diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 06:48:21 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 06:48:21 -0800 |
| commit | 0fc8e2250a2da70f8db653e531942399d11548c1 (patch) | |
| tree | 8ddee936c215a513c938d5fdd39ac5c773423649 | |
| parent | 64c40213b597a1f84c02a6fbb88ed89d709d53a7 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68510-0.txt | 8845 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68510-0.zip | bin | 174766 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68510-h.zip | bin | 412248 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68510-h/68510-h.htm | 10283 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68510-h/images/colophon.png | bin | 9430 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68510-h/images/cover.jpg | bin | 255801 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 19128 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a8b8ade --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #68510 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68510) diff --git a/old/68510-0.txt b/old/68510-0.txt deleted file mode 100644 index ce50f6f..0000000 --- a/old/68510-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8845 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of La vigne et la maison, by Jean Balde - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La vigne et la maison - -Author: Jean Balde - -Release Date: July 12, 2022 [eBook #68510] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIGNE ET LA MAISON *** - - - - - - - _Il a été tiré de cet ouvrage - 12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, - numérotés de 1 à 12._ - - - - - LA VIGNE ET LA MAISON - - DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE - - -=Les Ébauches.= Roman. Un vol. in-16. - - (_Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911._) - -=Madame de Girardin.= Textes choisis et commentés, Bibliothèque - française. Un vol. in-16. - -=Mausolées.= Poésies. Un vol. in-16. - - (_Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses._) - -=Les Liens.= Roman. Un vol. in-16. - - - CHEZ SANSOT, éditeurs. Paris, 1908. - -=Ames d’artistes.= Poésies. Un vol. in-16. - - (_Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses._) - - - Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922. - - - - - JEAN BALDE - - - LA VIGNE - ET - LA MAISON - - ROMAN - - [Illustration: colophon] - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ - - _Tous droits réservés_ - - - Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ. - - Droits de reproduction et de traduction - réservés pour tous pays. - - - - - _A MON PÈRE ET A MA MÈRE,_ - - _en notre Casin, - ce livre est dédié._ - - J. B. - - - - - LA VIGNE ET LA MAISON - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - «Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, - Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.» - - (LAMARTINE, _la Vigne et la Maison_.) - - -I - -Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes -noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour -d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour -prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient -les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût -commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas -l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte -sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait -s’inquiéter de rien. - -Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement -de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins -se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de -ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les -convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée -avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur -elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient -ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de -bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées. - -Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La -famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement: -un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous -les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans -la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans -le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se -fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations -traînait une eau rouge. - -Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un -lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture -descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé -au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune -fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait--une grosse -maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de -bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel. - -Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était -vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la -solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer, -les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras, -comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et -pût la comprendre! - -Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur -brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé, -des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles -avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à -repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille. -La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du -sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même -éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait -de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux -pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre -deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se -répandit qui fut absorbée par les choses seules: - ---Ce que je compte faire, mais rester ici... - -Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme -il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir. -Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande, -élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée -du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des -ombres que le malheur prête à la jeunesse. - -Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux -châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur -coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati, -creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté -meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois -quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui -empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie. - ---Où voulez-vous que j’aille vivre? - -Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son -âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se -préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne -pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que -dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée -entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude -d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa -nièce abandonnée à elle-même: - ---Ce ne serait pas du tout convenable. - -Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne -bougeait pas, puis vers son mari: - ---Ton oncle d’ailleurs est de mon avis! - -Une dame de compagnie lui paraissait indispensable. - -Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La -prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule -et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte. -Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une -affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés -de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses -scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait. - -Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des -affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil -déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de -campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles: - ---Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu -seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta -pauvre mère aurait fini par se ruiner. - -Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses -sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi -s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires, -il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au -courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât -encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en -ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui -chercher des distractions. - -Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences. -C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage -insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure -informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité -était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter -ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se -modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête -aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme -sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable -d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa -face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne -lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait, -confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une -jeune fille a besoin d’être conseillée. - -Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les -figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs. -De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et -d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont -la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport -y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies -vaillantes? - -Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait -dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent -les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses -sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres. -Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus -aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des -sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les -robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un -grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui -semblait immense. - -Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre -les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré. -Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée. - -L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage. -Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie. -Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle -était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait -dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait -prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements: - ---Allons, du courage! - -L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que -bordaient le chai et les écuries. - -Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la -campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques -branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur -lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A -travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et -l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait -indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers -à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses -resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa -mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la -pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres -conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour? - - - - -II - - -La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail -en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au -bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que -les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de -profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées. - -La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de -tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée. -Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage -par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte, -des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps, -aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas -transportaient dans toutes les pièces. - -De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle -s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux -bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en -face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond -duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux -moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses -et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses -petites maisons se superposaient au bas du rocher. - -Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi -caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les -gens du pays l’appelaient _la Chapelle_. Au-dessus du porche était une -horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre; -ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des -cuisines et dans les vignobles. - -Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était _le -Château_: une construction de style Henri IV qui tournait de ce -côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres -dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble -presque royal. - -Il y avait aussi _le bourg_ en haut de la vallée, invisible dans un -repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de -l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance, -le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit -avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs -romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le -mouvement et l’activité. - -Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du -chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois -par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait -les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient -les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies. - -Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine, -elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La -grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au -dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête, -elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur. - -Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque -farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier -du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des -comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée, -de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un -poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout. -Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité -un souci qui l’avait minée. - -Presque chaque jour, Paule lui disait: - ---Ma pauvre maman, vous exagérez! - -Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa -personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des -injustices: - ---Mais c’est pour toi! C’est ta fortune! - -Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la -pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie, -qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie, -profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps -troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à -bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait -en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le -souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles, -la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait -en elle. - -Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis -la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies -confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles -s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où -les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait -pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée -aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune -tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir, -lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle -pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie -continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses -tourments et à ses scrupules. - -Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs -aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait -de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de -dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées -de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes -immaculées. - -Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la -route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre -immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres -grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates -dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette -campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du -printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les -clochers. - -Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité. - -Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son -oncle: - ---Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes! - -Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune -qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir -d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur; -toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se -présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries. -«Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en -ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman -de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût -servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait -fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des -gens qui ne m’aiment pas?» - -Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des -paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des -gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres. - -Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant -et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce -qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit -un peu soucieuse: - ---Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent? - -La vieille femme mit ses mains sur les hanches: - ---Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir! - -Et méprisante: - ---Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine? - -Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de -faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du -monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie -lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le -contentement. - -Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port, -trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un -maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut -qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient -d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de -contrariété et descendit à la cuisine: - ---Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa. -Allez le leur dire. - -La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille -osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient -des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux -noyés de bile exprimèrent la stupéfaction: - ---Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin, -que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les -vignes, une bien bonne femme! - ---Ils auraient pu au moins me demander la permission. - -Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient -demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils -pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait -personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie. - -Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine, -retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il -portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui -se balançait contre sa jambe. - -Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien -accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en -faisait sauter les écailles avec un couteau: - ---On la cuira sur le gril avec du laurier. - -Et la soupesant: - ---Elle pèse bien près de quatre livres. - -Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret -baissé sur sa peau tannée: - ---Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq! - -A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier -brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air -de triomphe. - -Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin: -sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les -avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une -grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela -cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de -peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses -d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les -trous de vase. - -Louisa continuait: - ---Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas -non, cela vous ferait une sortie. - -Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de -reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus -il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une -de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur -l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets -suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un -sourire en l’apercevant. - -Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait -de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs -par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce -goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée. - -Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les -portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée -s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se -levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines -mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et -de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait, -vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements -et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le -bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette -tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des -silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel. - -Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment de sa solitude -faisait passer dans toute sa chair des frissons dont elle avait -honte. Autour d’elle, tout devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de -présences cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait voir -bouger des ombres. - -Son cœur avait par moments des battements fous. - - - - -III - - -Une marchande passait tous les jours sur la route, avant le déjeuner, -et arrêtait devant le portail sa charrette tirée par un vieil âne -mélancolique. - -Louisa criait de la cuisine: - ---Madame Rose est là. - -On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont personne ne se -souvenait. Mais qu’on lui donnât un nom ou un autre, elle s’en souciait -peu. Elle se moquait de bien d’autres choses: - ---Qu’est-ce que cela fait? - -Elle avait une tournure de commère, des hanches rebondies, et un -tablier taillé dans un vieux sac. Mais la figure riait toujours, -fraîche et ouverte, avec deux yeux bleus pétillants de vie et de -malice, le nez relevé en pied de chaudière, et une grande bouche encore -élargie par un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et -gai. On en entendait de loin les éclats. - -Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru depuis -près de vingt ans toutes les routes du coteau et de la palud, d’abord -poussant elle-même une brouette chargée de corbeilles, puis largement -assise dans son charreton. Elle excellait à grouper les gens autour -de ses paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture, -sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable: - ---Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon cœur? - -Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle faisait des -gestes: - ---Venez toujours voir! - -Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses viandes -blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. Personne ne l’avait -jamais vue à court de réflexions drôles et de reparties. A travers -tout cela, elle faisait marcher son commerce, tirant parti des -occasions, portant des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds -de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant des recettes -pour le mal de dents et tirant les cartes. Les jours de fête, elle -s’installait avec une boîte de madeleines au coin de la place du -village, ou devant la salle de danse. Elle mettait en loterie ses plus -vieux canards. Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir: -quand elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait envie de -s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la contrée, elle ne parlait -que pour raconter que l’une lui avait donné du bois, telle autre un -jupon, ou encore du foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer, -quand il le fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour -donner en pâture ses propres ennuis. - -A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de son fils malade, -elle glissait tout bas: - ---Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert? - -Et sur un autre ton: - ---Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre mère en a eu sa -part. Ah! elle était bonne! En voilà une qui a fait du bien, et en -cachette! Elle n’était pas comme ceux qui le mettent au bout du doigt, -pour le faire voir. - -Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait: - ---Nous partons, Cadet. - -Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété trois fois. Puis -les roues grinçaient, et te charreton de la marchande s’éloignait -enfin, laissant derrière lui une traînée de vie et de bonne humeur. - -Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle lui avait dit: - ---Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais quelque jour -riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler toujours. - -Comment serait-elle devenue riche? - -Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la verve gasconne, -pittoresque et gaie, qui ensoleille les caractères. Paule se sentait -raffermie par cette bonne santé morale que la pauvreté n’avait pas -gâtée. Mme Rose du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au -jour le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité. - -Mlle Dumont, au contraire, la décourageait. - -C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait essuyé de la -part des siens les pires vilenies, tout accepté, beaucoup pardonné, et -continuait de croire aux bonnes intentions. Mme Dupouy était son amie -d’enfance. Pendant douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux -Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons à Paule. Les -examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté avec horreur les méthodes -dont elle se servait pour résoudre de bons vieux problèmes et disposer -des analyses. Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait -qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage et cultiver les -arts d’agrément. Maintenant, le piano à queue d’acajou luisant était -solennellement fermé au fond du salon; mais la vieille demoiselle, par -amitié, continuait de venir chaque samedi. - -C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et rassemblé -les cartes de condoléances. Elle regardait Paule avec attendrissement, -soupirait souvent et lui répétait: - ---Ma petite, il faut vous marier. - -Ou encore: - ---Votre tante devrait s’occuper de vous. - -L’important pour elle était que le jeune homme eût une belle position. -Et elle racontait tous les romans de ses élèves, romans bien fades, -vus à travers la bienveillance d’une vieille maîtresse de piano: elle -parlait de vie sans nuages, de bonheur parfait. - -Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, confuse, -embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une pauvre vanité de -femme, mesquine comme tout ce qui touchait à cette vie manquée. Pour -cette vieille demoiselle, le mariage demeurait ce qu’il était dans sa -jeunesse, la carrière féminine la plus facile, la plus confortable, -la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de _s’établir_, -affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation solide et -commode après laquelle on était fixé, accepté définitivement par la -société qui rejette les existences flottantes et instables. - -Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois un cœur -romanesque, mais cette lointaine fleur de poésie s’y était fanée, en -même temps que se décolorait le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui -avait dû être frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme -s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui n’ont pas -connu le repos, les économies, si bien qu’elles ne sont plus qu’une -monnaie anonyme et presque hors d’usage. Il n’y avait plus personne -pour imaginer que ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée, -ratatinée, rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, elle -sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité: - ---J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, vous ne -puissiez faire qu’un mariage de convenance. - -Paule répondait par des mots très vagues: - ---Il faudra voir. On ne sait jamais. - -Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si -différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans -âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle -ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât. - -Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans l’avenir de si -merveilleux hasards, un si grand mystère? - - - - -IV - - -Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs -jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de -sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et -très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne -pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui -suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes -louanges. - -Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un -domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des -rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de -négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir -Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance, -offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y -eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent -des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin -attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les -autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut -débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus. - -L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une -impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient -sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque -chose de faux qui lui répugnait. - -Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle -avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate -des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes -bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une -expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme -Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être, -quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction. - -Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée, -n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes -ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque -ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite -campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à -sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait, -et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une -enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de -s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines. - -C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à -l’aise. - -<tb> - -Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de -succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le -train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu -importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres. - -L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier -Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près -du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de -savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels -escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on -ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du -fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté. - -Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies, -étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle -d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était -tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes -rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de -fumée et de vieux papiers soulevait le cœur. - -En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée -avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches -roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes -volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de -famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de -quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique. -A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers. - -Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards, -attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient -entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un -forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux. -C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa -furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques -houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige. -Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise -soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux -fonctionnaires de la troisième République. - -De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui -retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire. - -Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de -Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre, -le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva -dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle -eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie -demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse -d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux -une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait -en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition -laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car -nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher -et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement -entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès -qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son -cou, il semblait que la vie ne fût plus la même. - -Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La -voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes -toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui -répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut, -derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails -sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec -sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter. -Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte -recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de -niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis -de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on -voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs -jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on -regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux -et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une -nappe violette voilée de fumées. - -Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses -possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait -le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de -sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien -pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle -se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie -qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts -d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses, -et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens -de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine: -s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien -dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement, -après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie -familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature -comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve -que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort. - -«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans -la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec -une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de -couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si -une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la -face de ceux qui entraient. - -Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la -porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre, -qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était -assis sur une chaise. - -Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, le visage -allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, il avait dans toute -sa personne un charme de finesse. - -Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, cherchant -discrètement à la saluer, mais attendant d’être reconnu. Dans le jour -poussiéreux de cette salle d’attente, sur le fond chocolat de la -boiserie, elle le vit enfin. Sa tête se détachait, découverte, un peu -inclinée: - ---Gérard Seguey... - -Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une place libre -sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment mêlé de trouble et de -gêne, peut-être à cause des pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de -cette affiche qui était maintenant juste devant lui. - -Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de son deuil -récent, d’un ton mesuré, choisissant ses termes. Elle aussi essaya de -dire quelque chose sur le malheur qui l’avait atteint, prépara une -phrase dont elle ne sut que faire et se tournant simplement vers lui: - ---Votre mère était une femme délicieuse. - -Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité dont il fut -touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières se relevèrent un peu -sur son regard gris qui sembla contempler une parfaite image. - -Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait. - -Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles qui étaient -de leurs relations. Il passait d’une personne à l’autre. Sur un avocat -célèbre, M. Peyragay, qui avait une maison au bord du fleuve, il -raconta plusieurs anecdotes qui mirent entre eux quelques sourires. - -Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. Il y avait -longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la première fois qu’il la -traitait en jeune fille. Les paroles les plus simples, lorsqu’il les -disait, prenaient une valeur qu’elle ne s’expliquait pas. - -Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui -pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues -mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle -et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire, -un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était -d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée -aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait. - -Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y -eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait. - -Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle -que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite -fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être -était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air, -chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour -duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de -ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou -moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou -mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer. - -Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine. - -Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve -et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial -paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité -devait être plus douloureuse. - -Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes -trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à -quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le -vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un -moment, elle eut l’intuition qu’il ne la _voyait_ pas, que sa présence -peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur. - -Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit, -elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune -femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de -lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle -ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa -sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie -gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse -et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant -pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un -éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés. - -Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de -Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur -muette comme une coupable. - -La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte -qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore, -contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son -visage sur son masque osseux: - ---Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison. -C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai -fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus. - -Elle le regardait, atterrée et désorientée. - ---Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous y verrai pas -non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir ici, ce sera le -vôtre... - -«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, quelques jours -avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, mais elle ne croyait pas -que ce serait si tôt. - -Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, comme s’il eût -entendu les paroles qu’elle ne disait pas: - ---Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou trois mois. Cet -été, nous nous reverrons peut-être chez les Lafaurie... - -Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter une ondée de sang -qui se répandit dans le tissu jeune de ses joues. - -L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de double vue. Paule -comprenait avec une étrange force de tendresse que Seguey souffrait, -mais aussi qu’il lui appartenait à cette minute comme l’ami est à son -ami. Meurtri, malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits -ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait voulu -s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie vraie. Mais elle sentait -combien toute manifestation eût été sotte et déplacée. - -Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression furtive -qu’il la remerciait. - -Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être ôtée. Le château -de Valmont avait été vendu le jour même, sur une mise à prix de trois -cent mille francs. Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur, -un grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente une -énorme spéculation. - -Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là accablante et -interminable. - -Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate blanche, mais -un petit homme au teint blafard, rondelet, farfouilleur, qui remuait -des paperasses du matin au soir. Son œil jaune happait au passage -les points litigieux, les vices de forme. Quand il commençait, Paule -d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris que le chat -mangera quand il lui plaira. - -Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; et -comme s’il eût trempé ses mots dans du sucre: - ---Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage qui vous concerne. - -Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans l’attente -d’une vérité trop belle et presque impossible dont elle redoutait -l’éblouissement. - -Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, les yeux -sarcastiques, sensible au plaisir de donner à une communication si -intéressante un air de mystère. Avec sa figure blanchie par la vie -recluse, sa vieille jaquette et ses manières de ronge-papier, il eût -entaché de vulgarité les plus belles choses. - -Il s’agissait d’un M. Talet. - -Elle l’interrompit: - ---Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu l’année dernière, -une ou deux fois. Mais je ne veux pas me marier. - -Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que -Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait -parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une -revanche de penser que cela du moins était impossible. - -Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de -dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ -cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps -que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il -venait d’associer son fils. - -Elle essayait de l’arrêter: - ---Ce n’est pas la peine. - -Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet. -Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter -le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues -gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle -flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict -sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une -saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui -passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné. -Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois -reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M. -Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle -que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains -compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! -Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de -bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon -blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais. -Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement -s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout -seul cette fois, et avait été très courtois. - -Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le -ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore -plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, -délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de -ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme: - ---Je vous assure que c’est inutile. - -Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa -famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde... -Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, -celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. -Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds. - -Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que -Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent. - -Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant -les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de -sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en -doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible? - -Le notaire expliquait: - ---Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent. - -On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse. - - - - -V - - -Le printemps passait. - -Les lauriers étaient défleuris,--ces lauriers qui portent le long de -leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs -blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes -molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs. - -De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations -d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord -confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses -et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient -les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches, -prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau -de gazon foulé. - -Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait -deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme -délirante se brisait en perles. - -Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse. -Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le -retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du -monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces -sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul -ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit -monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin, -l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des -grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse. - -Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des -forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes -les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la -faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait -beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains -gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres -et de journaux d’agriculture. Elle lisait _le Vieux Vigneron, le Réveil -rural_, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était -signé: Grand-Père Sylvain. - -La vieille demoiselle paraissait troublée: - ---Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait. -C’était une femme prudente et de bon conseil. - -Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison -ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces -choses. Ils hochaient la tête: - ---Peut-être bien! - -Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses -paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur, -qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent -les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se -penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre. - -Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune -entre deux roues bleu-clair. - -Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule, -conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une -impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des -combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait -vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée. -L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle -quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une -chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui -mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne, -en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à -la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec -âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités -qu’elles peuvent renfermer. - -Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et -au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie -que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman, -cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient -toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes. - -Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux, -assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la -longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle. - -Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore. - -Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir. - -Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa -casquette et attaqua enfin la question: - -C’était pour les prairies, une idée lui était venue... - -Il avait pris un air souriant: - ---Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin. -Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui -de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes -au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on -attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi... - -Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits -yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le -regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution, -surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des -silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre -quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation, -de retraite habile: - ---Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela -me ferait toujours de la nourriture. - -Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait -jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait. - -Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas: - ---Vous me connaissez bien... Délicat Pouley. - -Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe, -pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille: - ---Allons, au revoir, je repasserai. - -Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son -esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait. - -Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de -Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante -odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme -des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves -baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule -avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le -paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le -fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île, -dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de -feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe -claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de -clochers. - -Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets -de fleurs. - -Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches, -elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le -soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche. - -A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des -promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite -plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le -fond d’une seine, tout la laissait indifférente. - -Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son -beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même -air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient -ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le -perron, lui semblait extraordinaire. - -Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir. - -Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les -mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des -combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître. - -<tb> - -Il revint une seconde fois, puis une troisième. - -Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui -s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une -charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait -une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus -abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne -en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour -surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait -toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du -temps» couleur de plomb; et ils répétaient: - ---Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune. - -Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre -lune». - -Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous -son capuchon, les interrogeait: - ---Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie? - -Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager: - ---A la marée peut-être, si le vent tournait... - -On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest... -toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin -passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de -grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets -de plume mouillée. - -Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.» - -Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait, -on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce -fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux -étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des -maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui -de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les -foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait -tout perdre. - -Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que -l’affaire était à lui. - -Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et -lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que -c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et -grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans -cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, -puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la -faneuse et la ratissoire. - ---Mais si vous les cassez? - -Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable: - ---Il y a beau temps que ça me connaît. - -Il insinua: - ---Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour -tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se -perdent. - -Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent -dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant -d’être dupe: - ---C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que -j’ai à faire. - -Il partit enfin, la figure dilatée de joie. - - - - -VI - - -Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses -concurrents. - -Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, -quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux -chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré -bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les -bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la -recherche d’une herbe meilleure. - -Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des -labours et des transports de bois à droite et à gauche. - -Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire, -infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer. -Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se -levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à -la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait -aigrissait encore son humeur. - -Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il -engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien, -allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était -rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. -Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait -pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué. -Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait -envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient -être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il -les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir -apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs -ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que -certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les -paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une -grande réussite ne s’était encore présentée. - -Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse, -tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire. - -Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus -voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley -qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres -pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur -trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des -bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé -par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait -à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire -qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se -vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait -aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder, -juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait -beau vivre à sa porte, on _n’existait_ pas. - -Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré -du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de -la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, -son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se -demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi, -volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot -se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la -dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés. - -Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il -apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là -était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil -Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets -ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un -verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette -femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là -certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les -injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires -des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait -ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa, -de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir -l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et -qu’il faut bien se soutenir. - -Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle -voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en -sourdine! - -<tb> - -Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont -faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore -par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête, -et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage -défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces, -longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de -chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans -un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si -bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées -autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie -monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des -gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des -légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A -la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte -à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de -jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille -qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître, -de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre -eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il -l’être, chacun dit déjà quel est celui qui _le fait partir_. - -Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant -dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de -l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement -ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un -congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents; -tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre -parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la -passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau -d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, -l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en -chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de -l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui. - -Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur, -deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le -père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il -était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux -du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de -renfort. - -Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard -commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat, -un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules -épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. -Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras -brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait -venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs -mélangés de gris: - ---Qu’est-ce que vous voulez? - -Il faisait l’aimable: - ---Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je -vais au village. - -Elle le rembarrait: - ---Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y -penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher. - -Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au -fond que violence: - ---Alors, c’est bien. A une autre fois. - -Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une -tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés -pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. -Celui-là l’impatientait: - -«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement. - -Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu. -L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand -gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le -dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison -du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval -s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre: - ---Je te paie le vin blanc! - -Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de -la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage, -d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard -avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas: - ---Encore un qui veut te monter la tête! - -Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite -femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté: - ---Les hommes sont si bêtes! - -Crochard pensait: - -«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une -tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.» - -Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un -autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il -le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui -les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait: -peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme... - -Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois, -avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait -ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait -pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait -manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps -à se reprocher. - -Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec -son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir; -à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme -en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et -traversa enfin la route. - -La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait ces brises du -matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule -debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon -bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait -communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un -guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait -posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout -mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur -son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où -demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans -une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche -basse l’avait effleurée. - -L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son -meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité: - ---On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur? - -Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa -bouche fraîche: - ---Non, je n’ai demandé personne. - -Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues -offres de service... - -Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs sculptées dans -du givre, entre leurs glaives d’émeraude. La haute gerbe, dans un -vase de porcelaine peinte contourné comme un coquillage, avait le -jaillissement d’un chant printanier. Paule allant et venant autour de -cette clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette -fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant que l’aient -touchée certaines laideurs dont la flétrissure est ineffaçable. La -manche ouverte de son peignoir au-dessous de son bras nu volait comme -une aile. - -Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait embarrassée. -Le domestique qui menait les bœufs lui avait dit le matin même qu’une -de ses bêtes était blessée: un grand clou planté dans un pied avait -provoqué un abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe -dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés. - -Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une allée, son bœuf massif -à côté de lui et l’attelait à la charrue. Sa petite tête, redressée -cette fois et arrogante, jetait des coups d’œil perçants à droite et à -gauche. - -Les scènes commencèrent. - -Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais une -verdeur et une extraordinaire richesse de vocabulaire. Nulle part -peut-être les éclats d’une querelle n’ont tant de couleur et de -mouvement. Deux femmes surtout, plantées face à face, peuvent -s’insulter pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent -d’injures. Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours. - -Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que lui fit Louisa -«rapport à Crochard» aurait pu durer la journée entière. Elle ne -comprenait pas, elle, l’entrée dans la propriété d’un homme pareil, un -ivrogne, un fumier, qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne -à feu et à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque os à -ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait mieux fait d’aller -se cacher. Dieu merci, elle y voyait clair, elle n’avait pas besoin de -mettre ses lunettes. Un laboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et -même dix, s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade qu’on le -prétendait: on faisait une bien grande affaire pour un mauvais clou. - ---C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles -domestiques deviennent tracassières. - -Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt -enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des -morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires, -les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel. - - - - -VII - - -Tout le monde parlait de la sécheresse. - -Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi blanchissait -le ciel; une buée aveuglante tremblait sur les vignes. Jusqu’à trois -heures, la campagne était vide, les volets fermés. Les gens se -lamentaient sur les puits taris. On trouvait dans les basses-cours des -poules crevées. - -Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches vous -enveloppait. - -Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse chaleur que -l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait des gens couchés -au bord de l’eau, cherchant la fraîcheur. Parfois, un orage lentement -amassé éclatait enfin. - -Paule commençait à se sentir lasse. - -Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un matin avec un -grand panier fermé. Il lui apportait un petit chien qu’un maquignon de -ses amis lui avait donné. - -C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue coupée. Il -avait de beaux yeux d’agate dans des taches de poil noir et feu qui -semblaient tracées au pinceau. Une raie blanche les séparait au milieu -de la tête. - -Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau frais, sa petite -truffe noire, point effrayé du tout, sautant, aboyant, elle eut un -mouvement de plaisir: - ---Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il? - -Pouley, souriant, ne savait pas. - -Elle l’avait appelé Boli. - -Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait le désordre -dans la volaille. On le voyait passer comme une flèche blanche, -poursuivant le chat. Son compère niché sur un arbre, il sautait -au-dessous indéfiniment, aboyant à en perdre haleine. - -Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait appeler: - ---Boli... Boli... - -Il reparaissait deux ou trois secondes. - -Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. Le temps de -tourner la tête, on ne savait plus où il était. Elle frappait dans ses -mains: - ---Voyons, Boli, tu es insupportable! - -Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le nez toujours au -vent, affairé. - -Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: pendant -les repas, il écorchait sa robe de ses ongles rudes; quand elle se -préparait à sortir, il la surveillait, couché en rond dans un fauteuil; -si elle le laissait, c’étaient des regards à fendre le cœur: puis, -quand elle rentrait, des aboiements, des colères folles. - -La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour voir si -elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur était étouffante, il -changeait de place, se jetait sur le parquet étendu à plat, essayait -d’un fauteuil, d’un autre et poussait de petites plaintes vers la -fenêtre. - -Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête entre ses -deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes: - ---Il n’y a que toi qui m’aimes! - -Elle était bien seule en effet. - -Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre -existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu: - ---Où voulez-vous que j’aille vivre? - -Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans -laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point -solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible -de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements -d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande -ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux. - -Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des -malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas. -Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes -avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec -leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient -pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles -arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait. - -Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient -beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui -allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition -qui venait du père d’une de ses élèves: - ---Céder les Tilleuls! - -Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million -peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser. - -Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille -qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle -était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes -robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du -vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré -leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve -demeurait celui de toute sa jeunesse. - -Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était -ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de -fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié -dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une -seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui -paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps, -elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à -son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde. - -La pauvre femme soupirait: - ---C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de -l’habituer ailleurs. - -C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut -jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui -aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son -travail de fourmi dans la fourmilière. - -Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa -figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que -les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des -yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité -l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures -trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne -souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément. - -Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place, -essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait -toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de -lassitude. Quand elle rouvrait _Eugénie Grandet_, le livre cher dont -son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à -côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil, la -faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur -entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey. -Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers -le vieux livre la troublait encore. - -<tb> - -Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son -dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable. - -Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus -élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était -inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage? - -Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra -vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était -brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme -elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le -courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre -d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée. - -Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et -charmante, la signature se détacha. - -Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne -pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette -carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne -sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la -pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais -le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond -comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après, -tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette -aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif, -attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard -et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si -fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le -considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si -elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était -oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se -sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas. - -Sa vie fut désormais remplie par l’attente. - -A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me -verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle -avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce -qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si -long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des -jours inconnus. - -Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout -entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché -chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites -cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des -femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant -la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église -cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime -mieux _la nôtre_!» - -_La nôtre_... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille -Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la -forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour -la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de -sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse -entre toutes, petit point unique dans le vaste monde. - -Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il -avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la -couleur des robes de Peau d’Ane.» - -Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau, -le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans -une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont -l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle, -était délicieuse. - -Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans -une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un -grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver, -mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais, -à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main -énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se -demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une -boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante -qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la -porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les -vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère -où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se -condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux -sous, elle avait acheté un trésor de rêves. - -Elle n’osait pas écrire comme lui: _notre_ coteau, _notre_ vieille -église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas -du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots -un appel rapide, une sollicitation à être fidèle. - -Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie -du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence -silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il -faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur -l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour -le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces -sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles -romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies, -on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le -rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel -sur l’herbe innocente. - -Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui, -changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher -ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art -où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et -d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque -chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres, -passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande -demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie -tout entière. - -<tb> - -Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans. - -Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du -portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur -la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur, -une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant -la porte. - -Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait -sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline. -Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses -prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant -rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait -parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle -se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis -surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir. - -Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait -alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse -habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y -voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui -rongeait. - -L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des -chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume -pour chasser les mouches. - -A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une -gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui -demandait: - ---Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne? - -Ou bien: - ---Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard? - -Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite pièce où il y -avait des chiffons par terre, et de vieilles savates sur toutes les -marches d’un escalier en bois montant à l’étage. La table était sale, -couverte de mouches, avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail, -et une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du vin avec -son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre parmi ses hardes, il ne -fallait pas y songer. - -Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre de ses -sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer. - -Il avait des sentences sur toutes choses: - ---La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de pluie. - -Ou encore: - ---Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille. - -Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays! - -Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa vieille était -morte; son fils avait appris le métier de mécanicien, s’était marié et -travaillait à Bordeaux dans une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu -s’en aller. - -Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant qu’il tombât -infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer à l’hospice. Mais il -avait été pris dans tous ses membres d’un tel tremblement qu’elle en -eut pitié: - ---Ce n’est pas que je vous renvoie. - -Il serait mort avant de partir. - -Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir, -discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant -qu’il lui abandonnât ses économies. - -Ses économies! - -Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table -de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir -lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On -ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que -tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine -décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa -vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait -bien montrer la porte: - ---Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi. - -Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de -la route, semblait fait pour qu’on y entrât. - -Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa -chemise, et du violet sur ses sabots. Tout le jour, il rôdait autour -de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de -l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait -l’abreuvoir des poules. - -Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les -travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés, -arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces -jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens -propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux -venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque -pièce comme une personne: - ---_Le Baraillot_ est beau cette année. Dans _la Bécasse_, il y a des -manques. _La Brunette_, la pauvre, a été gelée. - -L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire -un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la -vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix -qui chevrotait d’attendrissement: - ---C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte. - -Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, malade, et ne -valait plus rien. Quand on lui en reparlait, il disait seulement: - ---Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera. - -Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, dans ce pays que -le phylloxera avait ravagé, puis tant d’autres maux, la mévente, les -maladies sournoises qui dévorent la grappe en quelques matins. Sur -combien de petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources, -les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, la peur -dans le sang, avec une passion qui était chez certains presque un -héroïsme. - -Quelqu’un a écrit qui le sait bien: - -«Chaque lopin de terre représente une blessure.» - -Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, quand les usines -attirèrent une foule d’Espagnols. Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On -n’avait pas besoin de ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer -sur la route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas élastique; -des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux de suie, qui avaient -des fichus à fleurs, de vieux jupons et des enfants nus. Tout ce monde -s’était jeté sur les masures environnantes comme les mouches sur les -pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, tout leur -était bon. Leurs campements se grossissaient sans cesse de recrues -nouvelles qui se disaient être des oncles, des tantes, des cousins. - -Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les Espagnols de -l’avoir volée. - -Pichard disait: - ---De la vermine, quoi!... - -Et avec orgueil: - ---Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes! - -Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur: -larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or, -qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient -sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés -remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas -gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté -d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs -masses profondes et disciplinées. - -Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre, -n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays -fabuleux. - -Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait -derrière le grand vaisseau de l’île feuillue; après l’embrasement de -pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit -port, les barques flottaient sur leur image renversée. - -L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans -doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait, -à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se -rappeler ses traits qui lui échappaient. - -Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de -la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses. - - - - -VIII - - -Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les feuillages -ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce un peu languissante les -lourdes parures de l’été. - -Les matins surtout n’étaient plus les mêmes. - -La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume -plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait -au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon. - -La terre fumait. - -Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient: - ---Ça chauffera cet après-midi. - -Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées. -Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient, -leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais -recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux. - -Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces -charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre -colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le -charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement -la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés, -formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas. - -On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par Louis; et si la -main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement -de son école les avait touchées. - -Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions -vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux -alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté. - -Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y -sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient -de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries -incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans -leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en -disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains -étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles. -Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin -par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur -fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin. - -Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère -de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils -appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa -campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, -des orgueils nouveaux. - -Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires -et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins -éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête. - -Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir -personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon, -accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un -passage entre les fauteuils: - ---Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât? - -Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de -condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille, -qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa -femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la -figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant. -Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire. - -Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite: - ---Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable! - -Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient -Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de -temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques -flottantes. - -Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une -majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue -d’un visage plus savoureux. - -Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse -faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais -aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses. -Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le -jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité -naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures -tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens -s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes -d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il -était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes -sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans -cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité, -et un goût de la femme que ses soixante-dix ans sonnés n’amortissaient -pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait -sur elle tout spécialement--que cette femme fût une élégante, une -petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à -écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué, -qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne -où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant -homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger. -A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule -apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la -jeune fille. - ---Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule? - -Cette question, il la posait maintenant, profondément assis dans une -bergère. Comment, pas d’amis, pas de réunions.... Mais elle laissait -perdre sa jeunesse! - -Paule secouait tristement la tête: - ---J’ai eu tant d’ennuis! - -Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un bleu brillant, -qui semblait saisir au passage les pensées cachées: - ---Des ennuis... lesquels? - -Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, mais -incapable d’exprimer le fond de ses soucis, ce qu’elle sentait autour -d’elle de menaces, et d’obscurités. Crochard maintenant lui faisait -peur. L’avocat lui donnait la réplique sur un ton plaisant: - ---Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée. - -Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire qui -connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le récit de beaucoup -d’affaires, et sondé toutes les convoitises que peut séparer un fossé -envahi de roseaux ou l’épaisseur d’un mur mitoyen: - ---Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’important, quand -on commence une partie, c’est de bien jouer les premiers coups. -Lorsque les pions sont emmêlés mieux vaut souvent renverser le jeu et -recommencer. Et encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait -déjà où est votre faible. - -Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, un peu renversé, -sa tête majestueuse avait cette promptitude à se mouvoir, à droite et à -gauche, qui trahissait chez lui l’habitude d’un auditoire. - -Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, frappée par -cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise aux pièges mêmes de ses -maladresses et qu’il était trop tard pour s’en dégager. - -Il continuait: - ---Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le début qui décide -le plus souvent en faveur de l’un ou de l’autre. - -A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son petit œil -bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides fines comme des -cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage était le sujet dont il aimait -parler aux femmes. Cette question était pour lui la pierre de touche -sous laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans -embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute sa carrière. -Que pouvait-elle en penser, cette fille de vingt ans, qui gâchait -ainsi dans la solitude un précieux moment de sa vie? Il fallait que sa -famille n’eût aucun bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait -eu le goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui jamais ne -l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en une œuvre d’art et -de joie. - -Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se dérobant au -charme: - ---Tout dans la vie est si difficile! - -Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient animés. Une -expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche éclatante. M. Peyragay -disputait avec elle, l’enveloppant d’arguments qu’elle n’avait jamais -entendus, mais surtout changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées -radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de causes douteuses, -trouvait des ressources infinies pour plaider la plus discutée. - -Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, puis se -résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé sa vie sans réussir à -placer son mot. Le moment qu’elle croyait saisir lui échappait toujours. - -Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme qu’elle pourrait -être et elle protestait, se donnant l’air d’être incrédule, mais -enivrée intérieurement par les mots magiques. Personne ne lui parlait -jamais du bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant, -étouffé par une chagrine conception des chose que sa mère lui avait -léguée. - ---Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui s’était levé. - -Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, -n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire. - -Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et -étourdissante: - ---Les Lafaurie étaient arrivés... - -Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude -s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient -répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un -peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient -plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de -l’esprit les faisaient revivre. - -Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison, Paule n’avait -désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une -affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par -des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le -velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, -étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour -d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air -de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes -les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur -s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. -Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux -voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être. - -Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur -toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie -et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de -la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au -contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi -que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa -place. - - - - -IX - - -Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du -fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de -dix heures. - -C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la -tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées, -pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé -dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de -prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de -préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler. - -Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas -possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de -la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi -militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied -de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais, -par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte -des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et -méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il -était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains -dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement -quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes -décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes, -avec musique et bannière en tête, le groupe suranné et vénérable des -vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants. -Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas -côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner -l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air -les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent -rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer. - -L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux routes, -dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était vieille, d’un gris -mordoré, présentant à la montée perpétuelle des gens et des choses son -clocher-arcade. Il se dressait au beau milieu de la façade. C’était, à -la mode de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, entre -deux ailes accroupies dans un mince jardin planté d’ifs taillés. - -L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. Deux cordons -de pierre la dessinaient comme des bourrelets posés gauchement. On y -insérait, aux grandes fêtes, une guirlande de verdure. - -Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le dimanche sur la -petite place triangulaire, sous le feuillage des tilleuls, et allaient -se ranger un peu à l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des -ânes. Les groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les -marches que lorsque retentissent les premiers chants, échangeaient -autour des bancs, des paroles pesées et circonspectes. Enfin, aux -derniers battements des cloches le troupeau des garçons se précipitait -dans un bruit d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la -chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes sous le -goupillon, cependant que le groupe des chanteuses brusquement dressées -contre l’harmonium jetait aux piliers romans sa gerbe de voix: - -_Veni Creator_.... - -L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait. - -Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, entre deux -rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, dont la sagesse variait -instantanément selon qu’ils étaient sous les regards de leur pasteur -ou derrière sa belle chasuble blanche, ornée d’une croix d’or. Le -_Gloria_ venait même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait -bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité se produisit -au fond de l’église: Paule s’avançait vers le portail ouvert. - -Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la messe. Sa mère -morte, la règle qu’elle représentait s’était détendue. La jeune fille -avait redouté d’être exposée à tous les regards de la paroisse; son -âme blessée croyait les sentir braqués sur elle avec insistance pour -estimer son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait souffrir -de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre deux rangées de -cierges, avant de s’enfoncer dans des ténèbres plus profondes. Son -sentiment s’étant ainsi substitué aux lois établies, il lui avait paru -que son chagrin était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle -n’avait pas besoin d’en chercher une autre. - -Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec l’idée -d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait ranimé en elle une -force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait le portail devant son cheval, -elle avait crié: - ---Vous ne venez pas? - -Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le fond touchait -presque le ruban de la route blanche, le vieux marmottait: - ---Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais -bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche. - -Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux -baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée, -prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre, -suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et -celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie. - -Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société -rangée devant lui--famille, amis et invités--parmi laquelle se -détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide: - -«Gérard Seguey...» - -Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis -quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé, -désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre. -Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût -paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui -sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà -s’étaient réunies. - -Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et -elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait. -Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière -rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,--un jour de douleur--une -force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression -presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante, -attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là. - -Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait -son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute -la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses -goûts de large hospitalité. - -Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au -fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes -qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur -de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil -valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il -traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher, -aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre. - -_Sanctus, Sanctus_.... - -Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure -où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui -était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment; -c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur -surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs -yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui -donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché. - -Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait la sonnette -avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de l’autel, commençait le geste -solennel. Dans ses deux mains dressées, l’hostie apparut. - -Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses se pressaient en -elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si vous le voulez. Vous pouvez, d’un -cœur indifférent, faire un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le -revois, accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, vous, toute -ma solitude.» - -Son être fondait dans un sentiment de douceur, de reconnaissance. Une -impression de vœu exaucé. - -Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice en robe -rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, commençait un -Souvenez-vous: - -... