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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Mousseline - -Author: Thierry Sandre - -Release Date: June 11, 2022 [eBook #68286] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MOUSSELINE *** - - * * * * * - - - - BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - - THIERRY SANDRE - - MOUSSELINE - - ROMAN - - [Illustration: colophon] - - AMIENS - LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE - - 7, RUE DELAMBRE, 7 - - 1924 - -VINGTIÈME MILLE - - - - - MOUSSELINE - - DU MÊME AUTEUR: - - - VERS: - - _Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.) - _Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.) - - - ESSAIS: - - _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne. (1924. E. MALFÈRE.) - _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (1921. A. MESSEIN.) - - - ROMANS: - - _Mienne._ (1923. E. MALFÈRE.) - _Le Chèvrefeuille._ (1924. N. R. F.) - _Monsieur Jules._ (1924. ALBIN MICHEL.) - - - TRADUCTIONS: - - JEAN SECOND: _Le livre des Baisers_. (1922. E. MALFÈRE.) - JOACHIM DU BELLAY: _Les amours de Faustine_. (1923. IBID.) - MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_. (1924. IBID.) - ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_. (1924. IBID.) - RUFIN: _Epigrammes_. (1922. A. MESSEIN.) - SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_. (1922. Ed. CHAMPION.) - ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman. (1912. FONTEMOING.) - -- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.) - - - EN PRÉPARATION: - - _Le pays de tous les mirages_, essai. - _Vie de Socrate._ - _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._ - _Poésies complètes, de_ MÉLÉAGRE. - _Daphnis et Chloé_, traduction. - _L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.) - _L’Églantine_, roman. (N. R. F.) - _Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.) - - * * * * * - - - BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - - THIERRY SANDRE - - - MOUSSELINE - - --ROMAN-- - - --«J’ai tout donné pour rien.» - THÉOPHILE GAUTIER - - - AMIENS - LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE - 7, RUE DELAMBRE, 7 - - 1924 - -Vingtième mille. - - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - - Il a été tiré: - - 10 exemplaires sur Chine, numérotés de 1 à 10. - 30 exemplaires sur Madagascar, numérotés de 11 à 40. - 30 exemplaires sur Hollande, numérotés de 41 à 70. - 30 exemplaires sur Lafuma, numérotés de 71 à 100. - 50 exemplaires sur papier Saumon (Hors commerce). -1000 exemplaires en édition originale, sous couverture blanche. - - - - - A LA MÉMOIRE - - DE - - HENRY CÉARD - - POÈTE ET ROMANCIER - (1851-1924) - - EN TÉMOIGNAGE - D’UNE ADMIRATION - ET D’UNE GRATITUDE - QU’IL EMPORTA SANS - LE SAVOIR - - - - - MOUSSELINE - - --«J’ai tout donné pour rien.» - THÉOPHILE GAUTIER - - - - -I - - -Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent -pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, -le képi bien planté, en homme consciencieux qui sait comment il doit se -tenir, même si on ne l’observe pas. - ---Service, service, répondait-il aux amis qui le taquinaient là-dessus. - -Et, chaque fois qu’il leur opposait cette réponse, il se rappelait qu’il -avait connu un service plus dur et une discipline plus rigoureuse. Et, -d’un geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, comme pour -lui-même, les trois médailles qui paraient sa tunique: celle de -Madagascar, celle de Chine, et la plus précieuse, la dernière gagnée, -la Militaire. Un tel pavois signifiait assez que le père Trébuc, ancien -sergent d’infanterie de marine, conservait sans peine une allure -martiale sous son uniforme de gardien de square. Quiconque en effet -porta l’ancre fameuse au col de sa capote, en demeure à jamais marqué -d’un cachet particulier. - -Entre tous les gardiens du square des Batignolles, on distinguait à -première vue le père Trébuc. Lui seul avait cette façon de marcher -lentement, mais avec une correction parfaite, et sans paraître -s’acquitter d’une corvée, de la grille du chemin de fer au Commissariat -de police ou du Pont Cardinet à la station des autobus, en contournant -l’inévitable kiosque à musique. - ---Belle journée, père Trébuc! disait en passant l’abbé Peluge, vicaire -de Sainte-Marie, toujours pressé. - ---Belle journée, répondait le père Trébuc, en levant la main vers son -képi. - -Depuis que tant de gens lui répétaient depuis tant d’années de -semblables paroles, il ne se mettait guère en frais de conversation. Il -se contentait d’être poli pour tout le monde. N’était-il pas en somme, -dans ce jardin public, au service de tout le monde? - -Il ne sortait de sa réserve que devant M. le Commissaire, qui aimait à -l’interroger parfois sur ses campagnes, et devant certains locataires de -sa maison. - -Ce matin-là, précisément, le locataire du premier ouvrait le portillon -du square au moment que le père Trébuc, arrivé au Pont Cardinet, allait -faire demi-tour. - ---Belle journée, père Trébuc! - ---Belle journée, oui, Monsieur Forderaire. - ---C’est le printemps! - ---Dame, oui, Monsieur Forderaire. Nous avons déjà toutes nos feuilles. - -Il montrait d’un grand geste la masse des arbres, comme si elle lui -appartenait. - -Monsieur Forderaire s’était arrêté. Il assujettit son binocle et regarda -le père Trébuc. - ---On dirait que ça vous rajeunit, fit-il, tout ce printemps de votre -domaine. - ---Hé! je ne refuserais pas. - ---Vous n’êtes pas si vieux, père Trébuc? - ---Les deux cinq, Monsieur, ça commence à compter. - ---Vous voulez rire? - -Monsieur Forderaire, prêt à rompre, assujettissait derechef son -binocle. - ---Madame Forderaire va bien? demanda le père Trébuc. Mademoiselle -Suzanne aussi? - ---Très bien, très bien, père Trébuc. Tous mes remerciements. - ---Allons, tant mieux. - ---Au revoir, père Trébuc. - ---Au revoir, Monsieur. - -Le père Trébuc leva la main vers son képi. Un instant immobile, il -regarda le passant qui s’éloignait. - ---Il est plus jeune que moi, songeait-il. - -Puis, à mi-voix: - ---Sa fille a le même âge que la mienne. - -Et il sourit, car il souriait toujours quand il pensait à sa fille. - -Un train de banlieue, roulant à ses pieds dans la tranchée sonore de la -rue de Rome, soudain siffla. Réveillé, le père Trébuc se remit en -marche, lentement, les mains derrière le dos, la tête droite. Direction: -le kiosque à musique. - - - - -II - - -Si, ce matin-là, le père Trébuc se sentait tout content des premières -tiédeurs de l’année, en homme qui est contraint de vivre dehors sans -jamais s’occuper de l’état du ciel, madame Trébuc maugréait contre ces -premières chaleurs d’avril. - ---Me voilà déjà trempée! disait-elle en ramassant sa pelle et sa brosse, -et je ne suis qu’au palier du troisième! - -Cependant elle s’effaçait, pour laisser descendre la femme de chambre du -quatrième à droite. - ---Sûr, dit la femme de chambre, que c’est pas drôle tous les jours, -d’être concierge. - -Elle se croyait évidemment d’un rang supérieur. Mais la mère Trébuc, qui -n’aimait pas qu’on la nommât la mère Trébuc, n’aimait pas non plus -qu’on la plaignît. Elle se redressa. - ---Mademoiselle Jeanne, dit-elle, c’est jamais drôle de travailler à la -sueur de son front. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous -êtes jeune: c’est pas plus drôle de balayer les escaliers que de vider -le pot de chambre de Madame, ou de mener la Choute à ses petites -ordures. - -Mademoiselle Jeanne menait en effet la Choute de sa maîtresse où disait -la mère Trébuc. Elle ne riposta point. - ---Vous fâchez pas, Mame Trébuc. - ---Je me fâche pas, je vous réponds. - -Penaude, l’autre fila, poussant la Choute d’un coup de pied. C’est -qu’elle était l’obligée de la mère Trébuc, qui fermait les yeux sur les -déportements nocturnes de la jeune femme de chambre du quatrième à -droite. - -Il avait suffi de la maladresse de cette Jeanne pour que la mère Trébuc -cessât de maugréer contre sa tâche. - -En réalité, elle n’était point paresseuse. Elle méprisait les gens qui -gagnaient leur vie on ne sait trop comment, ou plutôt on sait trop -comment, car une concierge sait presque tout. Néanmoins, elle n’était -pas méchante. Aussi ne s’attardait-elle guère aux mauvaises pensées. - ---Les affaires d’autrui... avait-elle coutume d’émettre, quand la -tentation était excessive. Et elle n’achevait pas son indulgente -sentence. Elle savait que la vie est difficile, et qu’il est difficile -de demeurer honnête. Mais elle n’excusait pas ceux qui succombent. - ---Les affaires d’autrui... - -La mère Trébuc ne s’inquiétait que des siennes, qui étaient d’abord -celles de sa fille. - -Au fait, sa fille n’était pas encore descendue. - ---Quelle heure est-il? se demanda la mère Trébuc. Sacrée gamine! Elle -s’est peut-être rendormie? - -Mousseline avait sa chambre au sixième étage, la loge de la concierge -n’étant que d’une pièce. La mère Trébuc, en hâte, monta. - -Mais Mousseline ne dormait point. Du bout du couloir, on entendait une -voix fraîche qui chantait la scie à la mode: - - --_Dans la vie faut pas s’en faire;_ - _Moi, je n’ m’en fais pas..._ - -La mère Trébuc ouvrit la porte: debout à sa fenêtre qui donnait sur la -rue, Mousseline, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure -poudrée, les lèvres peintes, Mousseline tranquillement se polissait les -ongles. - ---Eh bien, Moumousse! fit la mère. Et ton bureau? - ---J’y vais, Maman. - ---Tu tournes, tu retournes, et tu ne pars pas. - ---Mais, Maman, il n’est que neuf heures moins vingt. - ---Tu es sûre? - ---Tiens, vois. - -Et elle haussa sous le nez de sa mère la petite montre de métal doré -qu’elle portait en bracelet. - ---Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas. - ---Là, je les mets. - -Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la -glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les -mains sur les épaules, et, très tendre: - ---L’est belle, ta fille?: - -La mère éclata de rire, pour ne pas avouer. - ---Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant -l’étreinte. - -Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson, -qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère -Trébuc souriait d’aise. - - - - -III - - -Un gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour -s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard -de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et -ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs. - -Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une -autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés -devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à -l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue -Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de -la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine -intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix -et qu’on était assuré de ne pas connaître ces jours de 1870 déjà si -lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect -le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des -coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et -commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause -des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait -disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses -guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop -tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa -jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume. - ---C’est vrai que ça me rajeunit, tout ce printemps, songeait-il après le -passage de monsieur Forderaire, qui le taquinait sans aigreur à chaque -rencontre. - -Tant de romances ont fait rimer printemps avec vingt-ans! -Inévitablement, le père Trébuc se revoyait tel qu’il était à sa -vingtième année. - -Sa vingtième année? Comment ne lui en souviendrait-il pas? Le père -Trébuc, qui était alors pour tout le monde le gars Ernest, avait fait -alors, comme tout le monde, le voyage de Paris. L’exposition Universelle -de 1889, le Champ de Mars avec ses magnifiques palais éphémères, la -Tour Eiffel dont il avait rapporté chez lui une réduction en plomb -argenté qu’il possédait encore, comment pourrait-il oublier que ces -merveilles avaient tout à coup dirigé sa vie? - -Trois mois auparavant, en effet, un gros chagrin... - ---Belle journée, père Trébuc! - ---Belle journée. - -Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, tenait -en laisse la Choute de sa maîtresse. Elle s’arrêta, interrompant les -souvenirs du père Trébuc, parce que la petite chienne reconnaissait le -concierge et lui sautait aux jambes. - ---Choute! Veux-tu! - -Elle tirait sur la laisse. - ---Hé! s’écria le père Trébuc, débonnaire et guilleret. C’est le -printemps, Mademoiselle Jeanne. - -Elle eut un large sourire. Puis, minaudant: - ---Vous allez dire encore des bêtises? - ---Vous préférez qu’on en fasse? - ---Voulez-vous! - -Elle feignait d’être offensée. Mais la petite chienne l’entraînait. Le -père Trébuc n’eut pas le temps de poursuivre. Il venait aussi -d’apercevoir sa fille qui arrivait, prompte, légère, le chapeau enfoncé -jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres rouges, les yeux -francs, l’air décidé. - -Tous les matins, Mousseline embrassait son père avant de partir pour son -bureau. Tous les matins, il l’attendait au portillon du square qui -s’ouvre près de la station des autobus. - ---Bonjour, la Fille. - ---Bonjour, Papa. - ---Ça va? - ---Ça va. Toi aussi? - ---Ça va. - -Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même -instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du -poste, criait: - ---Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez! - -Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de -l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était -partie. - -Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square. - - - - -IV - - -Parmi tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde -pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième. - -Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et, -quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment -été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père -Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on -s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque. -Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne -fût pas fière. - -Jadis,--elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,--elle avait été -une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité au -premier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au -sixième,--la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé -une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un -avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième -jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait -négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant -à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui -arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de -sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et -seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle -ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres -locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que -pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait -rapporté de la guerre que l’un de ses bras. - -Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle -causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave -femme, honnête et serviable. - -Tous les jours, quand elle montait au sixième pour mettre de l’ordre -dans la chambre de sa fille, la mère Trébuc frappait à la porte de -madame Loissel. Elle s’offrait. Il était rare que madame Loissel refusât -de lui laisser faire son marché: la mère Trébuc s’offrait avec trop -d’obligeance à la fois et de discrétion. - -La mère Trébuc avait-elle une arrière-pensée et peut-être, par avance, -de la gratitude? Elle n’oubliait pas, bien qu’elle ne s’en ouvrît à -personne et surtout pas à sa Mousseline, que madame Loissel lui avait -dit, un jour: - ---Votre fille, Madame Trébuc, est une perle. Elle mérite de trouver un -bon mari. Et elle le trouvera, car elle le mérite. - -La mère Trébuc avait rougi de plaisir. Madame Loissel avait ajouté: - ---Savez-vous le mari qu’il lui faudrait? Il lui faudrait Monsieur Daix. - ---Monsieur Daix! - -C’était le mutilé du cinquième, un garçon timide et modeste, sans -famille, mais d’une situation trop haute pour qu’il épousât la fille -d’une concierge et d’un gardien de square. - -La mère Trébuc s’était récriée. - ---Et pourquoi donc? avait riposté madame Loissel. Il est employé de -banque? Mais votre fille est Mademoiselle Trébuc, dactylographe. - -La mère Trébuc avait encore protesté, mais plus mollement. - -Dès lors, chaque fois qu’elle songeait que sa fille se marierait à son -tour, elle se la représentait au bras de monsieur Daix, Madame Daix, -habitant au cinquième. - ---Oui, mais, se disait-elle, je ne pourrais plus rester concierge dans -leur maison. - -Or, le mardi, monsieur Daix passait la soirée chez madame Loissel. Et la -veille de ce jour-là, comme elle était d’elle-même revenue sur ce -mariage possible, madame Loissel avait promis à la mère Trébuc d’essayer -de tâter le terrain, pour voir. - -Quand, ce matin-là, après le départ de sa fille qu’elle avait hâté, et -la chambre remise en ordre comme tous les matins, elle frappa ses deux -coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc éprouva que son cœur -battait violemment. - - - - -V - - -La mère Trébuc n’avait pas dit à son mari que madame Loissel se -proposait de sonder monsieur Daix. Elle voulait réserver la surprise, au -cas de réussite. Mais le père Trébuc n’ignorait pas que madame Loissel, -qui avait eu tant de beau monde autour d’elle, leur faisait l’honneur de -juger que monsieur Daix, jeune homme plein de distinction, pouvait -épouser leur Mousseline, fille de concierges. Et le père Trébuc, flatté, -se serait mis en quatre pour madame Loissel, par gratitude. - -Flatté, le père Trébuc? Il était donc orgueilleux? Peut-être, mais -plutôt satisfait, satisfait comme un homme qui a travaillé -consciencieusement et dont on reconnaît à la fin les efforts. Son père à -lui n’était qu’un simple pêcheur de Portrieux, mort en sabots dans son -trou de Bretagne. Mais lui, fils de pêcheur était devenu, après maints -voyages aux colonies, un fonctionnaire de la capitale. Et sa fille à -lui, sa Mousseline, dactylographe chargée de la correspondance chez un -gros marchand de tissus de la rue Gaillon, qui ne l’eût prise pour une -demoiselle de Paris, comme les autres? Elle gagnait de bons mois; elle -était sérieuse et gentille; elle portait bien la toilette; et que -souhaiterait de plus un jeune homme qui cherche une femme? - -Tous les matins, en la regardant qui bondissait sur la plate-forme de -l’autobus, le père Trébuc était satisfait. Et il songeait que son père -et sa mère à lui auraient été satisfaits aussi et voire stupéfaits, -devant la petite-fille que sa femme et lui leur avaient donnée. Et il ne -glissait à l’orgueil que lorsqu’il songeait qu’une dame comme madame -Loissel pouvait concevoir pour Mousseline un mariage néanmoins plus beau -que ce qu’il osait quelquefois espérer. - ---Et pourquoi non? - -C’était la question perfide qu’il se posait. - -Il ne l’acceptait pourtant pas sans en discuter. Évidemment, il savait -que, depuis la guerre, les filles à marier étaient plus nombreuses que -les garçons, et que les garçons, recherchés à leur tour, n’avaient que -l’embarras du choix. Objection grave, car il est certain qu’en ces -temps de vie chère, les garçons choisissaient les filles qui amènent au -ménage autre chose que leur gentillesse. - -Alors le père Trébuc hésitait, doutait, se dépitait. - ---De mon temps... songeait-il. - -Et il soupirait sous l’épaisse verdure des arbres de son square, où il -marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi -bien planté. - -De son temps, on s’épousait d’abord par amour. Combien n’avait-il pas eu -de camarades qui ne s’étaient souciés que d’amour? Et lui-même, le père -Trébuc... - ---Laissons! se disait-il. Y a maldonne. Je m’occupe de ma fille. - -N’avait-elle pas de quoi plaire à ce Monsieur Daix? Ou désirait-il une -femme dans le genre de mademoiselle Lucienne Coupaud, qui devait se -marier le 28 avril avec un monsieur qu’on disait fort riche, et qui -venait la prendre tous les jours en taxi pour courir les dancinges, où -d’ailleurs il l’avait rencontrée? - ---Imbécile! pensait le père Trébuc. - -Puis, plutôt, il plaignait ce malheureux qui se jetait au-devant de -l’infortune. On ne lui avait donc pas dit que monsieur Coupaud, -locataire du troisième à droite, représentant de commerce si souvent -absent, avait découvert une nuit, en rentrant de Boulogne, un homme mort -dans le lit de madame Coupaud, et madame Coupaud et la petite Lucienne, -toutes deux en chemise, qui pleuraient d’angoisse au pied du lit? De -quoi madame Coupaud, saisie par la fièvre, était morte peu de temps -après, bien que ce n’eût pas été la première fois qu’un larron couchât -dans le lit conjugal. Et voilà qu’un gendre n’avait pas peur d’être, -comme le beau-père, cocu jusqu’à la gauche? - -Rien de tel à craindre pour celui qui épouserait Mousseline. Elle ne -courait pas les dancinges, elle. - ---Il ne manquerait plus que ça! pensait le père Trébuc, non sans qu’un -éclair de menace lui ouvrît brusquement les yeux. - -Mais il souriait aussitôt, comme à regret d’une si noire pensée. - ---Mousseline... - -Mousseline était une brave fille, ayant de qui tenir. Dans le quartier, -nul qui le niât. Le père Trébuc le savait, et que certains pères en -étaient jaloux, et il souriait. - - - - -VI - - -Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, avait -raison: le métier de concierge n’est pas drôle. - -A peine avait-elle frappé ses deux coups à la porte de madame Loissel, -la mère Trébuc, tout émue, s’arrêta: on l’appelait. - ---... dame la concierge! - -Elle ouvrit la fenêtre de la cour et, penchée: - ---Je descends, répondit-elle. - -Elle s’excusa auprès de madame Loissel, qui attendait sur le seuil de sa -chambre. - ---C’est le chauffeur de Monsieur Marsouet. Je reviens tout de suite, -Madame Loissel. Pardonnez-moi. - -Devant la loge, deux hommes guettaient l’arrivée de la concierge: le -chauffeur, et monsieur Marsouet, petit, gras, engoncé dans un lourd -raglan, le visage replet et glabre. - -La mère Trébuc salua monsieur Marsouet avec déférence. - ---Monsieur le Sénateur, pardonnez-moi, je... - ---Pas de mal, mère Trébuc, pas de mal, dit monsieur Marsouet. - -Il parlait en avalant ses phrases courtes, comme s’il n’avait le temps -de s’exprimer ni mieux, ni moins vite. - ---Besoin de vous, dit-il. - ---A votre disposition, Monsieur le Sénateur. - -Et elle s’effaçait pour laisser entrer monsieur Marsouet et son -chauffeur. - -Le chauffeur posa sur la table une petite caisse de bois. Monsieur -Marsouet se décoiffa. - ---Un ciseau, mère Trébuc, commandait-il. Un ciseau et un marteau, je -vous prie. - -D’un tiroir du buffet, la mère Trébuc ramena les outils l’un après -l’autre. Le chauffeur, s’en emparant, commença de faire sauter le -couvercle de la boîte. - ---Un plat, commanda derechef monsieur Marsouet. - -La mère Trébuc obéit. - -La caisse était pleine d’huîtres. La mère Trébuc regardait. - ---C’est du nanan, ça, hein! dit le sénateur. - -Et il se mit à compter lui-même les huîtres qu’il dressait sur le plat. - -La mère Trébuc ne disait rien. - -Le crâne de monsieur Marsouet, incliné, luisait, rose au milieu d’un -croissant de cheveux blancs coupés ras. - ---... quatorze, quinze... - -Le chauffeur sortit. - ---... vingt-deux, vingt-trois... Monsieur Baquier est chez lui? demanda -monsieur Marsouet. - ---Monsieur, Madame et Mademoiselle sont là-haut, oui, Monsieur le -Sénateur. - ---... trente, trente et un... La Choute a fait sa promenade? - ---Elle y est justement, Monsieur le Sénateur. - ---Bon, bon... Trente-cinq et trente-six... Voilà pour vous, mère Trébuc. - -Haussant le plat, il le tendit à la mère Trébuc. Elle remercia du mieux -qu’elle put, répétant les Monsieur-le-Sénateur avec complaisance. - ---Bon, dit le sénateur. Là-dessus, mère Trébuc, au revoir. Je grimpe. - -Et, la caisse d’huîtres désormais sans couvercle entre les mains, petit, -gras, sympathique, et de si peu ridicule, le sénateur se dirigea vers -l’escalier. Le chauffeur suivait, les bras chargés d’une poularde, -d’une langouste, et de trois ou quatre paquets ficelés, qu’il était allé -prendre dans la limousine arrêtée au bord du trottoir. - -La mère Trébuc rangea son plat d’huîtres dans le bas du buffet. - -Elle était accoutumée aux générosités du sénateur. Monsieur Marsouet ne -venait que bien rarement chez les Baquier sans prélever au passage, pour -les Trébuc, quelque chose des friandises qu’il apportait aux Baquier. Il -venait ainsi deux ou trois fois par semaine. Il montait, s’annonçait -pour le déjeuner, donnait ses ordres, s’en allait, parfois seul, parfois -accompagné de mademoiselle Baquier, qui était une grande et svelte femme -proche de la trentaine, puis reparaissait à midi et demi. - -Mademoiselle Baquier avait un collier de perles, un manteau de zibeline, -trois ou quatre robes et autant de chapeaux par saison, une cuisinière -et une femme de chambre. Elle demeurait avec ses parents. La mère -saluait des yeux le concierge. Le père, vieillard discret, était un -ancien sous-chef de bureau du Ministère de la Marine. Monsieur, madame -et mademoiselle Baquier vivaient de la pension de retraite de monsieur -Baquier. Monsieur Marsouet les aimait fort. Mais, comme mademoiselle -Baquier ressemblait de façon frappante à monsieur Baquier, on n’y avait -rien à redire, car monsieur Marsouet, sénateur et gendre d’un ministre, -avait deux fils, tous deux députés, qui ne venaient jamais rue Legendre. - -La mère Trébuc, dont l’admiration pour madame Loissel était profonde, et -qui ne se plaisait pas aux commérages, ne disait rien à personne des -Baquier, ni de monsieur le Sénateur, qui avait des libéralités -irrésistibles. - -Aussi, délivrée du sénateur, ne se perdit-elle pas en réflexions. Un -souci plus important la rappelait là-haut, au sixième, chez madame -Loissel, femme pauvre et digne. Elle y monta sans retard, par l’escalier -de service. - - - - -VII - - -Reprochera-t-on à la mère Trébuc la complaisance, ou l’indifférence si -l’on préfère, qu’elle montrait quant à la famille Baquier, alors qu’elle -n’avait que sévérité pour les bonnes du sixième étage, et, -particulièrement pour mademoiselle Jeanne, femme de chambre de ces -Baquier? Mais on perdrait de vue que la mère Trébuc était concierge à -Batignolles, dans le quartier de l’église Sainte-Marie, encore qu’il -soit un peu partout commun qu’on ait moins de faiblesse à l’égard de ses -inférieurs qu’à l’égard de ses supérieurs. Et la mère Trébuc n’était pas -un personnage d’exception. - -Ce quartier de l’église Sainte-Marie, à Batignolles, est provincial en -diable. Il n’a pas le pittoresque de certaines rues du vieux Paris, car -il n’est pas vieux, ni l’air de fièvre des quartiers populaires de -Grenelle ou de Montmartre où grouille tant de misère ardente, ni -davantage le calme attristant des larges avenues des quartiers riches. -Batignolles n’est ni riche ni pauvre, ou cache ses riches et ses -pauvres, qui semblent se rejoindre en une médiocrité uniforme. On -n’oserait pas s’y faire construire un hôtel, par pudeur; et on n’y a -jamais ouvert commerce d’arlequins. On y compte sans peine les -communistes et les royalistes: on y est en masse républicain modéré. On -y compte aussi les chapeaux de soie et les casquettes: le melon domine. -C’est un quartier de petits bourgeois, de petits rentiers, de petits -fonctionnaires; et la prostitution même ne s’y étale pas. Cela sent la -province, la ville d’importance moyenne. Ce n’est ni beau, ni laid. -Mais, les maisons n’y étant pas surpeuplées, tous les gens du quartier -se connaissent entre eux, ou à peu près, au moins de vue, se regardent, -souvent sans se saluer, se jugent à la mine, s’épient, se surveillent. -Ainsi le scandale y est-il très rare, puisque chacun ne s’évertue qu’à -l’éviter. - -Pareille à toutes les concierges des Batignolles, qui ne sont ni -arrogantes comme dans le XVIᵉ arrondissement, ni tracassières comme dans -le XIXᵉ, la mère Trébuc, née bretonne et devenue batignollaise, avait à -la fois les vertus et les défauts des Batignollais. L’air autour de -l’église Sainte-Marie est paisible. La mère Trébuc, qu’il séduisit parce -qu’il ne la violenta pas, n’avait pas eu de peine à s’y habituer. Tout -de suite le quartier des Batignolles lui était apparu comme le quartier -idéal. - -Quant au père Trébuc, qui avait roulé par le monde et qui de temps en -temps allait se promener au hasard à travers la capitale, il ne revenait -jamais chez lui, rue Legendre, sans se réjouir d’être