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-The Project Gutenberg eBook of Derrière les vieux murs en ruine, by
-Aline Réveillaud de Lens
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Derrière les vieux murs en ruine
-
-Author: Aline Réveillaud de Lens
-
-Release Date: July 15, 2022 [eBook #68528]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN
-RUINE ***
-
-
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-
-
- A. R. DE LENS
-
- Derrière
- les vieux murs
- en ruines
-
- --_Roman marocain_--
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
- 1922
-
- _Prix: 6 fr. 75 c._
-
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-
- DERRIÈRE
- LES VIEUX MURS EN RUINES
-
-
-
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- Format in-18.
-
- LE HAREM ENTR’OUVERT 1 vol.
-
-
- _En préparation_:
-
- OUM EL GHIT OU L’OMBRE DU HAREM, roman. 1 --
-
- OUM EL GHIT OU LA CHOUETTE AU SOLEIL, roman 1 --
-
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés
- pour tous les pays.
-
- Copyright 1922, by CALMANN-LÉVY.
-
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-
- A. R. DE LENS
-
-
- DERRIÈRE
-
- LES VIEUX MURS
-
- EN RUINES
-
- ROMAN MAROCAIN
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1922
-
-
- A JEAN REVEILLAUD
-
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-
- DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINES
-
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-
-
-20 novembre 1915.
-
-De Meknès on ne voit d’abord que des remparts et des ruines.
-
-Les remparts déroulent, durant des heures, une ceinture farouche
-derrière laquelle on ne devine rien.
-
-Parfois un palmier incline sa tête au-dessus des murailles, un olivier
-gris surgit dans une crevasse, quelques figuiers s’agrippent entre les
-cailloux.
-
-Il semble que l’on soit destiné, comme en un conte, à longer
-inlassablement une cité mystérieuse et morte...
-
-Puis, sur la colline, apparaissent les ruines. Ce sont de très vieux
-murs aux tons fauves, des palais à demi détruits, dont quelques arcades
-attestent encore les dimensions colossales; un enchevêtrement de
-terrasses vétustes, de treilles, de logis abandonnés, de pierres qui ne
-tiennent plus et que la végétation envahit... Seuls des minarets
-émaillés de vert, sveltes et luisants, dominent, intacts, l’immense
-écroulement de la ville.
-
-A cette heure tardive où nous arrivons, la chaîne du Zerhoun est revêtue
-d’une brume violette, striée de grandes ombres bleues, et les ruines,
-subitement, se dorent, flamboient et s’éteignent avec le crépuscule,
-plus grises, plus tragiques d’avoir été si lumineuses il y a quelques
-minutes à peine.
-
-Le Chérif[1] nous a envoyé des esclaves et des mules. Un négrillon nous
-précède à travers les ruelles qui se croisent, se multiplient,
-s’engouffrent sous des voûtes aux ténèbres profondes. Puis elles
-reviennent à la faible lueur nocturne, pour nous mieux révéler l’infinie
-vieillesse et la mélancolie des bâtisses qui s’effondrent.
-
-Combien de temps devrons-nous circuler dans cet impressionnant dédale,
-où les rares passants, enveloppés de leurs burnous, semblent des
-fantômes? Ils glissent le long des murs, sans plus de bruit que le halo
-de leurs lanternes, dont les sautillements jaunâtres exécutent une danse
-de feux follets.
-
-Le ruelle se resserre, se fait plus noire et désolée, elle descend, à
-présent, au fond de l’ombre, par un grossier escalier de pierres, dans
-lequel nos mules butent à chaque pas. Le négrillon s’arrête... C’est
-ici?... Cette porte derrière laquelle on aperçoit un vestibule
-misérable?... Ici, la demeure du noble et richissime Chérif Mouley
-Hassan?...
-
-Le voici qui s’avance, tout de blanc drapé, avec cet air altier dont il
-ne se départ jamais. Des esclaves noirs l’accompagnent, car il ne se
-déplace qu’en grande pompe, comme le Sultan que son orgueil voudrait
-égaler. Mais un sourire adoucit, pour nous, la fierté de ses allures. Le
-Chérif nous honore d’une amitié particulière depuis que mon mari eut, au
-Maghzen[2], l’occasion de débrouiller une affaire de faux dont il avait
-été victime.
-
---Soyez les bienvenus chez moi! Soyez les bienvenus! répète-t-il.
-
-Après mille congratulations et politesses, nous le suivons dans le
-vestibule aux angles brusques. Plusieurs portes, massives, blindées de
-fer, hérissées de clous, se succèdent avec des airs hostiles. La
-dernière s’ouvre... Le patio nous apparaît tout à coup, sous la caresse
-bleue des rayons lunaires, tandis que les salles flamboient, toutes
-dorées dans l’illumination des cierges de cire qui s’alignent sur les
-tapis.
-
-Enchantement exquis et mystérieux de cette demeure, auquel on n’est pas
-préparé. Des reflets miroitent sur les murs revêtus de mosaïques, sur
-les ors des plafonds ciselés et peints, sur les dalles de marbre, si
-polies qu’elles semblent mouillées. Ils dansent en étincelles opalines
-au sommet du jet d’eau. Chaque gouttelette est piquée d’un reflet vert
-par la lune, et d’un reflet orange par la lumière des flambeaux.
-
-Une foule d’esclaves s’empresse à nous servir. Elles apportent le thé à
-la menthe et les parfums, avec un luxe princier d’argenterie. D’énormes
-plats de Fès, aux bleus rares, des coupes de Chine et d’autres en
-cristal, remplies de gâteaux, de noix, de dattes, sont disposés sur une
-mida[3] que recouvre une soie émeraude brochée d’or. Et l’on nous verse
-aussi du lait d’amandes, du sirop de grenades et du café à la cannelle.
-
-Le Chérif, nonchalamment accroupi parmi les coussins, dirige les
-négresses d’un signe ou d’un clignement d’œil. Elles ne passent devant
-lui qu’humbles, les bras collés au corps, la tête basse, dans une
-attitude de respect infini et de crainte. Mais leurs croupes rebondies,
-ondulant sous le caftan, leurs faces rondes et luisantes, leurs bras
-vigoureux, attestent la richesse d’une maison où l’abondance règne...
-
-Toutes choses de ce palais, comme en un conte des Mille et Une Nuits,
-sont d’une incomparable somptuosité. En nulle autre demeure je ne vis
-une décoration si luxueuse, des tapis si épais, des sofas si moelleux,
-ni pareille abondance de coussins... L’air est embaumé par les vapeurs
-légères et précieuses qui s’échappent des brûle-parfums; des esclaves
-nous aspergent d’eau de rose, avec les mrechs d’argent au col effilé;
-d’autres, agitant devant nous des mouchoirs de soie, chassent
-d’invisibles mouches.
-
-Indolent et majestueux, le Chérif jouit de notre admiration, à laquelle
-nous savons, comme il sied, donner un tour flatteur, mais discret.
-
---Oui, nous dit-il, cette demeure est agréable... j’en ai bien d’autres
-à Fès, à Tanger, à Marrakech, cent fois plus belles, où vous serez mes
-hôtes un jour, s’il plaît à Dieu!...
-
-Son orgueil est immense et magnifique. Il rivalise de faste avec le
-Sultan, son cousin, qu’il surpasse par la largesse de son hospitalité et
-l’éclat de son train.
-
-Chacun se souvient encore du brigandage de ses ancêtres toujours en
-dissidence, et dont Mouley Abder Rahman[4] ne se concilia l’amitié qu’en
-accordant sa fille, Lella Aïcha Mbarka, au père de notre hôte.
-
---C’était un homme! nous dit-il, un guerrier valeureux que nul n’a pu
-vaincre... Nous ne sommes point efféminés comme ces citadins aux cœurs
-de poules... et nous descendons, par les mâles, plus directement du
-Prophète que par notre alliance avec les Alaouïine[5]... Je me souviens
-des séjours que je fis, en mon enfance, dans nos tribus de l’Atlas...
-Nous partions dès l’aube à la chasse aux fauves, précédés par des
-centaines de rabatteurs. Il y avait de nombreuses victimes parmi eux,
-cela compte peu, et nous revenions chargés de trophées importants. Au
-reste, mes cousins, les Chorfa, qui vivent encore à Ifrane, ne
-recouvrent pas leurs couches avec des brocarts, mais avec des peaux de
-lions...
-
-Ses yeux flambent en évoquant de tels souvenirs, sa taille se redresse,
-sa belle tête à barbe blanche est celle d’un chef, d’un conquérant.
-Mouley Hassan a raison, un sang plus brûlant court en ses veines qu’en
-celles des paisibles amis avec lesquels, d’habitude, nous devisons. Il
-ne parle guère que de lui, de ses aïeux, de ses chevaux, de ses biens et
-de ses exploits. Mais sa vanité devient superbe d’atteindre de telles
-proportions en un tel cadre! Il veut éblouir et ne ménage rien à cet
-effet. Un respect émerveillé l’entoure à cause de ses richesses, des
-tribus qu’il domine encore dans la montagne et de l’influence extrême
-qu’il possède sur son impérial cousin.
-
-L’agitation grandit parmi les esclaves, leur nombre se multiplie. A
-présent le patio est envahi de nègres portant les plats de cuivre
-coiffés de couvercles coniques. Ils les alignent à l’entrée de la salle,
-tandis qu’une fillette purifie nos mains sous l’eau tiède et parfumée
-d’une aiguière. Le Chérif s’accroupit avec nous autour de la table ronde
-et basse; il rompt lui-même les pains à l’anis dont il distribue
-abondamment les morceaux.
-
---Allons! Au nom d’Allah!
-
-Les plats succèdent aux plats, succulents et formidables: ce sont des
-tagines[6] de mouton aux oignons, aux raisins secs, aux épices variées,
-et d’autres contenant cinq poulets rôtis, farcis ou à diverses sauces.
-Quelle basse-cour tout entière a-t-on sacrifiée pour notre dîner de ce
-soir!...
-
-Notre accoutumance aux mœurs arabes est telle que nous ne nous étonnons
-plus d’un pareil repas, et savons, très correctement, selon les règles,
-retirer la viande entre le pouce et l’index de la main droite, ou
-rouler, d’un petit mouvement saccadé de la paume, les boulettes de
-couscous, que l’on porte à sa bouche, rondes et luisantes comme des
-œufs.
-
-Mais l’excellence des mets nous surprend agréablement, habitués que nous
-sommes à la cuisine moins raffinée des Rbati[7].
-
---C’est que, nous dit notre hôte, ils n’emploient pas ainsi que nous le
-beurre et l’huile fine. Ces «marchands» se contentent de l’abondance,
-leurs gosiers n’ont point la délicatesse des nôtres... Au reste, on ne
-cuit bien que dans nos maisons du Maghzen et j’ai fait venir de Tétouan
-plusieurs négresses expertes aux tagines et à la pâtisserie... Vous ne
-trouverez nulle part au Maroc, pas même à Fès, une cuisine comparable à
-celle-ci.
-
-La mida se couvre à présent de coupes en cristal contenant d’étranges
-petites salades qui témoignent d’une imagination culinaire très
-inventive: oranges assaisonnées de vinaigre et d’eau de rose; persil
-haché dans une sauce huileuse; patates douces relevées de piments;
-rondelles de carottes à la fleur d’oranger... Par le Prophète! ce n’est
-point mauvais et quelques-uns de ces mélanges ont même une succulence
-inattendue... Ils sont destinés à ranimer, pour la fin du repas, nos
-appétits défaillants. Car il convient encore de faire honneur à une
-dizaine de nouveaux poulets, au couscous, et à ce très délectable
-«turban du Cadi», qui recèle, en une pâte croustillante et mince, des
-amandes pilées avec du sucre. Et comme aucune boisson n’accompagne un
-tel festin, le thé à la menthe, dont ensuite on prend trois tasses, est
-le très bien venu. Mais il s’accompagne de pâtisseries auxquelles,
-malgré l’insistance de notre hôte, nous ne saurions toucher...
-
-Je laisse Mouley Hassan décrire à mon mari, avec son habituelle emphase,
-l’étendue de ses domaines et le nombre de ses serviteurs, et, sans
-prononcer une parole, je me lève pour aller rendre visite à l’invisible
-«maîtresse des choses».
-
-Une négresse a compris mon désir. Elle me précède à travers le patio.
-Quatre massifs piliers soutiennent, au premier étage, une galerie
-rectangulaire précieusement dorée, peinte et sculptée. Quelques femmes
-chuchotent dans l’ombre, et je les sais, tapies derrière les balustrades
-en bois tourné, pour épier les hommes qu’elles ne doivent pas
-approcher...
-
-Mais ce n’est point là-haut que nous allons. L’esclave me fait parcourir
-des couloirs sinueux et sombres aboutissant à un «riadh[8]» irréel dans
-l’enchantement azuré de la lune: les orangers, chargés de fruits,
-forment des masses noires, au-dessus desquelles les bananiers balancent
-leurs larges feuilles déchiquetées. Quelques roses tardives, étrangement
-blafardes, surgissent dans la verdure; un jasmin recouvre une allée,
-d’une tonnelle si parfumée que l’on ne saurait s’attarder à son ombre.
-Des bassins étroits et profonds, affleurant le sol au milieu des
-mosaïques, se moirent de larges reflets, et l’on n’entend, dans le
-recueillement nocturne, que les petits cris étouffés des oiseaux rêvant
-de l’épervier ou du serpent, et le bruit cristallin d’une fontaine...
-
-Lella Fatima Zohra m’attend, accroupie en une salle étincelant à la
-lumière des flambeaux. C’est une femme assez âgée, au visage grave et
-bon, aux gestes sobres, dont on devine, dès l’abord, la haute naissance.
-Pourtant elle n’a point la morgue de Mouley Hassan, et les esclaves,
-autour d’elle, perdent leur air de servilité craintive; quelques-unes,
-même, s’adossent familières aux montants de la porte et mettent leur mot
-à la conversation.
-
-La Cherifa me reçoit avec une réelle bienveillance, quoiqu’elle ne me
-connaisse pas encore... Et certes je suis sensible à cet accueil, car je
-sais les vieilles dames marocaines beaucoup plus farouches aux
-Nazaréens[9] que leurs époux, et souvent même hostiles.
-
---Sois la bienvenue chez nous, dit-elle, tu honores notre maison.
-
---Sur toi, la bénédiction d’Allah. C’est nous qui sommes honorés d’être
-reçus dans une si noble famille et une si magnifique demeure!
-
---Nos tapis sont indignes d’être foulés par tes pieds; si je le pouvais,
-je te porterais sur mes épaules... O le grand jour chez nous, de vous
-avoir pour hôtes!
-
---Plus grande encore est notre réjouissance, ô Lella[10]!
-
---C’est la première fois que tu viens à Meknès? Que t’en semble?
-
---Je n’ai rien aperçu dans les ténèbres, mais il ne me reste plus quoi
-que ce soit à admirer, puisque j’ai vu ta maison.
-
---Elle est belle, et semble méprisable à qui n’en sort jamais...
-
---Le regretterais-tu?
-
---Certes, je refuserais de franchir la porte si on me le proposait!...
-Telle est notre coutume,--et nous, gens du Maghzen, devons la suivre
-plus strictement que les autres. Mais je pense parfois qu’il y a des
-rues, des souks, des arsas[11], des montagnes... et je ne connais que
-ces murs...
-
---Ils sont d’une splendeur sans égale, et tu possèdes un riadh plein de
-verdure pour rafraîchir tes yeux...
-
---Louange à Dieu!... Je te montrerai toute la maison lorsque les hommes
-en seront partis. Mais ce soir tu sembles fatiguée, ô ma fille, et,
-malgré la joie que me donne ta compagnie, je ne veux pas, après ce long
-voyage, t’empêcher de prendre du repos.
-
---Dieu te bénisse, ô Lella! tu n’as pas «raccourci[12]» avec moi.
-
---Qu’Allah te fasse dormir en son contentement!
-
---Puisses-tu te réveiller au matin avec le bien!
-
-A travers les couloirs en labyrinthe, je regagne la salle des hôtes que
-nous occupons.
-
-Et, sur une couche de brocart violet ramagé d’or, je perçois encore, en
-un demi-sommeil, le clapotis clair du jet d’eau, le glissement des pieds
-nus dans le patio, puis, angoissante et sublime, la clameur dont le
-muezzin déchire la nuit:
-
- _La prière sur toi, ô Prophète de Dieu!
- La prière sur toi, ô l’Aimé de Dieu!
- La prière sur toi, ô Seigneur Mohammed!..._
-
-
-21 novembre.
-
-Meknès dans la lumière du matin... Ce sont toujours des ruines, mais des
-ruines avenantes, chargées de vignes dont les treilles s’étendent
-au-dessus des patios.
-
-Il y a des ruelles aux sinuosités inattendues, des voûtes très noires au
-bout desquelles éclate tout à coup l’ensoleillement d’une muraille; de
-petites places, provinciales et paisibles sous l’ombre d’un énorme
-mûrier, où des Marocains se reposent et boivent le thé, en calculant les
-coups d’une partie de dames.
-
-Les marchands somnolent en leurs échoppes, au milieu des babouches, des
-lanternes ou des soies éclatantes, sans aucun souci d’attirer le client.
-Les menuisiers rabotent les planches de cèdre, qu’ils creusent
-patiemment de décors géométriques et compliqués. Une bonne odeur
-résineuse flotte sur leur quartier. La cadence des marteaux domine en
-celui des forgerons. Nul ne se presse, car le temps appartient à Dieu...
-
-Des herbes garnissent les murs branlants et la crête des terrasses; une
-vie douce, ralentie, semble palpiter à peine en la vieille cité.
-
-Mais elle a aussi de larges rues lumineuses qui s’encombrent de
-bourricots et de piétons; des souks mouvementés; des places immenses,
-brûlées de soleil, où se tiennent les marchés. La foule grouillante des
-Berbères; des vendeurs d’œufs, de poulets et de légumes; des vieilles
-bédouines aux visages osseux; des jongleurs, des musiciens, des
-charmeurs de serpents, des Arabes pouilleux, des gamins et des esclaves,
-s’agite et semble minuscule dans un cadre trop colossal pour des
-humains. Les remparts, les portes et les palais de Mouley Ismaïl[13]
-imposent à l’entour leurs écrasantes silhouettes.
-
-Le mauvais rêve de Rabat et de sa civilisation est loin!... Loin de
-toute la distance qui sépare la vie européenne de celle-ci, plus encore
-que de cet interminable bled désert et de ces montagnes qu’il nous
-fallut traverser.
-
-Ici, je sens que je pourrai reprendre mon existence demi-musulmane et
-que d’invisibles amies m’attendent en leurs demeures, derrière les vieux
-murs en ruines.
-
-
-23 novembre.
-
-Lella Fatima Zohra me fait appeler chaque matin, et je la trouve
-invariablement accroupie au milieu de la salle qui donne sur le riadh.
-Elle se soulève à peine pour m’accueillir, car sa corpulence répugne au
-moindre mouvement. Toute une vie de réclusion appesantit ses membres. La
-Cherifa ne bouge guère de sa place favorite, d’où elle aperçoit le
-jardin, un coin de ciel, et surveille les allées et venues des esclaves.
-Son existence s’écoule sur un sofa, dans l’amoncellement des coussins;
-c’est là qu’elle dort, s’habille, boit le thé, prend ses repas. Ses
-nobles mains, qui ne connurent jamais le travail, reposent blanches et
-potelées parmi les étoffes. Depuis que l’âge et les soucis ont ravagé sa
-beauté, Lella Fatima Zohra ne porte plus que les vêtements sévères qui
-conviennent aux matrones: des caftans de drap, voilés par une simple
-tfina de mousseline; une sebenia, tissée dans le pays, à rayures
-oranges et jaunes, alors que les jeunes femmes se coiffent des soyeux
-foulards à ramages venus d’Europe.
-
-Haute et rigide, une ceinture de Fès enroule autour de sa taille des
-arabesques éblouissantes. C’est le seul luxe qu’elle garde, bien que la
-mode en soit passée.
-
---Car, dit-elle, je ne saurais, sans cela, me soutenir. J’y fus habituée
-dès l’enfance, mes os n’auraient pas la force de supporter mon corps.
-
-Elle a renoncé à tout autre ornement, ses joues ne se relèvent d’aucun
-fard; c’est à peine si elle noircit ses yeux de kohol et colore ses
-mains au henné. Pour qui du reste se parerait-elle?... L’indiscrétion
-des négresses m’a déjà révélé que le Chérif ne va plus jamais la
-rejoindre en sa chambre...
-
-Lella Fatima-Zohra m’apparaît femme de grand sens, prudente et avisée.
-Elle accepte, avec une résignation très digne, les désordres de son
-époux, les innombrables favorites dont il emplit la maison. C’est
-elle-même, dit-on, qui lui ferma sa porte, après trop de scandales, et
-obtint cette séparation à l’amiable, si rare chez les Musulmans. Mouley
-Hassan ne la répudia pas, son orgueil dut plier devant les exigences de
-la Cherifa. Il ne fut pas non plus sans peser la grande fortune que
-l’épouse ajoutait à la sienne, ni cette luxueuse demeure, héritée de son
-beau-père.
-
-Et, qu’a-t-il à regretter d’une femme flétrie, alors qu’il peut se
-procurer si facilement toutes ces jeunes négresses à la peau lisse, aux
-reins mouvants, et à la forte odeur capiteuse?...
-
-Lella Fatima Zohra reprit donc sa liberté, si l’on peut appeler liberté
-l’obligation de vivre entre les murs, dans la stricte observance des
-coutumes musulmanes.
-
-Malgré le détachement du maître, elle jouit d’un réel prestige dans la
-maison, car elle est de noble race, riche et considérée, outre
-l’entendement qu’Allah lui dispensa. Les esclaves semblent la vénérer;
-les concubines, dont le nombre augmente chaque jour, lui témoignent une
-humble déférence et sollicitent même ses conseils dans les circonstances
-graves. Un essaim de négrillons et de négrillonnes, aux teints plus ou
-moins foncés, bourdonnent sans cesse autour d’elle, et roulent sur les
-tapis, bousculent les coussins avec l’exubérance animale de leur âge.
-Progéniture du Chérif--qui témoigne un goût particulier pour les
-négresses,--et qu’elle traite presque maternellement.
-
---Tu n’as pas d’enfant? lui ai-je demandé.
-
---J’en ai perdu huit, mais,--louange à Dieu!--il me reste un fils,
-Mouley Abdallah, marié depuis le mois de Chabane. Sa demeure est toute
-proche. Il faudra que tu ailles voir ma belle-fille, Lella Meryem, une
-gazelle aux yeux langoureux...
-
---Elle sera mon amie, puisqu’elle paraît si chère à ton cœur.
-
---S’il plaît à Dieu!... Mouley Abdallah en a l’esprit perdu. Il la
-comble de présents et lui a même promis de ne prendre aucune autre
-femme.
-
---Crois-tu qu’il tiendra sa parole?
-
---Dieu seul connaît le cœur des hommes. Il est le plus savant.
-
---Les Meknassi[14] ont-ils toujours plusieurs épouses?
-
---Rare, ô ma fille! celui qui peut se contenter d’une... Généralement
-ils en prennent deux ou trois, parfois quatre, selon la permission du
-Livre, et combien d’esclaves!...
-
---Toi, du moins, tu n’as pas de co-épouse?
-
---Détrompe-toi, Mouley Hassan a trois femmes légitimes, l’une à la
-Mecque, fille du Mufti des quatre rites, l’autre à Marrakech, dont le
-père est un Caïd des Sgharna, et moi-même... Il songe à présent à en
-épouser une quatrième...
-
-Lella Fatima Zohra n’en dit pas davantage, et, malgré sa sérénité, je
-n’osai l’interroger sur ce sujet délicat.
-
-
-24 novembre.
-
---Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète
-la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle.
-
-Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les
-cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas
-dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort.
-
---Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave.
-Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car
-mes membres affaiblis se refusent à moi.
-
-La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une
-partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins:
-les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et
-de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres
-ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le
-«menzeh»[15], dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a,
-sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses,
-étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de
-sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et
-de style, mais également admirables. Ils furent construits par les
-ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de
-la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont
-soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque
-patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de l’écrin.
-Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants;
-ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale
-paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices
-du ciel.
-
-Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les
-aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire
-population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des
-canoun[16], lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De
-belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins.
-Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de
-bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites
-du moment.
-
-Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne
-dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées
-qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits
-vieillissants.
-
---Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque
-femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait
-bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des
-vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait
-plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle habite une
-belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les
-pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes.
-
---Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse.
-
---O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une
-«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule
-nuit...
-
-Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait
-pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume.
-
---As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la
-négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était
-jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste
-immuable...
-
---Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite
-quand elle a cessé de plaire?
-
---Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer
-les plateaux...
-
---Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?
-
---En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.
-
-La face de guenon grimace d’un rire mauvais.
-
---Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en
-désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et
-luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de
-l’enfant.
-
---Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.
-
---Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde
-l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous
-autres sommes faites pour servir et manger du bâton...
-
-Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui
-goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la
-richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son
-sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.
-
---Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me
-recommande-t-elle au retour.
-
---N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une
-pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un
-cadenas.
-
-
-25 novembre.
-
-Une chanson:
-
- _Mon aimé vivait près de moi,
- Hélas! il partit pour Alger!
- Son œil était noir,
- Il avait de longs cils,
- Et les vêtements lui seyaient._
-
- _Mon aimé me quitta!...
- S’en fut avec lui le bonheur de l’esprit,
- Jusqu’à quand, ô Dieu!
- Œil de mon cœur,
- Ta beauté me sera-t-elle cachée?_
-
- _Je te recommande, ô fils d’Adam!
- N’attache pas ton âme
- A celle qui n’a souci de toi.
- Vois l’œil de la femme,
- C’est lui ta balance. Il t’indiquera
- Si elle t’aime ou ne t’aime pas._
-
- _Je te recommande, ô fils d’Adam!
- N’attache pas ton âme
- A une étrangère, à une chanteuse.
- Avec elle tu te réjouirais dans les fêtes
- Chaque jour au son des instruments...
- Puis tu serais dépouillé, misérable,
- Honteux de tes caftans en haillons..._
-
- _Je te recommande, ô fils d’Adam!
- N’oublie pas celle que tu laissa,
- Pleurant et griffant son visage...
- Mon cœur n’a plus de joie
- Et la vie loin de toi m’est à charge...
- Combien de temps, ô Dieu!
- Œil de mon cœur,
- Ta beauté me sera-t-elle cachée?_
-
-
-27 novembre.
-
-C’est un triste patio, tout décoré de stucs et de peintures aux ors
-vieillis. Mais les murailles oppressent l’étroite cour, elles semblent
-étrangler le ciel, dont un carré se dessine au-dessus des arcades. Une
-terne lueur glisse le long des parois humides, les salles s’emplissent
-d’ombre et les reflets de leurs brocarts y meurent, exténués.
-
-Il fait gris et froid chez Mouley Abdallah; mon cœur est serré
-d’angoisse par la mélancolie des choses, tandis que j’attends Lella
-Meryem.
-
-Elle arrive, éblouissante de jeunesse, de parure et de beauté. On dirait
-que l’air s’échauffe tout à coup, que la lumière vibre, plus ardente,
-qu’une nuée d’oiseaux s’est abattue auprès de moi.
-
-Elle gazouille, elle rit, elle s’agite. Elle me pose mille questions et
-ne me laisse pas le temps d’y répondre. Elle proteste de son affection,
-me prodigue les flatteries et les compliments, remercie le Seigneur de
-m’avoir envoyée vers elle... Je n’ai pu encore placer une parole...
-C’est une folle petite mésange qui s’enivre de son babillage. Et je
-m’étonne qu’un tel entrain, qu’une exubérance aussi joyeuse puissent
-s’ébattre en pareille cage!... Même en de plus riants décors, je ne
-connus jamais que des Musulmanes nonchalantes et graves, inconsciemment
-accablées par leur destin.
-
-Mais Lella Meryem ne ressemble à aucune autre.
-
-On ne perçoit d’abord que l’ensorcellement de ses yeux, noirs, immenses,
-allongés de kohol; des yeux au regard affolant sous l’arc sombre des
-sourcils. Ils pétillent et s’éteignent, ils s’alanguissent et se
-raniment, tour à tour candides, sensuels, étonnés ou provocants. Ils
-sont toute la lumière et toutes les ténèbres, étincelants comme des
-joyaux, et plus mystérieux que l’onde au fond des puits. Ils éclipsent
-les autre grâces dont Allah combla Lella Meryem.
-
-Car sa bouche est une fleur d’églantier prête à s’ouvrir; ses dents, les
-boutons de l’oranger; sa peau, un pétale délicat; son petit nez
-frémissant, un faucon posé au milieu d’un parterre.
-
-En vérité, Mouley Abdallah ne trouverait nulle part une femme aussi
-séduisante, et ses promesses me semblent à présent moins
-extraordinaires.
-
-Lella Meryem prépare le thé, tout en continuant à bavarder. Ses gestes
-sont harmonieux, d’un charme rare; les petites mains rougies au henné
-manient gracieusement les ustensiles d’argent et chacun de ses
-mouvements révèle la souplesse de son corps, malgré l’ampleur des
-vêtements. Elle porte un caftan rose et une tfina[17] de gaze citron
-pâle, qu’une ceinture brodée d’or plisse à la taille en reflets
-chatoyants. La sebenia[18] violette, bien tendue sur les demmouges[19],
-encadre son visage comme une ancienne coiffure égyptienne. Un seul bijou
-brille au milieu de son front, plaque d’or rehaussée de rubis et de
-diamants, en dessous de laquelle se balance un minuscule croissant,
-dont la larme d’émeraude atteint l’extrémité des sourcils.
-
---Je t’attendais depuis tant de jours! s’exclame-t-elle. Les négresses
-m’avaient rapporté que tu habites chez Mouley Hassan, père de mon
-époux... Combien grande mon impatience de te connaître!... Je ne vis
-aucune Nazaréenne avant toi... Tu me plais! Promets-moi de revenir
-souvent... Je ne reçois jamais personne, comprends-tu... Mouley Abdallah
-ne me permet même pas de monter à la terrasse... Tu es la joie qu’Allah
-m’envoie! Ne me fais pas languir trop longtemps en ton absence.
-
-Je promis tout ce qu’elle voulut. Et j’ai quitté la triste maison,
-stupéfaite, ensorcelée, ravie, les yeux éblouis de soleil, et la tête
-pleine de chansons.
-
-
-30 novembre.
-
-Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir
-qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du
-moqaddem[20], des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de
-ses biens.
-
-Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs
-que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses
-descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les
-inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc.
-
- _Dieu seul est grand!
- Lui seul persiste!
- La seule paix durable.
- C’est à Lui que nous retournerons._
-
-Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les
-mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles
-de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les
-boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de
-somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on
-embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun
-jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que
-pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait.
-
-Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui
-n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en
-magnificence.
-
-Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches
-parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la
-pensée que toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival
-pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué
-que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté.
-
-Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les
-salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde
-entier»--le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et
-roses, du crépuscule,--les femmes végétaient en ces longues pièces
-luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh.
-
-Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage!
-
-Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre,
-verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot;
-tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois
-tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des
-bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des
-feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les
-pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à
-l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...
-
-En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et
-le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses
-bosquets.
-
-Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des
-merles sautillent à travers les branches d’un vieux poirier; les guêpes
-tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites
-dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée,
-où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures
-merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la
-Clémence d’Allah.
-
-
-2 décembre.
-
---Balek! Balek![21] crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un
-passage au milieu de la foule.
-
-Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que
-les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre
-leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du
-hakem[22] soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il
-continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus
-retentissants.
-
-Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché
-spécialement au service de mon mari. Les yeux pétillent dans sa face
-presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez
-s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent
-d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de
-sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba
-négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir
-de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des
-mokhaznis et son allure a quelque chose de noble.
-
-Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il
-évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant
-les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour
-l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre.
-
-Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout.
-
-En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous
-procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux
-escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous
-carotter[23] sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et
-pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous
-aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient
-vis-à-vis de bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on
-donnerait au besoin sa vie.
-
-Nous quittons les souks où les esclaves, les bourgeois aux blanches
-draperies, les femmes du peuple emmitouflées dans leurs haïks, se
-pressent autour des échoppes. Les petits ânes, chargés de légumes,
-trottinent dans la cohue qui s’ouvre et se referme avec une inlassable
-patience. Parfois un notable, campé sur une mule, passe imperturbable et
-digne.
-
-Les ruelles s’engourdissent alentour dans la tiédeur du soleil, plus
-calmes, plus solitaires par le contraste de leur bruyant voisinage...
-
---Veux-tu entrer chez moi? C’est ici, me dit le mokhazni en désignant
-une impasse.
-
-Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a bondi jusqu’à une porte,
-à laquelle il heurte en proférant des «ouvre!» impérieux.
-
-La femme se dissimule derrière le battant qu’elle entrebâille, et elle
-prononce les formules de bienvenue. Puis elle nous précède jusqu’au
-patio, modeste et délabré, sur lequel donnent deux pièces tout en
-longueur. Mais les carreaux rougeâtres reluisent, bien lavés; aucun
-linge, aucun ustensile ne traîne, les matelas très durs sont garnis de
-coussins, et une bouillotte fume dans un coin sur un canoun de terre.
-
-Accroupi près de la porte, Kaddour prépare le thé avec autant de grâce
-et de soin que Mouley Hassan.
-
-Ce n’est plus notre mokhazni, mais un Arabe dont je suis l’hôte.
-
-Astucieux, il avait prévu ma visite et a su m’attirer dans son quartier.
-Zeineb porte un caftan neuf et une tfina fraîchement blanchie.
-
---C’est la fille d’un notaire, m’apprend Kaddour avec satisfaction; du
-reste, moi-même je suis Chérif!
-
-Qui n’est pas Chérif à Meknès?
-
-La jeune femme verse l’eau chaude sans omettre de me congratuler selon
-les règles. Elle a de beaux yeux, dont la nuance grise étonne, et un
-visage régulier. C’est une vraie citadine à la peau blanche, aux allures
-langoureuses; mais des éclairs traversent parfois ses prunelles, sous
-l’ombre des cils palpitants...
-
-Elle me présente sa sœur Mina, une grande fille timide et pâle, à l’air
-niais; puis elle m’apporte de l’eau de rose et un mouchoir brodé qu’elle
-tient à m’offrir.
-
-Une humble allégresse anime le petit patio: des canaris gazouillent en
-leurs cages, quelques plantes égayent des poteries grossières, et le
-soleil glisse de beaux rayons dorés jusqu’à la margelle d’un puits
-ouvrant son œil presque au ras du sol, dans un vétuste encadrement de
-mosaïques.
-
-
-5 décembre.
-
-Les vêtements des Marocaines ne sont point, comme les nôtres, de coupe
-compliquée. La tchamir, le caftan et la tfina--tuniques superposées, en
-forme de kimonos,--ne diffèrent que par le tissu, et se taillent sur un
-même modèle.
-
-Le tchamir est de percale blanche; le caftan, de drap, de satin ou de
-brocart aux couleurs vives; la tfina, toujours transparente, en simple
-mousseline ou en gaze d’impalpable soie.
-
-Une ceinture, brodée d’or, retient les plis autour de la taille; une
-cordelière relève l’ampleur des manches. Les pieds, teints de henné,
-chaussent négligemment des cherbil en velours, où s’enlacent les
-broderies à l’éclat métallique.
-
-Les cheveux se dissimulent sous la sebenia, large foulard de soie,
-parfois couronnée d’un turban.
-
-Ce sont bien les vêtements lourds, embarrassants et vagues, convenant à
-ces éternelles recluses qui, d’une allure toujours très lasse, évoluent
-entre les divans... Les fillettes et les aïeules portent des robes
-identiques. Seulement les matrones adoptent des nuances plus sévères,
-et, puisque leur temps de plaire est passé, elles se gardent des tissus
-aux dessins fantaisistes qui font le bonheur des jeunes femmes.
-
-Dès qu’une batiste nouvelle, un satin jusqu’alors inconnu, sont mis en
-vente à la kissaria[24] toutes les Musulmanes de Meknès se sentent
-ravagées d’un même désir.
-
-Aussitôt les unes se montrent plus caressantes, pour enjôler leurs
-époux; les autres sacrifient le gain d’un travail de broderie; celle-ci
-confie à la vieille Juive--habituelle et complaisante messagère,--une
-sebenia dont elle veut se défaire; celle-là, moins scrupuleuse, dérobe,
-sur les provisions domestiques, un peu d’orge, de farine ou d’huile,
-qu’elle revendra clandestinement...
-
-Ainsi, la batiste nouvelle, le satin inconnu suscitent, à travers la
-cité, mille ruses, mille travaux et mille baisers... Et soudain, toutes
-les belles--riches citadines et petites bourgeoises--s’en trouvent
-uniformément parées. Il faut être une bien pauvre femme, dénuée
-d’argent, de grâce et d’astuce, pour ne point revêtir l’attrayante
-nouveauté.
-
-Or, comme les modes ne varient point, ou si peu, toutes les Musulmanes,
-en l’Empire Fortuné,--de Marrakech à Taza, de l’enfance à la
-sénilité--se ressemblent étrangement, quant à la toilette, et les très
-anciennes sultanes, au temps de Mouley Ismaïl, portaient sans doute,
-avec le même air d’accablement, des caftans aux larges manches et de
-volumineux turbans.
-
-Encore, y a-t-il, pour chacune, des traditions et des règles qui
-restreignent, dans les couleurs, la liberté de leur fantaisie: le «bleu
-geai», le vert, le noir, le «raisin sec» ne conviennent qu’aux blanches,
-à celles dont la chair est de lait et que le poète compare volontiers à
-des lunes.
-
-Les peaux ambrées se font valoir par des roses, des «pois chiches», des
-«radis» et des «soleils couchants».
-
-Les négresses attisent leurs brûlants attraits avec la violence des
-rouges et des jaunes qu’exaspèrent leurs faces de nuit.
-
-Nulle n’oserait essayer les nuances interdites à son teint par
-l’expérience des générations et des générations.
-
-Lella Meryem s’indigna fort de ce beau caftan orange, dont les ramages
-d’argent sinuaient, à travers les plis, en éclairs acides et en
-arabesques délicatement grises, et que je voulais m’acheter pour des
-noces.
-
---O ma sœur! tu n’y songes pas! Les gens se moqueraient de toi en
-disant: «La femme du hakem ne sait pas mieux s’habiller qu’une
-bédouine...» A toi qu’Allah combla de ses grâces et fit plus blanche
-qu’un réal d’argent, il faut les teintes sombres ou tendres.
-
-Elle me choisit un brocart jasmin salok, qui est d’un violet presque
-groseille, un autre vert émeraude fleuri d’or et un troisième où des
-bouquets multicolores s’épanouissent dans les ténèbres du satin.
-
-Aujourd’hui, j’ai trouvé Lella Meryem assombrie d’une préoccupation...
-Elle tenait à la main un morceau de tulle blanc couvert de légères
-guirlandes brodées.
-
---Vois, me dit-elle, ce madnous (persil) qui vient d’arriver à la
-kissaria. Vois combien joli sur mon caftan «cœur de rose»! J’en voudrais
-avoir une tfina. Et cette chienne de Friha qui s’est fâchée parce que je
-n’ai pas voulu lui donner plus de trois réaux d’une sebenia qu’elle
-m’apportait!... Voici un demi-mois qu’elle ne revient plus ici!... Oh
-mon malheur! Qui donc fera mes achats désormais, si cette Juive de péché
-se détourne de moi! Puisse-t-elle être rôtie dans la fournaise! On m’a
-dit que Lella el Kebira, Lella Maléka, Lella Zohor et tant d’autres ont
-déjà leur «persil», alors que moi je n’en n’ai pas!
-
-Le joli visage de la Cherifa se contracte d’une enfantine petite moue...
-J’ai pitié de son extrême détresse, et propose d’aller faire l’achat de
-ce «persil» passionnément désiré.
-
-Le kissaria, le marché aux étoffes, n’est pas loin. Elle forme plusieurs
-rues couvertes, le long desquelles s’alignent des échoppes qui sont
-grandes comme des placards. Graves et blancs, enturbannés de mousseline,
-les marchands se tiennent accroupis dans leurs boutiques minuscules, au
-milieu des cotonnades, des draps et des soieries. Ils ont des gestes
-harmonieux en touchant les étoffes, de longs doigts pâles où brille une
-seule bague, des airs exquis et distingués. Ils me saluent avec
-déférence, une main appuyée sur le cœur et le regard doucement souriant.
-Je m’arrête devant Si Mohammed el Fasi; il étale aussitôt, pour que je
-m’asseye, un morceau de drap rose, sur les mosaïques du degré qui donne
-accès à son échoppe. Après mille salutations et politesses raffinées, il
-me montre les différents «persils» aux guirlandes bleues, mauves ou
-jaunes, dont les élégantes de Meknès veulent toutes avoir des tfinat...
-
-Alentour, des femmes berbères discutent âprement pour quelques coudées
-de cotonnade. Des Juives, des esclaves, des Marocaines, enveloppées de
-leurs haïks, se livrent à d’interminables marchandages, sans que les
-placides négociants se départent de leur indifférence.
-
-Toutes ces échoppes si jolies, si gaies avec leurs boiseries peintes,
-leurs volets précieusement décorés, évoquent une suite de petites
-chapelles, devant lesquelles de blanches nonnes font leurs dévotions...
-
-Combien de belles, qui ne connaîtront jamais ce souk où les boutiques
-regorgent des étoffes dont elles rêvent, attendent, derrière les murs,
-le retour de leurs messagères!...
-
-Alors, je me hâte à travers les ruelles ensoleillées, car je rapporte
-un trésor: le «persil» de Lella Meryem.
-
-
-7 décembre.
-
-Yasmine et Kenza, les petites adoptées que nous avions laissées à Rabat,
-arrivent avec notre serviteur le Hadj Messaoud, très ahuries par ce long
-voyage qu’il leur fallut faire pour nous rejoindre.
-
-Misérables fillettes du Sous que leur destin conduisit chez des
-Nazaréens, elles y ont pris l’âme de Marocaines habituées au luxe des
-villes. Oubliant les gourbis de terre et les tentes en poils de chèvre,
-elles évoluent sans étonnement dans notre nouvelle et somptueuse
-demeure.
-
---Celle de Rabat était mieux, déclarent elles. Par les fenêtres on
-apercevait toute la ville française!... Ici, on ne voit que les maisons
-du pays...
-
---Mais il y a des mosaïques et des stucs ciselés.
-
---Qu’ai-je à faire de ces choses à nous? riposte Yasmine.
-
-Pourtant, la terrasse les ravit, car elles pourront y bavarder, au
-crépuscule, avec des voisines.
-
---O ma mère! sais-tu comment ces femmes portent la tfina?... Étrange est
-leur coutume!
-
-Non, certes, je n’avais pas remarqué ce détail...
-
-Il y a quelques heures à peine que Yasmine et Kenza sont arrivées, et
-déjà elles retroussent élégamment leurs tuniques, selon la mode de
-Meknès!
-
-
-8 décembre.
-
-Des babillages au-dessus de la ville, lorsque le soleil déclinant
-magnifie les plus humbles choses...
-
-Les vieux remparts rougissent ainsi que des braises; les minarets
-étincellent par mille reflets de leurs faïences; les hirondelles, qui
-tournoient à la poursuite des moucherons, semblent des oiseaux d’or
-évoluant dans l’impalpable et changeante fantaisie du ciel.
-
-Pépiements, disputes, bavardages, cris de femmes et d’oiseaux...
-
-L’ombre de Meknès s’allonge, toute verte, sur le coteau voisin et
-l’envahit... Le dôme d’un petit marabout, ardent comme une orange au
-milieu des feuillages, n’est plus, soudain, qu’une coupole laiteuse,
-d’un bleu délicat. La lumière trop vive s’est atténuée, les montagnes
-s’enveloppent de brumes chatoyantes et pâles... seuls, les caftans des
-Marocaines jettent encore une note dure dans l’apaisement du crépuscule.
-Ils s’agitent sur toutes les terrasses. Ils sont rouges, violets,
-jaunes ou verts, excessivement. Leurs larges manches flottent au rythme
-convenu d’un langage par signes. Ainsi les femmes communiquent, de très
-loin, avec d’autres qu’elles n’approcheront jamais.
-
-A cette heure, elles dominent la ville, interdisant aux hommes l’accès
-des terrasses. Elles surgissent au-dessus des demeures, où elles
-attendirent impatiemment l’instant de détente et de presque liberté,
-dans l’étendue que balaye le vent... Mais il est des recluses, plus
-recluses que les autres, les très nobles, les très gardées, qui ne
-connaîtront jamais les vastes horizons, ni les chaînes du Zerhoun
-sinuant derrière la ville, ni les voisines bavardes et curieuses... Et
-les Cherifat sentent leur cœur plus pesant lorsque l’ombre envahit les
-demeures. Elles songent à celles qui s’ébattent là-haut: les esclaves,
-les fillettes, les femmes de petite naissance...
-
-Combien leur sort est enviable! Quelques-unes se livrent aux escalades
-les plus hardies pour rejoindre des amies. Elles se montrent une étoffe,
-échangent des sucreries et des nouvelles. Rien ne saurait égaler la
-saveur d’une histoire scandaleuse!
-
-Mais elles restent indifférentes à la magie du soir.
-
-Une adolescente, ma voisine de terrasse, se tient à l’écart des groupes,
-toujours pensive.
-
-Un obsédant souci contracte sa bouche aux lèvres charnues. Elle a le
-visage rond, les joues fermes et brunes, un nez légèrement épaté, des
-yeux plus noirs que les raisins du Zerhoun. Lella Oum Keltoum n’est pas
-belle, mais elle possède d’immenses richesses.
-
-Son père, Sidi M’hammed Lifrani, mourut il y a quelques années. C’était
-un cousin de Mouley Hassan. Il ne laissa qu’une fille, héritière de sa
-fortune, ma sauvage petite voisine.
-
-Je la salue:
-
---Il n’y a pas de mal sur toi?
-
---Il n’y a pas de mal, répond-elle sans un sourire.
-
-Le silence nous sépare de nouveau, comme chaque soir, car je n’ai pas su
-encore apprivoiser la taciturne. Lella Oum Keltoum détourne la tête et
-son regard s’en va très loin, dans le vague du ciel... Les esclaves
-bavardent et rient, accoutumées sans doute à cette étrange mélancolie.
-Une grosse négresse, flamboyante de fard, promène ses airs repus en des
-vêtements trop somptueux. Ses formes, d’une plénitude abusive, roulent
-et tanguent à chacun de ses pas. Une aimable grimace épanouit, en mon
-honneur, sa face de brute, tandis qu’elle s’approche de la terrasse.
-
---Comment vas-tu?
-
---Avec le bien... Quel est ton état?
-
---Grâce à Dieu!
-
---Qui es-tu?
-
---La «maîtresse des choses» en cette demeure, répond-elle, non sans une
-vaniteuse complaisance.
-
---Je croyais que Sidi M’hammed Lifrani,--Dieu le garde en sa
-Miséricorde!--n’avait laissé aucune épouse?
-
---Certes! mais moi, j’ai enfanté de lui Lella Oum Keltoum.
-
---Ah! c’est ta fille... Elle semble malade, la pauvre!
-
---Oui, sa tête est folle... Aucun toubib ne connaît de remède à ce mal,
-ricane la négresse en s’éloignant.
-
-La fillette, qui épiait notre entretien, me jette un regard malveillant.
-Qu’ai-je fait pour m’attirer sa rancune?
-
-Je voudrais l’apaiser, mais elle a disparu tout à coup, comme une
-chevrette effarouchée.
-
-La cité crépusculaire se vide.
-
-La nuit bleuit doucement, noyant d’ombre les choses éteintes. La vallée
-devient un fleuve ténébreux, les montagnes ne sont plus que d’onduleuses
-silhouettes. Un grand silence plane sur la ville.
-
-Tous les oiseaux ont regagné leurs nids, et toutes les femmes, leurs
-demeures.
-
-
-10 décembre.
-
-Lella Meryem incline aux confidences. Par elle j’apprends les petits
-secrets des harems, ceux que les autres ne diront pas, malgré leur
-amitié.
-
---Tu es plus que ma sœur, déclare-t-elle, j’ai mesuré ton entendement.
-
---Pourquoi, lui ai-je demandé, n’habitez-vous pas, selon la coutume,
-chez le père de ton mari? Là, tu te plairais auprès de Lella Fatima
-Zohra, là des jardins où te promener, des fontaines toujours
-murmurantes...
-
---Sans doute, me répondit-elle, mais là se trouve Mouley Hassan.
-
-Son regard compléta les paroles, et je devinai: Mouley Abdallah, homme
-de sens, voulut soustraire sa charmante gazelle aux coups d’un chasseur
-endurci.
-
-Certes, ce serait un grand péché devant Allah, que de jeter les yeux sur
-l’épouse de son fils! Mais Mouley Hassan ne sait pas refréner ses
-désirs, et, peut-être, croit-il à des droits d’exception, pour un
-personnage tel que lui...
-
-Qui blâmerait la prudence de Mouley Abdallah, possesseur d’une perle si
-rare, à l’éclat merveilleux?
-
---O Puissant! que de négresses, que de vierges! s’exclame la petite
-Cherifa. Mouley Hassan se rend à Fès chaque fois qu’arrive un convoi
-d’esclaves et il en ramène les plus belles. Lella Fatima Zohra montre
-bien de la patience! Et que ferait-elle, la pauvre? Mouley Hassan l’a
-rejetée comme un vieux caftan... Sais-tu, continue-t-elle, les yeux
-brillants, que, malgré sa barbe blanche, il veut encore épouser une
-jeune fille!
-
---Un jour, Lella Fatima Zohra m’en a parlé, mais j’ignore même le nom de
-celle qu’il choisit.
-
---C’est Lella Oum Keltoum, ta voisine de terrasse, tu dois la connaître?
-
-Lella Oum Keltoum! La sombre fillette que ne peuvent distraire les
-splendeurs du couchant ni la réunion des femmes bavardes...
-
---Pourquoi le Chérif la convoite-t-il ainsi? Elle n’est pas même
-jolie... Il ne manque pas à Meknès de vierges plus attirantes.
-
---Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le
-pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux
-d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum
-Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage.
-
---Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le
-choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes,
-et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci.
-
---O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes
-sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui
-qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui
-songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien
-malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont
-différentes.
-
-»C’est une étrange histoire entre les histoires:
-
-»Son père, Sidi M’hammed Lifrani--Dieu l’ait en sa Miséricorde,--était
-un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de
-vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs
-d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans
-les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie
-de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique
-enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays.
-
-»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux
-cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et
-plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand
-vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y
-parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley
-Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella
-Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents!
-
-»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût
-conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un
-péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse
-de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il
-sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses
-affaires.
-
-»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une
-formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il
-chrétien, fût-il juif,--hachek[25]!--pourvu qu’il se convertit à
-l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant
-notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être
-célébré.
-
-»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos
-usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament
-conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par
-prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler
-ce testament sans se léser lui-même.
-
---Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à
-choisir un époux de son gré.
-
---C’est justement ce qu’avait voulu son père, mais le meilleur cheval,
-quand il est mort, ne saurait porter un caillou... Mouley Hassan
-chercha, tout d’abord, à faire annuler le testament. Le Cadi s’y refusa.
-Il voulut ensuite ramener Lella Oum Keltoum à Meknès. Elle était restée
-à Fès comme au temps de son père, et elle échappait mieux, ainsi, aux
-desseins du Chérif.
-
-»Le tuteur, un homme juste et craignant Dieu, essaya de s’opposer à ce
-retour; il connaissait les convoitises de Mouley Hassan. Alors celui-ci
-demanda sa révocation. Certes, il dut payer beaucoup, car il l’obtint.
-Un autre tuteur fut nommé, et commencèrent les tourments de Lella Oum
-Keltoum. Elle vit entourée d’ennemis. Sa mère, Marzaka, est la plus
-mauvaise; une esclave ne saurait avoir qu’un cœur d’esclave. Mouley
-Hassan acheta sa complicité par des cadeaux. C’est Marzaka elle-même qui
-a traîné sa fille à Meknès, malgré sa résistance.
-
---Et si Lella Oum Keltoum désignait un autre homme!
-
---Elle l’a voulu. Par défi, elle prétendait épouser un nègre affranchi.
-Mouley Hassan interdit aux notaires d’aller recevoir sa déclaration, et
-Marzaka battit sa fille jusqu’à ce que la peau s’attachât aux cordes...
-Quant au nègre, on ignore ce qu’il devint, et les gens disent en parlant
-de lui:--«Qu’Allah l’ait en sa miséricorde!» comme pour un mort...
-
---S’il plaît à Dieu! m’écriai-je, Lella Oum Keltoum finira par
-l’emporter sur tous ces perfides!
-
---Qui le sait! Nul n’échappe à son destin. Tu connais l’histoire de ce
-marchand trop prudent: pour éviter les voleurs, il coucha dans un
-fondouk. Or la terrasse était vieille et s’écroula sur lui... Sa mort
-était écrite cette nuit-là.
-
---Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum
-Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus?
-
---Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce
-qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa
-résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente,
-quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait
-agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le
-mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley
-Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais
-il a bien trop d’orgueil pour le croire...
-
-Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même
-chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant,
-elle s’écrie:
-
---O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces
-de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi,
-on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma
-pensée, elle l’aura fait venir de Fès.
-
-
-20 décembre.
-
-Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du
-kaouadji[26].
-
-Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri
-jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une
-apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses
-finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que
-l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne,
-lamentable.
-
-Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret
-chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de
-la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa
-boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des
-longues pipes ciselées et peintes.
-
-Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil...
-
-Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient,
-perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à
-peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur
-voluptueuse.
-
-Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante
-et suave:
-
- _--Viens, Lella!...
-... ô ma gazelle!
-... mon petit œil!
-... mon petit foie!
-... Viens, ô ma dame! ma chérifa!...
-... viens!_
-
-Le jour s’éteint.
-
-Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide.
-
-Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles
-tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang.
-
-
-3 janvier 1916.
-
-Les demeures mystérieuses n’ont plus de secret pour moi, je connais
-leurs splendeurs et leurs trésors si bien cachés. Je sais les noms, les
-coutumes et les grâces de celles autour de qui furent élevées les hautes
-murailles. Je m’initie aux intrigues et aux drames de leur existence:
-
-Lella Maléka et Lella Zohra co-épouses de Sidi M’hammed El Ouazzani, se
-consolent, avec leurs esclaves, des privations imposées par un vieux
-mari... Une haine farouche divise au contraire toutes les femmes et
-toutes les négresses du voluptueux Si Larbi El Mekki, car il leur
-distribue ses faveurs inégalement, sans souci du châtiment qui l’attend
-au jour de la Rétribution[27].
-
- * * * * *
-
-Austère et calme, la demeure du notaire Si Thami n’abrite qu’un touchant
-bonheur familial. Une vieille servante aide aux soins des enfants que
-Zohor met au monde avec une inlassable fécondité.
-
- * * * * *
-
-Le palais du marchand Ben Melih contemple mille et une orgies. Les
-libertins de la ville s’y donnent rendez-vous. Chacun sait qu’on y est
-aussi facilement accueilli que dans les bouges de Sidi Nojjar. Les
-riches débauchées n’ont pas même les exigences des courtisanes. Seule
-une frénésie de vice, de plaisir et de curiosité les pousse à des
-aventures qui n’ont rien de très périlleux, car le maître, impuissant à
-réprimer les désordres de son harem, se résout à les ignorer...
-Pourtant, il y a quelques jours, on l’entendit crier, du haut de sa
-mule, à un forgeron:
-
---Eh! le maalem Berrouaïl! Fais-moi, pour ma terrasse, une serrure dont
-les ruses du Malin ne pourront triompher!
-
-Les gens riaient sous le capuchon de leurs burnous et se demandaient
-entre eux:
-
---Qu’a-t-il pu se passer chez Si Ben Melih pour qu’il s’en émeuve ainsi?
-
-C’est que, le matin même, il avait été appelé par le Pacha afin de
-reprendre trois fugitives: sa sœur, sa fille et une favorite, ramassées
-ivres mortes durant la nuit!... Et la publicité de ce scandale dépassait
-la résignation du marchand.
-
- * * * * *
-
-Lella Lbatoul, la femme de Si Ahmed Jebli le fortuné, dirige sa maison
-avec intelligence et sévérité.
-
---Les esclaves doivent être surveillées de près, dit-elle, si l’on n’y
-prenait garde, elles mangeraient jusqu’aux pierres du logis.
-
-Les heures, pour elle, ne passent point inemployées. Du sofa où elle se
-tient accroupie, elle commande toute une armée de négresses: les unes,
-auprès de la fontaine, s’activent à savonner du linge: les autres
-épluchent des légumes ou cuisent les aliments. Chacune a sa besogne qui
-varie de semaine en semaine. Il y a la «maîtresse de la vaisselle», la
-«maîtresse du chiffon», la «maîtresse du thé», la «maîtresse des
-vêtements». Une vieille esclave de confiance, la «maîtresse des
-placards», assume la responsabilité des clés et des provisions.
-
-On dirait une ruche bourdonnante, où les ouvrières s’absorbent en leur
-travail. Malgré son apparente oisiveté, la «maîtresse des choses»,
-Lella Lbatoul, en est la reine, l’organe essentiel, sans qui rien ne
-subsisterait.
-
- * * * * *
-
-De ces Musulmanes si diverses, nulle n’atteint la sagesse de Lella
-Fatima Zohra, ni l’attrait de cette exquise petite écervelée, mon amie
-Lella Meryem.
-
-Elle est un enchantement pour les yeux, un parfum à l’odorat, une
-harmonie ensorceleuse. Elle est inutile, frivole et superflue, car elle
-n’est que beauté.
-
-Avant de me connaître, Lella Meryem se mourait d’ennui sans le savoir.
-Les journées sont longues à passer, et si semblables, si monotones
-malgré la gaieté qu’elle dépense!
-
-Elle se lève tard, s’étire, bavarde avec ses négresses, savoure
-longuement la harira[28].
-
-Puis elle se pare, grave cérémonie compliquée. Une petite esclave
-apporte les coffrets, les parfums, les vêtements, les sebenias et les
-turbans pliés en des linges aux broderies multicolores.
-
-Lella Meryem se plaît à varier chaque jour la nuance de ses caftans de
-drap et de ses tfinat transparentes. Sur un caftan «radis», elle fait
-chatoyer les plis d’une mousseline vert printemps. Elle éteint l’ardeur
-d’un «soleil couchant» par un nuage de gaze blanche. Elle marie
-tendrement les roses et les bleus pâles. Lella Meryem est jolie en
-toutes ses fantaisies, tel le rayon de soleil qui embellit ce qu’il
-touche. Mais elle se plaint de ne pouvoir, assez souvent, revêtir les
-lourds brocarts ramagés d’or et les joyaux réservés aux fêtes.
-
---Mes coffres en sont remplis, dit-elle, avec fierté, je puis encore
-assister à bien des noces sans jamais remettre la même toilette. Mon
-père--que Dieu le garde en sa miséricorde!--n’avait pas rétréci avec
-moi!... Mouley Abdallah non plus, ajoute-t-elle. Regarde ces bracelets
-qu’il m’a rapportés de Fès.
-
-Elle me passe les massifs bijoux d’or ciselé, selon le goût moderne, de
-ceux que l’on apprécie à leur poids. Même les sultanes du Dar Maghzen
-envieraient ces parures qui émeuvent à peine Lella Meryem.
-
-On lui a tant dit qu’elle était la plus belle lune d’entre toutes les
-lunes! qu’aucune étoile ne saurait briller auprès d’elle... Mouley
-Abdallah s’affole en la contemplant. Elle se laisse adorer sans
-étonnement et sans ivresse. Tout de Lella Meryem est léger, superficiel,
-gracieux et charmant. Son petit cœur d’oiseau ne saurait contenir une
-passion. Elle n’a pas plus de vices que d’amour.
-
-O précieuse!
-
-O chanson!
-
-O petite brise parfumée!
-
-Du bout de son doigt, enroulé de batiste, elle étale du rouge sur ses
-joues, attentive à faire une tache bien ronde aux bords atténués. Elle
-avive le pétale ardent de sa lèvre supérieure, tandis que l’autre lèvre,
-assombrie de souak, semble tomber d’un pavot noir.
-
-A l’aide d’un bâtonnet enduit de kohol, qu’elle glisse entre les cils,
-elle agrandit ses splendides yeux de houri, ses yeux aux mille lueurs,
-ses yeux où l’on perçoit une âme ardente et merveilleuse... qui n’existe
-pas.
-
-Il ne lui reste plus qu’à tracer avec une longue aiguille de bois,
-trempée dans la gomme de liak, un minutieux dessin, compliqué comme une
-broderie de Fès, qui s’épanouit au milieu du front.
-
-Lorsqu’elle a décidé entre les sebenias de soie aux couleurs éclatantes,
-réajusté ses grands anneaux d’oreilles et sa ferronnière en diamants,
-Lella Meryem s’immobilise, un instant.
-
-La grande occupation de sa journée s’achève, et maintenant, tant
-d’heures encore à remplir!...
-
-Lella Meryem se désintéresse des esclaves et des travaux domestiques.
-Dada, la nourrice de Mouley Abdallah, s’y entend, grâce à Dieu, beaucoup
-mieux qu’elle. La couture et la broderie sont, pour sa vivacité, de trop
-calmes distractions. Les visiteuses viennent bien rarement, à son gré,
-lui apporter les nouvelles des autres harems.
-
-O Prophète! que les heures sont lentes!
-
-Lella Meryem monte aux salles du premier étage, s’accroupit sur les
-divans, bâille, puis redescend. Elle envoie une esclave chez Lella
-Fatima Zohra, et une autre dans sa famille. Au retour des négresses,
-elle commente indéfiniment de très petits incidents.
-
-Le repas arrive enfin. Il se prolonge, il prend une importance extrême
-dans la monotonie du temps.
-
-Les plats ont été portés d’abord au Chérif et à ses hôtes habituels. Une
-épouse ne leur connaît jamais que cet air ravagé, cet écartèlement des
-viandes dont il manque les meilleurs morceaux.
-
-Lella Meryem déjeune toute seule, nulle femme de sa maison ne pouvant
-prétendre à l’honneur de manger avec la très noble petite Chérifa. Elle
-picore, de-ci, de-là, pour s’amuser, sans réel appétit. Après elle, les
-mets seront servis, par ordre hiérarchique, aux divers groupes de
-parentes pauvres, de servantes et d’esclaves qui composent son
-entourage. Et il ne reste guère que des os nageant dans un peu de sauce,
-lorsqu’ils parviennent au petit cercle vorace des trois négrillons et de
-la jeune Saïda.
-
-La journée se dévide sans hâte, tel un écheveau pesant. Lella Meryem
-prend le thé, bavarde, rit et s’ennuie. De vagues rumeurs arrivent à
-elle, à travers les murs. Qu’est-ce que cela?... Elle dépêche à la porte
-Miloud le petit nègre.
-
-Il ne revient plus... elle s’impatiente. Une esclave va le rechercher...
-Ce n’était rien, une querelle de gens... Mais ce pécheur de Miloud en a
-profité pour s’amuser avec les négrillons voisins.
-
-Miloud est fouetté.
-
-Après cela, on ne sait plus que faire...
-
-Et voici l’heure troublante où le soleil empourpre le haut des murs, où
-de toutes les maisons de Meknès, les femmes grimpent aux terrasses et se
-réunissent au-dessus de la ville, dans l’enchantement du moghreb...
-
-Lella Meryem reste seule en son logis enténébré, car la jalousie
-prudente de Mouley Abdallah lui interdit l’accès des terrasses.
-
-Il faut que je vienne à cette heure, pour distraire son esprit de
-l’obsédante envie, de l’unique chose qu’elle désire et n’obtiendra
-jamais: prendre part aux bavardages qui s’échangent d’une demeure à
-l’autre, et montrer aux voisines, à toutes les voisines, proches et
-lointaines, à celles dont elle ignore même les noms, leur montrer
-qu’elle est belle, chérie et comblée.
-
-Et que ses parures se renouvellent comme les jours, présents d’Allah...
-
-
-10 janvier.
-
-Ma voisine de terrasse--la farouche, l’inquiète, la chevrette noire et
-soupçonneuse--ne s’enfuit plus à mon approche. Lella Meryem dut lui
-faire savoir que je serais une alliée.
-
-Parce que les tourments sont trop lourds à supporter dans l’isolement,
-parce que sa mère et les autres femmes du logis la trahiront pour
-quelques réaux, c’est à moi l’étrangère, la Nazaréenne, que Lella Oum
-Keltoum découvre sa détresse... Un soir, elle osa m’appeler, et, depuis
-lors, au moghreb, comme toutes les Marocaines et tous les oiseaux
-babillards, perchée sur le mur qui sépare nos terrasses, elle bavarde
-inlassablement.
-
-Mais, à mesure que le crépuscule assombrit le monde, Lella Oum Keltoum
-sent épaissir les ténèbres de son cœur et noircir la fatalité.
-
-Étrange enfant, mauvaise, irascible, sans beauté ni grâce, et cependant
-attachante en sa révolte désespérée. Elle lutte, elle se cabre, elle
-brave sa mère, son tuteur, les notaires et le Cadi, tous vendus au
-Chérif pour la livrer comme une proie. Elle crie sous les coups, a des
-ruses puériles, répond à la violence par de fausses promesses, mais
-jamais ses lèvres ne prononcent l’acceptation solennelle qu’imposa la
-prudence du père. L’entêtement de cette fillette l’emporte sur le
-superbe Mouley Hassan et déjoue ses profonds desseins.
-
-Lella Oum Keltoum exècre sa mère, ses négresses et les parentes de son
-entourage. Elle les maudit, par derrière, d’effroyables malédictions.
-
---Puissent les punaises rouges te dévorer tout entière.
-
---Puisse ta langue enfler dans ta bouche et t’étouffer.
-
---Puisse ton ventre se couvrir de lèpre!
-
---La cécité dans tes yeux, s’il plaît à Dieu!
-
-Elle affirme son autorité sur les esclaves comme une enfant rageuse,
-leur jette ses babouches au visage, les humilie et les frappe
-haineusement.
-
-Lella Oum Keltoum éprouve une joie mauvaise en me contant les tourments
-qu’elle leur inflige. Ses veux de chatte, vifs et perçants, luisent de
-cruauté...
-
-Chaque jour cependant approche le terme de son malheur. Qui saurait
-modifier les arrêts d’Allah?
-
---Pourquoi, lui dis-je, refuses-tu d’épouser Mouley Hassan. Il est
-riche, noble et grand parmi les grands!... Combien de vergers, de terres
-et de belles demeures il possède! Il te donnerait beaucoup de présents.
-
---Il est vieux, réplique-t-elle d’une voix irritée, il a trois femmes,
-et moi je veux mon cousin Mouley El Fadil...
-
---Quoi, ce jouvenceau qui étudie à la mosquée?
-
---Oui! sa barbe est encore toute petite... nous avons joué ensemble
-quand nous étions enfants. C’est lui que je préfère.
-
---Sais-tu seulement s’il te veut pour épouse?
-
---Par Allah! qui donc refuserait mes biens? riposte la fillette en se
-rengorgeant. Mais Mouley Hassan est puissant et le fils de mon oncle a
-peur... Moi, je ne crains personne, ajoute-t-elle avec un rire acide.
-
-Sa brusque expansion s’arrête, son regard s’éteint... et j’aperçois sa
-mère, la grosse négresse mielleuse, qui s’approche, tout épanouie
-d’affabilité. Ses hanches trop lourdes la font osciller de droite et de
-gauche, tel un kemkoum[29] de hammam. Elle exhale un parfum de roses et
-d’huile rance.
-
-Nous échangeons d’innombrables politesses et nos sourires les plus
-suaves.
-
---Puisses-tu, ajoute enfin Marzaka la négresse, raisonner un peu cette
-folle! Je n’ignore pas ton entendement et les gens louent ta prudence.
-
---Il ne saurait y avoir meilleurs conseils que ceux d’une mère,
-répondis-je, afin de ne point éveiller sa méfiance. Les jeunes ont tout
-avantage à consulter leurs devanciers.
-
-Je craignis, un instant, de m’attirer, par ces paroles, la rancune de
-Lella Oum Keltoum. Mais, habituée aux ruses, elle sut deviner la mienne,
-car elle insista pour que je vinsse, le lendemain, sur l’invitation que
-m’en faisait la négresse.
-
-Bien que nos demeures soient mitoyennes, il me fallut faire un long
-détour afin d’arriver chez mes voisines. Leur porte se terre au fond
-d’une impasse, à laquelle on n’accède que par un dédale de ruelles
-sombres et ruinées.
-
-Le palais de Sidi M’hammed Lifrani se dégrade aussi lamentablement que
-les masures d’alentour. De longues crevasses, d’où s’échappent des
-herbes et des résédas sauvages, lézardent ses murailles; les pluies ont
-raviné sa façade. La somptuosité du patio, pavé de marbres noirs et
-blancs, proteste contre l’incurie des habitantes. Une lèpre jaunâtre
-ronge les ciselures des stucs; les colonnes s’effritent; les mosaïques,
-arrachées aux murs, y ont laissé de petits trous poussiéreux; les
-précieuses peintures et les ors des boiseries meurent sous les
-infiltrations de l’hiver. Dans les salles négligées traînent de
-vulgaires ustensiles; les esclaves roulent le couscous et allument des
-canoun sur les tapis... Les sofas n’ont pas même la décence de leur
-misère; de larges déchirures baillent à travers leurs brocarts où les
-arabesques d’or n’ont laissé que des traces jaunâtres. Les taches de
-bougie maculent toutes les étoffes. Des mousselines, salies et trouées,
-protègent de flasques coussins, dont les esclaves ont dérobé la laine.
-
-Lella Oum Keltoum, à qui toutes choses appartiennent, n’est encore
-qu’une faible petite fille. Par l’appui de Mouley Hassan et la
-complaisance du tuteur légal, Marzaka, la négresse, règne seule en cette
-demeure. Elle domine toutes les femmes et ne sait les diriger.
-
-Après la mort de Sidi M’hammed Lifrani, son premier soin fut de vendre
-les esclaves, ses compagnes, dont la peau trop claire assombrissait la
-sienne. Ce ne sont plus, à présent, que faces de nuit où luisent des
-yeux et des dents.
-
-Le teint bronzé de Lella Oum Keltoum y gagne un éclat imprévu. Au milieu
-de cet étonnant entourage, elle semble vraiment une souveraine. Pauvre
-petite sultane ployée sous la tyrannie maternelle et plus esclave que
-ses esclaves!
-
-Ses révoltes augmentent le malaise qui plane en ce logis. On y sent des
-intrigues, des convoitises, des haines.
-
-Nous échangeons de vagues politesses, tout en buvant du thé. Marzaka,
-assise auprès de moi sur le sofa, épuise les compliments. Lella Oum
-Keltoum garde un silence maussade et son visage devient plus dur lorsque
-sa mère l’en réprimande. Chacune m’épie, les paroles se font rares.
-
-... De la rue, à travers les murs, parvient une mélopée dont le sens
-m’échappe. Mais les femmes ont reconnu cet appel, car toutes, sans plus
-se soucier de ma présence, elles se précipitent vers le vestibule.
-
-Seule, Lella Oum Keltoum reste avec moi. Son visage aussitôt se détend:
-
---O chérie, me dit-elle, tu rafraîchis mon cœur. En te voyant, j’oublie
-mes peines si cuisantes... Ce matin, on voulait chercher les notaires
-pour entendre mon consentement. J’ai dit «Non!» et l’esclave m’a battue.
-
---Quelle esclave osa frapper Lella Oum Keltoum?
-
---Ma mère, ce charbon, cette truie!
-
-Le retour des femmes interrompt l’enfant. Deux bédouines les
-accompagnent, sordides et belles en leurs haillons drapés. La plus
-jeune, une superbe créature au profil rigide, couverte de tatouages,
-svelte et musclée, étend sur le sol du sable divinatoire...
-
-L’excitation est extrême parmi les négresses; toutes interrogent à la
-fois. Lella Oum Keltoum réclame, avec insistance, des prédictions!
-
---O Allah! dit la devineresse, tout est noir autour de moi, je ne
-distingue rien... Apportez quelque chose de blanc, afin de m’éclairer...
-
-Mazurka lui glisse une piécette d’argent, qu’elle saisit avidement. Sa
-vision devient plus nette:
-
- * * * * *
-
---«_Lella Oum Keltoum_, reprend-elle d’une voix chantante, _tu m’es
-envoyée par le Seigneur et son Prophète. Sur lui, la bénédiction et le
-salut!_
-
-_En toi, je vois le désir d’une chose qui ne fut pas écrite au livre de
-ta destinée._
-
-_Laisse-la!_
-
-_En une chose proche sera pour toi le bien._
-
-_Cet homme est celui qui t’apportera la félicité._
-
-_Il t’aime. Et toi, tu dis un jour «oui» et l’autre «non»._
-
-_Il faut te conformer aux desseins du Puissant._
-
-_Contente-toi de peu, en attendant qu’il te donne beaucoup._
-
-_Car alors,--s’il plaît à Dieu!--rosira ton visage, et jaunira celui de
-tes ennemis._»
-
-La fillette écoute avec émotion. Elle ne songe point que sa mère et les
-esclaves ont reçu les sorcières dans le vestibule... Elle ne s’étonne
-pas de la précision de son horoscope et de l’obscurité de tous les
-autres.
-
- «_Il t’est venu un gros pain, dont tu mangeras ainsi que les
- tiens_, disent les bédouines à Marzaka.
-
- _Celui qui goûtera ce pain se réjouira._
-
- _Les autres pleureront._»
-
- Et à moi:
-
- «_Tu tiens entre tes mains ta destinée comme un oiseau captif._
-
- _Une parole a été prononcée_,
-
- _Une autre suivra_,
-
- _Ce qui doit s’accomplir_
-
- _Bientôt s’accomplira._»
-
-Chacune découvre ce qui lui plaît dans le jargon des devineresses, et,
-bien que les femmes aient influencé l’oracle d’Oum Keltoum, il leur
-semble qu’il se passe là quelque chose de grave, de religieux,
-d’évident. Leurs cervelles primitives accueillent l’extraordinaire avec
-simplicité. Ces bédouines en haillons, dont on excite le verbe par des
-piécettes, savent, à n’en point douter, tous les secrets du temps.
-
-
-13 janvier.
-
-Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès
-somnole dans l’engourdissement de l’Islam.
-
-Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl[30].
-Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les
-grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants
-que nul ne cueille.
-
-Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les
-micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb,
-l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes.
-
-J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie.
-
-Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent
-l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur
-l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues
-enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins,
-échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave
-Chérif, dont les passants baisent dévotement le burnous, frôle la
-poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil,
-s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un
-notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les
-muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie
-s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et
-des vieux murs.
-
-Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa
-léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.
-
-Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie,
-se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux
-trépidations épileptiques.
-
-De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie:
-maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et
-des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres,
-cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits
-rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne
-détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi
-ben Aïssa.
-
-Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux
-enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.
-
-Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage, ennemi du désordre. Il
-n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son
-nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le
-renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.
-
-Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire.
-Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus
-célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens,
-d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les
-combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les
-plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné,
-mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les
-orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité,
-bouillonnaient dans toute la ville.
-
-Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah»,
-oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation
-du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort
-riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se
-recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux
-qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au
-moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.
-
-Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan.
-Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de
-le chasser.
-
-Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles,
-passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa
-sainteté, et dit:
-
---Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin.
-
-A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec
-force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre
-du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre...
-
-Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant
-l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu.
-
-Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent
-abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd.
-
---Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre
-cheikh est complet.
-
-Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui.
-
-C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le
-cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd,
-en une même vénération.
-
-Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques
-d’une excessive douleur.
-
-Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud,
-emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs
-danses.
-
-Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions
-le pittoresque cimetière où le Saint repose.
-
-A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs
-difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet.
-
-Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le
-domine.
-
---Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que
-des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des
-époques, et l’Univers est au Vainqueur.
-
-
-15 janvier.
-
-La folie des Aïssaouas envahit toute la ville et la possède jusqu’aux
-moelles.
-
-Il n’est plus d’impasses paisibles, de petites places désertes et
-solitaires à l’ombre des mûriers, de quartiers silencieux.
-
-Nuit et jour, les bandes d’Aïssaouas parcourent les ruelles, vibrantes
-de leurs clameurs. Les esclaves et les femmes du peuple, penchées au
-bord des terrasses, y répondent par des yous-yous perçants, tandis que
-les autres, celles qui sont éternellement recluses derrière les murs,
-frémissent d’angoisse et de plaisir à la pensée des choses qu’elles ne
-voient pas.
-
-Des légendes se répètent avec un petit frisson: celle de l’Aïssaoui que
-l’on enchaîne chaque année, au moment de la fête, depuis que, hors de
-lui, au retour d’une procession, il dévora son propre enfant...
-
-Celle des Juifs qui furent happés et dépecés comme de simples moutons...
-
-Celle des Sehim, si terribles en leur délire sacré, que l’entrée de la
-ville leur est interdite...
-
-Mes amies supputent gravement le nombre de pèlerins accourus «du monde
-entier», des Chleuh descendus de la montagne, des agneaux égorgés et des
-babouches vendues aux étrangers.
-
-Lella Meryem se passionne aux récits de ses esclaves; une lueur de
-volupté trouble ses yeux enchanteurs, pour le massacre d’un mouton...
-
-Toute la maisonnée de Lella Oum Keltoum trépide sur la terrasse. J’ai vu
-ma petite voisine, oubliant ses tourments et ses haines, s’agiter en
-cadence avec des airs d’exaltation, tandis que la grosse Marzaka,
-secouée d’une crise hystérique, se débattait, entre les mains des
-négresses, afin de se précipiter dans l’espace, au passage des
-Aïssaouas.
-
-Ils sont nus, ils sont hagards, ils sont horribles... Leurs mouvements
-et leurs cris ont l’implacable continuité de la démence.
-
-Du haut des terrasses, on leur jette une chèvre ou un mouton sur lequel
-ils se ruent, en une dégoûtante et sauvage curée.
-
-Des mains frénétiques écartèlent la victime, arrachent les entrailles,
-les morceaux de chair pantelante, la toison maculée... Grisés par le
-sang dont ils sont couverts, les Aïssaouas poussent des rugissements de
-plus en plus effroyables. Leurs yeux se dilatent au fond des orbites,
-leurs doigts crispés semblent munis de griffes, leurs gestes se font
-terriblement menaçants.
-
-Ce ne sont plus des hommes, mais des fauves: des lions, des loups, des
-panthères, des sangliers, suivant le rôle qui leur fut assigné dans la
-Confrérie.
-
-Quelques-uns tombent raides, soudainement épuisés; d’autres se tordent,
-l’écume aux lèvres, en de hideuses convulsions... Puis les chefs, à
-coups de matraque, chassent la troupe hurlante qui s’éloigne, bannières
-au veut, et se dirige vers le lieu d’un nouveau carnage.
-
-Appuyées au rebord de ma terrasse, Yasmine et Kenza regardent, avec
-passion, avec béatitude. Yasmine en folie; les yeux convulsés, secoue
-frénétiquement sa tête et crie:
-
---Allah! Allah! Allah!
-
-
-18 janvier.
-
-Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits.
-Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus...
-
-L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les
-rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le
-passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule,
-jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de
-Sidi Saïd.
-
-Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant
-inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un
-mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières
-de lionnes en fureur.
-
-Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés,
-se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns
-agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des
-torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la
-chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les
-possède.
-
-Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements
-aux bijoux, aux poignards et aux harnachements, flamboie sur les
-étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes.
-
-Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours,
-aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la
-foule, aux cris aigus des Marocaines...
-
-Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous
-les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements
-convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se
-jeter du haut des murs...
-
-Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il
-semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et
-furieuse frénésie...
-
-
-19 janvier.
-
-Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers
-s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les
-Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs
-occupations.
-
-Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets
-symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «sanglier»
-placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de
-brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar,
-est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares
-et solennels.
-
-Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs
-journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune
-démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles
-plus amères...
-
-Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri[31], les mélopées du
-muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées.
-
-Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière...
-
-La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque
-cité aux murailles croulantes.
-
-
-20 janvier.
-
-Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et
-touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de
-fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.
-
-Inconsciente nostalgie de l’espace...
-
-Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec
-peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort
-désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel
-est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne
-franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle
-déception...
-
-Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et
-elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles
-ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs
-turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour
-monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures.
-
-Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil
-jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or,
-ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que
-le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce
-monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses
-dévotions.
-
-Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains,
-rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent
-belles;--c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et
-l’attendaient avec impatience.
-
-Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne s’ennuient pas; elles
-ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense
-ennui...
-
-Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le
-regard vague et doucement bestial.
-
-Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle
-s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction
-et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa
-maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les
-politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses.
-Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va.
-
-Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes
-roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les
-fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les
-hautes parois.
-
-Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs
-visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs,
-car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire:
-
---Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune,
-à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de
-balance[32]» qui lui tombait jusqu’à la taille!
-
-
-4 février.
-
-El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et
-Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha,
-nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un
-mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues
-et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.
-
---Qui t’a fait cela?
-
---Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.
-
-Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces
-petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et
-boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent
-rien!
-
-S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.
-
-Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:
-
---Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père
-prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus
-sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure
-des larmes de sang... El Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met
-en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la
-fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a
-brisée?» dit-il.
-
-»Elle répondit: «C’est Rabha.»
-
-»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai
-mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon
-père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En
-ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il
-en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est
-pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père
-devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras
-fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre
-pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour
-ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...
-
---Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?
-
---Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici,
-qu’ai-je à faire avec elles?
-
-Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle
-et douce, qui paraît six ans à peine.
-
-
-6 février.
-
-Rabha gazouille tout le jour, de sa petite voix grêle. Ses chansons se
-répètent indéfiniment, sur un obsédant mode plaintif, et ne signifient
-pas grand’chose:
-
- _O huile d’argan!
- O huile!
- O notre huile à nous!
- O notre huile bénie!
- O huile d’argan!
- O huile!_
-
-Durant des heures, nous l’entendrons vanter les mérites de l’huile,
-puisqu’elle a commencé sur ce thème. Demain, elle célébrera le Prophète
-avec la même constance.
-
-
-10 février.
-
-Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont
-lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop
-magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les
-demeures trop luxueuses.
-
-Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent...
-Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines
-chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les
-oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes
-pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.
-
-Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus
-étincelantes que des idoles.
-
-Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines
-encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges
-saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants
-brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans
-rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts
-diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les
-entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en
-perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires,
-encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des
-émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.
-
-Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est
-un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.
-
-Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses
-coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux
-nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires
-et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes
-cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées
-d’ivoire ou de nacre.
-
-Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles
-de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de
-pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute
-byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles
-d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or
-perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à
-goutte sur les épaules.
-
-Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille
-femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor
-où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.
-
-Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.
-
---Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles
-appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en
-fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en
-prêterai lorsque tu iras à des fêtes, car certains de ces colliers
-restent encore appréciables...
-
-»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des
-gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à
-l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et
-vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes
-noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan,
-alors que j’étais son unique épouse.
-
-Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.
-
-Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être
-charmante?...
-
-Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...
-
-Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des
-femmes?...
-
-Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.
-
-Son visage n’a point changé.
-
-Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.
-
-
-1ᵉʳ mars.
-
-Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques
-convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des
-milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles,
-insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de
-petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle
-formidable des peuples...
-
-Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous
-haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons
-pas davantage, mais qui savons!...
-
-
-2 mars.
-
-Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect
-inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les
-dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les
-échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes
-et de babouches, tisseurs de galons, marchands d’épices. Tout au bout,
-une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les
-Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes
-et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur
-envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la
-saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de
-marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un
-grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables
-sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled,
-de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.
-
-Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la
-vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville
-bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande
-Meknès musulmane.
-
-Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il
-nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer.
-Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements
-noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et
-d’admirables yeux aux regards sournois.
-
-La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois
-aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les
-épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le
-trio.
-
-Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum
-d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont
-les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers
-traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des
-guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une
-fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une
-moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux
-en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle,
-mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa
-main.
-
---Elle est bien malade! disons-nous.
-
---Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques
-jours...
-
-Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une
-harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il
-faut le déployer dans la cour.
-
-Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage
-chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.
-
---Combien en demandes-tu?
-
---Cinquante réaux.
-
---C’est trop! Fais un prix raisonnable.
-
---Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.
-
-Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas
-lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut
-pourtant.
-
-Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un
-gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous
-sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»
-
-A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous
-entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de
-vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule
-dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui
-s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux
-relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des
-légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur
-caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de
-broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes,
-aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop
-remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel
-foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se
-dépassent...
-
-Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le
-soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne
-saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en
-hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles
-s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre
-hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large
-patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au
-dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce
-arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent
-devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de
-Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus
-de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la
-mode européenne.
-
-Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont
-les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia.
-Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans
-que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième
-année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette
-accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une
-sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les
-replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses
-poignets.
-
-Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les
-confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et
-crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de
-très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente
-l’école et prépare son certificat d’études.
-
---Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos
-coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les
-fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs
-noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.
-
-Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé,
-assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les
-anciennes mœurs.
-
-Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.
-
---Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la
-fillette.
-
---Oh! non, madame, je serai contente de voyager.
-
-Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs
-enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la
-Sorbonne.
-
-Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à
-présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous
-les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et
-consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence
-et les qualités essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très
-voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre
-civilisation!
-
-Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques,
-aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles
-djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs
-costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale
-apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.
-
-Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le
-bled musulman, il déborde en Europe.
-
-Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des
-esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que
-tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots
-immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures...
-Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement
-devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à
-l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha,
-humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de
-nettoyer...
-
-Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes,
-quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on
-les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce
-peau blanche...
-
-Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière
-incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux
-coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables
-israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui
-deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il
-le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls
-quartiers préservés.
-
-Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir
-et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes
-interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des
-étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une
-mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards
-se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir.
-Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une
-plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes
-projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme
-tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant
-ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux,
-tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux
-d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute
-servilité. Demain ils relèveront la tête.
-
-Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir
-devant le hakem.
-
-Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs
-parents.
-
-
-12 mars.
-
-Deux paons se promènent dans un beau jardin.
-
-Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux
-d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit,
-fraîchement lavé.
-
-Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de
-sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes
-sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de
-mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du
-reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois
-tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.
-
-Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes
-que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin
-de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de
-leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.
-
-Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux
-très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des
-boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux
-couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si
-parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,--comme ce palais,--à
-faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!
-
-Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même
-bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu
-profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin
-artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de
-mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où
-miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?
-
-Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries,
-accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui
-circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les
-plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur
-demeure?
-
-Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans
-le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche
-des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre
-il réalisa?
-
-Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les
-fontaines et les fleurs ne raisonnent point.
-
-Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans
-qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.
-
-Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.
-
-
-20 mars.
-
-C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de
-Meknès.
-
-La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio,
-présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements
-somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie
-de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui
-amortit l’éclat du caftan de brocart.
-
-Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins.
-Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes
-pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion
-une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres
-invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas de
-ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle
-est la coutume.
-
-Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées
-de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée,
-fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les
-invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles.
-
-Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en
-mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial
-et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La
-quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché
-d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux
-d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants
-brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis
-d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues
-pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et,
-hiératique, elle pensait:
-
---Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un
-peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une
-Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut
-cependant rester jusqu’au bout.
-
-Pendant ce temps, la neggafa[33], aux pieds du fantôme doré de la
-mariée, faisait la présentation des cadeaux:
-
---_Allah!_... psalmodiait-elle d’une voix chantante,
-
- _Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!
- Allah soit avec Lella Fathma
- Qui a jeté ce caftan broché
- En faveur de la mariée.
- Et que cela lui soit rendu avec le bien!
- S’il plaît à Dieu!_
-
- _Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!
- Allah soit avec la haute influence!
- Allah soit avec la femme du hakem
- Qui a jeté ces bracelets
- En faveur de la mariée.
- Et que cela lui soit rendu avec le bien!
- S’il plaît à Dieu!_
-
-Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que
-j’étais...
-
-Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais
-varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur
-splendeur.
-
-Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle
-m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux
-pour ajouter aux miens.
-
---Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les
-fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques
-t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache
-qu’aucun détail de ta toilette ne passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu!
-ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et
-superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi
-cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta
-récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient
-estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en
-riraient.
-
-Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes.
-
-Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de
-mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands
-ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole
-éblouissante, drapée de gaze géranium.
-
-Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux
-s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux
-s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des
-joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban.
-
-Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette
-étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je
-me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule
-brillante des noces.
-
-Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent
-rehaussées à leurs propres yeux.
-
---Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une
-démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar
-Makzen[34]... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur
-dansait!
-
-
-23 mars.
-
-Un petit terrah[35], portant ses pains au four, s’attarde à bavarder
-devant une porte. Je dérange son aventure, car c’est justement là que je
-me rends, et une tête ronde, noire, crépue, disparaît à l’instant où je
-m’engage dans l’impasse. Au fond du vestibule, je retrouve Minéta, la
-petite négresse bavarde et coquette. Elle me sourit de toutes ses dents
-et de ses yeux d’émail mauve.
-
-Ce n’était que moi!... elle se rassure. J’ai, dans les harems, la
-réputation d’être discrète. Minéta ne craint pas que je la dénonce, elle
-regagne la porte avec une tranquille impudeur.
-
-Lella Lbatoul buvait le thé, entourée de femmes. Elle m’accueillit par
-des reproches:
-
---Qu’est-ce que cette absence? Tu oublies tes amies pour les abandonner
-ainsi? Nous ne t’avons point vue depuis combien de jours?
-
---Pardonne-moi, lui dis-je, j’étais invitée aux noces de Lella Henia,
-fille d’El Ouriki, j’y ai passé toute la semaine.
-
---Ah! s’écrie une inconnue, esclave en visite dans la maison, c’est toi
-la femme du hakem! Que tu es heureuse d’avoir un tel époux!... Il ne te
-ménage pas les parures. On m’a répété qu’à ce mariage tu portais un
-caftan de brocart vert et un izar splendide qui valait au moins trois
-réaux la coudée.
-
-J’ai gagné beaucoup dans l’estime des Musulmanes, depuis que je rivalise
-de luxe avec elles. Lella Lbatoul me regarde encore plus amicalement. Il
-faut que je lui décrive mes toilettes successives dans leurs moindres
-détails.
-
---Habille-toi ainsi, pour venir me voir.
-
---O ma sœur! Quand je revêts vos costumes, je ne circule, comme vous,
-que la nuit, et pour une fête.
-
---C’est juste, approuve-t-elle, tu connais nos coutumes... Pourtant
-j’aurais eu un extrême plaisir à t’admirer.
-
---Lorsque vous célébrerez des noces dans cette maison.
-
---Mais nous n’avons ici personne à marier, pas la moindre jouvencelle.
-
---J’attendrai donc que Si Ahmed te donne une co-épouse, dis-je en
-riant.
-
---Tais-toi! mauvaise! s’écrie la jeune femme, ou bien je vais souhaiter
-que le hakem te répudie.
-
-Nous continuâmes ainsi à nous taquiner, tout en croquant des
-pâtisseries.
-
---Où est Minéta! demanda tout à coup Lella Lbatoul, voici plus d’une
-heure que je ne l’ai vue...
-
-Les esclaves se taisaient, aucune n’ayant aperçu la négrillonne ou ne
-voulant la trahir.
-
---Restez ici, vous autres! Et sur toi la bénédiction d’Allah, ô ma mère
-Fatima! reprit la «maîtresse des choses» en s’adressant à une vieille
-femme. Va donc, je te prie, dans le vestibule et sur la terrasse. Je
-gage que cette fille de péché est encore à bavarder avec les passants.
-Par le serment! O Prophète! elle sera corrigée...
-
-La vieille ne tarda pas à revenir, suivie de Minéta, très penaude.
-
---Tu as dit vrai! Elle s’amusait avec le terrah, cette calamité!
-
-Lella Lbatoul fit un signe, une esclave apporta une baguette et la lui
-donna. Je tentai d’intervenir.
-
---A cause de ma visite, pardonne-lui encore aujourd’hui!
-
---Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela, ô chérie! J’ai juré par
-le Prophète!...
-
-Elle tendit sa baguette à la coupable, d’un geste impératif.
-
-Alors la fillette releva ses caftans, les fixa soigneusement dans sa
-ceinture, laissant ainsi ses jambes et ses cuisses à nu, jusqu’au bas de
-son petit ventre noir. Puis elle prit la baguette et se mit à s’en
-fouetter elle-même, à coups cinglants, tandis que ses yeux
-s’emplissaient de larmes. Des lignes blêmes commencèrent à rayer sa
-peau. Lella Lbatoul, impassible, la surveillait.
-
---Comment se fait-il qu’elle frappe si fort? murmuré-je.
-
---C’est qu’elle sait bien que, si elle ne frappait pas comme il
-convient, deux esclaves s’empareraient d’elle aussitôt et lui
-infligeraient, de leurs mains, un châtiment plus cuisant.
-
-Quelques gouttes de sang glissaient le long des cuisses, et la
-négrillonne pleurait à gros sanglots, la bouche crispée, tout en
-continuant à se fustiger, consciencieusement, sans faiblesse, pour
-l’amour du petit terrah.
-
-
-28 mars.
-
-Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux
-et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en
-silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.
-
-Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant,
-solennel au milieu des ruines.
-
-Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures
-humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on
-se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces
-arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont
-plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très
-riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.
-
-Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un
-fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela
-rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que
-les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que
-l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette
-désolation.
-
-Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva
-d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV,
-dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.
-
-Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre
-princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et
-barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun
-despote oriental!
-
-Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit
-la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne
-l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les
-pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours
-guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères
-furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le
-corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem,
-et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...
-
-Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et
-parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable
-ancêtre,--lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des
-poésies subtiles à la louange du Prophète.
-
-L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de
-chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les
-giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un
-désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger
-leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs
-branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs
-feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves
-entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques
-cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne
-étendent sur le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement
-fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.
-
-Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout
-émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.
-
-Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et
-ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une
-mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la
-djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre
-d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès,
-enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction,
-qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire
-jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les
-tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée,
-dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de
-miniature persane.
-
-Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les
-fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et
-plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.
-
-Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et
-nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y
-a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore
-éclos au milieu de tant de ruines... et la vie s’évapore, précieuse,
-bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...
-
-Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais
-sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les
-oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières
-écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent
-me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la
-maison...
-
-Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et
-s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que
-les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à
-travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.
-
-De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles
-s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl.
-Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une
-surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent
-autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats
-bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:
-
---Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...
-
-Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un
-lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux
-murs, tandis que les cigognes s’abattent lourdement au sommet des
-ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.
-
-D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux
-d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres
-étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations
-les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles,
-qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins.
-Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif
-promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes
-ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux
-turbans réservés aux femmes de la maison impériale.
-
-Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave,
-hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,
-
-Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son
-mystère;
-
-Ma très chère, ma très admirée;
-
-La pure, la noble, la haute influence;
-
-Petite-fille, nièce et cousine de sultans...
-
-
-9 avril.
-
-Des cris furieux et des gémissements troublent la quiétude où
-s’alanguissait le quartier.
-
-Par Mouley Ahmed! ils sortent de la maison de Kaddour, notre mokhazni,
-et je reconnais son timbre altéré de rage, auquel se mêle, stridente et
-aigre, la voix de Zeïneb.
-
-Leur porte n’est point fermée, j’entre sans bruit dans le vestibule d’où
-j’aperçois le patio. Ils ne m’ont point vue, car je reste dans l’ombre,
-et ils ne contemplent que leur colère.
-
-L’homme est debout, frémissant, superbe, des lueurs féroces éclairant
-ses yeux. Une envie de tuer le torture... Toute son instinctive
-sauvagerie contracte son visage. Il ne fait pas un geste, mais ses mains
-crispées étreignent le burnous bleu...
-
-La femme tourne autour de lui comme une bête mauvaise. Elle siffle, elle
-se moque, elle injurie; elle provoque les coups prêts à tomber. Sa lèvre
-inférieure, qu’elle mord, saigne, et un mince filet rouge coule sur son
-menton.
-
---O gens! comme il me traite!
-
---Elle parle! cette fille de chien!
-
---Le chien, c’est toi!
-
---O la plus vile des peaux de mouton sur qui tous les hommes se sont
-étendus!
-
---Moi, moi! qui t’ai rendu honorable!
-
---Tu n’étais qu’une vaurienne, tu tournais parmi les jeunes gens.
-
---O mon malheur! Moi qui étais une vierge bien gardée! qui lui ai donné
-la considération! Il demandait l’aumône, ou «qui veut m’embaucher?»
-C’est moi qui l’ai fait sortir, avec un selham et des caftans propres,
-devant les gens!
-
---O fille de l’âne, cet autre! Si tu m’as fait des vêtements, c’est moi
-qui les ai payés! et tu m’as dérobé du fil et des galons!... où est allé
-mon salaire? Ce que je reçois je te le donne.
-
---Oui, tu vas le porter aux courtisanes de Sidi Nojjar, et tu me laisses
-en haillons!
-
---Toi pécheresse! tu me voles. Tu as envoyé à ta mère! C’est de moi que
-tu habilles tes parents. C’est de moi que tu fais tes bracelets. Même la
-farine, en mon absence, tu m’en soustrais pour la revendre!... Va
-chercher ce chien qui est ton oncle pour que je m’arrange avec lui.
-
---Qu’il maudisse le tien! Je suffis seule à ma défense. Une poule n’a
-pas peur de toi! Chapon!
-
-A cette injure trop cinglante l’homme tressaille, pousse une sorte de
-rauque hurlement et saisit Zeïneb par les cheveux d’où la sebenia
-glisse. De son bras maigre et musclé, de son poing nerveux, il frappe au
-hasard, sur le nez, sur les joues, sur les seins.
-
-Zeïneb se tord en criant, elle se dresse, telle une vipère, crache au
-visage de son époux, y trace des sillons sanglants avec ses ongles...
-Couple tragiquement mêlé qui roule sur le sol...
-
-Kaddour tape comme une brute, aveuglé de colère. Il ne m’entend ni ne me
-voit... J’essaye de les séparer. Alors seulement, il s’aperçoit de ma
-présence. Et soudain, rendu à lui-même, il se relève, s’immobilise,
-correct, les pieds joints au garde à vous, et fait le salut
-militaire!...
-
-Zeïneb, gémissante, reste affalée. J’avise Mina qui pleure dans un coin:
-
---Soigne ta sœur! Et toi, dis-je à Kaddour, viens avec moi.
-
-Nous sortons. Kaddour me suit, penaud, sans prononcer une parole; son
-turban, plus désordonné que de coutume, penche vers l’oreille, son
-visage saigne.
-
---Honte à toi! lui dis-je enfin, de battre ainsi ta femme! Qu’avait-elle
-fait?
-
---Elle bavardait avec les voisines malgré ma défense. Lorsque je suis
-rentré, rien n’était cuit, et elle m’accueillit par des paroles amères.
-Mina s’est jointe à elle. Ces femmes se liguent contre moi, je m’en
-débarrasserai... Je vais aller trouver le cadi pour répudier Zeïneb.
-
-
-11 avril.
-
-Kaddour erre dans le maison, les sourcils contractés d’un tourment
-persistant. Il ne rit plus, il ne bondit plus, il se traîne... Yasmine
-et Kenza ne parviennent pas à le distraire. Il reste sombre et va
-s’accroupir sous les arcades. Son grand corps maigre ne forme plus qu’un
-petit tas lamentable.
-
-Il a reconduit Zeïneb et Mina chez leur mère.
-
-Le premier jour, Kaddour éprouvait un joyeux sentiment de délivrance
-dans sa demeure apaisée. Maintenant il la trouve bien vide, et les
-saucisses de mouton achetées au souk, les beignets que l’on mange seul
-sont loin de valoir les plats savoureux préparés par Zeïneb... Même les
-courtisanes de Sidi Nojjar perdent beaucoup d’attrait, lorsqu’on n’a
-plus le repos d’une épouse légitime.
-
-Kaddour croyait convoler avec telle fille ou telle veuve du quartier; il
-s’en réjouissait fort, dans l’excitation de sa colère. Cela lui semble
-aujourd’hui peu plaisant de dépenser tout l’argent de la dot[36] et des
-noces, pour se procurer une femme qui ne vaudra pas mieux que les
-autres.
-
---Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a créées pour notre
-épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans,
-lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis
-sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte,
-un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je
-surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle
-démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire
-quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire.
-
-Kaddour commerce à regretter une si belle alliance.
-
-
-12 avril.
-
-Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les
-pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les
-montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent
-les jardins suspendus de quelque cité asiatique.
-
-Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges,
-ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les
-liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de
-légers frissons.
-
-Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule,
-s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux
-grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent,
-sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la
-fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des
-grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très
-bleus aux pointes aiguës.
-
-Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers
-plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans
-l’atmosphère.
-
-Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière,
-effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques
-marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers
-rayons.
-
-Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A
-quelle époque, en quel lieu vivons-nous?...
-
-Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple
-comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent,
-chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses,
-qu’ils sentent et ne raisonnent point.....
-
-
-13 avril.
-
-Des coups légers à la porte...
-
-Un Marocain sans doute, car les Nazaréens n’ont point cette discrétion
-de bon aloi et font, du heurtoir, un affligeant usage.
-
---Qui est là? crie Rabha.
-
-Une fois ce devoir accompli, elle continue à broder son mouchoir.
-
-Les coups résonnent à nouveau, délicatement, sans impatience.
-
---Qui est là? reprend la fillette.
-
-Elle laisse à regret son ouvrage et traverse le patio à pas lents.
-Chemin faisant, elle aperçoit une rose dans les feuilles, s’en empare,
-la pique dans ses cheveux, derrière son oreille qu’orne déjà le grand
-anneau d’argent aux tremblantes pendeloques.
-
-De petits coups lui rappellent l’attente résignée du visiteur.
-
---Qui est là? demande-t-elle encore, afin de lui donner de l’espoir.
-
---Ton prochain en Allah, répond une voix derrière la porte.
-
-Après un long conciliabule, Rabha arrive, l’air sérieux et m’informe:
-
---C’est une esclave de Marzaka, notre voisine. Elle te dit d’aller chez
-sa maîtresse.
-
---Réponds-lui que j’y passerai demain, s’il plaît à Dieu!
-
-Au bout de quelques minutes, Rabha revient, la mine de plus en plus
-mystérieuse:
-
---Elle demande que tu viennes tout de suite.
-
---Allons! fais-la monter.
-
-La messagère est une vieille, extrêmement noire et borgne, que Marzaka
-charge de ses commissions importantes.
-
---Le salut! O Lella!
-
-J’écourte les compliments.
-
---Tu porteras à ta maîtresse mon salut le plus excellent... qu’y a-t-il?
-Pas de mal, s’il plaît à Dieu?
-
---Il n’y a rien d’autre que le bien... Lella Marzaka te prie de venir
-maintenant.
-
---Pourquoi?
-
---Pour voir Lella Oum Keltoum, répond la négresse, avec un certain
-embarras.
-
-Je n’insiste pas... Accroupie dans un coin, Rabha écoute, attentive;
-Yasmine et Kenza sont entrées, sans pudeur, pour surprendre notre
-entretien; Kaddour rôde à travers la galerie, et je présume que Hadj
-Messaoud, au fond de sa cuisine, est déjà, comme les autres, informé
-d’un événement que j’ignore toujours...
-
-Un silence insolite régnait chez mes voisines, Lella Oum Keltoum reste
-invisible; les esclaves, muettes et en attente, prennent des allures
-solennelles. Marzaka doit faire effort pour ne point omettre les
-formules de bienvenue. Elle renvoie ses négresses et s’affale,
-dramatique, sur le sofa...
-
---Chose étonnante! Cette fille me tue!... En vérité sa tête est
-folle!... Hier soir elle avait accepté le mariage avec Mouley Hassan.
-J’envoyai aussitôt prévenir le Cadi. Or, ce matin, quand elle sut que
-les notaires devaient venir, elle a fait serment de répondre «Non» à
-toutes leurs demandes. Honte sur nous! Honte sur la maison!
-
-Marzaka se frotte les joues, elle essuie des larmes qui ne coulent pas,
-et se pâme, réellement bouleversée. J’aurais pitié de sa ridicule
-détresse, si je ne savais, par Lella Meryem, ce qui rend cette mère si
-favorable à Mouley Hassan: des bracelets de cheville déjà reçus, lourds
-et de bon argent, et le collier promis pour les noces, où les émeraudes
-et les rubis dépassent la grosseur d’un pois chiche. Son âme vile ne
-peut résister à l’appât d’un pareil présent. Vendre son enfant au
-Chérif, qu’elle respecte et qu’elle craint, lui paraît tout naturel.
-
---Que veux-tu de moi, et que puis-je en cette affaire?
-
-Marzaka sanglote presque, elle m’embrasse l’épaule;
-
---Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de
-ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a
-promis hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la
-formule consacrée qui lie.
-
-Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment
-refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la
-négresse.
-
---Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah.
-
-Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un
-coussin bien gonflé qui se détache du sofa.
-
-Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce,
-où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable.
-
-Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde
-porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous
-parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie.
-
---C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée
-d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa
-maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage.
-Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais
-mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut
-rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que
-j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai
-manger par les rats, s’il plaît à Dieu!...
-
---Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en moi, il faut bien que
-je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te
-demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des
-prostituées, hachek[37]. C’est par toi-même que je l’appris... Alors,
-pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche
-du pays?
-
-La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en
-riant, et m’embrasse.
-
---Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que
-m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais
-pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est
-digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux
-pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un
-esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter.
-
-Lella Oum Keltoum frémit en lançant très haut ces paroles. Elle a oublié
-toute prudence, et les négresses, tapies avec Marzaka derrière notre
-porte, et les sournoises vengeances cruelles.
-
-Une fierté la transfigure. Malgré le sang maternel, Lella Oum Keltoum
-est bien de la race des Chorfa Ifraniïne. Elle a leur orgueil
-magnifique, cet orgueil qui donne à Mouley Hassan tant de prestige, en
-dépit de ses vices et de son intelligence médiocre.
-
-On a heurté à la porte tandis que nous causions. Ce sont les notaires.
-Une esclave les précède à travers le patio.
-
-Les dignes hommes! Si blancs! si pudiques, dans l’enveloppement de leurs
-mousselines! l’air compassé, religieux et solennel qui convient; les pas
-feutrés, la démarche grave, les gestes onctueux et lents... O notaires
-incorruptibles! Gardiens des actes, dépositaires des serments les plus
-sacrés!
-
-Derrière toutes les portes, toutes les grilles, toutes les balustrades,
-toutes les fentes des boiseries, des femmes curieuses les contemplent
-avec émotion.
-
-Ils s’accroupissent, impénétrables, sur les sofas de la grande salle où
-on les a conduits. Puis les négresses les enferment soigneusement,
-verrouillent les volets et la porte, et Marzaka fait venir sa fille dans
-le patio.
-
-Lella Oum Keltoum s’y rend, sans résistance, elle s’approche tout contre
-la porte qui la sépare des notaires. Sa silhouette se détache sur les
-rayonnantes décorations peintes et ciselées dans le cèdre, son petit
-visage brun reste souriant...
-
-Peut-être éprouve-t-elle une volupté en parlant à ces hommes qu’elle ne
-voit point...
-
---Tu es bien Lella Oum Keltoum, fille de Sidi M’hammed Lifrani? Que Dieu
-le prenne en sa Miséricorde!...
-
---Oui, mes seigneurs.
-
---Nous sommes venus, suivant la clause insérée dans le testament de
-Sidi M’hammed ton père (Qu’Allah lui donne le repos!) pour entendre de
-toi, si tu consens à épouser, avec dot, selon la loi coranique, Mouley
-Hassan ton parent.
-
---Non! Non!...
-
-Lella Oum Keltoum a presque crié ces mots, par défi à sa mère. Son
-visage reprend l’air opiniâtre et mauvais qui lui est ordinaire. La
-petite chèvre se bute en un farouche entêtement.
-
-Dans la salle close, les notaires doivent être consternés. Ils craignent
-la rancune de Mouley Hassan et la risée des gens. C’est la troisième
-fois qu’ils se dérangent inutilement pour cette fillette. Pareil refus,
-si contraire aux habitudes,--on les a fait venir afin d’enregistrer une
-adhésion,--leur paraît un scandale.
-
-Après quelques moments de silence, l’un d’eux reprend, d’une voix
-persuasive:
-
---C’est notre devoir, Lella Oum Keltoum, de bien préciser nos questions
-pour éviter toute erreur. Nous te demandons si tu acceptes d’être la
-femme de Mouley Hassan en légitimes noces?
-
---J’avais compris, et je dis: «Non.»
-
---Qu’Allah t’accorde son assistance!
-
-Lella Oum Keltoum retourne, de son allure dédaigneuse, vers la salle où
-je l’attends.
-
-Les notaires s’en vont. Ils dissimulent leur dépit sous une austérité de
-circonstance.
-
-A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation.
-
-Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié
-vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit:
-
---As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon
-malheur!... Elle m’a tuée!...
-
-
-15 avril.
-
-Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des
-Chorfa Alaouïine[38], notre grand ami, Mouley el Kebir.
-
-De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis
-partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux.
-Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse
-cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au
-vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans
-les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un
-petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne.
-Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège...
-Quelques passants rasent les murs, indifférents, silhouettes furtives
-qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons
-des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent,
-échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une
-femme de qualité.
-
---Tiens! une sultane en balade!
-
---Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.
-
---C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...
-
-Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons.
-J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je
-rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret
-écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et
-mes mains.
-
-Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de
-mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.
-
-Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore
-dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques
-aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont
-les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre
-les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure
-en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus
-éblouissante.
-
-Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des
-parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais
-partie!...
-
-
-20 avril.
-
-Des notaires causent dans une petite mesria[39]. Ils sont pareillement
-ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs
-turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables
-s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.
-
-Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles
-retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués
-sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.
-
-Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de
-petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il
-arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab
-lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se
-permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un
-rire discret, tout enroué de pudeur.
-
-Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus
-savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois
-cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement
-fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute
-avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj
-Bou Médiane retombe en sa torpeur.
-
-Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des
-siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans
-laquelle une souris est tombée.
-
---Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte,
-mais c’est péché si elle s’est noyée.
-
---Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur
-qui suffit à corrompre l’encre...
-
---Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau
-dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et
-l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait
-séjourné...
-
-Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des
-nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent
-auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires
-sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se
-séparent jamais, afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque
-lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une
-gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils
-discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour
-lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement.
-
-Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours
-installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le
-patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins
-s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne
-sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes
-monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple,
-convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle
-éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent
-Dada.
-
-Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est
-naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme
-l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse,
-nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne;
-elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais.
-C’est l’épouse admirable.
-
-Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris.
-
-Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de
-parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie
-et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine
-bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente:
-
---Il n’y a pas de mal sur toi?
-
-... Quel est ton état?
-
-Et puis nous nous taisons encore...
-
-La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la
-discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un
-bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.
-
-
-23 avril.
-
-Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée
-ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni
-ses hôtes.
-
-Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.
-
-Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une
-dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose;
-des brûle-parfums dont les effluves estompent la pièce d’une buée
-bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en
-cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de
-pâtisseries.
-
-Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la
-seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret,
-qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile
-insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore
-atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à
-l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du
-plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en
-Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue
-voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il
-le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à
-travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde
-caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize
-cents réaux[40] que coûta cet instrument procurent au marchand le
-plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt,
-au hasard, sur Les notes désaccordées.
-
-De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un
-lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long
-des parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des
-choses.
-
-Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un
-très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise
-aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines
-superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte
-des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans
-ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui
-fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure
-chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour
-les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les
-lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très
-volontiers à leurs dépens.
-
---En l’an 1330[41], nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée
-pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars
-environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut
-se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs
-troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il
-réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux
-s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la
-sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré,
-se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien
-dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de
-la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,--les
-uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une
-fourmi-femelle,--tandis que les Français entraient à Fès, sans
-rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!
-
-A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer,
-tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.
-
---Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire
-est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux
-encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud,
-petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la
-demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit,
-moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa
-Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs
-épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se
-trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser
-les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils
-veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce
-qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par une esclave, qui
-la remmène une fois l’entretien terminé...
-
-Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et
-nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait
-aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui
-circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en
-l’attente du repas.
-
-Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats
-devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.
-
-On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante,
-feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de
-sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent
-couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement
-assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes,
-aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux
-aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser
-d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des
-hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré
-l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des
-poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil
-morne et sans désir.
-
-Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:
-
---Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous sommes rassasiés! Certes! Tu
-n’as pas restreint avec nous!...
-
---Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la
-restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait
-plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez
-encore à ce méchoui.
-
-Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les
-«charia[42]»,--les petits cheveux,--que les femmes ont roulés
-patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de
-crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane;
-ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.
-
-La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de
-leurs compatriotes.
-
-Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée
-vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le
-thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...
-
-Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans
-le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par
-simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas
-seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes,
-les plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs
-conversations feraient rougir un eunuque!
-
-Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements,
-évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte,
-soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes
-moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent
-d’invraisemblables remèdes.....
-
-J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues
-déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle
-prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter
-devant moi la pierre.
-
-Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles
-exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des
-expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc
-le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves
-rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes.
-
-Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles
-dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie,
-que je feins n’avoir pas entendue.
-
-Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand,
-l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes
-du pays ont approchée? Ses scandaleuses aventures ne se racontent
-qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!)
-
-Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun
-Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit
-pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des
-troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré
-l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance.
-
-Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de
-corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de
-celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la
-mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben
-Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas
-plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes
-ces perverses.
-
-Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se
-résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute,
-n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le
-Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres:
-
- «_De bonnes et belles femmes,
- Des femmes vierges aux grands yeux noirs, bien enfermées
- dans des pavillons,
- Et que jamais homme ni génie n’a touchées[43]..._»
-
-... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté
-de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations
-et de mains familières.
-
-Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement
-l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous
-saluent.
-
-La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du
-menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille
-aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort
-déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va
-s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia,
-les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se
-place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée,
-semble-t-il, de l’entretien.
-
-Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les
-favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent
-la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants,
-un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec
-animation.
-
-Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon
-coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par
-ma présence, un désir d’en être débarrassées...
-
-Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ,
-auxquelles on répond à peine.
-
-Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe,
-j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se
-recule un peu plus dans l’ombre.
-
-Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de
-poils!.....
-
-
-27 avril.
-
-Dès le matin, le soleil pénètre à travers les fentes des volets et ces
-quelques rayons suffisent à ranimer tous les ors, toutes les couleurs,
-toutes les harmonies, assoupis dans l’ombre. Mais la splendeur des
-boiseries peintes me trouve indifférente, en ces jours de printemps
-étincelant et passionné.
-
-Il y a trop d’azur dehors et trop d’allégresse pour rester enfermée,
-même en un palais. Les arbres du riadh étouffent entre les murs, mes
-amies musulmanes souffrent d’un malaise qu’elles ne raisonnent point...
-Elles voient un ciel plus bleu dans l’encadrement des tuiles, au-dessus
-de leurs patios, elles respirent un air plus vibrant. Le vent leur
-apporte l’âme forte, amère et saine des fleurs sauvages, et les lourds
-parfums des orangers et des rosiers. Les petits rapaces roux se
-disputent et piaillent sur leurs terrasses; les tendres ramiers
-s’attardent en caresses.
-
-Que devinent-elles de cette griserie épandue sur la terre, de cette
-nature en délire qu’elles ne connaîtront jamais?
-
-Lella Meryem soupire et me confie ses rêves:
-
---Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans cette arsa qu’il possède
-au bord de l’oued!... Tu viendrais avec moi! Nous y passerions quelques
-jours, car il y a un petit pavillon. C’est chose permise d’emmener sa
-femme en un jardin, lorsqu’il est bien clos...
-
-Rares! oh! si rares! Lella Meryem, les citadines qui se sont étendues
-sous les figuiers à l’ombre épaisse, qui ont connu le goût des feuilles
-fraîches et des petites fleurs écloses dans les herbes!
-
-Parfois, la nuit, furtivement, mystérieusement, s’ébranle en caravane le
-harem de quelque bourgeois, de quelque riche marchand... Mais une
-cherifa ne saurait s’échapper des murailles qui l’enserrent, même sous
-la protection des ténèbres et des voiles. Ma folle petite amie sait fort
-bien que ses désirs ne peuvent pas, ne doivent pas être satisfaits;
-qu’elle ne connaîtra du printemps que sa caresse énervante et tiède, et
-cette oppression délicieuse, dont tout son être est troublé...
-
-Pourtant, chaque année, à cette époque, elle se leurre de vains projets.
-Elle imagine des séjours dans les jardins qu’elle conçoit comme ceux du
-Paradis, décrits par le Livre:
-
- «_Couverts de verdure, où jaillissent les sources,
- Là des fruits, des palmiers et des grenadiers,
- Des sièges élevés au-dessus du sol,
- Des coupes préparées,
- Des coussins disposés par rangées,
- Des tapis étendus..._»
-
-Et Lella Meryem répète, tel un refrain:
-
---Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans son arsa, au bord de
-l’oued!
-
-Ainsi, toutes les prisonnières se sentent tourmentées par l’attrait des
-choses impossibles.
-
-Celles qui vivent en un froid patio, miroitant de mosaïques, envient le
-bonheur des autres, maîtresses d’un riadh où l’on peut cueillir des
-oranges et surveiller l’éclosion des feuilles.
-
-Mais ces privilégiées ne jouissent point non plus d’un cœur apaisé.
-Elles rêvent aux vergers dont on ne voit pas les murs, aux tapis étalés
-dans l’herbe. Là se borne leur ambition; le bled immense les effraye;
-l’idée d’une promenade n’effleure même pas leur esprit. Inhabitués au
-mouvement, leurs membres n’en supporteraient pas la fatigue. Et je sais
-que les femmes du tajer Ben Melih, qui partirent cette nuit pour l’arsa
-où le maître les emmène parfois, ne changeront rien à leurs habitudes.
-Elles n’iront point se perdre dans les sentiers, ni s’ébattre à travers
-la verdure. Elles ne quitteront guère les sofas disposés sous les
-arbres, et, tout le jour, accroupies, presque immobiles, elles boiront
-d’innombrables tasses de thé, comme à la ville.
-
-Le printemps éveille des instincts plus vagabonds au cœur des hommes.
-Dès que le soleil tiédit les rues encore luisantes de pluie, on les voit
-s’acheminer vers la campagne. Les lettrés, blancs et soignés, s’en vont
-à petits pas, tenant leur inséparable tapis de prière. Les artisans, les
-jeunes bourgeois, les étudiants, seuls ou par bandes joyeuses,
-envahissent les vergers. Chacun balance au bout de son bras la cage de
-jonc où voltige un canari. Les pépiements enivrés dans les branches ne
-leur suffisent pas; il faut, pour compléter leur extase, les roulades et
-les vocalises d’un virtuose.
-
-Parfois aussi, l’un d’eux, plus sentimental, gratte les cordes d’un
-gumbri, et les grêles notes sautillantes se mêlent aux cris des
-insectes.
-
-Escortés de leurs esclaves, des notables, à mules, gagnent les arsas
-plus lointaines où ils festoieront jusqu’au moghreb.
-
-Cet exode de toute la ville suscite en moi la nostalgie des grands
-espaces illimités. Le riadh m’apparaît plus étroit, plus écrasé par ses
-murailles, et d’une somptueuse mélancolie. Les fleurs y poussent en des
-parterres trop réguliers, elles se heurtent aux mosaïques des allées,
-elles s’étiolent loin du soleil. Comme les Musulmanes, elles souffrent
-d’être belles et recluses, et de ne pouvoir s’épanouir dans le
-printemps.
-
-
-29 avril.
-
-Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les
-privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.
-
-Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est
-point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à
-laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.
-
-Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe
-hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.
-
-Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne
-recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse
-délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union
-qu’il prépare.
-
-Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son
-involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide
-générosité de son époux comble ses désirs les plus intenses et la
-relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant
-un pareil hammam en sa demeure?
-
-Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes
-réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une
-vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques
-participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse,
-montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle
-en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante
-notre silence.
-
-Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop
-parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs
-maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très
-sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour
-éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...
-
-Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est
-ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays
-d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».
-
-Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.
-
---Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le
-pied.
-
-Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam est chaud, plus il est
-confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.
-
-Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur
-nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes,
-aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre
-gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle
-de l’instinct, devant l’homme.
-
-La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la
-neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!
-
-Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont
-nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau
-de brebis blanches encadrées de brebis noires.
-
-Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse
-qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un
-rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella
-Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave
-blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée...
-Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties,
-absorbées par les ténèbres.
-
-Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me
-fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes.
-Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum Keltoum se sont installées avec
-d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au
-fond de l’ombre.
-
-Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec
-béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui
-garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne
-reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes
-antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et
-luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires
-niais!...
-
-Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de
-cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur
-base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une
-esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se
-courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de
-sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques
-reflets.
-
-Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités
-noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de
-quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum,
-souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses
-cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses jambes
-sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son
-esclave la masse, la lave et la parfume.
-
-Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et
-sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de
-sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la
-convoitise de Mouley Hassan.
-
-Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.
-
-Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de
-l’adolescente...
-
-
-1ᵉʳ mai.
-
-... «Or, continua le mohtasseb[44], Si Abd el Hamid excitant la jalousie
-des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le
-perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils
-imaginèrent:
-
-»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen[45], quelqu’un fit
-remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria
-au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu
-préposé à sa garde, avec de malhonnêtes intentions, pour en avoir
-rapporté cette toile d’araignée...
-
-»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail
-entraîna la disgrâce d’un puissant...»
-
-Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes,
-délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche
-l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se
-plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves
-et d’eaux odorantes.
-
-Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète
-approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les
-arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de
-ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.
-
-Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à
-l’oreille.
-
---Viens parler à Zeïneb.
-
---Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.
-
-Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.
-
-La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas
-être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat
-de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des
-pleurs.
-
-Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son visage les linges
-trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.
-
---O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux
-retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre
-mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel
-que lui? Il me dénude aux yeux de tous!
-
---Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?
-
---Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de
-l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley
-Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!
-
-Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché,
-béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.
-
---Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa
-paye aujourd’hui.
-
---Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me
-répond qu’il n’a plus rien!...
-
---Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?
-
---Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne
-les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le
-pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter
-des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a
-perdu son entendement. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah
-les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces
-canaris m’ont tuée!...
-
-Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même,
-Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de
-porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari,
-obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les
-injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.
-
---Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que
-le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les
-canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux[46]; il serait
-bon marché à quarante.
-
-Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,--comment
-peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce
-mois-ci.
-
---Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari.
-Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.
-
-Puis, je fais chercher Kaddour.
-
---Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?
-
---Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le
-Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq
-réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...
-
---Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.
-
---O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute.
-A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce
-Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver
-ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin.
-J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari
-femelle!
-
---Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.
-
-Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.
-
---Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter...
-Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te
-les rendrai dans un mois.
-
-Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son
-enfantillage et son embarras me touchent.
-
-Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui
-importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette
-qu’il ne payera jamais.
-
-Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un
-chardonneret!...
-
- * * * * *
-
-Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.
-
-Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet
-heureux effet.
-
---Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».
-
-Elle rit.
-
---Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera,
-s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets.
-Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai
-versé dix et il patientera pour le reste.
-
-
-2 mai.
-
-Aujourd’hui, chez le notaire Si Thami, j’ai trouvé l’apathique Zohor
-toute rouge et secouée de fièvre.
-
-Elle est étendue sur un matelas, au fond de la chambre. Des couvertures
-l’enveloppent, recouvrant même sa tête. Il en sort parfois un
-gémissement étouffé... Depuis trois jours elle n’a plus son entendement.
-
-Aussi la vieille Dada prend-elle soin de tenir la pièce close et sans
-air. Deux cierges de cire, brûlant dans les chandeliers, donnent à cette
-nuit factice une allure mortuaire.
-
-Quelques femmes, des parentes, causent à voix basse, tout en faisant
-griller des saucisses de mouton sur un canoun. Elles n’interrompent
-leurs commérages que pour s’approcher de Zohor et elles la fatiguent de
-paroles compatissantes... puis elles retournent à leur cuisine et à
-leurs histoires...
-
-Elles ont préconisé d’inutiles remèdes, Allah seul donne le soulagement!
-Une patte de hérisson, suspendue parmi les amulettes au caftan de la
-malade, n’empêche pas la fièvre de monter.
-
---Pourquoi n’appelez-vous pas la toubiba? demandé-je.
-
---Ce qui est écrit est écrit, répond l’esclave. Nul n’arrêtera le destin
-qui doit s’accomplir.
-
---Sans doute, mais Dieu permet qu’on s’adresse à ceux qui savent.
-
---Nos vieilles savent, elles aussi.
-
---Comment sauraient-elles, puisqu’elles n’ont pas étudié?
-
---Certaines choses ne s’apprennent point dans les livres... Écoute:
-«C’était à l’époque ancienne, des vieilles voulurent prendre le
-diable...
-
-»--Que ferons-nous, dirent-elles, pour l’attirer?...
-
-»Elles amenèrent dix femmes qui s’égratignèrent, et vint le diable.
-
-»--Qu’avez-vous?
-
-»--Le diable est mort!
-
-»--Par ma tête! je suis le diable!
-
-»--Tu mens.
-
-»--En vérité!
-
-»--Entre dans cette amphore et nous te croirons.
-
-»--Allons! dit le diable. Il entre, et elles ferment vite l’amphore.
-
-»--Laissez-moi sortir! criait-il en s’agitant. Mais elles rient:
-
-»--Nous tenons le diable! Nous tenons le diable!
-
-»--Lâchez-moi! Filles de brigands! Chiennes! Chamelles!
-
-»--O Allah! nous ne te libérerons pas!
-
-»--Puissiez-vous être rôties! Prostituées!
-
-»--Toi! le borgne! Possesseur d’un seul cheveu!
-
-»--Que les boutons sortent de votre chair! Que les rats vous dévorent!
-
-»--Visage noir! tu ne nous effrayes plus!
-
-»--O mes filles! Délivrez-moi et je vous rendrai le bien.
-
-»--Comment ferais-tu le bien, toi, Père du Mal?
-
-»--Je vous montrerai quelque chose pour que vous l’emportiez sur les
-hommes.
-
-»Elles consentirent et il leur enseigna la sorcellerie. C’est depuis ce
-jour que les vieilles connaissent les maléfices et le secret de guérir
-les maux.»
-
- * * * * *
-
-Les femmes qui ont écouté l’histoire hochent la tête, approbatives.
-
---Il faut, dit la plus âgée, enfumer les vêtements de Zohor avec des
-araignées sèches et du cumin.
-
-L’esclave apporte un brûle-parfums rempli de braises et les ingrédients
-nécessaires. Une âcre fumée se répand en la pièce.
-
-La malade gémit doucement.
-
-
-3 mai.
-
-Je retourne voir la pauvre Zohor. Elle est plus mal ce matin. Allah
-dispose de nous!
-
-Une odeur de fumée, de saucisses et de fièvre, flotte en la chambre. Les
-parentes sont parties, mais le notaire, accroupi sur le matelas auprès
-de sa femme, la contemple avec angoisse.
-
-Il me salue, me complimente, sans omettre une seule formule; puis il
-retourne au chevet de la malade.
-
---Zohor!... Zohor!... répète-t-il d’une voix chargée d’émotion.
-
-Je l’avais toujours vu si hautain et froid avec elle!... D’un geste
-affectueux il serre sa main et il essuie son front où la sueur
-ruisselle.
-
-Un cierge crépite et s’éteint tout à coup... La petite vie jaunâtre de
-celui qui reste, semble palpiter avec peine en l’atmosphère trop lourde.
-Si Thami murmure des choses dont je ne perçois que la douceur.
-
-Le cœur serré, je me retire, et, tout le jour, comme une hantise,
-j’entends la voix si tendre du pauvre homme, implorant l’épouse qui ne
-répond plus...
-
-
-4 mai.
-
-Zohor est entrée dans la Miséricorde d’Allah.
-
-Elle passa douce et terne en ce monde, et ne lui témoigna que de
-l’indifférence. Elle tenait peu de place et faisait peu de bruit.
-
-Pourtant ses parentes assemblées poussent de grands cris pour déplorer
-sa mort. On s’étonne que la discrète Zohor provoque une si bruyante
-douleur. Les exclamations s’élèvent parmi les sanglots:
-
---O ma maîtresse! ô mon pain! gémit l’esclave.
-
---O ma mère, tu m’abandonnes! s’écrie une fillette avec conviction.
-
---O ma sœur, pourquoi me laisses-tu?
-
---Quelle souffrance tu causes à mon cœur!
-
---Qui t’a détournée de nous, ô chérie?
-
---Montre-moi le chasseur, celui qui donne la mort.
-
---O joie de la maison, où t’es-tu enfuie?
-
-... Puis elles se taisent, car les matrones sont arrivées et l’on doit
-faire à la morte sa dernière toilette.
-
-Lorsqu’elle est parfumée, lavée, habillée de vêtements blancs n’ayant ni
-ganses ni boutons, on l’enferme dans un cercueil. Les hommes retournent
-à la terre enveloppés d’un simple linceul, mais les femmes sont recluses
-jusque dans la mort.
-
-La vieille Dada s’affaire aux préparatifs, elle en oublie de pleurer...
-Pourtant elle aimait cette douce maîtresse indolente. Qui ne la
-chérissait la pauvre! la colombe dont le cœur était blanc?
-
-Lorsque les amis de Si Thami, les notaires bénins et compassés, les
-parents et les voisins, s’ébranlent en cortège après avoir récité le
-Coran, de longs cris désespérés fusent à travers les portes closes,
-derrière lesquelles les femmes épiaient la cérémonie. L’esclave se
-griffe le visage comme une Berbère... Zohor s’en va au milieu des
-lamentations.
-
---O ma sœur!
-
---O ma mère!
-
---O la meilleure des voisines!
-
-Son caftan radis lamé d’argent, celui-là même que je lui vis aux noces
-de Ghita, recouvre le cercueil. Il promène une note gaie dans l’ombre
-des ruelles étroites. Parfois un rayon de soleil frôle les plis du satin
-et projette de beaux reflets roses sur les murailles rapprochées.
-
-Je ne me suis pas mêlée à l’escorte, où les femmes n’ont que faire, et
-je la vois disparaître au détour d’une rue.
-
-... Un chat saute entre deux terrasses d’un bond nerveux et tendu; un
-petit terrah passe en riant, sa planchette bien garnie des pains qu’il
-porte au four; la vie continue... Que faisait Zohor dans la vie?...
-Pourtant je reste là, oppressée par cette chose si poignante et si
-simple: l’effacement d’une existence.
-
---Pourquoi t’attrister? me dit Larfaoui qui m’avait aperçue, sortant de
-la maison mortuaire. Allah seul est durable! La morte, elle ne souffre
-plus, et il nous reste encore, à nous, la joie et la beauté.
-
-
-12 mai.
-
-Vainement je cherchais la tombe de Zohor, au milieu des herbes sauvages,
-des grandes ombellifères aux tiges aqueuses, des cactus bleus, épais et
-gonflés d’eau par les dernières pluies...
-
-La terre s’étire, féline et lascive sous le soleil; une buée légère
-s’évapore, frissonnante comme une volupté.
-
-On m’avait dit:
-
---C’est la troisième pierre, à droite du chemin, près d’un olivier
-tordu.
-
-Mais les tombes et les sentiers disparaissent sous la verdure, et tous
-les oliviers ont des troncs difformes, figés dans les convulsions d’une
-douleur sans fin... Seuls, leurs feuillages gris semblent endeuillés
-parmi le tendre éclat des fleurs et des jeunes pousses. Le cimetière
-rit. Il est accueillant et gai. Des pêchers, des pommiers, des
-abricotiers dévalent, masses roses et blanches, aussi pimpants que des
-bouquets. Leur douce odeur se mêle au parfum plus amer des anthémyses
-qui tendent, en offrande, leurs corolles vers la lumière. Aucune
-mélancolie ne se dégage des cimetières musulmans, mais une paisible
-assurance: le retour joyeux et simple des êtres à la nature...
-
-Trois jeunes hommes rêvent à l’ombre d’un micocoulier. Ils ont suspendu,
-dans ses branches, une cage de jonc où sautille un canari. L’oiseau
-lance d’abord une timide roulade. Puis il s’arrête, incertain, et
-repart... un rayon de soleil frôle ses barreaux; il le célèbre, et
-chante, et s’étourdit de pépiements enivrés. Sa petite âme d’harmonie
-exhale toute l’ardente allégresse du printemps....
-
-Un sourire alanguit le visage des adolescents. Pendant des heures ils
-resteront à jouir, à écouter l’oiseau.
-
-J’ai oublié que je suis au cimetière... un cortège de femmes passe, d’où
-l’on m’appelle. Parentes, amies et pleureuses qui se rendent au tombeau
-de la pauvre Zohor. Il était là, tout près de moi, endormi dans la
-verdure, pierre anonyme et sans ornements. Pourtant j’aurais pu le
-deviner, car les herbes, alentour, ont été récemment piétinées et ne se
-redressent qu’à demi, l’air brisé.
-
-Chaque matin durant ces trois jours, les hommes et les femmes sont
-venus, tour à tour, réciter ici les versets du Coran.
-
-Aujourd’hui des chanteuses funèbres accompagnent les parentes, pour les
-dernières lamentations. Elles étendent un drap blanc sur la tombe, et
-l’ornent de guirlandes. Les étoiles du jasmin, les boutons de rose à
-peine entr’ouverts, les mimosas, les giroflées délicates répandent leurs
-parfums les plus grisants.
-
-Le canari s’exalte de lui-même, ses roulades emplissent le cimetière. Ce
-n’est plus la voix de cette petite boule de plumes, soyeuse et gonflée,
-mais la cantilène triomphante de la vie qui domine les chants
-mortuaires.
-
- _Allah! ô Allah! Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah!_
-
-psalmodient les pleureuses.
-
- _«Allah! O Allah! O notre maître!
- Il n’y a que Toi! O notre maître!_
-
- _Au nom d’Allah et par Allah! O Puissant!
- Notre Seigneur, c’est Lui, l’Unique!
- Et sur Mohammed, O Prophète!
- Bénédiction et salut!_
-
- _O Allah! nous témoignons par les Saints,
- Par ceux à la barbe blanche,
- Par ceux à la barbe naissante.
- Dieu nous en a gratifiés en ce bas monde
- Et dans le séjour le dernier.
- Par eux, nous témoignons, O Allah!_
-
- _Hélas! m’a fait pleurer la douleur du tombeau,
- M’a pénétré le froid de ses murs!
- Tous, nous passerons le destin de la mort,
- Laissant nos biens à la joie des héritiers...
- Allah! Allah! ô notre maître!
- Il n’y a que Toi! ô notre maître!_»
-
-Les femmes s’en vont... elles ne se réuniront plus désormais que le
-vendredi, sur la tombe de Zohor.
-
-Puis leurs visites s’espaceront, et le souvenir s’effacera dans les
-cœurs, ainsi que la pierre sous les herbes.
-
-C’est le grand isolement qui commence, l’isolement infini, où sombrent
-tous les êtres...
-
-Mais des jeunes hommes, au printemps, suspendront toujours leurs cages
-parmi les branches, et les oiseaux continueront à célébrer, au-dessus
-des tombes, l’éternelle victoire de la vie.
-
-
-17 mai.
-
-Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation
-dont je ne m’étais point inquiétée. Le moindre événement suscite
-toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles
-font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en
-répétant la formule consacrée:
-
---Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi!
-
-Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes
-mains, mes épaules, le bas de ma jupe...
-
-Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son
-cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs
-sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on
-recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes
-gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza
-savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon
-autorisation...
-
-Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en
-reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues.
-
-Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable
-histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement,
-ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et
-Zeïneb.
-
-Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore
-pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa
-nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides que les olives
-confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se
-chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car
-ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre.
-
-Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la
-correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me
-surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane?
-Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles
-publiques et les fous!
-
-Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour
-affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale?
-
-A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une
-revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une
-irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le
-lui refusa.
-
---Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort
-amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien,
-a-t-elle griffé son mari?
-
---Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée,
-elle ne savait plus ce qu’elle faisait...
-
---Quoi encore? qu’a-t-elle fait?
-
---C’est le démon qui l’inspira...
-
-La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et s’obstine à les
-déplorer, sans m’en donner l’explication.
-
-J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable
-des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux
-grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce:
-
---Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire!
-
-Il s’effondre, bouleversé par les remords.
-
---Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas
-le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a
-coûté dix-huit réaux.
-
-A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète:
-
---Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire!
-
-La réalité l’accable de nouveau.
-
---Allons la chercher, lui dis-je.
-
-Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il
-bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins,
-l’approche du Moristane calme sa vivacité.
-
---J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il.
-
-Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment:
-
---Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye.
-
-Dans le vestibule, accroupi sur une peau de mouton, je trouve un
-vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet.
-
---Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce
-possible?
-
-Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma
-présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue!
-
-Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et
-m’introduit dans le patio.
-
-C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a
-rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques
-déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes.
-
-L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée,
-m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi
-lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique
-bienséance.
-
---Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix
-implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les
-brutalités de son époux réveillent toujours en elle.
-
---Kaddour t’attend...
-
-Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour,
-pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les
-formalités de son départ.
-
-Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements.
-
---O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis
-innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi...
-
-La vieille Halima les fait taire.
-
---Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne,
-en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements
-mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le
-métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré
-chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita,
-raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître.
-
-La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille,
-malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole.
-
---Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses
-cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies
-suppurent.
-
---Qui t’a battue?
-
---Mon mari.
-
---Pourquoi?
-
---... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi
-qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être
-répudiée, je veux retourner chez mes parents.
-
-Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage et toute contrite
-d’une faute qu’elle n’a pas commise.
-
-Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne.
-Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est
-mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà
-vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle
-s’est sauvée de chez ses parents.
-
---Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce
-que je m’attarde chez les prisonnières.
-
-C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je
-n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous
-cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot?
-
-La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle
-me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur
-des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher
-au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus,
-faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du
-reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune
-encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si
-pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de
-son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le
-regard lucide, calme, dont il me fixe.
-
---Quel est ton état?
-
---Il n’y a pas de mal sur toi?
-
-Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des
-gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il
-connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il
-répond à mes questions avec la plus grande netteté.
-
---Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je
-marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.
-
-Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes...
-A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...
-
---Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille,
-obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il
-avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.
-
-Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même
-pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.
-
---A-t-il des parents?
-
---Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.
-
---Que Dieu la conserve!
-
-Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire
-intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette
-résignation, si j’échoue...
-
-Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs,
-une forme est affalée, que je distingue à peine.
-
-La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs,
-épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle,
-terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile,
-ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de
-sa face où luit un regard tragique et vague.
-
---Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne
-prononce une parole... dit le vieillard.
-
-La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col
-d’une créature inerte...
-
-Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle,
-vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa
-cellule d’aliéné?
-
-Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor
-grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes,
-comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des
-autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la
-lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves,
-défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les
-ténèbres.
-
-Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs
-chaînes. La plupart, indifférents, restent pelotonnés dans leur coin.
-
-Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les
-arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards
-vacillent.
-
-Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la
-fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles
-obscènes, à l’effarement de mes guides.
-
-Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire
-sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des
-prières sans fin.
-
-Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques
-grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures...
-
-Pas un cri, pas un bond.
-
-Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres
-se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies
-s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le
-tombeau.
-
-Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les
-fous du Moristane.
-
-Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur
-macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces
-misérables, abrutis par leur destin...
-
-Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il
-y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et
-Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de
-canaris.....
-
-
-19 mai.
-
-J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié,
-le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse:
-
---Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est
-dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir
-ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua[47], pour satisfaire au vœu
-dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.
-
---Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.
-
-C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed
-Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.
-
-J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère
-mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front.
-L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes
-ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient
-point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces. Ce
-n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement
-des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où
-nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités
-du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en
-dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec
-la protection de nos haïks.
-
-Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il
-forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de
-bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un
-champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui
-des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les
-éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les
-tapis, dans les hauts chandeliers.
-
-Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en
-sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est
-point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont
-elles comprennent encore le sens magique.
-
---Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef
-de la confrérie.
-
-Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car,
-si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns
-ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.
-
---Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella
-Lbatoul.
-
-On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à
-s’élancer sur les humains.
-
-Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus
-rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage
-grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un
-à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps
-et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.
-
-Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio,
-s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les
-Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser.
-Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et
-peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences
-lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur
-place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules
-tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son
-visage.
-
-Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de
-leurs stridents yous-yous.
-
-Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la croupe bondissante. Elle
-oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en
-Guinée, un soir d’ivresse...
-
-Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance
-voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!...
-Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et
-des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui
-danse...
-
-Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux:
-
- _O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu.
- Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!
- Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_
-
-Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui
-succèdent.
-
-La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de
-l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus
-d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils
-s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se
-déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres.
-Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent
-avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par
-saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale
-félicité.
-
-Et toujours le claquement formidable des crotales!
-
-... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de
-draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse!
-
-Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs,
-vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement
-au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal
-torturant. Le djinn s’empare d’elle...
-
-En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses
-pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord.
-Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser.
-
-Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de
-tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les
-danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une
-poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite,
-toujours plus fort...
-
-Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume
-calme et grave, l’imploration religieuse:
-
- _O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu!
- Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!
- Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!_
-
-... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui
-s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la
-coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux
-mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses
-mouvements.
-
-Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des
-ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le
-suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements
-s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par
-cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le
-temps.
-
-... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et
-c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine
-beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés.
-
-... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance,
-rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres
-surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont
-des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une
-épouvante plane sur l’assemblée.
-
-Les sorcières se sont enveloppées de voiles rouges.
-
-Et rouges sont les suaires des Gnaoua!
-
-Et rouges les reflets des torches!
-
-Et rouges les visages et les cœurs!
-
---O Allah! murmure Lella Lbatoul, Sidi Hamou est arrivé! Sidi Hamou!
-père des flammes et du sang, le djinn redoutable, gardien des lieux
-brûlants!
-
-Mes compagnes frémissent, troublées par l’évocation.
-
-Le choc des crotales, les chants sauvages, les hurlements, atteignent la
-limite de l’intensité. Les fantômes ardents se démènent autour des
-sorcières, tout le jardin trépide.
-
-L’énorme prêtresse frénétique se renverse d’avant en arrière, à droite,
-à gauche. Sa masse n’est plus qu’un mouvement désordonné. Son voile a
-glissé, la sebenia se détache... ronde et crépue se tête roule sur ses
-épaules comme une boule.
-
-
-Han! Han! la sorcière bondit?
-
-Han! Han! Elle se convulse extrêmement!
-
-Han! Han! Han!
-
-
-Tout à coup, d’un suprême élan, elle s’abat raide en arrière, et on
-l’emporte pâmée, tandis que l’infernale cohorte accélère sa danse en un
-vertigineux tourbillon.
-
-
-Les voiles rouges embrasent la nuit.
-
-Et rouges sont les suaires des Gnaoua!
-
-Et rouges les reflets des torches!
-
-Et rouges les visages et les cœurs!
-
-C’est rouge sur rouge! et rouge! et rouge!
-
-
-Les arbres frémissent, les murs s’ébranlent... Une hallucination
-flamboyante danse devant mes yeux.
-
-Les Gnaoua sont partis... Il y a eu le silence et l’immobilité... Les
-choses reprennent leur air normal. Le patio vide miroite sous la lune.
-Étonnement du calme reconquis...
-
-La nuit, paisible et bleue, criblée d’étoiles, s’étend doucement
-au-dessus du jardin. Un vent léger fait bruisser les palmes des
-bananiers; on perçoit le bruit du jet d’eau...
-
-Un oiseau jette un petit cri peureux dans le recueillement nocturne...
-
-
-10 juin.
-
-Derrière combien de remparts se cache l’arsa de Mouley Hassan où nous
-sommes attendus?... Souvent, le Chérif nous en vanta l’agrément, les
-eaux abondantes, les treilles dont les raisins ont un goût savoureux et
-rare.
-
-Nous avons franchi la première enceinte de la ville, et nos mules
-trottent sur une sorte de chemin élevé, plate-forme d’une gigantesque
-muraille qui s’en va très loin, à travers le bled, protégeant d’immenses
-étendues arides et désertes. Le nègre, qui courait derrière nos
-montures, nous fait enfin tourner sur la droite, et nous pénétrons dans
-une de ces casbahs qui entourent les palais en ruines.
-
-Fruste petit village, aux masures couvertes de chaume, rappelant celles
-de France, malgré les haies de cactus. Tout y est paysan et familier.
-Des poules errent à travers les chemins, des enfants presque nus se
-roulent dans la poussière, et les femmes, de fière allure en leurs
-haillons drapés, s’en vont, le visage libre, selon la coutume des
-bédouines.
-
-Au-dessus des murettes en terre, on aperçoit le sommet des arbres, dont
-la luxuriance s’exagère par le contraste des environs secs et roussis.
-Toutes les arsas ont des portes en misérables planches mal équarries.
-Celle de Mouley Hassan ne diffère pas des autres. Après une longue
-attente, un gardien claudicant se décide à nous l’ouvrir.
-
-Surprise toujours nouvelle des choses qui se dissimulent derrière la
-pauvreté des murs!
-
-Un immense jardin s’épanouit, embaume et flambe, de toutes ses roses, de
-toutes les fleurs de ses grenadiers et de ses jasmins. Il semblerait à
-l’abandon, si la fraîcheur des feuillages et l’âpre parfum des menthes
-n’y révélaient la présence de l’eau. Sous les arbres fruitiers poussent
-des fèves, des courges, des tomates, des pastèques et des plantes
-aromatiques pour le thé. Mais ces cultures n’ont point l’ennuyeuse
-symétrie des nôtres. Elles s’enchevêtrent sans ordre visible, se mêlent,
-au hasard, de géraniums et de rosiers fleuris, forment des masses de
-feuillage où se complaît le regard. Malgré leur utilité, apparaît
-simplement leur charme.
-
-D’étroites allées en maçonnerie se croisent à angles brusques,
-surélevées au-dessus du sol. Une longue tonnelle de roseaux, couverte
-par les vignes, offre un chemin d’ombre verte jusqu’au pavillon où le
-Chérif nous attend.
-
-Mouley Hassan arrive à notre rencontre, digne et lent, afin de
-satisfaire à l’hospitalité, sans toutefois marquer un empressement qu’il
-ne témoigne à personne. Sa haute stature s’enveloppe d’admirables
-mousselines, sous lesquelles joue le rose vif du caftan. Sa barbe, aussi
-blanche que ses lainages, encadre son visage majestueux. Négligemment il
-manœuvre un chasse-mouches, fait de souples crins réunis en une poignée
-de cuir.
-
-Il goûte nos compliments avec une complaisance hautaine, célèbre
-lui-même l’excellence et la fécondité de ce jardin que nul n’égale, tout
-en affirmant qu’il en possède bien d’autres, plus merveilleux encore.
-
-On accède au pavillon par quelques degrés de mosaïques, raffinement
-inattendu en ce champêtre décor, aussi bien que le tout petit paysage
-apprêté devant la salle, et qui borne la vue: un berceau de jasmin
-jaune protégeant une vasque... L’eau qui monte vers les feuillages, et
-s’égoutte dans un bassin précieux...
-
-Jet d’eau! Contentement de l’esprit, amusé par ses caprices... Repos des
-yeux qui ne se lassent pas de sa fraîcheur, après la fatigue ardente et
-poussiéreuse de la route... Miracle de l’eau, venue de la montagne, pour
-sourdre en ce marbre poli, et retomber en mille gouttelettes... Symbole
-de jouissance parfaite, aux brûlants pays de l’Islam.
-
---Ce pavillon fut construit, dit le Chérif, par le sultan Mouley Abd er
-Rahman, pour sa favorite, une Circassienne de grande beauté, dont il eut
-ma mère, Lella Aïcha Mbarka. Ses ancêtres et lui-même recevaient, des
-ambassadeurs, certaines choses d’Europe qu’il se plut à y réunir. Rien
-n’y fut changé depuis lors.
-
-Fascinés par le jet d’eau et son décor charmant, nous n’avions pas
-regardé la salle.
