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-The Project Gutenberg eBook of Le Démon Secret, by Auguste Gilbert
-de Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Démon Secret
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: June 10, 2022 [eBook #68281]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DÉMON SECRET ***
-
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-
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-
- Le Démon Secret
-
- LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- _PARUS_
-
- =Les moments perdus de John Shag= =3= fr.
- =L’Esprit impur=, roman. In-16 =6= fr.
- =Fantasques=, poèmes. Petit in-8 =22= fr.
- =Le Démon Secret=, roman. In-16 =6= fr.
- =Pour l’Amour du Laurier=, roman. In-16. =6= fr.
-
-
- _SOUS PRESSE_
-
- =Le Bar de la Fourche=, roman. In-16 =6= fr.
- =L’Enfant qui prit peur.= In-16 =6= fr.
-
-
- _Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921._
-
- Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
- réservés pour tous pays.
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
-
- Le Démon Secret
-
- Out, out, brief candle!
- Life’s but a walking shadow: a poor player
- That struts and frets his hour upon the stage,
- And then is heard no more: it is a tale
- Told by an idiot, full of sound and fury,
- Signifying nothing.
- W. S.
-
- _NOUVELLE ÉDITION_
-
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
-
- MCMXXI
-
-
-
-
- A
-
- BINET-VALMER
-
- _Au frère et à l’ami de chaque jour._
-
-
-
-
- LE
-
- DÉMON SECRET
-
-
-Mercredi, 6 février.
-
-Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de
-temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter
-cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.
-
-Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son
-ordinaire:
-
-«Je parierais que tu ne fais rien!
-
---Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou,
-du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà,
-je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier:
-l’ennui!--Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la
-politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet:
-œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets
-surtout pas de la dépeindre exactement.--Il y a trois jours que je ne
-suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous
-vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que,
-d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des
-emplettes indispensables chez sa modiste.--Allons, mon ami, bavarde!
-bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je
-m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et
-le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma
-parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre,
-partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un
-potager.--Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi
-qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un
-conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce
-marécage.»
-
-Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.
-
-Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être
-démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour
-moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent,
-il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.
-
-«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand
-sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse
-insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu
-pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais
-à écrire. Pourquoi ne pas continuer?
-
---Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes
-une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au
-lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des
-yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!--Je n’ignore pas que tu
-montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par
-une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui
-me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe
-d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le
-plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre
-de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais,
-mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut
-vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par
-elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car
-le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui.
-Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!
-
---Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte
-ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais
-mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»
-
-... Et alors, je me tus et me pris à songer.
-
-
-Samedi, 9 février.
-
-L’idée se développa.--Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal
-de mes délibérations intérieures.
-
-Singulière démence!
-
-S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont
-illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne
-conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne
-représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon
-particulière.
-
-Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris
-renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions,
-à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos
-jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de
-Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos
-arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais
-à notre pauvre époque.
-
-J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés
-photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était
-sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.
-
-«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»
-
-Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques
-précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au
-lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble
-trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu,
-j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.
-
-Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le
-cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui
-tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde
-vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.
-
-Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:
-
-«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.
-
-Elle ne croyait pas si bien dire!
-
-Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces
-pages, les peines qu’ils m’auront causées.--Sans doute ne parlerai-je
-guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de
-Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre
-goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de
-moi-même qui sache encore m’intéresser.--Je crains qu’il devienne
-chronique.--Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour
-retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne
-parfois une comédie très savoureuse.
-
-
-Dimanche, 10 février.
-
-«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes
-pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne
-sais rien du métier de romancier.--Oui, tu barbouilles la toile très
-médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal
-encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra
-rien. D’ailleurs...
-
---Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman,
-du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui,
-jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais
-publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un
-dérivatif, mais n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera
-leur sépulcre.
-
---On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne
-crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a
-fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, _The House
-of Life_, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de
-sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la
-morte.--Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de
-Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.--Crois-moi,
-ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta
-première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du
-cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent
-pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour
-trouver de l’agrément à son travail.
-
---Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout
-aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts
-relèves-tu dans ces premières pages?
-
---Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi,
-moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-les
-mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.
-
---Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce
-fût!»
-
-Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre
-mal d’être contredit.
-
-Je le retins.
-
-«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une
-œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant!
-De quel vocable décorer cela? Un titre! _Journal de mon ennui?_ Bien
-mauvais! _Mémoires d’un Homme accablé?_ Non, c’est bête! _Anatomie du
-Spleen?_ Trop prétentieux! Aide-moi donc!»
-
-Ted Williams souriait à demi.
-
-«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou
-le spleen?
-
---Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le
-spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier,
-de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il
-occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les
-trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de
-mon spleen. Le spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui
-me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de
-son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon
-secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes
-mes pensées..
-
---Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: _Le Démon secret._
-
---... _Le Démon secret?_... Cela ne sonne pas mal!... _Le Démon
-secret?_... Oui, je veux bien.»
-
-
-Jeudi, 14 février.
-
-Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable
-sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces
-élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis
-Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde
-(hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.
-
- * * * * *
-
-Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens
-d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de
-sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne
-tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et
-fumé les premières cigarettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai
-concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui,
-j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me
-faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles
-à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines
-amoureuses.
-
-Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du
-_sportsman_, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par
-l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus
-sain.--Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.
-
-Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier
-quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à
-l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.
-
-Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a
-couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine
-qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas
-qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.--Il traîne encore
-la jambe.--Je pense que les grands voyages lui seront toujours
-interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en
-faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour
-augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines
-ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.--Ted
-Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui
-retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du
-ciel natal.
-
-Vous décrirai-je Ted Williams au physique?
-
-Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts
-l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il
-se tient très droit.--Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.
-
- * * * * *
-
-Et, voici Luca Zanko.
-
-
-Vendredi, 15 février.
-
-Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter _la Verdure_. (On
-appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de
-vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler,
-gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il
-vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut
-sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits
-hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme
-ce drôle mon ami.
-
-De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis
-aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il
-n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but
-commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour
-d’être _autre part_: non point: _n’importe où hors du monde_, mais très
-précisément: _n’importe où dans ce monde-ci_ qu’il estime fait à sa
-taille.--Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois
-l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il
-d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans
-les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.
-
-Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en
-Corée?--Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin
-de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il
-troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les
-tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote),
-débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux
-filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il
-aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est
-étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.
-
-Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un
-bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma
-fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que
-bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il
-s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux,
-vagabond... peut-être fidèle.
-
-Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou
-boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors,
-compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la
-corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses
-veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de
-retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans
-compter jamais.
-
-Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!
-
-Je l’aime bien.
-
-Tout de même... quelle tête de bandit!
-
- * * * * *
-
-Et voici Désiré Lanthelme.
-
-
-Samedi, 10 février.
-
-Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait
-quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très
-ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long
-des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour
-éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate
-rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire.
-Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son
-apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton,
-des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet
-de _cochon rose_ qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal,
-la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux
-clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque
-invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait
-décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni
-barbe ni moustache.
-
-Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait
-rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en
-regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a
-fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais
-qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.
-
-Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard,
-Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme
-vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.
-
-Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme
-qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son
-retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu
-descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse
-où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la
-litière puante, les sucreries, la cantharide. Il semble toujours sortir
-d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...
-
-Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les
-livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à
-divagations.--La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle
-éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de
-Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en
-spectacle à tout instant.
-
-Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres
-de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours,
-parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de
-Théocrite.
-
-Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar
-américain.--Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont
-amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le
-traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour.
-On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même
-tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis
-qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche
-mouillée.
-
-Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?
-
-Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice
-honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.
-
-Peut-être.
-
-En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.
-
-
-Dimanche, 17 février.
-
-Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.
-
-Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande
-par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante
-beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois
-dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une
-vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable
-expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour
-l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et
-dirige sans aide la cuisson de sa boulette.
-
-Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la
-voix persuasive d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle
-plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la
-fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une
-petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.
-
-Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne.
-L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes
-pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle
-a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant,
-avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et
-populaciers.
-
-Elle a vingt ans.
-
-Elle est charmante.
-
-
-Mardi, 19 février.
-
-Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne
-vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune
-personne.
-
-J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde
-ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.
-
-Clotilde est bien Clotilde.
-
-Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime,
-c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me
-trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants
-doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.
-
-Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux
-où le songe s’évapore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des
-plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le
-onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point
-connu la mélancolie.
-
-Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non
-pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué
-de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a
-toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours
-raison.--Retenez cela.--Souvent il me prend des envies de la cravacher.
-
-Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de
-sourire.--Je l’adore,--mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et
-secrets...
-
-Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien
-qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.
-
- * * * * *
-
-Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!
-
-«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec
-si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette
-congrégation n’est-elle pas singulière? Un homme extravagant, un autre
-homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une
-troisième intolérable!...»
-
-Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les
-amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui
-convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en
-expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie
-antérieure.
-
-Ainsi, tout est bien.--Fumons.--J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois
-de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.--Fumons.--Ce sera
-toujours quelques heures d’oubli.
-
-
-Lundi, 18 février.