gardien du square -des Batignolles plutôt que des Buttes-Chaumont ou du Parc Monceau. Ici, -parmi trop d’élégances et de richesse, la vie eût été trop difficile, -car il ne faut pas offrir à une enfant de pauvres, tout honnêtes qu’ils -sont, le spectacle du luxe inaccessible. Et là, aux Buttes-Chaumont, par -exemple: - ---C’est trop populaire, disait le père Trébuc. Il y a de la promiscuité. - -A Batignolles au contraire tout était pour le mieux. Mousseline, -fillette grandissant sous les yeux de son père dans un jardin salubre, -ne pouvait que subir sans gêne la direction de ses parents. Les parents -furent récompensés. Mousseline à vingt ans était une jeune fille -modeste, avenante, gaie, habile à se chiffonner une robe, sachant faire -la cuisine, instruite au surplus, car elle avait son certificat -d’études, et elle était dactylographe, gagnant de bons mois, comme -disait son père, ce qui lui permettait d’aider ses parents. Ponctuelle -avec cela, elle rentrait à heure fixe de son bureau. - ---Un brin paresseuse au réveil pourtant, objectait la mère Trébuc, quand -elle et le père Trébuc discutaient à voix basse de ce mariage que madame -Loissel croyait possible. - ---Hé! répondait le père. Faut bien qu’elle ait un défaut: elle serait -trop parfaite. En tout cas, la Maman, tu ne diras pas qu’elle n’est pas -docile, ta fille? - ---Ça, c’est vrai, avouait la mère Trébuc. - -Et il lui revenait à point que Mousseline s’était résignée à ne pas se -couper les cheveux à la Jeanne d’Arc, quand toutes les filles se les -coupaient ainsi. - ---Avoue que j’avais raison, disait le père Trébuc: ça fait mauvais -genre. - -Depuis que sa fille était une jeune fille, tout tenait pour lui dans ces -quatre mots: - ---Ça fait mauvais genre. - - - - -VIII - - ---Qu’est-ce qu’y a qui ne va pas, la Maman? dit le père Trébuc en -dégrafant son ceinturon. - ---Qu’est-ce que tu veux qu’y ait? - ---Tu as l’air toute drôle. - ---Toute drôle? Je n’ai rien du tout. - ---Je croyais. - ---Je te dis que j’ai rien. C’est de la fatigue et de la vieillerie, mon -pauvre Ernest. Avec ces premières chaleurs, ça me tue de faire les -escaliers comme je les fais. - ---C’est vrai qu’on vieillit, dit-il. - -Et il ne dit plus rien. Lui, pendant cette belle journée d’avril, il -s’était senti tout content, dehors, tantôt au soleil et tantôt à -l’ombre, dans son square plein de cris d’enfants. - ---La Fille n’est pas rentrée? - ---Pas encore. Tiens, ouvre le buffet, et travaille. - ---Des huîtres! Où est le couteau? - ---Dans le tiroir, à sa place. - -Le père Trébuc n’insista pas. Puisque sa femme lui répondait sur ce ton -et demeurait devant le fourneau sans se déranger, il ne se trompait pas, -elle avait quelque chose. Il ne demanda pas si ces huîtres venaient de -monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier. Il les ouvrit en silence. - ---Rien pour moi, Madame Trébuc? lança une voix jeune par la porte -brutalement heurtée et poussée. - ---Si, si. Y a des lettres. - -La mère Trébuc, s’essuyant les mains à son tablier bleu, accourait du -fond de la loge. - ---Y a aussi des imprimés, dit-elle. - -Et elle remit son courrier à mademoiselle Baudetrot, locataire du -troisième à gauche, qui était sage-femme et partait le matin, avant -l’arrivée du facteur, pour la maison de santé où elle exerçait. - -Mademoiselle Baudetrot regardait ses enveloppes. - ---Dites, Madame, fit la mère Trébuc, y a Monsieur Daix qui n’est pas -bien. - ---Ah! exclamèrent ensemble le père Trébuc et la sage-femme. - ---Paraît qu’il a pris froid dans l’autobus, rapport à une fenêtre -ouverte. Alors il tousse et il a de la fièvre. - ---Tu l’as vu? demanda le père Trébuc. - ---C’est madame Loissel qui me l’a dit. Elle dit comme ça que ça doit -être la grippe. - ---Je verrai, décida la sage-femme. Avec ces anciens combattants, le -moindre rhume peut devenir mortel. Il suffit qu’ils aient été gazés, et -c’est le cas de Monsieur Daix, je crois. - ---C’est un bien brave Monsieur, dit la mère Trébuc. - ---Je verrai ça, répéta la sage-femme. Merci de m’avoir prévenue, Madame -Trébuc. - ---Pas de quoi, Madame. C’est moi qui vous remercie. - ---De rien, de rien. - -Mademoiselle Baudetrot fit claquer la porte en s’en allant: elle avait -des gestes brusques. - -Mais le père Trébuc n’eut pas le loisir d’interroger sa femme. Une auto -stoppait devant la maison. - ---Monsieur Marsouet, dit-il. - -Mademoiselle Baquier passa rapidement sans tourner la tête, tandis que -le sénateur, qui la suivait, soulevait son chapeau vers la concierge -aperçue. - -Au même moment l’auto démarrait, et Mousseline poussait à son tour, mais -sans brusquerie, elle, la porte de la loge. - ---Bonjour, Papa! Bonjour, Maman! - -Et des baisers, et tout de suite de la joie. - ---Des huîtres! Veine alors! C’est le père Marsouet? - ---Mousseline! gronda la mère Trébuc. - ---En voilà des façons! ajouta le père. En voilà un genre! - -Mousseline se mordit les lèvres. - ---Tu sais bien qu’à cette heure-ci nous ne sommes pas chez nous! reprit -le père Trébuc. Tu sais bien que tout le monde rentre à cette heure-ci! - ---Le ferai plus, affirma Mousseline d’un air penaud et puéril. - -Et elle regardait vers la porte, comme si elle craignait d’y voir -apparaître un importun. - -Quelqu’un passa, en effet, qui souleva son feutre, un jeune homme, le -petit locataire du quatrième à gauche, monsieur Jaulet, musicien, sa -boîte à violon sous le bras. - -Mousseline cessa de regarder vers la porte. - ---Monsieur Daix est malade, commença la mère Trébuc. - ---Ah! fit Mousseline, sans plus. - -Puis: - ---Si j’avais su qu’on mangerait des huîtres, j’aurais rapporté un -citron. J’en ai vu, plein une voiture, à quatre sous, devant la mairie. - ---Je les aime mieux nature, dit le père Trébuc. - ---Moi non, dit Mousseline. - - - - -IX - - -Mousseline reprenait son travail à deux heures. Mais, l’après-midi, le -père Trébuc n’assistait pas à son départ. Il y avait trop de gens à la -station des autobus, et le père Trébuc estimait qu’il n’est sans doute -pas très convenable que même un père embrasse sa fille devant tant de -curieux, comme si elle s’embarquait pour la Chine. - ---Le monde est si bête! pensait-il. - -Et il ajoutait quelquefois: - ---Et si méchant! - -Le matin au contraire, après ce long arrêt et cette absence que la nuit -marque entre un jour et le suivant, il est naturel qu’une fille embrasse -son père avant de se rendre à son bureau. Le père n’a-t-il pas besoin de -constater que sa fille est bien telle au réveil qu’elle était en se -couchant? Et davantage peut-être n’a-t-il pas besoin d’admirer que cette -fraîche et tendre jeune fille qui s’en va, soit sa fille? Le matin, les -gens et le monde pouvaient faire toutes les réflexions qu’il leur -plairait: le contentement du père Trébuc éclipsait son habituel souci -des convenances. - -Au reste, l’après-midi, le service du père Trébuc exigeait une attention -plus grande. Le square était envahi par les enfants, et un bon gardien -doit s’imposer une vigilance sérieuse. - -Oh! les enfants ne sont pas si terribles que l’imaginent ceux qui n’en -ont pas. Quand ils arrachent une fleur d’un massif ou quand ils -piétinent un gazon, ils ne le font que tacitement autorisés, sinon -poussés, par leurs parents. Dans un square, un gardien doit, plutôt que -les gosses, surveiller mères, gouvernantes et nourrices, et bref les -femmes, mais plus encore les hommes. Il n’est guère de jardin public, en -effet, où l’on ne trouve sur un banc un couple d’amoureux, et il n’est -guère d’amoureux qui n’oublient sur leur banc qu’ils ne sont pas seuls -dans un paradis désert. C’est au gardien de les rappeler à la pudeur, à -cause des enfants. - ---Faut ouvrir l’œil, disait le père Trébuc. - -Et il ouvrait le sien avec d’autant plus de zèle qu’il savait, pour les -avoir trompés lui-même, à Brest par exemple, et à Rochefort, comment les -amoureux trompent les gardiens de square. Et puis sa Mousseline à lui -avait grandi dans ce square des Batignolles: à la protéger, le père -Trébuc était devenu le protecteur de tous les enfants. Les amoureux ne -se risquaient pas deux fois dans son square. Ou, connaissant le gardien, -ils s’écartaient l’un de l’autre sur leur banc, dès qu’ils apercevaient -de loin le père Trébuc qui marchait lentement vers eux, les mains -derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté. - -Ce jour-là néanmoins, le père Trébuc ne se sentait pas enclin à une -rigueur excessive. - -La mère Trébuc l’avait un peu assombri, avec les mauvaises nouvelles -qu’elle rapportait de ce pauvre monsieur Daix, un si brave garçon. - ---Vois-tu qu’il meure? se disait-il. Adieu le mariage! Y aurait -maldonne. - -Il ne songeait pas que rien jusqu’alors n’avait été plus problématique, -même à ses yeux, que ce mariage. Il n’y songeait plus, parce que, malgré -ses premiers doutes, il considérait que les plus fortes chances -s’éloignaient. En se représentant que monsieur Daix pût mourir, il -comprenait qu’un beau rêve était en péril. - -Le père Trébuc, dans les allées de son square envahi par les enfants, -regardait droit devant lui, au-delà de ce petit peuple dont il était le -protecteur, au-delà de ce printemps déjà tiède, vers l’avenir de sa -pauvre Mousseline. - -Un enfant qui courait faillit tomber sur lui. Le père Trébuc tendit les -bras. L’enfant leva la tête, et, revenu de sa peur: - ---Pardon, grand-père! dit-il. - -Grand-père. Oui. Quelques gamins le nommaient grand-père. Il ne s’en -fâchait jamais, il ne le remarquait peut-être pas. Pour la première -fois, il entendit qu’un enfant le nommait grand-père. - -Mais l’enfant fuyait. - -Le père Trébuc, debout au milieu de l’allée, les mains à demi-tendues en -avant, demeura interdit. - ---Grand-père! - -L’enfant avait disparu. - - - - -X - - -Le même jour, vers quatre heures, madame Loissel, avant de sortir, -s’était arrêtée devant la loge de la mère Trébuc. - -Elle avait des nouvelles du malade. Il était calme, il reposait. -Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui savait soigner les hommes, -ayant été pendant quatre ans infirmière sur le front, espérait que la -grippe serait bénigne. - -Sa femme de ménage ne devant revenir qu’à sept heures, monsieur Daix -priait la mère Trébuc de lui acheter l’_Intransigeant_, et de le lui -monter, dès que les journaux du soir arriveraient dans le quartier. - ---Surtout, m’a-t-il dit, que Madame Trébuc prenne la troisième édition. - ---Je ne l’aurai pas avant six heures. - ---Eh bien! à six heures. - -La mère Trébuc semblait contrite de ne pas pouvoir monter tout à -l’instant son journal à ce pauvre monsieur Daix. - ---Voici sa clef, ajouta madame Loissel. Il vous prie de sonner trois -fois et d’entrer: il comprendra que c’est vous, avec _l’Intransigeant_. - ---Il pense à tout! dit la mère Trébuc, pleine d’admiration. - ---Preuve qu’il n’est pas trop gravement malade. - ---Ça, c’est vrai. Quand on a la fièvre... - -Elle s’interrompit. Une auto venait de stopper devant la maison, et une -trompe lançait des appels. - -La mère Trébuc n’eut pas besoin de se déranger. - ---Le fiancé de Mademoiselle Coupaud, annonça-t-elle, non sans un léger -dédain à peine perceptible pour quelqu’un qui ne la connût pas. - -Tous les jours, vers quatre heures, il appelait ainsi sa fiancée, qui -l’attendait. - ---Jolie façon d’appeler! observa madame Loissel. Les jeunes gens -d’aujourd’hui sont d’une insolence, en vérité! - ---Que voulez-vous? dit la mère Trébuc. Les hommes sont comme sont les -femmes. Mademoiselle Coupaud n’a qu’à ne pas lui répondre, il montera -bien jusqu’au troisième pour la chercher, allez! - ---Peut-être, Madame Trébuc. Il s’en fatiguerait peut-être. S’il a choisi -Mademoiselle Coupaud, elle a raison de ne pas le perdre; elle est -intelligente, cette petite. - -Les appels de la trompe continuaient. - ---Vous pouvez être tranquille que, pour pas le perdre, elle fera tout ce -qu’il voudra, allez, Madame Loissel, et autre chose aussi, allez. Du -moment qu’il est riche... - ---Ah! l’argent! exclama sans aigreur madame Loissel. - -Elles se turent. Elles avaient entendu s’ouvrir, puis se fermer, la -porte de l’escalier. - -Une femme passa devant la loge en courant. - -Presque aussitôt, dehors, la portière du taxi claquait, et la voiture -démarrait. - ---En voilà jusqu’à sept heures à danser, dit la mère Trébuc. - ---Cette jeunesse est sans pitié, murmura madame Loissel. Il faut qu’elle -n’ait pas de cœur pour s’amuser ainsi après une guerre pareille. Nous -avons perdu quinze cent mille hommes, Madame Trébuc, quinze cent mille -hommes jeunes, bien portants, bien solides, parce qu’on prenait les plus -beaux pour les tuer, et il y en a qui dansent! - ---Et tant de misère, Madame Loissel! - -Mais madame Loissel refusait de se plaindre. Comme si l’allusion de la -mère Trébuc lui échappait, elle répliqua, dure: - ---Ces vainqueurs-là, Madame Trébuc, ils méritaient d’être vaincus. - -La mère Trébuc ne répondit pas. Les yeux de madame Loissel se -mouillaient. - ---Laissons! dit-elle courageusement. - -Puis, changeant de ton: - ---Savez-vous ce que vous devriez faire, Madame Trébuc? - ---Quoi donc, Madame Loissel? - ---Il y a là-haut un brave garçon, qui ne vivra peut-être pas bien vieux. -Il y a ici une brave petite fille, qui a eu de la vertu, à ne pas se -perdre au milieu de tous ces énergumènes. Voulez-vous un conseil? - -La mère Trébuc était anxieuse. - ---Au lieu de monter son _Intransigeant_ à ce garçon, tout à l’heure, -votre fille sera rentrée assez tôt? envoyez-le lui par votre fille. - ---Oh! s’écria la mère Trébuc. - -Elle était effarée. - ---Quel mal y aurait-il? Ils ne se sont peut-être jamais parlé: -l’occasion est à saisir, poursuivit madame Loissel. - ---Ça, je suis sûre qu’ils ne se sont jamais parlé. Ma fille ne se -permettrait pas... - ---Vous le lui permettrez. - ---Je ne peux pas, Madame Loissel, je ne peux pas. Non, vraiment. Si mon -mari le savait... - ---Ne le lui dites pas. - ---Non, non, Madame Loissel, je vous jure. Il le saurait. Je ne peux pas, -ça ne serait pas convenable. - ---Vous avez tort, Madame Trébuc. - -Mais la mère Trébuc hochait la tête, tandis que madame Loissel, -affirmant, de la tête aussi, que la mère Trébuc avait tort, s’en allait -enfin, sans un mot de plus. - - - - -XI - - -L’après-midi, au milieu de la nombreuse marmaille de son square, le père -Trébuc n’avait guère le temps de s’abandonner à des pensées suivies. -Trop d’incidents sollicitaient sa présence, tantôt à gauche, tantôt à -droite, ici, là-bas, ici de nouveau, puis plus loin. Tantôt il revoyait, -après maladie, une mère qui poussait deux jumeaux dans la même voiture, -et il s’intéressait poliment aux explications qu’on lui fournissait. -Tantôt il morigénait une nourrice qui, toute à la lecture du _Petit -Parisien_ ou du _Moniteur du Puy-de-Dôme_, ne remarquait pas que son -nourrisson, le cul à terre à dix mètres d’elle, suçait des cailloux. Ou -bien il ramassait un morceau de papier graisseux. Ailleurs, il essayait -de tirer les vers du nez à un individu qui lui semblait suspect. - ---Faut ouvrir l’œil! disait-il. Sans ça, maldonne. Il y a des saligauds -qui ne respectent rien. - -Avec tant de soucis, le père Trébuc ne pouvait pas tourner sans cesse -dans sa tête l’idée du bonheur menacé de sa Mousseline. Quand il la -ressassait, il y ajoutait quelque espoir ou quelque crainte dont l’effet -détruisait toutes ses réflexions précédentes. - ---Au fond, se dit-il, après avoir contemplé la ronde joyeuse de quatre -fillettes qui s’instruisaient à planter des choux de manières étranges -mais en chantant, au fond rien ne prouve que Monsieur Daix soit en -danger. Il en a vu de plus dures. Tout manchot qu’il est, ce pauvre -garçon, il est plus solide qu’on ne pense. - ---Bonjour, père Trébuc! - -C’était une gamine d’environ trois ans qui tranchait l’optimisme -naissant du père Trébuc. - -Il se baissa, lui tapota la joue. - ---Bonjour, Gigi. - -Et il se releva, cherchant des yeux la maman de Ginette. - -Sur un banc, à quelques pas, assis les cuisses écartées, le buste penché -en avant, les coudes aux genoux et les mains pendantes, un homme d’une -trentaine d’années, modestement vêtu, regardait la scène. - ---Où est ta Maman? demanda le père Trébuc. - ---L’est pas là, répondit la gamine. - ---Monsieur! fit l’homme du banc. - -Le père Trébuc s’approcha, salua. - ---Va jouer, dit l’homme à la gamine qui s’approchait aussi. - -Puis, au père Trébuc à mi-voix: - ---Il ne faut pas lui parler de sa mère, Monsieur. - -Le père Trébuc attendait. - ---Elle est partie, dit l’homme, d’une voix blanche. - -Il hésitait. Il ajouta: - ---Vous comprenez, il vaut mieux que la petite ignore. - -Le père Trébuc ne trouvait rien à dire. Il demanda: - ---Vous êtes le père sans doute? - ---Oui, dit l’autre. Comme c’est aujourd’hui mon jour de repos, j’ai mené -la petite au jardin. Les autres jours, je l’ai mise à la crèche. -Heureusement, elle est sage. Elle croit que sa mère est allée à la -campagne, chez mes parents. - -Il donnait ces détails d’une voix plus ferme. - ---Y a des malheurs partout, dit le père Trébuc, qui était fort -embarrassé. - ---Elle avait des idées de grandeur, continua l’homme. Tant que la gosse -n’était pas née, ça marchait encore à peu près. Pour gagner plus, je -faisais des écritures, le soir, à la maison, pendant qu’elle dormait. -Seulement, depuis la naissance de la petite, ça ne suffisait plus. Ça -coûte cher, un enfant, aujourd’hui. Il faut se restreindre sur le reste. -Et puis, il fallait promener la gosse. Nous ne pouvions pas payer une -bonne. Alors, elle est partie. - -Le buste penché en avant, coudes aux genoux, mains pendantes et tête -basse, il avait achevé de conter sa misère. De plus en plus embarrassé, -le père Trébuc lui serra l’épaule amicalement. - ---Courage! dit-il. Vous avez la gosse, c’est une chance. - ---Oui, oui, répondit l’homme, sans enthousiasme. - ---Allons, au revoir! conclut le père Trébuc. Je vous laisse. Le service, -vous comprenez? Courage! - -Et il s’éloigna de cet homme qu’il ne savait pas consoler. - -Le père Trébuc pensait à sa Mousseline. - ---Celle-là, se dit-il, je suis bien tranquille, et son mari pourra tout -de même être bien tranquille: elle ne partira pas. C’est sa mère -crachée, et de la fidélité bon teint, et du cœur. Rien de ces mijaurées -qui en veulent plus qu’elles ne peuvent. - -Encore une fois, le père Trébuc se félicitait d’avoir élevé sa fille -comme il l’avait élevée. Et, sans le souci de monsieur Daix malade, il -se serait estimé pleinement satisfait. - - - - -XII - - -A six heures, la mère Trébuc avait l’_Intransigeant_ de monsieur Daix -dans la loge. Mais elle ne le monta pas. - -Elle avait réfléchi, longuement réfléchi. Une seule excuse la soutenait: - ---Puisque Madame Loissel dit que je peux le faire, je peux le faire. - -Mais elle résistait, à cause du père Trébuc, à qui jamais elle n’avait -su rien cacher, ou presque rien. Et il s’agissait d’une démarche trop -grave pour que la mère Trébuc ne se dépêchât pas de tout avouer à son -mari. - -Elle aurait pu d’abord aller le consulter. De la rue Legendre au square -des Batignolles, il n’y a pas si loin: cinquante mètres de rue Boursault -à parcourir, pas davantage. Seulement, le père Trébuc défendait que sa -femme allât le distraire de son service, sous quelque prétexte que ce -fût. - ---Service, service, disait-il. - -Vieux soldat, il ne plaisantait pas là-dessus. - -D’autre part, la mère Trébuc hésitait encore quand elle eut enfin -l’_Intransigeant_, de la troisième édition, dans sa loge. Monsieur Daix -avait en effet demandé à madame Loissel qu’on lui montât le journal dès -qu’on l’aurait reçu. Et la mère Trébuc se disait que Mousseline, sortant -à six heures de son bureau, ne rentrerait pas à la maison avant six -heures et quart. - -La mère Trébuc n’était pas contente. Elle n’osait pas descendre jusqu’au -fond de sa pensée. Elle se disait que Mousseline ne rentrerait pas à la -maison avant six heures et quart, mais elle savait que Mousseline ne -rentrait pas une fois sur dix avant la demie. A la sortie des bureaux et -des magasins, les autobus passent toujours complets, et une fille a beau -être sérieuse comme Mousseline et ne pas flâner en chemin, il ne dépend -pas d’elle qu’un autobus passe qui ne soit pas complet. - ---Six heures et demie! - -Monsieur Daix, là-haut, dans sa chambre, avec sa fièvre, n’accuserait-il -pas de négligence la mère Trébuc? - -A six heures un quart, la mère Trébuc eut envie de monter. Mais -l’occasion, que madame Loissel conseillait de saisir, elle qui était -femme de bon conseil, ayant eu un grand train et de la fortune, -l’occasion se représenterait-elle? - ---Si à vingt elle n’est pas rentrée, se dit la mère Trébuc pour -concilier ses hésitations, je monte. - -Comme elle en décidait ainsi, une auto s’arrêta devant la maison. - -La mère Trébuc dressa l’oreille. - -Mousseline parut derrière la porte vitrée de la loge. Elle parlait à -quelqu’un, à une femme élégante, plus grande qu’elle, qui gagnait la -porte de l’escalier. - ---Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc. - ---C’est Mademoiselle Baquier qui m’a ramenée dans sa voiture. Je venais -d’arracher mon numéro au bec de gaz pour l’autobus, j’entends qu’on -m’appelle: c’était elle qui passait, elle m’a prise. - ---Je n’aime pas beaucoup ça, répliqua la mère Trébuc. - ---Elle était seule, dit Mousseline. - ---Et puis d’abord ce n’est pas SA voiture, c’est la voiture de Monsieur -Marsouet. - -La mère Trébuc parlait sec. - -Au moment de mettre son projet à exécution, comprenait-elle, par -l’imprudence de Mousseline, qu’elle allait en faire une autre, peut-être -pire? Ou si elle se gourmandait, en gourmandant Mousseline? - -La mère Trébuc semblait fort mécontente. - ---Quelle affaire! dit Mousseline. Pour une fois que je m’offre une -promenade dans la limousine d’un sénateur! - -La mère Trébuc se radoucit. - ---Justement, dit-elle. Les limousines des sénateurs, ça n’est pas fait -pour toi. - ---Oh! tu sais, Maman, il y en a de plus moches que moi, qui ont des -limousines de ministres, avec une cocarde à la casquette du chauffeur. - -Elle riait, Mousseline, afin d’apaiser sa mère. - ---Tiens, embrasse-moi, ça vaudra mieux! ajouta-t-elle en l’enlaçant de -ses bras. - -Tactique irrésistible. Deux baisers. Deux sourires. La paix était -signée. - -Mousseline ôta son chapeau. - ---Ah! mon Dieu! s’écria la mère Trébuc. - ---Quoi donc? - ---Voilà que j’oubliais, avec tes histoires de limousine! Remets ton -chapeau. Non, reste comme ça. - ---Tu me fais peur. - -Mousseline souriait, amusée. - -La mère Trébuc lui tendit d’une main _l’Intransigeant_ et de l’autre une -clef. - ---Prends ça, et ça. Tu vas me rendre un service. Toi, tu es jeune, tu -peux monter cinq étages sans fatigue. - -Mousseline s’amusait fort. - ---Tu vas monter chez Monsieur Daix. Tu sais? Il a la grippe. Tu sonneras -trois coups. Tu entends? Trois. - ---Trois, oui, Maman. - ---Tu ouvriras, tu entreras... - ---Et je lui donnerai _l’Intran_? - ---Voilà. - -La mère Trébuc respirait. - ---Tu lui diras comme ça que je n’ai pas pu avoir le journal plus tôt, la -troisième édition n’était pas arrivée. - ---Bon. - ---Attends. Et puis, tu lui demanderas de ses nouvelles, comment il se -sent, si ça va mieux, s’il a besoin de quelque chose. - ---Bon. Après? - ---Monte vite. Il m’attend depuis six heures. - - - - -XIII - - -A aucun moment peut-être la mère Trébuc n’avait soupçonné l’importance -de son acte comme elle la comprit, sitôt que Mousseline eut quitté la -loge en fredonnant que dans la vie il ne faut pas s’en faire, chanson à -la mode de 1923. - -Qu’est-ce que signifiait ce sourire de Mousseline? Se doutait-elle que -sa mère tramât quelque chose? La mère Trébuc s’était-elle montrée si -maladroite? Ou Mousseline souriait-elle parce qu’elle pesait, elle -aussi, dans sa pensée, l’inconvenance que sa mère lui faisait commettre, -après lui avoir reproché d’en avoir commis une autre? - ---Ça ne se compare pas, estimait à part soi la mère Trébuc, afin de -s’absoudre. - -Les parents en effet savent mieux que les enfants ce qui est convenable -et ce qui ne l’est pas; sans compter qu’ils ont des raisons pour agir -comme ils agissent, tandis que les enfants agissent toujours au hasard. -Si la mère Trébuc avait eu à sa disposition un vocabulaire moins -restreint, elle eût dit que les enfants agissent inconsidérément. Et -quoi de plus inconsidéré, pour une fille honnête, que de s’afficher dans -la limousine d’un sénateur marié, à côté d’une femme ou d’une fille qui -n’est ni la femme ni la fille, mais ce que tout le quartier connaissait, -de ce sénateur? - -La réputation de Mousseline était intacte dans le quartier. Jamais rien -de déplaisant ne revenait aux oreilles du père et de la mère Trébuc. Ils -en tiraient de la fierté, sans ostentation néanmoins, car il n’est pas -charitable d’écraser un chacun de la supériorité qu’on peut avoir. - ---Tant pis pour les aveugles! disait le père Trébuc. On a sa conscience -pour soi. - -Mais le père et la mère Trébuc, sans crainte de se contredire, -prétendaient qu’il ne suffit pas d’avoir sa conscience pour soi, et -qu’il est bon de garder sa réputation intacte en ne prêtant pas à jaser, -surtout dans Batignolles, et surtout quand la concierge de la maison -voisine, qui observe tous vos faits et gestes, est une chipie du genre -de la mère Chateplue. - -La mère Trébuc, qui surveillait son langage et ne se risquait jamais à -porter devant des étrangers un jugement quelconque sur quiconque, car -«les affaires d’autrui...», commençait-elle, et elle n’achevait pas, la -mère Trébuc sortait de sa réserve pour la mère Chateplue. - ---Elle en ferait des gorges chaudes, cette chipie, se disait-elle en -songeant que la voisine aurait pu voir Mousseline à côté de mademoiselle -Baquier dans la voiture de monsieur Marsouet. - -Car la fille de cette chipie avait mal tourné. Un ménage s’était désuni -à cause d’elle, et une femme, abandonnée avec deux gosses, avait joué du -revolver. D’où scandale, procès en cour d’assises, acquittement de -l’épouse trahie, des histoires enfin, qui avaient longtemps occupé tout -le quartier, et d’autres histoires que l’on ignorait depuis le départ de -la fille de cette chipie. D’où encore réprobation de tout le quartier -sur la chipie de mère Chateplue, grosse matrone aux mamelles flasques, -toujours fourrée chez le marchand de vins d’en face à se piquer le nez -et à déblatérer de Pierre et de Paul, pour se venger du mépris où on la -tenait. - ---Il ne manquerait plus qu’elle l’ait remarqué! se disait la mère -Trébuc, inquiète. - -La mère Trébuc se dérobait ainsi à son inquiétude véritable. - -Son supplice pourtant ne dura guère. - ---Te voilà? dit-elle soudain à Mousseline qui descendait. - -Elle avait failli ajouter: - ---Déjà? - -Elle ajouta seulement: - ---Il va mieux? - ---Je ne sais pas, répondit Mousseline. - ---Comment! Tu ne sais pas? - ---Non, je ne sais pas. - ---Tu ne l’as pas vu? - ---Si, je l’ai vu. - ---Alors? Tu ne lui as pas demandé de ses nouvelles? Il ne t’a rien dit? - ---Non. - ---Ça, c’est raide, par exemple. - -Mousseline éclata de rire. - ---Mais non, Maman, ça n’est pas raide. Il ne pouvait rien me dire, et je -ne pouvais rien lui demander, puisqu’il dormait! - ---Il dormait? - ---Dame oui, j’ai sonné les trois coups, je suis entrée, j’ai crié: «Vous -dérangez pas, Monsieur Daix, c’est votre _Intran_.» Je vais à sa -chambre, je toque à la porte qui était ouverte. Pas de réponse. Je -regarde. Il dormait. - ---Ça, par exemple! - ---Je l’ai pas réveillé, tu penses. Je lui ai posé son journal sur la -table de nuit, et je me suis barrée tout doucement. - ---Tu as bien fait, dit la mère Trébuc, qui semblait contrariée. - - - - -XIV - - -Le père Trébuc était homme d’habitudes. Tous les soirs, son service -terminé, il se rendait au petit café qui est à l’angle de la rue -Legendre et de la rue Boursault. Il entrait, levait la main vers son -képi, saluait de quelques mots la patronne qui débitait cigarettes et -tabac près de la porte, saluait plus familièrement le patron, lequel, en -hiver comme en été, n’avait jamais de veste, puis gagnait le fond de la -salle, à droite, et s’asseyait à la première place disponible. - -La servante, même si elle était nouvelle, n’avait pas à lui demander ce -que ça serait. Le patron lui envoyait un vermout-cassis. - ---Bonsoir, père Trébuc! - ---Bonsoir, tout le monde! - -Le père Trébuc retrouvait là quelques amis, presque toujours les mêmes: -Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet, Deraque. Tel ou tel -autre était quelquefois absent. Le père Trébuc, jamais. Et il n’arrivait -jamais en retard. - ---La Marsouille est la Marsouille, disait-il. - -Et, de son geste familier, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, il -touchait les trois médailles qui paraient sa tunique, cependant que, si -on le taquinait à ce sujet, il clouait le bec aux railleurs en -répondant: - ---Causez, causez! Vous