-
-Où sommes-nous?... en quel pays et en quel temps?... A part les sofas,
-tous ces meubles nous sont familiers. Nous les avons connus chez les
-très vieilles gens de notre enfance et dans les musées, car ils sont
-touchants, admirables ou ridicules... Les retrouver ici!... dans une
-casbah du Maroc, non point comme des objets de curiosité, mais ornant
-une pièce vivante, où l’on vient rêver, boire du thé, dormir!...
-
-Des horloges Empire s’alignent le long d’un mur; un petit guéridon
-supporte un service de Saxe dépareillé; un vieux secrétaire enroule
-symétriquement les veines de ses admirables bois aux tons chauds. Les
-étagères soutiennent des vases vieillots, des fleurs sous globe; une
-potiche de Sèvres, laide et bleue; des coupes en argent, ornées de
-guirlandes.
-
-En face des horloges, deux fauteuils Louis XVI sont adossés à la
-muraille. Ils attendent... Qui?... des marquis, des ambassadeurs?... Les
-Marocains n’ont point coutume de s’asseoir, ils préfèrent les sofas où
-s’accroupir.
-
-Ces pauvres fauteuils, inutiles, servirent peut-être à des mariées, aux
-jours de leurs noces... Personne, à présent, n’oserait s’y poser, ils
-ont l’air trop vieux, trop fragiles. Leurs soies, presque décolorées, se
-fendent en maintes déchirures, leurs ors sont ternis, et leurs bois
-vermoulus.
-
-Au centre de la salle s’érige, sur une console dorée, le plus beau jouet
-à musique dont puissent jamais s’égayer les longs ennuis d’une sultane.
-Mouley Hassan remonte la vieille mécanique. Il en sort une petite
-ritournelle chevrotante et surannée, une voix amortie qui semble
-traverser les âges pour parvenir jusqu’à nous. Et l’harmonie en est
-exquise, touchante et douce comme une aïeule. Elle nous enveloppe de
-très anciens rêves, de sensations lointaines, imprécises, et qui font
-mal, tendrement, délicatement...
-
-Tout vit à nouveau sous le globe de verre qui protège un petit paysage
-d’autrefois: une frégate, gréée à l’ancienne, toutes voiles dehors, se
-balance au milieu des flots. Elle aborde un paysage exotique, mal connu,
-quelque part, là-bas, dans «les Iles!...»
-
-Une source de cristal coule, en tournoyant, et tombe d’un rocher au
-sommet duquel s’épanouit un arbre. A travers les branches, sautillent et
-volettent des oiseaux de paradis. Ils sifflent, remuent la tête, ouvrent
-leurs becs effilés, font des grâces, agitent leurs ailes bleues, vertes
-et mordorées dont le temps n’a point amorti l’éclat métallique.
-
-Devant cet étonnant paysage, ce navire soulevé par les vagues, quels
-rêves dut faire la sultane recluse, qui ne connaissait que les palais
-aux grands murs et ce jardin si bien clos?
-
-La boîte à musique finit d’égrener son émouvante chanson, les dernières
-notes meurent, imperceptibles; la petite voix, un instant réveillée,
-rentre dans le passé... Mouley Hassan se campe devant la porte, aux
-côtés de laquelle deux niches semblables sont creusées. L’une est vide,
-l’autre garnie d’une pendule, en bronze admirablement ciselé, qui porte
-la marque d’un horloger de Londres, et la date 1793. Mais c’est la place
-vide que contemple le Chérif, et il rit d’orgueil satisfait.
-
---J’ai connu, en cet endroit, nous dit-il, une autre pendule, sœur de
-celle que vous voyez ici. Elles avaient été offertes à Mouley Sliman par
-un ambassadeur d’Angleterre. Et toutes deux marchaient si exactement
-ensemble, que leur carillon semblait unique... Mon cousin, ce Sidi
-M’hammed Lifrani qui fut khalifa du sultan, prétendit avoir des droits
-sur l’héritage de Lella Aïcha Mbarka. Il revenait à moi seul, et
-comprenait de grands biens. Le cadi ne manqua point d’en juger selon
-l’évidence. Alors, tandis que j’étais à Marrakech, Sidi M’hammed fit
-enlever une des pendules, par vengeance, et il jura que je ne la
-reverrais jamais. A mon retour, on me dit qu’elle était cassée. Je n’en
-crus rien, tous mes esclaves furent battus jusqu’à ce que l’un d’eux
-m’eût raconté la chose...
-
-»A cette époque, Sidi M’hammed était plus puissant que moi. Que
-pouvais-je faire? Je me tus.
-
-»Or, ajouta le Chérif en riant, mon cousin est mort. Ses biens revinrent
-à la fille qu’il avait enfantée avec la négresse Marzaka... Tu vas
-souvent la voir... L’aurais-tu remarquée, cette pendule?
-
-J’affirmai, très sincèrement, qu’il y avait beaucoup d’horloges et de
-pendules chez mes voisines, mais qu’aucune d’entre elles ne valait
-celle-ci par la perfection du travail ni l’ancienneté.
-
---Qu’importe! reprit Mouley Hassan. Je verrai bientôt par moi-même, car,
-s’il plaît à Dieu, j’épouserai la fille de mon cousin dans quelques
-mois... Quand tu reviendras dans ce pavillon, tu y trouveras les deux
-pendules.
-
-Il dit cela nonchalamment, comme une chose toute naturelle et certaine,
-mais sur laquelle il est bienséant de ne point s’attarder, et, agitant
-son chasse-mouches avec impatience, il se mit à invectiver contre les
-esclaves:
-
---Aicheta!... Mbilika!... ô pécheresses, qu’attendez-vous?... Apportez
-les rafraîchissements et les pâtisseries!... Je veux, continua-t-il en
-se tournant vers nous, que vous jugiez cette eau de violettes... En
-dehors de ma maison, nul ne sait la préparer... Voici des fruits confits
-dans un sirop de miel à la rose, et des pâtes d’amandes parfumées au
-safran, à la cannelle, à la menthe. Ma grand’mère en tint la recette
-d’une esclave turque fort habile... Sans doute n’avez-vous jamais goûté
-ces gâteaux si délicieux? J’en fais venir spécialement les pistaches par
-des pèlerins... Ils n’ont pas leurs pareils en délicatesse...
-
-
-24 juin.
-
-Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de
-sa fille.
-
-Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très
-matinales.
-
-Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers
-encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un
-vent pur balaye tous ses miasmes.
-
-Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très
-affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de
-prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de
-tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire
-toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de
-velours et d’extraordinaires châles bariolés!...
-
-Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir
-et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis
-habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...
-
-On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent
-aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes;
-les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la
-pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les
-femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites
-Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux
-attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes
-seront des mariées!...
-
-Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes
-les jeunes filles!
-
-Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont
-les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure. Chacune
-tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau
-du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de
-martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes
-roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur
-travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre.
-Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de
-funèbre complainte.
-
-Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange,
-curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui
-se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la
-chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec
-beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très
-agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais
-les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur
-d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de
-soie transparente.
-
-Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se
-judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points
-blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent
-couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés
-d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en mousseline.
-Il ne reste plus qu’à poser le fistoul[48].
-
-Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient
-un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie
-pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute
-s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du
-fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les
-bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais
-œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles
-d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du
-visage.
-
-La mariée est prête.
-
-Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin
-l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus
-l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des
-allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur,
-ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du
-boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent
-aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à
-la nôtre...
-
-Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles.
-Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un
-costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des
-Musulmanes...
-
-Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter
-et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les
-civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre,
-l’indestructible, l’inaltérable âme juive.
-
-Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à
-mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites
-habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux.
-Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.
-
-Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et
-vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston,
-aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un
-costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de
-soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube
-noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse
-modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.
-
-Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui
-ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable
-prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en
-disant:
-
---Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée.
-
-Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne
-faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la
-muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel,
-mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale
-d’une seule lampée...
-
-On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à
-lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre.
-
---Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux.
-
-Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite
-larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent
-son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop
-d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du
-logis, hissé sur la tête de l’un d’eux.
-
-Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui,
-seuls, l’accompagnent au domicile conjugal.
-
-Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts
-éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi
-gras promené dans les bas-faubourgs.
-
-Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre
-qu’elles frottent sur les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du
-lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais
-ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au
-passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en
-arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds.
-
-Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras
-et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de
-dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les
-invités festoieront.
-
-Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes
-rasades de mahia[49].
-
-Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en
-titubant.
-
-
-26 juin.
-
-Accablement d’une nuit chaude... insomnie!
-
-Inquiet, mal éveillé, l’esprit erre dans les ténèbres. L’oreille
-attentive écoute... elle néglige les sons familiers qui tissent la trame
-de la nuit, tintement monotone de l’eau, chants répercutés des coqs,
-pour capter d’imperceptibles bruits.
-
-A force d’épier, elle saisit: des souris grignotent,... la brise halette
-contre les vitres,... un insecte grimpe au mur et retombe,... les
-moustiques bourdonnent.
-
-Une chatte miaule, amoureuse. Soudain, sa plainte atroce, longue,
-stridente, fait palpiter le silence d’une souffrance aiguë qui s’apaise
-en ronronnements.
-
-Ah!... on marche au-dessus de nous... Folie!... on croit toujours
-entendre des pas dans la nuit... A-t-on parlé?... L’ombre vibre
-doucement. Tous les sens énervés cherchent à percevoir... Ce n’est
-rien... Mais voici qu’un son réel et lourd nous dresse en sursaut.
-
-Nous courons à la terrasse: trois silhouettes se détachent sur le bleu
-sombre du ciel,... ce sont des femmes. L’une d’elles gémit affalée, ses
-compagnes essayent de la relever. En nous voyant elles font un geste
-d’effroi, puis elles se précipitent vers nous, suppliantes, et baisent
-nos pieds.
-
---O mon seigneur le hakem! O Lella! pardonne-nous!... Par votre vie,
-nous ne voulions pas le mal!
-
---Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure?
-
-Elles ne répondent pas, elles implorent... mes yeux distinguent des
-visages connus.
-
---Saadia! Khaddouje?
-
-Les femmes du tajer Ben Melih! Je comprends et ne puis m’empêcher de
-rire... cette autre qui se plaint est Yakout, l’esclave favorite...
-
---Es-tu blessée?
-
---O mon malheur! O calamité! Je suis tombée en sautant ce mur, mon pied
-s’est brisé, je ne puis plus marcher... O Prophète... Qu’allons-nous
-devenir? Le maître nous tuera!
-
---Mais non! il tient à son bien. Vous lui avez joué tant d’autres tours
-et vous êtes toujours en vie...
-
---O seigneur!... Par la tête de ma mère, je le jure, nos cœurs sont
-blancs! Nous allions seulement rendre visite à une amie.
-
---Elle a une petite barbe, votre amie, et elle porte un turban?
-
---O Lella! tu es avisée... Nous ne te cacherons rien, mais ne nous fais
-pas honte devant le hakem.
-
-J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai
-reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à
-notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une
-fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les
-reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup,
-ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les
-abandonner ainsi, seules, avec un homme!
-
-Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper,
-redescendre, escalader les petites murettes. Des échelles, des cordes à
-linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous
-la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris.
-
-Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés
-par la crainte d’avoir fait quelque bruit.
-
-Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les
-patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un
-cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le
-cœur étreint d’angoisse.
-
-Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte
-sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des
-remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin
-jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les
-minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube.
-
-Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette
-onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent
-normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que
-dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse
-des voisins!
-
-Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre
-retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus.
-
-Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné...
-
-
-1ᵉʳ juillet.
-
-Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement
-insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point
-ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et
-graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un
-dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance
-incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en
-l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps
-attendus.
-
-Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois[1]
-ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les
-femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en
-criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi:
-la première lune du Ramadan est apparue!
-
-Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective
-des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui
-rompront le cours monotone de la vie! Pourtant ce seront des jours si
-cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de
-l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences
-mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de
-boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête.
-
-Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût
-prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des
-marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les
-saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à
-huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des
-victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons
-et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter.
-
-Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la
-soif torturante... Nul n’y songe.
-
-La brûlante harira fume dans toutes les demeures.
-
-Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé!
-
-
-12 juillet.
-
-Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou
-brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois
-replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils
-somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très
-grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques,
-exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des
-gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se
-désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des
-disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop
-tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de
-plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un
-fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur
-de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales:
-
---Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave!
-
---O fils du fainéant cet autre!
-
---Qu’Il maudisse ton père et ta tribu!
-
---O fils du vagabond!
-
---N’as-tu pas honte, ô le plus vil des hommes, qui fais des actions de
-femmes!
-
---Pourquoi rougirais-je? Je vaux mieux que toi. Les gens me connaissent
-et la tribu témoignera.
-
---Qui es-tu? Homme vivant au crochet des femmes! Serviteur de p...! qui
-rassemble les babouches de tes maîtresses!
-
---O Dieu! Écoute-le! Lui qui a prostitué sa mère à un Juif!
-
---Fils de brigand!
-
---Fils de voleur! Fils de coupeur de routes!...
-
-... L’éclair d’un poignard zigzague dans l’air, un peu de sang macule un
-burnous. Les cris sont devenus de rauques hurlements, une mêlée générale
-met aux prises tous les passants.
-
-Qu’y a-t-il?... Pourquoi cette tragique querelle?
-
-C’est que El Ghali, le forgeron, a pris un peu d’eau à la cruche de son
-voisin pour en arroser un pot de basilic...
-
-La troupe des énergumènes s’éloigne en vociférant. Et le Pacha va faire
-donner cent coups de bâton à tous les combattants qui n’auront pas
-glissé quelques douros entre les doigts de ses mokhaznis...
-
-La rue retombe dans sa torpeur silencieuse et chaude.
-
-J’entre chez Si Larbi el Mekki à qui je dois remettre un message.
-
-Le soleil flambe sur les mosaïques de la cour, l’ombre des arcades
-descend à peine, toute courte et cassée, au bas de la muraille. Derrière
-les tentures de mousseline, les femmes dorment dans le désordre des
-pièces; nulle ne m’appelle au passage. Meftouha la négresse me précède
-toute gémissante:
-
---O mon malheur! Que je suis lasse par ce temps! Monseigneur Ramadan me
-tue!
-
-Elle ne songe même pas à me poser les mille aimables et vaines questions
-d’usage, auxquelles j’aurais répondu par mille autres questions,
-également aimables et non moins vaines. Pourtant, au moment de
-m’introduire chez son maître, elle interrompt ses plaintes pour me dire
-d’un air mystérieux:
-
---Ce matin, l’intendant de Si Larbi a ramené de Fès une nouvelle
-esclave...
-
---En vérité! Comment est-elle?
-
-Meftouha grimace sans répondre, elle entr’ouvre la lourde porte de
-cèdre.
-
-Mes yeux éblouis ne perçoivent rien tout d’abord, en la salle somptueuse
-et fraîche, refermée sur l’ombre comme un coffret.
-
-Si Larbi et quelques amis gisent affalés parmi les coussins. Hadj Hafidh
-ronfle avec conviction, les autres s’étirent et bâillent. A travers la
-croisée ils surveillent les progrès de l’ombre qui, insensiblement,
-allonge ses arcades sur le sol.
-
---Encore cinq heures jusqu’au moghreb!
-
-La conversation languit. Ils se taquinent entre eux avec des
-plaisanteries toujours répétées.
-
---Si Mohammed! Tu sembles altéré. Veux-tu prendre une tasse de thé ou
-du sirop de grenades?...
-
---Allah te bénisse! Je n’ai besoin de rien.
-
---Que cherches-tu?... Ta tabatière?... Voici la mienne.
-
-Si Larbi, à demi soulevé de ses coussins, tend au vieillard la petite
-boîte de corne pleine d’odorante neffa.
-
-Si Mohammed détourne la tête, mais ses narines palpitent et,
-instinctivement, il esquisse le geste du priseur...
-
-Tentation! Suprême et trop douloureuse tentation!
-
-Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir
-s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures
-passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue,
-que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien.
-
-D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En
-traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse
-toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître
-brille et s’éteint aussitôt...
-
-... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb!
-
-
-8 août.
-
-Jour de lamentations, jour de deuil.
-
-Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux
-et fiers...
-
-Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville
-aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré.
-
---Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs
-tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur...
-
-Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On
-se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un
-familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les
-groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense
-autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils
-vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair
-juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar
-européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des
-miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des
-confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses
-et légères, à côté des sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des
-biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme
-les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes.
-
-Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie
-leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans
-leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient
-acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez
-purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer
-des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch[50] les
-enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets
-qu’il leur vend...
-
-Une joyeuse animation épanouit le Mellah... Est-ce donc ainsi que les
-Juifs déplorent la perte de Sion, le jour maudit où leur peuple fut
-dispersé à travers le monde et y devint la plus lamentable des races?...
-
---Oh! me dit Simouel, ceci est seulement la fête des petits. Nous autres
-ne faisons provision de gâteaux que pour la nuit, car nous sommes dans
-le jeûne à présent...
-
-Des synagogues entr’ouvertes s’échappe une confuse rumeur. Les hommes
-accroupis sur les nattes et balançant leurs bustes d’avant en arrière,
-chantent avec des airs vraiment attentifs. Mais d’autres circulent et
-causent à haute voix de choses très profanes.
-
-Je me souviens de cette synagogue tunisienne, tout illuminée pour les
-Pâques, où les femmes faisaient cuire leur dîner à côté des gens en
-prières, tandis qu’un gosse se traînait au ras du sol, bien campé sur
-son petit pot.
-
-Pour avoir pénétré chez les Juifs africains, on comprend mieux le geste
-de Jésus chassant les marchands du temple...
-
-Des femmes reviennent du cimetière, uniformément enveloppées de châles
-blancs qui remplacent aujourd’hui les châles aux couleurs acides. Elles
-ont une démarche grave et je pense enfin trouver auprès des morts un
-émouvant désespoir.
-
-Les tombes, en forme de sarcophages, étincellent au soleil comme des
-mottes de neige. Petite cité soigneusement passée à la chaux, toute
-propre, toute radieuse.
-
-Un peu plus loin, d’antiques pierres grises s’effritent dans les
-broussailles, ainsi que de vieux ossements.
-
-Ce sont les sépulcres des anciens Juifs de Meknès, dont on ignore même
-les noms... Au jour de la désolation, ils récitaient, eux aussi, des
-psaumes dans les synagogues et achetaient des bonbons... mais leur vie
-s’écoula pleine de terreur sous un ciel inhospitalier. Nul ne vient plus
-gémir sur leur tombe... Les pleureuses se réunissent à côté dans le
-pimpant cimetière nouveau.
-
-Je m’approche d’un petit groupe d’où montent des cris.
-
-Oh! ces vieilles! ces effrayantes vieilles sans âge, aux chairs flasques
-ou desséchées, véritables sorcières réunies pour des incantations! Leurs
-yeux, d’eau trouble et jaunâtre, clignotent au fond des orbites, leurs
-bouches ouvrent des trous sombres que hérisse une seule dent cariée...
-Elles portent des boléros d’or terni, des satins sans reflets...
-étranges costumes surannés dont les bleus, les verts et les roses
-achèvent de s’éteindre sous la crasse.
-
-Toutes, avec leurs bras décharnés et leurs mains crochues, elles font
-les gestes du désespoir, griffant leurs faces de spectres... mais leurs
-doigts n’approchent point des joues, car elles ont soin de laisser une
-bonne distance entre leurs ongles et leurs visages. Elles répondent aux
-stances de la chanteuse principale par des aboiements scandés qui
-voudraient être lugubres.
-
- _Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.
- Aujourd’hui, croulante, croulée, sont tombés tous ses remparts.
- Jérusalem! ô mon malheur! ô la belle des cités!
- Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître les veaux!
- Jérusalem! ô mon malheur! là des palais et des hammams.
- Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître des ânes.
- Jérusalem! ô mon malheur! Jadis abondances et festins,
- Dressez les tables, apportez les grands plats!
- Aujourd’hui, croulante, croulée, famine et malédiction!_
-
---Ha wou! wou! wou! hurlent les pleureuses en griffant le vide.
-
- _Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.
- Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers.
- Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne.
- A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans.
- On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux.
- N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres,
- Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit!
- A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil[51]!
- Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!_
-
---Ha wou! wou! wou!
-
-Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains
-s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses,
-entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien
-ne saurait rougir.
-
---Ha wou! wou! wou!
-
-Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de
-bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers
-échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem:
-
---Ha wou! wou! wou!
-
-
-9 août.
-
-Elles sont accroupies sur les divans, éblouissantes et graves. Elles
-portent des caftans de brocart, des tfinat en impalpables gazes
-nuancées comme des arcs-en-ciel, des colliers aux tremblantes
-pendeloques, des anneaux d’oreilles alourdis de pierreries, des
-ferronnières endiamantées.
-
-Une robe en soie «safran» irrite le satin vert émeraude qui l’avoisine,
-un «soleil du soir» se pâme auprès d’un «bleu geai» et tous les roses,
-tous les jaunes, tous les oranges se provoquent en de muets combats
-exaspérés.
-
-Les visages mats, bruns et noirs restent calmes dans la mêlée ardente
-des couleurs, les paupières battent lentement sur les longs yeux aux
-sombres pupilles... Elles ne bougent pas, ne parlent pas, figées en
-leurs splendeurs, investies de cette dignité des parures et de la fête.
-
-On dirait une assemblée de poupées.
-
-La plus âgée n’atteint pas onze ans, les plus jeunes ont passé deux ou
-trois Ramadans... Très dignes, elles boivent le thé en des verres bleus,
-rouges et dorés; parfois elles battent des mains pour accompagner les
-chants des musiciennes improvisées. Celles-ci, tapant sur leurs tarijas,
-et secouant leurs tambourins, se démènent avec des airs tendus, crispés,
-enamourés, de vraies cheikhat. Et leurs voix pointues s’efforcent d’être
-rauques:
-
- _O dame! ô ma maîtresse! ô dame! ô mignonne!
- Rien n’arrive qui ne soit écrit.
- O censeur, pardonne!
- Les amants sauront m’excuser..._
-
- _Aujourd’hui j’ai vu ma gazelle,
- Mon cœur s’est embrasé.
- Je lui parlai d’un clin d’œil:
- «Viens, ô belle, sur mon sein!»_
-
- _Je suis las de pleurer
- Et ne cesse de pleurer.
- Je suis las de souffrir
- Et ne cesse de souffrir._
-
- _Je ne puis avaler aucun mets,
- Je ne puis goûter le sommeil;
- Mon amour est accablant,
- Je succombe sous le fardeau._
-
- _Verse le remède, ô dame!
- Il faut me soigner
- Avec les feuilles du caroubier
- Et les baisers de ma belle._
-
- _Les bougies brûlent dans le chandelier
- Aux branches écartées,
- L’amoureux se réjouit,
- Étendu près de l’amoureuse._
-
- _Elle est plus étincelante
- Que les flambeaux allumés,
- Elle est plus brûlante
- Que la flamme des cierges!_
-
- _Qu’ils me blâment, ô dame!
- O Dame! qu’ils m’inculpent!
- L’amour trouble mon esprit
- Et j’invoque la mort!_
-
-Enivrée par la musique, une fillette se lève et se met à danser. En
-cadence, les pieds teints au henné frappent le tapis, sans bouger
-presque de place; les khelkhalls d’argent s’entrechoquent, les petites
-hanches ondulent et le puéril visage impassible, chargé d’or, garde les
-yeux levés vers le ciel en une extase...
-
-La danseuse peut bien avoir quatre ans.
-
-Une autre vient la rejoindre, une négrillonne du même âge, dont les
-cheveux crépus s’ébouriffent au sommet du crâne comme un panache. Puis
-les deux petites s’avancent, le corps tendu en offrande, elles
-s’inclinent devant moi d’une brusque génuflexion. Je leur colle au
-milieu du front une piécette d’argent et elles reprennent leurs danses.
-
-La maallema Feddoul, très fière d’offrir une si brillante fête à ses
-élèves, me les désigne:
-
---Saadia, fille d’un notaire,... cette autre, fille d’un marchand
-«rassasié»... Lella Zeïneb, qui dansait, est née du Chérif Mouley
-Zidan...
-
-Je connais déjà les petites brodeuses. J’aime à les voir, aux heures de
-travail, accroupies autour de leur maîtresse, la tête penchée, l’air
-attentif. Avec leurs simples vêtements de laine et de mousseline, leurs
-nattes bizarrement tressées, elles n’ont point ces déroutantes allures
-de dames qu’elles affectent à présent.
-
-Les plus jeunes tracent, d’une aiguille maladroite, des dessins
-zigzaguants, sur des chiffons très sales... qui furent blancs. Les
-aînées pénètrent le secret des anciens ornements compliqués et
-réguliers, pour lesquels on ne s’aide d’aucun dessin.
-
-Et l’on fait une belle fête quand l’une d’elles termine son canevas, où
-tous les vieux points de Meknès pressent leurs arabesques aux chaudes
-couleurs.
-
-Mais c’est avec des plus hautes préoccupations qu’elles s’assemblent
-aujourd’hui: ces fillettes se réjouissent et se parent afin de célébrer
-«la saignée d’été».
-
-Voici le barbier, un tout jeune garçon, car un homme ne saurait pénétrer
-en ce harem. Il s’installe auprès de la fontaine où l’eau tinte. Une
-fillette vient s’accroupir devant lui, elle tend le bras.
-
-Du bout de son rasoir, l’apprenti barbier y trace des losanges et des
-dessins,... des filets rouges sillonnent la peau ambrée,
-s’entre-croisent et se mêlent. L’enfant a bientôt les bras tout
-ensanglantés.
-
-Lorsque cela coule trop fort, brouillant le travail, l’apprenti barbier
-verse un peu d’eau.
-
-Le visage de la petite ne reflète aucune émotion.
-
---Non, me répond-elle, ça ne fait pas bien mal, ça pique seulement.
-
-Une autre fillette lui succède, puis une autre... et vingt-deux fois, le
-barbier écorche harmonieusement les bras, maigres ou potelés, de toutes
-couleurs.
-
-La maallema surveille l’opération, désigne les petites à tour de rôle.
-Elles arrivent sans crainte, fières de se soumettre à la coutume. Lella
-Zeïneb, la danseuse en miniature, tend ses bras de bébé qui font encore
-de petits bourrelets gras aux poignets.
-
-Une flaque pourpre s’étale près de la fontaine, un grand silence
-recueilli plane... Toutes, elles ont conscience d’accomplir un rite,
-dont elles ignorent le sens, mais qui les hausse à la dignité de femmes.
-Et l’on ne sait plus très bien quelle mentalité peuvent avoir ces
-précoces fillettes si sérieuses, aux vêtements, aux bijoux, aux gestes
-identiques à ceux de leurs mères. Elles s’étudient à exagérer la
-ressemblance; leurs visages reflètent les mêmes sentiments.
-
-Une jeune femme trace des ornements au carmin sur les bras dont le sang
-a cessé de couler. On attend le départ du barbier pour reprendre les
-chants et les réjouissances qui dureront jusqu’à la nuit.
-
-Étrange amusement de petites filles que cette fête sanglante!
-
-Il me semble saisir, en leurs prunelles enfantines, d’incompréhensibles
-lueurs inquiétantes, des lueurs assoupies qui flamberont plus tard...
-
-O poupées! trop splendides et trop graves!
-
-
-25 août.
-
-Accablée, trébuchante, je suis Kaddour à la distance respectueuse qui
-convient... Car, aujourd’hui, Kaddour est un Marocain, accompagné de cet
-être méprisable, qu’il ne regarde même pas, une femme du peuple.
-
-Ainsi que les riches Musulmanes,--pour me rendre aux fêtes, la nuit,
-mystérieusement,--j’ai pris l’habitude des fins cachemires, des
-djellabas légères, des mules aux très confortables selles cramoisies et
-aux larges étriers d’argent. En sorte que,--transformée en femme de bien
-petite condition, circulant sans honte au milieu du jour,--j’étouffe
-dans l’enveloppement pesant et chaud d’un haïk en laine rude.
-
-Je vois à peine clair pour me diriger, par l’étroite fente des linges
-qui s’enroulent à mon visage; mes babouches déformées butent contre les
-cailloux... les poulets que je tiens gauchement, à travers l’étoffe des
-draperies, augmentent encore mon malaise. Ils s’agitent, battent des
-ailes... ils vont s’échapper. Kaddour, indifférent, continue son chemin.
-
-Découragée, je maudis Lella Oum Keltoum qui eut l’idée fâcheuse de
-m’envoyer ainsi porter son offrande au marabout Mouley Ahmed, afin de
-s’en attirer la bénédiction.
-
-Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et,
-n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de
-l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant
-d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui
-ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais
-peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka[52]. Il ne semble
-point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour
-cela qu’il est saint!
-
-Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre
-émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et
-le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et
-n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et
-supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir
-l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une
-femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses
-cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui,
-entretenait à ses côtés un petit canoun allumé.
-
-Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable
-d’exploiter la baraka d’un saint, voulut joindre ses soins à ceux de la
-pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles
-cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed
-ruminait en silence.
-
-Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le
-serviteur et la servante en dévotion du saint homme.
-
-Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses
-miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion.
-Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et
-l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il
-eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi
-honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et
-précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger.
-
-Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum
-eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta
-seulement de choisir des coqs parfaitement noirs.
-
-Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend
-à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous
-approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux
-serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces
-poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour.
-
-Après quelques pourparlers entre Kaddour et lui,--je me tiens
-modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;--il nous
-introduit auprès du marabout.
-
-Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et
-plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs
-travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y
-mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes
-pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées.
-
-Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux
-enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs,
-des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes.
-
-Des cages de jonc, où roucoulent des tourterelles, se balancent devant
-l’entrée. Des cierges flambent dans les niches; une odeur d’encens se
-mêle aux exhalaisons des pauvres pèlerins.
-
-Mouley Ahmed est devenu un saint très somptueux. Lui-même, bien vêtu,
-propre, sa face rougeaude, aux yeux vagues, correctement entretenue par
-le barbier, il semble un riche bourgeois repu, plutôt qu’un marabout
-dont la sainteté consistait précisément à vivre crasseux et demi-nu,
-sous le soleil et sous la pluie...
-
-Dévots et dévotes passent tour à tour devant Mouley Ahmed qui les
-regarde idiotement, et profère des sons absurdes.
-
-Les dons s’entassent, les piécettes tombent à ses pieds, sans même
-qu’il s’en aperçoive. Mais le pieux serviteur a l’œil...
-
-Une femme recueille, sur un linge, le filet de salive qui s’écoule entre
-les lèvres de Mouley Ahmed et s’en frotte religieusement le visage. Une
-autre, prosternée devant le marabout, marmotte des oraisons. Je préfère
-suivre cet exemple, et, lorsque arrive mon tour d’aborder le saint
-homme, je m’accroupis et m’incline, en murmurant, au nom de Lella Oum
-Keltoum, les paroles qu’elle me fit apprendre:
-
- _«Allah, Il n’y a d’autre Dieu que lui! Le Vivant, L’Immuable!_
-
-»_Ni l’assoupissement, ni le sommeil ne peuvent rien sur lui._
-
-»_Tout de la terre et des Cieux Lui appartient._»
-»_Qui peut intercéder auprès de Lui sans sa permission?_
-
-»_Les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’Il a voulu leur
- apprendre. Il sait ce qui est devant et derrière eux._
-
-»_Son siège s’étend sur les cieux et sur la terre, il n’a aucune
- peine à le garder._
-
-»_Il est le Très-Haut, le Sublime[53]._
-
-»_O Dieu, O Clément, O Protecteur! par ta grâce et par
- l’intervention de ton serviteur Mouley Ahmed, délivre-moi de mes
- ennemis, de ceux qui veulent ma perte._
-
-»_Délivre-moi de l’esclave au cœur plus noir que le visage, et de
- ses entreprises, Que son foie éclate, que sa tête se trouble, que
- sa bouche rejette tous les aliments, si elle s’obstine en sa
- perfidie._
-
-»_Délivre-moi du vieillard! Délivre-moi du mariage avec lui et de
- son affliction! Accable-le de ta colère! Éloigne-le de ma demeure!
- Que ses cheveux, ses dents, et les poils de sa barbe tombent! Que
- sa virilité se glace, s’il cherche à s’emparer de moi contre ma
- volonté!_
-
-»_Par Mouley Ahmed, le Vénéré!_
-
-»_O Terrible, O Dangereux, O Vengeur._»
-
-J’ai récité l’invocation sans en omettre une parole, je tiens à remplir
-consciencieusement le rôle accepté. En outre, cela me donne l’occasion
-d’observer Mouley Ahmed, entre la fente de mes voiles. Le saint homme
-reste impassible, il bave... Je n’obtiens pas un geste, pas même un
-grognement indiquant si ma requête est agréée.
-
-Alors, le pieux serviteur qui m’assiste,--il a dévotement reçu les
-piécettes ajoutées aux poulets noirs, et certes, je suis une pèlerine à
-ménager!--me dit avec conviction:
-
---O fortunée, sache que tes désirs seront exaucés, car Mouley Ahmed n’a
-pas cessé de prier pour toi, tout le temps de ton imploration...
-
-
-27 août.
-
-Montons aux terrasses! La chaleur est trop écrasante, on se sent
-asphyxier en l’étuve des pièces. Là-haut, tout au moins, nous aurons de
-l’air, nous respirerons!...
-
-Les montagnes découpent brutalement leurs silhouettes arides; les
-troupeaux dévalent des collines jaunes et pelées; une odeur
-poussiéreuse, desséchante et chaude arrive dans le vent qui passa sur
-tant de déserts et de rocs ardents... Il n’y a plus d’herbe, plus de
-verdure, plus de couleurs. Tout se confond en une seule teinte
-monotone,--la teinte du bled,--les arbres, les maisons, les moutons, les
-chameaux, les bédouins et le ciel, pareillement fauves, implacablement
-fauves!
-
-Morne pays d’Afrique, plus immense en sa désolation d’été, plus
-grandiose et plus vrai que sous l’enchantement fleuri du printemps!
-
-Apre jouissance d’être enveloppée dans l’haleine brûlante du Chergui, de
-sentir ce goût de sable qui craque entre les dents. Volupté de la
-chaleur en un tel décor!
-
-... L’horizon s’obscurcit, se fait plus dense et menaçant; les figuiers,
-tordus sous la rafale, disparaissent avec le coteau; les montagnes
-s’effacent, la ville n’existe plus. Un brouillard de poussière abolit
-le ciel et toutes choses de la terre; des éclairs livides déchirent ces
-nuages desséchés qui ne donneront point d’eau... On suffoque... On croit
-mourir...
-
-Il faut fuir dans l’ombre des pièces à l’atmosphère pesante... Fermez
-les fenêtres et les portes! Obstruez toutes les issues!... Une épouvante
-trouble nos âmes.
-
-Hantise du Coran aux stances prophétiques, inspirées sans doute un soir
-de chergui:
-
- «_Lorsque le ciel sera ployé,
- Que les étoiles tomberont,
- Que les montagnes deviendront des amas de sable dispersé,
- Que les femelles de chameaux râleront abandonnées,
- Que les bêtes sauvages se réuniront en troupes.
- Lorsque la feuille du Livre sera déroulée;
- ... Lorsque les brasiers de l’enfer brûleront avec fracas,
- ... Malheur en ce jour aux incrédules!
- Allez au supplice que vous aviez traité de mensonge!
- Allez dans l’ombre qui fourche en trois colonnes[54],
- Qui n’ombrage pas et ne vous servira nullement pour garantir des flammes!
- Malheur en ce jour aux incrédules!_»
-
-
-5 septembre.
-
-Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure
-s’adosse à notre demeure. C’est à cet appui robuste et bien bâti
-qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière.
-
-De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses,
-ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges
-de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très
-anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage...
-Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses,
-bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent
-au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent...
-Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore
-«les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec
-précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses.
-
-Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les
-yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent
-la suprême fête de vie dans ce squelette de maison.
-
-Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le
-chien de l’eau[55]. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le
-tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font
-rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd
-ronflement des tambours. Elles irritent, elles impressionnent. On
-craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur
-vacarme.
-
-Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui
-affecte fâcheusement l’époux...
-
-Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs
-inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me
-confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de
-tête qui en disent long:
-
---O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!...
-Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa[56], mais une
-sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le
-siroual[57]!
-
-Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage
-le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant,
-les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au
-bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite
-cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le
-moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans
-cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament
-leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des
-tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois
-petits fantômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent
-près de ma chambre avec une impatience non dissimulée.
-
-Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine,
-traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade
-flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis
-les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie
-d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une
-étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se
-boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti[58] de velours accuse
-la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de
-chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des
-coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en
-mousseline.
-
-Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des
-noces, où l’on me fait signe de pénétrer.
-
-Une température suffocante s’emprisonne derrière les rideaux et l’on y
-voit à peine à la lueur des cierges. Je distingue cependant un paquet
-d’étoffes, une forme immobile dont, un instant pour moi, une vieille
-soulève les voiles.
-
-Je ne sais plus très bien s’il faut ajouter foi au sortilège, en
-contemplant cette mariée simiesque et luisante sous le fard, ou si,
-plutôt, Mohammed le vannier n’est point paralysé par une telle
-hideur!... Pauvre fille, à quoi songe-t-elle tout le jour, dans son coin
-sombre, en l’attente des nuits qui renouvellent sa déception?... Sans
-doute elle se croit belle, puisqu’on l’a parée, revêtue de caftans
-multicolores, chargée de bijoux et de verroteries...
-
-Les voiles retombent. Je félicite la vieille, comme il convient, sur sa
-vilaine petite mariée, et je forme des vœux pour son bonheur.
-
-Hors du ktaa, il semble que l’on respire un peu, malgré l’encombrement
-de la chambre. On me désigne la place d’honneur sur le sofa, en face de
-la porte. J’aperçois la cour au sol inégal entre le délabrement des
-murailles chevelues d’herbes; une vigne étend sa treille au-dessus de
-cette misère en fête.
-
-Il me faut accepter le thé, qu’on me présente en un verre poisseux,
-autour duquel voltigent des guêpes, et j’ai grand’peine à échapper aux
-restes de couscous et aux carcasses de poulets, dont une douzaine de
-mains ont déjà retiré la chair et tripoté les os. Mais ils me sont
-offerts avec tant de bonne grâce, une si insinuante amabilité, que
-j’invente je ne sais quel prétexte pour excuser mon absence d’appétit...
-Et puis, au bout du patio, cette tenture décolorée, d’où sort un
-perpétuel bourdonnement et qui semble, par moments, gonflée de yous-yous
-et de cris, irrite ma curiosité. J’ai hâte de connaître les
-réjouissances féminines. Je n’ignore pas que la maison ne comporte
-qu’une seule chambre, celle-là même où se tiennent les hommes et où
-languit la noire mariée.
-
-Une vieille esclave, louée ou prêtée pour les noces, en même temps que
-le haïti de velours, les tapis, les matelas, les coussins, le plateau et
-les tasses à thé, m’introduit dans le harem. C’est une sorte de réduit
-qui sert habituellement de cuisine et de «pièce aux ablutions»[59]. Les
-parois et le plafond, si bas qu’on ne peut se tenir debout sans courber
-la tête, sont noircis de fumée, luisants de crasse, et la bouche
-d’égout, ouverte dans un coin, répand des odeurs pestilentielles. Une
-dizaine de femmes s’écrasent dans ce taudis, vêtues de satins éclatants,
-l’air heureux et compassé qu’il sied d’affecter en la circonstance.
-
-Les plus âgées restent accroupies sur des nattes qui couvrent la terre;
-d’autres aident la «maîtresse des choses» à préparer le festin du soir.
-Les parfums de graisse, d’huile, d’aromates, de fleurs d’oranger, de
-chair humaine en moiteur et de fards, mêlée aux exhalaisons de
-l’endroit, composent la plus nauséabonde, la plus irrespirablement
-infecte des atmosphères. Mais personne n’en semble incommodé. J’aperçois
-mes trois petites filles radieuses, l’œil ardent, la mine un peu folle.
-Elles chantent en battant des mains. Et tout à coup, soulevées par
-l’enthousiasme général, elles s’unissent aux yous-yous qui, bien au delà
-du réduit misérable, dans toutes les demeures alentour, vont porter le
-trouble au cœur des femmes et réveiller l’émoi voluptueux des noces, des
-toilettes et des fêtes!
-
-
-19 septembre.
-
-Kenza tourmente une dent de lait prête à tomber... elle l’enlève enfin.
-Un filet de sang glisse entre ses lèvres.
-
---Prends un peu d’eau pour te laver, lui dis-je.
-
-Kenza ne veut rien écouter. Il importe avant tout d’accomplir les rites.
-Elle grimpe à la terrasse et lance la dent vers le ciel, en suppliant,
-très grave:
-
---Œil du soleil, je te donne une dent d’ânillon, rends-moi une dent de
-gazelle!
-
-Tout est bien! Kenza se sent tranquille et satisfaite, car, pour
-l’avenir, elle vient d’assurer un peu de beauté à son visage.
-
-
-28 septembre.
-
-Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux.
-
-Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine
-et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le
-vannier.
-
-Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu.
-
-Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari
-ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir
-même, on sortit le siroual.
-
-Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour.
-
-Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et
-querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence
-pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa
-belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits.
-
-Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que
-sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses
-des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa
-bru.
-
-Il faut avoir pitié des épouses trop laides.
-
---O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au
-moment où elle enfante! crie la mégère.
-
---Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë.
-
---Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante.
-
---Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les
-gens jugeront.
-
---Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les
-jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants.
-
---O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon
-mari!
-
---N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk?
-
---Moi! fille de bonne maison et bien apparentée!
-
---S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre
-épouse.
-
---Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)!
-
-Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère.
-
-Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux
-injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui
-s’entremêlent...
-
-Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,--l’homme est rentré,--puis
-de tragiques hurlements.
-
-La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la
-souffrance...
-
-Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince
-encore.
-
---O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime.
-
-Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois.
-
---Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon
-père! Donnez-moi mon haïk!
-
-Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane...
-
---Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée...
-
---Donnez-moi mon haïk!
-
-Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien...
-
-
-30 septembre.
-
-La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté
-de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent
-jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des
-vergers, une énervante langueur.
-
-Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine
-de la cité.
-
-C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute
-l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable
-mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une
-attente...
-
-Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur
-un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée,
-monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali.
-
-Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui
-s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et
-fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel.
-
-Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent.
-
-Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve.
-
---O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé.
-
-Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à
-entendre ni à remuer.
-
---Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez.
-
-Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne
-projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le
-vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre... Des chiffons?...
-un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit
-garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un
-grognement plaintif et continue son sommeil.
-
-Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les
-gestes délicats d’une mère pour manier le bambin.
-
---Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui
-l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il.
-
-L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours
-noir, étonnés et puérils.
-
---Qui es-tu? Comment t’appelles-tu?
-
---Saïd ben Allal.
-
-Il a une voix frêle comme un oiseau.
-
---Où est ton père?
-
---Il est mort.
-
---Et ta mère?
-
---Elle est morte.
-
-Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en
-pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange
-façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles...
-Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence.
-
-Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son
-air d’enfant triste qui serre le cœur.
-
-Combien il est sale et maigre!
-
-Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un
-petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie
-florissante!
-
-N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure
-et les mains.
-
-A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le
-lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les
-regards passionnés dont il suit le plat.
-
---Depuis longtemps tu n’avais pas mangé?
-
---Depuis deux jours.
-
-Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est
-douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son
-histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre
-femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde.
-Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent
-quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins.
-
-Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le
-secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier
-n’aient pas eu pitié de cette infortune?
-
-Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à
-peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère
-d’abandonnés en détresse.
-
-Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à présent, pelotonné dans
-le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne.
-
-
-1ᵉʳ octobre.
-
-Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté,
-savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs
-mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse.
-
-C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles.
-Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle,
-avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa
-bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous
-les cils très longs et retroussés.
-
-Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à
-passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle
-mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon
-encadre de blanc sa petite tête brune.
-
-Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les
-amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit
-de suspendre tout au long de la mèche si comiquement tressée, sur la
-gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui?
-
---En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant
-rituellement le nom d’Allah.
-
-Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a
-l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra
-étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur.
-
---Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin.
-
-
-5 octobre.
-
-Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons
-avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des
-raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux
-branches la cage qu’habite un nouveau canari.
-
-Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri.
-Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait
-traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller
-plus loin.
-
---J’ai peur, dit-il.
-
---De quoi donc as-tu peur?
-
---J’ai peur des djinns...
-
-Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd
-se sauve en hurlant.
-
---Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait
-notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades.
-
-Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour
-et l’inutile canari.
-
-Des ânes, chargés de doum[60], encombrent le sentier, ils descendent
-vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades
-successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la
-colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le
-passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit,
-auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent
-encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums[61]
-avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère
-campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès
-musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des
-murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des
-vergers.
-
- «_Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et
- c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui
- découvraient au bain leurs formes admirables._
-
-»_Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le
- détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs._
-
-»_L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y
- purifier._
-
-»_Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et
- l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins._
-
-»_Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe
- construction qui ne fut point faite jour honorer Allah._»
-
-Ainsi chantait, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed
-ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès.
-
-Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore,
-mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers
-revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le
-châtiment de tout un peuple.
-
-En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut
-abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au
-sommet de la colline.
-
-Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple
-industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont
-monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums.
-
-Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle
-et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé
-les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond
-pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du
-feu, trois éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan
-devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux
-vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est
-lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès.
-
-En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur
-entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages
-et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la
-glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par
-l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et
-leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent.
-
-Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions,
-où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu.
-
-Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et
-tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets.
-
---Il est le maître des maîtres,--nous dit un de ses compagnons, Allah le
-conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez
-chez vous.
-
---Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa
-naissance...
-
-Le vieux tourneur se met à rire:
-
---Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le
-Seigneur m’en décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne.
-
-Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne
-son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire
-combinée par un tout petit être...
-
---Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui
-parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les
-cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants
-de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd
-s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le
-quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à
-moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était
-chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux
-et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta
-maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô
-seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal
-qu’il vous causera!
-
-Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel
-nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous
-nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite
-nature, mauvaise, mais bien drôle.
-
-Dès notre retour, nous interrogeons Saïd.
-
---Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort?
-
---Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction.
-
---Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien.
-C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers.
-
---J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis
-sauvé.
-
---Et ton maître, le tailleur de djellabas?
-
---Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous
-le croyons presque, malgré ses premiers mensonges.
-
-Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! _Nous
-voulons en avoir._
-
-
-15 octobre.
-
-Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur,
-Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses
-pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi
-qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si
-déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments.
-
-Larfaoui possède les belles traditions léguées par les anciens. Il en
-remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont,
-un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,--Allah le
-confonde!--dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre
-décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan
-Mouley Abdelaziz.
-
-Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois
-que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs
-presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris.
-
-Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des
-marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des
-belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes.
-
-Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a
-pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la
-technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer
-aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches.
-
-J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le
-voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse
-et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts,
-les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le
-regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et l’orgueil.
-Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé.
-
---Pourtant, il y a Mohammed Doukkali...
-
---Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien,
-on ne l’apercevra même pas.
-
---Et Temtam?
-
---Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui
-dessine.
-
---Les peintres de Fès?
-
---Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me
-faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais.
-
---Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse?
-
---Si, Allah! Il a peint les Cherekrek[62] au plumage d’azur...
-
-Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et,
-pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit
-une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais
-harmonieux.
-
-Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase
-gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un
-bouquet.
-
-Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore
-en moins d’un quart d’heure.
-
-Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses minerais jaunes,
-casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques,
-se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la
-fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne
-rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant
-le coffre commencé!
-
-Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa
-paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car
-c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans
-une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une
-tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit.
-
-Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit,
-qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante.
-Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à
-Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont
-créé tant de merveilles.
-
---Quel est cet enfant? demande Larfaoui.
-
---Un petit abandonné que nous élèverons.
-
---Allah vous récompense! D’où vient-il?
-
---C’est le fils de Sellam le potier.
-
---Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau,
-dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute:
-
---On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek?
-(sauf ton respect).
-
---Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah
-nous en ferons un honnête et bon Musulman.
-
---Tu as connu El Hadi, le tisserand?
-
---Oui... qu’a-t-il à faire en ceci?
-
---Il est mort il y a deux mois.
-
---Dieu l’accueille en sa Clémence!
-
---Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait
-ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles
-lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en
-remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son
-ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné!
-
---O Puissant!... A-t-on prévenu la justice?
-
---A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de
-l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup.
-
-Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau.
-Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au
-côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice.
-Qu’Allah nous accorde son assistance!
-
-
-6 novembre.
-
-«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le
-plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent
-suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se
-renouvelle, identique, chaque année.
-
-Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur
-ressemblent.
-
-Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de
-jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure
-uniforme.
-
-Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en
-parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui
-tourneront sur la place de Bab Berdaine.
-
---On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an
-dernier!...
-
-Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.
-
-Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni
-volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le
-selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.
-
-Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap
-neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs
-splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent
-pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son
-visage de linges qui écrasent son petit nez.
-
-A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et
-Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante,
-colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à
-part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais
-des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des
-enfants.
-
-C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les
-tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne
-marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des
-garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à
-droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les
-selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont
-des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour
-de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux
-d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent
-à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où
-l’enfant devient nubile, et alors les sorties se font très rares...
-Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de
-dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où
-l’on s’amuse.
-
-Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs
-frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses
-et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des
-beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.
-
-La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.
-
-Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant,
-grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges
-suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme
-ingénieusement simple. Ces roues,--il y en a une quinzaine,--sont le
-plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec
-impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux
-qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et
-paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se
-trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de
-faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis
-que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.
-
-Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées
-dans une roue, et font sensation. Les voiles ne laissent apercevoir de
-leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les
-djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et
-l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation,
-chaque fois que le siège bascule.
-
---Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil
-qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...
-
-Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El
-Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux
-populaires réjouissances d’Achoura!...
-
-Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à
-l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête,
-virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.
-
-Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce
-scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie,
-sur les ébats du «fils de son oncle».
-
---Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan
-«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue
-attristée.
-
-Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à
-ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y
-prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la
-voici logée dans la boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince,
-où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux
-autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent
-pas...
-
-Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce
-poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement.
-Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de
-quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les
-enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés
-de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle.
-Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau
-central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne
-veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux
-cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!
-
-Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse
-autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux
-sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles
-ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.
-
-Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte
-sur son bras le selham de satin vert.
-
---Où est Saïd?
-
---C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis
-que nous étions devant un marchand de bonbons. Voici des heures que je
-le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur
-la place, n’aurait pu se poser à terre...
-
-Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son
-selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.
-
---Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin
-que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout
-piétiné. Un selham de satin!...
-
---As-tu été chez le Pacha?...
-
---J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du
-quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé.
-Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville.
-Écoute...
-
-La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la
-rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire
-d’une sacoche ou d’un âne:
-
- _O les gens de religion!
- O les braves gens!
- Un enfant a disparu!
- Un garçon de trois ans,
- Possesseur d’un petit caftan rose,
- Celui qui peut donner de ses nouvelles
- Fera le bien et recevra sa récompense._
-
-Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:
-
- _O les gens de religion!
- O les braves gens_...
-
-Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on
-ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...
-
-Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant
-endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.
-
---Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait
-entendu le crieur est venue me prévenir.
-
---Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous
-partagerez.
-
-Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.
-
-Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:
-
---Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux...
-prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en
-trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien
-réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos
-vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais
-elles m’ont donné des bonbons.
-
---O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à
-la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.
-
-L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille
-et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de
-mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné.
-
-Saïd est ivre, épouvantablement!...
-
-
-12 novembre.
-
-Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline
-dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées,
-cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes.
-
-Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent
-en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la
-chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines
-s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée
-davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus
-qu’un lamentable tas de décombres.
-
-Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des
-étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît
-sous le voile rayé de la pluie.
-
-Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On
-dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage,
-avec férocité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle
-les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui
-dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent
-d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants...
-J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure.
-Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des
-oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle.
-Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour
-les amener dans la cuisine où elles se sécheront.
-
-Mais nous n’avons point le temps de nous apitoyer sur les malheurs
-d’autrui. Les petites filles, très excitées, nous signalent nos propres
-désastres. L’eau ruisselle dans le salon à travers la coupole
-précieusement ciselée... elle suinte le long des murs sous le haïti[64]
-de velours... elle envahit le vestibule... En hâte on déménage les
-pièces, on sauve les anciens tapis de Rabat, on décloue les tentures et
-les broderies.
-
-C’est bien notre faute! A cette époque nos terrasses devraient être
-refaites, nouvellement blanchies à la chaux, pour affronter la mauvaise
-saison. Mais la nonchalance des Musulmans nous a gagnés. Comme eux nous
-remettons de jour en jour les plus urgents travaux; comme eux nous voilà
-surpris par ces pluies tardives, et, comme eux aussi, nous nous
-précipiterons, à la première éclaircie, chez les «blanchisseurs de
-terrasses» que toute la ville se disputera...
-
-On en a vite assez de la pluie!...
-
-Il fait froid, on grelotte dans ces immenses salles revêtues de
-mosaïques. Un vent glacial filtre sous les portes et les croisées mal
-jointes; le riadh est transformé en un bassin au milieu duquel,
-imperturbable et fier, le jet d’eau, sans attrait, continue à s’élancer.
-
-Privée de tous ses reflets, notre demeure prend un air lugubre de
-prison; les ors, les faïences, les vitraux se sont éteints...
-
-Il n’y a plus de soleil!... Toutes ces choses d’Orient ne vivent que de
-soleil. Elles n’ont été conçues que pour le soleil. Elles ne signifient
-rien sans soleil...
-
-Sa première fureur apaisée, la pluie se fait régulière et monotone; elle
-s’installe...
-
-Les rues s’emplissent de boue. Il y a des flaques profondes où l’on
-s’enlise, des pentes que l’on ne saurait gravir sans glisser, des
-ruisseaux gluants épais et bruns...
-
-Au pas de sa mule, un notable éclabousse les murs et les passants. Des
-négrillons barbotent avec ivresse, maculant leur peau de taches
-blanchâtres.
-
-Les Marocains ont chaussé de hautes socques en bois qui pointent à
-l’avant du pied. Enveloppés de leur burnous de drap sombre, aux
-capuchons dressés, ils ressemblent à des gnomes. Eux aussi ont perdu
-tout leur charme de belles draperies et d’allures majestueuses. Mais ils
-ne s’abordent qu’avec des airs réjouis et ils se congratulent comme pour
-une fête:
-
---Quel est ton état par ce temps? Allah le prolonge!
-
---Certes! il promet l’abondance et la prospérité.
-
---L’orge, ainsi que le poisson, aime l’eau...
-
---Louange à Dieu qui nous accorde la pluie!
-
---Bénie soit-elle! les récoltes seront heureuses...
-
-Le jour oscille et s’abîme dans la nuit. Une nuit mate, épaisse,
-absolue... Aucune lueur ne descend du ciel, ces ténèbres n’ont pas
-d’étoiles. Seules, des lanternes errantes éclairent le sol de reflets en
-zigzag.
-
-
-21 novembre.
-
-Quelques paroles de Saïd.
-
-Je ferme les boutons à pression de ma robe. L’enfant écoute
-attentivement leur petit bruit sec:
-
---Ils claquent, dit-il, comme des poux sous l’ongle.
-
-Mon mari achève une épure. Saïd s’approche de lui et désigne le compas:
-
---O mon père! voici donc l’instrument des Nazaréens pour saisir le
-mauvais œil?
-
- * * * * *
-
-La pluie:
-
---Bénédiction! s’écrie Saïd. Il pleut des prunes et des raisins.
-
-
-30 novembre.
-
-Deux Européennes sont entrées dans la demeure éblouissante où l’on
-célèbre les noces de Lella Khdija, fille d’un ancien vizir...
-
-Elles ont un air à la fois hardi et apeuré, au milieu des Musulmanes
-dont elles ne comprennent ni le langage, ni les coutumes, et qu’elles
-méprisent avec curiosité... On nous avait prévenues, ce sont des
-étrangères de passage; l’une, femme d’un officier, habite Casablanca;
-l’autre vient de Paris et visite le Maroc. Elles avaient envie de
-connaître les fêtes d’un mariage et Si Mohammed ben Daoud, pressenti,
-n’a pu répondre que par une invitation.
-
-Elles restent interdites dans le patio. Les esclaves s’agitent pour leur
-trouver des sièges et apportent enfin un vieux fauteuil et une chaise,
-qu’elles disposent à l’entrée de la salle, devant le divan où nous
-sommes accroupies.
-
-La Parisienne arbore un impertinent face-à-main, son œil furète à
-droite, à gauche, dans tous les coins. On dirait qu’elles regardent une
-comédie. Elles échangent leurs impressions à voix haute, sûres de n’être
-point comprises. Je me rends compte que cette Parisienne est une femme
-de lettres faisant un «voyage d’études». A tout propos elle dit:
-
---Tel détail est caractéristique, je le signalerai à mes lecteurs...
-Quel spectacle curieux! Voilà un beau sujet d’article.
-
-Sa compagne remarque surtout nos toilettes.
-
-C’est le soir de la suprême cérémonie, le départ de la mariée pour la
-maison nuptiale. Aussi l’excitation, les parures, les chants
-atteignent-ils le paroxysme de l’intensité. Toutes les invitées
-resplendissent à l’envi.
-
-Combien ces Européennes élégantes, certainement habituées au monde,
-apparaissent mesquines et ternes avec leurs costumes tailleurs, leurs
-bottes lacées, leurs chapeaux inesthétiques! Gauches aussi, parmi les
-femmes, chargées de brocarts et de bijoux, aux mouvements lents et
-rituels... Le cadre trop somptueux ne convient point à leur frêle
-beauté. La moindre négresse a plus d’allure que ces jolies dames, qui
-auraient beaucoup de succès dans un salon.
-
-Elles me considèrent à présent; je continue à battre des mains au
-rythme de la musique, tout en chantant comme les autres:
-
- --_La paix, ô Lella!
- La paix en notre demeure!_
-
-Elles ne me devinent pas. Elles ne peuvent pas me deviner sous le fard,
-le kohol et les parures... Cependant c’est vers moi que leurs regards
-convergent avec insistance... peut-être parce que je suis la plus
-éblouissante.
-
-Lella Fatima-Zohra ne manque pas, chaque fois que je vais à des noces,
-de me prêter quelques-uns de ses extraordinaires joyaux. Des rangs
-d’émeraudes et de perles s’enroulent autour de mon turban, et les
-colliers de la sultane Aïcha Mbarka étincellent sur mon caftan noir
-broché d’or. Mais ce n’est pas seulement cette magnificence qui intrigue
-les jolies dames: mes yeux trop pâles, mes yeux bleus, ont une étrange
-douceur au milieu des sombres prunelles ardentes de mes amies...
-
-Les chants ont cessé, nous reprenons nos attitudes d’idoles, échangeant
-à peine de rares paroles. Les Européennes quittent leurs chaises et
-viennent s’accroupir gauchement auprès de nous. Elles voudraient être
-aimables et répètent le seul mot qu’elles sachent:
-
---Mesiane! Mesiane! (joli).
-
-Ainsi la conversation ne peut aller fort loin. Je doute que la femme de
-lettres pénètre beaucoup l’âme musulmane. Elle touche le brocart de ma
-robe:
-
---Mesiane! dit-elle encore.
-
-Une idée traverse mon esprit: je ne connais pas ces dames, je ne les
-reverrai jamais, nulle ne se doutera de la mystification.
-
---Comment trouvez-vous notre fête? leur demandé-je.
-
-Elles me regardent, interloquées.
-
---Tu parles français?
-
---Un peu.
-
---Très bien même, presque sans accent! s’étonne la Parisienne. Où
-l’as-tu appris?
-
---Ma grand’mère était Française.
-
---Ah! c’est donc pour cela que tu as les yeux bleus!... Comment a-t-elle
-épousé un Musulman?
-
---Je ne sais pas, dis-je, subitement hostile.
-
-Elles comprennent qu’il ne faut point poser certaines questions.
-Pourtant le désir de m’interroger les tourmente, surtout la femme de
-lettres, ravie d’une si rare aubaine.
-
---Comme tu es belle! reprend-elle en examinant mes parures. Ces
-bracelets d’or sont anciens?
-
---Non! m’écrié-je avec orgueil, ils sont tout neufs!
-
-Les Européennes échangent de petits coups d’œil ironiques. La femme de
-lettres exulte. C’est tout juste si elle ne dit pas: «Je noterai cela
-pour mes lecteurs.»
-
-Elle s’enquiert de mille détails saugrenus. Elle n’est pas bête
-cependant; je la croirais même intelligente, mais si incompréhensive de
-tout ce qui n’est pas sa civilisation, ses habitudes, sa culture! Elle
-est venue avec une idée toute faite sur les odalisques lascives,
-alanguies, fumant le narghileh, à moitié nues dans l’enroulement des
-gazes lamées d’or ou d’argent. Et aussi les désenchantées qui aspirent à
-la liberté et se meurent de ne pouvoir sortir ni fréquenter les hommes.
-
-Elle rencontre ici des Musulmanes très graves, hiératiques, vêtues de
-lourdes soieries qui ne laissent même pas deviner la silhouette de leur
-corps, des femmes aux rigides allures de statues... Cela dérange sa
-conception, elle y tient et veut la retrouver. Toutes ses questions
-tendent vers ce but:
-
---Sais-tu danser? me demande-t-elle. Y aura t-il des danses aujourd’hui?
-
---Chez nous les femmes ne dansent pas, seulement les fillettes ou les
-négresses.
-
---La danse du ventre? la danse des poignards?
-
---Non, elles ne connaissent pas ces danses à vous, mais les nôtres...
-Celle-ci, dis-je en désignant Kenza qui, justement, esquisse quelques
-mouvements harmonieux et lents, avec l’air inspiré, presque religieux
-d’une prêtresse.
-
---Et c’est tout! interrogent les jolies dames fort déçues.
-
-Je sais bien ce qu’elles attendaient: la figuration de l’amour, le drame
-de la volupté... Mais la danse ici n’est qu’un rite, le plus grave, le
-plus pudique des rites. La petite danseuse se rassied, une esclave lui
-succède, dont le visage noir s’ennoblit tandis que sa croupe ondule
-lentement sous le caftan...
-
-Les chants ont pris un rythme de psaumes, ce sont les plaintes de la
-mariée songeant au départ:
-
- _Oh! qu’y a-t-il en moi, ma mère!
- O dame! qu’y a-t-il en moi?...
- Elles sont parties, mes compagnes,
- Elles ne m’ont point avisée!
- Elles m’abandonnent, hélas!
- Qu’y a-t-il en moi?..._
-
- _Bientôt, bientôt Dieu aura pitié de ma peine,
- Je retrouverai tout ce qui m’a quittée.
- Je ne me séparerai plus de toi, ma mère!
- O beauté! je ne partirai pas!
- Même si je dois mourir, ô chef!
- Même si l’on me charge de chaînes
- Et que le collier en soit neuf!_
-
- _Jeunes filles nous nous tenions au bord de la fontaine
- Et l’on est venu me prendre parmi elles!
- --Quelle est, disaient-ils, la vierge au bandeau?
- Ils m’emmenèrent... quel trouble!
- Qu’y a-t-il en moi, ô dame?
- O beauté! Qu’y a-t-il en moi?_
-
- _Garde, ô Seigneur, les cherifat
- Filles du Prophète, du Choisi!_
-
-Impassibles et silencieuses les femmes écoutent le chant nuptial, tandis
-que la petite mariée sanglote derrière les tentures du ktaa.
-
-Mais la Parisienne ne sait pas se taire, et elle me presse de questions:
-
---Tu portes toujours des robes comme celle-ci?
-
---Non, madame, c’est mon costume pour les noces.
-
---Dans ta maison, en temps habituel, que mets-tu?
-
---J’ai un caftan de drap et une tfina de mousseline.
-
---L’été, lorsqu’il fait chaud, ou que tu attends ton mari, n’as-tu pas
-seulement des robes de gaze?
-
---Certes non! ce n’est pas notre coutume.
-
---Que fais-tu chez toi, tout le jour?
-
---Je dirige mes esclaves, je m’occupe de mes enfants.
-
---Et tu ne t’ennuies jamais?
-
---Pourquoi m’ennuierais-je?
-
---Tu n’as pas envie de sortir, de voyager comme nous?
-
---Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je,
-répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je
-ne comprenais pas encore.
-
---N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux?
-
---Quelle honte! m’écrié-je convaincue.
-
-La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle
-croyait trouver des courtisanes et des rebelles en ces somptueuses
-barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en
-étant si loin, très semblables, à part quelques différences de
-coutumes.--Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent
-pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des
-avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des
-étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de
-retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond.
-L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la
-dérouter...
-
-Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent
-avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette
-aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des
-cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à
-leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures,
-les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci...
-Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont
-les symboles survivent incompris à travers les religions et les races.
-Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités
-superficielles.
-
-Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans
-cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les âmes
-vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des
-Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne...
-
-Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs.
-
-Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles
-des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les
-plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères
-aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux
-toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique
-aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent
-tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame
-de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant
-que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre
-dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne
-soupçonnent rien...
-
-Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de
-lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque
-aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa
-ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de
-nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible
-bonheur.
-
-
-13 décembre.
-
-Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère
-irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs
-qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et
-se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière
-flambée du jour.
-
-Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va
-rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris,
-les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur
-la transparence du ciel abricot.
-
-Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les
-troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand
-tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris;
-de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les
-bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques
-minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que
-la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis
-ils s’abattent sur un bosquet, et les arbres au sombre feuillage sont
-fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un
-rose laiteux.
-
-Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très
-solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs,
-s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des
-Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très
-roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.
-
-Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son
-auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des
-spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des
-Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit
-orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande
-ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les
-gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et
-récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur
-cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles
-et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la
-baraka.
-
- _Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader!
- Allah lui a conféré sa grâce!
- Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui,
- Il agite ses manches et vole comme l’oiseau._
-
- _Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci!
- L’assurance de la richesse
- Mouley Abdelkader te la donne.
- Et quand il l’a donnée
- Il ne revient pas sur sa parole,
- Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant._
-
- _Moi je suis tien, O illustre!
- Je n’ai d’autre recours que toi,
- Accorde-moi ta protection, ne tarde pas!
- Mouley Abdelkader,
- O Sauveur des patrons de vaisseaux!
- Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau.
- Moi je suis tien, O illustre!_
-
-Et les assistants supplient en chœur:
-
- _O Mouley Abdelkader!
- O Sidi Ben Aïssa!
- Protecteurs des gens en péril!
- O ceux par qui l’on ne craint pas!_
-
-L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens
-martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une
-flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés
-à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme
-les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les
-serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre
-rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur
-d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement
-coule tout du long de leur peau, les têtes plates se redressent avec
-effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës.
-Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde
-vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés:
-
- _Enlève de ton âme la crainte,
- Pourquoi t’effrayer?
- Celui qui tient la hache
- A-t-il besoin de chercher la jointure?
- Il frappe où il veut,
- Il possède l’acier puissant.
- Moi, j’ai appelé la bénédiction de Mouley Abdelkader,
- Moi, j’implore le secours de Sidi Ben Aïssa._
-
-Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit
-en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un
-lien.
-
-Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire
-pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents
-luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert
-sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux
-avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont
-extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles
-recéler un tel nombre de serpents?
-
-Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la
-poussière, vers la foule qui se débande. Mais le jongleur les a vite
-rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre
-ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en
-éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté
-sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de
-sa tunique.
-
-Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints
-choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps,
-entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage.
-
-Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide
-mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur.
-
- _Va, marche au milieu des serpents!
- Va! Chasse dans la forêt, O toi qui crains!
- Dans la forêt entre les oueds,
- Sur la colline de Mzara
- Où le fusil est braqué.
- Si Ben Aïssa le protège,
- Pour te trancher un seul poil
- Mille coups ne suffiraient._
-
-Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de
-l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis
-que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui
-disparaît dans la gueule du petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à
-l’autre avec de pareils airs d’extase.....
-
- _O Mouley Abdelkader!
- O Sidi Ben Aïssa!
- Protecteurs des gens en péril,
- O ceux par qui l’on ne craint pas!_
-
-Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne
-forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du
-ciel et de la terre sont absorbés par la nuit.
-
-Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux
-gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la
-rougeur sanglante.
-
-
-24 décembre.
-
-Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas,
-d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du
-Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des
-générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il
-n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car
-la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il
-ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple.
-
---Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête
-fut-elle réussie?
-
---Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés
-de couscous et de poulets.
-
-Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les
-semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est
-qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître
-peut calmer la faim qui le tenaille sans répit.
-
-Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa
-connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il
-aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes
-différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté,
-d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le
-dernier mot.
-
---Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd?
-
---Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie
-je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je
-suis venu.
-
---Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché?
-
---Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans
-la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas
-bouger...
-
-Le lettré s’arrête et paraît fort gêné.
-
---O lettré! il fallait le battre.
-
---Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur
-la plante des pieds, mais aussitôt,--hachek!--il a fait voler son eau
-sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux,
-comme si on le sciait en deux.
-
---Où est-il à présent, ce vaurien?
-
---J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la
-surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet
-enfant l’emporte sur moi!
-
-Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent...
-d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que
-mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et
-partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus
-d’atteinte à son prestige.
-
-Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y
-envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée,
-ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette
-mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de
-crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres
-sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer.
-Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une
-intense vie joyeuse. La vieille école s’emplit de la cadence ardente
-sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle,
-j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure,
-et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait
-élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que
-leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que
-leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel».
-
-Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en
-bois hérissée de clous.
-
-Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les
-générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.
-
-Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites
-paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de
-malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se
-met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre
-la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.
-
---Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.
-
---Que dis-tu, Saïd?
-
---Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère!
-protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se
-prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.
-
-Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est
-répandu depuis quelques jours: un homme, venu de loin, Sellal
-Qlouba,--l’arracheur de cœurs,--parcourt la ville avec un fusil et une
-sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du
-lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être
-entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers
-dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla
-leurs alarmes.
-
-J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de
-descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches
-disjointes.
-
-Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les
-souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra
-s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce
-au sourire.
-
-Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.
-
---N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu
-devrais manger!
-
---Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de
-Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur.
-
---Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand
-tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah.
-
---Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix.
-
-Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main
-trembler dans la mienne.
-
-Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables.
-
---Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba...
-
-Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes;
-les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se
-sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks;
-quelques hommes se précipitent vers la mosquée...
-
-Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites
-filles par ses descriptions.
-
---Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa
-bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour[65]. Vous
-pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu.
-
-Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en
-panique?
-
-Sellal Qlouba!
-
-L’arracheur de cœurs!
-
-
-3 janvier 1917.
-
-Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des
-jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki.
-
-Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même
-du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante
-Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune
-fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des
-réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le
-visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux
-venaient de naître au son des instruments.
-
-Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée
-eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et
-les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées
-commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient:
-
---Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris!
-
-Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les
-instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits
-garçons, dont la circoncision aurait lieu le lendemain.--Si Larbi ayant
-sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient
-ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une
-troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la
-nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,--bien avant que n’arrivât
-le siroual[66] de la mariée.
-
-Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal
-s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les
-baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi
-piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne
-pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure.
-
-Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les
-sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé,
-les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à
-l’heure.
-
-Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement
-vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,--car
-ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.--Ils sont recouverts d’une courte
-tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches
-roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent
-les regards.
-
-On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en
-toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand
-garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins
-beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli
-dans l’ampleur de ses vêtements.
-
-Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré!
-Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans
-trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance,
-alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais
-il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à
-faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux
-ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de
-stupeur.
-
-A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective
-de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la
-retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi
-l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de
-pitoyables regards suppliants.
-
---O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!
-
-Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils
-s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient.
-Quelques propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les
-troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la
-prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux
-tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans
-quelques années.
-
-Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium,
-fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop
-explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît
-point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.
-
-Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un
-éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les
-oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à
-travers les satins.
-
-Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...
-
-Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes
-diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des
-voix et des couleurs.
-
-... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les
-mains brûlantes.
-
-Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une
-animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis
-quelques jours, de Sellal Qlouba.
-
-L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu, mais chacun le décrit et en
-propage l’épouvante.
-
-«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers
-la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus
-laisser sortir leurs petits.
-
-Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès
-d’elle et l’interroge:
-
---O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard,
-explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu
-vraiment?
-
---J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de
-bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves.
-Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba
-s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu
-des Mzadem[67], très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par
-une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un
-chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen
-d’un remède composé par un taleb[68], avec des cœurs arrachés aux petits
-enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le
-pays.
-
---Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?
-
---Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas très assurée que Sellal
-Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé
-mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...
-
-Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et
-l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les
-jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit
-éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa
-mère:
-
---Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...
-
-On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se
-démentir.
-
-Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur
-tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le
-négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine,
-en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler
-des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des
-villes marocaines.
-
-Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à
-lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un
-peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants:
-bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un
-bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont
-les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et
-enfin se regarder, sans distraction, en un petit miroir que l’on a
-placé dans leur autre main.
-
-Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer
-leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi
-durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des
-traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui
-assureront le bonheur et la santé de leurs fils.
-
-La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide,
-immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des
-yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement
-et la neggafa les en réprimande:
-
---O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur
-tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que
-l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur
-lui son mécontentement.
-
-De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres
-et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte
-sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les
-burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de
-leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme
-un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement
-contractées par la souffrance.
-
-Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte, les lèvres tordues.
-Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus
-fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des
-invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.
-
-Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si
-négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose
-les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de
-leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis!
-Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on
-distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse,
-lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».
-
-Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout.
-Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour
-le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa
-philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une
-larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à
-l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la
-cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il
-regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent
-si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les
-enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui,
-Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa première expérience
-douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les
-maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte
-qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.
-
-Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en
-sanglotant:
-
---Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...
-
-Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:
-
---Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...
-
-Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent
-avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts;
-les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent
-à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.
-
-Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en
-prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un
-jeune cabri.
-
-
-5 janvier.
-
-Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives
-proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries.
-
-L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de
-petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux
-lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme
-une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que
-ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres.
-
-L’autre, toute jeune, jolie, potelée, rose et blanche. De larges yeux
-inexpressifs éclairaient son doux visage innocent.