-
-Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez
-moi.--J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je
-pourrais citer la mienne en exemple.--Ma fumerie est sincère.
-
- * * * * *
-
-Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux
-personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui
-domine les jardins du Trocadéro.--Il y a trois ans, nous nous
-réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais
-je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.
-
-L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à
-l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de
-lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien
-leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.
-
-C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste
-alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.--Là, de façon
-intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes
-occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses
-vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui
-vaille.
-
-Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de
-petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des
-toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais
-voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en
-plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des
-acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures
-modernes et un beau Goya.
-
-Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le
-chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les
-lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui
-dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres
-d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par
-terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade,
-un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et
-durs.
-
-La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la
-fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux
-oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent
-soif.--Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des
-fleurs en fête, ni du concours de papillons.--Un délice, cette tenture!
-
-Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du
-toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de
-chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour
-la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en
-caisse et un buis taillé.
-
-L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue
-plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait
-encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.
-
-Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut
-songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à
-ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de
-mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit
-appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de
-n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment,
-j’aime qui ne m’aime pas).
-
-
-Vendredi, 22 février.
-
-Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de
-chaque jour.
-
-Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes
-jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais
-de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est
-encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.
-
-Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je
-pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon
-spleen.
-
-«Le petit est triste.
-
---Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»
-
-Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la
-tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,--le spleen.
-
-Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse,
-il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à
-dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.--Oh! le sombre
-ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures
-où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!
-
-Puis, soudain, ce fut la guérison.
-
-Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de
-nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.--Sous les palmes, je crus
-renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi
-par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la
-lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une
-compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur
-était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!
-
-Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?--Bientôt je dus revenir,
-mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant
-mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la
-liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à
-autre chose!
-
-Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours
-avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie,
-Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma
-compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit
-lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent
-ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la
-fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui
-partageait son regard.
-
-
-Lundi, 25 février.
-
-Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?
-
-Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé
-des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction,
-toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait
-dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre
-ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses
-étirements.
-
-Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur
-pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant
-il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est,
-essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son
-extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.
-
-Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente,
-j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce
-que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du
-goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.
-
-Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il
-s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure
-cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.
-
-Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un
-seul défaut: son tempérament est un peu érotique.
-
-
-Mercredi, 27 février.
-
-Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes
-anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais
-connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour,
-rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.--Elle était
-ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais
-elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait
-à cause du joli visage.
-
-Clotilde et mon ami se plurent.--Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit
-mois.--Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours
-maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal
-lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et que je le
-laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre,
-toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et
-que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.
-
-Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux
-sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair
-dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent
-un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte
-de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable.
-Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord
-et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles
-et soudaines envies de me jeter aux égouts.
-
-Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble
-à une névralgie.
-
-Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier,
-est la figure humaine de la névralgie.
-
-Clotilde est une névralgie continue.
-
-
-Samedi, 2 Mars.
-
-Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir,
-Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.
-
-C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne
-sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon
-de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme
-si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de
-petits riens.
-
-Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient,
-effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de
-parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton
-corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des plantes
-piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne
-fût blessée ta délicate chair.
-
-Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et
-qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu
-dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu
-lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange
-oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.
-
-Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler
-l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il
-passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût
-en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux
-_effrit_, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des
-histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.
-
-Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa
-longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître,
-aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu
-veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.
-
-
-Lundi, 4 mars.
-
-Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même
-plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste
-ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine
-semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond
-de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit
-possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de
-connaître _tout_ l’ennui, _tout_ l’insondable ennui, cette douleur
-proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.
-
-De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons
-inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom
-d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes
-enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus
-subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et,
-chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il
-ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.
-
-Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans
-entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!--Tout le monde
-est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la
-sait par cœur...
-
-Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je
-m’ennuie tant!
-
-
-Jeudi, 7 mars.
-
-La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à
-vous-même.
-
-Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous
-l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose
-en strophes d’une absurde épopée.--Avant de pénétrer dans ces ivresses
-on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde
-conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez
-sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme,
-au sortir d’un bal, son pardessus.
-
-Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de
-lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin
-de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix,
-une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il
-nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise,
-et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.
-
-Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles
-forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.--Et ne vous
-imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons
-hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords
-supplicie!--Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui
-n’ont jamais fumé.
-
-Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen
-trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru
-que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie;
-cependant elle m’inquiétait un peu.--Pensez donc! de grosses gouttes
-d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un
-bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le
-tapis!--Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la
-lampe.--Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de
-vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la
-place que l’on attribue au cauchemar.
-
-Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que
-Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus
-doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il?
-je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un
-vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.
-
-Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve,
-je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais
-avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan
-s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le
-plaisant tableau avec tout son soleil.
-
-En m’appliquant un peu, je le vois encore.
-
-Je vais vous le décrire.
-
-C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.--Le
-ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a
-l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans
-étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes,
-légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots
-et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.
-
-Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques.
-Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les
-surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très
-préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car
-il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.
-
-L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?--Gageons qu’il songe à sa
-promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame
-Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la
-démarche une gavotte.
-
-Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire
-d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille
-trempe.--Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond
-souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.
-
-Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver,
-leur course folle.--Les bulles crèvent au-dessus des flots.--Le petit
-berger danse mollement sur la plage. Dans un arbre rond, j’entends un
-rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...
-
- * * * * *
-
-... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire...
-à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une
-histoire scatologique... et le charme fut rompu.
-
-
-Dimanche, 10 mars.
-
-Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon.
-Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse,
-murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage
-et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants.
-Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin
-Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde
-boudait depuis douze heures, sans arrêt.
-
-«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous
-comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si
-souvent.
-
---La tâche est difficile, répondis-je, mais j’ai, tout de même, trouvé
-ce que l’on appelait jadis un petit _soulas_. Il est de vertu
-singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez
-pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur
-les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au
-plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.
-
---Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous
-donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?...
-Tu permets, Luca?...»
-
-Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.
-
-«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne
-plus être triste?
-
---Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on
-vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie
-ne fait pas vivre plus consciemment.--Or, ceux qui disent aux personnes
-accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil,
-car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est
-judicieux.--Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais
-comment?--Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium
-m’a appris.--Il tient en trois mots: _Ecoutez-vous vivre_!--Ecoutez
-battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous
-assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les
-nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.--Ecoutez-vous
-vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne
-indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a
-le sentiment d’une présence.--C’est la seule distraction qui puisse
-pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle
-écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de
-ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner
-le vin de la sagesse.--Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de
-m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en
-servir.--Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous
-irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la
-ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons
-que le secret, connu par tout le village, aura perdu son
-efficacité.--Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une
-ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été
-confiée.
-
-«C’est idiot! affirma Clotilde.
-
---Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon
-baiser!
-
---Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai
-système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la
-peau!...»
-
-Lanthelme haussa les épaules:
-
-«Fumons,» dit-il.
-
-Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!
-
-
-Mardi, 12 mars.
-
-Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu
-que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser
-sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain
-samedi de l’an passé.--Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas,
-devrais-je dire, achever ses bontés.--Le moindre instant heureux que je
-goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en
-avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser
-de le reconnaître.
-
-Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte!
-mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires
-de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!
-
-Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et
-c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les
-rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.
-
-Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant
-que le flux les emportera.--N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez
-rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur
-d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.
-
-
-Jeudi, 14 mars.
-
-Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée,
-c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant,
-l’imagination peuplée de pirouettes.
-
-J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race.
-Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il
-parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme
-un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation
-m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies.
-Altano est un bon compagnon.
-
-Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité
-dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la première
-fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et
-gagnait son pain malaisément.
-
-C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour
-quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les
-chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la
-misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un
-cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de
-tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés
-fréquentaient ce lieu de plaisir.--Moi, je n’y étais point encore allé,
-mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.
-
-Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une
-clairière de l’oasis où se plaisait la lune.
-
-Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public
-de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses
-pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et
-la Chèvre.
-
-Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et
-trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:
-
-«Monsieur, je suis votre serviteur!
-
---Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point
-las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre
-acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai
-avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»
-
-Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:
-
-«Merci,» murmura-t-il.
-
-Tout incontinent il reprit ses jeux.
-
-... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent
-à chanter pour eux-mêmes et devant lui,--et moi, dont la sinécure est de
-rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui,
-devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait
-ses semelles d’argent pur.
-
-
-Dimanche, 17 mars.
-
-Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne
-l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit
-la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme
-n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le
-contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours
-un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.
-
-Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit,
-on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise,
-il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette
-loi est fausse.
-
-Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de
-l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui
-danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.--Chez nous,
-sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en
-rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les
-larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et
-sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune
-d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.
-
-Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un
-music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient
-pas.--On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une
-chambre aux lampes mortes, aux volets clos.--Soudain, la porte
-s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir,
-n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais
-compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté.
-
-Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me
-séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours
-séduit les pauvres humains, je permets à cette Salomé nouvelle de me
-plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche.
-Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer,
-une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne
-lentement.
-
-C’est le début de la fête.
-
-Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me
-caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis
-que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et
-multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent
-lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui
-battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne
-porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où
-j’étais heureux!