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui tremblent. - -Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se souvenait. -Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. Une paix divine était -descendue sur toute la vie. - -Une phrase passait cependant que les voix plus tendues semblaient -soutenir d’un sanglot caché: - -Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés... - -<tb> - -Le curé, que précédait la double file des enfants de chœur, venait de -disparaître par la porte de la sacristie. - -La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient l’air -avec une sorte d’exaltation, proclamant la messe finie, les langues -délivrées, et soutenues d’en bas par la bourdonnante rumeur des -conversations. Les fidèles, répandus entre les rangs d’arbres, s’y -aggloméraient en groupes de toutes les couleurs. - -C’était pour cette petite place un extraordinaire moment de vie. Toute -la semaine, elle avait été une plate-forme méditative: son étendue -vide, avec seulement du soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants -égrenés, faisait étrangement ressortir derrière le portail un plus -profond et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée -ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. Muette, ses -ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, portant en elle une -infinie blessure d’amour dans un abîme de solitude, elle paraissait -plus profondément religieuse qu’à cette heure-là. - -Les autos ronflaient. - -Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un groupe de ces -personnes prolixes et complimenteuses, qui retiennent dans leurs -discours comme dans de la glu. Elles manifestaient, d’une manière un -peu appuyée, leur satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi: -on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. Une vieille dame -indulgente rectifia: «à la grand’messe». - -Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche de Gérard Seguey, -qui attendait à quelques pas, avec un sourire dans son regard gris, -qu’il fût possible de lui parler. Elle craignait qu’il eût entendu -quelque chose des allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il -en tirerait peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice -une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore jamais souciée de -plaire à personne. - -Seguey n’était pas précisément choqué, mais un peu désillusionné. -Lui-même était cependant fort peu religieux: il lui arrivait, devant -assister à un office par convenance, d’y apporter quelque petit livre -bien relié rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère tout -à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa conscience, subsistait -l’idée que la religion ajoute infiniment au charme des femmes. Il -avait même de cette question une conception à la fois psychologique et -sentimentale, qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était pas le -moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait sa main dans la -sienne: - ---Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. J’étais sûr que -vous y seriez. Je vous avais dit que je viendrais à Belle-Rive. Il me -tardait de vous remercier. C’est tout ce pays que vos petites cartes -m’ont apporté. - -Il parlait avec aisance, de cette voix aux intonations caressantes qui -le faisait rechercher des femmes. Elle, au contraire, ne disait rien, -le regard baissé, remarquant seulement la chaînette d’or qui attachait -ses manchettes souples rayées de noir. Tout, dans sa personne, -bien que parfaitement simple, décelait une élégance qui semblait -l’expression même de sa nature. - -Il parut se souvenir de ce qui l’amenait: - ---Mme Lafaurie m’a prié d’aller vous chercher. Voulez-vous venir? - -Il la guida à travers les groupes. - -M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques minutes une -profusion de galanteries, mais avec l’arrière-pensée de ne pas retarder -l’heure de son déjeuner. Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs -aux pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans le -fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui coiffait sa femme, -et quittait la place avec des gestes de la main et des saluts de -président. Deux paysannes s’étaient serrées sur le siège, réduisant -autant que possible la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille. - -La voiture disparut dans un murmure de sympathie et d’admiration. - -Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de -l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur -lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés -d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur -soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais -le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme -Lafaurie du désagrément d’être bousculée. - -Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre, -une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie, -volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux -gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense -satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie -de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses -sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les -plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche -annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et -avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations. - -Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec -Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette -manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne. -Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la -jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans -son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire -qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà, -elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée: - ---Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la -jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre -tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai. - -Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença -d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au -chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont -elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment, -Paule ne savait pas... - ---Ma petite, vous vous y mettrez. - -Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être -à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque -irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des -heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long -tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent -par enchantement. - -Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une -effusion de toute sa jeunesse. - - - - -X - - -Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste -parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile. -Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons -carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de -la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient -seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte -de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons -ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était -sans doute le seul qui pût la sentir. - -Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée -par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M. -Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui -marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée. -En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient -lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de -café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes -Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de -la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois -de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait -progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie. - -Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti au dix-huitième -siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du -Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la -caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et -d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société -bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il -eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin, -jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une -correction toute britannique et protestante. - -Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il -était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune -n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle -appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit -largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une -grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation. - -Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique -nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets -gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées -et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille -et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation -des longues autos où elle s’enfonçait--ces autos grondantes avant le -départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore -dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans -l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait; -dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement, -sous le couvert de leur main flatteuse. - -Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre -charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie -qui était menée dans cette maison fournissait une assez intéressante -matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui -faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le -jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini. - -Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que -M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire, -longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement, -réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée -en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme -d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur -toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des -entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute -sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui -étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait -parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir. -Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de -Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente. -Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que -douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés, -et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et -d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon -blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne -maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire -quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à -Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance. - -En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient -précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements -laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que -sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait -de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une -énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui -ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et -traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et -son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable. -Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il -évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et -leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage, -chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque -chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul, -au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait -d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et -quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament. -On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison -qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que -lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en -ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le -sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait -la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une -rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement, -d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé. -Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa -nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent. -Cependant, il était venu à Belle-Rive... - -En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la -maison. Des fauteuils d’osier, garnis de coussins rouges et jaunes, -formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il -s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux. - -Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le -jaillissement écarlate d’un massif de sauges. - -Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait -plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du -plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre -parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie -inclinée gardée par un cèdre. - -En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était -restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait. - -Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le -jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de -Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle -marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand -garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait -de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et -dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le -regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit -bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes. - -En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit -comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé: - ---Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de -ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est -pour une assiette dont on m’a parlé.... - -Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette, -appartenait à une autre génération. Une belle jeune femme extrêmement -parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et -abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il -y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur -d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande -laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de -perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle, -capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde, -elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir, -après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans -qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de -ne plus rêver que chinoiseries: - ---Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un -dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un -bleu, d’un bleu... - -Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la -Chine. - -Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes -de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché. -Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se -reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme -ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et -une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir -les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont -pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens -fait fonction de goût. - -Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil mat, au bout d’une -allée ensoleillée que bordaient des buissons de roses. Elle les aperçut -ainsi tous les deux, rapprochés, et semblant causer familièrement. - -Son cœur se serra. - -L’heure du thé. - -Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le perron. Les -grands chapeaux clairs, entrevus à travers les glaces, se présentaient -dans l’ouverture de la portière. Un instant, comme d’énormes fleurs, -ils en occupaient toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des -cheveux brillants et des teints d’été. - -Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait. - -Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand salon à deux -fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des panneaux de soie. Des -sujets chinois y étaient tissés dans le même ton d’un bleu ancien. -Les rideaux de taffetas, au fond de leurs plis gonflés et traînants, -buvaient la lumière. - -La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, se -pressait debout dans le vestibule. Odette Lafaurie, la figure encore -animée par six parties consécutives, disait de groupe en groupe: - ---Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront le salon et -après nous pourrons danser. - -Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée et -insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un moment tranquille. -Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un autre le remplaçât, -immédiatement: - ---Qu’est-ce que l’on attend? - -Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques jeunes -gens sous le charme de ses exclamations de petite fille. Son mari, -tout occupé des arrivants, les accompagnait. C’était un personnage -cérémonieux, au regard éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes. - -Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint échauffé, fut -frappé par l’air malheureux de Paule. Il n’avait pu encore lui dire -que quelques paroles à son arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette -réunion, elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue. -C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. Tout -l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. Une heure avant, en -face de sa glace, elle l’avait vue plutôt agréable; maintenant, dans ce -monde brillant, une impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et -elle reculait toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la -vît pas. - -Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux de la -rencontrer. Mais ses espérances, toutes les choses de son cœur, comme -elle les sentait piétinées ici! Une intuition l’avertissait que ce -domaine de la vie lui était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue, -parmi ces femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait encore -la force brûlante de cette expérience, laissant sourdre en elle le -découragement infini qui envahit si vite les très jeunes gens. Un -premier rêve ne passe pas sans dommage d’un milieu à l’autre, de -l’atmosphère enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie -mondaine! Paule croyait voir ses pensées du matin gisant autour d’elle. - -Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement que -d’inévitables rencontres arrêtaient sans cesse. Il était maintenant la -proie d’un amateur de meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière -un lorgnon les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance les -plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau venu dans la -maison, inspectait de toute la hauteur de sa petite taille les gens -et les choses, pour établir d’après la richesse et le chic son degré -d’amabilité. - -Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au front bas, au cou -enfoncé, qui cherchait sa fille: - ---Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie! - -Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses: - ---Quelle éducation! - -Un domestique annonça: - ---Le thé est servi. - -Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants -sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des -faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à -moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin. - -Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean, -qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui -aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines -sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute -une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier -Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait -le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui -s’extasiait. - -Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels -allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases -s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?--Oui, merci.--Deux morceaux -de sucre?--Non, un seulement.--Du pain brioché?--Attendez, je vais y -mettre de la confiture.--Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.--Ce -thé est trop fort.--Vous, madame, une seconde tasse?» - -Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou. - -Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être -parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se -sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui -étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans -qu’elle y touchât. - -De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement -serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des -gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter. -L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser -juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli -d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec -tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son -plaisir. - -Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats, -maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste -dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne -si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son -tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du -sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection -mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle -contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives -du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est -«neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le -désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que -l’idée de supériorité en est renforcée. - -Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules -gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des -habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles -allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment -qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact, -prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au -monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop -habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste. -Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les -difficultés dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa -vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus -difficile et plus rebutante. - -Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint -la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout -changeait au fond d’elle. - ---Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver. - -Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur -brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette -crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de -lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de -vivre. - ---Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser? - -Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi, -quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une -marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et -s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un -peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or -pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des -reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle -remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement -qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des -libellules quittant le feuillage où elles sont posées. - -Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que -Paule ne connaissait encore rien du monde. - -«Elle ne sait pas comme c’est compliqué». - -Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour -d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une -réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou -laissé entendre ce qu’un peu de tact aurait soigneusement commandé de -taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de -lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux -auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont -il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres. - -Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique -ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait -aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois, -il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise -avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait -en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser. - -Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises. -Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain -quand le lustre s’illumina. - -Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes, -passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens--figures -imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments -sourds--tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun, -aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre -dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un -teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge -d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux, -le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain -qu’on entendait mal. - -Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait -fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très -ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière -extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre, -son sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son -visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une -expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs -posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert. - -Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence opérât ce -miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait -un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre. -Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette -nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait -connues. - - - - -XI - - -M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en -l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant -le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était -recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom -d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la -lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses -saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui. - -M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles -manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un -carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener -dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et -cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était -acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit -de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le -copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette -manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes -commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été -président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans -que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant -qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient -ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée -de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert -ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un -ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême -fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa -fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis -de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom -s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela -ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé, -agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de -vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur, -aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence -vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il -assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales, -même les plus bénignes. - -Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il -exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint -à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait -à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges -et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement -aimables ont seuls le secret. - -Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes -avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur -une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums -lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un -garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher. - -Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable. -Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des -façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée -d’épais cheveux ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur -un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un -maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux -brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources -de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait -séchées. - -Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les -portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer -cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture -d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie -de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs -travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté, -mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni -accepter. - -Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait -dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger -comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république -idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût, -dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle -«un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les -préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand -succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer -pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et -de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais -goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement -des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale. - -Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait -Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures -venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre -dans l’ombre. Les impressions que lui laissait cette journée ne -l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute -réaliste et désabusée. - -«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur, -il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se -plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand -toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement. -Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans -son milieu de peintres, sa réputation.» - -Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait -impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en -ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre, -la paupière plissée et l’allure d’un éléphant. - -Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait -une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon -portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.» -La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement, -il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la -conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans -accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis -et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble, -chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre. - -Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule, -Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle -avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en -forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces -vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque -chose de plus utile!» - ---Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote largement ouverte sur -l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de -très jolie femme. - -Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son -bras. Le dîner était annoncé. - -Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de -gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets -éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous -de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts -candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière -douce comme de l’huile. - -Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées -de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un -grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua -lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La -corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient -de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour -de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des -orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et -raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par -tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de -leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait -une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon -remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier -de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des -vieilles dames était égayée. - -Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la -droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée -décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette -la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur -lequel les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note -spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien -dîner et en savoure d’avance toute la jouissance. - -Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et -secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour -le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la -plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde -lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les -louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la -royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter, -éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des -plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès -de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait -douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées. - -M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de -fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame, -au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille -accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes -voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M. -Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne -laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte. - -La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à -divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes -sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers -d’autres sujets. - -Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur -conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses -défendues par l’archevêché. Roger Montbadon, les cheveux relevés sur -un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé -devant lui pour le convaincre. - -Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter -dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule -froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté. -C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de -porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait -long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne -mesurait pas. - -Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à -Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur -dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises, -un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit -l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette, -au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs -fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et -embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé -dans la conversation le frappa soudain. - -Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les -verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille: -Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce -grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune -fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de -donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec -Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur -incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de -l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les -cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène. - -Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les -courbes de la table. - -Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule -s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le -bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère -dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne -lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être -assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et -l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune -fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve -que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux -domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et -le voisinage des usines avait tout gâté. - -M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre -face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en -marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience: - ---Le paysan, dit-il, est rapace. - -Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible: - ---Il veut tout pour lui! - -Une expression dure figea lentement son beau visage--ce visage qui -avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire -affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense -de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois -instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie -contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer -ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles -humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense: -elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, des -principes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre. - -Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se -laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le -ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu -de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile. -M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme. -Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques -humoristiques que favorisait le nom de Crochard. - -Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli -à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents, -mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée. -Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du -domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très -anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette, -que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été -plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs -qui disparaissaient pour ne plus renaître? - -En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue -mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer -seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir -compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne -pouvait pas être tolérée: - ---Cela ne se fait pas. - -Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui -manquait de tact. - -Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la -longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une -douleur latente. Lui aussi, un jour, il serait peut-être _exécuté_. -Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa -pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant -certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de -si triste dans ses silences. - -<tb> - -Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant -un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un -cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement -l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche. - -M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves -incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey: - ---Un garçon charmant, sympathique. - -Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin: - ---Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup -d’elle. - -M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait: - ---Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari -montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des -folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant, -le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche -désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas -du tout. - -Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M. -Lafaurie écoutait attentivement. - -Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un -instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche, -était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre -côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare. -Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit. - - - - -XII - - -Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa, -Paule avait l’impression de se réveiller. - -La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation -que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans -la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la -maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées. -La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur. - -L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration -merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite -la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les -deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers -l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle. - -La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses -étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle -croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du -silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu -du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse. -Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot -prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui -s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre -ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme -des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de -l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui -avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première -sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y -répétait merveilleusement. - -Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose -noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve. - -Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de -porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença -de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement -dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient, -se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se -retire le flot puissant qui l’a soulevé. - -Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un -grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La -pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une -vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée -d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets -sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier; -les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures -rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des -scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges. - -La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique -que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette -ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un -précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait, -comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de -faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout -travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son -humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son -caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus -que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile: - ---Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez? - -Ou encore: - ---Si vous croyez que j’ai le temps! - -La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout. - -Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une -porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le -renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui -s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des -volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité -de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie -campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce -soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette -existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire. -Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que -Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant -ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de -sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui -était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle. - -Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa -entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir -les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était -impatientée: - ---Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi. - -Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles. -Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait -intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs. -Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier -en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais -défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance. -Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de -son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe, -elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de -la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son -cou un collier de jais. - -S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais -l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme -s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir. -Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur -qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la -voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La -veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après -avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage. - -Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de -leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés -d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils -levés, répandaient leurs ombres sévères. - -Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la -cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre. -L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait -pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme -se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées, -séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer -Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière -railleuse sur sa propre vie. - -Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait, -dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des -groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de -lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son -teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place -même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure -traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les -revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une -souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle -se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur -avait cru sentir. - -La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau -descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes -et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle -s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu -de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques -pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait -éclater d’autres de loin en loin. - -Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la -voir ni la respirer. - -Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la -lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée. -De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré. -Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures -un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle -imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des -sourires qui le lui volaient. - -Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait -ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une -semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait. -Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui -arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus -la force de souffler sur cette étincelle. - -Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une -culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait -pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie -raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il -avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son -enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés -anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée -délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front -impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence -incompréhensible, elle ne le croyait plus. - -Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait -vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de -leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner, -développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire -qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir. -Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu -paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune -portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était -précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas. - -Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si -vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas -les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans -l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force -de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux, -d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était -persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant, -grandissant et désespéré, de ne plus voir personne. - -Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment -caché. - -Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier -réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi -était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles -avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop -grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée. - -Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour -la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La -veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure! - -Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais -Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup: - ---Vous l’avez vue. Allez la chercher. - -Il avait levé sa main épaisse comme un battoir: - ---Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise! - -Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos: - ---Bourrique, va! - -Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé. -Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets -indispensables ne pouvaient plus être retrouvés. - -Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle -recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des -signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme -des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons. - -Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de -la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe -aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un -ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté -ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles. -Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à -médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était -fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces -d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des -sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était -effacée et montrait la trame. - -Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se -sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais -celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était -loin! Comme il lui semblait étranger! - - - - -XIII - - -Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin -de halage de très beaux portails. La composition en était variée et -harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une -haie, découvraient la vue des jardins. - -Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux. -Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait -de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux -surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre -deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche -éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une -double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée -que coiffait un couvercle de cassolette. - -Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante -pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche -aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne, -partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance. -Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau -carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y -retenaient des cordons de fruits. - -Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites -tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe -ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant -de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles -formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses -charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le -soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes -accoudés. - -Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente -circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la -beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte -s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de -verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait -sous ses branches. - -Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande -allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme -était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue, -elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs, -qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases -ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et -déconcerté. - -Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une -question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait -donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait -prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de -grouper les gens sans faire une faute: - ---Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la -première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a -rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie -personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse -de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que -personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre -père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de -le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact. - -Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune -femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille, -regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade -à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa -longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte, -et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de -leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit. - -Il insista: - ---Vous ne me dites pas quel est votre avis? - -Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris: - ---Je pense que cela lui sera tout à fait égal. - -Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement: - ---Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse? -C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit! - -Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en -allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle, -semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière. - -Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin, -développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il -était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette -élection, personne ne s’en souvenait. - -Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles. - -Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes -choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement -déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de -saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un -air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais -aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une -figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent -fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût -indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il -parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement -rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans -lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une -carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût -été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les -relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible. -Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de -l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la -mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu -leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours -de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi -d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en -discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme -dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi -lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait -avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que -la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de -toute sa vie. - -Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il -répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir: - ---Je veux être un homme du monde. - -Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate. -Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image, -invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret -de considération et de sympathie. - -Sa femme lui disait: - ---On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs. - -Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup -plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu -en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder -mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux. - -Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait -sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation, -elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui -lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir -qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un -divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties. -Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait -à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait. -Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées -et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient -tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle -avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait! - -<tb> - -Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et -flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence -d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées. -Et comme elle montait les marches du perron, il l’accueillit d’un -regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement. - -Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M. -Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames. -Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de -l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la -partie finie, il avait entraîné Seguey: - ---J’ai à vous parler. - -Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette -du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard -une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était -assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur. - -Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir: -l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de -lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler. -De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil -avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut -l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait -hautain: - ---Comment savez-vous? - -Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires -qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la -faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles -étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on -jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au -jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement? -Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation. - -M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était -pas le fond de l’affaire: - ---Votre sœur est venue me voir. - -Puis, avec une sympathie sincère: - ---Ah! mon pauvre ami! - -Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs -billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés -par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour -lesquels il avait obtenu la signature de sa femme. - -Seguey protesta: - ---Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée. -Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé. - -M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit -comme un misérable. - -Seguey réfléchissait: - ---Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants. -La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait -plus aucune signature. - -M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé -dans tant de ruines et de vies défaites: - ---Elle ne pouvait pas agir autrement. - -Puis rapidement, d’une voix plus basse: - ---Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur -avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait -pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours, -il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre; -demain, elle n’aura peut-être plus que vous. - -Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un -nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage -aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur. - -Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été -amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son -information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute -sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels; -devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la -déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son -geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais -Seguey s’était ressaisi: - ---Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes? - ---Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une -transaction, il faut que ce soit avant le 30. - -Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux -le lendemain. - -Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé. -Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait -pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il -s’adresser à M. Lafaurie? - -Seguey se redressa: - ---Je ne lui ai jamais rien demandé. - -M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute -démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie -lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir -l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait -de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la -Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de -personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le -garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable -esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans -les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»; -petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était -la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à -l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt -à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour -lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très -délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une -obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent--et peut-être y -serait-il forcé--il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour -toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais -subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il -avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet -venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il -comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une -nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore, -Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout -perdre. - -C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M. -Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger -vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette -offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait. -Mais Seguey ne s’y prêtait pas. - -Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans -doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but? -Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez -naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand -il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection -seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il -ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires -sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait -payer, il paierait lui-même. - -Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de -l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la -porte: - ---Je vous reverrai. - -Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien -agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un -sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue -incertaine. - -Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée, -Seguey s’excusait: - ---Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M. -Peyragay, il n’y a pas moyen de finir... - -«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré -pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion. - -Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive: - ---Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une -distraction... Odette sans doute est votre amie. - ---Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est -pour cet été la dernière fois. - -Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on -ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix -était un peu douloureux et désabusé: - ---Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut -se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour -moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit -facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si -j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait -mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable -pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas -l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin -de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de -jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je -l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela. - -C’était la première fois qu’elle parlait si longuement à quelqu’un, si -intimement, mais Seguey était encore pénétré par les pensées brûlantes -que M. Peyragay avait suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand -désir de sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux brun -clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard d’amour. - -Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au moins, aller au -bout de cette pensée: - ---Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on ne gêne pas, -qu’on peut entrer avec confiance dans une maison qui vous est ouverte. - -Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce mensonge des -apparences, dont se contentent tant d’autres natures: «Ce n’est pas -bien prudent, lui disait-il, avec une amertume soudaine, de vouloir -seulement ce qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des -déceptions.» - -Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. Odette Lafaurie les -accompagnait; elle portait en travers devant elle une raquette de -tennis, son pas enroulait sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey -continuait: - ---Dans les relations, la plupart des gens apportent seulement des -préoccupations d’intérêt ou de vanité. On recherche telle personne -parce qu’elle est le lien qui vous rattache à certains milieux. - -Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. Est-ce que -lui non plus ne comprenait pas? Elle, si fière, qui demandait tout, -elle était disposée avec lui à se contenter de très peu de chose... - ---Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. Votre mère -accueillait si bien. J’aurais aimé revenir sans cesse, rester plus -longtemps. - -Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les vendanges -devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles tressaient des guirlandes; -dans la grande porte du cuvier ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre -une touffe d’asters et d’hélianthus... - ---Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait que tout fût joli. - -Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de gaieté et -de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les vendanges se -terminaient dans une grande fête. La charrette chargée de bastes -entassées, dont la plus haute pavoisée de pampres, rentrait au milieu -des rires, des chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur -leurs joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite -fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des paysans, la -troupe venait en procession offrir aux maîtres un bouquet énorme... - -«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule. - -Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son cœur restée si -sensible. Dans la douceur de cette intimité naissante, elle se sentait -de nouveau revivre: ce jour-là, le visage éclairé, les mouvements -recueillis et tendres, elle était jolie... - -Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près d’un grand -massif de cannas aurore. Pour revenir au fleuve, ils s’engagèrent dans -un des étroits couloirs de verdure. La lumière filtrée par les feuilles -y était blonde et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule; -il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage altéré -d’amour. - -Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierre et ils y -montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un abîme de lumière. Elle -s’était accoudée et ne disait rien, les yeux fatigués par l’immense -éblouissement. Des barques passaient. Elle se sentait comme en dehors -de la vie, au-dessus des choses... - -Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. Ils se -retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement un jeune homme qui -l’accompagnait, alla vers Seguey: - ---Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir demain? - -Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait légèrement -de contrariété. - -Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse que des -affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en croire: les hommes -se retranchaient toujours derrière ce prétexte. - -Elle revenait vers la maison et ils la suivirent. - -Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, Odette, qui -paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa sœur. Elle voulait savoir -s’il était vrai que Gérard Seguey allait partir. - ---Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda comme si une idée -subite frappait son esprit. - -Un peu en arrière, Seguey disait à Paule: - ---Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. Ici, je sais, -c’était difficile. Si vous le vouliez, je pourrais aller vous dire -adieu demain, dans la matinée. - - - - -XIV - - -Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. La veille, à la -fin de la soirée, il avait pris congé de ses hôtes, et demandé que ses -valises fussent transportées à la gare dans la matinée. Quant à lui, -il préférait marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa qu’il -voulait monter à Valmont. - -Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; Paule, -en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. Elle aussi, -infiniment seule, se débattait dans les tristesses. Il aurait voulu -l’attirer à lui et l’apaiser entre ses bras; mais, dans cet abandon, ne -consommerait-il pas sa propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels -lendemains? - -Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé en lui un -monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. Il avait vu M. -Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans le petit salon, où -le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, l’entretien avait -commencé sans préliminaires: la proposition que M. Peyragay était -évidemment chargé de lui transmettre, mais que sa froideur avait -arrêtée, M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien -d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, aucun -désir de rappeler combien la situation présente de Seguey était -difficile; au contraire, toute la bonne grâce que cet homme si fin -savait déployer: - -«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expression bienveillante -de son beau visage. Tout de suite, il le traitait en collaborateur, -mélangeant agréablement les louanges aux indications: - ---Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne seriez pas le -petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas oublié si les questions -d’armement vous restaient fermées... Vous n’avez jamais été là-bas... -C’est parfait. Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, on -a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent tout savoir -d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, vous verrez vite ce qui en est, -et que l’essentiel est de pénétrer les gens et les choses. Dans ces -pays, il y a toujours beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou -malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent dans les pièges, -et ma proposition vous montre assez quelle confiance... - -Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant de manières -charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il serait là-bas en -sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques Seguey tomberait au -rôle d’employé supérieur, d’employé pourtant. Cette situation, dont M. -Lafaurie disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait -au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. Le même homme -qui était hier si séduisant pour le conquérir, resserrerait demain -sur lui une poigne de fer. Il travaillerait à sa fortune. Entre cette -maison et la sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il -retrouvait dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de quelle -façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La défaite encore, et -irrémédiable! Dans de telles ruines, que pouvait-il d’ailleurs rebâtir? - -Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore cet air de -désastre qu’il allait trouver? - -Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaieté et -d’animation. La journée commençante le rafraîchissait de ses brises. Le -soleil le baignait de ces ondes argentées qui font si brillantes les -heures du matin. - -On voyait là, des deux côtés de la route départementale, une -cinquantaine de maisons rangées. La gare avait été bâtie au fond du -vallon. La Pimpine coulait auprès d’elle, baignant les chevaux que -l’entrepreneur de charrois y faisait descendre et entraînant vers la -Garonne des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher -dans les oseraies. - -Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de la côte, à -l’endroit où avaient été bâties les premières maisons. Celle du -pharmacien, par crainte des inondations, avait été élevée sur une -plate-forme de ciment qui formait un bastion au bord de la rue. En haut -de la montée, dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu -fermait la vue. - -Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, comme pour les -pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il n’avait jamais remarqué -combien une petite épicerie sombre, à droite de la route, paraissait -paisible et somnolente, avec sa vitrine encombrée de sabots, de -pelotons de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence posés -sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes devantures -vitrées à un carrefour, en face d’une petite place en terrasse plantée -de trois platanes et d’une croix de fer, un vaste établissement -d’alimentation représentait dans le village l’activité et la vie -moderne. Déjà grondait, le long du trottoir, la trépidation d’un grand -camion automobile surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer -sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires et pour -la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était aussi un cabaret, deux -ou trois paysans buvaient du vin blanc. Seguey se rappela combien -cette petite salle débordait le dimanche de fumée et de vie bruyante; -c’était là le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la -politique fermentait au fond des gros verres, toutes les questions qui -n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs à les discuter, avec du -vin et du tabac. - -Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux qui s’élevait -au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté par un haut talus, il -longeait le mur du couvent. A travers le portail, Seguey aperçut deux -religieuses qui portaient un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur -leur robe brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur -de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques vieillards étaient -assis: une femme trottinait, les cheveux tirés, sa jupe de pauvresse -découvrant des bas de coton blanc dans de gros chaussons de lisière. - -Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de vies misérables. -Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs qui ne s’avouent pas. -Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous font les questions d’argent? -Quelle humiliation les corrode pour que la volonté s’exténue à les -cacher sous les vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles -du héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis mêmes -ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey se demandait s’il -en découvrirait tout à l’heure quelque chose à Paule. Devant elle, ne -serait-ce pas aussi se diminuer? Les attendrissements lui faisaient -horreur. Mais que ce pays était beau! - -Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert au premier plan, -puis baigné au delà du fleuve de lumière bleue. En bas du coteau, la -palud se divisait en prés et en vignes, avec des rangées d’arbres -fruitiers qui bordaient les chemins de propriété. Les maisons étaient -posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient les pins, -et les huit pylônes d’un poste de télégraphie aérienne dressaient sur -l’horizon des silhouettes presque chimériques. - -Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se surveilla, -observant vis-à-vis de lui-même les règles de modération qu’il s’était -fixées, mais une grande tristesse l’envahit dès qu’il vit la façade -blanche et les contrevents fermés. Il se rappela le jour où là maison -avait été vidée de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron, -les paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, les armoires -et les ciels de lit. - -Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la maison, un noyer -d’Amérique, léger feuillage agité et mêlé de jaune, avait jonché la -pelouse de grosses noix vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de -poivre, et la rejeta. - -Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être reconnu. Un coin -du jardin était marqué par un colombier, en bas duquel se trouvait une -pièce remplie de ferraille et de vieux outils. Un pigeon posé sur une -planchette le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; son œil -paraissait dur dans une peau rouge. - -En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin paraissait désert! -Mais puisque sa mère n’était plus là, puisque jamais ne reparaîtraient -sur la prairie son parasol de coutil rayé et sa chaise longue, que -venait-il chercher ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire. -Que valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, parmi -lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante douceur de se -souvenir? - -<tb> - -Partout les vendanges étaient commencées. - -Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des préparatifs. On -avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, et mis à l’air tous les -ustensiles. Dans les vieux pressoirs, un ouvrier accroupi avait -soigneusement mastiqué les joints, étalant avec une palette de bois -un ciment rouge mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon. -Il s’en dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des murs -humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, l’écumoire, -la cuiller énorme qui sert à remuer la soupe dans un pot de fer. Les -charrettes passaient sur les routes, transportant plusieurs étages de -barriques vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères. - -Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, apparaissaient -de loin les mouchoirs noués sur le chapeau des jeunes filles. De toutes -les maisons du village et de la campagne s’échappaient le matin des -bandes joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, et -les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la grande fête; les -pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières de tirer l’aiguille, Mme -Rose abandonnait ses paniers et mettait son âne en vacances. - -Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard -dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés, et vide -des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant -éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui -fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd -grondement; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi -tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent -par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui -éclatent en une minute. - -Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée près de la route, -au bord d’une vigne que l’on vendangeait. La troupe avait vu glisser -au-dessus d’un rang son ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras -ruisselants de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noir -que renversaient dans une baste les vide-paniers. Mme Rose, dont les -ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait un enfant qui lui faisait -face: - ---Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il coupe bien. C’est -qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, tu ne veux donc pas venir -me trouver... Ah! l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite -ici, mon joli garçon! - -Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de vigne avec -affection: - ---Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de débarrassé... Le -voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. C’est drôle, tout de -même, que ces affaires-là poussent sur du bois. - -Sa figure décharnée de vieille paysanne, sous son mouchoir sombre, -était creusée de grandes rides autour du menton. - -Deux jeunes filles, du bleu et du rose, le visage rapproché à travers -les feuilles, chuchotaient longuement. L’une d’elles, fière de sa -belle natte, de ses traits fins, de sa taille mince, aurait voulu -savoir comment on danse le fox-trott. Mais l’autre, qui avait des -yeux bleu clair, dans une figure ronde et plate, toute tachée de son, -ne connaissait que la scottisch, la mazurka, et cette ronde pendant -laquelle on chante: «A la tresse, jolie tresse...» - -Plusieurs fois, pendant cette matinée, Paule avait été de la maison -au bord de la route. Seguey tardait à paraître. Elle redoutait qu’il -ne vînt pas. Toute la nuit, ayant été agitée, troublée, elle aurait -voulu précipiter la marche des heures. Avant l’aube, elle avait ouvert -sa fenêtre: la campagne était grise encore, les arbres tranquilles; -tout exhalait un calme qui l’avait frappée. C’était donc ici qu’il -allait venir. Quelle était cette parole qu’il n’avait pas dite et qu’il -s’était décidé à lui apporter? - -En ces heures glacées où la nuit s’achève, il lui semblait bien long -d’attendre le jour. Maintenant, elle aurait voulu retenir le temps. - -L’appel de la cloche éclata soudain. Louisa, quand elle ne savait où -la trouver, avait coutume de sonner ainsi. Elle rentra rapidement. La -vieille femme, plus hargneuse que jamais en ces jours où toutes ses -casseroles étaient bousculées, se plaignit qu’elle ne fût jamais à la -maison; on avait autre chose à faire qu’à l’aller chercher. - -Paule, d’un geste, lui imposa silence: - ---Mais enfin, pourquoi? - -Pouley se montra. - -Il avait son éternel sourire sur sa face rouge, tortillait sa casquette -dans ses deux mains, et ne parut pas comprendre quand elle déclara, le -visage mécontent et froid, qu’il lui était impossible de l’écouter: - ---Revenez demain si vous voulez. Aujourd’hui, je suis occupée. - -Elle insista: - ---J’attends quelqu’un. - -Louisa, qui ne perdait rien de la conversation sans en avoir l’air, -tourna vivement la tête vers la route. Pouley, planté devant la porte -de la cuisine, ne faisait pas mine de bouger. Paule répéta: - ---Demain, si vous voulez. - -Dans le jardin, comme elle contournait la maison, elle entendit le -bruit de ses gros souliers. Toujours bonhomme, il la rattrapa, regarda -à droite et à gauche, et, satisfait de la tenir enfin à l’écart: - ---Crochard, il y a deux jours, est venu me trouver le soir. - -Il parlait d’une voix presque basse, l’air mystérieux: - ---Pouley, qu’il me dit, je te préviens que tu n’as pas à compter -l’année prochaine sur les prairies. «--Qu’est-ce que tu en sais? que -je lui dis.--Parce que c’est moi qui les ai louées, l’affaire est -faite.» Au premier mot, je ne l’ai pas cru, parce que je sais comme il -se vante. Mais pour pouvoir mieux lui répondre, je suis venu voir. Ce -n’est pas que la chose vaille le dérangement. Avec un homme comme moi, -qui vous ai rentré tous vos foins, vous ne penseriez pas... - ---Si ce n’est que cela, trancha Paule, vous pouvez être bien -tranquille, nous n’en avons pas seulement parlé. Allons, au revoir, -monsieur Pouley. - -Mais il l’arrêta au coin de la maison, lui barrant la route: - ---Alors, je pourrai lui dire que je les aurai l’année prochaine, et -puis les autres. Un bail de dix ans, c’est ce que je voulais vous -proposer. - -Elle essayait de se dégager: - ---Je vous ai dit que je suis pressée. - -L’homme continuait de suivre son idée. Dans sa figure patiente, -ses yeux clignotaient. Son menton, sur le col de sa blouse bleue, -ressortait carré. Rien n’empêchait «Mademoiselle» de se prononcer. - -Il soupira: - ---Autrement, on parle, on dispute, on ne sait plus lequel écouter... - -Sur ces derniers mots, elle le vit qui s’écartait respectueusement. Un -chien aboya. - -Seguey arrivait. - -Depuis la veille, l’esprit de Paule s’était fatigué à imaginer ce -moment. Cependant, à le voir paraître, elle éprouva un saisissement -et son cœur battit. Le reste du monde s’effaça pour elle: les regards -de Louisa, postée sur la porte de la cuisine, l’air de complicité de -Pouley qui se retirait discrètement, tant d’autres curiosités cachées, -tout lui échappa. Il n’y avait plus qu’elle et lui dans son vieux -domaine et une solitude profonde les enveloppait. - -Elle lui offrit d’entrer dans la maison, mais il refusa: - ---Peut-être, lui dit-il, n’aurais-je pas dû venir ici? - -Il paraissait hésitant, nerveux. Sa voix avait eu une inflexion de -tristesse qui ne pouvait tromper. Il portait en lui un fond de douleur. -Craignait-il que sa visite fût critiquée? Elle remarqua que sa figure -était creusée; les yeux, dans son teint brun, paraissaient plus clairs, -brillants et fiévreux. - ---Mais, dit-elle doucement, je vous attendais. - -Elle continua: - ---A Belle-Rive, nous n’avons jamais pu causer tranquillement. Tout le -monde semble agité, pressé. J’aurais voulu vous remercier mieux de -m’avoir écrit, d’avoir eu quelquefois une pensée pour moi. Dans mon -malheur, vous m’avez aidée... - ---Moi, dit-il vivement en prenant sa main, mais je n’ai rien fait. -C’est vous, Paule, vous seule. Tout à l’heure, à Valmont, je pensais à -vous. Il n’y a que vous qui puissiez comprendre... - -Elle marchait à côté de lui, tête nue, ayant oublié sur un banc son -chapeau de paille et l’ombrelle blanche. Les allées étaient jonchées -de feuilles rousses, de feuilles d’argent toutes tigrées de noir et de -marrons d’Inde. Un peu de brise glissait dans les arbres déjà dégarnis; -leur dépouille sèche passait par grands vols. - -Il lui parlait de la vente de Valmont, du regret qu’il en avait eu. Un -instant, ils se sentirent intérieurement tout près l’un de l’autre, -près de se rejoindre. - ---Oh! disait Paule, les choses qu’on aime, qu’il doit être dur de les -céder pour de l’argent! - -Il la regardait, avec la gravité d’un homme qui a mesuré toutes les -bassesses de la vie: - ---Dans les soucis d’argent, il y a toujours tant d’autres peines! - -Elle courbait un peu la tête, hésitante, n’osant pas poser la question -qui brûlait son cœur. Qu’y avait-il donc? Des tristesses qui touchaient -peut-être au plus intime de lui-même, à la dignité, à l’honneur? Une -force de passion s’élevait en elle. Les pires suppositions ne lui -représentaient rien qui la fît frémir: elle ne redoutait qu’un malheur -au monde, celui de le perdre. - -Il la sentait à son côté entièrement à lui. Une émotion d’amour montait -dans ses fibres. Avec elle, la médiocrité eût été embellie, la vie -transformée; la douleur n’eût été qu’un motif d’être mieux aimé, -plus complètement défendu par ce cœur profond prêt à se placer entre -les duretés du monde et sa déchéance. Il imaginait sa tête posée sur -l’épaule qui touchait la sienne, la laideur humaine oubliée, mais les -mots fondaient sur ses lèvres. Il sentit que la minute était passée, -qu’il ne pourrait pas... - -L’horloge de la chapelle frappa lentement les coups de midi. Paule -les comptait, par habitude, ne sachant pas que les battements fidèles -avaient la mission de fixer exactement cette heure dans son souvenir. - -Puis l’angélus souleva dans l’air ses grandes clameurs, exaltant sur la -campagne riante et dorée la visite de l’ange, la fête éternelle du plus -pur amour. - -Ils s’étaient assis en face du fleuve, à droite du portail, sur un banc -rongé de lichens. Plusieurs générations y avaient guetté, dans les -jours d’été, la venue fameuse du mascaret, ou simplement le passage -d’une «gondole» verte qui s’arrêtait à l’embarcadère mouillé près -du port. On y accédait par une passerelle qui descendait en pente -rapide, formant un angle presque droit quand la marée basse découvrait -au-dessous des roseaux les pentes de vase. - -Ce service de bateaux, interrompu pendant la guerre, n’avait pas été -rétabli. Seguey le regrettait. Le court voyage était charmant. Il -avait, sur le pont, une place de prédilection; dans la cabine, les -riverains se recevaient comme dans un salon, M. Peyragay tenait sous -le charme de ses histoires les propriétaires mêmes qui ne parlaient -habituellement que du cours des vins. - -Les yeux de Seguey se fixaient sur Paule qu’il se rappelait y avoir -vue, petite fille, dans une robe blanche très empesée. - ---Vous n’avez pas une photographie de vous, avec cette robe? - -Il regrettait tout ce qu’il avait aimé, qui n’existait plus. - -Le temps passait. Il fallait partir. - -Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était -protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers -leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante -du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de -l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le -dissimulait. - -Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un -globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la -vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau -fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un -plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept -ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample -verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces. - -Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait -entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes -et translucides. Une barque passa que l’on devinait au battement -des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations -vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de -soie. - -Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le -retenait: - ---Vous avez le temps. - -Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains -ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui -dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y -serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans -sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune -fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première. - -Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle -avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette -heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé. - -Elle avait senti qu’il l’aimait. - -<tb> - -Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin -de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse -s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient -leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la -veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley -s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans. -Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent. - -Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, poussant son bœuf, -et jetant aux uns et aux autres des mots irrités, elle pensa avec -angoisse qu’il lui serait impossible de garder cet homme. - -Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange, sous le feu -trouble d’une lampe, le travail se prolongea jusqu’à près de huit -heures. Paule regardait, dans les demi-ténèbres, la danse de quatre -hommes écrasant les grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans -l’épaisseur bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans le -milieu du large pressoir. Le moût ruisselait. - -A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et s’entrava dans le -tuyau de la pompe à vin. Il lança un juron ignoble. - -Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait jeté la -pompe à bas et se répandait en injures. - -Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était venu pour -elle de rejeter enfin une odieuse domination. - -Elle lui dit: - ---Sortez. - -Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était pas comme -cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête coiffée d’un béret se -rapprochait d’elle, crispée et furieuse. Paule en sentait l’haleine -avinée. Mais elle faisait tête, le visage pâle et impassible; d’un -geste, elle écarta les hommes accourus: - ---Non, laissez-moi! - -Et à Crochard: - ---Je vous ai dit de sortir. - -Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui avait rompu tant de -fouets sur ses chiens et sur son bétail. La colère qui était en lui -balayait tout, ambition, calculs,--une colère d’homme fou d’orgueil et -à moitié ivre. Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui -résister. Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir -d’injures,--les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux filles. Il les -reprenait, avec les pâteuses répétitions de l’homme qui a bu; et elle -reculait peu à peu, traquée maintenant contre le pressoir. - -Elle dit enfin, affreusement pâle: - ---Emmenez-le. - -Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, puis le tapage -se perdit... - -A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit d’une voix qui -s’efforçait de demeurer ferme: - ---Ce n’est rien. - -Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité de l’attaque -l’avait étourdie. Elle éprouvait bien un soulagement à la pensée que -cet homme ne pouvait plus rentrer chez elle, mais ses impressions -étaient les plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et -d’humiliation, écœurée par les mots affreux. - -Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus encore que -d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant ces quelques -instants affreux, les barrages avaient été rompus et la vie avait -précipité sur elle ses flots les plus sales. Où trouverait-elle un -refuge sûr? Le nom de Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la -faisait rougir. - -Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que ce vieux domaine -lui imposait. Pour la première fois, elle le haïssait; tout ce qu’elle -avait aimé en lui s’évanouissait dans l’impression que sa jeunesse -était sacrifiée à une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa -pensée, florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les fruits: -maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y parviendrait-elle? - -Une phrase reparut soudain dans sa mémoire: - -«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.» - -Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait, -elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de -quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras -pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - - -Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont -de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient -arrivés. - -Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait -encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient -une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un -grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la -lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour -une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis -éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau, -allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre; -d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques -bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se -détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes -traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de -cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs -de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures--deux mâts, trois -mâts, en bois clair, luisant, montant d’un seul jet ou croisés de -vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements -dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures -de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme -des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et -sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux -semblaient sur le ciel tracés au burin. - -Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le -fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse -des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par -la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais -verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies. -Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de -loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle, -l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et -d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait -son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe -à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude -Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent -les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et -harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les -fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne -vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face -à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce -décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de -mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie -bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche, -pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui -que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort. - -Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au -flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer -de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour -disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil -des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent -en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés -en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où -serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle. -Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs -générations d’Eyquem, s’y sont enrichis. - -Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des -maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques. -Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un -perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes, -multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles -qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs, -devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands -ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés -aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et -sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor -noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés. - -Seguey aimait ce tableau du port. - -Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont: -une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de -quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les -sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi, -et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du -dix-huitième siècle a élevé tout à côté un hémicycle de façades, la -place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce -quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie -moderne entame avec peine. - -C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui -est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur -la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant -de tours inégales, la sienne est unique. C’est _la flèche_, mot que -toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans -sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de -la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses -vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines. - -_La flèche_... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire -qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non -prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers, -des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du -bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle -voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des -parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées, -des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent -par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus -et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des -portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille -ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet. - -C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers -ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes -filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un -éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de -leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui -ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute -une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant -derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes. -Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où -des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses -femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades; -l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et -casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur -leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la -marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins, -accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les -«Terre-Neuviens». - -<tb> - -La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait -été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères -accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville -en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture -classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le -toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales -derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de -bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de -tulle et des jardinières remplies de géraniums. - -Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au -fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse. - -Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par -les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le -peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des -pendants de cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais. -Mais elles, d’en haut, les dévisageaient. - -Elles regardaient passer la vie. - -Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait -cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une -bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face -d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les -lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans -la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir, -les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases -brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un -éventail, que l’amour est chose légère. - -Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour: -un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui -lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait -tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête -au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens: -elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était -fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets -des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement -souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas. -Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent -infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là, -après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle -guettait, malicieuse, sa sortie prochaine. - -La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres. -C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère -comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un -madras jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de -dévouement passionné et d’enfantillage. - -Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage. - -L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire -son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa -physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de -l’après-midi. - -Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa -situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen -de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse. -Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un -courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au -lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la -pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion -de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé. -Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux. -En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à -l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les -qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres -avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses -plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce -qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un -inconscient mépris de l’argent--mépris hérité de parents négligents, -artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas -l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes -antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces -s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en -lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque -comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue. Il avait suffi pour cela -de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient -au point de départ. - -Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit -bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie -lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues -palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un -petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur -ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une -exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en -avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais -se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si -intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant -l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques -parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris. - -Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait -exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un -ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était -coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il -faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il -lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars -se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement -et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres -d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne -Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands -voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la -Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms: _La France -chérie, La Confiance_... - -Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait -mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des -avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui -portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux -étoiles bleues. - -Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il -tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de -certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois -l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien -encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement. -Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de -goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne -qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le -monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une -fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier -jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son -existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui -prenait la forme classique du lieu commun. - -Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de -cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais, -auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation -de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement. - -Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle, -autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne -ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme -du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres -conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce -qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans -le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre -différent, la même disgrâce le menaçait: la médiocrité était devant -lui, et peut-être la pauvreté. - -Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la -ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des -retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question: -Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse -limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre -impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans -la dépendance des gens et des choses. - -Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes qui -célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme n’avaient su bâtir -que de précaires maisons de refuge, dont on n’est même jamais sûr de -bien fermer la porte. Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout -cela lui paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix quand -la guerre éclate. - -Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, sa -tension nerveuse augmenta encore. Plus il y pensait, plus la pauvreté -lui faisait horreur. Il n’avait jamais recherché le monde, mais quant à -y être mis de côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer. -Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des milieux où ils -se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. La fourmi fourvoyée dans -une fourmilière qui n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste -figure. Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât? - -Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. Paule... Pourquoi -l’avait-il revue? Son souvenir, quelque chose d’inquiet et de tendre où -il la sentait vivre frémissait en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez -M. Lafaurie arrivait à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher -d’avoir été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand il y -pensait, comme une fêlure de sa volonté. - - - - -II - - -Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier étage d’une maison -du quai, entre les Quinconces majestueux et la petite place encombrée, -bruyante, fermée au fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le -cours aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le «Pavé» comme -les Bordelais l’appellent par une abréviation qui n’implique aucune -familiarité, planté d’arbres, bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux -façades brodées de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le -Jardin Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances dorées. - -Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour tromper son -impatience, revint lentement en suivant les quais. Il s’arrêta un -moment devant un paquebot que l’on déchargeait: c’était l’_Ausone_, -récemment sorti des chantiers, avec trois ponts superposés et deux -énormes cheminées orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son -flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté d’un monstre. -Avec sa masse énorme qui écrasait tout son entourage, ses moignons de -mâts, il s’opposait vigoureusement aux fines goélettes dressées dans -le fleuve qui ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple -tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut pour le vider -jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la tourelle tournait à la -hauteur d’un entresol, dévidaient une chaîne au fond de la cale et en -arrachaient des grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir, -le troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de jeter leur -charge pourchasse comme un fouet à travers le quai. Deux mécaniciens -nègres, en cotte bleue, indolemment accoudés à un bastingage, levaient -au-dessus d’eux des faces joyeuses. - -Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés Puget: des faces -d’ivrogne aux cheveux trempés par la sueur; des encolures de taureau -que le poids du sac tasse entre les épaules; des bras nus aux muscles -gonflés, des mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux, -énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, la respiration -courte, la peau collée, dépensaient précipitamment leur force nerveuse. -L’un d’eux, aux moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui, -semblait s’écraser. - -Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, un train -long de cent cinquante mètres dévidait la file de ses plates-formes; -des pauvresses, glissées entre les sacs comme des rats d’égout, -balayaient hâtivement quelques grains perdus; d’autres, accroupies, -misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec leurs ongles -dans des tas d’ordures. En face, quelques maisons inclinaient au-dessus -de la chaussée les hampes nues où monte, aux jours de fête, le pavillon -des grandes Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant, -s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume dorée du -soir, fumées et relents, clameur du travail, affiches immenses, grues -encrassées et infatigables, s’exhalait la puissante poésie du port. - -Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se tournèrent vers -les fenêtres des bureaux où présidait M. Lafaurie. Il était à la fois -irrité et respectueux de cette grandeur. Ses sentiments étaient ceux -que peut avoir, devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui -a succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu au cœur par -le sentiment de son impuissance! Il enviait cette force qu’il avait -perdue. Sa pensée se portait vers les grands paquebots, les grandes -affaires; une ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine, -comme cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre sur ses -mornes livres. Puis il passait, il oubliait... avec ses pensées, il se -composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, M. Lafaurie, tendant -vers lui une main ouverte, pouvait le remettre à sa vraie place. Le -voudrait-il?... Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté -pour l’y décider? - -Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, sobrement garnies -de meubles anglais et de cartonniers, dans lesquelles une quinzaine -d’employés étaient répartis. Un garçon se tenait à l’entrée dans un -vestibule arrangé en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu -barbeau toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de voir -M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet du chef de la maison -était dans son esprit un lieu redoutable et presque sacré, devant -lequel étaient dressés plusieurs barrages qu’il devait défendre. Mais à -peine eut-il présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des -pieds à la tête, presque obséquieux. - -Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée découvrait -une grande pièce partagée en deux parties inégales par une boiserie. -Le crépitement des machines à écrire vous assourdissait. Deux -dactylographes, tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent -curieusement.... - -M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde le type du galant -homme. Dans son bureau, il faisait figure de souverain. Son cabinet -de travail, net et déblayé, avec une table d’acajou Empire, quelques -larges fauteuils en cuir, donnait une haute idée de son importance. -Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire des -grandes affaires, y avaient immédiatement perdu leurs moyens et donné -la plus piètre idée de leur caractère. L’empressement, qui est un signe -de vulgarité, y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité -succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder Gérard Seguey -entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé dans l’idée qu’aucun -autre ne pourrait correspondre aussi parfaitement à ses propres vues. - -M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux visages. Pour -accueillir son futur «collaborateur», il avait arboré le plus -séduisant, cette bonne grâce dans le sourire qui est une première -suggestion d’entente. La confiance émanait de lui. «Tout cela n’est -rien», semblait-il dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne -renonçait évidemment pas à ses objections. - -Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. Lorsque -deux adversaires se trouvent en présence, une convention tacite leur -accorde quelques minutes pour s’observer. M. Lafaurie reprit le -cigare qu’il avait un instant posé à côté de lui, dans un cendrier. -Il en regarda l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges -y vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive, -fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la guerre, il mettait -une sorte d’ostentation à faire durer ses vieux vêtements. Mais sa -cravate se détachait, souple et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet -moucheté de gris. - -Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à des considérations -générales de sympathie et de bienveillance. Seguey, assis dans un -fauteuil qu’il lui avait désigné près de sa table, attendait que la -conversation prît un autre tour; ce n’était pas pour entendre cela -qu’il était venu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la -ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses paupières -se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux tempes et divisés sur le -côté par une raie très fine semblaient garder un pli féminin; mais la -mâchoire ressortait, puissante. - -M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. Sans doute, -sous les touffes de ses sourcils gris, son œil enfoncé vit-il -clairement que sa première manœuvre ne pouvait sans inconvénient être -prolongée; et, renonçant aux banalités: - ---Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur votre concours? - -Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la discutèrent. -M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels. - ---Que vous faut-il? Que demandez-vous? - -Seguey se recueillit deux ou trois secondes: - ---Des avantages immédiats, c’est beaucoup pour moi. Mais je suis obligé -de regarder plus loin. Vous-même m’avez rappelé tout à l’heure le nom -que je porte. Si l’un des miens avait accepté la situation que vous -m’offrez, ce n’eût été que pour quelque temps, avec la promesse d’un -autre avenir. - -M. Lafaurie redressa ses larges épaules. On eût dit que sa personnalité -allait se dilater et occuper la maison entière. L’association... Ce -garçon, qu’il aurait cru désintéressé, de but en blanc, osait exprimer -cette prétention inadmissible. Qu’était-il au juste? Un rêveur ou un -ambitieux extrêmement pratique, osant jouer le tout pour le tout? - -L’expression de bienveillance s’était glacée sur son beau visage. Un -second masque se dessina. Seguey eut l’impression qu’il se trouvait en -face d’un grand féodal. - -M. Lafaurie affectait de ne pas comprendre: - ---Il n’est pas question de cela. Vous connaissez les sentiments que je -vous porte. Là-bas, représentant la Maison, vous aurez toute autorité. - -Les traits de Seguey aussi se rétrécirent et se ramassèrent. Sous la -courte moustache brune, les coins de sa bouche s’étaient creusés. -Lui-même avait la révélation de sa volonté longtemps dormante, -brusquement heurtée qui serait, dans la lutte, malléable mais -résistante. - -Il regarda discrètement M. Lafaurie: - ---Je ne doute pas de vos sentiments. - -Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se sentait d’une -caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il ne mendierait pas un -morceau de pain. - -M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant sur elle -les paroles condescendantes: - ---Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des circonstances. -Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. Plus tard, ils -regrettent... Ils distinguent mieux de quel côté leurs intérêts -auraient dû les mettre. Mais l’occasion passe et ne reparaît plus. -Ceux-là mêmes qui ont en main les plus grandes chances, des relations, -des capitaux, sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine des -réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves. - -A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé Seguey de -découragement et de doute, mais, dans l’état de tension où il se -trouvait, il les sentit comme un aiguillon. - -Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. Puis, dans la -discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. La sympathie -qu’on lui témoignait ne pourrait-elle pas prendre une autre forme? -Il ne recommencerait pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même, -ne vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêt -direct, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait voir des -possibilités d’élévation et de fortune... - -Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de poser le problème -de telle façon que l’autre n’eût plus qu’à lui donner la solution la -plus aisée. M. Lafaurie s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid -cette chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il avait -trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à tout, avec quel dédain -il l’eût écarté! - -L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils carrés, -se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune homme plein -d’ambition dissimulée une singulière force attractive. M. Lafaurie, qui -n’avait pas de fils, appréciait chez Seguey des manières et un tour -d’esprit qui pourraient en faire un grand patricien. C’était dommage -qu’il fût ruiné! - -Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à la porte, le -ton changé, presque paternel: - ---Quand j’avais votre âge... non, quelques années de moins, avant que -je parte pour le Chili... j’entrai chez M. Montbadon avec de très -modestes appointements. Il me dit un mot que je me rappelle... Votre -situation, c’est vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas -trop mal réussi. - -Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et blanche. -L’annulaire était orné d’une pierre gravée, épaisse et sombre, entre -deux griffes: - ---Revenez me voir... Vous savez que j’ai beaucoup d’amitié pour vous. -Les vieilles relations, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Nous -trouverons peut-être un arrangement. - -Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule tombait rapidement -sur l’eau gris d’argent. A travers ces petites phrases, il entrevoyait -des sous-entendus comme autant de mines à exploiter, dont il -extrairait peut-être sa part de fortune. Toute espérance n’était pas -perdue, mais il fallait attendre, dissimuler... - -Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie d’une -bienveillance qui le touchait profondément. Ce fut dit un peu -froidement, sans démonstration, avec une attitude qui ne livrait rien. - -Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux qui enfonçait -jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. Il avait mis une cravate -voyante et son meilleur costume pour aller voir M. Lafaurie, dit des -sottises au garçon posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le -barrage. C’était la troisième fois qu’il se présentait. - -Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient les -arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur le port. Ils longèrent -les façades silencieuses. Devant le Jardin Public, les hautes grilles -d’or étaient fermées, les allées tournaient vides et blanches entre les -feuillages. - -Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur: - ---Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. Partout où je -vais, on m’arrête et on me présente: Carignan... médaille d’or... Les -gens veulent mon avis sur n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs -porcelaines, leur appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a -demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, cela ne peut -pas se refuser. - -Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de gestes violents. -Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, et qui essayait de régler -son pas sur le sien, voulut des détails. Cette robe serait-elle -exécutée? - ---Exécutée!... Personne ici ne va jamais au bout de quoi que ce soit! -Ce n’est pas une, mais dix personnes qui m’ont parlé de faire leur -portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais prendre, je remuais les vieux -éventails, les robes, les écharpes, tout ce que les femmes peuvent -exhiber d’affreux et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me -donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou bien, elles me -recevaient par grâce et d’un air pincé, en laissant entendre que je les -dérangeais. C’est qu’elles attendaient ce jour-là leur modiste ou leur -manucure... - -Il respira profondément, à plusieurs reprises: - ---Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les gens qui l’ont -eux-mêmes prié de venir ne se souviennent plus de lui ni de rien. On -n’oserait pas faire perdre ainsi son temps à un domestique. C’est -fatigant, à la longue, ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui -aurais tant à travailler... - -Et d’une voix plus basse: - ---Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, ils n’ont aucune idée -de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche son temps, se détruit lui-même. -Le temps, un homme comme moi n’a que cela... Mais, pour ce qui est de -ma peinture, ils _ne m’auront pas_! Je ne leur ferai aucune concession. - -Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, illuminées -de hauts candélabres. Les devantures de fer des magasins étaient -abaissées, l’heure du dîner hâtait la marche des rares passants. Au -bout de cet espace éclairé, la masse sombre du Grand Théâtre dominait -tout. - -Seguey lui toucha légèrement le bras: - ---Pourquoi êtes-vous venu ici? - -Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas Carignan -pauvre, accablé de charges, talonné par un besoin d’argent qui était sa -pire humiliation? Lui aussi tombait fatalement dans la dépendance des -gens et des choses; et, sans lui donner le temps de répondre: - ---Des sympathies... Vous en aurez, de très réelles. Les meilleures -n’apparaissent d’abord qu’à un second plan. - -Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié dans ses traits -tirés. Seguey le regarda profondément: - ---Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il capitule, n’a -vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, vous n’avez pas besoin -d’argent! Qu’est-ce que cela vous fait? Votre vie n’est pas là. - -Il parlait avec une émotion singulière: - ---Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde de plus -difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se peut pas. La vie -est plus forte. Mais vous, peut-être, vous le pourrez. Quelques-uns -résistent. - -Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans les rues désertes. -Devant un cinéma illuminé, comme il passait auprès d’une glace, il -fut frappé par l’expression d’enthousiasme qui rajeunissait son -maigre visage. Tous ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de -joie orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût dans -son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression de l’étreindre -passionnément. - -Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux quartier par un -dédale de petites rues. L’entretien qu’il venait d’avoir décuplait ses -forces nerveuses. «Votre situation, c’est vous-même qui la ferez,» -avait dit M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple! - -«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi de se marier.» - -Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord comme une folie, -mais elle reparaissait, tâtonnant autour de faits oubliés, et répandant -une lumière qui lui semblait presque insupportable. - -«Non, protesta-t-il intérieurement, je n’aurais pas pu épouser Odette.» - -Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant son séjour -à Belle-Rive, elle avait été singulière et presque impolie: en dix -jours, elle ne lui avait pas adressé trois fois la parole; cependant, -il ne cessait de la rencontrer, puis, à la veille de son départ, cette -agitation, ce trouble subit! A ce point de ses déductions, son esprit -s’arrêta de nouveau, craignant de conclure. - -Un camion attardé dans une petite rue passa près de lui avec fracas. Il -se gara dans l’entrée d’un corridor noir. - -«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.» - -Mais des images se succédaient, lui représentant vivement ce qui aurait -pu être. Cette fois encore, il avait été négligent, il avait vu faux; -avec Mme Saint-Estèphe aussi, une occasion de fortune s’était présentée -qu’il ne s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à -suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment n’était-il pas venu -enfin d’étouffer son âme de jeunesse? - -L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il était temps de -changer délibérément d’idéal et de jouissances. Mais Paule était -comprise dans ce sacrifice, Paule, dont il voyait d’avance le visage -meurtri, la désolation. L’abandonner... Cette pensée lui faisait -horreur. L’ambitieux chez lui était doublé d’un délicat dont il ne -parvenait pas à se délivrer. - -Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de voir éclairées les -deux fenêtres de son bureau. - -Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait dans un globe -de verre dépoli; sa flamme éclairait un vieux tapis et une rampe en fer -forgé s’élevant dans l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une -lampe allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée dans -l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la clef, versait le -potage dans la soupière. - -Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assise dans une -encoignure, la taille ployée, se leva vivement et comme en un sursaut. - -C’était sa sœur. - -<tb> - -Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay un long -entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir son frère. Un flot de -sang était monté à son visage durement marqué par ces derniers temps. -L’explication qu’elle redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était -maintenant tout près et inéluctable. - -Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, laissant ses -enfants à sa belle-mère dans un domaine du Bazadais. Les de Pontet -avaient là-bas, depuis cent cinquante ans, des châtaigneraies, une -grande métairie, et un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière -enguirlandée par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, fiévreux, -pendant lesquels elle attendait l’amant, qui souvent tardait à venir. -Quand il était là, elle ne pouvait s’empêcher de lui demander des -explications, elle était jalouse; lui, de plus en plus capricieux, -brutal... Elle lui reprochait de ne plus l’aimer. - -Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. Dans l’appartement -vide, où son pas résonnait sur les parquets nus, Virginie l’avait reçue -avec un attendrissement de vieille bonne. Un moment, elle la garda -auprès d’elle, s’étourdissant de ses paroles. - -Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses nerfs fatigués. -Elle paraissait maintenant plus vieille que son âge, élégante toujours, -mais la figure osseuse, le nez aminci, le teint presque gris. Les -agitations incessantes avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge -ranimait sa bouche amère et comme harassée. - -Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. Dans une -minute peut-être, elle entendrait tourner une clef, la porte s’ouvrir. -Que savait-il au juste de sa vie? La faisait-il appeler pour l’accabler -de reproches et la rejeter? - -L’idée lui vint que tous _savaient_ et la méprisaient. Combien de fois -s’était-elle heurtée à des manières contraintes et des regards froids? -Le monde qui avait fêté sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie -angoissée haletait dans la solitude. - -Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; son amer -bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit les indifférents -tournaient-ils vers elle des faces de juge? Qui donc aurait su aimer -comme elle l’avait fait, dans ces affres, cette agonie, toujours -menacée par le scandale, engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule... -L’amour... Il n’y avait que cela au monde. - -Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. Quatre ans, pendant -lesquels elle avait lutté, torturée de crainte, de jalousie, reprenant -sans cesse un amant qui lui échappait! Maintenant, traquée par tous, -elle ne s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où -elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La pire honte, -c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les scènes, les reproches, -ses bras refermés qui n’étreignaient plus qu’une haine aveugle. Malgré -tout ce qu’elle avait fait, en arriver là... Et demain serait pire -encore... Cet amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération, -quel désastre l’en délivrerait? - -Elle pensa: - ---Quand Gérard sera là, je lui dirai tout. - -Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. Au -point où elle en était arrivée, il n’y avait que lui pour la sauver. -Quelle autre main se serait tendue? Lui seul pouvait souffrir avec -elle, dans la même chair; et elle oubliait son silence de quatre -années--ce silence dans lequel chacun d’eux s’était enfermé, -inaccessible. Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras -d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, ce n’étaient -pas des choses pour elles. - -Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait ouvrir la -porte et marcher dans le corridor. Mais, quand il entra, son courage -s’évanouit et elle s’abandonna aux événements. - -Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert que Virginie -avait préparé pour elle et s’assit un peu à l’écart. Il lui demanda des -nouvelles de ses enfants. - ---Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte les laisser à la -campagne pendant tout l’hiver. L’air des pins, c’est parfait pour eux. -Moi-même, je ne viens ici qu’en passant... - -Il évitait de regarder en face ses yeux misérables. S’il lui avait -demandé ce qui l’amenait ainsi à Bordeaux, elle aurait menti; sa vie -n’était que mensonge depuis si longtemps, mais, dans sa voix, il -entendait le son d’une douleur cachée. - -Elle grappillait dans un compotier des grains de raisin. Quand ils se -retrouvèrent dans le petit bureau, la porte soigneusement fermée, elle -se sentit prisonnière et à sa merci; Gérard, assis devant sa table, -les mains éclairées, se dérobant à l’émotion, était à la fois son juge -et le plus redoutable de ses créanciers; passive, elle répondait à -ses questions. Ces billets, elle avait pu trois fois les renouveler. -Maintenant, c’était impossible. D’autres dettes, oui, elle en avait... -Elle ne se souvenait pas bien... Elle ferait le compte. - -Un abat-jour très abaissé étouffait une lumière orange. Anna -reculait peu à peu dans l’ombre, à l’extrémité d’un lit de repos. -L’interrogatoire courbait ses épaules. Sa petite main blanche -s’accrochait nerveusement à un appui d’acajou, qui avait la forme d’un -col de cygne; ses doigts serraient par moments comme pour l’étrangler. - -L’angoisse rendait sa voix haletante: - ---Tu vas payer... Tu feras encore cela pour moi! - -Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, mais -avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait partir. Dans la rue, -toute honte bue, elle respirerait. Depuis six mois, épouvantée par -ce cauchemar des questions d’argent, elle s’était abaissée à tant de -démarches. Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait fini. - -Elle murmura: - ---Alors, tu veux... tu veux encore! - -Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant sa table: - ---Si c’était la dernière fois... A présent, fais attention, je ne -pourrai plus, tu nous as ruinés. - -Après un silence: - ---Et pourquoi, pourquoi? - -Il s’était promis de se dominer, mais les reproches amassés en lui -étaient plus forts que sa volonté, l’injustice qui le dépouillait était -trop criante. D’une voix sourde et pourtant violente, il rappela tout... - -Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. Son corps tremblait. -C’était bien l’heure terrible qu’elle avait prévue, et elle essayait -de ne pas l’entendre, de penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait -vue insolvable, ses meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût -repoussée! Ces histoires-là lui faisaient horreur. - -Gérard aussi la piétinait: - ---Nous avons trop souffert par ta faute. - -Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; un début -si doux, un enivrement rapide et total; puis, par de toutes petites -blessures, un envahissement du malheur qui déchirait et emportait tout. - -Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été trop puissant, elle -n’avait pas pu; l’excès même de sa folie ranimait ses forces. Soudain, -une intonation meurtrie de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en -elle venait d’être heurté, l’ancienne tendresse... - ---Comme tu me méprises! - -Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua tout: ces -signatures, son mari avait usé de menaces pour les obtenir; si elle -avait résisté, il l’aurait chassée, il avait le droit. Elle aurait -préféré mourir. - -Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable argent, -allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait arrachée aux -siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il l’avait aimée pourtant, -il l’aimait toujours... - -Une onde de tendresse submergea son cœur. - - - - -III - - -Gérard avait dit à Paule: - ---Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin Public... - -Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas. - -Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé par les -plates-bandes. L’étroite esplanade était presque vide. Un gardien à -moustaches grises, assis dans l’entrée ouverte du Musée colonial, -lisait son journal. C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits -enfants; des couples passaient; d’autres se penchaient, chuchotants, le -long des allées, sur des chaises de fer rapprochées. - -Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une lance. Au-dessous -de la terrasse, au bord d’une pelouse, un grand massif couleur -d’incendie vous éblouissait. Sa large ceinture brune s’éclairait de -festons verdâtres. - -Il pensait: - -«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas assez d’ennuis, de -difficultés? Si je pars, il eût mieux valu...» - -Ou bien: - -«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand bien même je -ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup pour elle. Après, je -ne sais pas, je ne peux pas savoir. A son âge; on doit oublier...» - -Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyait sa poitrine -creusée, son visage pitoyable et pourtant avide, le déséquilibre de -tout son être: - ---Avec les femmes, on n’est jamais sûr! - -Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, très -raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de réserve, de -dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; avec celle-là, il -serait toujours possible de raisonner et de réfléchir. Une tendresse -de jeune fille n’avait d’ailleurs rien d’une passion de femme, c’était -quelque chose de pur, de presque glacé... - -La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas. - -Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient chez les -huissiers et chez les avoués, sa main tournait le loquet de portes -gluantes, et, dans tout cela, il respirait un relent de misère, de -malpropreté qui lui répugnait. Les affaires de sa sœur s’étaient -enchevêtrées dans un tissu d’expédients presque inextricable. Devant -les notaires, les gens de loi qui tournaient vers lui des masques -d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, mais le -mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui était odieux. Son -intervention ne rendrait pas à Anna l’estime du monde. Il retirerait -les billets honteusement souscrits des mains avides qui les retenaient, -mais il ne pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces -mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne l’eussent vue entrer, -le visage décomposé, avec l’attitude d’une femme aux abois. Elle, si -fine, dont toute la personne n’était que grâce et distinction, elle -avait paru la bête traquée que les chiens achèvent. - -Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. Un sentiment -d’amertume s’élevait dans son âme contre ceux qui avaient ainsi gâché -sa vie. Sa mère même, entraînée par la violence de ce désespoir, avait -fermé les yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune, -le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas soixante mille -francs. Que faire alors? Comment entreprendre? Le soir où il l’avait -tenue dans ses bras, palpitante, exténuée, la pitié montée du fond -de sa chair l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante -l’irritait contre elle: - -«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. Elle n’a -donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne pense pas à ses -enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, la honte d’être rejetée -et abandonnée?» Après tant de sacrifices, il avait le droit de lui -imposer... Puis, tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont -il ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait -tellement sombre que la seule issue était de partir. - -«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu pas le -courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée de subir demain?» -Mais elle avait repris vis-à-vis de lui une attitude inquiète et -craintive. Devant cette femme ombrageuse, toujours prête à se dérober, -qui fixait anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité -des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient sans -cesse, tous les gens qui lui réclamaient de l’argent étaient pour elle -des hommes sans cœur et des malhonnêtes. - -Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée: - ---Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi. - -Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie. - -Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait -l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir -au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se -retrouvait marchant de long en large sur la terrasse; il entendait -les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens -étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes -du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées -de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de -boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques -flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant -le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend -une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur -d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres. - -Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit -Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger -voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une -blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de -mensonge et de rendez-vous équivoque. - -Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation: - ---Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps que vous êtes -là? - -D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues, -mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons, -avec un air de plaisir et de confiance. - -Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs -mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français. -Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère. -Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue -de la journée, un moment comme celui-là était délicieux. - -Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours; -mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle -l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première -impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était -celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans -leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait -quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait -dans sa vie un fond douloureux et impénétrable? - -Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le -soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au -seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui -prêtait,--ce geste des bras forts qui vous enveloppent,--pouvait-elle -compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler -de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air -contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux -choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait -instinctivement de ne pas savoir s’en garder: - ---Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme. - -Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable, -cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il -serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté -d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent! - -Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres choses; -le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans, -elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait -déjeuner rapidement pour prendre le train. - -Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées -ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes... des -petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée -et abandonnée. S’il ne venait pas, quelle humiliation pour elle de -l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il -avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé -de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle -les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce -que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de -ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses -profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid, -lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui -ne l’aimait pas et qui lui faisait peur. - -Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant -une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche. - -Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il -était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée, -ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le -frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui -avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait -regardé partir... Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien -pour lui. Il l’avait laissée si facilement. - -Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous -les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains -unies--et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si -intimement. Elle le sentait bien... A l’instant où l’on se sépare, -toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est -celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au -souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à -cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent -à regret ou se détachent tristement. - -Elle pensa: - ---Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini. - -A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. Une -angoisse lui serra le cœur: - ---Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade? - -Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait silencieusement. - -En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! Avec lui, elle -devenait vraiment une femme, découvrant les nuances, l’inconnu du cœur, -et cette impossibilité de donner le bonheur à celui qu’on aime. - -<tb> - -Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée. - -Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. Il avait -voulu lui montrer un grand paysage de dunes et de mer. Mais elle -paraissait accablée, la pensée absente. - -Il la regardait, apitoyé: - ---Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. Il fera nuit -quand vous rentrerez. - -Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il se montrait -égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité où il se trouvait, -il ne réfléchissait plus, buvant aveuglément sa goutte de bonheur comme -il le faisait pendant la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu -avide et une sorte de fatalisme. - -Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau pendant qu’elle -se reposait enfin sur une banquette de velours rouge. Elle tourna un -peu la tête pour se regarder dans une grande glace placée derrière -elle, toucha ses cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça -à côté de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon blanc -et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la femme qui -tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et s’installe, créant dans -la pièce la plus banale une impression d’intimité, presque de _home_. -Ils étaient assis dans un coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut -lui verser son thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à -la douceur de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle -redevenait rose et rayonnante. - -Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond -et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son -charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de -soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde -ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit, -ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait -appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où -ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre -et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses -mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source -profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera -fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.» - -Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait -les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils -distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos, -qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette -trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés -dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus -tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des -miettes de pain traînaient sur la nappe... Il lui prit la main: - ---Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid? - -Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans -la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement. -Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent -goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un moment -comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des -soirées entières, l’abandon total... Il y avait pourtant des gens qui -s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet -étouffement de l’heure qui passe... Toujours craindre, toujours se -quitter... - -Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui -donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme -suspendus au-dessus d’un gouffre. - -Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils -marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes -vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier train était -parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète, -oppressée... - -Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour -les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa -voilette. - -Sa vue donna à Seguey une brusque secousse. - -Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les -yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient -le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule: - ---Venez... Venez... - -Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les feux des navires -brillaient dans la rade, ponctuant des masses d’ombre immobiles; les -phares des Quinconces étincelaient dans le bleu nocturne. - -Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils étaient -maintenant tout près de la petite gare de banlieue; le train qu’ils -apercevaient à travers une barrière soufflait dans la nuit; le long du -trottoir, deux voitures étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient -faiblement le pavé boueux. - -Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune fille qu’il -allait quitter. Dans un instant, elle s’enfoncerait dans l’obscurité, -toute chaude encore de son étreinte. Elle serait seule dans ce train -poussif, seule là-bas sur la route vide: - ---Ne venez pas demain, je vous écrirai. - -Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une des mains de -Paule et l’écrasa contre sa bouche. - -La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut -l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les -bras... - -Un homme passa en courant. Le train allait partir. - ---Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait. - -Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide, -éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un -petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles -s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute -pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans -les ténèbres du quai un ricanement. - - - - -IV - - -La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des -habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais. -C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel -que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la -campagne. - -Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville». - -Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux -fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement -arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés -des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées -la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé -du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade. - -A travers les vitres du salon, le _David vainqueur_ de Mercié, tout -en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours -presque désert sous les marronniers. - -Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait -réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans -son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les -choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une -enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été -emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des -housses pendant tout l’été. - -Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres: - ---Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit... -Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le -nettoyage. - -La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique. -Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son -chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à -sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie, -parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa -résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait -à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais -mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments -en disparaissant dans toutes les chambres. - -Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir -s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur -avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des -ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans -l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges -gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines, -sortait vivement: - ---Je vais prévenir le tapissier. - -Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, auréolée d’un grand -chapeau sombre sur lequel s’écrasait une pivoine rose, elle tenait le -cornet de métal près de son visage: - ---C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir... _Primerose_, -on dit que c’est très joli... Vous croyez que votre mère voudra -m’emmener... que vous êtes gentille! - -Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et se regardait. -Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu à Bordeaux la choquait comme -une fausse note: - ---Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux. - -Elle continua de téléphoner: - ---C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a un siècle que je -ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est amusant, plus que la campagne... -Irez-vous au tennis cet après-midi? - -Une demi-heure après, elle avait repris contact avec toutes ses amies -rentrées à Bordeaux. Il était convenu qu’on se retrouverait au théâtre -le soir, le lendemain au golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours -de l’Intendance, où la fine fleur de la société bordelaise se réunit -presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on pourrait servir -dans le royaume de Lilliput. La légende veut que le moindre chou à la -crème enlevé aux compotiers de cristal de cette maison, surpasse toutes -les pâtisseries parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent -autour des tables légères et des plateaux encombrés de tasses; mais il -était parlé encore de bien d’autres choses... - -Tout en remontant l’escalier, Odette pensait: - ---Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. Maxime Le Vigean -peut-être... Qu’il me déplaît! Nous rentrons trop tôt... - -Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était encore empaqueté. Les -meubles, comme déshabitués de la vie, avaient pris un air de froideur. -Elle passa dans son cabinet de toilette et se recoiffa, brossant -longuement ses beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et -grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait dans ses yeux. - -Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand -elle fut habillée, avec son teint de rose, ses dents régulières, elle -ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait -une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains -trop grandes. - -Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre, -ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place -tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie -de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux -bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur. -Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude. - -«Je ne veux pas penser à _lui_, se disait-elle. Je ne le veux pas.» - -Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, était-ce -Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti -cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été -blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée -de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui -paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle -de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois -évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries -et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât. -Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas -que sa sœur l’avait deviné. - -Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin, -un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se -défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette -souffrance: - -«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je -m’amuserai.» - -Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle les refoula. -Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec -une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur -son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut -fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant. - -Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus -souffrir! - -Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans -la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui -les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son -agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de -n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il -allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence. - -Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le -détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle -saurait lui montrer qu’il s’était trompé. - -A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric, -en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie -capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait -des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille -prête à sortir, elle s’arrêta net. - ---Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta -sœur, où est-elle? - -Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche: - ---Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien, -maman, que je ne ferais rien... - -<tb> - ---Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut -rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé. - -A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard, -elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey -à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine? -Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y -avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet -fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses, -ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui -l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme, -tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le -sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait. - -Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte. -Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant. -M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de -l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été -plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression -délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur -aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de -légers indices ne la trompaient pas. - -Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection -ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne -comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures -franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère -de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec -la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette -agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui -fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il -fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir -après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui -se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela -continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir -causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une -étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle -venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse, -amicale et pleine d’entrain. - -Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey -contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa -vivacité et elle évitait de le regarder. - -«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert -sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions -mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut -pas. Ces petites ne comprennent rien.» - -Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue, -de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa -jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé. - -Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des -hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux. -Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure. -Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme -de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri, -il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la -jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de -sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait -dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût -de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de -vivre. - -Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement -encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le -lendemain du jour où elle était rentrée à Bordeaux. A les voir -ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son -devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours -que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des -exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives -satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais -raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six, -tout s’arrangerait. - -Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de -l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté, -était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite, -il avait cherché des yeux le couvert d’Odette: - ---Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je -ne supporterai pas que cela continue. - -M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était -dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il -se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de -contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne -servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes -de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle -récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne -disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans -la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il -commençait, elle prenait une attitude de mère outragée: - ---Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je -l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule. - -Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs -relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au théâtre, montaient -à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux -usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer. - -Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu -de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie, -tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari -eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était -tranquille. - -La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon -réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond -diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y -voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à -demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille: - ---Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup cet éclairage. -C’est très reposant... - ---Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je travaille? - -Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé de dentelle, noya -de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie s’assit enfin près d’une -bonne table de style Louis-Philippe, repoussa des journaux pliés, les -derniers numéros de _l’Illustration_, et ouvrit une boîte à ouvrage -en vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle affectionnait -était recouverte d’un velours côtelé qui avait la nuance des très vieux -vins. Quand elle eut assuré ses grosses lunettes d’écaille sur son -nez busqué et pris son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un -médaillon ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde noire. -Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des ombres creusant son -masque blafard, sa corpulence de quinquagénaire en robe de soie un peu -craquante, et les pelotons roulant dans son tablier. - -Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit une, l’alluma -soigneusement et se renversa dans la courbe du canapé. Elle fumait -lentement, avec des gestes paresseux de son beau bras nu. Quand sa main -s’approchait de ses lèvres, ses bagues brillaient. - ---Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel plaisir tu trouves à -fumer. Je ne peux pas m’y habituer. Autrefois, une jeune femme n’aurait -pas osé! On eût été bien étonné. - -Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait entendre que très -vaguement ces observations. Sa mère ne remarqua pas son expression qui -était à cet instant singulière et presque cruelle. Elle ne répondait -que sur un ton de condescendance: - ---Moi, vous savez, rien ne m’étonne. - -Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa jupe noire, un -peu remontée, découvrait ses bas de soie gris et ses pieds charmants -chaussés de satin. Habituellement, lorsque sa mère récriminait, elle -montrait plus d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu -semblaient sourire à d’autres pensées. - -A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma soigneusement la -porte. Il avait l’air pressé et mystérieux de quelqu’un qui a marché -vite pour apporter une nouvelle: - ---Vous ne savez pas, commença-t-il... - -Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit. - -Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées, -autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine -transparente à petits bouquets. - -Gisèle se leva: - ---Je vous sers du thé? - ---Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien. - -Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de ne pas y faire -attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de -n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire. - -Tout en attendant que le domestique se retirât--et il semblait prendre -plaisir à prolonger son manège autour de la table--Saint-Estèphe -regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si -tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon? -Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire, -qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement. -Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible! -Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt -à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette -liaison avec une modiste en renom--celle-là même qui faisait à Gisèle -de charmants chapeaux--ne l’amusait guère. Cette femme avait des -manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il -fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût -une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de -lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de -tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait» -l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement. - ---Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser -tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il -apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance. - -Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au -port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi -un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres -contradictoires. - ---Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son gendre. - -Et elle s’installa confortablement, avec une sensation de bien-être. -C’était un bon moment pour elle que celui où elle s’apprêtait à -dévorer quelque nouvelle. La mine de Saint-Estèphe mettait en appétit -sa curiosité de dame presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises -mais qui éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement de l’ogre -flairant la chair fraîche. - -La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. Il s’assit -à côté de sa belle-mère, remuant son tilleul avec une petite cuiller, -ses maigres jambes croisées par-dessous la table. Gisèle eut soudain -l’intuition qu’il allait parler de Seguey. - ---Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, commença-t-il -sur le ton affligé d’un homme du monde qui déplore des événements -contraires aux bienséances élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du -capitaine Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec lui -depuis des années... - -Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par l’attention et -sa femme qui mangeait un petit gâteau: - ---Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait la voir chaque -semaine. Elle-même le rejoignait le samedi et restait deux jours. -C’était soi-disant pour des affaires, mais le monde avait son opinion -faite et ses voyages à Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des -femmes qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui est -une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la retenir. Cependant -le capitaine se serait lassé. Certains disent que la dame aurait des -dettes, et qu’il a eu peur... - -Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, comme s’il eût -craint que quelqu’un écoutât derrière la porte: - ---Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. Il part -pour Nancy. On raconte que cette malheureuse l’a relancé jusque chez -lui, et qu’il lui a refusé sa porte. C’est vraiment une créature sans -dignité. - ---Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie qui avait le -mépris du monde militaire. Cette petite femme n’a jamais été de mon -goût. J’espère bien que son frère ne la verra plus. - ---Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers sa femme, ne -pensez-vous pas qu’il serait convenable de lui faire comprendre que -nous ne pouvons plus la recevoir? - ---Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous savez bien -qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il faut croire qu’une grande -passion est très absorbante. - -Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé par quelque -allusion. Certaines phrases de sa femme le déconcertaient. Sa -belle-mère, au contraire, fortement établie dans ses opinions, -n’attendait pas d’autres informations pour prendre parti; tout à -fait réveillée maintenant, son tricot repris, elle sautait selon son -habitude d’une idée à l’autre: - ---Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura de mieux à faire, -c’est de rester à la campagne. Tout cela, c’est pour de l’argent. Sa -pauvre mère aurait bien souffert... - ---Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait d’entrer. - -Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir appuyé à -la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, mais se donna l’air de -ne rien savoir: - ---Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il. - -Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son ouvrage et quitta -la pièce majestueusement. Gisèle, les coudes posés sur ses genoux, -paraissait pensive. Son mari, qui avait sommeil, s’excusa de se -retirer. - -Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle lui tendit la -petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux une affinité de père à -fille, profonde, immédiate, plus pénétrante que les paroles. - ---Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement vous -parler d’elle.... - -<tb> - -Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement du troisième -étage, un petit coin moderne avec des meubles achetés rue du -Faubourg-Saint-Honoré, des tentures violet évêque et des coussins de -toutes les couleurs. Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper -Saint-Estèphe qui craignait que sa femme fût critiquée. La plus -haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le voisinage -du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, les meubles anciens. -Quant à la bourgeoisie de vieille souche, qui a moins de brillant -et d’automobiles, elle se contentait de vivre confortablement, avec -sérieux et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, renouvelant -de loin en loin quelque bon tapis ou faisant recouvrir ses canapés -d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, avec ses coussins et les -petites pattes de ses fauteuils, fit beaucoup parler et choqua grand -nombre de ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont -«beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient déclaré tout cela -affreux, et peut-être pas très comme il faut, trouvèrent en rentrant -chez elles leurs meubles plus éteints et éprouvèrent un déplaisir -qu’elles ne s’expliquaient pas. - -Les messieurs, très favorables au contraire, disaient à Gisèle que ce -petit coin lui allait bien. Quand on entrait, il y avait toujours des -revues sur la table, un grand étui plein de cigarettes et un je ne -sais quoi d’intime et d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait -quelque chose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins -jetés, le livre oublié qui restait ouvert. - -Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table -basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des -fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase. - ---... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le -jaune serin. - -Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la -bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe -noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à -l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe. - -Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce -petit coin. - -Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un -peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce -que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces -billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre -en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait, -le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder -mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que -l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut -d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient -sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle -se perdaient ses petits souliers de satin. - -Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes -où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait -lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans -son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque -intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il -montait avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté -une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se -détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de -ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait -que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme -agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son -petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés. - -Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les -connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!» - -Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour. - -Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne -sait que dire et approuva le jaune serin. - -La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui -glissaient sur un fil de soie: - ---Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux. - -Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan comme une -petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle se leva, versa du thé -dans de minuscules tasses de Chine, s’assit de nouveau, se leva encore. - ---Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux roses grenat sur la -cheminée et regretta de ne pas lui avoir envoyé des fleurs. - -Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés de boules de -cuivre, consumait doucement une grosse bûche doublée de braises; -quelques mottes incandescentes se recouvraient lentement de cendres; il -y avait dans l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, de -pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait oublier la vie du -dehors. - -En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes gens un sujet de -conversation, parlé d’un livre, d’un concert qui se préparait, mais -en conservant à toutes ces choses leur caractère qui était pour elle -d’embellir la vie. - -Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis d’Eysines qui avait -des cheveux très noirs sur un masque de Japonais. Il était connu à -Bordeaux pour ses singularités d’esprit: avant même d’avoir passé -son baccalauréat, il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras. -L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan et ne disait -rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux bleu-tendre, l’air réservé -et délicat: il n’avait ni la vigueur ni l’allure ferme des «sportsmen». -Un garçon qui aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme -Saint-Estèphe lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, et -qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une étoffe moderne, -d’un appartement, d’une fleur dans un vase. Il l’admirait, comme -on admire une fois dans sa vie, quand on a vingt ans, des rêveries -flottantes, et un goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer. -Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette figure: quand on -lui parlait, ses yeux s’éclairaient un peu lentement... - ---Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite table, il paraît -que vous allez avoir une bien belle robe, une robe japonaise... - -Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait qu’il avait l’air -un peu farouche: - ---Je ne sais pas s’il réussira. - -Elle disait cela comme si elle pensait: - -«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de robe pour le -distraire, pour lui faire une politesse. Cela ne m’intéressait pas -beaucoup...» - -Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres: - ---Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? Moi, je ne sais -pas. - -Et avec gaieté: - ---Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que nous n’avons jamais -rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon portrait, croyez-vous que ce -serait très cher? Mais je suis sûre qu’il m’enlaidirait. - -Seguey sourit: - ---Les peintres ne pensent jamais à cela. - -La conversation s’anima sur ce sujet de la beauté, trois jeunes gens -réunis autour d’une femme ayant naturellement beaucoup à dire. Gérard, -tout à fait détendu, se sentait presque de la maison... - -Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie disait à son mari -d’une voix impétueuse: - ---Je t’assure que c’est impossible! - -M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel donné à -l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait un peu la tête, en -face d’une glace, pour voir le nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui -aussi, la veille au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand -Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa fille à Seguey; -à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait plus si déraisonnable. - -Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait entre eux au -sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, comme presque toutes les -femmes, cherchait pour Odette un parti brillant, de la fortune, cet -ensemble de conditions sur lequel le monde ne transige pas. Mais son -mari, pour sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une -préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa Maison. - -Il entendit sa femme qui disait: - ---Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il soit ruiné, croira -nous faire un grand honneur. D’ailleurs, à Belle-Rive, il n’était -occupé que de cette petite Dupouy qui n’est pourtant ni belle, ni -riche. Odette aurait bien peu d’amour-propre... - -M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa l’avoir convaincu. -Mais, quand il fut sur le point de partir, son chapeau de soie luisant -à la main, il dit seulement: - ---Je l’inviterai à dîner demain. - - - - -V - - -Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue de camaïeux qui -communiquait avec le salon, Seguey regardait la rade par-dessus les -tilleuls rouilleux que les premières gelées avaient éclaircis. Le -grand paysage du port baignait dans le ciel comme dans une opale. -Des chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur le quai -poisseux, un double courant s’établissait, montant vers la gare et en -descendant; les carrioles des maraîchers roulaient sur le pont. C’était -l’heure où des filles échevelées, en bas roses et violets, traînant -leurs savates, versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans -les cabarets, leur fouet sur l’épaule. - -Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une cravate sombre -sur un col souple, ouvrit une armoire et la referma. Le soleil levé -derrière le coteau montait lentement au-dessus du fleuve. Virginie, -coiffée de son turban orange à grands carreaux bruns, versait une -carafe d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. Le -plateau du déjeuner était posé sur une petite table. Elle tambourina -sur la porte. - ---Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, mais les yeux -profondément enfoncés et l’air fatigué. - -Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les -yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de -crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à -côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement -épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle -saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe -jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent -circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours -prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de -mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles -les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté -des grosses dents blanches. - -Gérard ferma le petit carnet: - ---Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est -pas sûr, mais tu mettras son couvert. - -Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat -de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran. - -Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir -placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la -succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en -retira des notes, et s’absorba dans des calculs. - -Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et -abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut -lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de -lassitude. - -Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé -son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût -dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux -s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût -cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques -jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage -un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée -et souhaitée s’approcher de lui. Son regard parcourut le port, les -paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles -grises. - -Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il -allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au -teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture -impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir, -soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur -les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur -passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un -répit gagné. - -Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant -en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite, -pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux -aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire. -Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et -sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient -d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait -son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles -sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait -double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût -sacrifié. - -Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la -sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les -sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur -leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile, -essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets -d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues -figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier -jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes. -Il y avait cercle, au coin du quai et d’un grand cours, autour de la -grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches -écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers -un brouillard de fièvre. - -A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon -vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût -s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée -qui précèdent une catastrophe. - -Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque, -doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même -place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de -livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait -immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une -cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses -traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne. - -Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table, -marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie -changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être -presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des -taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de -bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui. - -Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et -demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer: -là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train, -les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être, -penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret. - -A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait -du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien -sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile. -Il quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle -s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut -le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de -se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines. - -Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le -posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le -sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore. - -Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut -étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait -sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la -chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais -il ne vit rien. - -<tb> - -Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner. -Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond. -Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses -épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait -engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille. - -La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur -un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de -couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient: - ---Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant. - -L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale. -C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes -claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands -oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi -l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée -d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et -mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme -cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur -jeter son coup d’œil moqueur: - ---Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle -à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir? - -Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune -Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands -négociants: - ---Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez -les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en -automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc... - ---Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que -ce n’est pas de lui que je veux parler... - -Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi -Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi -ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût -consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville -et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il -été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et -ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret -lui échappait... - -Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains: - ---Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus, -je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser; -personne ici ne me comprend... - ---Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu -crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera. - -Elle avait envie de lui dire: - ---Tu n’as plus qu’à te laisser faire. - -Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers -ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était -bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant -jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse -de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande -importance: - ---Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un -homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser -partir pour la Martinique. - -Et, changeant de ton: - ---Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs, -quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers -des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la -peine. Et maintenant, montre-moi tes robes... - -<tb> - -Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été -jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien, -mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails. -La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes -extrêmement solide. - -Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la -fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes -qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles -générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne -doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la -cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules -intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner -des dîners cossus, confortables, avec de grands vins, des foies gras, -et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne -était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des -maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un -des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses -un mot que toute la société avait répété. - -M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux -amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait -volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les -Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui -lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais -et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans -toute la France, venait dans la maison pour la première fois. - -A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière -inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait -de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par -des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et -Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme -court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait -dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue, -maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées -un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la -redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous -forme de souscriptions et de billets de loterie. - -La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et -cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde. -C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que -M. Lafaurie avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute -scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec -ennui ses manches de gaze. - -Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette -dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il -s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait -changé. - ---Suis-je en retard? lui demanda-t-il. - -Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait -une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les -yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté: - -«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.» - -Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude; -maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui -suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une -beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint -avait le rose nacré des coquillages. - -«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un -moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même. - -A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un -dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon, -bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire -attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât -plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey, -un sourire éclaira son visage rond. - -Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge -damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna -les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre -voisin se remplit d’un _Château-Laroze_. M. Butlow, déjà repu et -congestionné, le compara avec _La Mission_; il parla aussi d’une -excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais. - -La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la -question des changes: - ---Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la -chose n’est pas encore faite, elle le sera demain. - -Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette -nouvelle. - -M. Lafaurie paraissait sceptique: - ---La question reste bien discutée. - -Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit -de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance -qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait -de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité. - -Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet. -Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands -du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient -besoin d’être regarnies. - -Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de -Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille -francs un tonneau d’_Yquem_. - ---Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé -jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs! - -Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction. - -Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat -de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient -écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter -lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte -de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un -jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac... - -Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui -triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie, -renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes -après et fut goûtée avec attention: - ---Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être... - ---Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des -ortolans. - -Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et -émiettait du pain grillé: - ---Les médecins sont de grands coupables. - -M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la -conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau -ténor qui débuterait dans _les Huguenots_. - ---Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine! - -Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques -réunissent toute la société, on revenait toujours entendre _la Juive_, -_le Prophète_ et _les Huguenots_. C’était le fonds du répertoire. Les -artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux. - ---Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique. -Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si -ridicules... - -Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une -langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi -bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur. - -Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée -était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa résolution avait été -prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes -racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà -loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point -de départ. - -Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de -cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce -Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de -cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il -lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre -ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était -pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque -coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait -toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide -passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas -de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était -relégué ce soir hors de la vraie vie. - -Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait -longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps -changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: -«Mais allez donc! Qu’attendez-vous?» - -Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les -volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un -peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence -engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas -trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal. - -Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux -de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation -d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à -côté d’Odette... - - - - -VI - - -«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une -voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité, -sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à -travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme -foudroyée. - -Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait -avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les -vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage -gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une -joie étrange et inapaisable. - -Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un -grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir -et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté -des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que -la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux -heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du -souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle -passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se -sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement -farouche de l’amour. - -La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée. -Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait -sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit -un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle -revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du -temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne -que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée. -Son cœur continuait de battre dans un autre cœur. - -Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle -venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement -irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû -douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation -d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, -oubliant d’enlever son chapeau. - -Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir. - -D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de -perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à -sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en -elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé. -Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce -n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte -de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse -qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies -si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop -vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat. - -Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans doute, lui -apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle -ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard -comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et -cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la -chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui -apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une -large sérénité. - -Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit -beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot -de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres -insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans -l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu -fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle -attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu -être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce -mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait -d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle -savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir -et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui -semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir! -Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se -justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de -respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers -événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa -force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent--et -quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime--elle -était sans pitié pour sa propre erreur. - -Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de -l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec -insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait -d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les -siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger... - -Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le quai de -Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne -trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait -passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa -dignité au moins devait lui rester. - -Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls -dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher -à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se -trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur -ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille -demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces -bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure, -dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le -mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de -société: une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait donné -un grand dîner. - -Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point -douloureux: - ---Gérard Seguey y était sans doute? - ---Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui -était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez -les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette. - -<tb> - -Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le -Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs -de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues, -achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus -par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides -grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du -travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les -chaussées à la manière d’une eau presque étale. - -L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans -un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui -était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour -lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le -dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie, -à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été -adressée. - -En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait -là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines -relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles -ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu -se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces -relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au -collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne -comptent pas. - -Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures -simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout -reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune -catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente -sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une -aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et -de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué -un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de -pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas -ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique -du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des -grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les -mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles -de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette -hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel. -Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et -polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que -son cœur viendrait s’y briser. - -Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais, -elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle -pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique -l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et -de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa -situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les -yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider? -N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans -quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois? - -Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son -entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout -reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient -à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe -sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora -son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main. - -Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation -engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée, -le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de -gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier. - -Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et -d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre, -faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme -une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les -préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut -plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de -l’âme. - -Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un -dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle -une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle -l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs -mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des -étrangers. - ---Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui -approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de -jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les -portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout -proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda -profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle -eut honte pour lui et détourna lentement les yeux. - -Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à -servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives, -qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque -toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, -son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur -des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, -luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait -très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la -principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les -restaurants. - -Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans -sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui -n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey -était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle -se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès -était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui -s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses -joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son -bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les -pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe -s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le -sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait -grisée de joie orgueilleuse. - -«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un -détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de -la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa -physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu -forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée -qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir -terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui -s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait -à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux -visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle -eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître -le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et -qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur. - -Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa -tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient -maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien -qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait -à son supplice. - -Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle -avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette -grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se -répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens -dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle -était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait -tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une -beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre -amour. - -Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui -recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait -un recueillement indéfinissable. - -Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de -neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure -il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus. - ---Vous savez, murmura-t-il--et il s’interrompit--vous savez qu’il y a -des choses plus fortes que nous. - -Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne -pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière -inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait. - -A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de -soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies: - ---Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien -partout avec celui qu’on aime. - -Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit. - -Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand elle vit M. -Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les -visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A -peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses -salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers -elle: - ---Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que -je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous -connaissais. - -Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis -Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne -s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie -mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le -voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme -un éclair et sombra en elle. - -Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait -une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout -de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et -digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante; -mais un frisson de désespoir s’élevait en elle: - ---Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié. - -Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir -saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il -rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors -il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea -trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans -l’obscurité. - - - - -VII - - -Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala. - -Cette fois, on ne jouait ni _les Huguenots_ ni _la Favorite_: Une -troupe venue de Paris devait chanter _Orphée_. Seguey, qui arrivait -un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de -voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches -solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes -filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de -dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on -apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées -très haut. - -Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple. -Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la -veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était -passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des -centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement, -depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite -sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se -refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes, -après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût -l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au -plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun -regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer -les yeux. - -La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique, -au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté -du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un -mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait -deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte -hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans -la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des -loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le -corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas -encore arrivés. - -Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent -au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de -ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence -d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce -grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût -élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette -présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des -associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume -des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation. - -Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une -part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers -elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais -que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces -sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude -particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être -demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette -chose qui n’était pas tout à fait vaincue, son remords, un fond de -sentiments confus et intraduisibles. - -Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que -des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste -grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face -son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle -qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur -ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui -pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère, -cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit -l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait -vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le -désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la -laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée, -entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui -maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle -avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de -son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la -foi inutile et les hommes lâches! - -C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce -qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il -avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt. -Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait -dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait. - -Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur -de lui-même--peur de ces surprises sentimentales dont les siens -étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se -représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé -à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie -médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant -la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir -toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme -ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il -pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue -ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée -à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux! - -Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre -s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement, -avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le -couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante -claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la -loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé. - -La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante -de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils -débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout -près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de -Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées -compactes de têtes avides. - -Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des -bustes de femmes se détachaient. - -Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le -bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour -parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été -chercher un programme. - -Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt. - -L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans -la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand -drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se -succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, -prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, -exhalait la plainte immortelle: - ---Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la -dernière note comme dans la mort même. - ---C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu _Orphée_. -Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de -Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner -plusieurs têtes. - -Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond -de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la -douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu -déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait -éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant -Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix -violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un -chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la -femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une -ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand -chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée -peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui -aussi était entraîné au delà des choses possibles. - -Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les -hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, -réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en -manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait -d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. -De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées -de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles. -Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or -cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil -abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation -quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à -côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux -bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle. - -M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était -rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des -fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, -triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de -son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, -subissait les présentations. - -Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges -sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait -le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa -propriété. - -Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean: - ---Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison? - -On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, -avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très -entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très -grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie -rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se -ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était -sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu -qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre -où personne n’oserait plus aller les chercher. - -La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la -foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était -répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui -ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, -où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des -devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une -lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération -venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme -des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le -recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait -ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de -l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus -l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce -rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est -avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus -pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du -monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt -à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les -amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était -étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant -d’autres sensations. - -L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les -tourments de l’enfer et Orphée exhaler _le Chant de l’amour_. Tout -ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte -en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient -refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune -femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des -feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel -des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. -Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune -prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant -dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la -pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres. - ---C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la -forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui -semble porté par des souffles d’aube. - -Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son -épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui -avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose -vif--la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles--sur -laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure -auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui -avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre -goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi -était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre -le chant de triomphe: _Il est vainqueur, il est vainqueur_, une -substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des -secrètes délices de sa victoire. - -A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans -cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et -barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon -mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux? - -Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement -le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du -peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière -qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de -ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il -n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été -parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de -son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration -qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, -en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans -des conditions plus défavorables: - ---Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher? - -Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que -la proposition lui parût un peu singulière. - -Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, -eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte -d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu -au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros -souliers à lacets, n’eut garde d’insister. - -Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’_Orphée_ -l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en -même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions: - ---Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les -mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et -l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien. - -Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient -mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, -n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort -de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est -indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans -son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne -veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes. - -Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. -Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau: - ---Voilà ce qu’_ils_ aiment! - -La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, -éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante: - ---Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. -Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes -s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la -vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont -impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, -un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle -pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle -est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en -lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe -de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. -Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le -droit... - -Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il -avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une -lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait -cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie -du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. -Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait -respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette -atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il -saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui -aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui -conquiert lentement les yeux et les cœurs. - -Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de -lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à -une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre -qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche, -parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles -ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire; -sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être. - -L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers -l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à -cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était -pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications -d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient -interminables. - -Pourtant, quand éclata le fameux air: _J’ai perdu mon Eurydice_, son -âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il -disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au -monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot -d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée. - -Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho -immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de -douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art, -dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires -d’où l’âme tombe avec le rideau. - -Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du -départ. - -Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et -les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta -derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un -groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa... - -Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de -soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec -cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise. - - - - -VIII - - -L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de -l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux -de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur -laquelle blanchissaient des crêtes d’écume. - -Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la -maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies -les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient -d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des -boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des -tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la -cuisine une tache grise en forme d’île. - -Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse -cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en -tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un -bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en -bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait -enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle, -regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le -vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme -le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y -étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en -se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le -vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé -ses moustaches. - -Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes -blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées -vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise, -tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites -et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait -été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié -du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut -degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux -ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les -courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires -difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas. - -Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu -simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation -était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les -autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre -et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle -comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se -débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée. - -Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés: - ---Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion -innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour -aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours -nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons -de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur -toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne -nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous -les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé -cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne -soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus -périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant -la guerre. - -Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse: - ---Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une -démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu. -Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous -voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé -personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est -entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi. - -Il avait tourné vers elle un regard anxieux: - ---Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends -tellement que c’était blessant... - -Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux -blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture -profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles -lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans -l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait -pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle -s’apaisait et se rassurait. - -Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la -campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni -les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé -longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. -L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était -pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un -désir qu’il ne savait comment exprimer. - -Il paraissait connaître les difficultés de sa vie: - ---Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est -difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter; -être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les -yeux sur les abus, sur les négligences. - -Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le -secourir, puis avait pris le parti de dire: - ---Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse. - -Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée, -qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté. - -Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle -sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la -courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle -aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle -aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire -qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle -une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de -vie et les espérances. - -Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés -d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et -une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement -dépouillé de feuilles. - -Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager. -C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de -fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers. -Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une -plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un -absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers, -ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui -venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec -et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse -paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant -tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui -disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne -lui reprochait. Paule finit par élever la voix: - ---Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc? - -Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait -pour faire des trous: - ---Il y a que quelqu’un me traite de «feignant». - -Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par -la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait: - ---Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais -voir. - -Paule s’efforçait de le calmer: - ---Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester -tranquille. Personne ne commande ici que moi. - -Il éclata: - ---Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas -jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de -l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas -dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau. - -Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur -le port: - ---Il y en a _un_ là qui vous veut du mal. Il s’en cache pas. -Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était -tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en -plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait -dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est -pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens -qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir... - -Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais -troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était -jaloux: - ---Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les -autres. - -Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents. -C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on -voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille -cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la -plate-bande. - -Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa -tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les -pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée, -pensait aux avertissements qu’elle avait reçus: - -«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même -pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise, -quelqu’un de sérieux et qui en impose...» - -Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait -le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle -n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui -paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne -savait pas. - -La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait -été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses, -impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et -encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu -enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait -faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le -foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé -dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle -pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement -encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il -était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par -des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse -plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit -s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés... - -Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un -grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine -où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant -sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps. -L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux -jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans, -sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation -presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère -voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait -voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer -partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus -elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune -fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par -vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage. - -<tb> - -Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait un tramway -qui la conduisait au centre de Bordeaux. La pluie avait cessé, et les -tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures -d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie -coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles, -pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante -odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la -veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes, -brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un -chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles, -au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût -dit un oiseau des îles. - -Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea -une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux -travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son -rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à -ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la -terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins. -Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût -appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride, -dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne -voulait plus revoir lui était pénible! - -Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit bar et la -devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce qu’elle cherchait: une -agence de vente et de location. Elle en avait souvent vu le nom dans -les annonces des journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une -idée vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte en couleur -jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, une répugnance -l’envahissait. Cette maison lépreuse et louche lui paraissait un -mauvais lieu. Elle hésitait à y pénétrer. - -Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue assez négligée, -lisaient de petites affiches manuscrites fixées sur les murs: d’un -côté, les appartements à louer; de l’autre, les maisons et les terres à -vendre. Son cœur se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine -serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori. - -Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement affable et souriant -vint au devant d’elle. - ---C’est à M. Nèche que je veux parler. - ---Mon fils sera à vous dans quelques instants. - -Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un petit salon -séparé du vestibule par une boiserie. On entendit quelques éclats de -voix, puis la porte s’ouvrit devant un laitier en blouse bleue, dont -la carriole était arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun, -basané, le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière lui: -une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer d’assez beaux -effets. Il fit signe à Paule que c’était son tour. - -Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions de la gorge -qui hachaient ses mots. Il s’était assis en face d’elle, de l’autre -côté d’un bureau crasseux chargé de papiers. Un papillon de gaz -grésillait sur eux. - -Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. Il parla de -ventes qu’il avait faites: un château historique, le mois précédent, -avec un mobilier que les antiquaires de Paris s’étaient disputé. - -Elle l’interrompit: - ---Mais je ne veux pas vendre mes meubles. - -Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. Il -employait la réclame sous toutes les formes: affiches et journaux. -Puis, rapidement, il interrogea... La situation? Le nombre d’hectares? -Près de Bordeaux, il serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée -dépeçait déjà toute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très -vite. - -Enfin, résumant: - ---Vous allez d’abord me donner une option. - -Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux largement cernés -d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par cette option, elle s’engageait -à ne vendre que par son intermédiaire, aux conditions qu’ils allaient -fixer. Il ouvrit le tiroir du bureau et prit une feuille. - -Elle eut l’impression que les événements se précipitaient avec trop de -rapidité. Au moment d’être emportée par eux, elle tenta de se ressaisir: - ---Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai... - -Il lui mettait la plume dans la main: - ---Cela n’a aucune importance; un simple arrangement entre vous et moi. - -Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la porte fermée, -voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté supérieure à la sienne -l’étranglait déjà. - -De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, il lui montrait -la place de la signature: - ---Là... sur la droite. - -Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même une attitude de -résistance venait de monter, qui ne modifiait pas encore sa résolution, -mais transformait progressivement ses yeux, son visage, en durcissait -la pâleur douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa -personne semblait opposer un refus formel: - ---J’aime mieux réfléchir. - -Il redevint instantanément déférent et souple: - ---C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai le papier tout -prêt. - -Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, craignant -de voir s’introduire dans ses affaires cet homme inconnu dont elle -devinait maintenant qu’il pouvait être redoutable. Cette inquiétude -lui paraissait si horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite -un moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé à la -boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait déjà: - ---Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le pays, je mettrai de -grands tableaux peints sur le bord des routes. - ---Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore décidée. - -Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et les choses -sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte -du compartiment, regardant passer l’armée noire des vignes, les -propriétés qui lui étaient familières depuis si longtemps. Les grandes -usines aussi défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent -les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De l’autre -côté du fleuve, derrière une exquise maison du dix-huitième siècle, -se profilait la silhouette d’un hall immense. Partout la puissance -de l’argent, énorme, écrasante. Les souvenirs, l’âme anéantis! En -serait-il de même chez elle? - -Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient entraînée. Le regret -lui venait, puisqu’elle voulait vendre, de ne pas s’être plutôt confiée -à quelqu’un de sa famille ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue: -il lui avait paru plus facile de s’adresser à des étrangers. - -Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village -à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle -venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait -en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les -manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la -salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les -yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet, -et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande -forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours -ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la -contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont -tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute -à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on -d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente -serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats -du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait; -elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques, -qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour -tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils -continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé. - -Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés -sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en -loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce -village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente, -était _son village_, le seul en France, le seul au monde, où elle fût -connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient -soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante -de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer -qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la -fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte -des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait -au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes -de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais -soupçonnées. - -Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de -Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant -sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit -Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la -balustrade vermoulue qui bordait la route: - ---Non, dit-elle, il ne va pas mieux,--et elle indiquait d’un geste la -chambre de son fils, au premier étage,--je lui ai apporté un nouveau -remède. - -La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de -détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette -maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour! - -Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau -de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans -un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans -son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons -vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant. - -Puis, brusquement: - ---Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est -toujours deux ans que j’ai gagnés. - -Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et -mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne -mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier -sou. - -Des reproches s’éveillaient en elle: - -«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa -grande maison blanche?» - -<tb> - -Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand -Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de -l’hospice. - -Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments -apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique, -et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui -dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin -balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les -dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait -d’une vie régulière et organisée. - -Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la -taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les -marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma -entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges. - -Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la -tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux -arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe -inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur -chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré -à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu, -qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis -dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité. -Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant -assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de -l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon. - -Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe -blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières -baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une -chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat -domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont -sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui -poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes, -en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris, -ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de -douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent -est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus. -Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau -noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises. - -Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression -tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré -leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses: -les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur -des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue -d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que -de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours -accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité -de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans -s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir -l’éternel miracle de la charité. - -Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se -desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait -au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson -mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel, -elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût -méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie -d’amour. - -«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas -assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas -que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière -peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre? - -Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile, -l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta -maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé -d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la -colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix. - -C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et -un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait -à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la -semaine et donnant des explications: - ---Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si -facile d’aller au ciel. - -La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche, -il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était -simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait -jamais demandé qu’un acte de foi... - -«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.» - -Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens -qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis -sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle -était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa -famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant -et indestructible. - -Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans -l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant -les murs s’étendait jusqu’à son domaine. - -Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval, -à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres. -Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui -fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce -rêve du bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en -arrière, recommencer... - -<tb> - ---Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main -grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien -extraordinaire! - -Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu -de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son -déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du -pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était -pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs -faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la -main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien -coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on -de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons -offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires. - -Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un -petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M. -Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait -s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine. -La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui -rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse. - -Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis, -la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour -que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de -cet homme augmentait ses craintes: - ---Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien. -C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu -quelque chose. - -Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu -connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il -releva la tête et regarda Paule avec insistance: - ---Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que -j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je -suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous -avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le -voudrait... - -Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la -tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne -pouvait désormais suffire. - -Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et -présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil, -réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à -l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire, -penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire, -paraissait jeter sur la vie un regard désabusé. - -Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but: - ---Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que -vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille -n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais -il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à -peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a -mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible -de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes, -bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements -mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs -impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi, -voyez Gérard Seguey.... - -Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux graves. Mais -il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel: - ---Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes -considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est -offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il -ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière -inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait -été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce -qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération -et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez -su sans doute l’histoire de sa sœur? - ---Non, dit-elle, je n’ai rien su... - -C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements -dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle -étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en -effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils -toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé -et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se -déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna -de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre, -pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis. -Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la -force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux, -ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait -bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que -Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être -pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde. -Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette -pensée, ne pouvant accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de -le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment. - -M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de -son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais -dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine. - -Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée: - ---Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible? - -Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond -de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée! - -Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux, -trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien -appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui -qui devait tout justifier: - ---J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé! - -La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses -pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que -les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de -souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de -l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues -dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient -implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion -inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est -purifiée: - -«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?» - -M. Peyragay soudain tourna court: - ---Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à vous marier. Vous -trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître. -Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre. - -Quand il avait dit: celui-là _vous aime_, elle s’était un peu reculée, -pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais -peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui -disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas -la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son -amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous -ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il -venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une -reconnaissance qui changeait son cœur. - -Le feu s’éteignait, elle se leva: - ---Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit -immédiatement. - -Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de -lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir. -L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de -roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris. -Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était -une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre. - -Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux -blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie -l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé -son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait -n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas -tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle, -c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien; -les conditions de leur vie s’étaient dressées pour les séparer et son -cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et -aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir -de femme avait succombé. - -Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir -gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même, -cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey, -riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait -disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il -n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit -de toutes les forces du monde, il aurait pu être. - -Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa -vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte -qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait -dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de -s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si -vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa -maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines, -rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé. - -Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable, -ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M. -Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée -dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous -en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela, -elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui -l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de -cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée. - -Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspectives -paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait le charme, -l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment douces de la tendresse -et de la pitié. La vie avait déchiré ce tissu brillant et impalpable, -écrasé les fleurs. Ce qu’elle voyait dans son avenir, c’était le foyer -pour lequel il faut être deux, et cette dignité de la femme qui est -pour le cœur un premier repos. - -Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une petite lampe -dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux. - -Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa bouche sur sa main à la -place qu’un soir il avait baisée. - -Le Casin, juillet 1921-janvier 1922. - - - FIN - - - PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE.--29040. - - * * * * * - - EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE - - ROMANS - - -Jean BALDE - -La Vigne et la Maison. - - -Maurice BARRÈS - -de l’Académie française - -La Colline inspirée. -Du Sang, de la Volupté et de la Mort. -Le Jardin de Bérénice. -Amori et Dolori sacrum. -Colette Baudoche. - - -Henry BORDEAUX - -de l’Académie française - -La Résurrection de la chair. -La Chair et l’Esprit. -La Maison morte. -Le Fantôme de la rue Michel-Ange. - - -Paul BOURGET - -de l’Académie française - -Un Drame dans le monde. -Le Démon de midi. _2 vol._ -Le Disciple.--Un Divorce. -L’Emigré.--L’Étape _2 vol._ -Mensonges.--Némésis. -Le Sens de la mort.--Lazarine. - - -Gaston CHÉRAU - -Valentine Pacquault. _2 vol._ - - -Th. DOSTOÏEVSKY - -Le Crime et le Châtiment. -Les Frères Karamazov.--L’Idiot. _2 vol._ -Souvenirs de la Maison des Morts. -Les Possédés. _2 vol._ - - -Jean DUFOURT - -Sur la route de lumière.--Marielle. -Grâce ou la chatte sauvage. - - -André DUMAS - -*Ma petite Yvette, _roman_. - - -Eugène FROMENTIN - -Dominique. - - -J.-K. HUYSMANS - -La Cathédrale.--Là-bas.--L’Oblat. -Les Foules de Lourdes.--En route. - - -Edmond JALOUX - -Le reste est silence. - - -Francis JAMMES - -Le Livre de saint Joseph. - I. De l’âge divin à l’âge ingrat. -II. L’Amour, les Muses et la Chasse. - - -Henri LAVEDAN - -Irène Olette.--Gaudias. _2 vol._ - - -Maurice LE GLAY - -Le Chat aux oreilles percées. _Roman marocain._ - - -Charles LE GOFFIC - -L’Abbesse de Guérande. -L’Illustre Bobinet. - - -LÉVIS MIREPOIX - -Le Seigneur inconnu. - - -Pierre LHANDE - -Les Mouettes.--Lhuis. -Les Mémoires d’un écureuil. - - -André LICHTENBERGER - -Le Cœur est le même.--Biche. -Juste Lobel, Alsacien. - - -Ernest PÉROCHON - -Nêne. (_Prix Goncourt 1920._) -Les Creux-de-Maisons. -Le Chemin de plaine. -La Parcelle 32. - - -PRAVIEUX - -*Le Vicaire et le Romancier, _roman_. - - -Elissa RHAÏS - -Les Juifs.--Saâda la Marocaine. -La Fille des Pachas. - - -Isabelle SANDY - -L’Heure folle. - - -Yvonne SCHULTZ - -Les Nuits de fer. - - -J. et J. THARAUD - -La Randonnée de Samba Diouf. -La Tragédie de Ravaillac. - - -Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ - -Jean dAgrève.--Le Maître de la mer. -Les Morts qui parlent. - - - PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.--29940-11-18. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIGNE ET LA MAISON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68510-0.zip b/old/68510-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a1b83a9..0000000 --- a/old/68510-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68510-h.zip b/old/68510-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 1819b7e..0000000 --- a/old/68510-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68510-h/68510-h.htm b/old/68510-h/68510-h.htm deleted file mode 100644 index 68ca2f9..0000000 --- a/old/68510-h/68510-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10283 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La vigne -et la maison, par Jean Balde. -</title> -<style> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.big {font-size: 130%;} - -.blk {page-break-before:always;page-break-after:always; -margin:1em auto;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;letter-spacing:.1em;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:normal;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both; -font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} - -.pdd {padding-left:1em;text-indent:-1em;} - -.rt {margin-left:60%;} - -.rtb {text-align:right;vertical-align:bottom;} - -small {font-size: 70%;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - -table {margin:2% auto;border:none;} - -td {padding-top:.15em;} - -th {padding-top:.5em;padding-bottom:.25em;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;margin-left:50%;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i1 {display: block; margin-left: .45em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.tbl {border:2px solid gray;page-break-before:always; -page-break-after:always;text-align:center; -padding:.5em;margin:1em auto;max-width:25em; -text-indent:0%;} -</style> - </head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La vigne et la maison</span>, by Jean Balde</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La vigne et la maison</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Balde</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: July 12, 2022 [eBook #68510]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA VIGNE ET LA MAISON</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<p class="tbl"> - -<a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a>: -<a href="#I-a">I, </a> -<a href="#II-a">II, </a> -<a href="#III-a">III, </a> -<a href="#IV-a">IV, </a> -<a href="#V-a">V, </a> -<a href="#VI-a">VI, </a> -<a href="#VII-a">VII, </a> -<a href="#VIII-a">VIII, </a> -<a href="#IX-a">IX, </a> -<a href="#X-a">X, </a> -<a href="#XI-a">XI, </a> -<a href="#XII-a">XII, </a> -<a href="#XIII-a">XIII, </a> -<a href="#XIV-a">XIV. </a><br /><br /> -<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE: </a> -<a href="#I-b">I, </a> -<a href="#II-b">II, </a> -<a href="#III-b">III, </a> -<a href="#IV-b">IV, </a> -<a href="#V-b">V, </a> -<a href="#VI-b">VI, </a> -<a href="#VII-b">VII, </a> -<a href="#VIII-b">VIII.</a> -</p> - -<p class="c"> -<i>Il a été tiré de cet ouvrage -12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron,<br /> -numérotés de 1 à 12.</i> -</p> - -<div class="blk"> -<p class="c"><span class="big">LA VIGNE ET LA MAISON</span></p> - -<hr /> - -<p class="c">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - -<table> - -<tr><td class="pdd"><b>Les Ébauches.</b> Roman.</td><td class="rtb"> Un vol. in-16.</td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c">(<i>Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911.</i>)</td></tr> - -<tr><td class="pdd"><b>Madame de Girardin.</b> Textes choisis et commentés, Bibliothèque française. </td><td class="rtb"> Un vol. in-16.</td></tr> - -<tr><td class="pdd"><b>Mausolées.</b> Poésies. </td><td class="rtb"> Un vol. in-16.</td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c">(<i>Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses.</i>)</td></tr> - -<tr><td class="pdd"><b>Les Liens.</b> Roman. </td><td class="rtb"> Un vol. in-16.</td></tr> - -<tr><th colspan="2"><span class="smcap">Chez Sansot</span>, éditeurs. Paris, 1908.</th></tr> - -<tr><td class="pdd"><b>Ames d’artistes.</b> Poésies. </td><td class="rtb"> Un vol. in-16.</td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c">(<i>Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses.</i>)</td></tr> - -</table> - -</div> - -<p class="c">Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922.</p> - -<div class="blk"> -<hr /> - -<p class="c">JEAN BALDE<br /><br /> -——</p> - -<h1>LA VIGNE<br /> -<small>ET</small><br /> -LA MAISON</h1> - -<p class="c">ROMAN<br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="100" -alt=""/><br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -LIBRAIRIE PLON<br /> -PLON-NOURRIT <small>ET</small> Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br /> -<small> -8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ<br /> -—<br /> -<i>Tous droits réservés</i><br /></small></p> -</div> - -<p class="c"><small>Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.<br /> -<br /> -Droits de reproduction et de traduction<br /> -réservés pour tous pays.<br /></small> -</p> - -<hr /> - -<div class="blk"> -<p class="c"> -<i>A MON PÈRE ET A MA MÈRE,</i><br /> -<br /> -<i>en notre Casin,<br /><br /> -ce livre est dédié.</i><br /> -</p> - -<p class="rt"> -J. B.</p> -</div> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h1>LA VIGNE ET LA MAISON</h1> - -<hr /> - -<h2><a id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,<br /></span> -<span class="i0">Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i1">(<span class="smcap">Lamartine</span>, <i>la Vigne et la Maison</i>.)<br /></span> -</div></div> -</div> - -<h3><a id="I-a"></a>I</h3> - -<p>Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. -Ses robes noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, -flottaient autour d’elle. Quand elle descendait la -rue du village, allant à la gare pour prendre le train, des -regards curieux ou compatissants traversaient les vitres. -Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût -commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne -lui donnât pas l’ordre de rester chez elle et prédisaient -qu’elle tomberait morte sur la grand’route; d’autres -ressassaient que sa fille ne paraissait s’inquiéter de rien.</p> - -<p>Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du -dépérissement de la pauvre femme, créait une opposition -dont les esprits chagrins se sentaient choqués. On -ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de ses vingt et -un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les convenances -eussent exigé que cette lumière fût atténuée, -filtrée avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur -la malade et sur elle-même. On eût aimé l’encourager. Les<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> -événements qui se préparaient ne vont pas habituellement -sans un prélude d’attendrissement et de bavardage, -dont certaines personnes se trouvaient frustrées.</p> - -<p>Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère -s’éteignit enfin. La famille, prévenue trop tard, arriva -à grand’peine pour l’enterrement: un groupe mécontent -d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous les -coins du département. Chacun trouvait quelque chose -à redire dans la lettre qu’il avait reçue. Le temps était -maussade. Il y avait dans le ciel d’avril un grand mouvement -de nuées grises qui par moments se fondaient en -pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations -traînait une eau rouge.</p> - -<p>Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot -pesant d’un lourd cheval noir, Paule avait écarté ses -voiles de crêpe. La voiture descendit la pente raide du -coteau. Elle tourna dans le village adossé au flanc du -rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune -fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait—une -grosse maison de maître, carrée, en belle -pierre, entourée d’arbres et de bâtiments d’exploitation. -Elle se détachait sur le gris du ciel.</p> - -<p>Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de -larmes. Qu’elle était vide, cette demeure, et grande, et -muette! Il y avait là toute la solitude. Mais elle avait -pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer, les portes -fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras, -comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât -vraiment et pût la comprendre!</p> - -<p>Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux -peints en couleur brune, un déjeuner improvisé. On -parla de la cérémonie, du curé, des chants. Les dames -donnèrent des détails sur le voyage qu’elles avaient dû -faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> -à repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la -jeune fille. La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, -était pleine du sentiment de son importance. -Son désir de tout décider par elle-même éclata enfin: ce -fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait de -prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console -aux pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait -placée entre deux fenêtres; quand elle se retourna, -une impression de tristesse se répandit qui fut absorbée -par les choses seules:</p> - -<p>—Ce que je compte faire, mais rester ici...</p> - -<p>Le salon carré était sombre, les volets ayant été -presque fermés comme il est d’usage quand la mort est -dans la maison ou vient d’en sortir. Tous les regards -furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande, élancée, -flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée -du double anneau royal de ses tresses, elle était tout -enveloppée des ombres que le malheur prête à la jeunesse.</p> - -<p>Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. -Ses cheveux châtains qui s’ensoleillaient au grand jour -paraissaient éteints; leur coiffure extrêmement simple -entourait un visage rond, un peu aplati, creusé par les -larmes; la bouche forte avait une expression de bonté -meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait -de trois quarts les lignes robustes de son cou nu, -d’un blanc admirable, et qui empruntait à ce grand deuil -une beauté de mélancolie.</p> - -<p>—Où voulez-vous que j’aille vivre?</p> - -<p>Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du -fond de son âme. Il n’en fallut pas davantage pour -ouvrir la discussion qui se préparait. Les lamentations -alternaient avec les conseils: elle ne pouvait pas demeurer -seule dans cette maison. Que penserait-on? Que -dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alar<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span>mait, -partagée entre le désir de ne rien changer à sa -propre vie et l’inquiétude d’être critiquée. Elle craignait -qu’on lui reprochât de laisser sa nièce abandonnée -à elle-même:</p> - -<p>—Ce ne serait pas du tout convenable.</p> - -<p>Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la -jeune fille qui ne bougeait pas, puis vers son mari:</p> - -<p>—Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!</p> - -<p>Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.</p> - -<p>Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. -La prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait -ridicule et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment -et de la révolte. Qui donc, parmi ceux qui se -trouvaient là, lui avait jamais montré une affection vraie? -Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés de la -dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses -scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.</p> - -<p>Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait -l’approbation, parla des affaires. C’était un homme -de cinquante ans, fort, coloré, le poil déjà blanc, qui -appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de campagnard. -Il lâcha lentement de lourdes paroles:</p> - -<p>—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. -Tu es trop jeune. Tu seras volée. Les propriétés, c’est -une grosse charge pour une femme. Ta pauvre mère aurait -fini par se ruiner.</p> - -<p>Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, -cachant ses sentiments véritables sous une apparence -de tranquillité. De quoi s’inquiétait-on? Elle ne demandait -qu’à rester chez elle. Les affaires, il y avait longtemps -qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au courant -de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât -encore de bouleverser sa façon de vivre. Une -dame de compagnie, qu’en ferait-elle à la campagne? Elle<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> -en serait bientôt réduite à lui chercher des distractions.</p> - -<p>Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et -de réticences. C’était une femme petite et grasse, dodue, -boursouflée, avec un visage insignifiant noyé dans la -graisse. Elle avait été de bonne heure informe, sans -taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité -était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour -l’accepter ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives -pour se modérer, essayant d’un régime, de légumes -frais, mais toujours prête aux concessions, s’accordant -un plat défendu ou un dîner fin. Une femme -sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, -incapable d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion -congestionnait sa face bouffie; son double menton -ressortait sur un col trop haut qui ne lui permettait pas -de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait, confortablement -installée, dans une bergère profonde et basse, -qu’une jeune fille a besoin d’être conseillée.</p> - -<p>Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme -desséchée par les figures de componction qui tournaient -vers elle des yeux scrutateurs. De quoi sa tante se mêlait-elle? -Pouvait-elle parler de sagesse et d’expérience, elle -dont la vie gravitait autour de la table, et dont la conversation -s’engraissait des commérages de l’office? Quel -rapport y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et -ses jeunes énergies vaillantes?</p> - -<p>Après une averse qui avait longuement battu les volets, -le ciel avait dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques -fils de lumière traversèrent les rideaux empesés de mousseline -blanche, relevés par des embrasses sur de gros -champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres. -Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, -suspendus aux boiseries par des cordons verts, -présidaient cette scène où des sentiments si divers<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> -étaient comprimés; le demi-cercle formé par les robes -noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un -grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait -de ce concile lui semblait immense.</p> - -<p>Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait -et venait, entre les colonnes d’une pendule qui figurait -un petit temple en bronze doré. Les regards se tournaient -vers le cadran à la dérobée.</p> - -<p>L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand -remue-ménage. Chacun ne parut plus occupé que de -trouver ses gants ou son parapluie. Le ton changea, -comme si la famille avait eu conscience que son rôle -était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle -pourrait dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses -qu’elle avait prédites. Un peu de précipitation -abrégea les derniers attendrissements:</p> - -<p>—Allons, du courage!</p> - -<p>L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée -boueuse que bordaient le chai et les écuries.</p> - -<p>Paule resta un moment debout dans l’embrasure de -la porte. La vue de la campagne verte la rafraîchissait. -Le jardin était détrempé et quelques branches de bois -mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur lesquelles -un rouleau de pierre et une herse avaient été -abandonnés. A travers la grille du portail, elle apercevait -la coulée du fleuve et l’autre rive profilée sur les tons -ardoisés du ciel. Tout paraissait indifférent. Elle était -chez elle. Il n’y avait pas de dangers à craindre. Personne -ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses resteraient pareilles -à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa mère -les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir -la pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte -en elle d’autres conséquences que le vide, les larmes, -le trou béant du premier jour?<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p> - -<h3><a id="II-a"></a>II</h3> - -<p>La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait -par un portail en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie -en barreaux de fer, au bout d’un chemin de propriété, -donnait sur la route. C’était par là que les voitures -entraient et sortaient; les roues y creusaient -l’hiver de profondes ornières que l’on remplissait de -tuiles cassées.</p> - -<p>La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un -air de tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus -du rez-de-chaussée. Le jardin, humide, étouffé d’arbres, -était séparé du chemin de halage par une haie d’aubépine. -Il y avait un décrottoir à côté de la porte, des -sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais -temps, aucune précaution n’empêchait l’entrée de la -terrible boue que les pas transportaient dans toutes les -pièces.</p> - -<p>De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. -Elle s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». -Les coteaux bleuâtres qui dessinent la rive droite de la -Garonne s’abaissaient en face du domaine. Leurs pentes -cultivées formaient un vallon, au fond duquel coulait -la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux -moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village -aux toits roses et violets s’était niché dans cette ouverture -parmi les feuillages; ses petites maisons se superposaient -au bas du rocher.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p> - -<p>Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment -neuf, à demi caché dans un parc touffu, d’où jaillissait -un clocher pointu. Les gens du pays l’appelaient -<i>la Chapelle</i>. Au-dessus du porche était une horloge qui -réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre; -ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par -un au fond des cuisines et dans les vignobles.</p> - -<p>Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, -c’était <i>le Château</i>: une construction de style Henri IV -qui tournait de ce côté une façade terminée par deux -gros pavillons carrés. Les arbres dissimulaient les grandes -terrasses, des pièces d’eau, un ensemble presque royal.</p> - -<p>Il y avait aussi <i>le bourg</i> en haut de la vallée, invisible -dans un repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. -La possession de l’église paroissiale, qui était pour lui -comme un centre de résistance, le défendait de l’oubli -total. Les gens «du haut», toujours en conflit avec ceux -«du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs -romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait -vers la gare, le mouvement et l’activité.</p> - -<p>Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus -de la ligne du chemin de fer. Les trains ne montaient -et redescendaient que trois fois par jour. La campagne -souriante les voyait passer. Avril remplissait les petits -jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient -les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les -haies.</p> - -<p>Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant -une semaine, elle éprouva de la répugnance à franchir -le seuil de sa maison. La grande lumière la blessait -de sensations aiguës: il lui semblait qu’au dehors vivait -un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête, elle -se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.</p> - -<p>Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> -et presque farouche. Elle la revoyait, au fond de sa -chambre, abattant le tablier du secrétaire en bois de -noyer, et reprenant la besogne ingrate des comptes et -des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée, -de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent -sur elles un poids trop lourd et redoutent de ne le -pouvoir porter jusqu’au bout. Dépositaire des biens de sa -fille, elle avait eu de sa responsabilité un souci qui l’avait -minée.</p> - -<p>Presque chaque jour, Paule lui disait:</p> - -<p>—Ma pauvre maman, vous exagérez!</p> - -<p>Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction -de toute sa personne comme si elle se trouvait attaquée, -blessée par la pire des injustices:</p> - -<p>—Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!</p> - -<p>Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang -de sa chair, la pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature -desséchée, blanchie, qui semblait toujours égrener -un chapelet d’incertitudes. Sa vie, profondément ancrée -dans les tracas de chaque jour, était en même temps -troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante -à bien diriger et destinée à être trompée. Cette -disposition provoquait en Paule des sentiments tout à -fait contraires; et maintenant que le souvenir était sans -cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles, la figure -à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait -en elle.</p> - -<p>Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! -Depuis la mort de son père, leur intimité s’était -resserrée, leurs vies confondues, annihilant tout ce qui -eût été banal et superficiel. Elles s’étaient aimées comme -on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où les peines -mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule -n’avait pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> -avait été élevée aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi -parce que leur commune tendresse lui avait suffi. Cette -mort, qu’elle n’avait pas vu venir, lui paraissait une -trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle pas -su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant -la vie continuait, indifférente à son absence, comme -dans le passé à ses tourments et à ses scrupules.</p> - -<p>Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos -blanc des bœufs aller et venir dans son vignoble. Les -gelées, dont la crainte arrachait de son lit Mme Dupouy -plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de dégâts sensibles. -De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées -de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne -de couronnes immaculées.</p> - -<p>Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, -le long de la route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient -dans leur ordre immuable, comme chez tous -les autres propriétaires de ces terres grasses, dont elle -apercevait les maisons blanches et délicates dans les -parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. -Cette campagne girondine cultivée comme un jardin -était lustrée par l’air du printemps. Sur les coteaux poudreux -d’ombres violettes pointaient les clochers.</p> - -<p>Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère -de sécurité.</p> - -<p>Elle pensait avec une irritation un peu méprisante -aux mots de son oncle:</p> - -<p>—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!</p> - -<p>Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait -une rancune qui n’était au fond qu’un amour trompé: -ils avaient déçu ce désir d’entente, d’union familiale que -sa mère et elle avaient dans le cœur; toutes les choses, -les plus belles même, les plus attachantes, se présentaient -à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasse<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>ries. -«Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait -voulu mettre en ordre les armoires, regardé partout, -critiqué. Elle reprochait à maman de ne pas s’occuper -assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût servi -à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, -m’aurait fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être -tourmentée par des gens qui ne m’aiment pas?»</p> - -<p>Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le -va-et-vient des paysans jetait des nouvelles. Quand elle -descendait, elle trouvait des gens attablés; la cuisinière, -Louisa, remplissait les verres.</p> - -<p>Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire -bienveillant et mélancolique. Elle avait cette délicatesse -qui ne veut pas voir ce qui est donné et ceux qui reçoivent. -Un jour pourtant, elle se sentit un peu soucieuse:</p> - -<p>—Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?</p> - -<p>La vieille femme mit ses mains sur les hanches:</p> - -<p>—Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne -puisse plus se rafraîchir!</p> - -<p>Et méprisante:</p> - -<p>—Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?</p> - -<p>Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de -refuser, de faire un reproche. La bonté de son cœur, qui -lui semblait la chose du monde la plus naturelle, démentait -la fermeté de son caractère; la vie lui aurait paru -insupportable si les visages n’avaient pas reflété le contentement.</p> - -<p>Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le -petit port, trouvaient des motifs pour venir sans cesse: -ils empruntaient un maillet, des clous, une vieille -planche. Un matin, Paule s’aperçut qu’ils avaient planté -des piquets le long d’une allée et commençaient d’y suspendre -leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de -contrariété et descendit à la cuisine:<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>—Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle -à Louisa. Allez le leur dire.</p> - -<p>La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa -grande taille osseuse. Sous le foulard serré autour de sa -tête, d’où s’échappaient des mèches grises, son visage -sec aux lèvres pincées, ses petits yeux noyés de bile exprimèrent -la stupéfaction:</p> - -<p>—Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, -et puis Augustin, que la pauvre Madame connaissait -bien. Sa femme a travaillé dans les vignes, une bien -bonne femme!</p> - -<p>—Ils auraient pu au moins me demander la permission.</p> - -<p>Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils -l’avaient demandée, la permission; elle avait cru bien -faire en disant qu’ils pouvaient planter les piquets. Le -long de l’allée, cela ne gênait personne. La pêche d’ailleurs -serait bientôt finie.</p> - -<p>Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte -de la cuisine, retira ses pieds de ses sabots et avança la -tête avec précaution. Il portait, par un brin d’osier passé -dans les ouïes, une alose grasse qui se balançait contre -sa jambe.</p> - -<p>Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne -voulait rien accepter, mais Louisa avait déjà couché le -poisson sur l’herbe, et en faisait sauter les écailles avec -un couteau:</p> - -<p>—On la cuira sur le gril avec du laurier.</p> - -<p>Et la soupesant:</p> - -<p>—Elle pèse bien près de quatre livres.</p> - -<p>Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour -du cou, son béret baissé sur sa peau tannée:</p> - -<p>—Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!</p> - -<p>A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> -et de laurier brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras -levés. Elle avait un air de triomphe.</p> - -<p>Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du -vieil Augustin: sou par sou, il avait amassé de quoi -acheter une embarcation, les avirons, le mât et la voile; -il en avait maintenant une autre, une grande yole et un -hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela cette cabane -où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de -peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes -nasses d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour -pêcher l’anguille dans les trous de vase.</p> - -<p>Louisa continuait:</p> - -<p>—Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, -il ne dira pas non, cela vous ferait une sortie.</p> - -<p>Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une -marque de reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en -parla pas; jamais plus il ne fut question de remonter le -fleuve, par un beau jour, dans une de ces barques qu’elle -regardait passer comme des fourmis noires sur l’eau éclatante. -Mais elle était contente maintenant de voir les -filets suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se -plisser d’un sourire en l’apercevant.</p> - -<p>Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais -s’intéressait de loin aux gens et aux choses. Elle donnait -des légumes, des fleurs par brassées, non seulement aux -pauvres mais à ses voisins, avec ce goût de faire plaisir -qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.</p> - -<p>Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le -salon dont les portes-fenêtres restaient ouvertes sur le -jardin. Une lueur orangée s’éteignait lentement au bas -du ciel. Parfois une grande brise se levait avec la marée et -lui jetait à la face des odeurs marines mélangées aux -parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements -et de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux.<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> -Paule écoutait, vaguement inquiète, croyant entendre -dans les allées des craquements et des bruits de pas. La -lampe, posée sur un guéridon, éclairait le bord de la -pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette -tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, -avec des silhouettes d’arbres découpées sur la nappe -argentée du ciel.</p> - -<p>Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment -de sa solitude faisait passer dans toute sa chair -des frissons dont elle avait honte. Autour d’elle, tout -devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de présences -cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait -voir bouger des ombres.</p> - -<p>Son cœur avait par moments des battements fous.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p> - -<h3><a id="III-a"></a>III</h3> - -<p>Une marchande passait tous les jours sur la route, -avant le déjeuner, et arrêtait devant le portail sa charrette -tirée par un vieil âne mélancolique.</p> - -<p>Louisa criait de la cuisine:</p> - -<p>—Madame Rose est là.</p> - -<p>On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons -dont personne ne se souvenait. Mais qu’on lui donnât -un nom ou un autre, elle s’en souciait peu. Elle se moquait -de bien d’autres choses:</p> - -<p>—Qu’est-ce que cela fait?</p> - -<p>Elle avait une tournure de commère, des hanches -rebondies, et un tablier taillé dans un vieux sac. Mais la -figure riait toujours, fraîche et ouverte, avec deux yeux -bleus pétillants de vie et de malice, le nez relevé en pied -de chaudière, et une grande bouche encore élargie par -un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et -gai. On en entendait de loin les éclats.</p> - -<p>Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru -depuis près de vingt ans toutes les routes du coteau -et de la palud, d’abord poussant elle-même une brouette -chargée de corbeilles, puis largement assise dans son -charreton. Elle excellait à grouper les gens autour de ses -paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture, -sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon -cœur?<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span></p> - -<p>Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle -faisait des gestes:</p> - -<p>—Venez toujours voir!</p> - -<p>Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses -viandes blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. -Personne ne l’avait jamais vue à court de réflexions -drôles et de reparties. A travers tout cela, elle faisait -marcher son commerce, tirant parti des occasions, portant -des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds -de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant -des recettes pour le mal de dents et tirant les cartes. -Les jours de fête, elle s’installait avec une boîte de madeleines -au coin de la place du village, ou devant la salle -de danse. Elle mettait en loterie ses plus vieux canards. -Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir: quand -elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait -envie de s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la -contrée, elle ne parlait que pour raconter que l’une lui -avait donné du bois, telle autre un jupon, ou encore du -foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer, quand il le -fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour donner -en pâture ses propres ennuis.</p> - -<p>A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de -son fils malade, elle glissait tout bas:</p> - -<p>—Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert?</p> - -<p>Et sur un autre ton:</p> - -<p>—Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre -mère en a eu sa part. Ah! elle était bonne! En voilà une -qui a fait du bien, et en cachette! Elle n’était pas comme -ceux qui le mettent au bout du doigt, pour le faire voir.</p> - -<p>Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait:</p> - -<p>—Nous partons, Cadet.</p> - -<p>Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété -trois fois. Puis les roues grinçaient, et te charreton de<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> -la marchande s’éloignait enfin, laissant derrière lui une -traînée de vie et de bonne humeur.</p> - -<p>Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle -lui avait dit:</p> - -<p>—Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais -quelque jour riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler -toujours.</p> - -<p>Comment serait-elle devenue riche?</p> - -<p>Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la -verve gasconne, pittoresque et gaie, qui ensoleille les -caractères. Paule se sentait raffermie par cette bonne -santé morale que la pauvreté n’avait pas gâtée. Mme Rose -du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au jour -le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité.</p> - -<p>Mlle Dumont, au contraire, la décourageait.</p> - -<p>C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait -essuyé de la part des siens les pires vilenies, tout accepté, -beaucoup pardonné, et continuait de croire aux bonnes -intentions. Mme Dupouy était son amie d’enfance. Pendant -douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux -Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons -à Paule. Les examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté -avec horreur les méthodes dont elle se servait pour résoudre -de bons vieux problèmes et disposer des analyses. -Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait -qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage -et cultiver les arts d’agrément. Maintenant, le piano à -queue d’acajou luisant était solennellement fermé au -fond du salon; mais la vieille demoiselle, par amitié, -continuait de venir chaque samedi.</p> - -<p>C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et -rassemblé les cartes de condoléances. Elle regardait Paule -avec attendrissement, soupirait souvent et lui répétait:<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>—Ma petite, il faut vous marier.</p> - -<p>Ou encore:</p> - -<p>—Votre tante devrait s’occuper de vous.</p> - -<p>L’important pour elle était que le jeune homme eût une -belle position. Et elle racontait tous les romans de ses -élèves, romans bien fades, vus à travers la bienveillance -d’une vieille maîtresse de piano: elle parlait de vie sans -nuages, de bonheur parfait.</p> - -<p>Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, -confuse, embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une -pauvre vanité de femme, mesquine comme tout ce qui -touchait à cette vie manquée. Pour cette vieille demoiselle, -le mariage demeurait ce qu’il était dans sa jeunesse, -la carrière féminine la plus facile, la plus confortable, -la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de <i>s’établir</i>, -affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation -solide et commode après laquelle on était fixé, -accepté définitivement par la société qui rejette les existences -flottantes et instables.