-
-Pourtant il y avait une ressemblance entre ces deux femmes et l’on
-devinait qu’un jour, plus tard, il sortirait une affreuse vieille
-pointue, de tant de grâce et de fraîcheur...
-
-Elles se tenaient discrètement près de la porte, humbles, déférentes,
-avec des sourires craintifs. Et elles se prosternèrent, sur le seuil, en
-quittant leurs nobles clientes.
-
-Le maître étant absent, des ordres furent donnés pour que s’éloignassent
-les serviteurs mâles, et nous allâmes dans l’arsa soigneusement close.
-Les Chérifat, nonchalantes, firent quelques pas dans les allées et, tout
-de suite lasses, s’affalèrent sur des sofas que les esclaves disposaient
-le long d’un mur. Je passai plusieurs heures avec elles.
-
-Je partis vers le moghreb, et m’étonnai, au sortir du fantastique chemin
-entre les ruines, de retrouver les deux Juives blotties l’une contre
-l’autre, frissonnantes comme des poules durant un orage...
-
-Elles se précipitent vers moi, baisent le bas de ma jupe, mon épaule,
-mes mains.
-
---Nous nous mettons sous ta protection! Ne nous abandonne pas!
-implorent-elles.
-
---Sans doute, mais qu’y a-t-il?
-
---Écoute! disent-elles avec un visage de terreur. Les Aïssaouas!...
-
-Au delà de Bab Mansour, je perçois, en effet, la rumeur caractéristique,
-le rythme précipité du nom d’Allah...
-
-Les Juives continuent leurs jérémiades:
-
---Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah!
-Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et
-dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi
-rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et
-des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous
-ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher.
-
-Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles
-ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me
-libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes
-Juives.
-
-A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre
-aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de
-leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent
-et me remercient.
-
---Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à
-craindre.
-
-Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations
-mercantiles.
-
---Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais
-du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer
-des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare.
-
-
-22 janvier.
-
-Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable
-indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à
-la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les
-choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer
-malgré notre défense: halaoua[69] qu’un marchand déroule d’un bâton,
-figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout,
-pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous
-avions suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement.
-Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais
-plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux.
-
-Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je
-comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de
-glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes
-mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements
-lamentables:
-
---O mon malheur! ô ma petite mère... Mes os sont cassés!... O mon
-foie!... Mon cœur éclate!
-
---Tu es encore une fois retourné chez tes sœurs! Ce sont elles qui t’ont
-donné ces beignets?
-
---O ma mère! Par le serment je ne les ai pas vues! Je n’ai pas quitté la
-mosquée avant l’aser. Demande au lettré... Comment aurais-je été chez
-mes sœurs?... O mon petit ventre. Qu’il me fait mal!
-
-Saïd a toujours les accents de l’innocence. Je renonce à savoir et vais
-retrouver mon mari dans le salon. Kaddour l’avertit, justement, qu’un
-indigène attend à la porte.
-
---Qui est-ce?
-
---Je ne le connais pas. Il dit qu’il veut te parler, à toi-même... Sur
-lui, pas de mal, ajoute le mokhazni pour exprimer que l’autre semble
-riche.
-
---Fais-le monter...
-
-Kaddour accompagne un Marocain bien vêtu, à la figure blême et bouffie,
-au regard fuyant. Sans doute un marchand de Fès dont il a le type.
-
-Il nous salue avec des formules obséquieuses que mon mari doit arrêter.
-
---Est-ce pour une affaire? Pourquoi ne pas être venu me parler au
-bureau?
-
-Après des explications compliquées, le Marocain finit par solliciter un
-permis pour sortir du sucre. Il veut l’envoyer à Fès, où le bénéfice est
-plus fort, évidemment.
-
---Tu sais bien que chaque ville reçoit sa part de sucre. Si j’en
-laissais sortir, j’en priverais les gens d’ici.
-
---Ta parole est la plus grande, ô hakem!... Je te demande cinquante
-petits sacs, pas davantage. Il y en a tant d’autres à Meknès!
-
---Excuse-moi, c’est tout à fait impossible.
-
---Je me réfugie en ton enfant, ô hakem! Je sais que Saïd est cher à ton
-cœur. Allah protège tes jours et les siens!... Quarante petits sacs
-seulement?
-
---Assez de paroles. Je ne peux t’en laisser sortir même la moitié d’un.
-
-Le gros marchand comprend que l’insistance est inutile. Cependant, il
-semble sur le point d’ajouter quelque chose... il hésite... puis se
-ressaisit et s’éloigne lentement.
-
-Mais, après un instant, Kaddour revient.
-
---Qu’est-ce encore?
-
---Cet homme, il demande l’argent.
-
---Comment l’argent?... Quel argent?
-
---Il dit: les cinq réaux qu’il a donnés hier au petit pour qu’il te
-parle de cette affaire.
-
-... L’acquisition des beignets et des glands ne m’étonne plus, ni même
-la vénalité de Saïd qui trafique à présent de son influence!
-
-Dès nos premières questions il se remet à pleurer pitoyablement; des
-cris affreux couvrent nos reproches. Saïd paraît soumis à tous les
-tourments des djinns.
-
---Allons, Kaddour! c’est clair. Le marchand a dit vrai. Rends-lui ses
-réaux, et conseille-lui de ne plus heurter à notre porte.
-
-Saïd se tord et gémit. L’effroi contracte sa petite figure simiesque. Il
-est tout à fait affolé.
-
-Le battre?... A quoi cela servirait-il? Aucune punition ne peut le
-corriger, il est mauvais jusqu’aux moelles... Et puis, aujourd’hui sa
-maladie n’est pas feinte. Demain il aura perdu le souvenir de sa faute.
-
-Mon mari se contente de le menacer des plus épouvantables châtiments
-s’il reçoit, à nouveau, les cadeaux des gens.
-
---O mon père! répète l’enfant tout contrit, obéissant à Dieu[70]... De
-ma vie je ne recommencerai!... Obéissant à Dieu! Obéissant à Dieu!
-
-
-6 février.
-
- «_C’est entre lys, cassies, roses, odeurs suaves,
- Chansons, amis tendres, boissons et musiciennes
- Que l’âme s’épanouit dans la joie[71]..._»
-
-La voix du chanteur, pleine et sonore, alanguit notre indolence.
-
-Étendus sur les sofas gonflés de laine souple, nous possédons tout ce
-qui enchante l’être délicieusement: la félicité du repos, la quiétude,
-l’ivresse engourdissante des parfums, et ce riadh irréel, bleu, glacé de
-lune, qui s’étend devant la belle salle où nous sommes réunis.
-
-Jouissons de l’heure et de ses plaisirs! Comme les peintures du plafond,
-la musique enlace mille arabesques plaisantes sur un thème simple.
-L’esprit s’amuse à en suivre les détours un instant, puis, lassé par cet
-effort, s’abandonne à sa béatitude...
-
-Des esclaves au corps parfait passent dans l’allée miroitante, derrière
-les rames des bananiers. Les paons se sont perchés très haut dans les
-branches. Au sommet du jet d’eau, dansent les reflets de lune... Le
-jardin, plein de senteurs, dort, étrangement verdi par la froide
-lumière. Bleuâtres et mauves comme des fleurs perverses, les roses
-défaillent sous les orangers.
-
-Afin de mieux goûter ces délices nocturnes, Si Ahmed Jebli, notre hôte,
-a fait venir de Fès le chanteur célèbre, le maître El Fathi. Les amis de
-choix, rassemblés, lui savent gré de ces jouissances délicates, mais en
-témoignent discrètement. Mouley Hassan qui, parfois, a recours au riche
-marchand pour des emprunts, daignera, ce soir, honorer notre réunion...
-
-Le Chérif se fait attendre longtemps... Un mouvement parmi les esclaves
-nous avertit de son arrivée. Majestueux et trop fier, il entre en
-saluant d’un signe de tête imperceptible, et, conduit par le maître de
-maison, il s’installe au milieu du divan, à la place d’honneur, juste
-devant la porte et le magique jardin sous la lune...
-
-Il a le visage grave d’un prince observé par la foule.
-
-Presque aussitôt, El Fathi prélude. Jusqu’alors il laissait aux autres
-musiciens le soin d’occuper l’assistance. Sa voix emplit la vaste salle.
-Une voix souple et savante, au timbre inattendu, très haute, gutturale
-et belle cependant. Il domine l’orchestre qui épie ses moindres gestes,
-il lui impose son rythme personnel et ses variations. D’une main il
-frappe impérieusement le divan pour marquer la cadence. Lorsque El Fathi
-finit un thème, les musiciens le reprennent en sourdine, avec des
-modulations imperceptibles. Les chants adoucis du chœur laissent mieux
-percevoir l’accompagnement du luth, et celui du rbab qui gémit comme une
-tourterelle.
-
-A des motifs larges, de plain-chant, succèdent les phrases d’une
-mélancolie raffinée. La poésie désuète de leurs paroles accentue cette
-impression poignante dont nous étreint l’œuvre des civilisations très
-anciennes. A travers les chansons, l’amour s’exalte, rit et pleure, mais
-parfois aussi une plainte évoque les temps révolus:
-
- «_O mon regret pour les jours passés
- Dans les plaisirs, dans la joie,
- Jours favorables et paisibles!_
-
- »_O séparation des demeures de l’Andalousie,
- Donne-moi du répit!_
-
- »_O Allah! par ta grâce et ton assistance,
- Par ton Prophète bien-aimé,
- Apaise ma douleur incessante!_
-
- »_O séparation des demeures de l’Andalousie,
- Donne-moi du répit!_»
-
-Grenade!... Terre qu’Allah fit enchanteresse! eaux murmurantes, vaste
-plaine aux horizons infinis, incendiés de soleil, et les blanches
-sierras glacées!... Divine Grenade où les Maures ajoutèrent de la
-beauté!
-
-Ils savaient que les eaux doivent ruisseler des vasques et que les
-jardins pleins de cyprès, de jasmins et de roses, s’encadrent de buis
-symétriques. Ils savaient qu’aux sommets des plus merveilleuses
-collines, il faut des palais de marbre où l’on enferme les sultanes...
-
-Qu’avons-nous fait de Grenade après eux?
-
-Qu’avons-nous su?...
-
- «_O séparation des demeures de l’Andalousie,
- Donne-moi du répit!_»
-
-Devant ce riadh frémissant de feuillages et d’esclaves, je sens la
-détresse de l’Alhambra, de ses cours désertes, mortes... Mais il ne sied
-pas d’attacher trop d’importance à la musique profane. Ces lamentations
-n’ont ému que moi, l’étrangère.
-
-Nos compagnons, installés par petits groupes autour de la salle,
-écoutent, impassibles. Si Ahmed Jebli et deux ou trois de ses amis,
-originaires de Fès comme lui, et plus mélomanes que les Meknasis,
-battent la mesure de leur orteil.
-
-Lorsque le chant se termine, sur une sorte d’invocation lancée par El
-Fathi, des négresses aux bras robustes apportent les plateaux, les
-aspersoirs, les brûle-parfums. Notre hôte dispose lui-même, sur les
-braises, des morceaux de bois odorant qu’il tire d’une cassette en
-argent.
-
-Que la vie semble bien faite et suave en cette soirée! Le thé à la
-citronnelle, les parfums, les chants, les belles draperies et les sofas
-moelleux contentent les sens, tandis qu’une musique raffinée, de
-paisibles entretiens occupent l’esprit sans le lasser...
-
-Lorsque Mouley Hassan parle, chacun l’écoute avec déférence. Il revient
-inlassablement à lui-même et aux siens.
-
---Certes, dit-il à mon mari, Mouley Ismaïl fut au Maroc l’unique sultan.
-Il se faisait appeler le diadème des princes... Plus de cent mille
-soldats nègres composaient ses armées; d’innombrables ouvriers
-travaillaient à ses palais ou à des fortifications que des gens ont cru,
-depuis, être l’œuvre des djinns. Tous les pays berbères, contre lesquels
-les Français luttent à présent, lui étaient soumis. Et, pour les
-maintenir dans l’obéissance, il conçut dans sa vieillesse, après
-cinquante ans de règne, le projet de relier Meknès à Marrakech par des
-remparts ininterrompus.
-
-«Les aveugles, disait-il, pourront se diriger à travers le pays, en
-suivant ces murs de leurs bâtons.» Il l’eût fait, si son destin n’avait
-été enfin écrit.
-
-»Nous, les Ifraniin, poursuivit Mouley Hassan avec orgueil, sommes d’une
-autre lignée de Chorfa, plus proches du Prophète; mais après deux
-siècles, en considération de Mouley Ismaïl, nous épousons encore ses
-descendantes. Le sang du grand sultan, que me transmirent ma mère et mes
-aïeules, était digne de s’allier à celui de mes ancêtres.
-
-Nos compagnons, recueillis, approuvaient en hochant du turban. Et,
-comme les musiciens préludaient à nouveau sur les luths, Mouley Hassan
-se leva.
-
-Sans doute, tenait-il à marquer ainsi qu’il était venu par
-condescendance, et non pour le plaisir de la musique.
-
---J’ai des esclaves, avait-il dit avec négligence, qui frappent du luth,
-du rbab, et du tambourin à la limite de la perfection; et d’autres qui
-chantent tous nos vieux airs andalous ainsi que ceux du Caire, de Fès et
-d’Alger. Je n’épargnai rien pour leur éducation et les fis initier à
-Fès, dans l’art des instruments, par le maître Saouri...
-
-Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les
-autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se
-sentaient mieux entre eux.
-
---Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son
-cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné
-plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore
-ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son
-palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir,
-Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au
-Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette
-détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un
-liard pour donner à notre maître.
-
-»Cependant je possédais mille sacs de sucre et ne pouvais les
-dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour
-en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la
-condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le
-vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je
-gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français
-approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours
-plus tard...
-
---Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si
-Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le
-pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc...
-
---Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les
-histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les
-dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran
-excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait
-tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches
-orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le
-faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif
-admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille...
-
-A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages
-devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara:
-
---Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un
-puissant... Sachez que celui-ci offrit au Sultan des présents si
-splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans
-tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente
-rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que
-nous entendîmes aujourd’hui.
-
-Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum...
-
-Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent
-pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne
-prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle
-dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de
-Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les
-charmes d’une belle.
-
- «_O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose
- Mouillée par la rosée matinale!
- O son allure quand elle marche et se pavane!
- Comme une branche vêtue de ses feuilles!
- O sa bouche, rayon de miel parfumé!
- Autour d’elle, tournoient les abeilles..._»
-
-
-15 février.
-
---C’est un Juif, hachek! me dit Yasmine.
-
-Hachek: formule de pudique restriction, dont la nôtre, «sauf ton
-respect», ne rend pas le pittoresque.
-
-Yasmine est une fillette bien élevée. Elle n’ignore pas qu’il convient
-d’ajouter «hachek!» après avoir nommé les choses et les animaux les plus
-vils, du bitume, du charbon, un âne, un chien, un Juif...
-
-Quelques-uns poussent la décence plus loin encore.
-
---Une femme! hachek! ne manque pas de dire notre correct serviteur Hadj
-Messaoud, même lorsqu’il s’adresse à moi.
-
-Donc c’est un Juif, sauf mon respect! Que veut ce Juif? Il se présente,
-humble et noirâtre, fouille en sa vieille sacoche et me tend une bague
-ancienne ornée de rubis.
-
---Elle est à toi, me dit-il.
-
-Je repousse le bijou, indignée, mais non surprise, car il est habituel
-de vouloir corrompre la femme du hakem.
-
---Pardonne-moi, insiste le Juif, elle t’appartient. Tu l’as achetée, il
-y a un an, au fils du rabbin qui est mon neveu. Je l’ai reconnue quand
-on a voulu me la vendre et c’est pourquoi je te la rapporte.
-
-J’examine la bague. Ce Juif a raison. Quel voleur avisé l’a donc
-soustraite à nos collections, sans que je m’en aperçoive?
-
---Un enfant, tout petit, me dit le Juif. Il me l’a proposée pour un
-guirch[72]. Lorsque je l’interrogeai, il prit peur et se sauva. Mais je
-le reconnaîtrais bien.
-
-Moi aussi! Ce ne peut être que Saïd, le tourment de notre vie.
-
-Je congédie le Juif avec des remerciements, car il refuse toute
-récompense et multiplie les protestations de reconnaissance et de
-dévouement.
-
---Que le Seigneur nous laisse le hakem, en fait de bénédiction! ne
-cesse-t-il de répéter.
-
-Maintenant il va falloir punir Saïd... Ah! je suis lasse!... Cet enfant
-a le génie du mal!... L’autre jour il fit à Rabha des propositions
-indécentes... Hier il débonda la fontaine, inondant ainsi le patio.
-
-Saïd est fouetté... Hurlant, rageur, il se précipite vers le salon:
-
---O mon malheur! s’écrie Yasmine. Que va-t-il faire?
-
-C’est vrai. Saïd a la coutume de se venger quand on le punit, et il
-conçoit des vengeances ingénieusement détestables.
-
-Je suis Yasmine, à sa recherche. Sur le seuil de la salle, nous nous
-arrêtons, horrifiées: au milieu de notre plus beau tapis, un vieux
-Rabat, velouté comme un tapis de Perse, Saïd vient de déposer... ce
-qu’il a déposé!... Hachek!
-
-
-24 février.
-
---Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui.
-
---O ma mère, tue-moi si je les ai vues!
-
---Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles.
-
---Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le
-vent de leur quartier!
-
---Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu?
-
---Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas
-d’autres enfants de ma taille à Meknès?
-
-Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un
-lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse.
-
---Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs.
-
---O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me
-l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles
-souvenues de moi quand mon père m’a chassé?
-
---Bien. Va jouer avec Rabha.
-
-Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les
-marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la
-cuisine.
-
-A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine,
-c’est le prélude assuré d’une indigestion.
-
-Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand
-j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il
-examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste,
-j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon
-étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche
-un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre.
-
---Que fais-tu là? dis-je brusquement.
-
---O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais.
-
---Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre?
-
-Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa
-main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit...
-
---O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes
-sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la
-mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la
-tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi!
-
-Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins
-effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les
-paroles de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que
-Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné...
-
---O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui
-tends, c’est du rahj[73], ce maléfice que l’on vendait au souk avant
-l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de
-péché voulait vous empoisonner!
-
-Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il
-comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais
-que ne commettrait-il pour une orange?
-
-Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des
-ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à
-ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le
-battre avec rage.
-
-Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure!
-
---O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux
-retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me
-tuer! ô mon père!
-
-Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit.
-
---C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie
-jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu,
-elles expieront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le
-potier se débrouille avec ce qu’il a engendré!
-
-Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose
-qui était entrée dans notre vie s’en détache...
-
- * * * * *
-
-Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile!
-
-
-8 mars.
-
-Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis
-dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha
-se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza.
-
-Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne
-connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire
-colportée par les terrasses.
-
-Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention:
-
---Elle était vierge, déclare Kenza.
-
---Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune.
-Dada Fatouma l’a vue...
-
---Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine
-avertie.
-
---L’autre se dessèche et jaunit de teint.
-
---De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je.
-
---De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale
-dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle
-esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa
-chambre...
-
---Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée?
-
---Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait...
-Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines.
-
---Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens...
-Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la
-nouvelle esclave.
-
---Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à
-Fès, l’acheter.
-
---Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle
-était vierge... affirme Rabha.
-
-Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute
-point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement
-pris par son fils avec Lella Meryem.
-
---Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même
-qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé
-ce nombre.
-
-Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle
-une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime.
-
-J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais
-le malheur écrit sur son destin.
-
-Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut
-craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les
-séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu.
-
-Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de
-ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son
-teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince
-et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les
-reflets du ciel!...
-
-Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde,
-caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à
-chanter.
-
-La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une
-esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups
-accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées,
-près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon
-Miloud renifle et pleure derrière une colonne.
-
-Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châtiments, explique Lella
-Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa
-malice...
-
-Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour
-partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain
-bouleversé,--vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa
-m’interroge:
-
---Tu le sais? Les gens te l’ont raconté?
-
---Quoi donc?
-
---Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche.
-
-Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure...
-
---Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien
-d’autres...
-
---Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche.
-
---Elle l’est sans doute moins que toi.
-
---Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud
-el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon.
-
-Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette
-adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux
-de nuit, aux hanches souveraines.
-
-Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute
-l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses.
-
-N’est-ce point d’elle que le poète a dit:
-
- _Une pleine lune marche avec fierté
- En se balançant comme un roseau._
-
---Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me
-regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave,
-fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre
-demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la
-cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus
-noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné
-la petite mesria[74]!
-
---Ta chambre est beaucoup plus belle.
-
---Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette
-calamité!
-
---Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère
-cette esclave.
-
---Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont
-comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils
-passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer
-cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il
-dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille
-de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot[75]. O
-jour de malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!
-
-Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos
-paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.
-
---S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher
-de le reprendre...
-
---O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de
-laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre
-que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus
-amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai
-cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès
-d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière
-possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima[76]... O
-ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!
-
-Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des
-objections.
-
---Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une
-Nazaréenne...
-
---Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont
-bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu
-sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem
-en m’embrassant.
-
-L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà
-l’aventure tente ma curiosité.
-
---Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.
-
-
-12 mars.
-
-Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous
-entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les
-patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent
-peu à peu au fond de l’ombre.
-
---Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous
-rentrés...
-
-Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant
-haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que
-je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon
-visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un
-passant attardé.
-
-Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un
-gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans
-Berrima.
-
-Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que,
-sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa,
-échappée cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui
-l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec
-laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux.
-
-Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise
-longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante,
-qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers.
-
-La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les
-harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables,
-habiles à insinuer la tentation.
-
-Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les
-bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles,
-indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où
-leur malice l’emporte sur la défiance des maris.
-
---Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec
-l’épouvante...
-
---Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui
-m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence.
-
-Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de
-benjoin, et se met à égrener un chapelet.
-
---Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que
-tu as promis d’appeler.
-
---Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis
-point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit.
-
---Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente!
-Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin
-d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur
-le sol un réal d’argent.
-
-La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine
-forte m’incommode à travers le haïk:
-
- --_Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux_, implore-t-elle,
-
- _Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,_
-
- _Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,_
-
- _Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?_
-
- _Sur toi un rayon de sa lumière._
-
- _J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits
- pour l’époux._
-
- _Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le
- charme de Chenharouch le sultan[77]._
-
-Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent.
-
---Qui est là? cria la vieille.
-
---Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë.
-
---Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra,
-
-Et le destin s’ensuivra...
-
-Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait
-personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur
-le sol bossué l’ombre d’une treille...
-
---Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai.
-
-Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en
-rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un
-canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept
-petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes.
-
-La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière.
-Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne
-fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait
-quelque fumée...
-
-Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air
-s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...
-
-Est-ce un djinn?
-
-Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la
-draperie rouge.
-
-Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle
-une faible plainte...
-
-Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être
-humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:
-
- «_J’en jure par le soleil et sa clarté!
- Par la lune quand elle le suit de près.
- Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,
- Par le ciel et celui qui l’a bâti,
- Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,
- Par l’âme et celui qui l’a formée[78]!_»
-
- _J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.
- O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!
- O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!
- O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!
- Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!
- O Sidi Moussa, gardien des eaux!
- O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!
- O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!
- O Sidi Saïd Derkaoui!
- O Sidi Ahmed Derwich!
- O les maîtres noirs de la forêt!
- O les pèlerins, seigneurs des djinns!
- O Lella Myrra, l’inspirée!
- O Lella Aïcha, la négresse!
- O Lella Rkia, fille du rouge!
- O Bousou, le marin!
- O Sidi Larbi, le boucher!
- O le serpent des pèlerins!
- O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante[79].
- Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!
- O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!
- Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!
- Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,
- De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.
- Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,
- Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!
- L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,
- Roi de tous les temps et de tous les mondes,
- Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.
- Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!
- Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!
- Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,
- Dont aucun pouvoir ne vous protégera!_
-
- «_N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?
- Du jour où les visages seront baissés,
- Travaillant et accablés de fatigue,
- Brûlés au feu ardent[80]?_»
-
- _Quiconque ne répond point à mon appel,
- Dieu lui fera subir le châtiment
- Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,
- Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!_
-
-La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande,
-impérieuse, et menace.
-
-Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies
-accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les
-soubresauts et les cris.
-
-Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort...
-Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est
-le dernier râle de sa victime...
-
-... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage
-congestionné, hagard et tout à fait terrifiant.
-
-L’incantation semblait l’avoir épuisée,--on ne converse point en vain
-avec les démons.--Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis
-se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un
-petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix
-naturelle mais toute dolente:
-
---Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu
-jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte
-neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd
-el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te
-contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune
-fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un
-jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans
-plus d’attrait qu’une chamelle pelée...
-
-Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le
-divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines
-tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le
-nouveau réal que lui tend Kaddour.
-
---Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce
-qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés
-dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu
-l’as entendue!...
-
---Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et
-j’accorde que les démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour!
-explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une
-Nazaréenne?
-
-
-14 mars.
-
-La beauté bien cachée qui surpasse toutes les autres beautés, certes je
-la connais! Et les fleurs de son teint, et les grenades parfumées de ses
-lèvres, et l’éclat de ses yeux fascinateurs... Pourquoi donc Lella
-Meryem, aujourd’hui, m’apparaît-elle plus éblouissante, d’un charme
-inattendu, étincelant, renouvelé, d’une gaîté sans égale? Serait-ce déjà
-l’effet du sortilège que j’apporte?
-
-Dès les premiers mots elle m’arrête.
-
---Qu’Allah te rende le bien, ô ma sœur! le remède, je n’en ai plus
-besoin, Aoud el Ouard est partie...
-
---O Seigneur! la nouvelle bénie!... Qu’est-elle devenue?
-
---Cette chienne! Puisse le malheur l’accompagner! Mouley Hassan l’a
-reprise.
-
---Louange à Dieu! Comment se fait-il que le Chérif ait retiré le présent
-offert à son fils?
-
---Qui le sait? Peut-être avait-il entendu vanter son attrait... Il aura
-voulu s’en assurer... Cela n’importe guère! dans quelques mois, elle ne
-sera plus qu’une esclave d’entre ses esclaves...
-
-Lella Meryem triomphe avec insolence et naïveté... Je devine les petites
-ruses qu’elle mit en œuvre pour éloigner sa rivale, les louanges
-perfidement colportées sur Aoud El Ouard, afin d’éveiller la
-concupiscence du Chérif, la requête qu’elle-même fit parvenir à son
-beau-père...
-
-Mouley Hassan, changeant et sensuel, regrettait sans doute de n’avoir
-pas cueilli cette tige de rose. Il dut être facile à convaincre.
-
---Sais-tu, poursuit Lella Meryem, que les noces de Lella Oum Keltoum
-seront bientôt célébrées?
-
---C’est une honte! Elle n’a pas donné son consentement.
-
---Lella Oum Keltoum est folle, affirma Lella Meryem, ses refus font
-parler tous les gens.
-
---O mon étonnement de t’entendre! Ne m’as-tu pas dit mille fois que
-Lella Oum Keltoum avait raison?...
-
-Cette contradiction n’émeut pas la Cherifa.
-
---Je t’ai dit cela, dans le temps! A présent, il est clair qu’elle est
-folle. Puisque le Sultan a fait savoir au Cadi, par son chambellan,
-qu’il désire ce mariage, Lella Oum Keltoum n’a qu’à se soumettre. Les
-unions entre parents sont bénies d’Allah, à cause de leur ressemblance
-avec celle de Lella Fatima, fille du Prophète, et de son cousin, notre
-seigneur Ali. Les noces de Lella Oum Keltoum et de Mouley Hassan seront
-un bonheur dont il faut se réjouir.
-
---O chérie! O celle dont la langue est experte! répondis-je en souriant,
-Mouley Hassan t’a donc achetée toi aussi?
-
-Le petit visage de la Cherifa rosit, lumineux, ainsi que la lune
-surgissant à l’horizon.
-
---Seulement, ajoutai-je, il ne t’a rien donné. C’est toi qui lui rendis
-Aoud El Ouard...
-
-
-27 mars.
-
-Turbulent et leste, Kaddour remplit la maison de son agitation. Les
-petites filles, radieuses, se bousculent, tout affairées; Hadj Messaoud
-piaffe devant ses fourneaux; Saïda, la négresse, affuble son minuscule
-négrillon d’un superbe burnous émeraude.
-
-Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le
-braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed
-le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des
-corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines
-s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit,
-de cris, d’allées et venues, de faux départs et de retours imprévus,
-Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent.
-
-La caravane s’ébranle.
-
-Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa,
-et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux.
-
-Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage
-en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un
-canari.
-
-Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus
-hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout
-de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât,
-ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha
-chevauche, très digne, le second bourricot.
-
-Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante
-des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza,
-Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates;
-Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de
-campagne s’agrémente toujours de musique et de chants.
-
-Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot
-plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs
-nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats
-gigantesques coiffés de cônes en paille.
-
-Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil.
-
-Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà
-poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin,
-seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans
-la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus
-par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute
-fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point
-d’ombre.
-
-Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt
-vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais,
-ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet
-des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des
-lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes
-sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que
-l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et
-parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur
-l’horizon.
-
-Kaddour a choisi, pour notre installation, un bois de grenadiers au menu
-feuillage de corail. Il étend les tapis, les sofas, une multitude de
-coussins. Au-dessus de nous il suspend les cages et les oiseaux se
-mettent à vocaliser follement, éperdument, en un délire.
-
-Un peu plus loin s’organise le campement de nos gens. Des nattes, des
-couvertures berbères et tous les accessoires sortis des couffas. Hadj
-Messaoud s’ingénie à allumer un feu, qu’il souffle au bout d’un long
-roseau; les nègres s’agitent, apportent du bois mort. Kenza, Yasmine,
-Saïda, ont rejeté leurs haïks et folâtrent dans la verdure; Fathma
-essaye sa voix.
-
-Le déjeuner est un festin: des poulets aux citrons, des pigeons tendres
-et gras, des saucisses de mouton percées d’une brochette en fer forgé,
-un couscous impressionnant, dont tous nos appétits ne pourront venir à
-bout.
-
-Les plats passent de nous à nos voisins, et c’est amusant de les voir
-manger, engouffrer avec un tel entrain!... leurs dents brillent comme
-celles des carnassiers, leurs mains huileuses, dégouttantes de sauces,
-ont des gestes crochus pour dépecer les volailles. Il n’en reste bientôt
-plus que les carcasses. Pourtant la montagne de couscous, quoique fort
-ébréchée, a raison de tous les assauts.
-
-Ensuite chacun s’étend avec satisfaction et rend grâce à Dieu très
-bruyamment.
-
-Kaddour prépare le thé.
-
-Rien ne fut oublié, ni le plateau, ni les verres, ni même les mrechs
-niellés pour nous asperger d’eau de rose.
-
-Il fait chaud, les grenadiers ménagent leur ombre, des moucherons
-voltigent dans le soleil, les cigales grincent très haut... Tout vibre!
-l’air tiède, les feuillages, les impondérables remous de l’azur. Le
-parfum des orangers s’impose, plus oppressant, plus voluptueux.
-
-Le printemps d’Afrique est une ivresse formidable. Il ne ressemble en
-rien à nos printemps délicats, gris et bleutés, dont l’haleine fraîche,
-les sourires mouillés font éclore des pervenches dans les mousses. Ici
-la nature expansive, affolée, se dilate. Les bourgeons éclatent
-subitement, gonflés de sève, pressés d’étaler leurs feuilles; un
-bourdonnement sourd et brûlant monte des herbes; les juments hennissent
-au passage des étalons; les oiseaux s’accouplent avec fureur.
-
-Le ciel, les arbres, les fleurs, ont des couleurs excessives, un éclat
-brutal qui déconcerte. La terre disparaît sous les orties, les ombelles
-plus hautes qu’un homme, les ronces traînantes et ces orchidées qui
-jaillissent du sol comme de monstrueuses fleurs du mal.
-
-J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier,
-dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets
-d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles
-cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête
-lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent,
-à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches.
-
-Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle,
-d’une beauté sauvage, toute proche de cette ardente nature en liesse.
-Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On
-dirait la fuite d’un animal apeuré.
-
-Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et
-parfois se brise:
-
- _O nuit!_--gémit-elle,--_ô nuit!
- Combien es-tu longue, ô nuit!
- A celui qui passe les heures
- En l’attente de sa gazelle
- Et veille la nuit en son entier!_
-
- _O Belles! ô chanteuses! ô celles
- Vers qui s’envole mon esprit!
- Si vous êtes filles de Fès et nobles,
- Je me réjouirai parmi vous.
- Je ne vous quitterai pas.
- Qu’est la vie sans amour?...
- La mort me convient mieux._
-
- _O jeune fille étendue, es-tu malade?
- T’a-t-on frappée, chère colombe?...
- Tes joues sont des pommes musquées,
- Tes lèvres ont la pulpe juteuse
- Des raisins roses du Zerhoun
- Quand l’automne dore les vergers;
- La chair des pastèques est moins fraîche
- Que la tienne où je veux mordre..._
-
- _O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit!
- A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle!
- Enamouré il ne peut dormir.
- Il avait espéré tant de jours!_
-
-Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui
-s’égrène sur nous en mille taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix
-de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes
-et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie...
-
-Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres
-s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du
-couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le
-petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la
-résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec
-un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est
-plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu.
-
-Kaddour n’est pas là non plus.
-
-J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil
-m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut
-du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à
-travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et
-j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant
-d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de
-la nature capiteuse!...
-
-Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros
-champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon
-qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le
-couscous.
-
-Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il
-parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa
-promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela
-paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de
-printemps.
-
-Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris
-la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct.
-Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse
-volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules.
-
-Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés,
-indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la
-cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande
-excitation de l’arsa.
-
-Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab
-Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à
-l’heure du moghreb.
-
-
-31 mars.
-
-Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états
-intermédiaires.
-
-Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cuisine. De ma chambre
-j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj
-Messaoud, l’homme paisible.
-
---Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se
-cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?...
-
-»Elle a quitté ma maison pendant que j’étais ici.
-
- * * * * *
-
---C’est vrai, je l’avais battue. Que pouvais-je faire?... O Allah! le
-croirais-tu! Elle a mis ma sacoche en gage chez le marchand d’épices
-pour s’acheter du henné!
-
- * * * * *
-
---Je n’ai plus qu’à partir de la ville! Les gens ont pu voir ma sacoche
-pendue chez ce marchand d’épices!--Allah le confonde!--Il l’avait
-accrochée à la face de sa boutique!... Honte sur moi!... Quand je suis
-passé, j’ai dit: Ha!
-
- * * * * *
-
-»Je l’ai répudiée devant notaires. Elle ira chez son oncle voler tout ce
-qu’elle trouvera de sacoches!...
-
-La chose paraît grave. J’appelle Kaddour. Il a sa figure sauvage des
-mauvais jours. Son nez frémit, sa petite barbe se hérisse et son regard
-a noirci...
-
---Qu’as-tu raconté au Hadj Messaoud? Tu as répudié Zeïneb devant
-notaires?
-
---Oui, c’est une voleuse sans vergogne, une impudente, une...
-
---Doucement! Par combien de fois l’as-tu répudiée?
-
---Deux fois, pas davantage. Les notaires m’ont demandé d’attendre un peu
-avant la troisième répudiation, mais je veux le faire tout de suite, et
-ce sera fini.
-
---Voyons, Kaddour! à cause d’une sacoche, tu oublies tout son bien.
-
---Tout son bien! Elle ne m’apporta que le malheur et la honte.
-
---Tu ne sais te passer d’elle, et tu connais votre loi musulmane: quand
-tu l’auras répudiée trois fois, tu ne pourras plus la reprendre que si
-elle a épousé, entre temps, un autre homme... Voudrais-tu la savoir dans
-la maison d’un autre? Et que diraient les gens?
-
-A cette idée Kaddour est devenu très jaune de teint. Il fronce les
-sourcils, halète un peu.
-
---Pour ton visage! finit-il par répondre, je vais chercher Zeïneb. C’est
-une fille de gens honorables. Elle s’est évidemment réfugiée chez sa
-mère... Il lui fallait du henné, car elle doit aller à des noces demain,
-et j’avais oublié de lui laisser de l’argent... Avant de prononcer la
-troisième répudiation, j’écouterai ce qu’elle dira de ma sacoche...
-
-
-5 avril.
-
-Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où
-nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des
-spectacles apaisants.
-
-Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de
-ce temps.
-
-Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des
-oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de
-la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches;
-les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard
-léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des
-mauves.
-
-Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle
-aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce
-qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil.
-
-Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes
-hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des
-gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et,
-soudain, s’allongent, horizontales, minces, le pied tendu, un moment
-arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs
-singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux,
-sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge.
-
-A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille.
-
---En as-tu trouvé beaucoup?
-
---Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui
-mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que
-l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam.
-
---Sans doute, tu parles juste et d’expérience.
-
-Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière
-pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui
-dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas
-l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une
-exaltation qui s’évade.
-
-Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de
-thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent
-participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il
-s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre
-deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge.
-
---Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour mon gumbri[81]. Si elles
-sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher.
-
-Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore
-frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en
-s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses.
-
-Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons
-émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses
-attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent
-aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations,
-après avoir longuement médité chaque coup.
-
-Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le
-sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur
-passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective
-contre eux sans relâche.
-
---Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux
-d’entre les pourceaux!
-
-Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout,
-marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et
-vociférant de plus belle...
-
-Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me
-rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol
-couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de
-montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la
-verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais
-lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur
-les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine.
-
-O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre
-souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans
-réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible,
-familière--et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses--en
-regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux--avec insouciance,
-avec ivresse.
-
-Le monde est un cimetière délicieux.
-
-
-13 avril.
-
---La mariée pleure! la mariée pleure!
-
-Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô
-petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes
-larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les
-rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser
-autant de larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu
-honores ta mère!
-
-O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite.
-
- * * * * *
-
-Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction
-peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles
-félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum
-Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au
-mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes!
-
-Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une
-jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne
-doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des
-gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de
-génération en génération?
-
-Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il
-pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à
-coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie?
-
-Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de
-la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum.
-Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se
-sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses
-ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes les fillettes,
-réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant.
-
-Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un
-enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs.
-
-Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum
-Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne
-touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux
-ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes.
-
-Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des
-atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que
-la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres,
-et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la
-louange...
-
-Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum?
-
-Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour
-songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte
-et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée...
-
-Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa,
-la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici.
-
-Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne
-saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses
-afin que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison.
-
-Tout est prêt.
-
-L’époux s’impatiente.
-
-Amenez la mule harnachée de velours et d’argent!
-
-Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux!
-
-Frappez les instruments!
-
-Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les
-tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière
-vacillante et dorée.
-
-Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage
-fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses
-voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée
-pleure.
-
-
-16 juin.
-
-Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum
-Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable.
-Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes
-nous sont ouvertes.
-
-J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre
-les petits événements très importants de leur existence, et surtout de
-savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...
-
---Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux
-propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum
-Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa,
-et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la
-couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine.
-Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis
-il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque
-toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux
-négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et
-t’attendre dans l’impatience.
-
- * * * * *
-
-J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh.
-Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant,
-rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et,
-lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par
-une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre
-femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps,
-laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes
-osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:
-
---O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!
-
-Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant
-couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs
-dont ses mains étaient pleines.
-
- * * * * *
-
-On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier
-garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse
-pénétrer les gens qu’à bon escient.
-
-Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus
-de curieuses négresses à épier les passants.
-
-Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne
-pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer
-les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi
-M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.
-
-Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et
-chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les
-murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques,
-et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des
-choses, au milieu de cadres très dorés.
-
-Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé.
-Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent
-une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple
-cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges
-multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis
-d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils
-déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est
-constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les
-sultanes.
-
-Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne
-m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son
-nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un
-matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves,
-pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau
-d’argent.
-
-Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum
-Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le
-Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une
-petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que
-les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable
-somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes,
-massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer
-avec orgueil.
-
-Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des
-choses. Les négresses exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne
-traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout,
-adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les
-cuisines à leurs besognes coutumières.
-
-Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves
-du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des
-foutas neuves ceignent leurs fortes croupes.
-
-Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient.
-Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir
-parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées.
-
-Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina
-de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés
-qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la
-bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum
-siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le
-patio.
-
-Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec
-une flatteuse déférence.
-
-Bénédiction[82]! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos.
-
-Devant nous, le soleil étincelle aux marbres luisants de la cour, à ses
-ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques.
-
-Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre
-de la salle...
-
-Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et
-satisfaction.
-
-Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point
-demandé ce que je voulais demander.
-
-Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée:
-
---En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison!
-
---Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder
-la félicité qu’Il accorda!
-
-
-17 juin.
-
-Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône
-en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles,
-toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de
-soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect
-des friandises dont se délecteront leurs palais.
-
-Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires,
-accompagnés de souhaits, de salutations et souvent d’une pressante
-invite à les aller voir.
-
-J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un
-mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je
-contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables
-beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa
-maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus
-long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.
-
---Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé.
-Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir
-qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a
-vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle
-t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée
-ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la
-rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le
-Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses
-rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes,
-afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment
-dulcifiés... Et la petite Aïcha--qu’Allah miséricordieux la reçoive et
-l’agrée!--fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et
-bénédictions parfaites!...
-
-Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre
-et les pâtisseries.
-
-Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des
-choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.
-
-Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans
-maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.
-
-La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la
-résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une
-nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,--auprès du petit cadavre
-qui ne réclamait plus aucun soin,--à m’envoyer les odorants pétales et
-les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce
-malheur.
-
-
-30 juin.
-
-Douceur!... Quiétude!... Plaisant repos!...
-
- * * * * *
-
-La vie qui s’exprime en gestes harmonieux et lents sous les vêtements
-aux nobles plis... Siestes et rêveries prolongées dans l’ombre des
-salles où tout a été conçu pour la jouissance des yeux. Les rosaces des
-mosaïques rayonnent le long des parois, d’une infinie variété en leur
-apparente similitude; les frises déroulent leurs dentelles de stuc, et,
-lorsque le regard atteint le plafond, il se perd délicieusement parmi
-les arabesques et les lignes qui se poursuivent, se rejoignent et
-s’enlacent avec une surprenante harmonie.
-
-Esclaves! accourez à l’appel du maître, sur vos pieds nus que ne
-sauraient meurtrir les tapis, les marbres, ni l’émail des carrelages.
-
-Esclaves! il y a des mouches importunes, agitez les mouchoirs de soie.
-
-Ouvrez les portes si bien ciselées, qui semblent les gigantesques et
-précieux battants de tabernacles chrétiens, afin que l’air du soir
-rafraîchisse la salle et chasse les dernières fumées du santal dont
-s’embaumèrent les somnolences. Au delà des arcades, apparaît la cour
-pavée de faïences, que les reflets du ciel moirent d’une luisante eau
-bleue, et la vasque toute ruisselante où s’abreuvent des tourterelles.
-
-Fraîcheur!... Délices!... Monotone et limpide chanson des jets d’eau!...
-
-Esclaves! apportez les plateaux d’argent chargés de tasses. Ils brillent
-entre vos mains noires comme le contraste d’une parure. Avancez en
-roulant vos hanches! Que le samovar qui vous courbe fasse valoir vos
-lourdes splendeurs!
-
-L’existence est chose facile et voluptueuse, ô négresses! Sur vos
-destinées furent écrites la servitude et les besognes familières, mais
-aussi les plaisirs d’amour.
-
---«_Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous[83]?_»
-
-Il a donné à ses croyants l’inestimable faveur d’une vie sans fièvres et
-sans heurts, sans l’agitation qui consume les peuples d’Occident, sans
-les raisonnements, et les recherches dont il torture leurs cerveaux,
-sans la tension exaspérée de leurs volontés vers des buts superflus.
-
-Il a donné aux misérables tout l’or des soleils couchants à contempler
-chaque soir le long des remparts; les repos à l’abri des treilles; les
-récits des conteurs publics; l’insouciante paresse de lézards qui vivent
-d’une mouche entre deux torpeurs.
-
-Il a donné à d’autres de petites échoppes pour somnoler parmi les
-babouches, les poteries, les écheveaux de soie; les parties d’échecs au
-coin d’une place; les ânillons trottinants que l’on chevauche sur les
-reins, tout au bout, presque à la naissance de la queue, tandis que les
-jambes trop longues effleurent la poussière.
-
-Il a donné aux lettrés leurs blanches mousselines et leur air dévot,
-leur esprit subtil; le charme des absurdes discussions théologiques; les
-livres ornés de miniatures--trésors de poésie, de science et
-d’ingéniosité--les mosquées aux nattes fines où l’on accomplit
-soigneusement les rites prescrits pour les cinq prières.
-
-Il a donné aux riches les belles demeures, les sofas, les innombrables
-coussins, les esclaves et les parfums; les arsas verdoyantes où les
-branches fléchissent, accablées sous trop de fruits; les divertissements
-de la musique et des festins; les mules qui s’en vont d’un pas si
-tranquille, régulier et sûr, avec leurs selles très confortables, vêtues
-de drap rouge, et leurs larges étriers.
-
-Il a donné aux femmes les terrasses et les voisines, les noces, les
-parures, les bavardages, les messagères, les revendeuses complaisantes
-et la distraction nocturne des hammams.
-
-Il a donné aux morts des cimetières sans tristesse, à l’ombre des
-micocouliers, des cimetières où l’on s’efface très vite, en un même
-néant sous les fleurs...
-
-«_Lequel des bienfaits d’Allah nierez-vous?_»
-
-Il a donné à tous un bien suprême: la paix.
-
-Allures paisibles.
-
-Esprits paisibles.
-
-Bonheurs paisibles.
-
- * * * * *
-
- Cela que nous ignorons.
-
-
- FIN
-
- E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--232-4-22.
-
- * * * * *
-
-
-NOTES:
-
-[1] Chérif. Descendant du Prophète.
-
-[2] Maghzen, gouvernement du Sultan.
-
-[3] Mida, petite table ronde et très basse.
-
-[4] Sultan contemporain de Louis-Philippe.
-
-[5] Dynastie des sultans actuels.
-
-[6] Mets marocains dans la composition desquels entrent toujours des
-viandes.
-
-[7] Habitants de Rabat.
-
-[8] Jardin intérieur.
-
-[9] Nom donné aux chrétiens.
-
-[10] Titre qui devrait être réservé aux Cherifas, mais que, par
-politesse, on donne indifféremment à toutes les femmes, ainsi que, en
-France, «Madame» ou «Mademoiselle».
-
-[11] Vergers marocains.
-
-[12] Expression très courante signifiant à peu près «être généreux sans
-rien ménager».
-
-[13] Le grand sultan contemporain de Louis XIV.
-
-[14] Habitants de Meknès.
-
-[15] Lieu «d’où l’on voit», sorte de belvédère.
-
-[16] Petits fourneaux de terre.
-
-[17] Robe de dessus transparente.
-
-[18] Foulard de tête.
-
-[19] Sorte de gros bourrelets encadrant la tête sur lesquels est
-appliqué le foulard de soie.
-
-[20] Tuteur-gardien.
-
-[21] Attention.
-
-[22] Le dirigeant, le gouverneur.
-
-[23] Le verbe «carotter» est passé dans la langue arabe et conjugué
-selon les règles.
-
-[24] Marché aux étoffes.
-
-[25] Sauf ton respect.
-
-[26] Vendeur de café.
-
-[27] Les Musulmans qui n’auront point fait à leurs épouses des parts
-égales, paraîtront devant Allah «avec des fesses inégales» (Commentaire
-du Coran).
-
-[28] Sorte de soupe très épicée.
-
-[29] Cruche ventrue en cuivre, dont le fond est arrondi et qui ne peut
-se tenir sans branler.
-
-[30] Le grand sultan de Meknès contemporain de Louis XIV.
-
-[31] Instrument à deux cordes.
-
-[32] Les plus beaux foulards de tête sont ainsi nommés parce que, très
-lourds, ils s’achètent au poids.
-
-[33] Maîtresse des cérémonies.
-
-[34] De la maison impériale.
-
-[35] Garçon qui porte les pains au four et les rapporte à domicile.
-
-[36] La dot, en droit coranique, est versée par le mari.
-
-[37] Formule équivalant à «sauf ton respect».
-
-[38] Chef de la famille impériale dans une ville.
-
-[39] Pièce indépendante du reste de la maison, où le maître reçoit ses
-amis.
-
-[40] 8000 francs.
-
-[41] L’an 1330 de l’hégire, (1911 de l’ère chrétienne).
-
-[42] Sorte de vermicelle.
-
-[43] Coran.
-
-[44] Prévôt des marchands.
-
-[45] Cour du Sultan.
-
-[46] 125 francs.
-
-[47] Guinéens. Nègres originaires de Guinée qui forment une sorte de
-confrérie.
-
-[48] Voile de soie tombant jusqu’aux reins et réservé aux Juives
-mariées.
-
-[49] Eau-de-vie de figues.
-
-[50] 0 fr. 25.
-
-[51] Hanna avait sept enfants, qui furent tués sur ses genoux à la
-prise de Jérusalem.
-
-[52] Bénédiction apportant la chance.
-
-[53] Coran. Verset du trône.
-
-[54] La fumée.
-
-[55] L’indigène préposé aux canalisations.
-
-[56] Alcôve formée par des draperies, où la mariée reste enfermée.
-
-[57] Pantalon.
-
-[58] Tenture murale.
-
-[59] Water-closet.
-
-[60] Feuilles des palmiers nains, qui servent à chauffer les fours.
-
-[61] Romains.
-
-[62] Le geai bleu ou chasseur d’Afrique.
-
-[63] Eau-de-vie de figues.
-
-[64] Tenture murale décorée en forme d’arcades.
-
-[65] La plus monumentale porte du Maroc, à Meknès.
-
-[66] Pantalon.
-
-[67] Nom fantaisiste de tribu.
-
-[68] Étudiant. Les «étudiants» s’adonnent souvent à la sorcellerie.
-
-[69] Sorte de gâteau.
-
-[70] Formule de repentir.
-
-[71] Vieux chant maure andalou.
-
-[72] 0 fr. 25.
-
-[73] Arsenic.
-
-[74] Pièce du logis ayant une issue indépendante.
-
-[75] Se faire épouser avec reconnaissance dotale.
-
-[76] Quartier de Meknès.
-
-[77] Nom d’un génie.
-
-[78] Coran. Sourate du Soleil.
-
-[79] Les trois premières invocations sont adressées à des saints, les
-autres à des génies mâles et femelles.
-
-[80] Coran. Sourate du «Jour qui enveloppe».
-
-[81] Instrument de musique à deux cordes.
-
-[82] Formule très respectueuse d’assentiment, d’inférieur à supérieur.
-
-[83] Coran.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN
-RUINE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Derrière les vieux
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Derrière les vieux murs en ruine</span>, by Aline Réveillaud de Lens</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Derrière les vieux murs en ruine</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Aline Réveillaud de Lens</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 15, 2022 [eBook #68528]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINE</span> ***</div>
-<hr class="full" />
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-<div class="c">
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-<div class="blk">
-<p class="c">A. R. DE LENS<br /><br />
-&#8212;&#8212;&#8212;</p>
-
-<h1>Derrière<br />
-les vieux murs<br />
-en ruines</h1>
-
-<p class="c">&#8212;<i>Roman marocain</i>&#8212;<br /><br /><br />
-PARIS<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, RUE AUBER, 3<br />
-&#8212;<br />
-1922</p>
-
-<p><i>Prix: 6 fr. 75 c.</i>
-</p>
-
-</div>
-<hr />
-
-<p class="c">
-DERRIÈRE<br />
-LES VIEUX MURS EN RUINES<br />
-<br /><br /><br />
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /><br />&#8212;&#8212;</p>
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-<table>
-
-<tr><th colspan="2" class="c">DU MÊME AUTEUR<br />
-Format in-18.</th></tr>
-
-<tr><td class="sml">LE HAREM ENTR’OUVERT</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><th colspan="2" class="c"><i>En préparation</i>:</th></tr>
-<tr><td class="sml">OUM EL GHIT OU L’OMBRE DU HAREM, roman.</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td class="sml">OUM EL GHIT OU LA CHOUETTE AU SOLEIL, roman</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">Droits de traduction et de reproduction réservés<br />
-pour tous les pays.<br />
-<br />
-Copyright 1922, by <span class="smcap">Calmann-Lévy</span>.<br />
-</p>
-
-<hr />
-
-<div class="blk">
-
-<p class="c">A. R. DE LENS<br />&#8212;&#8212;</p>
-
-<h1>DERRIÈRE<br />
-
-LES VIEUX MURS<br />
-
-EN RUINES</h1>
-
-<p class="c">ROMAN MAROCAIN<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, RUE AUBER, 3<br />
-&#8212;&#8212;<br />
-1922<br />
-</p>
-</div>
-
-<hr />
-<p class="c">A JEAN REVEILLAUD</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<p class="cbig">DERRIÈRE<br /> LES VIEUX MURS EN RUINES</p>
-<hr />
-
-<p class="r">
-20 novembre 1915.<br />
-</p>
-
-<p>De Meknès on ne voit d’abord que des remparts et des ruines.</p>
-
-<p>Les remparts déroulent, durant des heures, une ceinture farouche
-derrière laquelle on ne devine rien.</p>
-
-<p>Parfois un palmier incline sa tête au-dessus des murailles, un olivier
-gris surgit dans une crevasse, quelques figuiers s’agrippent entre les
-cailloux.</p>
-
-<p>Il semble que l’on soit destiné, comme en un conte, à longer
-inlassablement une cité mystérieuse et morte...</p>
-
-<p>Puis, sur la colline, apparaissent les ruines. Ce sont de très vieux
-murs aux tons fauves, des palais à demi détruits, dont quelques arcades
-attestent encore les dimensions colossales; un<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> enchevêtrement de
-terrasses vétustes, de treilles, de logis abandonnés, de pierres qui ne
-tiennent plus et que la végétation envahit... Seuls des minarets
-émaillés de vert, sveltes et luisants, dominent, intacts, l’immense
-écroulement de la ville.</p>
-
-<p>A cette heure tardive où nous arrivons, la chaîne du Zerhoun est revêtue
-d’une brume violette, striée de grandes ombres bleues, et les ruines,
-subitement, se dorent, flamboient et s’éteignent avec le crépuscule,
-plus grises, plus tragiques d’avoir été si lumineuses il y a quelques
-minutes à peine.</p>
-
-<p>Le Chérif[1] nous a envoyé des esclaves et des mules. Un négrillon nous
-précède à travers les ruelles qui se croisent, se multiplient,
-s’engouffrent sous des voûtes aux ténèbres profondes. Puis elles
-reviennent à la faible lueur nocturne, pour nous mieux révéler l’infinie
-vieillesse et la mélancolie des bâtisses qui s’effondrent.</p>
-
-<p>Combien de temps devrons-nous circuler dans cet impressionnant dédale,
-où les rares passants, enveloppés de leurs burnous, semblent des
-fantômes? Ils glissent le long des murs, sans plus de bruit que le halo
-de leurs lanternes, dont les sautillements jaunâtres exécutent une danse
-de feux follets.</p>
-
-<p>Le ruelle se resserre, se fait plus noire et<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> désolée, elle descend, à
-présent, au fond de l’ombre, par un grossier escalier de pierres, dans
-lequel nos mules butent à chaque pas. Le négrillon s’arrête... C’est
-ici?... Cette porte derrière laquelle on aperçoit un vestibule
-misérable?... Ici, la demeure du noble et richissime Chérif Mouley
-Hassan?...</p>
-
-<p>Le voici qui s’avance, tout de blanc drapé, avec cet air altier dont il
-ne se départ jamais. Des esclaves noirs l’accompagnent, car il ne se
-déplace qu’en grande pompe, comme le Sultan que son orgueil voudrait
-égaler. Mais un sourire adoucit, pour nous, la fierté de ses allures. Le
-Chérif nous honore d’une amitié particulière depuis que mon mari eut, au
-Maghzen<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, l’occasion de débrouiller une affaire de faux dont il avait
-été victime.</p>
-
-<p>&#8212;Soyez les bienvenus chez moi! Soyez les bienvenus! répète-t-il.</p>
-
-<p>Après mille congratulations et politesses, nous le suivons dans le
-vestibule aux angles brusques. Plusieurs portes, massives, blindées de
-fer, hérissées de clous, se succèdent avec des airs hostiles. La
-dernière s’ouvre... Le patio nous apparaît tout à coup, sous la caresse
-bleue des rayons lunaires, tandis que les salles flamboient, toutes
-dorées dans l’illumination des cierges de cire qui s’alignent sur les
-tapis.<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></p>
-
-<p>Enchantement exquis et mystérieux de cette demeure, auquel on n’est pas
-préparé. Des reflets miroitent sur les murs revêtus de mosaïques, sur
-les ors des plafonds ciselés et peints, sur les dalles de marbre, si
-polies qu’elles semblent mouillées. Ils dansent en étincelles opalines
-au sommet du jet d’eau. Chaque gouttelette est piquée d’un reflet vert
-par la lune, et d’un reflet orange par la lumière des flambeaux.</p>
-
-<p>Une foule d’esclaves s’empresse à nous servir. Elles apportent le thé à
-la menthe et les parfums, avec un luxe princier d’argenterie. D’énormes
-plats de Fès, aux bleus rares, des coupes de Chine et d’autres en
-cristal, remplies de gâteaux, de noix, de dattes, sont disposés sur une
-mida<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> que recouvre une soie émeraude brochée d’or. Et l’on nous verse
-aussi du lait d’amandes, du sirop de grenades et du café à la cannelle.</p>
-
-<p>Le Chérif, nonchalamment accroupi parmi les coussins, dirige les
-négresses d’un signe ou d’un clignement d’œil. Elles ne passent devant
-lui qu’humbles, les bras collés au corps, la tête basse, dans une
-attitude de respect infini et de crainte. Mais leurs croupes rebondies,
-ondulant sous le caftan, leurs faces rondes et luisantes, leurs bras
-vigoureux, attestent la richesse d’une maison où l’abondance règne...</p>
-
-<p>Toutes choses de ce palais, comme en un conte<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> des Mille et Une Nuits,
-sont d’une incomparable somptuosité. En nulle autre demeure je ne vis
-une décoration si luxueuse, des tapis si épais, des sofas si moelleux,
-ni pareille abondance de coussins... L’air est embaumé par les vapeurs
-légères et précieuses qui s’échappent des brûle-parfums; des esclaves
-nous aspergent d’eau de rose, avec les mrechs d’argent au col effilé;
-d’autres, agitant devant nous des mouchoirs de soie, chassent
-d’invisibles mouches.</p>
-
-<p>Indolent et majestueux, le Chérif jouit de notre admiration, à laquelle
-nous savons, comme il sied, donner un tour flatteur, mais discret.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, nous dit-il, cette demeure est agréable... j’en ai bien d’autres
-à Fès, à Tanger, à Marrakech, cent fois plus belles, où vous serez mes
-hôtes un jour, s’il plaît à Dieu!...</p>
-
-<p>Son orgueil est immense et magnifique. Il rivalise de faste avec le
-Sultan, son cousin, qu’il surpasse par la largesse de son hospitalité et
-l’éclat de son train.</p>
-
-<p>Chacun se souvient encore du brigandage de ses ancêtres toujours en
-dissidence, et dont Mouley Abder Rahman<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> ne se concilia l’amitié qu’en
-accordant sa fille, Lella Aïcha Mbarka, au père de notre hôte.</p>
-
-<p>&#8212;C’était un homme! nous dit-il, un guerrier valeureux que nul n’a pu
-vaincre... Nous ne<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> sommes point efféminés comme ces citadins aux cœurs
-de poules... et nous descendons, par les mâles, plus directement du
-Prophète que par notre alliance avec les Alaouïine<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>... Je me souviens
-des séjours que je fis, en mon enfance, dans nos tribus de l’Atlas...
-Nous partions dès l’aube à la chasse aux fauves, précédés par des
-centaines de rabatteurs. Il y avait de nombreuses victimes parmi eux,
-cela compte peu, et nous revenions chargés de trophées importants. Au
-reste, mes cousins, les Chorfa, qui vivent encore à Ifrane, ne
-recouvrent pas leurs couches avec des brocarts, mais avec des peaux de
-lions...</p>
-
-<p>Ses yeux flambent en évoquant de tels souvenirs, sa taille se redresse,
-sa belle tête à barbe blanche est celle d’un chef, d’un conquérant.
-Mouley Hassan a raison, un sang plus brûlant court en ses veines qu’en
-celles des paisibles amis avec lesquels, d’habitude, nous devisons. Il
-ne parle guère que de lui, de ses aïeux, de ses chevaux, de ses biens et
-de ses exploits. Mais sa vanité devient superbe d’atteindre de telles
-proportions en un tel cadre! Il veut éblouir et ne ménage rien à cet
-effet. Un respect émerveillé l’entoure à cause de ses richesses, des
-tribus qu’il domine encore dans la montagne et de l’influence extrême
-qu’il possède sur son impérial cousin.</p>
-
-<p>L’agitation grandit parmi les esclaves, leur<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> nombre se multiplie. A
-présent le patio est envahi de nègres portant les plats de cuivre
-coiffés de couvercles coniques. Ils les alignent à l’entrée de la salle,
-tandis qu’une fillette purifie nos mains sous l’eau tiède et parfumée
-d’une aiguière. Le Chérif s’accroupit avec nous autour de la table ronde
-et basse; il rompt lui-même les pains à l’anis dont il distribue
-abondamment les morceaux.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! Au nom d’Allah!</p>
-
-<p>Les plats succèdent aux plats, succulents et formidables: ce sont des
-tagines<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> de mouton aux oignons, aux raisins secs, aux épices variées,
-et d’autres contenant cinq poulets rôtis, farcis ou à diverses sauces.
-Quelle basse-cour tout entière a-t-on sacrifiée pour notre dîner de ce
-soir!...</p>
-
-<p>Notre accoutumance aux mœurs arabes est telle que nous ne nous étonnons
-plus d’un pareil repas, et savons, très correctement, selon les règles,
-retirer la viande entre le pouce et l’index de la main droite, ou
-rouler, d’un petit mouvement saccadé de la paume, les boulettes de
-couscous, que l’on porte à sa bouche, rondes et luisantes comme des
-œufs.</p>
-
-<p>Mais l’excellence des mets nous surprend agréablement, habitués que nous
-sommes à la cuisine moins raffinée des Rbati<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;C’est que, nous dit notre hôte, ils n’emploient pas ainsi que nous le
-beurre et l’huile fine. Ces «marchands» se contentent de l’abondance,
-leurs gosiers n’ont point la délicatesse des nôtres... Au reste, on ne
-cuit bien que dans nos maisons du Maghzen et j’ai fait venir de Tétouan
-plusieurs négresses expertes aux tagines et à la pâtisserie... Vous ne
-trouverez nulle part au Maroc, pas même à Fès, une cuisine comparable à
-celle-ci.</p>
-
-<p>La mida se couvre à présent de coupes en cristal contenant d’étranges
-petites salades qui témoignent d’une imagination culinaire très
-inventive: oranges assaisonnées de vinaigre et d’eau de rose; persil
-haché dans une sauce huileuse; patates douces relevées de piments;
-rondelles de carottes à la fleur d’oranger... Par le Prophète! ce n’est
-point mauvais et quelques-uns de ces mélanges ont même une succulence
-inattendue... Ils sont destinés à ranimer, pour la fin du repas, nos
-appétits défaillants. Car il convient encore de faire honneur à une
-dizaine de nouveaux poulets, au couscous, et à ce très délectable
-«turban du Cadi», qui recèle, en une pâte croustillante et mince, des
-amandes pilées avec du sucre. Et comme aucune boisson n’accompagne un
-tel festin, le thé à la menthe, dont ensuite on prend trois tasses, est
-le très bien venu. Mais il s’accompagne de pâtisseries auxquelles,
-malgré l’insistance de notre hôte, nous ne saurions toucher...<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<p>Je laisse Mouley Hassan décrire à mon mari, avec son habituelle emphase,
-l’étendue de ses domaines et le nombre de ses serviteurs, et, sans
-prononcer une parole, je me lève pour aller rendre visite à l’invisible
-«maîtresse des choses».</p>
-
-<p>Une négresse a compris mon désir. Elle me précède à travers le patio.
-Quatre massifs piliers soutiennent, au premier étage, une galerie
-rectangulaire précieusement dorée, peinte et sculptée. Quelques femmes
-chuchotent dans l’ombre, et je les sais, tapies derrière les balustrades
-en bois tourné, pour épier les hommes qu’elles ne doivent pas
-approcher...</p>
-
-<p>Mais ce n’est point là-haut que nous allons. L’esclave me fait parcourir
-des couloirs sinueux et sombres aboutissant à un «riadh<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>» irréel dans
-l’enchantement azuré de la lune: les orangers, chargés de fruits,
-forment des masses noires, au-dessus desquelles les bananiers balancent
-leurs larges feuilles déchiquetées. Quelques roses tardives, étrangement
-blafardes, surgissent dans la verdure; un jasmin recouvre une allée,
-d’une tonnelle si parfumée que l’on ne saurait s’attarder à son ombre.
-Des bassins étroits et profonds, affleurant le sol au milieu des
-mosaïques, se moirent de larges reflets, et l’on n’entend, dans le
-recueillement nocturne, que les petits cris étouffés<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> des oiseaux rêvant
-de l’épervier ou du serpent, et le bruit cristallin d’une fontaine...</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra m’attend, accroupie en une salle étincelant à la
-lumière des flambeaux. C’est une femme assez âgée, au visage grave et
-bon, aux gestes sobres, dont on devine, dès l’abord, la haute naissance.
-Pourtant elle n’a point la morgue de Mouley Hassan, et les esclaves,
-autour d’elle, perdent leur air de servilité craintive; quelques-unes,
-même, s’adossent familières aux montants de la porte et mettent leur mot
-à la conversation.</p>
-
-<p>La Cherifa me reçoit avec une réelle bienveillance, quoiqu’elle ne me
-connaisse pas encore... Et certes je suis sensible à cet accueil, car je
-sais les vieilles dames marocaines beaucoup plus farouches aux
-Nazaréens<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> que leurs époux, et souvent même hostiles.</p>
-
-<p>&#8212;Sois la bienvenue chez nous, dit-elle, tu honores notre maison.</p>
-
-<p>&#8212;Sur toi, la bénédiction d’Allah. C’est nous qui sommes honorés d’être
-reçus dans une si noble famille et une si magnifique demeure!</p>
-
-<p>&#8212;Nos tapis sont indignes d’être foulés par tes pieds; si je le pouvais,
-je te porterais sur mes épaules... O le grand jour chez nous, de vous
-avoir pour hôtes!</p>
-
-<p>&#8212;Plus grande encore est notre réjouissance, ô Lella<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>!<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;C’est la première fois que tu viens à Meknès? Que t’en semble?</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai rien aperçu dans les ténèbres, mais il ne me reste plus quoi
-que ce soit à admirer, puisque j’ai vu ta maison.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est belle, et semble méprisable à qui n’en sort jamais...</p>
-
-<p>&#8212;Le regretterais-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Certes, je refuserais de franchir la porte si on me le proposait!...
-Telle est notre coutume,&#8212;et nous, gens du Maghzen, devons la suivre
-plus strictement que les autres. Mais je pense parfois qu’il y a des
-rues, des souks, des arsas<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, des montagnes... et je ne connais que
-ces murs...</p>
-
-<p>&#8212;Ils sont d’une splendeur sans égale, et tu possèdes un riadh plein de
-verdure pour rafraîchir tes yeux...</p>
-
-<p>&#8212;Louange à Dieu!... Je te montrerai toute la maison lorsque les hommes
-en seront partis. Mais ce soir tu sembles fatiguée, ô ma fille, et,
-malgré la joie que me donne ta compagnie, je ne veux pas, après ce long
-voyage, t’empêcher de prendre du repos.</p>
-
-<p>&#8212;Dieu te bénisse, ô Lella! tu n’as pas «raccourci<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>» avec moi.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’Allah te fasse dormir en son contentement!</p>
-
-<p>&#8212;Puisses-tu te réveiller au matin avec le bien!</p>
-
-<p>A travers les couloirs en labyrinthe, je regagne la salle des hôtes que
-nous occupons.</p>
-
-<p>Et, sur une couche de brocart violet ramagé d’or, je perçois encore, en
-un demi-sommeil, le clapotis clair du jet d’eau, le glissement des pieds
-nus dans le patio, puis, angoissante et sublime, la clameur dont le
-muezzin déchire la nuit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La prière sur toi, ô Prophète de Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">La prière sur toi, ô l’Aimé de Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">La prière sur toi, ô Seigneur Mohammed!...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="r">
-21 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Meknès dans la lumière du matin... Ce sont toujours des ruines, mais des
-ruines avenantes, chargées de vignes dont les treilles s’étendent
-au-dessus des patios.</p>
-
-<p>Il y a des ruelles aux sinuosités inattendues, des voûtes très noires au
-bout desquelles éclate tout à coup l’ensoleillement d’une muraille; de
-petites places, provinciales et paisibles sous l’ombre d’un énorme
-mûrier, où des Marocains se reposent et boivent le thé, en calculant les
-coups d’une partie de dames.<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<p>Les marchands somnolent en leurs échoppes, au milieu des babouches, des
-lanternes ou des soies éclatantes, sans aucun souci d’attirer le client.
-Les menuisiers rabotent les planches de cèdre, qu’ils creusent
-patiemment de décors géométriques et compliqués. Une bonne odeur
-résineuse flotte sur leur quartier. La cadence des marteaux domine en
-celui des forgerons. Nul ne se presse, car le temps appartient à Dieu...</p>
-
-<p>Des herbes garnissent les murs branlants et la crête des terrasses; une
-vie douce, ralentie, semble palpiter à peine en la vieille cité.</p>
-
-<p>Mais elle a aussi de larges rues lumineuses qui s’encombrent de
-bourricots et de piétons; des souks mouvementés; des places immenses,
-brûlées de soleil, où se tiennent les marchés. La foule grouillante des
-Berbères; des vendeurs d’œufs, de poulets et de légumes; des vieilles
-bédouines aux visages osseux; des jongleurs, des musiciens, des
-charmeurs de serpents, des Arabes pouilleux, des gamins et des esclaves,
-s’agite et semble minuscule dans un cadre trop colossal pour des
-humains. Les remparts, les portes et les palais de Mouley Ismaïl<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>
-imposent à l’entour leurs écrasantes silhouettes.</p>
-
-<p>Le mauvais rêve de Rabat et de sa civilisation est loin!... Loin de
-toute la distance qui sépare la vie européenne de celle-ci, plus encore
-que de cet<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> interminable bled désert et de ces montagnes qu’il nous
-fallut traverser.</p>
-
-<p>Ici, je sens que je pourrai reprendre mon existence demi-musulmane et
-que d’invisibles amies m’attendent en leurs demeures, derrière les vieux
-murs en ruines.</p>
-
-<p class="r">
-23 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra me fait appeler chaque matin, et je la trouve
-invariablement accroupie au milieu de la salle qui donne sur le riadh.
-Elle se soulève à peine pour m’accueillir, car sa corpulence répugne au
-moindre mouvement. Toute une vie de réclusion appesantit ses membres. La
-Cherifa ne bouge guère de sa place favorite, d’où elle aperçoit le
-jardin, un coin de ciel, et surveille les allées et venues des esclaves.
-Son existence s’écoule sur un sofa, dans l’amoncellement des coussins;
-c’est là qu’elle dort, s’habille, boit le thé, prend ses repas. Ses
-nobles mains, qui ne connurent jamais le travail, reposent blanches et
-potelées parmi les étoffes. Depuis que l’âge et les soucis ont ravagé sa
-beauté, Lella Fatima Zohra ne porte plus que les vêtements sévères qui
-conviennent aux matrones: des caftans de drap, voilés par une simple
-tfina de mousseline; une<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> sebenia, tissée dans le pays, à rayures
-oranges et jaunes, alors que les jeunes femmes se coiffent des soyeux
-foulards à ramages venus d’Europe.</p>
-
-<p>Haute et rigide, une ceinture de Fès enroule autour de sa taille des
-arabesques éblouissantes. C’est le seul luxe qu’elle garde, bien que la
-mode en soit passée.</p>
-
-<p>&#8212;Car, dit-elle, je ne saurais, sans cela, me soutenir. J’y fus habituée
-dès l’enfance, mes os n’auraient pas la force de supporter mon corps.</p>
-
-<p>Elle a renoncé à tout autre ornement, ses joues ne se relèvent d’aucun
-fard; c’est à peine si elle noircit ses yeux de kohol et colore ses
-mains au henné. Pour qui du reste se parerait-elle?... L’indiscrétion
-des négresses m’a déjà révélé que le Chérif ne va plus jamais la
-rejoindre en sa chambre...</p>
-
-<p>Lella Fatima-Zohra m’apparaît femme de grand sens, prudente et avisée.
-Elle accepte, avec une résignation très digne, les désordres de son
-époux, les innombrables favorites dont il emplit la maison. C’est
-elle-même, dit-on, qui lui ferma sa porte, après trop de scandales, et
-obtint cette séparation à l’amiable, si rare chez les Musulmans. Mouley
-Hassan ne la répudia pas, son orgueil dut plier devant les exigences de
-la Cherifa. Il ne fut pas non plus sans peser la grande fortune que
-l’épouse ajoutait à la sienne, ni cette luxueuse demeure, héritée de son
-beau-père.</p>
-
-<p>Et, qu’a-t-il à regretter d’une femme flétrie, alors<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> qu’il peut se
-procurer si facilement toutes ces jeunes négresses à la peau lisse, aux
-reins mouvants, et à la forte odeur capiteuse?...</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra reprit donc sa liberté, si l’on peut appeler liberté
-l’obligation de vivre entre les murs, dans la stricte observance des
-coutumes musulmanes.</p>
-
-<p>Malgré le détachement du maître, elle jouit d’un réel prestige dans la
-maison, car elle est de noble race, riche et considérée, outre
-l’entendement qu’Allah lui dispensa. Les esclaves semblent la vénérer;
-les concubines, dont le nombre augmente chaque jour, lui témoignent une
-humble déférence et sollicitent même ses conseils dans les circonstances
-graves. Un essaim de négrillons et de négrillonnes, aux teints plus ou
-moins foncés, bourdonnent sans cesse autour d’elle, et roulent sur les
-tapis, bousculent les coussins avec l’exubérance animale de leur âge.