n’avez pas connu votre Gallieni, tas de -Parisiens, quand il était colonel. - -Lui l’avait connu colonel, à Madagascar. Mais, depuis 1914, il ne se -lançait plus dans ses souvenirs où défilaient jadis pêle-mêle les Hovas, -la canne à sucre, le caoutchouc, le général Duchêne et la reine -Ranavalo. - ---Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule. - -Il n’était pas si vieille barbe qu’un client de passage eût pu le -croire, à surprendre de pareilles scènes. Ceux qui le fréquentaient ne -l’ignoraient pas. Mais ils ignoraient que, si le père Trébuc, dans ce -petit café où il venait tous les soirs, semblait se départir un peu de -son quant-à-soi de la journée, il n’y venait pas pour le seul plaisir de -boire un vermout-cassis et de faire une manille. Il y venait surtout -parce qu’il était heureux au jeu. De quoi naturellement on le taquinait -aussi. Il laissait dire, et emportait son gain, parfois léger, parfois -rondelet, du moins pour lui, car tout est relatif; et il souriait parce -que, rentré à la maison, il avait la joie quasi quotidienne de constater -que le magot de ses économies grossissait peu à peu. Or ces économies, -le père Trébuc les destinait en secret à sa fille, on n’en doute pas, -pour le jour de son mariage. Et elles dépassaient deux mille francs. - ---Je coupe, et atout! annonçait triomphalement le père Trébuc. - -Mais ce jour-là, après une après-midi de soucis et de pensées tristes, -le père Trébuc annonçait moins haut son jeu. Il y était cependant aussi -attentif qu’à l’accoutumée. Et, comme les autres soirs, il ne prêtait -qu’une oreille indifférente aux propos poissards que débagoulait, debout -devant le comptoir, la mère Chateplue, la grosse matrone aux mamelles -flasques, celle que la mère Trébuc avait une fois pour toutes baptisée -chipie. - -Le verre en main, elle avait beau déclarer à la cantonnade: - ---Y en a qui se font trimbaler dans des autos de sénateurs, et y en a -d’autres pendant ce temps-là qui se les roulent. Et puis ça crâne. -C’est du joli! Moi, je demande rien à personne. Alors, qu’on me foute la -paix, hein! - -Le père Trébuc ne l’écoutait pas plus que si elle eût chanté l’_Agnus -Dei_ ou la _Marseillaise_. La chipie en fut pour ses frais, et elle s’en -alla, comme elle était venue, sans qu’on daignât la remarquer. - -La partie s’acheva dans le calme habituel. - -Les bonsoir et les bon appétit distribués à droite et à gauche, le père -Trébuc, se redressant parce qu’il était en uniforme, serra la main du -patron, salua de quelques mots la patronne qui comptait des timbres, -sortit, traversa la rue Legendre en biais, et fut à sa porte. - -Il n’était pas mécontent: il avait gagné huit francs cinquante. - ---Bonsoir, Papa. - ---Bonsoir, la Fille. Ça va, la Maman? - ---Ça va. - -Heureux de se retrouver enfin pour de longues heures chez lui avec sa -femme et sa fille, le père Trébuc dégrafait son ceinturon et humait le -parfum de cuisine qui montait du réchaud à gaz surveillé par la mère -Trébuc. - ---Hum! fit-il. Ça sent bon. Et Monsieur Daix? Quelles nouvelles? - - - - -XV - - -Comme la soupe n’était pas tout à fait prête, Mousseline dit: - ---Je vais voir mon petit galurin, Maman. - ---Mets ton fichu, répondit la mère Trébuc. Avec ce courant d’air qu’il y -a sur le pont, il ne fait pas encore assez chaud pour sortir sans rien. - -Obéissante, Mousseline mit son fichu. - -La mère Trébuc expliqua que la Fille allait examiner, pour s’en agencer -un semblable, un chapeau, que la modiste du Pont Legendre exposait -depuis deux jours et qui avait attiré les regards de Mousseline. - ---Comment qu’il est? demanda le père Trébuc, car il s’intéressait à la -toilette de sa fille. - ---Paraît que c’est une cloche. - -La mère Trébuc résumait. Mousseline avait dit: - ---Un amour de cloche avec beaucoup de coiffant et un ruban mode, large -comme ça, plissé dans le travers. - -Le père Trébuc répondit simplement: - ---C’est toi qui lui offres? - ---Je lui offre, je lui offre, pardon! Je lui paye la forme. - ---Je lui payerai le ruban, dit le père Trébuc. C’est après-demain son -anniversaire, tu sais. - ---Je le sais. Faut pas lui dire. - ---Oh! elle est pas plus bête que toi, sauf respect, va, la Maman. Et tu -peux être sûre qu’elle s’attend à une surprise. - ---Tiens! pour ses vingt ans! A sa place, je serais comme elle. - ---Tu l’as entendue, avec son air de ne pas en avoir? «Maman, je vais -voir mon petit galurin.» Laisse-moi rire, la Maman! Si nous ne -comprenons pas qu’elle a envie de ce petit galurin pour son -anniversaire, nous ne comprenons plus rien à rien. - -Et le père Trébuc souriait, content de l’astuce de sa fille, content de -son astuce à lui, content de tout. La journée se terminait mieux qu’il -ne l’eût espéré: la femme de ménage de monsieur Daix, en descendant -tout à l’heure aux commissions, avait donné des nouvelles, qui n’étaient -pas mauvaises. - -Le père Trébuc pensait seulement: - ---Si Monsieur Daix la demandait en mariage pour son anniversaire, c’est -ça qui serait une belle surprise! - -Il allait vite dans ses désirs, le père Trébuc, à ses moments -d’optimisme. - ---Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui -rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte -fermée. - ---Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans -conviction. - ---Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent. - -Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le -petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car -plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à -gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un -pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était -chez eux que depuis trois mois. - -Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra. -A point nommé: la mère Trébuc emplissait de potage son assiette, la -dernière. - ---A table, Moumousse. - -Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste, -plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont -Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau -rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait -les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère -Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et -à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille -tradition littéraire appelle un repas familial. - -Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une -soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant -que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui -était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis -que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc -allumait sa pipe, étalait son _Journal_ sur la table, lisait, -s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article -intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de -la bibliothèque municipale, ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le -gaz sifflait dans le manchon. - -Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son -ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait -une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se -coucher, au sixième. - ---Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte -de la rue. - - - - -XVI - - -A peu de chose près, la journée du lendemain fut ce qu’avait été la -journée de la veille. - -Monsieur Forderaire, le locataire du premier qui occupait tout l’étage -avec son appartement et ses bureaux, se levait de bonne heure: il était -l’un des premiers à jeter quelques mots au passage à la concierge ou au -père Trébuc, non sans assujettir auparavant son binocle indocile. - ---Il n’y a pas d’erreur, c’est bien le printemps! dit-il au père Trébuc -qui sortait pour aller prendre son service au square. - -La journée, en effet, comme celle de la veille qui avait tenu sa -promesse, s’annonçait belle. - -Au square, ce fut pour le père Trébuc une matinée de flânerie le long de -la grille du chemin de fer, en plein soleil, et plus tard à l’ombre dans -les allées où l’affluence ne commence d’être sérieuse que vers onze -heures. Il badina, comme la veille, avec Mademoiselle Jeanne, qui -promenait la Choute de sa maîtresse. - ---Un peu plus, lui dit-il, et je croyais que votre amoureux ne s’en -irait pas avant le grand jour! - ---Oh! père Trébuc! Si on peut dire! - ---Vous n’avez pas dû dormir beaucoup hein? - ---Oh! père Trébuc! - -Et la femme de chambre des Baquier lui ouvrait son large sourire, sans -arrière-pensée. Elle ne s’était pas attiré, ce matin-là, une verte -réplique de la mère Trébuc. - ---C’est vos affaires, dit le père Trébuc. Seulement, tâchez moyen de ne -pas faire trop de bruit là-haut. Vous savez, il y a ma fille à côté de -vous. - ---Oh! père Trébuc! - -Mais, la Choute entraînant mademoiselle Jeanne au bout de sa laisse, la -conversation avait été rompue là. - -Quant à la mère Trébuc, la matinée fut aussi pour elle ce qu’elle était -tous les jours: le réveil de Mousseline, qui répondait de l’intérieur de -sa chambre où elle était enfermée: «Voilà Maman!», sautait du lit, -ouvrait, se recouchait, et recevait les baisers et le bol de café au -lait que sa mère lui apportait; puis, le grand escalier à faire, tandis -que le père Trébuc, levé plus tôt et ayant rentré dans la cour la boîte -à ordures, balayait l’escalier de service; entre temps, l’arrivée du -facteur et le courrier à classer, examiner et distribuer, et les -fournisseurs qui appellent Madame la Concierge pour lui demander où -habite Monsieur Chaudroule, professeur au lycée Condorcet, ou -Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme; les locataires qui sortent, -pressés comme tous les gens qui sortent le matin; puis le départ de -Mousseline, l’arrivée de M. Marsouet, le sénateur, qui ne déjeunait pas, -ce matin-là, chez les Baquier; la courte visite à madame Loissel et ses -ordres pris pour les commissions; ces commissions; et quelques mots avec -l’un et avec l’autre, mais surtout avec la femme de ménage de monsieur -Daix et ensuite avec madame Loissel, au sujet du malade, qui n’allait ni -mieux ni plus mal, source de discussions; enfin le repas de midi à -préparer. - -A midi cinq, le père Trébuc revint de son square; puis Mousseline de son -bureau, et monsieur Jaulet presque sur ses talons, et mademoiselle -Baudetrot qui prit son courrier en passant; et d’autres locataires. -Tout le train de tous les jours. Un seul détail: la mère Trébuc crut -apercevoir que sa Mousseline semblait préoccupée, mais le père ne -remarqua rien, et la mère pensa que Mousseline peut-être pensait à -monsieur Daix, car elle y pensait elle-même. - -Après quoi, la journée se dévida sans incident notable pour personne. -Madame Loissel était descendue chez monsieur Daix, mais la mère Trébuc -ne la revit pas. Jusqu’à l’heure du dîner, où la femme de ménage en -donna, qui demeuraient les mêmes, on n’eut pas de nouvelles de monsieur -Daix. Le dîner des Trébuc s’en trouva un peu attristé, du moins au -début, comme si ce pauvre monsieur Daix était de la famille. - ---Saleté de grippe! se disait le père Trébuc. Ça va nous gâter notre -soirée. Y a maldonne. - -C’est qu’il avait rapporté de chez Nicolas une bouteille de Bordeaux -blanc à capsule de cire, car Mousseline préférait le vin blanc, et, du -petit café du coin, où il n’avait gagné que trente sous à la manille, un -flacon à moitié plein de curaçao, le tout en l’honneur de Mousseline qui -allait avoir ses vingt ans dans la nuit, exactement à deux heures du -matin. - - - - -XVII - - -A neuf heures, comme d’habitude, Mousseline était montée. Pour cette -fois, elle pouvait bien veiller plus tard. Le père Trébuc ne lui aurait -pas dit: - ---La Fille, si tu veux te lever demain, il est temps de te coucher. - -Car il avait reconnu lui-même, en emplissant de curaçao les verres bleus -à bord doré de la cave à liqueurs gagnée deux ans auparavant, à la -Loterie Moderne du Boulevard des Batignolles: - ---C’est pas tous les jours qu’on a vingt ans. - -Mais, puisque Mousseline d’elle-même sonnait la retraite, mieux valait -ne pas la retenir: le lendemain était jour de travail. Le père Trébuc -n’avait pas retenu Mousseline. - ---Brave fille, notre Mousseline, n’est-ce pas, la Maman? dit-il, quand -elle eut disparu avec sa lampe à pétrole allumée. - -Les interrogations du père Trébuc n’exigeaient pas souvent une réponse. -La mère Trébuc ne se donnait que rarement la peine de discuter contre -son mari. Et d’ailleurs n’avait-il pas exprimé leur admiration commune? - ---Sûr que Madame Loissel a raison, répondit-elle. Celui-là qui épousera -notre fille, ramènera chez lui une femme comme il n’y en a pas beaucoup. - ---Elle t’a dit ça, Madame Loissel? - ---Dame oui. - ---Et quand est-ce qu’elle t’a dit ça? - ---Tout le temps elle me le dit. Elle me l’a encore dit hier. - ---Ça, c’est curieux! murmura le père Trébuc. - -Et il se prit à rêver, la pipe entre les doigts. - -La mère Trébuc attendait. - ---A quoi que tu penses? - ---A ça que je pensais hier tout justement, à ça que Madame Loissel te -dit et que je pensais. C’est à cause que je pensais que Monsieur Daix, -avec sa grippe, pouvait y rester. Alors je pensais à tout, à tout, quoi! -Tu comprends? - ---Je comprends. - ---Je pensais que ça aurait fait un beau mariage, et puis, tu ne sais pas -ce que je pensais? - ---Dame non. - ---Eh bien! prononça doucement le père Trébuc, comme s’il rêvait à -mi-voix, je pensais que nous vieillissons, la Maman, et qu’on pourrait -alors tous deux se retirer. On laisserait les enfants à Paris, et nous, -je pensais qu’on pourrait aller souffler un peu. On à fait sa part. - ---Dame oui, Ernest. - ---Tu nous vois à Portrieux, la Maman? On aurait la vie facile. Je -pourrais bricoler quelque chose là-bas, surtout l’été, où il y a des -baigneurs. Monsieur le Commissaire va tous les ans à Saint-Quay; il m’a -dit que je reconnaîtrais pas la route de Portrieux à Saint-Quay: c’est -tout construit, des villas et des chalets, et des boutiques où on vend -de tout. Ça ne te dirait rien, la Maman? - -La mère Trébuc soupira. - ---Faut pas vendre la peau de l’ours, murmura-t-elle. - ---Non, bien sûr, mais quoi! On cause. On peut causer, n’est-ce pas? - ---Dame oui. - -Le père Trébuc se leva, vida sa pipe, la nettoya, la posa sur la -cheminée. - ---Je vais fermer la porte, dit-il. - -Mais à cet instant une ombre parut dans le vestibule, frappa, et un -jeune homme, qui avait une boîte à violon sous le bras, entra dans la -loge. - ---Bonsoir, Madame Trébuc, dit-il. Bonsoir, Monsieur Trébuc. - -Il ôtait son feutre gris, qui avait de larges bords. - ---Bonsoir, Monsieur Jaulet. - -Le petit locataire du quatrième rougit aussitôt. - ---Monsieur Trébuc, dit-il d’une voix mal affermie, je voudrais vous -parler. - ---Qu’est-ce qu’y a pour votre service, Monsieur Jaulet? Je suis tout à -votre disposition. - -Le père Trébuc était en effet fort serviable, tous les locataires le -savaient. - ---Je vous remercie, reprit le jeune homme, embarrassé. Voilà, c’est -difficile à dire tout de suite, comme ça. - -Pour s’essuyer le front, il déboutonna son manteau et tira un mouchoir -de la poche de son pantalon. Le plastron de la chemise brilla sous le -gaz de la lyre: le petit locataire du quatrième était en smoquin. - -La mère Trébuc s’avança: - ---Asseyez-vous donc, Monsieur Jaulet. - -Il s’assit, sa boîte à violon entre les jambes. Le père Trébuc restait -debout. Alors, comme s’il se jetait à l’eau, monsieur Jaulet déclara -d’un trait: - ---Monsieur Trébuc, j’ai l’honneur de vous demander la main de -Mademoiselle votre fille. - - - - -XVIII - - -Comme le père Trébuc demeurait interdit, monsieur Jaulet, que son -premier effort avait délivré, releva la tête. Il ne craignait plus rien. -Puisque le père Trébuc ne l’avait pas jeté dehors sans délai, que -pouvait craindre le jeune musicien? Pour se donner une contenance, il -assura sa boîte à violon entre ses jambes. - -Mais le père Trébuc, tout surpris d’abord par cette démarche -véritablement inopinée, ne tarda pas à retrouver son sang-froid. Il -avait bien entendu. On lui demandait la main de sa fille, selon les -formes, ainsi que cela se pratique dans les romans que lisait sa fille. -Oui, mais qui la lui demandait? Celui dont il avait rêvé ne demandait -rien, ou du moins ne demandait rien encore, et un prétendant, que l’on -n’avait pas prévu, brouillait soudain les cartes. - ---Maldonne! pouvait se dire le père Trébuc, mais il ne pouvait trancher -la question sur-le-champ. - -Sentant que l’heure était grave, la mère Trébuc se taisait. Elle -laissait à son mari la responsabilité des décisions importantes. Son -mari n’agissait jamais à la légère. - -Aussi le père Trébuc, après avoir remercié de l’honneur qui était pour -lui, disait-il, et remercié assez longuement parce qu’il cherchait une -réponse convenable, finit-il par déclarer: - ---Vous comprenez, Monsieur Jaulet, c’est à voir. - -Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le -père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de -lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de -pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il -saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon -sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en -somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il -sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être -le petit locataire du quatrième. - ---Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque -pas, et je n’ai pas peur du travail. - ---Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc. - -Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il -enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes -de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à -l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2 -à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien -chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il -devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber. - -Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le -père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le -violoniste débitait ses explications. - ---Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire. - -S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta: - ---Je n’avais pas de piston. - -Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta -précipitamment: - ---N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se -contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne -gagnent pas ce que je gagne. - ---Quel âge avez-vous? répliqua le père Trébuc sur un ton de juge, car il -avait eu le temps de réfléchir. - ---Dix-neuf ans. - ---Combien? - ---Dix-neuf ans, dans deux mois. - ---C’est ce que je pensais, avoua la mère Trébuc, qui regretta d’avoir -pensé tout haut. - ---Vous êtes jeune, dit le père Trébuc avec sévérité. - -Monsieur Jaulet perdit de son assurance. - ---Dix-neuf ans! répétait le père Trébuc. Mais vous n’avez pas fait votre -service! - ---Pas encore. - ---Et vous voulez vous marier? - ---Mais oui, Monsieur Trébuc. Le service, ce n’est rien. D’abord, il sera -peut-être bientôt réduit à un an. Ensuite, je le ferai dans la musique. -Un député socialiste, chez qui je vais jouer quelquefois en soirée, m’a -promis... - ---Vous en avez de bonnes, coupa le père Trébuc. Vous dites que le -service, ce n’est rien? - -Et, se tournant vers sa femme: - ---Tu l’entends? Il dit que le service, ce n’est rien! - -Prudente, la mère Trébuc hocha la tête. - -Mais le père Trébuc s’était entièrement ressaisi. De son geste familier, -il chercha sur sa poitrine la place de ses trois médailles. Il ne les -avait pas, car il ôtait sa tunique en rentrant à la maison, la journée -achevée, et il endossait une veste de mécanicien, toujours très propre. - ---Ce n’est rien! répéta-t-il. - -De nouveau tout rouge, le jeune homme entrevit sa défaite. - ---Je me suis mal exprimé, Monsieur Trébuc, prononça-t-il, la gorge -sèche. Je... - ---Attendez, dit le père Trébuc. - -Et il se dirigea vers l’armoire à glace qui ornait le fond de la loge. - -Monsieur Jaulet n’insista pas. Ce répit que lui donnait le père Trébuc, -le sauverait-il? Plus gêné que jamais par sa boîte à violon, le petit -locataire du quatrième espérait-il reprendre l’avantage? Il suivait des -yeux le père Trébuc, que sa femme aussi suivait des yeux. - - - - -XIX - - -Le père Trébuc avait tiré de l’armoire à glace, d’entre les piles de -linge, un écrin de carton fané. - ---Franc jeu! dit-il en revenant, et cartes sur table! - -Et il posa l’écrin devant monsieur Jaulet. - ---Regardez, dit-il. - -Monsieur Jaulet ouvrit l’écrin, et vit une médaille d’argent, qui était -à l’effigie de Napoléon III Empereur, et dont le ruban, d’un blanc -jauni, portait au centre d’une espèce d’X un oiseau noir tenant des -serres et du bec un serpent. - -Le jeune homme regarda le père Trébuc. Le père Trébuc souriait. - ---Vous ne savez pas ce que c’est? - ---J’avoue que... - ---Bien sûr, vous êtes trop jeune. Je vais vous dire: c’est la médaille -du Mexique. - ---Vous ne la mettez pas, celle-là, il me semble? observa monsieur -Jaulet. - -Le père Trébuc éclata de rire. - ---Ah! non, pas celle-là. Vous ne voudriez pas, tout de même! La campagne -du Mexique? Y a maldonne, je ne suis pas si vieux. Vous me trouvez si -vieux, Monsieur Jaulet? - ---Ma foi, Monsieur Trébuc, je ne suis pas très fort en décorations. - ---Mais c’est de l’histoire, Monsieur Jaulet, c’est de l’histoire! - -Il riait, mais il se calma. - ---Écoutez, je vais vous dire: cette médaille, c’est le père de Madame -Trébuc qui l’a gagnée. - ---Il était à la prise de Puebla, dit la mère Trébuc qui se redressa. - ---En 1863, précisa le père Trébuc. - -Et la mère Trébuc: - ---Le 17 mai. - -Ouvrant de grands yeux, le jeune homme montra du moins qu’il admirait. -Il se pencha sur la médaille pour la regarder avec plus d’attention. - -Cependant, le père Trébuc avait décroché du portemanteau sa tunique. - ---Bon, dit-il. Regardez les miennes, à présent. Celle-là, avec les raies -bleues et vertes, et la République pendue, c’est celle de Madagascar. La -date, vous la voyez, elle est au milieu de ces feuilles de chêne: 1895. - ---Elle est belle, murmura le jeune homme. - -Le père Trébuc continua: - ---Celle-là, avec ses raies vertes et jaunes dans l’autre sens, vous -voyez aussi ce que c’est. Vous n’avez qu’à regarder la médaille et -l’agrafe du ruban, vous voyez: Chine, 1900-1901. Et enfin celle-là. - ---Je la connais, s’écria le jeune homme: c’est la Médaille Militaire. - ---Eh bien, Monsieur Jaulet, si j’ai ces trois médailles, moi qui vous -parle, c’est parce que le père de Madame Trébuc a eu la médaille du -Mexique. - -Il s’arrêta, savourant le plaisir d’être écouté. Puis, sérieux: - ---Oui, je vais vous dire, parce que vous ne comprenez pas. Comprenez -bien, Monsieur Jaulet. A votre âge, non, j’avais quelques mois de plus, -mais n’importe, je n’avais pas tout à fait vingt ans, je n’étais pas -riche. Je pêchais le poisson avec mon père, à Portrieux, en Bretagne, -car je suis Breton, vous savez. Et puis, un jour, comme ça, tout d’un -coup, je suis tombé amoureux. De qui? D’une fille plus riche que moi. Ça -ne fait rien, j’étais jeune, je vais la demander à son père, avec son -autorisation à elle, naturellement. Savez-vous ce qu’il m’a répondu, le -père? Il m’a montré une médaille, celle-là que je vous ai montrée, qui -est là dans cet écrin, et puis il m’a dit:--«Mon gars, y a maldonne. Ma -fille est plus âgée que toi, et de quoi que tu la feras vivre?» Et -d’autres paroles encore, que je passe naturellement, mais ceci qu’il m’a -dit:«--Tu reviendras quand tu seras un homme.» Eh bien, Monsieur Jaulet, -j’ai fait comme il m’avait dit. Après quinze ans de service dans -l’infanterie de marine, la coloniale, qu’on l’appelle maintenant, je -suis revenu au pays, et j’ai redemandé la fille à son père. La fille -m’attendait. Regardez-la, Monsieur Jaulet: la voilà. - -Confuse, la mère Trébuc souriait. Le père Trébuc était content de lui. -D’avoir parlé si longuement, le laissait sous l’effet d’une vague -ivresse. - ---Monsieur Trébuc... balbutia le jeune homme, qui avait compris. - ---Il ne faut pas m’en vouloir, répondit moins cruellement le père -Trébuc. Je suis obligé d’être plus prudent que vous. Vous comprenez, -j’aime ma fille, je ne peux pas la marier sans être sûr qu’elle sera -heureuse. C’est grave, le mariage, vous savez? Et un ménage, au jour -d’aujourd’hui, c’est une charge bien lourde. - -Monsieur Jaulet se leva, ramassant sa boîte à violon. - ---Si seulement vous aviez un emploi fixe, avec une retraite au bout! dit -le père Trébuc. Allons, vous êtes jeune, oubliez ça. Il n’en manque pas, -des filles à marier. Et, en tout cas, je vous remercie d’avoir pensé à -nous. - -Monsieur Jaulet lui tendit la main. Le père Trébuc la serra. - ---Sans rancune? - ---Sans rancune, affirma d’un air triste monsieur Jaulet. - -La mère Trébuc s’avança pour lui serrer aussi la main. - -Sa boîte à violon sous le bras, le petit locataire du quatrième gagna la -porte. Il était attendu chez de très riches Péruviens de l’avenue -Kléber. - - - - -XX - - -La décision avait été rapidement prise. Quand il se mit à en discuter -avec sa femme, après avoir fermé sur monsieur Jaulet la porte de la rue, -le père Trébuc réfléchit. Il essayait plutôt de démêler, de retrouver, -où de découvrir les motifs qui l’avaient poussé. Il se rendait compte -que, sous le coup de la surprise,--et quelle surprise, le jour où -Mousseline fêtait ses vingt ans!