summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/68510-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/68510-0.txt')
-rw-r--r--old/68510-0.txt8845
1 files changed, 0 insertions, 8845 deletions
diff --git a/old/68510-0.txt b/old/68510-0.txt
deleted file mode 100644
index ce50f6f..0000000
--- a/old/68510-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8845 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La vigne et la maison, by Jean Balde
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La vigne et la maison
-
-Author: Jean Balde
-
-Release Date: July 12, 2022 [eBook #68510]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIGNE ET LA MAISON ***
-
-
-
-
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage
- 12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron,
- numérotés de 1 à 12._
-
-
-
-
- LA VIGNE ET LA MAISON
-
- DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-=Les Ébauches.= Roman. Un vol. in-16.
-
- (_Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911._)
-
-=Madame de Girardin.= Textes choisis et commentés, Bibliothèque
- française. Un vol. in-16.
-
-=Mausolées.= Poésies. Un vol. in-16.
-
- (_Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses._)
-
-=Les Liens.= Roman. Un vol. in-16.
-
-
- CHEZ SANSOT, éditeurs. Paris, 1908.
-
-=Ames d’artistes.= Poésies. Un vol. in-16.
-
- (_Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses._)
-
-
- Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922.
-
-
-
-
- JEAN BALDE
-
-
- LA VIGNE
- ET
- LA MAISON
-
- ROMAN
-
- [Illustration: colophon]
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ
-
- _Tous droits réservés_
-
-
- Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.
-
- Droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
-
-
-
-
- _A MON PÈRE ET A MA MÈRE,_
-
- _en notre Casin,
- ce livre est dédié._
-
- J. B.
-
-
-
-
- LA VIGNE ET LA MAISON
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- «Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
- Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»
-
- (LAMARTINE, _la Vigne et la Maison_.)
-
-
-I
-
-Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes
-noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour
-d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour
-prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient
-les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût
-commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas
-l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte
-sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait
-s’inquiéter de rien.
-
-Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement
-de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins
-se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de
-ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les
-convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée
-avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur
-elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient
-ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de
-bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.
-
-Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La
-famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement:
-un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous
-les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans
-la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans
-le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se
-fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations
-traînait une eau rouge.
-
-Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un
-lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture
-descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé
-au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune
-fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait--une grosse
-maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de
-bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.
-
-Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était
-vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la
-solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer,
-les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras,
-comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et
-pût la comprendre!
-
-Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur
-brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé,
-des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles
-avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à
-repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille.
-La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du
-sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même
-éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait
-de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux
-pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre
-deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se
-répandit qui fut absorbée par les choses seules:
-
---Ce que je compte faire, mais rester ici...
-
-Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme
-il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir.
-Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande,
-élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée
-du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des
-ombres que le malheur prête à la jeunesse.
-
-Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux
-châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur
-coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati,
-creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté
-meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois
-quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui
-empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie.
-
---Où voulez-vous que j’aille vivre?
-
-Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son
-âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se
-préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne
-pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que
-dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée
-entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude
-d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa
-nièce abandonnée à elle-même:
-
---Ce ne serait pas du tout convenable.
-
-Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne
-bougeait pas, puis vers son mari:
-
---Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!
-
-Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.
-
-Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La
-prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule
-et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte.
-Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une
-affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés
-de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses
-scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.
-
-Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des
-affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil
-déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de
-campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles:
-
---Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu
-seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta
-pauvre mère aurait fini par se ruiner.
-
-Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses
-sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi
-s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires,
-il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au
-courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât
-encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en
-ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui
-chercher des distractions.
-
-Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences.
-C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage
-insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure
-informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité
-était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter
-ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se
-modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête
-aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme
-sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable
-d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa
-face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne
-lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait,
-confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une
-jeune fille a besoin d’être conseillée.
-
-Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les
-figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs.
-De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et
-d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont
-la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport
-y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies
-vaillantes?
-
-Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait
-dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent
-les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses
-sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres.
-Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus
-aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des
-sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les
-robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un
-grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui
-semblait immense.
-
-Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre
-les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré.
-Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée.
-
-L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage.
-Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie.
-Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle
-était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait
-dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait
-prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements:
-
---Allons, du courage!
-
-L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que
-bordaient le chai et les écuries.
-
-Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la
-campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques
-branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur
-lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A
-travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et
-l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait
-indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers
-à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses
-resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa
-mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la
-pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres
-conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?
-
-
-
-
-II
-
-
-La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail
-en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au
-bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que
-les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de
-profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.
-
-La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de
-tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée.
-Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage
-par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte,
-des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps,
-aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas
-transportaient dans toutes les pièces.
-
-De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle
-s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux
-bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en
-face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond
-duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux
-moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses
-et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses
-petites maisons se superposaient au bas du rocher.
-
-Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi
-caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les
-gens du pays l’appelaient _la Chapelle_. Au-dessus du porche était une
-horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre;
-ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des
-cuisines et dans les vignobles.
-
-Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était _le
-Château_: une construction de style Henri IV qui tournait de ce
-côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres
-dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble
-presque royal.
-
-Il y avait aussi _le bourg_ en haut de la vallée, invisible dans un
-repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de
-l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance,
-le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit
-avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs
-romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le
-mouvement et l’activité.
-
-Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du
-chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois
-par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait
-les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient
-les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies.
-
-Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine,
-elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La
-grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au
-dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête,
-elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.
-
-Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque
-farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier
-du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des
-comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée,
-de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un
-poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout.
-Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité
-un souci qui l’avait minée.
-
-Presque chaque jour, Paule lui disait:
-
---Ma pauvre maman, vous exagérez!
-
-Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa
-personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des
-injustices:
-
---Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!
-
-Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la
-pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie,
-qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie,
-profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps
-troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à
-bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait
-en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le
-souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles,
-la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait
-en elle.
-
-Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis
-la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies
-confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles
-s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où
-les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait
-pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée
-aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune
-tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir,
-lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle
-pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie
-continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses
-tourments et à ses scrupules.
-
-Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs
-aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait
-de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de
-dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées
-de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes
-immaculées.
-
-Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la
-route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre
-immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres
-grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates
-dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette
-campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du
-printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les
-clochers.
-
-Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.
-
-Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son
-oncle:
-
---Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!
-
-Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune
-qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir
-d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur;
-toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se
-présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries.
-«Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en
-ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman
-de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût
-servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait
-fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des
-gens qui ne m’aiment pas?»
-
-Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des
-paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des
-gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.
-
-Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant
-et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce
-qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit
-un peu soucieuse:
-
---Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?
-
-La vieille femme mit ses mains sur les hanches:
-
---Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!
-
-Et méprisante:
-
---Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?
-
-Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de
-faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du
-monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie
-lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le
-contentement.
-
-Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port,
-trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un
-maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut
-qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient
-d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de
-contrariété et descendit à la cuisine:
-
---Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa.
-Allez le leur dire.
-
-La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille
-osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient
-des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux
-noyés de bile exprimèrent la stupéfaction:
-
---Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin,
-que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les
-vignes, une bien bonne femme!
-
---Ils auraient pu au moins me demander la permission.
-
-Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient
-demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils
-pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait
-personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie.
-
-Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine,
-retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il
-portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui
-se balançait contre sa jambe.
-
-Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien
-accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en
-faisait sauter les écailles avec un couteau:
-
---On la cuira sur le gril avec du laurier.
-
-Et la soupesant:
-
---Elle pèse bien près de quatre livres.
-
-Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret
-baissé sur sa peau tannée:
-
---Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!
-
-A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier
-brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air
-de triomphe.
-
-Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin:
-sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les
-avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une
-grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela
-cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de
-peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses
-d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les
-trous de vase.
-
-Louisa continuait:
-
---Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas
-non, cela vous ferait une sortie.
-
-Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de
-reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus
-il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une
-de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur
-l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets
-suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un
-sourire en l’apercevant.
-
-Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait
-de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs
-par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce
-goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.
-
-Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les
-portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée
-s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se
-levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines
-mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et
-de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait,
-vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements
-et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le
-bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette
-tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des
-silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel.
-
-Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment de sa solitude
-faisait passer dans toute sa chair des frissons dont elle avait
-honte. Autour d’elle, tout devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de
-présences cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait voir
-bouger des ombres.
-
-Son cœur avait par moments des battements fous.
-
-
-
-
-III
-
-
-Une marchande passait tous les jours sur la route, avant le déjeuner,
-et arrêtait devant le portail sa charrette tirée par un vieil âne
-mélancolique.
-
-Louisa criait de la cuisine:
-
---Madame Rose est là.
-
-On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont personne ne se
-souvenait. Mais qu’on lui donnât un nom ou un autre, elle s’en souciait
-peu. Elle se moquait de bien d’autres choses:
-
---Qu’est-ce que cela fait?
-
-Elle avait une tournure de commère, des hanches rebondies, et un
-tablier taillé dans un vieux sac. Mais la figure riait toujours,
-fraîche et ouverte, avec deux yeux bleus pétillants de vie et de
-malice, le nez relevé en pied de chaudière, et une grande bouche encore
-élargie par un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et
-gai. On en entendait de loin les éclats.
-
-Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru depuis
-près de vingt ans toutes les routes du coteau et de la palud, d’abord
-poussant elle-même une brouette chargée de corbeilles, puis largement
-assise dans son charreton. Elle excellait à grouper les gens autour
-de ses paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture,
-sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable:
-
---Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon cœur?
-
-Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle faisait des
-gestes:
-
---Venez toujours voir!
-
-Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses viandes
-blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. Personne ne l’avait
-jamais vue à court de réflexions drôles et de reparties. A travers
-tout cela, elle faisait marcher son commerce, tirant parti des
-occasions, portant des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds
-de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant des recettes
-pour le mal de dents et tirant les cartes. Les jours de fête, elle
-s’installait avec une boîte de madeleines au coin de la place du
-village, ou devant la salle de danse. Elle mettait en loterie ses plus
-vieux canards. Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir:
-quand elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait envie de
-s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la contrée, elle ne parlait
-que pour raconter que l’une lui avait donné du bois, telle autre un
-jupon, ou encore du foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer,
-quand il le fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour
-donner en pâture ses propres ennuis.
-
-A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de son fils malade,
-elle glissait tout bas:
-
---Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert?
-
-Et sur un autre ton:
-
---Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre mère en a eu sa
-part. Ah! elle était bonne! En voilà une qui a fait du bien, et en
-cachette! Elle n’était pas comme ceux qui le mettent au bout du doigt,
-pour le faire voir.
-
-Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait:
-
---Nous partons, Cadet.
-
-Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété trois fois. Puis
-les roues grinçaient, et te charreton de la marchande s’éloignait
-enfin, laissant derrière lui une traînée de vie et de bonne humeur.
-
-Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle lui avait dit:
-
---Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais quelque jour
-riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler toujours.
-
-Comment serait-elle devenue riche?
-
-Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la verve gasconne,
-pittoresque et gaie, qui ensoleille les caractères. Paule se sentait
-raffermie par cette bonne santé morale que la pauvreté n’avait pas
-gâtée. Mme Rose du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au
-jour le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité.
-
-Mlle Dumont, au contraire, la décourageait.
-
-C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait essuyé de la
-part des siens les pires vilenies, tout accepté, beaucoup pardonné, et
-continuait de croire aux bonnes intentions. Mme Dupouy était son amie
-d’enfance. Pendant douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux
-Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons à Paule. Les
-examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté avec horreur les méthodes
-dont elle se servait pour résoudre de bons vieux problèmes et disposer
-des analyses. Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait
-qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage et cultiver les
-arts d’agrément. Maintenant, le piano à queue d’acajou luisant était
-solennellement fermé au fond du salon; mais la vieille demoiselle, par
-amitié, continuait de venir chaque samedi.
-
-C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et rassemblé
-les cartes de condoléances. Elle regardait Paule avec attendrissement,
-soupirait souvent et lui répétait:
-
---Ma petite, il faut vous marier.
-
-Ou encore:
-
---Votre tante devrait s’occuper de vous.
-
-L’important pour elle était que le jeune homme eût une belle position.
-Et elle racontait tous les romans de ses élèves, romans bien fades,
-vus à travers la bienveillance d’une vieille maîtresse de piano: elle
-parlait de vie sans nuages, de bonheur parfait.
-
-Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, confuse,
-embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une pauvre vanité de
-femme, mesquine comme tout ce qui touchait à cette vie manquée. Pour
-cette vieille demoiselle, le mariage demeurait ce qu’il était dans sa
-jeunesse, la carrière féminine la plus facile, la plus confortable,
-la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de _s’établir_,
-affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation solide et
-commode après laquelle on était fixé, accepté définitivement par la
-société qui rejette les existences flottantes et instables.
-
-Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois un cœur
-romanesque, mais cette lointaine fleur de poésie s’y était fanée, en
-même temps que se décolorait le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui
-avait dû être frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme
-s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui n’ont pas
-connu le repos, les économies, si bien qu’elles ne sont plus qu’une
-monnaie anonyme et presque hors d’usage. Il n’y avait plus personne
-pour imaginer que ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée,
-ratatinée, rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, elle
-sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité:
-
---J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, vous ne
-puissiez faire qu’un mariage de convenance.
-
-Paule répondait par des mots très vagues:
-
---Il faudra voir. On ne sait jamais.
-
-Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si
-différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans
-âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle
-ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât.
-
-Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans l’avenir de si
-merveilleux hasards, un si grand mystère?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs
-jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de
-sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et
-très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne
-pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui
-suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes
-louanges.
-
-Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un
-domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des
-rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de
-négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir
-Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance,
-offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y
-eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent
-des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin
-attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les
-autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut
-débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.
-
-L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une
-impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient
-sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque
-chose de faux qui lui répugnait.
-
-Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle
-avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate
-des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes
-bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une
-expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme
-Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être,
-quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction.
-
-Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée,
-n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes
-ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque
-ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite
-campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à
-sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait,
-et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une
-enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de
-s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.
-
-C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à
-l’aise.
-
-<tb>
-
-Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de
-succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le
-train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu
-importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.
-
-L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier
-Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près
-du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de
-savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels
-escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on
-ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du
-fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté.
-
-Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies,
-étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle
-d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était
-tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes
-rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de
-fumée et de vieux papiers soulevait le cœur.
-
-En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée
-avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches
-roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes
-volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de
-famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de
-quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique.
-A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers.
-
-Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards,
-attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient
-entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un
-forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux.
-C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa
-furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques
-houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige.
-Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise
-soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux
-fonctionnaires de la troisième République.
-
-De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui
-retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire.
-
-Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de
-Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre,
-le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva
-dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle
-eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie
-demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse
-d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux
-une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait
-en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition
-laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car
-nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher
-et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement
-entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès
-qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son
-cou, il semblait que la vie ne fût plus la même.
-
-Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La
-voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes
-toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui
-répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut,
-derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails
-sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec
-sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter.
-Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte
-recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de
-niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis
-de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on
-voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs
-jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on
-regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux
-et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une
-nappe violette voilée de fumées.
-
-Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses
-possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait
-le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de
-sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien
-pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle
-se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie
-qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts
-d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses,
-et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens
-de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine:
-s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien
-dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement,
-après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie
-familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature
-comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve
-que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort.
-
-«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans
-la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec
-une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de
-couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si
-une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la
-face de ceux qui entraient.
-
-Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la
-porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre,
-qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était
-assis sur une chaise.
-
-Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, le visage
-allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, il avait dans toute
-sa personne un charme de finesse.
-
-Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, cherchant
-discrètement à la saluer, mais attendant d’être reconnu. Dans le jour
-poussiéreux de cette salle d’attente, sur le fond chocolat de la
-boiserie, elle le vit enfin. Sa tête se détachait, découverte, un peu
-inclinée:
-
---Gérard Seguey...
-
-Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une place libre
-sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment mêlé de trouble et de
-gêne, peut-être à cause des pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de
-cette affiche qui était maintenant juste devant lui.
-
-Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de son deuil
-récent, d’un ton mesuré, choisissant ses termes. Elle aussi essaya de
-dire quelque chose sur le malheur qui l’avait atteint, prépara une
-phrase dont elle ne sut que faire et se tournant simplement vers lui:
-
---Votre mère était une femme délicieuse.
-
-Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité dont il fut
-touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières se relevèrent un peu
-sur son regard gris qui sembla contempler une parfaite image.
-
-Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait.
-
-Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles qui étaient
-de leurs relations. Il passait d’une personne à l’autre. Sur un avocat
-célèbre, M. Peyragay, qui avait une maison au bord du fleuve, il
-raconta plusieurs anecdotes qui mirent entre eux quelques sourires.
-
-Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. Il y avait
-longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la première fois qu’il la
-traitait en jeune fille. Les paroles les plus simples, lorsqu’il les
-disait, prenaient une valeur qu’elle ne s’expliquait pas.
-
-Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui
-pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues
-mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle
-et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire,
-un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était
-d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée
-aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait.
-
-Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y
-eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait.
-
-Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle
-que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite
-fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être
-était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air,
-chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour
-duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de
-ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou
-moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou
-mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer.
-
-Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine.
-
-Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve
-et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial
-paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité
-devait être plus douloureuse.
-
-Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes
-trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à
-quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le
-vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un
-moment, elle eut l’intuition qu’il ne la _voyait_ pas, que sa présence
-peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur.
-
-Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit,
-elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune
-femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de
-lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle
-ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa
-sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie
-gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse
-et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant
-pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un
-éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.
-
-Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de
-Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur
-muette comme une coupable.
-
-La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte
-qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore,
-contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son
-visage sur son masque osseux:
-
---Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison.
-C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai
-fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus.
-
-Elle le regardait, atterrée et désorientée.
-
---Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous y verrai pas
-non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir ici, ce sera le
-vôtre...
-
-«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, quelques jours
-avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, mais elle ne croyait pas
-que ce serait si tôt.
-
-Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, comme s’il eût
-entendu les paroles qu’elle ne disait pas:
-
---Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou trois mois. Cet
-été, nous nous reverrons peut-être chez les Lafaurie...
-
-Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter une ondée de sang
-qui se répandit dans le tissu jeune de ses joues.
-
-L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de double vue. Paule
-comprenait avec une étrange force de tendresse que Seguey souffrait,
-mais aussi qu’il lui appartenait à cette minute comme l’ami est à son
-ami. Meurtri, malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits
-ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait voulu
-s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie vraie. Mais elle sentait
-combien toute manifestation eût été sotte et déplacée.
-
-Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression furtive
-qu’il la remerciait.
-
-Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être ôtée. Le château
-de Valmont avait été vendu le jour même, sur une mise à prix de trois
-cent mille francs. Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur,
-un grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente une
-énorme spéculation.
-
-Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là accablante et
-interminable.
-
-Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate blanche, mais
-un petit homme au teint blafard, rondelet, farfouilleur, qui remuait
-des paperasses du matin au soir. Son œil jaune happait au passage
-les points litigieux, les vices de forme. Quand il commençait, Paule
-d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris que le chat
-mangera quand il lui plaira.
-
-Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; et
-comme s’il eût trempé ses mots dans du sucre:
-
---Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage qui vous concerne.
-
-Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans l’attente
-d’une vérité trop belle et presque impossible dont elle redoutait
-l’éblouissement.
-
-Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, les yeux
-sarcastiques, sensible au plaisir de donner à une communication si
-intéressante un air de mystère. Avec sa figure blanchie par la vie
-recluse, sa vieille jaquette et ses manières de ronge-papier, il eût
-entaché de vulgarité les plus belles choses.
-
-Il s’agissait d’un M. Talet.
-
-Elle l’interrompit:
-
---Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu l’année dernière,
-une ou deux fois. Mais je ne veux pas me marier.
-
-Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que
-Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait
-parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une
-revanche de penser que cela du moins était impossible.
-
-Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de
-dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ
-cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps
-que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il
-venait d’associer son fils.
-
-Elle essayait de l’arrêter:
-
---Ce n’est pas la peine.
-
-Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet.
-Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter
-le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues
-gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle
-flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict
-sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une
-saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui
-passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné.
-Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois
-reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M.
-Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle
-que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains
-compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine!
-Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de
-bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon
-blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais.
-Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement
-s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout
-seul cette fois, et avait été très courtois.
-
-Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le
-ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore
-plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille,
-délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de
-ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:
-
---Je vous assure que c’est inutile.
-
-Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa
-famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde...
-Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession,
-celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années.
-Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.
-
-Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que
-Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.
-
-Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant
-les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de
-sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en
-doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?
-
-Le notaire expliquait:
-
---Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.
-
-On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le printemps passait.
-
-Les lauriers étaient défleuris,--ces lauriers qui portent le long de
-leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs
-blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes
-molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs.
-
-De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations
-d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord
-confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses
-et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient
-les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches,
-prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau
-de gazon foulé.
-
-Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait
-deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme
-délirante se brisait en perles.
-
-Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse.
-Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le
-retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du
-monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces
-sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul
-ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit
-monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin,
-l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des
-grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse.
-
-Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des
-forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes
-les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la
-faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait
-beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains
-gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres
-et de journaux d’agriculture. Elle lisait _le Vieux Vigneron, le Réveil
-rural_, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était
-signé: Grand-Père Sylvain.
-
-La vieille demoiselle paraissait troublée:
-
---Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait.
-C’était une femme prudente et de bon conseil.
-
-Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison
-ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces
-choses. Ils hochaient la tête:
-
---Peut-être bien!
-
-Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses
-paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur,
-qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent
-les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se
-penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.
-
-Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune
-entre deux roues bleu-clair.
-
-Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule,
-conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une
-impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des
-combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait
-vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée.
-L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle
-quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une
-chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui
-mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne,
-en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à
-la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec
-âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités
-qu’elles peuvent renfermer.
-
-Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et
-au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie
-que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman,
-cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient
-toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes.
-
-Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux,
-assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la
-longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle.
-
-Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.
-
-Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir.
-
-Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa
-casquette et attaqua enfin la question:
-
-C’était pour les prairies, une idée lui était venue...
-
-Il avait pris un air souriant:
-
---Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin.
-Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui
-de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes
-au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on
-attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi...
-
-Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits
-yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le
-regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution,
-surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des
-silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre
-quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation,
-de retraite habile:
-
---Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela
-me ferait toujours de la nourriture.
-
-Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait
-jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.
