira de ma sacoche...<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span></p> - -<p class="r"> -5 avril.<br /> -</p> - -<p>Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où -nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des -spectacles apaisants.</p> - -<p>Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de -ce temps.</p> - -<p>Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des -oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de -la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches; -les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard -léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des -mauves.</p> - -<p>Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle -aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce -qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil.</p> - -<p>Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes -hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des -gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et, -soudain, s’allongent, horizontales,<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> minces, le pied tendu, un moment -arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs -singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux, -sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge.</p> - -<p>A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille.</p> - -<p>—En as-tu trouvé beaucoup?</p> - -<p>—Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui -mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que -l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam.</p> - -<p>—Sans doute, tu parles juste et d’expérience.</p> - -<p>Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière -pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui -dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas -l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une -exaltation qui s’évade.</p> - -<p>Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de -thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent -participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il -s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre -deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge.</p> - -<p>—Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> mon gumbri<a id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Si elles -sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher.</p> - -<p>Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore -frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en -s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses.</p> - -<p>Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons -émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses -attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent -aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations, -après avoir longuement médité chaque coup.</p> - -<p>Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le -sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur -passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective -contre eux sans relâche.</p> - -<p>—Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux -d’entre les pourceaux!</p> - -<p>Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout, -marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et -vociférant de plus belle...</p> - -<p>Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me -rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> -couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de -montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la -verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais -lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur -les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine.</p> - -<p>O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre -souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans -réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible, -familière—et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses—en -regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux—avec insouciance, -avec ivresse.</p> - -<p>Le monde est un cimetière délicieux.</p> - -<p class="r"> -13 avril.<br /> -</p> - -<p>—La mariée pleure! la mariée pleure!</p> - -<p>Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô -petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes -larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les -rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser -autant de<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu -honores ta mère!</p> - -<p>O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite.</p> - -<p> </p> - -<p>Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction -peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles -félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum -Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au -mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes!</p> - -<p>Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une -jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne -doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des -gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de -génération en génération?</p> - -<p>Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il -pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à -coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie?</p> - -<p>Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de -la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum. -Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se -sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses -ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span> les fillettes, -réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant.</p> - -<p>Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un -enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs.</p> - -<p>Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum -Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne -touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux -ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes.</p> - -<p>Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des -atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que -la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres, -et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la -louange...</p> - -<p>Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum?</p> - -<p>Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour -songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte -et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée...</p> - -<p>Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa, -la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici.</p> - -<p>Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne -saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses -afin<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span> que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison.</p> - -<p>Tout est prêt.</p> - -<p>L’époux s’impatiente.</p> - -<p>Amenez la mule harnachée de velours et d’argent!</p> - -<p>Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux!</p> - -<p>Frappez les instruments!</p> - -<p>Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les -tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière -vacillante et dorée.</p> - -<p>Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage -fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses -voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée -pleure.</p> - -<p class="r"> -16 juin.<br /> -</p> - -<p>Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum -Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable. -Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes -nous sont ouvertes.</p> - -<p>J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre -les petits événe<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>ments très importants de leur existence, et surtout de -savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...</p> - -<p>—Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux -propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum -Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa, -et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la -couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine. -Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis -il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque -toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux -négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et -t’attendre dans l’impatience.</p> - -<p> </p> - -<p>J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh. -Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant, -rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et, -lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par -une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre -femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps, -laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes -osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p> - -<p>—O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!