--il n’avait peut-être pas examiné tout -le pour et tout le contre. - -Assis devant l’écrin où reposait la médaille de celui qui lui avait -d’abord refusé sa femme, le père Trébuc restait un peu surpris encore, -et de la démarche, en somme flatteuse, que le petit locataire du -quatrième avait faite, et du refus si prompt que lui, père Trébuc, -avait opposé à une démarche qui exigeait au moins des égards. - ---Je lui ai répondu poliment, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme. - -Mais la mère Trébuc était plus perplexe que le père Trébuc. N’ayant pas -agi, elle gardait de surcroît la surprise que le père Trébuc lui avait -imposée en se décidant si vite, joint aussi qu’elle se sentait les -tempes chaudes, à cause de ce vin cacheté qu’elle avait bu, pour fêter -les vingt ans de sa Mousseline, et surtout de ce curaçao dont elle -n’avait pas abusé pourtant. - ---Il est tard, Ernest, dit-elle. Il faut te coucher. - -Le père Trébuc rangea le précieux écrin de carton fané entre les piles -de linge de l’armoire à glace. Il n’avait pas envie de dormir. - -Au lit, dans l’obscurité, il se remémora peu à peu toute la scène, -jusqu’aux moindres détails. Il revit l’attitude modeste du petit -prétendant qui tenait sa boîte à violon entre ses jambes. - ---Il était gentil, ce petit, dit-il, faut être juste. - ---Il a toujours été gentil, répondit la mère Trébuc. - -Puis: - ---Mais il est vraiment trop jeune, dit-elle. - ---N’est-ce pas? C’est un gosse. Il ne sait rien. Tu as vu? Il ne -connaissait pas la campagne du Mexique. Qu’est-ce qu’on leur apprend -alors à l’école? - ---Il ne sait rien, confirma la mère Trébuc, mais il a bien su remarquer -notre fille. - ---Il n’est pas déjà si bête! - ---Dame non. Il s’est dit comme ça: «Tiens! voilà une jeune fille, qui -n’est pas trop laide.» - ---Tu peux dire: qui est jolie. - ---«Sérieuse, régulière au travail.» - ---Dis donc, Amélie! - ---Quoi donc? - ---Qu’est-ce qu’on va dire à la Fille? - ---Dame, je ne sais pas. - -Ils se turent. Ils entendirent sonner la pendule du bureau de monsieur -Forderaire, au premier étage, au-dessus d’eux. - ---Onze heures, dit la mère Trébuc. Faut dormir. - -Elle se tourna vers la muraille. Mais, après un silence, le père Trébuc -demanda: - ---Tu dors? - ---Non. - ---Crois-tu qu’il lui avait dit qu’il viendrait? - ---Comment veux-tu que je sache? - ---Ils ne se parlaient pas. - ---Je les ai jamais vus. - ---Faut pas qu’ils se parlent, conclut le père Trébuc. - -De nouveau le silence se fit. La respiration de la mère Trébuc devint -plus forte. Le père Trébuc réfléchissait toujours. - -Le père Trébuc songea qu’il avait refusé sa fille à monsieur Jaulet -parce qu’il espérait que monsieur Daix se présenterait comme monsieur -Jaulet s’était présenté. - ---Et s’il ne se présente pas? se dit le père Trébuc. - -Et il voyait sa fille vieillissant, par sa faute à lui, sans mari. Il -voyait sa Mousseline, mécontente, lui reprocher son refus inutile. - -Le père Trébuc entendit sonner minuit à la pendule de monsieur -Forderaire. Sa femme dormait. Lui, continuait de réfléchir, et, quand il -regrettait son refus, il objectait à part soi que le petit locataire du -quatrième, un inconnu après tout, était, comme disait la mère Trébuc, -vraiment trop jeune, trop incapable d’assurer à Mousseline une existence -suffisante. - ---Ces artistes, se disait-il, ça meurt de faim les trois quarts du -temps. - -Vers minuit, un concierge est souvent réveillé par les locataires qui -rentrent du théâtre ou du cinéma. Le père Trébuc, qui ne dormait point, -tira le cordon quatre fois sans maugréer. A la cinquième, vers une -heure, il maugréa, car il était enfin près de s’endormir. - ---Monsieur Jaulet, annonça le locataire en passant devant la loge. - ---Va te promener! murmura le père Trébuc. - - - - -XXI - - -Il dépend de bien peu de chose qu’une journée dont on n’attend qu’ennuis -et désagréments tourne mieux qu’on ne l’espérait. Si le père Trébuc -n’avait pas perdu tout un quart d’heure, le lendemain matin, à expliquer -à sa femme la conduite qu’il s’était fixée, et qu’il lui fixait, à -l’égard de Mousseline et de ce blanc-bec qui parlait mariage, il n’eût -pas été sur le seuil de la loge, prêt à partir pour le square, au moment -que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, partait aussi pour la maison -de santé où elle exerçait tous les matins. Or mademoiselle Baudetrot -avait vu monsieur Daix, et le malade allait mieux, beaucoup mieux. - ---Grippe bénigne, très bénigne, dit la sage-femme. Ce ne sera rien. Il -n’a presque pas de fièvre. - -Ces quelques mots avaient suffi pour que le père Trébuc s’en allât à son -service avec moins de regret. - ---Alors, tu as compris, la Maman? résuma-t-il. A la Fille, tu ne dis -rien. Elle va à son bureau sans se douter du truc, et à midi je -débrouille l’affaire. Et pour ce qui est de l’artiste, tu ne lui dis -rien non plus. Et, s’il veut t’entreprendre, tu lui réponds: -«Adressez-vous à Monsieur Trébuc.» Ça va comme ça, n’est-ce pas? - ---Ça va. - ---Alors, à tout à l’heure. - -La mère Chateplue, concierge de la maison voisine, balayait son trottoir -quand le père Trébuc sortit. Elle le regarda sans baisser les yeux. Il -passa, la tête haute. Elle eut un sourire narquois. - -Que lui importait la mère Chateplue? Elle ne sourirait certainement pas, -si elle savait qu’un locataire avait demandé Mousseline en -mariage,--oui, Madame, un locataire,--et le père Trébuc avait refusé. - -Il avait refusé parce que... - -Est-ce de l’orgueil qui animait le père Trébuc sournoisement? - ---Je connais ma fille, n’est-ce pas? se disait-il. Je n’ai pas des -mille et des cents à lui donner, et je ne suis qu’un gardien de square. -Mais, quoi! Y a l’honnêteté. Ça compte, ça, peut-être? On a toujours -marché droit chez nous. Ce petit Jaulet, qui n’est qu’un sauteur, il a -bien vu ça tout de suite, lui. Il est malin, celui-là. Oui, mais, si -celui-là a su le voir, pourquoi qu’un autre ne saurait pas le voir comme -lui? Et un autre qui n’est pas un sauteur, qui sait ce que c’est que la -vie, et la souffrance, et tout? - -En remuant ces pensées, le père Trébuc prenait possession de son square, -comme tous les matins, par une promenade à travers toutes les allées. Il -examinait les massifs, constatait que les bancs n’avaient pas été -détériorés pendant la nuit, et procédait pour le square comme jadis il -procédait pour sa demi-section de marsouins avant une revue du colonel. -Après cette promenade en quelque sorte réglementaire, il ne se promenait -plus que pour le plaisir, et, aux premiers jours du printemps, il -cherchait volontiers un peu de soleil le long de la grille du chemin de -fer. - -Le soleil agissait sur le père Trébuc à la manière d’un apéritif, comme -ce vermout-cassis qu’on buvait le soir, en jouant à la manille, dans le -petit café du coin de la rue Boursault: il le disposait à l’optimisme, -parce qu’il lui rappelait d’autres soleils, d’autres ciels, et des -souvenirs de pays étrangers, et le temps où le jeune soldat rêvait de -loin à sa promise. - ---On s’est attendu pendant quinze ans, songeait le père Trébuc. - ---Belle journée, père Trébuc! - -Le père Trébuc reprit pied sans trop de peine; et leva la main vers son -képi. - ---Belle journée, oui, Monsieur Forderaire. - ---Printemps, printemps! - ---De plus en plus, dame oui. - -Car le père et la mère Trébuc employaient souvent les mêmes expressions -usuelles. - -Monsieur Forderaire, s’étant arrêté, assujettit son binocle. - ---Alors, dit-il, c’est pour le 28 le mariage de Mademoiselle Coupaud? - ---Il paraît. - ---J’ai reçu la lettre de faire-part au courrier de ce matin. - ---Ah! fit le père Trébuc. - ---Et votre fille? demanda monsieur Forderaire. A quand son mariage? - -Le père Trébuc hésita. Puis, beau joueur: - ---Oh! on a le temps d’y penser. - -Mais les conversations de monsieur Forderaire n’étaient jamais longues. - ---Allons! dit-il. Au revoir, père Trébuc! - -Et, ayant assujetti derechef son binocle, il s’éloigna. - -Le père Trébuc, à deux doigts de révéler que sa fille n’en était pas à -courir les prétendants, avait préféré se taire. - ---Ça, oui, songea-t-il, ç’aurait été de l’orgueil. - - - - -XXII - - -La mère Trébuc n’avait pas pu résister au désir de monter chez sa fille. - -Au réveil, parce que son mari l’attendait en bas pour régler la -question, elle ne s’était pas attardée dans la chambre de Mousseline. - ---Bonjour, la Fille. Tu as bien dormi? Voilà ton café au lait. Je me -trotte. A tout à l’heure! Et ne te rendors pas, hein! - -Mais elle avait vu que Mousseline était fatiguée ainsi qu’on l’est après -une nuit d’insomnie. Et à peine le père Trébuc poussait-il le portillon -de son square, la mère Trébuc grimpait au sixième, par le raide escalier -de service, aussi vite que le lui permirent, comme elle disait, ses -vieilles jambes. - -Elle ne tergiversa point, les yeux de sa Moumousse étaient trop tristes. -Devant le regard de ces yeux battus, elle ne regretta pas de désobéir à -la consigne que lui avait fixée son mari: ne rien dire à Mousseline. -Mais elle se rappela qu’elle ne pouvait pas se dérober à l’autre devoir, -et c’était de dissuader Mousseline, si Mousseline essayait de s’entêter. - -S’entêter, la Moumousse? quand sa mère lui remontrerait tout ce qu’elle -lui remontrerait? Elle avait toujours été docile, la Moumousse. Enfant, -quelques taloches lui avaient inculqué les nécessaires notions de -l’obéissance qu’une fille doit à ses parents, selon le père Trébuc, -avant de la devoir à son mari. Et Mousseline adolescente s’était -rarement conduite de façon à mériter une semonce ou même une simple -observation. Mais la mère Trébuc s’attendait à un peu de résistance: - ---Quand on a l’amour en tête..., se disait-elle. - -Et elle se rappelait qu’elle s’était entêtée, elle, jadis, à vouloir son -gars Trébuc, et qu’elle l’avait eu, après quinze ans de fidélité. - ---Savoir, se dit-elle, si elle l’aime aussi comme ça. Alors, ma foi, -dame! - -Et d’autres réflexions, qu’elle garda par devers soi, naturellement. -Mais elle s’attrista de tout son cœur en voyant les yeux si tristes de -Mousseline. - -Nul reproche dans ces yeux-là, nulle colère, nulle rancune. De la -tristesse, du chagrin. Rien de plus, mais n’est-ce pas trop pour une -maman? - -La maman entoura de ses bras la taille de sa fille. Elle sentit palpiter -sur elle une gorge que secouaient déjà des sanglots. Elle regarda de -près les pauvres yeux cernés qui se mouillaient. - ---Moumousse, Moumousse! Pleure pas, pleure pas, Moumousse! - -Mousseline en larmes appuya son visage contre l’épaule de sa mère: - ---Pourquoi vous ne voulez pas? gémit-elle. - ---C’est pas moi, Moumousse, c’est ton père. - ---C’est la même chose. - ---Pleure pas, Moumousse. Tu ne sais pas, vois-tu... - ---Qu’est-ce que ça peut vous faire? - -La mère Trébuc, près de pleurer, se retenait. Sa voix devenait faible. - ---Il est trop jeune, dit-elle avec effort. - ---C’est pas une raison. - -La mère Trébuc comprit qu’elle s’égarait. - ---Écoute, Moumousse. Faut rien dire à ton père, il m’avait défendu de -t’en parler. Il t’en parlera lui-même à midi. - ---Pourquoi vous ne voulez pas? - -La fille s’entêtait. La mère se ressaisit. - ---Tiens! fit-elle. Pourquoi que tu me le cachais? - ---Je ne le cachais pas. - ---Tu le cachais pas? - ---Non. On rentrait presque tout le temps ensemble. - ---Pas possible! - ---C’est pas ma faute si tu ne l’as pas vu. On se cachait pas, je te -jure. - -La mère Trébuc était consternée. - ---Ah! mon Dieu! exclama-t-elle. Je parie que la mère Chateplue vous a -vus! - ---Je ne sais pas, avoua Mousseline. - ---Écoute, Moumousse, faut pas le dire à ton père. S’il savait ça, tu -sais, je ne sais pas ce qu’il ferait. - -Mousseline frémit. - ---Ton bureau! s’écria la mère Trébuc. Tu vas arriver en retard. -Dépêche-toi! - -Mousseline leva les bras et les laissa retomber. - ---Allons, allons, dépêche-toi. Faut pas être comme ça, que diable! Tu -n’es plus une petite fille, tu as vingt ans. - ---On le dirait pas, riposta Mousseline. - -Et la mère Trébuc, autour d’elle empressée, n’entendit pas -l’impertinence. N’entendit pas? - - - - -XXIII - - -Au portillon du square, où il se tenait d’habitude pour que sa fille -l’embrassât avant de prendre l’autobus, le père Trébuc n’attendit pas -Mousseline. Il avait décidé de ne pas la voir jusqu’à l’heure du -déjeuner, heure grave où il lui expliquerait, avec tous les arguments -indispensables, qu’il lui interdisait de commettre et une imprudence et -une bêtise. Il parlerait avec fermeté, pour que Mousseline se gardât de -toute illusion, mais il tâcherait, en restant dans le vague, de lui -faire espérer un consentement immédiat, entier et complet,--entier et -complet, répéta-t-il en lui-même,--dès qu’un parti meilleur, et plus -digne,--et il répéta: plus digne,--se présenterait. Et il insinuerait -qu’il savait ce qu’il savait. - -Au bon soleil, le long de la grille du chemin de fer où il marchait -lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien -planté, le père Trébuc, en veine d’optimisme, supputait qu’il ne serait -peut-être pas mauvais que monsieur Daix fût informé de la démarche de -monsieur Jaulet et du refus que le père Trébuc avait prononcé. - ---Y en a qui ne comprendraient pas, se dit-il, mais lui! - -Et il songeait que, par la mère Trébuc qui manigancerait la chose avec -cette brave madame Loissel, la chose réussirait. - ---C’est si malin, les femmes! conclut-il. - -Alors le père Trébuc cessa de se promener le long de la grille du chemin -de fer, et se dirigea vers le kiosque à musique, centre idéal du square -des Batignolles. Il eût été fort étonné de ne pas rencontrer dans ces -parages la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui -promenait tous les matins la Choute de sa maîtresse. Il avait -précisément deux mots à lui dire. Et il la rencontra. - ---Mademoiselle Jeanne, dit-il, je ne suis pas un homme à me mêler de ce -qui ne me regarde pas. Seulement aussi, vous exagérez. - -Malgré son large sourire, elle n’était pas sotte au point de se croire -obligée de jouer la surprise. Elle reconnut qu’elle n’aurait pas dû se -laisser reconduire à trois heures du matin. - ---Ça, coupa-t-il, c’est vos affaires, et celles de vos patrons, si vous -tombez de sommeil en leur passant les plats à table. Mais ce que je ne -peux pas tolérer, moi, à cause des locataires, c’est tout ce raffut que -vous faites à des heures pareilles. Y en a qui se plaindront, vous -verrez. - -Mademoiselle Jeanne minauda du mieux pour gagner son pardon. Et, afin de -séduire à fond le père Trébuc, elle lui demanda gentiment des nouvelles -de sa fille. - ---Est-ce qu’elle est malade? dit-elle. - ---Malade? - ---Je n’ai fait que de l’apercevoir tout à l’heure en sortant. Il m’a -semblé qu’elle n’avait pas sa bonne mine. - ---Oh! non, dit le père Trébuc sur la défensive. Elle n’est pas malade. - ---Tout de même, quand je suis rentrée, cette nuit, à trois heures, elle -ne dormait pas encore, et je l’ai bien entendue qui pleurait. - -Le père Trébuc se contint. - ---Bah! dit-il d’un air dégagé, elle rêvait peut-être. Vous savez, les -cauchemars, comme on les appelle, c’est quelquefois méchant. - ---Moi, je croyais plutôt à de l’indigestion. Il y avait fête chez vous, -hier soir? - ---Oui, pour ses vingt ans. Vous avez peut-être raison, Mademoiselle -Jeanne. C’est peut-être bien ça. - -Le père Trébuc respira quand la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna -la femme de chambre à sa suite. Que ne l’avait-elle entraînée plus tôt? - -Ainsi Mousseline, à trois heures du matin, ne dormait pas. Elle -pleurait, et on l’entendit de la chambre voisine. - ---Indigestion? Non. Cauchemar? Pas davantage. - -Elle savait donc et que le petit locataire du quatrième allait la -demander en mariage, et que le père Trébuc avait refusé? Mais comment le -savait-elle? Ils s’étaient donc vus, et avant et après? Mais où -s’étaient-ils vus? - ---Oh! y a maldonne, se dit le père Trébuc. - -Comme un caillou un peu plus gros que les autres se trouvait sur son -chemin, le père Trébuc l’envoya, d’un coup de pied franc, à trente -mètres de là. - - - - -XXIV - - -Certes, la mère Trébuc était bien aussi contente que son mari des -nouvelles meilleures que mademoiselle Baudetrot avait données de -monsieur Daix. Mais, de toute la matinée, elle ne cessa pas de maugréer, -du moins intérieurement. Le chagrin de sa fille l’obsédait. Rien de plus -naturel. Et les conclusions que le père Trébuc avait tirées de sa -promenade au soleil, le long de la grille du chemin de fer, la mère -Trébuc les tirait de ses ennuis quotidiens de concierge. - ---Voilà! se disait-elle, en balayant le grand escalier, pelle d’une -main, brosse de l’autre. Faut que Monsieur Daix la demande. Comme ça, -elle oubliera Monsieur Jaulet. Entre les deux, y a pas d’hésitation -possible. - -Malheureusement, trois fois la mère Trébuc fut contrainte par son -service d’interrompre l’entretien qu’elle avait commencé là-haut, au -sixième, avec madame Loissel. Le charbonnier avait apporté le charbon de -mademoiselle Baudetrot, qui était absente, comme tous les matins: -surcroît de travail pour la mère Trébuc, qui accompagna le charbonnier à -la cave. Puis un livreur de chez Luce exigea que la concierge descendît -du sixième, afin de lui faire certifier qu’elle n’avait pas dans -l’immeuble un locataire du nom de Crevel ou Crevé. Ensuite, et remontée -depuis cinq minutes, elle redescendit à cause de monsieur Marsouet, le -sénateur, qui, déjeunant chez les Baquier, désirait laisser au passage à -la mère Trébuc une assiette de cerises. Tant et tant, bref, qu’elle crut -que le guignon s’acharnait sut elle. Comment parler de choses sérieuses -dans ces conditions? - -Madame Loissel apprit, d’abord avec contrariété, puis, réflexion faite, -avec joie, que mademoiselle Trébuc avait été demandée en mariage. Elle -approuva le refus du père Trébuc, car le petit Jaulet ne méritait pas -qu’on eût pour lui le moindre égard: son âge le condamnait plus encore -que sa profession, qui d’ailleurs n’en était pas une. Tout au contraire -plaidait en faveur de l’union de mademoiselle Trébuc et de monsieur -Daix, lequel avait fait la guerre, en était revenu mutilé, et pouvait -prétendre à finir dans le bonheur d’un foyer paisible sa vie si -prématurément douloureuse. - -De telles exhortations, dont elle eût été incapable de grouper les -termes émouvants, ragaillardirent la mère Trébuc. Elle en avait besoin. -Elle ne pensait pas sans inquiétude à la scène que le père Trébuc -préparait à leur fille pour midi. Et madame Loissel avait le talent de -ranimer la mère Trébuc. - -Quand elle quittait madame Loissel, la mère Trébuc était toujours prête -à considérer de plus haut le reste du monde. Cette misère de l’ancienne -locataire du premier, supportée au sixième avec tant de noblesse dans la -maison même de sa splendeur, imposait à la mère Trébuc de singulière -façon. Redescendue dans sa loge, la mère Trébuc avait moins de respect -pour les brillants dehors de ses autres locataires. Aussi ne -témoigna-t-elle pas une déférence excessive à monsieur Chaudroule qui -entra, vers onze heures, chez la mère Trébuc, sans attendre qu’on lui -répondît: «Entrez!» - -Monsieur Chaudroule, encore jeune, et professeur au lycée Condorcet, -affectait une froideur universelle pour tout ce qui ne sortait pas, -comme il en sortait, de l’École de la rue d’Ulm. La mère Trébuc, elle, -croyait qu’il s’enorgueillissait de la richesse de sa femme, née -Toupignard-Dersous, fille d’un philosophe de Sorbonne que quelques -universitaires nommaient avec dévotion sans avoir lu jamais un chapitre -de ses in-8º enterrés avec lui. Une belle carrière était promise à -monsieur Philippe Chaudroule, docteur ès-lettres. Une concierge, même si -elle connaissait tous ses titres, ne comptait pas à ses yeux. - ---Madame, dit-il, dédaignant un bonjour préliminaire, le robinet de -l’évier de la cuisine de mon appartement souffre d’une incontinence -d’eau. Ce matin, la cuisinière trouva la cuisine inondée. Je tenais à -vous formuler personnellement ma réclamation, afin que vous fissiez -d’urgence le nécessaire auprès du gérant. - ---J’irai cette après-midi, sans faute, répondit la mère Trébuc. - ---Merci, ajouta monsieur Chaudroule. - -Mais son merci n’empêcha pas la mère Trébuc de sourire derrière le dos -du pompeux locataire. Celui-là pouvait avoir tous les diplômes et être -tout ce qu’il voulait, la mère Trébuc ne lui aurait certainement pas -accordé la main de sa Mousseline. L’ambition de la mère Trébuc était -difficile, et différente. - - - - -XXV - - -Ayant achevé, le père Trébuc remit sa tunique, agrafa son ceinturon, -prit son képi. Il avait chaud. - -Il allait sortir. - ---Tu ne m’embrasses pas? dit Mousseline. - -Elle s’avançait, timide, le cœur gonflé. Il revint sur ses pas. - ---Alors, fit-il, c’est bien compris? - -Elle saisit son père aux épaules et lui posa deux longs baisers sur les -joues. La mère Trébuc, émue, regardait. Quand le père s’en alla, elle -courut à sa fille, pour l’embrasser aussi. - ---Moumousse! murmura-t-elle. - -Mais Mousseline se déroba. - ---Ne dis rien! Je t’en prie, Maman, ne dis rien! - -C’était moins une prière qu’un ordre. La mère Trébuc, triste et gênée, -obéit. - ---Je monte, fit Mousseline. - -Elle montait presque tous les jours dans sa chambre, après le déjeuner, -avant de repartir pour son bureau. La mère Trébuc ne la retint pas. - -La scène attendue avait eu lieu, mais non point telle que la mère Trébuc -se l’était d’avance représentée. Pendant tout le repas, où peu de -paroles furent prononcées,--des plaintes, plutôt, à cause du prix du -sucre, que l’épicier venait de hausser de huit sous sans avertir, mais -on se plaignait à tous les repas du prix des denrées,--le père Trébuc -semblait soucieux, et la mère Trébuc cherchait en vain à deviner quels -pouvaient être les sentiments et les intentions de Mousseline. -Mousseline, si désemparée au réveil, paraissait calme. La mère Trébuc -craignait surtout qu’elle ne tint tête à son père, ce qui aurait gâté la -situation. Mais quand, le repas fini, le père Trébuc commença de parler, -la mère Trébuc fut délivrée d’un grand poids. Mousseline, attentive, -écoutait. Elle ne discuta pas. Elle ne protesta pas. Elle ne pleura pas. -Une fois seulement, elle interrompit son père, pour lui dire: - ---Je l’aime. - -Il passa outre. Il parla comme il avait décidé de parler. Il dit tout -ce qu’il voulait dire. Au dernier moment, il s’était promis de se -montrer généreux et de se taire sur ce que la femme de chambre des -Baquier lui avait innocemment révélé. Il se montra donc généreux quant à -la forme, mais quant au fond bien résolu. On ne pouvait pas s’y -méprendre. Il ne voulait pas que ce mariage se fît, pour les raisons -qu’il développa non sans essayer de tourner des phrases nobles, et il -voulait au surplus que Mousseline désormais renonçât à toute espèce de -relations avec monsieur Jaulet. - ---Je ne dis rien pour le passé, concéda-t-il; mais pour ce qui est de -l’avenir, je ne badinerai pas. - -Et sa menace était sans appel. - -La mère Trébuc, demeurée seule dans la loge après la scène, admira la -fermeté que le père Trébuc avait su garder, et plus encore la -résignation de Mousseline. - ---Sûr qu’elle devait souffrir, la pauvre enfant! songea-t-elle. - -Elle était fière et touchée du courage de sa fille. Aurait-elle eu la -force de ne pas répondre, elle, la mère Trébuc, de ne pas disputer sa -chance? Il est vrai qu’avec le père Trébuc on n’avait rien à disputer. -Il parlait en maître, qui entend qu’on cède. Sa femme et sa fille ne -l’ignoraient pas. - -Mousseline donc avait renoncé. - ---Brave fille! songea la mère Trébuc. - -Puis, par un tour naturel: - ---Probable qu’elle ne l’aime pas tant qu’elle pensait. - -Du coup, la mère Trébuc ne regretta plus d’avoir fait de la peine à sa -fille, car il est quelquefois expédient de trancher dans le vif. - ---Elle ne l’aimait pas, songea la mère Trébuc, mais ce galapiat aurait -fini par l’enjôler. - -Elle ne l’aimait pas? Mais elle avait dit à son père: «Je l’aime.» La -mère Trébuc se rappela que ce fut au plein de la discussion. Oui, mais à -sa mère, le matin, là-haut, dans sa chambre, Mousseline en larmes -n’avait rien dit de son amour. - -Remuée par ce souvenir, la mère Trébuc s’inquiéta. Peut-être Mousseline -pleurait-elle, à cette heure, là-haut, dans sa chambre? - ---Si j’y allais? - -Une fois de plus, la mère Trébuc, qui ne se souciait que de sa fille, -entreprit de monter au sixième, par le raide escalier de service. - - - - -XXVI - - -Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ne revenait -pas de sa maison de santé tous les jours exactement à la même heure. - ---Service, service, lui disait le père Trébuc, qui reconnaissait en elle -une femme consciencieuse. - -Ce jour-là, elle ne rentra pour déjeuner qu’à l’instant où le père -Trébuc, ayant rempli son devoir de père, ouvrait la porte de la loge et -sortait. Il était si troublé qu’il faillit la heurter en s’effaçant. - ---Excusez-moi, Mademoiselle... Madame... - -Il se reprit à propos. Mademoiselle Baudetrot fronçait déjà les -sourcils. Et il s’en aperçut. Mais il fila sans insister. - ---Aussi quelle idée, songeait-il, de se faire appeler Madame quand on -est demoiselle! - -Mademoiselle Baudetrot avait en effet cette exigence. Elle affirmait -qu’il est absurde, sinon indécent, d’établir dans le langage usuel une -distinction entre les femmes qui sont mariées et celles qui ne le sont -pas, d’autant que maintes femmes mariées, à qui l’on donne du madame, -n’ont pas d’enfants, et que des mères se voient bassement traiter de -mademoiselle jusque par les secrétaires de mairie qui enregistrent les -naissances. - ---Pas de Mademoiselle! disait mademoiselle Baudetrot. Dès lors qu’une -fille est en âge d’enfanter, respectez-la: elle est madame. Le reste ne -regarde personne. - ---C’est sa lubie, songeait le père Trébuc, ça la regarde. - -Mais il ne se représentait pas qu’on pût appeler madame sa fille à lui, -tant qu’elle ne serait pas mariée. Or elle n’était pas encore mariée. - ---Pas encore, souligna-t-il. - -Pour le moment, il lui avait ordonné d’attendre. Et il songea, lui -aussi, que sans doute elle pleurait, mais des larmes de jeune fille, un -nuage dans un ciel de printemps, précisa-t-il, comme il débouchait de la -rue Boursault face à la verdure ensoleillée de son square. - ---La Maman la console, se dit-il pour dissiper tout regret. - -Cependant la Maman, qui voulait consoler sa fille, grimpait les six -étages, soufflait, se sentait les reins douloureux, se hâtait quand -même, frappait à la porte de son toc-toc habituel, et ne reçut aucune -réponse. - ---Mousseline! C’est moi, Mousseline! - -Elle secoua la porte. - ---Mousseline! Tu n’es pas là? - -Tout de suite, la peur horrible surgit: - ---Elle s’est tuée. - -Puis, parce que la mère Trébuc ne voulait pas y croire: - ---Elle est chez lui peut-être? - -Tremblante, la mère Trébuc redescendit. - -Mousseline chez monsieur Jaulet? Pour lui signifier que tout est fini -désormais entre eux? Que pouvait faire la mère Trébuc? Mais que -penseraient et que diraient les Mujol, en voyant Mousseline chez -monsieur Jaulet, leur pensionnaire? Et si d’autres apprenaient ensuite -que Mousseline... - ---Elle est folle! songea la mère Trébuc. Je vais la chercher. - -Elle monta, par le grand escalier cette fois. - ---Elle est folle! songeait la mère Trébuc. - -La mère Trébuc avait tort. Sa fille n’était pas chez monsieur Jaulet, au -quatrième. Elle était au troisième, sur le seuil de mademoiselle -Baudetrot, qui la reconduisait. - -La mère Trébuc arrivait à point pour entendre la sage-femme dire d’une -voix nette avant que sa porte claquât: - ---Non, non et non. Jamais. Ne comptez pas sur moi. - -Mousseline avait l’air atterré. - ---Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc interdite. - ---Rien, fit durement Mousseline. - -Elle voulait passer. - ---Comment? Rien? - ---C’est rien, répéta Mousseline. Laisse-moi passer. - -Elle descendit. La mère Trébuc la retrouva dans la loge, debout devant -la fenêtre, le visage enflammé, les yeux secs, le regard mauvais, les -lèvres serrées. - -La mère Trébuc demeurait sans parole. Elle n’osait pas tendre les bras à -sa pauvre petite Mousseline. - -Mousseline se retourna. - ---A quelle heure que tu vas chez le gérant? dit-elle de sa voix -ordinaire. - ---Chez le gérant? - ---Ben, oui, pour le robinet des Chaudroule, que tu disais. - ---J’avais oublié, avoua la mère Trébuc. J’irai après ma vaisselle, je ne -sais pas, vers trois heures. Pourquoi? - ---Pour rien, dit très simplement Mousseline. N’oublie pas de lui parler -en même temps pour le paillasson de l’entrée. - ---Ah! oui, c’est vrai. - -Ces quelques mots de sa fille, qui gardait la force de penser à tout, -rassurèrent la mère Trébuc. - - - - -XXVII - - -L’équipe des joueurs de manille était au grand complet. Autour de ceux -qui tenaient les cartes, les autres jugeaient des coups après chaque -partie. A cheval sur une chaise, devant son verre de vermout-cassis, le -père Trébuc attendait son tour de tenir les cartes, et suivait le jeu de -son ami Potonnot. Dans le petit café plein de sa clientèle ordinaire, au -milieu des conversations bruyantes, des appels, des bonjours et des -bonsoirs, des qu’est-ce que ça sera, et des picon-citron ou des -chambéry-fraisette, le coin du père Trébuc ne s’occupait que de -soi-même. Et le père Trébuc, à cheval sur sa chaise, les coudes posés en -avant, tournait le dos à la salle. Cela ne l’empêchait pas, tout en ne -quittant pas des yeux les cartes de son ami Potonnot et le tapis rouge, -de reconnaître à la voix certains consommateurs, dès qu’ils saluaient -le patron. - ---Tu ne sais pas, mon vieux Trébuc? lui dit Potonnot, pendant que -Chauchet battait. La semaine prochaine, je t’offre le pernod à la -maison. - ---Le pernod? Encore un de ces ersaces qu’on fabrique à la douzaine? -J’aime mieux mon vermout, répondit le père Trébuc. - ---Non, mon vieux, du vrai. - -Le père Trébuc haussa les épaules. - ---Y en a plus. - ---Je le fais moi-même. - -Les deux amis se regardèrent. - -Un copain avait confié le secret à Potonnot: on achetait à Vincennes un -flacon de dentifrice, pour six francs; on le vidait dans un litre -d’alcool à 90; quinze jours après, on avait du pernod, du véritable. - ---Parce que ce dentifrice-là, mon vieux, expliqua Potonnot, je conseille -à personne de se laver les dents avec. Et on n’en trouve qu’à Vincennes, -tu sais, et il faut savoir où c’est. - -Les yeux du père Trébuc brillèrent. Mais il ne demanda plus rien: la -paille reprenait. Il se rappelait en silence le bon temps où les -amateurs perdaient avec onction dix minutes et davantage pour préparer -le plaisir désormais défendu. - ---Ah! ah! ricanait du côté du comptoir, derrière le père Trébuc, une -voix canaille qu’il connaissait bien. - -La mère Chateplue! Cette chipie de mère Chateplue, comme disait la mère -Trébuc. - ---En voilà une, songea-t-il, qui a dû en siffler, des pernods, bien -épais, avant la guerre. - -La mère Chateplue pérorait pour toute la salle sans s’adresser à -personne, selon son habitude. - ---Ah! ah! ricanait-elle. Y en a qui se le roulent et qui font les fiers, -et y en a qui se baladent dans des autos de sénateurs, et y en a qui se -carapatent en taxi avec des petits jeunes gens. C’est pas pour dire, -mais y en a qui en feront une gueule, quand ils rentreront à la maison. -Tu parles d’un tremblement de terre! Je donnerais bien deux ronds pour y -être. Y en a qui feront bien de la fermer: on n’a pas les yeux dans sa -poche. Chacun son tour. Non, ce que je rigole! - -La mère Chateplue se tapait sur les cuisses. Mais nul ne lui répondit. -On ne lui répondait jamais. Elle buvait, elle lâchait quelques ordures, -elle buvait derechef, et s’en allait. La comédie recommençait tous les -soirs. Elle ne faisait rire que les clients de passage, ou scandalisait -les vieilles dames qui demandaient à la patronne un timbre de vingt-cinq -et se hâtaient de fuir. - -Le père Trébuc, lui, entendit, ce soir-là comme les autres soirs, -machinalement. Il prenait d’ailleurs au jeu la place que Potonnot -quittait, désigné par le sort. Il joua, et gagna. Les consommations -réglées, il emportait un bénéfice de sept francs quarante, sept francs -quarante pour la réserve secrète de l’armoire à glace et le mariage de -Mousseline. - ---Dis donc, Potonnot, fit-il, tu sais ce que tu as promis? Je veux -goûter à ton pernod, moi. Mais si c’est qu’un ersace comme les autres, -tu payeras une tournée de vermout! - ---Et si c’est du vrai? - ---J’en offre une bouteille aux amis, affirma le père Trébuc. - -Ils se serrèrent les mains pour sceller le pacte. Et le père Trébuc -donna le signal du départ. - ---A la soupe! fit-il. J’ai la dent, moi, ce soir. - -Il avait mal mangé, en effet, à midi. - -Les amis s’étaient séparés au carrefour, il traversa rapidement la rue -Legendre. - ---La Fille est pas là? demanda-t-il, à peine entré. - ---Non, répondit la mère Trébuc. - ---Où elle est? - ---Je ne sais pas. - ---Elle est pas rentrée? - ---Non. - -Le père Trébuc, qui, comme tous les soirs s’apprêtait à déposer son gain -du jour dans l’armoire, demeura sur place fiché, ses sept francs -quarante à la main. - - - - -XXVIII - - -A neuf heures, au moment que Mousseline avait coutume de ranger son -ouvrage ou son livre, d’allumer sa lampe à pétrole et de monter se -coucher, tandis que le père Trébuc allait, dernier service de la -journée, fermer la porte de la rue, Mousseline n’était pas encore -rentrée. On l’avait attendue jusqu’à huit heures. A huit heures, le père -Trébuc avait dit: - ---Nous pouvons nous mettre à table, elle ne viendra plus. - -Ils savaient bien qu’elle ne viendrait plus. Elle était partie avec ses -objets de toilette, et laissant à peu près vide l’armoire de sa chambre: -la mère Trébuc l’avait constaté sans vouloir comprendre. Mais il n’en -fallait pas tant pour que le père Trébuc comprît tout de suite. Par -pitié à l’endroit de sa femme, qu’il voyait écrasée de stupeur, le père -Trébuc avait feint comme elle d’espérer, de croire que Mousseline -jouait peut-être la comédie--sait-on jamais?