-
-Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les
-avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs
-du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles
-du spleen, et le prix fut vos actions de la veille.
-
-Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits.
-
-
-Mercredi, 20 mars.
-
-Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable,
-que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais
-imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque
-temps.
-
-Des façons diverses de tuer Clotilde...
-
-Ah!... en voici une!
-
-Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle.
-Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de
-Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin
-que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour,
-toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel
-aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied
-fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections
-physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope,
-n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus
-morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au
-grain de sa conscience.
-
-Le paysage se décrit comme suit.
-
-Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent
-amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et
-passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau;
-pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal;
-jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent,
-j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.
-
-De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois
-les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est
-attendrissant, et si poussièreuse!...
-
-Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose:
-au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout
-droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache
-pas, car il ne gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche,
-très longue.--L’ensemble a la figure d’une potence.
-
-Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à
-passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.
-
-A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous
-sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un
-établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule
-une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma
-Clotilde.
-
-Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie
-affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs,
-depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère
-qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est
-de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une
-certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que
-_sub specie tædii_, sans jamais devenir le précieux adjuvant des
-transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps
-d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer moins, et Clotilde,
-jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut
-l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.
-
-Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La
-langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent
-dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien
-entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon
-inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge
-se découvre) pour être gaie.
-
-Les motifs de son ennui?--Elle les chercha ces jours derniers dans le
-paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les
-cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé
-mieux.
-
-Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église
-étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.--Je ne connais à
-Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni
-tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause
-des cloches absentes.
-
-Que n’y avait-elle pensé plus tôt!--Une heure ne s’écoule pas sans que
-Clotilde fasse une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant
-moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture
-serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en
-regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches...
-Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif _argentine_, qui,
-avec le mot _accorte_ et le mot _succint_, est un vocable que je ne puis
-souffrir.
-
-Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes
-samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de
-Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de
-l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe
-est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une
-cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.
-
-Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu!
-et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de
-l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.
-
-
-Vendredi, 22 mars.
-
-Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant
-le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.--L’air
-est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon
-d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte
-imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.--Une autre
-odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil
-récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était
-bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.
-
-J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes
-compagnons à cause d’une fatigue extrême.--Maintenant, c’est
-l’aube.--Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et
-tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.
-
-Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas
-un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils
-examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.
-
-Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont
-tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous
-torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux
-heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup
-s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons,
-ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.
-
-Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont
-éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains
-papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et
-disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste
-qui, lui aussi, disparaît bientôt.
-
-J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils
-sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fumerie,
-sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent
-entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux
-parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir
-et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables
-danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons,
-arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture
-de sens mystérieux.
-
-Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes
-habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui
-chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des
-eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et
-je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent
-depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.
-
-Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.
-
-Trois vieux remords.
-
-Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers
-le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme
-odorante de bon fumeur.
-
-
-Lundi, 25 mars.
-
-«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole
-aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante!
-Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que
-veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes
-gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»
-
-Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de
-Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures.
-Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de
-l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:
-
-«Ma chère amie, tu te plains de ce que je célèbre trop rarement tes
-mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais
-pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise!
-ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme
-naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère
-enfant!
-
-«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus
-belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins
-chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en
-parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant
-des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais
-traditionnelle.
-
-«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.--Dans sa chambre,
-remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de
-cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys
-éclore au milieu de la table.
-
-«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.--Trois tourterelles
-voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina
-dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se
-cristallisent les confitures, prononça quelques paroles édifiantes.
-
-«Puis les visites commencèrent.
-
-«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait
-de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de
-sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que
-nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours
-où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A
-l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des
-amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu
-pouvais comprendre ces termes biscornus.
-
-«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une
-cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un
-oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton
-berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une
-licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du
-jardin,--enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée
-d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et
-proposa, pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.
-
-«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les
-signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta
-mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles
-prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau
-soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»
-
-A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.
-
-
-Jeudi, 28 mars.
-
-Le spleen surprend comme un orage.
-
-Le ciel était pur; voici qu’il pleut.--Nul autre avertissement que ce
-grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges
-gouttes.--Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son
-approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.--Si c’est durant le
-jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux
-de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire.
-Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le
-travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du
-soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on
-ne voit plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout:
-formes, couleurs, sons et parfums.
-
-J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés,
-les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis
-disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était
-boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais
-passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon,
-c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je
-n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé
-dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une
-architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de
-liberté!--Comme l’arbre se développe librement!--Comme la ligne des
-toitures est sèche!
-
-Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert,
-goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier...
-et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des
-tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de
-tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé...
-tuyaux aériens, tuyaux souterrains.--Oh! que cela me change des racines
-et des ramures!
-
-Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire
-aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers
-monumentaux et d’étangs morts.
-
-
-Mardi, 2 avril.
-
-Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.
-
-Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de
-moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens,
-même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris
-ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus
-longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant
-de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...
-
-Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux.
-Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne
-sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies
-Clotilde et dont je ne puis, honnêtement tenir compte.--Les autres ont
-du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui
-l’accompagnent.--C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux...
-car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... _spleen_
-est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température
-voulus.--Je me servirai de ce terme-là...
-
-Mais... la vingt-septième raison, si importante?...
-
-Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec
-subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle
-est là.--Elle m’échappe encore.--Je ne me souviens plus que des
-circonstances de ma rencontre avec elle.
-
-C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.--J’aime les
-fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux
-communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve
-remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me
-demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase
-de son fond...
-
-Je fis une liste imaginaire.
-
-Un peigne de femme.
-
-Un louis d’or.
-
-La croix d’un ordre exotique.
-
-Une bouteille de vin vieux.
-
-Un sabot de cheval.
-
-Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni.
-
-Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était
-déjà liquéfié.)
-
-Un poignard persan.
-
-Un cadavre.
-
-... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et
-c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà
-qui était gênant.--Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen.
-
-Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une
-chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma
-charogne fermente... Ah! pouah!
-
-Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait.
-Il m’accueillit joyeusement.
-
-«Enfin, je l’ai reçu!
-
---Quoi?
-
---Il est arrivé hier!
-
---Qui donc?
-
---L’_Ornithoptera Victorix_, variété _Regis_, de l’île de Taloët. On
-n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu
-passé.--Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours
-jaune avec des taches de pourriture!--Une merveille!
-
---Il est mort?
-
---C’est probable!
-
---Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon!
-
---Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami!
-
---Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.»
-
-Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais
-hâte de rentrer chez moi, d’être seul.
-
-
-Vendredi, 5 avril.
-
-Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures
-de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable,
-les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et
-me conterait mille et une petites choses sans apprêt.--Quant à moi, je
-lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen,
-de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me
-prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine:
-
-«Mon pauvre ami!»
-
-Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse
-d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet amour. Ainsi,
-j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait.
-
-Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout
-cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue
-italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et
-singulier.--Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose
-épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop
-malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux.
-
-
-Lundi, 8 avril.
-
-Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens
-d’une histoire.--Je vais vous la conter.
-
-La voici.
-
-J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma
-toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour
-m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche
-à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer.
-C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses,
-et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai
-pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer,
-c’est l’âge mûr. Pourtant le vernis tenait encore; il n’y avait qu’une
-roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je
-me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter
-pleinement une volupté.
-
-Or, je fus déçu.--Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il
-devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se
-présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.--Bientôt on ne vit
-plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.--C’était fini.
-
-Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques
-rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer
-plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.
-
-Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une
-fois.--Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs
-dont la saveur est douce.--Détruire une matière ordonnée ou bien
-ordonner une matière brute.--Oui, c’est cela! détruire ou créer!--Eh
-bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore
-faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus
-simple de détruire.
-
-Quelle erreur!--Si les choses résistaient! mais elles ne résistent
-pas!--On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un
-plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les
-personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante.
-Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non,
-elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si
-médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit
-à son tour.
-
-Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne
-dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera
-vous-même.--Tâchez de vous détruire spirituellement.--Ah! les beaux
-gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper,
-feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour
-en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.--Et croyez-moi!
-votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.
-
-Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il
-faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle
-merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre.
-Maintefois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des
-bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que
-l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.
-
-
-Mercredi, 10 avril.
-
-Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure
-sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus
-marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé.
-J’ai cravaché Clotilde.
-
-Elle avait grogné, depuis son réveil, à tout bout de champ, à tout coin
-de phrase. Elle avait boudé comme une enfant, avec la perversité en
-plus. Puis, à table, elle m’avait fait des remarques désobligeantes
-devant le valet de chambre et, pour comble d’inconvenance, ces
-remarques, de qualité vile, certes, et populacière, étaient cependant
-présentées sous une forme si burlesque, si chargée, que le valet de
-chambre qui, tout valet qu’il est n’en est pas moins un homme, dut
-s’enfuir pour étouffer sa joie.
-
-Au cours de l’après-midi, Clotilde voulut se promener. Nous sortîmes.