-
-Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:
-
---Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.
-
-Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe,
-pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille:
-
---Allons, au revoir, je repasserai.
-
-Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son
-esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.
-
-Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de
-Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante
-odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme
-des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves
-baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule
-avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le
-paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le
-fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île,
-dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de
-feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe
-claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de
-clochers.
-
-Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets
-de fleurs.
-
-Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches,
-elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le
-soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.
-
-A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des
-promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite
-plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le
-fond d’une seine, tout la laissait indifférente.
-
-Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son
-beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même
-air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient
-ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le
-perron, lui semblait extraordinaire.
-
-Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.
-
-Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les
-mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des
-combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.
-
-<tb>
-
-Il revint une seconde fois, puis une troisième.
-
-Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui
-s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une
-charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait
-une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus
-abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne
-en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour
-surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait
-toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du
-temps» couleur de plomb; et ils répétaient:
-
---Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune.
-
-Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre
-lune».
-
-Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous
-son capuchon, les interrogeait:
-
---Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?
-
-Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:
-
---A la marée peut-être, si le vent tournait...
-
-On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest...
-toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin
-passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de
-grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets
-de plume mouillée.
-
-Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»
-
-Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait,
-on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce
-fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux
-étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des
-maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui
-de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les
-foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait
-tout perdre.
-
-Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que
-l’affaire était à lui.
-
-Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et
-lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que
-c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et
-grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans
-cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée,
-puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la
-faneuse et la ratissoire.
-
---Mais si vous les cassez?
-
-Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:
-
---Il y a beau temps que ça me connaît.
-
-Il insinua:
-
---Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour
-tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se
-perdent.
-
-Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent
-dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant
-d’être dupe:
-
---C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que
-j’ai à faire.
-
-Il partit enfin, la figure dilatée de joie.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses
-concurrents.
-
-Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route,
-quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux
-chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré
-bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les
-bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la
-recherche d’une herbe meilleure.
-
-Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des
-labours et des transports de bois à droite et à gauche.
-
-Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire,
-infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer.
-Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se
-levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à
-la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait
-aigrissait encore son humeur.
-
-Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il
-engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien,
-allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était
-rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître.
-Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait
-pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué.
-Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait
-envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient
-être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il
-les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir
-apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs
-ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que
-certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les
-paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une
-grande réussite ne s’était encore présentée.
-
-Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse,
-tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.
-
-Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus
-voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley
-qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres
-pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur
-trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des
-bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé
-par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait
-à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire
-qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se
-vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait
-aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder,
-juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait
-beau vivre à sa porte, on _n’existait_ pas.
-
-Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré
-du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de
-la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire,
-son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se
-demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi,
-volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot
-se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la
-dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.
-
-Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il
-apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là
-était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil
-Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets
-ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un
-verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette
-femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là
-certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les
-injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires
-des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait
-ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa,
-de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir
-l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et
-qu’il faut bien se soutenir.
-
-Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle
-voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en
-sourdine!
-
-<tb>
-
-Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont
-faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore
-par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête,
-et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage
-défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces,
-longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de
-chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans
-un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si
-bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées
-autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie
-monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des
-gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des
-légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A
-la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte
-à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de
-jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille
-qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître,
-de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre
-eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il
-l’être, chacun dit déjà quel est celui qui _le fait partir_.
-
-Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant
-dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de
-l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement
-ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un
-congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents;
-tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre
-parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la
-passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau
-d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur,
-l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en
-chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de
-l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.
-
-Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur,
-deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le
-père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il
-était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux
-du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de
-renfort.
-
-Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard
-commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat,
-un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules
-épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée.
-Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras
-brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait
-venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs
-mélangés de gris:
-
---Qu’est-ce que vous voulez?
-
-Il faisait l’aimable:
-
---Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je
-vais au village.
-
-Elle le rembarrait:
-
---Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y
-penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.
-
-Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au
-fond que violence:
-
---Alors, c’est bien. A une autre fois.
-
-Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une
-tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés
-pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu.
-Celui-là l’impatientait:
-
-«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.
-
-Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu.
-L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand
-gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le
-dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison
-du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval
-s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:
-
---Je te paie le vin blanc!
-
-Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de
-la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage,
-d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard
-avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:
-
---Encore un qui veut te monter la tête!
-
-Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite
-femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:
-
---Les hommes sont si bêtes!
-
-Crochard pensait:
-
-«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une
-tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»
-
-Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un
-autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il
-le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui
-les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait:
-peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme...
-
-Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois,
-avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait
-ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait
-pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait
-manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps
-à se reprocher.
-
-Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec
-son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir;
-à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme
-en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et
-traversa enfin la route.
-
-La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait ces brises du
-matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule
-debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon
-bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait
-communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un
-guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait
-posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout
-mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur
-son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où
-demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans
-une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche
-basse l’avait effleurée.
-
-L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son
-meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité:
-
---On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur?
-
-Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa
-bouche fraîche:
-
---Non, je n’ai demandé personne.
-
-Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues
-offres de service...
-
-Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs sculptées dans
-du givre, entre leurs glaives d’émeraude. La haute gerbe, dans un
-vase de porcelaine peinte contourné comme un coquillage, avait le
-jaillissement d’un chant printanier. Paule allant et venant autour de
-cette clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette
-fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant que l’aient
-touchée certaines laideurs dont la flétrissure est ineffaçable. La
-manche ouverte de son peignoir au-dessous de son bras nu volait comme
-une aile.
-
-Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait embarrassée.
-Le domestique qui menait les bœufs lui avait dit le matin même qu’une
-de ses bêtes était blessée: un grand clou planté dans un pied avait
-provoqué un abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe
-dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés.
-
-Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une allée, son bœuf massif
-à côté de lui et l’attelait à la charrue. Sa petite tête, redressée
-cette fois et arrogante, jetait des coups d’œil perçants à droite et à
-gauche.
-
-Les scènes commencèrent.
-
-Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais une
-verdeur et une extraordinaire richesse de vocabulaire. Nulle part
-peut-être les éclats d’une querelle n’ont tant de couleur et de
-mouvement. Deux femmes surtout, plantées face à face, peuvent
-s’insulter pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent
-d’injures. Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours.
-
-Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que lui fit Louisa
-«rapport à Crochard» aurait pu durer la journée entière. Elle ne
-comprenait pas, elle, l’entrée dans la propriété d’un homme pareil, un
-ivrogne, un fumier, qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne
-à feu et à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque os à
-ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait mieux fait d’aller
-se cacher. Dieu merci, elle y voyait clair, elle n’avait pas besoin de
-mettre ses lunettes. Un laboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et
-même dix, s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade qu’on le
-prétendait: on faisait une bien grande affaire pour un mauvais clou.
-
---C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles
-domestiques deviennent tracassières.
-
-Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt
-enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des
-morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires,
-les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Tout le monde parlait de la sécheresse.
-
-Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi blanchissait
-le ciel; une buée aveuglante tremblait sur les vignes. Jusqu’à trois
-heures, la campagne était vide, les volets fermés. Les gens se
-lamentaient sur les puits taris. On trouvait dans les basses-cours des
-poules crevées.
-
-Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches vous
-enveloppait.
-
-Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse chaleur que
-l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait des gens couchés
-au bord de l’eau, cherchant la fraîcheur. Parfois, un orage lentement
-amassé éclatait enfin.
-
-Paule commençait à se sentir lasse.
-
-Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un matin avec un
-grand panier fermé. Il lui apportait un petit chien qu’un maquignon de
-ses amis lui avait donné.
-
-C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue coupée. Il
-avait de beaux yeux d’agate dans des taches de poil noir et feu qui
-semblaient tracées au pinceau. Une raie blanche les séparait au milieu
-de la tête.
-
-Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau frais, sa petite
-truffe noire, point effrayé du tout, sautant, aboyant, elle eut un
-mouvement de plaisir:
-
---Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il?
-
-Pouley, souriant, ne savait pas.
-
-Elle l’avait appelé Boli.
-
-Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait le désordre
-dans la volaille. On le voyait passer comme une flèche blanche,
-poursuivant le chat. Son compère niché sur un arbre, il sautait
-au-dessous indéfiniment, aboyant à en perdre haleine.
-
-Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait appeler:
-
---Boli... Boli...
-
-Il reparaissait deux ou trois secondes.
-
-Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. Le temps de
-tourner la tête, on ne savait plus où il était. Elle frappait dans ses
-mains:
-
---Voyons, Boli, tu es insupportable!
-
-Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le nez toujours au
-vent, affairé.
-
-Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: pendant
-les repas, il écorchait sa robe de ses ongles rudes; quand elle se
-préparait à sortir, il la surveillait, couché en rond dans un fauteuil;
-si elle le laissait, c’étaient des regards à fendre le cœur: puis,
-quand elle rentrait, des aboiements, des colères folles.
-
-La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour voir si
-elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur était étouffante, il
-changeait de place, se jetait sur le parquet étendu à plat, essayait
-d’un fauteuil, d’un autre et poussait de petites plaintes vers la
-fenêtre.
-
-Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête entre ses
-deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes:
-
---Il n’y a que toi qui m’aimes!
-
-Elle était bien seule en effet.
-
-Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre
-existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu:
-
---Où voulez-vous que j’aille vivre?
-
-Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans
-laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point
-solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible
-de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements
-d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande
-ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux.
-
-Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des
-malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas.
-Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes
-avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec
-leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient
-pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles
-arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait.
-
-Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient
-beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui
-allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition
-qui venait du père d’une de ses élèves:
-
---Céder les Tilleuls!
-
-Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million
-peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.
-
-Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille
-qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle
-était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes
-robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du
-vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré
-leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve
-demeurait celui de toute sa jeunesse.
-
-Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était
-ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de
-fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié
-dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une
-seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui
-paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps,
-elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à
-son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde.
-
-La pauvre femme soupirait:
-
---C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de
-l’habituer ailleurs.
-
-C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut
-jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui
-aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son
-travail de fourmi dans la fourmilière.
-
-Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa
-figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que
-les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des
-yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité
-l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures
-trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne
-souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément.
-
-Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place,
-essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait
-toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de
-lassitude. Quand elle rouvrait _Eugénie Grandet_, le livre cher dont
-son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à
-côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil, la
-faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur
-entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey.
-Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers
-le vieux livre la troublait encore.
-
-<tb>
-
-Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son
-dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable.
-
-Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus
-élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était
-inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage?
-
-Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra
-vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était
-brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme
-elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le
-courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre
-d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée.
-
-Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et
-charmante, la signature se détacha.
-
-Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne
-pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette
-carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne
-sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la
-pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais
-le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond
-comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après,
-tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette
-aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif,
-attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard
-et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si
-fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le
-considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si
-elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était
-oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se
-sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas.
-
-Sa vie fut désormais remplie par l’attente.
-
-A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me
-verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle
-avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce
-qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si
-long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des
-jours inconnus.
-
-Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout
-entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché
-chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites
-cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des
-femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant
-la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église
-cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime
-mieux _la nôtre_!»
-
-_La nôtre_... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille
-Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la
-forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour
-la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de
-sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse
-entre toutes, petit point unique dans le vaste monde.
-
-Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il
-avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la
-couleur des robes de Peau d’Ane.»
-
-Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau,
-le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans
-une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont
-l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle,
-était délicieuse.
-
-Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans
-une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un
-grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver,
-mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais,
-à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main
-énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se
-demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une
-boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante
-qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la
-porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les
-vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère
-où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se
-condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux
-sous, elle avait acheté un trésor de rêves.
-
-Elle n’osait pas écrire comme lui: _notre_ coteau, _notre_ vieille
-église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas
-du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots
-un appel rapide, une sollicitation à être fidèle.
-
-Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie
-du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence
-silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il
-faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur
-l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour
-le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces
-sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles
-romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies,
-on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le
-rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel
-sur l’herbe innocente.
-
-Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui,
-changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher
-ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art
-où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et
-d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque
-chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres,
-passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande
-demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie
-tout entière.
-
-<tb>
-
-Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.
-
-Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du
-portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur
-la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur,
-une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant
-la porte.
-
-Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait
-sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline.
-Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses
-prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant
-rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait
-parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle
-se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis
-surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir.
-
-Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait
-alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse
-habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y
-voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui
-rongeait.
-
-L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des
-chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume
-pour chasser les mouches.
-
-A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une
-gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui
-demandait:
-
---Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?
-
-Ou bien:
-
---Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?
-
-Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite pièce où il y
-avait des chiffons par terre, et de vieilles savates sur toutes les
-marches d’un escalier en bois montant à l’étage. La table était sale,
-couverte de mouches, avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail,
-et une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du vin avec
-son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre parmi ses hardes, il ne
-fallait pas y songer.
-
-Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre de ses
-sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer.
-
-Il avait des sentences sur toutes choses:
-
---La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de pluie.
-
-Ou encore:
-
---Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille.
-
-Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays!
-
-Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa vieille était
-morte; son fils avait appris le métier de mécanicien, s’était marié et
-travaillait à Bordeaux dans une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu
-s’en aller.
-
-Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant qu’il tombât
-infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer à l’hospice. Mais il
-avait été pris dans tous ses membres d’un tel tremblement qu’elle en
-eut pitié:
-
---Ce n’est pas que je vous renvoie.
-
-Il serait mort avant de partir.
-
-Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir,
-discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant
-qu’il lui abandonnât ses économies.
-
-Ses économies!
-
-Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table
-de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir
-lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On
-ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que
-tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine
-décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa
-vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait
-bien montrer la porte:
-
---Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi.
-
-Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de
-la route, semblait fait pour qu’on y entrât.
-
-Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa
-chemise, et du violet sur ses sabots. Tout le jour, il rôdait autour
-de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de
-l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait
-l’abreuvoir des poules.
-
-Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les
-travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés,
-arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces
-jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens
-propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux
-venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque
-pièce comme une personne:
-
---_Le Baraillot_ est beau cette année. Dans _la Bécasse_, il y a des
-manques. _La Brunette_, la pauvre, a été gelée.
-
-L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire
-un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la
-vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix
-qui chevrotait d’attendrissement:
-
---C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte.
-
-Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, malade, et ne
-valait plus rien. Quand on lui en reparlait, il disait seulement:
-
---Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera.
-
-Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, dans ce pays que
-le phylloxera avait ravagé, puis tant d’autres maux, la mévente, les
-maladies sournoises qui dévorent la grappe en quelques matins. Sur
-combien de petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources,
-les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, la peur
-dans le sang, avec une passion qui était chez certains presque un
-héroïsme.
-
-Quelqu’un a écrit qui le sait bien:
-
-«Chaque lopin de terre représente une blessure.»
-
-Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, quand les usines
-attirèrent une foule d’Espagnols. Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On
-n’avait pas besoin de ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer
-sur la route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas élastique;
-des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux de suie, qui avaient
-des fichus à fleurs, de vieux jupons et des enfants nus. Tout ce monde
-s’était jeté sur les masures environnantes comme les mouches sur les
-pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, tout leur
-était bon. Leurs campements se grossissaient sans cesse de recrues
-nouvelles qui se disaient être des oncles, des tantes, des cousins.
-
-Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les Espagnols de
-l’avoir volée.
-
-Pichard disait:
-
---De la vermine, quoi!...
-
-Et avec orgueil:
-
---Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes!
-
-Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur:
-larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or,
-qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient
-sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés
-remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas
-gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté
-d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs
-masses profondes et disciplinées.
-
-Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre,
-n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays
-fabuleux.
-
-Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait
-derrière le grand vaisseau de l’île feuillue; après l’embrasement de
-pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit
-port, les barques flottaient sur leur image renversée.
-
-L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans
-doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait,
-à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se
-rappeler ses traits qui lui échappaient.
-
-Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de
-la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les feuillages
-ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce un peu languissante les
-lourdes parures de l’été.
-
-Les matins surtout n’étaient plus les mêmes.
-
-La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume
-plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait
-au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon.
-
-La terre fumait.
-
-Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient:
-
---Ça chauffera cet après-midi.
-
-Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées.
-Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient,
-leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais
-recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.
-
-Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces
-charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre
-colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le
-charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement
-la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés,
-formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas.
-
-On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par Louis; et si la
-main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement
-de son école les avait touchées.
-
-Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions
-vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux
-alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté.
-
-Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y
-sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient
-de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries
-incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans
-leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en
-disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains
-étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles.
-Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin
-par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur
-fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin.
-
-Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère
-de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils
-appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa
-campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient,
-des orgueils nouveaux.
-
-Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires
-et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins
-éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête.
-
-Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir
-personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon,
-accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un
-passage entre les fauteuils:
-
---Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?
-
-Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de
-condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille,
-qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa
-femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la
-figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant.
-Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire.
-
-Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite:
-
---Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!
-
-Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient
-Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de
-temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques
-flottantes.
-
-Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une
-majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue
-d’un visage plus savoureux.
-
-Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse
-faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais
-aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses.
-Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le
-jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité
-naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures
-tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens
-s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes
-d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il
-était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes
-sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans
-cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité,
-et un goût de la femme que ses soixante-dix ans sonnés n’amortissaient
-pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait
-sur elle tout spécialement--que cette femme fût une élégante, une
-petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à
-écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué,
-qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne
-où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant
-homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger.
-A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule
-apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la
-jeune fille.
-
---Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?
-
-Cette question, il la posait maintenant, profondément assis dans une
-bergère. Comment, pas d’amis, pas de réunions.... Mais elle laissait
-perdre sa jeunesse!
-
-Paule secouait tristement la tête:
-
---J’ai eu tant d’ennuis!
-
-Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un bleu brillant,
-qui semblait saisir au passage les pensées cachées:
-
---Des ennuis... lesquels?
-
-Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, mais
-incapable d’exprimer le fond de ses soucis, ce qu’elle sentait autour
-d’elle de menaces, et d’obscurités. Crochard maintenant lui faisait
-peur. L’avocat lui donnait la réplique sur un ton plaisant:
-
---Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée.
-
-Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire qui
-connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le récit de beaucoup
-d’affaires, et sondé toutes les convoitises que peut séparer un fossé
-envahi de roseaux ou l’épaisseur d’un mur mitoyen:
-
---Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’important, quand
-on commence une partie, c’est de bien jouer les premiers coups.
-Lorsque les pions sont emmêlés mieux vaut souvent renverser le jeu et
-recommencer. Et encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait
-déjà où est votre faible.
-
-Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, un peu renversé,
-sa tête majestueuse avait cette promptitude à se mouvoir, à droite et à
-gauche, qui trahissait chez lui l’habitude d’un auditoire.
-
-Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, frappée par
-cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise aux pièges mêmes de ses
-maladresses et qu’il était trop tard pour s’en dégager.
-
-Il continuait:
-
---Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le début qui décide
-le plus souvent en faveur de l’un ou de l’autre.
-
-A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son petit œil
-bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides fines comme des
-cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage était le sujet dont il aimait
-parler aux femmes. Cette question était pour lui la pierre de touche
-sous laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans
-embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute sa carrière.
-Que pouvait-elle en penser, cette fille de vingt ans, qui gâchait
-ainsi dans la solitude un précieux moment de sa vie? Il fallait que sa
-famille n’eût aucun bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait
-eu le goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui jamais ne
-l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en une œuvre d’art et
-de joie.
-
-Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se dérobant au
-charme:
-
---Tout dans la vie est si difficile!
-
-Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient animés. Une
-expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche éclatante. M. Peyragay
-disputait avec elle, l’enveloppant d’arguments qu’elle n’avait jamais
-entendus, mais surtout changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées
-radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de causes douteuses,
-trouvait des ressources infinies pour plaider la plus discutée.
-
-Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, puis se
-résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé sa vie sans réussir à
-placer son mot. Le moment qu’elle croyait saisir lui échappait toujours.
-
-Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme qu’elle pourrait
-être et elle protestait, se donnant l’air d’être incrédule, mais
-enivrée intérieurement par les mots magiques. Personne ne lui parlait
-jamais du bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant,
-étouffé par une chagrine conception des chose que sa mère lui avait
-léguée.
-
---Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui s’était levé.
-
-Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant,
-n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.
-
-Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et
-étourdissante:
-
---Les Lafaurie étaient arrivés...
-
-Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude
-s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient
-répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un
-peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient
-plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de
-l’esprit les faisaient revivre.
-
-Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison, Paule n’avait
-désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une
-affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par
-des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le
-velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson,
-étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour
-d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air
-de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes
-les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur
-s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient.
-Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux
-voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être.
-
-Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur
-toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie
-et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de
-la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au
-contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi
-que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa
-place.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du
-fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de
-dix heures.
-
-C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la
-tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées,
-pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé
-dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de
-prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de
-préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler.
-
-Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas
-possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de
-la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi
-militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied
-de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais,
-par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte
-des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et
-méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il
-était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains
-dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement
-quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes
-décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes,
-avec musique et bannière en tête, le groupe suranné et vénérable des
-vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants.
-Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas
-côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner
-l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air
-les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent
-rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer.
-
-L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux routes,
-dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était vieille, d’un gris
-mordoré, présentant à la montée perpétuelle des gens et des choses son
-clocher-arcade. Il se dressait au beau milieu de la façade. C’était, à
-la mode de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, entre
-deux ailes accroupies dans un mince jardin planté d’ifs taillés.
-
-L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. Deux cordons
-de pierre la dessinaient comme des bourrelets posés gauchement. On y
-insérait, aux grandes fêtes, une guirlande de verdure.
-
-Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le dimanche sur la
-petite place triangulaire, sous le feuillage des tilleuls, et allaient
-se ranger un peu à l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des
-ânes. Les groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les
-marches que lorsque retentissent les premiers chants, échangeaient
-autour des bancs, des paroles pesées et circonspectes. Enfin, aux
-derniers battements des cloches le troupeau des garçons se précipitait
-dans un bruit d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la
-chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes sous le
-goupillon, cependant que le groupe des chanteuses brusquement dressées
-contre l’harmonium jetait aux piliers romans sa gerbe de voix:
-
-_Veni Creator_....
-
-L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait.
-
-Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, entre deux
-rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, dont la sagesse variait
-instantanément selon qu’ils étaient sous les regards de leur pasteur
-ou derrière sa belle chasuble blanche, ornée d’une croix d’or. Le
-_Gloria_ venait même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait
-bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité se produisit
-au fond de l’église: Paule s’avançait vers le portail ouvert.