--afin de faire pression sur -ses parents, qui seraient trop heureux de lui accorder son Rodolphe -Jaulet dès qu’elle rentrerait au bercail après un simulacre de fuite. - -A neuf heures pourtant, le père Trébuc alla fermer la porte de la rue. - -Ils ne s’étaient presque rien dit. La mère Trébuc avait seulement -suggéré: - ---Probable qu’elle est revenue pendant que j’étais chez le gérant, pour -le robinet de Monsieur Chaudroule. - ---Et son bureau alors? - ---Dame! - -Puis, après un silence, le père Trébuc, à mi-voix, prononça: - ---Pourvu que personne l’ait rencontrée dans l’escalier! - -Et le silence, que soulignait le morne bruit du gaz sifflant dans le -manchon, pesa sur les parents inquiets. Ils ne s’adressèrent aucun -reproche. Le père Trébuc songeait que le musicien du quatrième n’était -pas rentré non plus pour dîner chez les Mujol; mais il observait que -mainte fois Rodolphe Jaulet avait dîné en ville, et il concluait que -rien ne prouvait que Mousseline fût partie avec son fiancé. - ---Tu n’as rien dit à personne? demanda le père Trébuc. - ---Dame, non. - -C’était vrai. - ---Si elle ne revient pas, reprit le père Trébuc en se couchant, nous -dirons qu’elle était souffrante et que nous l’avons envoyée à la -campagne. - -Justement, la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne -qui menait au sixième, la nuit, une vie de désordre, n’avait-elle pas -remarqué, le matin même, la mauvaise mine de leur fille? Ils pourraient -invoquer ce témoin. - -La mère Trébuc ne répondit pas. Elle songeait à ces deux longs baisers -que Mousseline avait donnés à son père, comme deux baisers d’adieu, et -elle se rappelait qu’elle n’avait reçu, elle, de Mousseline, que deux -baisers tout secs, du bout des lèvres, et parce qu’elle les avait -provoqués. Telle est l’ingratitude des enfants: Mousseline avait reporté -sur sa mère le ressentiment dont son père était la cause. - ---Tu dors? demanda le père Trébuc. - ---Dame, non. - ---Moi non plus. - -Vers minuit, lorsque les locataires rentrent du théâtre ou du cinéma, le -père Trébuc tendait l’oreille pour bien percevoir le nom qu’ils jetaient -du côté de la loge en passant. A force de penser que sa fille ne -reviendrait pas, il en arrivait à penser qu’il avait tort de ne pas -garder un peu d’espoir. - ---Elle veut nous faire peur, se disait-il. - -Mais, dans le même temps qu’il se mettait à considérer la situation avec -moins d’inquiétude, la mère Trébuc perdait une à une, à force de les -examiner, les raisons qui l’avaient jusque-là soutenue. - -A trois heures du matin, ils ne dormaient ni l’un ni l’autre. - -A quatre heures, quand la pendule du bureau de monsieur Forderaire eut -sonné au-dessus d’eux, ce fut la mère Trébuc qui déclara: - ---Monsieur Jaulet n’est pas rentré. - -Le père Trébuc ne répondit pas. - ---Tu dors? demanda-t-elle. - -Il répondit: - ---Non. - - - - -XXIX - - -La première stupeur apaisée, le père Trébuc, dont les réflexions -nocturnes avaient été confuses, indécises et contradictoires, essaya de -retrouver le sang-froid qui à l’ordinaire ne lui manquait pas si -facilement. Mais pouvait-il prévoir que sa fille tant chérie, et -toujours si docile, s’évaderait de la maison de ses parents sans crier -gare? - -Le long de la grille du chemin de fer, où il cherchait moins le soleil, -ce matin-là, que de la solitude, il marchait lentement, comme à -l’accoutumée, les mains derrière le dos, mais la tête un peu basse. Il -était au fond si troublé, qu’il n’avait pas une seule fois poussé son -exclamation favorite de joueur de manille: la fuite inopinée de -Mousseline avait trop d’importance pour qu’il l’assimilât à une simple -maldonne. - -Il n’éprouvait aucune colère à la vérité. Il se sentait plutôt honteux. -Car, s’il ne le dit pas à sa femme, il était d’abord surpris qu’à -trente-cinq ans de distance Mousseline, sa fille, renouvelât ce qu’il -avait fait, lui aussi, à sa vingtième année, parce qu’un père lui -refusait la main de celle qui devint malgré tout madame Trébuc. Par coup -de tête, dépit, fureur, orgueil, chagrin, et tout ce qu’on voudra, il -avait quitté Portrieux et la Bretagne, gagné Paris, visité l’Exposition -Universelle, et, séduit par l’exotisme des palais admirés, signé son -engagement pour les pays d’outre-mers. A trente-cinq ans de distance, -Mousseline dépitée fuyait à son tour par coup de tête. Le père Trébuc ne -pouvait pas ne pas être frappé par cette coïncidence. - ---Elle reviendra, se disait-il, puisque je suis revenu. - -Oui, mais quand? Et comment dissimuler que Mousseline avait fui? Car il -fallait avant tout le dissimuler. Certes, le père Trébuc ne se -permettait jamais de porter sur autrui de ces jugements téméraires que -nul n’hésite à porter sur ses voisins; et depuis qu’on le connaissait -dans le quartier, on connaissait les Trébuc, père, mère et fille, comme -irréprochables. Perdraient-ils en un jour une réputation acquise par -tant d’années d’honnêteté? - ---Si personne l’a vue..., songeait le père Trébuc. - -Mais aussitôt il songeait: - ---Quand elle reviendra, je te la secouerai de première. - -Oui, mais reviendrait-elle? Son freluquet de musicien n’était pas rentré -de la nuit non plus. L’avait-il enlevée? Et cette nuit même, Dieu sait -où. - ---Nom de Dieu! lâcha tout haut le père Trébuc en serrant les poings. - -Il avait rougi. - ---Ma fille..., murmura-t-il. - -Ses innombrables pensées de la veille le harcelaient, confuses, -contradictoires, décevantes, cruelles. Il se proposait d’aller rue -Gaillon, au bureau de Mousseline. Il la ramènerait, repentante et -soumise. Elle avouerait qu’elle revenait comme elle était partie, que... - ---Eh bien! Père Trébuc, c’est vrai, ce qu’on raconte? - -Pâle, le père Trébuc brusquement se retourna. Monsieur Forderaire -assujettissait son binocle. Le père Trébuc salua et répondit: - ---S’il fallait croire tout ce qu’on raconte! - ---Tant mieux! Un moment, j’avais cru... Ce ne serait d’ailleurs pas la -première fois qu’une jeune fille se laisserait tenter par le diable. -Mais le monde est méchant, père Trébuc. - ---On peut pas empêcher les limaces de baver. - ---Vous avez raison. Allons, au revoir, père Trébuc. Belle journée, hein? - ---Oui, oui, au revoir, Monsieur Forderaire. - -Et monsieur Forderaire, ayant assujetti son binocle, s’éloignait. - -Comme un homme qui a reçu un coup de bâton sur le crâne, le père Trébuc, -hébété, demeurait immobile. - -Ainsi le bruit courait déjà que Mousseline avait quitté la maison -paternelle? Le père Trébuc serra de nouveau les poings. - ---Si je connaissais le saligaud! gronda-t-il. - -Oui, mais que pouvait-il faire? N’était-ce pas la vérité, que Mousseline -avait disparu? - ---Je la ramènerai, décida le père Trébuc. Les saligauds n’auront qu’à se -taire. - -Hélas! il songeait au même instant que le bruit qui courait arriverait -jusqu’à monsieur Daix, ce brave mutilé du cinquième que la grippe -clouait au lit, et qui aurait été le mari rêvé pour Mousseline. - - - - -XXX - - -Oui, Madame Trébuc, il m’a dit exactement: «Elle est très gentille, -Mademoiselle Trébuc.» - ---Pas possible! - ---Et il avait l’air sincère, et sa phrase voulait en dire plus long -qu’elle n’en disait, j’en suis certaine. - ---Quel malheur! soupira la mère Trébuc. - -Madame Loissel semblait peinée. - ---Quel malheur qu’il vous l’ait pas dit plus tôt! reprit la mère Trébuc. - -Madame Loissel hocha la tête. - ---Quand le malheur entre dans une maison, Madame Trébuc, on ne sait pas -tout ce qu’il apporte au fond de son sac. - -Naturellement, lorsque la mère Trébuc s’était offerte à madame Loissel, -comme tous les matins, pour les commissions, elle n’avait pas pu -s’empêcher de lui apprendre que Mousseline avait fui. Et madame Loissel -s’était montrée d’autant plus compatissante, qu’elle tenait les Trébuc, -père, mère et fille, honnêtes et honorables, et que, la veille, quand -Mousseline créait ce qui ne peut pas se réparer, monsieur Daix avait -avoué à madame Loissel, sans plus du reste, qu’il trouvait mademoiselle -Trébuc très gentille. - ---Voyez-vous, dit madame Loissel, l’adage est vrai: il n’y a de bonheur -que pour la canaille. - -Et elle exhorta la mère Trébuc, qui paraissait bien désemparée, à -s’armer de courage. - ---Car c’est maintenant, dit-elle, que vous allez éprouver la bassesse du -monde. On se vengera de tout ce que l’on ne pouvait pas colporter sur -vous jusqu’ici. - -La mère Trébuc n’en doutait pas. Non plus que son mari, jamais elle ne -se mêlait des affaires des autres. Elle ne faisait quelquefois exception -qu’à l’égard de la concierge voisine, de cette mère Chateplue, qu’elle -traitait de chipie; mais qui ne traitait pas plus durement cette mère -Chateplue? Et la mère Trébuc s’attendait que le nom de sa fille fût -traîné dans la boue. Elle n’ignorait pas comment y avait été traîné -celui de la fille de cette mère Chateplue. La mère Chateplue ne -perdrait pas l’occasion de rire aux dépens de la mère Trébuc. Et les -locataires? Et les gens du quartier? Ne mettraient-ils pas la mère -Trébuc dans le même panier que la mère Chateplue? - -La mère Trébuc ne tarda pas en effet à éprouver ce que la brave madame -Loissel appelait la bassesse du monde. - -Comme elle descendait, elle croisa dans le vestibule mademoiselle -Jeanne, la femme de chambre des Baquier, qui ramenait de la promenade -matinale la Choute de sa maîtresse. - -Mademoiselle Jeanne prit une mine de circonstance. - ---Ah! pauvre Mame Trébuc! commença-t-elle. Qui aurait dit ça de -Mademoiselle Mousseline? On lui aurait donné le bon Dieu sans -confession. - -Puis, sans laisser à la mère Trébuc le temps de placer un mot, car elle -avait à jouir de l’avantage qu’elle tenait enfin, après tant -d’observations qu’elle avait dû subir en silence à cause de ses frasques -nocturnes, elle poursuivit: - ---Sûr que ça m’a fait quelque chose, quand je l’ai vue partir, hier -après-midi. Je revenais du Tout-Batignolles, où que j’avais été acheter -de la soie pour Mademoiselle. Je revenais, et qu’est-ce que je vois? -Mademoiselle Mousseline, qui s’enfilait dans un taxi,--même que c’en -était un rouge,--avec un baluchon gros comme ça, et puis le petit -locataire d’en face de chez nous qui s’enfile aussi dans le taxi, avec -deux grandes valises et sa boîte à violon. Vous pensez, Mame Trébuc, si -j’ai pensé à vous. Ils avaient juste choisi que vous n’étiez pas là pour -déménager! - -Ce verbiage, de cette mademoiselle Jeanne, exaspérait la mère Trébuc. -Elle sentait trop qu’on se moquait d’elle. Et qui? Elle songea: une -roulure. Une roulure qui changeait d’homme comme de chemise. La mère -Trébuc pouvait-elle tolérer qu’une ça eût pareille effronterie? Toute -blessée, elle releva la tête, la mère Trébuc, et, regardant mademoiselle -Jeanne droit aux yeux, elle riposta: - ---Vous donnez pas tant de mal, Mameselle Jeanne. Qui c’est qui vous a -dit que je savais pas que ma fille s’en allait? Qui c’est qui vous a dit -que je sais pas où elle est? - -Puis, prenant à son tour un ton compassé: - ---Voyez-vous, Mameselle Jeanne, conclut la mère Trébuc, quand on ne sait -pas de quoi qu’on parle, vaut mieux ne pas parler. - -Mademoiselle Jeanne n’insista pas. D’ailleurs, la Choute, tirant sur sa -laisse, l’entraînait vers l’escalier. - -Mais, dans la loge, pendant que la porte de l’escalier se fermait -violemment, la mère Trébuc, les coudes sur la table et les mains au -visage, éclatait en sanglots. - - - - -XXXI - - -Mademoiselle Baudetrot, qui n’exerçait dans sa maison de santé que -durant la matinée, ne rentrait pas tous les jours à la même heure. Elle -était déjà chez les Trébuc, en conversation fort animée avec la -concierge, quand le père Trébuc poussa la porte de la loge, à midi. - -En le voyant, mademoiselle Baudetrot se tut, et la mère Trébuc eut l’air -effrayé. Le père Trébuc les regarda comme s’il comprenait qu’on voulût -lui cacher quelque chose. - ---Qu’est-ce que c’est? dit-il, d’une voix qu’il essaya de maîtriser. - -La mère Trébuc fondit en larmes. - ---Qu’est-ce que c’est? répéta le père Trébuc. - ---Il ne faut pas pleurer, dit résolument mademoiselle Baudetrot. Il faut -d’abord la rattraper, et la tenir de près ensuite. - ---Qu’est-ce que c’est? demanda pour la troisième fois le père Trébuc. - -La sage-femme lui apprit sans détours, à sa manière, ce que Mousseline -avait tenté d’obtenir de sa complaisance, la veille, après le déjeuner. - ---Oh! exclama malgré lui le père Trébuc. - -Une sueur lui mouillait le front. Il ôta son képi. - ---Je la tuerai, murmura-t-il. - ---Pardon! riposta la sage-femme. Il ne s’agit pas de vous ici. Ce qui -est fait, est fait. Des cris et des menaces n’empêcheront rien. Au -contraire, il faut empêcher votre fille de commettre son crime, car -d’autres se chargeront trop vite de l’aider comme elle le souhaite. La -vie humaine, Monsieur Trébuc, c’est sacré. - -Mademoiselle Baudetrot, à sa manière, qui était brusque, affirmait sans -hésiter son opinion. - ---Votre fille est partie, continua-t-elle. Il faut la retrouver, et puis -la surveiller. Voilà votre devoir. - ---Mademoiselle... - ---Non, coupa mademoiselle Baudetrot. Appelez-moi Madame. Vous avez des -préjugés, Monsieur Trébuc, comme tous les Français. Croyez ce que je -vous dis: ce n’est pas avec des préjugés qu’on repeuplera la France. - ---Madame... - ---Non, je sais ce que vous me répondrez. Vous avez tort. Je vous le -répète: ce qui est fait, est fait; et je vous ai dit quel est votre -devoir. - -Et mademoiselle Baudetrot ouvrit la porte avec vivacité, puis sortit, en -saluant de la tête un vieillard malingre qui se disposait à entrer à son -tour dans la loge et disait, d’un ton mielleux: - ---Bonjour, Mademoiselle. - -Monsieur Mujol, locataire du quatrième à gauche, venait présenter aux -Trébuc ses regrets profonds et ceux de sa femme. - ---Nous étions à cent lieues de nous douter de quoi que ce fût, dit-il -avec lenteur. - -Leur pensionnaire, ce petit Rodolphe Jaulet, semblait si discret, si -timide, si réservé! A la table des Mujol, il ne parlait presque toujours -que de musique, chapitre où madame Mujol pouvait lui donner la réplique -sans peine, car elle était pianiste. - ---Jamais nous n’aurions supposé, disait le vieillard verbeux, que nous -possédions chez nous un pareil serpent. - -La mère Trébuc s’était retirée au fond de la loge, près de son fourneau, -pour pleurer sans contrainte. Pâle, les mâchoires contractées, le père -Trébuc écoutait monsieur Mujol sans l’entendre. - ---Je vous remercie, disait-il au hasard. - -Ou: - ---Vous êtes bien bon. - -Mais il avait envie d’expulser l’insupportable vieillard, dont la -compassion était plus humiliante que la brusquerie de mademoiselle -Baudetrot. Jamais comme à ces instants le père Trébuc n’avait souffert -de l’infériorité forcée où le mettait son service de concierge; car, -même après la guerre, même dans ce temps de confusion qui la suivit et -dont chacun autour de lui se prévalait pour oublier de rester à son -rang, il savait, lui, l’ancien sergent de Madagascar et de la Chine, -rester à son rang et garder le sens des convenances. - -Le père Trébuc, immobile, pâle, subit jusqu’au bout son humiliation. - ---Je vous remercie, dit-il à monsieur Mujol, quand l’hôte du petit -Rodolphe Jaulet enfin s’en alla. - - - - -XXXII - - -Quel angoissant silence laissa dans la loge le départ de monsieur Mujol! -Le père Trébuc était anéanti, moins par l’exaspération qu’il avait -réprimée devant le flux de regrets du vieillard sinistre, que par -l’inimaginable malheur que mademoiselle Baudetrot lui avait annoncé sans -précautions. Il se sentait incapable de diriger ses pensées. Il ne -comprenait pas. Il n’acceptait pas de comprendre tout de suite. - ---Ma fille! songeait-il. - -Est-ce de sa fille qu’on lui parlait? Ne rêvait-il pas? Pourtant elle -n’était pas là, sa fille. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, depuis -vingt-quatre heures, ou guère moins. Toute la nuit, il l’avait attendue. -Et la mère Trébuc, là-bas, au fond de la loge, près du réchaud à gaz, -pleurait à petit bruit. - ---Qu’est-ce que tu fais? demanda le père Trébuc. - -Elle ne répondit pas. - -Il reprit: - ---Si c’est pour moi, tu sais, je n’ai pas faim. - -Il s’approchait d’elle. Elle se retourna, les yeux rouges, la bouche -tremblante. - ---Ma pauvre Maman! murmura-t-il. - -Et il l’attira contre lui. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas -tenue ainsi dans ses bras? Elle pleurait sur son épaule, avec des -frissons. Il ne disait rien. Il la serrait contre lui. - -Mais une auto stoppa devant la maison. Le père Trébuc se détacha, -tendant l’oreille. - ---Monsieur Marsouet, prononça-t-il, non sans effort. - -Puis: - ---Il déjeune là-haut? demanda-t-il. - -Et: - ---Est-ce qu’il sait aussi? - -La mère Trébuc répondit oui de la tête. - ---Alors, quoi! Tout le monde! - -Il demeura dans le fond de la loge, pour que le sénateur ne l’aperçût -pas en passant et n’eût pas l’occasion de lui parler de Mousseline. - ---Il est avec Mademoiselle Baquier, dit à voix basse le père Trébuc, -qui reconnaissait chaque locataire à sa façon de marcher. - -Malgré qu’en eût le père Trébuc, il dut affronter monsieur Marsouet. Le -sénateur soignait sa réputation: il entra dans la loge avec assurance. - ---Père Trébuc, dit-il, de cœur près de vous. - -Il ne s’exprimait qu’en petites phrases souvent incomplètes, qu’il -avalait. Il dit sa surprise et sa douleur, sans ménager les grands mots, -émit quelques sentences indulgentes sur la frivolité de l’époque en -général et sur le danger des mauvaises fréquentations en particulier. - ---Triste époque, dit-il. Résultat de la guerre. Vous ne méritiez pas ça, -père Trébuc. - -Et, après deux ou trois autres phrases avalées qui rendaient hommage à -l’honneur intact du père Trébuc, monsieur Marsouet, sénateur, gendre -d’un ministre et père de deux députés, quitta rondement le couple -malheureux pour aller déjeuner chez ses amis les Baquier, père, mère et -fille. - -La sympathie d’un personnage si considérable, toute flatteuse qu’elle -était, ne consola pas le père Trébuc. Elle lui confirmait seulement -l’idée de son malheur, dont il n’était pas encore en état de mesurer -l’étendue. - ---Ils savent tous! songeait-il. - -Comme dans un cauchemar, il perdait courage devant la marée de honte qui -montait vers lui. - ---Et ils ne savent pas tout, songeait-il. - -Ils savaient bien tous que Mousseline s’était échappée du domicile -familial en compagnie de Rodolphe Jaulet. - ---Madame Loissel le sait aussi, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme. - -Et il nommait madame Loissel pour ne pas nommer monsieur Daix. Mais -savait-on ce que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, était peut-être -seule à savoir? Il n’en dit rien, persuadé que la même pensée affligeait -la mère Trébuc. En effet, après un silence, la mère Trébuc demanda -soudain: - ---Tu vas aller la chercher? - -Il répondit: - ---Je vais aller à son bureau tout à l’heure. Où veux-tu que j’aille? - ---Dame! - -Après un nouveau silence, le père Trébuc dit à mi-voix: - ---J’irai, mais je la trouverai pas. C’est sûr. Elle est pas si bête. - ---Alors? - -Le père Trébuc haussa les épaules. - ---J’ai soif, dit-il. Donne-moi un verre d’eau. - - - - -XXXIII - - -On aurait pu s’attendre que le père Trébuc, qui ne badinait pas avec -l’honneur, entrât d’abord dans une colère dangereuse. N’était-ce pas -tout son lent travail de vingt années qui soudainement le trahissait, et -tant de peine perdue en un jour? - -Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas -prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme -une cagna de terre battue, construite par des mains patientes, -s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc, -jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour -une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de -service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un -seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le père -Trébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade. - ---Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il. - -Il chercha. - ---Ah! oui: Lelufre. - -Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien? - -Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait -sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants -s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc -prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air -paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude, -oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à -présent, mais désormais? - -Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois, -ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs -broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la -fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui -d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait. - -Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui. - ---Pardon, grand-père! disait l’enfant. - -Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux -étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait, -et continuait sa promenade sans but. - ---Grand-père? songeait-il. - -Il songeait qu’à cinq heures, ayant prié son collègue François de le -remplacer, il irait au bureau de Mousseline. Et il tirait sa montre de -nickel. Mais les aiguilles en semblaient, ce jour-là, rétives. Le père -Trébuc levait la montre et l’appliquait à son oreille. La montre -marchait cependant. Et cependant le père Trébuc songeait qu’il ne -trouverait probablement pas Mousseline à son bureau. S’il gardait un -vague espoir, il se rendait compte aussi qu’il se leurrait. - ---C’est fini, se disait-il. - -Il regardait d’un air triste les orgueilleuses mamans de son square. - ---Ah! songeait-il. Faites tout ce que vous voudrez pour vos enfants, -saignez-vous aux quatre veines, privez-vous de tout, veillez-les nuit et -jour, couvez-les: à vingt ans, ils vous échapperont. Heureux, s’ils ne -vous remercient pas en vous déshonorant! - -En dépit des belles paroles de monsieur Marsouet, sénateur des Baquier, -le père Trébuc se jugeait atteint dans son honneur. Lui qui avait pu -toujours marcher la tête droite, il concevait avant tout qu’il ne -pourrait plus marcher que la tête basse. - ---Avoir tant enduré, songeait-il, pour échouer au port! - -Il savait trop que sur ses pas, désormais, les gens chuchoteraient. Il -surprendrait des regards moqueurs, ou dédaigneux. On dirait: - ---La fille du père Trébuc? C’est du propre! - -On dirait encore: - ---Le père Trébuc? - -Que dirait-on, hélas? - -Les mains derrière le dos, le père Trébuc s’enfonçait les ongles dans la -chair, et baissait la tête. - ---Belle journée, père Trébuc! lui disait au passage quelque personne de -connaissance. - -Il répondait machinalement: - ---Belle journée, oui. - - - - -XXXIV - - -Il n’eut pas besoin de dire à sa femme, en rentrant à six heures, qu’il -n’avait pas trouvé Mousseline au bureau. A son air las, la mère Trébuc -comprit tout de suite. Elle comprit aussi que le père Trébuc avait subi -là-bas une nouvelle humiliation. Plus que des cris et des plaintes, le -silence d’un homme comme le père Trébuc est significatif. - -Sans commencer par se déshabiller ainsi qu’il avait coutume de le faire -chaque soir, le père Trébuc s’était lourdement assis sur une chaise, à -la place où Mousseline s’asseyait, près de la fenêtre. Il ne disait -rien. Il avait ôté son képi, et, penché en avant, les coudes aux genoux, -tel que, trois jours plus tôt, sur un banc du square, le papa désolé de -la petite Ginette, le père Trébuc corrigeait avec minutie la courbure de -la visière de son képi. - -Pour la première fois depuis des mois nombreux, il était rentré chez lui -sans s’arrêter au café de la rue Boursault. L’équipe des Brouchon, -Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet et Deraque ferait la manille -quotidienne sans le père Trébuc. Comme il était le seul qui n’y eût à -peu près jamais manqué, il pensait que les autres remarqueraient son -absence plus facilement que celle de tel ou tel d’entre eux, qui étaient -moins réguliers que lui. Et il se disait qu’ils viendraient sans doute -s’informer à la loge du motif de son absence. Et il serait obligé de -leur dire pourquoi on ne l’avait pas vu devant son verre de -vermout-cassis habituel, pourquoi on ne l’y verrait peut-être plus -jamais. - -Peu à peu le père Trébuc prenait conscience de tout ce qu’entraînait à -sa suite le départ scandaleux de Mousseline. Toutes ces mains qui -s’étaient tendues jusqu’à ce jour avec tant d’empressement vers un père -Trébuc digne du plus grand respect, se tendraient-elles encore avec -sympathie vers un père Trébuc déconsidéré? - -Sur sa chaise, son képi entre les doigts, le père Trébuc ne disait rien. -Dans le fond de la loge, silencieuse, et affairée du moins en apparence, -la mère Trébuc épluchait un chou. - ---Et Monsieur Daix? demanda le père Trébuc. - ---Je ne sais pas. - ---Tu n’as pas vu Madame Loissel? - ---Dame si. - ---Alors? - ---Elle m’a point parlé de Monsieur Daix. - -Par pitié, la mère Trébuc ne révéla pas à son mari que Monsieur Daix, -leur ambition, à l’instant même que se produisait la catastrophe, avait -déclaré que Mousseline était très gentille. Mais pouvait-elle ajouter ce -regret au chagrin du père Trébuc? - -Le père Trébuc ne demanda pas ce que madame Loissel avait dit -d’elle-même. Pouvait-il contraindre sa femme à répéter tout haut des -paroles qui durent l’humilier? La honte se suffisait. Il songea que la -pauvre Maman souffrirait assez des sarcasmes que lui jetterait au visage -la mère Chateplue, l’effrontée concierge de la maison voisine. Il songea -qu’elle en avait déjà peut-être éprouvé l’insolence, comme il l’eût -éprouvée en pleine salle du petit café de la rue Boursault, s’il ne -s’était pas abstenu d’y aller. - -La mère Trébuc se préparait à mettre le couvert. - ---Tu ne te déshabilles pas? dit-elle. - -Il dégrafa son ceinturon. - -Les autres jours, à pareille heure, il rentrait, la manille faite, et -son gain de la soirée dans la poche. - ---Ils ne viennent pas, se dit le père Trébuc en songeant à ses amis. - -Ils ne vinrent pas, en effet. Mais, loin de s’en réjouir parce qu’ils -lui épargnaient ainsi un surcroît d’humiliation, le père Trébuc souffrit -davantage. Il songeait qu’on parlait de lui, qu’on le jugeait. - ---Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser? se disait-il. - - - - -XXXV - - -Cette journée avait été interminable. - -A neuf heures, quand le père Trébuc ferma la porte de la rue avant de se -coucher enfin, il connut le premier moment de répit de cette atroce -journée. Jusque-là, plus que la honte propre qu’il ressentait pour -lui-même, c’est la honte que lui infligeaient les témoins de sa -déchéance, qui le torturait. Ah! qu’il aurait voulu pouvoir fuir, lui -aussi, le père Trébuc, ou seulement pouvoir fermer sa porte aux -importuns et aux curieux, comme il fermait chaque soir, à neuf heures, -la porte de la rue! Mais le père Trébuc n’était pas son maître. La porte -de sa loge, tout le monde avait le droit de l’ouvrir; et dehors, dans le -square des Batignolles, où besoin n’était à personne d’ouvrir aucune -porte, le père Trébuc ne s’appartenait pas davantage. - ---Service, service, disait volontiers le père Trébuc. - -Il était toujours de service, toujours à la disposition de tout le -monde, à la merci des curieux et des importuns. - -Au lit enfin, qui lui fut un refuge, il s’abandonna, pour la première -fois peut-être de sa vie, pour la première fois du moins avec plus de -tristesse, à d’amères pensées. Il accusa le destin, qui l’avait fait -naître et vieillir pauvre. - -Riche, moins pauvre en tout cas, il n’eût pas été obligé de se gîter -dans une étroite loge de concierge, et de reléguer sa fille au sixième -étage, loin de lui, loin de sa surveillance, et sa fille n’eût pas été -séduite. - -Des phrases de journaux soutenaient ses pensées. Il considérait son -malheur sous les espèces des faits-divers qu’il lisait avec attention. -Sa Mousseline tant chérie était devenue une fille séduite. Et il se -rappela qu’il n’avait jamais craint que sa Mousseline pût devenir une de -ces déplorables héroïnes de roman-feuilleton ou de chronique des -tribunaux. Verrait-il un jour le nom et le portrait de sa fille dans son -_Journal_? Il voyait déjà ce mot sinistre d’Infanticide se détacher en -grands caractères au milieu d’une page. Que dirait-on alors dans le -quartier? Monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier, avait affirmé que -l’honneur du père Trébuc demeurait intact. Mais monsieur Marsouet ne -savait pas tout. Seule, sans doute, mademoiselle Baudetrot, la -sage-femme, savait tout. Parlerait-elle? - ---Si nous étions riches, songea le père Trébuc, elle n’aurait pas fait -tant de manières. - -Et il songea que, si mademoiselle Baquier, qui avait derrière elle un -sénateur opulent, lui demandait ce que lui avait demandé la malheureuse -Mousseline, la sage-femme ne répondrait point que la vie humaine est -sacrée. - ---Sacrée, la vie humaine? - -Comment pouvait-on proférer de pareilles balivernes, après une guerre où -l’on avait gaspillé tant de vies humaines? Le père Trébuc en avait tenu -jadis au bout de sa baïonnette, en Chine et à Madagascar, et nul ne lui -disait de telles niaiseries. - ---Oui, songea le père Trébuc, la vie des pauvres est sacrée, parce -qu’elle sert aux riches. - -Noires pensées. Mais, dans l’obscurité de la loge, à côté de sa femme -qui ne soufflait mot, le père Trébuc se sentait les yeux brûlants de -larmes toutes prêtes. Il songeait aussi à l’autre hypothèse, et qu’au -lieu de ce qu’il cessait d’imaginer, il verrait, et demain peut-être, -dans son _Journal_, que deux fiancés, désespérés par le refus d’un père, -s’étaient jetés ensemble dans la Seine ou sous une rame du métro. - ---Pourquoi qu’elle est partie comme ça? se disait le père Trébuc. -Pourquoi qu’elle n’a pas tout avoué? - -Il pleurait. Il murmura: - ---Mousseline! - -Point assez bas néanmoins pour que la mère Trébuc ne perçût pas le -gémissement mal étouffé. - ---Qu’est-ce que tu dis? fit-elle. - ---Rien, répondit-il. - -Elle répliqua sans plus: - ---Il est tard. - -La pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, venait de -sonner deux coups. - -Au même instant, un carillon furieux retentit dans la loge. Le père -Trébuc tira le cordon. Deux voix, une voix d’homme et une voix de femme, -chantaient: - - --_Dans la vie faut pas s’en faire!