</p> - -<p>Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois -un cœur romanesque, mais cette lointaine fleur de -poésie s’y était fanée, en même temps que se décolorait -le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui avait dû être -frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme -s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui -n’ont pas connu le repos, les économies, si bien qu’elles -ne sont plus qu’une monnaie anonyme et presque hors -d’usage. Il n’y avait plus personne pour imaginer que -ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée, ratatinée, -rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, -elle sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité:</p> - -<p>—J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, -vous ne puissiez faire qu’un mariage de convenance.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>Paule répondait par des mots très vagues:</p> - -<p>—Il faudra voir. On ne sait jamais.</p> - -<p>Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des -gens si différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie -des formes sans âme. Elle savait bien qu’elle devrait se -marier. Mais cette idée, elle ne pouvait souffrir que la -nécessité la lui imposât.</p> - -<p>Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans -l’avenir de si merveilleux hasards, un si grand mystère?<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-a"></a>IV</h3> - -<p>Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. -Pendant plusieurs jours, dans le monde des amis et des -relations, quelques ondes de sympathie courent à la surface. -Mme Dupouy, qui vivait très digne et très retirée, -ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, -ne pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant -la semaine qui suivit sa mort, la société bordelaise -répandit sur sa mémoire de justes louanges.</p> - -<p>Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui -avaient un domaine sur le bord du fleuve, entretenaient -l’été avec elle des rapports de bon voisinage. Dans ce -monde de propriétaires et de négociants, quelques jeunes -filles formèrent le projet d’aller voir Paule: Mme Lafaurie, -avec une certaine pompe dans son obligeance, -offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; -mais il y eut précisément cette semaine-là un -match de tennis, puis ce furent des courses auxquelles on -ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin attirant peu, -Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les autres -l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut -débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.</p> - -<p>L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait -à Paule qu’une impression de banalité et d’indifférence. -Les mêmes mots revenaient sous toutes les plumes. Elle -démêlait dans ces condoléances quelque chose de faux qui -lui répugnait.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: -c’est qu’elle avait souvent comme un don de -seconde vue, une intuition immédiate des sentiments véritables. -Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes bien -aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait -une expression discrète de contentement; mais elle -savait, elle, que Mme Lafaurie se serait passée de leur -visite et pousserait même peut-être, quand leur voiture -s’éloignerait, un soupir de satisfaction.</p> - -<p>Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, -désorientée, n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes -jeux. Les grandes personnes ne comprennent pas que le -monde des petits a ses froissements, presque ses passions. -Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite -campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait -anglais à sa gouvernante, changeait de robe pour le -dîner, travaillait, sortait, et faisait de la gymnastique -à des heures fixes. Elle, elle était une enfant choyée, -couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de -s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.</p> - -<p>C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur -se trouvait à l’aise.</p> - -<p>  </p> - -<p>Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses -affaires de succession. Ces jours-là, elle déjeunait de -bonne heure et prenait le train de midi. Les anciennes -locomotives, reléguées sur cette ligne peu importante, -parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.</p> - -<p>L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil -hôtel du quartier Saint-Pierre, endormi, plein de silence, -où habitaient autrefois près du palais de Lombrière les -conseillers et autres robins, gens de savoir, respectés et -graves, dont le pas faisait résonner de solennels escaliers<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> -de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on ressemelle -maintenant d’obscures savates, quand on n’y -vend pas du fromage et des toiles à voiles, ont gardé -quelque chose de leur majesté.</p> - -<p>Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé -par les pluies, étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude -faisait sa gloire. La salle d’attente, enfumée, sombre, où -le gaz brûlait du matin au soir, était tapissée de cartonniers -verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes rangées -disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. -L’odeur de fumée et de vieux papiers soulevait le -cœur.</p> - -<p>En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, -une cage vitrée avait été ménagée pour un caissier toujours -absorbé. Des affiches roses, jaunes ou blanches y -étaient suspendues, annonçant des ventes volontaires -ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de -famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au -fond de quelque vieille maison délabrée, le jour où leur -ruine serait publique. A côté était accroché un tableau -qui donnait la liste des huissiers.</p> - -<p>Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, -bavards, attablés à des bureaux peints sur lesquels -les paperasses étaient entassées. Le caissier, bondissant -parfois hors de sa cage comme un forcené, faisait scandale -pour imposer silence aux plus facétieux. C’était un -petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. -Sa furie passée, il épongeait longuement son crâne -d’ivoire. Quelques houppes blanches y étaient posées -comme des flocons d’œufs à la neige. Le premier clerc, au -contraire, irréprochable, beau diseur, de mise soignée, -semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux -fonctionnaires de la troisième République.</p> - -<p>De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> -capitonnée qui retombait après avoir engouffré un des -habitués de la banquette noire.</p> - -<p>Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la -frappa: Château de Valmont. Elle eut une rapide contraction -du cœur. Il allait se vendre, le beau domaine si -bien placé en haut du coteau. Une figure se leva dans sa -mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme -qu’elle eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente -dans cette jolie demeure Louis XVI. C’était une -créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse d’un grand -armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux -une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de -gaieté. Il y avait en elle une vivacité d’impressions qui -touchait le cœur. Sa disparition laissait dans le pays un -vide que personne ne pouvait combler, car nulle autre -n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher -et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser -seulement entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait -un prix singulier. Dès qu’elle paraissait, avec ses yeux -vifs et ses cheveux tordus sur son cou, il semblait que la -vie ne fût plus la même.</p> - -<p>Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois -pendant l’été. La voiture montait dans l’allée tournante, -bordée de barrières allemandes toujours bien repeintes, -entre les beaux arbres de la garenne qui répandaient une -odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut, -derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie -ses éventails sombres, la maison apparaissait, délicate, -nette et harmonieuse, avec sa façade renflée et les cinq -marches du perron si douces à monter. Paule revoyait -aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte recouvrait -le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée -de niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards -remplis de vaisselle. Le salon était tendu de tapis<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>series -dans lesquelles on voyait des princesses vertes aux -colliers de perles, allongeant leurs jambes parmi des -feuillages et de grands paons bleus. Et quand on regardait -du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière -était doux et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve -et Bordeaux comme une nappe violette voilée de fumées.</p> - -<p>Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien -à ses possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? -Elle avait le pressentiment que ce ne pouvait -être Gérard Seguey. Il tenait de sa mère une appréciation -trop juste de ce qui est parfaitement bien pour vouloir -cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? -Elle se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier -de cavalerie qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans -un concours de sauts d’obstacles. On disait de lui qu’il -avait fait de folles dépenses, et que Mme Seguey, à plusieurs -reprises, lui avait assuré les moyens de payer ses -dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine: -s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient -été bien dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. -Puis, brusquement, après la mort, une fissure se -produisait dans cette façade de vie familiale; bien des -suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature -comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la -moindre épreuve que l’attroupement des curiosités mondaines -autour de son sort.</p> - -<p>«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle -connaissait dans la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours -entendu prononcer avec une intonation de respect -et d’admiration. Mais, sur ce papier de couleur groseille, -il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si une -grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût -jetées à la face de ceux qui entraient.</p> - -<p>Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> -n’avait pas vu la porte s’ouvrir sur un jeune homme, -habillé en noir avec un goût sobre, qui avait fait signe -au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était assis sur -une chaise.</p> - -<p>Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, -le visage allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, -il avait dans toute sa personne un charme de finesse.</p> - -<p>Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, -cherchant discrètement à la saluer, mais attendant d’être -reconnu. Dans le jour poussiéreux de cette salle d’attente, -sur le fond chocolat de la boiserie, elle le vit enfin. -Sa tête se détachait, découverte, un peu inclinée:</p> - -<p>—Gérard Seguey...</p> - -<p>Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une -place libre sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment -mêlé de trouble et de gêne, peut-être à cause des -pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de cette affiche -qui était maintenant juste devant lui.</p> - -<p>Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de -son deuil récent, d’un ton mesuré, choisissant ses -termes. Elle aussi essaya de dire quelque chose sur le -malheur qui l’avait atteint, prépara une phrase dont -elle ne sut que faire et se tournant simplement vers -lui:</p> - -<p>—Votre mère était une femme délicieuse.</p> - -<p>Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité -dont il fut touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières -se relevèrent un peu sur son regard gris qui sembla -contempler une parfaite image.</p> - -<p>Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait.</p> - -<p>Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles -qui étaient de leurs relations. Il passait d’une personne -à l’autre. Sur un avocat célèbre, M. Peyragay, qui avait<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> -une maison au bord du fleuve, il raconta plusieurs anecdotes -qui mirent entre eux quelques sourires.</p> - -<p>Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. -Il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la -première fois qu’il la traitait en jeune fille. Les paroles -les plus simples, lorsqu’il les disait, prenaient une valeur -qu’elle ne s’expliquait pas.</p> - -<p>Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression -d’ennui qui pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou -lourdes figures, des joues mal rasées, lui paraissaient -appartenir à une médiocre humanité: elle et Gérard, -seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire, -un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience -qu’il était d’une race plus fine que la sienne, à la fois -forte et délicate, placée aussi par la culture, le milieu -mondain, à un degré qui la dépassait.</p> - -<p>Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, -bien qu’il y eût entre eux un échange de sympathie qui -la rassurait.</p> - -<p>Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère -occupé d’elle que pour lui prêter des livres de Jules Verne, -quand elle était petite fille. Il semblait pourtant la regarder -avec intérêt. Mais peut-être était-ce chez lui une -habitude de réfléchir, sans en avoir l’air, chaque fois que -reparaissait un visage qu’il avait connu et autour duquel -se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don -de ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne -plus ou moins mêlée à sa vie le prolongement de -beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, qu’il aimait à -revoir ou à s’expliquer.</p> - -<p>Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en -semaine.</p> - -<p>Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa -sœur était veuve et avait des enfants mineurs. Ainsi<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> -présenté, cet événement familial paraissait tout simple, -mais Paule sentait confusément que la vérité devait être -plus douloureuse.</p> - -<p>Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la -porte. Ses attitudes trahissaient une impatience qu’il -réprimait mal. Elle ne savait à quoi attribuer ce regard -assombri, cette dureté des traits qui le vieillissait. A plusieurs -reprises, il avait tiré sa montre. Un moment, elle -eut l’intuition qu’il ne la <i>voyait</i> pas, que sa présence peut-être -lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son -cœur.</p> - -<p>Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand -elle sortit, elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait -vivement à une jeune femme. Une contraction rapprochait -ses sourcils froncés. Près de lui, le visage creusé, élégante -toujours mais plus vieillie qu’elle ne l’eût cru possible, -Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa sœur. -C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille -amaigrie gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient -devenues sa jeunesse et son assurance? Paule en passant -la regarda à peine, assez cependant pour remarquer -combien devant son frère elle semblait craintive. Un -éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.</p> - -<p>Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, -la vision de Seguey penché, le front sombre et plein de -reproches, sur sa sœur muette comme une coupable.</p> - -<p>La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva -sous la voûte qui conduisait dans la cour morose. Il lui -parut plus changé encore, contracté, nerveux. Une expression -de fatigue modelait étroitement son visage sur son -masque osseux:</p> - -<p>—Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans -cette maison. C’est un ennuyeux endroit pour se rencon<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>trer. -Moi, du moins, j’en ai fini pour quelque temps. Vous -ne m’y verrez plus.</p> - -<p>Elle le regardait, atterrée et désorientée.</p> - -<p>—Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous -y verrai pas non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir -ici, ce sera le vôtre...</p> - -<p>«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, -quelques jours avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, -mais elle ne croyait pas que ce serait si tôt.</p> - -<p>Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, -comme s’il eût entendu les paroles qu’elle ne disait pas:</p> - -<p>—Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou -trois mois. Cet été, nous nous reverrons peut-être chez -les Lafaurie...</p> - -<p>Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter -une ondée de sang qui se répandit dans le tissu jeune de -ses joues.</p> - -<p>L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de -double vue. Paule comprenait avec une étrange force de -tendresse que Seguey souffrait, mais aussi qu’il lui appartenait -à cette minute comme l’ami est à son ami. Meurtri, -malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits -ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait -voulu s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie -vraie. Mais elle sentait combien toute manifestation eût -été sotte et déplacée.</p> - -<p>Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression -furtive qu’il la remerciait.</p> - -<p>Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être -ôtée. Le château de Valmont avait été vendu le jour -même, sur une mise à prix de trois cent mille francs. -Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur, un -grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente -une énorme spéculation.<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là -accablante et interminable.</p> - -<p>Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate -blanche, mais un petit homme au teint blafard, rondelet, -farfouilleur, qui remuait des paperasses du matin au -soir. Son œil jaune happait au passage les points litigieux, -les vices de forme. Quand il commençait, Paule -d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris -que le chat mangera quand il lui plaira.</p> - -<p>Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; -et comme s’il eût trempé ses mots dans du -sucre:</p> - -<p>—Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage -qui vous concerne.</p> - -<p>Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans -l’attente d’une vérité trop belle et presque impossible -dont elle redoutait l’éblouissement.</p> - -<p>Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, -les yeux sarcastiques, sensible au plaisir de donner à -une communication si intéressante un air de mystère. -Avec sa figure blanchie par la vie recluse, sa vieille jaquette -et ses manières de ronge-papier, il eût entaché de -vulgarité les plus belles choses.</p> - -<p>Il s’agissait d’un M. Talet.</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu -l’année dernière, une ou deux fois. Mais je ne veux pas -me marier.</p> - -<p>Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle -pu imaginer que Gérard Seguey, s’il avait une demande -à lui adresser, la lui ferait parvenir de cette façon? Dans -le feu de sa déception, c’était une revanche de penser -que cela du moins était impossible.</p> - -<p>Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> -mille francs de dot, trois cent à attendre, des affaires -qui rapportaient environ cinquante mille. Le père, -M. Jules Talet, était courtier en même temps que propriétaire -en Médoc, du château Caillou, un cinquième -cru. Il venait d’associer son fils.</p> - -<p>Elle essayait de l’arrêter:</p> - -<p>—Ce n’est pas la peine.</p> - -<p>Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce -M. Talet. Chaque année, à l’époque des écoulages, il -venait aux Tilleuls goûter le vin nouveau, s’en gargarisait, -crachait sur le sable de longues gorgées et faisait tourner -longuement dans sa tasse d’argent la belle flamme sombre -bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict -sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin -recélait une saveur douteuse, un peu de douceur, «une -pointe de verdeur», mais qui passerait. Puis il s’asseyait -au salon, son pardessus déboutonné. Paule assistait à -cette conférence où l’affaire était bien des fois reprise -et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, -dont M. Talet répétait qu’elles étaient les siennes. -Mme Dupouy espérait-elle que les prix monteraient au -printemps prochain, il levait des mains compatissantes -et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! -Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, -plein de bonhomie. L’année précédente, il avait amené -son fils, un grand garçon blond, décoré, de corps un peu -massif, qui ressemblait à un Hollandais. Celui-là avait -une physionomie sérieuse et laissait tranquillement s’agiter -son père. Au moment de la livraison, il était revenu, -tout seul cette fois, et avait été très courtois.</p> - -<p>Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup -regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître -cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en -aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> -ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses -yeux. Elle répéta d’une voix ferme:</p> - -<p>—Je vous assure que c’est inutile.</p> - -<p>Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations -convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait -qu’il la mît en garde... Puis ils revinrent aux -comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son -grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. -Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.</p> - -<p>Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, -si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.</p> - -<p>Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, -calculant les moindres dépenses, dans leur retraite -campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement -s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, -par des fissures invisibles. Était-ce possible?</p> - -<p>Le notaire expliquait:</p> - -<p>—Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.</p> - -<p>On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<h3><a id="V-a"></a>V</h3> - -<p>Le printemps passait.</p> - -<p>Les lauriers étaient défleuris,—ces lauriers qui portent -le long de leurs rameaux, entre les bouquets de -feuilles luisantes, des fleurs blondes comme des abeilles. -Les grappes de la glycine pendaient toutes molles. Leur -jonchée traînait au bas des vieux murs.</p> - -<p>De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les -transformations d’un bosquet de boules-de-neige. Les -petites têtes vertes, d’abord confondues avec le feuillage, -étaient devenues chaque jour plus grosses et plus -pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient -les branches; demain, elles s’inclineraient davantage -encore, lâches, prêtes à l’éparpillement qui couvrirait -la haie d’épine et le morceau de gazon foulé.</p> - -<p>Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au -matin. Il lançait deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis -un trille où sa petite âme délirante se brisait en perles.</p> - -<p>Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours -de tristesse. Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait -mal qu’elle pût le retrouver chez les Lafaurie. La -pensée d’être avec lui au milieu du monde la remplissait -de timidité. Sa solitude développait un de ces sentiments -que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. -Nul ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des -vies qu’on croit monotones. Paule songeait qu’elle pourrait -toujours l’aimer de loin, l’aimer sans rien dire; ses<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> -vingt ans reformaient cet idéal des grandes amours silencieuses -qui ne survit guère à la jeunesse.</p> - -<p>Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe -verte, des forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités -nouvelles, toutes les décisions qu’il lui fallait -prendre, la changeaient un peu, la faisaient plus réfléchie -et plus courageuse. Son esprit travaillait beaucoup. -Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses -mains gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait -entourée de livres et de journaux d’agriculture. Elle -lisait <i>le Vieux Vigneron, le Réveil rural</i>, et suivait de mois -en mois un calendrier agricole qui était signé: Grand-Père -Sylvain.</p> - -<p>La vieille demoiselle paraissait troublée:</p> - -<p>—Vous devriez continuer de faire comme votre mère -a toujours fait. C’était une femme prudente et de bon -conseil.</p> - -<p>Quand les paysans rentraient du travail, devant -la porte de leur maison ou sur le seuil de l’écurie, elle -leur parlait longuement de ces choses. Ils hochaient la -tête:</p> - -<p>—Peut-être bien!</p> - -<p>Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient -toutes ses paroles. Ils les commentaient le samedi, dans -la boutique du coiffeur, qui est au village le lieu de -réunion, presque le club, où se discutent les affaires, -la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se -penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.</p> - -<p>Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un -coffre jaune entre deux roues bleu-clair.</p> - -<p>Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours -seule, conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur -les esprits une impression considérable. Plus d’un rumi<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span>nait -de lui proposer des combinaisons. Un travail de -taupe se développait, qui convergeait vers son domaine, -enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée. L’idée -prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec -elle quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion -de fortune, une chance à courir, dont on ne savait pas -encore la juste valeur, mais qui mériterait d’être étudiée, -creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne, en apparence -toujours pareille, il n’est pas un événement qui -échappe à la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent -aux choses avec âpreté, les palpent, les pressent -pour en extraire les possibilités qu’elles peuvent renfermer.</p> - -<p>Dans presque toutes les petites maisons accrochées au -bas du rocher, et au pied desquelles la palud venait -s’arrêter, l’opinion était établie que Paule était très -riche. Certains bâtissaient sur elle un roman, cette histoire -de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, -tient toujours un peu du feuilleton et de la littérature -à cinquante centimes.</p> - -<p>Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre -des ormeaux, assise sur un banc, elle aperçut au bout de -l’allée un homme portant la longue blouse bleue des -maquignons, qui venait vers elle.</p> - -<p>Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.</p> - -<p>Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin -de la voir.</p> - -<p>Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était -beau, remit sa casquette et attaqua enfin la question:</p> - -<p>C’était pour les prairies, une idée lui était venue...</p> - -<p>Il avait pris un air souriant:</p> - -<p>—Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement -couper le foin. Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la -mienne. Ce serait de l’ennui de moins pour vous. Juste<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>ment -que le travail presse dans les vignes au moment -des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, -on attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la -paille quoi...</p> - -<p>Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires -de deux petits yeux à demi cachés par des paupières -plantées de cils roux; et le regard ainsi clignotant, il -risquait ses phrases avec précaution, surveillant l’effet -qu’elles semblaient produire, ménageant des silences -plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre -quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, -d’atténuation, de retraite habile:</p> - -<p>—Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai -des bêtes, cela me ferait toujours de la nourriture.</p> - -<p>Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle -n’y avait jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.</p> - -<p>Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:</p> - -<p>—Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.</p> - -<p>Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur -chaque syllabe, pour qu’il entrât dans la mémoire de -la jeune fille:</p> - -<p>—Allons, au revoir, je repasserai.</p> - -<p>Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis -chassa de son esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.</p> - -<p>Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un -bleu de mois de Marie. Un arôme indéfinissable noyait la -campagne, cette pénétrante odeur de la vigne en fleur, -que la brise déplace en entraînant comme des écharpes -de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves baignent -les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. -Paule avait l’impression d’une jouissance mystérieuse -entrée dans sa vie. Le paysage resplendissait, tout -trempé de lumière neuve. Il y avait sur le fleuve soyeux<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> -des barques menues et de petites voiles; une grande île, -dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux -vaisseau de feuillage ancré au milieu du fleuve. -Là-bas, à un détour de la nappe claire, Bordeaux mettait -sur la rive gauche un liseré violet brodé de clochers.</p> - -<p>Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon -des bouquets de fleurs.</p> - -<p>Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des -verdures fraîches, elle reconnut le cèdre de Valmont à sa -masse sombre; par derrière, le soleil de mai éclairait -un morceau de façade blanche.</p> - -<p>A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées -et venues des promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine -de personnes sur une petite plage où deux équipes -de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le fond d’une -seine, tout la laissait indifférente.</p> - -<p>Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, -dans son beau domaine, quelle douceur elle eût -éprouvée à respirer le même air, à le sentir proche! Elle -aurait eu l’impression qu’ils étaient ensemble. L’idée -qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le perron, -lui semblait extraordinaire.</p> - -<p>Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de -voir mourir.</p> - -<p>Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le -tour des prés, les mesurant de ses petits yeux et paraissant -établir en silence des combinaisons, des calculs, -comme si déjà il en était maître.</p> - -<p>  </p> - -<p>Il revint une seconde fois, puis une troisième.</p> - -<p>Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui -s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied -écrasé par une charrette. Juin s’annonçait capricieux.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> -La nouvelle lune amenait une pluie fine, qui devenait -à certaines heures plus serrée et plus abondante. L’eau -ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne en fleur. -Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour -surveiller le baromètre: la colonne de mercure était -basse et baissait toujours. Les paysans regardaient du -côté de l’ouest, vers le «pied du temps» couleur de plomb; -et ils répétaient:</p> - -<p>—Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine -lune.</p> - -<p>Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi -jusqu’à «l’autre lune».</p> - -<p>Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux -emperlés d’eau sous son capuchon, les interrogeait:</p> - -<p>—Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?</p> - -<p>Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:</p> - -<p>—A la marée peut-être, si le vent tournait...</p> - -<p>On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... -ouest... toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait -dans le jardin passer les sabots; les pêcheurs mettaient -des surouëts jaunes et de grandes bottes en caoutchouc; -les poules étaient de lamentables paquets de -plume mouillée.</p> - -<p>Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression -qui va s’étendre.»</p> - -<p>Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: -s’il pleuvait, on serait sous l’eau pour quarante jours. -Précisément, ce matin-là, ce fut un déluge. Alors on mit -son espoir en saint Barnabé. Les travaux étaient en -retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, -des maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar -que celui de la récolte déjà compromise. Il aurait -fallu soufrer, sulfater. Les foins se couchaient. Louisa -répétait sans cesse à Paule qu’elle allait tout perdre.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p>Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, -il vit que l’affaire était à lui.</p> - -<p>Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus -du chai et lui demanda s’il voudrait bien engranger son -foin. Pouley objecta que c’était beaucoup de travail, en -homme qui sent la partie gagnée et grossit les difficultés. -Il ne cédait que pied à pied, posant sans cesse d’autres -conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, -puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, -la faneuse et la ratissoire.</p> - -<p>—Mais si vous les cassez?</p> - -<p>Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un -homme capable:</p> - -<p>—Il y a beau temps que ça me connaît.</p> - -<p>Il insinua:</p> - -<p>—Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y -a pas de bêtes pour tondre l’herbe, elle ne pousse plus. -C’est comme cela que les prés se perdent.</p> - -<p>Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes -s’embourbent dans les terres grasses, et inquiète aussi -dans le fond, craignant d’être dupe:</p> - -<p>—C’est pour cette année seulement. L’été prochain, -je verrai ce que j’ai à faire.</p> - -<p>Il partit enfin, la figure dilatée de joie.<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-a"></a>VI</h3> - -<p>Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre -s’empara de ses concurrents.</p> - -<p>Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, -quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier -y occupait deux chambres et une cuisine; par derrière, -l’étable donnait sur un pré bordé par des haies. Le soir, -un chien au poil fort y gardait les bœufs; un petit cheval -y paissait aussi, s’échappant souvent, à la recherche -d’une herbe meilleure.</p> - -<p>Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait -des labours et des transports de bois à droite et -à gauche.</p> - -<p>Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne -chétive et noire, infiltrée de bile, était faite en effet pour -mordre et pour dévorer. Veuf d’une femme qui chargeait -comme rien un quintal de son, et se levait à trois heures -pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à la pensée -qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait -aigrissait encore son humeur.</p> - -<p>Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles -qu’il engageait à tout propos. Levé avant le jour, -rossant son chien, allongeant de grands coups de fouet -aux chats d’alentour, il était rongé de désirs et de -convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. Mais si âpres -que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait -pas les trois pièces de son logement et le pâturage<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> -qu’il avait loué. Toutes les vignes qui l’entouraient, les -pièces de terre, il avait envie de les tondre, de les décharner. -Il supputait quelles pouvaient être ses chances de -s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il les connaissait -pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir -apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, -de leurs ressources. Parfois, un vertige lui prenait -l’esprit à la pensée que certaines terres hypothéquées -pourraient être vendues pour ce que les paysans appellent -un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une grande -réussite ne s’était encore présentée.</p> - -<p>Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite -face terreuse, tourmentée et grimaçante comme une gargouille, -devint toute noire.</p> - -<p>Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait -comme au plus voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. -Et c’était Pouley qui la lui arrachait, l’homme -qu’il détestait entre tous les autres pour sa chance, son -avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur trotteur -de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant -des bêtes, revendant, suivant les foires, constamment -heureux, engraissé par sa rapide prospérité. Et -il lui enlevait cette occasion! Il venait à deux pas de -lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire qu’il -aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais -il se vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle -lui paierait aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait -sans vous regarder, juste de la tête. Les pauvres, -pour elle, ce n’était rien. On avait beau vivre à sa porte, -on <i>n’existait</i> pas.</p> - -<p>Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux -de tous, dévoré du désir de s’approcher, de tendre l’oreille -quand il la voyait près de la charrette de Mme Rose. -Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, son teint pur<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> -et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se demandait -ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée -ainsi, volumineuse, éclaboussée de rires et de grand -soleil, et quel complot se nouait là, contre lui peut-être, -quand la jeune fille restait la dernière, s’attardant à -écouter les mots chuchotés.</p> - -<p>Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier -et qu’il apercevait de loin, sciant des planches, derrière -la maison. Celui-là était dans la place, et aussi les -paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil Augustin avait -l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets ou à les -dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider -un verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; -et il haïssait cette femme sèche et dissimulée, qui devait -tout gouverner là-bas. Celle-là certainement lui barrait -la route, rogue avec lui, remâchant les injures qu’il lui -avait crachées un soir de colère, devant les rires des voisins. -Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait -ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu -besoin de voir Louisa, de l’attirer chez lui, de la mettre -dans ses intérêts, sans en avoir l’air, comme cela se fait, -à demi-mots, quand on est des pauvres et qu’il faut bien -se soutenir.</p> - -<p>Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. -Qu’est-ce qu’elle voulait? Une mijaurée, une hypocrite, -qui préparait des coups en sourdine!</p> - -<p>  </p> - -<p>Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions -de vie lui sont faites non seulement par le sol, le beau -temps, la pluie, mais encore par un organisme plus ou -moins solide, dont le maître est la tête, et qu’un rien -détraque si la volonté est incertaine, l’outillage défectueux. -Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus -tenaces, longuement couvées, surexcitées par mille pi<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span>qûres, -des affaires de chat et de chien, de poules perdues, -de légumes arrachés la nuit dans un potager. Le passant -qui regarde de la route ces carrés de terre si bien cultivés, -des hommes qui labourent, de bonnes femmes -groupées autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a -l’impression d’une vie monotone et irréprochable. Ah! -la paix, l’air pur, l’honnêteté des gens et des choses! -Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des légumes -dans leur jardin, des caisses grillagées bondées -de lapins. A la campagne, on est bien heureux! Mais -entre ces gens qui vivent porte à porte, ces femmes qui -bavardent, quelle activité de soupçons, de jalousies, de -pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille -qui en hait une autre a sa politique, sa manière -d’aborder le maître, de semer en lui le mécontentement -ou la méfiance. Les paysans entre eux n’en sont jamais -dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il l’être, -chacun dit déjà quel est celui qui <i>le fait partir</i>.</p> - -<p>Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi -en s’insinuant dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix -cajolant les rajahs de l’Inde, le regard double de -M. de Talleyrand confiant successivement ses pensées -secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un -congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer -les dents; tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, -se rencontre parfois en réduction dans le cœur de -l’homme le plus inculte quand la passion lui souffle ses -étincelles. Et quelle forge que le cerveau d’un illettré! -Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, -l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, -découvre en chacun le nœud, la fissure et se repaît -des crachats mêmes comme de l’aliment amer de la -haine. Le temps est à lui.</p> - -<p>Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel:<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> -un laboureur, deux ménages de vignerons gagés à l’année -et un vieux bonhomme, le père Pichard, que Mme Dupouy -avait gardé par bonté et parce qu’il était sur la -propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux -du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers -servaient de renfort.</p> - -<p>Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines -que Crochard commençait déjà à faire des avances aux -uns et aux autres. Saubat, un petit homme de cinquante -ans, trapu, velu, qui avait des épaules épaisses et -des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. -Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée -dans un madras brun, le rejetait du regard au seuil de -la porte. Quand elle le voyait venir, elle remontait ses -lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs mélangés de -gris:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous voulez?</p> - -<p>Il faisait l’aimable:</p> - -<p>—Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin -de tabac? Je vais au village.</p> - -<p>Elle le rembarrait:</p> - -<p>—Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. -Il sait bien y penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il -aille en chercher.</p> - -<p>Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens -qui ne sont au fond que violence:</p> - -<p>—Alors, c’est bien. A une autre fois.</p> - -<p>Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait -de son gousset une tabatière à queue de rat. Le bonhomme -y plongeait ses doigts rapprochés pour prendre -une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. Celui-là -l’impatientait:</p> - -<p>«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.</p> - -<p>Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> -depuis peu. L’homme, Octave, se montrait ouvert et un -peu bavard. C’était un grand gars osseux, bien planté, -la figure maigre et les mains énormes. Le dimanche matin, -il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison du -buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le -cheval s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:</p> - -<p>—Je te paie le vin blanc!</p> - -<p>Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était -pas sortie de la cuisine depuis le matin. Elle était tout -occupée de son ménage, d’une petite fille qu’elle nourrissait. -Il lui racontait que Crochard avait dit ceci et cela. -Mais elle ne riait pas:</p> - -<p>—Encore un qui veut te monter la tête!</p> - -<p>Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, -une petite femme brune, de parole vive. On ne lui en -aurait pas tant conté:</p> - -<p>—Les hommes sont si bêtes!</p> - -<p>Crochard pensait:</p> - -<p>«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il -se méfie. Une tête d’enfant, pas de malice, un gars qui -dit tout.»</p> - -<p>Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place -un jour ou un autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il -les ferait partir; s’il le fallait, ils partiraient tous. Les -nouveaux, ce serait lui qui les choisirait. Quand la -demoiselle en aurait assez, il affermerait: peut-être pourrait-il -acheter même, en payant à terme...</p> - -<p>Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. -Tant de fois, avec ses grandes montées de colère, le bruit -et les coups, il avait ruiné en une heure ses combinaisons. -Pour celle-là, il ne tirerait pas sur le mors avant l’arrivée. -Pourtant, à trop patienter, il avait manqué l’affaire -des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps -à se reprocher.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span></p> - -<p>Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu -qui venait avec son cheval prendre la faneuse, il ne fut -plus capable de se contenir; à peine l’eut-il vu passer, -assis sur le siège de sa machine, comme en haut d’un -énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et traversa -enfin la route.</p> - -<p>La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait -ces brises du matin qui ont passé sur les brumes -du fleuve et sur la rosée. Paule debout, en peignoir blanc, -ses cheveux relevés à la hâte en un chignon bas, arrangeait -des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait -communiquer la salle à manger avec le salon. A côté -d’elle, sur un guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche -de marbre gris, elle avait posé une brassée d’iris qu’elle -venait de cueillir dans le jardin, tout mouillés encore. -Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur son cou -et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste -où demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, -comme elle revenait dans une allée, tenant pressée dans -ses bras la gerbe de fleurs, une branche basse l’avait -effleurée.</p> - -<p>L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et -noiraud, grimaçant son meilleur sourire. Il semblait suer -péniblement l’amabilité:</p> - -<p>—On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un -laboureur?</p> - -<p>Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression -de bonté sur sa bouche fraîche:</p> - -<p>—Non, je n’ai demandé personne.</p> - -<p>Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla -de longues offres de service...</p> - -<p>Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs -sculptées dans du givre, entre leurs glaives d’émeraude. -La haute gerbe, dans un vase de porcelaine peinte con<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>tourné -comme un coquillage, avait le jaillissement d’un -chant printanier. Paule allant et venant autour de cette -clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette -fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant -que l’aient touchée certaines laideurs dont la flétrissure -est ineffaçable. La manche ouverte de son peignoir au-dessous -de son bras nu volait comme une aile.</p> - -<p>Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait -embarrassée. Le domestique qui menait les bœufs lui -avait dit le matin même qu’une de ses bêtes était blessée: -un grand clou planté dans un pied avait provoqué un -abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe -dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés.</p> - -<p>Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une -allée, son bœuf massif à côté de lui et l’attelait à la -charrue. Sa petite tête, redressée cette fois et arrogante, -jetait des coups d’œil perçants à droite et à gauche.</p> - -<p>Les scènes commencèrent.</p> - -<p>Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais -une verdeur et une extraordinaire richesse de -vocabulaire. Nulle part peut-être les éclats d’une querelle -n’ont tant de couleur et de mouvement. Deux -femmes surtout, plantées face à face, peuvent s’insulter -pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent d’injures. -Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours.</p> - -<p>Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que -lui fit Louisa «rapport à Crochard» aurait pu durer la -journée entière. Elle ne comprenait pas, elle, l’entrée dans -la propriété d’un homme pareil, un ivrogne, un fumier, -qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne à feu et -à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque -os à ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait -mieux fait d’aller se cacher. Dieu merci, elle y voyait -clair, elle n’avait pas besoin de mettre ses lunettes. Un<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> -laboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et même dix, -s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade -qu’on le prétendait: on faisait une bien grande affaire -pour un mauvais clou.</p> - -<p>—C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme -les vieilles domestiques deviennent tracassières.</p> - -<p>Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, -bientôt enhardi, prenant pied partout, lançant -d’abord à ses ennemis des morsures rapides, puis les tenant -plus longuement entre ses mâchoires, les mastiquant -à pleines dents, les couvrant de fiel.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - -<h3><a id="VII-a"></a>VII</h3> - -<p>Tout le monde parlait de la sécheresse.</p> - -<p>Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi -blanchissait le ciel; une buée aveuglante tremblait sur -les vignes. Jusqu’à trois heures, la campagne était vide, -les volets fermés. Les gens se lamentaient sur les puits -taris. On trouvait dans les basses-cours des poules crevées.</p> - -<p>Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches -vous enveloppait.</p> - -<p>Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse -chaleur que l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait -des gens couchés au bord de l’eau, cherchant la -fraîcheur. Parfois, un orage lentement amassé éclatait -enfin.</p> - -<p>Paule commençait à se sentir lasse.</p> - -<p>Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un -matin avec un grand panier fermé. Il lui apportait un -petit chien qu’un maquignon de ses amis lui avait donné.</p> - -<p>C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue -coupée. Il avait de beaux yeux d’agate dans des taches -de poil noir et feu qui semblaient tracées au pinceau. -Une raie blanche les séparait au milieu de la tête.</p> - -<p>Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau -frais, sa petite truffe noire, point effrayé du tout, sautant, -aboyant, elle eut un mouvement de plaisir:</p> - -<p>—Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il?</p> - -<p>Pouley, souriant, ne savait pas.<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p> - -<p>Elle l’avait appelé Boli.</p> - -<p>Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait -le désordre dans la volaille. On le voyait passer comme -une flèche blanche, poursuivant le chat. Son compère -niché sur un arbre, il sautait au-dessous indéfiniment, -aboyant à en perdre haleine.</p> - -<p>Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait -appeler:</p> - -<p>—Boli... Boli...</p> - -<p>Il reparaissait deux ou trois secondes.</p> - -<p>Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. -Le temps de tourner la tête, on ne savait plus où il -était. Elle frappait dans ses mains:</p> - -<p>—Voyons, Boli, tu es insupportable!</p> - -<p>Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le -nez toujours au vent, affairé.</p> - -<p>Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: -pendant les repas, il écorchait sa robe de ses ongles -rudes; quand elle se préparait à sortir, il la surveillait, -couché en rond dans un fauteuil; si elle le laissait, -c’étaient des regards à fendre le cœur: puis, quand elle -rentrait, des aboiements, des colères folles.</p> - -<p>La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour -voir si elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur -était étouffante, il changeait de place, se jetait sur le -parquet étendu à plat, essayait d’un fauteuil, d’un autre -et poussait de petites plaintes vers la fenêtre.</p> - -<p>Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête -entre ses deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes:</p> - -<p>—Il n’y a que toi qui m’aimes!</p> - -<p>Elle était bien seule en effet.</p> - -<p>Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se -faire une autre existence. Comme au premier jour de son -deuil, elle eût répondu:<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p> - -<p>—Où voulez-vous que j’aille vivre?</p> - -<p>Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, -dans laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une -campagne non point solitaire, mais pleine de grâce, soulevée -par le mouvement paisible de ses coteaux; pleine de -vie aussi, parcourue de ronflements d’automobiles et liée -par le large flot brillant du fleuve à la grande ville, dont -elle voyait le soir scintiller les feux.</p> - -<p>Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée -des heurts, des malpropretés. Les remous souillés des -faubourgs ne l’atteignaient pas. Et les énormes cités usinières, -récemment créées, villes d’hier, postes avancés -sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, -avec leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en -ciment armé, n’avaient pas poussé leur conquête jusqu’à -sa commune; quand bien même elles arriveraient -au bord de ses terres, elle les défendrait.</p> - -<p>Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient -beaucoup. Il était sans cesse question de domaines -vendus ou qui allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même -transmis une proposition qui venait du père d’une de ses -élèves:</p> - -<p>—Céder les Tilleuls!</p> - -<p>Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, -un million peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.</p> - -<p>Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, -plus vieille qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans -une famille dont elle était pleine, toute la famille paternelle, -des hommes et des femmes robustes comme elle, nourris -de cet air, orgueilleux de ces vignes, du vin éclatant dont -elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré leurs batailles. -Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve -demeurait celui de toute sa jeunesse.</p> - -<p>Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’amé<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>liorer, -c’était ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. -Mme Dupouy, fille de fonctionnaire, avait été -élevée dans une sous-préfecture à moitié dormante. Son -rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec -une seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une -propriété lui paraissait une aventure perpétuelle, une -sorte de baccara. Longtemps, elle avait caressé l’espoir -que sa fille, à sa majorité, se rangerait à son opinion. -Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au -monde.</p> - -<p>La pauvre femme soupirait:</p> - -<p>—C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas -moyen de l’habituer ailleurs.</p> - -<p>C’était entre elles le malentendu de deux natures que -rien ne peut jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, -courageuse, qui aime les grands risques de -chaque jour; la citadine, qui préfère son travail de fourmi -dans la fourmilière.</p> - -<p>Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement -sur sa figure. Elle comprenait maintenant que le -chagrin change, et que les pauvres yeux, fatigués, usés, -ne voient pas la vie comme des yeux neufs. Après -six mois de vie tout intérieure, une aridité l’envahissait: -cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures -trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent -elles-mêmes, et ne souhaitent plus rien pour avoir désiré -trop passionnément.</p> - -<p>Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de -place, essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, -elle prenait toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était -sujet d’amertume et de lassitude. Quand elle rouvrait -<i>Eugénie Grandet</i>, le livre cher dont son chagrin s’était -nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à côte, -l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil,<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> -la faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec -sa mère, leur entente de cœur, leur intimité. Charles -Grandet ressemblait à Seguey. Lui aussi était malheureux, -et si attrayant, d’un charme qui à travers le vieux -livre la troublait encore.</p> - -<p>  </p> - -<p>Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée -de son dégoût, le cœur touché par un pressentiment -de bonheur indéfinissable.</p> - -<p>Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander -une plus élégante. Elle voulait aussi un grand -chapeau. A la campagne, il était inutile de porter un -voile et que signifiait cet étalage?</p> - -<p>Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, -elle rentra vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. -Sa figure était brûlante. Elle avait ramassé sous -les arbres des poires tombées. Comme elle les faisait -rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le courrier -que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une -lettre d’affaires et un catalogue, une petite carte était -glissée.</p> - -<p>Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture -fine et charmante, la signature se détacha.</p> - -<p>Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, -ne pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva -en recevant cette carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement -de la surprise, elle ne sentit d’abord que de la joie. -Puis des scrupules la tourmentèrent à la pensée qu’elle -devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais le -rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une -jeune fille, fond comme la rosée cette première délicatesse. -Moins d’une heure après, tout était changé. Son -âme s’élargissait dans la douceur de cette aventure. Sa -mère sans doute, avec son caractère tellement craintif,<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> -attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais -entre Gérard et elle, le jour de la vente de Valmont, il y -avait eu un appel si fort de compassion et d’amitié qu’il -ne lui était plus possible de le considérer comme un -étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si elle ne -répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle -était oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir -écrit, elle se sentait justifiée, sûre que son cœur ne la -trompait pas.</p> - -<p>Sa vie fut désormais remplie par l’attente.</p> - -<p>A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: -«Vous ne me verrez plus», elle s’était sentie retomber -dans sa vie déserte. Elle avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, -c’était un commencement. Tout ce qui arrivait lui -paraissait merveilleusement extraordinaire... un si long -silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des -jours inconnus.</p> - -<p>Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, -la vie tout entière. Les lettres d’amour les plus -passionnées n’auraient pas touché chaque fibre de son -être d’une manière si mystérieuse que ces petites cartes. -Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien -des femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques -lignes expliquant la vue d’un jardin ou d’un monument. -Au-dessous d’une grande église cuirassée de flèches, de niches, -de sculptures, il avait écrit: «J’aime mieux <i>la nôtre</i>!»</p> - -<p><i>La nôtre</i>... Sans doute celle du coteau, la petite et -vieille Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la -place qui a la forme d’une queue de poisson. Dans ce -mot si profondément doux, pour la première fois ils -étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de sentiments -et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse -entre toutes, petit point unique dans le vaste -monde.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p> - -<p>Derrière une carte qui représentait un panorama triste -et noir, il avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, -les soirs qui ont la couleur des robes de Peau d’Ane.»</p> - -<p>Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: -le coteau, le village, le jardin de l’hospice, avec trois -sœurs comme des lis dans une petite allée, devant la -chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont l’architecture, -inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle, était -délicieuse.</p> - -<p>Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité -de cartes, dans une vieille boîte de carton qui sentait le -vin et le tabac, elle eut un grand battement de cœur. -Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver, mais -c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise -en biais, à travers une grande branche recourbée qui se -divisait comme une main énorme dans une chevelure -de ramures fines. Cette carte-là, elle se demanda si elle -l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une boîte, -dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante -qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, -regardait la porte, les fenêtres à petits carreaux: un -rideau aperçu à travers les vitres l’attirait plus loin, jusqu’à -l’âme même, dans l’atmosphère où les choses avaient -autrefois vécu. Ses pensées flottantes se condensaient -autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux -sous, elle avait acheté un trésor de rêves.</p> - -<p>Elle n’osait pas écrire comme lui: <i>notre</i> coteau, <i>notre</i> -vieille église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle -qui est en bas du petit chemin, vous rappelez-vous?» -Il y avait dans ces quelques mots un appel rapide, une -sollicitation à être fidèle.</p> - -<p>Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation -de la vie du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans -la solitude, une existence silencieuse et pure, profondé<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>ment -ignorante des calculs humains. Il faut encore avoir -été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur l’état -de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, -pour le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à -penser que ces sentiments n’existent plus. Il les traiterait -volontiers de vieilles romances. Mais que l’on descende -dans la vérité des plus humbles vies, on y verra que le -printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le rose -des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du -ciel sur l’herbe innocente.</p> - -<p>Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant -à lui, changeant parfois la disposition de ses cheveux, -attentive à chercher ce qui pourrait lui plaire, mais avec -une profonde ignorance de l’art où excellent d’instinct les -jeunes filles les plus dénuées d’âme et d’intelligence. A -s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque chose de -précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres, -passait en revue les occupations de chacun; mais, dans -cette grande demeure immuable, un attouchement de -rêve et de joie ensorcelait sa vie tout entière.</p> - -<p>  </p> - -<p>Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.</p> - -<p>Les deux ménages de vignerons habitaient le même -bâtiment, à droite du portail. La maison basse, d’une -blancheur crue, donnait d’un côté sur la route, et de -l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur, -une vieille voile était tendue de ce côté et formait une -tente devant la porte.</p> - -<p>Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de -laquelle dormait sa petite fille, protégée des mouches par -un rideau de mousseline. Léontine, toujours méfiante, -travaillait derrière sa fenêtre. Ses prunelles marron -allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant rien -perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allu<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>mait -parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone -méridionale, elle se montrait circonspecte et précautionneuse; -sur ses pires ennemis surtout, elle se donnait l’air -de ne rien savoir.</p> - -<p>Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. -Elle devenait alors volubile; un contentement se -répandait dans sa voix grasse habituée à se lamenter. -Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y voyait plus... -elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui rongeait.</p> - -<p>L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait -les sabots des chevaux sur la terre sèche et les coups -de tête dont ils ont coutume pour chasser les mouches.</p> - -<p>A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme -faisait chauffer une gamelle. Il poussait sous un trépied -des brins de sarment. Elle lui demandait:</p> - -<p>—Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?</p> - -<p>Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite -pièce où il y avait des chiffons par terre, et de vieilles -savates sur toutes les marches d’un escalier en bois montant -à l’étage. La table était sale, couverte de mouches, -avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail, et -une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du -vin avec son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre -parmi ses hardes, il ne fallait pas y songer.</p> - -<p>Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre -de ses sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer.</p> - -<p>Il avait des sentences sur toutes choses:</p> - -<p>—La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de -pluie.</p> - -<p>Ou encore:<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span></p> - -<p>—Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille.</p> - -<p>Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays!</p> - -<p>Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa -vieille était morte; son fils avait appris le métier de -mécanicien, s’était marié et travaillait à Bordeaux dans -une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu s’en aller.</p> - -<p>Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant -qu’il tombât infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer -à l’hospice. Mais il avait été pris dans tous ses membres -d’un tel tremblement qu’elle en eut pitié:</p> - -<p>—Ce n’est pas que je vous renvoie.</p> - -<p>Il serait mort avant de partir.</p> - -<p>Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque -argent. Un soir, discrètement, elle lui avait proposé de le -prendre chez elle, moyennant qu’il lui abandonnât ses -économies.</p> - -<p>Ses économies!</p> - -<p>Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre -sur la table de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, -il allait la remplir lui-même dans son petit chai, au robinet -d’une barrique en perce. On ne trouvait pas mal -qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que tous pouvaient -chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine -décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. -Au temps où sa vieille vivait encore, on entendait quelquefois -du bruit; elle savait bien montrer la porte:</p> - -<p>—Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez -soi.</p> - -<p>Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien -placé, au bord de la route, semblait fait pour qu’on y -entrât.</p> - -<p>Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes -bleues sur sa chemise, et du violet sur ses sabots. Tout<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> -le jour, il rôdait autour de la maison, occupé à ces besognes -de vieux qui donnent l’illusion de l’activité: il battait les -haricots et les fèves sèches, remplissait l’abreuvoir des -poules.</p> - -<p>Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits -travaux, les travaux de femme. Il ramassait après la -taille les sarments coupés, arrachait l’été les repousses -tout en bas du cep. Il dorlotait ces jambes torses. Chaque -pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens propriétaires -ou encore quelque circonstance particulière. Les -nouveaux venus ne les savaient pas ou les confondaient. -Lui, traitait chaque pièce comme une personne:</p> - -<p>—<i>Le Baraillot</i> est beau cette année. Dans <i>la Bécasse</i>, -il y a des manques. <i>La Brunette</i>, la pauvre, a été gelée.</p> - -<p>L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une -vigne pour en faire un pré, il ne pouvait pas croire que ce -fût possible. Pendant la vendange, il soulevait les feuilles -sur les pieds jaunis; et d’une voix qui chevrotait d’attendrissement:</p> - -<p>—C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte.</p> - -<p>Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, -malade, et ne valait plus rien. Quand on lui en reparlait, -il disait seulement:</p> - -<p>—Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera.</p> - -<p>Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, -dans ce pays que le phylloxera avait ravagé, puis tant -d’autres maux, la mévente, les maladies sournoises qui -dévorent la grappe en quelques matins. Sur combien de -petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources, -les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, -la peur dans le sang, avec une passion qui était chez certains -presque un héroïsme.</p> - -<p>Quelqu’un a écrit qui le sait bien:</p> - -<p>«Chaque lopin de terre représente une blessure.»<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p>Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, -quand les usines attirèrent une foule d’Espagnols. -Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On n’avait pas besoin de -ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer sur la -route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas -élastique; des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux -de suie, qui avaient des fichus à fleurs, de vieux -jupons et des enfants nus. Tout ce monde s’était jeté sur -les masures environnantes comme les mouches sur les -pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, -tout leur était bon. Leurs campements se grossissaient -sans cesse de recrues nouvelles qui se disaient être des -oncles, des tantes, des cousins.</p> - -<p>Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les -Espagnols de l’avoir volée.</p> - -<p>Pichard disait:</p> - -<p>—De la vermine, quoi!...</p> - -<p>Et avec orgueil:</p> - -<p>—Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes!</p> - -<p>Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement -de la chaleur: larges carrés de verdure dense, armées -pacifiques, incendiées d’or, qui avaient pris depuis des -siècles possession du sol, lui donnaient sa physionomie, -en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés remplissaient -leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et -d’échalas gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils -avaient une beauté d’ordre, de géométrie, détachant sur -le scintillement du paysage leurs masses profondes et -disciplinées.</p> - -<p>Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant -rien d’autre, n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie -ou des beaux pays fabuleux.</p> - -<p>Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le -soleil baissait derrière le grand vaisseau de l’île feuillue;<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> -après l’embrasement de pourpre et d’or vert, le ciel lentement -se décolorait. Dans le petit port, les barques -flottaient sur leur image renversée.</p> - -<p>L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard -Seguey sans doute reviendrait bientôt. Elle pensait au -jour où elle le reverrait, à son émotion, à la robe qu’elle -pourrait mettre. Elle essayait de se rappeler ses traits -qui lui échappaient.</p> - -<p>Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. -Mais un peu de la féerie s’attardait sur l’eau grise qui -traînait des roses.<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span></p> - -<h3><a id="VIII-a"></a>VIII</h3> - -<p>Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les -feuillages ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce -un peu languissante les lourdes parures de l’été.</p> - -<p>Les matins surtout n’étaient plus les mêmes.</p> - -<p>La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. -Une brume plus dense se pelotonnait dans le lit du -fleuve. On entrevoyait au-dessous le glissement d’une -eau gorge-de-pigeon.</p> - -<p>La terre fumait.</p> - -<p>Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans -disaient:</p> - -<p>—Ça chauffera cet après-midi.</p> - -<p>Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve -s’étaient réveillées. Au bout des allées d’ormeaux parfaitement -droites qui les précédaient, leur façade blanche -apparaissait non plus close et impénétrable, mais recevant -la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.</p> - -<p>Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des -grâces charmantes et particulières. L’une se décorait -d’un péristyle à quatre colonnes et du bandeau qui bordait -son toit. D’autres avaient le charme d’une grande -porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement la -beauté simple de quelques marches bien disposées, à -pans coupés, formant un perron entre des murs tapissés -de rosiers et de mimosas.</p> - -<p>On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> -Louis; et si la main du maître ne s’était pas posée sur -elles, du moins le rayonnement de son école les avait touchées.</p> - -<p>Au moment où la cité toute proche s’embellissait de -constructions vastes et magnifiques, elles étaient nées -parmi les vignobles, bijoux alternés, discrètes «folies» -qui composaient un cercle enchanté.</p> - -<p>Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges -s’y sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, -où ils possédaient de profonds hôtels, leurs appartements -décorés de boiseries incomparables se développaient -de même par-dessus leurs chais. Dans leurs salons, -d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en disques, -en losanges, composaient des parquets précieux. Certains -étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans -les angles. Mais au-dessous, dans les ténèbres humides -éclairées de loin en loin par une chandelle, roulaient les -barriques. Ils s’endormaient sur leur fortune et les murs -mêmes transpiraient des odeurs de vin.</p> - -<p>Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était -guère de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de -maître. Tous, ils appartenaient à une sorte d’aristocratie -qui veut en Gironde avoir «sa campagne». Aux fortunes -épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, des orgueils -nouveaux.</p> - -<p>Avec l’automne commençant, le pays s’animait de -luxe, de robes claires et d’automobiles. La vie élégante -prenait possession des jardins éclatants de fleurs. Paule -sentait autour d’elle ce murmure de fête.</p> - -<p>Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa -de ne recevoir personne, un homme âgé, à la longue barbe -blanche, entra sans façon, accompagnant une dame vêtue -de noir et qui s’excusait. Il se fraya un passage entre les -fauteuils:<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p> - -<p>—Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?</p> - -<p>Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit -quelques mots de condoléances avec rondeur et bienveillance, -en vieil ami de la famille, qui compatit aux peines -mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa femme l’approuvait -avec de petits mouvements de tête. Elle avait -la figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air -bienveillant. Ses mains étaient croisées sur une belle -ombrelle à manche d’ivoire.</p> - -<p>Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette -visite:</p> - -<p>—Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!</p> - -<p>Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux -appelaient Maître, non seulement dans le morose -Palais de Justice en forme de temple, mais partout où -apparaissait son ample redingote aux basques flottantes.</p> - -<p>Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop -grandes, une majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe -sinueuse n’était descendue d’un visage plus savoureux.</p> - -<p>Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche -voluptueuse faite pour déguster la plus fine chère, les -vins excellents, mais aussi pour répandre d’une voix d’or -les belles paroles enchanteresses. Cet homme qui, dans -les grands jours des Assises, faisait pleurer le jury entier, -avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité -naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners -aux meilleures tables l’entretenaient en joie et en belle -humeur. Les goûts épicuriens s’alliaient chez lui, et avec -la plus large aisance, aux principes d’ordre et de religion -hérités d’une vieille famille conservatrice. Il était le conseiller -écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes -sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant -dans cette délicate fonction beaucoup de bonté, une -inépuisable curiosité, et un goût de la femme que ses<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> -soixante-dix ans sonnés n’amortissaient pas. Le don de -sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait -sur elle tout spécialement—que cette femme fût une -élégante, une petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait -à lui manier l’âme, à écouter ses confidences, un intérêt -toujours nouveau, jamais fatigué, qui lui soufflait à l’audience -des mots étonnants. Dans cette Gascogne où -l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en -galant homme, généreux de lui-même, sans cesse porté -à écouter et à obliger. A peine installé pour l’automne -dans sa maison de campagne dont Paule apercevait les -balustres à travers les arbres, il avait pensé à la jeune fille.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?</p> - -<p>Cette question, il la posait maintenant, profondément -assis dans une bergère. Comment, pas d’amis, pas de -réunions.... Mais elle laissait perdre sa jeunesse!</p> - -<p>Paule secouait tristement la tête:</p> - -<p>—J’ai eu tant d’ennuis!</p> - -<p>Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un -bleu brillant, qui semblait saisir au passage les pensées -cachées:</p> - -<p>—Des ennuis... lesquels?</p> - -<p>Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, -mais incapable d’exprimer le fond de ses soucis, -ce qu’elle sentait autour d’elle de menaces, et d’obscurités. -Crochard maintenant lui faisait peur. L’avocat -lui donnait la réplique sur un ton plaisant:</p> - -<p>—Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée.</p> - -<p>Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire -qui connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le -récit de beaucoup d’affaires, et sondé toutes les convoitises -que peut séparer un fossé envahi de roseaux ou -l’épaisseur d’un mur mitoyen:</p> - -<p>—Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’im<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>portant, -quand on commence une partie, c’est de bien -jouer les premiers coups. Lorsque les pions sont emmêlés -mieux vaut souvent renverser le jeu et recommencer. Et -encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait -déjà où est votre faible.</p> - -<p>Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, -un peu renversé, sa tête majestueuse avait cette promptitude -à se mouvoir, à droite et à gauche, qui trahissait -chez lui l’habitude d’un auditoire.</p> - -<p>Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, -frappée par cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise -aux pièges mêmes de ses maladresses et qu’il était trop -tard pour s’en dégager.</p> - -<p>Il continuait:</p> - -<p>—Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le -début qui décide le plus souvent en faveur de l’un ou de -l’autre.</p> - -<p>A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son -petit œil bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides -fines comme des cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage -était le sujet dont il aimait parler aux femmes. -Cette question était pour lui la pierre de touche sous -laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans -embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute -sa carrière. Que pouvait-elle en penser, cette fille de -vingt ans, qui gâchait ainsi dans la solitude un précieux -moment de sa vie? Il fallait que sa famille n’eût aucun -bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait eu le -goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui -jamais ne l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en -une œuvre d’art et de joie.</p> - -<p>Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se -dérobant au charme:</p> - -<p>—Tout dans la vie est si difficile!<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span></p> - -<p>Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient -animés. Une expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche -éclatante. M. Peyragay disputait avec elle, l’enveloppant -d’arguments qu’elle n’avait jamais entendus, mais surtout -changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées -radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de -causes douteuses, trouvait des ressources infinies pour -plaider la plus discutée.</p> - -<p>Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, -puis se résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé -sa vie sans réussir à placer son mot. Le moment qu’elle -croyait saisir lui échappait toujours.</p> - -<p>Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme -qu’elle pourrait être et elle protestait, se donnant l’air -d’être incrédule, mais enivrée intérieurement par les -mots magiques. Personne ne lui parlait jamais du -bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant, -étouffé par une chagrine conception des chose que sa -mère lui avait léguée.</p> - -<p>—Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui -s’était levé.</p> - -<p>Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, -n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.</p> - -<p>Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule -phrase, obstinée et étourdissante:</p> - -<p>—Les Lafaurie étaient arrivés...</p> - -<p>Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur -et de solitude s’était dissipé. Les boiseries peintes en -vert qui le tapissaient répandaient dans la lumière déclinante -une teinte douce; les meubles un peu disparates, -hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient plus -un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette -flamme de l’esprit les faisaient revivre.</p> - -<p>Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison,<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> -Paule n’avait désiré aucun changement, éprouvant pour -ces vieilles choses une affection mêlée de respect. Le fond -de l’ameublement était formé par des fauteuils à médaillon. -Des bandes de tapisserie tranchaient sur le velours -émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, -étalée devant la cheminée, les avait toujours vus -groupés autour d’elle. Mais, dans leur assoupissement, -avec M. Peyragay, le plein air de la vie venait de pénétrer. -Le vieil avocat ouvrait toutes grandes les perspectives: -la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur -s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. -Paule avait l’impression que son fardeau glissait, -que ses yeux voyaient, et un contentement extraordinaire -soulevait son être.</p> - -<p>Dans cette voix qui engourdissait magiquement les -juges, sous leur toque, les amollissait, les transportait -dans un monde de philosophie et de bienveillance, elle -entendait pour la première fois le chant de la vie. Ce -chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait -au contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir -ainsi que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut -pas manquer de trouver sa place.<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p> - -<h3><a id="IX-a"></a>IX</h3> - -<p>Toute la société essaimée dans les domaines du coteau -et au bord du fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, -pour la messe chantée de dix heures.</p> - -<p>C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, -qui avait la tâche de guider dans les rangées de la nef -des familles si considérées, pouvant toutes prétendre aux -meilleures places. Elle aurait aimé dispenser à chacune des -faveurs spéciales. Cette répartition de prie-Dieu et de -chaises devenait dans son esprit une question de préséances, -qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir -régler.</p> - -<p>Pour les deux premiers rangs, les contestations -n’étaient pas possibles: ils étaient réservés, par tradition, -à une famille de la noblesse, presque une dynastie, -patriarcale, nombreuse, de foi militante, dont trois générations -apportaient chaque semaine au pied de l’autel -le même type physique et moral fortement marqué. Mais, -par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir -compte des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques -dévotes, rétives et méfiantes dans leur robe noire, formant -des îlots de résistance qu’il était impossible de déplacer. -La question se grossissait, certains dimanches, de -difficultés insoupçonnables, quand un groupement quelconque -de la commune célébrait sa fête, poussant sous -les voûtes décorées de guirlandes de mousseline un défilé -de jeunes gymnastes, avec musique et bannière en tête,<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> -le groupe suranné et vénérable des vétérans de 70, ou le -flot compact de la Société des Combattants. Ces jours-là, -les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas côtés, -où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner -l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et -le manque d’air les natures villageoises, habituées à l’espace, -et qui ne craignent rien tant que de ne pouvoir pas -bien respirer.</p> - -<p>L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux -routes, dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était -vieille, d’un gris mordoré, présentant à la montée perpétuelle -des gens et des choses son clocher-arcade. Il se -dressait au beau milieu de la façade. C’était, à la mode -de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, -entre deux ailes accroupies dans un mince jardin planté -d’ifs taillés.</p> - -<p>L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. -Deux cordons de pierre la dessinaient comme des bourrelets -posés gauchement. On y insérait, aux grandes fêtes, -une guirlande de verdure.</p> - -<p>Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le -dimanche sur la petite place triangulaire, sous le -feuillage des tilleuls, et allaient se ranger un peu à -l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des ânes. Les -groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les -marches que lorsque retentissent les premiers chants, -échangeaient autour des bancs, des paroles pesées et -circonspectes. Enfin, aux derniers battements des cloches -le troupeau des garçons se précipitait dans un bruit -d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la -chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes -sous le goupillon, cependant que le groupe des chanteuses -brusquement dressées contre l’harmonium jetait -aux piliers romans sa gerbe de voix:<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> - -<p><i>Veni Creator</i>....</p> - -<p>L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait.</p> - -<p>Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, -entre deux rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, -dont la sagesse variait instantanément selon qu’ils étaient -sous les regards de leur pasteur ou derrière sa belle chasuble -blanche, ornée d’une croix d’or. Le <i>Gloria</i> venait -même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait -bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité -se produisit au fond de l’église: Paule s’avançait vers -le portail ouvert.</p> - -<p>Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la -messe. Sa mère morte, la règle qu’elle représentait s’était -détendue. La jeune fille avait redouté d’être exposée à -tous les regards de la paroisse; son âme blessée croyait -les sentir braqués sur elle avec insistance pour estimer -son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait -souffrir de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre -deux rangées de cierges, avant de s’enfoncer dans des -ténèbres plus profondes. Son sentiment s’étant ainsi substitué -aux lois établies, il lui avait paru que son chagrin -était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle n’avait -pas besoin d’en chercher une autre.</p> - -<p>Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec -l’idée d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait -ranimé en elle une force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait -le portail devant son cheval, elle avait crié:</p> - -<p>—Vous ne venez pas?</p> - -<p>Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le -fond touchait presque le ruban de la route blanche, le -vieux marmottait:</p> - -<p>—Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais -ce que je sais bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions -pas un vrai dimanche.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p> - -<p>Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des -chapeaux baroques, la puissante carrure du vieil avocat. -Sa tête ridée, prolongée par sa longue barbe, allait constamment -d’un côté à l’autre, suivant l’office, mais aussi -les préoccupations de la sacristine et celles des dames -qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.</p> - -<p>Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles -avec une société rangée devant lui—famille, amis et invités—parmi -laquelle se détachait une tête brune dont -la vue éveilla en Paule un frisson rapide:</p> - -<p>«Gérard Seguey...»</p> - -<p>Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait -pas fait depuis quatre mois. C’était donc là le moment -qu’elle avait attendu, rêvé, désiré, avec parfois la crainte -affreuse de ne jamais l’atteindre. Elle était si émue -que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût paralysée. -Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui -sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs -pensées déjà s’étaient réunies.</p> - -<p>Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, -il se retourna et elle entrevit un peu de son visage. -Rien de tourmenté ne s’y révélait. Qu’était devenu -l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière -rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,—un jour de -douleur—une force brusque les avait jetés face à -face, lui laissant une impression presque tragique. Le -jeune homme assis près d’une femme très élégante, -attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet -être-là.</p> - -<p>Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, -qui remuait son face-à-main au bord de l’allée. -Elle avait conduit à la messe toute la société que réunissaient -dans sa maison, pendant les vacances, ses goûts -de large hospitalité.<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était -restée tout au fond, près du bénitier. Plusieurs personnes -la bousculèrent, des femmes qui sortaient précipitamment, -emportant un enfant hurlant. Le sonneur de cloches, -dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil -valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat -d’étain. Puis il traversa encore la foule pour aller se -suspendre, au bas du clocher, aux longues cordes de -chanvre tombant jusqu’à terre.</p> - -<p><i>Sanctus, Sanctus</i>....</p> - -<p>Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait -cette heure où une présence qui avait le pouvoir de -faire palpiter sa jeunesse lui était donnée. Elle aurait -souhaité que cette messe durât indéfiniment; c’était en -elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur -surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, -quand leurs yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension -de ne pas lui donner le plaisir délicieux qui -était en elle comme un dieu caché.</p> - -<p>Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait -la sonnette avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de -l’autel, commençait le geste solennel. Dans ses deux -mains dressées, l’hostie apparut.</p> - -<p>Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses -se pressaient en elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si -vous le voulez. Vous pouvez, d’un cœur indifférent, faire -un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le revois, -accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, -vous, toute ma solitude.»</p> - -<p>Son être fondait dans un sentiment de douceur, de -reconnaissance. Une impression de vœu exaucé.</p> - -<p>Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice -en robe rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, -commençait un Souvenez-vous:<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span></p> - -<p>... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui -tremblent.</p> - -<p>Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se -souvenait. Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. -Une paix divine était descendue sur toute la vie.</p> - -<p>Une phrase passait cependant que les voix plus tendues -semblaient soutenir d’un sanglot caché:</p> - -<p>Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été -séparés...</p> - -<p>  </p> - -<p>Le curé, que précédait la double file des enfants de -chœur, venait de disparaître par la porte de la sacristie.</p> - -<p>La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient -l’air avec une sorte d’exaltation, proclamant la -messe finie, les langues délivrées, et soutenues d’en bas -par la bourdonnante rumeur des conversations. Les fidèles, -répandus entre les rangs d’arbres, s’y aggloméraient -en groupes de toutes les couleurs.</p> - -<p>C’était pour cette petite place un extraordinaire moment -de vie. Toute la semaine, elle avait été une plate-forme -méditative: son étendue vide, avec seulement du -soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants égrenés, faisait -étrangement ressortir derrière le portail un plus profond -et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée -ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. -Muette, ses ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, -portant en elle une infinie blessure d’amour dans un -abîme de solitude, elle paraissait plus profondément religieuse -qu’à cette heure-là.</p> - -<p>Les autos ronflaient.</p> - -<p>Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un -groupe de ces personnes prolixes et complimenteuses, -qui retiennent dans leurs discours comme dans de la glu.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> -Elles manifestaient, d’une manière un peu appuyée, leur -satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi: -on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. -Une vieille dame indulgente rectifia: «à la grand’messe».</p> - -<p>Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche -de Gérard Seguey, qui attendait à quelques pas, avec un -sourire dans son regard gris, qu’il fût possible de lui parler. -Elle craignait qu’il eût entendu quelque chose des -allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il en tirerait -peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice -une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore -jamais souciée de plaire à personne.</p> - -<p>Seguey n’était pas précisément choqué, mais un -peu désillusionné. Lui-même était cependant fort peu -religieux: il lui arrivait, devant assister à un office par -convenance, d’y apporter quelque petit livre bien relié -rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère -tout à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa -conscience, subsistait l’idée que la religion ajoute infiniment -au charme des femmes. Il avait même de cette -question une conception à la fois psychologique et sentimentale, -qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était -pas le moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait -sa main dans la sienne:</p> - -<p>—Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. -J’étais sûr que vous y seriez. Je vous avais dit que je -viendrais à Belle-Rive. Il me tardait de vous remercier. -C’est tout ce pays que vos petites cartes m’ont -apporté.</p> - -<p>Il parlait avec aisance, de cette voix aux intonations -caressantes qui le faisait rechercher des femmes. Elle, au -contraire, ne disait rien, le regard baissé, remarquant -seulement la chaînette d’or qui attachait ses manchettes -souples rayées de noir. Tout, dans sa personne, bien que<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> -parfaitement simple, décelait une élégance qui semblait -l’expression même de sa nature.</p> - -<p>Il parut se souvenir de ce qui l’amenait:</p> - -<p>—Mme Lafaurie m’a prié d’aller vous chercher. Voulez-vous -venir?</p> - -<p>Il la guida à travers les groupes.</p> - -<p>M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques -minutes une profusion de galanteries, mais avec -l’arrière-pensée de ne pas retarder l’heure de son déjeuner. -Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs aux -pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans -le fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui -coiffait sa femme, et quittait la place avec des gestes de -la main et des saluts de président. Deux paysannes -s’étaient serrées sur le siège, réduisant autant que possible -la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille.</p> - -<p>La voiture disparut dans un murmure de sympathie et -d’admiration.</p> - -<p>Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée -à droite de l’église. Elle se tenait, très entourée, un -peu en arrière du banc sur lequel Mme Rose, bruyante et -joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés d’anis à l’assemblée -des enfants de chœur, vite dévêtus de leur soutane, -et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. -Mais le groupe respectueux qui s’était formé autour -d’elle préservait Mme Lafaurie du désagrément d’être -bousculée.</p> - -<p>Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait -d’atteindre, une sorte de majesté. Une véritable dame de -grande bourgeoisie, volumineuse et semblant tenir plus de -place encore, avec des cheveux gris magnifiques sous une -capote, un double menton, et une immense satisfaction -d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie de -prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> -ses sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, -comme dans les plus profonds replis de son caractère. -La solennité de sa marche annonçait déjà quelle opinion -considérable elle avait d’elle-même, et avec quelle force -elle croyait que lui étaient dues les salutations.</p> - -<p>Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une -cour. Avec Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva -tout de suite cette manière de la traiter en petite -fille qui avait toujours été la sienne. Elle l’avait connue -enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la jeune -fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car -dans son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait -s’épanouir le sourire qui ferait d’elle, dans l’avenir, une -grand’mère pleine de bonté. Déjà, elle décidait pour Paule -l’emploi de sa journée:</p> - -<p>—Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y -aura de la jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester -ainsi toute seule. Votre tante aurait dû vous prendre chez -elle. Je le lui dirai.</p> - -<p>Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, -elle commença d’énumérer les gens qui seraient chez elle. -Mais déjà, elle passait au chapitre des distractions: le -tennis, et un autre jeu de balles dont elle échoua à prononcer -les difficiles syllabes anglaises. Comment, Paule -ne savait pas...</p> - -<p>—Ma petite, vous vous y mettrez.</p> - -<p>Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait -pas dû être à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une -objection presque irréfutable. Mais, à la pensée de le voir -librement et pendant des heures, d’avoir peut-être avec lui, -dans quelque allée, un long tête-à-tête, les raisons qui lui -commandaient un refus se dissipèrent par enchantement.</p> - -<p>Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait -fallu, avec une effusion de toute sa jeunesse.<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span></p> - -<h3><a id="X-a"></a>X</h3> - -<p>Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu -d’un vaste parterre, ne conservait du dix-huitième siècle -qu’un noyau fragile. Un architecte du second Empire -l’avait épaissi, entre deux pavillons carrés, de la masse -écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de la -façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses -répandaient seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur -charme dégageait une sorte de mélancolie. Mais, parmi -tous ceux qui se pressaient dans les salons ou formaient -dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était -sans doute le seul qui pût la sentir.</p> - -<p>Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été -comme submergée par le flot montant de la richesse. -Le père de Mme Lafaurie, M. Montbadon, l’avait achetée, -alors que l’extraordinaire prospérité qui marqua à -Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée. -En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui -rapportaient lentement, mais comme une chaîne non -interrompue, les cargaisons de café, de rhum, de vanille -et de cacao prises dans les ports des grandes Antilles. Et -en même temps que se construisaient, sur le bord même -de la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans -l’échafaudage des bois de charpente comme dans un -berceau, un luxe ostensible rembourrait progressivement -tout ce qui servait de cadre à sa vie.</p> - -<p>Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> -au dix-huitième siècle, son hôtel voisinait avec ceux des -grands négociants venus du Danemark et de l’Angleterre. -Il se trouvait là au centre même de la caste la plus -fermée, élevée par un siècle de richesse constante et d’activité -à un plan de la vie commerciale sur lequel toute -la société bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu -sans réserves, il eut du moins l’entrée des bureaux. Sa -fille avait pénétré plus loin, jusque dans les salons où -règne, au milieu d’un grand confortable, une correction -toute britannique et protestante.</p> - -<p>Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses -relations. Il était impossible de se figurer ce qu’elle aurait -pu être si la fortune n’avait pas fourni une substantielle -nourriture à son caractère. Elle appartenait à cette -classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit largement, -dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue -luxueuse d’une grande maison, et soutenant en toutes -circonstances sa réputation.</p> - -<p>Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le -domestique nombreux, les armoires profondes et lourdes -de linge, les buffets gorgés d’argenterie, l’entretien constant -de toutes les choses cirées et encaustiquées, fleurant -bon, associées à la prospérité de la famille et la reflétant. -Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation des longues -autos où elle s’enfonçait—ces autos grondantes avant le -départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle -était encore dans le ton déférent des valets de chambre -qui l’annonçaient; dans l’empressement que l’on mettait -à la servir, dès qu’elle paraissait; dans les confidences que -les marchands lui glissaient si habilement, sous le couvert -de leur main flatteuse.