-
-Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la messe. Sa mère
-morte, la règle qu’elle représentait s’était détendue. La jeune fille
-avait redouté d’être exposée à tous les regards de la paroisse; son
-âme blessée croyait les sentir braqués sur elle avec insistance pour
-estimer son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait souffrir
-de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre deux rangées de
-cierges, avant de s’enfoncer dans des ténèbres plus profondes. Son
-sentiment s’étant ainsi substitué aux lois établies, il lui avait paru
-que son chagrin était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle
-n’avait pas besoin d’en chercher une autre.
-
-Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec l’idée
-d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait ranimé en elle une
-force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait le portail devant son cheval,
-elle avait crié:
-
---Vous ne venez pas?
-
-Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le fond touchait
-presque le ruban de la route blanche, le vieux marmottait:
-
---Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais
-bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche.
-
-Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux
-baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée,
-prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre,
-suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et
-celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.
-
-Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société
-rangée devant lui--famille, amis et invités--parmi laquelle se
-détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide:
-
-«Gérard Seguey...»
-
-Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis
-quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé,
-désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre.
-Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût
-paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui
-sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà
-s’étaient réunies.
-
-Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et
-elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait.
-Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière
-rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,--un jour de douleur--une
-force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression
-presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante,
-attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là.
-
-Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait
-son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute
-la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses
-goûts de large hospitalité.
-
-Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au
-fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes
-qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur
-de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil
-valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il
-traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher,
-aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre.
-
-_Sanctus, Sanctus_....
-
-Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure
-où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui
-était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment;
-c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur
-surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs
-yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui
-donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché.
-
-Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait la sonnette
-avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de l’autel, commençait le geste
-solennel. Dans ses deux mains dressées, l’hostie apparut.
-
-Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses se pressaient en
-elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si vous le voulez. Vous pouvez, d’un
-cœur indifférent, faire un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le
-revois, accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, vous, toute
-ma solitude.»
-
-Son être fondait dans un sentiment de douceur, de reconnaissance. Une
-impression de vœu exaucé.
-
-Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice en robe
-rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, commençait un
-Souvenez-vous:
-
-... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui tremblent.
-
-Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se souvenait.
-Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. Une paix divine était
-descendue sur toute la vie.
-
-Une phrase passait cependant que les voix plus tendues semblaient
-soutenir d’un sanglot caché:
-
-Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés...
-
-<tb>
-
-Le curé, que précédait la double file des enfants de chœur, venait de
-disparaître par la porte de la sacristie.
-
-La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient l’air
-avec une sorte d’exaltation, proclamant la messe finie, les langues
-délivrées, et soutenues d’en bas par la bourdonnante rumeur des
-conversations. Les fidèles, répandus entre les rangs d’arbres, s’y
-aggloméraient en groupes de toutes les couleurs.
-
-C’était pour cette petite place un extraordinaire moment de vie. Toute
-la semaine, elle avait été une plate-forme méditative: son étendue
-vide, avec seulement du soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants
-égrenés, faisait étrangement ressortir derrière le portail un plus
-profond et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée
-ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. Muette, ses
-ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, portant en elle une
-infinie blessure d’amour dans un abîme de solitude, elle paraissait
-plus profondément religieuse qu’à cette heure-là.
-
-Les autos ronflaient.
-
-Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un groupe de ces
-personnes prolixes et complimenteuses, qui retiennent dans leurs
-discours comme dans de la glu. Elles manifestaient, d’une manière un
-peu appuyée, leur satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi:
-on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. Une vieille dame
-indulgente rectifia: «à la grand’messe».
-
-Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche de Gérard Seguey,
-qui attendait à quelques pas, avec un sourire dans son regard gris,
-qu’il fût possible de lui parler. Elle craignait qu’il eût entendu
-quelque chose des allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il
-en tirerait peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice
-une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore jamais souciée de
-plaire à personne.
-
-Seguey n’était pas précisément choqué, mais un peu désillusionné.
-Lui-même était cependant fort peu religieux: il lui arrivait, devant
-assister à un office par convenance, d’y apporter quelque petit livre
-bien relié rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère tout
-à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa conscience, subsistait
-l’idée que la religion ajoute infiniment au charme des femmes. Il
-avait même de cette question une conception à la fois psychologique et
-sentimentale, qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était pas le
-moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait sa main dans la
-sienne:
-
---Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. J’étais sûr que
-vous y seriez. Je vous avais dit que je viendrais à Belle-Rive. Il me
-tardait de vous remercier. C’est tout ce pays que vos petites cartes
-m’ont apporté.
-
-Il parlait avec aisance, de cette voix aux intonations caressantes qui
-le faisait rechercher des femmes. Elle, au contraire, ne disait rien,
-le regard baissé, remarquant seulement la chaînette d’or qui attachait
-ses manchettes souples rayées de noir. Tout, dans sa personne,
-bien que parfaitement simple, décelait une élégance qui semblait
-l’expression même de sa nature.
-
-Il parut se souvenir de ce qui l’amenait:
-
---Mme Lafaurie m’a prié d’aller vous chercher. Voulez-vous venir?
-
-Il la guida à travers les groupes.
-
-M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques minutes une
-profusion de galanteries, mais avec l’arrière-pensée de ne pas retarder
-l’heure de son déjeuner. Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs
-aux pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans le
-fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui coiffait sa femme,
-et quittait la place avec des gestes de la main et des saluts de
-président. Deux paysannes s’étaient serrées sur le siège, réduisant
-autant que possible la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille.
-
-La voiture disparut dans un murmure de sympathie et d’admiration.
-
-Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de
-l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur
-lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés
-d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur
-soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais
-le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme
-Lafaurie du désagrément d’être bousculée.
-
-Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre,
-une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie,
-volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux
-gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense
-satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie
-de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses
-sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les
-plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche
-annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et
-avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.
-
-Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec
-Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette
-manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne.
-Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la
-jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans
-son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire
-qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà,
-elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:
-
---Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la
-jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre
-tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.
-
-Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença
-d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au
-chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont
-elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment,
-Paule ne savait pas...
-
---Ma petite, vous vous y mettrez.
-
-Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être
-à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque
-irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des
-heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long
-tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent
-par enchantement.
-
-Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une
-effusion de toute sa jeunesse.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste
-parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile.
-Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons
-carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de
-la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient
-seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte
-de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons
-ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était
-sans doute le seul qui pût la sentir.
-
-Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée
-par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M.
-Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui
-marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée.
-En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient
-lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de
-café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes
-Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de
-la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois
-de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait
-progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie.
-
-Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti au dix-huitième
-siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du
-Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la
-caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et
-d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société
-bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il
-eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin,
-jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une
-correction toute britannique et protestante.
-
-Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il
-était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune
-n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle
-appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit
-largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une
-grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation.
-
-Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique
-nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets
-gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées
-et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille
-et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation
-des longues autos où elle s’enfonçait--ces autos grondantes avant le
-départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore
-dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans
-l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait;
-dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement,
-sous le couvert de leur main flatteuse.
-
-Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre
-charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie
-qui était menée dans cette maison fournissait une assez intéressante
-matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui
-faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le
-jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini.
-
-Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que
-M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire,
-longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement,
-réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée
-en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme
-d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur
-toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des
-entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute
-sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui
-étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait
-parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir.
-Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de
-Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente.
-Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que
-douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés,
-et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et
-d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon
-blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne
-maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire
-quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à
-Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance.
-
-En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient
-précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements
-laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que
-sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait
-de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une
-énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui
-ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et
-traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et
-son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable.
-Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il
-évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et
-leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage,
-chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque
-chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul,
-au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait
-d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et
-quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament.
-On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison
-qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que
-lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en
-ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le
-sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait
-la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une
-rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement,
-d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé.
-Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa
-nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent.
-Cependant, il était venu à Belle-Rive...
-
-En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la
-maison. Des fauteuils d’osier, garnis de coussins rouges et jaunes,
-formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il
-s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux.
-
-Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le
-jaillissement écarlate d’un massif de sauges.
-
-Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait
-plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du
-plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre
-parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie
-inclinée gardée par un cèdre.
-
-En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était
-restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait.
-
-Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le
-jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de
-Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle
-marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand
-garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait
-de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et
-dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le
-regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit
-bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes.
-
-En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit
-comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé:
-
---Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de
-ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est
-pour une assiette dont on m’a parlé....
-
-Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette,
-appartenait à une autre génération. Une belle jeune femme extrêmement
-parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et
-abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il
-y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur
-d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande
-laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de
-perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle,
-capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde,
-elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir,
-après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans
-qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de
-ne plus rêver que chinoiseries:
-
---Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un
-dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un
-bleu, d’un bleu...
-
-Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la
-Chine.
-
-Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes
-de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché.
-Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se
-reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme
-ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et
-une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir
-les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont
-pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens
-fait fonction de goût.
-
-Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil mat, au bout d’une
-allée ensoleillée que bordaient des buissons de roses. Elle les aperçut
-ainsi tous les deux, rapprochés, et semblant causer familièrement.
-
-Son cœur se serra.
-
-L’heure du thé.
-
-Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le perron. Les
-grands chapeaux clairs, entrevus à travers les glaces, se présentaient
-dans l’ouverture de la portière. Un instant, comme d’énormes fleurs,
-ils en occupaient toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des
-cheveux brillants et des teints d’été.
-
-Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait.
-
-Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand salon à deux
-fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des panneaux de soie. Des
-sujets chinois y étaient tissés dans le même ton d’un bleu ancien.
-Les rideaux de taffetas, au fond de leurs plis gonflés et traînants,
-buvaient la lumière.
-
-La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, se
-pressait debout dans le vestibule. Odette Lafaurie, la figure encore
-animée par six parties consécutives, disait de groupe en groupe:
-
---Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront le salon et
-après nous pourrons danser.
-
-Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée et
-insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un moment tranquille.
-Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un autre le remplaçât,
-immédiatement:
-
---Qu’est-ce que l’on attend?
-
-Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques jeunes
-gens sous le charme de ses exclamations de petite fille. Son mari,
-tout occupé des arrivants, les accompagnait. C’était un personnage
-cérémonieux, au regard éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes.
-
-Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint échauffé, fut
-frappé par l’air malheureux de Paule. Il n’avait pu encore lui dire
-que quelques paroles à son arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette
-réunion, elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue.
-C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. Tout
-l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. Une heure avant, en
-face de sa glace, elle l’avait vue plutôt agréable; maintenant, dans ce
-monde brillant, une impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et
-elle reculait toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la
-vît pas.
-
-Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux de la
-rencontrer. Mais ses espérances, toutes les choses de son cœur, comme
-elle les sentait piétinées ici! Une intuition l’avertissait que ce
-domaine de la vie lui était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue,
-parmi ces femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait encore
-la force brûlante de cette expérience, laissant sourdre en elle le
-découragement infini qui envahit si vite les très jeunes gens. Un
-premier rêve ne passe pas sans dommage d’un milieu à l’autre, de
-l’atmosphère enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie
-mondaine! Paule croyait voir ses pensées du matin gisant autour d’elle.
-
-Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement que
-d’inévitables rencontres arrêtaient sans cesse. Il était maintenant la
-proie d’un amateur de meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière
-un lorgnon les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance les
-plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau venu dans la
-maison, inspectait de toute la hauteur de sa petite taille les gens
-et les choses, pour établir d’après la richesse et le chic son degré
-d’amabilité.
-
-Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au front bas, au cou
-enfoncé, qui cherchait sa fille:
-
---Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie!
-
-Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses:
-
---Quelle éducation!
-
-Un domestique annonça:
-
---Le thé est servi.
-
-Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants
-sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des
-faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à
-moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin.
-
-Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean,
-qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui
-aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines
-sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute
-une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier
-Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait
-le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui
-s’extasiait.
-
-Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels
-allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases
-s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?--Oui, merci.--Deux morceaux
-de sucre?--Non, un seulement.--Du pain brioché?--Attendez, je vais y
-mettre de la confiture.--Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.--Ce
-thé est trop fort.--Vous, madame, une seconde tasse?»
-
-Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou.
-
-Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être
-parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se
-sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui
-étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans
-qu’elle y touchât.
-
-De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement
-serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des
-gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter.
-L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser
-juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli
-d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec
-tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son
-plaisir.
-
-Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats,
-maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste
-dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne
-si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son
-tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du
-sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection
-mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle
-contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives
-du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est
-«neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le
-désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que
-l’idée de supériorité en est renforcée.
-
-Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules
-gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des
-habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles
-allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment
-qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact,
-prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au
-monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop
-habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste.
-Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les
-difficultés dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa
-vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus
-difficile et plus rebutante.
-
-Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint
-la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout
-changeait au fond d’elle.
-
---Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.
-
-Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur
-brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette
-crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de
-lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de
-vivre.
-
---Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser?
-
-Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi,
-quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une
-marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et
-s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un
-peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or
-pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des
-reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle
-remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement
-qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des
-libellules quittant le feuillage où elles sont posées.
-
-Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que
-Paule ne connaissait encore rien du monde.
-
-«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».
-
-Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour
-d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une
-réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou
-laissé entendre ce qu’un peu de tact aurait soigneusement commandé de
-taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de
-lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux
-auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont
-il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.
-
-Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique
-ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait
-aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois,
-il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise
-avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait
-en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser.
-
-Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises.
-Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain
-quand le lustre s’illumina.
-
-Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes,
-passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens--figures
-imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments
-sourds--tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun,
-aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre
-dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un
-teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge
-d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux,
-le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain
-qu’on entendait mal.
-
-Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait
-fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très
-ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière
-extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre,
-son sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son
-visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une
-expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs
-posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert.
-
-Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence opérât ce
-miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait
-un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre.
-Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette
-nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait
-connues.
-
-
-
-
-XI
-
-
-M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en
-l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant
-le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était
-recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom
-d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la
-lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses
-saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui.
-
-M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles
-manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un
-carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener
-dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et
-cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était
-acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit
-de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le
-copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette
-manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes
-commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été
-président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans
-que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant
-qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient
-ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée
-de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert
-ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un
-ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême
-fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa
-fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis
-de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom
-s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela
-ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé,
-agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de
-vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur,
-aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence
-vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il
-assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales,
-même les plus bénignes.
-
-Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il
-exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint
-à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait
-à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges
-et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement
-aimables ont seuls le secret.
-
-Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes
-avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur
-une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums
-lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un
-garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.
-
-Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable.
-Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des
-façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée
-d’épais cheveux ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur
-un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un
-maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux
-brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources
-de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait
-séchées.
-
-Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les
-portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer
-cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture
-d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie
-de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs
-travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté,
-mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni
-accepter.
-
-Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait
-dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger
-comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république
-idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût,
-dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle
-«un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les
-préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand
-succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer
-pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et
-de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais
-goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement
-des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale.
-
-Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait
-Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures
-venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre
-dans l’ombre. Les impressions que lui laissait cette journée ne
-l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute
-réaliste et désabusée.
-
-«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur,
-il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se
-plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand
-toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement.
-Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans
-son milieu de peintres, sa réputation.»
-
-Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait
-impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en
-ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre,
-la paupière plissée et l’allure d’un éléphant.
-
-Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait
-une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon
-portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.»
-La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement,
-il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la
-conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans
-accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis
-et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble,
-chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre.
-
-Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule,
-Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle
-avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en
-forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces
-vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque
-chose de plus utile!»
-
---Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote largement ouverte sur
-l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de
-très jolie femme.
-
-Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son
-bras. Le dîner était annoncé.
-
-Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de
-gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets
-éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous
-de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts
-candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière
-douce comme de l’huile.
-
-Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées
-de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un
-grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua
-lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La
-corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient
-de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour
-de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des
-orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et
-raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par
-tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de
-leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait
-une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon
-remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier
-de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des
-vieilles dames était égayée.
-
-Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la
-droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée
-décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette
-la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur
-lequel les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note
-spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien
-dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.
-
-Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et
-secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour
-le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la
-plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde
-lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les
-louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la
-royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter,
-éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des
-plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès
-de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait
-douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées.
-
-M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de
-fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame,
-au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille
-accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes
-voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M.
-Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne
-laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte.
-
-La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à
-divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes
-sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers
-d’autres sujets.
-
-Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur
-conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses
-défendues par l’archevêché. Roger Montbadon, les cheveux relevés sur
-un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé
-devant lui pour le convaincre.
-
-Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter
-dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule
-froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté.
-C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de
-porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait
-long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne
-mesurait pas.
-
-Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à
-Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur
-dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises,
-un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit
-l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette,
-au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs
-fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et
-embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé
-dans la conversation le frappa soudain.
-
-Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les
-verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille:
-Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce
-grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune
-fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de
-donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec
-Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur
-incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de
-l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les
-cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.
-
-Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les
-courbes de la table.
-
-Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule
-s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le
-bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère
-dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne
-lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être
-assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et
-l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune
-fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve
-que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux
-domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et
-le voisinage des usines avait tout gâté.
-
-M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre
-face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en
-marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience:
-
---Le paysan, dit-il, est rapace.
-
-Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible:
-
---Il veut tout pour lui!
-
-Une expression dure figea lentement son beau visage--ce visage qui
-avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire
-affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense
-de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois
-instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie
-contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer
-ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles
-humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense:
-elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, des
-principes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre.
-
-Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se
-laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le
-ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu
-de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile.
-M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme.
-Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques
-humoristiques que favorisait le nom de Crochard.
-
-Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli
-à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents,
-mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée.
-Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du
-domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très
-anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette,
-que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été
-plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs
-qui disparaissaient pour ne plus renaître?
-
-En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue
-mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer
-seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir
-compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne
-pouvait pas être tolérée:
-
---Cela ne se fait pas.
-
-Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui
-manquait de tact.
-
-Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la
-longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une
-douleur latente. Lui aussi, un jour, il serait peut-être _exécuté_.
-Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa
-pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant
-certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de
-si triste dans ses silences.
-
-<tb>
-
-Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant
-un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un
-cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement
-l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche.
-
-M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves
-incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:
-
---Un garçon charmant, sympathique.
-
-Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin:
-
---Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup
-d’elle.
-
-M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:
-
---Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari
-montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des
-folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant,
-le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche
-désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas
-du tout.
-
-Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M.
-Lafaurie écoutait attentivement.
-
-Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un
-instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche,
-était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre
-côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare.
-Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa,
-Paule avait l’impression de se réveiller.
-
-La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation
-que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans
-la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la
-maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées.
-La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.
-
-L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration
-merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite
-la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les
-deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers
-l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.
-
-La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses
-étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle
-croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du
-silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu
-du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse.
-Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot
-prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui
-s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre
-ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme
-des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de
-l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui
-avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première
-sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y
-répétait merveilleusement.
-
-Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose
-noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.
-
-Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de
-porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença
-de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement
-dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient,
-se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se
-retire le flot puissant qui l’a soulevé.
-
-Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un
-grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La
-pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une
-vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée
-d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets
-sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier;
-les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures
-rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des
-scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.
-
-La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique
-que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette
-ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un
-précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait,
-comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de
-faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout
-travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son
-humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son
-caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus
-que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:
-
---Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?
-
-Ou encore:
-
---Si vous croyez que j’ai le temps!
-
-La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.
-
-Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une
-porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le
-renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui
-s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des
-volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité
-de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie
-campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce
-soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette
-existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire.
-Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que
-Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant
-ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de
-sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui
-était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.
-
-Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa
-entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir
-les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était
-impatientée:
-
---Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.
-
-Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles.
-Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait
-intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs.
-Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier
-en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais
-défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance.
-Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de
-son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe,
-elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de
-la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son
-cou un collier de jais.
-
-S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais
-l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme
-s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir.
-Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur
-qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la
-voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La
-veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après
-avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.
-
-Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de
-leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés
-d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils
-levés, répandaient leurs ombres sévères.
-
-Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la
-cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre.
-L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait
-pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme
-se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées,
-séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer
-Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière
-railleuse sur sa propre vie.
-
-Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait,
-dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des
-groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de
-lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son
-teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place
-même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure
-traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les
-revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une
-souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle
-se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur
-avait cru sentir.
-
-La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau
-descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes
-et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle
-s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu
-de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques
-pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait
-éclater d’autres de loin en loin.
-
-Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la
-voir ni la respirer.
-
-Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la
-lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée.
-De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré.
-Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures
-un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle
-imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des
-sourires qui le lui volaient.
-
-Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait
-ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une
-semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait.
-Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui
-arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus
-la force de souffler sur cette étincelle.
-
-Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une
-culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait
-pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie
-raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il
-avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son
-enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés
-anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée
-délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front
-impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence
-incompréhensible, elle ne le croyait plus.
-
-Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait
-vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de
-leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner,
-développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire
-qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir.
-Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu
-paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune
-portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était
-précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.
-
-Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si
-vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas
-les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans
-l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force
-de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux,
-d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était
-persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant,
-grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.
-
-Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment
-caché.
-
-Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier
-réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi
-était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles
-avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop
-grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.
-
-Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour
-la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La
-veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!
-
-Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais
-Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup:
-
---Vous l’avez vue. Allez la chercher.
-
-Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:
-
---Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!
-
-Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos:
-
---Bourrique, va!
-
-Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé.
-Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets
-indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.
-
-Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle
-recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des
-signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme
-des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.
-
-Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de
-la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe
-aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un
-ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté
-ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles.
-Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à
-médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était
-fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces
-d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des
-sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était
-effacée et montrait la trame.
-
-Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se
-sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais
-celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était
-loin! Comme il lui semblait étranger!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin
-de halage de très beaux portails. La composition en était variée et
-harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une
-haie, découvraient la vue des jardins.
-
-Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux.
-Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait
-de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux
-surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre
-deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche
-éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une
-double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée
-que coiffait un couvercle de cassolette.
-
-Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante
-pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche
-aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne,
-partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance.
-Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau
-carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y
-retenaient des cordons de fruits.
-
-Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites
-tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe
-ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant
-de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles
-formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses
-charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le
-soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes
-accoudés.
-
-Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente
-circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la
-beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte
-s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de
-verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait
-sous ses branches.