</p> - -<p>Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant -couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs -dont ses mains étaient pleines.</p> - -<p> </p> - -<p>On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier -garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse -pénétrer les gens qu’à bon escient.</p> - -<p>Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus -de curieuses négresses à épier les passants.</p> - -<p>Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne -pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer -les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi -M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.</p> - -<p>Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et -chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les -murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques, -et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des -choses, au milieu de cadres très dorés.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé. -Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> -une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple -cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges -multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis -d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils -déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est -constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les -sultanes.</p> - -<p>Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne -m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son -nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un -matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves, -pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau -d’argent.</p> - -<p>Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum -Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le -Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une -petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que -les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable -somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes, -massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer -avec orgueil.</p> - -<p>Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des -choses. Les négresses<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne -traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout, -adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les -cuisines à leurs besognes coutumières.</p> - -<p>Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves -du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des -foutas neuves ceignent leurs fortes croupes.</p> - -<p>Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient. -Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir -parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées.</p> - -<p>Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina -de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés -qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la -bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum -siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le -patio.</p> - -<p>Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec -une flatteuse déférence.</p> - -<p>Bénédiction<a id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos.</p> - -<p>Devant nous, le soleil étincelle aux marbres<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> luisants de la cour, à ses -ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques.</p> - -<p>Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre -de la salle...</p> - -<p>Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et -satisfaction.</p> - -<p>Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point -demandé ce que je voulais demander.</p> - -<p>Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée:</p> - -<p>—En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison!</p> - -<p>—Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder -la félicité qu’Il accorda!</p> - -<p class="r"> -17 juin.<br /> -</p> - -<p>Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône -en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles, -toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de -soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect -des friandises dont se délecteront leurs palais.</p> - -<p>Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires, -accompagnés de souhaits, de<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> salutations et souvent d’une pressante -invite à les aller voir.</p> - -<p>J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un -mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je -contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables -beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa -maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus -long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.</p> - -<p>—Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé. -Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir -qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a -vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle -t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée -ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la -rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le -Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses -rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes, -afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment -dulcifiés... Et la petite Aïcha—qu’Allah miséricordieux la reçoive et -l’agrée!—fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et -bénédictions parfaites!...</p> - -<p>Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre -et les pâtisseries.<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span></p> - -<p>Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des -choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.</p> - -<p>Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans -maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.</p> - -<p>La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la -résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une -nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,—auprès du petit cadavre -qui ne réclamait plus aucun soin,—à m’envoyer les odorants pétales et -les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce -malheur.</p> - -<p class="r"> -30 juin.<br /> -</p> - -<p>Douceur!... Quiétude!... Plaisant repos!...</p> - -<p> </p> - -<p>La vie qui s’exprime en gestes harmonieux et lents sous les vêtements -aux nobles plis... Siestes et rêveries prolongées dans l’ombre des -salles où tout a été conçu pour la jouissance des yeux. Les rosaces des -mosaïques rayonnent le long des parois, d’une infinie variété en leur -apparente similitude; les frises déroulent leurs dentelles de stuc, et, -lorsque le regard atteint le plafond, il se perd délicieusement parmi -les arabesques et les<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span> lignes qui se poursuivent, se rejoignent et -s’enlacent avec une surprenante harmonie.</p> - -<p>Esclaves! accourez à l’appel du maître, sur vos pieds nus que ne -sauraient meurtrir les tapis, les marbres, ni l’émail des carrelages.</p> - -<p>Esclaves! il y a des mouches importunes, agitez les mouchoirs de soie.</p> - -<p>Ouvrez les portes si bien ciselées, qui semblent les gigantesques et -précieux battants de tabernacles chrétiens, afin que l’air du soir -rafraîchisse la salle et chasse les dernières fumées du santal dont -s’embaumèrent les somnolences. Au delà des arcades, apparaît la cour -pavée de faïences, que les reflets du ciel moirent d’une luisante eau -bleue, et la vasque toute ruisselante où s’abreuvent des tourterelles.</p> - -<p>Fraîcheur!... Délices!... Monotone et limpide chanson des jets d’eau!...</p> - -<p>Esclaves! apportez les plateaux d’argent chargés de tasses. Ils brillent -entre vos mains noires comme le contraste d’une parure. Avancez en -roulant vos hanches! Que le samovar qui vous courbe fasse valoir vos -lourdes splendeurs!</p> - -<p>L’existence est chose facile et voluptueuse, ô négresses! Sur vos -destinées furent écrites la servitude et les besognes familières, mais -aussi les plaisirs d’amour.</p> - -<p> -—«<i>Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous<a id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>?</i>»<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span></p> - -<p>Il a donné à ses croyants l’inestimable faveur d’une vie sans fièvres et -sans heurts, sans l’agitation qui consume les peuples d’Occident, sans -les raisonnements, et les recherches dont il torture leurs cerveaux, -sans la tension exaspérée de leurs volontés vers des buts superflus.</p> - -<p>Il a donné aux misérables tout l’or des soleils couchants à contempler -chaque soir le long des remparts; les repos à l’abri des treilles; les -récits des conteurs publics; l’insouciante paresse de lézards qui vivent -d’une mouche entre deux torpeurs.</p> - -<p>Il a donné à d’autres de petites échoppes pour somnoler parmi les -babouches, les poteries, les écheveaux de soie; les parties d’échecs au -coin d’une place; les ânillons trottinants que l’on chevauche sur les -reins, tout au bout, presque à la naissance de la queue, tandis que les -jambes trop longues effleurent la poussière.