-Elle dévisagea vingt jeunes hommes en se mouillant les lèvres. Elle fit,
-à très haute voix, des observations blessantes sur la toilette des
-femmes qui passaient. Elle désira et ne désira plus cent choses
-diverses. Elle eut toutes les envies que les vaudevillistes prêtent aux
-personnes enceintes.--Enfin je la quittai et rentrai chez moi. Elle
-rentra peu après.
-
-A dîner, deux camarades que nous avions invités, partagèrent mon
-supplice. Clotilde les entreprit avec humeur et grossièreté. Mais cela
-ne me consola point, et, quand je la priai d’être meilleure hôtesse,
-elle eut ce mot sublime:
-
-«Je reçois mal tes amis?... Aimes-tu mieux que je leur fasse du pied?»
-
-Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant
-Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle
-s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas
-numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma
-vie qui fut heureuse.
-
-Alors je résolus de sévir.
-
-J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses
-jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple
-cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants,
-et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia,
-invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle
-changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable
-amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de
-douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment.
-Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut
-varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je
-perdis le sens du juste et de l’injuste...
-
-Oui, Clotilde a prise sur moi!...
-
-Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme.
-
-
-Samedi, 13 avril.
-
-«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font
-vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...»
-
-Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les
-nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce
-soir...
-
-«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font
-quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et
-sept font cent-trois, et quarante-deux...
-
---Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille...
-
---Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends
-pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton amant sans
-beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte,
-mais ne t’irrite pas!
-
---Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge.
-
---Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a
-du dross.
-
---Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko.
-
---Du Bénarès, oui, sûrement.»
-
-On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment
-étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la
-chambre.
-
-«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams.
-
---On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis...
-
---Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans
-le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était
-gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait
-tout bleu.
-
---J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est
-ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.»
-
-Voilà trois heures que dure cette conversation lente et coupée. Les
-causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un
-sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites
-phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement.
-
-«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit,
-et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...»
-
-Lanthelme recommence.
-
-
-Mardi, 16 avril.
-
-Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie.
-Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce
-corps de nymphe a l’âme d’un grelot.
-
-En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle
-est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour
-en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le
-baiser.
-
-Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas,
-caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait
-imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais
-rêverait-elle d’une belle journée?...
-
-En ce coin de terrasse, où, présentement, elle repose, le vent répand
-le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis
-que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses
-lèvres avec sa langue fine.
-
-Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent
-et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne
-tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite
-agitation spirituelle de mon amie.
-
-Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne
-connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme
-vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne
-furieusement à la manière des moucherons.
-
-Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa
-tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui
-délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur
-ouverte.
-
-
-Samedi, 20 avril.
-
-Pas d’opium hier soir.
-
-Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle
-et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité
-esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment
-distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme.
-Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se
-tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix
-claire qui porte loin:
-
-«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute
-seule?»
-
-Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire:
-
-«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!»
-
-La chère enfant!
-
-Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse!
-
-Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de
-marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux
-mi-clos:
-
-«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium
-me laisse indifférente!...»
-
-Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua:
-
-«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!»
-
-Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un
-impur goujat.
-
-Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens
-de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues
-d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les
-distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule
-profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien
-peignés, bien vernis... des gravures.--Je les connais depuis longtemps,
-paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt endroits où je leur avais
-serré la main.--Possible.
-
-Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et
-les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent
-craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations
-préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de
-petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois
-qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de
-chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article
-sous la main.
-
-Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des
-sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le
-seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait
-qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet.
-
-Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car
-nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent
-civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le
-talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint
-de spiritisme!...
-
-Ce fut le couronnement!--Oh! ces anecdotes vingt fois répétées! ces
-histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!--Et la dame
-enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le
-lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon!
-et le miroir! et Eusapia Paladino!--Oh! oh! assez!
-
-Vers minuit, Ted Williams entra:
-
-«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...»
-
-Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout.
-
-Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans
-précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même
-que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et
-l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur.
-
-Ils partirent enfin, mécontents.--J’envoyai Clotilde se coucher et je
-m’allongeai sur les nattes, avec un livre.--Mon exaspération m’évita le
-spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une
-des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois
-d’aigle.
-
-Pas d’opium hier soir.
-
-Sa parodie!
-
-
-Mercredi, 24 avril.
-
-Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé
-un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de
-sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et
-les amis d’Altano.--Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts.
-
-Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone
-me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit
-noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le
-spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le
-sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue.
-
-Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans les coulisses pour causer
-avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras,
-j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par
-l’entre-bâillement.
-
-Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour.
-Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et
-ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et
-sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune,
-la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un
-regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois.
-
-Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien
-Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre.
-Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié,
-presque un invalide.--Fini de rire!--Alors il apprit à son fils et à son
-neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et
-conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui...
-Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux...
-
-«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!»
-
-On eût dit qu’une toile se déchirait.
-
-Il se retourna, et me reconnut:
-
-«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses?
-Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les
-frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.--Allons! encore
-une fois!»
-
-Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de
-cette scène, il fit la grimace:
-
-«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou
-les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des
-élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...»
-
-Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une
-délicieuse culbute.
-
-
-Dimanche, 28 avril.
-
-Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la
-mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je
-pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés.
-
-Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un,
-entre tous, m’est cher et me plaît à considérer.
-
-C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra.
-
-Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces
-employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au
-tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le
-faîte.
-
-Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau: il épanouissait sa chevelure
-parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses,
-guenilles végétales d’un vêtement très ancien.--Cet aïeul
-présidait.--Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage.
-
-Assis dans le panache, comme un _genni_ de conte arabe, je regardais
-autour de moi avec une certaine vanité.--De mon séjour, je dominais la
-région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte
-volontiers.
-
-Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait
-déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des
-serpents inoffensifs.--Je leur parlais avec douceur, et sur un ton
-vraiment amical.
-
-Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier,
-encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à
-petit bruit.--Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la
-trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles.
-
-Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie
-sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon
-allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des
-fusées.
-
-Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un
-nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie,
-s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se
-mit en prière.
-
-Sensation impériale!
-
-
-Jeudi, 2 mai.
-
-Clotilde est quelquefois trop belle.--Avant-hier, vers deux heures, elle
-sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis
-comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre.
-
-«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te
-vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre
-compagnie que moi-même!»
-
-Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands
-yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer
-d’harmonie.
-
-Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en
-temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle.
-
-Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une
-toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un
-étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre,
-un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel
-d’automne.--Je devais finir cela.
-
-Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois
-actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait.
-
-Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de
-l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui
-entretient l’esprit dans un petit rêve...
-
-Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du
-feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers
-la gauche...
-
-Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un
-cheval de trait par une mouche...
-
-Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire.
-
-J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie...
-Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me plaire
-qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure!
-
-Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de
-son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde
-heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de
-m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal.
-
-Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines...
-Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une
-excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand
-elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques,
-lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache...
-Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?...
-
-J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se
-forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits
-de réelle excellence.
-
-Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le
-chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et
-peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin.
-
-Je trichais d’une façon indigne! J’aurais bientôt rattrapé Clotilde.
-Elle se promène toujours dans les mêmes allées.--Alors il me vint une
-autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une
-Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit?
-Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi
-précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets,
-tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il
-fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus
-motiver mes actions.--C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre
-le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens.
-
-Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau
-mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher,
-dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le
-jour où j’eus vingt-cinq ans.
-
-Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et
-mon cœur ne battait presque pas.
-
-Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué.
-
-Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps
-le pistolet, puis, j’allumai ma petite lampe, je décachetai une
-nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai
-affreusement.
-
-J’ai bien fumé quarante pipes.
-
-Hier, spleen et migraine.
-
-Aujourd’hui, je me sens mieux.
-
-
-Lundi, 6 mai.
-
-Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un
-poids dans mon souvenir.
-
-Voici la dernière.--Elle date d’hier soir.
-
-J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène
-sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de
-m’octroyer.--L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et
-me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle.
-
-Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue
-la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La
-brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de
-charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit.
-
-Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement
-rougie par la lumière des falots.--C’était, en vérité, de l’encre et du
-sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de
-nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes,
-les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en
-remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et
-compliquée.--Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était
-pas sûre.
-
-Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une
-locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient
-un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par
-les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et
-coulent aussitôt dans le noir.
-
-Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui
-marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me
-demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu
-plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la
-société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine.
-M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me repris à
-contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve.
-
-Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé
-contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à
-cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et
-l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits».
-Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste.
-
-«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots?
-
---Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.
-
---Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je
-suis très malheureux.»
-
-Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait
-avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était
-oiseux d’épiloguer.--Je tirai de ma poche quelques sous.
-
-«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous
-pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»
-
-Cela devenait intéressant. Je me félicitai de ma promenade nocturne
-pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.
-
-«Qu’y a-t-il donc?
-
---Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie,
-accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose
-pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai
-pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai
-mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur,
-faites ça pour l’amour de Dieu!»
-
-C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:
-
-«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de
-femme?
-
---Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça
-a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je
-suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens!
-tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie,
-je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je
-m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec
-mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh
-bien! je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie
-tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»
-
-La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant.
-J’avoue que j’étais très ému.
-
-Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:
-
-«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout
-seul! Voilà deux heures que j’essaye!
-
---Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons
-causer de vos affaires.»
-
-De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!