-
-Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande
-allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme
-était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue,
-elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs,
-qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases
-ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et
-déconcerté.
-
-Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une
-question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait
-donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait
-prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de
-grouper les gens sans faire une faute:
-
---Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la
-première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a
-rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie
-personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse
-de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que
-personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre
-père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de
-le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.
-
-Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune
-femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille,
-regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade
-à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa
-longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte,
-et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de
-leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.
-
-Il insista:
-
---Vous ne me dites pas quel est votre avis?
-
-Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:
-
---Je pense que cela lui sera tout à fait égal.
-
-Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:
-
---Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse?
-C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!
-
-Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en
-allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle,
-semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.
-
-Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin,
-développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il
-était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette
-élection, personne ne s’en souvenait.
-
-Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.
-
-Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes
-choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement
-déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de
-saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un
-air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais
-aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une
-figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent
-fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût
-indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il
-parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement
-rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans
-lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une
-carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût
-été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les
-relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible.
-Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de
-l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la
-mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu
-leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours
-de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi
-d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en
-discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme
-dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi
-lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait
-avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que
-la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de
-toute sa vie.
-
-Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il
-répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir:
-
---Je veux être un homme du monde.
-
-Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate.
-Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image,
-invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret
-de considération et de sympathie.
-
-Sa femme lui disait:
-
---On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.
-
-Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup
-plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu
-en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder
-mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux.
-
-Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait
-sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation,
-elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui
-lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir
-qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un
-divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties.
-Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait
-à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait.
-Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées
-et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient
-tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle
-avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!
-
-<tb>
-
-Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et
-flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence
-d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées.
-Et comme elle montait les marches du perron, il l’accueillit d’un
-regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement.
-
-Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M.
-Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames.
-Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de
-l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la
-partie finie, il avait entraîné Seguey:
-
---J’ai à vous parler.
-
-Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette
-du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard
-une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était
-assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur.
-
-Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir:
-l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de
-lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler.
-De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil
-avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut
-l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait
-hautain:
-
---Comment savez-vous?
-
-Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires
-qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la
-faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles
-étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on
-jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au
-jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement?
-Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.
-
-M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était
-pas le fond de l’affaire:
-
---Votre sœur est venue me voir.
-
-Puis, avec une sympathie sincère:
-
---Ah! mon pauvre ami!
-
-Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs
-billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés
-par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour
-lesquels il avait obtenu la signature de sa femme.
-
-Seguey protesta:
-
---Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée.
-Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé.
-
-M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit
-comme un misérable.
-
-Seguey réfléchissait:
-
---Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants.
-La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait
-plus aucune signature.
-
-M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé
-dans tant de ruines et de vies défaites:
-
---Elle ne pouvait pas agir autrement.
-
-Puis rapidement, d’une voix plus basse:
-
---Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur
-avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait
-pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours,
-il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre;
-demain, elle n’aura peut-être plus que vous.
-
-Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un
-nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage
-aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur.
-
-Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été
-amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son
-information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute
-sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels;
-devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la
-déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son
-geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais
-Seguey s’était ressaisi:
-
---Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?
-
---Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une
-transaction, il faut que ce soit avant le 30.
-
-Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux
-le lendemain.
-
-Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé.
-Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait
-pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il
-s’adresser à M. Lafaurie?
-
-Seguey se redressa:
-
---Je ne lui ai jamais rien demandé.
-
-M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute
-démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie
-lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir
-l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait
-de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la
-Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de
-personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le
-garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable
-esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans
-les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»;
-petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était
-la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à
-l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt
-à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour
-lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très
-délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une
-obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent--et peut-être y
-serait-il forcé--il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour
-toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais
-subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il
-avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet
-venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il
-comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une
-nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore,
-Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout
-perdre.
-
-C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M.
-Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger
-vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette
-offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait.
-Mais Seguey ne s’y prêtait pas.
-
-Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans
-doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but?
-Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez
-naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand
-il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection
-seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il
-ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires
-sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait
-payer, il paierait lui-même.
-
-Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de
-l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la
-porte:
-
---Je vous reverrai.
-
-Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien
-agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un
-sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue
-incertaine.
-
-Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée,
-Seguey s’excusait:
-
---Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M.
-Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...
-
-«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré
-pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.
-
-Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:
-
---Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une
-distraction... Odette sans doute est votre amie.
-
---Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est
-pour cet été la dernière fois.
-
-Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on
-ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix
-était un peu douloureux et désabusé:
-
---Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut
-se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour
-moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit
-facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si
-j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait
-mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable
-pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas
-l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin
-de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de
-jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je
-l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.
-
-C’était la première fois qu’elle parlait si longuement à quelqu’un, si
-intimement, mais Seguey était encore pénétré par les pensées brûlantes
-que M. Peyragay avait suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand
-désir de sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux brun
-clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard d’amour.
-
-Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au moins, aller au
-bout de cette pensée:
-
---Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on ne gêne pas,
-qu’on peut entrer avec confiance dans une maison qui vous est ouverte.
-
-Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce mensonge des
-apparences, dont se contentent tant d’autres natures: «Ce n’est pas
-bien prudent, lui disait-il, avec une amertume soudaine, de vouloir
-seulement ce qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des
-déceptions.»
-
-Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. Odette Lafaurie les
-accompagnait; elle portait en travers devant elle une raquette de
-tennis, son pas enroulait sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey
-continuait:
-
---Dans les relations, la plupart des gens apportent seulement des
-préoccupations d’intérêt ou de vanité. On recherche telle personne
-parce qu’elle est le lien qui vous rattache à certains milieux.
-
-Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. Est-ce que
-lui non plus ne comprenait pas? Elle, si fière, qui demandait tout,
-elle était disposée avec lui à se contenter de très peu de chose...
-
---Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. Votre mère
-accueillait si bien. J’aurais aimé revenir sans cesse, rester plus
-longtemps.
-
-Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les vendanges
-devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles tressaient des guirlandes;
-dans la grande porte du cuvier ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre
-une touffe d’asters et d’hélianthus...
-
---Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait que tout fût joli.
-
-Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de gaieté et
-de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les vendanges se
-terminaient dans une grande fête. La charrette chargée de bastes
-entassées, dont la plus haute pavoisée de pampres, rentrait au milieu
-des rires, des chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur
-leurs joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite
-fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des paysans, la
-troupe venait en procession offrir aux maîtres un bouquet énorme...
-
-«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.
-
-Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son cœur restée si
-sensible. Dans la douceur de cette intimité naissante, elle se sentait
-de nouveau revivre: ce jour-là, le visage éclairé, les mouvements
-recueillis et tendres, elle était jolie...
-
-Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près d’un grand
-massif de cannas aurore. Pour revenir au fleuve, ils s’engagèrent dans
-un des étroits couloirs de verdure. La lumière filtrée par les feuilles
-y était blonde et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule;
-il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage altéré
-d’amour.
-
-Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierre et ils y
-montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un abîme de lumière. Elle
-s’était accoudée et ne disait rien, les yeux fatigués par l’immense
-éblouissement. Des barques passaient. Elle se sentait comme en dehors
-de la vie, au-dessus des choses...
-
-Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. Ils se
-retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement un jeune homme qui
-l’accompagnait, alla vers Seguey:
-
---Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir demain?
-
-Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait légèrement
-de contrariété.
-
-Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse que des
-affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en croire: les hommes
-se retranchaient toujours derrière ce prétexte.
-
-Elle revenait vers la maison et ils la suivirent.
-
-Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, Odette, qui
-paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa sœur. Elle voulait savoir
-s’il était vrai que Gérard Seguey allait partir.
-
---Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda comme si une idée
-subite frappait son esprit.
-
-Un peu en arrière, Seguey disait à Paule:
-
---Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. Ici, je sais,
-c’était difficile. Si vous le vouliez, je pourrais aller vous dire
-adieu demain, dans la matinée.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. La veille, à la
-fin de la soirée, il avait pris congé de ses hôtes, et demandé que ses
-valises fussent transportées à la gare dans la matinée. Quant à lui,
-il préférait marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa qu’il
-voulait monter à Valmont.
-
-Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; Paule,
-en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. Elle aussi,
-infiniment seule, se débattait dans les tristesses. Il aurait voulu
-l’attirer à lui et l’apaiser entre ses bras; mais, dans cet abandon, ne
-consommerait-il pas sa propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels
-lendemains?
-
-Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé en lui un
-monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. Il avait vu M.
-Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans le petit salon, où
-le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, l’entretien avait
-commencé sans préliminaires: la proposition que M. Peyragay était
-évidemment chargé de lui transmettre, mais que sa froideur avait
-arrêtée, M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien
-d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, aucun
-désir de rappeler combien la situation présente de Seguey était
-difficile; au contraire, toute la bonne grâce que cet homme si fin
-savait déployer:
-
-«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expression bienveillante
-de son beau visage. Tout de suite, il le traitait en collaborateur,
-mélangeant agréablement les louanges aux indications:
-
---Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne seriez pas le
-petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas oublié si les questions
-d’armement vous restaient fermées... Vous n’avez jamais été là-bas...
-C’est parfait. Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, on
-a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent tout savoir
-d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, vous verrez vite ce qui en est,
-et que l’essentiel est de pénétrer les gens et les choses. Dans ces
-pays, il y a toujours beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou
-malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent dans les pièges,
-et ma proposition vous montre assez quelle confiance...
-
-Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant de manières
-charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il serait là-bas en
-sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques Seguey tomberait au
-rôle d’employé supérieur, d’employé pourtant. Cette situation, dont M.
-Lafaurie disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait
-au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. Le même homme
-qui était hier si séduisant pour le conquérir, resserrerait demain
-sur lui une poigne de fer. Il travaillerait à sa fortune. Entre cette
-maison et la sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il
-retrouvait dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de quelle
-façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La défaite encore, et
-irrémédiable! Dans de telles ruines, que pouvait-il d’ailleurs rebâtir?
-
-Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore cet air de
-désastre qu’il allait trouver?
-
-Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaieté et
-d’animation. La journée commençante le rafraîchissait de ses brises. Le
-soleil le baignait de ces ondes argentées qui font si brillantes les
-heures du matin.
-
-On voyait là, des deux côtés de la route départementale, une
-cinquantaine de maisons rangées. La gare avait été bâtie au fond du
-vallon. La Pimpine coulait auprès d’elle, baignant les chevaux que
-l’entrepreneur de charrois y faisait descendre et entraînant vers la
-Garonne des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher
-dans les oseraies.
-
-Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de la côte, à
-l’endroit où avaient été bâties les premières maisons. Celle du
-pharmacien, par crainte des inondations, avait été élevée sur une
-plate-forme de ciment qui formait un bastion au bord de la rue. En haut
-de la montée, dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu
-fermait la vue.
-
-Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, comme pour les
-pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il n’avait jamais remarqué
-combien une petite épicerie sombre, à droite de la route, paraissait
-paisible et somnolente, avec sa vitrine encombrée de sabots, de
-pelotons de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence posés
-sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes devantures
-vitrées à un carrefour, en face d’une petite place en terrasse plantée
-de trois platanes et d’une croix de fer, un vaste établissement
-d’alimentation représentait dans le village l’activité et la vie
-moderne. Déjà grondait, le long du trottoir, la trépidation d’un grand
-camion automobile surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer
-sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires et pour
-la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était aussi un cabaret, deux
-ou trois paysans buvaient du vin blanc. Seguey se rappela combien
-cette petite salle débordait le dimanche de fumée et de vie bruyante;
-c’était là le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la
-politique fermentait au fond des gros verres, toutes les questions qui
-n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs à les discuter, avec du
-vin et du tabac.
-
-Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux qui s’élevait
-au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté par un haut talus, il
-longeait le mur du couvent. A travers le portail, Seguey aperçut deux
-religieuses qui portaient un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur
-leur robe brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur
-de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques vieillards étaient
-assis: une femme trottinait, les cheveux tirés, sa jupe de pauvresse
-découvrant des bas de coton blanc dans de gros chaussons de lisière.
-
-Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de vies misérables.
-Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs qui ne s’avouent pas.
-Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous font les questions d’argent?
-Quelle humiliation les corrode pour que la volonté s’exténue à les
-cacher sous les vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles
-du héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis mêmes
-ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey se demandait s’il
-en découvrirait tout à l’heure quelque chose à Paule. Devant elle, ne
-serait-ce pas aussi se diminuer? Les attendrissements lui faisaient
-horreur. Mais que ce pays était beau!
-
-Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert au premier plan,
-puis baigné au delà du fleuve de lumière bleue. En bas du coteau, la
-palud se divisait en prés et en vignes, avec des rangées d’arbres
-fruitiers qui bordaient les chemins de propriété. Les maisons étaient
-posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient les pins,
-et les huit pylônes d’un poste de télégraphie aérienne dressaient sur
-l’horizon des silhouettes presque chimériques.
-
-Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se surveilla,
-observant vis-à-vis de lui-même les règles de modération qu’il s’était
-fixées, mais une grande tristesse l’envahit dès qu’il vit la façade
-blanche et les contrevents fermés. Il se rappela le jour où là maison
-avait été vidée de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron,
-les paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, les armoires
-et les ciels de lit.
-
-Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la maison, un noyer
-d’Amérique, léger feuillage agité et mêlé de jaune, avait jonché la
-pelouse de grosses noix vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de
-poivre, et la rejeta.
-
-Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être reconnu. Un coin
-du jardin était marqué par un colombier, en bas duquel se trouvait une
-pièce remplie de ferraille et de vieux outils. Un pigeon posé sur une
-planchette le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; son œil
-paraissait dur dans une peau rouge.
-
-En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin paraissait désert!
-Mais puisque sa mère n’était plus là, puisque jamais ne reparaîtraient
-sur la prairie son parasol de coutil rayé et sa chaise longue, que
-venait-il chercher ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire.
-Que valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, parmi
-lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante douceur de se
-souvenir?
-
-<tb>
-
-Partout les vendanges étaient commencées.
-
-Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des préparatifs. On
-avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, et mis à l’air tous les
-ustensiles. Dans les vieux pressoirs, un ouvrier accroupi avait
-soigneusement mastiqué les joints, étalant avec une palette de bois
-un ciment rouge mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon.
-Il s’en dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des murs
-humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, l’écumoire,
-la cuiller énorme qui sert à remuer la soupe dans un pot de fer. Les
-charrettes passaient sur les routes, transportant plusieurs étages de
-barriques vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères.
-
-Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, apparaissaient
-de loin les mouchoirs noués sur le chapeau des jeunes filles. De toutes
-les maisons du village et de la campagne s’échappaient le matin des
-bandes joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, et
-les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la grande fête; les
-pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières de tirer l’aiguille, Mme
-Rose abandonnait ses paniers et mettait son âne en vacances.
-
-Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard
-dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés, et vide
-des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant
-éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui
-fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd
-grondement; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi
-tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent
-par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui
-éclatent en une minute.
-
-Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée près de la route,
-au bord d’une vigne que l’on vendangeait. La troupe avait vu glisser
-au-dessus d’un rang son ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras
-ruisselants de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noir
-que renversaient dans une baste les vide-paniers. Mme Rose, dont les
-ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait un enfant qui lui faisait
-face:
-
---Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il coupe bien. C’est
-qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, tu ne veux donc pas venir
-me trouver... Ah! l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite
-ici, mon joli garçon!
-
-Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de vigne avec
-affection:
-
---Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de débarrassé... Le
-voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. C’est drôle, tout de
-même, que ces affaires-là poussent sur du bois.
-
-Sa figure décharnée de vieille paysanne, sous son mouchoir sombre,
-était creusée de grandes rides autour du menton.
-
-Deux jeunes filles, du bleu et du rose, le visage rapproché à travers
-les feuilles, chuchotaient longuement. L’une d’elles, fière de sa
-belle natte, de ses traits fins, de sa taille mince, aurait voulu
-savoir comment on danse le fox-trott. Mais l’autre, qui avait des
-yeux bleu clair, dans une figure ronde et plate, toute tachée de son,
-ne connaissait que la scottisch, la mazurka, et cette ronde pendant
-laquelle on chante: «A la tresse, jolie tresse...»
-
-Plusieurs fois, pendant cette matinée, Paule avait été de la maison
-au bord de la route. Seguey tardait à paraître. Elle redoutait qu’il
-ne vînt pas. Toute la nuit, ayant été agitée, troublée, elle aurait
-voulu précipiter la marche des heures. Avant l’aube, elle avait ouvert
-sa fenêtre: la campagne était grise encore, les arbres tranquilles;
-tout exhalait un calme qui l’avait frappée. C’était donc ici qu’il
-allait venir. Quelle était cette parole qu’il n’avait pas dite et qu’il
-s’était décidé à lui apporter?
-
-En ces heures glacées où la nuit s’achève, il lui semblait bien long
-d’attendre le jour. Maintenant, elle aurait voulu retenir le temps.
-
-L’appel de la cloche éclata soudain. Louisa, quand elle ne savait où
-la trouver, avait coutume de sonner ainsi. Elle rentra rapidement. La
-vieille femme, plus hargneuse que jamais en ces jours où toutes ses
-casseroles étaient bousculées, se plaignit qu’elle ne fût jamais à la
-maison; on avait autre chose à faire qu’à l’aller chercher.
-
-Paule, d’un geste, lui imposa silence:
-
---Mais enfin, pourquoi?
-
-Pouley se montra.
-
-Il avait son éternel sourire sur sa face rouge, tortillait sa casquette
-dans ses deux mains, et ne parut pas comprendre quand elle déclara, le
-visage mécontent et froid, qu’il lui était impossible de l’écouter:
-
---Revenez demain si vous voulez. Aujourd’hui, je suis occupée.
-
-Elle insista:
-
---J’attends quelqu’un.
-
-Louisa, qui ne perdait rien de la conversation sans en avoir l’air,
-tourna vivement la tête vers la route. Pouley, planté devant la porte
-de la cuisine, ne faisait pas mine de bouger. Paule répéta:
-
---Demain, si vous voulez.
-
-Dans le jardin, comme elle contournait la maison, elle entendit le
-bruit de ses gros souliers. Toujours bonhomme, il la rattrapa, regarda
-à droite et à gauche, et, satisfait de la tenir enfin à l’écart:
-
---Crochard, il y a deux jours, est venu me trouver le soir.
-
-Il parlait d’une voix presque basse, l’air mystérieux:
-
---Pouley, qu’il me dit, je te préviens que tu n’as pas à compter
-l’année prochaine sur les prairies. «--Qu’est-ce que tu en sais? que
-je lui dis.--Parce que c’est moi qui les ai louées, l’affaire est
-faite.» Au premier mot, je ne l’ai pas cru, parce que je sais comme il
-se vante. Mais pour pouvoir mieux lui répondre, je suis venu voir. Ce
-n’est pas que la chose vaille le dérangement. Avec un homme comme moi,
-qui vous ai rentré tous vos foins, vous ne penseriez pas...
-
---Si ce n’est que cela, trancha Paule, vous pouvez être bien
-tranquille, nous n’en avons pas seulement parlé. Allons, au revoir,
-monsieur Pouley.
-
-Mais il l’arrêta au coin de la maison, lui barrant la route:
-
---Alors, je pourrai lui dire que je les aurai l’année prochaine, et
-puis les autres. Un bail de dix ans, c’est ce que je voulais vous
-proposer.
-
-Elle essayait de se dégager:
-
---Je vous ai dit que je suis pressée.
-
-L’homme continuait de suivre son idée. Dans sa figure patiente,
-ses yeux clignotaient. Son menton, sur le col de sa blouse bleue,
-ressortait carré. Rien n’empêchait «Mademoiselle» de se prononcer.
-
-Il soupira:
-
---Autrement, on parle, on dispute, on ne sait plus lequel écouter...
-
-Sur ces derniers mots, elle le vit qui s’écartait respectueusement. Un
-chien aboya.
-
-Seguey arrivait.
-
-Depuis la veille, l’esprit de Paule s’était fatigué à imaginer ce
-moment. Cependant, à le voir paraître, elle éprouva un saisissement
-et son cœur battit. Le reste du monde s’effaça pour elle: les regards
-de Louisa, postée sur la porte de la cuisine, l’air de complicité de
-Pouley qui se retirait discrètement, tant d’autres curiosités cachées,
-tout lui échappa. Il n’y avait plus qu’elle et lui dans son vieux
-domaine et une solitude profonde les enveloppait.
-
-Elle lui offrit d’entrer dans la maison, mais il refusa:
-
---Peut-être, lui dit-il, n’aurais-je pas dû venir ici?
-
-Il paraissait hésitant, nerveux. Sa voix avait eu une inflexion de
-tristesse qui ne pouvait tromper. Il portait en lui un fond de douleur.
-Craignait-il que sa visite fût critiquée? Elle remarqua que sa figure
-était creusée; les yeux, dans son teint brun, paraissaient plus clairs,
-brillants et fiévreux.
-
---Mais, dit-elle doucement, je vous attendais.
-
-Elle continua:
-
---A Belle-Rive, nous n’avons jamais pu causer tranquillement. Tout le
-monde semble agité, pressé. J’aurais voulu vous remercier mieux de
-m’avoir écrit, d’avoir eu quelquefois une pensée pour moi. Dans mon
-malheur, vous m’avez aidée...
-
---Moi, dit-il vivement en prenant sa main, mais je n’ai rien fait.
-C’est vous, Paule, vous seule. Tout à l’heure, à Valmont, je pensais à
-vous. Il n’y a que vous qui puissiez comprendre...
-
-Elle marchait à côté de lui, tête nue, ayant oublié sur un banc son
-chapeau de paille et l’ombrelle blanche. Les allées étaient jonchées
-de feuilles rousses, de feuilles d’argent toutes tigrées de noir et de
-marrons d’Inde. Un peu de brise glissait dans les arbres déjà dégarnis;
-leur dépouille sèche passait par grands vols.
-
-Il lui parlait de la vente de Valmont, du regret qu’il en avait eu. Un
-instant, ils se sentirent intérieurement tout près l’un de l’autre,
-près de se rejoindre.
-
---Oh! disait Paule, les choses qu’on aime, qu’il doit être dur de les
-céder pour de l’argent!
-
-Il la regardait, avec la gravité d’un homme qui a mesuré toutes les
-bassesses de la vie:
-
---Dans les soucis d’argent, il y a toujours tant d’autres peines!
-
-Elle courbait un peu la tête, hésitante, n’osant pas poser la question
-qui brûlait son cœur. Qu’y avait-il donc? Des tristesses qui touchaient
-peut-être au plus intime de lui-même, à la dignité, à l’honneur? Une
-force de passion s’élevait en elle. Les pires suppositions ne lui
-représentaient rien qui la fît frémir: elle ne redoutait qu’un malheur
-au monde, celui de le perdre.