_ - _Moi, je n’ m’en fais pas..._ - -Le père Trébuc s’était redressé. - -La porte de la rue, refermée, claqua. - ---Mademoiselle Jeanne, annonça la voix de femme. - ---Un peu de silence, s’il vous plaît! - ---Occupe-toi de ta fille, hé! père Lagrogne! répondit mademoiselle -Jeanne, femme de chambre des Baquier. - - - - -XXXVI - - -Dans la journée, sous les regards apitoyés ou moqueurs des gens, le père -Trébuc dissimula. Il acceptait la compassion de ses amis ou de ceux -qu’il tenait naguère en amitié ou en respect. Elle lui était cependant -aussi pénible que la joie indiscrète des jaloux d’autrefois. Il évitait -autant que possible les rencontres des uns et des autres. - -A sa femme même, il ne se livrait qu’avec une grande réserve. Taciturne, -il gardait pour lui ses plus douloureuses pensées. - -Les curieux ne surent pas si le père Trébuc souffrit, ni surtout comment -il souffrit, car on pouvait douter qu’il endurât d’un cœur tranquille un -affront que rien n’avait laissé prévoir. Il était en effet homme de -droiture et d’honnêteté et connu de tout le quartier comme tel. Aussi -bien n’allait-il plus rejoindre, le soir, au petit café du coin de la -rue Boursault, ses complices de la manille quotidienne; et, dans le -square des Batignolles, où il s’attardait moins à provoquer la -conversation des habituées, il marchait au milieu du peuple des enfants -sans s’intéresser à leurs jeux. De quoi chacun pouvait conclure à sa -guise. - -Quant à sa femme, le père Trébuc, qui l’avait d’abord prise dans ses -bras et qui n’avait pas renouvelé son geste, il la sentait trop -grièvement blessée pour ne pas lui épargner de nouvelles blessures. N’en -recevait-elle pas, peut-être, dont elle gardait également le secret? Ils -portaient tous les deux leur croix, côte à côte, en silence. - -La mère Trébuc avait-elle la même angoisse que son mari? Il l’ignora, -comme elle ignora qu’il n’ouvrait plus son _Journal_, le matin, dès la -première heure, sans une émotion qu’il cachait derrière les feuilles -dépliées. Il parcourait d’un trait les pages, sautait par-dessus les -titres énormes, cherchait les faits-divers, dépistait les titres menus -qui se dérobent entre deux placards de publicité, reprenait son examen, -et ne repliait le journal qu’avec un soupir. - -Une semaine ainsi coula. Les jours se suivaient lentement. Le père -Trébuc subit les questions, les conseils, les regrets, et les mines -navrées de tous ceux qui le connaissaient. La surprise avait été quasi -générale. Le père Trébuc n’en fut pas consolé, car celui dont il voulait -forcer l’estime, celui dont il avait rêvé pour sa fille, celui-là -déclara, hélas, à madame Loissel: - ---Ça devait arriver. - -La sévérité de monsieur Daix finit d’accabler le père et la mère Trébuc. -Le père Trébuc la reçut comme un soufflet. Mais qu’avait-il à répondre? -Était-ce les parents, ou la fille, que monsieur Daix accusait? - ---Mauvaises fréquentations, frivolité de l’époque, résultat de la -guerre, avait affirmé monsieur Marsouet, sénateur. - ---Et l’exemple? suggéra madame Loissel, qui jugeait l’opinion de -monsieur Marsouet audacieuse. - -Il est certain qu’à ne regarder que dans la maison, Mousseline voyait -des choses dont le moins qu’on en pût dire n’était pas à la gloire de -tous les locataires. Mademoiselle Coupaud, fille de sa mère et d’on ne -sait qui, hantait les salles de danse, ce qui ne l’empêcha pas d’y -dénicher un mari fort imprudent. Et mademoiselle Baquier, qu’on saluait -bas, qui portait collier de perles et manteau de zibeline, quand son -père n’était qu’un employé de ministère en retraite? L’affection, -platonique,--si l’on veut,--de monsieur Marsouet, sénateur, était-elle -inoffensive? - -La sympathie de madame Loissel, que l’épreuve n’ébranla pas, fut douce -au cœur de la mère Trébuc. - ---Il n’avait qu’à le dire, maugréait madame Loissel, ce nigaud, qu’il -l’aimait! - -Elle n’en démordait pas, malgré les apparences, qui étaient contraires. -Et elle promettait à la mère Trébuc que Mousseline reviendrait. Mais -elle ne savait pas tout ce que savait la mère Trébuc, qui hochait la -tête tristement, et qui ne répétait pas à son mari les propos rassurants -de madame Loissel. - -Néanmoins, à l’heure du courrier, la mère Trébuc se hâtait de passer en -revue les enveloppes. Quand le père Trébuc était présent, il la -regardait et ne disait rien. Elle ne disait rien non plus. A quoi bon -parler? Espéraient-ils, croyaient-ils, pensaient-ils que Mousseline -écrirait? - -Une longue semaine s’écoula sans que Mousseline donnât signe de vie. - ---C’est une Trébuc, se dit le père Trébuc. Elle n’écrira pas. - - - - -XXXVII - - -Tous les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le -père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous -les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après -l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois -médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses -randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze -années de devoir accompli sans défaillance. - -Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne -s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le -père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles -lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou -de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré? - -Il songeait: - ---Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où -tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé. -Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire: -un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des -enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme -toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu -te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout. - -C’était par un matin de dimanche, en effet, et de dimanche d’avril, que -le père Trébuc songeait ainsi. Or rien n’est affligeant, pour une âme en -deuil, comme un dimanche parisien: les rues sans encombrements de -voitures, les gens qui s’habillent de leurs meilleurs habits, les smalas -qui se rendent visite, les ouvrières au bras de leurs amoureux, la joie -d’un jour de repos et d’un jour de fête, quoi de plus attristant, par -contraste, pour un homme qui a tout perdu,--mais oui, tout,--en perdant -sa fille? Les gens passent, vont à leurs joies, car il n’est pas -question d’affaires le dimanche, ils regardent autour d’eux, ils -respirent le bonheur, et ils ne remarquent pas que leur béatitude -insulte à la douleur muette d’un gardien de square qui a perdu sa -fille. - -Le père Trébuc savait, dès le matin, dès l’instant qu’il brossait sa -tunique où pendaient de dérisoires médailles, qu’il aurait une mauvaise -journée, que son service serait plus difficile que durant la semaine, -parce que les maris accompagnent leur femme au jardin et que les femmes, -occupées de leur mari, se soucient moins des enfants, prompts à saccager -les massifs de fleurs. - -Il prévoyait tout, le père Trébuc, en brossant sa tunique. Il n’avait -pourtant pas prévu ce qui devait être son plus vif émoi de la journée. - -Tout récemment, il s’était trouvé sot devant le papa de la petite -Ginette, une enfant habituée du square où sa mère la conduisait. Mais la -mère avait disparu, comme Mousseline. Et le père Trébuc, entendant les -confidences navrées du papa, n’avait pu rien répondre au pauvre -abandonné qui mendiait un peu de consolation. Le père Trébuc n’avait pu -rien répondre. Il ne comprenait pas peut-être: Mousseline n’avait pas -encore disparu. - -Et voilà que, vers onze heures, le père Trébuc fut appelé de loin par -une petite fille qui criait: - ---Père Trébuc! Père Trébuc! Bonjour, père Trébuc! - -A travers la cohue, le père Trébuc s’empressa. Il se sentait attiré vers -la petite Ginette. - -Quelle déception l’attendait! - -Quand il arriva près du banc qu’un massif lui cachait, il s’arrêta, plus -sot que la première fois: le papa de Ginette était là, sur le banc. -Assis? Non. Allongé, couché presque, tête nue, le bras droit épousant la -taille d’une jeune femme, de sa femme revenue. - ---Bonjour, père Trébuc! dit le papa de la petite Ginette sans se -déranger. - -Il souriait d’un air de triomphe. Sa femme souriait aussi, d’un air -moins assuré. - -Le père Trébuc ne s’attarda pas auprès du couple heureux. - ---Au revoir, père Trébuc! criait gentiment la petite Gigi. - - - - -XXXVIII - - -Entre la sympathie que lui déclaraient les uns et la satisfaction -égoïste qu’il imputait aux autres, le père Trébuc, blessé de toute façon -au plus profond de lui-même, aurait été bien gêné de choisir. Était-ce -encore un effet de son orgueil, s’il y avait orgueil dans son cas? Le -père Trébuc s’imaginait peut-être que les gens s’intéressaient plus à -lui qu’ils ne le faisaient en réalité. Et, à de certains moments, -essayant de mettre les choses au point, non pas quant à lui, mais quant -aux étrangers, il se disait que, puisque les gens ne savaient pas -tout,--et comment l’auraient-ils su, si mademoiselle Baudetrot, la -sage-femme, qui était brusque mais tenue à la discrétion, ne révélait -rien?--en somme on était mal fondé à porter contre lui un jugement trop -sévère. - -Sur le coup, on a tendance à exagérer. On se croit le centre du monde -et l’objet de tous les regards. Mais, quand on examine de sang-froid les -circonstances, les causes, les résultats, on s’aperçoit souvent qu’on -eut tort. Tel prend de loin pour une montagne une taupinière. Le père -Trébuc citait volontiers cet aphorisme qu’il avait rapporté de -Madagascar, où sa compagnie, alertée par une nuit sans lune, s’était -lancée jusqu’à l’aube à la poursuite... de deux zébus qu’on tua. Le -capitaine, vexé, avait sentencieusement clos cette équipée excessive. Le -père Trébuc se le rappelait. Et lui, n’exagérait-il pas, en présumant -que tout Batignolles ne se souciât que de la fugue d’une jeune fille? - -Le lundi matin, après la fièvre du dimanche, quand le square des -Batignolles retrouve sa paisible physionomie des jours ordinaires, dans -le calme d’une matinée de soleil, le long de la grille du chemin de fer -où il faisait sa première promenade quotidienne, le père Trébuc, les -mains derrière le dos et la tête basse, essayait de remettre les choses -au point. - -Sa fille était partie. Soit. Avec un jeune homme. Soit encore. Et après? -Que savait-on de plus? - ---Belle journée, père Trébuc! - ---Belle journée. - -Monsieur Forderaire était sans doute pressé, ce matin-là. Au lieu de -s’arrêter, d’assujettir son binocle, et d’échanger avec le père Trébuc -deux ou trois phrases plus ou moins insignifiantes, il toucha d’un doigt -le bord de son chapeau, et s’éloigna. - -Le père Trébuc avait levé la main vers son képi. Il fut déçu, et peiné, -que monsieur Forderaire ne s’arrêtât pas. Il n’était déjà point tant -enclin à l’optimisme: il s’assombrit soudainement. Parce que monsieur -Forderaire ne lui disait rien, le père Trébuc conclut que monsieur -Forderaire, toujours si correct et voire familier, ne voulait rien dire -au père Trébuc. - -Le père Trébuc soupira. Quittant la grille du chemin de fer, il se -dirigea vers le kiosque à musique. - ---Service, service, se dit-il pour s’exhorter. - -Il était demeuré trop longtemps à l’écart, à l’abri des fâcheux. Sa -place était là-bas, près du kiosque, où les gens affluent. - ---Porte ta croix, père Trébuc! songea-t-il. N’oublie pas que ta fille -est partie et que les autres ne l’oublient pas. - -Il ne l’oubliait pas pourtant. Comment aurait-il pu l’oublier dans ce -coin de Paris, plus provincial qu’un mail de province, où tout était -plein pour lui du souvenir de Mousseline, depuis le square où elle -jouait, étant petite, jusqu’à l’église Sainte-Marie où elle avait fait -sa première communion, la boutique de la fleuriste dont le garçon avait -fait sa première communion en même temps que Mousseline, et le bazar de -la place des Batignolles, où le père Trébuc achetait, la veille de Noël, -une poupée d’un franc quarante-cinq, et tout enfin, tout, dans ce -quartier dont pas un habitant n’était pour le père Trébuc un inconnu? Le -père Trébuc avait aimé ce quartier tout de suite. Il s’était félicité, -jadis, de n’être pas gardien des Buttes-Chaumont. Mais s’en -félicitait-il encore? Et n’eût-il pas préféré, dans un quartier plus -populaire, où chacun passe inaperçu, n’être connu de personne? - ---Bonjour, père Trébuc! - -La femme de chambre des Baquier, tenant en laisse la Choute, ouvrait -déjà son large sourire. - ---Bonjour, Mademoiselle! répondit sans aménité le père Trébuc. - -Et il lui tourna le dos. - - - - -XXXIX - - -Cependant le père Trébuc se trompait. Monsieur Forderaire n’avait -certainement pas voulu le contrister en ne s’arrêtant pas pour échanger -avec lui, ce matin-là, comme à l’ordinaire, les propos sans importance -de leurs habituelles rencontres. Le père Trébuc en eut la preuve le jour -même, dans l’après-midi, lorsque de nouveau le locataire du premier -traversa le square des Batignolles. - -L’heure était chaude, et l’ombre, sous le couvert des arbres généreux, -accueillante. Monsieur Forderaire s’arrêta, se décoiffa, tira de sa -poche un mouchoir, s’essuya le front, assujettit son binocle. - ---Eh bien! père Trébuc, demanda-t-il avec obligeance, quoi de neuf? - ---Dame rien, Monsieur Forderaire. C’est toujours du pareil au même, -comme on dit. - -Déjà content, le père Trébuc souriait. - ---Et votre fille? - ---Dame, toujours rien, Monsieur Forderaire. - ---Elle ne vous a pas écrit? - ---Non. - ---Avant de partir? - ---Non plus. - ---C’est curieux. - -Il y avait tant de simplicité dans la voix de monsieur Forderaire, que -le père Trébuc ne craignit de sa part aucune vexation. - -Monsieur Forderaire assujettit son binocle. - ---C’est curieux, dit-il. Elle vous aimait pourtant. Vous formiez une -famille parfaitement unie. On vous donnait en exemple dans le quarter. - ---Oh! - ---Si, si, c’est la vérité. En exemple. Que de fois n’ai-je pas -entendu... - ---Vous devez entendre autre chose, maintenant, hasarda le père Trébuc. - ---Maintenant? Rien du tout. Que voulez-vous qu’on dise? On ne comprend -pas. Personne ne comprend. - ---Je croyais. - ---Je le vois, père Trébuc, je le vois bien. Depuis le départ de votre -fille, vous n’êtes plus le même homme. - ---Dame! - ---Sans doute, mais j’ai bien vu que vous semblez fuir les gens. -Dirait-on pas, ma parole! que vous avez commis un crime? Est-ce votre -faute si votre fille est partie? - ---Dame! - ---Alors? - ---Ça ne fait rien. - -Le père Trébuc ne trouva pas autre chose. Devant ses locataires, comme -jadis devant les officiers, il était gauche et timide le plus souvent. -Machinalement, il porta la main vers ses médailles. - ---Il faut vous secouer, père Trébuc, poursuivit monsieur Forderaire. Il -le faut, et pour vous, et surtout pour votre femme. - ---C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça... - ---Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos -tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que -sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je -vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez. -Tenez, vous pensez comme on pensait au siècle dernier et comme on ne -pense plus nulle part, même à Landerneau. - ---Dame! - ---C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout -est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous -que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas -votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est -relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de -l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez, -vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square, -votre fille a grandi dans un milieu différent. - -Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc -était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit: - ---Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux -soldat breton. - ---Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il -faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt -qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide, -mon pauvre père Trébuc. - ---Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur -quand même. - ---Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque. -Secouez-vous! - -Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement. - ---Merci, Monsieur Forderaire, merci. - ---Allons, au revoir. - -Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’en alla. Le père Trébuc -le regardait s’éloigner. Il avait chaud. Il était confus. Il -réfléchissait. - ---Oui, songea-t-il. Peut-être. Mais si sa fille faisait comme la mienne, -qu’est-ce qu’il dirait? C’est qu’il ne sait pas tout. - - - - -XL - - -D’autres jours suivirent. Une autre semaine s’écoula. Trois semaines -s’écoulèrent. Le père et la mère Trébuc étaient sans nouvelles de leur -fille. - -A mesure que les jours passaient et qu’il lisait en vain son _Journal_, -matin et soir, avec la crainte d’y découvrir ce qu’il y cherchait -avidement, le père Trébuc avait retourné la question sous toutes ses -faces. A la honte du début, qui avait dominé, succédait peu à peu une -tristesse lourde. - -Ils avaient bien vieilli, en trois semaines, le père et la mère Trébuc. -Plus que jamais, la mère Trébuc se plaignait de la fatigue que lui -causait l’entretien du grand escalier. - ---Tu te donnes trop de mal aussi! observait le père Trébuc, qui se -rappelait à point les paroles de monsieur Forderaire. - ---Qu’est-ce que tu veux? répondait-elle. - -Comme son mari était consciencieux, la mère Trébuc était consciencieuse. -Ils faisaient tous les deux leur service toujours de la même manière. -Aux yeux du monde, ils sauvaient la face. Ils supportaient -courageusement l’épreuve. Autour d’eux, ils sentaient moins de -curiosité. On ne leur parlait plus de Mousseline. Seule, madame Loissel, -qui ne perdait pas tout espoir, s’évertuait à réconforter la mère -Trébuc. Mais la mère Trébuc n’en disait rien à son mari. - -Le père Trébuc n’avait pas remis les pieds au petit café de la rue -Boursault depuis le départ de Mousseline. Il rentrait à la maison, le -soir, sans flâner en chemin. Il se déshabillait, s’installait devant la -table, dépliait son _Journal_, et attendait l’heure du dîner. - -Mornes dîners. Depuis le départ de sa fille, la mère Trébuc avait -simplifié l’ordonnance des repas, supprimé la nappe à carreaux bleus et -blancs que Mousseline avait brodée, car la toile cirée suffisait aux -parents en deuil, et supprimé aussi le dessert et les plats trop -coûteux, car désormais la mère Trébuc ne devait plus compter sur -l’argent que Mousseline rapportait à chaque fin de mois. - -Mornes dîners, au cours desquels le père et la mère Trébuc, tête à -tête, mangeaient en silence. La loge, qui était autrefois trop étroite, -semblait vide, depuis que les éclats de rire et les chansons de -Mousseline l’avaient désertée. Où chantait-elle? Où riait-elle, à -présent, la folle Mousseline? Et riait-elle? Dans la loge de la rue -Legendre, personne ne riait plus. Depuis trois semaines, Mousseline -s’était enfuie. - -Trois semaines avaient passé, lentes, cruelles. Un jour, ce fut le -samedi, vingt-huitième d’avril. La mère Trébuc redoutait que parût enfin -à son tour, sur l’éphéméride accroché près de la cheminée, le 28 fatal. -C’est le 28 avril, en effet, que devait être célébré le mariage de -mademoiselle Coupaud, locataire du troisième. - -Quel crève-cœur pour la mère Trébuc! Elle n’était pas jalouse. - ---Tant mieux pour cette petite! songeait-elle. - -Mais elle songeait qu’elle ne verrait pas, qu’elle ne verrait jamais sa -Mousseline chérie, vêtue de blanc et couronnée de fleurs d’oranger, -descendre, au bras d’un beau garçon, les degrés de l’église -Sainte-Marie, entre deux haies de badauds accourus. - -Du seuil de la maison, la mère Trébuc vit mademoiselle Coupaud, au bras -de son père, monter par l’allée centrale, les degrés de pierre couverts -d’un tapis rouge. Mademoiselle Coupaud avait une couronne de fleurs -d’oranger très discrète, très jolie, et deux fillettes soutenaient la -traîne de sa jolie robe blanche. Un beau mariage. Le parvis était peuplé -tout entier. Des autos stationnaient en file des deux côtés de l’église. - -Le cœur gros, la mère Trébuc regardait, regardait. - ---Ah! Ah! - -Derrière elle, un violent ricanement retentissait. - -Elle se retourna. - -Sur le seuil de la maison voisine, la mère Chateplue, la matrone aux -mamelles flasques, regardait la mère Trébuc d’un air insolent. Elle -ricanait. Sa monstrueuse poitrine en était secouée dans tous les sens. - ---Ah! ah! - -La mère Trébuc rentra chez elle précipitamment. - -Les coudes sur la table et les mains au visage, elle sanglotait encore -quand, dix minutes plus tard, à l’heure du déjeuner, survint le père -Trébuc, qui avait les yeux humides. - - - - -XLI - - -Que ce fût parce que le goût lui manquait de faire de bonne cuisine -après un coup si rude, ou par calcul de ménagère qui dans la pire -détresse ne doit pas se permettre de négliger les intérêts du ménage, la -mère Trébuc avait été bien avisée, en restreignant, depuis le départ de -Mousseline, les dépenses journalières. A la fin du mois d’avril, elle -constata que désormais elle ne pourrait plus mijoter de ces petits plats -dont le père Trébuc aimait à humer le parfum, et que Mousseline -déclarait chaque fois meilleurs que la fois précédente. - -A la vérité, le père et la mère Trébuc souffraient trop du départ et de -la faute de leur fille chérie, pour qu’un regret d’ordre matériel -ajoutât vilainement à leur regret. Non. Dans ces difficultés que leur -créa le problème de la vie chère, ils trouvèrent plutôt un sujet de -plaintes qui les détournait de leur constant souci, en éludant les -silences chargés d’angoisse des premiers jours qui suivirent le départ -de Mousseline. - -Évidemment, par un biais naturel, les plaintes qu’ils se communiquaient -les ramenaient au chapitre de Mousseline. Eux qui jusqu’alors se -gardaient de critiquer les locataires de la maison ou certains voisins, -ils en venaient à examiner la conduite de ceux qui les avaient jugés, -critiqués, et même réconfortés, car on ne les avait peut-être -réconfortés que par hypocrisie, se disaient-ils. La douleur en effet ne -rend pas bienveillant. - ---Cette Mademoiselle Coupaud, disait le père Trébuc, on la regarde avec -respect, maintenant qu’elle vient voir son père en taxi. - ---Dame! répondait la mère Trébuc. Elle a de l’argent. Au jour -d’aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte. - ---Dame! répliquait le père Trébuc. Tu peux être tranquille. Ce n’est pas -cette fille-là qui aurait épousé un homme sans le sac. Elle sait y -faire, celle-là. - -Il se taisait, et la mère Trébuc ne répondait rien. Tous deux songeaient -en même temps que leur fille, leur Mousseline qu’on avait jugée et -condamnée, était du moins partie avec un homme sans le sou. Elle ne -rêvait pas d’épouser un homme pour son argent, elle, leur Mousseline. -Elle avait eu tort de se donner, elle était coupable certes, mais elle -ne s’était pas vendue. - -Comme s’il continuait leur conversation, le père Trébuc disait: - ---Mademoiselle Coupaud, encore, elle s’est mariée. Le mariage couvre -tout, et elle sera peut-être une épouse fidèle. - ---Elle? tranchait la mère Trébuc. Qui a bu boira, mon pauvre Ernest, et -bon chien chasse de race. - ---N’empêche. Ça regarde son mari. Elle est mariée. Mais ce que je -voulais dire... - -Il baissa la voix. - ---Je voulais parler de Mademoiselle Baquier. Celle-là, veux-tu que je te -dise? C’est répugnant. - ---Elle fait ça devant son père et sa mère, et ils trouvent ça très bien. - ---L’argent n’a pas d’odeur. - ---Et puis, un sénateur, ça flatte. Ce n’est pas n’importe qui. - ---Oh! dit le père Trébuc, sénateur ou pas sénateur, c’est du pareil au -même. Rappelle-toi, la Maman, pendant la guerre, ces officiers -américains qui venaient faire la ribouldingue là-haut avec les deux -sœurs. Les parents trouvaient déjà ça très bien. - ---Y a longtemps qu’on n’a pas vu la plus jeune, remarqua la mère Trébuc. - ---Je croyais qu’elle était en Algérie? - ---On le disait. On m’a dit aussi que Monsieur Marsouet les a eues toutes -les deux. - ---Et ça critique les autres! exclama le père Trébuc. - -La mère Trébuc se rapprocha. - ---Et tu sais pas ce qu’on m’a dit? fit-elle. - ---Non. - ---On m’a dit comme ça que Monsieur Marsouet leur a fait faire une -opération, pour qu’elles n’aient pas d’enfants. - ---Voilà! conclut le père Trébuc. Et il faut être aux ordres de ces -gens-là, et les saluer, et les respecter, et tout, quoi! Tout ça, parce -qu’ils ont de l’argent. - ---Dame! - -Et un nouveau silence s’établissait. Le père et la mère Trébuc -comparaient, et ne disaient plus rien. Ils n’osaient pas, peut-être. -Aucun des deux n’osait prendre l’initiative d’absoudre tout haut -Mousseline. - ---Le bœuf a raugmenté de quatre sous, dit sans transition apparente la -mère Trébuc. - ---Oui, mais il y a des légumes maintenant. Avec l’été qui vient, ça sera -moins cher. - ---Faut attendre encore un peu, répliqua la mère Trébuc. Avant juillet, -faut pas trop espérer. - ---Oui, quand les riches seront à la campagne. - ---Vivement que la maison soit vide! soupira la mère Trébuc. - - - - -XLII - - -Comme avril avait passé, mai passa. Dans la vie nouvelle qu’ils menaient -sans leur fille, le père et la mère Trébuc avaient pris de nouvelles -habitudes. - -Toute douleur à la longue s’engourdissant, ils commençaient du moins à -ne plus considérer sous des couleurs aussi sombres le coup de tête de -Mousseline. C’est que, devant la révélation faite par mademoiselle -Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ils avaient eu peur. Honte -et peur