-
-L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.
-
-Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce
-désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était
-laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en
-vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et
-les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le
-mal dont je souffre, moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante
-douleur passait dans sa confession!
-
-Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En
-vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant
-souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si
-j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je
-me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin,
-vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi
-malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes
-amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui
-expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon
-homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je
-le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:
-
-«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est
-donc plus indifférente?
-
---Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on
-endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»
-
-Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte.
-
-«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas?
-
---Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne
-m’avez pas poussé?
-
---Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour,
-vous demander le même service! Au revoir!»
-
- * * * * *
-
-Ah! si je trouvais quelqu’un qui voulût me pousser, de ce parapet du
-pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la
-vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis
-possédé.
-
-
-Vendredi, 10 mai.
-
-Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à
-recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles
-qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants
-horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie
-parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites
-boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier
-sourire lui fut offert.
-
-Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on
-peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des
-parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les
-plus distinguées.
-
-En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun
-vanta--Brun sur le tapis rouge--Son corps paraîtra brun sur le tapis
-rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau).
-Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les
-rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et
-d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres,
-quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques
-et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci
-pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies,
-écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à
-goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme
-une vraie blessure.
-
-Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise,
-à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps,
-j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants:
-
-«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons
-toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est
-enfin morte!»
-
-Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de
-Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait
-pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de
-m’inspirer de l’amour...
-
- * * * * *
-
-... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce
-soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun
-gré!
-
-On se venge comme on peut.
-
-
-Mercredi, 15 mai.
-
-«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et
-apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très
-notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et
-qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.»
-
-Lanthelme se tut.
-
-Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit
-qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions
-rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était
-affecté.--Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit
-jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie
-d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée sous les caresses de
-Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait
-les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit:
-
-«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!»
-
-Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage
-spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.--Nous nous
-sentîmes plus à l’aise.--Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit
-mouvement du corps pour se le signifier.
-
-En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et
-s’était jeté sur un divan:
-
-«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait
-derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi
-une pipe.»
-
-Zanko ne bougea pas.
-
-Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa
-peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une
-singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble
-équivoque.
-
-«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un
-mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux.
-
---Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi
-le grand ringard. La pipe est bouchée.»
-
-Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude:
-
-«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les
-bambous!»
-
-Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je
-considérais Lanthelme.
-
-Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses
-doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui
-seule comprise, que cette corolle suscitait.
-
-Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir
-Bichon.
-
-«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!»
-
-En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon,
-lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et
-solide personne en est tout ébranlée.
-
-Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de
-Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus
-que cette rose rouge qui tachait le mur.
-
-Il rit encore de cela.
-
-«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la
-belle blessure!»
-
-Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour
-saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se
-déprendre.
-
-Il devait être minuit.
-
-Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes.
-
-Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit.
-
-Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.
-
-Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de
-ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait,
-sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.
-
-Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de
-façon très obscène.--C’est son passe-temps favori.
-
-Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et
-noires.
-
-
-Mardi, 21 mai.
-
-A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et
-l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas
-encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir
-d’opium, les plus beaux rêves.
-
-C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds,
-tout vibrants d’abeilles.--Imaginez!--Une poussière lumineuse occupe le
-ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte
-malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et,
-dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers
-dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des
-buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent, des cascatelles, des
-vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un
-labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui
-déroute le promeneur.
-
-Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de
-troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points
-sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau
-verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter
-sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres
-et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et
-la nymphe en songe.--Ce jardin, on peut le croire habité par une
-magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les
-saisons et les jours.
-
-C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais
-créé ce suave jardin.
-
-Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir,
-d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je
-projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis,
-enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête,
-j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait que sous les
-charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon
-labyrinthe.
-
-Hélas! Hélas! je rêvais creux!
-
-Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon
-intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la
-délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant
-réfléchi, accepta sans plus attendre.
-
-Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.
-
-
-Vendredi, 31 mai.
-
-Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans,
-je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade,
-qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et
-le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de
-faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec
-effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le
-hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les
-bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute
-idéale: _Voyager!_ Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une
-façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté
-est à ce point défunte, qu’elle ne concevrait pas un projet viable, a
-pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de
-voyages qu’il ne peut satisfaire.
-
-Voici de quelle façon l’idée première lui vint:
-
-C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me
-souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non
-point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les
-tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les
-tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait
-plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il
-rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front
-coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par
-l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre
-table, sourit, puis se mit à chanter.--Triste chant, plainte exotique,
-ébullition de voyelles douces.
-
-Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune
-monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur.
-Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se
-penchant vers moi, il dit en paroles basses:
-
-«Qu’elle est heureuse!--Elle a dû passer déjà dans pas mal de villes...
-Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres,
-des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle
-reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de
-l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action
-singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est
-insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.
-
-«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux
-objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin,
-la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des
-parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent.
-Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et,
-toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon.
-Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais
-voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.
-
-«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne
-s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche
-d’entendre justement sa destinée.
-
-«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus emportait avec lui un
-trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des
-prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être
-avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne
-d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ,
-puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah!
-Dieu! quel viatique!
-
-«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne
-s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort.
-Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la
-Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux,
-avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise
-sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être
-morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et,
-s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers
-l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève
-aussitôt pour repartir.--Vraiment son supplice dépasse les mesures
-humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de
-lui.
-
-«Il regarde les passants, les bêtes des prairies, les bornes de pierre,
-les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme
-lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans
-l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige
-et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui
-s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences
-lui prend une parcelle de son âme.
-
-«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte
-que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme
-du tout.--Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt,
-dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il
-l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui
-saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient
-emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui
-propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à
-l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise
-en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols
-par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du
-chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors
-il dut repartir pour se former une âme nouvelle.
-
-«Et c’est là son plus grand supplice.--Il sème son âme à tous les vents,
-puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout
-dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait
-renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi.
-Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage
-qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à
-écrire! quel roman!»
-
-Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense
-toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.
-
-
-Lundi, 3 juin.
-
-«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?
-
---Qui te dit ça? j’adore la nature!
-
---Oh!»
-
-On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde
-me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je
-vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux
-grandes routes, au ciel sans cheminées.
-
-Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste
-entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle
-aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries
-florales et les pièces montées en forme de bouquets.--Je crois que les
-fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des
-fleurs en suif, elle les trouverait à son goût.
-
-Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un
-coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à
-dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une
-rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le
-bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges
-et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait
-une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives»
-architecturales en lattes d’un vert cru.
-
-Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux
-de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr.
-
-
-Jeudi, 6 juin.
-
-«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.--Le spleen est un ennui qui
-se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une
-mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son
-assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme
-absurde!--Moi, je n’ai jamais le spleen.
-
---Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las
-de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de
-repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il
-ne te quittera plus.
-
---Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui.
-Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A
-l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où
-on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les
-contemple, elles donnent tous leurs feux.
-
---Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis
-souvenirs! et c’est si agréable!
-
---Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!
-
---Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu
-vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un
-supplice constant.
-
---Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta
-première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts.
-Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il
-est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu
-ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le
-coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour
-qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer
-trop.
-
---Que veux-tu dire? demandai-je.
-
---Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure présente, tant l’heure
-passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance
-des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente
-les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils
-semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a
-beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.
-
---Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours
-diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne
-laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus
-insupportable que le spleen passé.»
-
-Zanko avait pris un air mélancolique.
-
-«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui
-durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les
-jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que
-les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité,
-simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais
-comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une
-litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum
-de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des vieux
-souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du
-jardin!»
-
-Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer,
-la satiété des voyages?
-
-
-Samedi, 8 juin.
-
-Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.
-
-Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il
-me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je
-colore le ciel, je dispose les arbres...
-
-C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du
-pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue.
-Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore
-mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette,
-avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.
-
-Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une
-séduction. Il passe dans le chemin creux et fredonne un air de fête,
-parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut
-toujours mauvaise conseillère.
-
-De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte
-les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille
-dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre.
-Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et
-enveloppées avec grand soin.
-
-Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses
-doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de
-ronces et murmure:
-
-«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna
-Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me
-rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan
-coléreux.--Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la
-dans un nid!»
-
-Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de
-gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:
-
-«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me
-promettre sa couche et pour berner son père, la fille de Mezzetin
-m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la
-frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller
-sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi
-devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé,
-brise, tu te joueras!»
-
-Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui
-passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un
-chardon superbe, il soupire:
-
-«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je
-m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de
-Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant.
-Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?--De ce petit bout de
-corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin
-de désespoir.»
-
-Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore
-diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un
-sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que
-sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa
-destinée.
-
-Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait
-Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le
-visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés
-par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à
-l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde.
-Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que
-sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur
-très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa
-destinée, il murmure tendrement:
-
-«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»
-
- * * * * *
-
-Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie
-de lui passer le grand ringard.
-
- * * * * *
-
-Opium, j’aime tes rêves.
-
-
-Mardi, 11 juin.
-
-Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le
-quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très
-surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier;
-il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce
-moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de
-chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est
-vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!
-
-Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde.
-Alentour, il y avait des mains claquantes.
-
-On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle,
-il imita des cris d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se
-surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime
-quand il trébucha.