-
-Il la sentait à son côté entièrement à lui. Une émotion d’amour montait
-dans ses fibres. Avec elle, la médiocrité eût été embellie, la vie
-transformée; la douleur n’eût été qu’un motif d’être mieux aimé,
-plus complètement défendu par ce cœur profond prêt à se placer entre
-les duretés du monde et sa déchéance. Il imaginait sa tête posée sur
-l’épaule qui touchait la sienne, la laideur humaine oubliée, mais les
-mots fondaient sur ses lèvres. Il sentit que la minute était passée,
-qu’il ne pourrait pas...
-
-L’horloge de la chapelle frappa lentement les coups de midi. Paule
-les comptait, par habitude, ne sachant pas que les battements fidèles
-avaient la mission de fixer exactement cette heure dans son souvenir.
-
-Puis l’angélus souleva dans l’air ses grandes clameurs, exaltant sur la
-campagne riante et dorée la visite de l’ange, la fête éternelle du plus
-pur amour.
-
-Ils s’étaient assis en face du fleuve, à droite du portail, sur un banc
-rongé de lichens. Plusieurs générations y avaient guetté, dans les
-jours d’été, la venue fameuse du mascaret, ou simplement le passage
-d’une «gondole» verte qui s’arrêtait à l’embarcadère mouillé près
-du port. On y accédait par une passerelle qui descendait en pente
-rapide, formant un angle presque droit quand la marée basse découvrait
-au-dessous des roseaux les pentes de vase.
-
-Ce service de bateaux, interrompu pendant la guerre, n’avait pas été
-rétabli. Seguey le regrettait. Le court voyage était charmant. Il
-avait, sur le pont, une place de prédilection; dans la cabine, les
-riverains se recevaient comme dans un salon, M. Peyragay tenait sous
-le charme de ses histoires les propriétaires mêmes qui ne parlaient
-habituellement que du cours des vins.
-
-Les yeux de Seguey se fixaient sur Paule qu’il se rappelait y avoir
-vue, petite fille, dans une robe blanche très empesée.
-
---Vous n’avez pas une photographie de vous, avec cette robe?
-
-Il regrettait tout ce qu’il avait aimé, qui n’existait plus.
-
-Le temps passait. Il fallait partir.
-
-Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était
-protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers
-leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante
-du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de
-l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le
-dissimulait.
-
-Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un
-globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la
-vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau
-fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un
-plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept
-ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample
-verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces.
-
-Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait
-entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes
-et translucides. Une barque passa que l’on devinait au battement
-des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations
-vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de
-soie.
-
-Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le
-retenait:
-
---Vous avez le temps.
-
-Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains
-ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui
-dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y
-serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans
-sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune
-fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.
-
-Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle
-avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette
-heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé.
-
-Elle avait senti qu’il l’aimait.
-
-<tb>
-
-Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin
-de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse
-s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient
-leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la
-veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley
-s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans.
-Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent.
-
-Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, poussant son bœuf,
-et jetant aux uns et aux autres des mots irrités, elle pensa avec
-angoisse qu’il lui serait impossible de garder cet homme.
-
-Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange, sous le feu
-trouble d’une lampe, le travail se prolongea jusqu’à près de huit
-heures. Paule regardait, dans les demi-ténèbres, la danse de quatre
-hommes écrasant les grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans
-l’épaisseur bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans le
-milieu du large pressoir. Le moût ruisselait.
-
-A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et s’entrava dans le
-tuyau de la pompe à vin. Il lança un juron ignoble.
-
-Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait jeté la
-pompe à bas et se répandait en injures.
-
-Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était venu pour
-elle de rejeter enfin une odieuse domination.
-
-Elle lui dit:
-
---Sortez.
-
-Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était pas comme
-cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête coiffée d’un béret se
-rapprochait d’elle, crispée et furieuse. Paule en sentait l’haleine
-avinée. Mais elle faisait tête, le visage pâle et impassible; d’un
-geste, elle écarta les hommes accourus:
-
---Non, laissez-moi!
-
-Et à Crochard:
-
---Je vous ai dit de sortir.
-
-Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui avait rompu tant de
-fouets sur ses chiens et sur son bétail. La colère qui était en lui
-balayait tout, ambition, calculs,--une colère d’homme fou d’orgueil et
-à moitié ivre. Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui
-résister. Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir
-d’injures,--les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux filles. Il les
-reprenait, avec les pâteuses répétitions de l’homme qui a bu; et elle
-reculait peu à peu, traquée maintenant contre le pressoir.
-
-Elle dit enfin, affreusement pâle:
-
---Emmenez-le.
-
-Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, puis le tapage
-se perdit...
-
-A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit d’une voix qui
-s’efforçait de demeurer ferme:
-
---Ce n’est rien.
-
-Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité de l’attaque
-l’avait étourdie. Elle éprouvait bien un soulagement à la pensée que
-cet homme ne pouvait plus rentrer chez elle, mais ses impressions
-étaient les plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et
-d’humiliation, écœurée par les mots affreux.
-
-Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus encore que
-d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant ces quelques
-instants affreux, les barrages avaient été rompus et la vie avait
-précipité sur elle ses flots les plus sales. Où trouverait-elle un
-refuge sûr? Le nom de Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la
-faisait rougir.
-
-Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que ce vieux domaine
-lui imposait. Pour la première fois, elle le haïssait; tout ce qu’elle
-avait aimé en lui s’évanouissait dans l’impression que sa jeunesse
-était sacrifiée à une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa
-pensée, florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les fruits:
-maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y parviendrait-elle?
-
-Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:
-
-«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»
-
-Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait,
-elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de
-quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras
-pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont
-de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient
-arrivés.
-
-Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait
-encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient
-une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un
-grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la
-lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour
-une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis
-éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau,
-allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre;
-d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques
-bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se
-détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes
-traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de
-cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs
-de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures--deux mâts, trois
-mâts, en bois clair, luisant, montant d’un seul jet ou croisés de
-vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements
-dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures
-de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme
-des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et
-sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux
-semblaient sur le ciel tracés au burin.
-
-Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le
-fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse
-des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par
-la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais
-verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies.
-Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de
-loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle,
-l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et
-d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait
-son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe
-à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude
-Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent
-les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et
-harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les
-fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne
-vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face
-à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce
-décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de
-mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie
-bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche,
-pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui
-que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort.
-
-Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au
-flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer
-de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour
-disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil
-des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent
-en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés
-en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où
-serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle.
-Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs
-générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.
-
-Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des
-maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques.
-Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un
-perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes,
-multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles
-qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs,
-devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands
-ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés
-aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et
-sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor
-noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés.
-
-Seguey aimait ce tableau du port.
-
-Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont:
-une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de
-quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les
-sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi,
-et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du
-dix-huitième siècle a élevé tout à côté un hémicycle de façades, la
-place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce
-quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie
-moderne entame avec peine.
-
-C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui
-est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur
-la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant
-de tours inégales, la sienne est unique. C’est _la flèche_, mot que
-toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans
-sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de
-la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses
-vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines.
-
-_La flèche_... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire
-qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non
-prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers,
-des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du
-bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle
-voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des
-parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées,
-des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent
-par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus
-et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des
-portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille
-ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.
-
-C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers
-ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes
-filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un
-éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de
-leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui
-ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute
-une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant
-derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes.
-Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où
-des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses
-femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades;
-l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et
-casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur
-leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la
-marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins,
-accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les
-«Terre-Neuviens».
-
-<tb>
-
-La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait
-été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères
-accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville
-en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture
-classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le
-toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales
-derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de
-bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de
-tulle et des jardinières remplies de géraniums.
-
-Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au
-fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.
-
-Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par
-les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le
-peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des
-pendants de cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais.
-Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.
-
-Elles regardaient passer la vie.
-
-Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait
-cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une
-bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face
-d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les
-lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans
-la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir,
-les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases
-brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un
-éventail, que l’amour est chose légère.
-
-Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour:
-un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui
-lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait
-tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête
-au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens:
-elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était
-fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets
-des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement
-souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas.
-Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent
-infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là,
-après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle
-guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.
-
-La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres.
-C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère
-comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un
-madras jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de
-dévouement passionné et d’enfantillage.
-
-Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage.
-
-L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire
-son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa
-physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de
-l’après-midi.
-
-Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa
-situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen
-de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse.
-Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un
-courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au
-lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la
-pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion
-de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé.
-Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux.
-En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à
-l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les
-qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres
-avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses
-plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce
-qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un
-inconscient mépris de l’argent--mépris hérité de parents négligents,
-artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas
-l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes
-antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces
-s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en
-lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque
-comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue. Il avait suffi pour cela
-de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient
-au point de départ.
-
-Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit
-bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie
-lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues
-palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un
-petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur
-ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une
-exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en
-avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais
-se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si
-intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant
-l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques
-parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris.
-
-Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait
-exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un
-ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était
-coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il
-faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il
-lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars
-se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement
-et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres
-d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne
-Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands
-voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la
-Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms: _La France
-chérie, La Confiance_...
-
-Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait
-mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des
-avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui
-portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux
-étoiles bleues.
-
-Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il
-tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de
-certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois
-l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien
-encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement.
-Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de
-goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne
-qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le
-monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une
-fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier
-jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son
-existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui
-prenait la forme classique du lieu commun.
-
-Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de
-cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais,
-auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation
-de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement.
-
-Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle,
-autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne
-ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme
-du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres
-conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce
-qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans
-le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre
-différent, la même disgrâce le menaçait: la médiocrité était devant
-lui, et peut-être la pauvreté.
-
-Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la
-ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des
-retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question:
-Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse
-limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre
-impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans
-la dépendance des gens et des choses.
-
-Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes qui
-célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme n’avaient su bâtir
-que de précaires maisons de refuge, dont on n’est même jamais sûr de
-bien fermer la porte. Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout
-cela lui paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix quand
-la guerre éclate.
-
-Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, sa
-tension nerveuse augmenta encore. Plus il y pensait, plus la pauvreté
-lui faisait horreur. Il n’avait jamais recherché le monde, mais quant à
-y être mis de côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer.
-Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des milieux où ils
-se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. La fourmi fourvoyée dans
-une fourmilière qui n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste
-figure. Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât?
-
-Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. Paule... Pourquoi
-l’avait-il revue? Son souvenir, quelque chose d’inquiet et de tendre où
-il la sentait vivre frémissait en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez
-M. Lafaurie arrivait à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher
-d’avoir été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand il y
-pensait, comme une fêlure de sa volonté.
-
-
-
-
-II
-
-
-Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier étage d’une maison
-du quai, entre les Quinconces majestueux et la petite place encombrée,
-bruyante, fermée au fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le
-cours aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le «Pavé» comme
-les Bordelais l’appellent par une abréviation qui n’implique aucune
-familiarité, planté d’arbres, bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux
-façades brodées de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le
-Jardin Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances dorées.
-
-Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour tromper son
-impatience, revint lentement en suivant les quais. Il s’arrêta un
-moment devant un paquebot que l’on déchargeait: c’était l’_Ausone_,
-récemment sorti des chantiers, avec trois ponts superposés et deux
-énormes cheminées orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son
-flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté d’un monstre.
-Avec sa masse énorme qui écrasait tout son entourage, ses moignons de
-mâts, il s’opposait vigoureusement aux fines goélettes dressées dans
-le fleuve qui ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple
-tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut pour le vider
-jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la tourelle tournait à la
-hauteur d’un entresol, dévidaient une chaîne au fond de la cale et en
-arrachaient des grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir,
-le troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de jeter leur
-charge pourchasse comme un fouet à travers le quai. Deux mécaniciens
-nègres, en cotte bleue, indolemment accoudés à un bastingage, levaient
-au-dessus d’eux des faces joyeuses.
-
-Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés Puget: des faces
-d’ivrogne aux cheveux trempés par la sueur; des encolures de taureau
-que le poids du sac tasse entre les épaules; des bras nus aux muscles
-gonflés, des mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux,
-énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, la respiration
-courte, la peau collée, dépensaient précipitamment leur force nerveuse.
-L’un d’eux, aux moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui,
-semblait s’écraser.
-
-Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, un train
-long de cent cinquante mètres dévidait la file de ses plates-formes;
-des pauvresses, glissées entre les sacs comme des rats d’égout,
-balayaient hâtivement quelques grains perdus; d’autres, accroupies,
-misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec leurs ongles
-dans des tas d’ordures. En face, quelques maisons inclinaient au-dessus
-de la chaussée les hampes nues où monte, aux jours de fête, le pavillon
-des grandes Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant,
-s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume dorée du
-soir, fumées et relents, clameur du travail, affiches immenses, grues
-encrassées et infatigables, s’exhalait la puissante poésie du port.
-
-Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se tournèrent vers
-les fenêtres des bureaux où présidait M. Lafaurie. Il était à la fois
-irrité et respectueux de cette grandeur. Ses sentiments étaient ceux
-que peut avoir, devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui
-a succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu au cœur par
-le sentiment de son impuissance! Il enviait cette force qu’il avait
-perdue. Sa pensée se portait vers les grands paquebots, les grandes
-affaires; une ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine,
-comme cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre sur ses
-mornes livres. Puis il passait, il oubliait... avec ses pensées, il se
-composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, M. Lafaurie, tendant
-vers lui une main ouverte, pouvait le remettre à sa vraie place. Le
-voudrait-il?... Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté
-pour l’y décider?
-
-Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, sobrement garnies
-de meubles anglais et de cartonniers, dans lesquelles une quinzaine
-d’employés étaient répartis. Un garçon se tenait à l’entrée dans un
-vestibule arrangé en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu
-barbeau toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de voir
-M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet du chef de la maison
-était dans son esprit un lieu redoutable et presque sacré, devant
-lequel étaient dressés plusieurs barrages qu’il devait défendre. Mais à
-peine eut-il présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des
-pieds à la tête, presque obséquieux.
-
-Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée découvrait
-une grande pièce partagée en deux parties inégales par une boiserie.
-Le crépitement des machines à écrire vous assourdissait. Deux
-dactylographes, tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent
-curieusement....
-
-M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde le type du galant
-homme. Dans son bureau, il faisait figure de souverain. Son cabinet
-de travail, net et déblayé, avec une table d’acajou Empire, quelques
-larges fauteuils en cuir, donnait une haute idée de son importance.
-Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire des
-grandes affaires, y avaient immédiatement perdu leurs moyens et donné
-la plus piètre idée de leur caractère. L’empressement, qui est un signe
-de vulgarité, y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité
-succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder Gérard Seguey
-entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé dans l’idée qu’aucun
-autre ne pourrait correspondre aussi parfaitement à ses propres vues.
-
-M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux visages. Pour
-accueillir son futur «collaborateur», il avait arboré le plus
-séduisant, cette bonne grâce dans le sourire qui est une première
-suggestion d’entente. La confiance émanait de lui. «Tout cela n’est
-rien», semblait-il dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne
-renonçait évidemment pas à ses objections.
-
-Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. Lorsque
-deux adversaires se trouvent en présence, une convention tacite leur
-accorde quelques minutes pour s’observer. M. Lafaurie reprit le
-cigare qu’il avait un instant posé à côté de lui, dans un cendrier.
-Il en regarda l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges
-y vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive,
-fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la guerre, il mettait
-une sorte d’ostentation à faire durer ses vieux vêtements. Mais sa
-cravate se détachait, souple et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet
-moucheté de gris.
-
-Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à des considérations
-générales de sympathie et de bienveillance. Seguey, assis dans un
-fauteuil qu’il lui avait désigné près de sa table, attendait que la
-conversation prît un autre tour; ce n’était pas pour entendre cela
-qu’il était venu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la
-ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses paupières
-se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux tempes et divisés sur le
-côté par une raie très fine semblaient garder un pli féminin; mais la
-mâchoire ressortait, puissante.
-
-M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. Sans doute,
-sous les touffes de ses sourcils gris, son œil enfoncé vit-il
-clairement que sa première manœuvre ne pouvait sans inconvénient être
-prolongée; et, renonçant aux banalités:
-
---Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur votre concours?
-
-Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la discutèrent.
-M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels.
-
---Que vous faut-il? Que demandez-vous?
-
-Seguey se recueillit deux ou trois secondes:
-
---Des avantages immédiats, c’est beaucoup pour moi. Mais je suis obligé
-de regarder plus loin. Vous-même m’avez rappelé tout à l’heure le nom
-que je porte. Si l’un des miens avait accepté la situation que vous
-m’offrez, ce n’eût été que pour quelque temps, avec la promesse d’un
-autre avenir.
-
-M. Lafaurie redressa ses larges épaules. On eût dit que sa personnalité
-allait se dilater et occuper la maison entière. L’association... Ce
-garçon, qu’il aurait cru désintéressé, de but en blanc, osait exprimer
-cette prétention inadmissible. Qu’était-il au juste? Un rêveur ou un
-ambitieux extrêmement pratique, osant jouer le tout pour le tout?
-
-L’expression de bienveillance s’était glacée sur son beau visage. Un
-second masque se dessina. Seguey eut l’impression qu’il se trouvait en
-face d’un grand féodal.
-
-M. Lafaurie affectait de ne pas comprendre:
-
---Il n’est pas question de cela. Vous connaissez les sentiments que je
-vous porte. Là-bas, représentant la Maison, vous aurez toute autorité.
-
-Les traits de Seguey aussi se rétrécirent et se ramassèrent. Sous la
-courte moustache brune, les coins de sa bouche s’étaient creusés.
-Lui-même avait la révélation de sa volonté longtemps dormante,
-brusquement heurtée qui serait, dans la lutte, malléable mais
-résistante.
-
-Il regarda discrètement M. Lafaurie:
-
---Je ne doute pas de vos sentiments.
-
-Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se sentait d’une
-caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il ne mendierait pas un
-morceau de pain.
-
-M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant sur elle
-les paroles condescendantes:
-
---Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des circonstances.
-Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. Plus tard, ils
-regrettent... Ils distinguent mieux de quel côté leurs intérêts
-auraient dû les mettre. Mais l’occasion passe et ne reparaît plus.
-Ceux-là mêmes qui ont en main les plus grandes chances, des relations,
-des capitaux, sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine des
-réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves.
-
-A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé Seguey de
-découragement et de doute, mais, dans l’état de tension où il se
-trouvait, il les sentit comme un aiguillon.
-
-Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. Puis, dans la
-discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. La sympathie
-qu’on lui témoignait ne pourrait-elle pas prendre une autre forme?
-Il ne recommencerait pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même,
-ne vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêt
-direct, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait voir des
-possibilités d’élévation et de fortune...
-
-Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de poser le problème
-de telle façon que l’autre n’eût plus qu’à lui donner la solution la
-plus aisée. M. Lafaurie s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid
-cette chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il avait
-trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à tout, avec quel dédain
-il l’eût écarté!
-
-L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils carrés,
-se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune homme plein
-d’ambition dissimulée une singulière force attractive. M. Lafaurie, qui
-n’avait pas de fils, appréciait chez Seguey des manières et un tour
-d’esprit qui pourraient en faire un grand patricien. C’était dommage
-qu’il fût ruiné!
-
-Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à la porte, le
-ton changé, presque paternel:
-
---Quand j’avais votre âge... non, quelques années de moins, avant que
-je parte pour le Chili... j’entrai chez M. Montbadon avec de très
-modestes appointements. Il me dit un mot que je me rappelle... Votre
-situation, c’est vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas
-trop mal réussi.
-
-Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et blanche.
-L’annulaire était orné d’une pierre gravée, épaisse et sombre, entre
-deux griffes:
-
---Revenez me voir... Vous savez que j’ai beaucoup d’amitié pour vous.
-Les vieilles relations, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Nous
-trouverons peut-être un arrangement.
-
-Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule tombait rapidement
-sur l’eau gris d’argent. A travers ces petites phrases, il entrevoyait
-des sous-entendus comme autant de mines à exploiter, dont il
-extrairait peut-être sa part de fortune. Toute espérance n’était pas
-perdue, mais il fallait attendre, dissimuler...
-
-Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie d’une
-bienveillance qui le touchait profondément. Ce fut dit un peu
-froidement, sans démonstration, avec une attitude qui ne livrait rien.
-
-Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux qui enfonçait
-jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. Il avait mis une cravate
-voyante et son meilleur costume pour aller voir M. Lafaurie, dit des
-sottises au garçon posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le
-barrage. C’était la troisième fois qu’il se présentait.
-
-Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient les
-arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur le port. Ils longèrent
-les façades silencieuses. Devant le Jardin Public, les hautes grilles
-d’or étaient fermées, les allées tournaient vides et blanches entre les
-feuillages.
-
-Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur:
-
---Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. Partout où je
-vais, on m’arrête et on me présente: Carignan... médaille d’or... Les
-gens veulent mon avis sur n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs
-porcelaines, leur appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a
-demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, cela ne peut
-pas se refuser.
-
-Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de gestes violents.
-Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, et qui essayait de régler
-son pas sur le sien, voulut des détails. Cette robe serait-elle
-exécutée?
-
---Exécutée!... Personne ici ne va jamais au bout de quoi que ce soit!
-Ce n’est pas une, mais dix personnes qui m’ont parlé de faire leur
-portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais prendre, je remuais les vieux
-éventails, les robes, les écharpes, tout ce que les femmes peuvent
-exhiber d’affreux et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me
-donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou bien, elles me
-recevaient par grâce et d’un air pincé, en laissant entendre que je les
-dérangeais. C’est qu’elles attendaient ce jour-là leur modiste ou leur
-manucure...
-
-Il respira profondément, à plusieurs reprises:
-
---Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les gens qui l’ont
-eux-mêmes prié de venir ne se souviennent plus de lui ni de rien. On
-n’oserait pas faire perdre ainsi son temps à un domestique. C’est
-fatigant, à la longue, ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui
-aurais tant à travailler...
-
-Et d’une voix plus basse:
-
---Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, ils n’ont aucune idée
-de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche son temps, se détruit lui-même.
-Le temps, un homme comme moi n’a que cela... Mais, pour ce qui est de
-ma peinture, ils _ne m’auront pas_! Je ne leur ferai aucune concession.
-
-Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, illuminées
-de hauts candélabres. Les devantures de fer des magasins étaient
-abaissées, l’heure du dîner hâtait la marche des rares passants. Au
-bout de cet espace éclairé, la masse sombre du Grand Théâtre dominait
-tout.
-
-Seguey lui toucha légèrement le bras:
-
---Pourquoi êtes-vous venu ici?