à la fois. - -Ils étaient toujours sans nouvelles de Mousseline, et Madame Loissel se -prenait à s’avouer déconcertée, et voire inquiète. Au contraire, le père -et la mère Trébuc éprouvaient une inquiétude moins lancinante. - ---Puisque nous ne savons rien d’elle, songeaient-ils, elle n’est pas -morte. - -Et cette présomption, qui les rassurait, les aidait à supporter avec -moins d’amertume que Mousseline s’entêtât à ne pas leur donner signe de -vie. Ils en souffraient, mais ils ne s’étonnaient pas outre mesure du -silence persistant de leur fille. - ---C’est une Trébuc, avait dit son père: toute d’une pièce. - -Ils souffraient davantage, à mesure que les jours coulaient, à la pensée -que Mousseline, partie parce qu’on ne voulait pas lui laisser épouser -son Rodolphe Jaulet, ne se mariait pas. Et ils attendaient, à défaut -d’une lettre de repentir et de tendresse, une lettre de sommation -respectueuse, formule admirable qui acquérait une importance de premier -plan dans la bouche du père Trébuc. Mais ils ne recevaient rien, et le -père Trébuc, sans le dire à sa femme, se mettait à craindre parfois que -peut-être Rodolphe Jaulet, reculant en face de son devoir, n’eût -abandonné Mousseline après lui avoir fait abandonner ses parents. Il lui -avait fait abandonner aussi son bureau, où elle était estimée; mais le -père Trébuc ne craignait rien de ce côté-là: Mousseline était -travailleuse, et capable de trouver, dactylographe intelligente, dix -places pour une. C’est l’autre question qui tracassait plutôt le père -Trébuc. Néanmoins, il refoulait sa crainte, car il avait bien vu, au -trouble du petit Rodolphe Jaulet, le soir de la demande en mariage, que -ce garçon était épris de Mousseline. - ---Tu te fais des idées, père Trébuc! se disait-il. - -Ainsi la peur, que la révélation de la sage-femme leur avait causée, -harcelait moins vivement les Trébuc. Quant à la honte des premières -heures, qu’à force de regarder autour d’eux ils avaient fini par -considérer, sinon vaine,--car ils demeuraient encore de leur siècle, -comme disait monsieur Forderaire,--mais excessive, elle s’estompait, -elle aussi, avec le temps. - -Au reste, si l’on excepte madame Loissel, l’ancienne riche du premier -étage qui était réduite à terminer sa vie dans une chambre de bonne au -sixième, les gens semblaient ne plus se rappeler qu’ils eussent connu -aux Trébuc une fille. Un homme moins scrupuleux que le père Trébuc s’en -fût réjoui sans arrière-pensée. Lui cependant se demandait si cette -indifférence des gens à l’endroit de Mousseline et des soucis du père -Trébuc, ne masquait pas du mépris. Il ignorait en effet si la sage-femme -n’avait pas jasé, bien qu’il l’eût toujours jusque-là tenue au-dessus -de tout soupçon. Mais elle avait l’air tellement sévère, lorsqu’elle -déclara, sans aucun égard, au père Trébuc, que la vie humaine est -sacrée! - -Le père et la mère Trébuc, dans leur détresse, éprouvèrent toutefois, à -la fin de mai, un soulagement. En effet, un mardi, à midi, en rentrant -de la maison de santé de Grenelle où elle exerçait tous les matins, -mademoiselle Baudetrot ouvrit, avec sa brusquerie ordinaire, la porte de -la loge et annonça qu’elle déménageait. - ---Je vais à Lille, dit-elle, prendre la direction d’une maison -d’accouchements. Il faut que j’y sois pour le début de juin. - -Elle ajouta: - ---Le propriétaire sera content: il pourra augmenter le prix de mon -loyer. - ---Nous vous regretterons, eut la présence d’esprit de répondre le père -Trébuc, tant il était content, lui aussi. - ---Dame! fit la mère Trébuc. - -Pour la première fois depuis le départ de Mousseline, le père et la mère -Trébuc se sentirent moins oppressés. - - - - -XLIII - - -L’appartement de mademoiselle Baudetrot ne demeura pas libre plus de -vingt-quatre heures. Le propriétaire n’y fit faire aucune réparation, -aucune peinture, aucun nettoyage. A mademoiselle Baudetrot, sage-femme, -succéda du jour au lendemain le docteur Aubenaille, et, sur le mur de la -maison, à hauteur d’homme, près de la porte, la plaque d’émail bleu de -l’une fut remplacée par la plaque de marbre noir de l’autre, qui se -déclarait médecin spécialiste. - -Grand, maigre, grisonnant, le regard insaisissable, le docteur -Aubenaille était célibataire. Il convoqua des peintres, un tapissier, -des électriciens, entreprit des travaux sérieux. - ---J’installe un cabinet d’opérations, dit-il à la concierge. - -On lui apporta des tables étincelantes de nickel, des appareils de forme -étrange et dont on ne pouvait pas deviner à quoi il les destinait. - -Il parlait peu, mais sans morgue. - ---Il n’a rien de Monsieur Chaudroule, dit à son mari la mère Trébuc, qui -n’aimait pas le professeur du deuxième, et qui l’aimait moins que jamais -depuis que, pour un robinet de sa cuisine, il avait forcé la mère Trébuc -à courir chez le gérant, le jour même que Mousseline disparut. - -Mais le docteur Aubenaille ne ressemblait pas non plus à mademoiselle -Baudetrot. Il n’avait pas de gestes brusques. Il était tout en douceur -et courtoisie. En outre, il donnait souvent de menus pourboires à la -mère Trébuc. Pendant la période d’installation de son appartement, il -eut en effet souvent besoin de petits services, que la concierge lui -rendait avec son obligeance habituelle. - ---Un médecin, dit le père Trébuc, ça fait mieux qu’une sage-femme. Tu ne -trouves pas? - -Elle était toujours du même avis que lui. - ---Une sage-femme, dit-il encore, je trouve, je ne sais pas pourquoi, que -ça fait mauvais genre. - -Pendant une quinzaine, les Trébuc ne furent à peu près occupés que de -l’installation du docteur Aubenaille. On les interrogeait sur le -nouveau locataire. La curiosité du quartier ramena dans la loge -quelques personnes qui semblaient s’être détournées des Trébuc, depuis -leur malheur. Chacun cherchait à savoir quel genre d’opérations ferait -le docteur Aubenaille. - ---Des opérations chirurgicales, disait le père Trébuc. - ---Il est spécialiste, ajoutait la mère Trébuc. - -L’après-midi, à cause du docteur Aubenaille, la mère Trébuc était plus -souvent dérangée que du temps de mademoiselle Baudetrot. Inconnu dans le -quartier, le médecin spécialiste avait néanmoins une clientèle -nombreuse, de femmes surtout, dont la plupart étaient élégantes, qui -arrivaient en voiture, demandaient à mi-voix «le docteur, s’il vous -plaît», et gagnaient rapidement l’escalier dès que la mère Trébuc -répondait: - ---Troisième à gauche. - -C’était pour la mère Trébuc une véritable distraction. Quand elle voyait -entrer dans sa loge une jolie madame bien habillée, elle la regardait -avec plaisir. Un jour, elle en vit une à qui elle eut envie de crier: - ---Dieu! que vous êtes belle, Madame! - -Celle-là ressemblait à Mousseline. La mère Trébuc, empressée, avait -répondu seulement: - ---Au troisième à gauche. - -Mais elle accompagna la jolie malade jusqu’à la porte de l’escalier, -qu’elle lui ouvrit: de quoi la jolie malade parut fort mécontente. - ---Dommage! songea la mère Trébuc. Ces femmes de riches, ça méprise les -autres. Ça ne mérite pas d’être jolies. - -Elle fit le geste de chasser une pensée importune, et elle se demanda, -comme elle se le demandait pour chaque cliente du docteur Aubenaille, ce -que pouvait bien être cette femme-là. C’était sa distraction de -l’après-midi. - -Le soir, elle en causait avec le père Trébuc. Ils échappaient ainsi aux -silences dangereux. Quand la mère Trébuc se plaignit de la petite -vexation que lui avait faite la jolie malade qui ressemblait à -Mousseline,--détail qu’elle ne rapporta pas: - ---Que veux-tu? répondit le père Trébuc. Ça se fait pas, peut-être? - -Et, un peu plus tard, il observa qu’il avait eu raison sans doute. Car, -pendant qu’ils étaient à table, le docteur Aubenaille, qui dînait en -ville presque tous les soirs, entra dans la loge, et, après s’être -excusé d’interrompre le repas des Trébuc: - ---Madame, fit-il, je ne sais pas si je vous l’ai dit, je ne crois pas, -mais il faut que je vous dise que, si jamais quelqu’un, homme ou femme, -venait vous questionner sur les clients que je reçois, vous ne devez -répondre qu’une chose: adressez-vous au docteur. Vous comprenez, vous et -moi, nous sommes tenus au secret. - ---Le secret professionnel, précisa le père Trébuc, qui approuvait de la -tête. - ---Parfaitement, dit le médecin. Vous avez compris, je compte donc sur -vous, et encore une fois excusez-moi. - -Et il glissa dans la main de la mère Trébuc un billet. - ---Cent francs, annonça-t-elle, quand il fut sorti. - ---Tu vois, dit le père Trébuc, je m’étais pas trompé: ce que tu as fait -cette après-midi, ça se fait pas. - - - - -XLIV - - -Et le mois de juin aussi s’écoula, morne, lent, vide, car toute -nouveauté s’émousse, et l’habitude eut vite intégré dans le train -ordinaire de l’existence des Trébuc, concierges, la maigre distraction -que leur avait procurée l’arrivée du docteur Aubenaille. Mousseline -n’était pas revenue. Mousseline n’avait pas écrit. - -Et juillet à son heure apparut. Les Trébuc l’attendaient. Certains pour -un mois, certains pour deux, les locataires se disposaient à quitter -Paris, qui vers la campagne, qui vers le bord de la mer. Chaque année, -le père Trébuc aidait à descendre les malles. - ---Et vous, père Trébuc, lui disait-on, vous ne partez pas? - ---Pas cette année, non, répondait-il. L’an prochain, peut-être. - -Il avait toujours espéré pouvoir conduire, une année ou l’autre, à -Portrieux, dans son pays où ni lui ni sa femme n’avait plus de famille, -leur Mousseline. Ils étaient toujours restés à Paris, rue Legendre et -square des Batignolles. Mais les vacances que les locataires prenaient -étaient, du même coup, des vacances pour les concierges. Pendant les -mois d’été, on ne nettoyait le grand escalier qu’une fois par semaine. -La mère Trébuc se reposait. - -Le père Trébuc, lui, dans son jardin peuplé d’enfants pâles, flânait à -l’ombre des arbres vite jaunis par le soleil, et rêvait à ses souvenirs -des pays chauds. Le soir, il mettait un morceau de glace dans son verre -de vermout-cassis, et, après le dîner, il tirait une chaise de la loge, -s’installait devant la porte, sur le trottoir, et fumait sa pipe en -lisant le _Journal_. Quand la vaisselle était enfin lavée, la mère -Trébuc venait s’asseoir à côté de lui. - -Cette année-là plus que les autres, les Trébuc virent avec satisfaction -s’en aller leurs locataires. Des maisons voisines, les locataires s’en -allaient également. Chaque matin, des taxis et des omnibus de gare -enlevaient voyageurs et bagages. - ---Il n’y aura plus à Paris que les vrais Parisiens, disaient ceux qui ne -partaient pas. - ---On sera entre soi, répondait le père Trébuc. - -Il songeait bien pourtant qu’il n’aurait ni la joie de l’apéritif qu’un -morceau de glace rend délicieusement frais, puisqu’il n’allait plus au -café, ni celle de la soirée qu’on passe sur le trottoir, à fumer une -bonne pipe. Se risquerait-il, en effet, cette année-là, à s’asseoir -devant la maison, quand, depuis déjà trois mois, il fuyait tout le -monde? - -Les Baquier eurent un départ magnifique. Ils allaient à Trouville: les -parents, la cuisinière, la femme de chambre et la Choute par le train, -et Mademoiselle en auto, avec monsieur Marsouet. - -Le père Trébuc ferma la portière de la voiture. - ---Au revoir, père Trébuc! - ---Bon voyage, Monsieur le Sénateur. - ---Au revoir, père Trébuc! - ---Bon voyage, Mademoiselle. - -L’auto démarra. Le père Trébuc la suivit du regard. Il songeait: - ---Pourquoi qu’elle se fait pas appeler Madame, Mademoiselle Baquier? - -Madame Loissel ne partait pas. Monsieur Daix, qui n’avait droit qu’à un -mois de vacances, devait les prendre en août. Le docteur Aubenaille ne -parlait pas de s’en aller. Quant aux autres locataires, ils étaient tous -partis pour le dix. - -Il commençait à faire chaud, chaud comme il ne fait chaud qu’à Paris, où -l’air devient irrespirable dès que le soleil brille durant trois jours -de suite. - -Dans la loge, où une tenue stricte était moins indispensable, le père -Trébuc demeurait en manches de chemise. Pour son service au square, il -enfilait un pantalon de treillis blanc, qu’il repassait lui-même, tous -les matins. Le soir, il n’osait pas s’asseoir devant la maison, comme la -plupart des concierges du quartier: il craignait qu’une apostrophe de la -mère Chateplue, qui buvait plus que jamais à cause de la chaleur, ne -l’obligeât à répondre, et ne provoquât un esclandre. Et puis, de voir le -petit café du coin de la rue Boursault, où fréquentaient les gens qu’il -connaissait, lui donnait des tentations. - -Déjà Letuigne, son camarade préféré de la manille, mais le plus -irrégulier, avait essayé de l’entraîner. - ---Tu es bête, lui avait-il dit. Et pourquoi? - ---Pour rien. - -Le père Trébuc avait résisté, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. -Était-ce encore, toujours, par orgueil? Mais quel orgueil pouvait garder -le père Trébuc? - - - - -XLV - - -Monsieur Daix, le mutilé du cinquième dont madame Loissel avait fait -rêver les Trébuc pour leur Mousseline, était un homme qui ne cherchait -pas à se pousser au premier rang. Revenu de la guerre avec un seul bras, -il portait sans arrogance à la boutonnière de son veston un mince ruban -jaune liséré de vert. - -Le père Trébuc, qui avait eu sa médaille à l’ancienneté, admirait que -monsieur Daix l’eût tout jeune gagnée autrement. Mais aux félicitations, -un peu gauches, que le vieux marsouin essayait un jour de lui exprimer, -monsieur Daix s’était contenté de répondre en agitant la manche vide de -son veston. - ---Il est trop modeste, avait songé le père Trébuc. - -Modeste, le jeune homme savait qu’après la guerre on considérait de tels -rubans beaucoup moins comme un emblème de sacrifice que comme un -insigne d’infirmité. C’est une nuance qui échappait au père Trébuc. -Quand le père Trébuc se rappela, plus tard, que monsieur Daix avait dit, -en parlant du départ de Mousseline, que ça devait arriver: - ---Il n’est pas modeste, songea-t-il. Il est fier. - -Monsieur Daix en effet n’avait pas éprouvé le besoin d’offrir au père ou -à la mère Trébuc ses condoléances. Loin de prendre cette réserve pour de -la politesse, le père Trébuc la tint d’abord du mépris et, ensuite, de -la fatuité. - -Oui, à mesure que le temps estompait sa douleur et sa honte, le père -Trébuc condamnait moins sévèrement sa fille, s’accusait lui-même moins -durement d’avoir manqué de vigilance, acceptait les excuses que monsieur -Marsouet, monsieur Forderaire, Letuigne, Deraque, et d’autres, lui -avaient proposées pour le réconforter, accusait à son tour les mœurs -générales de l’après-guerre, et s’avouait à part soi moins coupable -qu’il n’avait cru l’être au début. Et tant, qu’en juillet, à force de -remarquer davantage l’attitude réservée de monsieur Daix, parce que, -dans la maison déserte, le mutilé du cinquième passait moins inaperçu, -le père Trébuc finit par s’avouer que le grand coupable était justement -monsieur Daix. - -Pensée noire. Depuis le départ de Mousseline, le père Trébuc avait roulé -dans sa tête inquiète beaucoup de pensées noires. Il regardait autour de -lui. Monsieur Forderaire et d’autres lui avaient ouvert les yeux. Il -comparait, il jugeait. Et quant à ce monsieur Daix si fier, le père -Trébuc estimait enfin qu’un employé de banque ne s’abaisserait pas en -épousant une dactylographe pauvre, mais honnête. - ---Honnête, certainement, affirmait le père Trébuc. - -Qui prouvait que Mousseline, éprise peut-être de ce monsieur Daix si -fier, n’eût pas écouté Rodolphe Jaulet par dépit et rage d’être méconnue -et dédaignée? - ---Mais voilà! se disait une fois de plus le père Trébuc: nous sommes -pauvres. Les Trébuc sont pauvres. Ça, ça ne se pardonne pas. - -Est-ce que sa pauvreté,--car elle n’était pas riche, mademoiselle -Coupaud,--avait empêché mademoiselle Coupaud de trouver un homme riche -qui daignât l’épouser? Cette fille pourtant se donnait des allures peu -rassurantes. On avait jasé sur elle dans le quartier, et le fait est -que... - ---Mais il ne faut pas se fier aux apparences, songeait le père Trébuc au -mois de juillet, ni condamner les gens trop vite. - -La première quinzaine de juillet était chaude. L’été s’annonçait ardent. -Les Parisiens se hâtaient de fuir la ville, qui devenait inhabitable. -Aux approches du 14, les maisons désertées se faisaient de plus en plus -nombreuses. Que de volets clos à toutes les façades! - ---Si ça continue, disait le père Trébuc à sa femme, il n’y restera plus -que les concierges. - -Et il se lançait dans une nouvelle diatribe contre les riches à qui tout -est permis. - -Mais la mère Trébuc avait moins d’aigreur. - ---Te plains pas, répondait-elle. Qu’ils s’en aillent tous! La vie sera -moins chère. - - - - -XLVI - - -Le 14 juillet, à titre d’exception, et parce que ses amis de la manille -abandonnée insistèrent avec tant de bonne grâce, le père Trébuc -consentit à les suivre au petit café du coin de la rue Boursault. Ils -étaient allés tous ensemble l’attendre à la sortis du square. - ---Tu ne peux pas refuser, dit Potonnot. - ---Tu nous offenserais, ajouta Deraque. - -Et Brouchon: - ---Un jour comme aujourd’hui! - -Le père Trébuc résistait. - -Savaient-ils pourquoi le père Trébuc hésitait à les suivre? Comme ils le -sentaient néanmoins près d’accepter, comme il leur déclarait qu’il -n’acceptait qu’à titre d’exception, comme ils se flattaient de l’avoir -décidé, Potonnot, parlant au nom de tous, lâcha l’argument définitif: - ---Trébuc, tiens-toi bien. Nous avons une grande nouvelle à t’apprendre: -la mère Chateplue est morte. - ---Non! - ---Si. - ---Je l’ai encore vue à midi! - ---Un coup de sang. - ---La chaleur. - ---Et la boisson. - ---Pas possible! - ---Tombée raide dans la rue, en traversant pour aller au café. - -Le père Trébuc se réjouit. Il n’avait plus aucune raison d’hésiter. Il -suivit ses camarades. - -Il s’était déjà promis de ne prendre qu’un vermout-cassis, son vieil -apéritif oublié, avec un morceau de glace, et de ne pas toucher aux -cartes. Mais une fois installé, ravi par la fraîcheur délicieuse du -vieil apéritif qu’il retrouvait, entraîné par la véritable joie que lui -causait la mort subite de cette chipie de mère Chateplue, ragaillardi -par l’atmosphère tout amicale du petit café, il se leva machinalement, -quand la première partie fut jouée, pour s’asseoir à la place de -Letuigne que le sort désignait. - -Comme jadis, il gagna. Il gagna trois francs soixante-quinze, qu’il -empocha sans hâte. Au moment de ramasser les pièces déposées sur le -tapis, il lui souvint en effet à quoi jadis ses gains étaient destinés: -au mariage de Mousseline. Une ombre lui gâta le plaisir innocent de -cette soirée organisée pour lui par ses camarades. Mais, ses camarades, -contents de le revoir au milieu d’eux, dissipèrent l’ombre fâcheuse. - ---Potonnot! dit soudain le père Trébuc. Et ta promesse? - ---Quelle promesse? - ---Ton fameux pernod, que tu fabriquais toi-même, et que tu devais me -faire goûter. - ---Quand tu voudras, Trébuc. - ---Tu en as? - ---Demande aux copains. - ---Et c’est du vrai? - ---Du vrai, répondirent Chauchet et Deraque. - ---J’en veux. - ---A une condition, objecta Potonnot. - ---Laquelle? - ---Que tu reviendras pour la manille demain, et les autres jours, comme -avant. - -Le père Trébuc hésita. - ---Non, dit-il, pas de condition. - ---Alors, pas de pernod. Choisis. - ---Je verrai, conclut le père Trébuc. - ---Comme tu voudras. - -Ils se séparèrent. Mains étreintes à droite et à gauche, bonsoir et bon -appétit distribués, une chaise qui se renverse et tombe: la soirée était -finie. - ---Au revoir, père Trébuc, dit le patron qui rinçait deux verres à la -fois. - ---Au revoir, répondit machinalement le père Trébuc. - -Dehors, la rue Legendre, où une brise étouffante soufflait du pont, -était à peu près vide. En la traversant, le père Trébuc songea que, -quelques heures auparavant, en la traversant aussi, au même endroit -peut-être, la mère Chateplue était morte. - ---On pourra s’asseoir devant la maison, se dit-il, et respirer à son -aise. - -Il regarda sa maison. Trois immeubles de six étages, se dressent rue -Legendre, entre la rue Boursault et le pont, du côté des numéros pairs: -près du pont, la maison de la mère Chateplue; près de la rue Boursault, -celle d’une veuve de guerre dont on ne peut rien dire; et au milieu, -celle de la mère Trébuc. - -A la fenêtre du rez-de-chaussée, qui était ouverte, la mère Trébuc -regardait venir vers elle son mari, qu’elle avait vu sortir du café. Le -père Trébuc se redressa. - - - - -XLVII - - -Juillet s’acheva. Août passa. La fin de juillet avait été moins belle. -Août ne fut guère meilleur. Sous un ciel souvent chargé de nuages, Paris -reçut de la pluie par journées entières. - -Sans nouvelles de Mousseline, qui s’obstinait, en vraie Trébuc, à ne pas -demander son pardon, les Trébuc menaient leur morne existence -quotidienne, sans soucis matériels excessifs. - -Comme l’avait prévu la mère Trébuc, la vie était un peu moins chère. Un -peu seulement, mais assez pour que la mère Trébuc pût arriver à joindre -les deux bouts en n’imposant pas à son mari de trop cruelles privations. -Elle songeait cependant que cette période de répit que sont les mois de -vacances pour les ménages de petites ressources, ne serait pas -éternelle, et que, malgré les espoirs que chacun nourrissait d’un -avenir plus clément, la mauvaise saison des prix qui montent -reparaîtrait en même temps que les Parisiens revenus. - ---Et en hiver? se disait la mère Trébuc. Comment ferons-nous? - -C’est alors surtout que, pratiquement, l’absence de Mousseline serait -sensible. Faudrait-il priver le père Trébuc d’un peu plus de viande, -même frigorifiée, quand il n’en mangeait déjà pas outre mesure, ou de -son vin rouge? Mais il avait besoin de son vin et de sa viande pour -affronter les rigueurs de l’hiver, sous la bise glacée du square des -Batignolles. - -La mère Trébuc songeait parfois au magot que son mari avait amassé, pour -le mariage de Mousseline, avec les gains de ses manilles. Le magot ne -servirait sans doute jamais au mariage de Mousseline, hélas. Toutefois, -si la mère Trébuc ne projetait pas de l’entamer en cas d’urgence, car on -ne sait pas ce que l’avenir réserve à un chacun, elle pensait que le -père Trébuc pourrait lui remettre les gains qu’il réalisait de nouveau -chaque soir, au lieu d’en grossir inutilement le magot sans emploi -certain. - -Car le père Trébuc avait succombé aux invitations de ses camarades, et -repris sa place à la manille de chaque soir. On n’entendait plus, dans -la salle enfumée du petit café de la rue Boursault, les monologues -poissards de la mère Chateplue, matrone à la poitrine monstrueuse, mais -on y entendait, comme par le passé, de temps en temps, la voix -triomphante du père Trébuc qui annonçait: - ---Je coupe, et atout! - -Il semblait que le père Trébuc eût moins de circonspection qu’autrefois -dans ses propos. Il lui échappait souvent, en plein café, des opinions -hardies et d’irrespectueuses apostrophes. Les jours de pluie, par -exemple, si quelqu’un maugréait contre le mauvais temps ou se plaignait -des fichus étés que nous avons en France à présent,--l’avez-vous -remarqué?--le père Trébuc affichait un contentement parfait. Il riait, -disait: - ---Tant mieux! - -Et il commençait une vigoureuse apologie pour le mauvais temps qui -vengeait les pauvres,--et il disait quelquefois: les prolétaires, car il -aimait les mots emphatiques dont le sens est obscur,--et il jubilait -parce qu’il y a une justice ici-bas et qu’à la campagne et au bord de la -mer où ne vont pas les pauvres, dans leurs villas, leurs châteaux et -leurs palaces, les riches pouvaient constater que leur argent ne leur -permet pas tout. - ---Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule. - -Il voyait qu’on l’écoutait. Il se rappelait qu’autrefois aussi on -l’écoutait, autrefois, avant 1914, quand il racontait ses campagnes, -décrivait les mœurs des Chinois, ou parlait de la reine Ranavalo et du -colonel Gallieni. La guerre, en éclipsant ses guerres, lui avait enlevé -son prestige. Longtemps, il s’était tu, gardant pour lui ses souvenirs, -par discrétion, par convenance. Et voilà que derechef on l’écoutait -quand il se mettait à parler. On faisait cercle autour de lui. Et il -prenait là une petite revanche, sans plus s’inquiéter ni de convenance -ni de discrétion. - ---Sacré père Trébuc! disait-on en souriant. - - - - -XLVIII - - -Le mauvais temps ramena maints Parisiens plus tôt que de coutume. Le -père Trébuc les regardait revenir, et débarquer de leurs taxis ou de -leurs omnibus de gare, avec un air de commisération goguenarde qu’il -n’aurait jamais eu l’année précédente. - -Dès le début de septembre, deux de ses locataires revinrent: les Mujol, -ce couple peu sympathique dont le misérable Rodolphe Jaulet avait été le -pensionnaire, et les Versu, autre couple de vieillards peu sympathiques, -assez distants, et sur qui l’on ne glosait du reste pas dans le -quartier. - -Monsieur Daix aussi revint, avec son attitude réservée qui ne trompait -pas le père Trébuc. - ---Il n’a pas de quoi être si fier! songeait le père Trébuc. Sa médaille! -Sa médaille! Il l’a eue parce qu’il a perdu son bras. Ça ne prouve pas -qu’il était un héros. Il y en a qui ont été blessés, mutilés, et décorés -de la médaille militaire, en fichant le camp au cours d’une attaque. -Potonnot en connaît un comme ça. Même que celui-là fut blessé par son -capitaine, qui lui tira dessus parce qu’il se sauvait. Ainsi! - -Le père Trébuc était bien changé. Rares, très rares, ceux que sa -critique en éveil épargnait. Il ne respectait plus aveuglément les -personnes qu’il avait jadis portées aux nues. Même sur madame Loissel, -sur la brave madame Loissel ruinée, qui vivait avec dignité dans la -chambre de son ancienne cuisinière, au sixième, il trouvait à faire au -moins des restrictions. - ---De quoi qu’elle se mêlait, celle-là? songeait-il. Est-ce que nous -pensions, nous, que son Monsieur Daix pourrait épouser notre Mousseline? -Elle en avait plein la bouche de son Monsieur Daix. Sûr que, sans elle -et toutes ses histoires, j’aurais jamais pensé à ce garçon pour ma -fille, et j’aurais peut-être pas refusé le petit musicien des Mujol, et -j’aurais encore ma fille. - -A ses diatribes, la mère Trébuc ne répondait rien. Elle comprenait que -son mari était malheureux. Elle était malheureuse. Que pouvait-elle -répondre? Elle avait accoutumé, depuis toujours, de ne pas le -contredire. Elle lui laissait volontiers cette chétive joie. - -Mais le père Trébuc éprouva une joie profonde, le 6 septembre, un jeudi. - -Le 6 septembre, il y eut en effet un scandale dans la maison, un -scandale où le père Trébuc n’était pas en cause, et plus grave que celui -qui l’avait frappé. - -Depuis deux ou trois jours, il s’en souvint par la suite, il avait -remarqué que le docteur Aubenaille, qui n’habitait dans la maison que -depuis trois mois, qui ne s’était pas absenté pendant les vacances, et -qui avait reçu une clientèle moins nombreuse, mais toujours aussi -choisie, de femmes presque toutes fort élégantes, paraissait inquiet ou -souffrant. - ---Je comprends! dit le père Trébuc, le 6 septembre. - -Tout le monde comprit: le docteur Aubenaille, médecin spécialiste qui -soignait une majorité de jolies malades, fut arrêté, emmené, et mis en -prison. - -Le lendemain, le père Trébuc lut avidement la colonne entière que le -_Journal_ consacrait aux soins spéciaux que les jolies malades -sollicitaient du médecin complaisant. Un portrait occupait le milieu de -la page. Le père Trébuc trouva qu’il ressemblait mal au docteur -Aubenaille. - -Le père Trébuc, et sa femme avec lui, fut interrogé par des journalistes -polis, jeunes, indiscrets, et enfin encombrants, qui lui prêtèrent des -propos qu’il ne reconnut pas, quand il les lut dans leurs journaux. Et -il fut félicité par ses amis, le soir, à l’heure de la manille. - ---C’était un beau coco, ton médecin! lui dit-on. - ---Je m’en doutais, répondit-il. Je l’avais à l’œil. - ---Paraît qu’il gagnait tout ce qu’il voulait. - ---Dame! Les femmes de la haute, ça a des amants qui casquent sans -grogner, lorsqu’ils ont fait des bêtises. - -Et le père Trébuc ajoutait: - ---En voilà un qui ne pensait pas que la vie humaine, c’est sacré! - -Mais lui seul pouvait saisir le sens complet de son exclamation. - - - - -XLIX - - -Le scandale du docteur Aubenaille alimenta les conversations du quartier -de l’église Sainte-Marie pendant plusieurs jours. Le père Trébuc fut -l’objet de maintes et maintes questions. Il redevenait un homme qu’on ne -méprise pas quand il passe. On avait besoin de lui. Il détenait -peut-être des secrets croustilleux qu’il ne révélait pas aux -indifférents. On le salua beaucoup pendant quelques jours. - -L’intérêt n’était pas encore éteint, et la curiosité pas encore -rassasiée, lorsque revinrent de Trouville, le 15 septembre, les Baquier, -père, mère, fille, cuisinière, femme de