-Progéniture du Chérif&#8212;qui témoigne un goût particulier pour les
-négresses,&#8212;et qu’elle traite presque maternellement.</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’as pas d’enfant? lui ai-je demandé.</p>
-
-<p>&#8212;J’en ai perdu huit, mais,&#8212;louange à Dieu!&#8212;il me reste un fils,
-Mouley Abdallah, marié depuis le mois de Chabane. Sa demeure est toute
-proche. Il faudra que tu ailles voir ma belle-fille, Lella Meryem, une
-gazelle aux yeux langoureux...</p>
-
-<p>&#8212;Elle sera mon amie, puisqu’elle paraît si chère à ton cœur.</p>
-
-<p>&#8212;S’il plaît à Dieu!... Mouley Abdallah en a<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> l’esprit perdu. Il la
-comble de présents et lui a même promis de ne prendre aucune autre
-femme.</p>
-
-<p>&#8212;Crois-tu qu’il tiendra sa parole?</p>
-
-<p>&#8212;Dieu seul connaît le cœur des hommes. Il est le plus savant.</p>
-
-<p>&#8212;Les Meknassi<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> ont-ils toujours plusieurs épouses?</p>
-
-<p>&#8212;Rare, ô ma fille! celui qui peut se contenter d’une... Généralement
-ils en prennent deux ou trois, parfois quatre, selon la permission du
-Livre, et combien d’esclaves!...</p>
-
-<p>&#8212;Toi, du moins, tu n’as pas de co-épouse?</p>
-
-<p>&#8212;Détrompe-toi, Mouley Hassan a trois femmes légitimes, l’une à la
-Mecque, fille du Mufti des quatre rites, l’autre à Marrakech, dont le
-père est un Caïd des Sgharna, et moi-même... Il songe à présent à en
-épouser une quatrième...</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra n’en dit pas davantage, et, malgré sa sérénité, je
-n’osai l’interroger sur ce sujet délicat.</p>
-
-<p class="r">
-24 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>&#8212;Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète
-la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p>Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les
-cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas
-dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort.</p>
-
-<p>&#8212;Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave.
-Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car
-mes membres affaiblis se refusent à moi.</p>
-
-<p>La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une
-partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins:
-les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et
-de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres
-ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le
-«menzeh»<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a,
-sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses,
-étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de
-sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et
-de style, mais également admirables. Ils furent construits par les
-ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de
-la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont
-soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque
-patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> l’écrin.
-Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants;
-ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale
-paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices
-du ciel.</p>
-
-<p>Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les
-aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire
-population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des
-canoun<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De
-belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins.
-Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de
-bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites
-du moment.</p>
-
-<p>Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne
-dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées
-qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits
-vieillissants.</p>
-
-<p>&#8212;Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque
-femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait
-bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des
-vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait
-plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> habite une
-belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les
-pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes.</p>
-
-<p>&#8212;Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse.</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une
-«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule
-nuit...</p>
-
-<p>Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait
-pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume.</p>
-
-<p>&#8212;As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la
-négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était
-jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste
-immuable...</p>
-
-<p>&#8212;Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite
-quand elle a cessé de plaire?</p>
-
-<p>&#8212;Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer
-les plateaux...</p>
-
-<p>&#8212;Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?</p>
-
-<p>&#8212;En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.</p>
-
-<p>La face de guenon grimace d’un rire mauvais.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en
-désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et
-luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de
-l’enfant.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde
-l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous
-autres sommes faites pour servir et manger du bâton...</p>
-
-<p>Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui
-goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la
-richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son
-sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.</p>
-
-<p>&#8212;Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me
-recommande-t-elle au retour.</p>
-
-<p>&#8212;N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une
-pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un
-cadenas.</p>
-
-<p class="r">
-25 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>
-Une chanson:
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mon aimé vivait près de moi,<br /></span>
-<span class="i0">Hélas! il partit pour Alger!<br /></span>
-<span class="i0">Son œil était noir,<br /></span>
-<span class="i0">Il avait de longs cils,<br /></span>
-<span class="i0">Et les vêtements lui seyaient.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Mon aimé me quitta!...<br /></span>
-<span class="i0">S’en fut avec lui le bonheur de l’esprit,<br /></span>
-<span class="i0">Jusqu’à quand, ô Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">Œil de mon cœur,<br /></span>
-<span class="i0">Ta beauté me sera-t-elle cachée?<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span>
-<span class="i0">N’attache pas ton âme<br /></span>
-<span class="i0">A celle qui n’a souci de toi.<br /></span>
-<span class="i0">Vois l’œil de la femme,<br /></span>
-<span class="i0">C’est lui ta balance. Il t’indiquera<br /></span>
-<span class="i0">Si elle t’aime ou ne t’aime pas.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span>
-<span class="i0">N’attache pas ton âme<br /></span>
-<span class="i0">A une étrangère, à une chanteuse.<br /></span>
-<span class="i0">Avec elle tu te réjouirais dans les fêtes<br /></span>
-<span class="i0">Chaque jour au son des instruments...<br /></span>
-<span class="i0">Puis tu serais dépouillé, misérable,<br /></span>
-<span class="i0">Honteux de tes caftans en haillons...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je te recommande, ô fils d’Adam!<br /></span>
-<span class="i0">N’oublie pas celle que tu laissa,<br /></span>
-<span class="i0">Pleurant et griffant son visage...<br /></span>
-<span class="i0">Mon cœur n’a plus de joie<br /></span>
-<span class="i0">Et la vie loin de toi m’est à charge...<br /></span>
-<span class="i0">Combien de temps, ô Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">Œil de mon cœur,<br /></span>
-<span class="i0">Ta beauté me sera-t-elle cachée?<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="r">
-27 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>C’est un triste patio, tout décoré de stucs et de peintures aux ors
-vieillis. Mais les murailles<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> oppressent l’étroite cour, elles semblent
-étrangler le ciel, dont un carré se dessine au-dessus des arcades. Une
-terne lueur glisse le long des parois humides, les salles s’emplissent
-d’ombre et les reflets de leurs brocarts y meurent, exténués.</p>
-
-<p>Il fait gris et froid chez Mouley Abdallah; mon cœur est serré
-d’angoisse par la mélancolie des choses, tandis que j’attends Lella
-Meryem.</p>
-
-<p>Elle arrive, éblouissante de jeunesse, de parure et de beauté. On dirait
-que l’air s’échauffe tout à coup, que la lumière vibre, plus ardente,
-qu’une nuée d’oiseaux s’est abattue auprès de moi.</p>
-
-<p>Elle gazouille, elle rit, elle s’agite. Elle me pose mille questions et
-ne me laisse pas le temps d’y répondre. Elle proteste de son affection,
-me prodigue les flatteries et les compliments, remercie le Seigneur de
-m’avoir envoyée vers elle... Je n’ai pu encore placer une parole...
-C’est une folle petite mésange qui s’enivre de son babillage. Et je
-m’étonne qu’un tel entrain, qu’une exubérance aussi joyeuse puissent
-s’ébattre en pareille cage!... Même en de plus riants décors, je ne
-connus jamais que des Musulmanes nonchalantes et graves, inconsciemment
-accablées par leur destin.</p>
-
-<p>Mais Lella Meryem ne ressemble à aucune autre.</p>
-
-<p>On ne perçoit d’abord que l’ensorcellement de ses yeux, noirs, immenses,
-allongés de kohol; des yeux au regard affolant sous l’arc sombre des
-sourcils. Ils pétillent et s’éteignent, ils s’alanguissent et se
-raniment, tour à tour candides,<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> sensuels, étonnés ou provocants. Ils
-sont toute la lumière et toutes les ténèbres, étincelants comme des
-joyaux, et plus mystérieux que l’onde au fond des puits. Ils éclipsent
-les autre grâces dont Allah combla Lella Meryem.</p>
-
-<p>Car sa bouche est une fleur d’églantier prête à s’ouvrir; ses dents, les
-boutons de l’oranger; sa peau, un pétale délicat; son petit nez
-frémissant, un faucon posé au milieu d’un parterre.</p>
-
-<p>En vérité, Mouley Abdallah ne trouverait nulle part une femme aussi
-séduisante, et ses promesses me semblent à présent moins
-extraordinaires.</p>
-
-<p>Lella Meryem prépare le thé, tout en continuant à bavarder. Ses gestes
-sont harmonieux, d’un charme rare; les petites mains rougies au henné
-manient gracieusement les ustensiles d’argent et chacun de ses
-mouvements révèle la souplesse de son corps, malgré l’ampleur des
-vêtements. Elle porte un caftan rose et une tfina<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> de gaze citron
-pâle, qu’une ceinture brodée d’or plisse à la taille en reflets
-chatoyants. La sebenia<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> violette, bien tendue sur les demmouges<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>,
-encadre son visage comme une ancienne coiffure égyptienne. Un seul bijou
-brille au milieu de son front, plaque d’or rehaussée de rubis et de
-diamants, en dessous de laquelle se balance un minuscule croissant,
-dont<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> la larme d’émeraude atteint l’extrémité des sourcils.</p>
-
-<p>&#8212;Je t’attendais depuis tant de jours! s’exclame-t-elle. Les négresses
-m’avaient rapporté que tu habites chez Mouley Hassan, père de mon
-époux... Combien grande mon impatience de te connaître!... Je ne vis
-aucune Nazaréenne avant toi... Tu me plais! Promets-moi de revenir
-souvent... Je ne reçois jamais personne, comprends-tu... Mouley Abdallah
-ne me permet même pas de monter à la terrasse... Tu es la joie qu’Allah
-m’envoie! Ne me fais pas languir trop longtemps en ton absence.</p>
-
-<p>Je promis tout ce qu’elle voulut. Et j’ai quitté la triste maison,
-stupéfaite, ensorcelée, ravie, les yeux éblouis de soleil, et la tête
-pleine de chansons.</p>
-
-<p class="r">
-30 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Mouley Hassan nous a trouvé une demeure voisine de la sienne. Le vizir
-qui l’édifia mourut il y a quelques années, et les exactions du
-moqaddem<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, des notaires, et du cadi, ont abouti au morcellement de
-ses biens.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span></p>
-
-<p>Parce qu’un tuteur fut déshonnête, nous vivrons au milieu des splendeurs
-que le vizir Hafidh conçut pour la joie de ses yeux, et celle de ses
-descendants... Étendus sur des sofas, nous déchiffrerons les
-inscriptions désabusées qui se déroulent parmi les dentelles en stuc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Dieu seul est grand!<br /></span>
-<span class="i0">Lui seul persiste!<br /></span>
-<span class="i0">La seule paix durable.<br /></span>
-<span class="i0">C’est à Lui que nous retournerons.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les plafonds de cèdre, ciselés, peints et dorés, les lourdes portes, les
-mosaïques aux miroitantes étoiles, les vitraux enchâssés en des alvéoles
-de stuc, dispensant un jour plus mystérieux, les salles immenses et les
-boudoirs de sultanes, précieux, étincelants et secrets, rivalisent de
-somptuosité avec le palais voisin. Et l’on dit que le menzeh, d’où l’on
-embrasse un si prestigieux panorama depuis les chaînes du Zerhoun
-jusqu’aux cimes lointaines de l’Atlas, ne fut élevé, par le vizir, que
-pour masquer la vue à la maison du Chérif, qu’il jalousait.</p>
-
-<p>Une lutte sournoise divisa ces deux hommes, d’orgueil égal, qui
-n’osèrent s’attaquer de face; chacun prétendant surpasser l’autre en
-magnificence.</p>
-
-<p>Outre l’intérêt qu’il nous porte, Mouley Hassan, dont les démarches
-parvinrent à nous obtenir cette demeure, n’est pas sans jouir de la
-pensée que<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> toutes ces merveilles auront été réalisées par son rival
-pour la joie de Nazaréens.... Et, sans doute, est-ce à ce mobile inavoué
-que nous devrons de vivre en un tel cadre de beauté.</p>
-
-<p>Tandis que le vizir Hafidh se réjouissait avec ses hôtes, dans les
-salles supérieures, ouvertes par cinq arcades devant «le monde
-entier»&#8212;le vallon, les collines, les montagnes bleues, du matin, et
-roses, du crépuscule,&#8212;les femmes végétaient en ces longues pièces
-luxueuses et sombres qui donnent sur le riadh.</p>
-
-<p>Mélancolie charmante du jardin revenu à l’état sauvage!</p>
-
-<p>Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre,
-verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot;
-tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois
-tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des
-bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des
-feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les
-pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à
-l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...</p>
-
-<p>En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et
-le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses
-bosquets.</p>
-
-<p>Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des
-merles sautillent à travers les<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> branches d’un vieux poirier; les guêpes
-tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites
-dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée,
-où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures
-merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la
-Clémence d’Allah.</p>
-
-<p class="r">
-2 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>&#8212;Balek! Balek!<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un
-passage au milieu de la foule.</p>
-
-<p>Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que
-les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre
-leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du
-hakem<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il
-continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus
-retentissants.</p>
-
-<p>Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché
-spécialement au service de<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> mon mari. Les yeux pétillent dans sa face
-presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez
-s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent
-d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de
-sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba
-négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir
-de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des
-mokhaznis et son allure a quelque chose de noble.</p>
-
-<p>Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il
-évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant
-les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour
-l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre.</p>
-
-<p>Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout.</p>
-
-<p>En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous
-procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux
-escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous
-carotter<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et
-pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous
-aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient
-vis-à-vis de<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on
-donnerait au besoin sa vie.</p>
-
-<p>Nous quittons les souks où les esclaves, les bourgeois aux blanches
-draperies, les femmes du peuple emmitouflées dans leurs haïks, se
-pressent autour des échoppes. Les petits ânes, chargés de légumes,
-trottinent dans la cohue qui s’ouvre et se referme avec une inlassable
-patience. Parfois un notable, campé sur une mule, passe imperturbable et
-digne.</p>
-
-<p>Les ruelles s’engourdissent alentour dans la tiédeur du soleil, plus
-calmes, plus solitaires par le contraste de leur bruyant voisinage...</p>
-
-<p>&#8212;Veux-tu entrer chez moi? C’est ici, me dit le mokhazni en désignant
-une impasse.</p>
-
-<p>Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a bondi jusqu’à une porte,
-à laquelle il heurte en proférant des «ouvre!» impérieux.</p>
-
-<p>La femme se dissimule derrière le battant qu’elle entrebâille, et elle
-prononce les formules de bienvenue. Puis elle nous précède jusqu’au
-patio, modeste et délabré, sur lequel donnent deux pièces tout en
-longueur. Mais les carreaux rougeâtres reluisent, bien lavés; aucun
-linge, aucun ustensile ne traîne, les matelas très durs sont garnis de
-coussins, et une bouillotte fume dans un coin sur un canoun de terre.</p>
-
-<p>Accroupi près de la porte, Kaddour prépare le thé avec autant de grâce
-et de soin que Mouley Hassan.<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p>Ce n’est plus notre mokhazni, mais un Arabe dont je suis l’hôte.</p>
-
-<p>Astucieux, il avait prévu ma visite et a su m’attirer dans son quartier.
-Zeineb porte un caftan neuf et une tfina fraîchement blanchie.</p>
-
-<p>&#8212;C’est la fille d’un notaire, m’apprend Kaddour avec satisfaction; du
-reste, moi-même je suis Chérif!</p>
-
-<p>Qui n’est pas Chérif à Meknès?</p>
-
-<p>La jeune femme verse l’eau chaude sans omettre de me congratuler selon
-les règles. Elle a de beaux yeux, dont la nuance grise étonne, et un
-visage régulier. C’est une vraie citadine à la peau blanche, aux allures
-langoureuses; mais des éclairs traversent parfois ses prunelles, sous
-l’ombre des cils palpitants...</p>
-
-<p>Elle me présente sa sœur Mina, une grande fille timide et pâle, à l’air
-niais; puis elle m’apporte de l’eau de rose et un mouchoir brodé qu’elle
-tient à m’offrir.</p>
-
-<p>Une humble allégresse anime le petit patio: des canaris gazouillent en
-leurs cages, quelques plantes égayent des poteries grossières, et le
-soleil glisse de beaux rayons dorés jusqu’à la margelle d’un puits
-ouvrant son œil presque au ras du sol, dans un vétuste encadrement de
-mosaïques.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-5 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Les vêtements des Marocaines ne sont point, comme les nôtres, de coupe
-compliquée. La tchamir, le caftan et la tfina&#8212;tuniques superposées, en
-forme de kimonos,&#8212;ne diffèrent que par le tissu, et se taillent sur un
-même modèle.</p>
-
-<p>Le tchamir est de percale blanche; le caftan, de drap, de satin ou de
-brocart aux couleurs vives; la tfina, toujours transparente, en simple
-mousseline ou en gaze d’impalpable soie.</p>
-
-<p>Une ceinture, brodée d’or, retient les plis autour de la taille; une
-cordelière relève l’ampleur des manches. Les pieds, teints de henné,
-chaussent négligemment des cherbil en velours, où s’enlacent les
-broderies à l’éclat métallique.</p>
-
-<p>Les cheveux se dissimulent sous la sebenia, large foulard de soie,
-parfois couronnée d’un turban.</p>
-
-<p>Ce sont bien les vêtements lourds, embarrassants et vagues, convenant à
-ces éternelles recluses qui, d’une allure toujours très lasse, évoluent
-entre les divans... Les fillettes et les aïeules portent des robes
-identiques. Seulement les matrones adoptent des nuances plus sévères,
-et, puisque leur temps de plaire est passé, elles se gardent<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> des tissus
-aux dessins fantaisistes qui font le bonheur des jeunes femmes.</p>
-
-<p>Dès qu’une batiste nouvelle, un satin jusqu’alors inconnu, sont mis en
-vente à la kissaria<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> toutes les Musulmanes de Meknès se sentent
-ravagées d’un même désir.</p>
-
-<p>Aussitôt les unes se montrent plus caressantes, pour enjôler leurs
-époux; les autres sacrifient le gain d’un travail de broderie; celle-ci
-confie à la vieille Juive&#8212;habituelle et complaisante messagère,&#8212;une
-sebenia dont elle veut se défaire; celle-là, moins scrupuleuse, dérobe,
-sur les provisions domestiques, un peu d’orge, de farine ou d’huile,
-qu’elle revendra clandestinement...</p>
-
-<p>Ainsi, la batiste nouvelle, le satin inconnu suscitent, à travers la
-cité, mille ruses, mille travaux et mille baisers... Et soudain, toutes
-les belles&#8212;riches citadines et petites bourgeoises&#8212;s’en trouvent
-uniformément parées. Il faut être une bien pauvre femme, dénuée
-d’argent, de grâce et d’astuce, pour ne point revêtir l’attrayante
-nouveauté.</p>
-
-<p>Or, comme les modes ne varient point, ou si peu, toutes les Musulmanes,
-en l’Empire Fortuné,&#8212;de Marrakech à Taza, de l’enfance à la
-sénilité&#8212;se ressemblent étrangement, quant à la toilette, et les très
-anciennes sultanes, au temps de Mouley Ismaïl, portaient sans doute,
-avec le même air<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> d’accablement, des caftans aux larges manches et de
-volumineux turbans.</p>
-
-<p>Encore, y a-t-il, pour chacune, des traditions et des règles qui
-restreignent, dans les couleurs, la liberté de leur fantaisie: le «bleu
-geai», le vert, le noir, le «raisin sec» ne conviennent qu’aux blanches,
-à celles dont la chair est de lait et que le poète compare volontiers à
-des lunes.</p>
-
-<p>Les peaux ambrées se font valoir par des roses, des «pois chiches», des
-«radis» et des «soleils couchants».</p>
-
-<p>Les négresses attisent leurs brûlants attraits avec la violence des
-rouges et des jaunes qu’exaspèrent leurs faces de nuit.</p>
-
-<p>Nulle n’oserait essayer les nuances interdites à son teint par
-l’expérience des générations et des générations.</p>
-
-<p>Lella Meryem s’indigna fort de ce beau caftan orange, dont les ramages
-d’argent sinuaient, à travers les plis, en éclairs acides et en
-arabesques délicatement grises, et que je voulais m’acheter pour des
-noces.</p>
-
-<p>&#8212;O ma sœur! tu n’y songes pas! Les gens se moqueraient de toi en
-disant: «La femme du hakem ne sait pas mieux s’habiller qu’une
-bédouine...» A toi qu’Allah combla de ses grâces et fit plus blanche
-qu’un réal d’argent, il faut les teintes sombres ou tendres.</p>
-
-<p>Elle me choisit un brocart jasmin salok, qui est d’un violet presque
-groseille, un autre vert éme<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>raude fleuri d’or et un troisième où des
-bouquets multicolores s’épanouissent dans les ténèbres du satin.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, j’ai trouvé Lella Meryem assombrie d’une préoccupation...
-Elle tenait à la main un morceau de tulle blanc couvert de légères
-guirlandes brodées.</p>
-
-<p>&#8212;Vois, me dit-elle, ce madnous (persil) qui vient d’arriver à la
-kissaria. Vois combien joli sur mon caftan «cœur de rose»! J’en voudrais
-avoir une tfina. Et cette chienne de Friha qui s’est fâchée parce que je
-n’ai pas voulu lui donner plus de trois réaux d’une sebenia qu’elle
-m’apportait!... Voici un demi-mois qu’elle ne revient plus ici!... Oh
-mon malheur! Qui donc fera mes achats désormais, si cette Juive de péché
-se détourne de moi! Puisse-t-elle être rôtie dans la fournaise! On m’a
-dit que Lella el Kebira, Lella Maléka, Lella Zohor et tant d’autres ont
-déjà leur «persil», alors que moi je n’en n’ai pas!</p>
-
-<p>Le joli visage de la Cherifa se contracte d’une enfantine petite moue...
-J’ai pitié de son extrême détresse, et propose d’aller faire l’achat de
-ce «persil» passionnément désiré.</p>
-
-<p>Le kissaria, le marché aux étoffes, n’est pas loin. Elle forme plusieurs
-rues couvertes, le long desquelles s’alignent des échoppes qui sont
-grandes comme des placards. Graves et blancs, enturbannés de mousseline,
-les marchands se tiennent accroupis dans leurs boutiques minus<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span>cules, au
-milieu des cotonnades, des draps et des soieries. Ils ont des gestes
-harmonieux en touchant les étoffes, de longs doigts pâles où brille une
-seule bague, des airs exquis et distingués. Ils me saluent avec
-déférence, une main appuyée sur le cœur et le regard doucement souriant.
-Je m’arrête devant Si Mohammed el Fasi; il étale aussitôt, pour que je
-m’asseye, un morceau de drap rose, sur les mosaïques du degré qui donne
-accès à son échoppe. Après mille salutations et politesses raffinées, il
-me montre les différents «persils» aux guirlandes bleues, mauves ou
-jaunes, dont les élégantes de Meknès veulent toutes avoir des tfinat...</p>
-
-<p>Alentour, des femmes berbères discutent âprement pour quelques coudées
-de cotonnade. Des Juives, des esclaves, des Marocaines, enveloppées de
-leurs haïks, se livrent à d’interminables marchandages, sans que les
-placides négociants se départent de leur indifférence.</p>
-
-<p>Toutes ces échoppes si jolies, si gaies avec leurs boiseries peintes,
-leurs volets précieusement décorés, évoquent une suite de petites
-chapelles, devant lesquelles de blanches nonnes font leurs dévotions...</p>
-
-<p>Combien de belles, qui ne connaîtront jamais ce souk où les boutiques
-regorgent des étoffes dont elles rêvent, attendent, derrière les murs,
-le retour de leurs messagères!...</p>
-
-<p>Alors, je me hâte à travers les ruelles enso<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>leillées, car je rapporte
-un trésor: le «persil» de Lella Meryem.</p>
-
-<p class="r">
-7 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Yasmine et Kenza, les petites adoptées que nous avions laissées à Rabat,
-arrivent avec notre serviteur le Hadj Messaoud, très ahuries par ce long
-voyage qu’il leur fallut faire pour nous rejoindre.</p>
-
-<p>Misérables fillettes du Sous que leur destin conduisit chez des
-Nazaréens, elles y ont pris l’âme de Marocaines habituées au luxe des
-villes. Oubliant les gourbis de terre et les tentes en poils de chèvre,
-elles évoluent sans étonnement dans notre nouvelle et somptueuse
-demeure.</p>
-
-<p>&#8212;Celle de Rabat était mieux, déclarent elles. Par les fenêtres on
-apercevait toute la ville française!... Ici, on ne voit que les maisons
-du pays...</p>
-
-<p>&#8212;Mais il y a des mosaïques et des stucs ciselés.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’ai-je à faire de ces choses à nous? riposte Yasmine.</p>
-
-<p>Pourtant, la terrasse les ravit, car elles pourront y bavarder, au
-crépuscule, avec des voisines.</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère! sais-tu comment ces femmes portent la tfina?... Étrange est
-leur coutume!<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p>Non, certes, je n’avais pas remarqué ce détail...</p>
-
-<p>Il y a quelques heures à peine que Yasmine et Kenza sont arrivées, et
-déjà elles retroussent élégamment leurs tuniques, selon la mode de
-Meknès!</p>
-
-<p class="r">
-8 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Des babillages au-dessus de la ville, lorsque le soleil déclinant
-magnifie les plus humbles choses...</p>
-
-<p>Les vieux remparts rougissent ainsi que des braises; les minarets
-étincellent par mille reflets de leurs faïences; les hirondelles, qui
-tournoient à la poursuite des moucherons, semblent des oiseaux d’or
-évoluant dans l’impalpable et changeante fantaisie du ciel.</p>
-
-<p>Pépiements, disputes, bavardages, cris de femmes et d’oiseaux...</p>
-
-<p>L’ombre de Meknès s’allonge, toute verte, sur le coteau voisin et
-l’envahit... Le dôme d’un petit marabout, ardent comme une orange au
-milieu des feuillages, n’est plus, soudain, qu’une coupole laiteuse,
-d’un bleu délicat. La lumière trop vive s’est atténuée, les montagnes
-s’enveloppent de brumes chatoyantes et pâles... seuls, les caftans des
-Marocaines jettent encore une note dure dans l’apaisement du crépuscule.
-Ils s’agitent sur<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> toutes les terrasses. Ils sont rouges, violets,
-jaunes ou verts, excessivement. Leurs larges manches flottent au rythme
-convenu d’un langage par signes. Ainsi les femmes communiquent, de très
-loin, avec d’autres qu’elles n’approcheront jamais.</p>
-
-<p>A cette heure, elles dominent la ville, interdisant aux hommes l’accès
-des terrasses. Elles surgissent au-dessus des demeures, où elles
-attendirent impatiemment l’instant de détente et de presque liberté,
-dans l’étendue que balaye le vent... Mais il est des recluses, plus
-recluses que les autres, les très nobles, les très gardées, qui ne
-connaîtront jamais les vastes horizons, ni les chaînes du Zerhoun
-sinuant derrière la ville, ni les voisines bavardes et curieuses... Et
-les Cherifat sentent leur cœur plus pesant lorsque l’ombre envahit les
-demeures. Elles songent à celles qui s’ébattent là-haut: les esclaves,
-les fillettes, les femmes de petite naissance...</p>
-
-<p>Combien leur sort est enviable! Quelques-unes se livrent aux escalades
-les plus hardies pour rejoindre des amies. Elles se montrent une étoffe,
-échangent des sucreries et des nouvelles. Rien ne saurait égaler la
-saveur d’une histoire scandaleuse!</p>
-
-<p>Mais elles restent indifférentes à la magie du soir.</p>
-
-<p>Une adolescente, ma voisine de terrasse, se tient à l’écart des groupes,
-toujours pensive.</p>
-
-<p>Un obsédant souci contracte sa bouche aux<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> lèvres charnues. Elle a le
-visage rond, les joues fermes et brunes, un nez légèrement épaté, des
-yeux plus noirs que les raisins du Zerhoun. Lella Oum Keltoum n’est pas
-belle, mais elle possède d’immenses richesses.</p>
-
-<p>Son père, Sidi M’hammed Lifrani, mourut il y a quelques années. C’était
-un cousin de Mouley Hassan. Il ne laissa qu’une fille, héritière de sa
-fortune, ma sauvage petite voisine.</p>
-
-<p>Je la salue:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas de mal sur toi?</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas de mal, répond-elle sans un sourire.</p>
-
-<p>Le silence nous sépare de nouveau, comme chaque soir, car je n’ai pas su
-encore apprivoiser la taciturne. Lella Oum Keltoum détourne la tête et
-son regard s’en va très loin, dans le vague du ciel... Les esclaves
-bavardent et rient, accoutumées sans doute à cette étrange mélancolie.
-Une grosse négresse, flamboyante de fard, promène ses airs repus en des
-vêtements trop somptueux. Ses formes, d’une plénitude abusive, roulent
-et tanguent à chacun de ses pas. Une aimable grimace épanouit, en mon
-honneur, sa face de brute, tandis qu’elle s’approche de la terrasse.</p>
-
-<p>&#8212;Comment vas-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Avec le bien... Quel est ton état?</p>
-
-<p>&#8212;Grâce à Dieu!</p>
-
-<p>&#8212;Qui es-tu?</p>
-
-<p>&#8212;La «maîtresse des choses» en cette de<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>meure, répond-elle, non sans une
-vaniteuse complaisance.</p>
-
-<p>&#8212;Je croyais que Sidi M’hammed Lifrani,&#8212;Dieu le garde en sa
-Miséricorde!&#8212;n’avait laissé aucune épouse?</p>
-
-<p>&#8212;Certes! mais moi, j’ai enfanté de lui Lella Oum Keltoum.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est ta fille... Elle semble malade, la pauvre!</p>
-
-<p>&#8212;Oui, sa tête est folle... Aucun toubib ne connaît de remède à ce mal,
-ricane la négresse en s’éloignant.</p>
-
-<p>La fillette, qui épiait notre entretien, me jette un regard malveillant.
-Qu’ai-je fait pour m’attirer sa rancune?</p>
-
-<p>Je voudrais l’apaiser, mais elle a disparu tout à coup, comme une
-chevrette effarouchée.</p>
-
-<p>La cité crépusculaire se vide.</p>
-
-<p>La nuit bleuit doucement, noyant d’ombre les choses éteintes. La vallée
-devient un fleuve ténébreux, les montagnes ne sont plus que d’onduleuses
-silhouettes. Un grand silence plane sur la ville.</p>
-
-<p>Tous les oiseaux ont regagné leurs nids, et toutes les femmes, leurs
-demeures.<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-10 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Lella Meryem incline aux confidences. Par elle j’apprends les petits
-secrets des harems, ceux que les autres ne diront pas, malgré leur
-amitié.</p>
-
-<p>&#8212;Tu es plus que ma sœur, déclare-t-elle, j’ai mesuré ton entendement.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi, lui ai-je demandé, n’habitez-vous pas, selon la coutume,
-chez le père de ton mari? Là, tu te plairais auprès de Lella Fatima
-Zohra, là des jardins où te promener, des fontaines toujours
-murmurantes...</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute, me répondit-elle, mais là se trouve Mouley Hassan.</p>
-
-<p>Son regard compléta les paroles, et je devinai: Mouley Abdallah, homme
-de sens, voulut soustraire sa charmante gazelle aux coups d’un chasseur
-endurci.</p>
-
-<p>Certes, ce serait un grand péché devant Allah, que de jeter les yeux sur
-l’épouse de son fils! Mais Mouley Hassan ne sait pas refréner ses
-désirs, et, peut-être, croit-il à des droits d’exception, pour un
-personnage tel que lui...</p>
-
-<p>Qui blâmerait la prudence de Mouley Abdallah, possesseur d’une perle si
-rare, à l’éclat merveilleux?<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;O Puissant! que de négresses, que de vierges! s’exclame la petite
-Cherifa. Mouley Hassan se rend à Fès chaque fois qu’arrive un convoi
-d’esclaves et il en ramène les plus belles. Lella Fatima Zohra montre
-bien de la patience! Et que ferait-elle, la pauvre? Mouley Hassan l’a
-rejetée comme un vieux caftan... Sais-tu, continue-t-elle, les yeux
-brillants, que, malgré sa barbe blanche, il veut encore épouser une
-jeune fille!</p>
-
-<p>&#8212;Un jour, Lella Fatima Zohra m’en a parlé, mais j’ignore même le nom de
-celle qu’il choisit.</p>
-
-<p>&#8212;C’est Lella Oum Keltoum, ta voisine de terrasse, tu dois la connaître?</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum! La sombre fillette que ne peuvent distraire les
-splendeurs du couchant ni la réunion des femmes bavardes...</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi le Chérif la convoite-t-il ainsi? Elle n’est pas même
-jolie... Il ne manque pas à Meknès de vierges plus attirantes.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le
-pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux
-d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum
-Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage.</p>
-
-<p>&#8212;Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le
-choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes,
-et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci.<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes
-sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui
-qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui
-songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien
-malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont
-différentes.</p>
-
-<p>»C’est une étrange histoire entre les histoires:</p>
-
-<p>»Son père, Sidi M’hammed Lifrani&#8212;Dieu l’ait en sa Miséricorde,&#8212;était
-un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de
-vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs
-d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans
-les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie
-de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique
-enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays.</p>
-
-<p>»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux
-cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et
-plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand
-vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y
-parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley
-Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella
-Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents!<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p>
-
-<p>»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût
-conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un
-péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse
-de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il
-sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses
-affaires.</p>
-
-<p>»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une
-formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il
-chrétien, fût-il juif,&#8212;hachek<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>!&#8212;pourvu qu’il se convertit à
-l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant
-notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être
-célébré.</p>
-
-<p>»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos
-usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament
-conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par
-prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler
-ce testament sans se léser lui-même.</p>
-
-<p>&#8212;Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à
-choisir un époux de son gré.</p>
-
-<p>&#8212;C’est justement ce qu’avait voulu son père, mais le meilleur cheval,
-quand il est mort, ne<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> saurait porter un caillou... Mouley Hassan
-chercha, tout d’abord, à faire annuler le testament. Le Cadi s’y refusa.
-Il voulut ensuite ramener Lella Oum Keltoum à Meknès. Elle était restée
-à Fès comme au temps de son père, et elle échappait mieux, ainsi, aux
-desseins du Chérif.</p>
-
-<p>»Le tuteur, un homme juste et craignant Dieu, essaya de s’opposer à ce
-retour; il connaissait les convoitises de Mouley Hassan. Alors celui-ci
-demanda sa révocation. Certes, il dut payer beaucoup, car il l’obtint.
-Un autre tuteur fut nommé, et commencèrent les tourments de Lella Oum
-Keltoum. Elle vit entourée d’ennemis. Sa mère, Marzaka, est la plus
-mauvaise; une esclave ne saurait avoir qu’un cœur d’esclave. Mouley
-Hassan acheta sa complicité par des cadeaux. C’est Marzaka elle-même qui
-a traîné sa fille à Meknès, malgré sa résistance.</p>
-
-<p>&#8212;Et si Lella Oum Keltoum désignait un autre homme!</p>
-
-<p>&#8212;Elle l’a voulu. Par défi, elle prétendait épouser un nègre affranchi.
-Mouley Hassan interdit aux notaires d’aller recevoir sa déclaration, et
-Marzaka battit sa fille jusqu’à ce que la peau s’attachât aux cordes...
-Quant au nègre, on ignore ce qu’il devint, et les gens disent en parlant
-de lui:&#8212;«Qu’Allah l’ait en sa miséricorde!» comme pour un mort...</p>
-
-<p>&#8212;S’il plaît à Dieu! m’écriai-je, Lella Oum Keltoum finira par
-l’emporter sur tous ces perfides!<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qui le sait! Nul n’échappe à son destin. Tu connais l’histoire de ce
-marchand trop prudent: pour éviter les voleurs, il coucha dans un
-fondouk. Or la terrasse était vieille et s’écroula sur lui... Sa mort
-était écrite cette nuit-là.</p>
-
-<p>&#8212;Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum
-Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus?</p>
-
-<p>&#8212;Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce
-qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa
-résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente,
-quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait
-agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le
-mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley
-Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais
-il a bien trop d’orgueil pour le croire...</p>
-
-<p>Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même
-chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant,
-elle s’écrie:</p>
-
-<p>&#8212;O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces
-de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi,
-on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma
-pensée, elle l’aura fait venir de Fès.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-20 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du
-kaouadji<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri
-jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une
-apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses
-finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que
-l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne,
-lamentable.</p>
-
-<p>Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret
-chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de
-la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa
-boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des
-longues pipes ciselées et peintes.</p>
-
-<p>Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil...</p>
-
-<p>Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient,
-perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à
-peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur
-voluptueuse.<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<p>Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante
-et suave:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">&#8212;Viens, Lella!...<br /></span>
-<span class="i2">... ô ma gazelle!<br /></span>
-<span class="i2">... mon petit œil!<br /></span>
-<span class="i2">... mon petit foie!<br /></span>
-<span class="i0">... Viens, ô ma dame! ma chérifa!...<br /></span>
-<span class="i2">... viens!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le jour s’éteint.</p>
-
-<p>Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide.</p>
-
-<p>Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles
-tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang.</p>
-
-<p class="r">
-3 janvier 1916.<br />
-</p>
-
-<p>Les demeures mystérieuses n’ont plus de secret pour moi, je connais
-leurs splendeurs et leurs trésors si bien cachés. Je sais les noms, les
-coutumes et les grâces de celles autour de qui furent élevées les hautes
-murailles. Je m’initie aux intrigues et aux drames de leur existence:</p>
-
-<p>Lella Maléka et Lella Zohra co-épouses de Sidi M’hammed El Ouazzani, se
-consolent, avec leurs esclaves, des privations imposées par un vieux
-mari... Une haine farouche divise au contraire toutes les femmes et
-toutes les négresses du voluptueux Si Larbi El Mekki, car il leur
-distribue ses<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> faveurs inégalement, sans souci du châtiment qui l’attend
-au jour de la Rétribution<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Austère et calme, la demeure du notaire Si Thami n’abrite qu’un touchant
-bonheur familial. Une vieille servante aide aux soins des enfants que
-Zohor met au monde avec une inlassable fécondité.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le palais du marchand Ben Melih contemple mille et une orgies. Les
-libertins de la ville s’y donnent rendez-vous. Chacun sait qu’on y est
-aussi facilement accueilli que dans les bouges de Sidi Nojjar. Les
-riches débauchées n’ont pas même les exigences des courtisanes. Seule
-une frénésie de vice, de plaisir et de curiosité les pousse à des
-aventures qui n’ont rien de très périlleux, car le maître, impuissant à
-réprimer les désordres de son harem, se résout à les ignorer...
-Pourtant, il y a quelques jours, on l’entendit crier, du haut de sa
-mule, à un forgeron:</p>
-
-<p>&#8212;Eh! le maalem Berrouaïl! Fais-moi, pour ma terrasse, une serrure dont
-les ruses du Malin ne pourront triompher!</p>
-
-<p>Les gens riaient sous le capuchon de leurs burnous et se demandaient
-entre eux:<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’a-t-il pu se passer chez Si Ben Melih pour qu’il s’en émeuve ainsi?</p>
-
-<p>C’est que, le matin même, il avait été appelé par le Pacha afin de
-reprendre trois fugitives: sa sœur, sa fille et une favorite, ramassées
-ivres mortes durant la nuit!... Et la publicité de ce scandale dépassait
-la résignation du marchand.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Lella Lbatoul, la femme de Si Ahmed Jebli le fortuné, dirige sa maison
-avec intelligence et sévérité.</p>
-
-<p>&#8212;Les esclaves doivent être surveillées de près, dit-elle, si l’on n’y
-prenait garde, elles mangeraient jusqu’aux pierres du logis.</p>
-
-<p>Les heures, pour elle, ne passent point inemployées. Du sofa où elle se
-tient accroupie, elle commande toute une armée de négresses: les unes,
-auprès de la fontaine, s’activent à savonner du linge: les autres
-épluchent des légumes ou cuisent les aliments. Chacune a sa besogne qui
-varie de semaine en semaine. Il y a la «maîtresse de la vaisselle», la
-«maîtresse du chiffon», la «maîtresse du thé», la «maîtresse des
-vêtements». Une vieille esclave de confiance, la «maîtresse des
-placards», assume la responsabilité des clés et des provisions.</p>
-
-<p>On dirait une ruche bourdonnante, où les ouvrières s’absorbent en leur
-travail. Malgré son apparente oisiveté, la «maîtresse des choses»,<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span>
-Lella Lbatoul, en est la reine, l’organe essentiel, sans qui rien ne
-subsisterait.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>De ces Musulmanes si diverses, nulle n’atteint la sagesse de Lella
-Fatima Zohra, ni l’attrait de cette exquise petite écervelée, mon amie
-Lella Meryem.</p>
-
-<p>Elle est un enchantement pour les yeux, un parfum à l’odorat, une
-harmonie ensorceleuse. Elle est inutile, frivole et superflue, car elle
-n’est que beauté.</p>
-
-<p>Avant de me connaître, Lella Meryem se mourait d’ennui sans le savoir.
-Les journées sont longues à passer, et si semblables, si monotones
-malgré la gaieté qu’elle dépense!</p>
-
-<p>Elle se lève tard, s’étire, bavarde avec ses négresses, savoure
-longuement la harira<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<p>Puis elle se pare, grave cérémonie compliquée. Une petite esclave
-apporte les coffrets, les parfums, les vêtements, les sebenias et les
-turbans pliés en des linges aux broderies multicolores.</p>
-
-<p>Lella Meryem se plaît à varier chaque jour la nuance de ses caftans de
-drap et de ses tfinat transparentes. Sur un caftan «radis», elle fait
-chatoyer les plis d’une mousseline vert printemps. Elle éteint l’ardeur
-d’un «soleil couchant» par un nuage de gaze blanche. Elle marie
-tendrement<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> les roses et les bleus pâles. Lella Meryem est jolie en
-toutes ses fantaisies, tel le rayon de soleil qui embellit ce qu’il
-touche. Mais elle se plaint de ne pouvoir, assez souvent, revêtir les
-lourds brocarts ramagés d’or et les joyaux réservés aux fêtes.</p>
-
-<p>&#8212;Mes coffres en sont remplis, dit-elle, avec fierté, je puis encore
-assister à bien des noces sans jamais remettre la même toilette. Mon
-père&#8212;que Dieu le garde en sa miséricorde!&#8212;n’avait pas rétréci avec
-moi!... Mouley Abdallah non plus, ajoute-t-elle. Regarde ces bracelets
-qu’il m’a rapportés de Fès.</p>
-
-<p>Elle me passe les massifs bijoux d’or ciselé, selon le goût moderne, de
-ceux que l’on apprécie à leur poids. Même les sultanes du Dar Maghzen
-envieraient ces parures qui émeuvent à peine Lella Meryem.</p>
-
-<p>On lui a tant dit qu’elle était la plus belle lune d’entre toutes les
-lunes! qu’aucune étoile ne saurait briller auprès d’elle... Mouley
-Abdallah s’affole en la contemplant. Elle se laisse adorer sans
-étonnement et sans ivresse. Tout de Lella Meryem est léger, superficiel,
-gracieux et charmant. Son petit cœur d’oiseau ne saurait contenir une
-passion. Elle n’a pas plus de vices que d’amour.</p>
-
-<p>O précieuse!</p>
-
-<p>O chanson!</p>
-
-<p>O petite brise parfumée!</p>
-
-<p>Du bout de son doigt, enroulé de batiste, elle étale du rouge sur ses
-joues, attentive à faire une<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> tache bien ronde aux bords atténués. Elle
-avive le pétale ardent de sa lèvre supérieure, tandis que l’autre lèvre,
-assombrie de souak, semble tomber d’un pavot noir.</p>
-
-<p>A l’aide d’un bâtonnet enduit de kohol, qu’elle glisse entre les cils,
-elle agrandit ses splendides yeux de houri, ses yeux aux mille lueurs,
-ses yeux où l’on perçoit une âme ardente et merveilleuse... qui n’existe
-pas.</p>
-
-<p>Il ne lui reste plus qu’à tracer avec une longue aiguille de bois,
-trempée dans la gomme de liak, un minutieux dessin, compliqué comme une
-broderie de Fès, qui s’épanouit au milieu du front.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle a décidé entre les sebenias de soie aux couleurs éclatantes,
-réajusté ses grands anneaux d’oreilles et sa ferronnière en diamants,
-Lella Meryem s’immobilise, un instant.</p>
-
-<p>La grande occupation de sa journée s’achève, et maintenant, tant
-d’heures encore à remplir!...</p>
-
-<p>Lella Meryem se désintéresse des esclaves et des travaux domestiques.
-Dada, la nourrice de Mouley Abdallah, s’y entend, grâce à Dieu, beaucoup
-mieux qu’elle. La couture et la broderie sont, pour sa vivacité, de trop
-calmes distractions. Les visiteuses viennent bien rarement, à son gré,
-lui apporter les nouvelles des autres harems.</p>
-
-<p>O Prophète! que les heures sont lentes!</p>
-
-<p>Lella Meryem monte aux salles du premier étage, s’accroupit sur les
-divans, bâille, puis redescend. Elle envoie une esclave chez Lella
-Fatima<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> Zohra, et une autre dans sa famille. Au retour des négresses,
-elle commente indéfiniment de très petits incidents.</p>
-
-<p>Le repas arrive enfin. Il se prolonge, il prend une importance extrême
-dans la monotonie du temps.</p>
-
-<p>Les plats ont été portés d’abord au Chérif et à ses hôtes habituels. Une
-épouse ne leur connaît jamais que cet air ravagé, cet écartèlement des
-viandes dont il manque les meilleurs morceaux.</p>
-
-<p>Lella Meryem déjeune toute seule, nulle femme de sa maison ne pouvant
-prétendre à l’honneur de manger avec la très noble petite Chérifa. Elle
-picore, de-ci, de-là, pour s’amuser, sans réel appétit. Après elle, les
-mets seront servis, par ordre hiérarchique, aux divers groupes de
-parentes pauvres, de servantes et d’esclaves qui composent son
-entourage. Et il ne reste guère que des os nageant dans un peu de sauce,
-lorsqu’ils parviennent au petit cercle vorace des trois négrillons et de
-la jeune Saïda.</p>
-
-<p>La journée se dévide sans hâte, tel un écheveau pesant. Lella Meryem
-prend le thé, bavarde, rit et s’ennuie. De vagues rumeurs arrivent à
-elle, à travers les murs. Qu’est-ce que cela?... Elle dépêche à la porte
-Miloud le petit nègre.</p>
-
-<p>Il ne revient plus... elle s’impatiente. Une esclave va le rechercher...
-Ce n’était rien, une querelle de gens... Mais ce pécheur de Miloud en a
-profité pour s’amuser avec les négrillons voisins.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<p>Miloud est fouetté.</p>
-
-<p>Après cela, on ne sait plus que faire...</p>
-
-<p>Et voici l’heure troublante où le soleil empourpre le haut des murs, où
-de toutes les maisons de Meknès, les femmes grimpent aux terrasses et se
-réunissent au-dessus de la ville, dans l’enchantement du moghreb...</p>
-
-<p>Lella Meryem reste seule en son logis enténébré, car la jalousie
-prudente de Mouley Abdallah lui interdit l’accès des terrasses.</p>
-
-<p>Il faut que je vienne à cette heure, pour distraire son esprit de
-l’obsédante envie, de l’unique chose qu’elle désire et n’obtiendra
-jamais: prendre part aux bavardages qui s’échangent d’une demeure à
-l’autre, et montrer aux voisines, à toutes les voisines, proches et
-lointaines, à celles dont elle ignore même les noms, leur montrer
-qu’elle est belle, chérie et comblée.</p>
-
-<p>Et que ses parures se renouvellent comme les jours, présents d’Allah...</p>
-
-<p class="r">
-10 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Ma voisine de terrasse&#8212;la farouche, l’inquiète, la chevrette noire et
-soupçonneuse&#8212;ne s’enfuit plus à mon approche. Lella Meryem dut lui
-faire savoir que je serais une alliée.<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p>
-
-<p>Parce que les tourments sont trop lourds à supporter dans l’isolement,
-parce que sa mère et les autres femmes du logis la trahiront pour
-quelques réaux, c’est à moi l’étrangère, la Nazaréenne, que Lella Oum
-Keltoum découvre sa détresse... Un soir, elle osa m’appeler, et, depuis
-lors, au moghreb, comme toutes les Marocaines et tous les oiseaux
-babillards, perchée sur le mur qui sépare nos terrasses, elle bavarde
-inlassablement.</p>
-
-<p>Mais, à mesure que le crépuscule assombrit le monde, Lella Oum Keltoum
-sent épaissir les ténèbres de son cœur et noircir la fatalité.</p>
-
-<p>Étrange enfant, mauvaise, irascible, sans beauté ni grâce, et cependant
-attachante en sa révolte désespérée. Elle lutte, elle se cabre, elle
-brave sa mère, son tuteur, les notaires et le Cadi, tous vendus au
-Chérif pour la livrer comme une proie. Elle crie sous les coups, a des
-ruses puériles, répond à la violence par de fausses promesses, mais
-jamais ses lèvres ne prononcent l’acceptation solennelle qu’imposa la
-prudence du père. L’entêtement de cette fillette l’emporte sur le
-superbe Mouley Hassan et déjoue ses profonds desseins.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum exècre sa mère, ses négresses et les parentes de son
-entourage. Elle les maudit, par derrière, d’effroyables malédictions.</p>
-
-<p>&#8212;Puissent les punaises rouges te dévorer tout entière.</p>
-
-<p>&#8212;Puisse ta langue enfler dans ta bouche et t’étouffer.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Puisse ton ventre se couvrir de lèpre!</p>
-
-<p>&#8212;La cécité dans tes yeux, s’il plaît à Dieu!</p>
-
-<p>Elle affirme son autorité sur les esclaves comme une enfant rageuse,
-leur jette ses babouches au visage, les humilie et les frappe
-haineusement.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum éprouve une joie mauvaise en me contant les tourments
-qu’elle leur inflige. Ses veux de chatte, vifs et perçants, luisent de
-cruauté...</p>
-
-<p>Chaque jour cependant approche le terme de son malheur. Qui saurait
-modifier les arrêts d’Allah?</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi, lui dis-je, refuses-tu d’épouser Mouley Hassan. Il est
-riche, noble et grand parmi les grands!... Combien de vergers, de terres
-et de belles demeures il possède! Il te donnerait beaucoup de présents.</p>
-
-<p>&#8212;Il est vieux, réplique-t-elle d’une voix irritée, il a trois femmes,
-et moi je veux mon cousin Mouley El Fadil...</p>
-
-<p>&#8212;Quoi, ce jouvenceau qui étudie à la mosquée?</p>
-
-<p>&#8212;Oui! sa barbe est encore toute petite... nous avons joué ensemble
-quand nous étions enfants. C’est lui que je préfère.</p>
-
-<p>&#8212;Sais-tu seulement s’il te veut pour épouse?</p>
-
-<p>&#8212;Par Allah! qui donc refuserait mes biens? riposte la fillette en se
-rengorgeant. Mais Mouley Hassan est puissant et le fils de mon oncle a
-peur... Moi, je ne crains personne, ajoute-t-elle avec un rire acide.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<p>Sa brusque expansion s’arrête, son regard s’éteint... et j’aperçois sa
-mère, la grosse négresse mielleuse, qui s’approche, tout épanouie
-d’affabilité. Ses hanches trop lourdes la font osciller de droite et de
-gauche, tel un kemkoum<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> de hammam. Elle exhale un parfum de roses et
-d’huile rance.</p>
-
-<p>Nous échangeons d’innombrables politesses et nos sourires les plus
-suaves.</p>
-
-<p>&#8212;Puisses-tu, ajoute enfin Marzaka la négresse, raisonner un peu cette
-folle! Je n’ignore pas ton entendement et les gens louent ta prudence.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne saurait y avoir meilleurs conseils que ceux d’une mère,
-répondis-je, afin de ne point éveiller sa méfiance. Les jeunes ont tout
-avantage à consulter leurs devanciers.</p>
-
-<p>Je craignis, un instant, de m’attirer, par ces paroles, la rancune de
-Lella Oum Keltoum. Mais, habituée aux ruses, elle sut deviner la mienne,
-car elle insista pour que je vinsse, le lendemain, sur l’invitation que
-m’en faisait la négresse.</p>
-
-<p>Bien que nos demeures soient mitoyennes, il me fallut faire un long
-détour afin d’arriver chez mes voisines. Leur porte se terre au fond
-d’une impasse, à laquelle on n’accède que par un dédale de ruelles
-sombres et ruinées.</p>
-
-<p>Le palais de Sidi M’hammed Lifrani se dégrade<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> aussi lamentablement que
-les masures d’alentour. De longues crevasses, d’où s’échappent des
-herbes et des résédas sauvages, lézardent ses murailles; les pluies ont
-raviné sa façade. La somptuosité du patio, pavé de marbres noirs et
-blancs, proteste contre l’incurie des habitantes. Une lèpre jaunâtre
-ronge les ciselures des stucs; les colonnes s’effritent; les mosaïques,
-arrachées aux murs, y ont laissé de petits trous poussiéreux; les
-précieuses peintures et les ors des boiseries meurent sous les
-infiltrations de l’hiver. Dans les salles négligées traînent de
-vulgaires ustensiles; les esclaves roulent le couscous et allument des
-canoun sur les tapis... Les sofas n’ont pas même la décence de leur
-misère; de larges déchirures baillent à travers leurs brocarts où les
-arabesques d’or n’ont laissé que des traces jaunâtres. Les taches de
-bougie maculent toutes les étoffes. Des mousselines, salies et trouées,
-protègent de flasques coussins, dont les esclaves ont dérobé la laine.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum, à qui toutes choses appartiennent, n’est encore
-qu’une faible petite fille. Par l’appui de Mouley Hassan et la
-complaisance du tuteur légal, Marzaka, la négresse, règne seule en cette
-demeure. Elle domine toutes les femmes et ne sait les diriger.</p>
-
-<p>Après la mort de Sidi M’hammed Lifrani, son premier soin fut de vendre
-les esclaves, ses compagnes, dont la peau trop claire assombrissait la<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>
-sienne. Ce ne sont plus, à présent, que faces de nuit où luisent des
-yeux et des dents.</p>
-
-<p>Le teint bronzé de Lella Oum Keltoum y gagne un éclat imprévu. Au milieu
-de cet étonnant entourage, elle semble vraiment une souveraine. Pauvre
-petite sultane ployée sous la tyrannie maternelle et plus esclave que
-ses esclaves!</p>
-
-<p>Ses révoltes augmentent le malaise qui plane en ce logis. On y sent des
-intrigues, des convoitises, des haines.</p>
-
-<p>Nous échangeons de vagues politesses, tout en buvant du thé. Marzaka,
-assise auprès de moi sur le sofa, épuise les compliments. Lella Oum
-Keltoum garde un silence maussade et son visage devient plus dur lorsque
-sa mère l’en réprimande. Chacune m’épie, les paroles se font rares.</p>
-
-<p>... De la rue, à travers les murs, parvient une mélopée dont le sens
-m’échappe. Mais les femmes ont reconnu cet appel, car toutes, sans plus
-se soucier de ma présence, elles se précipitent vers le vestibule.</p>
-
-<p>Seule, Lella Oum Keltoum reste avec moi. Son visage aussitôt se détend:</p>
-
-<p>&#8212;O chérie, me dit-elle, tu rafraîchis mon cœur. En te voyant, j’oublie
-mes peines si cuisantes... Ce matin, on voulait chercher les notaires
-pour entendre mon consentement. J’ai dit «Non!» et l’esclave m’a battue.</p>
-
-<p>&#8212;Quelle esclave osa frapper Lella Oum Keltoum?<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ma mère, ce charbon, cette truie!</p>
-
-<p>Le retour des femmes interrompt l’enfant. Deux bédouines les
-accompagnent, sordides et belles en leurs haillons drapés. La plus
-jeune, une superbe créature au profil rigide, couverte de tatouages,
-svelte et musclée, étend sur le sol du sable divinatoire...</p>
-
-<p>L’excitation est extrême parmi les négresses; toutes interrogent à la
-fois. Lella Oum Keltoum réclame, avec insistance, des prédictions!</p>
-
-<p>&#8212;O Allah! dit la devineresse, tout est noir autour de moi, je ne
-distingue rien... Apportez quelque chose de blanc, afin de m’éclairer...</p>
-
-<p>Mazurka lui glisse une piécette d’argent, qu’elle saisit avidement. Sa
-vision devient plus nette:</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;«<i>Lella Oum Keltoum</i>, reprend-elle d’une voix chantante, <i>tu m’es
-envoyée par le Seigneur et son Prophète. Sur lui, la bénédiction et le
-salut!</i></p>
-
-<p><i>En toi, je vois le désir d’une chose qui ne fut pas écrite au livre de
-ta destinée.</i></p>
-
-<p><i>Laisse-la!</i></p>
-
-<p><i>En une chose proche sera pour toi le bien.</i></p>
-
-<p><i>Cet homme est celui qui t’apportera la félicité.</i></p>
-
-<p><i>Il t’aime. Et toi, tu dis un jour «oui» et l’autre «non».</i></p>
-
-<p><i>Il faut te conformer aux desseins du Puissant.</i></p>
-
-<p><i>Contente-toi de peu, en attendant qu’il te donne beaucoup.</i></p>
-
-<p><i>Car alors,&#8212;s’il plaît à Dieu!&#8212;rosira<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> ton visage, et jaunira celui de
-tes ennemis.</i>»</p>
-
-<p>La fillette écoute avec émotion. Elle ne songe point que sa mère et les
-esclaves ont reçu les sorcières dans le vestibule... Elle ne s’étonne
-pas de la précision de son horoscope et de l’obscurité de tous les
-autres.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«<i>Il t’est venu un gros pain, dont tu mangeras ainsi que les
-tiens</i>, disent les bédouines à Marzaka.</p>
-
-<p><i>Celui qui goûtera ce pain se réjouira.</i></p>
-
-<p><i>Les autres pleureront.</i>»</p>
-
-<p>Et à moi:</p>
-
-<p>«<i>Tu tiens entre tes mains ta destinée comme un oiseau captif.</i></p>
-
-<p><i>Une parole a été prononcée</i>,</p>
-
-<p><i>Une autre suivra</i>,</p>
-
-<p><i>Ce qui doit s’accomplir</i></p>
-
-<p><i>Bientôt s’accomplira.</i>»</p></div>
-
-<p>Chacune découvre ce qui lui plaît dans le jargon des devineresses, et,
-bien que les femmes aient influencé l’oracle d’Oum Keltoum, il leur
-semble qu’il se passe là quelque chose de grave, de religieux,
-d’évident. Leurs cervelles primitives accueillent l’extraordinaire avec
-simplicité. Ces bédouines en haillons, dont on excite le verbe par des
-piécettes, savent, à n’en point douter, tous les secrets du temps.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-13 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès
-somnole dans l’engourdissement de l’Islam.</p>
-
-<p>Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.
-Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les
-grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants
-que nul ne cueille.</p>
-
-<p>Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les
-micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb,
-l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes.</p>
-
-<p>J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie.</p>
-
-<p>Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent
-l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur
-l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues
-enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins,
-échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave
-Chérif, dont les passants<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> baisent dévotement le burnous, frôle la
-poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil,
-s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un
-notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les
-muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie
-s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et
-des vieux murs.</p>
-
-<p>Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa
-léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.</p>
-
-<p>Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie,
-se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux
-trépidations épileptiques.</p>
-
-<p>De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie:
-maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et
-des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres,
-cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits
-rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne
-détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi
-ben Aïssa.</p>
-
-<p>Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux
-enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.</p>
-
-<p>Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage,<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> ennemi du désordre. Il
-n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son
-nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le
-renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.</p>
-
-<p>Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire.
-Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus
-célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens,
-d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les
-combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les
-plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné,
-mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les
-orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité,
-bouillonnaient dans toute la ville.</p>
-
-<p>Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah»,
-oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation
-du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort
-riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se
-recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux
-qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au
-moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.</p>
-
-<p>Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan.
-Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de
-le chasser.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles,
-passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa
-sainteté, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin.</p>
-
-<p>A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec
-force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre
-du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre...</p>
-
-<p>Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant
-l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu.</p>
-
-<p>Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent
-abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre
-cheikh est complet.</p>
-
-<p>Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui.</p>
-
-<p>C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le
-cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd,
-en une même vénération.</p>
-
-<p>Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques
-d’une excessive douleur.</p>
-
-<p>Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud,
-emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs
-danses.<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<p>Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions
-le pittoresque cimetière où le Saint repose.</p>
-
-<p>A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs
-difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet.</p>
-
-<p>Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le
-domine.</p>
-
-<p>&#8212;Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que
-des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des
-époques, et l’Univers est au Vainqueur.</p>
-
-<p class="r">
-15 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>La folie des Aïssaouas envahit toute la ville et la possède jusqu’aux
-moelles.</p>
-
-<p>Il n’est plus d’impasses paisibles, de petites places désertes et
-solitaires à l’ombre des mûriers, de quartiers silencieux.</p>
-
-<p>Nuit et jour, les bandes d’Aïssaouas parcourent les ruelles, vibrantes
-de leurs clameurs. Les esclaves et les femmes du peuple, penchées au
-bord des terrasses, y répondent par des yous-yous perçants, tandis que
-les autres, celles qui sont éternellement recluses derrière les murs,
-fré<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span>missent d’angoisse et de plaisir à la pensée des choses qu’elles ne
-voient pas.</p>
-
-<p>Des légendes se répètent avec un petit frisson: celle de l’Aïssaoui que
-l’on enchaîne chaque année, au moment de la fête, depuis que, hors de
-lui, au retour d’une procession, il dévora son propre enfant...</p>
-
-<p>Celle des Juifs qui furent happés et dépecés comme de simples moutons...</p>
-
-<p>Celle des Sehim, si terribles en leur délire sacré, que l’entrée de la
-ville leur est interdite...</p>
-
-<p>Mes amies supputent gravement le nombre de pèlerins accourus «du monde
-entier», des Chleuh descendus de la montagne, des agneaux égorgés et des
-babouches vendues aux étrangers.</p>
-
-<p>Lella Meryem se passionne aux récits de ses esclaves; une lueur de
-volupté trouble ses yeux enchanteurs, pour le massacre d’un mouton...</p>
-
-<p>Toute la maisonnée de Lella Oum Keltoum trépide sur la terrasse. J’ai vu
-ma petite voisine, oubliant ses tourments et ses haines, s’agiter en
-cadence avec des airs d’exaltation, tandis que la grosse Marzaka,
-secouée d’une crise hystérique, se débattait, entre les mains des
-négresses, afin de se précipiter dans l’espace, au passage des
-Aïssaouas.</p>
-
-<p>Ils sont nus, ils sont hagards, ils sont horribles... Leurs mouvements
-et leurs cris ont l’implacable continuité de la démence.</p>
-
-<p>Du haut des terrasses, on leur jette une chèvre<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> ou un mouton sur lequel
-ils se ruent, en une dégoûtante et sauvage curée.</p>
-
-<p>Des mains frénétiques écartèlent la victime, arrachent les entrailles,
-les morceaux de chair pantelante, la toison maculée... Grisés par le
-sang dont ils sont couverts, les Aïssaouas poussent des rugissements de
-plus en plus effroyables. Leurs yeux se dilatent au fond des orbites,
-leurs doigts crispés semblent munis de griffes, leurs gestes se font
-terriblement menaçants.</p>
-
-<p>Ce ne sont plus des hommes, mais des fauves: des lions, des loups, des
-panthères, des sangliers, suivant le rôle qui leur fut assigné dans la
-Confrérie.</p>
-
-<p>Quelques-uns tombent raides, soudainement épuisés; d’autres se tordent,
-l’écume aux lèvres, en de hideuses convulsions... Puis les chefs, à
-coups de matraque, chassent la troupe hurlante qui s’éloigne, bannières
-au veut, et se dirige vers le lieu d’un nouveau carnage.</p>
-
-<p>Appuyées au rebord de ma terrasse, Yasmine et Kenza regardent, avec
-passion, avec béatitude. Yasmine en folie; les yeux convulsés, secoue
-frénétiquement sa tête et crie:</p>
-
-<p>&#8212;Allah! Allah! Allah!<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-18 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits.
-Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus...</p>
-
-<p>L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les
-rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le
-passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule,
-jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de
-Sidi Saïd.</p>
-
-<p>Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant
-inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un
-mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières
-de lionnes en fureur.</p>
-
-<p>Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés,
-se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns
-agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des
-torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la
-chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les
-possède.</p>
-
-<p>Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements
-aux bijoux, aux poi<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span>gnards et aux harnachements, flamboie sur les
-étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes.</p>
-
-<p>Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours,
-aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la
-foule, aux cris aigus des Marocaines...</p>
-
-<p>Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous
-les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements
-convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se
-jeter du haut des murs...</p>
-
-<p>Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il
-semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et
-furieuse frénésie...</p>
-
-<p class="r">
-19 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers
-s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les
-Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs
-occupations.</p>
-
-<p>Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets
-symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «san<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>glier»
-placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de
-brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar,
-est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares
-et solennels.</p>
-
-<p>Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs
-journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune
-démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles
-plus amères...</p>
-
-<p>Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, les mélopées du
-muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées.</p>
-
-<p>Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière...</p>
-
-<p>La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque
-cité aux murailles croulantes.</p>
-
-<p class="r">
-20 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et
-touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de
-fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>Inconsciente nostalgie de l’espace...</p>
-
-<p>Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec
-peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort
-désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel
-est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne
-franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle
-déception...</p>
-
-<p>Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et
-elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles
-ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs
-turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour
-monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures.</p>
-
-<p>Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil
-jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or,
-ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que
-le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce
-monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses
-dévotions.</p>
-
-<p>Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains,
-rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent
-belles;&#8212;c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et
-l’attendaient avec impatience.</p>
-
-<p>Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> s’ennuient pas; elles
-ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense
-ennui...</p>
-
-<p>Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le
-regard vague et doucement bestial.</p>
-
-<p>Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle
-s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction
-et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa
-maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les
-politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses.
-Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va.</p>
-
-<p>Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes
-roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les
-fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les
-hautes parois.</p>
-
-<p>Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs
-visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs,
-car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire:</p>
-
-<p>&#8212;Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune,
-à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de
-balance<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>» qui lui tombait jusqu’à la taille!<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-4 février.<br />
-</p>
-
-<p>El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et
-Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha,
-nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un
-mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues
-et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.</p>
-
-<p>&#8212;Qui t’a fait cela?</p>
-
-<p>&#8212;Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.</p>
-
-<p>Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces
-petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et
-boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent
-rien!</p>
-
-<p>S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.</p>
-
-<p>Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père
-prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus
-sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure
-des larmes de sang... El<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met
-en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la
-fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a
-brisée?» dit-il.</p>
-
-<p>»Elle répondit: «C’est Rabha.»</p>
-
-<p>»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai
-mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon
-père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En
-ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il
-en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est
-pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père
-devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras
-fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre
-pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour
-ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...</p>
-
-<p>&#8212;Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?</p>
-
-<p>&#8212;Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici,
-qu’ai-je à faire avec elles?</p>
-
-<p>Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle
-et douce, qui paraît six ans à peine.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-6 février.<br />
-</p>
-
-<p>Rabha gazouille tout le jour, de sa petite voix grêle. Ses chansons se
-répètent indéfiniment, sur un obsédant mode plaintif, et ne signifient
-pas grand’chose:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O huile d’argan!<br /></span>
-<span class="i0">O huile!<br /></span>
-<span class="i0">O notre huile à nous!<br /></span>
-<span class="i0">O notre huile bénie!<br /></span>
-<span class="i0">O huile d’argan!<br /></span>
-<span class="i0">O huile!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Durant des heures, nous l’entendrons vanter les mérites de l’huile,
-puisqu’elle a commencé sur ce thème. Demain, elle célébrera le Prophète
-avec la même constance.</p>
-
-<p class="r">
-10 février.<br />
-</p>
-
-<p>Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont
-lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop
-magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les
-demeures trop luxueuses.<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent...
-Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines
-chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les
-oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes
-pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.</p>
-
-<p>Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus
-étincelantes que des idoles.</p>
-
-<p>Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines
-encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges
-saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants
-brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans
-rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts
-diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les
-entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en
-perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires,
-encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des
-émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.</p>
-
-<p>Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est
-un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p>Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses
-coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux
-nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires
-et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes
-cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées
-d’ivoire ou de nacre.</p>
-
-<p>Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles
-de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de
-pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute
-byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles
-d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or
-perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à
-goutte sur les épaules.</p>
-
-<p>Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille
-femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor
-où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.</p>
-
-<p>&#8212;Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles
-appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en
-fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en
-prêterai lorsque tu iras à des fêtes,<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> car certains de ces colliers
-restent encore appréciables...</p>
-
-<p>»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des
-gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à
-l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et
-vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes
-noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan,
-alors que j’étais son unique épouse.</p>
-
-<p>Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.</p>
-
-<p>Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être
-charmante?...</p>
-
-<p>Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...</p>
-
-<p>Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des
-femmes?...</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.</p>
-
-<p>Son visage n’a point changé.</p>
-
-<p>Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-1ᵉʳ mars.<br />
-</p>
-
-<p>Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques
-convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des
-milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles,
-insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de
-petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle
-formidable des peuples...</p>
-
-<p>Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous
-haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons
-pas davantage, mais qui savons!...</p>
-
-<p class="r">
-2 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect
-inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les
-dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les
-échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes
-et de babouches, tisseurs de galons, marchands <span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>d’épices. Tout au bout,
-une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les
-Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes
-et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur
-envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la
-saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de
-marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un
-grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables
-sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled,
-de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.</p>
-
-<p>Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la
-vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville
-bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande
-Meknès musulmane.</p>
-
-<p>Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il
-nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer.
-Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements
-noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et
-d’admirables yeux aux regards sournois.</p>
-
-<p>La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois
-aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les
-épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le
-trio.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<p>Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum
-d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont
-les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers
-traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des
-guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une
-fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une
-moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux
-en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle,
-mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa
-main.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est bien malade! disons-nous.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques
-jours...</p>
-
-<p>Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une
-harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il
-faut le déployer dans la cour.</p>
-
-<p>Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage
-chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.</p>
-
-<p>&#8212;Combien en demandes-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Cinquante réaux.</p>
-
-<p>&#8212;C’est trop! Fais un prix raisonnable.</p>
-
-<p>&#8212;Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p>
-
-<p>Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas
-lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut
-pourtant.</p>
-
-<p>Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un
-gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous
-sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»</p>
-
-<p>A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous
-entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de
-vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule
-dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui
-s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux
-relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des
-légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur
-caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de
-broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes,
-aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop
-remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel
-foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se
-dépassent...</p>
-
-<p>Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le
-soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne
-saurait<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> déborder. Et, bien que les maisons soient construites en
-hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles
-s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre
-hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large
-patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au
-dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce
-arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent
-devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de
-Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus
-de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la
-mode européenne.</p>
-
-<p>Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont
-les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia.
-Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans
-que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième
-année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette
-accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une
-sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les
-replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses
-poignets.</p>
-
-<p>Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les
-confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et
-crémeuses.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de
-très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente
-l’école et prépare son certificat d’études.</p>
-
-<p>&#8212;Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos
-coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les
-fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs
-noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.</p>
-
-<p>Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé,
-assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les
-anciennes mœurs.</p>
-
-<p>Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.</p>
-
-<p>&#8212;Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la
-fillette.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non, madame, je serai contente de voyager.</p>
-
-<p>Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs
-enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la
-Sorbonne.</p>
-
-<p>Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à
-présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous
-les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et
-consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence
-et les qualités<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très
-voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre
-civilisation!</p>
-
-<p>Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques,
-aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles
-djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs
-costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale
-apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.</p>
-
-<p>Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le
-bled musulman, il déborde en Europe.</p>
-
-<p>Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des
-esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que
-tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots
-immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures...
-Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement
-devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à
-l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha,
-humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de
-nettoyer...</p>
-
-<p>Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes,
-quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on
-les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce
-peau blanche...<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<p>Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière
-incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux
-coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables
-israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui
-deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il
-le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls
-quartiers préservés.</p>
-
-<p>Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir
-et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes
-interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des
-étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une
-mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards
-se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir.
-Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une
-plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes
-projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme
-tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant
-ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux,
-tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux
-d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute
-servilité. Demain ils relèveront la tête.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<p>Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir
-devant le hakem.</p>
-
-<p>Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs
-parents.</p>
-
-<p class="r">
-12 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Deux paons se promènent dans un beau jardin.</p>
-
-<p>Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux
-d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit,
-fraîchement lavé.</p>
-
-<p>Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de
-sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes
-sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de
-mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du
-reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois
-tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.</p>
-
-<p>Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes
-que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin
-de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de
-leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p>Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux
-très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des
-boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux
-couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si
-parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,&#8212;comme ce palais,&#8212;à
-faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!</p>
-
-<p>Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même
-bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu
-profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin
-artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de
-mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où
-miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?</p>
-
-<p>Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries,
-accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui
-circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les
-plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur
-demeure?</p>
-
-<p>Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans
-le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche
-des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre
-il réalisa?<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<p>Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les
-fontaines et les fleurs ne raisonnent point.</p>
-
-<p>Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans
-qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.</p>
-
-<p>Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.</p>
-
-<p class="r">
-20 mars.<br />
-</p>
-
-<p>C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de
-Meknès.</p>
-
-<p>La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio,
-présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements
-somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie
-de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui
-amortit l’éclat du caftan de brocart.</p>
-
-<p>Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins.
-Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes
-pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion
-une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres
-invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> de
-ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle
-est la coutume.</p>
-
-<p>Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées
-de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée,
-fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les
-invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles.</p>
-
-<p>Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en
-mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial
-et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La
-quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché
-d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux
-d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants
-brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis
-d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues
-pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et,
-hiératique, elle pensait:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un
-peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une
-Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut
-cependant rester jusqu’au bout.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la neggafa<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, aux pieds du<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> fantôme doré de la
-mariée, faisait la présentation des cadeaux:</p>
-
-<p>&#8212;<i>Allah!</i>... psalmodiait-elle d’une voix chantante,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!<br /></span>
-<span class="i0">Allah soit avec Lella Fathma<br /></span>
-<span class="i0">Qui a jeté ce caftan broché<br /></span>
-<span class="i0">En faveur de la mariée.<br /></span>
-<span class="i0">Et que cela lui soit rendu avec le bien!<br /></span>
-<span class="i3">S’il plaît à Dieu!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Allah soit avec ma maîtresse, ma bénédiction!<br /></span>
-<span class="i0">Allah soit avec la haute influence!<br /></span>
-<span class="i0">Allah soit avec la femme du hakem<br /></span>
-<span class="i0">Qui a jeté ces bracelets<br /></span>
-<span class="i0">En faveur de la mariée.<br /></span>
-<span class="i0">Et que cela lui soit rendu avec le bien!<br /></span>
-<span class="i3">S’il plaît à Dieu!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que
-j’étais...</p>
-
-<p>Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais
-varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur
-splendeur.</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle
-m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux
-pour ajouter aux miens.</p>
-
-<p>&#8212;Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les
-fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques
-t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache
-qu’aucun détail de ta toilette ne<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu!
-ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et
-superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi
-cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta
-récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient
-estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en
-riraient.</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes.</p>
-
-<p>Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de
-mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands
-ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole
-éblouissante, drapée de gaze géranium.</p>
-
-<p>Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux
-s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux
-s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des
-joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban.</p>
-
-<p>Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette
-étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je
-me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule
-brillante des noces.</p>
-
-<p>Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent
-rehaussées à leurs propres yeux.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une
-démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar
-Makzen<a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur
-dansait!</p>
-
-<p class="r">
-23 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Un petit terrah<a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, portant ses pains au four, s’attarde à bavarder
-devant une porte. Je dérange son aventure, car c’est justement là que je
-me rends, et une tête ronde, noire, crépue, disparaît à l’instant où je
-m’engage dans l’impasse. Au fond du vestibule, je retrouve Minéta, la
-petite négresse bavarde et coquette. Elle me sourit de toutes ses dents
-et de ses yeux d’émail mauve.</p>
-
-<p>Ce n’était que moi!... elle se rassure. J’ai, dans les harems, la
-réputation d’être discrète. Minéta ne craint pas que je la dénonce, elle
-regagne la porte avec une tranquille impudeur.</p>
-
-<p>Lella Lbatoul buvait le thé, entourée de femmes. Elle m’accueillit par
-des reproches:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que cette absence? Tu oublies tes<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> amies pour les abandonner
-ainsi? Nous ne t’avons point vue depuis combien de jours?</p>
-
-<p>&#8212;Pardonne-moi, lui dis-je, j’étais invitée aux noces de Lella Henia,
-fille d’El Ouriki, j’y ai passé toute la semaine.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! s’écrie une inconnue, esclave en visite dans la maison, c’est toi
-la femme du hakem! Que tu es heureuse d’avoir un tel époux!... Il ne te
-ménage pas les parures. On m’a répété qu’à ce mariage tu portais un
-caftan de brocart vert et un izar splendide qui valait au moins trois
-réaux la coudée.</p>
-
-<p>J’ai gagné beaucoup dans l’estime des Musulmanes, depuis que je rivalise
-de luxe avec elles. Lella Lbatoul me regarde encore plus amicalement. Il
-faut que je lui décrive mes toilettes successives dans leurs moindres
-détails.</p>
-
-<p>&#8212;Habille-toi ainsi, pour venir me voir.</p>
-
-<p>&#8212;O ma sœur! Quand je revêts vos costumes, je ne circule, comme vous,
-que la nuit, et pour une fête.</p>
-
-<p>&#8212;C’est juste, approuve-t-elle, tu connais nos coutumes... Pourtant
-j’aurais eu un extrême plaisir à t’admirer.</p>
-
-<p>&#8212;Lorsque vous célébrerez des noces dans cette maison.</p>
-
-<p>&#8212;Mais nous n’avons ici personne à marier, pas la moindre jouvencelle.</p>
-
-<p>&#8212;J’attendrai donc que Si Ahmed te donne une co-épouse, dis-je en
-riant.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tais-toi! mauvaise! s’écrie la jeune femme, ou bien je vais souhaiter
-que le hakem te répudie.</p>
-
-<p>Nous continuâmes ainsi à nous taquiner, tout en croquant des
-pâtisseries.</p>
-
-<p>&#8212;Où est Minéta! demanda tout à coup Lella Lbatoul, voici plus d’une
-heure que je ne l’ai vue...</p>
-
-<p>Les esclaves se taisaient, aucune n’ayant aperçu la négrillonne ou ne
-voulant la trahir.</p>
-
-<p>&#8212;Restez ici, vous autres! Et sur toi la bénédiction d’Allah, ô ma mère
-Fatima! reprit la «maîtresse des choses» en s’adressant à une vieille
-femme. Va donc, je te prie, dans le vestibule et sur la terrasse. Je
-gage que cette fille de péché est encore à bavarder avec les passants.
-Par le serment! O Prophète! elle sera corrigée...</p>
-
-<p>La vieille ne tarda pas à revenir, suivie de Minéta, très penaude.</p>
-
-<p>&#8212;Tu as dit vrai! Elle s’amusait avec le terrah, cette calamité!</p>
-
-<p>Lella Lbatoul fit un signe, une esclave apporta une baguette et la lui
-donna. Je tentai d’intervenir.</p>
-
-<p>&#8212;A cause de ma visite, pardonne-lui encore aujourd’hui!</p>
-
-<p>&#8212;Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela, ô chérie! J’ai juré par
-le Prophète!...</p>
-
-<p>Elle tendit sa baguette à la coupable, d’un geste impératif.<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<p>Alors la fillette releva ses caftans, les fixa soigneusement dans sa
-ceinture, laissant ainsi ses jambes et ses cuisses à nu, jusqu’au bas de
-son petit ventre noir. Puis elle prit la baguette et se mit à s’en
-fouetter elle-même, à coups cinglants, tandis que ses yeux
-s’emplissaient de larmes. Des lignes blêmes commencèrent à rayer sa
-peau. Lella Lbatoul, impassible, la surveillait.</p>
-
-<p>&#8212;Comment se fait-il qu’elle frappe si fort? murmuré-je.</p>
-
-<p>&#8212;C’est qu’elle sait bien que, si elle ne frappait pas comme il
-convient, deux esclaves s’empareraient d’elle aussitôt et lui
-infligeraient, de leurs mains, un châtiment plus cuisant.</p>
-
-<p>Quelques gouttes de sang glissaient le long des cuisses, et la
-négrillonne pleurait à gros sanglots, la bouche crispée, tout en
-continuant à se fustiger, consciencieusement, sans faiblesse, pour
-l’amour du petit terrah.</p>
-
-<p class="r">
-28 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux
-et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en
-silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<p>Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant,
-solennel au milieu des ruines.</p>
-
-<p>Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures
-humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on
-se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces
-arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont
-plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très
-riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.</p>
-
-<p>Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un
-fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela
-rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que
-les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que
-l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette
-désolation.</p>
-
-<p>Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva
-d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV,
-dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.</p>
-
-<p>Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre
-princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et
-barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun
-despote oriental!<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<p>Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit
-la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne
-l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les
-pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours
-guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères
-furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le
-corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem,
-et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...</p>
-
-<p>Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et
-parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable
-ancêtre,&#8212;lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des
-poésies subtiles à la louange du Prophète.</p>
-
-<p>L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de
-chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les
-giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un
-désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger
-leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs
-branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs
-feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves
-entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques
-cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne
-étendent sur<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement
-fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.</p>
-
-<p>Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout
-émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.</p>
-
-<p>Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et
-ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une
-mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la
-djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre
-d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès,
-enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction,
-qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire
-jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les
-tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée,
-dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de
-miniature persane.</p>
-
-<p>Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les
-fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et
-plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.</p>
-
-<p>Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et
-nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y
-a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore
-éclos au milieu de tant de<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> ruines... et la vie s’évapore, précieuse,
-bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...</p>
-
-<p>Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais
-sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les
-oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières
-écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent
-me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la
-maison...</p>
-
-<p>Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et
-s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que
-les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à
-travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.</p>
-
-<p>De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles
-s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl.
-Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une
-surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent
-autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats
-bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:</p>
-
-<p>&#8212;Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...</p>
-
-<p>Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un
-lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux
-murs, tandis que les cigognes s’abattent lourde<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>ment au sommet des
-ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.</p>
-
-<p>D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux
-d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres
-étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations
-les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles,
-qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins.
-Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif
-promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes
-ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux
-turbans réservés aux femmes de la maison impériale.</p>
-
-<p>Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave,
-hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,</p>
-
-<p>Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son
-mystère;</p>
-
-<p>Ma très chère, ma très admirée;</p>
-
-<p>La pure, la noble, la haute influence;</p>
-
-<p>Petite-fille, nièce et cousine de sultans...<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-9 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Des cris furieux et des gémissements troublent la quiétude où
-s’alanguissait le quartier.</p>
-
-<p>Par Mouley Ahmed! ils sortent de la maison de Kaddour, notre mokhazni,
-et je reconnais son timbre altéré de rage, auquel se mêle, stridente et
-aigre, la voix de Zeïneb.</p>
-
-<p>Leur porte n’est point fermée, j’entre sans bruit dans le vestibule d’où
-j’aperçois le patio. Ils ne m’ont point vue, car je reste dans l’ombre,
-et ils ne contemplent que leur colère.</p>
-
-<p>L’homme est debout, frémissant, superbe, des lueurs féroces éclairant
-ses yeux. Une envie de tuer le torture... Toute son instinctive
-sauvagerie contracte son visage. Il ne fait pas un geste, mais ses mains
-crispées étreignent le burnous bleu...</p>
-
-<p>La femme tourne autour de lui comme une bête mauvaise. Elle siffle, elle
-se moque, elle injurie; elle provoque les coups prêts à tomber. Sa lèvre
-inférieure, qu’elle mord, saigne, et un mince filet rouge coule sur son
-menton.</p>
-
-<p>&#8212;O gens! comme il me traite!</p>
-
-<p>&#8212;Elle parle! cette fille de chien!</p>
-
-<p>&#8212;Le chien, c’est toi!</p>
-
-<p>&#8212;O la plus vile des peaux de mouton sur qui tous les hommes se sont
-étendus!<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Moi, moi! qui t’ai rendu honorable!</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’étais qu’une vaurienne, tu tournais parmi les jeunes gens.</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! Moi qui étais une vierge bien gardée! qui lui ai donné
-la considération! Il demandait l’aumône, ou «qui veut m’embaucher?»
-C’est moi qui l’ai fait sortir, avec un selham et des caftans propres,
-devant les gens!</p>
-
-<p>&#8212;O fille de l’âne, cet autre! Si tu m’as fait des vêtements, c’est moi
-qui les ai payés! et tu m’as dérobé du fil et des galons!... où est allé
-mon salaire? Ce que je reçois je te le donne.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, tu vas le porter aux courtisanes de Sidi Nojjar, et tu me laisses
-en haillons!</p>
-
-<p>&#8212;Toi pécheresse! tu me voles. Tu as envoyé à ta mère! C’est de moi que
-tu habilles tes parents. C’est de moi que tu fais tes bracelets. Même la
-farine, en mon absence, tu m’en soustrais pour la revendre!... Va
-chercher ce chien qui est ton oncle pour que je m’arrange avec lui.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’il maudisse le tien! Je suffis seule à ma défense. Une poule n’a
-pas peur de toi! Chapon!</p>
-
-<p>A cette injure trop cinglante l’homme tressaille, pousse une sorte de
-rauque hurlement et saisit Zeïneb par les cheveux d’où la sebenia
-glisse. De son bras maigre et musclé, de son poing nerveux, il frappe au
-hasard, sur le nez, sur les joues, sur les seins.</p>
-
-<p>Zeïneb se tord en criant, elle se dresse, telle une<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> vipère, crache au
-visage de son époux, y trace des sillons sanglants avec ses ongles...
-Couple tragiquement mêlé qui roule sur le sol...</p>
-
-<p>Kaddour tape comme une brute, aveuglé de colère. Il ne m’entend ni ne me
-voit... J’essaye de les séparer. Alors seulement, il s’aperçoit de ma
-présence. Et soudain, rendu à lui-même, il se relève, s’immobilise,
-correct, les pieds joints au garde à vous, et fait le salut
-militaire!...</p>
-
-<p>Zeïneb, gémissante, reste affalée. J’avise Mina qui pleure dans un coin:</p>
-
-<p>&#8212;Soigne ta sœur! Et toi, dis-je à Kaddour, viens avec moi.</p>
-
-<p>Nous sortons. Kaddour me suit, penaud, sans prononcer une parole; son
-turban, plus désordonné que de coutume, penche vers l’oreille, son
-visage saigne.</p>
-
-<p>&#8212;Honte à toi! lui dis-je enfin, de battre ainsi ta femme! Qu’avait-elle
-fait?</p>
-
-<p>&#8212;Elle bavardait avec les voisines malgré ma défense. Lorsque je suis
-rentré, rien n’était cuit, et elle m’accueillit par des paroles amères.
-Mina s’est jointe à elle. Ces femmes se liguent contre moi, je m’en
-débarrasserai... Je vais aller trouver le cadi pour répudier Zeïneb.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-11 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Kaddour erre dans le maison, les sourcils contractés d’un tourment
-persistant. Il ne rit plus, il ne bondit plus, il se traîne... Yasmine
-et Kenza ne parviennent pas à le distraire. Il reste sombre et va
-s’accroupir sous les arcades. Son grand corps maigre ne forme plus qu’un
-petit tas lamentable.</p>
-
-<p>Il a reconduit Zeïneb et Mina chez leur mère.</p>
-
-<p>Le premier jour, Kaddour éprouvait un joyeux sentiment de délivrance
-dans sa demeure apaisée. Maintenant il la trouve bien vide, et les
-saucisses de mouton achetées au souk, les beignets que l’on mange seul
-sont loin de valoir les plats savoureux préparés par Zeïneb... Même les
-courtisanes de Sidi Nojjar perdent beaucoup d’attrait, lorsqu’on n’a
-plus le repos d’une épouse légitime.</p>
-
-<p>Kaddour croyait convoler avec telle fille ou telle veuve du quartier; il
-s’en réjouissait fort, dans l’excitation de sa colère. Cela lui semble
-aujourd’hui peu plaisant de dépenser tout l’argent de la dot<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> et des
-noces, pour se procurer une femme qui ne vaudra pas mieux que les
-autres.</p>
-
-<p>&#8212;Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> créées pour notre
-épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans,
-lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis
-sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte,
-un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je
-surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle
-démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire
-quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire.</p>
-
-<p>Kaddour commerce à regretter une si belle alliance.</p>
-
-<p class="r">
-12 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les
-pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les
-montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent
-les jardins suspendus de quelque cité asiatique.</p>
-
-<p>Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges,
-ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les
-liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de
-légers frissons.<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<p>Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule,
-s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux
-grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent,
-sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la
-fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des
-grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très
-bleus aux pointes aiguës.</p>
-
-<p>Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers
-plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans
-l’atmosphère.</p>
-
-<p>Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière,
-effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques
-marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers
-rayons.</p>
-
-<p>Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A
-quelle époque, en quel lieu vivons-nous?...</p>
-
-<p>Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple
-comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent,
-chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses,
-qu’ils sentent et ne raisonnent point.....<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-13 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Des coups légers à la porte...</p>
-
-<p>Un Marocain sans doute, car les Nazaréens n’ont point cette discrétion
-de bon aloi et font, du heurtoir, un affligeant usage.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est là? crie Rabha.</p>
-
-<p>Une fois ce devoir accompli, elle continue à broder son mouchoir.</p>
-
-<p>Les coups résonnent à nouveau, délicatement, sans impatience.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est là? reprend la fillette.</p>
-
-<p>Elle laisse à regret son ouvrage et traverse le patio à pas lents.
-Chemin faisant, elle aperçoit une rose dans les feuilles, s’en empare,
-la pique dans ses cheveux, derrière son oreille qu’orne déjà le grand
-anneau d’argent aux tremblantes pendeloques.</p>
-
-<p>De petits coups lui rappellent l’attente résignée du visiteur.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est là? demande-t-elle encore, afin de lui donner de l’espoir.</p>
-
-<p>&#8212;Ton prochain en Allah, répond une voix derrière la porte.</p>
-
-<p>Après un long conciliabule, Rabha arrive, l’air sérieux et m’informe:</p>
-
-<p>&#8212;C’est une esclave de Marzaka, notre voisine. Elle te dit d’aller chez
-sa maîtresse.<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Réponds-lui que j’y passerai demain, s’il plaît à Dieu!</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, Rabha revient, la mine de plus en plus
-mystérieuse:</p>
-
-<p>&#8212;Elle demande que tu viennes tout de suite.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! fais-la monter.</p>
-
-<p>La messagère est une vieille, extrêmement noire et borgne, que Marzaka
-charge de ses commissions importantes.</p>
-
-<p>&#8212;Le salut! O Lella!</p>
-
-<p>J’écourte les compliments.</p>
-
-<p>&#8212;Tu porteras à ta maîtresse mon salut le plus excellent... qu’y a-t-il?
-Pas de mal, s’il plaît à Dieu?</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a rien d’autre que le bien... Lella Marzaka te prie de venir
-maintenant.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi?</p>
-
-<p>&#8212;Pour voir Lella Oum Keltoum, répond la négresse, avec un certain
-embarras.</p>
-
-<p>Je n’insiste pas... Accroupie dans un coin, Rabha écoute, attentive;
-Yasmine et Kenza sont entrées, sans pudeur, pour surprendre notre
-entretien; Kaddour rôde à travers la galerie, et je présume que Hadj
-Messaoud, au fond de sa cuisine, est déjà, comme les autres, informé
-d’un événement que j’ignore toujours...</p>
-
-<p>Un silence insolite régnait chez mes voisines, Lella Oum Keltoum reste
-invisible; les esclaves, muettes et en attente, prennent des allures
-solennelles. Marzaka doit faire effort pour ne point<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> omettre les
-formules de bienvenue. Elle renvoie ses négresses et s’affale,
-dramatique, sur le sofa...</p>
-
-<p>&#8212;Chose étonnante! Cette fille me tue!... En vérité sa tête est
-folle!... Hier soir elle avait accepté le mariage avec Mouley Hassan.
-J’envoyai aussitôt prévenir le Cadi. Or, ce matin, quand elle sut que
-les notaires devaient venir, elle a fait serment de répondre «Non» à
-toutes leurs demandes. Honte sur nous! Honte sur la maison!</p>
-
-<p>Marzaka se frotte les joues, elle essuie des larmes qui ne coulent pas,
-et se pâme, réellement bouleversée. J’aurais pitié de sa ridicule
-détresse, si je ne savais, par Lella Meryem, ce qui rend cette mère si
-favorable à Mouley Hassan: des bracelets de cheville déjà reçus, lourds
-et de bon argent, et le collier promis pour les noces, où les émeraudes
-et les rubis dépassent la grosseur d’un pois chiche. Son âme vile ne
-peut résister à l’appât d’un pareil présent. Vendre son enfant au
-Chérif, qu’elle respecte et qu’elle craint, lui paraît tout naturel.</p>
-
-<p>&#8212;Que veux-tu de moi, et que puis-je en cette affaire?</p>
-
-<p>Marzaka sanglote presque, elle m’embrasse l’épaule;</p>
-
-<p>&#8212;Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de
-ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a
-promis<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la
-formule consacrée qui lie.</p>
-
-<p>Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment
-refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la
-négresse.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah.</p>
-
-<p>Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un
-coussin bien gonflé qui se détache du sofa.</p>
-
-<p>Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce,
-où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde
-porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous
-parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie.</p>
-
-<p>&#8212;C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée
-d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa
-maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage.
-Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais
-mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut
-rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que
-j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai
-manger par les rats, s’il plaît à Dieu!...</p>
-
-<p>&#8212;Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> moi, il faut bien que
-je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te
-demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des
-prostituées, hachek<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. C’est par toi-même que je l’appris... Alors,
-pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche
-du pays?</p>
-
-<p>La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en
-riant, et m’embrasse.</p>
-
-<p>&#8212;Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que
-m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais
-pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est
-digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux
-pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un
-esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum frémit en lançant très haut ces paroles. Elle a oublié
-toute prudence, et les négresses, tapies avec Marzaka derrière notre
-porte, et les sournoises vengeances cruelles.</p>
-
-<p>Une fierté la transfigure. Malgré le sang maternel, Lella Oum Keltoum
-est bien de la race des Chorfa Ifraniïne. Elle a leur orgueil
-magnifique, cet orgueil qui donne à Mouley Hassan tant de prestige, en
-dépit de ses vices et de son intelligence médiocre.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>On a heurté à la porte tandis que nous causions. Ce sont les notaires.
-Une esclave les précède à travers le patio.</p>
-
-<p>Les dignes hommes! Si blancs! si pudiques, dans l’enveloppement de leurs
-mousselines! l’air compassé, religieux et solennel qui convient; les pas
-feutrés, la démarche grave, les gestes onctueux et lents... O notaires
-incorruptibles! Gardiens des actes, dépositaires des serments les plus
-sacrés!</p>
-
-<p>Derrière toutes les portes, toutes les grilles, toutes les balustrades,
-toutes les fentes des boiseries, des femmes curieuses les contemplent
-avec émotion.</p>
-
-<p>Ils s’accroupissent, impénétrables, sur les sofas de la grande salle où
-on les a conduits. Puis les négresses les enferment soigneusement,
-verrouillent les volets et la porte, et Marzaka fait venir sa fille dans
-le patio.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum s’y rend, sans résistance, elle s’approche tout contre
-la porte qui la sépare des notaires. Sa silhouette se détache sur les
-rayonnantes décorations peintes et ciselées dans le cèdre, son petit
-visage brun reste souriant...</p>
-
-<p>Peut-être éprouve-t-elle une volupté en parlant à ces hommes qu’elle ne
-voit point...</p>
-
-<p>&#8212;Tu es bien Lella Oum Keltoum, fille de Sidi M’hammed Lifrani? Que Dieu
-le prenne en sa Miséricorde!...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mes seigneurs.</p>
-
-<p>&#8212;Nous sommes venus, suivant la clause<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> insérée dans le testament de
-Sidi M’hammed ton père (Qu’Allah lui donne le repos!) pour entendre de
-toi, si tu consens à épouser, avec dot, selon la loi coranique, Mouley
-Hassan ton parent.</p>
-
-<p>&#8212;Non! Non!...</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum a presque crié ces mots, par défi à sa mère. Son
-visage reprend l’air opiniâtre et mauvais qui lui est ordinaire. La
-petite chèvre se bute en un farouche entêtement.</p>
-
-<p>Dans la salle close, les notaires doivent être consternés. Ils craignent
-la rancune de Mouley Hassan et la risée des gens. C’est la troisième
-fois qu’ils se dérangent inutilement pour cette fillette. Pareil refus,
-si contraire aux habitudes,&#8212;on les a fait venir afin d’enregistrer une
-adhésion,&#8212;leur paraît un scandale.</p>
-
-<p>Après quelques moments de silence, l’un d’eux reprend, d’une voix
-persuasive:</p>
-
-<p>&#8212;C’est notre devoir, Lella Oum Keltoum, de bien préciser nos questions
-pour éviter toute erreur. Nous te demandons si tu acceptes d’être la
-femme de Mouley Hassan en légitimes noces?</p>
-
-<p>&#8212;J’avais compris, et je dis: «Non.»</p>
-
-<p>&#8212;Qu’Allah t’accorde son assistance!</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum retourne, de son allure dédaigneuse, vers la salle où
-je l’attends.</p>
-
-<p>Les notaires s’en vont. Ils dissimulent leur dépit sous une austérité de
-circonstance.</p>
-
-<p>A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié
-vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit:</p>
-
-<p>&#8212;As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon
-malheur!... Elle m’a tuée!...</p>
-
-<p class="r">
-15 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des
-Chorfa Alaouïine<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, notre grand ami, Mouley el Kebir.</p>
-
-<p>De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis
-partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux.
-Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse
-cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au
-vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans
-les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un
-petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne.
-Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège...
-Quelques passants rasent les murs, indifférents,<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> silhouettes furtives
-qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons
-des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent,
-échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une
-femme de qualité.</p>
-
-<p>&#8212;Tiens! une sultane en balade!</p>
-
-<p>&#8212;Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.</p>
-
-<p>&#8212;C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...</p>
-
-<p>Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons.
-J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je
-rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret
-écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et
-mes mains.</p>
-
-<p>Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de
-mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.</p>
-
-<p>Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore
-dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques
-aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont
-les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre
-les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure
-en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus
-éblouissante.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p>Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des
-parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais
-partie!...</p>
-
-<p class="r">
-20 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Des notaires causent dans une petite mesria<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Ils sont pareillement
-ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs
-turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables
-s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.</p>
-
-<p>Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles
-retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués
-sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.</p>
-
-<p>Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de
-petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il
-arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab
-lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se
-permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un
-rire discret, tout enroué de pudeur.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<p>Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus
-savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois
-cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement
-fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute
-avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj
-Bou Médiane retombe en sa torpeur.</p>
-
-<p>Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des
-siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans
-laquelle une souris est tombée.</p>
-
-<p>&#8212;Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte,
-mais c’est péché si elle s’est noyée.</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur
-qui suffit à corrompre l’encre...</p>
-
-<p>&#8212;Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau
-dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et
-l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait
-séjourné...</p>
-
-<p>Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des
-nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent
-auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires
-sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se
-séparent jamais,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque
-lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une
-gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils
-discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour
-lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement.</p>
-
-<p>Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours
-installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le
-patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins
-s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne
-sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes
-monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple,
-convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle
-éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent
-Dada.</p>
-
-<p>Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est
-naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme
-l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse,
-nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne;
-elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais.
-C’est l’épouse admirable.</p>
-
-<p>Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris.<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<p>Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de
-parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie
-et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine
-bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente:</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas de mal sur toi?</p>
-
-<p>... Quel est ton état?</p>
-
-<p>Et puis nous nous taisons encore...</p>
-
-<p>La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la
-discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un
-bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.</p>
-
-<p class="r">
-23 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée
-ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni
-ses hôtes.</p>
-
-<p>Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.</p>
-
-<p>Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une
-dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose;
-des brûle-parfums dont les effluves estom<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span>pent la pièce d’une buée
-bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en
-cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de
-pâtisseries.</p>
-
-<p>Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la
-seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret,
-qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile
-insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore
-atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à
-l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du
-plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en
-Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue
-voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il
-le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à
-travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde
-caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize
-cents réaux<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> que coûta cet instrument procurent au marchand le
-plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt,
-au hasard, sur Les notes désaccordées.</p>
-
-<p>De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un
-lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long
-des<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des
-choses.</p>
-
-<p>Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un
-très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise
-aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines
-superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte
-des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans
-ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui
-fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure
-chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour
-les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les
-lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très
-volontiers à leurs dépens.</p>
-
-<p>&#8212;En l’an 1330<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée
-pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars
-environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut
-se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs
-troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il
-réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux
-s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span>
-sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré,
-se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien
-dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de
-la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,&#8212;les
-uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une
-fourmi-femelle,&#8212;tandis que les Français entraient à Fès, sans
-rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!</p>
-
-<p>A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer,
-tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.</p>
-
-<p>&#8212;Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire
-est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux
-encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud,
-petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la
-demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit,
-moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa
-Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs
-épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se
-trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser
-les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils
-veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce
-qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une esclave, qui
-la remmène une fois l’entretien terminé...</p>
-
-<p>Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et
-nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait
-aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui
-circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en
-l’attente du repas.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats
-devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.</p>
-
-<p>On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante,
-feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de
-sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent
-couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement
-assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes,
-aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux
-aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser
-d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des
-hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré
-l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des
-poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil
-morne et sans désir.</p>
-
-<p>Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:</p>
-
-<p>&#8212;Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span> sommes rassasiés! Certes! Tu
-n’as pas restreint avec nous!...</p>
-
-<p>&#8212;Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la
-restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait
-plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez
-encore à ce méchoui.</p>
-
-<p>Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les
-«charia<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>»,&#8212;les petits cheveux,&#8212;que les femmes ont roulés
-patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de
-crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane;
-ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.</p>
-
-<p>La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de
-leurs compatriotes.</p>
-
-<p>Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée
-vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le
-thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...</p>
-
-<p>Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans
-le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par
-simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas
-seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes,
-les<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs
-conversations feraient rougir un eunuque!</p>
-
-<p>Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements,
-évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte,
-soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes
-moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent
-d’invraisemblables remèdes.....</p>
-
-<p>J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues
-déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle
-prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter
-devant moi la pierre.</p>
-
-<p>Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles
-exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des
-expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc
-le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves
-rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes.</p>
-
-<p>Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles
-dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie,
-que je feins n’avoir pas entendue.</p>
-
-<p>Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand,
-l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes
-du pays ont approchée? Ses scandaleuses aven<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span>tures ne se racontent
-qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!)</p>
-
-<p>Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun
-Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit
-pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des
-troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré
-l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance.</p>
-
-<p>Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de
-corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de
-celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la
-mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben
-Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas
-plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes
-ces perverses.</p>
-
-<p>Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se
-résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute,
-n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le
-Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«De bonnes et belles femmes,<br /></span>
-<span class="i0">Des femmes vierges aux grands yeux noirs, bien enfermées dans des pavillons,<br /></span>
-<span class="i0">Et que jamais homme ni génie n’a touchées<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>...»<br /></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté
-de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations
-et de mains familières.</p>
-
-<p>Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement
-l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous
-saluent.</p>
-
-<p>La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du
-menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille
-aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort
-déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va
-s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia,
-les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se
-place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée,
-semble-t-il, de l’entretien.</p>
-
-<p>Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les
-favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent
-la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants,
-un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec
-animation.</p>
-
-<p>Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon
-coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par
-ma présence, un désir d’en être débarrassées...<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p>Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ,
-auxquelles on répond à peine.</p>
-
-<p>Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe,
-j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se
-recule un peu plus dans l’ombre.</p>
-
-<p>Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de
-poils!.....</p>
-
-<p class="r">
-27 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Dès le matin, le soleil pénètre à travers les fentes des volets et ces
-quelques rayons suffisent à ranimer tous les ors, toutes les couleurs,
-toutes les harmonies, assoupis dans l’ombre. Mais la splendeur des
-boiseries peintes me trouve indifférente, en ces jours de printemps
-étincelant et passionné.</p>
-
-<p>Il y a trop d’azur dehors et trop d’allégresse pour rester enfermée,
-même en un palais. Les arbres du riadh étouffent entre les murs, mes
-amies musulmanes souffrent d’un malaise qu’elles ne raisonnent point...
-Elles voient un ciel plus bleu dans l’encadrement des tuiles, au-dessus
-de leurs patios, elles respirent un air plus vibrant. Le vent leur
-apporte l’âme forte, amère et<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> saine des fleurs sauvages, et les lourds
-parfums des orangers et des rosiers. Les petits rapaces roux se
-disputent et piaillent sur leurs terrasses; les tendres ramiers
-s’attardent en caresses.</p>
-
-<p>Que devinent-elles de cette griserie épandue sur la terre, de cette
-nature en délire qu’elles ne connaîtront jamais?</p>
-
-<p>Lella Meryem soupire et me confie ses rêves:</p>
-
-<p>&#8212;Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans cette arsa qu’il possède
-au bord de l’oued!... Tu viendrais avec moi! Nous y passerions quelques
-jours, car il y a un petit pavillon. C’est chose permise d’emmener sa
-femme en un jardin, lorsqu’il est bien clos...</p>
-
-<p>Rares! oh! si rares! Lella Meryem, les citadines qui se sont étendues
-sous les figuiers à l’ombre épaisse, qui ont connu le goût des feuilles
-fraîches et des petites fleurs écloses dans les herbes!</p>
-
-<p>Parfois, la nuit, furtivement, mystérieusement, s’ébranle en caravane le
-harem de quelque bourgeois, de quelque riche marchand... Mais une
-cherifa ne saurait s’échapper des murailles qui l’enserrent, même sous
-la protection des ténèbres et des voiles. Ma folle petite amie sait fort
-bien que ses désirs ne peuvent pas, ne doivent pas être satisfaits;
-qu’elle ne connaîtra du printemps que sa caresse énervante et tiède, et
-cette oppression délicieuse, dont tout son être est troublé...<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<p>Pourtant, chaque année, à cette époque, elle se leurre de vains projets.
-Elle imagine des séjours dans les jardins qu’elle conçoit comme ceux du
-Paradis, décrits par le Livre:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-«Couverts de verdure, où jaillissent les sources,<br />
-Là des fruits, des palmiers et des grenadiers,<br />
-Des sièges élevés au-dessus du sol,<br />
-Des coupes préparées,<br />
-Des coussins disposés par rangées,<br />
-Des tapis étendus...»<br />
-</div></div></div>
-
-<p>Et Lella Meryem répète, tel un refrain:</p>
-
-<p>&#8212;Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans son arsa, au bord de
-l’oued!</p>
-
-<p>Ainsi, toutes les prisonnières se sentent tourmentées par l’attrait des
-choses impossibles.</p>
-
-<p>Celles qui vivent en un froid patio, miroitant de mosaïques, envient le
-bonheur des autres, maîtresses d’un riadh où l’on peut cueillir des
-oranges et surveiller l’éclosion des feuilles.</p>
-
-<p>Mais ces privilégiées ne jouissent point non plus d’un cœur apaisé.
-Elles rêvent aux vergers dont on ne voit pas les murs, aux tapis étalés
-dans l’herbe. Là se borne leur ambition; le bled immense les effraye;
-l’idée d’une promenade n’effleure même pas leur esprit. Inhabitués au
-mouvement, leurs membres n’en supporteraient pas la fatigue. Et je sais
-que les femmes du tajer Ben Melih, qui partirent cette nuit pour l’arsa
-où le maître les emmène parfois, ne changeront rien à leurs habitudes.
-Elles n’iront point se perdre dans<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> les sentiers, ni s’ébattre à travers
-la verdure. Elles ne quitteront guère les sofas disposés sous les
-arbres, et, tout le jour, accroupies, presque immobiles, elles boiront
-d’innombrables tasses de thé, comme à la ville.</p>
-
-<p>Le printemps éveille des instincts plus vagabonds au cœur des hommes.
-Dès que le soleil tiédit les rues encore luisantes de pluie, on les voit
-s’acheminer vers la campagne. Les lettrés, blancs et soignés, s’en vont
-à petits pas, tenant leur inséparable tapis de prière. Les artisans, les
-jeunes bourgeois, les étudiants, seuls ou par bandes joyeuses,
-envahissent les vergers. Chacun balance au bout de son bras la cage de
-jonc où voltige un canari. Les pépiements enivrés dans les branches ne
-leur suffisent pas; il faut, pour compléter leur extase, les roulades et
-les vocalises d’un virtuose.</p>
-
-<p>Parfois aussi, l’un d’eux, plus sentimental, gratte les cordes d’un
-gumbri, et les grêles notes sautillantes se mêlent aux cris des
-insectes.</p>
-
-<p>Escortés de leurs esclaves, des notables, à mules, gagnent les arsas
-plus lointaines où ils festoieront jusqu’au moghreb.</p>
-
-<p>Cet exode de toute la ville suscite en moi la nostalgie des grands
-espaces illimités. Le riadh m’apparaît plus étroit, plus écrasé par ses
-murailles, et d’une somptueuse mélancolie. Les fleurs y poussent en des
-parterres trop réguliers, elles se heurtent aux mosaïques des allées,
-elles<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> s’étiolent loin du soleil. Comme les Musulmanes, elles souffrent
-d’être belles et recluses, et de ne pouvoir s’épanouir dans le
-printemps.</p>
-
-<p class="r">
-29 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les
-privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.</p>
-
-<p>Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est
-point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à
-laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.</p>
-
-<p>Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe
-hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.</p>
-
-<p>Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne
-recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse
-délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union
-qu’il prépare.</p>
-
-<p>Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son
-involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide
-générosité de son époux comble ses désirs les plus<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> intenses et la
-relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant
-un pareil hammam en sa demeure?</p>
-
-<p>Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes
-réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une
-vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques
-participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse,
-montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle
-en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante
-notre silence.</p>
-
-<p>Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop
-parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs
-maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très
-sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour
-éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...</p>
-
-<p>Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est
-ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays
-d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».</p>
-
-<p>Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.</p>
-
-<p>&#8212;Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le
-pied.</p>
-
-<p>Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> est chaud, plus il est
-confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.</p>
-
-<p>Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur
-nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes,
-aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre
-gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle
-de l’instinct, devant l’homme.</p>
-
-<p>La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la
-neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!</p>
-
-<p>Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont
-nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau
-de brebis blanches encadrées de brebis noires.</p>
-
-<p>Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse
-qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un
-rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella
-Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave
-blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée...
-Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties,
-absorbées par les ténèbres.</p>
-
-<p>Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me
-fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes.
-Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> Keltoum se sont installées avec
-d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au
-fond de l’ombre.</p>
-
-<p>Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec
-béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui
-garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne
-reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes
-antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et
-luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires
-niais!...</p>
-
-<p>Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de
-cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur
-base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une
-esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se
-courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de
-sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques
-reflets.</p>
-
-<p>Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités
-noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de
-quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum,
-souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses
-cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> jambes
-sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son
-esclave la masse, la lave et la parfume.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et
-sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de
-sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la
-convoitise de Mouley Hassan.</p>
-
-<p>Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.</p>
-
-<p>Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de
-l’adolescente...</p>
-
-<p class="r">
-1ᵉʳ mai.<br />
-</p>
-
-<p>... «Or, continua le mohtasseb<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, Si Abd el Hamid excitant la jalousie
-des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le
-perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils
-imaginèrent:</p>
-
-<p>»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, quelqu’un fit
-remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria
-au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu
-préposé à sa garde, avec de<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> malhonnêtes intentions, pour en avoir
-rapporté cette toile d’araignée...</p>
-
-<p>»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail
-entraîna la disgrâce d’un puissant...»</p>
-
-<p>Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes,
-délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche
-l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se
-plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves
-et d’eaux odorantes.</p>
-
-<p>Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète
-approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les
-arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de
-ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.</p>
-
-<p>Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à
-l’oreille.</p>
-
-<p>&#8212;Viens parler à Zeïneb.</p>
-
-<p>&#8212;Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.</p>
-
-<p>Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.</p>
-
-<p>La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas
-être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat
-de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des
-pleurs.</p>
-
-<p>Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> visage les linges
-trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.</p>
-
-<p>&#8212;O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux
-retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre
-mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel
-que lui? Il me dénude aux yeux de tous!</p>
-
-<p>&#8212;Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?</p>
-
-<p>&#8212;Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de
-l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley
-Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!</p>
-
-<p>Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché,
-béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.</p>
-
-<p>&#8212;Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa
-paye aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me
-répond qu’il n’a plus rien!...</p>
-
-<p>&#8212;Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?</p>
-
-<p>&#8212;Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne
-les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le
-pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter
-des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a
-perdu son entende<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>ment. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah
-les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces
-canaris m’ont tuée!...</p>
-
-<p>Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même,
-Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de
-porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari,
-obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les
-injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.</p>
-
-<p>&#8212;Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que
-le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les
-canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>; il serait
-bon marché à quarante.</p>
-
-<p>Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,&#8212;comment
-peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce
-mois-ci.</p>
-
-<p>&#8212;Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari.
-Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.</p>
-
-<p>Puis, je fais chercher Kaddour.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?</p>
-
-<p>&#8212;Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le
-Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq
-réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.</p>
-
-<p>&#8212;O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute.
-A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce
-Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver
-ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin.
-J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari
-femelle!</p>
-
-<p>&#8212;Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.</p>
-
-<p>Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.</p>
-
-<p>&#8212;Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter...
-Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te
-les rendrai dans un mois.</p>
-
-<p>Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son
-enfantillage et son embarras me touchent.</p>
-
-<p>Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui
-importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette
-qu’il ne payera jamais.</p>
-
-<p>Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un
-chardonneret!...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p>Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet
-heureux effet.</p>
-
-<p>&#8212;Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».</p>
-
-<p>Elle rit.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera,
-s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets.
-Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai
-versé dix et il patientera pour le reste.</p>
-
-<p class="r">
-2 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Aujourd’hui, chez le notaire Si Thami, j’ai trouvé l’apathique Zohor
-toute rouge et secouée de fièvre.</p>
-
-<p>Elle est étendue sur un matelas, au fond de la chambre. Des couvertures
-l’enveloppent, recouvrant même sa tête. Il en sort parfois un
-gémissement étouffé... Depuis trois jours elle n’a plus son entendement.</p>
-
-<p>Aussi la vieille Dada prend-elle soin de tenir la pièce close et sans
-air. Deux cierges de cire, brûlant dans les chandeliers, donnent à cette
-nuit factice une allure mortuaire.</p>
-
-<p>Quelques femmes, des parentes, causent à voix<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> basse, tout en faisant
-griller des saucisses de mouton sur un canoun. Elles n’interrompent
-leurs commérages que pour s’approcher de Zohor et elles la fatiguent de
-paroles compatissantes... puis elles retournent à leur cuisine et à
-leurs histoires...</p>
-
-<p>Elles ont préconisé d’inutiles remèdes, Allah seul donne le soulagement!
-Une patte de hérisson, suspendue parmi les amulettes au caftan de la
-malade, n’empêche pas la fièvre de monter.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi n’appelez-vous pas la toubiba? demandé-je.</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui est écrit est écrit, répond l’esclave. Nul n’arrêtera le destin
-qui doit s’accomplir.</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute, mais Dieu permet qu’on s’adresse à ceux qui savent.</p>
-
-<p>&#8212;Nos vieilles savent, elles aussi.</p>
-
-<p>&#8212;Comment sauraient-elles, puisqu’elles n’ont pas étudié?</p>
-
-<p>&#8212;Certaines choses ne s’apprennent point dans les livres... Écoute:
-«C’était à l’époque ancienne, des vieilles voulurent prendre le
-diable...</p>
-
-<p>»&#8212;Que ferons-nous, dirent-elles, pour l’attirer?...</p>
-
-<p>»Elles amenèrent dix femmes qui s’égratignèrent, et vint le diable.</p>
-
-<p>»&#8212;Qu’avez-vous?</p>
-
-<p>»&#8212;Le diable est mort!</p>
-
-<p>»&#8212;Par ma tête! je suis le diable!</p>
-
-<p>»&#8212;Tu mens.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p>»&#8212;En vérité!</p>
-
-<p>»&#8212;Entre dans cette amphore et nous te croirons.</p>
-
-<p>»&#8212;Allons! dit le diable. Il entre, et elles ferment vite l’amphore.</p>
-
-<p>»&#8212;Laissez-moi sortir! criait-il en s’agitant. Mais elles rient:</p>
-
-<p>»&#8212;Nous tenons le diable! Nous tenons le diable!</p>
-
-<p>»&#8212;Lâchez-moi! Filles de brigands! Chiennes! Chamelles!</p>
-
-<p>»&#8212;O Allah! nous ne te libérerons pas!</p>
-
-<p>»&#8212;Puissiez-vous être rôties! Prostituées!</p>
-
-<p>»&#8212;Toi! le borgne! Possesseur d’un seul cheveu!</p>
-
-<p>»&#8212;Que les boutons sortent de votre chair! Que les rats vous dévorent!</p>
-
-<p>»&#8212;Visage noir! tu ne nous effrayes plus!</p>
-
-<p>»&#8212;O mes filles! Délivrez-moi et je vous rendrai le bien.</p>
-
-<p>»&#8212;Comment ferais-tu le bien, toi, Père du Mal?</p>
-
-<p>»&#8212;Je vous montrerai quelque chose pour que vous l’emportiez sur les
-hommes.</p>
-
-<p>»Elles consentirent et il leur enseigna la sorcellerie. C’est depuis ce
-jour que les vieilles connaissent les maléfices et le secret de guérir
-les maux.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les femmes qui ont écouté l’histoire hochent la tête, approbatives.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Il faut, dit la plus âgée, enfumer les vêtements de Zohor avec des
-araignées sèches et du cumin.</p>
-
-<p>L’esclave apporte un brûle-parfums rempli de braises et les ingrédients
-nécessaires. Une âcre fumée se répand en la pièce.</p>
-
-<p>La malade gémit doucement.</p>
-
-<p class="r">
-3 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Je retourne voir la pauvre Zohor. Elle est plus mal ce matin. Allah
-dispose de nous!</p>
-
-<p>Une odeur de fumée, de saucisses et de fièvre, flotte en la chambre. Les
-parentes sont parties, mais le notaire, accroupi sur le matelas auprès
-de sa femme, la contemple avec angoisse.</p>
-
-<p>Il me salue, me complimente, sans omettre une seule formule; puis il
-retourne au chevet de la malade.</p>
-
-<p>&#8212;Zohor!... Zohor!... répète-t-il d’une voix chargée d’émotion.</p>
-
-<p>Je l’avais toujours vu si hautain et froid avec elle!... D’un geste
-affectueux il serre sa main et il essuie son front où la sueur
-ruisselle.</p>
-
-<p>Un cierge crépite et s’éteint tout à coup... La petite vie jaunâtre de
-celui qui reste, semble palpiter avec peine en l’atmosphère trop lourde.
-Si<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> Thami murmure des choses dont je ne perçois que la douceur.</p>
-
-<p>Le cœur serré, je me retire, et, tout le jour, comme une hantise,
-j’entends la voix si tendre du pauvre homme, implorant l’épouse qui ne
-répond plus...</p>
-
-<p class="r">
-4 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Zohor est entrée dans la Miséricorde d’Allah.</p>
-
-<p>Elle passa douce et terne en ce monde, et ne lui témoigna que de
-l’indifférence. Elle tenait peu de place et faisait peu de bruit.</p>
-
-<p>Pourtant ses parentes assemblées poussent de grands cris pour déplorer
-sa mort. On s’étonne que la discrète Zohor provoque une si bruyante
-douleur. Les exclamations s’élèvent parmi les sanglots:</p>
-
-<p>&#8212;O ma maîtresse! ô mon pain! gémit l’esclave.</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère, tu m’abandonnes! s’écrie une fillette avec conviction.</p>
-
-<p>&#8212;O ma sœur, pourquoi me laisses-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Quelle souffrance tu causes à mon cœur!</p>
-
-<p>&#8212;Qui t’a détournée de nous, ô chérie?</p>
-
-<p>&#8212;Montre-moi le chasseur, celui qui donne la mort.</p>
-
-<p>&#8212;O joie de la maison, où t’es-tu enfuie?<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<p>... Puis elles se taisent, car les matrones sont arrivées et l’on doit
-faire à la morte sa dernière toilette.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle est parfumée, lavée, habillée de vêtements blancs n’ayant ni
-ganses ni boutons, on l’enferme dans un cercueil. Les hommes retournent
-à la terre enveloppés d’un simple linceul, mais les femmes sont recluses
-jusque dans la mort.</p>
-
-<p>La vieille Dada s’affaire aux préparatifs, elle en oublie de pleurer...
-Pourtant elle aimait cette douce maîtresse indolente. Qui ne la
-chérissait la pauvre! la colombe dont le cœur était blanc?</p>
-
-<p>Lorsque les amis de Si Thami, les notaires bénins et compassés, les
-parents et les voisins, s’ébranlent en cortège après avoir récité le
-Coran, de longs cris désespérés fusent à travers les portes closes,
-derrière lesquelles les femmes épiaient la cérémonie. L’esclave se
-griffe le visage comme une Berbère... Zohor s’en va au milieu des
-lamentations.</p>
-
-<p>&#8212;O ma sœur!</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère!</p>
-
-<p>&#8212;O la meilleure des voisines!</p>
-
-<p>Son caftan radis lamé d’argent, celui-là même que je lui vis aux noces
-de Ghita, recouvre le cercueil. Il promène une note gaie dans l’ombre
-des ruelles étroites. Parfois un rayon de soleil frôle les plis du satin
-et projette de beaux reflets roses sur les murailles rapprochées.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<p>Je ne me suis pas mêlée à l’escorte, où les femmes n’ont que faire, et
-je la vois disparaître au détour d’une rue.</p>
-
-<p>... Un chat saute entre deux terrasses d’un bond nerveux et tendu; un
-petit terrah passe en riant, sa planchette bien garnie des pains qu’il
-porte au four; la vie continue... Que faisait Zohor dans la vie?...
-Pourtant je reste là, oppressée par cette chose si poignante et si
-simple: l’effacement d’une existence.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi t’attrister? me dit Larfaoui qui m’avait aperçue, sortant de
-la maison mortuaire. Allah seul est durable! La morte, elle ne souffre
-plus, et il nous reste encore, à nous, la joie et la beauté.</p>
-
-<p class="r">
-12 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Vainement je cherchais la tombe de Zohor, au milieu des herbes sauvages,
-des grandes ombellifères aux tiges aqueuses, des cactus bleus, épais et
-gonflés d’eau par les dernières pluies...</p>
-
-<p>La terre s’étire, féline et lascive sous le soleil; une buée légère
-s’évapore, frissonnante comme une volupté.</p>
-
-<p>On m’avait dit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est la troisième pierre, à droite du chemin, près d’un olivier
-tordu.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<p>Mais les tombes et les sentiers disparaissent sous la verdure, et tous
-les oliviers ont des troncs difformes, figés dans les convulsions d’une
-douleur sans fin... Seuls, leurs feuillages gris semblent endeuillés
-parmi le tendre éclat des fleurs et des jeunes pousses. Le cimetière
-rit. Il est accueillant et gai. Des pêchers, des pommiers, des
-abricotiers dévalent, masses roses et blanches, aussi pimpants que des
-bouquets. Leur douce odeur se mêle au parfum plus amer des anthémyses
-qui tendent, en offrande, leurs corolles vers la lumière. Aucune
-mélancolie ne se dégage des cimetières musulmans, mais une paisible
-assurance: le retour joyeux et simple des êtres à la nature...</p>
-
-<p>Trois jeunes hommes rêvent à l’ombre d’un micocoulier. Ils ont suspendu,
-dans ses branches, une cage de jonc où sautille un canari. L’oiseau
-lance d’abord une timide roulade. Puis il s’arrête, incertain, et
-repart... un rayon de soleil frôle ses barreaux; il le célèbre, et
-chante, et s’étourdit de pépiements enivrés. Sa petite âme d’harmonie
-exhale toute l’ardente allégresse du printemps....</p>
-
-<p>Un sourire alanguit le visage des adolescents. Pendant des heures ils
-resteront à jouir, à écouter l’oiseau.</p>
-
-<p>J’ai oublié que je suis au cimetière... un cortège de femmes passe, d’où
-l’on m’appelle. Parentes, amies et pleureuses qui se rendent au tombeau
-de la pauvre Zohor. Il était là, tout près<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> de moi, endormi dans la
-verdure, pierre anonyme et sans ornements. Pourtant j’aurais pu le
-deviner, car les herbes, alentour, ont été récemment piétinées et ne se
-redressent qu’à demi, l’air brisé.</p>
-
-<p>Chaque matin durant ces trois jours, les hommes et les femmes sont
-venus, tour à tour, réciter ici les versets du Coran.</p>
-
-<p>Aujourd’hui des chanteuses funèbres accompagnent les parentes, pour les
-dernières lamentations. Elles étendent un drap blanc sur la tombe, et
-l’ornent de guirlandes. Les étoiles du jasmin, les boutons de rose à
-peine entr’ouverts, les mimosas, les giroflées délicates répandent leurs
-parfums les plus grisants.</p>
-
-<p>Le canari s’exalte de lui-même, ses roulades emplissent le cimetière. Ce
-n’est plus la voix de cette petite boule de plumes, soyeuse et gonflée,
-mais la cantilène triomphante de la vie qui domine les chants
-mortuaires.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Allah! ô Allah! Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">psalmodient les pleureuses.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Allah! O Allah! O notre maître!<br /></span>
-<span class="i0">Il n’y a que Toi! O notre maître!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Au nom d’Allah et par Allah! O Puissant!<br /></span>
-<span class="i0">Notre Seigneur, c’est Lui, l’Unique!<br /></span>
-<span class="i0">Et sur Mohammed, O Prophète!<br /></span>
-<span class="i0">Bénédiction et salut!<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">O Allah! nous témoignons par les Saints,<br /></span>
-<span class="i0">Par ceux à la barbe blanche,<br /></span>
-<span class="i0">Par ceux à la barbe naissante.<br /></span>
-<span class="i0">Dieu nous en a gratifiés en ce bas monde<br /></span>
-<span class="i0">Et dans le séjour le dernier.<br /></span>
-<span class="i0">Par eux, nous témoignons, O Allah!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Hélas! m’a fait pleurer la douleur du tombeau,<br /></span>
-<span class="i0">M’a pénétré le froid de ses murs!<br /></span>
-<span class="i0">Tous, nous passerons le destin de la mort,<br /></span>
-<span class="i0">Laissant nos biens à la joie des héritiers...<br /></span>
-<span class="i0">Allah! Allah! ô notre maître!<br /></span>
-<span class="i0">Il n’y a que Toi! ô notre maître!»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les femmes s’en vont... elles ne se réuniront plus désormais que le
-vendredi, sur la tombe de Zohor.</p>
-
-<p>Puis leurs visites s’espaceront, et le souvenir s’effacera dans les
-cœurs, ainsi que la pierre sous les herbes.</p>
-
-<p>C’est le grand isolement qui commence, l’isolement infini, où sombrent
-tous les êtres...</p>
-
-<p>Mais des jeunes hommes, au printemps, suspendront toujours leurs cages
-parmi les branches, et les oiseaux continueront à célébrer, au-dessus
-des tombes, l’éternelle victoire de la vie.</p>
-
-<p class="r">
-17 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation
-dont je ne m’étais point<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> inquiétée. Le moindre événement suscite
-toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles
-font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en
-répétant la formule consacrée:</p>
-
-<p>&#8212;Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi!</p>
-
-<p>Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes
-mains, mes épaules, le bas de ma jupe...</p>
-
-<p>Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son
-cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs
-sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on
-recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes
-gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza
-savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon
-autorisation...</p>
-
-<p>Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en
-reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues.</p>
-
-<p>Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable
-histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement,
-ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et
-Zeïneb.</p>
-
-<p>Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore
-pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa
-nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> que les olives
-confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se
-chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car
-ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la
-correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me
-surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane?
-Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles
-publiques et les fous!</p>
-
-<p>Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour
-affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale?</p>
-
-<p>A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une
-revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une
-irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le
-lui refusa.</p>
-
-<p>&#8212;Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort
-amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien,
-a-t-elle griffé son mari?</p>
-
-<p>&#8212;Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée,
-elle ne savait plus ce qu’elle faisait...</p>
-
-<p>&#8212;Quoi encore? qu’a-t-elle fait?</p>
-
-<p>&#8212;C’est le démon qui l’inspira...</p>
-
-<p>La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> s’obstine à les
-déplorer, sans m’en donner l’explication.</p>
-
-<p>J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable
-des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux
-grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce:</p>
-
-<p>&#8212;Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire!</p>
-
-<p>Il s’effondre, bouleversé par les remords.</p>
-
-<p>&#8212;Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas
-le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a
-coûté dix-huit réaux.</p>
-
-<p>A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète:</p>
-
-<p>&#8212;Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire!</p>
-
-<p>La réalité l’accable de nouveau.</p>
-
-<p>&#8212;Allons la chercher, lui dis-je.</p>
-
-<p>Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il
-bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins,
-l’approche du Moristane calme sa vivacité.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il.</p>
-
-<p>Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment:</p>
-
-<p>&#8212;Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye.</p>
-
-<p>Dans le vestibule, accroupi sur une peau de<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> mouton, je trouve un
-vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet.</p>
-
-<p>&#8212;Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce
-possible?</p>
-
-<p>Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma
-présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue!</p>
-
-<p>Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et
-m’introduit dans le patio.</p>
-
-<p>C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a
-rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques
-déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes.</p>
-
-<p>L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée,
-m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi
-lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique
-bienséance.</p>
-
-<p>&#8212;Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix
-implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les
-brutalités de son époux réveillent toujours en elle.</p>
-
-<p>&#8212;Kaddour t’attend...</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour,
-pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les
-formalités de son départ.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span></p>
-
-<p>Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements.</p>
-
-<p>&#8212;O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis
-innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi...</p>
-
-<p>La vieille Halima les fait taire.</p>
-
-<p>&#8212;Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne,
-en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements
-mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le
-métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré
-chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita,
-raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître.</p>
-
-<p>La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille,
-malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole.</p>
-
-<p>&#8212;Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses
-cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies
-suppurent.</p>
-
-<p>&#8212;Qui t’a battue?</p>
-
-<p>&#8212;Mon mari.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi?</p>
-
-<p>&#8212;... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi
-qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être
-répudiée, je veux retourner chez mes parents.</p>
-
-<p>Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> et toute contrite
-d’une faute qu’elle n’a pas commise.</p>
-
-<p>Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne.
-Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est
-mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà
-vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle
-s’est sauvée de chez ses parents.</p>
-
-<p>&#8212;Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce
-que je m’attarde chez les prisonnières.</p>
-
-<p>C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je
-n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous
-cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot?</p>
-
-<p>La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle
-me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur
-des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher
-au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus,
-faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du
-reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune
-encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si
-pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de
-son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le
-regard lucide, calme, dont il me fixe.<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Quel est ton état?</p>
-
-<p>&#8212;Il n’y a pas de mal sur toi?</p>
-
-<p>Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des
-gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il
-connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il
-répond à mes questions avec la plus grande netteté.</p>
-
-<p>&#8212;Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je
-marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.</p>
-
-<p>Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes...
-A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...</p>
-
-<p>&#8212;Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille,
-obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il
-avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.</p>
-
-<p>Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même
-pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.</p>
-
-<p>&#8212;A-t-il des parents?</p>
-
-<p>&#8212;Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.</p>
-
-<p>&#8212;Que Dieu la conserve!</p>
-
-<p>Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire
-intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette
-résignation, si j’échoue...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
-
-<p>Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs,
-une forme est affalée, que je distingue à peine.</p>
-
-<p>La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs,
-épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle,
-terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile,
-ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de
-sa face où luit un regard tragique et vague.</p>
-
-<p>&#8212;Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne
-prononce une parole... dit le vieillard.</p>
-
-<p>La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col
-d’une créature inerte...</p>
-
-<p>Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle,
-vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa
-cellule d’aliéné?</p>
-
-<p>Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor
-grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes,
-comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des
-autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la
-lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves,
-défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les
-ténèbres.</p>
-
-<p>Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs
-chaînes. La plupart,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> indifférents, restent pelotonnés dans leur coin.</p>
-
-<p>Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les
-arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards
-vacillent.</p>
-
-<p>Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la
-fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles
-obscènes, à l’effarement de mes guides.</p>
-
-<p>Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire
-sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des
-prières sans fin.</p>
-
-<p>Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques
-grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures...</p>
-
-<p>Pas un cri, pas un bond.</p>
-
-<p>Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres
-se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies
-s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le
-tombeau.</p>
-
-<p>Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les
-fous du Moristane.</p>
-
-<p>Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur
-macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces
-misérables, abrutis par leur destin...</p>
-
-<p>Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il
-y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span>
-Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de
-canaris.....</p>
-
-<p class="r">
-19 mai.<br />
-</p>
-
-<p>J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié,
-le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse:</p>
-
-<p>&#8212;Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est
-dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir
-ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, pour satisfaire au vœu
-dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.</p>
-
-<p>&#8212;Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed
-Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.</p>
-
-<p>J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère
-mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front.
-L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes
-ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient
-point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> Ce
-n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement
-des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où
-nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités
-du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en
-dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec
-la protection de nos haïks.</p>
-
-<p>Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il
-forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de
-bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un
-champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui
-des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les
-éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les
-tapis, dans les hauts chandeliers.</p>
-
-<p>Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en
-sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est
-point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont
-elles comprennent encore le sens magique.</p>
-
-<p>&#8212;Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef
-de la confrérie.</p>
-
-<p>Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car,
-si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>
-ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.</p>
-
-<p>&#8212;Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella
-Lbatoul.</p>
-
-<p>On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à
-s’élancer sur les humains.</p>
-
-<p>Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus
-rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage
-grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un
-à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps
-et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.</p>
-
-<p>Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio,
-s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les
-Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser.
-Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et
-peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences
-lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur
-place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules
-tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son
-visage.</p>
-
-<p>Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de
-leurs stridents yous-yous.</p>
-
-<p>Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> croupe bondissante. Elle
-oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en
-Guinée, un soir d’ivresse...</p>
-
-<p>Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance
-voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!...
-Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et
-des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui
-danse...</p>
-
-<p>Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu.<br /></span>
-<span class="i0">Le salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les esclaves entraînent Fatima, épuisée. Sept ou huit danseurs lui
-succèdent.</p>
-
-<p>La barbare cadence a surgi des psaumes, comme un chat bondissant hors de
-l’ombre. Les nègres rejettent burnous et djellabas, ils restent vêtus
-d’une tunique sur l’ampleur des culottes bouffantes. Des voiles dont ils
-s’enveloppent, blancs, noirs, bleus, verts, selon les djinns évoqués, se
-déploient, cinglent l’air et s’enroulent semblables à des couleuvres.
-Les gestes s’accentuent, les jambes sèches et sans mollets se détendent
-avec une brusque souplesse, les bras se projettent en avant par
-saccades, les visages prennent des airs d’hypnose et de bestiale
-félicité.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<p>Et toujours le claquement formidable des crotales!</p>
-
-<p>... Du groupe des femmes, une masse énorme s’est détachée, un amas de
-draperies rampant sur les mosaïques, la maallema, la prêtresse!</p>
-
-<p>Elle arrive en poussant des gémissements, jusqu’au groupe des danseurs,
-vautrée, frémissante, face contre terre. Sa tête s’agite convulsivement
-au ras du sol. Elle semble implorer l’orchestre, elle souffre d’un mal
-torturant. Le djinn s’empare d’elle...</p>
-
-<p>En hâte, on la dépouille de sa djellaba, on encense ses vêtements, ses
-pieds et ses mains, on cherche à la maintenir tandis qu’elle se tord.
-Tout à coup, avec un hurlement, elle se dresse et se met à danser.</p>
-
-<p>Une étonnante flexibilité ploie son corps épais, le mouvemente de
-tressaillements, torsions d’épaules, déhanchements. Autour d’elle, les
-danseurs s’excitent, les musiciens hors d’eux-mêmes expriment une
-poignante douleur. Cela dure longtemps ainsi, toujours plus vite,
-toujours plus fort...</p>
-
-<p>Et subitement, le paroxysme de cette frénésie sombre dans le psaume
-calme et grave, l’imploration religieuse:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">O Dieu! O Dieu! O Prophète de Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">Le Salut sur Toi, ô Mohammed! ô Prophète de Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">Par Allah! nous prions sur Toi! ô Prophète de Dieu!<br /></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>... Au milieu du cercle, on dépose une coupe remplie d’eau. Un Gnaoui
-s’agenouille devant elle, il gémit, il supplie, il tend les bras vers la
-coupe, il la conjure. Puis il la saisit avec respect, l’élève des deux
-mains vers le ciel et la pose enfin sur sa tête, sans ralentir ses
-mouvements.</p>
-
-<p>Il se lève et commence à évoluer tout autour du patio, avec des
-ondulations de reins et d’épaules, une extase de brute. Les autres le
-suivent, plus nerveux, leurs pieds frappent le sol, leurs trémoussements
-s’exaspèrent jusqu’au délire. Et, de nouveau, je me sens étourdie par
-cet excès de bruit et d’agitation, sans pouvoir mesurer ce qu’en dure le
-temps.</p>
-
-<p>... Mais la mélopée vient assourdir le dernier éclat des instruments. Et
-c’est une surprise toujours nouvelle que ce psaume dont la sereine
-beauté domine et dissipe le cauchemar des nègres déchaînés.</p>
-
-<p>... La femme a repris ses contorsions de reptile. Une autre s’avance,
-rampante, et d’autres serpentent à leur suite. On dirait des spectres
-surgis des tombeaux, des larves enfantées par le sol. Leurs sanglots ont
-des accents désespérés et leur démence gagne tous les danseurs. Une
-épouvante plane sur l’assemblée.</p>
-
-<p>Les sorcières se sont enveloppées de voiles rouges.</p>
-
-<p>Et rouges sont les suaires des Gnaoua!</p>
-
-<p>Et rouges les reflets des torches!<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p>
-
-<p>Et rouges les visages et les cœurs!</p>
-
-<p>&#8212;O Allah! murmure Lella Lbatoul, Sidi Hamou est arrivé! Sidi Hamou!
-père des flammes et du sang, le djinn redoutable, gardien des lieux
-brûlants!</p>
-
-<p>Mes compagnes frémissent, troublées par l’évocation.</p>
-
-<p>Le choc des crotales, les chants sauvages, les hurlements, atteignent la
-limite de l’intensité. Les fantômes ardents se démènent autour des
-sorcières, tout le jardin trépide.</p>
-
-<p>L’énorme prêtresse frénétique se renverse d’avant en arrière, à droite,
-à gauche. Sa masse n’est plus qu’un mouvement désordonné. Son voile a
-glissé, la sebenia se détache... ronde et crépue se tête roule sur ses
-épaules comme une boule.</p>
-
-<div class="blockquot">
-<p>Han! Han! la sorcière bondit?</p>
-<p>Han! Han! Elle se convulse extrêmement!</p>
-<p>Han! Han! Han!</p>
-</div>
-
-<p>Tout à coup, d’un suprême élan, elle s’abat raide en arrière, et on
-l’emporte pâmée, tandis que l’infernale cohorte accélère sa danse en un
-vertigineux tourbillon.</p>
-
-<div class="blockquot">
-<p>Les voiles rouges embrasent la nuit.</p>
-<p>Et rouges sont les suaires des Gnaoua!</p>
-<p>Et rouges les reflets des torches!</p>
-<p>Et rouges les visages et les cœurs!</p>
-<p>C’est rouge sur rouge! et rouge! et rouge!</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span></p>
-
-<p>Les arbres frémissent, les murs s’ébranlent... Une hallucination
-flamboyante danse devant mes yeux.</p>
-
-<p>Les Gnaoua sont partis... Il y a eu le silence et l’immobilité... Les
-choses reprennent leur air normal. Le patio vide miroite sous la lune.
-Étonnement du calme reconquis...</p>
-
-<p>La nuit, paisible et bleue, criblée d’étoiles, s’étend doucement
-au-dessus du jardin. Un vent léger fait bruisser les palmes des
-bananiers; on perçoit le bruit du jet d’eau...</p>
-
-<p>Un oiseau jette un petit cri peureux dans le recueillement nocturne...</p>
-
-<p class="r">
-10 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Derrière combien de remparts se cache l’arsa de Mouley Hassan où nous
-sommes attendus?... Souvent, le Chérif nous en vanta l’agrément, les
-eaux abondantes, les treilles dont les raisins ont un goût savoureux et
-rare.</p>
-
-<p>Nous avons franchi la première enceinte de la ville, et nos mules
-trottent sur une sorte de chemin élevé, plate-forme d’une gigantesque
-muraille qui s’en va très loin, à travers le bled, protégeant d’immenses
-étendues arides et désertes. Le nègre,<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> qui courait derrière nos
-montures, nous fait enfin tourner sur la droite, et nous pénétrons dans
-une de ces casbahs qui entourent les palais en ruines.</p>
-
-<p>Fruste petit village, aux masures couvertes de chaume, rappelant celles
-de France, malgré les haies de cactus. Tout y est paysan et familier.
-Des poules errent à travers les chemins, des enfants presque nus se
-roulent dans la poussière, et les femmes, de fière allure en leurs
-haillons drapés, s’en vont, le visage libre, selon la coutume des
-bédouines.</p>
-
-<p>Au-dessus des murettes en terre, on aperçoit le sommet des arbres, dont
-la luxuriance s’exagère par le contraste des environs secs et roussis.
-Toutes les arsas ont des portes en misérables planches mal équarries.
-Celle de Mouley Hassan ne diffère pas des autres. Après une longue
-attente, un gardien claudicant se décide à nous l’ouvrir.</p>
-
-<p>Surprise toujours nouvelle des choses qui se dissimulent derrière la
-pauvreté des murs!</p>
-
-<p>Un immense jardin s’épanouit, embaume et flambe, de toutes ses roses, de
-toutes les fleurs de ses grenadiers et de ses jasmins. Il semblerait à
-l’abandon, si la fraîcheur des feuillages et l’âpre parfum des menthes
-n’y révélaient la présence de l’eau. Sous les arbres fruitiers poussent
-des fèves, des courges, des tomates, des pastèques et des plantes
-aromatiques pour le thé.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> Mais ces cultures n’ont point l’ennuyeuse
-symétrie des nôtres. Elles s’enchevêtrent sans ordre visible, se mêlent,
-au hasard, de géraniums et de rosiers fleuris, forment des masses de
-feuillage où se complaît le regard. Malgré leur utilité, apparaît
-simplement leur charme.</p>
-
-<p>D’étroites allées en maçonnerie se croisent à angles brusques,
-surélevées au-dessus du sol. Une longue tonnelle de roseaux, couverte
-par les vignes, offre un chemin d’ombre verte jusqu’au pavillon où le
-Chérif nous attend.</p>
-
-<p>Mouley Hassan arrive à notre rencontre, digne et lent, afin de
-satisfaire à l’hospitalité, sans toutefois marquer un empressement qu’il
-ne témoigne à personne. Sa haute stature s’enveloppe d’admirables
-mousselines, sous lesquelles joue le rose vif du caftan. Sa barbe, aussi
-blanche que ses lainages, encadre son visage majestueux. Négligemment il
-manœuvre un chasse-mouches, fait de souples crins réunis en une poignée
-de cuir.</p>
-
-<p>Il goûte nos compliments avec une complaisance hautaine, célèbre
-lui-même l’excellence et la fécondité de ce jardin que nul n’égale, tout
-en affirmant qu’il en possède bien d’autres, plus merveilleux encore.</p>
-
-<p>On accède au pavillon par quelques degrés de mosaïques, raffinement
-inattendu en ce champêtre décor, aussi bien que le tout petit paysage
-apprêté devant la salle, et qui borne la vue: un berceau<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> de jasmin
-jaune protégeant une vasque... L’eau qui monte vers les feuillages, et
-s’égoutte dans un bassin précieux...</p>
-
-<p>Jet d’eau! Contentement de l’esprit, amusé par ses caprices... Repos des
-yeux qui ne se lassent pas de sa fraîcheur, après la fatigue ardente et
-poussiéreuse de la route... Miracle de l’eau, venue de la montagne, pour
-sourdre en ce marbre poli, et retomber en mille gouttelettes... Symbole
-de jouissance parfaite, aux brûlants pays de l’Islam.</p>
-
-<p>&#8212;Ce pavillon fut construit, dit le Chérif, par le sultan Mouley Abd er
-Rahman, pour sa favorite, une Circassienne de grande beauté, dont il eut
-ma mère, Lella Aïcha Mbarka. Ses ancêtres et lui-même recevaient, des
-ambassadeurs, certaines choses d’Europe qu’il se plut à y réunir. Rien
-n’y fut changé depuis lors.</p>
-
-<p>Fascinés par le jet d’eau et son décor charmant, nous n’avions pas
-regardé la salle.</p>
-
-<p>Où sommes-nous?... en quel pays et en quel temps?... A part les sofas,
-tous ces meubles nous sont familiers. Nous les avons connus chez les
-très vieilles gens de notre enfance et dans les musées, car ils sont
-touchants, admirables ou ridicules... Les retrouver ici!... dans une
-casbah du Maroc, non point comme des objets de curiosité, mais ornant
-une pièce vivante, où l’on vient rêver, boire du thé, dormir!...</p>
-
-<p>Des horloges Empire s’alignent le long d’un mur; un petit guéridon
-supporte un service de<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> Saxe dépareillé; un vieux secrétaire enroule
-symétriquement les veines de ses admirables bois aux tons chauds. Les
-étagères soutiennent des vases vieillots, des fleurs sous globe; une
-potiche de Sèvres, laide et bleue; des coupes en argent, ornées de
-guirlandes.</p>
-
-<p>En face des horloges, deux fauteuils Louis XVI sont adossés à la
-muraille. Ils attendent... Qui?... des marquis, des ambassadeurs?... Les
-Marocains n’ont point coutume de s’asseoir, ils préfèrent les sofas où
-s’accroupir.</p>
-
-<p>Ces pauvres fauteuils, inutiles, servirent peut-être à des mariées, aux
-jours de leurs noces... Personne, à présent, n’oserait s’y poser, ils
-ont l’air trop vieux, trop fragiles. Leurs soies, presque décolorées, se
-fendent en maintes déchirures, leurs ors sont ternis, et leurs bois
-vermoulus.</p>
-
-<p>Au centre de la salle s’érige, sur une console dorée, le plus beau jouet
-à musique dont puissent jamais s’égayer les longs ennuis d’une sultane.