-
-Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas Carignan
-pauvre, accablé de charges, talonné par un besoin d’argent qui était sa
-pire humiliation? Lui aussi tombait fatalement dans la dépendance des
-gens et des choses; et, sans lui donner le temps de répondre:
-
---Des sympathies... Vous en aurez, de très réelles. Les meilleures
-n’apparaissent d’abord qu’à un second plan.
-
-Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié dans ses traits
-tirés. Seguey le regarda profondément:
-
---Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il capitule, n’a
-vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, vous n’avez pas besoin
-d’argent! Qu’est-ce que cela vous fait? Votre vie n’est pas là.
-
-Il parlait avec une émotion singulière:
-
---Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde de plus
-difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se peut pas. La vie
-est plus forte. Mais vous, peut-être, vous le pourrez. Quelques-uns
-résistent.
-
-Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans les rues désertes.
-Devant un cinéma illuminé, comme il passait auprès d’une glace, il
-fut frappé par l’expression d’enthousiasme qui rajeunissait son
-maigre visage. Tous ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de
-joie orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût dans
-son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression de l’étreindre
-passionnément.
-
-Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux quartier par un
-dédale de petites rues. L’entretien qu’il venait d’avoir décuplait ses
-forces nerveuses. «Votre situation, c’est vous-même qui la ferez,»
-avait dit M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple!
-
-«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi de se marier.»
-
-Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord comme une folie,
-mais elle reparaissait, tâtonnant autour de faits oubliés, et répandant
-une lumière qui lui semblait presque insupportable.
-
-«Non, protesta-t-il intérieurement, je n’aurais pas pu épouser Odette.»
-
-Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant son séjour
-à Belle-Rive, elle avait été singulière et presque impolie: en dix
-jours, elle ne lui avait pas adressé trois fois la parole; cependant,
-il ne cessait de la rencontrer, puis, à la veille de son départ, cette
-agitation, ce trouble subit! A ce point de ses déductions, son esprit
-s’arrêta de nouveau, craignant de conclure.
-
-Un camion attardé dans une petite rue passa près de lui avec fracas. Il
-se gara dans l’entrée d’un corridor noir.
-
-«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.»
-
-Mais des images se succédaient, lui représentant vivement ce qui aurait
-pu être. Cette fois encore, il avait été négligent, il avait vu faux;
-avec Mme Saint-Estèphe aussi, une occasion de fortune s’était présentée
-qu’il ne s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à
-suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment n’était-il pas venu
-enfin d’étouffer son âme de jeunesse?
-
-L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il était temps de
-changer délibérément d’idéal et de jouissances. Mais Paule était
-comprise dans ce sacrifice, Paule, dont il voyait d’avance le visage
-meurtri, la désolation. L’abandonner... Cette pensée lui faisait
-horreur. L’ambitieux chez lui était doublé d’un délicat dont il ne
-parvenait pas à se délivrer.
-
-Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de voir éclairées les
-deux fenêtres de son bureau.
-
-Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait dans un globe
-de verre dépoli; sa flamme éclairait un vieux tapis et une rampe en fer
-forgé s’élevant dans l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une
-lampe allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée dans
-l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la clef, versait le
-potage dans la soupière.
-
-Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assise dans une
-encoignure, la taille ployée, se leva vivement et comme en un sursaut.
-
-C’était sa sœur.
-
-<tb>
-
-Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay un long
-entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir son frère. Un flot de
-sang était monté à son visage durement marqué par ces derniers temps.
-L’explication qu’elle redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était
-maintenant tout près et inéluctable.
-
-Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, laissant ses
-enfants à sa belle-mère dans un domaine du Bazadais. Les de Pontet
-avaient là-bas, depuis cent cinquante ans, des châtaigneraies, une
-grande métairie, et un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière
-enguirlandée par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, fiévreux,
-pendant lesquels elle attendait l’amant, qui souvent tardait à venir.
-Quand il était là, elle ne pouvait s’empêcher de lui demander des
-explications, elle était jalouse; lui, de plus en plus capricieux,
-brutal... Elle lui reprochait de ne plus l’aimer.
-
-Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. Dans l’appartement
-vide, où son pas résonnait sur les parquets nus, Virginie l’avait reçue
-avec un attendrissement de vieille bonne. Un moment, elle la garda
-auprès d’elle, s’étourdissant de ses paroles.
-
-Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses nerfs fatigués.
-Elle paraissait maintenant plus vieille que son âge, élégante toujours,
-mais la figure osseuse, le nez aminci, le teint presque gris. Les
-agitations incessantes avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge
-ranimait sa bouche amère et comme harassée.
-
-Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. Dans une
-minute peut-être, elle entendrait tourner une clef, la porte s’ouvrir.
-Que savait-il au juste de sa vie? La faisait-il appeler pour l’accabler
-de reproches et la rejeter?
-
-L’idée lui vint que tous _savaient_ et la méprisaient. Combien de fois
-s’était-elle heurtée à des manières contraintes et des regards froids?
-Le monde qui avait fêté sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie
-angoissée haletait dans la solitude.
-
-Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; son amer
-bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit les indifférents
-tournaient-ils vers elle des faces de juge? Qui donc aurait su aimer
-comme elle l’avait fait, dans ces affres, cette agonie, toujours
-menacée par le scandale, engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule...
-L’amour... Il n’y avait que cela au monde.
-
-Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. Quatre ans, pendant
-lesquels elle avait lutté, torturée de crainte, de jalousie, reprenant
-sans cesse un amant qui lui échappait! Maintenant, traquée par tous,
-elle ne s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où
-elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La pire honte,
-c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les scènes, les reproches,
-ses bras refermés qui n’étreignaient plus qu’une haine aveugle. Malgré
-tout ce qu’elle avait fait, en arriver là... Et demain serait pire
-encore... Cet amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération,
-quel désastre l’en délivrerait?
-
-Elle pensa:
-
---Quand Gérard sera là, je lui dirai tout.
-
-Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. Au
-point où elle en était arrivée, il n’y avait que lui pour la sauver.
-Quelle autre main se serait tendue? Lui seul pouvait souffrir avec
-elle, dans la même chair; et elle oubliait son silence de quatre
-années--ce silence dans lequel chacun d’eux s’était enfermé,
-inaccessible. Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras
-d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, ce n’étaient
-pas des choses pour elles.
-
-Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait ouvrir la
-porte et marcher dans le corridor. Mais, quand il entra, son courage
-s’évanouit et elle s’abandonna aux événements.
-
-Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert que Virginie
-avait préparé pour elle et s’assit un peu à l’écart. Il lui demanda des
-nouvelles de ses enfants.
-
---Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte les laisser à la
-campagne pendant tout l’hiver. L’air des pins, c’est parfait pour eux.
-Moi-même, je ne viens ici qu’en passant...
-
-Il évitait de regarder en face ses yeux misérables. S’il lui avait
-demandé ce qui l’amenait ainsi à Bordeaux, elle aurait menti; sa vie
-n’était que mensonge depuis si longtemps, mais, dans sa voix, il
-entendait le son d’une douleur cachée.
-
-Elle grappillait dans un compotier des grains de raisin. Quand ils se
-retrouvèrent dans le petit bureau, la porte soigneusement fermée, elle
-se sentit prisonnière et à sa merci; Gérard, assis devant sa table,
-les mains éclairées, se dérobant à l’émotion, était à la fois son juge
-et le plus redoutable de ses créanciers; passive, elle répondait à
-ses questions. Ces billets, elle avait pu trois fois les renouveler.
-Maintenant, c’était impossible. D’autres dettes, oui, elle en avait...
-Elle ne se souvenait pas bien... Elle ferait le compte.
-
-Un abat-jour très abaissé étouffait une lumière orange. Anna
-reculait peu à peu dans l’ombre, à l’extrémité d’un lit de repos.
-L’interrogatoire courbait ses épaules. Sa petite main blanche
-s’accrochait nerveusement à un appui d’acajou, qui avait la forme d’un
-col de cygne; ses doigts serraient par moments comme pour l’étrangler.
-
-L’angoisse rendait sa voix haletante:
-
---Tu vas payer... Tu feras encore cela pour moi!
-
-Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, mais
-avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait partir. Dans la rue,
-toute honte bue, elle respirerait. Depuis six mois, épouvantée par
-ce cauchemar des questions d’argent, elle s’était abaissée à tant de
-démarches. Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait fini.
-
-Elle murmura:
-
---Alors, tu veux... tu veux encore!
-
-Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant sa table:
-
---Si c’était la dernière fois... A présent, fais attention, je ne
-pourrai plus, tu nous as ruinés.
-
-Après un silence:
-
---Et pourquoi, pourquoi?
-
-Il s’était promis de se dominer, mais les reproches amassés en lui
-étaient plus forts que sa volonté, l’injustice qui le dépouillait était
-trop criante. D’une voix sourde et pourtant violente, il rappela tout...
-
-Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. Son corps tremblait.
-C’était bien l’heure terrible qu’elle avait prévue, et elle essayait
-de ne pas l’entendre, de penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait
-vue insolvable, ses meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût
-repoussée! Ces histoires-là lui faisaient horreur.
-
-Gérard aussi la piétinait:
-
---Nous avons trop souffert par ta faute.
-
-Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; un début
-si doux, un enivrement rapide et total; puis, par de toutes petites
-blessures, un envahissement du malheur qui déchirait et emportait tout.
-
-Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été trop puissant, elle
-n’avait pas pu; l’excès même de sa folie ranimait ses forces. Soudain,
-une intonation meurtrie de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en
-elle venait d’être heurté, l’ancienne tendresse...
-
---Comme tu me méprises!
-
-Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua tout: ces
-signatures, son mari avait usé de menaces pour les obtenir; si elle
-avait résisté, il l’aurait chassée, il avait le droit. Elle aurait
-préféré mourir.
-
-Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable argent,
-allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait arrachée aux
-siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il l’avait aimée pourtant,
-il l’aimait toujours...
-
-Une onde de tendresse submergea son cœur.
-
-
-
-
-III
-
-
-Gérard avait dit à Paule:
-
---Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin Public...
-
-Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas.
-
-Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé par les
-plates-bandes. L’étroite esplanade était presque vide. Un gardien à
-moustaches grises, assis dans l’entrée ouverte du Musée colonial,
-lisait son journal. C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits
-enfants; des couples passaient; d’autres se penchaient, chuchotants, le
-long des allées, sur des chaises de fer rapprochées.
-
-Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une lance. Au-dessous
-de la terrasse, au bord d’une pelouse, un grand massif couleur
-d’incendie vous éblouissait. Sa large ceinture brune s’éclairait de
-festons verdâtres.
-
-Il pensait:
-
-«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas assez d’ennuis, de
-difficultés? Si je pars, il eût mieux valu...»
-
-Ou bien:
-
-«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand bien même je
-ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup pour elle. Après, je
-ne sais pas, je ne peux pas savoir. A son âge; on doit oublier...»
-
-Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyait sa poitrine
-creusée, son visage pitoyable et pourtant avide, le déséquilibre de
-tout son être:
-
---Avec les femmes, on n’est jamais sûr!
-
-Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, très
-raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de réserve, de
-dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; avec celle-là, il
-serait toujours possible de raisonner et de réfléchir. Une tendresse
-de jeune fille n’avait d’ailleurs rien d’une passion de femme, c’était
-quelque chose de pur, de presque glacé...
-
-La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas.
-
-Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient chez les
-huissiers et chez les avoués, sa main tournait le loquet de portes
-gluantes, et, dans tout cela, il respirait un relent de misère, de
-malpropreté qui lui répugnait. Les affaires de sa sœur s’étaient
-enchevêtrées dans un tissu d’expédients presque inextricable. Devant
-les notaires, les gens de loi qui tournaient vers lui des masques
-d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, mais le
-mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui était odieux. Son
-intervention ne rendrait pas à Anna l’estime du monde. Il retirerait
-les billets honteusement souscrits des mains avides qui les retenaient,
-mais il ne pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces
-mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne l’eussent vue entrer,
-le visage décomposé, avec l’attitude d’une femme aux abois. Elle, si
-fine, dont toute la personne n’était que grâce et distinction, elle
-avait paru la bête traquée que les chiens achèvent.
-
-Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. Un sentiment
-d’amertume s’élevait dans son âme contre ceux qui avaient ainsi gâché
-sa vie. Sa mère même, entraînée par la violence de ce désespoir, avait
-fermé les yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune,
-le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas soixante mille
-francs. Que faire alors? Comment entreprendre? Le soir où il l’avait
-tenue dans ses bras, palpitante, exténuée, la pitié montée du fond
-de sa chair l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante
-l’irritait contre elle:
-
-«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. Elle n’a
-donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne pense pas à ses
-enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, la honte d’être rejetée
-et abandonnée?» Après tant de sacrifices, il avait le droit de lui
-imposer... Puis, tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont
-il ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait
-tellement sombre que la seule issue était de partir.
-
-«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu pas le
-courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée de subir demain?»
-Mais elle avait repris vis-à-vis de lui une attitude inquiète et
-craintive. Devant cette femme ombrageuse, toujours prête à se dérober,
-qui fixait anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité
-des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient sans
-cesse, tous les gens qui lui réclamaient de l’argent étaient pour elle
-des hommes sans cœur et des malhonnêtes.
-
-Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée:
-
---Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.
-
-Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie.
-
-Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait
-l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir
-au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se
-retrouvait marchant de long en large sur la terrasse; il entendait
-les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens
-étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes
-du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées
-de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de
-boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques
-flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant
-le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend
-une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur
-d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres.
-
-Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit
-Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger
-voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une
-blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de
-mensonge et de rendez-vous équivoque.
-
-Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:
-
---Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps que vous êtes
-là?
-
-D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues,
-mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons,
-avec un air de plaisir et de confiance.
-
-Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs
-mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français.
-Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère.
-Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue
-de la journée, un moment comme celui-là était délicieux.
-
-Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours;
-mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle
-l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première
-impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était
-celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans
-leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait
-quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait
-dans sa vie un fond douloureux et impénétrable?
-
-Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le
-soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au
-seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui
-prêtait,--ce geste des bras forts qui vous enveloppent,--pouvait-elle
-compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler
-de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air
-contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux
-choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait
-instinctivement de ne pas savoir s’en garder:
-
---Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme.
-
-Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable,
-cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il
-serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté
-d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent!
-
-Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres choses;
-le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans,
-elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait
-déjeuner rapidement pour prendre le train.
-
-Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées
-ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes... des
-petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée
-et abandonnée. S’il ne venait pas, quelle humiliation pour elle de
-l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il
-avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé
-de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle
-les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce
-que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de
-ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses
-profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid,
-lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui
-ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.
-
-Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant
-une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche.
-
-Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il
-était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée,
-ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le
-frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui
-avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait
-regardé partir... Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien
-pour lui. Il l’avait laissée si facilement.
-
-Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous
-les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains
-unies--et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si
-intimement. Elle le sentait bien... A l’instant où l’on se sépare,
-toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est
-celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au
-souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à
-cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent
-à regret ou se détachent tristement.
-
-Elle pensa:
-
---Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.
-
-A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. Une
-angoisse lui serra le cœur:
-
---Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade?
-
-Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait silencieusement.
-
-En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! Avec lui, elle
-devenait vraiment une femme, découvrant les nuances, l’inconnu du cœur,
-et cette impossibilité de donner le bonheur à celui qu’on aime.
-
-<tb>
-
-Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée.
-
-Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. Il avait
-voulu lui montrer un grand paysage de dunes et de mer. Mais elle
-paraissait accablée, la pensée absente.
-
-Il la regardait, apitoyé:
-
---Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. Il fera nuit
-quand vous rentrerez.
-
-Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il se montrait
-égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité où il se trouvait,
-il ne réfléchissait plus, buvant aveuglément sa goutte de bonheur comme
-il le faisait pendant la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu
-avide et une sorte de fatalisme.
-
-Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau pendant qu’elle
-se reposait enfin sur une banquette de velours rouge. Elle tourna un
-peu la tête pour se regarder dans une grande glace placée derrière
-elle, toucha ses cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça
-à côté de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon blanc
-et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la femme qui
-tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et s’installe, créant dans
-la pièce la plus banale une impression d’intimité, presque de _home_.
-Ils étaient assis dans un coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut
-lui verser son thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à
-la douceur de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle
-redevenait rose et rayonnante.
-
-Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond
-et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son
-charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de
-soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde
-ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit,
-ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait
-appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où
-ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre
-et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses
-mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source
-profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera
-fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»
-
-Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait
-les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils
-distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos,
-qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette
-trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés
-dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus
-tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des
-miettes de pain traînaient sur la nappe... Il lui prit la main:
-
---Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid?
-
-Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans
-la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement.
-Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent
-goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un moment
-comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des
-soirées entières, l’abandon total... Il y avait pourtant des gens qui
-s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet
-étouffement de l’heure qui passe... Toujours craindre, toujours se
-quitter...
-
-Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui
-donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme
-suspendus au-dessus d’un gouffre.
-
-Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils
-marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes
-vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier train était
-parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète,
-oppressée...
-
-Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour
-les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa
-voilette.
-
-Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.
-
-Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les
-yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient
-le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule:
-
---Venez... Venez...
-
-Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les feux des navires
-brillaient dans la rade, ponctuant des masses d’ombre immobiles; les
-phares des Quinconces étincelaient dans le bleu nocturne.
-
-Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils étaient
-maintenant tout près de la petite gare de banlieue; le train qu’ils
-apercevaient à travers une barrière soufflait dans la nuit; le long du
-trottoir, deux voitures étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient
-faiblement le pavé boueux.
-
-Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune fille qu’il
-allait quitter. Dans un instant, elle s’enfoncerait dans l’obscurité,
-toute chaude encore de son étreinte. Elle serait seule dans ce train
-poussif, seule là-bas sur la route vide:
-
---Ne venez pas demain, je vous écrirai.
-
-Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une des mains de
-Paule et l’écrasa contre sa bouche.
-
-La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut
-l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les
-bras...
-
-Un homme passa en courant. Le train allait partir.
-
---Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.
-
-Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide,
-éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un
-petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles
-s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute
-pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans
-les ténèbres du quai un ricanement.
-
-
-
-
-IV
-
-
-La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des
-habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais.
-C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel
-que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la
-campagne.
-
-Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville».
-
-Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux
-fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement
-arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés
-des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées
-la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé
-du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade.
-
-A travers les vitres du salon, le _David vainqueur_ de Mercié, tout
-en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours
-presque désert sous les marronniers.
-
-Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait
-réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans
-son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les
-choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une
-enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été
-emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des
-housses pendant tout l’été.
-
-Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres:
-
---Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit...
-Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le
-nettoyage.
-
-La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique.
-Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son
-chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à
-sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie,
-parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa
-résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait
-à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais
-mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments
-en disparaissant dans toutes les chambres.
-
-Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir
-s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur
-avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des
-ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans
-l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges
-gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines,
-sortait vivement:
-
---Je vais prévenir le tapissier.
-
-Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, auréolée d’un grand
-chapeau sombre sur lequel s’écrasait une pivoine rose, elle tenait le
-cornet de métal près de son visage:
-
---C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir... _Primerose_,
-on dit que c’est très joli... Vous croyez que votre mère voudra
-m’emmener... que vous êtes gentille!
-
-Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et se regardait.
-Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu à Bordeaux la choquait comme
-une fausse note:
-
---Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux.
-
-Elle continua de téléphoner:
-
---C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a un siècle que je
-ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est amusant, plus que la campagne...
-Irez-vous au tennis cet après-midi?
-
-Une demi-heure après, elle avait repris contact avec toutes ses amies
-rentrées à Bordeaux. Il était convenu qu’on se retrouverait au théâtre
-le soir, le lendemain au golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours
-de l’Intendance, où la fine fleur de la société bordelaise se réunit
-presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on pourrait servir
-dans le royaume de Lilliput. La légende veut que le moindre chou à la
-crème enlevé aux compotiers de cristal de cette maison, surpasse toutes
-les pâtisseries parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent
-autour des tables légères et des plateaux encombrés de tasses; mais il
-était parlé encore de bien d’autres choses...
-
-Tout en remontant l’escalier, Odette pensait:
-
---Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. Maxime Le Vigean
-peut-être... Qu’il me déplaît! Nous rentrons trop tôt...
-
-Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était encore empaqueté. Les
-meubles, comme déshabitués de la vie, avaient pris un air de froideur.
-Elle passa dans son cabinet de toilette et se recoiffa, brossant
-longuement ses beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et
-grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait dans ses yeux.
-
-Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand
-elle fut habillée, avec son teint de rose, ses dents régulières, elle
-ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait
-une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains
-trop grandes.
-
-Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre,
-ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place
-tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie
-de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux
-bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur.
-Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.
-
-«Je ne veux pas penser à _lui_, se disait-elle. Je ne le veux pas.»
-
-Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, était-ce
-Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti
-cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été
-blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée
-de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui
-paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle
-de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois
-évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries
-et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât.
-Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas
-que sa sœur l’avait deviné.
-
-Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin,
-un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se
-défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette
-souffrance:
-
-«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je
-m’amuserai.»
-
-Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle les refoula.
-Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec
-une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur
-son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut
-fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.
-
-Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus
-souffrir!
-
-Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans
-la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui
-les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son
-agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de
-n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il
-allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence.
-
-Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le
-détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle
-saurait lui montrer qu’il s’était trompé.
-
-A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric,
-en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie
-capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait
-des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille
-prête à sortir, elle s’arrêta net.
-
---Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta
-sœur, où est-elle?
-
-Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:
-
---Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien,
-maman, que je ne ferais rien...
-
-<tb>
-
---Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut
-rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé.
-
-A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard,
-elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey
-à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine?
-Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y
-avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet
-fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses,
-ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui
-l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme,
-tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le
-sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait.
-
-Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte.
-Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant.
-M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de
-l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été
-plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression
-délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur
-aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de
-légers indices ne la trompaient pas.
-
-Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection
-ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne
-comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures
-franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère
-de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec
-la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette
-agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui
-fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il
-fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir
-après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui
-se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela
-continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir
-causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une
-étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle
-venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse,
-amicale et pleine d’entrain.
-
-Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey
-contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa
-vivacité et elle évitait de le regarder.
-
-«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert
-sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions
-mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut
-pas. Ces petites ne comprennent rien.»
-
-Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue,
-de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa
-jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé.
-
-Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des
-hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux.
-Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure.
-Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme
-de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri,
-il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la
-jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de
-sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait
-dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût
-de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de
-vivre.
-
-Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement
-encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le
-lendemain du jour où elle était rentrée à Bordeaux. A les voir
-ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son
-devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours
-que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des
-exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives
-satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais
-raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six,
-tout s’arrangerait.