</p> - -<p>Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive -une chambre charmante, d’où il découvrait la rivière -à travers les arbres, la vie qui était menée dans cette<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> -maison fournissait une assez intéressante matière à ses -réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui faisait -un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur -lequel le jeu des hypothèses mondaines n’était pas -fini.</p> - -<p>Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié -une fortune que M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle -des Seguey, au contraire, longtemps éclatante, avait -eu un déclin rapide. Leur maison d’armement, réputée -dans les annales du grand commerce bordelais, avait -été fondée en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques -Seguey, homme d’honneur et homme d’affaires, -qui avait eu une grande flotte sur toutes les mers, un -hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des entreprises -considérables, et enfin obtenu comme couronnement -de toute sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts -du port de Bordeaux lui étaient presque aussi chers -que les siens propres, et son nom restait parmi ceux des -plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir. Mais, -après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père -de Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une -main négligente. Quand il était mort, prématurément, -alors que son fils n’avait que douze ans, Mme Seguey, -effrayée par le désordre, les difficultés, et qui tenait de -ses origines créoles un fond de mobilité et d’insouciance, -avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon -blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. -«Ancienne maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, -successeur», pouvait-on lire quai des Chartrons, sur une -plaque de cuivre dont la vue donnait à Seguey une vive -sensation d’amertume et de déchéance.</p> - -<p>En ces dernières années, les folies du capitaine de -Pontet avaient précipité une ruine maintenant à peu -près complète. Ces événements laissaient dans la sensi<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span>bilité -de Gérard un poison caché. Le rôle que sa sœur -avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait -de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût -apporter une énergie si passionnée à cette œuvre de -destruction; pour ce mari, qui ne l’aimait pas, qu’elle-même -semblait par moments supporter à peine et traiter -comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa -mère et son frère, leur arrachant tout avec une sorte de -frénésie insatiable. Il y avait là un mystère que, devant -les derniers sacrifices mêmes, il évitait d’approfondir. -Leur vie était maintenant tout à fait séparée et leurs rapports -froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage, -chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant -à Bordeaux presque chaque semaine, pour des motifs mal -déterminés; lui, vivant seul, au deuxième étage d’une -maison du quai de Bourgogne, où il venait d’installer un -mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et -quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans -son testament. On lui prêtait des succès mondains. Il -s’en souciait peu. Une liaison qu’il avait entretenue pendant -deux ans, avec une femme plus âgée que lui, intelligente -et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en -ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie -riche qui était le sien, et où toute diminution de fortune -est une déchéance, il sentait la nécessité de garder sa -place. Entre sa famille et les Lafaurie, une rivalité avait -existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement, -d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey -avait commencé. Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse -et protectrice. Sa nature, prompte à discerner -toutes les nuances, en souffrait souvent. Cependant, il -était venu à Belle-Rive...</p> - -<p>En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un -cigare devant la maison. Des fauteuils d’osier, garnis de<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> -coussins rouges et jaunes, formaient un cercle sur la pelouse -autour d’une table de jardin. Il s’était assis en face -d’une magnifique allée d’ormeaux.</p> - -<p>Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums -et le jaillissement écarlate d’un massif de sauges.</p> - -<p>Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. -Mais il jouissait plus encore de n’avoir personne auprès -de lui qui le détournât du plaisir de fumer en paix. Dans -sa pensée flottait l’image d’un autre parterre: c’était la -même qualité de lumière sur une grande prairie inclinée -gardée par un cèdre.</p> - -<p>En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de -pierre, la porte était restée ouverte sur le vestibule. Un -bruit de voix s’en échappait.</p> - -<p>Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent -le jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, -la seconde fille de Mme Lafaurie, mince et musclée, dans -une robe de tricot blanc. Elle marchait du pas spécial à -la jeunesse entraînée au sport. Un grand garçon l’accompagnait. -C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait -de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez -de Cyrano, et dans toute sa personne une allure brusque -et prime-sautière. Seguey le regarda passer avec sympathie. -D’autres les suivirent, et il entendit bientôt le bondissement -des balles derrière un rideau d’arbustes.</p> - -<p>En même temps, le mouvement de quelques personnes -sur le perron lui fit comprendre que son bien-être moral -ne tarderait pas à être troublé:</p> - -<p>—Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, -vous n’avez pas bougé de ce fauteuil depuis le déjeuner. -Précisément, je vous cherchais. C’est pour une assiette -dont on m’a parlé....</p> - -<p>Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur -Odette, appartenait à une autre génération. Une belle<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> -jeune femme extrêmement parée, en robe soyeuse, qui -s’assit vivement en face de Seguey et abandonna sur le -capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il y avait -des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur -d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une -amande laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un -long collier de perles descendait sur sa gorge nue. Le goût -du luxe éclatait en elle, capricieux, sujet à des sautes -d’humeur et à des manies. Dans le monde, elle s’était -fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir, -après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, -puis, sans qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles -modernes, elle affectait de ne plus rêver que chinoiseries:</p> - -<p>—Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu -aucune. Rien qu’un dragon, un petit dragon tout tordu, -avec une tête ébouriffée, et d’un bleu, d’un bleu...</p> - -<p>Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de -découvrir la Chine.</p> - -<p>Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué -à ces sortes de consultations. Sa culture artistique lui -valait d’être recherché. Mais, bien qu’il posât quelques -questions, son esprit continuait de se reposer dans sa -paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme -ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait -belle et une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait -même pas de lui ouvrir les yeux, ayant reconnu depuis -longtemps que certaines natures ne sont pas capables -d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens -fait fonction de goût.</p> - -<p>Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil -mat, au bout d’une allée ensoleillée que bordaient des -buissons de roses. Elle les aperçut ainsi tous les deux, -rapprochés, et semblant causer familièrement.</p> - -<p>Son cœur se serra.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span></p> - -<p>L’heure du thé.</p> - -<p>Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le -perron. Les grands chapeaux clairs, entrevus à travers -les glaces, se présentaient dans l’ouverture de la portière. -Un instant, comme d’énormes fleurs, ils en occupaient -toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des cheveux -brillants et des teints d’été.</p> - -<p>Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait.</p> - -<p>Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand -salon à deux fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des -panneaux de soie. Des sujets chinois y étaient tissés dans -le même ton d’un bleu ancien. Les rideaux de taffetas, -au fond de leurs plis gonflés et traînants, buvaient la -lumière.</p> - -<p>La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, -se pressait debout dans le vestibule. Odette -Lafaurie, la figure encore animée par six parties consécutives, -disait de groupe en groupe:</p> - -<p>—Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront -le salon et après nous pourrons danser.</p> - -<p>Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée -et insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un -moment tranquille. Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un -autre le remplaçât, immédiatement:</p> - -<p>—Qu’est-ce que l’on attend?</p> - -<p>Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques -jeunes gens sous le charme de ses exclamations de -petite fille. Son mari, tout occupé des arrivants, les accompagnait. -C’était un personnage cérémonieux, au regard -éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes.</p> - -<p>Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint -échauffé, fut frappé par l’air malheureux de Paule. Il -n’avait pu encore lui dire que quelques paroles à son -arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette réunion,<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> -elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue. -C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. -Tout l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. -Une heure avant, en face de sa glace, elle l’avait vue plutôt -agréable; maintenant, dans ce monde brillant, une -impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et elle reculait -toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la -vît pas.</p> - -<p>Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux -de la rencontrer. Mais ses espérances, toutes les -choses de son cœur, comme elle les sentait piétinées ici! -Une intuition l’avertissait que ce domaine de la vie lui -était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue, parmi ces -femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait -encore la force brûlante de cette expérience, laissant -sourdre en elle le découragement infini qui envahit si -vite les très jeunes gens. Un premier rêve ne passe pas -sans dommage d’un milieu à l’autre, de l’atmosphère -enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie mondaine! -Paule croyait voir ses pensées du matin gisant -autour d’elle.</p> - -<p>Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement -que d’inévitables rencontres arrêtaient sans -cesse. Il était maintenant la proie d’un amateur de -meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière un lorgnon -les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance -les plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau -venu dans la maison, inspectait de toute la hauteur -de sa petite taille les gens et les choses, pour établir -d’après la richesse et le chic son degré d’amabilité.</p> - -<p>Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au -front bas, au cou enfoncé, qui cherchait sa fille:</p> - -<p>—Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie!</p> - -<p>Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses:<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>—Quelle éducation!</p> - -<p>Un domestique annonça:</p> - -<p>—Le thé est servi.</p> - -<p>Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte -à deux battants sur l’immense salle à manger aux boiseries -brunes, que décoraient des faïences anciennes arrangées -sur des étagères. Au-dessous des stores à moitié -baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du -jardin.</p> - -<p>Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. -M. Le Vigean, qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit -plaisir en la remarquant. Lui aussi en avait une très -belle, un peu plus foncée. Les tasses fines sur de la guipure, -les belles pièces d’argenterie ancienne, toute une -richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un -sucrier Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage -d’orfèvrerie, dominait le parterre des petits gâteaux. On -entendit encore M. Le Vigean qui s’extasiait.</p> - -<p>Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, -entre lesquels allait et venait la grâce alerte des jeunes -filles. De petites phrases s’entre-croisaient: «Voulez-vous -du thé?—Oui, merci.—Deux morceaux de sucre?—Non, -un seulement.—Du pain brioché?—Attendez, -je vais y mettre de la confiture.—Non, vous ne savez -pas, laissez-moi faire.—Ce thé est trop fort.—Vous, -madame, une seconde tasse?»</p> - -<p>Un valet de chambre versait dans les verres un porto -couleur acajou.</p> - -<p>Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins -isolée peut-être parmi les personnes d’âge que dans le -mouvement de la jeunesse. Elle se sentait si étrangère à -ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui étaient à -charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans -qu’elle y touchât.<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span></p> - -<p>De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, -fortement serrée dans une robe claire, jetait des regards -désespérés à des gâteaux au chocolat que personne n’avait -eu l’idée de lui présenter. L’assiette, après avoir volé autour -d’elle, était revenue se poser juste sous ses yeux. -Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli d’y puiser -elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, -avec tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce -débat intérieur gâtait son plaisir.</p> - -<p>Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, -sans éclats, maintenue sur un ton très bas par l’éducation -un peu formaliste dont l’aristocratie girondine a le grand -souci. Dans cette Gascogne si profondément pittoresque, -la haute classe réforme avec soin son tempérament. Elle -se défait de l’exubérance, du rire même et du sans-façon, -pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection -mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, -tant elle contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications -successives du langage et des attitudes. Il y règne -le goût établi de ce qui est «neutre», par opposition à -ce qui pourrait paraître vulgaire. Le désaccord avec -les couches profondes de la race semble si complet que -l’idée de supériorité en est renforcée.</p> - -<p>Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles -seules gardaient leur souplesse, cette aisance que donne -l’usage du monde, des habitudes d’élégance, la certitude -de plaire et d’être jolies. Elles allaient de l’un à l’autre, -essayant sur tous leur beauté. Le sentiment qu’elles -avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact, -prenait conscience de son sérieux de jeune fille -seule, étrangère au monde, ne sachant rien de ce qui s’y -dit ni de ce qui s’y fait, trop habituée aussi à réfléchir et -à descendre dans ce qui est triste. Qu’auraient-ils pensé, -ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les difficultés<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> -dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa -vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait -encore plus difficile et plus rebutante.</p> - -<p>Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un -groupe et vint la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre -et ce fut comme si tout changeait au fond d’elle.</p> - -<p>—Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.</p> - -<p>Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. -Une douceur brilla dans son âme, dissipant son angoisse -la plus obscure, cette crainte de lui déplaire qui la -tenait depuis son arrivée éloignée de lui. Son être engourdi -par une sorte d’asphyxie morale recommençait -de vivre.</p> - -<p>—Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous -regarder danser?</p> - -<p>Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de -l’après-midi, quelques couples allaient et venaient, reprenant -indéfiniment une marche lente et cadencée. Il -découvrit deux places sur un canapé et s’assit près d’elle. -La musique paraissait à Paule étrange et un peu sauvage. -Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or -pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de -bleu, des reflets de soie, une figure à moitié cachée par -un grand chapeau. Elle remarqua, sans que fût troublée -sa joie intérieure, le joli mouvement qu’elles avaient -toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des -libellules quittant le feuillage où elles sont posées.</p> - -<p>Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il -pensait que Paule ne connaissait encore rien du monde.</p> - -<p>«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».</p> - -<p>Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son -retour d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait -mêlé à une réunion. Naturellement, parmi tant de -gens, beaucoup avaient dit ou laissé entendre ce qu’un<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> -peu de tact aurait soigneusement commandé de taire. -Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour -de lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il -n’était pas de ceux auxquels la vanité distribue aisément -ses consolations: la manière dont il écoutait certaines -allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.</p> - -<p>Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute -laideur, physique ou morale, mêlait à cet état de défense -un profond dégoût. Il gardait aussi l’impression qu’on lui -avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois, il avait cru sentir -que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise avidité -faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension -augmentait en lui, que son esprit si lucide pourtant se -refusait à analyser.</p> - -<p>Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des -brumes grises. Mais ses braises éparses sous les feuillages -s’éteignirent soudain quand le lustre s’illumina.</p> - -<p>Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques -étincelantes, passaient et repassaient les couples unis; les -jeunes gens—figures imberbes, faces glacées par la fatuité, -masques vibrants de sentiments sourds—tenaient -embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun, aux -yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; -un autre dominait de toute la tête le chapeau de velours -noir abaissé sur un teint de fleur, sous lequel apparaissait -seulement la bouche très rouge d’un mince visage. Près -du piano, un petit homme insouciant, joyeux, le ventre -fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un -refrain qu’on entendait mal.</p> - -<p>Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. -Paule se tournait fréquemment vers lui. Son visage un -peu aplati rappelait la très ancienne souche paysanne. -Mais elle lui parut embellie d’une manière extraordinaire: -il semblait que son cœur eût recommencé de battre, son<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> -sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. -Son visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était -transformé par une expression de bonheur et de confiance; -sa bouche, dans les rousseurs posées par l’été, -avait l’éclat d’un œillet ouvert.</p> - -<p>Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence -opérât ce miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse -du monde, il découvrait un contraste frappant qui -n’apparaissait sans doute à personne d’autre. Il écoutait -attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette -nature profonde et sincère, si différente de toutes celles -qu’il avait connues.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p> - -<h3><a id="XI-a"></a>XI</h3> - -<p>M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle -en l’honneur du ministre de la Marine, arriva à -Belle-Rive une heure avant le dîner. Il amenait un jeune -peintre, Jules Carignan, qui lui était recommandé par -un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom -d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, -à la lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda -faire autour du salon ses saluts raides et respectueux. Puis -personne ne s’occupa de lui.</p> - -<p>M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, -de belles manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait -se perdre dans un carré de barbe blanche extrêmement -soignée. Il était le seul à promener dans Bordeaux, dès le -matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et cette fleur, -qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était -acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui -avait le droit de tout se permettre. Il donnait le ton, -mais aucun de ceux qui le copiaient assidûment n’avait -son aisance, sa désinvolture, et cette manière de porter -avec une feinte négligence d’irréprochables costumes -commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont -il avait été président à plusieurs reprises, il avait reçu le -roi d’Espagne, sans que rien en lui décelât l’enflure, avec -la fierté d’un grand négociant qui parle au nom d’une -grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient ses admirateurs, -il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, cou<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span>ronnée -de pampres, et tenant dans ses mains comme un -immense éventail ouvert ses routes marines. D’une vieille -famille royaliste, il s’honorait d’un ruban donné à son -grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême fuyant -le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient -mué sa fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. -Respectueux vis-à-vis de l’archevêché, il prêtait une de -ses autos à Son Éminence. Son nom s’inscrivait automatiquement -dans les comités. Mais rien de tout cela ne -troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé, -agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son -visage de vieux renard magnifique s’éclairait soudain -d’un regard fouilleur, aigu, insistant, dans lequel passaient -les éclairs d’une intelligence vive et autoritaire. Les syndicats -lui faisaient horreur, et il assimilait vaguement au -socialisme toutes les initiatives sociales, même les plus -bénignes.</p> - -<p>Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le -piano fermé. Il exprima ses regrets aux personnes qui se -retiraient. Mais il retint à dîner M. Peyragay, venu à la -fin de l’après-midi, et qui faisait à la jolie Mme Saint-Estèphe -cette sorte de cour, mêlée de louanges et d’ironie, -dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement aimables -ont seuls le secret.</p> - -<p>Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques -minutes avant le dîner, Jules Carignan seul sur le -perron. Il s’était assis sur une des rampes de pierre, à côté -d’un grand vase fleuri de géraniums lierre. Le jeune -peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un garçon -gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.</p> - -<p>Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du -loup de la fable. Sa jeunesse, mal sustentée de vache -enragée, devait cacher sous des façons timides un orgueil -entêté d’artiste. Sa tête était ombragée d’épais cheveux<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> -ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur un -front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait -un maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes -d’ombre, les yeux brun-clair avaient parfois une lumière -ingénue d’enfance. Deux sources de fraîcheur merveilleuse -résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait séchées.</p> - -<p>Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait -à forcer les portes du monde de l’argent, le seul où l’on -puisse espérer placer cette denrée toujours mal cotée, -jugée de très haut, qu’est la peinture d’un débutant. Ce -rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie de l’artiste, -il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs travaux -et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa -fierté, mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni -comprendre, ni accepter.</p> - -<p>Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un -visage, portait dans le monde des naïvetés de jeune -huron. Il continuait de juger comme il le faisait à l’École -même, dans cette sorte de république idéale, rapportant -tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût, dans -son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on -appelle «un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision -molestât tous les préjugés, il en était sûr. Auprès des -jeunes, c’est une chance de grand succès que d’être -brutal; dans les salons, on risque fort de passer pour un -malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, -et de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, -même au mauvais goût ou au goût prudent. Dans une -société où régnaient exclusivement des calculs de réserve, -de modération, son âpre touche ferait scandale.</p> - -<p>Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. -Il revoyait Paule s’éloignant, dans la petite voiture -qui était vers sept heures venue la chercher. Il avait -regardé le feu des lanternes se perdre dans l’ombre. Les<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> -impressions que lui laissait cette journée ne l’inclinaient -pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute -réaliste et désabusée.</p> - -<p>«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait -son cœur, il ne se doute pas avec quels cris les gens -qu’il veut conquérir se plaindront d’être maltraités. Il -est plein de lui, de son art, quand toute personne qui paie -exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement. Pour réussir, -il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans -son milieu de peintres, sa réputation.»</p> - -<p>Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui -dépouillait impitoyablement les visages de leur bourre -molle, faisant apparaître en ce monsieur si parfaitement -correct un masque de faune, en tel autre, la paupière -plissée et l’allure d’un éléphant.</p> - -<p>Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile -leur présentait une face bouffie, qui leur paraissait odieusement -vulgaire: «Mon portrait, ma chère, mais c’est -une horreur. Je ne veux pas le voir.» La canaillerie inconsciente -de certains regards, leur hébétement, il saisissait -tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la -conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, -sans accommodements, ni compromissions, et de l’idéal -mondain tout de vernis et de politesse. La folie était de -vouloir les faire vivre ensemble, chacun ne pouvant entièrement -absorber l’autre.</p> - -<p>Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette -du vestibule, Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay -son entrée en ménage. Elle avait d’abord acheté -trois lustres, dont un tout petit, charmant, en forme de -poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces -vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer -par quelque chose de plus utile!»</p> - -<p>—Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> -largement ouverte sur l’énorme surface de son gilet -blanc, c’était assurément une idée de très jolie femme.</p> - -<p>Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas -noir, réclama son bras. Le dîner était annoncé.</p> - -<p>Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, -un massif de gloxinias répandait sur la nappe et dans les -cristaux les reflets éclatants de son velours pourpre. Aux -extrémités du couvert, sous de petits abat-jour soufre, -les ampoules que portaient de hauts candélabres diffusaient -sur les épaules et sur les smokings une lumière -douce comme de l’huile.</p> - -<p>Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient -encore enflammées de bougies ruisselantes dans des bobèches, -avaient appartenu à un grand-oncle de M. Lafaurie, -Mgr Blandin, dont Napoléon distingua lui-même -les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. -La corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels -rafraîchissaient de précieuses bouteilles, portaient les -armes de l’évêché. Autour de ce surtout massif, les -pauvres chanoines, tremblants encore des orages de la -Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et -raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, -par tradition, gardait encore dans sa mémoire -quelques bribes éparses de leurs aventures. Il savait en -tirer parti. Quand sa table réunissait une société dont -l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon remontait -en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier de -Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité -même des vieilles dames était égayée.</p> - -<p>Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. -Installé à la droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu -était réjoui par la rangée décroissante des verres effilés, -qui rappelaient devant chaque assiette la disposition -d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur lequel<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> -les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note -spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré -de bien dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.</p> - -<p>Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions -profondes et secrètes, en ne laissant point passer un plat -sans l’apprécier. Pour le célébrer, il interrompait sans -fausse honte la conversation la plus apprêtée. Il en résultait -souvent une détente dont tout le monde lui savait -gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les -louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un -lièvre à la royale dont le fumet noyait les cerveaux. -Mme Lafaurie, à l’écouter, éprouvait une exaltation bourgeoise -de ses sentiments. La qualité des plats qu’on servait -lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès -de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, -elle ne pouvait douter que sa table fût incontestablement -supérieure aux plus renommées.</p> - -<p>M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus -le massif de fleurs éclatantes. Il fit se récrier -à côté de lui une vieille dame, au visage long et parcheminé, -en rappelant que la gelée de groseille accompagne -chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes -voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; -M. Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la -discussion ne laissa pas de doute sur l’excellence de la -sauce forte.</p> - -<p>La conversation se fixa un moment sur les bizarreries -spéciales à divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent -pour émettre toutes sortes de contes. Mais M. Lafaurie -aiguilla habilement l’entretien vers d’autres sujets.</p> - -<p>Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait -à peine leur conversation, qui allait d’une partie sensationnelle -aux danses défendues par l’archevêché. Roger<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> -Montbadon, les cheveux relevés sur un front très haut, -blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé devant -lui pour le convaincre.</p> - -<p>Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, -essaya de se jeter dans ces commentaires. Mais ses propos -venaient mourir sur l’épaule froide d’une de ses voisines, -obstinément tournée de l’autre côté. C’était une mince -et hautaine jeune fille, qui avait une figure de porcelaine -rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en -disait long sur les différences sociales que le pauvre artiste -fourvoyé ne mesurait pas.</p> - -<p>Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement -assisté à Londres. Bien qu’il se sentît las et -attristé, il restait le spectateur dont les yeux sont toujours -ouverts sur la vie. A deux reprises, un regard rapide -de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit l’engrenage -silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? -Odette, au contraire, assise non loin de lui, évitait -ses yeux; plusieurs fois, comme il lui adressait la parole, -elle avait paru troublée et embarrassée. Mais, à ce -point de ses réflexions, le nom de Paule lancé dans la -conversation le frappa soudain.</p> - -<p>Un domestique venait de faire le tour de la table, -versant dans les verres un vin doré et jetant d’une voix -sourde dans chaque oreille: Château-Yquem 93. M. Peyragay, -mis en verve par le feu caché de ce grand vin à la -fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune fille. -Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle -de donner à ses récits un tour dramatique. Dans la -grande lutte avec Crochard, son humeur faisait ressortir -un côté plaisant. En conteur incomparable, il noircissait -et il égayait, passant de l’isolement de l’orpheline à la ruse -entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les cils blancs, -les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments -suivit les courbes de la table.</p> - -<p>Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait -jugé que Paule s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit -la maison isolée sur le bord de l’eau. Sa mère, -Mme Montbadon, une très vieille et austère dame, évoqua -d’une voix blanche des choses terribles. La campagne -lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude -d’être assassinée. Sa figure longue, un peu -chevaline, exprimait l’horreur et l’étonnement. Les idées -d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune fille dût se -débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve que -les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de -vieux domestiques, des rochers de fidélité, mais le type -en était perdu, et le voisinage des usines avait tout gâté.</p> - -<p>M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous -une autre face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, -la mise en marche des convoitises encerclant de -loin la jeunesse et l’inexpérience:</p> - -<p>—Le paysan, dit-il, est rapace.</p> - -<p>Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une -chose invisible:</p> - -<p>—Il veut tout pour lui!</p> - -<p>Une expression dure figea lentement son beau visage—ce -visage qui avait jusque-là répandu sur la diversité -des propos de table un sourire affable et épicurien. Il -dissimulait un fond tyrannique. La défense de ses intérêts -lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois instinct, -habitude et idée maîtresse, protestation de toute -sa vie contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, -exercé à calculer ses propres affaires, n’avait pas été -dressé à intervertir les rôles humains. On pouvait voir -d’ailleurs une grandeur dans cette défense: elle représentait, -en même temps que ses intérêts particuliers, des<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> -principes de droit, d’organisation sociale et des idées -d’ordre.</p> - -<p>Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer -Crochard. Elle se laissait intimider. Son jeune -neveu, Roger Montbadon, qui portait le ruban de la -croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu -de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile. -M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il -connaissait l’homme. Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires -quelques remarques humoristiques que favorisait -le nom de Crochard.</p> - -<p>Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans -heurts vieilli à Valmont: d’honnêtes gens, non point très -actifs, un peu négligents, mais dévoués dans le fond du -cœur et dont sa mère était adorée. Installés pour toute -leur vie dans des maisons éparses au bord du domaine, -ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de -très anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: -Trompette, que M. Seguey avait achetée à un officier, -de l’année même où avait été plantée quelque -vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs qui -disparaissaient pour ne plus renaître?</p> - -<p>En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au -point de vue mondain la situation de la jeune fille. Elle -n’aurait pas dû demeurer seule. Il croyait découvrir en -Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir compte de -l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, -ne pouvait pas être tolérée:</p> - -<p>—Cela ne se fait pas.</p> - -<p>Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à -un milieu qui manquait de tact.</p> - -<p>Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux -côtés de la longue table. La dureté des jugements mondains -atteignait en lui une douleur latente. Lui aussi, un<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> -jour, il serait peut-être <i>exécuté</i>. Rien ne le laverait du -tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa pensée -se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant -certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui -passait parfois de si triste dans ses silences.</p> - -<p>  </p> - -<p>Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, -debout devant un buffet ancien, réchauffait dans sa belle -main un verre rempli d’un cognac fameux. Il le fit tourner -plusieurs fois, en respira longuement l’odeur, et l’inséra -enfin dans sa barbe blanche.</p> - -<p>M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les -effluves incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:</p> - -<p>—Un garçon charmant, sympathique.</p> - -<p>Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait -loin:</p> - -<p>—Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. -On parle beaucoup d’elle.</p> - -<p>M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:</p> - -<p>—Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, -dont le mari montait aux courses. Un officier très -brillant, qui faisait des folies au jeu. Elle-même avait une -vie plutôt compliquée. Maintenant, le capitaine est mort, -laissant des dettes, et elle s’accroche désespérément d’un -autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas du tout.</p> - -<p>Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire -que M. Lafaurie écoutait attentivement.</p> - -<p>Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. -Odette, un instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, -dans une robe blanche, était rentrée vivement, en l’apercevant. -Mais il regardait d’un autre côté. Son souffle -avivait régulièrement le point rouge de son cigare. Un -grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<h3><a id="XII-a"></a>XII</h3> - -<p>Le même soir, assise devant un couvert disposé à la -hâte par Louisa, Paule avait l’impression de se réveiller.</p> - -<p>La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute -autre sensation que celle de la joie. Tandis que son poney -filait sur la route, dans la fraîcheur de la nuit tombée, -la vibration des minutes heureuses la maintenait au-dessus -de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées. La -griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.</p> - -<p>L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une -inspiration merveilleuse, cette première inspiration de -l’amour qui ressuscite la beauté du monde. La voiture, -dont bondissaient sur la route les deux roues légères, ne -courait pas vers sa maison obscure mais vers l’avenir. -Son âme volait au-devant d’elle.</p> - -<p>La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. -Les tristesses étaient effacées. Que lui importait la -cohue des indifférents? Elle croyait emporter l’amour. Le -rêve s’emparait de toutes les choses, du silence, de la solitude -où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu du -monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse. -Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. -Aucun mot prononcé ne justifiait une joie si -ardente; mais l’état d’esprit qui s’était profondément -éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre ses feux. -Les pensées radieuses y descendaient naturellement -comme des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> -vingt ans, de l’éclat des lampes, du monde brillant dont -elle revenait. Son cœur, qui avait pâti en ces derniers -mois, se penchait avidement sur la première sympathie -trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour -s’y répétait merveilleusement.</p> - -<p>Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage -couleur de rose noyait son reflet dans le miroir obscurci -du fleuve.</p> - -<p>Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour -de porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de -son existence commença de réapparaître. Les battements -de la pendule rejetaient inexorablement dans l’ombre le -monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient, -se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son -lit, quand se retire le flot puissant qui l’a soulevé.</p> - -<p>Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces -d’usure. Un grand cercle lumineux éclairait au plafond -des solives brunes. La pièce, située dans un angle de la -maison, rappelait les mœurs d’une vieille et simple bourgeoisie; -elle était carrelée, sans luxe, meublée d’une -grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets -sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et -de gibier; les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux -par des moulures rectangulaires, étaient décorées -d’estampes qui représentaient des scènes de chasse, avec -des chevaux, des chiens et des habits rouges.</p> - -<p>La soupière posée devant Paule était remplie d’une -soupe rustique que recouvrait une couche de légumes. -Elle remarqua une assiette ébréchée et les carafes mises -sur la nappe un peu au hasard. C’était un précepte de -Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait, -comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est -beaucoup plus long de faire bien que mal; dans son -ignorance de paysanne, qui avait surtout travaillé aux<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> -champs, elle traitait les choses du ménage selon son -humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au -sans-souci. Son caractère têtu et méfiant, d’une indépendance -obstinée, redoutait plus que tout au monde ce -qu’elle appelait la peine inutile:</p> - -<p>—Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?</p> - -<p>Ou encore:</p> - -<p>—Si vous croyez que j’ai le temps!</p> - -<p>La contradiction montait en elle, comme s’enfle le -lait qui bout.</p> - -<p>Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à -manger par une porte restée entr’ouverte, elle admonestait -maintenant le chat et le renvoyait à coups de balai. -Un moment après, Paule l’entendit qui s’agitait devant -la maison, secouant les arbustes dans lesquels des volailles -s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité -de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails -d’une vie campagnarde, dénuée de préoccupations -d’amour-propre, semblaient ce soir à la jeune fille choquants -et pénibles. Ce n’était pas que cette existence -toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire. -Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle -craignait que Gérard Seguey jugeât autrement: tout son -être frémissait déjà devant ce regard d’homme qui se fixerait -peut-être un jour sur l’intimité de sa vie; s’il la dédaignait, -de cette manière presque imperceptible qui était -la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.</p> - -<p>Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, -car Louisa entrant et sortant, oubliant toutes choses, -ayant laissé refroidir les plats, n’en finissait plus de -souffler le feu. Paule en était impatientée:</p> - -<p>—Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.</p> - -<p>Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des -pensées nouvelles. Bien qu’elle ne connût encore rien du<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> -monde, elle le devinait intransigeant, prompt à rendre -des arrêts implacables et définitifs. Il lui apparaissait, -très vaguement encore, qu’un code particulier en règle -l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais -défendant, comme le saint des saints, une certaine idée -d’élégance. Seguey, qui lui semblait différent de tous, -était-il aussi détaché de son milieu qu’elle le souhaitait? -Ses coudes nus posés sur la nappe, elle réfléchissait indéfiniment. -La lumière paisible qui descendait de la suspension -baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour -de son cou un collier de jais.</p> - -<p>S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait -pas. Mais l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure -flambaient dans son âme s’étaient envolées. Sa mémoire -même ne parvenait pas à les ressaisir. Elle n’en -gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La -douceur qui avait un moment flotté sur sa vie, avant -de s’y poser, elle la voyait mieux. Il se pouvait que ce fût -seulement de la sympathie. La veille encore, elle l’eût -goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après avoir absorbé -instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.</p> - -<p>Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient -son visage de leur double anneau. Ses prunelles avaient la -même nuance châtain mêlés d’un peu d’or. Les premières -inquiétudes de la jalousie, sous les cils levés, répandaient -leurs ombres sévères.</p> - -<p>Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus -de la cheminée, elle regardait avec anxiété son -visage émerger de l’ombre. L’image trouble, un peu déformée, -ne la rassurait pas. Elle en aimait pourtant l’expression, -cet air de droiture et de dignité où son âme se -reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées, -séduisantes, qui devaient dans le grand salon de<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> -Belle-Rive entourer Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait -d’elles jetait de loin une lumière railleuse sur sa -propre vie.</p> - -<p>Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. -Elle voyait, dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée -illuminé: au milieu des groupes, elle croyait découvrir -Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de lui, un peu -renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans -son teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, -à la place même où Paule était tout à l’heure assise; un -grand coussin de guipure traînait à ses pieds. Ils causaient -tous deux familièrement. Et à les revoir, dans l’attitude -où elle les avait aperçus à son arrivée, une souffrance -grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle -se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, -que son cœur avait cru sentir.</p> - -<p>La lune légère et comme transparente pouvait bien -verser sur l’eau descendante son charme de rêve. Le ciel -était clair sur les vignes et sur le coteau; les blanches -maisons du dix-huitième siècle s’endormaient dans leurs -bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu de l’île, partageant -la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques -pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un -chien en faisait éclater d’autres de loin en loin.</p> - -<p>Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne -pouvait ni la voir ni la respirer.</p> - -<p>Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table -octogonale la lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère -tournée vers la cheminée. De temps en temps, ses yeux -se levaient vers la pendule en bronze doré. Les aiguilles -inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures -un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait -le thé. Elle imaginait sa pensée distraite, son regard -posé sur des visages, sur des sourires qui le lui volaient.<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p> - -<p>Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. -Il en serait ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait -à Belle-Rive, une semaine encore. Elle l’avait à peine -approché qu’il lui échappait. Les circonstances se réunissaient -pour le lui reprendre. Elles lui arrachaient sa -pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus la -force de souffler sur cette étincelle.</p> - -<p>Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, -d’une culture qu’elle devinait rare. S’il était -ruiné, ce qu’elle ne savait pas d’une façon précise, il n’en -avait pas moins l’habitude d’une vie raffinée. Les milieux -les plus brillants lui restaient ouverts. S’il avait été simple -et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son enfance? -Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des -étés anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle -une pensée délicate et compatissante? Mais qu’il y eût -en lui, dans ce front impénétrable, dans toute cette nature -mesurée, discrète, une préférence incompréhensible, -elle ne le croyait plus.</p> - -<p>Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes -qu’elle avait vues dans l’après-midi, les jeunes filles -mêmes, avaient le culte de leur beauté. Longuement, elles -devaient l’étudier, la perfectionner, développant dans -leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire qui -est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en -servir. Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là -mêmes qui eussent pu paraître moins favorisées; et elle -enviait ce soin heureux dont chacune portait le secret, -suggérant l’impression que tout en elles était précieux, -digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.</p> - -<p>Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain -qui lasse si vite. Sous la physionomie que chacun se -fait, elle ne découvrait pas les traits véritables. Qu’eussent-elles -été, ces jeunes femmes, sans l’adulation qui les eni<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span>vrait? -C’était pour elles une si grande force de se sentir -heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux, -d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule -était persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui -venait maintenant, grandissant et désespéré, de ne plus -voir personne.</p> - -<p>Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla -son tourment caché.</p> - -<p>Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un -charpentier réparait la poutre que traversait la vis du -pressoir. Le toit aussi était vieux, rongé. Toutes les choses -criaient le besoin qu’elles avaient de soutien, de réparations. -Paule voyait là une tâche trop grande devant laquelle -sa bonne volonté restait désarmée.</p> - -<p>Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, -répétait pour la cinquantième fois depuis le matin qu’une -échelle avait disparu. La veille encore, il l’avait vue là, -dans une encoignure!</p> - -<p>Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler -de rien. Mais Octave, planté devant le vieux, s’excitait -beaucoup:</p> - -<p>—Vous l’avez vue. Allez la chercher.</p> - -<p>Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:</p> - -<p>—Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!</p> - -<p>Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le -dos:</p> - -<p>—Bourrique, va!</p> - -<p>Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était -passé. Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que -des objets indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.</p> - -<p>Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils -vides, elle recommença de songer indéfiniment. Ses -yeux découvraient partout des signes de déclin. Un cer<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span>tain -pathétique frappait son esprit, cette âme des choses -qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.</p> - -<p>Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! -Au-dessus de la cheminée, dans le cadre écaillé d’un -ancien trumeau, une nymphe aux chairs d’ivoire, une -étoile au front, trempait son pied dans un ruisseau -gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir -arrêté ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, -les belles consoles. Les autres meubles paraissaient un -peu disparates. Les fauteuils à médaillon auraient sans -doute été de son goût, mais le velours en était fané; -plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des -traces d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis -d’Aubusson des sortes de sentiers; devant la cheminée, -une partie de la rosace s’était effacée et montrait la -trame.</p> - -<p>Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, -elle se sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu -qu’on l’aidât. Mais celui qui l’eût soutenue de son regard -et de sa pensée, comme il était loin! Comme il lui semblait -étranger!<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> - -<h3><a id="XIII-a"></a>XIII</h3> - -<p>Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur -le chemin de halage de très beaux portails. La composition -en était variée et harmonieuse. Leurs larges coupures, -dans le soubassement foncé d’une haie, découvraient -la vue des jardins.</p> - -<p>Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher -en face d’eux. Leur plus belle heure était celle où la lumière -horizontale les fardait de rose. Les gens de goût se -plaisaient à les comparer. L’un d’eux surtout était renommé: -une longue grille peinte en bleu de roi, entre deux -piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche -éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus -d’une double couronne de moulures, une urne renflée à la -base et enguirlandée que coiffait un couvercle de cassolette.</p> - -<p>Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de -cinquante pas, un grand décor d’architecture. Quatre -piliers de pierre blanche aux cannelures régulières, sculptés -à la base de feuilles de chêne, partageaient la claire-voie -de barreaux effilés en pointes de lance. Ces beaux -fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau -carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de -béliers y retenaient des cordons de fruits.</p> - -<p>Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux -petites tribunes bordées de balustres. On y accédait par -un escalier à rampe ajourée, dont le pilier de départ s’or<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>nait -d’une corbeille débordant de fruits. Bâties en pierre -blanche mélangée de briques, elles formaient en face du -grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses charmantes. -Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers -le soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant -des groupes accoudés.</p> - -<p>Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve -une lente circulation. Les gens qui manquaient d’imagination -vantaient la beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était -très belle en effet. Sa voûte s’allongeait, haute et régulière, -entre deux plus étroits couloirs de verdure qui -aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait -sous ses branches.</p> - -<p>Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs -de cette grande allée. Il avait à son sujet un répertoire de -phrases dont sa femme était excédée. Dès qu’il parlait de -perspective et de point de vue, elle mettait entre eux une -bonne distance. Il était rare, d’ailleurs, qu’elle consentît -à l’écouter: à travers le déroulement des phrases -ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent -et déconcerté.</p> - -<p>Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son -avis sur une question qui le tourmentait. Sa belle-mère, -Mme Lafaurie, qui comptait donner avant son retour à -Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait prié de -dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de -grouper les gens sans faire une faute:</p> - -<p>—Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions -inscrire dans la première série M. Dubergier? C’est un -homme charmant, qui nous a rendu pendant la guerre -de très grands services, et que j’apprécie personnellement. -Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse -de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un -spéculateur, que personne de notre monde ne devrait<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> -connaître. M. Le Vigean, que votre père désire inviter -aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de le rencontrer, -il trouvera peut-être que nous manquons de -tact.</p> - -<p>Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du -fleuve. La jeune femme, nonchalante et souple, le coude -appuyé sur sa robe paille, regardait dans l’allée d’ormeaux. -Seguey y faisait une lente promenade à côté de -Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute -sa longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous -la voûte verte, et après avoir guetté tous leurs mouvements, -surpris quelques-unes de leurs expressions, elle dissimulait -un brûlant dépit.</p> - -<p>Il insista:</p> - -<p>—Vous ne me dites pas quel est votre avis?</p> - -<p>Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:</p> - -<p>—Je pense que cela lui sera tout à fait égal.</p> - -<p>Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât -trop légèrement:</p> - -<p>—Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que -cela me fasse? C’est insupportable de prêter à tout le -monde ce petit esprit!</p> - -<p>Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire -qui s’en allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, -très rapproché d’elle, semblait marcher vers une éblouissante -vision de lumière.</p> - -<p>Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table -ronde du jardin, développait ses explications. Elle l’interrompit -avec impatience: il était le seul à s’embarrasser -de questions qui comptaient si peu. Cette élection, -personne ne s’en souvenait.</p> - -<p>Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.</p> - -<p>Les moindres obligations mondaines étaient pour lui -d’importantes choses, les seules dont eût jamais été occu<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span>pée -sa tête légèrement déprimée aux tempes, déjà grisonnante, -qui avait rendu tant de saluts, et revêtu fidèlement, -suivant les jours et les milieux, un air assorti aux -événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais aux -enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages -une figure discrètement épanouie, sur laquelle les -félicitations semblent fleuries d’avance. Sa seule attitude, -empressée ou condescendante, eût indiqué l’exacte valeur -mondaine et sociale de la personne à qui il parlait. -Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement -rempli de compartiments, de longue date classés -et hiérarchisés, dans lesquels s’accumulaient les renseignements -acquis pendant toute une carrière de -vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il -eût été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les -alliances, les relations, et les fortunes. Sa science de -ces choses était infaillible. Il la tenait soigneusement -à jour, informé de toutes les nuances de l’opinion, -sachant quelles personnes prenaient du relief dans la -mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient -peu à peu leur force attractive. Il suivait tout cela comme -d’autres le cours de la Bourse ou le taux du fret. Il -n’avait jamais manqué l’envoi d’une carte. Une élection -au cercle était pour lui un événement: il en discutait à -l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un -homme dont toutes les idées sont en mouvement. Une -infraction au code établi lui aurait paru une menace à sa -propre situation. Il s’en défendait avec âpreté. Son idéal -était si profondément pétri de ses préjugés que la moindre -atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments -de toute sa vie.</p> - -<p>Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières -cravates, il répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son -avenir:<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span></p> - -<p>—Je veux être un homme du monde.</p> - -<p>Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire -ou diplomate. Toutes ses ambitions se cristallisaient autour -de l’image, invinciblement séduisante, de l’homme -qu’environne un murmure discret de considération et de -sympathie.</p> - -<p>Sa femme lui disait:</p> - -<p>—On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.</p> - -<p>Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même -ton. Beaucoup plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, -elle n’avait d’abord vu en lui qu’une grande fortune; -depuis, ayant eu le loisir de le regarder mieux, elle l’avait -trouvé ennuyeux.</p> - -<p>Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, -elle prenait sa revanche de très jolie femme. Insatiable -d’hommages et d’adulation, elle avait pourtant le -goût des natures fines, de celles surtout qui lui résistaient. -Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir qu’elle -aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un -divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les -péripéties. Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette -sorte de jeu, mais trouvait à le conduire, et à l’arrêter, le -genre d’émotion qui lui convenait. Seulement, cette fois, -elle se voyait déçue et dupée. Les allées et venues des -deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient tressaillir -son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle -avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!</p> - -<p>  </p> - -<p>Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe -unie et flottante. Son visage était pâle comme une perle -sous la transparence d’un grand chapeau d’étoffe légère. -Elle avait ses deux mains gantées. Et comme elle montait<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> -les marches du perron, il l’accueillit d’un regard qui la -pénétra de douceur et d’apaisement.</p> - -<p>Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le -vestibule, M. Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie -et deux vieilles dames. Le grand avocat, comme ils -passaient, les avait d’un signe priés de l’attendre. Paule -pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la partie finie, -il avait entraîné Seguey:</p> - -<p>—J’ai à vous parler.</p> - -<p>Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une -banquette du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay -tourna vers Gérard une physionomie sérieuse -et professionnelle; sa voix sonore s’était assourdie: il -s’agissait des affaires de sa sœur.</p> - -<p>Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de -le prévenir: l’ignorance pour lui n’était plus possible. -Cette fois, le jet de lumière que Seguey redoutait depuis -bien des jours allait l’aveugler. De sa main grasse, toute -parsemée de taches de rousseur, le vieil avocat commençait -de tourner le disque terrible. Seguey eut l’impression -qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se -faisait hautain:</p> - -<p>—Comment savez-vous?</p> - -<p>Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui -des affaires qui étaient les siennes, celles de sa famille, -et qu’il avait eu la faiblesse de ne pas sonder. Il lui était -intolérable de penser qu’elles étaient déjà divulguées et -presque publiques. De quel droit venait-on jouer auprès -de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au jugement -de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement? -Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.</p> - -<p>M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence -à ce qui n’était pas le fond de l’affaire:</p> - -<p>—Votre sœur est venue me voir.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p> - -<p>Puis, avec une sympathie sincère:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre ami!</p> - -<p>Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet -de plusieurs billets qui étaient près d’arriver à leur -échéance; des billets signés par le capitaine, quelques -jours seulement avant sa mort, et pour lesquels il -avait obtenu la signature de sa femme.</p> - -<p>Seguey protesta:</p> - -<p>—Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est -presque ruinée. Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, -tout y a passé.</p> - -<p>M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine -s’était conduit comme un misérable.</p> - -<p>Seguey réfléchissait:</p> - -<p>—Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a -deux enfants. La dernière fois, ma mère avait exigé la -promesse qu’elle ne donnerait plus aucune signature.</p> - -<p>M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux -qui avaient plongé dans tant de ruines et de vies défaites:</p> - -<p>—Elle ne pouvait pas agir autrement.</p> - -<p>Puis rapidement, d’une voix plus basse:</p> - -<p>—Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. -Si votre sœur avait refusé, dans la situation où -elle se trouvait, son mari n’aurait pas hésité à faire un -scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours, il la connaissait. -Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre; -demain, elle n’aura peut-être plus que vous.</p> - -<p>Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière -significative. Un nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé -dire. Mais Seguey, le visage aride, s’était détourné: la -vérité lui brûlait le cœur.</p> - -<p>Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay -eût été amplement communicatif. Il suffisait de le re<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span>garder -pour voir que son information était abondante. -Un certain orgueil se dégageait de toute sa personne, primant -des sentiments d’amitié pourtant très réels; devant -une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance -la déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au -flair infaillible; son geste ne pouvait s’interdire de soulever -des vagues d’émotion. Mais Seguey s’était ressaisi:</p> - -<p>—Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?</p> - -<p>—Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, -ou essayer d’une transaction, il faut que ce soit avant -le 30.</p> - -<p>Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait -à Bordeaux le lendemain.</p> - -<p>Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien -comme terminé. Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay -le retint: s’il n’avait pas immédiatement des -fonds disponibles, peut-être pourrait-il s’adresser à M. Lafaurie?</p> - -<p>Seguey se redressa:</p> - -<p>—Je ne lui ai jamais rien demandé.</p> - -<p>M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille -encore toute démarche de ce genre eût sans doute été -inutile, mais M. Lafaurie lui-même l’avait chargé de cette -négociation, qui devait avoir l’avantage de placer Seguey -sous sa dépendance. Un télégramme venait de lui apprendre -la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à -la Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne -disposant de personne qui pût partir immédiatement, il -avait pensé à Gérard. Le garçon lui plaisait. Il parlait -peu, mais toujours avec un remarquable esprit de finesse. -M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans les affaires -des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»; -petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste -qui était la sienne et pouvait faire un chef de maison.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> -M. Lafaurie croyait à l’atavisme. Il était aussi extrêmement -jaloux de son autorité, prompt à prendre ombrage, -et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour lui à tenir -complètement en main ce garçon très intelligent et très -délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés -par une obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet -argent—et peut-être y serait-il forcé—il était désormais -à lui, fixé pour longtemps, pour toujours peut-être, -dans une situation qu’il lui ferait large, mais subalterne. -Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il -avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de -Mme de Pontet venait à point pour précipiter une décision -qu’il voulait rapide. Il comptait sur l’émotion du -premier moment, le bouleversement d’une nature qui -avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore, -Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il -y tout perdre.</p> - -<p>C’était le reflet de ces impressions sur son visage que -surveillait M. Peyragay. Toujours optimiste, heureux de -voir les choses s’arranger vite et facilement, il n’avait pas -pénétré d’ailleurs ce que cette offre dissimulait de calculs -sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait. Mais Seguey -ne s’y prêtait pas.</p> - -<p>Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres -aussi sans doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? -Dans quel but? Quelle était la combinaison qui s’organisait -et le jugeait-on assez naïf pour croire aux protestations -d’amitié, aux bonnes paroles, quand il savait -ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection -seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent -offrir. Mais il ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. -La vie et les affaires sont choses brutales où le sentiment -fait triste figure. S’il fallait payer, il paierait lui-même.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p> - -<p>Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda -la fin de l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, -l’accompagna jusqu’à la porte:</p> - -<p>—Je vous reverrai.</p> - -<p>Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le -plan si bien agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il -y eût entre eux un sentiment vif, toutes les suppositions -se trouvaient déplacées, l’issue incertaine.</p> - -<p>Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la -grande allée, Seguey s’excusait:</p> - -<p>—Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, -mais avec M. Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...</p> - -<p>«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule -qui avait erré pendant une demi-heure, pleine d’anxiété -et de confusion.</p> - -<p>Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:</p> - -<p>—Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, -les visites sont une distraction... Odette sans doute est -votre amie.</p> - -<p>—Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; -aujourd’hui, c’est pour cet été la dernière fois.</p> - -<p>Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous -serez parti, on ne me verra plus, c’est seulement à cause -de vous.» Le ton de sa voix était un peu douloureux et désabusé:</p> - -<p>—Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le -monde, il faut se contenter d’une certaine amabilité superficielle. -Seulement, pour moi, un peu, ce n’est rien. -Les gens veulent surtout que tout soit facile, et que personne -ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si j’avais des -amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait -mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui -est très aimable pour moi, m’invite volontiers si elle me -rencontre, elle n’aurait pas l’idée de m’écrire. Odette est<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> -très gentille, mais elle n’a pas besoin de moi; elle ne peut -vivre que dans une bande de jeunes gens et de jeunes -filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, -je l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.</p> - -<p>C’était la première fois qu’elle parlait si longuement -à quelqu’un, si intimement, mais Seguey était encore -pénétré par les pensées brûlantes que M. Peyragay avait -suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand désir de -sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux -brun clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard -d’amour.</p> - -<p>Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au -moins, aller au bout de cette pensée:</p> - -<p>—Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on -ne gêne pas, qu’on peut entrer avec confiance dans une -maison qui vous est ouverte.</p> - -<p>Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce -mensonge des apparences, dont se contentent tant d’autres -natures: «Ce n’est pas bien prudent, lui disait-il, -avec une amertume soudaine, de vouloir seulement ce -qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des déceptions.»</p> - -<p>Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. -Odette Lafaurie les accompagnait; elle portait en travers -devant elle une raquette de tennis, son pas enroulait -sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey continuait:</p> - -<p>—Dans les relations, la plupart des gens apportent -seulement des préoccupations d’intérêt ou de vanité. On -recherche telle personne parce qu’elle est le lien qui vous -rattache à certains milieux.</p> - -<p>Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. -Est-ce que lui non plus ne comprenait pas? Elle, si -fière, qui demandait tout, elle était disposée avec lui à -se contenter de très peu de chose...<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p> - -<p>—Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. -Votre mère accueillait si bien. J’aurais aimé revenir -sans cesse, rester plus longtemps.</p> - -<p>Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les -vendanges devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles -tressaient des guirlandes; dans la grande porte du cuvier -ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre une touffe d’asters -et d’hélianthus...</p> - -<p>—Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait -que tout fût joli.</p> - -<p>Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de -gaieté et de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les -vendanges se terminaient dans une grande fête. La -charrette chargée de bastes entassées, dont la plus haute -pavoisée de pampres, rentrait au milieu des rires, des -chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur leurs -joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite -fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des -paysans, la troupe venait en procession offrir aux maîtres -un bouquet énorme...</p> - -<p>«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.</p> - -<p>Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son -cœur restée si sensible. Dans la douceur de cette intimité -naissante, elle se sentait de nouveau revivre: ce -jour-là, le visage éclairé, les mouvements recueillis et -tendres, elle était jolie...</p> - -<p>Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près -d’un grand massif de cannas aurore. Pour revenir au -fleuve, ils s’engagèrent dans un des étroits couloirs de -verdure. La lumière filtrée par les feuilles y était blonde -et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule; -il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage -altéré d’amour.</p> - -<p>Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierre<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> -et ils y montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un -abîme de lumière. Elle s’était accoudée et ne disait rien, -les yeux fatigués par l’immense éblouissement. Des -barques passaient. Elle se sentait comme en dehors de -la vie, au-dessus des choses...</p> - -<p>Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. -Ils se retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement -un jeune homme qui l’accompagnait, alla vers -Seguey:</p> - -<p>—Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir -demain?</p> - -<p>Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait -légèrement de contrariété.</p> - -<p>Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse -que des affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en -croire: les hommes se retranchaient toujours derrière -ce prétexte.</p> - -<p>Elle revenait vers la maison et ils la suivirent.</p> - -<p>Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, -Odette, qui paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa -sœur. Elle voulait savoir s’il était vrai que Gérard Seguey -allait partir.</p> - -<p>—Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda -comme si une idée subite frappait son esprit.</p> - -<p>Un peu en arrière, Seguey disait à Paule:</p> - -<p>—Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. -Ici, je sais, c’était difficile. Si vous le vouliez, je -pourrais aller vous dire adieu demain, dans la matinée.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p> - -<h3><a id="XIV-a"></a>XIV</h3> - -<p>Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. -La veille, à la fin de la soirée, il avait pris congé -de ses hôtes, et demandé que ses valises fussent transportées -à la gare dans la matinée. Quant à lui, il préférait -marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa -qu’il voulait monter à Valmont.</p> - -<p>Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; -Paule, en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. -Elle aussi, infiniment seule, se débattait dans les tristesses. -Il aurait voulu l’attirer à lui et l’apaiser entre ses -bras; mais, dans cet abandon, ne consommerait-il pas sa -propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels lendemains?</p> - -<p>Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé -en lui un monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. -Il avait vu M. Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans -le petit salon, où le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, -l’entretien avait commencé sans préliminaires: -la proposition que M. Peyragay était évidemment chargé -de lui transmettre, mais que sa froideur avait arrêtée, -M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien -d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, -aucun désir de rappeler combien la situation présente -de Seguey était difficile; au contraire, toute la bonne -grâce que cet homme si fin savait déployer:</p> - -<p>«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expression<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> -bienveillante de son beau visage. Tout de suite, il le traitait -en collaborateur, mélangeant agréablement les -louanges aux indications:</p> - -<p>—Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne -seriez pas le petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas -oublié si les questions d’armement vous restaient fermées... -Vous n’avez jamais été là-bas... C’est parfait. -Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, -on a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent -tout savoir d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, -vous verrez vite ce qui en est, et que l’essentiel est de -pénétrer les gens et les choses. Dans ces pays, il y a toujours -beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou -malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent -dans les pièges, et ma proposition vous montre assez -quelle confiance...</p> - -<p>Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant -de manières charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il -serait là-bas en sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques -Seguey tomberait au rôle d’employé supérieur, -d’employé pourtant. Cette situation, dont M. Lafaurie -disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait -au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. -Le même homme qui était hier si séduisant pour le conquérir, -resserrerait demain sur lui une poigne de fer. Il -travaillerait à sa fortune. Entre cette maison et la -sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il retrouvait -dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de -quelle façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La -défaite encore, et irrémédiable! Dans de telles ruines, que -pouvait-il d’ailleurs rebâtir?</p> - -<p>Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore -cet air de désastre qu’il allait trouver?</p> - -<p>Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaieté<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> -et d’animation. La journée commençante le rafraîchissait -de ses brises. Le soleil le baignait de ces ondes argentées -qui font si brillantes les heures du matin.</p> - -<p>On voyait là, des deux côtés de la route départementale, -une cinquantaine de maisons rangées. La gare avait -été bâtie au fond du vallon. La Pimpine coulait auprès -d’elle, baignant les chevaux que l’entrepreneur de charrois -y faisait descendre et entraînant vers la Garonne -des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher -dans les oseraies.</p> - -<p>Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de -la côte, à l’endroit où avaient été bâties les premières -maisons. Celle du pharmacien, par crainte des inondations, -avait été élevée sur une plate-forme de ciment qui -formait un bastion au bord de la rue. En haut de la montée, -dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu -fermait la vue.</p> - -<p>Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, -comme pour les pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il -n’avait jamais remarqué combien une petite épicerie -sombre, à droite de la route, paraissait paisible et somnolente, -avec sa vitrine encombrée de sabots, de pelotons -de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence -posés sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes -devantures vitrées à un carrefour, en face d’une petite -place en terrasse plantée de trois platanes et d’une croix -de fer, un vaste établissement d’alimentation représentait -dans le village l’activité et la vie moderne. Déjà grondait, -le long du trottoir, la trépidation d’un grand camion automobile -surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer -sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires -et pour la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était -aussi un cabaret, deux ou trois paysans buvaient du vin -blanc. Seguey se rappela combien cette petite salle débor<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span>dait -le dimanche de fumée et de vie bruyante; c’était là -le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la -politique fermentait au fond des gros verres, toutes les -questions qui n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs -à les discuter, avec du vin et du tabac.</p> - -<p>Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux -qui s’élevait au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté -par un haut talus, il longeait le mur du couvent. A travers -le portail, Seguey aperçut deux religieuses qui portaient -un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur leur robe -brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur -de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques -vieillards étaient assis: une femme trottinait, les cheveux -tirés, sa jupe de pauvresse découvrant des bas de coton -blanc dans de gros chaussons de lisière.</p> - -<p>Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de -vies misérables. Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs -qui ne s’avouent pas. Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous -font les questions d’argent? Quelle humiliation les corrode -pour que la volonté s’exténue à les cacher sous les -vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles du -héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis -mêmes ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey -se demandait s’il en découvrirait tout à l’heure quelque -chose à Paule. Devant elle, ne serait-ce pas aussi se diminuer? -Les attendrissements lui faisaient horreur. Mais -que ce pays était beau!</p> - -<p>Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert -au premier plan, puis baigné au delà du fleuve de lumière -bleue. En bas du coteau, la palud se divisait en prés et -en vignes, avec des rangées d’arbres fruitiers qui bordaient -les chemins de propriété. Les maisons étaient -posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient -les pins, et les huit pylônes d’un poste de télégra<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span>phie -aérienne dressaient sur l’horizon des silhouettes -presque chimériques.</p> - -<p>Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se -surveilla, observant vis-à-vis de lui-même les règles de -modération qu’il s’était fixées, mais une grande tristesse -l’envahit dès qu’il vit la façade blanche et les contrevents -fermés. Il se rappela le jour où là maison avait été vidée -de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron, les -paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, -les armoires et les ciels de lit.</p> - -<p>Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la -maison, un noyer d’Amérique, léger feuillage agité et -mêlé de jaune, avait jonché la pelouse de grosses noix -vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de poivre, -et la rejeta.</p> - -<p>Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être -reconnu. Un coin du jardin était marqué par un colombier, -en bas duquel se trouvait une pièce remplie de ferraille -et de vieux outils. Un pigeon posé sur une planchette -le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; -son œil paraissait dur dans une peau rouge.</p> - -<p>En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin -paraissait désert! Mais puisque sa mère n’était plus là, -puisque jamais ne reparaîtraient sur la prairie son parasol -de coutil rayé et sa chaise longue, que venait-il chercher -ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire. Que -valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, -parmi lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante -douceur de se souvenir?</p> - -<p>  </p> - -<p>Partout les vendanges étaient commencées.</p> - -<p>Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des -préparatifs. On avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, -et mis à l’air tous les ustensiles. Dans les vieux pressoirs,<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> -un ouvrier accroupi avait soigneusement mastiqué les -joints, étalant avec une palette de bois un ciment rouge -mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon. Il s’en -dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des -murs humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, -l’écumoire, la cuiller énorme qui sert à remuer la -soupe dans un pot de fer. Les charrettes passaient sur -les routes, transportant plusieurs étages de barriques -vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères.</p> - -<p>Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, -apparaissaient de loin les mouchoirs noués sur le chapeau -des jeunes filles. De toutes les maisons du village et -de la campagne s’échappaient le matin des bandes -joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, -et les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la -grande fête; les pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières -de tirer l’aiguille, Mme Rose abandonnait ses paniers -et mettait son âne en vacances.</p> - -<p>Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les -jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le -matin de raisins glacés, et vide des cruches de piquette -dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant éclairent -le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui -fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein -d’un sourd grondement; et dans le sang échauffé par -le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements -de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes -brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui -éclatent en une minute.</p> - -<p>Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée -près de la route, au bord d’une vigne que l’on vendangeait. -La troupe avait vu glisser au-dessus d’un rang son -ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras ruisselants -de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noir<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> -que renversaient dans une baste les vide-paniers. -Mme Rose, dont les ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait -un enfant qui lui faisait face:</p> - -<p>—Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il -coupe bien. C’est qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, -tu ne veux donc pas venir me trouver... Ah! -l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite ici, mon -joli garçon!</p> - -<p>Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de -vigne avec affection:</p> - -<p>—Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de -débarrassé... Le voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. -C’est drôle, tout de même, que ces affaires-là -poussent sur du bois.</p> - -<p>Sa figure décharnée de vieille paysanne, sous son mouchoir -sombre, était creusée de grandes rides autour du -menton.</p> - -<p>Deux jeunes filles, du bleu et du rose, le visage rapproché -à travers les feuilles, chuchotaient longuement. L’une -d’elles, fière de sa belle natte, de ses traits fins, de sa -taille mince, aurait voulu savoir comment on danse le -fox-trott. Mais l’autre, qui avait des yeux bleu clair, -dans une figure ronde et plate, toute tachée de son, ne -connaissait que la scottisch, la mazurka, et cette ronde -pendant laquelle on chante: «A la tresse, jolie tresse...»</p> - -<p>Plusieurs fois, pendant cette matinée, Paule avait été -de la maison au bord de la route. Seguey tardait à paraître. -Elle redoutait qu’il ne vînt pas. Toute la nuit, -ayant été agitée, troublée, elle aurait voulu précipiter -la marche des heures. Avant l’aube, elle avait ouvert sa -fenêtre: la campagne était grise encore, les arbres tranquilles; -tout exhalait un calme qui l’avait frappée. C’était -donc ici qu’il allait venir. Quelle était cette parole qu’il -n’avait pas dite et qu’il s’était décidé à lui apporter?<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p> - -<p>En ces heures glacées où la nuit s’achève, il lui semblait -bien long d’attendre le jour. Maintenant, elle aurait -voulu retenir le temps.</p> - -<p>L’appel de la cloche éclata soudain. Louisa, quand -elle ne savait où la trouver, avait coutume de sonner -ainsi. Elle rentra rapidement. La vieille femme, plus -hargneuse que jamais en ces jours où toutes ses casseroles -étaient bousculées, se plaignit qu’elle ne fût jamais à la -maison; on avait autre chose à faire qu’à l’aller chercher.</p> - -<p>Paule, d’un geste, lui imposa silence:</p> - -<p>—Mais enfin, pourquoi?</p> - -<p>Pouley se montra.</p> - -<p>Il avait son éternel sourire sur sa face rouge, tortillait -sa casquette dans ses deux mains, et ne parut pas comprendre -quand elle déclara, le visage mécontent et froid, -qu’il lui était impossible de l’écouter:</p> - -<p>—Revenez demain si vous voulez. Aujourd’hui, je -suis occupée.</p> - -<p>Elle insista:</p> - -<p>—J’attends quelqu’un.</p> - -<p>Louisa, qui ne perdait rien de la conversation sans -en avoir l’air, tourna vivement la tête vers la route. -Pouley, planté devant la porte de la cuisine, ne faisait -pas mine de bouger. Paule répéta:</p> - -<p>—Demain, si vous voulez.</p> - -<p>Dans le jardin, comme elle contournait la maison, elle -entendit le bruit de ses gros souliers. Toujours bonhomme, -il la rattrapa, regarda à droite et à gauche, et, satisfait -de la tenir enfin à l’écart:</p> - -<p>—Crochard, il y a deux jours, est venu me trouver -le soir.</p> - -<p>Il parlait d’une voix presque basse, l’air mystérieux:</p> - -<p>—Pouley, qu’il me dit, je te préviens que tu n’as pas -à compter l’année prochaine sur les prairies. «—Qu’est-ce<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> -que tu en sais? que je lui dis.—Parce que c’est moi qui -les ai louées, l’affaire est faite.» Au premier mot, je ne -l’ai pas cru, parce que je sais comme il se vante. Mais -pour pouvoir mieux lui répondre, je suis venu voir. Ce -n’est pas que la chose vaille le dérangement. Avec un -homme comme moi, qui vous ai rentré tous vos foins, -vous ne penseriez pas...</p> - -<p>—Si ce n’est que cela, trancha Paule, vous pouvez être -bien tranquille, nous n’en avons pas seulement parlé. -Allons, au revoir, monsieur Pouley.</p> - -<p>Mais il l’arrêta au coin de la maison, lui barrant la -route:</p> - -<p>—Alors, je pourrai lui dire que je les aurai l’année -prochaine, et puis les autres. Un bail de dix ans, c’est ce -que je voulais vous proposer.</p> - -<p>Elle essayait de se dégager:</p> - -<p>—Je vous ai dit que je suis pressée.</p> - -<p>L’homme continuait de suivre son idée. Dans sa figure -patiente, ses yeux clignotaient. Son menton, sur le col de -sa blouse bleue, ressortait carré. Rien n’empêchait «Mademoiselle» -de se prononcer.</p> - -<p>Il soupira:</p> - -<p>—Autrement, on parle, on dispute, on ne sait plus -lequel écouter...</p> - -<p>Sur ces derniers mots, elle le vit qui s’écartait respectueusement. -Un chien aboya.</p> - -<p>Seguey arrivait.</p> - -<p>Depuis la veille, l’esprit de Paule s’était fatigué à -imaginer ce moment. Cependant, à le voir paraître, elle -éprouva un saisissement et son cœur battit. Le reste du -monde s’effaça pour elle: les regards de Louisa, postée -sur la porte de la cuisine, l’air de complicité de Pouley -qui se retirait discrètement, tant d’autres curiosités cachées, -tout lui échappa. Il n’y avait plus qu’elle et lui dans<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> -son vieux domaine et une solitude profonde les enveloppait.</p> - -<p>Elle lui offrit d’entrer dans la maison, mais il refusa:</p> - -<p>—Peut-être, lui dit-il, n’aurais-je pas dû venir ici?</p> - -<p>Il paraissait hésitant, nerveux. Sa voix avait eu une -inflexion de tristesse qui ne pouvait tromper. Il portait en -lui un fond de douleur. Craignait-il que sa visite fût critiquée? -Elle remarqua que sa figure était creusée; les -yeux, dans son teint brun, paraissaient plus clairs, brillants -et fiévreux.</p> - -<p>—Mais, dit-elle doucement, je vous attendais.</p> - -<p>Elle continua:</p> - -<p>—A Belle-Rive, nous n’avons jamais pu causer tranquillement. -Tout le monde semble agité, pressé. J’aurais -voulu vous remercier mieux de m’avoir écrit, d’avoir eu -quelquefois une pensée pour moi. Dans mon malheur, -vous m’avez aidée...</p> - -<p>—Moi, dit-il vivement en prenant sa main, mais je -n’ai rien fait. C’est vous, Paule, vous seule. Tout à -l’heure, à Valmont, je pensais à vous. Il n’y a que vous -qui puissiez comprendre...</p> - -<p>Elle marchait à côté de lui, tête nue, ayant oublié sur -un banc son chapeau de paille et l’ombrelle blanche. Les -allées étaient jonchées de feuilles rousses, de feuilles d’argent -toutes tigrées de noir et de marrons d’Inde. Un -peu de brise glissait dans les arbres déjà dégarnis; leur -dépouille sèche passait par grands vols.</p> - -<p>Il lui parlait de la vente de Valmont, du regret qu’il en -avait eu. Un instant, ils se sentirent intérieurement -tout près l’un de l’autre, près de se rejoindre.</p> - -<p>—Oh! disait Paule, les choses qu’on aime, qu’il doit -être dur de les céder pour de l’argent!</p> - -<p>Il la regardait, avec la gravité d’un homme qui a -mesuré toutes les bassesses de la vie:<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p>—Dans les soucis d’argent, il y a toujours tant d’autres -peines!</p> - -<p>Elle courbait un peu la tête, hésitante, n’osant pas -poser la question qui brûlait son cœur. Qu’y avait-il donc? -Des tristesses qui touchaient peut-être au plus intime de -lui-même, à la dignité, à l’honneur? Une force de passion -s’élevait en elle. Les pires suppositions ne lui représentaient -rien qui la fît frémir: elle ne redoutait qu’un -malheur au monde, celui de le perdre.</p> - -<p>Il la sentait à son côté entièrement à lui. Une émotion -d’amour montait dans ses fibres. Avec elle, la médiocrité -eût été embellie, la vie transformée; la douleur -n’eût été qu’un motif d’être mieux aimé, plus complètement -défendu par ce cœur profond prêt à se placer entre -les duretés du monde et sa déchéance. Il imaginait sa tête -posée sur l’épaule qui touchait la sienne, la laideur -humaine oubliée, mais les mots fondaient sur ses lèvres. -Il sentit que la minute était passée, qu’il ne pourrait pas...</p> - -<p>L’horloge de la chapelle frappa lentement les coups de -midi. Paule les comptait, par habitude, ne sachant pas -que les battements fidèles avaient la mission de fixer -exactement cette heure dans son souvenir.</p> - -<p>Puis l’angélus souleva dans l’air ses grandes clameurs, -exaltant sur la campagne riante et dorée la visite de -l’ange, la fête éternelle du plus pur amour.</p> - -<p>Ils s’étaient assis en face du fleuve, à droite du portail, -sur un banc rongé de lichens. Plusieurs générations y -avaient guetté, dans les jours d’été, la venue fameuse du -mascaret, ou simplement le passage d’une «gondole» -verte qui s’arrêtait à l’embarcadère mouillé près du port. -On y accédait par une passerelle qui descendait en pente -rapide, formant un angle presque droit quand la marée -basse découvrait au-dessous des roseaux les pentes de -vase.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Ce service de bateaux, interrompu pendant la guerre, -n’avait pas été rétabli. Seguey le regrettait. Le court -voyage était charmant. Il avait, sur le pont, une place de -prédilection; dans la cabine, les riverains se recevaient -comme dans un salon, M. Peyragay tenait sous le charme -de ses histoires les propriétaires mêmes qui ne parlaient -habituellement que du cours des vins.</p> - -<p>Les yeux de Seguey se fixaient sur Paule qu’il se rappelait -y avoir vue, petite fille, dans une robe blanche très -empesée.</p> - -<p>—Vous n’avez pas une photographie de vous, avec -cette robe?</p> - -<p>Il regrettait tout ce qu’il avait aimé, qui n’existait -plus.</p> - -<p>Le temps passait. Il fallait partir.</p> - -<p>Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. -Il était protégé du soleil par une bordure de chênes -magnifiques; à travers leurs plus basses branches, les -yeux découvraient la nappe brillante du ciel d’automne -et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de l’autre -côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies -le dissimulait.</p> - -<p>Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre -comme un globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les -barques échouées sur la vase du petit port craquaient de -chaleur, la réverbération de l’eau fatiguait les yeux. Mais, -le matin, il n’était point sur cette rive un plus bel ombrage -que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept -ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant -une ample verdure; quelques tiges de lierre couraient -dans la gerçure des écorces.</p> - -<p>Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le -soleil pleuvait entre les étages de verdure. Les feuilles -touchées paraissaient blondes et translucides. Une barque<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> -passa que l’on devinait au battement des rames et au -mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations -vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans -un bruit de soie.</p> - -<p>Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. -Mais elle le retenait:</p> - -<p>—Vous avez le temps.</p> - -<p>Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. -Ses mains ne se tendaient que pour le garder. Elle avait -tant de choses à lui dire qui, depuis toujours, pesaient -sur son cœur. La ruine, elle s’y serait enfoncée avec -lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans sa présence, -il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune fille -un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.</p> - -<p>Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout -ce qu’elle avait à faire paraissait soudain inutile et -privé de sens: entre cette heure et les réalités quotidiennes, -un abîme s’était creusé.</p> - -<p>Elle avait senti qu’il l’aimait.</p> - -<p>  </p> - -<p>Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute -s’éleva à la fin de l’après-midi. Paule avait donné de -l’argent pour que la jeunesse s’amusât le soir à l’auberge. -Ceux qui ne dansaient pas demandaient leur part. -Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; -la veille, une explication au sujet des prés l’avait mis -en rage, Pouley s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé -un bail pour dix ans. Depuis, Crochard rôdait sans cesse -autour de la maison, aigri, violent.</p> - -<p>Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, -poussant son bœuf, et jetant aux uns et aux autres des -mots irrités, elle pensa avec angoisse qu’il lui serait -impossible de garder cet homme.</p> - -<p>Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange,<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> -sous le feu trouble d’une lampe, le travail se prolongea -jusqu’à près de huit heures. Paule regardait, dans les -demi-ténèbres, la danse de quatre hommes écrasant les -grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans l’épaisseur -bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans -le milieu du large pressoir. Le moût ruisselait.</p> - -<p>A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et -s’entrava dans le tuyau de la pompe à vin. Il lança un -juron ignoble.</p> - -<p>Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait -jeté la pompe à bas et se répandait en injures.</p> - -<p>Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était -venu pour elle de rejeter enfin une odieuse domination.</p> - -<p>Elle lui dit:</p> - -<p>—Sortez.</p> - -<p>Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était -pas comme cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête -coiffée d’un béret se rapprochait d’elle, crispée et furieuse. -Paule en sentait l’haleine avinée. Mais elle faisait -tête, le visage pâle et impassible; d’un geste, elle écarta -les hommes accourus:</p> - -<p>—Non, laissez-moi!</p> - -<p>Et à Crochard:</p> - -<p>—Je vous ai dit de sortir.</p> - -<p>Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui -avait rompu tant de fouets sur ses chiens et sur son bétail. -La colère qui était en lui balayait tout, ambition, calculs,—une -colère d’homme fou d’orgueil et à moitié ivre. -Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui résister. -Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir -d’injures,—les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux -filles. Il les reprenait, avec les pâteuses répétitions de -l’homme qui a bu; et elle reculait peu à peu, traquée -maintenant contre le pressoir.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p> - -<p>Elle dit enfin, affreusement pâle:</p> - -<p>—Emmenez-le.</p> - -<p>Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, -puis le tapage se perdit...</p> - -<p>A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit -d’une voix qui s’efforçait de demeurer ferme:</p> - -<p>—Ce n’est rien.</p> - -<p>Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité -de l’attaque l’avait étourdie. Elle éprouvait bien -un soulagement à la pensée que cet homme ne pouvait -plus rentrer chez elle, mais ses impressions étaient les -plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et d’humiliation, -écœurée par les mots affreux.</p> - -<p>Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus -encore que d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant -ces quelques instants affreux, les barrages avaient -été rompus et la vie avait précipité sur elle ses flots les -plus sales. Où trouverait-elle un refuge sûr? Le nom de -Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la faisait rougir.</p> - -<p>Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que -ce vieux domaine lui imposait. Pour la première fois, elle -le haïssait; tout ce qu’elle avait aimé en lui s’évanouissait -dans l’impression que sa jeunesse était sacrifiée à -une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa pensée, -florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les -fruits: maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y -parviendrait-elle?</p> - -<p>Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:</p> - -<p>«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»</p> - -<p>Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey -reviendrait, elle appuierait sur lui sa tête si lourde -et, quand il saurait de quelle manière elle était traitée, il -l’envelopperait de ses deux bras pour la protéger. Toute -sa peine se réfugierait contre son cœur.