-
-Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.
-
-Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée
-de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la
-figure.
-
-Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le
-croire mort, Altano écoutera battre son cœur.
-
-Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec
-peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une
-échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura
-trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il
-sera saoul.
-
-C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher.
-Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une
-petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.--D’ailleurs, il finit
-toujours par se taire...
-
-Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu,
-coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu,
-assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le
-voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.
-
-
-Samedi, 15 juin.
-
-En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne
-réaliserai pas, hélas!
-
-Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a
-fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle
-louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je
-lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure
-tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé
-toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie
-de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans
-fin.
-
-Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y
-prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui
-donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel
-elle mouillera ses lèvres.--Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai
-des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai
-sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords
-danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.
-
-Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes
-étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder
-à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une
-chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la
-fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle
-pourra caresser la funèbre épaule.
-
-Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue,
-tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et,
-quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours
-défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages
-d’une prose irréprochable.--Je les ai choisies.--Ce sont de magnifiques
-descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être
-engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du
-trépas.
-
-Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée.
-On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée
-très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu
-de temps séparée...
-
-Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se
-trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères
-par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par
-dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à
-faire tomber en faiblesse.--Il servirait à merveille pour les derniers
-instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle
-mourrait ainsi dans un évanouissement...
-
- * * * * *
-
-Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé
-d’indifférence, ces paroles ailées:
-
-«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»
-
-Mon loup!
-
-Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien,
-qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au
-milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.--Cela vaudra mieux que
-de tuer Clotilde en imagination.
-
-
-Dimanche, 23 juin.
-
-On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.--Ce soir, au
-café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons,
-toutes les douceurs et l’exquis délire.
-
-Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la
-vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce
-n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me
-plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non,
-l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.--Par son
-désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient
-de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son
-américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect
-soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et
-jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent
-infiniment.
-
-Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature.
-J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les
-Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs
-jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon
-avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel
-discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la
-sagesse.--Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand
-qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre
-toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.
-
-Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout
-imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de
-l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la
-terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs
-subterfuges pour convulser.--Il donne, en effet, par ce moyen, de la
-gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il
-communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.
-
-Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays
-où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?--Nous
-voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie
-inédite,--et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale
-où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement,
-sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands
-feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les
-nôtres.
-
-A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de
-malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la
-nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux
-que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves
-construisirent.--La nostalgie m’a donné des instants délicieux.
-
-Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie
-que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de
-pluie et les brises de crépuscule.--Il ressemble à la nostalgie, il en a
-plus d’un trait.--Il s’en distingue, toutefois.
-
-La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on
-revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est
-possible.
-
-Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne
-transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par
-l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse
-_Histoire des Boucaniers_ d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes
-indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les
-relations de Stanley, voire à me ressouvenir de _Paul et Virginie_.
-N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le
-spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague
-par son objet.--C’est le regret de n’être pas _ailleurs_, dans une sorte
-de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.--Certains poètes
-affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne
-patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la
-quittèrent avant d’être sevrés.
-
-Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.
-
-Ce spleen est la nostalgie de Thulé.
-
-
-Jeudi, 27 juin.
-
-Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir
-d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous
-au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et
-bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi.
-Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent
-recours.
-
-Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la
-journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de
-nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.
-
-Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la
-passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or,
-Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle
-croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois,
-l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par
-étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de
-saveur.
-
-Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne
-cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa
-paroisse.--A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût
-duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots
-figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de
-l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon,
-le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le
-bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois
-d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du
-cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on
-s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos
-rossiniens.
-
-J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre.
-Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en
-large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins
-d’ampleur.
-
-«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand
-l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce
-qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!...
-Sais-tu ce qu’il fit?...
-
---Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher
-mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en
-arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son
-bras, l’offrit au soleil.»
-
---Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»
-
-
-Lundi, 8 juillet.
-
-Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je
-regarde Tchéragan, qui rôde alentour.
-
-Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de
-chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.--Un seul
-nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie
-partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces
-délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: _daintily_, comme
-disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à
-petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules
-empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais
-chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.
-
-Soudain le spleen me toucha...
-
-Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui,
-tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau
-qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées
-bandant mes yeux.--Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du
-souffle froid...
-
-Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps
-échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus,
-dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.
-
-Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé?
-pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?
-
-Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma
-main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler
-de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne
-l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle
-dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une
-maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi
-qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.
-
-
-Mercredi, 17 juillet.
-
-On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de
-l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que
-la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures
-déplaisantes.--Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je
-perdis mon poids.--Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai
-pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures
-délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les
-fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus
-que de raison.
-
-Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi.
-Clotilde était chez sa tante.--La délicieuse nuit!--J’avais beaucoup
-fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce
-surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son
-voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles
-images se composer devant mes yeux.--Il était tard mais nous n’avions
-nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions
-heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe
-dessinait dans l’air un fuseau rouge.
-
-On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec
-lui vers les pays que l’on veut voir...
-
-Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...
-
-Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles,
-«innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une
-armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en
-légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme
-trente pythons, flotte nonchalamment.»
-
-Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai
-perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout contre le
-plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je
-traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais
-peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.--Dieu! que les
-hommes sont lourds, et que je suis léger!
-
-La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau.
-L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent
-qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser
-quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace
-la cigale.
-
-Je ne dormirai pas jusqu’au matin.
-
-J’ai perdu mon poids.
-
-Encore une pipe.
-
-Ah! la bonne insomnie!
-
-
-Lundi, 22 juillet.
-
-Hier, au cirque, dans le promenoir.
-
-La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en
-paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris,
-mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de
-pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous
-les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures
-réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.--Les
-galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de
-la variété du spectacle.
-
-«Tout ça pour quarante sous!»
-
-Quel beau compliment pour le directeur.
-
-M’étant approché de la barrière, je vis, dans la piste, un acrobate qui
-préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était
-l’épaule d’un autre clown.--Il courut, bondit... son corps fit une
-arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles
-accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il
-achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son
-compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.--Il se
-releva saignant du nez...
-
-A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le
-bras.--Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.--Oui, le
-clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien
-fini!--Le spleen me possédait.--Pourquoi?
-
-Pourquoi?--Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à
-mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.--Les trois
-femmes papotaient dans un coin.
-
-«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la
-marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a
-profité.
-
---Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.
-
---Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur
-liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu
-n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus
-jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces
-bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait
-avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de
-goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des
-tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu,
-pénible du spectacle.--Le clown s’évertuait à te procurer une vision
-plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de
-l’effort, à cause d’un saignement de nez.--C’est là que se révèle
-l’infériorité des arts secondaires.»
-
-Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut
-réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:
-
-«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire
-lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que
-je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort»
-t’est pénible, mon pauvre loup!
-
---Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas,
-mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas
-habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle
-avec une parfaite sincérité?»
-
-C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.
-
-«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en
-est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de
-mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:
-
-«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon
-dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre,
-pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»
-
-«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une
-chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus
-beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un
-plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons
-guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté.
-Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot: «L’art est
-ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous
-percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en
-prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux:
-nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme
-grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa
-tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de
-marbre ont coûtées.»
-
-Les femmes étaient distraites.
-
-Zanko recollait la monture d’une pipe.
-
-Lanthelme se mit à plaisanter:
-
-«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du
-cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez
-de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement
-les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate
-deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»
-
-On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon
-anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.
-
-
-Jeudi, 25 juillet.
-
-Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.
-
-«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de
-moi, et si, plus tard...»
-
-Les yeux au plafond, Clotilde rêve.
-
-Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un
-jour?
-
-Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons
-prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans
-que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:
-
-«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut
-dire: _jurisprudence_?»
-
-Ou bien:
-
-«Williams! qu’est-ce que ça signifie: _diurne_?»
-
-Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met
-en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et
-qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.
-
-«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un _infiniment petit_? C’est
-pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?
-
---Ma chère enfant, on appelle _infiniment petit_ une quantité variable
-qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert
-aussi à faire éternuer les langoustes.»
-
-Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air
-pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi,
-elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis
-forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume
-pour elle un cours d’instruction primaire.
-
-Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de
-littérature:
-
-«Mon loup! qui c’était, Clovis?...
-
-«Mon loup! qui c’était, Corneille?...
-
-«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...
-
-«La Révolution française, quand c’était?...
-
-«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»
-
-Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et
-un La Bruyère!
-
-Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault
-d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux
-bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer
-quelques instants.
-
-Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en
-fut dans un bal public avec une entremetteuse.--Je conte à Clotilde
-l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller
-au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de
-toiles d’araignées.--Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet,
-acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de
-foire réputé.--Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et
-quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence
-finit en scène de ménage.
-
-Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au
-monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle,
-imbécile et méchante?
-
-
-Vendredi, 26 juillet.
-
-Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait
-des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture
-et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour
-l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.--Sur les
-nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de
-rhopalocères insensés.--Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis
-quelques mots, et le temps passe.
-
-Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché
-près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin
-dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte
-appelle mes souvenirs comme un aimant, l’acier.--Mes souvenirs!... Je
-repose la pipe un instant.