-
-Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de
-l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté,
-était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite,
-il avait cherché des yeux le couvert d’Odette:
-
---Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je
-ne supporterai pas que cela continue.
-
-M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était
-dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il
-se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de
-contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne
-servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes
-de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle
-récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne
-disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans
-la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il
-commençait, elle prenait une attitude de mère outragée:
-
---Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je
-l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule.
-
-Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs
-relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au théâtre, montaient
-à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux
-usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer.
-
-Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu
-de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie,
-tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari
-eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était
-tranquille.
-
-La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon
-réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond
-diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y
-voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à
-demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille:
-
---Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup cet éclairage.
-C’est très reposant...
-
---Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je travaille?
-
-Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé de dentelle, noya
-de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie s’assit enfin près d’une
-bonne table de style Louis-Philippe, repoussa des journaux pliés, les
-derniers numéros de _l’Illustration_, et ouvrit une boîte à ouvrage
-en vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle affectionnait
-était recouverte d’un velours côtelé qui avait la nuance des très vieux
-vins. Quand elle eut assuré ses grosses lunettes d’écaille sur son
-nez busqué et pris son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un
-médaillon ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde noire.
-Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des ombres creusant son
-masque blafard, sa corpulence de quinquagénaire en robe de soie un peu
-craquante, et les pelotons roulant dans son tablier.
-
-Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit une, l’alluma
-soigneusement et se renversa dans la courbe du canapé. Elle fumait
-lentement, avec des gestes paresseux de son beau bras nu. Quand sa main
-s’approchait de ses lèvres, ses bagues brillaient.
-
---Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel plaisir tu trouves à
-fumer. Je ne peux pas m’y habituer. Autrefois, une jeune femme n’aurait
-pas osé! On eût été bien étonné.
-
-Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait entendre que très
-vaguement ces observations. Sa mère ne remarqua pas son expression qui
-était à cet instant singulière et presque cruelle. Elle ne répondait
-que sur un ton de condescendance:
-
---Moi, vous savez, rien ne m’étonne.
-
-Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa jupe noire, un
-peu remontée, découvrait ses bas de soie gris et ses pieds charmants
-chaussés de satin. Habituellement, lorsque sa mère récriminait, elle
-montrait plus d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu
-semblaient sourire à d’autres pensées.
-
-A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma soigneusement la
-porte. Il avait l’air pressé et mystérieux de quelqu’un qui a marché
-vite pour apporter une nouvelle:
-
---Vous ne savez pas, commença-t-il...
-
-Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.
-
-Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées,
-autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine
-transparente à petits bouquets.
-
-Gisèle se leva:
-
---Je vous sers du thé?
-
---Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.
-
-Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de ne pas y faire
-attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de
-n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire.
-
-Tout en attendant que le domestique se retirât--et il semblait prendre
-plaisir à prolonger son manège autour de la table--Saint-Estèphe
-regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si
-tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon?
-Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire,
-qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement.
-Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible!
-Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt
-à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette
-liaison avec une modiste en renom--celle-là même qui faisait à Gisèle
-de charmants chapeaux--ne l’amusait guère. Cette femme avait des
-manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il
-fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût
-une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de
-lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de
-tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait»
-l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement.
-
---Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser
-tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il
-apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance.
-
-Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au
-port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi
-un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres
-contradictoires.
-
---Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son gendre.
-
-Et elle s’installa confortablement, avec une sensation de bien-être.
-C’était un bon moment pour elle que celui où elle s’apprêtait à
-dévorer quelque nouvelle. La mine de Saint-Estèphe mettait en appétit
-sa curiosité de dame presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises
-mais qui éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement de l’ogre
-flairant la chair fraîche.
-
-La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. Il s’assit
-à côté de sa belle-mère, remuant son tilleul avec une petite cuiller,
-ses maigres jambes croisées par-dessous la table. Gisèle eut soudain
-l’intuition qu’il allait parler de Seguey.
-
---Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, commença-t-il
-sur le ton affligé d’un homme du monde qui déplore des événements
-contraires aux bienséances élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du
-capitaine Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec lui
-depuis des années...
-
-Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par l’attention et
-sa femme qui mangeait un petit gâteau:
-
---Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait la voir chaque
-semaine. Elle-même le rejoignait le samedi et restait deux jours.
-C’était soi-disant pour des affaires, mais le monde avait son opinion
-faite et ses voyages à Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des
-femmes qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui est
-une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la retenir. Cependant
-le capitaine se serait lassé. Certains disent que la dame aurait des
-dettes, et qu’il a eu peur...
-
-Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, comme s’il eût
-craint que quelqu’un écoutât derrière la porte:
-
---Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. Il part
-pour Nancy. On raconte que cette malheureuse l’a relancé jusque chez
-lui, et qu’il lui a refusé sa porte. C’est vraiment une créature sans
-dignité.
-
---Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie qui avait le
-mépris du monde militaire. Cette petite femme n’a jamais été de mon
-goût. J’espère bien que son frère ne la verra plus.
-
---Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers sa femme, ne
-pensez-vous pas qu’il serait convenable de lui faire comprendre que
-nous ne pouvons plus la recevoir?
-
---Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous savez bien
-qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il faut croire qu’une grande
-passion est très absorbante.
-
-Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé par quelque
-allusion. Certaines phrases de sa femme le déconcertaient. Sa
-belle-mère, au contraire, fortement établie dans ses opinions,
-n’attendait pas d’autres informations pour prendre parti; tout à
-fait réveillée maintenant, son tricot repris, elle sautait selon son
-habitude d’une idée à l’autre:
-
---Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura de mieux à faire,
-c’est de rester à la campagne. Tout cela, c’est pour de l’argent. Sa
-pauvre mère aurait bien souffert...
-
---Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait d’entrer.
-
-Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir appuyé à
-la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, mais se donna l’air de
-ne rien savoir:
-
---Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il.
-
-Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son ouvrage et quitta
-la pièce majestueusement. Gisèle, les coudes posés sur ses genoux,
-paraissait pensive. Son mari, qui avait sommeil, s’excusa de se
-retirer.
-
-Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle lui tendit la
-petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux une affinité de père à
-fille, profonde, immédiate, plus pénétrante que les paroles.
-
---Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement vous
-parler d’elle....
-
-<tb>
-
-Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement du troisième
-étage, un petit coin moderne avec des meubles achetés rue du
-Faubourg-Saint-Honoré, des tentures violet évêque et des coussins de
-toutes les couleurs. Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper
-Saint-Estèphe qui craignait que sa femme fût critiquée. La plus
-haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le voisinage
-du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, les meubles anciens.
-Quant à la bourgeoisie de vieille souche, qui a moins de brillant
-et d’automobiles, elle se contentait de vivre confortablement, avec
-sérieux et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, renouvelant
-de loin en loin quelque bon tapis ou faisant recouvrir ses canapés
-d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, avec ses coussins et les
-petites pattes de ses fauteuils, fit beaucoup parler et choqua grand
-nombre de ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont
-«beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient déclaré tout cela
-affreux, et peut-être pas très comme il faut, trouvèrent en rentrant
-chez elles leurs meubles plus éteints et éprouvèrent un déplaisir
-qu’elles ne s’expliquaient pas.
-
-Les messieurs, très favorables au contraire, disaient à Gisèle que ce
-petit coin lui allait bien. Quand on entrait, il y avait toujours des
-revues sur la table, un grand étui plein de cigarettes et un je ne
-sais quoi d’intime et d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait
-quelque chose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins
-jetés, le livre oublié qui restait ouvert.
-
-Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table
-basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des
-fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase.
-
---... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le
-jaune serin.
-
-Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la
-bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe
-noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à
-l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe.
-
-Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce
-petit coin.
-
-Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un
-peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce
-que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces
-billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre
-en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait,
-le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder
-mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que
-l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut
-d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient
-sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle
-se perdaient ses petits souliers de satin.
-
-Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes
-où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait
-lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans
-son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque
-intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il
-montait avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté
-une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se
-détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de
-ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait
-que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme
-agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son
-petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés.
-
-Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les
-connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»
-
-Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.
-
-Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne
-sait que dire et approuva le jaune serin.
-
-La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui
-glissaient sur un fil de soie:
-
---Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux.
-
-Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan comme une
-petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle se leva, versa du thé
-dans de minuscules tasses de Chine, s’assit de nouveau, se leva encore.
-
---Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux roses grenat sur la
-cheminée et regretta de ne pas lui avoir envoyé des fleurs.
-
-Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés de boules de
-cuivre, consumait doucement une grosse bûche doublée de braises;
-quelques mottes incandescentes se recouvraient lentement de cendres; il
-y avait dans l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, de
-pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait oublier la vie du
-dehors.
-
-En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes gens un sujet de
-conversation, parlé d’un livre, d’un concert qui se préparait, mais
-en conservant à toutes ces choses leur caractère qui était pour elle
-d’embellir la vie.
-
-Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis d’Eysines qui avait
-des cheveux très noirs sur un masque de Japonais. Il était connu à
-Bordeaux pour ses singularités d’esprit: avant même d’avoir passé
-son baccalauréat, il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras.
-L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan et ne disait
-rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux bleu-tendre, l’air réservé
-et délicat: il n’avait ni la vigueur ni l’allure ferme des «sportsmen».
-Un garçon qui aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme
-Saint-Estèphe lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, et
-qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une étoffe moderne,
-d’un appartement, d’une fleur dans un vase. Il l’admirait, comme
-on admire une fois dans sa vie, quand on a vingt ans, des rêveries
-flottantes, et un goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer.
-Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette figure: quand on
-lui parlait, ses yeux s’éclairaient un peu lentement...
-
---Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite table, il paraît
-que vous allez avoir une bien belle robe, une robe japonaise...
-
-Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait qu’il avait l’air
-un peu farouche:
-
---Je ne sais pas s’il réussira.
-
-Elle disait cela comme si elle pensait:
-
-«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de robe pour le
-distraire, pour lui faire une politesse. Cela ne m’intéressait pas
-beaucoup...»
-
-Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres:
-
---Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? Moi, je ne sais
-pas.
-
-Et avec gaieté:
-
---Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que nous n’avons jamais
-rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon portrait, croyez-vous que ce
-serait très cher? Mais je suis sûre qu’il m’enlaidirait.
-
-Seguey sourit:
-
---Les peintres ne pensent jamais à cela.
-
-La conversation s’anima sur ce sujet de la beauté, trois jeunes gens
-réunis autour d’une femme ayant naturellement beaucoup à dire. Gérard,
-tout à fait détendu, se sentait presque de la maison...
-
-Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie disait à son mari
-d’une voix impétueuse:
-
---Je t’assure que c’est impossible!
-
-M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel donné à
-l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait un peu la tête, en
-face d’une glace, pour voir le nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui
-aussi, la veille au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand
-Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa fille à Seguey;
-à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait plus si déraisonnable.
-
-Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait entre eux au
-sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, comme presque toutes les
-femmes, cherchait pour Odette un parti brillant, de la fortune, cet
-ensemble de conditions sur lequel le monde ne transige pas. Mais son
-mari, pour sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une
-préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa Maison.
-
-Il entendit sa femme qui disait:
-
---Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il soit ruiné, croira
-nous faire un grand honneur. D’ailleurs, à Belle-Rive, il n’était
-occupé que de cette petite Dupouy qui n’est pourtant ni belle, ni
-riche. Odette aurait bien peu d’amour-propre...
-
-M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa l’avoir convaincu.
-Mais, quand il fut sur le point de partir, son chapeau de soie luisant
-à la main, il dit seulement:
-
---Je l’inviterai à dîner demain.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue de camaïeux qui
-communiquait avec le salon, Seguey regardait la rade par-dessus les
-tilleuls rouilleux que les premières gelées avaient éclaircis. Le
-grand paysage du port baignait dans le ciel comme dans une opale.
-Des chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur le quai
-poisseux, un double courant s’établissait, montant vers la gare et en
-descendant; les carrioles des maraîchers roulaient sur le pont. C’était
-l’heure où des filles échevelées, en bas roses et violets, traînant
-leurs savates, versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans
-les cabarets, leur fouet sur l’épaule.
-
-Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une cravate sombre
-sur un col souple, ouvrit une armoire et la referma. Le soleil levé
-derrière le coteau montait lentement au-dessus du fleuve. Virginie,
-coiffée de son turban orange à grands carreaux bruns, versait une
-carafe d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. Le
-plateau du déjeuner était posé sur une petite table. Elle tambourina
-sur la porte.
-
---Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, mais les yeux
-profondément enfoncés et l’air fatigué.
-
-Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les
-yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de
-crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à
-côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement
-épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle
-saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe
-jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent
-circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours
-prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de
-mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles
-les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté
-des grosses dents blanches.
-
-Gérard ferma le petit carnet:
-
---Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est
-pas sûr, mais tu mettras son couvert.
-
-Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat
-de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran.
-
-Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir
-placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la
-succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en
-retira des notes, et s’absorba dans des calculs.
-
-Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et
-abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut
-lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de
-lassitude.
-
-Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé
-son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût
-dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux
-s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût
-cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques
-jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage
-un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée
-et souhaitée s’approcher de lui. Son regard parcourut le port, les
-paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles
-grises.
-
-Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il
-allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au
-teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture
-impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir,
-soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur
-les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur
-passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un
-répit gagné.
-
-Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant
-en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite,
-pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux
-aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire.
-Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et
-sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient
-d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait
-son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles
-sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait
-double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût
-sacrifié.
-
-Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la
-sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les
-sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur
-leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile,
-essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets
-d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues
-figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier
-jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes.
-Il y avait cercle, au coin du quai et d’un grand cours, autour de la
-grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches
-écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers
-un brouillard de fièvre.
-
-A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon
-vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût
-s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée
-qui précèdent une catastrophe.
-
-Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque,
-doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même
-place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de
-livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait
-immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une
-cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses
-traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.
-
-Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table,
-marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie
-changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être
-presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des
-taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de
-bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.
-
-Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et
-demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer:
-là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train,
-les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être,
-penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.
-
-A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait
-du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien
-sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile.
-Il quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle
-s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut
-le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de
-se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines.
-
-Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le
-posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le
-sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore.
-
-Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut
-étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait
-sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la
-chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais
-il ne vit rien.
-
-<tb>
-
-Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner.
-Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond.
-Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses
-épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait
-engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.
-
-La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur
-un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de
-couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
-
---Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.
-
-L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale.
-C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes
-claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands
-oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi
-l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée
-d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et
-mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme
-cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur
-jeter son coup d’œil moqueur:
-
---Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle
-à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir?
-
-Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune
-Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands
-négociants:
-
---Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez
-les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en
-automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc...
-
---Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que
-ce n’est pas de lui que je veux parler...
-
-Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi
-Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi
-ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût
-consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville
-et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il
-été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et
-ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret
-lui échappait...
-
-Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:
-
---Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus,
-je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser;
-personne ici ne me comprend...
-
---Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu
-crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.
-
-Elle avait envie de lui dire:
-
---Tu n’as plus qu’à te laisser faire.
-
-Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers
-ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était
-bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant
-jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse
-de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande
-importance:
-
---Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un
-homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser
-partir pour la Martinique.
-
-Et, changeant de ton:
-
---Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs,
-quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers
-des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la
-peine. Et maintenant, montre-moi tes robes...
-
-<tb>
-
-Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été
-jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien,
-mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails.
-La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes
-extrêmement solide.
-
-Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la
-fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes
-qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles
-générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne
-doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la
-cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules
-intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner
-des dîners cossus, confortables, avec de grands vins, des foies gras,
-et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne
-était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des
-maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un
-des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses
-un mot que toute la société avait répété.
-
-M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux
-amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait
-volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les
-Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui
-lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais
-et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans
-toute la France, venait dans la maison pour la première fois.
-
-A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière
-inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait
-de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par
-des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et
-Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme
-court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait
-dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue,
-maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées
-un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la
-redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous
-forme de souscriptions et de billets de loterie.
-
-La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et
-cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde.
-C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que
-M. Lafaurie avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute
-scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec
-ennui ses manches de gaze.
-
-Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette
-dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il
-s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait
-changé.
-
---Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
-
-Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait
-une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les
-yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
-
-«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
-
-Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude;
-maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui
-suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une
-beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint
-avait le rose nacré des coquillages.
-
-«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un
-moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
-
-A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un
-dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon,
-bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire
-attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât
-plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey,
-un sourire éclaira son visage rond.
-
-Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge
-damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna
-les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre
-voisin se remplit d’un _Château-Laroze_. M. Butlow, déjà repu et
-congestionné, le compara avec _La Mission_; il parla aussi d’une
-excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
-
-La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la
-question des changes:
-
---Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la
-chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.
-
-Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette
-nouvelle.
-
-M. Lafaurie paraissait sceptique:
-
---La question reste bien discutée.
-
-Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit
-de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance
-qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait
-de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
-
-Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet.
-Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands
-du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient
-besoin d’être regarnies.
-
-Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de
-Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille
-francs un tonneau d’_Yquem_.
-
---Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé
-jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
-
-Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
-
-Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat
-de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient
-écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter
-lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte
-de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un
-jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
-
-Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui
-triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie,
-renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes
-après et fut goûtée avec attention:
-
---Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être...
-
---Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des
-ortolans.
-
-Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et
-émiettait du pain grillé:
-
---Les médecins sont de grands coupables.
-
-M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la
-conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau
-ténor qui débuterait dans _les Huguenots_.
-
---Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!
-
-Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques
-réunissent toute la société, on revenait toujours entendre _la Juive_,
-_le Prophète_ et _les Huguenots_. C’était le fonds du répertoire. Les
-artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux.
-
---Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique.
-Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si
-ridicules...
-
-Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une
-langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi
-bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur.
-
-Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée
-était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa résolution avait été
-prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes
-racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà
-loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point
-de départ.
-
-Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de
-cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce
-Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de
-cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il
-lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre
-ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était
-pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque
-coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait
-toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide
-passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas
-de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était
-relégué ce soir hors de la vraie vie.
-
-Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait
-longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps
-changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire:
-«Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
-
-Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les
-volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un
-peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence
-engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas
-trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
-
-Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux
-de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation
-d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à
-côté d’Odette...
-
-
-
-
-VI
-
-
-«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une
-voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité,
-sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à
-travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme
-foudroyée.
-
-Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait
-avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les
-vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage
-gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une
-joie étrange et inapaisable.
-
-Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un
-grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir
-et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté
-des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que
-la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux
-heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du
-souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle
-passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se
-sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement
-farouche de l’amour.
-
-La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée.
-Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait
-sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit
-un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle
-revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du
-temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne
-que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée.
-Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.
-
-Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle
-venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement
-irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû
-douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation
-d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée,
-oubliant d’enlever son chapeau.
-
-Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.
-
-D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de
-perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à
-sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en
-elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé.
-Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce
-n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte
-de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse
-qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies
-si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop
-vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.
-
-Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans doute, lui
-apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle
-ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard
-comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et
-cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la
-chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui
-apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une
-large sérénité.
-
-Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit
-beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot
-de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres
-insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans
-l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu
-fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle
-attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu
-être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce
-mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait
-d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle
-savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir
-et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui
-semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir!
-Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se
-justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de
-respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers
-événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa
-force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent--et
-quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime--elle
-était sans pitié pour sa propre erreur.
-
-Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de
-l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec
-insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait
-d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les
-siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger...
-
-Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le quai de
-Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne
-trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait
-passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa
-dignité au moins devait lui rester.
-
-Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls
-dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher
-à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se
-trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur
-ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille
-demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces
-bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure,
-dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le
-mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de
-société: une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait donné
-un grand dîner.
-
-Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point
-douloureux:
-
---Gérard Seguey y était sans doute?
-
---Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui
-était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez
-les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette.
-
-<tb>
-
-Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le
-Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs
-de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues,
-achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus
-par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides
-grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du
-travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les
-chaussées à la manière d’une eau presque étale.
-
-L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans
-un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui
-était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour
-lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le
-dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie,
-à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été
-adressée.
-
-En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait
-là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines
-relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles
-ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu
-se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces
-relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au
-collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne
-comptent pas.
-
-Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures
-simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout
-reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune
-catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente
-sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une
-aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et
-de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué
-un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de
-pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas
-ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique
-du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des
-grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les
-mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles
-de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette
-hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel.
-Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et
-polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que
-son cœur viendrait s’y briser.
-
-Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais,
-elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle
-pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique
-l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et
-de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa
-situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les
-yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider?
-N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans
-quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?
-
-Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son
-entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout
-reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient
-à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe
-sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora
-son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.
-
-Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation
-engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée,
-le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de
-gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.
-
-Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et
-d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre,
-faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme
-une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les
-préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut
-plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de
-l’âme.
-
-Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un
-dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle
-une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle
-l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs
-mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des
-étrangers.
-
---Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui
-approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de
-jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les
-portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout
-proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda
-profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle
-eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.
-
-Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à
-servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives,
-qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque
-toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours,
-son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur
-des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean,
-luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait
-très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la
-principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les
-restaurants.
-
-Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans
-sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui
-n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey
-était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle
-se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès
-était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui
-s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses
-joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son
-bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les
-pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe
-s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le
-sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait
-grisée de joie orgueilleuse.
-
-«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un
-détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de
-la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa
-physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu
-forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée
-qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir
-terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui
-s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait
-à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux
-visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle
-eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître
-le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et
-qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.
-
-Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa
-tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient
-maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien
-qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait
-à son supplice.
-
-Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle
-avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette
-grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se
-répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens
-dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle
-était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait
-tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une
-beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre
-amour.
-
-Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui
-recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait
-un recueillement indéfinissable.
-
-Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de
-neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure
-il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.
-
---Vous savez, murmura-t-il--et il s’interrompit--vous savez qu’il y a
-des choses plus fortes que nous.
-
-Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne
-pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière
-inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.
-
-A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de
-soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies:
-
---Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien
-partout avec celui qu’on aime.
-
-Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit.
-
-Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand elle vit M.
-Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les
-visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A
-peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses
-salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers
-elle:
-
---Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que
-je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous
-connaissais.
-
-Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis
-Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne
-s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie
-mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le
-voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme
-un éclair et sombra en elle.