-Mouley Hassan remonte la vieille mécanique. Il en sort une petite
-ritournelle chevrotante et surannée, une voix amortie qui semble
-traverser les âges pour parvenir jusqu’à nous. Et l’harmonie en est
-exquise, touchante et douce comme une aïeule. Elle nous enveloppe de
-très anciens rêves, de sensations lointaines, imprécises, et qui font
-mal, tendrement, délicatement...</p>
-
-<p>Tout vit à nouveau sous le globe de verre qui protège un petit paysage
-d’autrefois: une frégate,<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> gréée à l’ancienne, toutes voiles dehors, se
-balance au milieu des flots. Elle aborde un paysage exotique, mal connu,
-quelque part, là-bas, dans «les Iles!...»</p>
-
-<p>Une source de cristal coule, en tournoyant, et tombe d’un rocher au
-sommet duquel s’épanouit un arbre. A travers les branches, sautillent et
-volettent des oiseaux de paradis. Ils sifflent, remuent la tête, ouvrent
-leurs becs effilés, font des grâces, agitent leurs ailes bleues, vertes
-et mordorées dont le temps n’a point amorti l’éclat métallique.</p>
-
-<p>Devant cet étonnant paysage, ce navire soulevé par les vagues, quels
-rêves dut faire la sultane recluse, qui ne connaissait que les palais
-aux grands murs et ce jardin si bien clos?</p>
-
-<p>La boîte à musique finit d’égrener son émouvante chanson, les dernières
-notes meurent, imperceptibles; la petite voix, un instant réveillée,
-rentre dans le passé... Mouley Hassan se campe devant la porte, aux
-côtés de laquelle deux niches semblables sont creusées. L’une est vide,
-l’autre garnie d’une pendule, en bronze admirablement ciselé, qui porte
-la marque d’un horloger de Londres, et la date 1793. Mais c’est la place
-vide que contemple le Chérif, et il rit d’orgueil satisfait.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai connu, en cet endroit, nous dit-il, une autre pendule, sœur de
-celle que vous voyez ici. Elles avaient été offertes à Mouley Sliman par
-un ambassadeur d’Angleterre. Et toutes deux mar<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>chaient si exactement
-ensemble, que leur carillon semblait unique... Mon cousin, ce Sidi
-M’hammed Lifrani qui fut khalifa du sultan, prétendit avoir des droits
-sur l’héritage de Lella Aïcha Mbarka. Il revenait à moi seul, et
-comprenait de grands biens. Le cadi ne manqua point d’en juger selon
-l’évidence. Alors, tandis que j’étais à Marrakech, Sidi M’hammed fit
-enlever une des pendules, par vengeance, et il jura que je ne la
-reverrais jamais. A mon retour, on me dit qu’elle était cassée. Je n’en
-crus rien, tous mes esclaves furent battus jusqu’à ce que l’un d’eux
-m’eût raconté la chose...</p>
-
-<p>»A cette époque, Sidi M’hammed était plus puissant que moi. Que
-pouvais-je faire? Je me tus.</p>
-
-<p>»Or, ajouta le Chérif en riant, mon cousin est mort. Ses biens revinrent
-à la fille qu’il avait enfantée avec la négresse Marzaka... Tu vas
-souvent la voir... L’aurais-tu remarquée, cette pendule?</p>
-
-<p>J’affirmai, très sincèrement, qu’il y avait beaucoup d’horloges et de
-pendules chez mes voisines, mais qu’aucune d’entre elles ne valait
-celle-ci par la perfection du travail ni l’ancienneté.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’importe! reprit Mouley Hassan. Je verrai bientôt par moi-même, car,
-s’il plaît à Dieu, j’épouserai la fille de mon cousin dans quelques
-mois... Quand tu reviendras dans ce pavillon, tu y trouveras les deux
-pendules.</p>
-
-<p>Il dit cela nonchalamment, comme une chose toute naturelle et certaine,
-mais sur laquelle il<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> est bienséant de ne point s’attarder, et, agitant
-son chasse-mouches avec impatience, il se mit à invectiver contre les
-esclaves:</p>
-
-<p>&#8212;Aicheta!... Mbilika!... ô pécheresses, qu’attendez-vous?... Apportez
-les rafraîchissements et les pâtisseries!... Je veux, continua-t-il en
-se tournant vers nous, que vous jugiez cette eau de violettes... En
-dehors de ma maison, nul ne sait la préparer... Voici des fruits confits
-dans un sirop de miel à la rose, et des pâtes d’amandes parfumées au
-safran, à la cannelle, à la menthe. Ma grand’mère en tint la recette
-d’une esclave turque fort habile... Sans doute n’avez-vous jamais goûté
-ces gâteaux si délicieux? J’en fais venir spécialement les pistaches par
-des pèlerins... Ils n’ont pas leurs pareils en délicatesse...</p>
-
-<p class="r">
-24 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de
-sa fille.</p>
-
-<p>Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très
-matinales.</p>
-
-<p>Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers
-encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un
-vent pur balaye tous ses miasmes.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<p>Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très
-affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de
-prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de
-tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire
-toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de
-velours et d’extraordinaires châles bariolés!...</p>
-
-<p>Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir
-et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis
-habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...</p>
-
-<p>On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent
-aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes;
-les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la
-pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les
-femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites
-Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux
-attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes
-seront des mariées!...</p>
-
-<p>Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes
-les jeunes filles!</p>
-
-<p>Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont
-les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> Chacune
-tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau
-du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de
-martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes
-roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur
-travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre.
-Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de
-funèbre complainte.</p>
-
-<p>Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange,
-curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui
-se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la
-chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec
-beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très
-agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais
-les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur
-d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de
-soie transparente.</p>
-
-<p>Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se
-judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points
-blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent
-couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés
-d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> mousseline.
-Il ne reste plus qu’à poser le fistoul<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
-
-<p>Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient
-un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie
-pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute
-s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du
-fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les
-bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais
-œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles
-d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du
-visage.</p>
-
-<p>La mariée est prête.</p>
-
-<p>Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin
-l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus
-l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des
-allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur,
-ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du
-boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent
-aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à
-la nôtre...</p>
-
-<p>Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles.
-Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span>
-costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des
-Musulmanes...</p>
-
-<p>Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter
-et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les
-civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre,
-l’indestructible, l’inaltérable âme juive.</p>
-
-<p>Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à
-mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites
-habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux.
-Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.</p>
-
-<p>Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et
-vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston,
-aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un
-costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de
-soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube
-noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse
-modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.</p>
-
-<p>Les rabbins chantent des litanies sur un air très religieux qui
-ressemble aux nôtres; l’un d’eux psalmodie en hébreu une interminable
-prière, puis l’époux passe au doigt de sa femme un anneau d’or en
-disant:<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Au nom de la Loi de Moïse, tu m’es consacrée.</p>
-
-<p>Tout cela aurait une certaine grandeur, si, dans l’assistance, on ne
-faisait déjà circuler du rhum. Un vieux Juif à cheveux gris, adossé à la
-muraille, fixe l’espace d’un air extatique, Moïse écoutant l’Éternel,
-mais, au passage du verre, il se précipite sur la liqueur, qu’il avale
-d’une seule lampée...</p>
-
-<p>On descend la mariée de son estrade, et toutes les femmes s’empressent à
-lui frotter les lèvres avec un morceau de sucre.</p>
-
-<p>&#8212;Afin, me dit-on, qu’elle soit toujours douce et plaisante à son époux.</p>
-
-<p>Isthir garde les yeux clos, on se bouscule et on l’écrase, une petite
-larme perle au bord de ses paupières, de furtives grimaces contractent
-son visage quand certaines invitées lui meurtrissent la bouche avec trop
-d’ardeur. Des Juifs s’emparent de son fauteuil, et l’emportent hors du
-logis, hissé sur la tête de l’un d’eux.</p>
-
-<p>Le mariée s’en va dominant la foule, le cortège noir des hommes qui,
-seuls, l’accompagnent au domicile conjugal.</p>
-
-<p>Dans la rue il fait clair et chaud. Le soleil se rit des brocarts
-éclatants et de l’entourage sordide. On dirait un mannequin de mardi
-gras promené dans les bas-faubourgs.</p>
-
-<p>Devant chaque maison, des Juives attendent, les mains pleines de sucre
-qu’elles frottent sur<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> les vêtements d’Isthir. Elles offrent aussi du
-lait, symbole d’abondance et de pureté. La mariée n’y touche pas, mais
-ses suivants se garderaient de manquer pareille aubaine. Ils vident au
-passage tous les verres. Celui dans lequel Isthir trempe ses lèvres, en
-arrivant chez l’époux, est aussitôt brisé à ses pieds.</p>
-
-<p>Le rabbin Tôbi s’approche alors de sa fille. Il la prend dans ses bras
-et la porte, au fond de la chambre nuptiale, sur le grand lit voilé de
-dentelles, où elle doit attendre jusqu’au moghreb, tandis que les
-invités festoieront.</p>
-
-<p>Déjà, les tables sont prêtes, on se verse à la ronde d’abondantes
-rasades de mahia<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
-
-<p>Ce soir, chacun s’en ira fort ivre, et l’époux s’approchera d’Isthir en
-titubant.</p>
-
-<p class="r">
-26 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Accablement d’une nuit chaude... insomnie!</p>
-
-<p>Inquiet, mal éveillé, l’esprit erre dans les ténèbres. L’oreille
-attentive écoute... elle néglige les sons familiers qui tissent la trame
-de la nuit, tintement monotone de l’eau, chants répercutés des coqs,
-pour capter d’imperceptibles bruits.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>A force d’épier, elle saisit: des souris grignotent,... la brise halette
-contre les vitres,... un insecte grimpe au mur et retombe,... les
-moustiques bourdonnent.</p>
-
-<p>Une chatte miaule, amoureuse. Soudain, sa plainte atroce, longue,
-stridente, fait palpiter le silence d’une souffrance aiguë qui s’apaise
-en ronronnements.</p>
-
-<p>Ah!... on marche au-dessus de nous... Folie!... on croit toujours
-entendre des pas dans la nuit... A-t-on parlé?... L’ombre vibre
-doucement. Tous les sens énervés cherchent à percevoir... Ce n’est
-rien... Mais voici qu’un son réel et lourd nous dresse en sursaut.</p>
-
-<p>Nous courons à la terrasse: trois silhouettes se détachent sur le bleu
-sombre du ciel,... ce sont des femmes. L’une d’elles gémit affalée, ses
-compagnes essayent de la relever. En nous voyant elles font un geste
-d’effroi, puis elles se précipitent vers nous, suppliantes, et baisent
-nos pieds.</p>
-
-<p>&#8212;O mon seigneur le hakem! O Lella! pardonne-nous!... Par votre vie,
-nous ne voulions pas le mal!</p>
-
-<p>&#8212;Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure?</p>
-
-<p>Elles ne répondent pas, elles implorent... mes yeux distinguent des
-visages connus.</p>
-
-<p>&#8212;Saadia! Khaddouje?</p>
-
-<p>Les femmes du tajer Ben Melih! Je comprends<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> et ne puis m’empêcher de
-rire... cette autre qui se plaint est Yakout, l’esclave favorite...</p>
-
-<p>&#8212;Es-tu blessée?</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! O calamité! Je suis tombée en sautant ce mur, mon pied
-s’est brisé, je ne puis plus marcher... O Prophète... Qu’allons-nous
-devenir? Le maître nous tuera!</p>
-
-<p>&#8212;Mais non! il tient à son bien. Vous lui avez joué tant d’autres tours
-et vous êtes toujours en vie...</p>
-
-<p>&#8212;O seigneur!... Par la tête de ma mère, je le jure, nos cœurs sont
-blancs! Nous allions seulement rendre visite à une amie.</p>
-
-<p>&#8212;Elle a une petite barbe, votre amie, et elle porte un turban?</p>
-
-<p>&#8212;O Lella! tu es avisée... Nous ne te cacherons rien, mais ne nous fais
-pas honte devant le hakem.</p>
-
-<p>J’accède à cette pudeur imprévue. Du reste mon mari, dès que j’ai
-reconnu les aventureuses, s’est éloigné discrètement. Je l’appelle à
-notre aide. Il s’agit de sauver ces femmes, tout en ménageant, pour une
-fois, l’honneur du marchand. Kaddour, que l’on a fait chercher, les
-reconduira par le chemin des terrasses. Mais les fugitives, tout à coup,
-ont pris une excessive réserve: elles me conjurent de ne pas les
-abandonner ainsi, seules, avec un homme!</p>
-
-<p>Nous partons en silence, tels des rôdeurs nocturnes. Il faut grimper,
-redescendre, escalader<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> les petites murettes. Des échelles, des cordes à
-linge nous prêtent parfois leur appui. Yakout entrave notre marche, nous
-la portons presque et elle se mord les lèvres pour contenir ses cris.</p>
-
-<p>Souvent nous nous arrêtons au-dessus d’une demeure, haletants, oppressés
-par la crainte d’avoir fait quelque bruit.</p>
-
-<p>Y a-t-il des gens qui écoutent dans la nuit?..... Tout dort... Les
-patios creusent des puits mystérieux; la ville m’apparaît comme en un
-cauchemar où l’on bute au milieu des obstacles, où l’on va sans fin, le
-cœur étreint d’angoisse.</p>
-
-<p>Louange à Dieu! Voici la demeure de Si Ben Melih. Une porte entr’ouverte
-sur l’escalier engloutit les trois femmes. Ce n’est point l’heure des
-remerciements. La nuit devient plus grise. Hâtons-nous!... Un muezzin
-jette au-dessus de Meknès la plainte religieuse du Feger; de tous les
-minarets, aussitôt, s’envolent les prières annonçant l’aube.</p>
-
-<p>Le ciel s’empourpre, la chaîne du Zerhoun apparaît en silhouette
-onduleuse, les choses perdent leur aspect bizarre et redeviennent
-normales. Pour une fois, la magie du décor me laisse insensible. Que
-dirait-on d’apercevoir la femme du hakem et son mokhazni sur la terrasse
-des voisins!</p>
-
-<p>Mais Allah nous avait écrit la sécurité! Délivrés de Yakout, notre
-retour s’accomplit plus vite et sans peine. Nul ne nous a vus.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>Seul, un ramier, au bord de son nid, nous contemple d’un œil étonné...</p>
-
-<p class="r">
-1ᵉʳ juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Toutes les femmes ce soir montent aux terrasses; un recueillement
-insolite plane au-dessus de leur assemblée... Elles ne bavardent point
-ni ne s’attardent en escalades pour rejoindre les voisines. Droites et
-graves, tournées vers l’Occident, elles inspectent le ciel où vacille un
-dernier reflet. Elles ne savent point qu’il est mauve, d’une nuance
-incertaine et délicieuse faite de tous les roses du couchant fondus en
-l’azur du jour, mais seulement qu’il y doit paraître le signe des temps
-attendus.</p>
-
-<p>Tout à coup une rumeur s’élève de la ville; les discordants hautbois<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
-ont déchiré le crépuscule et dominent la cantilène des muezzins... Les
-femmes y répondent par des yous-yous suraigus; les enfants courent en
-criant l’heureuse nouvelle, les passants se la confirment d’un air ravi:
-la première lune du Ramadan est apparue!</p>
-
-<p>Quelle joie! Tous les cœurs sont en liesse, excités par la perspective
-des jours inhabituels, qui ne seront point comme les autres jours, qui
-rompront le cours monotone de la vie! Pourtant<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> ce seront des jours si
-cruels et trop longs en cette saison d’été, où, depuis la naissance de
-l’aube jusqu’à l’agonie dorée du moghreb, toutes les abstinences
-mortifieront les serviteurs d’Allah: abstinence de nourriture, de
-boisson, de tabac, abstinence d’amour... Mais ils débutent par une fête.</p>
-
-<p>Chacun s’affaire pour le premier repas nocturne, et, bien qu’il fût
-prévu depuis longtemps et même préparé, la foule se presse autour des
-marchands. Une odeur de friture domine tous les relents des souks, les
-saucisses rissolent, les beignets s’entassent; les petites lampes à
-huile, allumées au fond des échoppes, révèlent l’amoncellement des
-victuailles. De bons bourgeois, dignes et blancs, promènent les melons
-et les figues précoces qu’ils viennent d’acheter.</p>
-
-<p>Voici les nuits sans sommeil, les souffrances du jeûne, l’épuisement, la
-soif torturante... Nul n’y songe.</p>
-
-<p>La brûlante harira fume dans toutes les demeures.</p>
-
-<p>Gloire à Dieu! Monseigneur Ramadan est arrivé!<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-12 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Ce ne sont que gens las et dolents, mines creuses, regards ternes, ou
-brillants de fièvre, dans les visages émaciés. Les bons bourgeois
-replets ont perdu leur air jovial en même temps que leurs joues. Ils
-somnolent tout le jour au hasard des sofas et se réveillent très
-grognons, la bouche mauvaise et sèche. Ils se montrent tyranniques,
-exigeants, emportés. Les esclaves travaillent à contre-cœur avec des
-gestes mous; les femmes redoublent de jalousie... Les ménages se
-désunissent, les meilleurs amis se brouillent; partout on entend des
-disputes et des criailleries. La moindre chose irrite les nerfs trop
-tendus et prend la proportion d’un drame; jamais on ne vit tant de
-plaideurs aux audiences du pacha. Pour un morceau de viande, pour un
-fruit écrasé, pour un mot, des hommes s’empoignent férocement, une lueur
-de meurtre au fond des yeux. Les voix s’éraillent en injures gutturales:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’Il maudisse ton père, ô fils d’esclave!</p>
-
-<p>&#8212;O fils du fainéant cet autre!</p>
-
-<p>&#8212;Qu’Il maudisse ton père et ta tribu!</p>
-
-<p>&#8212;O fils du vagabond!</p>
-
-<p>&#8212;N’as-tu pas honte, ô le plus vil des hommes, qui fais des actions de
-femmes!<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi rougirais-je? Je vaux mieux que toi. Les gens me connaissent
-et la tribu témoignera.</p>
-
-<p>&#8212;Qui es-tu? Homme vivant au crochet des femmes! Serviteur de p...! qui
-rassemble les babouches de tes maîtresses!</p>
-
-<p>&#8212;O Dieu! Écoute-le! Lui qui a prostitué sa mère à un Juif!</p>
-
-<p>&#8212;Fils de brigand!</p>
-
-<p>&#8212;Fils de voleur! Fils de coupeur de routes!...</p>
-
-<p>... L’éclair d’un poignard zigzague dans l’air, un peu de sang macule un
-burnous. Les cris sont devenus de rauques hurlements, une mêlée générale
-met aux prises tous les passants.</p>
-
-<p>Qu’y a-t-il?... Pourquoi cette tragique querelle?</p>
-
-<p>C’est que El Ghali, le forgeron, a pris un peu d’eau à la cruche de son
-voisin pour en arroser un pot de basilic...</p>
-
-<p>La troupe des énergumènes s’éloigne en vociférant. Et le Pacha va faire
-donner cent coups de bâton à tous les combattants qui n’auront pas
-glissé quelques douros entre les doigts de ses mokhaznis...</p>
-
-<p>La rue retombe dans sa torpeur silencieuse et chaude.</p>
-
-<p>J’entre chez Si Larbi el Mekki à qui je dois remettre un message.</p>
-
-<p>Le soleil flambe sur les mosaïques de la cour, l’ombre des arcades
-descend à peine, toute courte et cassée, au bas de la muraille. Derrière
-les ten<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>tures de mousseline, les femmes dorment dans le désordre des
-pièces; nulle ne m’appelle au passage. Meftouha la négresse me précède
-toute gémissante:</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! Que je suis lasse par ce temps! Monseigneur Ramadan me
-tue!</p>
-
-<p>Elle ne songe même pas à me poser les mille aimables et vaines questions
-d’usage, auxquelles j’aurais répondu par mille autres questions,
-également aimables et non moins vaines. Pourtant, au moment de
-m’introduire chez son maître, elle interrompt ses plaintes pour me dire
-d’un air mystérieux:</p>
-
-<p>&#8212;Ce matin, l’intendant de Si Larbi a ramené de Fès une nouvelle
-esclave...</p>
-
-<p>&#8212;En vérité! Comment est-elle?</p>
-
-<p>Meftouha grimace sans répondre, elle entr’ouvre la lourde porte de
-cèdre.</p>
-
-<p>Mes yeux éblouis ne perçoivent rien tout d’abord, en la salle somptueuse
-et fraîche, refermée sur l’ombre comme un coffret.</p>
-
-<p>Si Larbi et quelques amis gisent affalés parmi les coussins. Hadj Hafidh
-ronfle avec conviction, les autres s’étirent et bâillent. A travers la
-croisée ils surveillent les progrès de l’ombre qui, insensiblement,
-allonge ses arcades sur le sol.</p>
-
-<p>&#8212;Encore cinq heures jusqu’au moghreb!</p>
-
-<p>La conversation languit. Ils se taquinent entre eux avec des
-plaisanteries toujours répétées.</p>
-
-<p>&#8212;Si Mohammed! Tu sembles altéré. Veux-tu<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> prendre une tasse de thé ou
-du sirop de grenades?...</p>
-
-<p>&#8212;Allah te bénisse! Je n’ai besoin de rien.</p>
-
-<p>&#8212;Que cherches-tu?... Ta tabatière?... Voici la mienne.</p>
-
-<p>Si Larbi, à demi soulevé de ses coussins, tend au vieillard la petite
-boîte de corne pleine d’odorante neffa.</p>
-
-<p>Si Mohammed détourne la tête, mais ses narines palpitent et,
-instinctivement, il esquisse le geste du priseur...</p>
-
-<p>Tentation! Suprême et trop douloureuse tentation!</p>
-
-<p>Puis, une interminable discussion use le temps, sur le point de savoir
-s’il reste encore quinze ou seize jours de jeûne... Les pénibles heures
-passent plus lentes chez les riches oisifs, prostrés dans leur fatigue,
-que pour les pauvres diables contraints au travail quotidien.</p>
-
-<p>D’un suprême effort Si Larbi se lève, afin de me reconduire. En
-traversant le patio, il me désigne la nouvelle esclave, une négresse
-toute jeune, ferme et luisante comme un beau marbre. L’œil du maître
-brille et s’éteint aussitôt...</p>
-
-<p>... C’est Ramadan! Quatre heures encore jusqu’au moghreb!<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-8 août.<br />
-</p>
-
-<p>Jour de lamentations, jour de deuil.</p>
-
-<p>Les Juifs pleurent la chute de Jérusalem, où ils étaient rois, heureux
-et fiers...</p>
-
-<p>Simouel Atia, le bijoutier, me presse de le suivre dans sa petite ville
-aux murailles bleues. Il me promet le spectacle d’un peuple désespéré.</p>
-
-<p>&#8212;Depuis hier, me dit il, nos demeures ont été dépouillées de leurs
-tapis, car un sol nu convient à ceux qui gémissent dans la douleur...</p>
-
-<p>Aussitôt franchie la porte du Mellah, nous tombons en pleine cohue. On
-se pousse, on s’écrase, on se dispute. Il y a des cris, des rires, un
-familier tintement de monnaie; les gamins blêmes se faufilent entre les
-groupes, chacun tient un jouet ou un gâteau. La foule se fait plus dense
-autour des marchands accroupis à terre, derrière leurs étalages. Ils
-vendent des courges, des melons, des pastèques ouvertes à la chair
-juteuse, des concombres tortillés et raides. D’autres ont un petit bazar
-européen, où les femmes trouvent des colliers en perles dorées, des
-miroirs, des peignes, des savons au musc. Mais il y a surtout des
-confiseries splendidement garnies: les meringues s’empilent, savoureuses
-et légères, à côté des<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> sucreries écarlates, des gâteaux d’amandes, des
-biscuits, des dragées aux vives couleurs, des pâtes qui s’étirent comme
-les guimauves de nos foires, et où s’engluent les mouches gourmandes.</p>
-
-<p>Les garçons teigneux, les fillettes aux longs visages, ouvrent d’envie
-leurs yeux, à la vue de tant de choses excellentes, et ils hésitent dans
-leur choix, en tendant au marchand des liards crasseux. Ils pourraient
-acheter des cacahouètes, des noix, des joujoux... Un vieux Juif, au nez
-purulent, souffle en de petites amphores pleines d’eau, afin d’en tirer
-des roulades et des pépiements de rossignol... Pour un guirch<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> les
-enfants émerveillés soufflent après l’ignoble vieux, dans ces jouets
-qu’il leur vend...</p>
-
-<p>Une joyeuse animation épanouit le Mellah... Est-ce donc ainsi que les
-Juifs déplorent la perte de Sion, le jour maudit où leur peuple fut
-dispersé à travers le monde et y devint la plus lamentable des races?...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! me dit Simouel, ceci est seulement la fête des petits. Nous autres
-ne faisons provision de gâteaux que pour la nuit, car nous sommes dans
-le jeûne à présent...</p>
-
-<p>Des synagogues entr’ouvertes s’échappe une confuse rumeur. Les hommes
-accroupis sur les nattes et balançant leurs bustes d’avant en arrière,
-chantent avec des airs vraiment attentifs. Mais<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> d’autres circulent et
-causent à haute voix de choses très profanes.</p>
-
-<p>Je me souviens de cette synagogue tunisienne, tout illuminée pour les
-Pâques, où les femmes faisaient cuire leur dîner à côté des gens en
-prières, tandis qu’un gosse se traînait au ras du sol, bien campé sur
-son petit pot.</p>
-
-<p>Pour avoir pénétré chez les Juifs africains, on comprend mieux le geste
-de Jésus chassant les marchands du temple...</p>
-
-<p>Des femmes reviennent du cimetière, uniformément enveloppées de châles
-blancs qui remplacent aujourd’hui les châles aux couleurs acides. Elles
-ont une démarche grave et je pense enfin trouver auprès des morts un
-émouvant désespoir.</p>
-
-<p>Les tombes, en forme de sarcophages, étincellent au soleil comme des
-mottes de neige. Petite cité soigneusement passée à la chaux, toute
-propre, toute radieuse.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, d’antiques pierres grises s’effritent dans les
-broussailles, ainsi que de vieux ossements.</p>
-
-<p>Ce sont les sépulcres des anciens Juifs de Meknès, dont on ignore même
-les noms... Au jour de la désolation, ils récitaient, eux aussi, des
-psaumes dans les synagogues et achetaient des bonbons... mais leur vie
-s’écoula pleine de terreur sous un ciel inhospitalier. Nul ne vient plus
-gémir sur leur tombe... Les pleureuses se réunissent à côté dans le
-pimpant cimetière nouveau.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Je m’approche d’un petit groupe d’où montent des cris.</p>
-
-<p>Oh! ces vieilles! ces effrayantes vieilles sans âge, aux chairs flasques
-ou desséchées, véritables sorcières réunies pour des incantations! Leurs
-yeux, d’eau trouble et jaunâtre, clignotent au fond des orbites, leurs
-bouches ouvrent des trous sombres que hérisse une seule dent cariée...
-Elles portent des boléros d’or terni, des satins sans reflets...
-étranges costumes surannés dont les bleus, les verts et les roses
-achèvent de s’éteindre sous la crasse.</p>
-
-<p>Toutes, avec leurs bras décharnés et leurs mains crochues, elles font
-les gestes du désespoir, griffant leurs faces de spectres... mais leurs
-doigts n’approchent point des joues, car elles ont soin de laisser une
-bonne distance entre leurs ongles et leurs visages. Elles répondent aux
-stances de la chanteuse principale par des aboiements scandés qui
-voudraient être lugubres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.<br /></span>
-<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, sont tombés tous ses remparts.<br /></span>
-<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! ô la belle des cités!<br /></span>
-<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître les veaux!<br /></span>
-<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! là des palais et des hammams.<br /></span>
-<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, on y fait paître des ânes.<br /></span>
-<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! Jadis abondances et festins,<br /></span>
-<span class="i0">Dressez les tables, apportez les grands plats!<br /></span>
-<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, famine et malédiction!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Ha wou! wou! wou! hurlent les pleureuses en griffant le vide.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.<br /></span>
-<span class="i0">Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers.<br /></span>
-<span class="i0">Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne.<br /></span>
-<span class="i0">A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans.<br /></span>
-<span class="i0">On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux.<br /></span>
-<span class="i0">N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres,<br /></span>
-<span class="i0">Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit!<br /></span>
-<span class="i0">A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>!<br /></span>
-<span class="i0">Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Ha wou! wou! wou!</p>
-
-<p>Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains
-s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses,
-entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien
-ne saurait rougir.</p>
-
-<p>&#8212;Ha wou! wou! wou!</p>
-
-<p>Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de
-bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers
-échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem:</p>
-
-<p>&#8212;Ha wou! wou! wou!</p>
-
-<p class="r">
-9 août.<br />
-</p>
-
-<p>Elles sont accroupies sur les divans, éblouissantes et graves. Elles
-portent des caftans de bro<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span>cart, des tfinat en impalpables gazes
-nuancées comme des arcs-en-ciel, des colliers aux tremblantes
-pendeloques, des anneaux d’oreilles alourdis de pierreries, des
-ferronnières endiamantées.</p>
-
-<p>Une robe en soie «safran» irrite le satin vert émeraude qui l’avoisine,
-un «soleil du soir» se pâme auprès d’un «bleu geai» et tous les roses,
-tous les jaunes, tous les oranges se provoquent en de muets combats
-exaspérés.</p>
-
-<p>Les visages mats, bruns et noirs restent calmes dans la mêlée ardente
-des couleurs, les paupières battent lentement sur les longs yeux aux
-sombres pupilles... Elles ne bougent pas, ne parlent pas, figées en
-leurs splendeurs, investies de cette dignité des parures et de la fête.</p>
-
-<p>On dirait une assemblée de poupées.</p>
-
-<p>La plus âgée n’atteint pas onze ans, les plus jeunes ont passé deux ou
-trois Ramadans... Très dignes, elles boivent le thé en des verres bleus,
-rouges et dorés; parfois elles battent des mains pour accompagner les
-chants des musiciennes improvisées. Celles-ci, tapant sur leurs tarijas,
-et secouant leurs tambourins, se démènent avec des airs tendus, crispés,
-enamourés, de vraies cheikhat. Et leurs voix pointues s’efforcent d’être
-rauques:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O dame! ô ma maîtresse! ô dame! ô mignonne!<br /></span>
-<span class="i0">Rien n’arrive qui ne soit écrit.<br /></span>
-<span class="i0">O censeur, pardonne!<br /></span>
-<span class="i0">Les amants sauront m’excuser...<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Aujourd’hui j’ai vu ma gazelle,<br /></span>
-<span class="i0">Mon cœur s’est embrasé.<br /></span>
-<span class="i0">Je lui parlai d’un clin d’œil:<br /></span>
-<span class="i0">«Viens, ô belle, sur mon sein!»<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je suis las de pleurer<br /></span>
-<span class="i0">Et ne cesse de pleurer.<br /></span>
-<span class="i0">Je suis las de souffrir<br /></span>
-<span class="i0">Et ne cesse de souffrir.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je ne puis avaler aucun mets,<br /></span>
-<span class="i0">Je ne puis goûter le sommeil;<br /></span>
-<span class="i0">Mon amour est accablant,<br /></span>
-<span class="i0">Je succombe sous le fardeau.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Verse le remède, ô dame!<br /></span>
-<span class="i0">Il faut me soigner<br /></span>
-<span class="i0">Avec les feuilles du caroubier<br /></span>
-<span class="i0">Et les baisers de ma belle.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Les bougies brûlent dans le chandelier<br /></span>
-<span class="i0">Aux branches écartées,<br /></span>
-<span class="i0">L’amoureux se réjouit,<br /></span>
-<span class="i0">Étendu près de l’amoureuse.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Elle est plus étincelante<br /></span>
-<span class="i0">Que les flambeaux allumés,<br /></span>
-<span class="i0">Elle est plus brûlante<br /></span>
-<span class="i0">Que la flamme des cierges!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Qu’ils me blâment, ô dame!<br /></span>
-<span class="i0">O Dame! qu’ils m’inculpent!<br /></span>
-<span class="i0">L’amour trouble mon esprit<br /></span>
-<span class="i0">Et j’invoque la mort!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Enivrée par la musique, une fillette se lève et se met à danser. En
-cadence, les pieds teints au henné frappent le tapis, sans bouger
-presque de<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> place; les khelkhalls d’argent s’entrechoquent, les petites
-hanches ondulent et le puéril visage impassible, chargé d’or, garde les
-yeux levés vers le ciel en une extase...</p>
-
-<p>La danseuse peut bien avoir quatre ans.</p>
-
-<p>Une autre vient la rejoindre, une négrillonne du même âge, dont les
-cheveux crépus s’ébouriffent au sommet du crâne comme un panache. Puis
-les deux petites s’avancent, le corps tendu en offrande, elles
-s’inclinent devant moi d’une brusque génuflexion. Je leur colle au
-milieu du front une piécette d’argent et elles reprennent leurs danses.</p>
-
-<p>La maallema Feddoul, très fière d’offrir une si brillante fête à ses
-élèves, me les désigne:</p>
-
-<p>&#8212;Saadia, fille d’un notaire,... cette autre, fille d’un marchand
-«rassasié»... Lella Zeïneb, qui dansait, est née du Chérif Mouley
-Zidan...</p>
-
-<p>Je connais déjà les petites brodeuses. J’aime à les voir, aux heures de
-travail, accroupies autour de leur maîtresse, la tête penchée, l’air
-attentif. Avec leurs simples vêtements de laine et de mousseline, leurs
-nattes bizarrement tressées, elles n’ont point ces déroutantes allures
-de dames qu’elles affectent à présent.</p>
-
-<p>Les plus jeunes tracent, d’une aiguille maladroite, des dessins
-zigzaguants, sur des chiffons très sales... qui furent blancs. Les
-aînées pénètrent le secret des anciens ornements compliqués et
-réguliers, pour lesquels on ne s’aide d’aucun dessin.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>Et l’on fait une belle fête quand l’une d’elles termine son canevas, où
-tous les vieux points de Meknès pressent leurs arabesques aux chaudes
-couleurs.</p>
-
-<p>Mais c’est avec des plus hautes préoccupations qu’elles s’assemblent
-aujourd’hui: ces fillettes se réjouissent et se parent afin de célébrer
-«la saignée d’été».</p>
-
-<p>Voici le barbier, un tout jeune garçon, car un homme ne saurait pénétrer
-en ce harem. Il s’installe auprès de la fontaine où l’eau tinte. Une
-fillette vient s’accroupir devant lui, elle tend le bras.</p>
-
-<p>Du bout de son rasoir, l’apprenti barbier y trace des losanges et des
-dessins,... des filets rouges sillonnent la peau ambrée,
-s’entre-croisent et se mêlent. L’enfant a bientôt les bras tout
-ensanglantés.</p>
-
-<p>Lorsque cela coule trop fort, brouillant le travail, l’apprenti barbier
-verse un peu d’eau.</p>
-
-<p>Le visage de la petite ne reflète aucune émotion.</p>
-
-<p>&#8212;Non, me répond-elle, ça ne fait pas bien mal, ça pique seulement.</p>
-
-<p>Une autre fillette lui succède, puis une autre... et vingt-deux fois, le
-barbier écorche harmonieusement les bras, maigres ou potelés, de toutes
-couleurs.</p>
-
-<p>La maallema surveille l’opération, désigne les petites à tour de rôle.
-Elles arrivent sans crainte,<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> fières de se soumettre à la coutume. Lella
-Zeïneb, la danseuse en miniature, tend ses bras de bébé qui font encore
-de petits bourrelets gras aux poignets.</p>
-
-<p>Une flaque pourpre s’étale près de la fontaine, un grand silence
-recueilli plane... Toutes, elles ont conscience d’accomplir un rite,
-dont elles ignorent le sens, mais qui les hausse à la dignité de femmes.
-Et l’on ne sait plus très bien quelle mentalité peuvent avoir ces
-précoces fillettes si sérieuses, aux vêtements, aux bijoux, aux gestes
-identiques à ceux de leurs mères. Elles s’étudient à exagérer la
-ressemblance; leurs visages reflètent les mêmes sentiments.</p>
-
-<p>Une jeune femme trace des ornements au carmin sur les bras dont le sang
-a cessé de couler. On attend le départ du barbier pour reprendre les
-chants et les réjouissances qui dureront jusqu’à la nuit.</p>
-
-<p>Étrange amusement de petites filles que cette fête sanglante!</p>
-
-<p>Il me semble saisir, en leurs prunelles enfantines, d’incompréhensibles
-lueurs inquiétantes, des lueurs assoupies qui flamberont plus tard...</p>
-
-<p>O poupées! trop splendides et trop graves!<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-25 août.<br />
-</p>
-
-<p>Accablée, trébuchante, je suis Kaddour à la distance respectueuse qui
-convient... Car, aujourd’hui, Kaddour est un Marocain, accompagné de cet
-être méprisable, qu’il ne regarde même pas, une femme du peuple.</p>
-
-<p>Ainsi que les riches Musulmanes,&#8212;pour me rendre aux fêtes, la nuit,
-mystérieusement,&#8212;j’ai pris l’habitude des fins cachemires, des
-djellabas légères, des mules aux très confortables selles cramoisies et
-aux larges étriers d’argent. En sorte que,&#8212;transformée en femme de bien
-petite condition, circulant sans honte au milieu du jour,&#8212;j’étouffe
-dans l’enveloppement pesant et chaud d’un haïk en laine rude.</p>
-
-<p>Je vois à peine clair pour me diriger, par l’étroite fente des linges
-qui s’enroulent à mon visage; mes babouches déformées butent contre les
-cailloux... les poulets que je tiens gauchement, à travers l’étoffe des
-draperies, augmentent encore mon malaise. Ils s’agitent, battent des
-ailes... ils vont s’échapper. Kaddour, indifférent, continue son chemin.</p>
-
-<p>Découragée, je maudis Lella Oum Keltoum qui eut l’idée fâcheuse de
-m’envoyer ainsi porter son<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> offrande au marabout Mouley Ahmed, afin de
-s’en attirer la bénédiction.</p>
-
-<p>Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et,
-n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de
-l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant
-d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui
-ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais
-peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Il ne semble
-point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour
-cela qu’il est saint!</p>
-
-<p>Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre
-émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et
-le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et
-n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et
-supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir
-l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une
-femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses
-cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui,
-entretenait à ses côtés un petit canoun allumé.</p>
-
-<p>Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable
-d’exploiter la baraka d’un<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> saint, voulut joindre ses soins à ceux de la
-pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles
-cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed
-ruminait en silence.</p>
-
-<p>Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le
-serviteur et la servante en dévotion du saint homme.</p>
-
-<p>Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses
-miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion.
-Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et
-l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il
-eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi
-honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et
-précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger.</p>
-
-<p>Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum
-eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta
-seulement de choisir des coqs parfaitement noirs.</p>
-
-<p>Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend
-à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous
-approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux
-serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces
-poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour.</p>
-
-<p>Après quelques pourparlers entre Kaddour et<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> lui,&#8212;je me tiens
-modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;&#8212;il nous
-introduit auprès du marabout.</p>
-
-<p>Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et
-plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs
-travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y
-mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes
-pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées.</p>
-
-<p>Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux
-enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs,
-des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes.</p>
-
-<p>Des cages de jonc, où roucoulent des tourterelles, se balancent devant
-l’entrée. Des cierges flambent dans les niches; une odeur d’encens se
-mêle aux exhalaisons des pauvres pèlerins.</p>
-
-<p>Mouley Ahmed est devenu un saint très somptueux. Lui-même, bien vêtu,
-propre, sa face rougeaude, aux yeux vagues, correctement entretenue par
-le barbier, il semble un riche bourgeois repu, plutôt qu’un marabout
-dont la sainteté consistait précisément à vivre crasseux et demi-nu,
-sous le soleil et sous la pluie...</p>
-
-<p>Dévots et dévotes passent tour à tour devant Mouley Ahmed qui les
-regarde idiotement, et profère des sons absurdes.</p>
-
-<p>Les dons s’entassent, les piécettes tombent à<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> ses pieds, sans même
-qu’il s’en aperçoive. Mais le pieux serviteur a l’œil...</p>
-
-<p>Une femme recueille, sur un linge, le filet de salive qui s’écoule entre
-les lèvres de Mouley Ahmed et s’en frotte religieusement le visage. Une
-autre, prosternée devant le marabout, marmotte des oraisons. Je préfère
-suivre cet exemple, et, lorsque arrive mon tour d’aborder le saint
-homme, je m’accroupis et m’incline, en murmurant, au nom de Lella Oum
-Keltoum, les paroles qu’elle me fit apprendre:</p>
-
-<div class="blockquot1"><p><i>«Allah, Il n’y a d’autre Dieu que lui! Le Vivant, L’Immuable!</i></p>
-
-<p>»<i>Ni l’assoupissement, ni le sommeil ne peuvent rien sur lui.</i></p>
-
-<p>
-»<i>Tout de la terre et des Cieux Lui appartient.</i>»<br />
-»<i>Qui peut intercéder auprès de Lui sans sa permission?</i><br />
-</p>
-
-<p>»<i>Les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’Il a voulu leur
-apprendre. Il sait ce qui est devant et derrière eux.</i></p>
-
-<p>»<i>Son siège s’étend sur les cieux et sur la terre, il n’a aucune
-peine à le garder.</i></p>
-
-<p>»<i>Il est le Très-Haut, le Sublime<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</i></p>
-<p>&#160;</p>
-<p>»<i>O Dieu, O Clément, O Protecteur! par ta grâce et par
-l’intervention de ton serviteur Mouley Ahmed, délivre-moi de mes
-ennemis, de ceux qui veulent ma perte.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<p>»<i>Délivre-moi de l’esclave au cœur plus noir que le visage, et de
-ses entreprises, Que son foie éclate, que sa tête se trouble, que
-sa bouche rejette tous les aliments, si elle s’obstine en sa
-perfidie.</i></p>
-
-<p>»<i>Délivre-moi du vieillard! Délivre-moi du mariage avec lui et de
-son affliction! Accable-le de ta colère! Éloigne-le de ma demeure!
-Que ses cheveux, ses dents, et les poils de sa barbe tombent! Que
-sa virilité se glace, s’il cherche à s’emparer de moi contre ma
-volonté!</i></p>
-
-<p>»<i>Par Mouley Ahmed, le Vénéré!</i></p>
-
-<p>»<i>O Terrible, O Dangereux, O Vengeur.</i>»</p></div>
-
-<p>J’ai récité l’invocation sans en omettre une parole, je tiens à remplir
-consciencieusement le rôle accepté. En outre, cela me donne l’occasion
-d’observer Mouley Ahmed, entre la fente de mes voiles. Le saint homme
-reste impassible, il bave... Je n’obtiens pas un geste, pas même un
-grognement indiquant si ma requête est agréée.</p>
-
-<p>Alors, le pieux serviteur qui m’assiste,&#8212;il a dévotement reçu les
-piécettes ajoutées aux poulets noirs, et certes, je suis une pèlerine à
-ménager!&#8212;me dit avec conviction:</p>
-
-<p>&#8212;O fortunée, sache que tes désirs seront exaucés, car Mouley Ahmed n’a
-pas cessé de prier pour toi, tout le temps de ton imploration...<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-27 août.<br />
-</p>
-
-<p>Montons aux terrasses! La chaleur est trop écrasante, on se sent
-asphyxier en l’étuve des pièces. Là-haut, tout au moins, nous aurons de
-l’air, nous respirerons!...</p>
-
-<p>Les montagnes découpent brutalement leurs silhouettes arides; les
-troupeaux dévalent des collines jaunes et pelées; une odeur
-poussiéreuse, desséchante et chaude arrive dans le vent qui passa sur
-tant de déserts et de rocs ardents... Il n’y a plus d’herbe, plus de
-verdure, plus de couleurs. Tout se confond en une seule teinte
-monotone,&#8212;la teinte du bled,&#8212;les arbres, les maisons, les moutons, les
-chameaux, les bédouins et le ciel, pareillement fauves, implacablement
-fauves!</p>
-
-<p>Morne pays d’Afrique, plus immense en sa désolation d’été, plus
-grandiose et plus vrai que sous l’enchantement fleuri du printemps!</p>
-
-<p>Apre jouissance d’être enveloppée dans l’haleine brûlante du Chergui, de
-sentir ce goût de sable qui craque entre les dents. Volupté de la
-chaleur en un tel décor!</p>
-
-<p>... L’horizon s’obscurcit, se fait plus dense et menaçant; les figuiers,
-tordus sous la rafale, disparaissent avec le coteau; les montagnes
-s’effacent,<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span> la ville n’existe plus. Un brouillard de poussière abolit
-le ciel et toutes choses de la terre; des éclairs livides déchirent ces
-nuages desséchés qui ne donneront point d’eau... On suffoque... On croit
-mourir...</p>
-
-<p>Il faut fuir dans l’ombre des pièces à l’atmosphère pesante... Fermez
-les fenêtres et les portes! Obstruez toutes les issues!... Une épouvante
-trouble nos âmes.</p>
-
-<p>Hantise du Coran aux stances prophétiques, inspirées sans doute un soir
-de chergui:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Lorsque le ciel sera ployé,<br /></span>
-<span class="i0">Que les étoiles tomberont,<br /></span>
-<span class="i0">Que les montagnes deviendront des amas de sable dispersé,<br /></span>
-<span class="i0">Que les femelles de chameaux râleront abandonnées,<br /></span>
-<span class="i0">Que les bêtes sauvages se réuniront en troupes.<br /></span>
-<span class="i0">Lorsque la feuille du Livre sera déroulée;<br /></span>
-<span class="i0">... Lorsque les brasiers de l’enfer brûleront avec fracas,<br /></span>
-<span class="i0">... Malheur en ce jour aux incrédules!<br /></span>
-<span class="i0">Allez au supplice que vous aviez traité de mensonge!<br /></span>
-<span class="i0">Allez dans l’ombre qui fourche en trois colonnes<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,<br /></span>
-<span class="i0">Qui n’ombrage pas et ne vous servira nullement pour garantir des flammes!<br /></span>
-<span class="i0">Malheur en ce jour aux incrédules!»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="r">
-5 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure
-s’adosse à notre demeure.<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> C’est à cet appui robuste et bien bâti
-qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière.</p>
-
-<p>De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses,
-ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges
-de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très
-anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage...
-Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses,
-bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent
-au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent...
-Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore
-«les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec
-précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les
-yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent
-la suprême fête de vie dans ce squelette de maison.</p>
-
-<p>Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le
-chien de l’eau<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le
-tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font
-rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd
-ronflement des tambours. Elles irritent, elles impres<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span>sionnent. On
-craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur
-vacarme.</p>
-
-<p>Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui
-affecte fâcheusement l’époux...</p>
-
-<p>Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs
-inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me
-confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de
-tête qui en disent long:</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!...
-Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa<a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, mais une
-sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le
-siroual<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>!</p>
-
-<p>Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage
-le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant,
-les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au
-bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite
-cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le
-moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans
-cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament
-leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des
-tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois
-petits fan<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>tômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent
-près de ma chambre avec une impatience non dissimulée.</p>
-
-<p>Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine,
-traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade
-flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis
-les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie
-d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une
-étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se
-boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> de velours accuse
-la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de
-chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des
-coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en
-mousseline.</p>
-
-<p>Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des
-noces, où l’on me fait signe de pénétrer.</p>
-
-<p>Une température suffocante s’emprisonne derrière les rideaux et l’on y
-voit à peine à la lueur des cierges. Je distingue cependant un paquet
-d’étoffes, une forme immobile dont, un instant pour moi, une vieille
-soulève les voiles.</p>
-
-<p>Je ne sais plus très bien s’il faut ajouter foi au sortilège, en
-contemplant cette mariée simiesque<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> et luisante sous le fard, ou si,
-plutôt, Mohammed le vannier n’est point paralysé par une telle
-hideur!... Pauvre fille, à quoi songe-t-elle tout le jour, dans son coin
-sombre, en l’attente des nuits qui renouvellent sa déception?... Sans
-doute elle se croit belle, puisqu’on l’a parée, revêtue de caftans
-multicolores, chargée de bijoux et de verroteries...</p>
-
-<p>Les voiles retombent. Je félicite la vieille, comme il convient, sur sa
-vilaine petite mariée, et je forme des vœux pour son bonheur.</p>
-
-<p>Hors du ktaa, il semble que l’on respire un peu, malgré l’encombrement
-de la chambre. On me désigne la place d’honneur sur le sofa, en face de
-la porte. J’aperçois la cour au sol inégal entre le délabrement des
-murailles chevelues d’herbes; une vigne étend sa treille au-dessus de
-cette misère en fête.</p>
-
-<p>Il me faut accepter le thé, qu’on me présente en un verre poisseux,
-autour duquel voltigent des guêpes, et j’ai grand’peine à échapper aux
-restes de couscous et aux carcasses de poulets, dont une douzaine de
-mains ont déjà retiré la chair et tripoté les os. Mais ils me sont
-offerts avec tant de bonne grâce, une si insinuante amabilité, que
-j’invente je ne sais quel prétexte pour excuser mon absence d’appétit...
-Et puis, au bout du patio, cette tenture décolorée, d’où sort un
-perpétuel bourdonnement et qui semble, par moments, gonflée de yous-yous
-et de cris, irrite<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> ma curiosité. J’ai hâte de connaître les
-réjouissances féminines. Je n’ignore pas que la maison ne comporte
-qu’une seule chambre, celle-là même où se tiennent les hommes et où
-languit la noire mariée.</p>
-
-<p>Une vieille esclave, louée ou prêtée pour les noces, en même temps que
-le haïti de velours, les tapis, les matelas, les coussins, le plateau et
-les tasses à thé, m’introduit dans le harem. C’est une sorte de réduit
-qui sert habituellement de cuisine et de «pièce aux ablutions»<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Les
-parois et le plafond, si bas qu’on ne peut se tenir debout sans courber
-la tête, sont noircis de fumée, luisants de crasse, et la bouche
-d’égout, ouverte dans un coin, répand des odeurs pestilentielles. Une
-dizaine de femmes s’écrasent dans ce taudis, vêtues de satins éclatants,
-l’air heureux et compassé qu’il sied d’affecter en la circonstance.</p>
-
-<p>Les plus âgées restent accroupies sur des nattes qui couvrent la terre;
-d’autres aident la «maîtresse des choses» à préparer le festin du soir.
-Les parfums de graisse, d’huile, d’aromates, de fleurs d’oranger, de
-chair humaine en moiteur et de fards, mêlée aux exhalaisons de
-l’endroit, composent la plus nauséabonde, la plus irrespirablement
-infecte des atmosphères. Mais personne n’en semble incommodé. J’aperçois
-mes trois petites filles radieuses, l’œil ardent, la mine un<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> peu folle.
-Elles chantent en battant des mains. Et tout à coup, soulevées par
-l’enthousiasme général, elles s’unissent aux yous-yous qui, bien au delà
-du réduit misérable, dans toutes les demeures alentour, vont porter le
-trouble au cœur des femmes et réveiller l’émoi voluptueux des noces, des
-toilettes et des fêtes!</p>
-
-<p class="r">
-19 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Kenza tourmente une dent de lait prête à tomber... elle l’enlève enfin.
-Un filet de sang glisse entre ses lèvres.</p>
-
-<p>&#8212;Prends un peu d’eau pour te laver, lui dis-je.</p>
-
-<p>Kenza ne veut rien écouter. Il importe avant tout d’accomplir les rites.
-Elle grimpe à la terrasse et lance la dent vers le ciel, en suppliant,
-très grave:</p>
-
-<p>&#8212;Œil du soleil, je te donne une dent d’ânillon, rends-moi une dent de
-gazelle!</p>
-
-<p>Tout est bien! Kenza se sent tranquille et satisfaite, car, pour
-l’avenir, elle vient d’assurer un peu de beauté à son visage.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-28 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux.</p>
-
-<p>Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine
-et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le
-vannier.</p>
-
-<p>Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu.</p>
-
-<p>Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari
-ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir
-même, on sortit le siroual.</p>
-
-<p>Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour.</p>
-
-<p>Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et
-querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence
-pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa
-belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits.</p>
-
-<p>Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que
-sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses
-des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa
-bru.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>Il faut avoir pitié des épouses trop laides.</p>
-
-<p>&#8212;O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au
-moment où elle enfante! crie la mégère.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante.</p>
-
-<p>&#8212;Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les
-gens jugeront.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les
-jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants.</p>
-
-<p>&#8212;O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon
-mari!</p>
-
-<p>&#8212;N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk?</p>
-
-<p>&#8212;Moi! fille de bonne maison et bien apparentée!</p>
-
-<p>&#8212;S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre
-épouse.</p>
-
-<p>&#8212;Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)!</p>
-
-<p>Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère.</p>
-
-<p>Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux
-injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui
-s’entremêlent...</p>
-
-<p>Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,&#8212;l’homme est rentré,&#8212;puis
-de tragiques hurlements.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la
-souffrance...</p>
-
-<p>Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince
-encore.</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime.</p>
-
-<p>Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois.</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon
-père! Donnez-moi mon haïk!</p>
-
-<p>Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane...</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée...</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-moi mon haïk!</p>
-
-<p>Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien...</p>
-
-<p class="r">
-30 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté
-de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent
-jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des
-vergers, une énervante langueur.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine
-de la cité.</p>
-
-<p>C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute
-l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable
-mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une
-attente...</p>
-
-<p>Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur
-un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée,
-monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali.</p>
-
-<p>Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui
-s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et
-fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel.</p>
-
-<p>Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent.</p>
-
-<p>Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve.</p>
-
-<p>&#8212;O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé.</p>
-
-<p>Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à
-entendre ni à remuer.</p>
-
-<p>&#8212;Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez.</p>
-
-<p>Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne
-projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le
-vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre...<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> Des chiffons?...
-un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit
-garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un
-grognement plaintif et continue son sommeil.</p>
-
-<p>Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les
-gestes délicats d’une mère pour manier le bambin.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui
-l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il.</p>
-
-<p>L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours
-noir, étonnés et puérils.</p>
-
-<p>&#8212;Qui es-tu? Comment t’appelles-tu?</p>
-
-<p>&#8212;Saïd ben Allal.</p>
-
-<p>Il a une voix frêle comme un oiseau.</p>
-
-<p>&#8212;Où est ton père?</p>
-
-<p>&#8212;Il est mort.</p>
-
-<p>&#8212;Et ta mère?</p>
-
-<p>&#8212;Elle est morte.</p>
-
-<p>Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en
-pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange
-façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles...
-Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence.</p>
-
-<p>Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son
-air d’enfant triste qui serre le cœur.</p>
-
-<p>Combien il est sale et maigre!<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<p>Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un
-petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie
-florissante!</p>
-
-<p>N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure
-et les mains.</p>
-
-<p>A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le
-lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les
-regards passionnés dont il suit le plat.</p>
-
-<p>&#8212;Depuis longtemps tu n’avais pas mangé?</p>
-
-<p>&#8212;Depuis deux jours.</p>
-
-<p>Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est
-douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son
-histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre
-femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde.
-Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent
-quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins.</p>
-
-<p>Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le
-secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier
-n’aient pas eu pitié de cette infortune?</p>
-
-<p>Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à
-peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère
-d’abandonnés en détresse.</p>
-
-<p>Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> présent, pelotonné dans
-le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne.</p>
-
-<p class="r">
-1ᵉʳ octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté,
-savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs
-mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse.</p>
-
-<p>C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles.
-Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle,
-avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa
-bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous
-les cils très longs et retroussés.</p>
-
-<p>Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à
-passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle
-mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon
-encadre de blanc sa petite tête brune.</p>
-
-<p>Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les
-amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit
-de suspendre tout au long de la mèche si comi<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span>quement tressée, sur la
-gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui?</p>
-
-<p>&#8212;En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant
-rituellement le nom d’Allah.</p>
-
-<p>Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a
-l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra
-étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur.</p>
-
-<p>&#8212;Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin.</p>
-
-<p class="r">
-5 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons
-avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des
-raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux
-branches la cage qu’habite un nouveau canari.</p>
-
-<p>Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri.
-Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait
-traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller
-plus loin.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai peur, dit-il.</p>
-
-<p>&#8212;De quoi donc as-tu peur?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai peur des djinns...<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<p>Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd
-se sauve en hurlant.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait
-notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades.</p>
-
-<p>Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour
-et l’inutile canari.</p>
-
-<p>Des ânes, chargés de doum<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, encombrent le sentier, ils descendent
-vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades
-successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la
-colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le
-passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit,
-auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent
-encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>
-avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère
-campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès
-musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des
-murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des
-vergers.</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«<i>Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et
-c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui
-découvraient au bain leurs formes admirables.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p>»<i>Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le
-détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs.</i></p>
-
-<p>»<i>L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y
-purifier.</i></p>
-
-<p>»<i>Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et
-l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins.</i></p>
-
-<p>»<i>Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe
-construction qui ne fut point faite jour honorer Allah.</i>»</p></div>
-
-<p>Ainsi chantait, au <small>VIII</small>ᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed
-ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès.</p>
-
-<p>Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore,
-mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers
-revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le
-châtiment de tout un peuple.</p>
-
-<p>En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut
-abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au
-sommet de la colline.</p>
-
-<p>Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple
-industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont
-monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums.</p>
-
-<p>Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle
-et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé
-les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond
-pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du
-feu, trois<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan
-devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux
-vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est
-lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès.</p>
-
-<p>En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur
-entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages
-et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la
-glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par
-l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et
-leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent.</p>
-
-<p>Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions,
-où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu.</p>
-
-<p>Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et
-tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets.</p>
-
-<p>&#8212;Il est le maître des maîtres,&#8212;nous dit un de ses compagnons, Allah le
-conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez
-chez vous.</p>
-
-<p>&#8212;Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa
-naissance...</p>
-
-<p>Le vieux tourneur se met à rire:</p>
-
-<p>&#8212;Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le
-Seigneur m’en<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne.</p>
-
-<p>Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne
-son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire
-combinée par un tout petit être...</p>
-
-<p>&#8212;Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui
-parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les
-cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants
-de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd
-s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le
-quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à
-moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était
-chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux
-et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta
-maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô
-seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal
-qu’il vous causera!</p>
-
-<p>Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel
-nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous
-nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite
-nature, mauvaise, mais bien drôle.</p>
-
-<p>Dès notre retour, nous interrogeons Saïd.<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort?</p>
-
-<p>&#8212;Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction.</p>
-
-<p>&#8212;Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien.
-C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers.</p>
-
-<p>&#8212;J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis
-sauvé.</p>
-
-<p>&#8212;Et ton maître, le tailleur de djellabas?</p>
-
-<p>&#8212;Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous
-le croyons presque, malgré ses premiers mensonges.</p>
-
-<p>Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! <i>Nous
-voulons en avoir.</i></p>
-
-<p class="r">
-15 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur,
-Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses
-pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi
-qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si
-déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments.</p>
-
-<p>Larfaoui possède les belles traditions léguées<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> par les anciens. Il en
-remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont,
-un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,&#8212;Allah le
-confonde!&#8212;dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre
-décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan
-Mouley Abdelaziz.</p>
-
-<p>Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois
-que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs
-presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris.</p>
-
-<p>Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des
-marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des
-belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes.</p>
-
-<p>Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a
-pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la
-technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer
-aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches.</p>
-
-<p>J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le
-voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse
-et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts,
-les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le
-regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> l’orgueil.
-Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé.</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant, il y a Mohammed Doukkali...</p>
-
-<p>&#8212;Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien,
-on ne l’apercevra même pas.</p>
-
-<p>&#8212;Et Temtam?</p>
-
-<p>&#8212;Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui
-dessine.</p>
-
-<p>&#8212;Les peintres de Fès?</p>
-
-<p>&#8212;Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me
-faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais.</p>
-
-<p>&#8212;Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse?</p>
-
-<p>&#8212;Si, Allah! Il a peint les Cherekrek<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> au plumage d’azur...</p>
-
-<p>Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et,
-pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit
-une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais
-harmonieux.</p>
-
-<p>Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase
-gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un
-bouquet.</p>
-
-<p>Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore
-en moins d’un quart d’heure.</p>
-
-<p>Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> minerais jaunes,
-casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques,
-se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la
-fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne
-rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant
-le coffre commencé!</p>
-
-<p>Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa
-paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car
-c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans
-une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une
-tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit.</p>
-
-<p>Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit,
-qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante.
-Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à
-Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont
-créé tant de merveilles.</p>
-
-<p>&#8212;Quel est cet enfant? demande Larfaoui.</p>
-
-<p>&#8212;Un petit abandonné que nous élèverons.</p>
-
-<p>&#8212;Allah vous récompense! D’où vient-il?</p>
-
-<p>&#8212;C’est le fils de Sellam le potier.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau,
-dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute:</p>
-
-<p>&#8212;On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek?
-(sauf ton respect).<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah
-nous en ferons un honnête et bon Musulman.</p>
-
-<p>&#8212;Tu as connu El Hadi, le tisserand?</p>
-
-<p>&#8212;Oui... qu’a-t-il à faire en ceci?</p>
-
-<p>&#8212;Il est mort il y a deux mois.</p>
-
-<p>&#8212;Dieu l’accueille en sa Clémence!</p>
-
-<p>&#8212;Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait
-ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles
-lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en
-remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son
-ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné!</p>
-
-<p>&#8212;O Puissant!... A-t-on prévenu la justice?</p>
-
-<p>&#8212;A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de
-l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup.</p>
-
-<p>Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau.
-Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au
-côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice.
-Qu’Allah nous accorde son assistance!<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-6 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le
-plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent
-suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se
-renouvelle, identique, chaque année.</p>
-
-<p>Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur
-ressemblent.</p>
-
-<p>Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de
-jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure
-uniforme.</p>
-
-<p>Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en
-parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui
-tourneront sur la place de Bab Berdaine.</p>
-
-<p>&#8212;On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an
-dernier!...</p>
-
-<p>Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.</p>
-
-<p>Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni
-volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le
-selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p>Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap
-neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs
-splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent
-pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son
-visage de linges qui écrasent son petit nez.</p>
-
-<p>A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et
-Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante,
-colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à
-part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais
-des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des
-enfants.</p>
-
-<p>C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les
-tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne
-marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des
-garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à
-droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les
-selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont
-des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour
-de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux
-d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent
-à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où
-l’enfant devient nubile, et alors<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> les sorties se font très rares...
-Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de
-dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où
-l’on s’amuse.</p>
-
-<p>Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs
-frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses
-et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des
-beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.</p>
-
-<p>La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.</p>
-
-<p>Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant,
-grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges
-suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme
-ingénieusement simple. Ces roues,&#8212;il y en a une quinzaine,&#8212;sont le
-plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec
-impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux
-qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et
-paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se
-trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de
-faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis
-que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.</p>
-
-<p>Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées
-dans une roue, et font sen<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span>sation. Les voiles ne laissent apercevoir de
-leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les
-djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et
-l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation,
-chaque fois que le siège bascule.</p>
-
-<p>&#8212;Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil
-qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...</p>
-
-<p>Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El
-Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux
-populaires réjouissances d’Achoura!...</p>
-
-<p>Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à
-l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête,
-virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.</p>
-
-<p>Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce
-scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie,
-sur les ébats du «fils de son oncle».</p>
-
-<p>&#8212;Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan
-«cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue
-attristée.</p>
-
-<p>Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à
-ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y
-prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la
-voici logée dans la<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince,
-où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux
-autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent
-pas...</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce
-poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement.
-Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de
-quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les
-enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés
-de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle.
-Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau
-central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne
-veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux
-cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!</p>
-
-<p>Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse
-autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux
-sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles
-ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.</p>
-
-<p>Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte
-sur son bras le selham de satin vert.</p>
-
-<p>&#8212;Où est Saïd?</p>
-
-<p>&#8212;C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis
-que nous étions devant un<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> marchand de bonbons. Voici des heures que je
-le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur
-la place, n’aurait pu se poser à terre...</p>
-
-<p>Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son
-selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.</p>
-
-<p>&#8212;Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin
-que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout
-piétiné. Un selham de satin!...</p>
-
-<p>&#8212;As-tu été chez le Pacha?...</p>
-
-<p>&#8212;J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du
-quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé.
-Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville.
-Écoute...</p>
-
-<p>La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la
-rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire
-d’une sacoche ou d’un âne:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O les gens de religion!<br /></span>
-<span class="i0">O les braves gens!<br /></span>
-<span class="i0">Un enfant a disparu!<br /></span>
-<span class="i0">Un garçon de trois ans,<br /></span>
-<span class="i0">Possesseur d’un petit caftan rose,<br /></span>
-<span class="i0">Celui qui peut donner de ses nouvelles<br /></span>
-<span class="i0">Fera le bien et recevra sa récompense.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O les gens de religion!<br /></span>
-<span class="i0">O les braves gens...<br /></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on
-ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...</p>
-
-<p>Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant
-endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.</p>
-
-<p>&#8212;Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait
-entendu le crieur est venue me prévenir.</p>
-
-<p>&#8212;Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous
-partagerez.</p>
-
-<p>Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.</p>
-
-<p>Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:</p>
-
-<p>&#8212;Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux...
-prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en
-trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien
-réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos
-vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais
-elles m’ont donné des bonbons.</p>
-
-<p>&#8212;O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à
-la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.</p>
-
-<p>L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille
-et tombe accroupi sur<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> les mosaïques. Son haleine, empestée de
-mahia<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, confirme ce que déjà nous avions deviné.</p>
-
-<p>Saïd est ivre, épouvantablement!...</p>
-
-<p class="r">
-12 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline
-dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées,
-cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes.</p>
-
-<p>Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent
-en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la
-chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines
-s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée
-davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus
-qu’un lamentable tas de décombres.</p>
-
-<p>Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des
-étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît
-sous le voile rayé de la pluie.</p>
-
-<p>Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On
-dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage,
-avec féro<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span>cité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle
-les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui
-dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent
-d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants...
-J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure.
-Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des
-oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle.
-Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour
-les amener dans la cuisine où elles se sécheront.</p>
-
-<p>Mais nous n’avons point le temps de nous apitoyer sur les malheurs
-d’autrui. Les petites filles, très excitées, nous signalent nos propres
-désastres. L’eau ruisselle dans le salon à travers la coupole
-précieusement ciselée... elle suinte le long des murs sous le haïti<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>
-de velours... elle envahit le vestibule... En hâte on déménage les
-pièces, on sauve les anciens tapis de Rabat, on décloue les tentures et
-les broderies.</p>
-
-<p>C’est bien notre faute! A cette époque nos terrasses devraient être
-refaites, nouvellement blanchies à la chaux, pour affronter la mauvaise
-saison. Mais la nonchalance des Musulmans nous a gagnés. Comme eux nous
-remettons de jour en jour les plus urgents travaux; comme eux nous voilà
-surpris par ces pluies tardives, et, comme<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> eux aussi, nous nous
-précipiterons, à la première éclaircie, chez les «blanchisseurs de
-terrasses» que toute la ville se disputera...</p>
-
-<p>On en a vite assez de la pluie!...</p>
-
-<p>Il fait froid, on grelotte dans ces immenses salles revêtues de
-mosaïques. Un vent glacial filtre sous les portes et les croisées mal
-jointes; le riadh est transformé en un bassin au milieu duquel,
-imperturbable et fier, le jet d’eau, sans attrait, continue à s’élancer.</p>
-
-<p>Privée de tous ses reflets, notre demeure prend un air lugubre de
-prison; les ors, les faïences, les vitraux se sont éteints...</p>
-
-<p>Il n’y a plus de soleil!... Toutes ces choses d’Orient ne vivent que de
-soleil. Elles n’ont été conçues que pour le soleil. Elles ne signifient
-rien sans soleil...</p>
-
-<p>Sa première fureur apaisée, la pluie se fait régulière et monotone; elle
-s’installe...</p>
-
-<p>Les rues s’emplissent de boue. Il y a des flaques profondes où l’on
-s’enlise, des pentes que l’on ne saurait gravir sans glisser, des
-ruisseaux gluants épais et bruns...</p>
-
-<p>Au pas de sa mule, un notable éclabousse les murs et les passants. Des
-négrillons barbotent avec ivresse, maculant leur peau de taches
-blanchâtres.</p>
-
-<p>Les Marocains ont chaussé de hautes socques en bois qui pointent à
-l’avant du pied. Enveloppés de leur burnous de drap sombre, aux
-capuchons<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> dressés, ils ressemblent à des gnomes. Eux aussi ont perdu
-tout leur charme de belles draperies et d’allures majestueuses. Mais ils
-ne s’abordent qu’avec des airs réjouis et ils se congratulent comme pour
-une fête:</p>
-
-<p>&#8212;Quel est ton état par ce temps? Allah le prolonge!</p>
-
-<p>&#8212;Certes! il promet l’abondance et la prospérité.</p>
-
-<p>&#8212;L’orge, ainsi que le poisson, aime l’eau...</p>
-
-<p>&#8212;Louange à Dieu qui nous accorde la pluie!</p>
-
-<p>&#8212;Bénie soit-elle! les récoltes seront heureuses...</p>
-
-<p>Le jour oscille et s’abîme dans la nuit. Une nuit mate, épaisse,
-absolue... Aucune lueur ne descend du ciel, ces ténèbres n’ont pas
-d’étoiles. Seules, des lanternes errantes éclairent le sol de reflets en
-zigzag.</p>
-
-<p class="r">
-21 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Quelques paroles de Saïd.</p>
-
-<p>Je ferme les boutons à pression de ma robe. L’enfant écoute
-attentivement leur petit bruit sec:</p>
-
-<p>&#8212;Ils claquent, dit-il, comme des poux sous l’ongle.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p>
-
-<p>Mon mari achève une épure. Saïd s’approche de lui et désigne le compas:</p>
-
-<p>&#8212;O mon père! voici donc l’instrument des Nazaréens pour saisir le
-mauvais œil?</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La pluie:</p>
-
-<p>&#8212;Bénédiction! s’écrie Saïd. Il pleut des prunes et des raisins.</p>
-
-<p class="r">
-30 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Deux Européennes sont entrées dans la demeure éblouissante où l’on
-célèbre les noces de Lella Khdija, fille d’un ancien vizir...</p>
-
-<p>Elles ont un air à la fois hardi et apeuré, au milieu des Musulmanes
-dont elles ne comprennent ni le langage, ni les coutumes, et qu’elles
-méprisent avec curiosité... On nous avait prévenues, ce sont des
-étrangères de passage; l’une, femme d’un officier, habite Casablanca;
-l’autre vient de Paris et visite le Maroc. Elles avaient envie de
-connaître les fêtes d’un mariage et Si Mohammed ben Daoud, pressenti,
-n’a pu répondre que par une invitation.</p>
-
-<p>Elles restent interdites dans le patio. Les esclaves s’agitent pour leur
-trouver des sièges et apportent enfin un vieux fauteuil et une chaise,<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span>
-qu’elles disposent à l’entrée de la salle, devant le divan où nous
-sommes accroupies.</p>
-
-<p>La Parisienne arbore un impertinent face-à-main, son œil furète à
-droite, à gauche, dans tous les coins. On dirait qu’elles regardent une
-comédie. Elles échangent leurs impressions à voix haute, sûres de n’être
-point comprises. Je me rends compte que cette Parisienne est une femme
-de lettres faisant un «voyage d’études». A tout propos elle dit:</p>
-
-<p>&#8212;Tel détail est caractéristique, je le signalerai à mes lecteurs...
-Quel spectacle curieux! Voilà un beau sujet d’article.</p>
-
-<p>Sa compagne remarque surtout nos toilettes.</p>
-
-<p>C’est le soir de la suprême cérémonie, le départ de la mariée pour la
-maison nuptiale. Aussi l’excitation, les parures, les chants
-atteignent-ils le paroxysme de l’intensité. Toutes les invitées
-resplendissent à l’envi.</p>
-
-<p>Combien ces Européennes élégantes, certainement habituées au monde,
-apparaissent mesquines et ternes avec leurs costumes tailleurs, leurs
-bottes lacées, leurs chapeaux inesthétiques! Gauches aussi, parmi les
-femmes, chargées de brocarts et de bijoux, aux mouvements lents et
-rituels... Le cadre trop somptueux ne convient point à leur frêle
-beauté. La moindre négresse a plus d’allure que ces jolies dames, qui
-auraient beaucoup de succès dans un salon.</p>
-
-<p>Elles me considèrent à présent; je continue à<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> battre des mains au
-rythme de la musique, tout en chantant comme les autres:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">&#8212;La paix, ô Lella!<br /></span>
-<span class="i0">La paix en notre demeure!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Elles ne me devinent pas. Elles ne peuvent pas me deviner sous le fard,
-le kohol et les parures... Cependant c’est vers moi que leurs regards
-convergent avec insistance... peut-être parce que je suis la plus
-éblouissante.</p>
-
-<p>Lella Fatima-Zohra ne manque pas, chaque fois que je vais à des noces,
-de me prêter quelques-uns de ses extraordinaires joyaux. Des rangs
-d’émeraudes et de perles s’enroulent autour de mon turban, et les
-colliers de la sultane Aïcha Mbarka étincellent sur mon caftan noir
-broché d’or. Mais ce n’est pas seulement cette magnificence qui intrigue
-les jolies dames: mes yeux trop pâles, mes yeux bleus, ont une étrange
-douceur au milieu des sombres prunelles ardentes de mes amies...</p>
-
-<p>Les chants ont cessé, nous reprenons nos attitudes d’idoles, échangeant
-à peine de rares paroles. Les Européennes quittent leurs chaises et
-viennent s’accroupir gauchement auprès de nous. Elles voudraient être
-aimables et répètent le seul mot qu’elles sachent:</p>
-
-<p>&#8212;Mesiane! Mesiane! (joli).</p>
-
-<p>Ainsi la conversation ne peut aller fort loin. Je doute que la femme de
-lettres pénètre beaucoup<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> l’âme musulmane. Elle touche le brocart de ma
-robe:</p>
-
-<p>&#8212;Mesiane! dit-elle encore.</p>
-
-<p>Une idée traverse mon esprit: je ne connais pas ces dames, je ne les
-reverrai jamais, nulle ne se doutera de la mystification.</p>
-
-<p>&#8212;Comment trouvez-vous notre fête? leur demandé-je.</p>
-
-<p>Elles me regardent, interloquées.</p>
-
-<p>&#8212;Tu parles français?</p>
-
-<p>&#8212;Un peu.</p>
-
-<p>&#8212;Très bien même, presque sans accent! s’étonne la Parisienne. Où
-l’as-tu appris?</p>
-
-<p>&#8212;Ma grand’mère était Française.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! c’est donc pour cela que tu as les yeux bleus!... Comment a-t-elle
-épousé un Musulman?</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas, dis-je, subitement hostile.</p>
-
-<p>Elles comprennent qu’il ne faut point poser certaines questions.
-Pourtant le désir de m’interroger les tourmente, surtout la femme de
-lettres, ravie d’une si rare aubaine.</p>
-
-<p>&#8212;Comme tu es belle! reprend-elle en examinant mes parures. Ces
-bracelets d’or sont anciens?</p>
-
-<p>&#8212;Non! m’écrié-je avec orgueil, ils sont tout neufs!</p>
-
-<p>Les Européennes échangent de petits coups d’œil ironiques. La femme de
-lettres exulte. C’est tout juste si elle ne dit pas: «Je noterai cela
-pour mes lecteurs.»<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p>
-
-<p>Elle s’enquiert de mille détails saugrenus. Elle n’est pas bête
-cependant; je la croirais même intelligente, mais si incompréhensive de
-tout ce qui n’est pas sa civilisation, ses habitudes, sa culture! Elle
-est venue avec une idée toute faite sur les odalisques lascives,
-alanguies, fumant le narghileh, à moitié nues dans l’enroulement des
-gazes lamées d’or ou d’argent. Et aussi les désenchantées qui aspirent à
-la liberté et se meurent de ne pouvoir sortir ni fréquenter les hommes.</p>
-
-<p>Elle rencontre ici des Musulmanes très graves, hiératiques, vêtues de
-lourdes soieries qui ne laissent même pas deviner la silhouette de leur
-corps, des femmes aux rigides allures de statues... Cela dérange sa
-conception, elle y tient et veut la retrouver. Toutes ses questions
-tendent vers ce but:</p>
-
-<p>&#8212;Sais-tu danser? me demande-t-elle. Y aura t-il des danses aujourd’hui?</p>
-
-<p>&#8212;Chez nous les femmes ne dansent pas, seulement les fillettes ou les
-négresses.</p>
-
-<p>&#8212;La danse du ventre? la danse des poignards?</p>
-
-<p>&#8212;Non, elles ne connaissent pas ces danses à vous, mais les nôtres...