-
-Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi
-ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!...
-Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus
-naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour?
-
-Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et,
-charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or
-pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme
-elle-même s’exhalera par les trous du roseau.
-
-Tais-toi, flûteur! souffre que je reste couché sur ces nattes, à fumer
-sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je
-m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays.
-
-Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!--Une femme
-s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son
-sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire
-nuit blottie dans ses cheveux.
-
-Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si
-clair?--Plein ciel!--Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des
-étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus
-l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières
-colombes du jour.
-
-O flûteur! quelle note guerrière!--Déjà, sur la plaine éventée par un
-couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à
-peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes
-coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà
-des roses au fil de l’acier!
-
-J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!--Dans un coin de
-mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux
-poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe
-l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore.
-
-Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.--Dois-je me souvenir du
-temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton
-pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous
-tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin,
-Phébé complice?
-
-L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi que la dernière soie d’un
-fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes
-abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et,
-palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur
-épanouie?
-
-Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et
-me charmer vers d’étranges lieux!--Quoi? tu ne m’écoutes pas?--La flûte
-roule à tes pieds!--Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers
-de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte.
-
-... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas
-interrompre le songe.
-
- * * * * *
-
-Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors,
-pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre...
-Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer:
-
-«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»
-
-Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.
-
-
-Lundi, 29 juillet.
-
-La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe
-du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.--Hier, dimanche,
-j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la
-journée, en me laissant une mauvaise soif.--Ces affreux dimanches
-parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout
-cela!
-
-Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen
-immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste
-horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le _spleen_ de
-l’incommensurable au lieu d’avoir la _mélancolie_ de l’incommensurable,
-la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres
-nous fait connaître l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous
-rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait
-connaître la distance du ciel bleu.
-
-Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de
-certains paysages qui me donnent le spleen.--Un paysage mesuré, des
-allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule
-conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades
-sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve
-calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il
-n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se
-nourrisse et s’augmente, c’est le _paysage pauvre_.
-
-Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen
-comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.--Entendez-moi
-bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.--Un
-remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur
-une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une
-maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites,
-de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des chardons, des
-tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une
-route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit
-rouge. Plus loin, un horizon sale...
-
-Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe,
-on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la
-chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté
-n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre
-poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers
-gras sont en bien plus grand nombre.
-
-Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter
-toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et
-serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût
-humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a
-rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du
-rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du
-spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre
-âme?
-
-
-Jeudi, 1ᵉʳ août.
-
-Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg,
-dans la banlieue de Munich.
-
-Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en
-Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains
-soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me
-traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je
-devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la
-cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert
-l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de
-façon suivie.--Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis devant
-Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette
-note:
-
-Ah! ce n’est pas _les Jardins sous la Pluie_ de Claude Debussy!... il
-tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance
-qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme
-l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur
-insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques
-où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des
-jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de
-pluie sur tout cela!
-
-Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger
-un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la
-bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.--S’asseoir en plein air!
-quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide
-ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de
-Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner
-pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en
-trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel
-homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel
-homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se
-tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le
-spleen.
-
-En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade
-toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme
-chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de
-la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude.
-Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas
-un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre...
-l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et,
-tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide
-qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le
-marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une
-odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs
-parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa
-séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir
-qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse
-musique!
-
-C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi une valse.--Dans cette
-cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des
-borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent
-comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant
-vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du
-cuivre.--C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus
-grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils
-germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante
-bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?
-
-La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à
-la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la
-scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à
-peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus
-moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais
-chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me
-regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de
-bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le
-massage brutal d’une courbature.
-
-J’aime la musique... toute musique!
-
-
-Samedi, 3 août.
-
-Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis
-quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué
-franchement.--Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de
-nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit,
-ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et
-récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.--Peine inutile.--Si
-absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que
-l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention
-et ne pût se glisser en moi.
-
-Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted
-Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, couché dans
-un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà
-Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera
-mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître!
-
-L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle
-me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je
-n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus
-publique, plus avilie qu’elle.--Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que
-les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités
-d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule
-dessein ne vous ait jamais séduit?
-
-Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque
-maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de
-référence,--et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la
-chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux
-d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias...
-oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y
-voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous
-deux ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous
-oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants!
-
-Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous
-souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous
-verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente
-du grand rideau.
-
-
-Jeudi, 8 août.
-
-Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus
-quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un
-halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma
-chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.--Alors, je me mis à
-parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues
-d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une
-fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle
-que je me donnais et que je suivais avec attention.--Je ne parlais plus,
-je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en
-large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément.
-
-Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup:
-
-«Est-ce que tu t’amuses?»
-
-Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé.
-
-Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite.
-
-Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me
-rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y
-conduire?
-
-Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En
-marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me
-promener entre des bosquets et devant des fleurs,--un bar américain qui
-m’engagera à calmer une soif imaginaire,--la maison du consul de Bolivie
-qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension
-des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de
-papillons,--un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour
-au Bois, sur une belle jument fine et souple.
-
-En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un
-attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.
-
-En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...
-
-Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais
-j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les
-chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a
-entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu,
-j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait
-cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois
-rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.
-
-Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre
-l’esprit aux jeux de la brise.
-
-Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si
-je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est
-que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie,
-sans que nul dessein pût me conduire.--La phrase de Ted Williams:
-«Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet
-affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.
-
-Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle
-donnerait de singuliers résultats pour peu que son action fût
-restreinte.
-
-Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.--Imaginez-le se réveillant,
-transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide,
-pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.
-
-Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles
-avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient
-superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un
-ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération,
-d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde
-dérèglement.--A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par
-le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce
-résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte
-se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et
-dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.
-
-Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un
-petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano
-formeraient peut-être une ode merveilleuse.
-
-
-Samedi, 17 août.
-
-Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais
-à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable
-celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène,
-je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas
-inquiété.
-
-Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui,
-d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a
-traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui
-signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du
-Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un
-flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par une bronchite, a dû
-se désintéresser de la chose.
-
-L’histoire est assez malpropre.
-
-Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où
-cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune
-feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il
-fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les
-offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se
-produisirent, car la petite était vraiment _trop_ mineure, et nous
-sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y
-avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une
-affaire où la police faillit mettre le nez.
-
-De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur
-une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme
-a eu peur!--Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus
-qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus
-rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure
-leçon.
-
-Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des
-rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués.
-
-Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez
-lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise
-guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression
-d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un
-bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera.
-
-Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme
-un oiseau des champs.
-
-
-Dimanche, 25 août.
-
-Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au
-théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de
-mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le
-crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.--Je souffrais
-beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête;
-nous sortîmes au milieu du second acte.
-
-Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me
-plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce
-qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant
-ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du
-sonnet. La parole, bien ou mal dite par l’acteur, parviendra, bonne ou
-mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du
-spleen il en va autrement.
-
-Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent
-traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par
-la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La
-personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il
-inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est
-innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant.
-Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou
-sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il
-accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.
-
-Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous
-offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir
-même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.--Ah!
-quelles heures consolantes!--Si je vivais dans un café-concert, le
-spleen ne m’atteindrait jamais plus.
-
-Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie
-fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le
-triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le
-tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se
-trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.
-
-Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme,
-et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale,
-une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre
-dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir,
-et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs
-petites mines.
-
-On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et
-les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix
-élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le
-beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les
-douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et
-s’être métamorphosées en vendangeuses.
-
-Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit
-des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais
-charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de
-rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs
-jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.
-
-Délicieux! Délicieux!
-
-En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde
-quand elle joue à la femme du monde.
-
-
-Lundi, 2 septembre.
-
-Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil
-me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses
-rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner
-son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement
-sentir à quelle chair ma chair est liée.
-
-Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une
-expression de stupidité vraiment bestiale.--Quoi! Clotilde! pas un rêve?
-pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point
-blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des
-linges séchant sur les prairies?
-
-Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume.
-La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble
-repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui
-passent dans le fond des yeux clos!--Au lieu que l’on imagine mal, que
-l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un
-quatrain sur ton sommeil.
-
-Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un
-songe, des moyens pernicieux!--Ah! pense, ma chère! quelle serait ta
-stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un
-rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te
-réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve
-huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble
-t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher
-te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour
-toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!
-
-
-Mercredi, 4 septembre.
-
-Et quand je songe aux siestes de Férida!
-
-Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout
-l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente
-s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!--Non loin, je voyais briller
-la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau
-bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si
-tranquille.--Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il
-faisait bon rêver sous les palmes!
-
-Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle
-bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se
-faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient
-délicatement. Au bord du ruisseau proche, le père des palmiers,
-triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il
-faisait bon veiller sur ton repos.
-
-Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu
-gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire
-animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous
-luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains
-jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait.
-Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur
-l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous
-attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un
-coin de l’orient.
-
-Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les _gennis_
-du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!--Ah! Férida! que ton
-repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir
-comme une vache.
-
-
-Mardi, 10 septembre.
-
-Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à
-une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à
-plusieurs rats à trompe.
-
-Me voilà en sûreté!