</p> - -<p>Il a donné aux lettrés leurs blanches mousselines et leur air dévot, -leur esprit subtil; le charme des absurdes discussions théologiques; les -livres ornés de miniatures—trésors de poésie, de science et -d’ingéniosité—les mosquées aux nattes fines où l’on accomplit -soigneusement les rites prescrits pour les cinq prières.</p> - -<p>Il a donné aux riches les belles demeures, les sofas, les innombrables -coussins, les esclaves et les parfums; les arsas verdoyantes où les -branches fléchissent, accablées sous trop de fruits; les divertissements -de la musique et des festins; les<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> mules qui s’en vont d’un pas si -tranquille, régulier et sûr, avec leurs selles très confortables, vêtues -de drap rouge, et leurs larges étriers.</p> - -<p>Il a donné aux femmes les terrasses et les voisines, les noces, les -parures, les bavardages, les messagères, les revendeuses complaisantes -et la distraction nocturne des hammams.</p> - -<p>Il a donné aux morts des cimetières sans tristesse, à l’ombre des -micocouliers, des cimetières où l’on s’efface très vite, en un même -néant sous les fleurs...</p> - -<p> -«<i>Lequel des bienfaits d’Allah nierez-vous?</i>»<br /> -</p> - -<p>Il a donné à tous un bien suprême: la paix.</p> - -<p>Allures paisibles.</p> - -<p>Esprits paisibles.</p> - -<p>Bonheurs paisibles.</p> - -<p> </p> - -<p>Cela que nous ignorons.</p> - -<p class="fint">FIN</p> -<hr /> - -<p class="c"><small>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—232-4-22.</small></p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Chérif. Descendant du Prophète.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Maghzen, gouvernement du Sultan.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mida, petite table ronde et très basse.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Sultan contemporain de Louis-Philippe.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Dynastie des sultans actuels.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Mets marocains dans la composition desquels entrent -toujours des viandes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Habitants de Rabat.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Jardin intérieur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom donné aux chrétiens.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Titre qui devrait être réservé aux Cherifas, mais que, par -politesse, on donne indifféremment à toutes les femmes, ainsi que, en -France, «Madame» ou «Mademoiselle».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Vergers marocains.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Expression très courante signifiant à peu près «être -généreux sans rien ménager».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le grand sultan contemporain de Louis XIV.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Habitants de Meknès.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Lieu «d’où l’on voit», sorte de belvédère.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Petits fourneaux de terre.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Robe de dessus transparente.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Foulard de tête.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Sorte de gros bourrelets encadrant la tête sur lesquels -est appliqué le foulard de soie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Tuteur-gardien.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Attention.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Le dirigeant, le gouverneur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le verbe «carotter» est passé dans la langue arabe et -conjugué selon les règles.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Marché aux étoffes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Sauf ton respect.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Vendeur de café.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Les Musulmans qui n’auront point fait à leurs épouses des -parts égales, paraîtront devant Allah «avec des fesses inégales» -(Commentaire du Coran).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Sorte de soupe très épicée.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Cruche ventrue en cuivre, dont le fond est arrondi et qui -ne peut se tenir sans branler.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le grand sultan de Meknès contemporain de Louis XIV.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Instrument à deux cordes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Les plus beaux foulards de tête sont ainsi nommés parce -que, très lourds, ils s’achètent au poids.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Maîtresse des cérémonies.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> De la maison impériale.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Garçon qui porte les pains au four et les rapporte à -domicile.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> La dot, en droit coranique, est versée par le mari.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Formule équivalant à «sauf ton respect».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Chef de la famille impériale dans une ville.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Pièce indépendante du reste de la maison, où le maître -reçoit ses amis.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> 8000 francs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> L’an 1330 de l’hégire, (1911 de l’ère chrétienne).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Sorte de vermicelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Coran.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Prévôt des marchands.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Cour du Sultan.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> 125 francs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Guinéens. Nègres originaires de Guinée qui forment une -sorte de confrérie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voile de soie tombant jusqu’aux reins et réservé aux -Juives mariées.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Eau-de-vie de figues.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> 0 fr. 25.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Hanna avait sept enfants, qui furent tués sur ses genoux à -la prise de Jérusalem.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Bénédiction apportant la chance.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Coran. Verset du trône.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> La fumée.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> L’indigène préposé aux canalisations.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Alcôve formée par des draperies, où la mariée reste -enfermée.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Pantalon.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Tenture murale.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Water-closet.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Feuilles des palmiers nains, qui servent à chauffer les -fours.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Romains.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le geai bleu ou chasseur d’Afrique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Eau-de-vie de figues.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Tenture murale décorée en forme d’arcades.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> La plus monumentale porte du Maroc, à Meknès.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Pantalon.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Nom fantaisiste de tribu.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Étudiant. Les «étudiants» s’adonnent souvent à la -sorcellerie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Sorte de gâteau.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Formule de repentir.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Vieux chant maure andalou.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> 0 fr. 25.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Arsenic.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Pièce du logis ayant une issue indépendante.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Se faire épouser avec reconnaissance dotale.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Quartier de Meknès.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Nom d’un génie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Coran. Sourate du Soleil.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Les trois premières invocations sont adressées à des -saints, les autres à des génies mâles et femelles.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Coran. Sourate du «Jour qui enveloppe».</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Instrument de musique à deux cordes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Formule très respectueuse d’assentiment, d’inférieur à -supérieur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Coran.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68528-h/images/cover.jpg b/old/68528-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cc0b4ce..0000000 --- a/old/68528-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