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p> - -<h2><a id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> - -<h3><a id="I-b"></a>I</h3> - -<p>Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva -au bout du pont de pierre, il remarqua tout de suite que -les pêcheurs de morue étaient arrivés.</p> - -<p>Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il -n’y avait encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, -elles étaient une quinzaine, rangées deux par -deux et formant une file, comme un grand convoi ancré -au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la lumière -ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme -pour une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. -Ce clapotis éblouissant courait sur leurs flancs. Les -unes, hautes sur l’eau, allégées, découvraient une ligne -de flottaison de couleur ocre; d’autres s’enfonçaient, -appesanties par leur lourd butin. Quelques bricks-goélettes -y étaient mêlés. Les coques battues par la mer -se détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, -avec de grandes traînées rouilleuses; les ponts -étaient encombrés de toiles roulées, de cordes, de doris -enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs -de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures—deux -mâts, trois mâts, en bois clair, luisant, montant<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> -d’un seul jet ou croisés de vergues, et entre lesquels s’élançaient -les drisses. Leurs gréements dessinaient, dans le -grand paysage de la rade, d’aériennes figures de géométrie: -pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme -des échelles; losanges multiples, toute une architecture -élégante et sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. -Ses traits audacieux semblaient sur le ciel tracés au burin.</p> - -<p>Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux -remontait le fleuve, ayant drainé dans les brouillards de -l’océan l’antique richesse des poissons salés. Il avançait -dans l’immense croissant formé par la rade, laissant derrière -lui les bassins de réparation, les quais verticaux où -s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies. -Il passait devant la longue façade du dix-huitième -siècle, coupée de loin en loin par de grands cours et de -vastes places; la plus belle, l’esplanade des Quinconces, -encadrée d’arbres, luxe royal d’air et d’espace, au cœur -d’une ville toute commerçante, lui présentait son double -phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe à -balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de -Claude Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec -ses hôtels où siègent les sociétés de navigation; l’ancienne -place Royale, symétrique et harmonieuse, d’une -noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les -fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de -la Cité règne vigilante et laborieuse. La Bourse et la -Douane y ont été bâties face à face, comme à Venise la -Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce décor classique, -d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de -mesure, d’ordonnance régulière et de correction que -l’aristocratie bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux -quartier est proche, pittoresque et sale, tout grouillant de -vie populaire. C’est devant lui que les goélettes viennent -s’amarrer sur les bouées de corps mort.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p> - -<p>Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui -s’attachent au flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière -d’hommes se font passer de main en main les grands -poissons plats qui n’apparaissent que pour disparaître. -La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil des -portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent -en branle les longs camions bas que tirent plusieurs -chevaux attelés en flèche. Les chargements s’engouffrent -dans l’ancien Bordeaux où serpente, sombre et célèbre -depuis des siècles, la rue de la Rousselle. Un relent de -morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs -générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.</p> - -<p>Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de -loin, en bas des maisons rangées sur le port, une bordure -lépreuse de bars équivoques. Leurs larges carrures encombrent -l’entrée toujours ouverte. Un perroquet enchaîné -la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, -vertes, multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, -au-dessus des filles qui versent à boire. Ils se groupent -aussi, le long des trottoirs, devant les petites voitures -drapées d’andrinople où les marchands ambulants débitent -des foulards, des bretelles et des pipes mélangés -aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois -princière et sordide, les maisons louches entr’ouvrent -sur des ruelles leur corridor noir où l’on trouve parfois -au petit jour de grands corps couchés.</p> - -<p>Seguey aimait ce tableau du port.</p> - -<p>Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la -montée du pont: une longue terrasse en pente douce, -plantée comme une promenade de quatre rangs de tilleuls. -Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les sandaliers y -transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi, -et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental -du dix-huitième siècle a élevé tout à côté un<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> -hémicycle de façades, la place Bourgogne, avec l’ouverture -béante d’un arc de triomphe. Mais ce quartier -bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que -la vie moderne entame avec peine.</p> - -<p>C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument -populaire qui est son église. Il a son clocher, haut de -cent huit mètres, planté sur la rade. Dans cette ville où les -églises dressent dans le ciel tant de tours inégales, la -sienne est unique. C’est <i>la flèche</i>, mot que toutes les -bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre -dans sa base, recélant des momies qui passent pour une -des curiosités de la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne -et symbole des choses vivantes; autour d’elle tettent en -plein terroir les vieilles racines.</p> - -<p><i>La flèche</i>... Elle est la reine de l’esprit local, d’un -vocabulaire qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille -délicate ou non prévenue; un monde spécial s’accroche -à elle, la foule des vanniers, des marchands de filets, des -gagne-petit, et aussi la clientèle du bateau-soupe mouillé -à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle voisine -déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle -des parapluies de toile grise abritant des légumes, des -viandes entassées, des quartiers de lard. Les oignons et -les têtes d’ail s’accumulent par terre sur de vieilles toiles. -Les ruisseaux traînent des détritus et des troncs de -choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des portanières -qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille -ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.</p> - -<p>C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, -des paniers ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est -dans le rire des jeunes filles, qui ont sur un peigne de -strass un chignon déployé comme un éventail; elle est -dans l’assemblée des femmes assises au milieu de leur déballage, -les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> -ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, -toute une mimique inimitable. Son âme -joyeuse se répand en cris, renouvelant derrière les tréteaux -une séculaire comédie d’appels et d’insultes. Son -âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées -où des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là -aussi, avec ses femmes rondes comme des tourelles dans -des entrepôts de grenades; l’Afrique y mêle ses grands -diables de nègres en bourgeron bleu et casquette sombre, -balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur leur -cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et -voilà que la marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, -énormes et enfantins, accompagnés parfois par une -coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les «Terre-Neuviens».</p> - -<p>  </p> - -<p>La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles -de la «façade», avait été construite au dix-huitième siècle, -alors que de véhémentes colères accusaient un grand Intendant, -M. de Tourny, de transformer la ville en un -chantier de construction. Elle avait une belle architecture -classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et -un étage dans le toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée -par des rideaux sales derrière les vitres, de vieilles -persiennes, une devanture bariolée de bar au rez-de-chaussée. -Au second étage, on voyait même des stores de tulle -et des jardinières remplies de géraniums.</p> - -<p>Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans -la pierre, au fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.</p> - -<p>Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, -noircies par les fumées du port, mais étonnamment vivantes -sur cette cimaise. Le peuple des marins, des charretiers, -des filles qui ont aux oreilles des pendants de<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> -cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais. -Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.</p> - -<p>Elles regardaient passer la vie.</p> - -<p>Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie -animait cette figure de femme aux cheveux bouffants, -au nez relevé sur une bouche en croissant de lune. -Combien narquoise se révélait cette face d’homme: -un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, -les lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait -douce dans la pierre même. Les navires pouvaient -bien apparaître et s’évanouir, les couples, un instant enlacés, -se jeter dans l’oreille des phrases brutales, elle -disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un éventail, -que l’amour est chose légère.</p> - -<p>Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à -Quentin-Latour: un masque de femme un peu lourd et -gras, couronné de fleurs, qui lançait un regard oblique. -Elle semblait épier le galant qui allait tourner au coin -de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête au -coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des -gens: elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande -qui s’était fait un chapeau de gendarme avec un journal, -débiter dans ses cornets des poignées de crevettes et des -crabes rouges. Les hommes, largement souillés de sueur, -de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas. Mais, dans ce -flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent -infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce -soir-là, après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. -Et elle guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.</p> - -<p>La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet -de lettres. C’était une mulâtresse qui avait servi pendant -trente ans chez sa mère comme femme de charge. Elle -avait un visage couleur de cannelle sous un madras<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> -jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur -plein de dévouement passionné et d’enfantillage.</p> - -<p>Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à -son bavardage.</p> - -<p>L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui -achevait de lire son courrier, étendit la main vers l’appareil -posé sur sa table. Sa physionomie se fit attentive: -M. Lafaurie l’attendait à la fin de l’après-midi.</p> - -<p>Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le -quai, il examina sa situation. L’affaire qui se présentait -à lui, s’il trouvait le moyen de la modifier à son avantage, -était peut-être une chance heureuse. Il considérait comme -transitoire la position qu’il occupait chez un courtier -maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. -Au lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce -bureau avec la pensée d’y faire un apprentissage, et aussi -d’attendre qu’une occasion de fortune vînt s’offrir à lui. -Il s’y était d’ailleurs attardé. Il avait été un peu distrait, -quelquefois hautain et dédaigneux. En réalité, le -goût de son indépendance morale le tenait souvent à -l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement -cherché les qualités rares, la culture, la distinction, au -détriment d’autres avantages que la vie monnaie. Cet -art de choisir ses amitiés, ses plaisirs d’esprit, c’était le -plus coûteux de tous les luxes, parce qu’il risquait de le -mettre en marge. Au fond, il portait en lui un inconscient -mépris de l’argent—mépris hérité de parents négligents, -artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, -qui ne souffre pas l’indifférence, prenait sa revanche. Et -il se rappelait les mythes antiques: le monstre féroce qui -affronte l’homme et le met en pièces s’il n’est pas dompté. -Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en lui: celui -du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville -presque comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> -Il avait suffi pour cela de bien peu de temps. Deux générations -avaient passé et le remettaient au point de départ.</p> - -<p>Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans -ce petit bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, -qu’est-ce que la vie lui avait laissé? Des éventails, des -châles de l’Inde aux longues palmes rousses, des miniatures -délicieuses. Son regard se fixa sur un petit tableau -de Galard, un berger des Landes très haut perché sur ses -échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle -d’une exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur -du Musée lui en avait offert un grand prix. A des enchères, -les amateurs bordelais se le fussent disputé. Mais -tout cela, dont il avait tiré de si intimes satisfactions, -comme c’était peu! Il y découvrait maintenant l’expression -même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques -parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient -que des débris.</p> - -<p>Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. -Il voyait exactement où il en était: au point de vue -social, il bénéficiait d’un ancien prestige dont le lustre -allait s’éteignant; son nom n’était coté comme une valeur -que dans la mémoire des vieux négociants, il faisait -partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il -lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre -jaune. Des hangars se trouvaient en face, recevant -les marchandises avant l’embarquement et à l’arrivée. -La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres -d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. -Ancienne Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte -n’existait plus, ces grands voiliers qui naviguaient autrefois -pour eux entre Bordeaux et la Martinique. Les siens -leur avaient donné de beaux noms: <i>La France chérie, -La Confiance</i>...</p> - -<p>Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation mal<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>heureuse, -en avait mis un sur des récifs. Les autres avaient -eu peu à peu bien des avaries. C’étaient maintenant des paquebots -à deux ou trois ponts qui portaient, largement peint -sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux étoiles bleues.</p> - -<p>Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait -était-il tout près de sa fin? Pendant son séjour à -Belle-Rive, auprès de certaines personnes qui exagéraient -l’amabilité, il avait eu parfois l’impression d’une imperceptible -réserve. Ce n’était presque rien encore, une -nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement. -Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités -d’esprit et de goût lui valaient une indiscutable considération. -Il n’était personne qui ne tirât quelque vanité -de le fréquenter. Dès son entrée dans le monde, à la fin -d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une fois -pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier -jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un -bout à l’autre de son existence, auréolé ou desservi par -cette mystérieuse sentence qui prenait la forme classique -du lieu commun.</p> - -<p>Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute -à cause de cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir -sur son mérite. Mais, auprès des gens qui représentaient -une grosse fortune, une réputation de cette sorte ne pouvait -se soutenir que difficilement.</p> - -<p>Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur -intellectuelle, autour de laquelle on avait fait parfois un -bruit déplaisant, personne ne lui aurait accordé la -moindre attention s’il n’avait été un homme du monde, -allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres -conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules -Carignan, ce qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui -un air protecteur sans le protéger jamais effectivement. -Mais, pour des raisons d’ordre différent, la même disgrâce<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> -le menaçait: la médiocrité était devant lui, et peut-être -la pauvreté.</p> - -<p>Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez -pas combien la ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! -Non pas tant à cause des retranchements matériels que -parce qu’elle pose la grande question: Être ou ne pas être. -Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse limité, -cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre -impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque -jour dans la dépendance des gens et des choses.</p> - -<p>Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes -qui célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme -n’avaient su bâtir que de précaires maisons de refuge, -dont on n’est même jamais sûr de bien fermer la porte. -Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout cela lui -paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix -quand la guerre éclate.</p> - -<p>Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, -sa tension nerveuse augmenta encore. Plus il y -pensait, plus la pauvreté lui faisait horreur. Il n’avait -jamais recherché le monde, mais quant à y être mis de -côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer. -Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des -milieux où ils se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. -La fourmi fourvoyée dans une fourmilière qui -n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste figure. -Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât?</p> - -<p>Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. -Paule... Pourquoi l’avait-il revue? Son souvenir, quelque -chose d’inquiet et de tendre où il la sentait vivre frémissait -en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez M. Lafaurie arrivait -à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher d’avoir -été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand -il y pensait, comme une fêlure de sa volonté.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<h3><a id="II-b"></a>II</h3> - -<p>Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier -étage d’une maison du quai, entre les Quinconces majestueux -et la petite place encombrée, bruyante, fermée au -fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le cours -aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le -«Pavé» comme les Bordelais l’appellent par une abréviation -qui n’implique aucune familiarité, planté d’arbres, -bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux façades brodées -de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le Jardin -Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances -dorées.</p> - -<p>Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour -tromper son impatience, revint lentement en suivant les -quais. Il s’arrêta un moment devant un paquebot que -l’on déchargeait: c’était l’<i>Ausone</i>, récemment sorti des -chantiers, avec trois ponts superposés et deux énormes cheminées -orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son -flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté -d’un monstre. Avec sa masse énorme qui écrasait tout -son entourage, ses moignons de mâts, il s’opposait vigoureusement -aux fines goélettes dressées dans le fleuve qui -ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple -tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut -pour le vider jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la -tourelle tournait à la hauteur d’un entresol, dévidaient -une chaîne au fond de la cale et en arrachaient<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> -des grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir, le -troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de -jeter leur charge pourchasse comme un fouet à travers -le quai. Deux mécaniciens nègres, en cotte bleue, indolemment -accoudés à un bastingage, levaient au-dessus d’eux -des faces joyeuses.</p> - -<p>Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés -Puget: des faces d’ivrogne aux cheveux trempés par la -sueur; des encolures de taureau que le poids du sac tasse -entre les épaules; des bras nus aux muscles gonflés, des -mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux, -énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, -la respiration courte, la peau collée, dépensaient -précipitamment leur force nerveuse. L’un d’eux, aux -moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui, -semblait s’écraser.</p> - -<p>Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, -un train long de cent cinquante mètres dévidait -la file de ses plates-formes; des pauvresses, glissées -entre les sacs comme des rats d’égout, balayaient hâtivement -quelques grains perdus; d’autres, accroupies, -misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec -leurs ongles dans des tas d’ordures. En face, quelques -maisons inclinaient au-dessus de la chaussée les hampes -nues où monte, aux jours de fête, le pavillon des grandes -Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant, -s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume -dorée du soir, fumées et relents, clameur du travail, -affiches immenses, grues encrassées et infatigables, -s’exhalait la puissante poésie du port.</p> - -<p>Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se -tournèrent vers les fenêtres des bureaux où présidait -M. Lafaurie. Il était à la fois irrité et respectueux de cette -grandeur. Ses sentiments étaient ceux que peut avoir,<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> -devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui a -succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu -au cœur par le sentiment de son impuissance! Il enviait -cette force qu’il avait perdue. Sa pensée se portait -vers les grands paquebots, les grandes affaires; une -ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine, comme -cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre -sur ses mornes livres. Puis il passait, il oubliait... avec -ses pensées, il se composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, -M. Lafaurie, tendant vers lui une main ouverte, -pouvait le remettre à sa vraie place. Le voudrait-il?... -Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté -pour l’y décider?</p> - -<p>Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, -sobrement garnies de meubles anglais et de cartonniers, -dans lesquelles une quinzaine d’employés étaient répartis. -Un garçon se tenait à l’entrée dans un vestibule arrangé -en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu barbeau -toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de -voir M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet -du chef de la maison était dans son esprit un lieu redoutable -et presque sacré, devant lequel étaient dressés plusieurs -barrages qu’il devait défendre. Mais à peine eut-il -présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des -pieds à la tête, presque obséquieux.</p> - -<p>Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée -découvrait une grande pièce partagée en deux -parties inégales par une boiserie. Le crépitement des machines -à écrire vous assourdissait. Deux dactylographes, -tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent curieusement....</p> - -<p>M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde -le type du galant homme. Dans son bureau, il faisait figure -de souverain. Son cabinet de travail, net et déblayé,<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> -avec une table d’acajou Empire, quelques larges fauteuils -en cuir, donnait une haute idée de son importance. -Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire -des grandes affaires, y avaient immédiatement -perdu leurs moyens et donné la plus piètre idée de leur -caractère. L’empressement, qui est un signe de vulgarité, -y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité -succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder -Gérard Seguey entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé -dans l’idée qu’aucun autre ne pourrait correspondre -aussi parfaitement à ses propres vues.</p> - -<p>M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux -visages. Pour accueillir son futur «collaborateur», il avait -arboré le plus séduisant, cette bonne grâce dans le sourire -qui est une première suggestion d’entente. La confiance -émanait de lui. «Tout cela n’est rien», semblait-il -dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne -renonçait évidemment pas à ses objections.</p> - -<p>Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. -Lorsque deux adversaires se trouvent en présence, -une convention tacite leur accorde quelques minutes pour -s’observer. M. Lafaurie reprit le cigare qu’il avait un instant -posé à côté de lui, dans un cendrier. Il en regarda -l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges y -vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive, -fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la -guerre, il mettait une sorte d’ostentation à faire durer -ses vieux vêtements. Mais sa cravate se détachait, souple -et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet moucheté de gris.</p> - -<p>Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à -des considérations générales de sympathie et de bienveillance. -Seguey, assis dans un fauteuil qu’il lui avait désigné -près de sa table, attendait que la conversation prît un -autre tour; ce n’était pas pour entendre cela qu’il était<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> -venu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la -ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses -paupières se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux -tempes et divisés sur le côté par une raie très fine semblaient -garder un pli féminin; mais la mâchoire ressortait, -puissante.</p> - -<p>M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. -Sans doute, sous les touffes de ses sourcils gris, son œil -enfoncé vit-il clairement que sa première manœuvre ne -pouvait sans inconvénient être prolongée; et, renonçant -aux banalités:</p> - -<p>—Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur -votre concours?</p> - -<p>Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la -discutèrent. M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels.</p> - -<p>—Que vous faut-il? Que demandez-vous?</p> - -<p>Seguey se recueillit deux ou trois secondes:</p> - -<p>—Des avantages immédiats, c’est beaucoup pour -moi. Mais je suis obligé de regarder plus loin. Vous-même -m’avez rappelé tout à l’heure le nom que je porte. Si l’un -des miens avait accepté la situation que vous m’offrez, -ce n’eût été que pour quelque temps, avec la promesse -d’un autre avenir.</p> - -<p>M. Lafaurie redressa ses larges épaules. On eût dit que -sa personnalité allait se dilater et occuper la maison entière. -L’association... Ce garçon, qu’il aurait cru désintéressé, -de but en blanc, osait exprimer cette prétention -inadmissible. Qu’était-il au juste? Un rêveur ou un ambitieux -extrêmement pratique, osant jouer le tout pour le -tout?</p> - -<p>L’expression de bienveillance s’était glacée sur son -beau visage. Un second masque se dessina. Seguey eut -l’impression qu’il se trouvait en face d’un grand féodal.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p> - -<p>M. Lafaurie affectait de ne pas comprendre:</p> - -<p>—Il n’est pas question de cela. Vous connaissez les -sentiments que je vous porte. Là-bas, représentant la -Maison, vous aurez toute autorité.</p> - -<p>Les traits de Seguey aussi se rétrécirent et se ramassèrent. -Sous la courte moustache brune, les coins de sa -bouche s’étaient creusés. Lui-même avait la révélation de -sa volonté longtemps dormante, brusquement heurtée -qui serait, dans la lutte, malléable mais résistante.</p> - -<p>Il regarda discrètement M. Lafaurie:</p> - -<p>—Je ne doute pas de vos sentiments.</p> - -<p>Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se -sentait d’une caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il -ne mendierait pas un morceau de pain.</p> - -<p>M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant -sur elle les paroles condescendantes:</p> - -<p>—Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des -circonstances. Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. -Plus tard, ils regrettent... Ils distinguent mieux -de quel côté leurs intérêts auraient dû les mettre. Mais -l’occasion passe et ne reparaît plus. Ceux-là mêmes qui ont -en main les plus grandes chances, des relations, des capitaux, -sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine -des réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves.</p> - -<p>A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé -Seguey de découragement et de doute, mais, dans -l’état de tension où il se trouvait, il les sentit comme un -aiguillon.</p> - -<p>Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. -Puis, dans la discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. -La sympathie qu’on lui témoignait ne pourrait-elle -pas prendre une autre forme? Il ne recommencerait -pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même, ne -vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêt<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> -direct, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait -voir des possibilités d’élévation et de fortune...</p> - -<p>Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de -poser le problème de telle façon que l’autre n’eût plus -qu’à lui donner la solution la plus aisée. M. Lafaurie -s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid cette -chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il -avait trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à -tout, avec quel dédain il l’eût écarté!</p> - -<p>L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils -carrés, se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune -homme plein d’ambition dissimulée une singulière force -attractive. M. Lafaurie, qui n’avait pas de fils, appréciait -chez Seguey des manières et un tour d’esprit qui pourraient -en faire un grand patricien. C’était dommage qu’il -fût ruiné!</p> - -<p>Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à -la porte, le ton changé, presque paternel:</p> - -<p>—Quand j’avais votre âge... non, quelques années de -moins, avant que je parte pour le Chili... j’entrai chez -M. Montbadon avec de très modestes appointements. Il -me dit un mot que je me rappelle... Votre situation, c’est -vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas trop -mal réussi.</p> - -<p>Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et -blanche. L’annulaire était orné d’une pierre gravée, -épaisse et sombre, entre deux griffes:</p> - -<p>—Revenez me voir... Vous savez que j’ai beaucoup -d’amitié pour vous. Les vieilles relations, c’est encore -ce qu’il y a de mieux. Nous trouverons peut-être un -arrangement.</p> - -<p>Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule -tombait rapidement sur l’eau gris d’argent. A travers ces -petites phrases, il entrevoyait des sous-entendus comme<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> -autant de mines à exploiter, dont il extrairait peut-être -sa part de fortune. Toute espérance n’était pas perdue, -mais il fallait attendre, dissimuler...</p> - -<p>Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie -d’une bienveillance qui le touchait profondément. -Ce fut dit un peu froidement, sans démonstration, avec -une attitude qui ne livrait rien.</p> - -<p>Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux -qui enfonçait jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. -Il avait mis une cravate voyante et son meilleur costume -pour aller voir M. Lafaurie, dit des sottises au garçon -posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le barrage. -C’était la troisième fois qu’il se présentait.</p> - -<p>Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient -les arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur -le port. Ils longèrent les façades silencieuses. Devant le -Jardin Public, les hautes grilles d’or étaient fermées, les -allées tournaient vides et blanches entre les feuillages.</p> - -<p>Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur:</p> - -<p>—Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. -Partout où je vais, on m’arrête et on me présente: Carignan... -médaille d’or... Les gens veulent mon avis sur -n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs porcelaines, leur -appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a -demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, -cela ne peut pas se refuser.</p> - -<p>Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de -gestes violents. Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, -et qui essayait de régler son pas sur le sien, voulut -des détails. Cette robe serait-elle exécutée?</p> - -<p>—Exécutée!... Personne ici ne va jamais au bout de -quoi que ce soit! Ce n’est pas une, mais dix personnes qui -m’ont parlé de faire leur portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais -prendre, je remuais les vieux éventails, les robes, les<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> -écharpes, tout ce que les femmes peuvent exhiber d’affreux -et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me -donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou -bien, elles me recevaient par grâce et d’un air pincé, -en laissant entendre que je les dérangeais. C’est qu’elles -attendaient ce jour-là leur modiste ou leur manucure...</p> - -<p>Il respira profondément, à plusieurs reprises:</p> - -<p>—Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les -gens qui l’ont eux-mêmes prié de venir ne se souviennent -plus de lui ni de rien. On n’oserait pas faire perdre ainsi -son temps à un domestique. C’est fatigant, à la longue, -ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui aurais tant -à travailler...</p> - -<p>Et d’une voix plus basse:</p> - -<p>—Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, -ils n’ont aucune idée de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche -son temps, se détruit lui-même. Le temps, un homme -comme moi n’a que cela... Mais, pour ce qui est de ma -peinture, ils <i>ne m’auront pas</i>! Je ne leur ferai aucune concession.</p> - -<p>Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, -illuminées de hauts candélabres. Les devantures de fer -des magasins étaient abaissées, l’heure du dîner hâtait -la marche des rares passants. Au bout de cet espace éclairé, -la masse sombre du Grand Théâtre dominait tout.</p> - -<p>Seguey lui toucha légèrement le bras:</p> - -<p>—Pourquoi êtes-vous venu ici?</p> - -<p>Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas -Carignan pauvre, accablé de charges, talonné par un -besoin d’argent qui était sa pire humiliation? Lui aussi -tombait fatalement dans la dépendance des gens et des -choses; et, sans lui donner le temps de répondre:</p> - -<p>—Des sympathies... Vous en aurez, de très réelles. Les -meilleures n’apparaissent d’abord qu’à un second plan.<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié -dans ses traits tirés. Seguey le regarda profondément:</p> - -<p>—Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il -capitule, n’a vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, -vous n’avez pas besoin d’argent! Qu’est-ce que cela vous -fait? Votre vie n’est pas là.</p> - -<p>Il parlait avec une émotion singulière:</p> - -<p>—Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde -de plus difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se -peut pas. La vie est plus forte. Mais vous, peut-être, vous -le pourrez. Quelques-uns résistent.</p> - -<p>Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans -les rues désertes. Devant un cinéma illuminé, comme il -passait auprès d’une glace, il fut frappé par l’expression -d’enthousiasme qui rajeunissait son maigre visage. Tous -ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de joie -orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût -dans son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression -de l’étreindre passionnément.</p> - -<p>Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux -quartier par un dédale de petites rues. L’entretien qu’il -venait d’avoir décuplait ses forces nerveuses. «Votre -situation, c’est vous-même qui la ferez,» avait dit -M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple!</p> - -<p>«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi -de se marier.»</p> - -<p>Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord -comme une folie, mais elle reparaissait, tâtonnant autour -de faits oubliés, et répandant une lumière qui lui semblait -presque insupportable.</p> - -<p>«Non, protesta-t-il intérieurement, je n’aurais pas pu -épouser Odette.»</p> - -<p>Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant -son séjour à Belle-Rive, elle avait été singulière et presque<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> -impolie: en dix jours, elle ne lui avait pas adressé trois -fois la parole; cependant, il ne cessait de la rencontrer, -puis, à la veille de son départ, cette agitation, ce trouble -subit! A ce point de ses déductions, son esprit s’arrêta -de nouveau, craignant de conclure.</p> - -<p>Un camion attardé dans une petite rue passa près de -lui avec fracas. Il se gara dans l’entrée d’un corridor -noir.</p> - -<p>«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.»</p> - -<p>Mais des images se succédaient, lui représentant vivement -ce qui aurait pu être. Cette fois encore, il avait été -négligent, il avait vu faux; avec Mme Saint-Estèphe -aussi, une occasion de fortune s’était présentée qu’il ne -s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à -suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment -n’était-il pas venu enfin d’étouffer son âme de jeunesse?</p> - -<p>L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il -était temps de changer délibérément d’idéal et de jouissances. -Mais Paule était comprise dans ce sacrifice, Paule, -dont il voyait d’avance le visage meurtri, la désolation. -L’abandonner... Cette pensée lui faisait horreur. L’ambitieux -chez lui était doublé d’un délicat dont il ne parvenait -pas à se délivrer.</p> - -<p>Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de -voir éclairées les deux fenêtres de son bureau.</p> - -<p>Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait -dans un globe de verre dépoli; sa flamme éclairait un -vieux tapis et une rampe en fer forgé s’élevant dans -l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une lampe -allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée -dans l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la -clef, versait le potage dans la soupière.</p> - -<p>Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assise<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> -dans une encoignure, la taille ployée, se leva vivement -et comme en un sursaut.</p> - -<p>C’était sa sœur.</p> - -<p>  </p> - -<p>Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay -un long entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir -son frère. Un flot de sang était monté à son visage durement -marqué par ces derniers temps. L’explication qu’elle -redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était maintenant -tout près et inéluctable.</p> - -<p>Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, -laissant ses enfants à sa belle-mère dans un domaine du -Bazadais. Les de Pontet avaient là-bas, depuis cent cinquante -ans, des châtaigneraies, une grande métairie, et -un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière enguirlandée -par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, -fiévreux, pendant lesquels elle attendait l’amant, qui -souvent tardait à venir. Quand il était là, elle ne pouvait -s’empêcher de lui demander des explications, elle était -jalouse; lui, de plus en plus capricieux, brutal... Elle lui -reprochait de ne plus l’aimer.</p> - -<p>Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. -Dans l’appartement vide, où son pas résonnait sur les -parquets nus, Virginie l’avait reçue avec un attendrissement -de vieille bonne. Un moment, elle la garda auprès -d’elle, s’étourdissant de ses paroles.</p> - -<p>Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses -nerfs fatigués. Elle paraissait maintenant plus vieille que -son âge, élégante toujours, mais la figure osseuse, le nez -aminci, le teint presque gris. Les agitations incessantes -avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge ranimait -sa bouche amère et comme harassée.</p> - -<p>Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. -Dans une minute peut-être, elle entendrait tourner<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> -une clef, la porte s’ouvrir. Que savait-il au juste de sa vie? -La faisait-il appeler pour l’accabler de reproches et la rejeter?</p> - -<p>L’idée lui vint que tous <i>savaient</i> et la méprisaient. -Combien de fois s’était-elle heurtée à des manières contraintes -et des regards froids? Le monde qui avait fêté -sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie angoissée -haletait dans la solitude.</p> - -<p>Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; -son amer bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit -les indifférents tournaient-ils vers elle des faces de juge? -Qui donc aurait su aimer comme elle l’avait fait, dans -ces affres, cette agonie, toujours menacée par le scandale, -engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule... L’amour... Il -n’y avait que cela au monde.</p> - -<p>Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. -Quatre ans, pendant lesquels elle avait lutté, torturée de -crainte, de jalousie, reprenant sans cesse un amant qui -lui échappait! Maintenant, traquée par tous, elle ne -s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où -elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La -pire honte, c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les -scènes, les reproches, ses bras refermés qui n’étreignaient -plus qu’une haine aveugle. Malgré tout ce qu’elle avait -fait, en arriver là... Et demain serait pire encore... Cet -amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération, -quel désastre l’en délivrerait?</p> - -<p>Elle pensa:</p> - -<p>—Quand Gérard sera là, je lui dirai tout.</p> - -<p>Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. -Au point où elle en était arrivée, il n’y avait que -lui pour la sauver. Quelle autre main se serait tendue? -Lui seul pouvait souffrir avec elle, dans la même chair; -et elle oubliait son silence de quatre années—ce silence<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> -dans lequel chacun d’eux s’était enfermé, inaccessible. -Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras -d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, -ce n’étaient pas des choses pour elles.</p> - -<p>Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait -ouvrir la porte et marcher dans le corridor. Mais, quand -il entra, son courage s’évanouit et elle s’abandonna aux -événements.</p> - -<p>Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert -que Virginie avait préparé pour elle et s’assit un -peu à l’écart. Il lui demanda des nouvelles de ses enfants.</p> - -<p>—Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte -les laisser à la campagne pendant tout l’hiver. L’air des -pins, c’est parfait pour eux. Moi-même, je ne viens ici -qu’en passant...</p> - -<p>Il évitait de regarder en face ses yeux misérables. S’il -lui avait demandé ce qui l’amenait ainsi à Bordeaux, elle -aurait menti; sa vie n’était que mensonge depuis si longtemps, -mais, dans sa voix, il entendait le son d’une douleur -cachée.</p> - -<p>Elle grappillait dans un compotier des grains de raisin. -Quand ils se retrouvèrent dans le petit bureau, la porte -soigneusement fermée, elle se sentit prisonnière et à sa -merci; Gérard, assis devant sa table, les mains éclairées, -se dérobant à l’émotion, était à la fois son juge et le plus -redoutable de ses créanciers; passive, elle répondait à ses -questions. Ces billets, elle avait pu trois fois les renouveler. -Maintenant, c’était impossible. D’autres dettes, -oui, elle en avait... Elle ne se souvenait pas bien... Elle -ferait le compte.</p> - -<p>Un abat-jour très abaissé étouffait une lumière orange. -Anna reculait peu à peu dans l’ombre, à l’extrémité d’un -lit de repos. L’interrogatoire courbait ses épaules. Sa<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> -petite main blanche s’accrochait nerveusement à un -appui d’acajou, qui avait la forme d’un col de cygne; ses -doigts serraient par moments comme pour l’étrangler.</p> - -<p>L’angoisse rendait sa voix haletante:</p> - -<p>—Tu vas payer... Tu feras encore cela pour moi!</p> - -<p>Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, -mais avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait -partir. Dans la rue, toute honte bue, elle respirerait. -Depuis six mois, épouvantée par ce cauchemar des questions -d’argent, elle s’était abaissée à tant de démarches. -Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait -fini.</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—Alors, tu veux... tu veux encore!</p> - -<p>Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant -sa table:</p> - -<p>—Si c’était la dernière fois... A présent, fais attention, -je ne pourrai plus, tu nous as ruinés.</p> - -<p>Après un silence:</p> - -<p>—Et pourquoi, pourquoi?</p> - -<p>Il s’était promis de se dominer, mais les reproches -amassés en lui étaient plus forts que sa volonté, l’injustice -qui le dépouillait était trop criante. D’une voix -sourde et pourtant violente, il rappela tout...</p> - -<p>Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. -Son corps tremblait. C’était bien l’heure terrible qu’elle -avait prévue, et elle essayait de ne pas l’entendre, de -penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait vue insolvable, ses -meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût repoussée! -Ces histoires-là lui faisaient horreur.</p> - -<p>Gérard aussi la piétinait:</p> - -<p>—Nous avons trop souffert par ta faute.</p> - -<p>Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; -un début si doux, un enivrement rapide et total;<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> -puis, par de toutes petites blessures, un envahissement -du malheur qui déchirait et emportait tout.</p> - -<p>Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été -trop puissant, elle n’avait pas pu; l’excès même de sa -folie ranimait ses forces. Soudain, une intonation meurtrie -de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en elle venait -d’être heurté, l’ancienne tendresse...</p> - -<p>—Comme tu me méprises!</p> - -<p>Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua -tout: ces signatures, son mari avait usé de menaces pour -les obtenir; si elle avait résisté, il l’aurait chassée, il avait -le droit. Elle aurait préféré mourir.</p> - -<p>Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable -argent, allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait -arrachée aux siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il -l’avait aimée pourtant, il l’aimait toujours...</p> - -<p>Une onde de tendresse submergea son cœur.<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p> - -<h3><a id="III-b"></a>III</h3> - -<p>Gérard avait dit à Paule:</p> - -<p>—Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin -Public...</p> - -<p>Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas.</p> - -<p>Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé -par les plates-bandes. L’étroite esplanade était presque -vide. Un gardien à moustaches grises, assis dans l’entrée -ouverte du Musée colonial, lisait son journal. -C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits enfants; -des couples passaient; d’autres se penchaient, -chuchotants, le long des allées, sur des chaises de fer -rapprochées.</p> - -<p>Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une -lance. Au-dessous de la terrasse, au bord d’une pelouse, -un grand massif couleur d’incendie vous éblouissait. Sa -large ceinture brune s’éclairait de festons verdâtres.</p> - -<p>Il pensait:</p> - -<p>«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas -assez d’ennuis, de difficultés? Si je pars, il eût mieux -valu...»</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand -bien même je ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup -pour elle. Après, je ne sais pas, je ne peux pas savoir. -A son âge; on doit oublier...»</p> - -<p>Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyait<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> -sa poitrine creusée, son visage pitoyable et pourtant -avide, le déséquilibre de tout son être:</p> - -<p>—Avec les femmes, on n’est jamais sûr!</p> - -<p>Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, -très raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de -réserve, de dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; -avec celle-là, il serait toujours possible de raisonner et -de réfléchir. Une tendresse de jeune fille n’avait d’ailleurs -rien d’une passion de femme, c’était quelque chose -de pur, de presque glacé...</p> - -<p>La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas.</p> - -<p>Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient -chez les huissiers et chez les avoués, sa main tournait le -loquet de portes gluantes, et, dans tout cela, il respirait un -relent de misère, de malpropreté qui lui répugnait. Les -affaires de sa sœur s’étaient enchevêtrées dans un tissu -d’expédients presque inextricable. Devant les notaires, -les gens de loi qui tournaient vers lui des masques -d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, -mais le mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui -était odieux. Son intervention ne rendrait pas à Anna -l’estime du monde. Il retirerait les billets honteusement -souscrits des mains avides qui les retenaient, mais il ne -pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces -mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne -l’eussent vue entrer, le visage décomposé, avec l’attitude -d’une femme aux abois. Elle, si fine, dont toute la personne -n’était que grâce et distinction, elle avait paru la -bête traquée que les chiens achèvent.</p> - -<p>Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. -Un sentiment d’amertume s’élevait dans son âme contre -ceux qui avaient ainsi gâché sa vie. Sa mère même, entraînée -par la violence de ce désespoir, avait fermé les -yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune,<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> -le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas -soixante mille francs. Que faire alors? Comment entreprendre? -Le soir où il l’avait tenue dans ses bras, palpitante, -exténuée, la pitié montée du fond de sa chair -l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante -l’irritait contre elle:</p> - -<p>«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. -Elle n’a donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne -pense pas à ses enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, -la honte d’être rejetée et abandonnée?» Après -tant de sacrifices, il avait le droit de lui imposer... Puis, -tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont il -ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait -tellement sombre que la seule issue était de -partir.</p> - -<p>«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu -pas le courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée -de subir demain?» Mais elle avait repris vis-à-vis de lui -une attitude inquiète et craintive. Devant cette femme -ombrageuse, toujours prête à se dérober, qui fixait -anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité -des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient -sans cesse, tous les gens qui lui réclamaient de -l’argent étaient pour elle des hommes sans cœur et des -malhonnêtes.</p> - -<p>Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme -épuisée:</p> - -<p>—Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.</p> - -<p>Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, -ardeur, énergie.</p> - -<p>Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi -sentait l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait -de ne plus venir au Jardin Public, mais, quelques instants -après une heure, il se retrouvait marchant de long en large<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> -sur la terrasse; il entendait les tramways passer dans -un bruit de ferraille; quelques vieilles gens étaient assis -le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes -du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles -tapissées de sandales tressées, de chapeaux en forme -d’éteignoir, de peaux de boas qui descendaient depuis -la voûte jusqu’au parquet; quelques flâneurs traînaient -leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant le tam-tam, -les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel -pend une barbe de paille; les petits oiseaux de -Guyane à la gorge couleur d’étincelle brillaient doucement -à travers les vitres.</p> - -<p>Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, -il vit Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau -recouvert d’un léger voile qui tombait jusqu’à ses épaules -et une veste ouverte sur une blouse blanche. La clarté -de son sourire effaçait toute idée de mensonge et de rendez-vous -équivoque.</p> - -<p>Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:</p> - -<p>—Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps -que vous êtes là?</p> - -<p>D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes -d’être vues, mais elle était très naturelle et comme au-dessus -de tous les soupçons, avec un air de plaisir et de -confiance.</p> - -<p>Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient -de fleurs mêlées et multicolores, encadrant les gazons -d’un jardin français. Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent -enlacé à une chimère. Seguey lui demanda si elle -venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue de la journée, -un moment comme celui-là était délicieux.</p> - -<p>Une semaine pendant laquelle ils se virent presque -tous les jours; mais Seguey paraissait souvent nerveux et -préoccupé. Quand elle l’apercevait, elle cherchait anxieu<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span>sement -dans ses yeux cette première impression qui ne -trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était celui -d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus -dans leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, -après qu’elle l’avait quitté, s’en apercevait. Que savait-elle -de lui, sinon qu’il y avait dans sa vie un fond douloureux -et impénétrable?</p> - -<p>Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la -tourmentaient. Le soir où Crochard l’avait insultée, elle -avait pensé à Seguey, comme au seul être qui pût la défendre, -mais le geste que son imagination lui prêtait,—ce -geste des bras forts qui vous enveloppent,—pouvait-elle -compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle -essayait de lui parler de cette scène, elle avait l’impression -qu’il se dérobait, l’air contrarié, avec l’égoïsme -des hommes qui redoutent d’être mêlés aux choses -ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait -instinctivement de ne pas savoir s’en garder:</p> - -<p>—Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être -ferme.</p> - -<p>Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa -vie véritable, cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? -Elle avait cru qu’il serait indigné et qu’il la plaindrait; -mais, quand il était à côté d’elle, tout cela lui paraissait -tellement étranger et indifférent!</p> - -<p>Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres -choses; le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer -ses gants, ses rubans, elle ne regardait pas plus -loin que le jour présent. Il lui fallait déjeuner rapidement -pour prendre le train.</p> - -<p>Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux -heures. Les allées ensoleillées se garnissaient peu à peu -d’enfants et de bonnes... des petites robes roses, des bleues, -des vertes. Elle se sentait fatiguée et abandonnée. S’il ne<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> -venait pas, quelle humiliation pour elle de l’attendre -ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il avait -été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait -parlé de Londres, d’un musée, de voyages interminables; -ces récits, elle les détestait, parce qu’ils lui volaient un -temps précieux. Qu’est-ce que tout cela pouvait lui faire? -Elle attendait l’instant où un de ses regards descendrait -en elle, comme pour y chercher des choses profondes. Ce -regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid, lointain -et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger -qui ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.</p> - -<p>Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote -baissée, découvrant une petite figure embéguinée qui -regardait à droite et à gauche.</p> - -<p>Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait -qu’il était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il -l’avait aimée, ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, -secrètes, dont le frémissement seul la remplissait de -trouble; mais, la veille, il lui avait serré la main hâtivement, -la pensée ailleurs; elle l’avait regardé partir... Et -elle avait eu la sensation de n’être plus rien pour lui. Il -l’avait laissée si facilement.</p> - -<p>Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, -manquant tous les trains. Il lui eût fallu dix longues -étreintes de leurs mains unies—et non point ce serrement -sec et dégagé qui la froissait si intimement. Elle le -sentait bien... A l’instant où l’on se sépare, toutes les impressions -se résolvent en une impression décisive. C’est -celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie -au souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, -enivrés, déçus, c’est à cette seconde-là qu’ils le savent; -les mains se retiennent, se quittent à regret ou se détachent -tristement.</p> - -<p>Elle pensa:<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<p>—Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.</p> - -<p>A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. -Une angoisse lui serra le cœur:</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade?</p> - -<p>Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait -silencieusement.</p> - -<p>En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! -Avec lui, elle devenait vraiment une femme, découvrant -les nuances, l’inconnu du cœur, et cette impossibilité de -donner le bonheur à celui qu’on aime.</p> - -<p>  </p> - -<p>Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée.</p> - -<p>Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. -Il avait voulu lui montrer un grand paysage de dunes et -de mer. Mais elle paraissait accablée, la pensée absente.</p> - -<p>Il la regardait, apitoyé:</p> - -<p>—Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. -Il fera nuit quand vous rentrerez.</p> - -<p>Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il -se montrait égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité -où il se trouvait, il ne réfléchissait plus, buvant -aveuglément sa goutte de bonheur comme il le faisait pendant -la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu -avide et une sorte de fatalisme.</p> - -<p>Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau -pendant qu’elle se reposait enfin sur une banquette de -velours rouge. Elle tourna un peu la tête pour se regarder -dans une grande glace placée derrière elle, toucha ses -cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça à côté -de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon -blanc et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la -femme qui tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et -s’installe, créant dans la pièce la plus banale une impression -d’intimité, presque de <i>home</i>. Ils étaient assis dans<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> -un coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut lui verser son -thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à la douceur -de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle -redevenait rose et rayonnante.</p> - -<p>Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau -regard profond et doré. Il avait l’impression de l’avoir à -lui, de respirer son charme. Comme il l’eût aimée si la vie -ne l’avait pas harcelé de soucis et d’humiliations, lui rappelant -sans cesse que rien au monde ne pouvait en ce -moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit, ses -goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait -appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de -silence où ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais -que pouvait-il attendre et promettre? Cette tendresse -de jeune fille qui faisait si doux ses mouvements, il se -reprochait comme la pire faute d’en élargir la source profonde. -«Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis -ce sera fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»</p> - -<p>Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée -grise couvrait les vitres sur lesquelles coulaient quelques -gouttes d’eau. Ils distinguaient confusément les tramways -illuminés, les phares d’autos, qui dardent dans l’obscurité -de grands faisceaux blonds. Cette trépidation de -vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés dans -une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait -plus tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière -refroidie, des miettes de pain traînaient sur la nappe... -Il lui prit la main:</p> - -<p>—Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid?</p> - -<p>Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour -solitaire dans la nuit d’automne. Un bien-être délicieux -la pénétrait entièrement. Cette heure avec lui, c’était -peut-être la plus intime qu’ils eussent goûtée. Elle avait -une impression de foyer, de vie partagée. Un moment<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> -comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus -encore, des soirées entières, l’abandon total... Il y avait -pourtant des gens qui s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. -Ceux-là ne connaissaient pas cet étouffement de l’heure -qui passe... Toujours craindre, toujours se quitter...</p> - -<p>Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet -et le lui donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains -réunies, comme suspendus au-dessus d’un gouffre.</p> - -<p>Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. -Ils marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient -de grandes vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier -train était parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée -à lui, inquiète, oppressée...</p> - -<p>Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit -le pas pour les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, -les yeux brûlants sous sa voilette.</p> - -<p>Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.</p> - -<p>Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que -Paule levait les yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; -des ouvriers encombraient le trottoir, le bras de Seguey -serrait celui de Paule:</p> - -<p>—Venez... Venez...</p> - -<p>Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les -feux des navires brillaient dans la rade, ponctuant des -masses d’ombre immobiles; les phares des Quinconces -étincelaient dans le bleu nocturne.</p> - -<p>Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils -étaient maintenant tout près de la petite gare de banlieue; -le train qu’ils apercevaient à travers une barrière -soufflait dans la nuit; le long du trottoir, deux voitures -étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient faiblement -le pavé boueux.</p> - -<p>Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune -fille qu’il allait quitter. Dans un instant, elle s’enfoncerait<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> -dans l’obscurité, toute chaude encore de son étreinte. -Elle serait seule dans ce train poussif, seule là-bas sur la -route vide:</p> - -<p>—Ne venez pas demain, je vous écrirai.</p> - -<p>Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une -des mains de Paule et l’écrasa contre sa bouche.</p> - -<p>La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. -Il eut l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait -qu’à ouvrir les bras...</p> - -<p>Un homme passa en courant. Le train allait partir.</p> - -<p>—Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.</p> - -<p>Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte -et froide, éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait -le billet d’un petit homme revêtu d’une blouse qui -les regarda. Ses prunelles s’allumèrent dans l’ombre -comme des yeux de chat. Mais Paule, toute pénétrée par -la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans -les ténèbres du quai un ricanement.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-b"></a>IV</h3> - -<p>La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur -des règles et des habitudes auxquelles il n’était même -pas question de manquer jamais. C’est ainsi qu’elle rentrait -de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel que fût le -temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent -sur la campagne.</p> - -<p>Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver -«en ville».</p> - -<p>Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons -purent voir aux fenêtres de son hôtel les stores relevés, -une voiture de déménagement arrêtée devant la porte, -et sur le trottoir des débris de foin tombés des caisses que -l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées la -veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon -renflé du premier étage qui s’étendait devant les six -fenêtres de la façade.</p> - -<p>A travers les vitres du salon, le <i>David vainqueur</i> de -Mercié, tout en remettant dans le fourreau son épée de -bronze, inspectait le cours presque désert sous les marronniers.</p> - -<p>Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. -Il lui fallait réinstaller la maison entière. Quand -elle remettait le pied dans son escalier, sa figure sévère -sous sa capote jetait sur toutes les choses le regard d’un -inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une enfilade de -salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> -emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis -sous des housses pendant tout l’été.</p> - -<p>Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et -donnait des ordres:</p> - -<p>—Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais -pourtant dit... Où est Frédéric? La femme de ménage -devait venir hier pour commencer le nettoyage.</p> - -<p>La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du -domestique. Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et -qui avait encore son chapeau melon, voulait envoyer une -des femmes de chambre répondre à sa place; mais les -unes et les autres, réfugiées dans la lingerie, parlaient -surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa résistance -la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui -se refusait à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer -en ville, mais mécontent des observations et du -brouhaha, témoignait de ses sentiments en disparaissant -dans toutes les chambres.</p> - -<p>Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles -de ne vouloir s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient -l’orage. L’expérience leur avait appris que leur mère ne -permettait à personne de donner des ordres. Peu à peu, -cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans l’escalier, -la femme de service tordait dans un seau ses gros -linges gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses -petites bottines, sortait vivement:</p> - -<p>—Je vais prévenir le tapissier.</p> - -<p>Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, -auréolée d’un grand chapeau sombre sur lequel s’écrasait -une pivoine rose, elle tenait le cornet de métal près de -son visage:</p> - -<p>—C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir... -<i>Primerose</i>, on dit que c’est très joli... Vous croyez que -votre mère voudra m’emmener... que vous êtes gentille!<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - -<p>Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et -se regardait. Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu -à Bordeaux la choquait comme une fausse note:</p> - -<p>—Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux.</p> - -<p>Elle continua de téléphoner:</p> - -<p>—C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a -un siècle que je ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est -amusant, plus que la campagne... Irez-vous au tennis cet -après-midi?</p> - -<p>Une demi-heure après, elle avait repris contact avec -toutes ses amies rentrées à Bordeaux. Il était convenu -qu’on se retrouverait au théâtre le soir, le lendemain au -golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours de l’Intendance, -où la fine fleur de la société bordelaise se réunit -presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on -pourrait servir dans le royaume de Lilliput. La légende -veut que le moindre chou à la crème enlevé aux compotiers -de cristal de cette maison, surpasse toutes les pâtisseries -parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent -autour des tables légères et des plateaux encombrés de -tasses; mais il était parlé encore de bien d’autres choses...</p> - -<p>Tout en remontant l’escalier, Odette pensait:</p> - -<p>—Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. -Maxime Le Vigean peut-être... Qu’il me déplaît! Nous -rentrons trop tôt...</p> - -<p>Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était -encore empaqueté. Les meubles, comme déshabitués de -la vie, avaient pris un air de froideur. Elle passa dans son -cabinet de toilette et se recoiffa, brossant longuement ses -beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et -grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait -dans ses yeux.</p> - -<p>Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe -de serge. Quand elle fut habillée, avec son teint de rose,<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> -ses dents régulières, elle ressemblait à une jeune Anglaise. -L’entraînement physique lui donnait une démarche -souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains -trop grandes.</p> - -<p>Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un -meuble à l’autre, ouvrant des tiroirs, s’impatientant de -ne pas trouver à leur place tous les objets. La vie l’ennuyait. -L’année précédente, dans la joie de ses dix-huit -ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux bals! -L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de -bonheur. Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.</p> - -<p>«Je ne veux pas penser à <i>lui</i>, se disait-elle. Je ne le -veux pas.»</p> - -<p>Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, -était-ce Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? -Elle avait senti cette attraction sans se l’expliquer. Tout -de suite, elle avait été blessée dans sa confiance en elle-même -et dans son orgueil. L’idée de sa supériorité vis-à-vis -de Paule, établie depuis l’enfance, lui paraissait indiscutable. -Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle de -colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait -à la fois évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, -avec les brusqueries et les maladresses d’une nature qui -n’admettait pas qu’on lui résistât. Ce secret qu’elle avait -cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas que sa sœur -l’avait deviné.</p> - -<p>Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, -son sourire fin, un peu ironique, un sentiment de honte -la bouleversait. Mais elle se défendait, en fille énergique, -décidée à se sauver elle-même de cette souffrance:</p> - -<p>«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je -m’occuperai, je m’amuserai.»</p> - -<p>Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> -les refoula. Posément, elle arrangea ses cheveux et les -rattacha sur la nuque avec une petite épingle d’écaille. -Chaque mouvement de tête déplaçait sur son chapeau de -longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut fini, -elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.</p> - -<p>Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait -de ne plus souffrir!</p> - -<p>Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, -absorbé, songeur, dans la grande allée. Quand elle était -venue au-devant d’eux, de Gisèle qui les précédait, il avait -levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son agitation -lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de -n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre -qu’il allait partir: une sorte de révolte lui faisait -perdre toute prudence.</p> - -<p>Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, -elle le détestait. Quand bien même il aurait compris, -que lui importait? Elle saurait lui montrer qu’il s’était -trompé.</p> - -<p>A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. -Frédéric, en tablier bleu, brossait sur le palier des -fauteuils de soie capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée -de ses beaux cheveux, lançait des ordres d’une voix -forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille prête à -sortir, elle s’arrêta net.</p> - -<p>—Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien -pu m’aider un peu. Ta sœur, où est-elle?</p> - -<p>Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:</p> - -<p>—Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. -Vous savez bien, maman, que je ne ferais rien...</p> - -<p>  </p> - -<p>—Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand -elle eut rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce -soit bientôt terminé.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p>A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter -Gérard, elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. -L’idée d’envoyer Seguey à la Martinique lui semblait -plaisante. Pourquoi pas en Chine? Décidément, entre -les affaires des hommes et celles des femmes, il y avait -un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel -projet fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières -flatteuses, ne comprenait donc pas qu’il perdait -son temps; et aussi Seguey qui l’avait écouté attentivement... -et encore Odette. La jeune femme, tapie dans son -coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le sentiment -qu’elle seule voyait juste et triompherait.</p> - -<p>Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre -compte. Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit -plutôt bienveillant. M. Peyragay, tout à l’heure encore, -n’avait-il pas fait le geste de l’homme qui met bas les -armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été plus jolie. -C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression délicieuse -mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque -sa sœur aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre -maintenant que de légers indices ne la trompaient pas.</p> - -<p>Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup -d’affection ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre -génération. Elle ne comprenait pas les goûts nouveaux -des jeunes filles, leurs allures franches, cette passion des -sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère de la vie mondaine. -«Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec la -coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. -Cette agitation physique lui semblait fatigante et sèche, -opposée à ce qui fait le charme de la femme, son attrait -changeant, son caprice. Il fallait avoir bien peu de fantaisie -pour passer des heures à courir après une balle. Le -football était une horreur. Les jeunes gens qui se bousculaient -à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> -continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, -de savoir causer... Odette, toujours pressée, était pour -elle presque une étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil -par la découverte qu’elle venait de faire, Gisèle se sentait, -vis-à-vis de sa sœur, curieuse, amicale et pleine d’entrain.</p> - -<p>Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette -était avec Seguey contrainte et sérieuse? Quand il approchait, -sa physionomie perdait sa vivacité et elle évitait -de le regarder.</p> - -<p>«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce -visage franc et ouvert sur lequel les impressions étaient si visibles. -A son âge, nous savions mieux cacher notre jeu. -Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut pas. Ces -petites ne comprennent rien.»</p> - -<p>Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue, -de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; -mais sa jouissance était plus complexe et un -goût de revanche y était mêlé.</p> - -<p>Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait -discerné des hésitations, cet air des gens qui se demandent -s’ils sont amoureux. Tout était d’ailleurs au rebours du bon -sens dans cette aventure. Seguey ne pouvait manquer de -comprendre qu’il n’est pas pour un homme de plus grande -faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri, il -devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle -la jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait -une vie de sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien -intéressante. Il entrait dans son antipathie beaucoup de -dédain, de l’amour-propre, et ce goût de prendre qui -est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de vivre.</p> - -<p>Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit -plus vivement encore le soir où elle rencontra les deux -jeunes gens. C’était le lendemain du jour où elle était<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> -rentrée à Bordeaux. A les voir ensemble, elle éprouva un -froissement vif. Vraiment, il était de son devoir d’occuper -Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours -que l’homme qui les intéresse soit un peu leur -œuvre; elles ont des exigences de protectrice et de conseillère, -une de leurs plus vives satisfactions est de pouvoir -dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais raison!» Gisèle -pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six, -tout s’arrangerait.</p> - -<p>Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième -étage de l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, -le dos légèrement voûté, était entré dans la salle à manger -d’un air mécontent. Tout de suite, il avait cherché des -yeux le couvert d’Odette:</p> - -<p>—Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de -la maison. Je ne supporterai pas que cela continue.</p> - -<p>M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation -d’amabilité, était dans la vie quotidienne un père irritable. -Pour sa seconde fille, il se montrait extrêmement -jaloux, susceptible, et accusait sa femme de contrecarrer -son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait -ne servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant -les nouvelles habitudes de liberté et d’indépendance, laissait -Odette faire à sa volonté. Elle récriminait beaucoup -et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne disait -guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, -dans la bouche de son mari, la révoltaient comme -une injustice. Quand il commençait, elle prenait une -attitude de mère outragée:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant -pas que je l’empêche de s’amuser? Elle serait la -seule.</p> - -<p>Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles -de leurs relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> -théâtre, montaient à cheval beaucoup plus qu’Odette. -C’étaient, disait-il, les nouveaux usages. Il ne fallait pourtant -rien exagérer.</p> - -<p>Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle -s’inquiétait peu de savoir où Saint-Estèphe passait la -soirée. Quant à Mme Lafaurie, tout en continuant de -gronder un peu, elle était contente que son mari eût -l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, -on était tranquille.</p> - -<p>La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un -petit salon réservé à la vie intime. Un plateau lumineux -suspendu au plafond diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie -se plaignit qu’elle n’y voyait pas, éteignit le plafonnier, -puis le ralluma. La jeune femme à demi étendue -sur un canapé lui conseillait de rester tranquille:</p> - -<p>—Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup -cet éclairage. C’est très reposant...</p> - -<p>—Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je -travaille?</p> - -<p>Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé -de dentelle, noya de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie -s’assit enfin près d’une bonne table de style Louis-Philippe, -repoussa des journaux pliés, les derniers numéros -de <i>l’Illustration</i>, et ouvrit une boîte à ouvrage en -vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle -affectionnait était recouverte d’un velours côtelé qui -avait la nuance des très vieux vins. Quand elle eut assuré -ses grosses lunettes d’écaille sur son nez busqué et pris -son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un médaillon -ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde -noire. Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des -ombres creusant son masque blafard, sa corpulence de -quinquagénaire en robe de soie un peu craquante, et les -pelotons roulant dans son tablier.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p> - -<p>Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit -une, l’alluma soigneusement et se renversa dans la courbe -du canapé. Elle fumait lentement, avec des gestes paresseux -de son beau bras nu. Quand sa main s’approchait -de ses lèvres, ses bagues brillaient.</p> - -<p>—Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel -plaisir tu trouves à fumer. Je ne peux pas m’y habituer. -Autrefois, une jeune femme n’aurait pas osé! On eût été -bien étonné.</p> - -<p>Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait -entendre que très vaguement ces observations. Sa mère ne -remarqua pas son expression qui était à cet instant singulière -et presque cruelle. Elle ne répondait que sur un ton -de condescendance:</p> - -<p>—Moi, vous savez, rien ne m’étonne.</p> - -<p>Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa -jupe noire, un peu remontée, découvrait ses bas de soie -gris et ses pieds charmants chaussés de satin. Habituellement, -lorsque sa mère récriminait, elle montrait plus -d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu semblaient -sourire à d’autres pensées.</p> - -<p>A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma -soigneusement la porte. Il avait l’air pressé et mystérieux -de quelqu’un qui a marché vite pour apporter une nouvelle:</p> - -<p>—Vous ne savez pas, commença-t-il...</p> - -<p>Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.</p> - -<p>Le domestique avançait une petite table sur laquelle -étaient disposées, autour d’un grand samovar d’argent, -des tasses de porcelaine transparente à petits bouquets.</p> - -<p>Gisèle se leva:</p> - -<p>—Je vous sers du thé?</p> - -<p>—Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.</p> - -<p>Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> -ne pas y faire attention. Son visage se rembrunit. C’était -une contrariété pour lui de n’avoir pas dit tout de suite -ce qu’il voulait dire.</p> - -<p>Tout en attendant que le domestique se retirât—et -il semblait prendre plaisir à prolonger son manège autour -de la table—Saint-Estèphe regardait sa femme à la -dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si tôt une réunion -extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette -façon? Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. -Lui, au contraire, qui avait une infidélité à se reprocher, -exagérait l’empressement. Si elle se doutait de quelque -chose, pensait-il, ce serait terrible! Devant cette idée, -il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt à toutes -les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette -liaison avec une modiste en renom—celle-là même qui -faisait à Gisèle de charmants chapeaux—ne l’amusait -guère. Cette femme avait des manières vulgaires qui lui -déplaisaient; mais, dans le monde où il fréquentait, -n’était-il pas presque de règle que tout homme marié -eût une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion -exigeait de lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait -ses goûts de prudence, de tranquillité; néanmoins le -souci de ne pas manquer à «ce qui se fait» l’empêchait -de mener jusqu’au bout son raisonnement.</p> - -<p>—Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la -jeune femme verser tranquillement du thé dans sa tasse; -et l’intérêt de la nouvelle qu’il apportait le gonfla de -nouveau du sentiment de son importance.</p> - -<p>Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric -comme au port d’armes en face d’elle. Presque chaque -soir, elle entamait ainsi un interrogatoire et lui donnait -en cinq minutes trois ou quatre ordres contradictoires.</p> - -<p>—Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son -gendre.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>Et elle s’installa confortablement, avec une sensation -de bien-être. C’était un bon moment pour elle que celui -où elle s’apprêtait à dévorer quelque nouvelle. La mine -de Saint-Estèphe mettait en appétit sa curiosité de dame -presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises mais qui -éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement -de l’ogre flairant la chair fraîche.</p> - -<p>La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. -Il s’assit à côté de sa belle-mère, remuant son -tilleul avec une petite cuiller, ses maigres jambes croisées -par-dessous la table. Gisèle eut soudain l’intuition qu’il -allait parler de Seguey.</p> - -<p>—Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, -commença-t-il sur le ton affligé d’un homme du monde -qui déplore des événements contraires aux bienséances -élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du capitaine -Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec -lui depuis des années...</p> - -<p>Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par -l’attention et sa femme qui mangeait un petit gâteau:</p> - -<p>—Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait -la voir chaque semaine. Elle-même le rejoignait le samedi -et restait deux jours. C’était soi-disant pour des affaires, -mais le monde avait son opinion faite et ses voyages à -Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des femmes -qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui -est une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la -retenir. Cependant le capitaine se serait lassé. Certains -disent que la dame aurait des dettes, et qu’il a eu peur...</p> - -<p>Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, -comme s’il eût craint que quelqu’un écoutât derrière la -porte:</p> - -<p>—Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. -Il part pour Nancy. On raconte que cette malheu<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span>reuse -l’a relancé jusque chez lui, et qu’il lui a refusé sa -porte. C’est vraiment une créature sans dignité.</p> - -<p>—Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie -qui avait le mépris du monde militaire. Cette petite -femme n’a jamais été de mon goût. J’espère bien que son -frère ne la verra plus.</p> - -<p>—Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers -sa femme, ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de -lui faire comprendre que nous ne pouvons plus la recevoir?</p> - -<p>—Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous -savez bien qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il -faut croire qu’une grande passion est très absorbante.</p> - -<p>Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé -par quelque allusion. Certaines phrases de sa femme le -déconcertaient. Sa belle-mère, au contraire, fortement -établie dans ses opinions, n’attendait pas d’autres informations -pour prendre parti; tout à fait réveillée maintenant, -son tricot repris, elle sautait selon son habitude -d’une idée à l’autre:</p> - -<p>—Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura -de mieux à faire, c’est de rester à la campagne. Tout -cela, c’est pour de l’argent. Sa pauvre mère aurait bien -souffert...</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait -d’entrer.</p> - -<p>Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir -appuyé à la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, -mais se donna l’air de ne rien savoir:</p> - -<p>—Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il.</p> - -<p>Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son -ouvrage et quitta la pièce majestueusement. Gisèle, les -coudes posés sur ses genoux, paraissait pensive. Son -mari, qui avait sommeil, s’excusa de se retirer.<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span></p> - -<p>Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle -lui tendit la petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux -une affinité de père à fille, profonde, immédiate, plus -pénétrante que les paroles.</p> - -<p>—Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement -vous parler d’elle....</p> - -<p>  </p> - -<p>Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement -du troisième étage, un petit coin moderne avec des -meubles achetés rue du Faubourg-Saint-Honoré, des tentures -violet évêque et des coussins de toutes les couleurs. -Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper Saint-Estèphe -qui craignait que sa femme fût critiquée. La -plus haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le -voisinage du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, -les meubles anciens. Quant à la bourgeoisie de vieille -souche, qui a moins de brillant et d’automobiles, elle -se contentait de vivre confortablement, avec sérieux -et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, -renouvelant de loin en loin quelque bon tapis ou faisant -recouvrir ses canapés d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, -avec ses coussins et les petites pattes de ses fauteuils, -fit beaucoup parler et choqua grand nombre de -ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont -«beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient -déclaré tout cela affreux, et peut-être pas très comme il -faut, trouvèrent en rentrant chez elles leurs meubles plus -éteints et éprouvèrent un déplaisir qu’elles ne s’expliquaient -pas.</p> - -<p>Les messieurs, très favorables au contraire, disaient -à Gisèle que ce petit coin lui allait bien. Quand on entrait, -il y avait toujours des revues sur la table, un grand -étui plein de cigarettes et un je ne sais quoi d’intime et -d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait quelque<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> -chose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins -jetés, le livre oublié qui restait ouvert.</p> - -<p>Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé -sur une table basse. Des amis entraient et sortaient, des -jeunes gens apportaient des fleurs. Un éclairage spécial -avait été ménagé sur un petit vase.</p> - -<p>—... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime -beaucoup le jaune serin.</p> - -<p>Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme -de cloche, la bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant -son front. Sa souple robe noire s’enroulait sur ses jambes -minces. Deux jeunes gens, assis à l’autre bout du divan, -comparaient des morceaux d’étoffe.</p> - -<p>Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des -habitués de ce petit coin.</p> - -<p>Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait -vu paraître, un peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, -elle avait compris ce que signifiait sa présence. La veille, -elle lui avait envoyé un de ces billets que les femmes -savent écrire et qui laissent beaucoup entendre en ne disant -rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait, le -soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de -retarder mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, -elle, que l’attrait de leur fortune, de leur situation -l’amènerait là, à défaut d’autres sentiments, et que ses -essais d’indépendance viendraient sombrer au pied de -son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle se -perdaient ses petits souliers de satin.</p> - -<p>Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des -attitudes où quelque chose de son père affleurait sans -cesse. Elle semblait lui dire: «Vous voyez comme c’était -facile», et avec elle, dans son atmosphère, Seguey sentait -se dissiper les impressions presque intolérables qui se -pressaient en lui un instant avant, comme il montait<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> -avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté -une explication, un étalage de paroles dont sa pensée -accablée se détournerait. Mais, à peine introduit, dans la -lumière violette de ce petit salon, ses appréhensions -s’étaient effacées: il ne trouvait que la réunion de chaque -soir, autour des tasses de thé d’une femme agréable, qui -savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son -petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des -yeux extasiés.</p> - -<p>Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. -Mais vous les connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»</p> - -<p>Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.</p> - -<p>Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un -tableau dont il ne sait que dire et approuva le jaune serin.</p> - -<p>La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives -sombres qui glissaient sur un fil de soie:</p> - -<p>—Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux.</p> - -<p>Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan -comme une petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle -se leva, versa du thé dans de minuscules tasses de Chine, -s’assit de nouveau, se leva encore.</p> - -<p>—Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux -roses grenat sur la cheminée et regretta de ne pas lui avoir -envoyé des fleurs.</p> - -<p>Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés -de boules de cuivre, consumait doucement une grosse -bûche doublée de braises; quelques mottes incandescentes -se recouvraient lentement de cendres; il y avait dans -l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, -de pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait -oublier la vie du dehors.</p> - -<p>En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes -gens un sujet de conversation, parlé d’un livre, d’un con<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span>cert -qui se préparait, mais en conservant à toutes ces -choses leur caractère qui était pour elle d’embellir la vie.</p> - -<p>Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis -d’Eysines qui avait des cheveux très noirs sur un masque -de Japonais. Il était connu à Bordeaux pour ses singularités -d’esprit: avant même d’avoir passé son baccalauréat, -il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras. -L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan -et ne disait rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux -bleu-tendre, l’air réservé et délicat: il n’avait ni la vigueur -ni l’allure ferme des «sportsmen». Un garçon qui -aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme Saint-Estèphe -lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, -et qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une -étoffe moderne, d’un appartement, d’une fleur dans un -vase. Il l’admirait, comme on admire une fois dans sa -vie, quand on a vingt ans, des rêveries flottantes, et un -goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer. -Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette -figure: quand on lui parlait, ses yeux s’éclairaient un -peu lentement...</p> - -<p>—Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite -table, il paraît que vous allez avoir une bien belle robe, -une robe japonaise...</p> - -<p>Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait -qu’il avait l’air un peu farouche:</p> - -<p>—Je ne sais pas s’il réussira.</p> - -<p>Elle disait cela comme si elle pensait:</p> - -<p>«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de -robe pour le distraire, pour lui faire une politesse. Cela -ne m’intéressait pas beaucoup...»</p> - -<p>Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres:</p> - -<p>—Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? -Moi, je ne sais pas.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>Et avec gaieté:</p> - -<p>—Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que -nous n’avons jamais rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon -portrait, croyez-vous que ce serait très cher? Mais je -suis sûre qu’il m’enlaidirait.</p> - -<p>Seguey sourit:</p> - -<p>—Les peintres ne pensent jamais à cela.</p> - -<p>La conversation s’anima sur ce sujet de la beauté, trois -jeunes gens réunis autour d’une femme ayant naturellement -beaucoup à dire. Gérard, tout à fait détendu, se -sentait presque de la maison...</p> - -<p>Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie -disait à son mari d’une voix impétueuse:</p> - -<p>—Je t’assure que c’est impossible!</p> - -<p>M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel -donné à l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait -un peu la tête, en face d’une glace, pour voir le -nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui aussi, la veille -au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand -Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa -fille à Seguey; à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait -plus si déraisonnable.</p> - -<p>Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait -entre eux au sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, -comme presque toutes les femmes, cherchait pour Odette -un parti brillant, de la fortune, cet ensemble de conditions -sur lequel le monde ne transige pas. Mais son mari, pour -sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une -préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa -Maison.</p> - -<p>Il entendit sa femme qui disait:</p> - -<p>—Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il -soit ruiné, croira nous faire un grand honneur. D’ailleurs, -à Belle-Rive, il n’était occupé que de cette petite Dupouy<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> -qui n’est pourtant ni belle, ni riche. Odette aurait bien -peu d’amour-propre...</p> - -<p>M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa -l’avoir convaincu. Mais, quand il fut sur le point de partir, -son chapeau de soie luisant à la main, il dit seulement:</p> - -<p>—Je l’inviterai à dîner demain.<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span></p> - -<h3><a id="V-b"></a>V</h3> - -<p>Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue -de camaïeux qui communiquait avec le salon, Seguey -regardait la rade par-dessus les tilleuls rouilleux que -les premières gelées avaient éclaircis. Le grand paysage -du port baignait dans le ciel comme dans une opale. Des -chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur -le quai poisseux, un double courant s’établissait, montant -vers la gare et en descendant; les carrioles des maraîchers -roulaient sur le pont. C’était l’heure où des filles -échevelées, en bas roses et violets, traînant leurs savates, -versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans les -cabarets, leur fouet sur l’épaule.</p> - -<p>Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une -cravate sombre sur un col souple, ouvrit une armoire et -la referma. Le soleil levé derrière le coteau montait lentement -au-dessus du fleuve. Virginie, coiffée de son turban -orange à grands carreaux bruns, versait une carafe -d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. -Le plateau du déjeuner était posé sur une petite table. -Elle tambourina sur la porte.</p> - -<p>—Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, -mais les yeux profondément enfoncés et l’air fatigué.</p> - -<p>Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il -jeta les yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; -un bout de crayon y était attaché par une ficelle. -Familière, elle s’asseyait à côté de Gérard, les mains croi<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span>sées -sur son tablier; le contentement épanouissait sa -bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle -saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules -dans un globe jaune; les larges narines se relevaient à -la manière d’un énorme accent circonflexe. Son dévouement -était celui du chien de la maison, toujours prêt à -lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de -mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait -aux oreilles les grands anneaux d’or et élargissait la -bouche lippue sur la gaieté des grosses dents blanches.</p> - -<p>Gérard ferma le petit carnet:</p> - -<p>—Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra -déjeuner. Ce n’est pas sûr, mais tu mettras son couvert.</p> - -<p>Virginie emporta le plateau en combinant dans sa -tête laineuse un plat de volaille au kari auquel elle mélangeait -toujours un peu de safran.</p> - -<p>Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette -de cuir placée dans le tiroir de sa table contenait -des papiers relatifs à la succession de ses parents et aux -affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en retira des notes, et -s’absorba dans des calculs.</p> - -<p>Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois -repris et abandonné, qui commençait par ces mots: Ma -chère Paule... Il le relut lentement, ratura des lignes entières -et enfin l’écarta d’un geste de lassitude.</p> - -<p>Il resta un moment encore, les coudes sur la table, -comme s’il eût fixé son regard sur une image qui lui était -extrêmement pénible: on eût dit que toute la lâcheté de -la vie lui apparaissait et que ses yeux s’éteignaient en -la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût cherché -en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis -quelques jours, cette expression de fatigue morale avait -creusé sur son visage un masque tragique. Il semblait -voir une chose à la fois redoutée et souhaitée s’approcher<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> -de lui. Son regard parcourut le port, les paquebots amarrés -au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles grises.</p> - -<p>Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque -matin, il allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme -alerte et jovial, au teint échauffé, content de distribuer -sous forme de lettres la pâture impatiemment attendue -des joies et des peines. Des femmes en peignoir, soulevant -un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta -sur les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil -rapide; le facteur passé, il respira, une légère rougeur -au visage, avec la sensation d’un répit gagné.</p> - -<p>Sur le quai, il salua successivement un courtier et un -grand négociant en grains qu’il rencontrait presque tous -les jours. Il marchait vite, pressé par ce désir d’agitation -qui tourmente les tempéraments nerveux aux heures de -crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire. Une -brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés -et sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole -qui va et vient d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une -mouche verte, gonflait son panache de coton blanc; les -navires se dressaient comme des îles sur la grande courbe -d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait double... -Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un -fût sacrifié.