-
-Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait
-une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout
-de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et
-digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante;
-mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:
-
---Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié.
-
-Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir
-saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il
-rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors
-il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea
-trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans
-l’obscurité.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala.
-
-Cette fois, on ne jouait ni _les Huguenots_ ni _la Favorite_: Une
-troupe venue de Paris devait chanter _Orphée_. Seguey, qui arrivait
-un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de
-voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches
-solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes
-filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de
-dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on
-apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées
-très haut.
-
-Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple.
-Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la
-veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était
-passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des
-centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement,
-depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite
-sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se
-refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes,
-après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût
-l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au
-plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun
-regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer
-les yeux.
-
-La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique,
-au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté
-du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un
-mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait
-deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte
-hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans
-la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des
-loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le
-corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas
-encore arrivés.
-
-Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent
-au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de
-ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence
-d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce
-grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût
-élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette
-présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des
-associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume
-des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.
-
-Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une
-part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers
-elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais
-que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces
-sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude
-particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être
-demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette
-chose qui n’était pas tout à fait vaincue, son remords, un fond de
-sentiments confus et intraduisibles.
-
-Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que
-des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste
-grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face
-son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle
-qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur
-ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui
-pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère,
-cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit
-l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait
-vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le
-désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la
-laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée,
-entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui
-maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle
-avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de
-son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la
-foi inutile et les hommes lâches!
-
-C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce
-qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il
-avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt.
-Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait
-dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait.
-
-Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur
-de lui-même--peur de ces surprises sentimentales dont les siens
-étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se
-représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé
-à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie
-médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant
-la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir
-toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme
-ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il
-pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue
-ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée
-à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux!
-
-Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre
-s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement,
-avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le
-couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante
-claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la
-loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé.
-
-La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante
-de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils
-débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout
-près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de
-Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées
-compactes de têtes avides.
-
-Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des
-bustes de femmes se détachaient.
-
-Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le
-bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour
-parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été
-chercher un programme.
-
-Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.
-
-L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans
-la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand
-drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se
-succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée,
-prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier,
-exhalait la plainte immortelle:
-
---Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la
-dernière note comme dans la mort même.
-
---C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu _Orphée_.
-Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de
-Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner
-plusieurs têtes.
-
-Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond
-de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la
-douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu
-déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait
-éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant
-Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix
-violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un
-chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la
-femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une
-ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand
-chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée
-peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui
-aussi était entraîné au delà des choses possibles.
-
-Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les
-hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres,
-réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en
-manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait
-d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient.
-De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées
-de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles.
-Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or
-cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil
-abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation
-quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à
-côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux
-bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.
-
-M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était
-rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des
-fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette,
-triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de
-son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif,
-subissait les présentations.
-
-Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges
-sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait
-le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa
-propriété.
-
-Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:
-
---Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?
-
-On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur,
-avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très
-entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très
-grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie
-rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se
-ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était
-sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu
-qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre
-où personne n’oserait plus aller les chercher.
-
-La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la
-foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était
-répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui
-ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies,
-où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des
-devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une
-lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération
-venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme
-des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le
-recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait
-ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de
-l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus
-l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce
-rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est
-avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus
-pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du
-monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt
-à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les
-amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était
-étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant
-d’autres sensations.
-
-L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les
-tourments de l’enfer et Orphée exhaler _le Chant de l’amour_. Tout
-ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte
-en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient
-refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune
-femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des
-feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel
-des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités.
-Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune
-prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant
-dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la
-pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.
-
---C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la
-forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui
-semble porté par des souffles d’aube.
-
-Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son
-épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui
-avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose
-vif--la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles--sur
-laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure
-auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui
-avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre
-goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi
-était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre
-le chant de triomphe: _Il est vainqueur, il est vainqueur_, une
-substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des
-secrètes délices de sa victoire.
-
-A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans
-cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et
-barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon
-mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?
-
-Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement
-le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du
-peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière
-qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de
-ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il
-n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été
-parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de
-son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration
-qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite,
-en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans
-des conditions plus défavorables:
-
---Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?
-
-Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que
-la proposition lui parût un peu singulière.
-
-Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier,
-eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte
-d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu
-au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros
-souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
-
-Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’_Orphée_
-l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en
-même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
-
---Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les
-mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et
-l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
-
-Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient
-mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois,
-n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort
-de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est
-indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans
-son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne
-veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
-
-Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé.
-Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
-
---Voilà ce qu’_ils_ aiment!
-
-La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder,
-éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
-
---Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant.
-Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes
-s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la
-vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont
-impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes,
-un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle
-pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle
-est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en
-lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe
-de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu.
-Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le
-droit...
-
-Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il
-avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une
-lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait
-cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie
-du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux.
-Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait
-respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette
-atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il
-saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui
-aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui
-conquiert lentement les yeux et les cœurs.
-
-Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de
-lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à
-une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre
-qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche,
-parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles
-ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire;
-sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.
-
-L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers
-l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à
-cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était
-pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications
-d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient
-interminables.
-
-Pourtant, quand éclata le fameux air: _J’ai perdu mon Eurydice_, son
-âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il
-disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au
-monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot
-d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.
-
-Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho
-immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de
-douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art,
-dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires
-d’où l’âme tombe avec le rideau.
-
-Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du
-départ.
-
-Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et
-les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta
-derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un
-groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...
-
-Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de
-soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec
-cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de
-l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux
-de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur
-laquelle blanchissaient des crêtes d’écume.
-
-Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la
-maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies
-les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient
-d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des
-boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des
-tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la
-cuisine une tache grise en forme d’île.
-
-Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse
-cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en
-tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un
-bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en
-bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait
-enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle,
-regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le
-vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme
-le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y
-étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en
-se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le
-vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé
-ses moustaches.
-
-Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes
-blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées
-vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise,
-tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites
-et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait
-été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié
-du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut
-degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux
-ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les
-courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires
-difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.
-
-Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu
-simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation
-était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les
-autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre
-et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle
-comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se
-débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.
-
-Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:
-
---Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion
-innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour
-aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours
-nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons
-de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur
-toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne
-nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous
-les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé
-cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne
-soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus
-périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant
-la guerre.
-
-Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:
-
---Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une
-démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu.
-Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous
-voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé
-personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est
-entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.
-
-Il avait tourné vers elle un regard anxieux:
-
---Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends
-tellement que c’était blessant...
-
-Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux
-blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture
-profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles
-lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans
-l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait
-pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle
-s’apaisait et se rassurait.
-
-Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la
-campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni
-les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé
-longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures.
-L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était
-pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un
-désir qu’il ne savait comment exprimer.
-
-Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:
-
---Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est
-difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter;
-être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les
-yeux sur les abus, sur les négligences.
-
-Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le
-secourir, puis avait pris le parti de dire:
-
---Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.
-
-Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée,
-qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.
-
-Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle
-sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la
-courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle
-aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle
-aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire
-qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle
-une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de
-vie et les espérances.
-
-Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés
-d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et
-une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement
-dépouillé de feuilles.
-
-Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager.
-C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de
-fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers.
-Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une
-plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un
-absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers,
-ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui
-venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec
-et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse
-paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant
-tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui
-disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne
-lui reprochait. Paule finit par élever la voix:
-
---Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?
-
-Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait
-pour faire des trous:
-
---Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».
-
-Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par
-la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:
-
---Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais
-voir.
-
-Paule s’efforçait de le calmer:
-
---Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester
-tranquille. Personne ne commande ici que moi.
-
-Il éclata:
-
---Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas
-jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de
-l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas
-dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.
-
-Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur
-le port:
-
---Il y en a _un_ là qui vous veut du mal. Il s’en cache pas.
-Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était
-tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en
-plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait
-dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est
-pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens
-qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir...
-
-Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais
-troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était
-jaloux:
-
---Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les
-autres.
-
-Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents.
-C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on
-voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille
-cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la
-plate-bande.
-
-Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa
-tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les
-pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée,
-pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:
-
-«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même
-pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise,
-quelqu’un de sérieux et qui en impose...»
-
-Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait
-le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle
-n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui
-paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne
-savait pas.
-
-La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait
-été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses,
-impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et
-encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu
-enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait
-faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le
-foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé
-dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle
-pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement
-encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il
-était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par
-des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse
-plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit
-s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...
-
-Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un
-grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine
-où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant
-sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps.
-L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux
-jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans,
-sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation
-presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère
-voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait
-voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer
-partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus
-elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune
-fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par
-vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage.
-
-<tb>
-
-Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait un tramway
-qui la conduisait au centre de Bordeaux. La pluie avait cessé, et les
-tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures
-d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie
-coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles,
-pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante
-odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la
-veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes,
-brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un
-chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles,
-au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût
-dit un oiseau des îles.
-
-Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea
-une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux
-travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son
-rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à
-ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la
-terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins.
-Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût
-appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride,
-dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne
-voulait plus revoir lui était pénible!
-
-Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit bar et la
-devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce qu’elle cherchait: une
-agence de vente et de location. Elle en avait souvent vu le nom dans
-les annonces des journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une
-idée vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte en couleur
-jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, une répugnance
-l’envahissait. Cette maison lépreuse et louche lui paraissait un
-mauvais lieu. Elle hésitait à y pénétrer.
-
-Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue assez négligée,
-lisaient de petites affiches manuscrites fixées sur les murs: d’un
-côté, les appartements à louer; de l’autre, les maisons et les terres à
-vendre. Son cœur se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine
-serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori.
-
-Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement affable et souriant
-vint au devant d’elle.
-
---C’est à M. Nèche que je veux parler.
-
---Mon fils sera à vous dans quelques instants.
-
-Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un petit salon
-séparé du vestibule par une boiserie. On entendit quelques éclats de
-voix, puis la porte s’ouvrit devant un laitier en blouse bleue, dont
-la carriole était arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun,
-basané, le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière lui:
-une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer d’assez beaux
-effets. Il fit signe à Paule que c’était son tour.
-
-Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions de la gorge
-qui hachaient ses mots. Il s’était assis en face d’elle, de l’autre
-côté d’un bureau crasseux chargé de papiers. Un papillon de gaz
-grésillait sur eux.
-
-Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. Il parla de
-ventes qu’il avait faites: un château historique, le mois précédent,
-avec un mobilier que les antiquaires de Paris s’étaient disputé.
-
-Elle l’interrompit:
-
---Mais je ne veux pas vendre mes meubles.
-
-Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. Il
-employait la réclame sous toutes les formes: affiches et journaux.
-Puis, rapidement, il interrogea... La situation? Le nombre d’hectares?
-Près de Bordeaux, il serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée
-dépeçait déjà toute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très
-vite.
-
-Enfin, résumant:
-
---Vous allez d’abord me donner une option.
-
-Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux largement cernés
-d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par cette option, elle s’engageait
-à ne vendre que par son intermédiaire, aux conditions qu’ils allaient
-fixer. Il ouvrit le tiroir du bureau et prit une feuille.
-
-Elle eut l’impression que les événements se précipitaient avec trop de
-rapidité. Au moment d’être emportée par eux, elle tenta de se ressaisir:
-
---Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai...
-
-Il lui mettait la plume dans la main:
-
---Cela n’a aucune importance; un simple arrangement entre vous et moi.
-
-Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la porte fermée,
-voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté supérieure à la sienne
-l’étranglait déjà.
-
-De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, il lui montrait
-la place de la signature:
-
---Là... sur la droite.
-
-Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même une attitude de
-résistance venait de monter, qui ne modifiait pas encore sa résolution,
-mais transformait progressivement ses yeux, son visage, en durcissait
-la pâleur douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa
-personne semblait opposer un refus formel:
-
---J’aime mieux réfléchir.
-
-Il redevint instantanément déférent et souple:
-
---C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai le papier tout
-prêt.
-
-Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, craignant
-de voir s’introduire dans ses affaires cet homme inconnu dont elle
-devinait maintenant qu’il pouvait être redoutable. Cette inquiétude
-lui paraissait si horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite
-un moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé à la
-boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait déjà:
-
---Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le pays, je mettrai de
-grands tableaux peints sur le bord des routes.
-
---Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore décidée.
-
-Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et les choses
-sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte
-du compartiment, regardant passer l’armée noire des vignes, les
-propriétés qui lui étaient familières depuis si longtemps. Les grandes
-usines aussi défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent
-les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De l’autre
-côté du fleuve, derrière une exquise maison du dix-huitième siècle,
-se profilait la silhouette d’un hall immense. Partout la puissance
-de l’argent, énorme, écrasante. Les souvenirs, l’âme anéantis! En
-serait-il de même chez elle?
-
-Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient entraînée. Le regret
-lui venait, puisqu’elle voulait vendre, de ne pas s’être plutôt confiée
-à quelqu’un de sa famille ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue:
-il lui avait paru plus facile de s’adresser à des étrangers.
-
-Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village
-à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle
-venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait
-en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les
-manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la
-salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les
-yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet,
-et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande
-forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours
-ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la
-contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont
-tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute
-à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on
-d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente
-serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats
-du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait;
-elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques,
-qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour
-tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils
-continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé.
-
-Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés
-sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en
-loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce
-village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente,
-était _son village_, le seul en France, le seul au monde, où elle fût
-connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient
-soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante
-de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer
-qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la
-fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte
-des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait
-au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes
-de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais
-soupçonnées.
-
-Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de
-Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant
-sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit
-Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la
-balustrade vermoulue qui bordait la route:
-
---Non, dit-elle, il ne va pas mieux,--et elle indiquait d’un geste la
-chambre de son fils, au premier étage,--je lui ai apporté un nouveau
-remède.
-
-La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de
-détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette
-maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour!
-
-Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau
-de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans
-un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans
-son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons
-vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.
-
-Puis, brusquement:
-
---Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est
-toujours deux ans que j’ai gagnés.
-
-Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et
-mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne
-mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier
-sou.
-
-Des reproches s’éveillaient en elle:
-
-«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa
-grande maison blanche?»
-
-<tb>
-
-Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand
-Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de
-l’hospice.
-
-Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments
-apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique,
-et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui
-dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin
-balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les
-dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait
-d’une vie régulière et organisée.
-
-Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la
-taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les
-marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma
-entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges.
-
-Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la
-tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux
-arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe
-inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur
-chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré
-à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu,
-qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis
-dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité.
-Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant
-assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de
-l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon.
-
-Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe
-blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières
-baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une
-chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat
-domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont
-sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui
-poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes,
-en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris,
-ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de
-douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent
-est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus.
-Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau
-noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.
-
-Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression
-tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré
-leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses:
-les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur
-des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue
-d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que
-de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours
-accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité
-de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans
-s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir
-l’éternel miracle de la charité.
-
-Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se
-desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait
-au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson
-mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel,
-elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût
-méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie
-d’amour.
-
-«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas
-assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas
-que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière
-peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre?
-
-Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile,
-l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta
-maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé
-d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la
-colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.
-
-C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et
-un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait
-à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la
-semaine et donnant des explications:
-
---Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si
-facile d’aller au ciel.
-
-La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche,
-il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était
-simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait
-jamais demandé qu’un acte de foi...
-
-«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»
-
-Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens
-qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis
-sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle
-était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa
-famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant
-et indestructible.
-
-Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans
-l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant
-les murs s’étendait jusqu’à son domaine.
-
-Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval,
-à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres.
-Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui
-fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce
-rêve du bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en
-arrière, recommencer...
-
-<tb>
-
---Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main
-grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien
-extraordinaire!
-
-Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu
-de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son
-déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du
-pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était
-pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs
-faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la
-main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien
-coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on
-de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons
-offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.
-
-Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un
-petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M.
-Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait
-s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine.
-La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui
-rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse.
-
-Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis,
-la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour
-que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de
-cet homme augmentait ses craintes:
-
---Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien.
-C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu
-quelque chose.
-
-Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu
-connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il
-releva la tête et regarda Paule avec insistance:
-
---Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que
-j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je
-suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous
-avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le
-voudrait...
-
-Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la
-tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne
-pouvait désormais suffire.
-
-Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et
-présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil,
-réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à
-l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire,
-penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire,
-paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.
-
-Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:
-
---Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que
-vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille
-n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais
-il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à
-peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a
-mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible
-de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes,
-bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements
-mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs
-impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi,
-voyez Gérard Seguey....
-
-Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux graves. Mais
-il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel:
-
---Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes
-considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est
-offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il
-ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière
-inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait
-été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce
-qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération
-et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez
-su sans doute l’histoire de sa sœur?
-
---Non, dit-elle, je n’ai rien su...
-
-C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements
-dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle
-étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en
-effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils
-toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé
-et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se
-déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna
-de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre,
-pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis.
-Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la
-force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux,
-ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait
-bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que
-Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être
-pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde.
-Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette
-pensée, ne pouvant accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de
-le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment.
-
-M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de
-son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais
-dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine.
-
-Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée:
-
---Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible?
-
-Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond
-de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!
-
-Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux,
-trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien
-appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui
-qui devait tout justifier:
-
---J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!
-
-La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses
-pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que
-les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de
-souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de
-l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues
-dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient
-implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion
-inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est
-purifiée:
-
-«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?»
-
-M. Peyragay soudain tourna court:
-
---Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à vous marier. Vous
-trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître.
-Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre.
-
-Quand il avait dit: celui-là _vous aime_, elle s’était un peu reculée,
-pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais
-peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui
-disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas
-la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son
-amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous
-ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il
-venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une
-reconnaissance qui changeait son cœur.
-
-Le feu s’éteignait, elle se leva:
-
---Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit
-immédiatement.
-
-Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de
-lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir.
-L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de
-roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris.
-Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était
-une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre.
-
-Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux
-blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie
-l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé
-son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait
-n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas
-tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle,
-c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien;
-les conditions de leur vie s’étaient dressées pour les séparer et son
-cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et
-aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir
-de femme avait succombé.
-
-Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir
-gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même,
-cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey,
-riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait
-disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il
-n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit
-de toutes les forces du monde, il aurait pu être.
-
-Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa
-vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte
-qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait
-dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de
-s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si
-vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa
-maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines,
-rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé.
-
-Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable,
-ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M.
-Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée
-dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous
-en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela,
-elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui
-l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de
-cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée.
-
-Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspectives
-paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait le charme,
-l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment douces de la tendresse
-et de la pitié. La vie avait déchiré ce tissu brillant et impalpable,
-écrasé les fleurs. Ce qu’elle voyait dans son avenir, c’était le foyer
-pour lequel il faut être deux, et cette dignité de la femme qui est
-pour le cœur un premier repos.
-
-Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une petite lampe
-dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux.
-
-Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa bouche sur sa main à la
-place qu’un soir il avait baisée.
-
-Le Casin, juillet 1921-janvier 1922.
-
-
- FIN
-
-
- PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE.--29040.
-
- * * * * *
-
- EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
-
- ROMANS
-
-
-Jean BALDE
-
-La Vigne et la Maison.
-
-
-Maurice BARRÈS
-
-de l’Académie française
-
-La Colline inspirée.
-Du Sang, de la Volupté et de la Mort.
-Le Jardin de Bérénice.
-Amori et Dolori sacrum.
-Colette Baudoche.
-
-
-Henry BORDEAUX
-
-de l’Académie française
-
-La Résurrection de la chair.
-La Chair et l’Esprit.
-La Maison morte.
-Le Fantôme de la rue Michel-Ange.
-
-
-Paul BOURGET
-
-de l’Académie française
-
-Un Drame dans le monde.
-Le Démon de midi. _2 vol._
-Le Disciple.--Un Divorce.
-L’Emigré.--L’Étape _2 vol._
-Mensonges.--Némésis.
-Le Sens de la mort.--Lazarine.
-
-
-Gaston CHÉRAU
-
-Valentine Pacquault. _2 vol._
-
-
-Th. DOSTOÏEVSKY
-
-Le Crime et le Châtiment.
-Les Frères Karamazov.--L’Idiot. _2 vol._
-Souvenirs de la Maison des Morts.
-Les Possédés. _2 vol._
-
-
-Jean DUFOURT
-
-Sur la route de lumière.--Marielle.
-Grâce ou la chatte sauvage.
-
-
-André DUMAS
-
-*Ma petite Yvette, _roman_.
-
-
-Eugène FROMENTIN
-
-Dominique.
-
-
-J.-K. HUYSMANS
-
-La Cathédrale.--Là-bas.--L’Oblat.
-Les Foules de Lourdes.--En route.
-
-
-Edmond JALOUX
-
-Le reste est silence.
-
-
-Francis JAMMES
-
-Le Livre de saint Joseph.
- I. De l’âge divin à l’âge ingrat.
-II. L’Amour, les Muses et la Chasse.
-
-
-Henri LAVEDAN
-
-Irène Olette.--Gaudias. _2 vol._
-
-
-Maurice LE GLAY
-
-Le Chat aux oreilles percées. _Roman marocain._
-
-
-Charles LE GOFFIC
-
-L’Abbesse de Guérande.
-L’Illustre Bobinet.
-
-
-LÉVIS MIREPOIX
-
-Le Seigneur inconnu.
-
-
-Pierre LHANDE
-
-Les Mouettes.--Lhuis.
-Les Mémoires d’un écureuil.
-
-
-André LICHTENBERGER
-
-Le Cœur est le même.--Biche.
-Juste Lobel, Alsacien.
-
-
-Ernest PÉROCHON
-
-Nêne. (_Prix Goncourt 1920._)
-Les Creux-de-Maisons.
-Le Chemin de plaine.
-La Parcelle 32.
-
-
-PRAVIEUX
-
-*Le Vicaire et le Romancier, _roman_.
-
-
-Elissa RHAÏS
-
-Les Juifs.--Saâda la Marocaine.
-La Fille des Pachas.
-
-
-Isabelle SANDY
-
-L’Heure folle.
-
-
-Yvonne SCHULTZ
-
-Les Nuits de fer.
-
-
-J. et J. THARAUD
-
-La Randonnée de Samba Diouf.
-La Tragédie de Ravaillac.
-
-
-Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ
-
-Jean dAgrève.--Le Maître de la mer.
-Les Morts qui parlent.
-
-
- PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.--29940-11-18.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIGNE ET LA MAISON ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.