-Celle-ci, dis-je en désignant Kenza qui, justement, esquisse quelques
-mouvements harmonieux et lents, avec l’air inspiré, presque religieux
-d’une prêtresse.</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est tout! interrogent les jolies dames fort déçues.</p>
-
-<p>Je sais bien ce qu’elles attendaient: la figuration de l’amour, le drame
-de la volupté... Mais<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> la danse ici n’est qu’un rite, le plus grave, le
-plus pudique des rites. La petite danseuse se rassied, une esclave lui
-succède, dont le visage noir s’ennoblit tandis que sa croupe ondule
-lentement sous le caftan...</p>
-
-<p>Les chants ont pris un rythme de psaumes, ce sont les plaintes de la
-mariée songeant au départ:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Oh! qu’y a-t-il en moi, ma mère!<br /></span>
-<span class="i0">O dame! qu’y a-t-il en moi?...<br /></span>
-<span class="i0">Elles sont parties, mes compagnes,<br /></span>
-<span class="i0">Elles ne m’ont point avisée!<br /></span>
-<span class="i0">Elles m’abandonnent, hélas!<br /></span>
-<span class="i0">Qu’y a-t-il en moi?...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Bientôt, bientôt Dieu aura pitié de ma peine,<br /></span>
-<span class="i0">Je retrouverai tout ce qui m’a quittée.<br /></span>
-<span class="i0">Je ne me séparerai plus de toi, ma mère!<br /></span>
-<span class="i0">O beauté! je ne partirai pas!<br /></span>
-<span class="i0">Même si je dois mourir, ô chef!<br /></span>
-<span class="i0">Même si l’on me charge de chaînes<br /></span>
-<span class="i0">Et que le collier en soit neuf!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Jeunes filles nous nous tenions au bord de la fontaine<br /></span>
-<span class="i0">Et l’on est venu me prendre parmi elles!<br /></span>
-<span class="i0">&#8212;Quelle est, disaient-ils, la vierge au bandeau?<br /></span>
-<span class="i0">Ils m’emmenèrent... quel trouble!<br /></span>
-<span class="i0">Qu’y a-t-il en moi, ô dame?<br /></span>
-<span class="i0">O beauté! Qu’y a-t-il en moi?<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Garde, ô Seigneur, les cherifat<br /></span>
-<span class="i0">Filles du Prophète, du Choisi!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Impassibles et silencieuses les femmes écoutent le chant nuptial, tandis
-que la petite mariée sanglote derrière les tentures du ktaa.<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>Mais la Parisienne ne sait pas se taire, et elle me presse de questions:</p>
-
-<p>&#8212;Tu portes toujours des robes comme celle-ci?</p>
-
-<p>&#8212;Non, madame, c’est mon costume pour les noces.</p>
-
-<p>&#8212;Dans ta maison, en temps habituel, que mets-tu?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai un caftan de drap et une tfina de mousseline.</p>
-
-<p>&#8212;L’été, lorsqu’il fait chaud, ou que tu attends ton mari, n’as-tu pas
-seulement des robes de gaze?</p>
-
-<p>&#8212;Certes non! ce n’est pas notre coutume.</p>
-
-<p>&#8212;Que fais-tu chez toi, tout le jour?</p>
-
-<p>&#8212;Je dirige mes esclaves, je m’occupe de mes enfants.</p>
-
-<p>&#8212;Et tu ne t’ennuies jamais?</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi m’ennuierais-je?</p>
-
-<p>&#8212;Tu n’as pas envie de sortir, de voyager comme nous?</p>
-
-<p>&#8212;Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je,
-répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je
-ne comprenais pas encore.</p>
-
-<p>&#8212;N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux?</p>
-
-<p>&#8212;Quelle honte! m’écrié-je convaincue.</p>
-
-<p>La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle
-croyait trouver des courti<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span>sanes et des rebelles en ces somptueuses
-barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en
-étant si loin, très semblables, à part quelques différences de
-coutumes.&#8212;Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent
-pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des
-avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des
-étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de
-retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond.
-L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la
-dérouter...</p>
-
-<p>Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent
-avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette
-aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des
-cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à
-leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures,
-les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci...
-Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont
-les symboles survivent incompris à travers les religions et les races.
-Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités
-superficielles.</p>
-
-<p>Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans
-cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> âmes
-vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des
-Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne...</p>
-
-<p>Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs.</p>
-
-<p>Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles
-des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les
-plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères
-aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux
-toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique
-aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent
-tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame
-de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant
-que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre
-dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne
-soupçonnent rien...</p>
-
-<p>Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de
-lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque
-aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa
-ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de
-nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible
-bonheur.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-13 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère
-irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs
-qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et
-se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière
-flambée du jour.</p>
-
-<p>Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va
-rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris,
-les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur
-la transparence du ciel abricot.</p>
-
-<p>Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les
-troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand
-tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris;
-de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les
-bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques
-minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que
-la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis
-ils s’abattent sur un bosquet,<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> et les arbres au sombre feuillage sont
-fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un
-rose laiteux.</p>
-
-<p>Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très
-solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs,
-s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des
-Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très
-roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.</p>
-
-<p>Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son
-auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des
-spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des
-Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit
-orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande
-ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les
-gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et
-récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur
-cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles
-et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la
-baraka.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Mouley Abdelkader! O Mouley Abdelkader!<br /></span>
-<span class="i0">Allah lui a conféré sa grâce!<br /></span>
-<span class="i0">Quand un disciple l’appelle, le maître accourt vers lui,<br /></span>
-<span class="i0">Il agite ses manches et vole comme l’oiseau.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Ris et sois joyeux! Chasse de ton cœur le souci!<br /></span>
-<span class="i0">L’assurance de la richesse<br /></span>
-<span class="i0">Mouley Abdelkader te la donne.<br /></span>
-<span class="i0">Et quand il l’a donnée<br /></span>
-<span class="i0">Il ne revient pas sur sa parole,<br /></span>
-<span class="i0">Notre Seigneur Dieu s’en est porté garant.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Moi je suis tien, O illustre!<br /></span>
-<span class="i0">Je n’ai d’autre recours que toi,<br /></span>
-<span class="i0">Accorde-moi ta protection, ne tarde pas!<br /></span>
-<span class="i0">Mouley Abdelkader,<br /></span>
-<span class="i0">O Sauveur des patrons de vaisseaux!<br /></span>
-<span class="i0">Galope! Il te suffit pour cela d’un roseau.<br /></span>
-<span class="i0">Moi je suis tien, O illustre!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et les assistants supplient en chœur:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O Mouley Abdelkader!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Ben Aïssa!<br /></span>
-<span class="i0">Protecteurs des gens en péril!<br /></span>
-<span class="i0">O ceux par qui l’on ne craint pas!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens
-martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une
-flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés
-à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme
-les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les
-serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre
-rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur
-d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement
-coule tout du long de leur<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> peau, les têtes plates se redressent avec
-effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës.
-Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde
-vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Enlève de ton âme la crainte,<br /></span>
-<span class="i0">Pourquoi t’effrayer?<br /></span>
-<span class="i0">Celui qui tient la hache<br /></span>
-<span class="i0">A-t-il besoin de chercher la jointure?<br /></span>
-<span class="i0">Il frappe où il veut,<br /></span>
-<span class="i0">Il possède l’acier puissant.<br /></span>
-<span class="i0">Moi, j’ai appelé la bénédiction de Mouley Abdelkader,<br /></span>
-<span class="i0">Moi, j’implore le secours de Sidi Ben Aïssa.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit
-en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un
-lien.</p>
-
-<p>Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire
-pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents
-luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert
-sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux
-avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont
-extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles
-recéler un tel nombre de serpents?</p>
-
-<p>Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la
-poussière, vers la foule<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> qui se débande. Mais le jongleur les a vite
-rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre
-ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en
-éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté
-sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de
-sa tunique.</p>
-
-<p>Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints
-choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps,
-entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage.</p>
-
-<p>Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide
-mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Va, marche au milieu des serpents!<br /></span>
-<span class="i0">Va! Chasse dans la forêt, O toi qui crains!<br /></span>
-<span class="i0">Dans la forêt entre les oueds,<br /></span>
-<span class="i0">Sur la colline de Mzara<br /></span>
-<span class="i0">Où le fusil est braqué.<br /></span>
-<span class="i0">Si Ben Aïssa le protège,<br /></span>
-<span class="i0">Pour te trancher un seul poil<br /></span>
-<span class="i0">Mille coups ne suffiraient.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de
-l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis
-que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui
-disparaît dans la gueule du<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à
-l’autre avec de pareils airs d’extase.....</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O Mouley Abdelkader!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Ben Aïssa!<br /></span>
-<span class="i0">Protecteurs des gens en péril,<br /></span>
-<span class="i0">O ceux par qui l’on ne craint pas!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne
-forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du
-ciel et de la terre sont absorbés par la nuit.</p>
-
-<p>Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux
-gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la
-rougeur sanglante.</p>
-
-<p class="r">
-24 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas,
-d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du
-Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des
-générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il
-n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car
-la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il
-ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple.<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête
-fut-elle réussie?</p>
-
-<p>&#8212;Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés
-de couscous et de poulets.</p>
-
-<p>Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les
-semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est
-qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître
-peut calmer la faim qui le tenaille sans répit.</p>
-
-<p>Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa
-connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il
-aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes
-différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté,
-d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le
-dernier mot.</p>
-
-<p>&#8212;Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd?</p>
-
-<p>&#8212;Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie
-je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je
-suis venu.</p>
-
-<p>&#8212;Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché?</p>
-
-<p>&#8212;Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans
-la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas
-bouger...<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<p>Le lettré s’arrête et paraît fort gêné.</p>
-
-<p>&#8212;O lettré! il fallait le battre.</p>
-
-<p>&#8212;Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur
-la plante des pieds, mais aussitôt,&#8212;hachek!&#8212;il a fait voler son eau
-sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux,
-comme si on le sciait en deux.</p>
-
-<p>&#8212;Où est-il à présent, ce vaurien?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la
-surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet
-enfant l’emporte sur moi!</p>
-
-<p>Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent...
-d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que
-mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et
-partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus
-d’atteinte à son prestige.</p>
-
-<p>Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y
-envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée,
-ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette
-mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de
-crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres
-sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer.
-Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une
-intense vie joyeuse. La vieille école<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> s’emplit de la cadence ardente
-sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle,
-j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure,
-et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait
-élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que
-leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que
-leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel».</p>
-
-<p>Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en
-bois hérissée de clous.</p>
-
-<p>Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les
-générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.</p>
-
-<p>Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites
-paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de
-malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se
-met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre
-la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.</p>
-
-<p>&#8212;Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.</p>
-
-<p>&#8212;Que dis-tu, Saïd?</p>
-
-<p>&#8212;Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère!
-protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se
-prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.</p>
-
-<p>Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est
-répandu depuis quel<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span>ques jours: un homme, venu de loin, Sellal
-Qlouba,&#8212;l’arracheur de cœurs,&#8212;parcourt la ville avec un fusil et une
-sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du
-lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être
-entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers
-dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla
-leurs alarmes.</p>
-
-<p>J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de
-descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches
-disjointes.</p>
-
-<p>Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les
-souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra
-s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce
-au sourire.</p>
-
-<p>Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.</p>
-
-<p>&#8212;N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu
-devrais manger!</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de
-Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand
-tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix.<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<p>Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main
-trembler dans la mienne.</p>
-
-<p>Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables.</p>
-
-<p>&#8212;Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba...</p>
-
-<p>Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes;
-les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se
-sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks;
-quelques hommes se précipitent vers la mosquée...</p>
-
-<p>Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites
-filles par ses descriptions.</p>
-
-<p>&#8212;Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa
-bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Vous
-pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu.</p>
-
-<p>Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en
-panique?</p>
-
-<p>Sellal Qlouba!</p>
-
-<p>L’arracheur de cœurs!<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-3 janvier 1917.<br />
-</p>
-
-<p>Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des
-jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki.</p>
-
-<p>Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même
-du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante
-Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune
-fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des
-réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le
-visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux
-venaient de naître au son des instruments.</p>
-
-<p>Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée
-eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et
-les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées
-commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient:</p>
-
-<p>&#8212;Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris!</p>
-
-<p>Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les
-instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits
-garçons,<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> dont la circoncision aurait lieu le lendemain.&#8212;Si Larbi ayant
-sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient
-ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une
-troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la
-nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,&#8212;bien avant que n’arrivât
-le siroual<a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> de la mariée.</p>
-
-<p>Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal
-s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les
-baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi
-piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne
-pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure.</p>
-
-<p>Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les
-sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé,
-les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à
-l’heure.</p>
-
-<p>Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement
-vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,&#8212;car
-ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.&#8212;Ils sont recouverts d’une courte
-tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches
-roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent
-les regards.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<p>On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en
-toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand
-garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins
-beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli
-dans l’ampleur de ses vêtements.</p>
-
-<p>Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré!
-Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans
-trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance,
-alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais
-il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à
-faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux
-ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de
-stupeur.</p>
-
-<p>A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective
-de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la
-retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi
-l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de
-pitoyables regards suppliants.</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!</p>
-
-<p>Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils
-s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient.
-Quelques<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les
-troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la
-prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux
-tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans
-quelques années.</p>
-
-<p>Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium,
-fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop
-explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît
-point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.</p>
-
-<p>Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un
-éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les
-oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à
-travers les satins.</p>
-
-<p>Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...</p>
-
-<p>Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes
-diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des
-voix et des couleurs.</p>
-
-<p>... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les
-mains brûlantes.</p>
-
-<p>Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une
-animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis
-quelques jours, de Sellal Qlouba.</p>
-
-<p>L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu,<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> mais chacun le décrit et en
-propage l’épouvante.</p>
-
-<p>«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers
-la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus
-laisser sortir leurs petits.</p>
-
-<p>Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès
-d’elle et l’interroge:</p>
-
-<p>&#8212;O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard,
-explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu
-vraiment?</p>
-
-<p>&#8212;J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de
-bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves.
-Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba
-s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu
-des Mzadem<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par
-une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un
-chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen
-d’un remède composé par un taleb<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, avec des cœurs arrachés aux petits
-enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le
-pays.</p>
-
-<p>&#8212;Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?</p>
-
-<p>&#8212;Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> très assurée que Sellal
-Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé
-mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...</p>
-
-<p>Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et
-l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les
-jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit
-éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa
-mère:</p>
-
-<p>&#8212;Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...</p>
-
-<p>On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se
-démentir.</p>
-
-<p>Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur
-tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le
-négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine,
-en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler
-des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des
-villes marocaines.</p>
-
-<p>Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à
-lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un
-peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants:
-bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un
-bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont
-les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et
-enfin se regarder,<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> sans distraction, en un petit miroir que l’on a
-placé dans leur autre main.</p>
-
-<p>Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer
-leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi
-durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des
-traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui
-assureront le bonheur et la santé de leurs fils.</p>
-
-<p>La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide,
-immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des
-yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement
-et la neggafa les en réprimande:</p>
-
-<p>&#8212;O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur
-tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que
-l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur
-lui son mécontentement.</p>
-
-<p>De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres
-et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte
-sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les
-burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de
-leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme
-un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement
-contractées par la souffrance.</p>
-
-<p>Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte,<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> les lèvres tordues.
-Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus
-fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des
-invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.</p>
-
-<p>Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si
-négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose
-les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de
-leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis!
-Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on
-distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse,
-lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».</p>
-
-<p>Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout.
-Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour
-le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa
-philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une
-larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à
-l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la
-cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il
-regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent
-si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les
-enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui,
-Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa pre<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>mière expérience
-douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les
-maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte
-qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.</p>
-
-<p>Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en
-sanglotant:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...</p>
-
-<p>Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...</p>
-
-<p>Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent
-avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts;
-les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent
-à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.</p>
-
-<p>Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en
-prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un
-jeune cabri.</p>
-
-<p class="r">
-5 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives
-proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries.<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<p>L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de
-petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux
-lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme
-une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que
-ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres.</p>
-
-<p>L’autre, toute jeune, jolie, potelée, rose et blanche. De larges yeux
-inexpressifs éclairaient son doux visage innocent.</p>
-
-<p>Pourtant il y avait une ressemblance entre ces deux femmes et l’on
-devinait qu’un jour, plus tard, il sortirait une affreuse vieille
-pointue, de tant de grâce et de fraîcheur...</p>
-
-<p>Elles se tenaient discrètement près de la porte, humbles, déférentes,
-avec des sourires craintifs. Et elles se prosternèrent, sur le seuil, en
-quittant leurs nobles clientes.</p>
-
-<p>Le maître étant absent, des ordres furent donnés pour que s’éloignassent
-les serviteurs mâles, et nous allâmes dans l’arsa soigneusement close.
-Les Chérifat, nonchalantes, firent quelques pas dans les allées et, tout
-de suite lasses, s’affalèrent sur des sofas que les esclaves disposaient
-le long d’un mur. Je passai plusieurs heures avec elles.</p>
-
-<p>Je partis vers le moghreb, et m’étonnai, au sortir du fantastique chemin
-entre les ruines, de retrouver les deux Juives blotties l’une contre<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span>
-l’autre, frissonnantes comme des poules durant un orage...</p>
-
-<p>Elles se précipitent vers moi, baisent le bas de ma jupe, mon épaule,
-mes mains.</p>
-
-<p>&#8212;Nous nous mettons sous ta protection! Ne nous abandonne pas!
-implorent-elles.</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute, mais qu’y a-t-il?</p>
-
-<p>&#8212;Écoute! disent-elles avec un visage de terreur. Les Aïssaouas!...</p>
-
-<p>Au delà de Bab Mansour, je perçois, en effet, la rumeur caractéristique,
-le rythme précipité du nom d’Allah...</p>
-
-<p>Les Juives continuent leurs jérémiades:</p>
-
-<p>&#8212;Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah!
-Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et
-dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi
-rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et
-des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous
-ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher.</p>
-
-<p>Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles
-ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me
-libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes
-Juives.</p>
-
-<p>A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre
-aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span>
-leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent
-et me remercient.</p>
-
-<p>&#8212;Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à
-craindre.</p>
-
-<p>Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations
-mercantiles.</p>
-
-<p>&#8212;Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais
-du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer
-des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare.</p>
-
-<p class="r">
-22 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable
-indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à
-la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les
-choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer
-malgré notre défense: halaoua<a id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> qu’un marchand déroule d’un bâton,
-figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout,
-pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous
-avions<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement.
-Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais
-plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux.</p>
-
-<p>Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je
-comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de
-glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes
-mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements
-lamentables:</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! ô ma petite mère... Mes os sont cassés!... O mon
-foie!... Mon cœur éclate!</p>
-
-<p>&#8212;Tu es encore une fois retourné chez tes sœurs! Ce sont elles qui t’ont
-donné ces beignets?</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère! Par le serment je ne les ai pas vues! Je n’ai pas quitté la
-mosquée avant l’aser. Demande au lettré... Comment aurais-je été chez
-mes sœurs?... O mon petit ventre. Qu’il me fait mal!</p>
-
-<p>Saïd a toujours les accents de l’innocence. Je renonce à savoir et vais
-retrouver mon mari dans le salon. Kaddour l’avertit, justement, qu’un
-indigène attend à la porte.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est-ce?</p>
-
-<p>&#8212;Je ne le connais pas. Il dit qu’il veut te parler, à toi-même... Sur
-lui, pas de mal, ajoute le mokhazni pour exprimer que l’autre semble
-riche.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Fais-le monter...</p>
-
-<p>Kaddour accompagne un Marocain bien vêtu, à la figure blême et bouffie,
-au regard fuyant. Sans doute un marchand de Fès dont il a le type.</p>
-
-<p>Il nous salue avec des formules obséquieuses que mon mari doit arrêter.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce pour une affaire? Pourquoi ne pas être venu me parler au
-bureau?</p>
-
-<p>Après des explications compliquées, le Marocain finit par solliciter un
-permis pour sortir du sucre. Il veut l’envoyer à Fès, où le bénéfice est
-plus fort, évidemment.</p>
-
-<p>&#8212;Tu sais bien que chaque ville reçoit sa part de sucre. Si j’en
-laissais sortir, j’en priverais les gens d’ici.</p>
-
-<p>&#8212;Ta parole est la plus grande, ô hakem!... Je te demande cinquante
-petits sacs, pas davantage. Il y en a tant d’autres à Meknès!</p>
-
-<p>&#8212;Excuse-moi, c’est tout à fait impossible.</p>
-
-<p>&#8212;Je me réfugie en ton enfant, ô hakem! Je sais que Saïd est cher à ton
-cœur. Allah protège tes jours et les siens!... Quarante petits sacs
-seulement?</p>
-
-<p>&#8212;Assez de paroles. Je ne peux t’en laisser sortir même la moitié d’un.</p>
-
-<p>Le gros marchand comprend que l’insistance est inutile. Cependant, il
-semble sur le point d’ajouter quelque chose... il hésite... puis se
-ressaisit et s’éloigne lentement.</p>
-
-<p>Mais, après un instant, Kaddour revient.<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce encore?</p>
-
-<p>&#8212;Cet homme, il demande l’argent.</p>
-
-<p>&#8212;Comment l’argent?... Quel argent?</p>
-
-<p>&#8212;Il dit: les cinq réaux qu’il a donnés hier au petit pour qu’il te
-parle de cette affaire.</p>
-
-<p>... L’acquisition des beignets et des glands ne m’étonne plus, ni même
-la vénalité de Saïd qui trafique à présent de son influence!</p>
-
-<p>Dès nos premières questions il se remet à pleurer pitoyablement; des
-cris affreux couvrent nos reproches. Saïd paraît soumis à tous les
-tourments des djinns.</p>
-
-<p>&#8212;Allons, Kaddour! c’est clair. Le marchand a dit vrai. Rends-lui ses
-réaux, et conseille-lui de ne plus heurter à notre porte.</p>
-
-<p>Saïd se tord et gémit. L’effroi contracte sa petite figure simiesque. Il
-est tout à fait affolé.</p>
-
-<p>Le battre?... A quoi cela servirait-il? Aucune punition ne peut le
-corriger, il est mauvais jusqu’aux moelles... Et puis, aujourd’hui sa
-maladie n’est pas feinte. Demain il aura perdu le souvenir de sa faute.</p>
-
-<p>Mon mari se contente de le menacer des plus épouvantables châtiments
-s’il reçoit, à nouveau, les cadeaux des gens.</p>
-
-<p>&#8212;O mon père! répète l’enfant tout contrit, obéissant à Dieu<a id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>... De
-ma vie je ne recommencerai!... Obéissant à Dieu! Obéissant à Dieu!<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-6 février.<br />
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-«C’est entre lys, cassies, roses, odeurs suaves,<br />
-Chansons, amis tendres, boissons et musiciennes<br />
-Que l’âme s’épanouit dans la joie<a id="FNanchor_71_71"></a>
-<a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>...»<br />
-</div></div></div>
-
-<p>La voix du chanteur, pleine et sonore, alanguit notre indolence.</p>
-
-<p>Étendus sur les sofas gonflés de laine souple, nous possédons tout ce
-qui enchante l’être délicieusement: la félicité du repos, la quiétude,
-l’ivresse engourdissante des parfums, et ce riadh irréel, bleu, glacé de
-lune, qui s’étend devant la belle salle où nous sommes réunis.</p>
-
-<p>Jouissons de l’heure et de ses plaisirs! Comme les peintures du plafond,
-la musique enlace mille arabesques plaisantes sur un thème simple.
-L’esprit s’amuse à en suivre les détours un instant, puis, lassé par cet
-effort, s’abandonne à sa béatitude...</p>
-
-<p>Des esclaves au corps parfait passent dans l’allée miroitante, derrière
-les rames des bananiers. Les paons se sont perchés très haut dans les
-branches. Au sommet du jet d’eau, dansent les reflets de lune... Le
-jardin, plein de senteurs, dort, étrangement verdi par la froide
-lumière.<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> Bleuâtres et mauves comme des fleurs perverses, les roses
-défaillent sous les orangers.</p>
-
-<p>Afin de mieux goûter ces délices nocturnes, Si Ahmed Jebli, notre hôte,
-a fait venir de Fès le chanteur célèbre, le maître El Fathi. Les amis de
-choix, rassemblés, lui savent gré de ces jouissances délicates, mais en
-témoignent discrètement. Mouley Hassan qui, parfois, a recours au riche
-marchand pour des emprunts, daignera, ce soir, honorer notre réunion...</p>
-
-<p>Le Chérif se fait attendre longtemps... Un mouvement parmi les esclaves
-nous avertit de son arrivée. Majestueux et trop fier, il entre en
-saluant d’un signe de tête imperceptible, et, conduit par le maître de
-maison, il s’installe au milieu du divan, à la place d’honneur, juste
-devant la porte et le magique jardin sous la lune...</p>
-
-<p>Il a le visage grave d’un prince observé par la foule.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, El Fathi prélude. Jusqu’alors il laissait aux autres
-musiciens le soin d’occuper l’assistance. Sa voix emplit la vaste salle.
-Une voix souple et savante, au timbre inattendu, très haute, gutturale
-et belle cependant. Il domine l’orchestre qui épie ses moindres gestes,
-il lui impose son rythme personnel et ses variations. D’une main il
-frappe impérieusement le divan pour marquer la cadence. Lorsque El Fathi
-finit un thème, les musiciens le reprennent en sourdine, avec des
-modulations imperceptibles. Les<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> chants adoucis du chœur laissent mieux
-percevoir l’accompagnement du luth, et celui du rbab qui gémit comme une
-tourterelle.</p>
-
-<p>A des motifs larges, de plain-chant, succèdent les phrases d’une
-mélancolie raffinée. La poésie désuète de leurs paroles accentue cette
-impression poignante dont nous étreint l’œuvre des civilisations très
-anciennes. A travers les chansons, l’amour s’exalte, rit et pleure, mais
-parfois aussi une plainte évoque les temps révolus:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-«O mon regret pour les jours passés<br />
-Dans les plaisirs, dans la joie,<br />
-Jours favorables et paisibles!<br />
-</div><div class="stanza">
-»O séparation des demeures de l’Andalousie,<br />
-Donne-moi du répit!<br />
-</div><div class="stanza">
-»O Allah! par ta grâce et ton assistance,<br />
-Par ton Prophète bien-aimé,<br />
-Apaise ma douleur incessante!<br />
-</div><div class="stanza">
-»O séparation des demeures de l’Andalousie,<br />
-Donne-moi du répit!»<br />
-</div></div></div>
-
-<p>Grenade!... Terre qu’Allah fit enchanteresse! eaux murmurantes, vaste
-plaine aux horizons infinis, incendiés de soleil, et les blanches
-sierras glacées!... Divine Grenade où les Maures ajoutèrent de la
-beauté!</p>
-
-<p>Ils savaient que les eaux doivent ruisseler des vasques et que les
-jardins pleins de cyprès, de jasmins et de roses, s’encadrent de buis
-symé<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span>triques. Ils savaient qu’aux sommets des plus merveilleuses
-collines, il faut des palais de marbre où l’on enferme les sultanes...</p>
-
-<p>Qu’avons-nous fait de Grenade après eux?</p>
-
-<p>Qu’avons-nous su?...</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«O séparation des demeures de l’Andalousie,<br /></span>
-<span class="i0">Donne-moi du répit!»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Devant ce riadh frémissant de feuillages et d’esclaves, je sens la
-détresse de l’Alhambra, de ses cours désertes, mortes... Mais il ne sied
-pas d’attacher trop d’importance à la musique profane. Ces lamentations
-n’ont ému que moi, l’étrangère.</p>
-
-<p>Nos compagnons, installés par petits groupes autour de la salle,
-écoutent, impassibles. Si Ahmed Jebli et deux ou trois de ses amis,
-originaires de Fès comme lui, et plus mélomanes que les Meknasis,
-battent la mesure de leur orteil.</p>
-
-<p>Lorsque le chant se termine, sur une sorte d’invocation lancée par El
-Fathi, des négresses aux bras robustes apportent les plateaux, les
-aspersoirs, les brûle-parfums. Notre hôte dispose lui-même, sur les
-braises, des morceaux de bois odorant qu’il tire d’une cassette en
-argent.</p>
-
-<p>Que la vie semble bien faite et suave en cette soirée! Le thé à la
-citronnelle, les parfums, les chants, les belles draperies et les sofas
-moelleux contentent les sens, tandis qu’une musique raf<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span>finée, de
-paisibles entretiens occupent l’esprit sans le lasser...</p>
-
-<p>Lorsque Mouley Hassan parle, chacun l’écoute avec déférence. Il revient
-inlassablement à lui-même et aux siens.</p>
-
-<p>&#8212;Certes, dit-il à mon mari, Mouley Ismaïl fut au Maroc l’unique sultan.
-Il se faisait appeler le diadème des princes... Plus de cent mille
-soldats nègres composaient ses armées; d’innombrables ouvriers
-travaillaient à ses palais ou à des fortifications que des gens ont cru,
-depuis, être l’œuvre des djinns. Tous les pays berbères, contre lesquels
-les Français luttent à présent, lui étaient soumis. Et, pour les
-maintenir dans l’obéissance, il conçut dans sa vieillesse, après
-cinquante ans de règne, le projet de relier Meknès à Marrakech par des
-remparts ininterrompus.</p>
-
-<p>«Les aveugles, disait-il, pourront se diriger à travers le pays, en
-suivant ces murs de leurs bâtons.» Il l’eût fait, si son destin n’avait
-été enfin écrit.</p>
-
-<p>»Nous, les Ifraniin, poursuivit Mouley Hassan avec orgueil, sommes d’une
-autre lignée de Chorfa, plus proches du Prophète; mais après deux
-siècles, en considération de Mouley Ismaïl, nous épousons encore ses
-descendantes. Le sang du grand sultan, que me transmirent ma mère et mes
-aïeules, était digne de s’allier à celui de mes ancêtres.</p>
-
-<p>Nos compagnons, recueillis, approuvaient en<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> hochant du turban. Et,
-comme les musiciens préludaient à nouveau sur les luths, Mouley Hassan
-se leva.</p>
-
-<p>Sans doute, tenait-il à marquer ainsi qu’il était venu par
-condescendance, et non pour le plaisir de la musique.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai des esclaves, avait-il dit avec négligence, qui frappent du luth,
-du rbab, et du tambourin à la limite de la perfection; et d’autres qui
-chantent tous nos vieux airs andalous ainsi que ceux du Caire, de Fès et
-d’Alger. Je n’épargnai rien pour leur éducation et les fis initier à
-Fès, dans l’art des instruments, par le maître Saouri...</p>
-
-<p>Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les
-autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se
-sentaient mieux entre eux.</p>
-
-<p>&#8212;Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son
-cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné
-plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore
-ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son
-palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir,
-Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au
-Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette
-détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un
-liard pour donner à notre maître.</p>
-
-<p>»Cependant je possédais mille sacs de sucre et<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> ne pouvais les
-dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour
-en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la
-condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le
-vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je
-gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français
-approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours
-plus tard...</p>
-
-<p>&#8212;Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si
-Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le
-pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc...</p>
-
-<p>&#8212;Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les
-histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les
-dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran
-excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait
-tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches
-orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le
-faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif
-admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille...</p>
-
-<p>A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages
-devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara:</p>
-
-<p>&#8212;Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un
-puissant... Sachez que<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> celui-ci offrit au Sultan des présents si
-splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans
-tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente
-rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que
-nous entendîmes aujourd’hui.</p>
-
-<p>Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum...</p>
-
-<p>Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent
-pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne
-prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle
-dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de
-Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les
-charmes d’une belle.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="poem">
-<div class="stanza">
-«O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose<br />
-Mouillée par la rosée matinale!<br />
-O son allure quand elle marche et se pavane!<br />
-Comme une branche vêtue de ses feuilles!<br />
-O sa bouche, rayon de miel parfumé!<br />
-Autour d’elle, tournoient les abeilles...»<br />
-</div></div></div>
-
-<p class="r">
-15 février.<br />
-</p>
-
-<p>&#8212;C’est un Juif, hachek! me dit Yasmine.</p>
-
-<p>Hachek: formule de pudique restriction, dont la nôtre, «sauf ton
-respect», ne rend pas le pittoresque.<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span></p>
-
-<p>Yasmine est une fillette bien élevée. Elle n’ignore pas qu’il convient
-d’ajouter «hachek!» après avoir nommé les choses et les animaux les plus
-vils, du bitume, du charbon, un âne, un chien, un Juif...</p>
-
-<p>Quelques-uns poussent la décence plus loin encore.</p>
-
-<p>&#8212;Une femme! hachek! ne manque pas de dire notre correct serviteur Hadj
-Messaoud, même lorsqu’il s’adresse à moi.</p>
-
-<p>Donc c’est un Juif, sauf mon respect! Que veut ce Juif? Il se présente,
-humble et noirâtre, fouille en sa vieille sacoche et me tend une bague
-ancienne ornée de rubis.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est à toi, me dit-il.</p>
-
-<p>Je repousse le bijou, indignée, mais non surprise, car il est habituel
-de vouloir corrompre la femme du hakem.</p>
-
-<p>&#8212;Pardonne-moi, insiste le Juif, elle t’appartient. Tu l’as achetée, il
-y a un an, au fils du rabbin qui est mon neveu. Je l’ai reconnue quand
-on a voulu me la vendre et c’est pourquoi je te la rapporte.</p>
-
-<p>J’examine la bague. Ce Juif a raison. Quel voleur avisé l’a donc
-soustraite à nos collections, sans que je m’en aperçoive?</p>
-
-<p>&#8212;Un enfant, tout petit, me dit le Juif. Il me l’a proposée pour un
-guirch<a id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Lorsque je l’inter<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span>rogeai, il prit peur et se sauva. Mais je
-le reconnaîtrais bien.</p>
-
-<p>Moi aussi! Ce ne peut être que Saïd, le tourment de notre vie.</p>
-
-<p>Je congédie le Juif avec des remerciements, car il refuse toute
-récompense et multiplie les protestations de reconnaissance et de
-dévouement.</p>
-
-<p>&#8212;Que le Seigneur nous laisse le hakem, en fait de bénédiction! ne
-cesse-t-il de répéter.</p>
-
-<p>Maintenant il va falloir punir Saïd... Ah! je suis lasse!... Cet enfant
-a le génie du mal!... L’autre jour il fit à Rabha des propositions
-indécentes... Hier il débonda la fontaine, inondant ainsi le patio.</p>
-
-<p>Saïd est fouetté... Hurlant, rageur, il se précipite vers le salon:</p>
-
-<p>&#8212;O mon malheur! s’écrie Yasmine. Que va-t-il faire?</p>
-
-<p>C’est vrai. Saïd a la coutume de se venger quand on le punit, et il
-conçoit des vengeances ingénieusement détestables.</p>
-
-<p>Je suis Yasmine, à sa recherche. Sur le seuil de la salle, nous nous
-arrêtons, horrifiées: au milieu de notre plus beau tapis, un vieux
-Rabat, velouté comme un tapis de Perse, Saïd vient de déposer... ce
-qu’il a déposé!... Hachek!<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-24 février.<br />
-</p>
-
-<p>&#8212;Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère, tue-moi si je les ai vues!</p>
-
-<p>&#8212;Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles.</p>
-
-<p>&#8212;Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le
-vent de leur quartier!</p>
-
-<p>&#8212;Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu?</p>
-
-<p>&#8212;Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas
-d’autres enfants de ma taille à Meknès?</p>
-
-<p>Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un
-lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse.</p>
-
-<p>&#8212;Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs.</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me
-l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles
-souvenues de moi quand mon père m’a chassé?</p>
-
-<p>&#8212;Bien. Va jouer avec Rabha.</p>
-
-<p>Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les
-marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la
-cuisine.<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span></p>
-
-<p>A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine,
-c’est le prélude assuré d’une indigestion.</p>
-
-<p>Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand
-j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il
-examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste,
-j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon
-étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche
-un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre.</p>
-
-<p>&#8212;Que fais-tu là? dis-je brusquement.</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais.</p>
-
-<p>&#8212;Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre?</p>
-
-<p>Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa
-main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit...</p>
-
-<p>&#8212;O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes
-sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la
-mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la
-tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi!</p>
-
-<p>Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins
-effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les
-paroles<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span> de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que
-Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné...</p>
-
-<p>&#8212;O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui
-tends, c’est du rahj<a id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, ce maléfice que l’on vendait au souk avant
-l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de
-péché voulait vous empoisonner!</p>
-
-<p>Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il
-comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais
-que ne commettrait-il pour une orange?</p>
-
-<p>Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des
-ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à
-ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le
-battre avec rage.</p>
-
-<p>Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure!</p>
-
-<p>&#8212;O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux
-retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me
-tuer! ô mon père!</p>
-
-<p>Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit.</p>
-
-<p>&#8212;C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie
-jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu,
-elles expie<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span>ront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le
-potier se débrouille avec ce qu’il a engendré!</p>
-
-<p>Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose
-qui était entrée dans notre vie s’en détache...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile!</p>
-
-<p class="r">
-8 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis
-dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha
-se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza.</p>
-
-<p>Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne
-connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire
-colportée par les terrasses.</p>
-
-<p>Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention:</p>
-
-<p>&#8212;Elle était vierge, déclare Kenza.</p>
-
-<p>&#8212;Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune.
-Dada Fatouma l’a vue...</p>
-
-<p>&#8212;Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine
-avertie.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;L’autre se dessèche et jaunit de teint.</p>
-
-<p>&#8212;De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je.</p>
-
-<p>&#8212;De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale
-dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle
-esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa
-chambre...</p>
-
-<p>&#8212;Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée?</p>
-
-<p>&#8212;Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait...
-Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines.</p>
-
-<p>&#8212;Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens...
-Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la
-nouvelle esclave.</p>
-
-<p>&#8212;Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à
-Fès, l’acheter.</p>
-
-<p>&#8212;Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle
-était vierge... affirme Rabha.</p>
-
-<p>Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute
-point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement
-pris par son fils avec Lella Meryem.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même
-qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé
-ce nombre.<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<p>Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle
-une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime.</p>
-
-<p>J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais
-le malheur écrit sur son destin.</p>
-
-<p>Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut
-craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les
-séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu.</p>
-
-<p>Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de
-ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son
-teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince
-et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les
-reflets du ciel!...</p>
-
-<p>Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde,
-caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à
-chanter.</p>
-
-<p>La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une
-esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups
-accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées,
-près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon
-Miloud renifle et pleure derrière une colonne.</p>
-
-<p>Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châti<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span>ments, explique Lella
-Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa
-malice...</p>
-
-<p>Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour
-partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain
-bouleversé,&#8212;vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa
-m’interroge:</p>
-
-<p>&#8212;Tu le sais? Les gens te l’ont raconté?</p>
-
-<p>&#8212;Quoi donc?</p>
-
-<p>&#8212;Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche.</p>
-
-<p>Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure...</p>
-
-<p>&#8212;Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien
-d’autres...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche.</p>
-
-<p>&#8212;Elle l’est sans doute moins que toi.</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud
-el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon.</p>
-
-<p>Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette
-adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux
-de nuit, aux hanches souveraines.</p>
-
-<p>Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute
-l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses.<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span></p>
-
-<p>N’est-ce point d’elle que le poète a dit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Une pleine lune marche avec fierté<br /></span>
-<span class="i0">En se balançant comme un roseau.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&#8212;Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me
-regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave,
-fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre
-demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la
-cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus
-noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné
-la petite mesria<a id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>!</p>
-
-<p>&#8212;Ta chambre est beaucoup plus belle.</p>
-
-<p>&#8212;Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette
-calamité!</p>
-
-<p>&#8212;Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère
-cette esclave.</p>
-
-<p>&#8212;Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont
-comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils
-passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer
-cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il
-dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille
-de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot<a id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. O
-jour de<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!</p>
-
-<p>Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos
-paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.</p>
-
-<p>&#8212;S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher
-de le reprendre...</p>
-
-<p>&#8212;O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de
-laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre
-que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus
-amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai
-cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès
-d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière
-possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima<a id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>... O
-ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!</p>
-
-<p>Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des
-objections.</p>
-
-<p>&#8212;Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une
-Nazaréenne...</p>
-
-<p>&#8212;Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont
-bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu
-sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem
-en m’embrassant.<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<p>L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà
-l’aventure tente ma curiosité.</p>
-
-<p>&#8212;Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.</p>
-
-<p class="r">
-12 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous
-entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les
-patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent
-peu à peu au fond de l’ombre.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous
-rentrés...</p>
-
-<p>Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant
-haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que
-je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon
-visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un
-passant attardé.</p>
-
-<p>Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un
-gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans
-Berrima.</p>
-
-<p>Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que,
-sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa,
-échappée<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui
-l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec
-laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux.</p>
-
-<p>Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise
-longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante,
-qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers.</p>
-
-<p>La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les
-harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables,
-habiles à insinuer la tentation.</p>
-
-<p>Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les
-bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles,
-indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où
-leur malice l’emporte sur la défiance des maris.</p>
-
-<p>&#8212;Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec
-l’épouvante...</p>
-
-<p>&#8212;Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui
-m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence.</p>
-
-<p>Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de
-benjoin, et se met à égrener un chapelet.</p>
-
-<p>&#8212;Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que
-tu as promis d’appeler.<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis
-point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit.</p>
-
-<p>&#8212;Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente!
-Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin
-d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur
-le sol un réal d’argent.</p>
-
-<p>La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine
-forte m’incommode à travers le haïk:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>&#8212;<i>Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux</i>, implore-t-elle,</p>
-
-<p><i>Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,</i></p>
-
-<p><i>Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,</i></p>
-
-<p><i>Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?</i></p>
-
-<p><i>Sur toi un rayon de sa lumière.</i></p>
-
-<p><i>J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits
-pour l’époux.</i></p>
-
-<p><i>Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le
-charme de Chenharouch le sultan<a id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</i></p></div>
-
-<p>Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent.</p>
-
-<p>&#8212;Qui est là? cria la vieille.</p>
-
-<p>&#8212;Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë.</p>
-
-<p>&#8212;Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra,<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p>
-
-<p>Et le destin s’ensuivra...</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait
-personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur
-le sol bossué l’ombre d’une treille...</p>
-
-<p>&#8212;Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai.</p>
-
-<p>Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en
-rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un
-canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept
-petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes.</p>
-
-<p>La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière.
-Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne
-fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait
-quelque fumée...</p>
-
-<p>Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air
-s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...</p>
-
-<p>Est-ce un djinn?</p>
-
-<p>Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la
-draperie rouge.</p>
-
-<p>Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle
-une faible plainte...</p>
-
-<p>Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être
-humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«J’en jure par le soleil et sa clarté!<br /></span>
-<span class="i0">Par la lune quand elle le suit de près.<br /></span>
-<span class="i0">Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,<br /></span>
-<span class="i0">Par le ciel et celui qui l’a bâti,<br /></span>
-<span class="i0">Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,<br /></span>
-<span class="i0">Par l’âme et celui qui l’a formée<a id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>!»<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.<br /></span>
-<span class="i0">O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!<br /></span>
-<span class="i0">O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!<br /></span>
-<span class="i0">Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Moussa, gardien des eaux!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!<br /></span>
-<span class="i0">O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Saïd Derkaoui!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Ahmed Derwich!<br /></span>
-<span class="i0">O les maîtres noirs de la forêt!<br /></span>
-<span class="i0">O les pèlerins, seigneurs des djinns!<br /></span>
-<span class="i0">O Lella Myrra, l’inspirée!<br /></span>
-<span class="i0">O Lella Aïcha, la négresse!<br /></span>
-<span class="i0">O Lella Rkia, fille du rouge!<br /></span>
-<span class="i0">O Bousou, le marin!<br /></span>
-<span class="i0">O Sidi Larbi, le boucher!<br /></span>
-<span class="i0">O le serpent des pèlerins!<br /></span>
-<span class="i0">O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante<a id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.<br /></span>
-<span class="i0">Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!<br /></span>
-<span class="i0">O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!<br /></span>
-<span class="i0">Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!<br /></span>
-<span class="i0">Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,<br /></span>
-<span class="i0">De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.<br /></span>
-<span class="i0">Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,<br /></span>
-<span class="i0">Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!<br /></span>
-<span class="i0">L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,<br /></span>
-<span class="i0">Roi de tous les temps et de tous les mondes,<br /></span>
-<span class="i0">Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span><br /></span>
-<span class="i0">Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!<br /></span>
-<span class="i0">Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!<br /></span>
-<span class="i0">Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,<br /></span>
-<span class="i0">Dont aucun pouvoir ne vous protégera!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">«N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?<br /></span>
-<span class="i0">Du jour où les visages seront baissés,<br /></span>
-<span class="i0">Travaillant et accablés de fatigue,<br /></span>
-<span class="i0">Brûlés au feu ardent<a id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>?»<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Quiconque ne répond point à mon appel,<br /></span>
-<span class="i0">Dieu lui fera subir le châtiment<br /></span>
-<span class="i0">Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,<br /></span>
-<span class="i0">Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande,
-impérieuse, et menace.</p>
-
-<p>Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies
-accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les
-soubresauts et les cris.</p>
-
-<p>Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort...
-Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est
-le dernier râle de sa victime...</p>
-
-<p>... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage
-congestionné, hagard et tout à fait terrifiant.</p>
-
-<p>L’incantation semblait l’avoir épuisée,&#8212;on ne converse point en vain
-avec les démons.<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span>&#8212;Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis
-se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un
-petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix
-naturelle mais toute dolente:</p>
-
-<p>&#8212;Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu
-jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte
-neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd
-el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te
-contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune
-fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un
-jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans
-plus d’attrait qu’une chamelle pelée...</p>
-
-<p>Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le
-divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines
-tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le
-nouveau réal que lui tend Kaddour.</p>
-
-<p>&#8212;Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce
-qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés
-dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu
-l’as entendue!...</p>
-
-<p>&#8212;Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et
-j’accorde que les<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span> démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour!
-explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une
-Nazaréenne?</p>
-
-<p class="r">
-14 mars.<br />
-</p>
-
-<p>La beauté bien cachée qui surpasse toutes les autres beautés, certes je
-la connais! Et les fleurs de son teint, et les grenades parfumées de ses
-lèvres, et l’éclat de ses yeux fascinateurs... Pourquoi donc Lella
-Meryem, aujourd’hui, m’apparaît-elle plus éblouissante, d’un charme
-inattendu, étincelant, renouvelé, d’une gaîté sans égale? Serait-ce déjà
-l’effet du sortilège que j’apporte?</p>
-
-<p>Dès les premiers mots elle m’arrête.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’Allah te rende le bien, ô ma sœur! le remède, je n’en ai plus
-besoin, Aoud el Ouard est partie...</p>
-
-<p>&#8212;O Seigneur! la nouvelle bénie!... Qu’est-elle devenue?</p>
-
-<p>&#8212;Cette chienne! Puisse le malheur l’accompagner! Mouley Hassan l’a
-reprise.</p>
-
-<p>&#8212;Louange à Dieu! Comment se fait-il que le Chérif ait retiré le présent
-offert à son fils?</p>
-
-<p>&#8212;Qui le sait? Peut-être avait-il entendu vanter son attrait... Il aura
-voulu s’en assurer...<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> Cela n’importe guère! dans quelques mois, elle ne
-sera plus qu’une esclave d’entre ses esclaves...</p>
-
-<p>Lella Meryem triomphe avec insolence et naïveté... Je devine les petites
-ruses qu’elle mit en œuvre pour éloigner sa rivale, les louanges
-perfidement colportées sur Aoud El Ouard, afin d’éveiller la
-concupiscence du Chérif, la requête qu’elle-même fit parvenir à son
-beau-père...</p>
-
-<p>Mouley Hassan, changeant et sensuel, regrettait sans doute de n’avoir
-pas cueilli cette tige de rose. Il dut être facile à convaincre.</p>
-
-<p>&#8212;Sais-tu, poursuit Lella Meryem, que les noces de Lella Oum Keltoum
-seront bientôt célébrées?</p>
-
-<p>&#8212;C’est une honte! Elle n’a pas donné son consentement.</p>
-
-<p>&#8212;Lella Oum Keltoum est folle, affirma Lella Meryem, ses refus font
-parler tous les gens.</p>
-
-<p>&#8212;O mon étonnement de t’entendre! Ne m’as-tu pas dit mille fois que
-Lella Oum Keltoum avait raison?...</p>
-
-<p>Cette contradiction n’émeut pas la Cherifa.</p>
-
-<p>&#8212;Je t’ai dit cela, dans le temps! A présent, il est clair qu’elle est
-folle. Puisque le Sultan a fait savoir au Cadi, par son chambellan,
-qu’il désire ce mariage, Lella Oum Keltoum n’a qu’à se soumettre. Les
-unions entre parents sont bénies d’Allah, à cause de leur ressemblance
-avec celle de Lella Fatima, fille du Prophète, et de son cousin, notre
-seigneur Ali. Les noces de Lella Oum<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span> Keltoum et de Mouley Hassan seront
-un bonheur dont il faut se réjouir.</p>
-
-<p>&#8212;O chérie! O celle dont la langue est experte! répondis-je en souriant,
-Mouley Hassan t’a donc achetée toi aussi?</p>
-
-<p>Le petit visage de la Cherifa rosit, lumineux, ainsi que la lune
-surgissant à l’horizon.</p>
-
-<p>&#8212;Seulement, ajoutai-je, il ne t’a rien donné. C’est toi qui lui rendis
-Aoud El Ouard...</p>
-
-<p class="r">
-27 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Turbulent et leste, Kaddour remplit la maison de son agitation. Les
-petites filles, radieuses, se bousculent, tout affairées; Hadj Messaoud
-piaffe devant ses fourneaux; Saïda, la négresse, affuble son minuscule
-négrillon d’un superbe burnous émeraude.</p>
-
-<p>Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le
-braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed
-le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des
-corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines
-s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit,
-de cris, d’allées et venues, de faux départs<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span> et de retours imprévus,
-Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent.</p>
-
-<p>La caravane s’ébranle.</p>
-
-<p>Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa,
-et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux.</p>
-
-<p>Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage
-en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un
-canari.</p>
-
-<p>Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus
-hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout
-de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât,
-ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha
-chevauche, très digne, le second bourricot.</p>
-
-<p>Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante
-des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza,
-Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates;
-Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de
-campagne s’agrémente toujours de musique et de chants.</p>
-
-<p>Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot
-plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs
-nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats
-gigantesques coiffés de cônes en paille.<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span></p>
-
-<p>Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil.</p>
-
-<p>Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà
-poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin,
-seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans
-la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus
-par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute
-fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point
-d’ombre.</p>
-
-<p>Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt
-vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais,
-ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet
-des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des
-lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes
-sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que
-l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et
-parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur
-l’horizon.</p>
-
-<p>Kaddour a choisi, pour notre installation, un bois de grenadiers au menu
-feuillage de corail. Il étend les tapis, les sofas, une multitude de
-coussins. Au-dessus de nous il suspend les cages et les oiseaux se
-mettent à vocaliser follement, éperdument, en un délire.</p>
-
-<p>Un peu plus loin s’organise le campement de<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> nos gens. Des nattes, des
-couvertures berbères et tous les accessoires sortis des couffas. Hadj
-Messaoud s’ingénie à allumer un feu, qu’il souffle au bout d’un long
-roseau; les nègres s’agitent, apportent du bois mort. Kenza, Yasmine,
-Saïda, ont rejeté leurs haïks et folâtrent dans la verdure; Fathma
-essaye sa voix.</p>
-
-<p>Le déjeuner est un festin: des poulets aux citrons, des pigeons tendres
-et gras, des saucisses de mouton percées d’une brochette en fer forgé,
-un couscous impressionnant, dont tous nos appétits ne pourront venir à
-bout.</p>
-
-<p>Les plats passent de nous à nos voisins, et c’est amusant de les voir
-manger, engouffrer avec un tel entrain!... leurs dents brillent comme
-celles des carnassiers, leurs mains huileuses, dégouttantes de sauces,
-ont des gestes crochus pour dépecer les volailles. Il n’en reste bientôt
-plus que les carcasses. Pourtant la montagne de couscous, quoique fort
-ébréchée, a raison de tous les assauts.</p>
-
-<p>Ensuite chacun s’étend avec satisfaction et rend grâce à Dieu très
-bruyamment.</p>
-
-<p>Kaddour prépare le thé.</p>
-
-<p>Rien ne fut oublié, ni le plateau, ni les verres, ni même les mrechs
-niellés pour nous asperger d’eau de rose.</p>
-
-<p>Il fait chaud, les grenadiers ménagent leur ombre, des moucherons
-voltigent dans le soleil, les cigales grincent très haut... Tout vibre!
-l’air<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span> tiède, les feuillages, les impondérables remous de l’azur. Le
-parfum des orangers s’impose, plus oppressant, plus voluptueux.</p>
-
-<p>Le printemps d’Afrique est une ivresse formidable. Il ne ressemble en
-rien à nos printemps délicats, gris et bleutés, dont l’haleine fraîche,
-les sourires mouillés font éclore des pervenches dans les mousses. Ici
-la nature expansive, affolée, se dilate. Les bourgeons éclatent
-subitement, gonflés de sève, pressés d’étaler leurs feuilles; un
-bourdonnement sourd et brûlant monte des herbes; les juments hennissent
-au passage des étalons; les oiseaux s’accouplent avec fureur.</p>
-
-<p>Le ciel, les arbres, les fleurs, ont des couleurs excessives, un éclat
-brutal qui déconcerte. La terre disparaît sous les orties, les ombelles
-plus hautes qu’un homme, les ronces traînantes et ces orchidées qui
-jaillissent du sol comme de monstrueuses fleurs du mal.</p>
-
-<p>J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier,
-dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets
-d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles
-cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête
-lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent,
-à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches.</p>
-
-<p>Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle,
-d’une beauté sauvage,<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span> toute proche de cette ardente nature en liesse.
-Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On
-dirait la fuite d’un animal apeuré.</p>
-
-<p>Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et
-parfois se brise:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O nuit!&#8212;<span class="reg">gémit-elle</span>,&#8212;ô nuit!<br /></span>
-<span class="i0">Combien es-tu longue, ô nuit!<br /></span>
-<span class="i0">A celui qui passe les heures<br /></span>
-<span class="i0">En l’attente de sa gazelle<br /></span>
-<span class="i0">Et veille la nuit en son entier!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">O Belles! ô chanteuses! ô celles<br /></span>
-<span class="i0">Vers qui s’envole mon esprit!<br /></span>
-<span class="i0">Si vous êtes filles de Fès et nobles,<br /></span>
-<span class="i0">Je me réjouirai parmi vous.<br /></span>
-<span class="i0">Je ne vous quitterai pas.<br /></span>
-<span class="i0">Qu’est la vie sans amour?...<br /></span>
-<span class="i0">La mort me convient mieux.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">O jeune fille étendue, es-tu malade?<br /></span>
-<span class="i0">T’a-t-on frappée, chère colombe?...<br /></span>
-<span class="i0">Tes joues sont des pommes musquées,<br /></span>
-<span class="i0">Tes lèvres ont la pulpe juteuse<br /></span>
-<span class="i0">Des raisins roses du Zerhoun<br /></span>
-<span class="i0">Quand l’automne dore les vergers;<br /></span>
-<span class="i0">La chair des pastèques est moins fraîche<br /></span>
-<span class="i0">Que la tienne où je veux mordre...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit!<br /></span>
-<span class="i0">A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle!<br /></span>
-<span class="i0">Enamouré il ne peut dormir.<br /></span>
-<span class="i0">Il avait espéré tant de jours!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui
-s’égrène sur nous en mille<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span> taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix
-de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes
-et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie...</p>
-
-<p>Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres
-s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du
-couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le
-petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la
-résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec
-un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est
-plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu.</p>
-
-<p>Kaddour n’est pas là non plus.</p>
-
-<p>J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil
-m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut
-du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à
-travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et
-j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant
-d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de
-la nature capiteuse!...</p>
-
-<p>Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros
-champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon
-qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le
-couscous.<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span></p>
-
-<p>Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il
-parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa
-promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela
-paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de
-printemps.</p>
-
-<p>Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris
-la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct.
-Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse
-volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules.</p>
-
-<p>Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés,
-indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la
-cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande
-excitation de l’arsa.</p>
-
-<p>Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab
-Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à
-l’heure du moghreb.</p>
-
-<p class="r">
-31 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états
-intermédiaires.</p>
-
-<p>Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cui<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span>sine. De ma chambre
-j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj
-Messaoud, l’homme paisible.</p>
-
-<p>&#8212;Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se
-cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?...</p>
-
-<p>»Elle a quitté ma maison pendant que j’étais ici.</p>
-
-<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>&#8212;C’est vrai, je l’avais battue. Que pouvais-je faire?... O Allah! le
-croirais-tu! Elle a mis ma sacoche en gage chez le marchand d’épices
-pour s’acheter du henné!</p>
-
-<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai plus qu’à partir de la ville! Les gens ont pu voir ma sacoche
-pendue chez ce marchand d’épices!&#8212;Allah le confonde!&#8212;Il l’avait
-accrochée à la face de sa boutique!... Honte sur moi!... Quand je suis
-passé, j’ai dit: Ha!</p>
-
-<p class="dtts">. . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>»Je l’ai répudiée devant notaires. Elle ira chez son oncle voler tout ce
-qu’elle trouvera de sacoches!...</p>
-
-<p>La chose paraît grave. J’appelle Kaddour. Il a sa figure sauvage des
-mauvais jours. Son nez frémit, sa petite barbe se hérisse et son regard
-a noirci...</p>
-
-<p>&#8212;Qu’as-tu raconté au Hadj Messaoud? Tu as répudié Zeïneb devant
-notaires?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, c’est une voleuse sans vergogne, une impudente, une...<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Doucement! Par combien de fois l’as-tu répudiée?</p>
-
-<p>&#8212;Deux fois, pas davantage. Les notaires m’ont demandé d’attendre un peu
-avant la troisième répudiation, mais je veux le faire tout de suite, et
-ce sera fini.</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, Kaddour! à cause d’une sacoche, tu oublies tout son bien.</p>
-
-<p>&#8212;Tout son bien! Elle ne m’apporta que le malheur et la honte.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne sais te passer d’elle, et tu connais votre loi musulmane: quand
-tu l’auras répudiée trois fois, tu ne pourras plus la reprendre que si
-elle a épousé, entre temps, un autre homme... Voudrais-tu la savoir dans
-la maison d’un autre? Et que diraient les gens?</p>
-
-<p>A cette idée Kaddour est devenu très jaune de teint. Il fronce les
-sourcils, halète un peu.</p>
-
-<p>&#8212;Pour ton visage! finit-il par répondre, je vais chercher Zeïneb. C’est
-une fille de gens honorables. Elle s’est évidemment réfugiée chez sa
-mère... Il lui fallait du henné, car elle doit aller à des noces demain,
-et j’avais oublié de lui laisser de l’argent... Avant de prononcer la
-troisième répudiation, j’écouterai ce qu’elle dira de ma sacoche...<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-5 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où
-nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des
-spectacles apaisants.</p>
-
-<p>Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de
-ce temps.</p>
-
-<p>Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des
-oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de
-la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches;
-les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard
-léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des
-mauves.</p>
-
-<p>Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle
-aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce
-qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil.</p>
-
-<p>Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes
-hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des
-gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et,
-soudain, s’allongent, horizontales,<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> minces, le pied tendu, un moment
-arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs
-singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux,
-sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge.</p>
-
-<p>A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille.</p>
-
-<p>&#8212;En as-tu trouvé beaucoup?</p>
-
-<p>&#8212;Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui
-mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que
-l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam.</p>
-
-<p>&#8212;Sans doute, tu parles juste et d’expérience.</p>
-
-<p>Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière
-pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui
-dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas
-l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une
-exaltation qui s’évade.</p>
-
-<p>Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de
-thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent
-participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il
-s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre
-deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge.</p>
-
-<p>&#8212;Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> mon gumbri<a id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Si elles
-sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher.</p>
-
-<p>Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore
-frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en
-s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses.</p>
-
-<p>Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons
-émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses
-attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent
-aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations,
-après avoir longuement médité chaque coup.</p>
-
-<p>Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le
-sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur
-passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective
-contre eux sans relâche.</p>
-
-<p>&#8212;Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux
-d’entre les pourceaux!</p>
-
-<p>Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout,
-marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et
-vociférant de plus belle...</p>
-
-<p>Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me
-rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span>
-couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de
-montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la
-verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais
-lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur
-les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine.</p>
-
-<p>O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre
-souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans
-réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible,
-familière&#8212;et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses&#8212;en
-regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux&#8212;avec insouciance,
-avec ivresse.</p>
-
-<p>Le monde est un cimetière délicieux.</p>
-
-<p class="r">
-13 avril.<br />
-</p>
-
-<p>&#8212;La mariée pleure! la mariée pleure!</p>
-
-<p>Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô
-petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes
-larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les
-rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser
-autant de<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu
-honores ta mère!</p>
-
-<p>O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction
-peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles
-félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum
-Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au
-mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes!</p>
-
-<p>Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une
-jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne
-doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des
-gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de
-génération en génération?</p>
-
-<p>Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il
-pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à
-coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie?</p>
-
-<p>Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de
-la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum.
-Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se
-sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses
-ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span> les fillettes,
-réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant.</p>
-
-<p>Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un
-enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs.</p>
-
-<p>Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum
-Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne
-touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux
-ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes.</p>
-
-<p>Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des
-atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que
-la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres,
-et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la
-louange...</p>
-
-<p>Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum?</p>
-
-<p>Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour
-songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte
-et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée...</p>
-
-<p>Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa,
-la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici.</p>
-
-<p>Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne
-saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses
-afin<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span> que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison.</p>
-
-<p>Tout est prêt.</p>
-
-<p>L’époux s’impatiente.</p>
-
-<p>Amenez la mule harnachée de velours et d’argent!</p>
-
-<p>Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux!</p>
-
-<p>Frappez les instruments!</p>
-
-<p>Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les
-tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière
-vacillante et dorée.</p>
-
-<p>Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage
-fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses
-voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée
-pleure.</p>
-
-<p class="r">
-16 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum
-Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable.
-Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes
-nous sont ouvertes.</p>
-
-<p>J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre
-les petits événe<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span>ments très importants de leur existence, et surtout de
-savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...</p>
-
-<p>&#8212;Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux
-propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum
-Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa,
-et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la
-couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine.
-Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis
-il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque
-toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux
-négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et
-t’attendre dans l’impatience.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh.
-Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant,
-rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et,
-lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par
-une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre
-femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps,
-laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes
-osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!</p>
-
-<p>Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant
-couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs
-dont ses mains étaient pleines.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier
-garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse
-pénétrer les gens qu’à bon escient.</p>
-
-<p>Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus
-de curieuses négresses à épier les passants.</p>
-
-<p>Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne
-pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer
-les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi
-M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.</p>
-
-<p>Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et
-chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les
-murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques,
-et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des
-choses, au milieu de cadres très dorés.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé.
-Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span>
-une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple
-cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges
-multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis
-d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils
-déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est
-constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les
-sultanes.</p>
-
-<p>Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne
-m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son
-nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un
-matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves,
-pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau
-d’argent.</p>
-
-<p>Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum
-Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le
-Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une
-petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que
-les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable
-somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes,
-massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer
-avec orgueil.</p>
-
-<p>Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des
-choses. Les négresses<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne
-traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout,
-adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les
-cuisines à leurs besognes coutumières.</p>
-
-<p>Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves
-du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des
-foutas neuves ceignent leurs fortes croupes.</p>
-
-<p>Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient.
-Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir
-parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées.</p>
-
-<p>Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina
-de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés
-qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la
-bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum
-siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le
-patio.</p>
-
-<p>Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec
-une flatteuse déférence.</p>
-
-<p>Bénédiction<a id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos.</p>
-
-<p>Devant nous, le soleil étincelle aux marbres<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> luisants de la cour, à ses
-ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques.</p>
-
-<p>Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre
-de la salle...</p>
-
-<p>Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et
-satisfaction.</p>
-
-<p>Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point
-demandé ce que je voulais demander.</p>
-
-<p>Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée:</p>
-
-<p>&#8212;En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison!</p>
-
-<p>&#8212;Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder
-la félicité qu’Il accorda!</p>
-
-<p class="r">
-17 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône
-en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles,
-toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de
-soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect
-des friandises dont se délecteront leurs palais.</p>
-
-<p>Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires,
-accompagnés de souhaits, de<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span> salutations et souvent d’une pressante
-invite à les aller voir.</p>
-
-<p>J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un
-mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je
-contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables
-beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa
-maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus
-long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.</p>
-
-<p>&#8212;Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé.
-Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir
-qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a
-vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle
-t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée
-ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la
-rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le
-Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses
-rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes,
-afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment
-dulcifiés... Et la petite Aïcha&#8212;qu’Allah miséricordieux la reçoive et
-l’agrée!&#8212;fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et
-bénédictions parfaites!...</p>
-
-<p>Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre
-et les pâtisseries.<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span></p>
-
-<p>Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des
-choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.</p>
-
-<p>Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans
-maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.</p>
-
-<p>La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la
-résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une
-nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,&#8212;auprès du petit cadavre
-qui ne réclamait plus aucun soin,&#8212;à m’envoyer les odorants pétales et
-les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce
-malheur.</p>
-
-<p class="r">
-30 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Douceur!... Quiétude!... Plaisant repos!...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La vie qui s’exprime en gestes harmonieux et lents sous les vêtements
-aux nobles plis... Siestes et rêveries prolongées dans l’ombre des
-salles où tout a été conçu pour la jouissance des yeux. Les rosaces des
-mosaïques rayonnent le long des parois, d’une infinie variété en leur
-apparente similitude; les frises déroulent leurs dentelles de stuc, et,
-lorsque le regard atteint le plafond, il se perd délicieusement parmi
-les arabesques et les<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span> lignes qui se poursuivent, se rejoignent et
-s’enlacent avec une surprenante harmonie.</p>
-
-<p>Esclaves! accourez à l’appel du maître, sur vos pieds nus que ne
-sauraient meurtrir les tapis, les marbres, ni l’émail des carrelages.</p>
-
-<p>Esclaves! il y a des mouches importunes, agitez les mouchoirs de soie.</p>
-
-<p>Ouvrez les portes si bien ciselées, qui semblent les gigantesques et
-précieux battants de tabernacles chrétiens, afin que l’air du soir
-rafraîchisse la salle et chasse les dernières fumées du santal dont
-s’embaumèrent les somnolences. Au delà des arcades, apparaît la cour
-pavée de faïences, que les reflets du ciel moirent d’une luisante eau
-bleue, et la vasque toute ruisselante où s’abreuvent des tourterelles.</p>
-
-<p>Fraîcheur!... Délices!... Monotone et limpide chanson des jets d’eau!...</p>
-
-<p>Esclaves! apportez les plateaux d’argent chargés de tasses. Ils brillent
-entre vos mains noires comme le contraste d’une parure. Avancez en
-roulant vos hanches! Que le samovar qui vous courbe fasse valoir vos
-lourdes splendeurs!</p>
-
-<p>L’existence est chose facile et voluptueuse, ô négresses! Sur vos
-destinées furent écrites la servitude et les besognes familières, mais
-aussi les plaisirs d’amour.</p>
-
-<p>
-&#8212;«<i>Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous<a id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>?</i>»<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span></p>
-
-<p>Il a donné à ses croyants l’inestimable faveur d’une vie sans fièvres et
-sans heurts, sans l’agitation qui consume les peuples d’Occident, sans
-les raisonnements, et les recherches dont il torture leurs cerveaux,
-sans la tension exaspérée de leurs volontés vers des buts superflus.</p>
-
-<p>Il a donné aux misérables tout l’or des soleils couchants à contempler
-chaque soir le long des remparts; les repos à l’abri des treilles; les
-récits des conteurs publics; l’insouciante paresse de lézards qui vivent
-d’une mouche entre deux torpeurs.</p>
-
-<p>Il a donné à d’autres de petites échoppes pour somnoler parmi les
-babouches, les poteries, les écheveaux de soie; les parties d’échecs au
-coin d’une place; les ânillons trottinants que l’on chevauche sur les
-reins, tout au bout, presque à la naissance de la queue, tandis que les
-jambes trop longues effleurent la poussière.</p>
-
-<p>Il a donné aux lettrés leurs blanches mousselines et leur air dévot,
-leur esprit subtil; le charme des absurdes discussions théologiques; les
-livres ornés de miniatures&#8212;trésors de poésie, de science et
-d’ingéniosité&#8212;les mosquées aux nattes fines où l’on accomplit
-soigneusement les rites prescrits pour les cinq prières.</p>
-
-<p>Il a donné aux riches les belles demeures, les sofas, les innombrables
-coussins, les esclaves et les parfums; les arsas verdoyantes où les
-branches fléchissent, accablées sous trop de fruits; les divertissements
-de la musique et des festins; les<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> mules qui s’en vont d’un pas si
-tranquille, régulier et sûr, avec leurs selles très confortables, vêtues
-de drap rouge, et leurs larges étriers.</p>
-
-<p>Il a donné aux femmes les terrasses et les voisines, les noces, les
-parures, les bavardages, les messagères, les revendeuses complaisantes
-et la distraction nocturne des hammams.</p>
-
-<p>Il a donné aux morts des cimetières sans tristesse, à l’ombre des
-micocouliers, des cimetières où l’on s’efface très vite, en un même
-néant sous les fleurs...</p>
-
-<p>
-«<i>Lequel des bienfaits d’Allah nierez-vous?</i>»<br />
-</p>
-
-<p>Il a donné à tous un bien suprême: la paix.</p>
-
-<p>Allures paisibles.</p>
-
-<p>Esprits paisibles.</p>
-
-<p>Bonheurs paisibles.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Cela que nous ignorons.</p>
-
-<p class="fint">FIN</p>
-<hr />
-
-<p class="c"><small>E. GREVIN&#8212;IMPRIMERIE DE LAGNY&#8212;232-4-22.</small></p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Chérif. Descendant du Prophète.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Maghzen, gouvernement du Sultan.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Mida, petite table ronde et très basse.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Sultan contemporain de Louis-Philippe.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Dynastie des sultans actuels.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Mets marocains dans la composition desquels entrent
-toujours des viandes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Habitants de Rabat.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Jardin intérieur.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom donné aux chrétiens.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Titre qui devrait être réservé aux Cherifas, mais que, par
-politesse, on donne indifféremment à toutes les femmes, ainsi que, en
-France, «Madame» ou «Mademoiselle».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Vergers marocains.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Expression très courante signifiant à peu près «être
-généreux sans rien ménager».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le grand sultan contemporain de Louis XIV.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Habitants de Meknès.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Lieu «d’où l’on voit», sorte de belvédère.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Petits fourneaux de terre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Robe de dessus transparente.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Foulard de tête.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Sorte de gros bourrelets encadrant la tête sur lesquels
-est appliqué le foulard de soie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Tuteur-gardien.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Attention.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Le dirigeant, le gouverneur.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le verbe «carotter» est passé dans la langue arabe et
-conjugué selon les règles.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Marché aux étoffes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Sauf ton respect.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Vendeur de café.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Les Musulmans qui n’auront point fait à leurs épouses des
-parts égales, paraîtront devant Allah «avec des fesses inégales»
-(Commentaire du Coran).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Sorte de soupe très épicée.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Cruche ventrue en cuivre, dont le fond est arrondi et qui
-ne peut se tenir sans branler.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le grand sultan de Meknès contemporain de Louis XIV.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Instrument à deux cordes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Les plus beaux foulards de tête sont ainsi nommés parce
-que, très lourds, ils s’achètent au poids.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Maîtresse des cérémonies.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> De la maison impériale.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Garçon qui porte les pains au four et les rapporte à
-domicile.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> La dot, en droit coranique, est versée par le mari.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Formule équivalant à «sauf ton respect».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Chef de la famille impériale dans une ville.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Pièce indépendante du reste de la maison, où le maître
-reçoit ses amis.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> 8000 francs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> L’an 1330 de l’hégire, (1911 de l’ère chrétienne).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Sorte de vermicelle.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Coran.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Prévôt des marchands.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Cour du Sultan.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> 125 francs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Guinéens. Nègres originaires de Guinée qui forment une
-sorte de confrérie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voile de soie tombant jusqu’aux reins et réservé aux
-Juives mariées.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Eau-de-vie de figues.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> 0 fr. 25.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Hanna avait sept enfants, qui furent tués sur ses genoux à
-la prise de Jérusalem.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Bénédiction apportant la chance.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Coran. Verset du trône.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> La fumée.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> L’indigène préposé aux canalisations.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Alcôve formée par des draperies, où la mariée reste
-enfermée.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Pantalon.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Tenture murale.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Water-closet.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Feuilles des palmiers nains, qui servent à chauffer les
-fours.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Romains.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le geai bleu ou chasseur d’Afrique.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Eau-de-vie de figues.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Tenture murale décorée en forme d’arcades.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> La plus monumentale porte du Maroc, à Meknès.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Pantalon.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Nom fantaisiste de tribu.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Étudiant. Les «étudiants» s’adonnent souvent à la
-sorcellerie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Sorte de gâteau.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Formule de repentir.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Vieux chant maure andalou.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> 0 fr. 25.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Arsenic.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Pièce du logis ayant une issue indépendante.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Se faire épouser avec reconnaissance dotale.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Quartier de Meknès.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Nom d’un génie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Coran. Sourate du Soleil.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Les trois premières invocations sont adressées à des
-saints, les autres à des génies mâles et femelles.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Coran. Sourate du «Jour qui enveloppe».</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Instrument de musique à deux cordes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Formule très respectueuse d’assentiment, d’inférieur à
-supérieur.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Coran.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DERRIÈRE LES VIEUX MURS EN RUINE</span> ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-</div>
-
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
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