</p> - -<p>Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient -la sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs -boutiques, les sandaliers, manches retroussées, tapaient -les semelles de corde sur leur établi; des charretiers en -pantalon rapiécé et veste de toile, essuyant leur moustache -du revers de la main, sortaient des cabarets d’un -pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines -bleues figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets -de gros papier jaune, et jetaient derrière eux sur le -trottoir des débris de crabes. Il y avait cercle, au coin du<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> -quai et d’un grand cours, autour de la grosse marchande -assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches écroulées -sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à -travers un brouillard de fièvre.</p> - -<p>A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée -et le salon vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. -Cette absence, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, le -troubla comme ces moments d’attente angoissée qui précèdent -une catastrophe.</p> - -<p>Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en -forme de barque, doucement soutenu par les cols de -cygne. Que de fois, à cette même place, il avait joui de sa -solitude, dans ce petit salon tapissé de livres, de gravures, -et où son âme respirait si bien. Il demeurait immobile, un -bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une cigarette -presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri -ses traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.</p> - -<p>Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée -sur sa table, marquait une heure moins le quart. Il la -regarda... Sa physionomie changeait peu à peu, déformée -par des sensations qui devaient être presque intolérables. -Des images passaient lentement en lui comme des taches -claires sur un écran sombre... un sourire, une expression -de bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.</p> - -<p>Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la -fenêtre et demeura quelques minutes dans la corbeille -ajourée du balcon de fer: là-bas, sur la droite, au delà de -la passerelle où roulait un train, les clochers pointaient -sur la ligne douce des coteaux. Tout son être, penché -comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.</p> - -<p>A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut -Paule qui débouchait du pont et suivait la rampe inclinée -au-dessus du fleuve. C’était bien sa démarche parfaitement -noble, sa tête pensive sous un léger voile. Il<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> -quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant -elle s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur -la rade. Il eut le pressentiment qu’une émotion la retenait -là, le désir peut-être de se retourner. Une flamme de -tendresse passa dans ses veines.</p> - -<p>Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son -chapeau, puis le posa d’un air indécis: quelque chose -d’inexprimable le clouait là, le sentiment qu’il ne pouvait -commettre que plus de mal encore.</p> - -<p>Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée -lui parut étrangement vide. Un homme, la figure cachée -sous son bras, dormait sur un banc, des enfants couraient. -Il se pencha pour chercher sur la chaussée, dans le mouvement -des voitures, un point noir lointain. Mais il ne -vit rien.</p> - -<p>  </p> - -<p>Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment -avant le dîner. Odette était assise sous la cage rose d’un -abat-jour pendu au plafond. Elle était encore en costume -de ville; une fourrure jetée sur ses épaules enveloppait sa -gorge d’une pénombre douce. Elle semblait engourdie -et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.</p> - -<p>La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle -s’assit sur un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude -sa longue jaquette de couleur sombre; à travers sa voilette, -ses beaux yeux brillaient:</p> - -<p>—Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en -souriant.</p> - -<p>L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses -de Bengale. C’était Odette qui avait choisi l’année précédente -les cretonnes claires sur lesquelles se détachaient -de grandes fleurs et de grands oiseaux. Le lit bas et blanc -était adossé à une tenture; blanche aussi l’armoire sans -angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> -d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes -et mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de -recevoir comme cadeaux de fête et d’anniversaire. -Mme Saint-Estèphe négligea de leur jeter son coup d’œil -moqueur:</p> - -<p>—Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu -avec toi, dit-elle à Odette en tirant ses gants. Tu sais -qui nous avons à dîner ce soir?</p> - -<p>Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé -d’un jeune Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait -une famille de grands négociants:</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu -chez les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres -et le promènent en automobile. Aujourd’hui, ils ont dû -aller en Médoc...</p> - -<p>—Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, -tu sais bien que ce n’est pas de lui que je veux parler...</p> - -<p>Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. -Pourquoi Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? -Elle se demandait aussi ce que signifiait ce dîner. Il lui -semblait singulier que sa mère eût consenti à recevoir -alors qu’elle venait seulement de revenir en ville et que -la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey -avait-il été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de -composer son visage et ses attitudes; mais, maintenant, -elle avait l’impression que son secret lui échappait...</p> - -<p>Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:</p> - -<p>—Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime -pas. Moi non plus, je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, -c’est pour me blesser; personne ici ne me comprend...</p> - -<p>—Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est -pas du tout ce que tu crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>Elle avait envie de lui dire:</p> - -<p>—Tu n’as plus qu’à te laisser faire.</p> - -<p>Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette -répétait à travers ses larmes que Seguey ne la trouvait -pas intelligente: si elle était bête, on pouvait au moins -la laisser tranquille. Les femmes ne confiant jamais le -fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse -de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental -une grande importance:</p> - -<p>—Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. -Ce sera un homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais -pourtant pas le laisser partir pour la Martinique.</p> - -<p>Et, changeant de ton:</p> - -<p>—Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. -D’ailleurs, quand quelqu’un vous plaît, il faut -savoir lutter, se jeter en travers des événements. Pour -une femme, c’est le seul match qui vaille la peine. -Et maintenant, montre-moi tes robes...</p> - -<p>  </p> - -<p>Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. -Elle avait été jeune dans un milieu où une maîtresse -de maison n’improvisait rien, mais donnait au contraire -une sorte de bouffissure à tous les détails. La -vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de -principes extrêmement solide.</p> - -<p>Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait -d’abord à la fleuriste pour avoir des roses. C’était -le genre des jeunes femmes qui ne veulent décidément rien -prendre au sérieux. Les nouvelles générations bouleversaient -l’existence avec cette idée que l’on ne doit vivre -que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de -la cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, -héritière d’aïeules intransigeantes et plantureuses, considérait -comme une charge de donner des dîners cossus,<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> -confortables, avec de grands vins, des foies gras, et un -de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La -sienne était une personnalité avec laquelle il fallait -compter. Bien des maîtresses de maison la lui enviaient -depuis le jour où M. Klipcher, un des arbitres de la ville, -avait dit sur une certaine purée de bécasses un mot que -toute la société avait répété.</p> - -<p>M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table -quelques vieux amis, bien choisis, qui savaient apprécier -les vins. Mais il invitait volontiers les étrangers, surtout -les Anglais de passage et les Hollandais, ayant le souci -d’entretenir des relations très étendues qui lui étaient -utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais -et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du -charbon dans toute la France, venait dans la maison -pour la première fois.</p> - -<p>A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore -arrivé. La lumière inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, -en velours noir, essayait de tirer quelques paroles -du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par des gloussements -d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming -et Butlow, lui donnait en anglais des explications. -C’était un petit homme court et couperosé, qui portait -des faux cols trop étroits et élevait dans ses prairies du -Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue, maigre, -d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées -un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. -Ses amis la redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait -régulièrement sous forme de souscriptions et de -billets de loterie.</p> - -<p>La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en -redingote et cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, -glaça tout le monde. C’était M. Lafay, un administrateur -de la Banque de Bordeaux, que M. Lafaurie<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> -avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute scintillante, -dans une robe noire brodée d’argent, laissait -pendre avec ennui ses manches de gaze.</p> - -<p>Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra -Odette dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la -saluer. Elle remarqua qu’il s’inclinait profondément et -que quelque chose entre eux paraissait changé.</p> - -<p>—Suis-je en retard? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. -Elle portait une robe verte très éclatante. Dans le salon, -quand elle entra, les yeux exprimèrent une admiration -dont il fut flatté:</p> - -<p>«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains -lourdes.»</p> - -<p>Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé -une attitude; maintenant encore, il avait l’impression -que les convenances lui suggéraient certains sentiments: -somme toute, elle était jolie, d’une beauté un peu -trop physique et comme vide de pensées, mais son teint -avait le rose nacré des coquillages.</p> - -<p>«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», -pensa-t-il un moment après, comme s’il avait eu à la -défendre contre lui-même.</p> - -<p>A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec -inquiétude, un dernier convive arriva. C’était un de ses -cousins, Auguste Montbadon, bibliophile et collectionneur, -qui avait le défaut de se faire attendre. Ses amis -déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât plus -que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit -Seguey, un sourire éclaira son visage rond.</p> - -<p>Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe -habituel de linge damassé et d’argenterie. Un sauternes -couleur de soleil accompagna les grosses huîtres vertes; -après le filet aux champignons, le verre voisin se remplit<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> -d’un <i>Château-Laroze</i>. M. Butlow, déjà repu et congestionné, -le compara avec <i>La Mission</i>; il parla aussi d’une -excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.</p> - -<p>La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay -aborda la question des changes:</p> - -<p>—Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins -légers; si la chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.</p> - -<p>Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer -l’effet de cette nouvelle.</p> - -<p>M. Lafaurie paraissait sceptique:</p> - -<p>—La question reste bien discutée.</p> - -<p>Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il -parla d’un débit de tempérance ouvert à Bordeaux: le -premier soir, l’homme de confiance qu’on y avait mis était -ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait de la vigne, -c’était lui qui restait dans la vérité.</p> - -<p>Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre -un peu de filet. Butlow, circonspect depuis la -guerre, n’osa pas dire que les Allemands du moins buvaient -bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient -besoin d’être regarnies.</p> - -<p>Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc -Constantin de Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, -acheta vingt-quatre mille francs un tonneau d’<i>Yquem</i>.</p> - -<p>—Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires -avaient travaillé jusque-là silencieusement, vous avez -dit vingt-quatre mille francs!</p> - -<p>Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.</p> - -<p>Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait -un plat de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle -les entrailles étaient écrasées, fut placée devant son -mari qui se réservait d’y ajouter lui-même divers ingrédients. -La rôtie de bécasses nécessitait une sorte de rite.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> -Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, -un jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...</p> - -<p>Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de -son couteau qui triturait sur le pain détrempé une crème -de couleur brune. La rôtie, renvoyée à la cuisine, pour -passer sur le gril, reparut trois minutes après et fut -goûtée avec attention:</p> - -<p>—Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac -peut-être...</p> - -<p>—Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser -des ortolans.</p> - -<p>Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la -camomille et émiettait du pain grillé:</p> - -<p>—Les médecins sont de grands coupables.</p> - -<p>M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, -détourna la conversation. Le directeur du Grand-Théâtre -avait engagé un nouveau ténor qui débuterait dans <i>les -Huguenots</i>.</p> - -<p>—Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!</p> - -<p>Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des -concerts classiques réunissent toute la société, on revenait -toujours entendre <i>la Juive</i>, <i>le Prophète</i> et <i>les Huguenots</i>. -C’était le fonds du répertoire. Les artistes continuaient -d’être jugés aux mêmes grands morceaux.</p> - -<p>—Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup -la musique. Le chant peut-être... Mais les acteurs sont -souvent si laids et si ridicules...</p> - -<p>Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était -pour elle une langue étrangère. Peut-être préférait-il -qu’elle ne comprît pas. A quoi bon? Il garderait du moins, -fermé et intact, son monde intérieur.</p> - -<p>Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que -sa destinée était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> -résolution avait été prise; mais pouvons-nous jamais -remonter jusqu’aux plus profondes racines de nos décisions? -Le moment où il hésitait encore semblait déjà -loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait -plus le point de départ.</p> - -<p>Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, -autour de cette table couverte de fruits, sous des paroles -insignifiantes. Ce Butlow, rogue et trop nourri, croyait -être le personnage important de cette réunion; M. Lafay, -qui semblait regretter chaque parole qu’il lui adressait, -le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre ne se -doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce -n’était pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, -classé... Chaque coup d’œil tombé sur lui décuplait le -désir de revanche que réveillait toujours dans son sang -le contact du monde. Une trépidation rapide passa dans -ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas de ne -la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, -était relégué ce soir hors de la vraie vie.</p> - -<p>Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme -s’il avait longtemps marché. Quel chemin avait-il donc -parcouru sans que son corps changeât de place? Le regard -de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: «Mais allez donc! -Qu’attendez-vous?»</p> - -<p>Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très -blancs dans les volants de sa robe verte. Son visage avait -une expression passive, un peu animale; dans ses grands -yeux vides, il crut voir une intelligence engourdie. Et -il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas trop -intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.</p> - -<p>Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se -ferment les yeux de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut -une déchirante sensation d’angoisse. Puis il se leva, traversa -le salon, et alla s’asseoir à côté d’Odette...<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-b"></a>VI</h3> - -<p>«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à -Paule, d’une voix rapide et sourde qui l’avait frappée. -C’était dans l’obscurité, sur le bord du fleuve. Au même -instant, elle avait senti sa bouche à travers son gant, et -ce grand saisissement dont elle était restée comme foudroyée.</p> - -<p>Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive -lumière agonisait avec des sursauts dans une cuvette de -verre fixée au plafond; les vêtements pressés dégageaient -une odeur de laine mouillée. Son visage gardait une impression -de brûlure et tout son être défaillait d’une joie -étrange et inapaisable.</p> - -<p>Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, -enveloppée d’un grand manteau, elle regardait les étoiles -suspendues dans un ciel noir et froid comme un ciel -d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté des paroles -qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que -la voiture venue la chercher à un autre train stationnait -pendant deux heures devant la gare: la colère grondait -chez ses gens à cause du souper retardé, du cheval qu’il -fallait encore dételer, soigner. Elle passait vite, les oreilles -bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se sentait soulevée -au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement -farouche de l’amour.</p> - -<p>La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre -éclairée. Elle prit une petite lampe qui brûlait dans<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> -le vestibule. Il y avait sur la table de sa chambre une -boîte à gants bouleversée et sur le lit un corsage qu’elle -avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle revenait -après une très longue absence; elle n’avait plus la notion -du temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa -vie ancienne que d’étouffer dans tout son être ce besoin -d’aimer et d’être aimée. Son cœur continuait de battre -dans un autre cœur.</p> - -<p>Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et -poignante qu’elle venait de vivre: tout était surprise -pour elle dans le mouvement irrésistible qui, un instant, -l’avait enlacée. Combien elle avait dû douter pour éprouver -tant d’étonnement, une si enivrante sensation d’orgueil! -Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, -oubliant d’enlever son chapeau.</p> - -<p>Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.</p> - -<p>D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des -colliers de perles; mais elle, dans son petit monde, chez -tous les êtres mêlés à sa vie, n’avait jamais cherché qu’un -cœur qui l’aimât. Il y avait en elle comme un grand amas -de tendresse que les jours avaient entassé. Que Seguey -fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce -n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, -avec une sorte de violence, il avait serré autour de ses -mains un nœud de tendresse qui la ravissait; et elle se -taisait, le regard ébloui par les joies si proches de la -fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop -vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.</p> - -<p>Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans -doute, lui apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. -Désormais, elle ne serait plus tourmentée, troublée; elle -vivrait sous son regard comme la campagne sous le -soleil, avec le même frisson de bonheur, et cette sécurité -inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> -chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le -mariage ne lui apparaissait pas comme une dangereuse -et grave aventure, mais comme une large sérénité.</p> - -<p>Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le -facteur se fit beaucoup attendre. A onze heures seulement, -elle entendit le grelot de sa bicyclette. Il ne lui -remit que des journaux et des lettres insignifiantes. Elle -imagina que Seguey viendrait peut-être dans l’après-midi -et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu -fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée -encore. Elle attendait, frissonnante, se démontrant sans -cesse qu’il avait pu être empêché d’écrire et qu’il lui -était impossible de venir par ce mauvais temps; mais un -instinct grandissait en elle qui la remplissait d’effroi et -de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle -savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur -de la revoir et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. -Par moments, il lui semblait même qu’il la haïssait. Ah! -qu’elle aurait voulu le revoir! Elle était tellement tourmentée -par le désir de s’expliquer, de se justifier. Maintenant, -plus encore que d’amour, elle avait besoin de -respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les -derniers événements avaient piétiné. Elle découvrait que -cet idéal était sa force, sa sécurité; si elle pardonnait à -Seguey son geste violent—et quelle femme ne pardonne -pas ces choses-là à celui qu’elle aime—elle était sans -pitié pour sa propre erreur.</p> - -<p>Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir -aussi de l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait -avec insolence; Crochard, quand elle le croisait -sur la route, la regardait d’un air de triomphe. Une rancune -s’amassait en elle contre tous les siens, qui n’avaient -pas su la défendre, la protéger...</p> - -<p>Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> -quai de Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations -du cœur qui ne trompent guère, le regard de -Seguey attaché à elle; mais elle avait passé solitaire, marchant -dans un rêve, avec le sentiment que sa dignité -au moins devait lui rester.</p> - -<p>Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva -aux Tilleuls dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir -violent de s’accrocher à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne -pouvait plus supporter de se trouver seule. Toutes deux -s’installèrent près du feu, avec leur ouvrage, de chaque -côté d’une petite table. Paule regardait la vieille demoiselle; -elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces -bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite -sur cette figure, dans cette bienveillance qui avait traversé -le monde sans y voir le mal, et elle l’écoutait raconter -tranquillement de petites nouvelles de société: -une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait -donné un grand dîner.</p> - -<p>Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher -en elle un point douloureux:</p> - -<p>—Gérard Seguey y était sans doute?</p> - -<p>—Naturellement, déclara très innocemment la vieille -demoiselle qui était informée de tout. On prétend qu’il -va beaucoup ces temps-ci chez les Lafaurie et qu’il aurait -l’intention d’épouser Odette.</p> - -<p>  </p> - -<p>Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se -dirigeait vers le Pavé des Chartrons. La place des Quinconces -et les quais étaient noirs de ces promeneurs du -dimanche qui vont en famille à travers les rues, achetant -aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs -tenus par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et -des arachides grillées. Un grand calme régnait pourtant -sur le port, à cause du travail arrêté, des grues immo<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span>biles. -La vie ralentie couvrait les chaussées à la manière -d’une eau presque étale.</p> - -<p>L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur -battant, dans un état de vaillance et de décision qui tendait -ses forces. Il lui était impossible de s’adresser à -Seguey et elle était trop fière pour lui demander jamais -des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le dimanche; -elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être -accueillie, à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune -invitation ne lui eût été adressée.</p> - -<p>En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et -il y avait là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait -pas que certaines relations de voisinage ne sont admises -qu’à la campagne, et qu’elles ne sauraient être transplantées, -à Bordeaux surtout, où chaque milieu se défend par -une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces relations -comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, -au collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun -sait qu’elles ne comptent pas.</p> - -<p>Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent -les natures simples. Paule ignorait de même qu’une jeune -fille isolée est partout reçue d’un air méfiant, parce que -sa situation n’a de place dans aucune catégorie. Elle ne -savait même pas, l’ignorante, ce que représente sur le -«Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une -aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de -Hambourg et de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son -droit de cité, constitué un code, et dans laquelle il lui -eût été presque aussi impossible de pénétrer qu’à un -chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas ce -qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de -l’Amérique du Sud et du Sénégal, marché des arachides -et du caoutchouc, cité des grands vins, dont la suzeraineté -commerciale s’étend à travers les mers. Ses mœurs<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> -véritables lui étaient aussi étrangères que celles de la -Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette -hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans -aucun manuel. Le monde lui apparaissait comme une -réunion de personnes aimables et polies, où, à vrai dire, -elle respirait mal, mais sans soupçonner que son cœur -viendrait s’y briser.</p> - -<p>Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, -au tapis épais, elle avait seulement l’impression que son -sort allait se décider. Elle pensait à Seguey qu’elle allait -revoir. Pourtant, quand un domestique l’accueillit sur un -grand palier, meublé d’une commode ventrue et de -chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de -sa situation. Que venait-elle faire dans cette maison et -était-ce sous les yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard -en demeure de se décider? N’y avait-il pas là une -démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans quelle -position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?</p> - -<p>Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation -que son entrée causait de l’étonnement. Les messieurs -qui se tenaient debout reculèrent comme si personne -ne la connaissait. Des mots bourdonnaient à ses -oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe -sur un ton indéfinissable. Odette, avec une -brusque rougeur qui colora son visage jusqu’à la nuque, -lui tendit rapidement la main.</p> - -<p>Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une -conversation engagée entre plusieurs dames lui permit -de la saluer. Ainsi isolée, le visage calme, elle avait un -charme singulier de distinction et de gravité. Seguey, -qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.</p> - -<p>Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de -surprise et d’irritation. Comment était-elle venue ici? -Voulait-elle le poursuivre, faire un éclat? Mais devant<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> -son air de dignité qui lui faisait comme une solitude au -milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les -préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. -Elle lui parut plus grande, transfigurée par une beauté -pathétique qui montait de l’âme.</p> - -<p>Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. -Était-ce un dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence -signifiait-elle une acceptation des faits accomplis? -A cet instant, il vit qu’elle l’apercevait dans le groupe -des jeunes gens et allait vers lui; leurs mains se touchèrent -comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des -étrangers.</p> - -<p>—Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe -qui approchait toute scintillante dans une robe -bruissante de perles de jais. Mais un mouvement se produisit -vers la salle à manger dont les portes venaient -d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout proche ce -visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda -profondément. L’expression en était si humble et si suppliante -qu’elle eut honte pour lui et détourna lentement -les yeux.</p> - -<p>Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles -commençaient à servir le thé; elles portaient des robes -de taffetas aux nuances vives, qui ressortaient parmi -les toilettes sombres des jeunes femmes presque toutes -habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, -son grand chapeau ombragé d’une plume, avait -une bouche relevée sur des dents d’un éclat laiteux. -Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, luisant, trop -nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait très -haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont -la principale occupation était de manger du foie gras -truffé dans les restaurants.</p> - -<p>Paule était restée debout et remuait d’un geste ma<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>chinal -le thé dans sa tasse. La nouvelle dont avait parlé -Mme Saint-Estèphe, et qui n’était sans doute pas officielle -encore, elle la connaissait. Seguey était au fond de -la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle -se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du -succès était répandu sur toute sa personne. Elle portait -cette robe verte qui s’harmonisait avec son teint; ses -cheveux blonds formaient sur ses joues de grosses coquilles, -et un bracelet s’enroulait autour de son bras. Sa -coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les -pages des journaux de modes, de même que les trois volants -de sa robe s’étalaient sur les derniers catalogues des -grands couturiers. Mais le sourire qui entr’ouvrait sa -large bouche, un peu tombante, la montrait grisée de -joie orgueilleuse.</p> - -<p>«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi -avec un détachement d’elle-même qui était une sorte -d’inconscience. Auprès de la grande jeune fille, il paraissait -petit, d’une finesse nerveuse. Sa physionomie était -soucieuse, avec une expression de politesse un peu forcée. -Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée -qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient -sur elle un pouvoir terrible? Ici, il paraissait plus semblable -aux autres. L’homme qui s’était rapidement penché -sur elle avait disparu. Celui qui se tenait à côté -d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs -deux visages se détachaient sur le fond mouvant de -la vie mondaine, et elle eut l’impression que ce milieu où -on affectait de ne point la connaître le lui reprenait avec -une force qu’elle avait toujours pressentie, et qui avait, -dès les premiers jours, oppressé son cœur.</p> - -<p>Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. -Elle posa sa tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle -éprouvait brouillaient maintenant la vue distincte de<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> -toutes ces choses; elle sentait bien qu’elle devait partir, -mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait à son supplice.</p> - -<p>Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le -Vigean, qu’elle avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle -sans la saluer. Cette grossièreté fit monter le sang à son -visage, en même temps que se répandait en elle une impression -de secours divin; parmi tous ces gens dont l’ensemble -paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où -elle était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon -qui débordait tout. Que lui importait ce que l’on pensait, -ce qu’on pouvait dire? Une beauté supérieure était dans -son cœur qui l’enivrait comme un autre amour.</p> - -<p>Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger -voile qui recouvrait son chapeau et retombait sur ses -épaules, son visage avait un recueillement indéfinissable.</p> - -<p>Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil -dans un soir de neige. Un instant, il essaya de ressaisir -les mots que depuis une heure il avait cherchés, et qui -ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.</p> - -<p>—Vous savez, murmura-t-il—et il s’interrompit—vous -savez qu’il y a des choses plus fortes que nous.</p> - -<p>Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si -ces choses ne pouvaient être dites, maintenant ni jamais, -la regarda d’une manière inexprimable et disparut dans -un groupe qui se déplaçait.</p> - -<p>A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas -sombre, brodée de soie grise, blâmait le mariage d’une de -ses amies:</p> - -<p>—Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend -qu’on est bien partout avec celui qu’on aime.</p> - -<p>Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se -perdit.</p> - -<p>Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> -elle vit M. Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à -droite et à gauche. Les visages exprimèrent le plaisir que -tous avaient à le rencontrer. A peine eut-il aperçu Paule -qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses salutations -faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers -elle:</p> - -<p>—Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune -homme, que je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a -demandé si je vous connaissais.</p> - -<p>Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, -Louis Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut -l’impression qu’il ne s’attendait pas à la rencontrer et que -sa présence lui causait une joie mélangée de crainte. Il -lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le voulait, faire -souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme -un éclair et sombra en elle.</p> - -<p>Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard -lui prêterait une intention de revanche la paralysait. -Elle eût voulu partir tout de suite. Devant ce grand -garçon fortement constitué, un peu lourd et digne, elle -avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante; -mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:</p> - -<p>—Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec -pitié.</p> - -<p>Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, -après l’avoir saluée respectueusement. Quand il revint -dans le vestibule, il rencontra Seguey qui eut un mouvement -nerveux en l’apercevant. Alors il demanda son -chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea -trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut -dans l’obscurité.<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p> - -<h3><a id="VII-b"></a>VII</h3> - -<p>Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation -de gala.</p> - -<p>Cette fois, on ne jouait ni <i>les Huguenots</i> ni <i>la Favorite</i>: -Une troupe venue de Paris devait chanter <i>Orphée</i>. Seguey, -qui arrivait un peu avant huit heures et demie, vit -devant le théâtre une file de voitures. Des groupes montaient -précipitamment les longues marches solennelles -qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes filles, -enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de -dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus -sombres; on apercevait des silhouettes lourdes et grotesques -et des robes relevées très haut.</p> - -<p>Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme -celui d’un temple. Le jaillissement des hautes colonnes -lui reposait l’âme. Depuis la veille, ses fiançailles étaient -officielles, et la journée s’était passée en visites fastidieuses -dont il gardait une courbature. Des centaines de -cartes lancées par la poste répandaient automatiquement, -depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait -porter inscrite sur son front. Quelqu’un qui l’aurait -connu véritablement aurait vu se refléter sur son visage -un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes, après une -activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût -l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque -chose souffrait au plus intime de lui-même, dans cette -partie obscure de l’être où aucun regard ne descend ja<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span>mais. -Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer les yeux.</p> - -<p>La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable -propylée dorique, au milieu duquel s’élargit, entre ses -deux rampes de pierre, la majesté du grand escalier. -Seguey monta la première volée, comme soulevé par -un mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en -habit, qui accompagnait deux dames surchargées d’étoffes, -s’engouffra devant lui dans la porte hautaine du premier -palier. Une animation de fourmilière régnait dans la -pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les -portes des loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui -couraient affolées dans le corridor. Un instant après, il -ressortait: les Lafaurie n’étaient pas encore arrivés.</p> - -<p>Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes -qui réunissent au-dessus de l’escalier monumental -la salle au foyer. L’harmonie de ce décor si vaste et si -beau exerçait toujours sur lui une influence d’apaisement. -Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce grand -peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un -goût élevé. Une foule même y circulait avec aisance. -On y sentait cette présence de l’art qui éveille dans les -natures impressionnables des associations d’idées et -d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume des -sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.</p> - -<p>Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif -de beauté! Une part de son âme, durement comprimée -et mise à l’étau, tournait vers elle un regard d’esclave. -La liberté, il ne l’aurait plus désormais que dans -ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces -sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré -cette solitude particulière que l’on éprouve au milieu de -l’agitation, tout son être demeurait meurtri. Il y avait -en lui une lutte sourde contre cette chose qui n’était pas<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> -tout à fait vaincue, son remords, un fond de sentiments -confus et intraduisibles.</p> - -<p>Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il -était seul, et que des occupations ne l’absorbaient pas, -il revoyait Paule, ce geste grave qu’elle avait eu pour se -détourner et ne pas regarder en face son humiliation. Il -se rappelait aussi cette expression si belle qu’il avait -entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur -ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle -lui pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, -de la colère, cette violence désordonnée qui éclate chez -tant de femmes et détruit l’amour; à d’autres, il aurait -voulu se justifier... Quand il l’avait vue s’en aller, tout -enveloppée du calme effrayant qui précède le désespoir, -il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la -laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de -sa fiancée, entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que -pensait-elle de lui maintenant? Il savait quelle sincérité -animait son âme, et combien elle avait cherché, souhaité, -voulu que la vie prît la forme passionnée de son idéal. -Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, -la foi inutile et les hommes lâches!</p> - -<p>C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait -mieux que ce qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à -la voir paraître; il avait été surpris, dominé par les circonstances: -il n’était pas prêt. Maintenant, alors que -ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait dans toute -explication une ironie cruelle qui lui répugnait.</p> - -<p>Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il -avait eu peur de lui-même—peur de ces surprises sentimentales -dont les siens étaient coutumiers et qui avaient -été la cause de leur ruine. Il se représentait ce qui, vraisemblablement, -serait arrivé: il aurait cédé à l’amour. -Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> -médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, -devant la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle -l’aimait, de sentir toujours le dissentiment prêt à se -creuser entre son cœur d’homme ambitieux, avide, et ce -cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il pas eu tout -un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait -vue ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la -chaîne brisée rivée à sa chair, lui montrait la passion -sous un jour odieux!</p> - -<p>Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient -et l’orchestre s’installait au bas de la scène. Les violons -s’accordaient longuement, avec des hésitations et des -fausses notes. Seguey, revenu dans le couloir, aperçut -Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante -claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière -elle dans la loge, saluant les dames, il avait repris sa -figure de fiancé.</p> - -<p>La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe -bourdonnante de l’amphithéâtre, tendait le double étage -de ses balcons d’or; ils débordaient de robes claires, -d’épaules nues, de chevelures; tout près du plafond, sur -lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de Bordeaux, -les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées -compactes de têtes avides.</p> - -<p>Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée -des loges, des bustes de femmes se détachaient.</p> - -<p>Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre -posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. -Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait -déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.</p> - -<p>Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.</p> - -<p>L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons -répandait dans la salle assombrie les premières phrases -évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort. <span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span>Au-dessus -du chœur des pleureuses qui se succédaient autour -du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, -en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, -exhalait la plainte immortelle:</p> - -<p>—Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui -s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.</p> - -<p>—C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait -jamais vu <i>Orphée</i>. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, -inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui -se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.</p> - -<p>Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa -place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans -ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme -divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de -femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé -en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant -Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités -flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois -solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre -redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les -allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une -ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de -l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la -joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment -inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était -entraîné au delà des choses possibles.</p> - -<p>Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et -nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent -les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure -société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau -rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur -immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. -De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches -mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> -aux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, -adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses -lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait -par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation -quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, -à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la -tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait -avec indécision à saluer Gisèle.</p> - -<p>M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant -à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans -la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se -frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui -absorbait les félicitations par tous les pores de son âme -vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air -attentif, subissait les présentations.</p> - -<p>Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait -en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage -était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de -Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.</p> - -<p>Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:</p> - -<p>—Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?</p> - -<p>On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir -un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des -années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux -et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès -personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie -rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son -lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier -coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires -de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa -volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne -n’oserait plus aller les chercher.</p> - -<p>La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> -la salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes -claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les -avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage -du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient -les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures -par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une -lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de -considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces -femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement -satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais -sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités -de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse -du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait -plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec -tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société -où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son -tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités -d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids -d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à -être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait -dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous -que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus -chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.</p> - -<p>L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement -les tourments de l’enfer et Orphée exhaler -<i>le Chant de l’amour</i>. Tout ce prélude, saccadé, strident, -opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur -son cœur où les parties divines s’étaient refermées. -«Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune -femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le -rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était -le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a -jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il -faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prière<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> -à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant -dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des -hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait -au pays des ombres.</p> - -<p>—C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme -s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce -miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des -souffles d’aube.</p> - -<p>Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus -son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux -que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par -une toilette d’un rose vif—la nuance à la mode cette -année pour les jeunes filles—sur laquelle se détachait -une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, -à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui -avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait -pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, -cette impression aussi était effacée. Et cependant que le -chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe: -<i>Il est vainqueur, il est vainqueur</i>, une substitution se faisait -en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes -délices de sa victoire.</p> - -<p>A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places -populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le -paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son -orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi -ne commencerait-il pas d’être généreux?</p> - -<p>Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque -d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait -d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût -préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme -«léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de -ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. -Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> -la ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant -de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey -comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui -se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de -suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre -le lendemain dans des conditions plus défavorables:</p> - -<p>—Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le -chercher?</p> - -<p>Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, -et bien que la proposition lui parût un peu singulière.</p> - -<p>Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut -d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. -Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. -Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son -veston de travail, une chemise molle et de gros souliers -à lacets, n’eut garde d’insister.</p> - -<p>Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique -d’<i>Orphée</i> l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère -de terreur sacrée, en même temps que son esprit -s’emplissait de formes et de visions:</p> - -<p>—Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant -son bras, combien les mouvements de cette femme sont -évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. -Mais tous ces gens ne comprennent rien.</p> - -<p>Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui -avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, -cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces -sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître -une société où le goût de la musique est indiscutable -et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir -dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un -intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la -vie et les hommes.<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et -illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de -Bouguereau:</p> - -<p>—Voilà ce qu’<i>ils</i> aiment!</p> - -<p>La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience -de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation -grandissante:</p> - -<p>—Cette société que vous méprisez, vous la recherchez -cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et -elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu -vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos -préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; -vous avez des grandeurs qui ne sont pas les -siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. -Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous -aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, -fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, -regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. -Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. -Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même -n’avez pas le droit...</p> - -<p>Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le -petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà -finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait -sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près -de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du -monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. -Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? -Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber -dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté -dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, -par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi -régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité -de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p> - -<p>Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent -de lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité -n’aboutissait qu’à une sottise: mieux valait pour -lui rester maintenant dans le cadre qu’il avait choisi, sans -se jeter imprudemment à droite et à gauche, parmi -des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses -comme elles ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe -où, c’était leur affaire; sa dépense de compassion n’avait -vraiment pas sa raison d’être.</p> - -<p>L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore -vers l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant -d’échapper à cette musique imprégnée de nostalgies, -de rêves trop grands. Ce n’était pas au milieu des -ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications d’Eurydice, -implorant son époux de se retourner, lui paraissaient -interminables.</p> - -<p>Pourtant, quand éclata le fameux air: <i>J’ai perdu mon -Eurydice</i>, son âme eut soudain l’impression d’être arrêtée -au-dessus du vide. Il disait, ce cri impuissant, qu’il -n’est pour le cœur qu’un être au monde et que le supplice -de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot d’Orphée -atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.</p> - -<p>Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. -L’écho immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant -un monde de douleur qui l’épouvantait. Mais tout -cela, c’était la beauté de l’Art, dont le triomphe dure à -peine une heure, dans des régions imaginaires d’où l’âme -tombe avec le rideau.</p> - -<p>Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le -brouhaha du départ.</p> - -<p>Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement -les chapeaux et les pardessus, Seguey entendit chuchoter -le nom de sa sœur. Il jeta derrière lui un coup -d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un groupe, le<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> -dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...</p> - -<p>Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée -d’une cape de soie, Seguey descendait l’escalier -presque royal du Grand-Théâtre avec cet air indéfinissable -que donne la possession d’une fortune acquise.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p> - -<h3><a id="VIII-b"></a>VIII</h3> - -<p>L’automne était venu, avec une tempête de vent qui -soufflait de l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, -des vols égarés d’oiseaux de mer, et soulevant en lames -courtes la rivière couleur de plomb sur laquelle blanchissaient -des crêtes d’écume.</p> - -<p>Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir -autour de la maison. Les ondées collaient dans la boue -du jardin et sur les prairies les feuilles rousses arrachées -aux arbres; les ornières s’emplissaient d’eau. L’humidité -ruisselait sur les murs et coulait le long des boiseries; -la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des -tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond -de la cuisine une tache grise en forme d’île.</p> - -<p>Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, -chaque grosse cuve avait été percée; Michel Saubat, -appliqué et précautionneux, en tablier de toile, les -manches de sa chemise relevées découvrant un bout de -gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en -bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. -Il l’avait enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, -qui formaient un cercle, regardaient perler sous ses coups -quelques gouttes sombres; puis le vin avait jailli comme -une fusée rouge; son jet puissant, gros comme le bras, -rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement -s’y étaient plongées, remuant les verres dans la nappe -noire qui montait en se couvrant d’une écume rose.<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> -Pichard, tremblotant, avait regardé le vin nouveau au -grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé -ses moustaches.</p> - -<p>Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le -chai; les unes blanches, fleurant le bois neuf, seulement -rougies de quelques traînées vineuses autour de la bonde; -d’autres vieilles et de couleur grise, tapissées de mousse -aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites et -d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte -avait été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges -la moitié du jus dans les grappes, mais le vin était -plein de feu et d’un haut degré. Les paysans avaient convenu -qu’il était encore chaud, ni doux ni «vert», et que -ce serait une grande année pour la qualité. Les courtiers, -moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des -affaires difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez -bas.</p> - -<p>Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule -l’avait reçu simplement; ils avaient causé de la récolte, -mais leur conversation était hésitante, comme si chacun -gardait une pensée qui primait les autres. Il parlait sérieusement, -en homme qui connaissait la terre et le vin, et -prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle comprenait -la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait -se débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine -et plus désolée.</p> - -<p>Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:</p> - -<p>—Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, -une passion innée. Chaque année, nous nous attachons -aux mêmes espérances, pour aboutir presque toujours -aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours nouveau, -les péripéties continuelles, et cette récolte que nous -couvons de notre regard, que nous défendons, a un attrait -qui l’emporte sur toute sagesse. Ces émotions sont notre<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> -vie, et aucun découragement ne nous en éloigne. Peut-être -ce sentiment vient-il de très loin, de tous les nôtres -qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé cette -aventure de chaque printemps et de chaque été que tant -de gens ne soupçonnent pas. Seulement, avec les temps -nouveaux, cela devient plus périlleux encore... Les gens -pratiques ont eu raison de vendre pendant la guerre.</p> - -<p>Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une -voix plus basse:</p> - -<p>—Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... -Je sais qu’une démarche a été faite auprès de vous et -d’une manière qui vous a déplu. Je ne vous demande pas -de me répondre. Vous me répondrez quand vous voudrez. -Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais -chargé personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. -Mon père s’est entremis sans me consulter; jamais -je n’aurais permis qu’on agît ainsi.</p> - -<p>Il avait tourné vers elle un regard anxieux:</p> - -<p>—Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. -Je comprends tellement que c’était blessant...</p> - -<p>Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, -avec des cheveux blonds, un menton carré et des yeux -clairs qui disaient la droiture profonde et l’honnêteté; -ses manières étaient modestes, ses paroles lentes, -et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans -l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle -ne se sentait pas transportée dans un monde de bonheur, -mais quelque chose en elle s’apaisait et se rassurait.</p> - -<p>Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais -que toute la campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait -découvrir ni le fleuve ni les coteaux. Il avait laissé -devant le chai son automobile et essuyé longuement sur -le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. L’affaire -dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte,<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> -c’était pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait -couvrait mal un désir qu’il ne savait comment exprimer.</p> - -<p>Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:</p> - -<p>—Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement -est difficile à une femme. Les gens autour de -vous doivent en profiter; être bon, à leur avis, c’est être -faible, tout accorder, fermer les yeux sur les abus, sur -les négligences.</p> - -<p>Il hésitait, cherchant du regard dans le salon -quelque chose qui pût le secourir, puis avait pris le parti -de dire:</p> - -<p>—Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.</p> - -<p>Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, -si désarmée, qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait -rien ajouté.</p> - -<p>Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes -rafales, elle sentit l’accablement d’être seule et faible. -Le poids de sa défaite la courbait comme une vieillesse -soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle aurait tant -voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle -aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle -voulait croire qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon -même laissait en elle une sécheresse terrible qui fanait -son cœur, en figeait les sources de vie et les espérances.</p> - -<p>Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin -couvrit les prés d’une gelée brillante. Vers le soir, la -température devint tiède et une pluie impalpable brouilla -le grand paysage presque entièrement dépouillé de feuilles.</p> - -<p>Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment -dans le potager. C’était un enclos rectangulaire, -protégé par un grillage en fil de fer et bordé d’un côté -par des pieds de chasselas et de groseilliers. Un petit vieillard -plié vers le sol, repiquant des choux dans une plate-bande, -parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> -absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de -fraisiers, ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour -ce journalier qui venait toute la belle saison travailler -chez elle: un petit homme sec et affairé, toujours sarclant, -taillant, émondant, plein de sagesse paysanne, -mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se -fâchant tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant -de travers ce qu’on lui disait, et se justifiant d’une voix -coléreuse de torts que personne ne lui reprochait. Paule -finit par élever la voix:</p> - -<p>—Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?</p> - -<p>Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu -dont il se servait pour faire des trous:</p> - -<p>—Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».</p> - -<p>Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, -amollie par la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:</p> - -<p>—Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le -répète. Je lui ferais voir.</p> - -<p>Paule s’efforçait de le calmer:</p> - -<p>—Du moment que je ne vous reproche rien, vous -n’avez qu’à rester tranquille. Personne ne commande ici -que moi.</p> - -<p>Il éclata:</p> - -<p>—Le malheur, c’est justement que d’autres sont -maîtres. Y a pas jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. -Va ici. Fais ça. Porte-moi de l’eau. Et toujours des rapports, -des mots par-dessous. On ne peut pas dire tout -ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.</p> - -<p>Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une -maison bâtie sur le port:</p> - -<p>—Il y en a <i>un</i> là qui vous veut du mal. Il s’en cache -pas. Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un -garçon qui était tranquille, poli, comme il faut; le voilà -qui se dérange de plus en plus. On les voit tous les di<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span>manches -au café ensemble. Il lui en fait dire sur la maison... -Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est pas -trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous -les gens qui travaillent chez vous et personne de sérieux -ne voudra venir...</p> - -<p>Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, -mais troublée par l’attaque, mécontente aussi. -L’idée lui vint qu’il était jaloux:</p> - -<p>—Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage -sans regarder les autres.</p> - -<p>Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre -ses dents. C’était malheureux tout de même de ne pas -pouvoir dire ce que l’on voyait; et grommelant, secouant -de colère mal étouffée sa petite taille cassée au milieu -des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la plate-bande.</p> - -<p>Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la -cuisine: Louisa tirait de l’armoire un litre et des verres -et Octave buvait avec les pêcheurs. Paule, retirée dans -sa chambre, effrayée et découragée, pensait aux avertissements -qu’elle avait reçus:</p> - -<p>«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses -qu’on ne peut même pas répéter... Il faudrait un homme -dans la maison pour qu’il se taise, quelqu’un de sérieux -et qui en impose...»</p> - -<p>Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle -fondait le peu d’énergie que les derniers jours lui -avaient laissée. Elle n’avait plus confiance en personne: -Louisa, le vieil Augustin, tous lui paraissaient dangereux, -contre elle, animés d’intentions qu’elle ne savait -pas.</p> - -<p>La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, -elle avait été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait -payer tant de choses, impôts, assurances, gages des do<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span>mestiques -et des journaliers, et encore ce qu’exige l’entretien -des terres, celui des bêtes, l’imprévu enfin... En -regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait -faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé -mouiller le foin, en avait acheté une part à bas prix; les -vaches avaient cassé dans les prairies une rangée de -jeunes peupliers. L’idée qu’elle pourrait se ruiner se présenta -à son esprit. Mais, plus vivement encore, elle sentit -d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il était -inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque -jour par des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait -pourtant une angoisse plus grande, celle de la solitude -où le cœur bat seul, où l’esprit s’affole, et dans laquelle -vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...</p> - -<p>Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle -n’avait qu’un grand désir de tout laisser et de disparaître. -Cette maison, ce domaine où sa fortune s’engloutissait, -elle sentait que leur charge pesant sur elle était -écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps. -L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses -eaux jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait -à rester dedans, sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver -encore une situation presque intolérable. Mieux -valait vendre et se retirer, comme sa mère voulait le faire, -dans un petit appartement où personne ne la viendrait -voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer -partout, à l’église, dans le village, Seguey et -Odette. Jamais plus elle ne reviendrait à Belle-Rive. En -femme, elle accusait la jeune fille de lui avoir pris Gérard -sans l’aimer, par méchanceté et par vanité. La tranquillité -lui apparaissait comme le refuge après l’orage.</p> - -<p>  </p> - -<p>Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait -un tramway qui la conduisait au centre de Bordeaux.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> -La pluie avait cessé, et les tentes déroulées au-dessus des -trottoirs abritaient les devantures d’un chaud soleil d’arrière-saison. -Les quais avaient leur physionomie coutumière, -et les boutiques des cordiers, des marchands de -voiles, pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient -une pénétrante odeur de goudron. A un arrêt, une -bande de Brésiliens, débarqués de la veille, envahirent -la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes, -brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait -sous un chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin -et ses fausses perles, au milieu d’hommes qui ressemblaient -à des toréadors en voyage, on eût dit un oiseau des îles.</p> - -<p>Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. -Elle longea une des façades du Grand-Théâtre. La masse -noble et magnifique, aux travées égales, haussée sur son -socle, élevait au-dessus du port son rayonnement de -beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à ses -pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait -sur la terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte -des beaux magasins. Cette animation paraissait à Paule -aussi étrangère que si elle eût appartenu à un autre -monde. Que tout dans une ville lui semblait aride, dénué -de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui -qu’elle ne voulait plus revoir lui était pénible!</p> - -<p>Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit -bar et la devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce -qu’elle cherchait: une agence de vente et de location. -Elle en avait souvent vu le nom dans les annonces des -journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une idée -vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte -en couleur jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, -une répugnance l’envahissait. Cette maison lépreuse -et louche lui paraissait un mauvais lieu. Elle hésitait à y -pénétrer.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span></p> - -<p>Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue -assez négligée, lisaient de petites affiches manuscrites -fixées sur les murs: d’un côté, les appartements à louer; -de l’autre, les maisons et les terres à vendre. Son cœur -se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine -serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori.</p> - -<p>Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement -affable et souriant vint au devant d’elle.</p> - -<p>—C’est à M. Nèche que je veux parler.</p> - -<p>—Mon fils sera à vous dans quelques instants.</p> - -<p>Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un -petit salon séparé du vestibule par une boiserie. On entendit -quelques éclats de voix, puis la porte s’ouvrit -devant un laitier en blouse bleue, dont la carriole était -arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun, basané, -le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière -lui: une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer -d’assez beaux effets. Il fit signe à Paule que c’était son -tour.</p> - -<p>Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions -de la gorge qui hachaient ses mots. Il s’était assis -en face d’elle, de l’autre côté d’un bureau crasseux -chargé de papiers. Un papillon de gaz grésillait sur eux.</p> - -<p>Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. -Il parla de ventes qu’il avait faites: un château historique, -le mois précédent, avec un mobilier que les antiquaires -de Paris s’étaient disputé.</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—Mais je ne veux pas vendre mes meubles.</p> - -<p>Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. -Il employait la réclame sous toutes les formes: -affiches et journaux. Puis, rapidement, il interrogea... La -situation? Le nombre d’hectares? Près de Bordeaux, il -serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée dépeçait déjà<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> -toute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très vite.</p> - -<p>Enfin, résumant:</p> - -<p>—Vous allez d’abord me donner une option.</p> - -<p>Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux -largement cernés d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par -cette option, elle s’engageait à ne vendre que par son intermédiaire, -aux conditions qu’ils allaient fixer. Il ouvrit -le tiroir du bureau et prit une feuille.</p> - -<p>Elle eut l’impression que les événements se précipitaient -avec trop de rapidité. Au moment d’être emportée -par eux, elle tenta de se ressaisir:</p> - -<p>—Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai...</p> - -<p>Il lui mettait la plume dans la main:</p> - -<p>—Cela n’a aucune importance; un simple arrangement -entre vous et moi.</p> - -<p>Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la -porte fermée, voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté -supérieure à la sienne l’étranglait déjà.</p> - -<p>De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, -il lui montrait la place de la signature:</p> - -<p>—Là... sur la droite.</p> - -<p>Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même -une attitude de résistance venait de monter, qui ne modifiait -pas encore sa résolution, mais transformait progressivement -ses yeux, son visage, en durcissait la pâleur -douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa -personne semblait opposer un refus formel:</p> - -<p>—J’aime mieux réfléchir.</p> - -<p>Il redevint instantanément déférent et souple:</p> - -<p>—C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai -le papier tout prêt.</p> - -<p>Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, -craignant de voir s’introduire dans ses affaires cet -homme inconnu dont elle devinait maintenant qu’il pou<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span>vait -être redoutable. Cette inquiétude lui paraissait si -horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite un -moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé -à la boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait -déjà:</p> - -<p>—Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le -pays, je mettrai de grands tableaux peints sur le bord des -routes.</p> - -<p>—Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore -décidée.</p> - -<p>Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et -les choses sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à -la fenêtre ouverte du compartiment, regardant passer -l’armée noire des vignes, les propriétés qui lui étaient -familières depuis si longtemps. Les grandes usines aussi -défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent -les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De -l’autre côté du fleuve, derrière une exquise maison du -dix-huitième siècle, se profilait la silhouette d’un hall -immense. Partout la puissance de l’argent, énorme, écrasante. -Les souvenirs, l’âme anéantis! En serait-il de -même chez elle?</p> - -<p>Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient -entraînée. Le regret lui venait, puisqu’elle voulait vendre, -de ne pas s’être plutôt confiée à quelqu’un de sa famille -ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue: il lui avait -paru plus facile de s’adresser à des étrangers.</p> - -<p>Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa -le village à la nuit tombante. Il lui semblait porter -sur son front ce qu’elle venait de faire, et que tous lisaient -sur son visage qu’elle mettrait en vente sa vieille demeure. -Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les manches de son -gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la salua. -Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tour<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span>nèrent -les yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait -marcher le soufflet, et l’ouvrier qui remettait un fer à un -cheval gris. C’était une grande forge aux murs noirs de -suie, éclairée par une vaste porte toujours ouverte sur -la route et vers laquelle descendaient les attelages de la -contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de -village dont tous ont besoin, et qui tape de ses fortes -mains pendant que discute à côté de lui le groupe patient -de ceux qui attendent. Que dirait-on d’elle, autour du -brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente serait -répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par -les éclats du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez -lui et y resterait; elle enviait les femmes assises sur des -bancs, entre les boutiques, qui la saluaient aussi au passage. -Comme la vie semblait facile pour tous ces gens-là! -Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils continueraient -le train quotidien. Rien ici ne serait changé.</p> - -<p>Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les -avoir croisés sur la route, ou pour échanger avec eux -quelques paroles de loin en loin. Maintenant, elle regrettait -de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce village qu’elle avait -traversé si souvent, avec une âme indifférente, était <i>son -village</i>, le seul en France, le seul au monde, où elle fût -connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées -prenaient soudain pour elle une figure particulière: celle -du peintre, éclatante de blancheur, avec un mince jardin -ordonné derrière une grille de fer qui bordait la route; le -«Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la fin du -jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la -porte des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse -se déchirait au contact de toutes les choses, lui découvrant -dans les racines mêmes de ses sentiments des -profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais soupçonnées.<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span></p> - -<p>Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant -la maison de Mme Rose. La marchande, mal peignée, le -col dégrafé, tout en savonnant sur une vieille table de -bois, parlait à ses poules. Quand elle vit Paule, elle fit -tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la -balustrade vermoulue qui bordait la route:</p> - -<p>—Non, dit-elle, il ne va pas mieux,—et elle indiquait -d’un geste la chambre de son fils, au premier étage,—je -lui ai apporté un nouveau remède.</p> - -<p>La petite cour en terre battue était encombrée de -fumier et de détritus; quelques canards groupés piétinaient -la boue; mais cette maison, ces pauvres murs -étaient le royaume d’un grand amour!</p> - -<p>Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière -un lambeau de toile à sac qui cachait l’entrée. Le -nom du remède avait paru dans un journal, après tant -d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans son petit -chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons -vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.</p> - -<p>Puis, brusquement:</p> - -<p>—Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais -durer. C’est toujours deux ans que j’ai gagnés.</p> - -<p>Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le -fleuve orangé et mauve. Elle pensait à la prodigalité du -pauvre qui ne calcule pas, ne mesure rien et n’a même -pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier sou.</p> - -<p>Des reproches s’éveillaient en elle:</p> - -<p>«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en -regardant sa grande maison blanche?»</p> - -<p>  </p> - -<p>Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait -encore nuit quand Paule monta sur le coteau pour entendre -à sept heures la messe de l’hospice.</p> - -<p>Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâti<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>ments -apparaissaient mieux au-dessus du village, avec -leur flèche monastique, et cette horloge incrustée dans -la façade comme un œil énorme qui dirigeait d’en haut -la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin balayé -la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les -dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, -tout parlait d’une vie régulière et organisée.</p> - -<p>Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe -de bure, la taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de -fleurs posé sur les marches; puis elle monta vers l’autel, -prépara le livre, et alluma entre les bouquets rouges la -flamme menue de quatre grands cierges.</p> - -<p>Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre -de la tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de -l’autel, les vieux arrivaient: les uns par couples, se soutenant, -traînant une jambe inerte ou tâtant le sol de leur -bâton; ils rejoignaient chacun leur chaise, certains avec -d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré -à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, -maigre et tondu, qui avait des mouvements de tête convulsifs, -laissait pendre depuis dix ans un bras paralysé -dans la même jaquette noire de la charité. Un vieux ménage, -Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, -ayant assis sa compagne au milieu d’un rang, revint -prendre sa place de l’autre côté, les genoux raides dans -un pantalon en accordéon.</p> - -<p>Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé -sur sa guimpe blanche, tenait par le bras une jeune fille -aveugle, les paupières baissées, qui marchait comme un -automate. Devant l’harmonium, sur une chaise haute, -cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat domina -le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui -ont sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face -boursouflée qui poussent des gloussements incompréhen<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span>sibles, -les misères décentes, en capote et en mantelet, -toutes ces épaves repêchées, ces débris, ces paquets de -hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de -douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, -où l’argent est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là -étaient des vaincus. Les religieuses qui arrivaient une à -une, attachant leur grand manteau noir, venaient par -derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.</p> - -<p>Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression -tranquille de ces visages où se reflétait le calme -intérieur. Malgré leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient -reposées, heureuses: les plus vieilles même gardaient -un air de jeunesse, cette fraîcheur des yeux, du -sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue d’enfance. -Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant -que de la Providence le pain quotidien, et toujours -confiantes, toujours accueillantes, ne voyaient -jamais sombrer leur barque. La sécurité de leur vie était -dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans s’épuiser, -et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir -l’éternel miracle de la charité.</p> - -<p>Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait -son cœur se desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces -pauvres, elle se retrouvait au milieu des siens, ranimée -par une parenté profonde, un unisson mystérieux avec -ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel, -elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le -monde eût méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait -une valeur infinie d’amour.</p> - -<p>«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, -je n’ai pas assez fait pour eux!» Si elle avait toujours -échoué, n’était-ce pas que quelque chose avait dans le -fond manqué à son cœur, la prière peut-être, la soumission -à la vie telle qu’il faut la vivre?<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p> - -<p>Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé -de lire l’Évangile, l’assistance se leva, puis s’installa pour -l’écouter. Il ôta maladroitement la chasuble de ses -épaules, traversa la chapelle précédé d’un enfant de -chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la -colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.</p> - -<p>C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs -cheveux ivoire, et un visage de paysan qui semblait taillé -dans du bois bis. Il prêchait à l’ancienne mode, familièrement, -parlant des malades, des fêtes de la semaine et -donnant des explications:</p> - -<p>—Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves -gens, c’est si facile d’aller au ciel.</p> - -<p>La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la -chaire blanche, il avait l’air d’un ancien berger qui connaît -la route. Tout était simple. A ceux qui réclamaient des -miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait jamais demandé -qu’un acte de foi...</p> - -<p>«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»</p> - -<p>Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, -mais ces gens qui l’entouraient, ces pauvres, ces -humbles, lui paraissaient des amis sans lesquels elle ne -pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle était née, -qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa -famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un -charme puissant et indestructible.</p> - -<p>Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, -traça dans l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction -traversant les murs s’étendait jusqu’à son domaine.</p> - -<p>Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son -petit cheval, à la grande jument noire qui, depuis vingt -ans, labourait ses terres. Ses reins étaient maintenant -creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui fallait plus que de -petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce rêve du<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> -bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir -en arrière, recommencer...</p> - -<p>  </p> - -<p>—Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table -de sa main grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment -eu une idée bien extraordinaire!</p> - -<p>Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses -où un grand feu de vignes était allumé pour l’après-midi. -Chaque dimanche, après son déjeuner, il venait à -la campagne pour donner des ordres. Les gens du pays -en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était -pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans -méditatifs faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, -leur tendait la main, et distribuait des conseils qui -avaient l’avantage de ne rien coûter. «C’est un bien brave -homme, un homme populaire», disait-on de lui. Les plus -républicains, quand ils avaient besoin de ses bons offices, -oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.</p> - -<p>Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé -sur le perron un petit propriétaire en casquette noire -qui était venu avec son fusil. M. Peyragay avait paru -particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait s’être -emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une -aubaine. La satisfaction pétillait sur son vieux visage -au grand front ridé, qui rappelait par sa majesté un prophète -chargé d’ans du puits de Moïse.</p> - -<p>Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller -ses soucis, la conseiller utilement, et surtout -intervenir entre Nèche et elle pour que le projet d’option -fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de cet -homme augmentait ses craintes:</p> - -<p>—Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons -bien. C’est un garçon qui aurait vendu dix fois -son père s’il avait valu quelque chose.<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span></p> - -<p>Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage -dont il avait eu connaissance, et les entremêlant d’anecdotes -divertissantes; puis il releva la tête et regarda -Paule avec insistance:</p> - -<p>—Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous -que j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? -S’il voit que je suis dans vos affaires, je vous réponds -qu’il ne viendra pas. Nous avons déjà réglé des -comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le voudrait...</p> - -<p>Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui -seul pouvait la tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que -cette aide fortuite ne pouvait désormais suffire.</p> - -<p>Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le -feu, et présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans -son grand fauteuil, réchauffé par la belle flambée chantonnante, -il avait l’air heureux, à l’aise, plein d’une sagesse -qu’il voulait répandre. Elle, au contraire, penchée, -le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire, -paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.</p> - -<p>Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:</p> - -<p>—Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, -j’ai pensé que vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez -l’air triste. Une jeune fille n’est pas faite pour vivre seule. -Cela paraît banal de le dire, mais il y a des vérités vieilles -comme le monde qu’on ne comprend que peu à peu, avec -l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on -a mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, -il est impossible de ne pas penser que la plupart des gens -font leur vie eux-mêmes, bonne ou mauvaise. Les malheurs -ne sont souvent que des événements mal interprétés. -Les femmes surtout se laissent tromper par leurs -impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. -Ainsi, voyez Gérard Seguey....</p> - -<p>Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> -graves. Mais il continuait résolument, d’un ton parfaitement -simple et naturel:</p> - -<p>—Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme -qu’en dehors de toutes considérations sociales il aurait -choisie; mais la fortune s’est offerte à lui, à un moment de -sa vie particulièrement difficile, et il ne l’a pas laissée -passer. Sa situation eût été d’une certaine manière inacceptable -et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. -Il avait été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. -Avec ce mariage, ce qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le -plus au monde, la considération et la dignité; isolé, il -n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez su sans doute -l’histoire de sa sœur?</p> - -<p>—Non, dit-elle, je n’ai rien su...</p> - -<p>C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin -parler des événements dont elle portait le poids accablant. -Dans l’obscurité où elle étouffait, un rayon de lumière -venait de pénétrer. Sans doute, en effet, les motifs -véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils toujours -échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il -avait calculé et examiné, pesé des choses dont elle ne savait -rien. Tandis que se déroulait sur les lèvres de M. Peyragay -le récit des égarements d’Anna de Pontet, elle se -repliait sur elle-même, honteuse pour une autre, pour une -femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait -subis. Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans -qu’il trouvât la force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient -ses regards fiévreux, ce qu’elle sentait parfois en lui -d’âcre et de violent. Elle voulait bien accepter cette explication -du mystère. Mais était-il vrai que Seguey n’aurait -pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être -pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, -oublié le monde. Était-ce que leur courage n’était pas -égal? Elle s’arrêta devant cette pensée, ne pouvant<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> -accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de le condamner -aujourd’hui comme elle l’avait été au premier -moment.</p> - -<p>M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna -de Pontet et de son amant certains détails que personne -n’aurait dû connaître, mais dont tous affirmaient qu’ils -les savaient de source certaine.</p> - -<p>Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et -désorientée:</p> - -<p>—Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce -n’est pas possible?</p> - -<p>Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie -qui est au fond de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!</p> - -<p>Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui -avaient divorcé, deux, trois, quatre fois, et qui encore -se laissaient prendre, n’avaient rien appris, s’appuyant -sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui qui -devait tout justifier:</p> - -<p>—J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!</p> - -<p>La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins -ces choses pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en -était sali, et que les images qui s’imprimaient en elle -étaient sur son âme autant de souillures. Elle revoyait -Anna de Pontet, dans la salle d’attente de l’étude, penchée -vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues -dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, -cachaient implacablement d’épouvantables essais de -bonheur. Une compassion inexprimable la soulevait vers -d’autres domaines où toute douleur est purifiée:</p> - -<p>«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des -femmes?»</p> - -<p>M. Peyragay soudain tourna court:</p> - -<p>—Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> -vous marier. Vous trouvez sur votre route un homme de -mérite. Sachez le reconnaître. Celui-là vous aime, vous -pouvez en être bien sûre.</p> - -<p>Quand il avait dit: celui-là <i>vous aime</i>, elle s’était un -peu reculée, pour que ce mot qui lui semblait presque -maudit ne la touchât pas. Mais peu à peu un calme inattendu -se faisait en elle. Tout ce qu’il lui disait de Louis -Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas la -pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, -son amour, sa déception, sans doute en avait-il -deviné l’essentiel? Sous ses yeux mêmes, elle avait -regretté, souffert, préféré! Cependant il venait à elle sans -orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une reconnaissance -qui changeait son cœur.</p> - -<p>Le feu s’éteignait, elle se leva:</p> - -<p>—Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde -qu’il comprit immédiatement.</p> - -<p>Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle -marchait près de lui, penchée, ses formes jeunes moulées -dans une veste en tricot noir. L’île embrumée se dessinait -sur l’eau boueuse dans une ceinture de roseaux jaunes -comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris. -Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. -C’était une de ces journées où la lumière même est couleur -de cendre.</p> - -<p>Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de -grands rideaux blancs, elle resta assise longtemps avec -le sentiment que la vie l’emportait vers ce qui devait être. -La flamme qui avait enveloppé son cœur paraissait -morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait -n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle -ne savait pas tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était -trouvé en face d’elle, c’était tout un ensemble de choses -contre lequel elle ne pouvait rien; les conditions de leur<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> -vie s’étaient dressées pour les séparer et son cœur avait -vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et -aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel -son pouvoir de femme avait succombé.</p> - -<p>Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel -souvenir gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette -ignorance même, cette ombre qu’aucun autre rayon sans -doute ne percerait plus. Seguey, riche, heureux, était -entré dans un monde brillant où elle le voyait disparaître -comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant -qu’il n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que -peut-être, en dépit de toutes les forces du monde, il aurait -pu être.</p> - -<p>Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. -Sa vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. -La longue lutte qu’elle avait soutenue contre les -hommes et contre elle-même s’achevait dans une bienfaisante -impression d’attente. La pire chose eût été de -s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui -emporte si vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. -Ici, elle restait dans sa maison, en contact avec son passé, -le cœur nourri par ses racines, rattachée à ce que les -siens avaient voulu, aimé, commencé.</p> - -<p>Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme -et raisonnable, ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que -lui avait dit M. Peyragay, elle le savait depuis longtemps, -la trace en était marquée dans ces parties obscures de -l’être où s’amassent bien avant que nous en ayons conscience -nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela, elle -l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, -qui l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant -le désir de cette vie à deux, où elle serait soutenue, -aidée.</p> - -<p>Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspec<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span>tives -paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait -le charme, l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment -douces de la tendresse et de la pitié. La vie avait déchiré -ce tissu brillant et impalpable, écrasé les fleurs. Ce qu’elle -voyait dans son avenir, c’était le foyer pour lequel il faut -être deux, et cette dignité de la femme qui est pour le -cœur un premier repos.</p> - -<p>Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une -petite lampe dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux.</p> - -<p>Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa -bouche sur sa main à la place qu’un soir il avait baisée.</p> - -<p><small>Le Casin, juillet 1921-janvier 1922.</small></p> - -<p class="fint">FIN<br /></p> - -<hr /> -<p class="c"><small>PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE.—29040.</small></p> - -<hr /> - -<p class="cb">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - -<p class="c">———ROMANS———</p> - -<p class="cb">Jean BALDE</p> - -<p class="nind"> -La Vigne et la Maison.<br /> -</p> - -<p class="cb">Maurice BARRÈS<br /> -<small>de l’Académie française</small></p> - -<p class="nind"> -La Colline inspirée.<br /> -Du Sang, de la Volupté et de la Mort.<br /> -Le Jardin de Bérénice.<br /> -Amori et Dolori sacrum.<br /> -Colette Baudoche.<br /> -</p> - -<p class="cb">Henry BORDEAUX<br /> -<small>de l’Académie française</small></p> - -<p class="nind"> -La Résurrection de la chair.<br /> -La Chair et l’Esprit.<br /> -La Maison morte.<br /> -Le Fantôme de la rue Michel-Ange.<br /> -</p> - -<p class="cb">Paul BOURGET<br /> -<small>de l’Académie française</small></p> - -<p class="nind"> -Un Drame dans le monde.<br /> -Le Démon de midi. <i>2 vol.</i><br /> -Le Disciple.—Un Divorce.<br /> -L’Emigré.—L’Étape <i>2 vol.</i><br /> -Mensonges.—Némésis.<br /> -Le Sens de la mort.—Lazarine.<br /> -</p> - -<p class="cb">Gaston CHÉRAU</p> - -<p class="nind"> -Valentine Pacquault. <i>2 vol.</i><br /> -</p> - -<p class="cb">Th. DOSTOÏEVSKY</p> - -<p class="nind"> -Le Crime et le Châtiment.<br /> -Les Frères Karamazov.—L’Idiot. <i>2 vol.</i><br /> -Souvenirs de la Maison des Morts.<br /> -Les Possédés. <i>2 vol.</i><br /> -</p> - -<p class="cb">Jean DUFOURT</p> - -<p class="nind"> -Sur la route de lumière.—Marielle.<br /> -Grâce ou la chatte sauvage.<br /> -</p> - -<p class="cb">André DUMAS</p> - -<p class="nind"> -*Ma petite Yvette, <i>roman</i>.<br /> -</p> - -<p class="cb">Eugène FROMENTIN</p> - -<p class="nind"> -Dominique.<br /> -</p> - -<p class="cb">J.-K. HUYSMANS</p> - -<p class="nind"> -La Cathédrale.—Là-bas.—L’Oblat.<br /> -Les Foules de Lourdes.—En route.<br /> -</p> - -<p class="cb">Edmond JALOUX</p> - -<p class="nind"> -Le reste est silence.<br /> -</p> - -<p class="cb">Francis JAMMES</p> - -<p class="nind"> -Le Livre de saint Joseph.<br /> -<span style="margin-left: 0.25em;">I. De l’âge divin à l’âge ingrat.</span><br /> -II. L’Amour, les Muses et la Chasse.<br /> -</p> - -<p class="cb">Henri LAVEDAN</p> - -<p class="nind"> -Irène Olette.—Gaudias. <i>2 vol.</i><br /> -</p> - -<p class="cb">Maurice LE GLAY</p> - -<p class="nind"> -Le Chat aux oreilles percées. <i>Roman marocain.</i><br /> -</p> - -<p class="cb">Charles LE GOFFIC</p> - -<p class="nind"> -L’Abbesse de Guérande.<br /> -L’Illustre Bobinet.<br /> -</p> - -<p class="cb">LÉVIS MIREPOIX</p> - -<p class="nind"> -Le Seigneur inconnu.<br /> -</p> - -<p class="cb">Pierre LHANDE</p> - -<p class="nind"> -Les Mouettes.—Lhuis.<br /> -Les Mémoires d’un écureuil.<br /> -</p> - -<p class="cb">André LICHTENBERGER</p> - -<p class="nind"> -Le Cœur est le même.—Biche.<br /> -Juste Lobel, Alsacien.<br /> -</p> - -<p class="cb">Ernest PÉROCHON</p> - -<p class="nind"> -Nêne. (<i>Prix Goncourt 1920.</i>)<br /> -Les Creux-de-Maisons.<br /> -Le Chemin de plaine.<br /> -La Parcelle 32.<br /> -</p> - -<p class="cb">PRAVIEUX</p> - -<p class="nind"> -*Le Vicaire et le Romancier, <i>roman</i>.<br /> -</p> - -<p class="cb">Elissa RHAÏS</p> - -<p class="nind"> -Les Juifs.—Saâda la Marocaine.<br /> -La Fille des Pachas.<br /> -</p> - -<p class="cb">Isabelle SANDY</p> - -<p class="nind"> -L’Heure folle.<br /> -</p> - -<p class="cb">Yvonne SCHULTZ</p> - -<p class="nind"> -Les Nuits de fer.<br /> -</p> - -<p class="cb">J. et J. THARAUD</p> - -<p class="nind"> -La Randonnée de Samba Diouf.<br /> -La Tragédie de Ravaillac.<br /> -</p> - -<p class="cb">Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ</p> - -<p class="nind"> -Jean dAgrève.—Le Maître de la mer.<br /> -Les Morts qui parlent.<br /> -</p> - -<p class="fint"><small>PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.—29940-11-18.</small></p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA VIGNE ET LA MAISON</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68510-h/images/colophon.png b/old/68510-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index db86c86..0000000 --- a/old/68510-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/68510-h/images/cover.jpg b/old/68510-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7f8efb0..0000000 --- a/old/68510-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