chambre, et petite chienne, en -deux taxis. Ce fut un retour magnifique, bien que monsieur Marsouet y -manquât: un stupide accident de la rue, où sa limousine eut un -garde-boue défoncé, l’obligea d’arriver rue Legendre, en simple taxi -également, quand la famille était déjà rentrée. - -Ces choses furent répétées au père Trébuc, dès midi, par sa femme. Mais -il les avait apprises un peu plus tôt par mademoiselle Jeanne, femme de -chambre des Baquier, dont le premier soin fut de conduire la Choute de -sa maîtresse au square des Batignolles. - -Depuis le départ de Mousseline, qui semblait lui conférer on ne sait -quels droits, mademoiselle Jeanne n’avait pas eu à l’égard des Trébuc -une conduite bien relevée. Mais deux mois d’absence suffisent à -transformer les pires sentiments, comme les meilleurs. Et mademoiselle -Jeanne, tenant en laisse la Choute qui sauta tout de suite aux jambes du -concierge, aborda le père Trébuc, près du kiosque à musique, avec son -sourire le plus large, le plus gracieux, le plus désarmant. Que -n’avait-elle pas, en effet, d’inattendu à apprendre au père Trébuc? - -Les salutations à peine échangées, le père Trébuc crut qu’il ne pourrait -pas demeurer plus longtemps debout. Des yeux, il cherchait un banc, -comme s’il était près de défaillir. Mademoiselle Jeanne, sans détours, -lui disait: - ---Vous ne savez pas, père Trébuc? Nous avons vu votre fille. Oui, avec -un vieux Monsieur très chic, dans une talbot tout ce qu’il y a de -riche, au moins une quarante hachepés de soixante mille que disait -Monsieur Marsouet. - -Le père Trébuc était abasourdi. - ---C’est Mademoiselle qui l’a reconnue, conta mademoiselle Jeanne, à -Deauville, le jour du grand prix. Elle était jolie comme tout, à ce -qu’il paraît, et chic, et tout! Même que Mademoiselle disait qu’elle -avait été vite, mademoiselle Mousseline. - -Et mademoiselle Jeanne ajouta, baissant la voix par précaution: - ---Voulez-vous que je vous dise? Mademoiselle était jalouse, parce que -Monsieur Marsouet disait comme ça que c’était un beau brin de fille, -votre fille, bien entendu. - -Le père Trébuc souriait des yeux. Il se retint pour ne pas embrasser -mademoiselle Jeanne, une bonne fille, elle, tout de même, songeait-il. -Bonne fille, certes, qui n’était pas jalouse et qui oubliait les -réprimandes que le père Trébuc ne lui avait pas ménagées, à cause de ses -frasques nocturnes. Car elle lui dit encore: - ---Dites, père Trébuc, si Mademoiselle Mousseline a besoin d’une femme de -chambre, vous me recommanderez à elle, pas? Vous savez, je suis dévouée, -et plus sérieuse que j’en ai l’air dans mon service. Et j’aimerais -mieux servir Mademoiselle Mousseline que Mademoiselle Baquier, parce -que, vous savez, Mademoiselle Baquier, entre nous, c’est une belle -vache. - -Mais la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna Mademoiselle Jeanne. -Ainsi le père Trébuc put-il dissimuler son émotion. - -Il pensait que midi ne sonnerait jamais. Il avait hâte de porter -l’étourdissante nouvelle à sa femme. Mais quand il rentra, pour le -déjeuner, elle la connaissait aussi, par monsieur Marsouet, qui l’avait -félicitée. - ---Je m’offre un pernod, s’écria le père Trébuc. - -Le père Trébuc, l’ayant jugé véritable, s’était fabriqué du pernod selon -la formule de son camarade. Tous les soirs, après la manille et le -vermout-cassis insignifiant, il s’en préparait un, chez lui, dévotement, -comme faisaient les amateurs, avant la guerre, dans tous les cafés de -France. - -Ce jour-là, par exception, le père Trébuc s’en prépara un à midi. Il -était trop ému. - - - - -L - - -Les bonnes nouvelles se répandent aussi promptement que les mauvaises. -Il ne fallut pas longtemps pour que tout le quartier de l’église -Sainte-Marie connût l’heureuse fortune de la petite Mousseline, fille du -père Trébuc, gardien du square des Batignolles, et de la mère Trébuc, -concierge rue Legendre, près du pont. L’intérêt des gens du quartier -s’était porté sur les Trébuc à cause du scandale du docteur Aubenaille. -Il s’y fixa, plus précis, à cause du succès prodigieux de la petite -Mousseline. Car, naturellement, le succès de Mousseline, grossi de -bouche en bouche, devint prodigieux. Naturellement aussi, au dire des -gens, il ne surprit personne. - ---Une si jolie fille! - ---Si régulière! - ---Si distinguée! - -On estimait que la petite Mousseline ne méritait pas moins. On ne savait -pas au juste si elle était mariée ou si elle ne l’était pas. Mais, même -pour ceux qui ne supposaient pas qu’elle fût mariée, la fille des Trébuc -récoltait, enfin, après assez d’épreuves, les fruits légitimes de sa -persévérance et de son honnêteté. - ---Ces Trébuc, disait-on seulement, comme ils sont cachottiers! - ---Ce sont de braves gens, rectifiait un autre: des modestes, voilà tout, -qui ne veulent pas éblouir de leur bonheur le pauvre monde. - -Déjà l’on expliquait de cette façon les allures plus dégagées, plus -libres, et voire parfois hardies, que le père Trébuc avait prises depuis -quelque temps. Et si un jaloux se montrait étonné ou que Mousseline ne -vînt pas chez ses parents ou que les Trébuc demeurassent concierges, on -lui répondait: - ---Je vous répète qu’ils ont du tact. Mais, un jour, vous verrez, ils -s’en iront sans tambour ni trompette, pour aller vivre avec leur fille, -et ils auront des domestiques, et une auto, et tout le diable et son -train. - -A preuve, on citait le témoignage de mademoiselle Jeanne, femme de -chambre des Baquier, qui avait demandé de servir comme femme de chambre -chez mademoiselle Trébuc. - -Le père Trébuc laissait dire. Des propos flatteurs lui revenaient aux -oreilles. On n’osait pas lui poser des questions trop directes, car il -souriait d’un air malin en regardant les gens. Il souriait, ce qui était -un aveu délicat. Au reste, chacun pouvait observer que, depuis le mois -de juillet, le père Trébuc paraissait moins vieux, moins voûté, plus -allègre. Dans le petit café du coin de la rue Boursault, où il buvait -plus que de coutume, ne se contentant pas comme autrefois de son -classique vermout-cassis, qu’il faisait suivre d’un picon-citron ou d’un -deloso-suze, bien qu’il se préparât en outre, chez lui, avant chaque -repas, un solide pernod, il pérorait pour toute la salle à l’occasion du -moindre événement. Une telle attitude en dévoilait plus que le père -Trébuc n’en voulait avouer. - -On ne parlait plus guère dans le quartier du scandale récent causé par -l’arrestation du docteur Aubenaille. Le succès de mademoiselle Trébuc -occupait davantage les esprits. Et il n’était presque personne qui -rappelât ou se rappelât que, six mois auparavant, la petite Trébuc avait -disparu, de manière assez mystérieuse, en compagnie d’un blanc-bec de -violoniste. Pour beaucoup, le père et la mère Trébuc cessèrent d’être le -père Trébuc et la mère Trébuc. Mademoiselle Jeanne fut l’une des -premières à dire désormais Monsieur Trébuc. - -Le père Trébuc souriait. Évidemment, lorsqu’il était seul avec sa femme, -tête à tête dans la loge, et que, commentant la situation, qui était -troublante, il rêvait tout haut en dégustant son pernod, il se plaignait -encore que Mousseline continuât de ne pas donner signe de vie à ses -parents. Mais ses rêves l’emportaient, et il pensait que Mousseline -préparait en secret un grand coup, qu’elle ne reviendrait qu’au moment -où tout serait prêt, et qu’ils auraient alors, et enfin, le père et la -mère Trébuc, qui avaient tant souffert, leur revanche et leur -récompense. - ---Tu verras, disait-il, tu verras. Tu ne crois pas? - ---Dame! répondait la mère Trébuc. - -Elle ne demandait qu’à le croire, car il est bon de rêver. - -Que sur ces entrefaites vînt à passer devant la loge monsieur Daix, le -mutilé du cinquième, avec la manche de son veston ballante: - ---Non, mais, disait le père Trébuc sans baisser la voix, regarde-moi ce -nicodème! - -Et, de son geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, les trois -médailles qui paraient sa tunique, ou, s’il n’était pas en uniforme, la -place des trois médailles sur sa poitrine. - - - - -LI - - -Il en était venu là, le père Trébuc, après six longs mois de douleur, de -honte, de regrets, et de réflexions, lui jadis si sévère, si strict, -qu’il ne tenait plus indispensable que sa Mousseline fût mariée pour -mériter le respect du monde et l’approbation de son père. Il en était -venu là, lui, le vieux soldat nourri d’honneur et de devoir, qu’il ne -condamnait plus ceux qui dédaignent tout pourvu qu’ils soient heureux. - -Ce quartier des Batignolles, qu’il avait aimé d’emblée pour l’air de -paix provinciale qu’on y respire, il n’avait pas su y voir tout de suite -ce qui s’y cache de vie secrète. Ou, s’il le vit, il se sentait -hiérarchiquement trop bas placé pour le juger et, à plus forte raison, -pour le condamner. Mais, depuis le départ de Mousseline, depuis que, si -l’on peut dire, tout avait chaviré dans le cœur du père Trébuc, le père -Trébuc avait regardé, avait vu, avait pesé, et n’avait pas condamné. Le -malheur ne rend pas bienveillant, mais il porte à l’indulgence. - -Ce quartier si paisible des Batignolles, si bourgeois, si correct, il -est singulier. Sous des apparences de vertu tranquille, il n’y a pas de -maison qui n’abrite au moins une femme entretenue. Sans éclat, sans -impudeur, la prostitution y a un caractère irréprochable. On rencontre -dans la rue une femme; elle baisse les yeux; à sa mise, on la prend pour -une mère de famille ou une épouse de fonctionnaire, de fortune médiocre; -souvent, elle l’est; souvent, saluée bas par les fournisseurs, et vivant -seule ou avec ses parents, fille ou veuve, elle reçoit chez elle, un -certain nombre de fois par semaine, à jour fixe, pendant quelques -heures, un homme, toujours le même, dont elle vit. Tant de discrétion -couvre ces amours clandestines qu’on peut s’y méprendre. Mais comment -crier à l’abomination de la désolation? Il ne manque pas de ménages -officiels qui soient moins propres. - -Longtemps, le père Trébuc avait jugé sévèrement les Baquier, qui -vivaient, père mère, et fille, de monsieur Marsouet, sénateur, et par -ailleurs marié. Mais il avait bien dû s’apercevoir que nul ne faisait -grise mine à ses locataires et que, dans la plupart des maisons du -quartier, les familles Baquier n’étaient pas rares. Puis il avait appris -à ses dépens que, somme toute, la terrible faute commise par sa fille -Mousseline, mal connue, gardée secrète, lui avait paru de beaucoup plus -terrible à lui qu’aux autres. Il s’en était exagéré la gravité, et il -avait fini par le comprendre, comme il avait fini par comprendre qu’à -vouloir être plus royaliste que le roi, il faisait métier de dupe. Où -allait la considération? A ceux qui ont de l’argent. Le respect, -l’envie, les coups de chapeau, les courbettes? Aux mêmes. Et -l’indifférence, sinon le mépris? Aux autres. N’y a-t-il pas là de quoi -tenter un honnête homme, quand il est pauvre? Et qui lui jettera la -pierre, lorsque la vie est si difficile, lorsque le pain se vend plus -d’un franc le kilo, lorsque les vieux serviteurs du pays touchent un -salaire dérisoire, lorsqu’il suffit enfin qu’une fille soit jolie pour -que ses parents vivent, heureux, estimés, dans l’aisance? - -Mousseline pouvait revenir, mariée ou non, pourvu qu’elle revînt. Le -père Trébuc ne souhaitait pas autre chose. Il avait trop souffert. Si du -moins il souhaitait, ou ne refusait pas autre chose, il sentait autour -de lui que nul ne lui jetterait la pierre. Il sentait déjà qu’on -l’enviait parce qu’on savait que sa fille n’était plus une simple -dactylographe. Et que devait-il penser, ce jour que, dans son square des -Batignolles, vers la mi-octobre, il vit venir à lui monsieur Marsouet, -l’amant de mademoiselle Baquier, qui le cherchait? - -Le sénateur n’y alla point par quatre chemins. En avalant ses petites -phrases comme d’habitude, il dit: - ---Père Trébuc, je voulais vous dire. Seul à seul. D’homme à homme. Vous -comprenez? Je vous aime beaucoup, père Trébuc. Votre fille, quand vous -la verrez, si elle est libre, si elle veut, eh bien! elle me plaît -beaucoup. Voilà. Au revoir, père Trébuc. - -Et le sénateur tendit une main cordiale au gardien du square des -Batignolles, puis, s’éloigna rapidement, pour retrouver sans doute -mademoiselle Baquier. - -Un an plus tôt, le père Trébuc en fût devenu cramoisi. Et de quel geste -n’eût-il pas été capable? - -Il fut certes ému. Mais il songea: - ---Un sénateur? Oui, bien sûr, si elle n’a pas mieux. - - - - -LII - - -Cependant octobre avait passé, comme les autres mois. Novembre se -déroulait, et les Trébuc étaient toujours sans nouvelles de leur fille. -Et comment s’en procurer? Quand on leur parlait de Mousseline, ils -affectaient une profonde réserve, pour donner à croire qu’ils -préféraient se taire. En réalité, ils pensaient que Mousseline aurait pu -leur envoyer au moins une petite lettre. Ils lui étaient d’avance -reconnaissants de la surprise qu’elle leur préparait, mais ils auraient -bien voulu que la surprise fût moindre et plus prompte. - -Échauffée par le pernod dont il buvait trois et quatre verres chaque -jour, pour se calmer, disait-il, sans compter les vermout-cassis et les -picon-citron du café de la rue Boursault que sa femme ne le voyait pas -boire, l’imagination du père Trébuc marchait grand train. Il essayait -de se représenter l’existence que menait Mousseline. Tantôt il voyait sa -fille dans un somptueux hôtel de l’avenue du Bois, car il savait que les -hôtels de l’avenue du Bois sont tous somptueux. Il voyait mal le -mobilier, la disposition des appartements, sauf pour la salle de bains, -qui était pavée de mosaïque, avec une baignoire de marbre comme on en -décrit dans certains livres. Il voyait mieux les domestiques, nombreux, -stylés ainsi qu’il se doit, et disant: - ---Si Mademoiselle désire... - -Ou, peut-être, plutôt: - ---Madame est servie. - -Mais tantôt il se reprochait de voir trop grand. Même moins -magnifiquement installée, Mousseline avait encore un sort enviable. -N’eût-elle eu que celui de mademoiselle Baquier, par exemple, à qui -monsieur Marsouet, en attendant le bon plaisir de Mousseline, avait -offert une citroën de cinq hachepés, comme disait sa femme de chambre, -Mousseline eût été à envier. - -Pourtant mademoiselle Jeanne, qui entretenait avec le père Trébuc les -meilleures relations, affirmait que le Monsieur qui accompagnait -Mousseline à Deauville, était assurément plus riche que le sénateur de -mademoiselle Baquier. - -Un matin, elle aborda le père Trébuc avec son plus large sourire. - ---Vous savez, Monsieur Trébuc, dit-elle, mon amie Berthe qui est placée -boulevard de Clichy? - ---Oui. - ---Elle croit comme ça qu’elle a vu Mademoiselle Mousseline. - ---Où donc? - ---Au Gaumont-Palace. - ---Au cinéma? - ---Oui. C’est dans un film qui s’appelle _Fleurs Fanées_. Elle a le -premier rôle, à ce qu’il paraît. N’est-ce pas, mon amie l’avait pas vue -souvent, mais elle croit bien que c’est elle. Seulement elle avait pas -acheté le programme. Alors elle sait pas le nom de la star. En tout cas, -c’est pas écrit Mousseline sur les affiches. Y a aucun nom, c’est bête. -Faudrait aller voir _Fleurs Fanées_. Moi, j’irai pas, j’aime pas le -Gaumont, je préfère mon ciné La Condamine. Chacun son goût, pas? Mais je -verrai bientôt _Fleurs Fanées_ rue La Condamine. Paraît que c’est très -joli, et je manquerai pas, vous comprenez, si c’est Mademoiselle -Mousseline la star. - -Elle avait débité son discours à en perdre haleine. Le père Trébuc la -regardait en souriant. - ---Possible que c’est elle, dit-il. J’avais toujours pensé comme ça -qu’elle était... comment qu’on dit? - ---Photogénique? - ---C’est ça, comme vous dites. Vous avez raison, Mademoiselle Jeanne, -faudra voir. - ---C’est drôle, Monsieur Trébuc, j’ai comme une idée que c’est elle. - ---On verra. - -La Choute entraînait mademoiselle Jeanne. Le père Trébuc n’eut pas le -loisir de remercier longuement. - -Au déjeuner, le père Trébuc ne rapporta pas à sa femme ce que lui avait -appris mademoiselle Jeanne. Il ruminait un projet. - -Le soir, après le dîner, il se leva de table sans ouvrir son _Journal_, -et dit: - ---Je sors, la Maman. - ---Tu sors? fit la mère Trébuc intriguée. Et où vas-tu? - ---Je te le dirai, répondit-il. Attends seulement un peu. - -Et il se planta son képi bien droit sur la tête. - - - - -LIII - - -Ce fut une déception. Le Gaumont-Palace n’affichait plus les _Fleurs -Fanées_ annoncées par la femme de chambre des Baguier; le nouveau film -s’intitulait _le Voyage Maudit_. Le père Trébuc fit demi-tour, rentra, -et ne dit pas à sa femme où il était allé. - -Le père Trébuc était déçu. Avec quelle joie n’eût-il pas lancé à sa -femme cette nouvelle merveilleuse: - ---J’ai vu Mousseline. - -Mais d’avoir fait cette première démarche à la rencontre de sa fille, -lui donna l’idée d’en faire d’autres. Quoi de plus simple? Sa fille -était ce qu’on appelle une femme à la mode; elle fréquentait -probablement les endroits à la mode, et son ami, ou son protecteur, -comme on voudra, devait être fier de la montrer dans ces endroits-là: -car c’est ainsi qu’agissent les hommes qui dépensent de l’argent pour -de jolies femmes. Le père Trébuc le savait, par certains romans que -lisait Mousseline, et dont plusieurs l’avaient même intéressé au point -qu’il les avait lus. Mais quels sont les endroits à la mode où fréquente -une femme à la mode? - -Le père Trébuc rassembla ses souvenirs de lectures. Lequel de ces romans -pouvait le renseigner? Il chercha. - ---_La Dame aux Camélias!_ se dit-il tout à coup. - -Il avait eu un léger mouvement de recul. Il songeait que la fameuse -Marguerite était une courtisane. Le mot, qu’il n’avait jamais évoqué, -l’arrêta. Est-ce que Mousseline était une courtisane? Mais on n’entend -personne parler de courtisanes. Pour ce genre de femmes, on dit... - ---Y a maldonne! songea le père Trébuc. - -Non, sa fille ne se vendait pas, ne se prêtait pas à des hommes, comme -faisait cette Marguerite d’Alexandre Dumas. Mousseline avait un ami, un -protecteur, à qui elle était fidèle, et plus fidèle, il n’en doutait -pas, que certaines femmes mariées ne le sont à leur mari. - -Oui, mais où pouvait se promener Mousseline, pour que son père eût -chance de l’apercevoir? Au temps de la Dame aux Camélias, les élégantes -se promenaient en calèche dans l’avenue des Champs-Élysées. Aujourd’hui, -avec les automobiles, on va facilement plus loin. Le père Trébuc pensa -qu’il rencontrerait sans doute sa fille dans cette avenue du Bois de -Boulogne où il l’avait déjà logée en imagination. - -Dès lors, son parti en fut pris. Chaque fois qu’il le put, il s’arrangea -pour aller se poster tantôt à l’un, tantôt à l’autre bout de l’avenue du -Bois. De la place de l’Étoile ou de la Porte Dauphine, il regardait les -autos défiler devant lui, rapides, légères, avares. Quelques-unes -passaient si vite qu’il ne discernait rien des promeneurs qu’elles -emmenaient. Il restait là pendant des heures, sans se décourager. Quand -il rentrait à la maison, las, rompu, transi, il n’était pourtant pas -désespéré. - ---La prochaine fois, peut-être, se disait-il. - -Et, pour se ragaillardir, il buvait l’un après l’autre, lentement, deux -grands verres de son pernod de contrebande. - -Ses jours de repos, il les employait à monter la faction dans l’avenue -du Bois. Ainsi s’obstina-t-il durant tout le mois de décembre. - ---Tu te fatigues, lui disait la mère Trébuc. - -Il répondait: - ---Je la verrai. - -C’est le temps qui s’écoulait entre ses jours de faction, qui lui -semblait le plus pénible. L’hiver était dur, en effet, non pas à cause -du froid, mais à cause du prix de toutes choses. En vain d’astucieux -personnages, se préparant en vue des élections législatives encore -lointaines, promettaient-ils un régime moins favorable aux mercantis. -Dans la loge de la rue Legendre, on ne mangeait pas tous les jours de la -viande, même frigorifiée. La mère Trébuc se plaignait, pour son Ernest. - ---Laisse donc! répondait le père Trébuc. Ça ne durera pas toute la vie. - -Il se consolait avec son pernod, qui le soulageait des idées noires. - ---Tu verras, disait-il, tu verras! - -Il s’apprêtait à le dire une fois de plus, dimanche soir qu’il revenait -bredouille de l’avenue du Bois une fois de plus, le dimanche 23 -décembre. Mais il n’eut pas à le dire. Il n’était pas entré que déjà sa -femme lui sautait au cou. Elle riait, elle pleurait. - ---Regarde! Regarde! Lis! Lis! C’est elle! - -Il lut. - -Mousseline, par pneumatique, écrivait: - -«_Mes chers parents, l’épreuve est trop affreuse. Je n’en puis plus. -J’ai besoin de vous revoir. Il faut que j’aie votre pardon. Dites-moi -vite, par pneu, poste restante, bureau 14, quand vous consentez à -recevoir votre toujours tendre_ - - _MOUSSELINE_.» - ---Tu vois! fit victorieusement le père Trébuc. - - - - -LIV - - -Le père Trébuc avait répondu tout de suite par ces simples mots: - -«_Viens quand tu voudras._» - -Il en était content. Il estimait qu’il ne pouvait pas répondre mieux. - -Un seul point le tracassait. - ---Où que c’est, disait-il, le bureau 14? Et pourquoi qu’elle se fait -écrire poste restante? - ---Dame! répondit la mère Trébuc. Elle se méfie. Des fois qu’on aurait -refusé, on ne saurait pas son adresse. - -Le lendemain, 24 décembre, Mousseline envoya, dans la matinée, un -nouveau pneumatique. Cette fois, elle écrivait: - -«_Merci. Je viendrai ce soir, à 10 heures._» - ---Tu vois, dit le père Trébuc, elle est toujours la même: elle ne veut -pas se faire remarquer. Elle viendra quand personne pourra la voir. - ---C’est bien elle, approuva la mère Trébuc. Penses-tu qu’elle vienne -avec sa voiture? - ---Dame! je ne sais pas. Il n’y a pas de raison. - ---Dame! - ---Dis, la Maman, tu n’attendais pas ça pour ton petit Noël, hein? - ---Je croyais pas... - ---Moi, j’ai toujours cru. Mousseline est une brave fille. Elle pouvait -pas oublier ses parents comme ça. - -La journée leur parut plus longue que tous les mois écoulés. La mère -Trébuc comptait sur ses doigts. - ---Je pensais que ça faisait plus! observa-t-elle. - -Le soir, au dîner, ils mangèrent mal. - ---C’est drôle, dit la mère Trébuc, j’ai pas faim. - ---Moi non plus. C’est l’émotion. - -Et le père Trébuc, pour se calmer, dit-il, se prépara un pernod, le -troisième de la soirée. - ---Tu te feras mal, Ernest, dit la mère Trébuc. - ---C’est pas tous les jours fête, répondit-il. - -A neuf heures, il n’alla pas fermer la porte de la rue. - ---Inutile, n’est-ce pas? Dans une heure... - -Près de la table, sous la lyre du gaz, la mère Trébuc raccommodait une -chemise. Le père Trébuc, son _Journal_ étalé devant lui, lisait. Il ne -se disaient plus rien. - -Soudain, ils tressaillirent. On avait frappé à la porte. - ---Entrez! - -Ils se levèrent, regardèrent. - -Mousseline entra. - -Les parents demeurèrent fichés sur place. - -Difficilement, Mousseline refermait la porte: elle avait dans les bras -un petit enfant enveloppé d’une misérable couverture. Elle-même, -maigrie, les traits tirés, les yeux battus, son chapeau du mois d’avril -sur la tête, sentait la misère. Immobile, muette, elle attendit. - ---D’où viens-tu? prononça enfin le père Trébuc, d’une voix sourde. - -Mousseline montra son petit. - ---Il a trois semaines, dit-elle en tremblant. - -La mère Trébuc regardait. Elle eut peur: le père Trébuc semblait prêt à -bondir. - ---Qu’est-ce que tu fais? demanda-t-il, se contenant. - ---Je suis seule. - ---Et l’autre? - ---Je ne sais pas. - -Mousseline grelottait. Impitoyable, le père poursuivit: - ---Depuis quand? - ---Le mois de mai. Quand il a vu... - ---Où que tu travailles? - ---Je sors de l’hôpital. - ---Et où que tu habites? - -Mousseline fondit en larmes. - ---Ernest! supplia la mère Trébuc. - -Mais le père Trébuc se contint encore. Les dents serrées, les yeux -féroces, il murmurait: - ---Carne! Carne! Carne! - -Sa voix s’enflait. - ---Ernest! - -Mousseline lui tendit son enfant. - ---Papa! Papa! Je t’en supplie! - -Allait-elle tomber là? - ---Fous-moi le camp! cria le père Trébuc. Fous-moi le camp! - ---Ernest! - ---Fous-moi le camp! - -Furieux, il se jetait sur elle. La mère Trébuc, s’interposant, reçut le -coup de poing sans gémir. - -Mousseline était repartie. - -La mère Trébuc pleurait. Lui, debout près de la table, les yeux égarés, -les bras pendants, regardait vers la porte. - ---Carne! Carne! murmurait-il. - -La mère Trébuc gagna le fond de la loge. - ---Carne! dit-il encore. - -Puis il se dirigea vers le portemanteau, prit son képi. - ---Où vas-tu? demanda la mère Trébuc, angoissée. - ---Merde! répondit-il. - -Et il fit claquer en même temps la porte de la loge derrière lui. - - - - -LV - - -Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent -pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête basse, -les yeux humides. - -Il n’était rentré qu’au petit jour, exténué. Sa femme ne lui avait posé -aucune question. Il n’avait rien dit non plus. Il était resté prostré -sur une chaise jusqu’à l’heure de son service, refusant le bol de café -au lait que sa femme lui présentait, laissant plié sur la table son -_Journal_. Et il était parti pour le square sans avoir desserré les -dents. - ---Triste journée, père Trébuc! - ---Triste journée, dame, oui. - -Monsieur Forderaire, matineux, s’arrêta et assujettit son binocle. - ---Vous êtes souffrant? demanda-t-il. - ---Non, non, répondit mollement le père Trébuc. C’est ce temps-là. - -Et, d’un geste large, il accusait le ciel lourd de nuages. - ---Dites donc, père Trébuc, fit monsieur Forderaire, changeant de ton, -vous avez vu le journal, ce matin? - -Le père Trébuc frémit. - ---Ma foi, non. - ---Alors vous ne savez pas. D’ailleurs, vous ne lisez peut-être pas le -courrier musical. - ---C’est vrai. Le courrier musical... - ---Eh bien! mon ami, ce matin, il parle de quelqu’un que vous connaissez. - ---Moi? - ---Que du moins vous avez connu. Hier soir, au Trocadéro, on a porté en -triomphe un jeune virtuose qui donnait une audition de violon: un nommé -Rodolfo Joletti. - ---Je ne connais pas. - ---Mais si! Rodolphe Jaulet. - ---Il a changé de nom? - ---C’est un malin. Il sait qu’à Paris on n’applaudit que les artistes -étrangers. Alors il s’est fait passer pour italien. D’où succès, -triomphe, tonnerre d’applaudissements. Ce gaillard-là ira loin. - ---Dame! - -Le père Trébuc était confondu. - ---Père Trébuc, dit monsieur Forderaire, vous avez l’air gelé. - ---Je n’ai pas trop chaud. - ---Il faut vous secouer. - ---Oui, oui. - ---Je vous laisse. Faites le tour de votre square au pas gymnastique. Ça -vous remettra. - ---Oh! à mon âge! - ---Allons, au revoir. - ---Au revoir, Monsieur Forderaire. - -Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’éloigna. - ---Joli Noël! songea le père Trébuc amèrement. - -Il avait froid. Il essaya de se réchauffer en marchant plus vite que -d’habitude. Pour la première fois depuis qu’il était gardien du square -des Batignolles, on put voir le père Trébuc ne pas marcher lentement, -les mains dernière le dos, dans son square. Mais il ne parvint pas à se -réchauffer. - ---Il me faudrait un bon pernod, se disait-il. - -Et il ne pensait plus à autre chose! - - - FIN - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE 8 DÉCEMBRE 1924 - PAR F. PAILLART A - ABBEVILLE (SOMME). - - * * * * * - - BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON - - Anthologie des Écrivains Morts à la Guerre (1914-1918) - - Ouvrage complet en quatre volumes de 800 p. chacun, format 15 × 21 - - -Exemplaires ordinaires 100 fr. les 4 volumes -Exemplaires sur Madagascar (nᵒˢ I à XXV) 1120 fr. -- -Exemplaires sur Lafuma pur fil (nᵒˢ 1 à 250) 336 fr. -- - - -Format in-8º couronne (12 × 19) - - -_ROMANS & CONTES_ - - -BALKIS - -_Personne._ -_En marge de la Bible._ - - -PIERRE BILLOTEY - -_Le Pharmacien spirite._ -_Raz-Boboul._ - - -SUZANNE DE CALLIAS - -_Jerry._ - - -NONCE CASANOVA - -_La Libertine._ -_Messaline._ - - -RENÉE DUNAN - -_Baâl._ - - -RAYMOND ESCHOLIER - -_Le Sel de la Terre._ - - -MAURICE D’HARTOY - -_L’Homme Bleu._ - - -RENÉ-MARIE HERMANT - -_Kniazii._ -_En détresse._ -_La Femme aux hommes._ -_Fakir._ - - -JONCQUEL ET VARLET - -_Les Titans du Ciel._ -_L’Agonie de la Terre._ - - -MAGALI-BOISNARD - -_Mâadith._ -_L’Enfant taciturne._ - - -GEORGES MAUREVERT - -_Le Grand Plagiat._ - - -MARCEL MILLET - -_La Lanterne chinoise._ - - -ALICE ORIENT - -_La Tunique verte._ - - -GASTON PICARD - -_Les Surprises des Sens._ - - -THIERRY SANDRE - -_Mienne._ -_Le Purgatoire._ - - -P.-J. 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Romains_. - - -Exemplaires sur Alfa français 7.50 - -- Arches 22 -- - -- Hollande 33 -- - -- Japon 55 -- - - - Histoire des Régiments de Gardes d’honneur (1813-1814). - - Par le Docteur LOMIER (Préface d’Édouard DRIAULT). - - Un volume de 500 pages, format 15 × 21 25 fr. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MOUSSELINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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