-
-C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait
-allègrement.--Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche,
-montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques,
-et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos
-de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.--Elle marchait
-menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui
-avais fait hommage. De temps à autre, elle m’en chatouillait le menton,
-me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour
-égayer les passants.--Je la suivais, résigné, car, pendant la journée
-d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir
-quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me
-dit:
-
-«Je veux entrer là!»
-
-«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: _Aux
-Erreurs de la Nature_. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la
-qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux
-personnes nerveuses ou _sensitives_, et promettait Golconde avec
-Eldorado à qui découvrirait une supercherie.--Enfin, le discours du
-forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en
-cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois
-s’instruire et s’amuser.
-
-«Je veux entrer là!»
-
-Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.
-
-Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se
-délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les
-lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je
-l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent
-chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu
-ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme,
-elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.
-
-Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles
-ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous
-jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui
-regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.
-
-Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation.
-Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie,
-parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois
-phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.
-
-«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un
-motif.--L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même
-durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il
-s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité
-musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent
-les spectateurs que cette difformité passionne.--Il n’en va pas de même
-pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très
-précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas,
-Poussière?...
-
---Insolent!
-
---... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez
-mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que
-l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu
-variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente
-l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais
-tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un
-nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression
-humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de
-l’oiseau-lyre et du crapaud.--En résumé, l’homme n’est pas curieux des
-tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que,
-s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la
-femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter
-ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.
-
---Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer.
-Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je
-crois être votre ami.
-
---Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus
-grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous
-ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se
-ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur,
-s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la
-choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous
-les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.
-
---Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un
-grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène
-chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma
-monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me
-singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse
-échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux
-instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien,
-le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le
-génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais,
-Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la
-philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations
-quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par
-conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le
-monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.
-
---Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre
-moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre
-physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans
-l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours
-visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot
-souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des
-fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois
-souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera
-jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes
-où il vit à l’aise.
-
---Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a
-l’âme d’un prédicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»
-
-Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies
-incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses,
-d’hermaphrodites et de pygmées!
-
-«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre
-conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la
-solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se
-trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude
-autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme
-bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui
-Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle
-prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de
-foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et
-mesurant leurs monstruosités!»
-
-
-Jeudi, 12 septembre.
-
-Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître
-l’histoire de Barbe-Bleue.
-
-Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.
-
-D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands
-yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu
-charitable, puis, soudain, je me suis écrié:
-
-«Tu veux m’épouser?
-
-«Ecoute.
-
-«Ma première femme s’appelait Hortense.
-
-«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du
-son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho
-d’une fête de banlieue.
-
-«Ma seconde femme s’appelait Julie.
-
-«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant
-détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement
-restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais
-plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si
-j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.
-
-«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.
-
-«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle
-était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers
-personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais
-voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle
-imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée
-pour cette insulte trop directe.
-
-«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.
-
-«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la
-donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse
-rencontre qui me la fit tuer.--Elle portait sous le sein droit un petit
-signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais
-beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en
-piquant Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par
-malheur elle mourut aussitôt.
-
-«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.
-
-«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je
-n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit
-en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de
-lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage
-que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me
-résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière
-en la faisant mourir.
-
-«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.
-
-«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche
-n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été
-coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à
-chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose
-(effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais
-posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une
-foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour
-qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.
-
-«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.
-
-«Te voilà avertie.
-
-«Je t’aime, bien que tu louches.
-
-«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»
-
- * * * * *
-
-Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!
-
-
-Vendredi, 13 septembre.
-
-Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des
-villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle
-griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies
-vêtues de brouillard bleu!--A Paris même, je prends parfois la monnaie
-de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.--Je lui laisse la maison,
-je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes
-pas me conduisent.
-
-Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je
-regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille,
-puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans
-souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein
-jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui
-où l’on ne rêve pas.
-
-Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple
-singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va
-dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare
-la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.
-
-Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la
-brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer
-ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres
-chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le
-bois voisin l’hymne des rossignols!--Ah! mon Dieu! s’il était possible
-de s’alléger l’âme ainsi!
-
-Qu’est-ce qui m’en empêche?
-
-... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter
-moi-même?
-
-C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même...
-Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon
-âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.
-
-
-Jeudi, 26 septembre.
-
-Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.--Je
-regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement
-l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient.
-Heureux homme! Il vit!--Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de
-gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le
-projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice
-qui a son prix.
-
-J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre
-qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe;
-toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes
-qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura
-atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de
-la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le
-sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit
-d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.
-
-Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera
-persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.--Elle me gâte des
-journées entières:
-
-«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre
-chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»
-
-«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»
-
-«Si j’avais...»
-
-Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est
-une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie,
-passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec
-insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se
-plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité
-l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a
-rien à voir dans cet ordre d’émotions!
-
-A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un
-bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les
-petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours
-trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son
-compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque
-minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette
-introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à
-quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons,
-bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.
-
-Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une
-congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe,
-situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux
-états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image,
-car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un
-labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours,
-manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire
-les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans
-ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.--Ce sont les heureux de
-ce monde.
-
-L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc
-un fil d’Ariane?
-
-Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure,
-car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.
-
-Je craindrais moins le Minotaure.
-
-
-Mardi, 1ᵉʳ octobre.
-
-«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de
-la comédie italienne?»
-
-J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de
-Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons
-volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium
-aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est
-exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.
-
-«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une
-superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu
-pour mourir.
-
---Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une
-maison de retraite, au milieu d’un grand bois.
-
---Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain
-sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne
-qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le
-cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.
-
---C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante
-ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?
-
---On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies
-femmes, et puis, il se fardait beaucoup.
-
---Et Colombine? demanda Lanthelme.
-
---Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine
-devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier.
-Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et
-des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et
-des bossus...
-
---Ça porte bonheur, dit Bichon.
-
---Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez
-comprendre.
-
---Oh! la pauvre fille! dit Poussière.
-
---Et Arlequin?» demandai-je.
-
-Williams rassembla ses souvenirs:
-
-«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait
-déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a
-triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or,
-l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est
-fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il
-s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se
-réhabilitera jamais.
-
---A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du
-docteur Bolonais?--Non!--Eh bien, voici:
-
-«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il
-revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de
-pantomime, heureux et l’âme légère.
-
-«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment
-mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte
-qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur
-l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait
-le jouet du vent.
-
-«C’était, disais-je, par un beau clair de lune; le ciel cendré faisait
-plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se
-dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le
-petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne
-l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.
-
-«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille,
-pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La
-pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et
-toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit
-cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates
-encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du
-bon docteur, murmurèrent:
-
-«Fixe! voilà le patron!»
-
-«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis
-taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied
-de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant
-entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en
-éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix
-stentoréenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une
-scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.
-
---Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?
-
---Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.--Je
-vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de
-faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.
-
---Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air
-désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des
-stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne
-rien dire. C’est très agaçant.
-
---Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les
-discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les
-divagations.
-
---Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de
-mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait
-d’injures et je serais forcé de la battre.»
-
-Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla
-se coucher, gardant sur son visage un air tout à la fois digne et
-offusqué.
-
-Cela me promet, pour demain, une journée agréable.
-
-
-Samedi, 5 octobre.
-
-Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du
-spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu
-seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et
-des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte...
-Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?
-
-Mourir par l’esprit?
-
-Comment mourir par l’esprit?
-
-Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent
-dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en
-dormant, mais les rêves vous ressuscitent, _volens nolens_. Et quelle
-chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des
-espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se
-sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!)
-qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont
-ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du
-second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se
-réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse
-des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.--Me
-voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans
-les carrefours du sommeil?--J’en mourrais de honte!--Non,--dormir ne
-vaut rien.
-
-Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant.
-Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.--L’alcool est un
-baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un
-hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous
-laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est
-trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la
-table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.
-
-A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son
-esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien
-vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose
-aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou
-insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.--Renaître dans la peau
-d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine
-affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!--songez-y donc!
-
-Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il
-est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions
-desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de
-l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses
-laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide,
-monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais,
-sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la
-fourrure d’un écureuil.--Les passions que l’on ne ressent pas,
-s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que
-le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les
-ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer,
-mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence
-antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle
-vie...
-
-_J’ai longtemps habité sous de vastes portiques..._
-
-Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le
-jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure,
-concierge à l’âme insatisfaite!
-
-Vivez plutôt!
-
-Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen:
-l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme
-nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil
-spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les
-nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.
-
-
-Mercredi, 9 octobre.
-
-Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas
-consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa
-naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est
-beaucoup moins.
-
-Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des
-caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte!
-Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup
-de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître
-et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer
-encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se
-mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et
-marcherait à quatre pattes.
-
-Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des
-profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un
-phénix-rastaqouère.--Et tout cela mangeait et tout cela buvait!--Ah! que
-l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi!
-J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se
-réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?
-
-Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune
-de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en
-grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on
-se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de
-lune, la lune étant toujours trop loin!
-
-
-Jeudi, 17 octobre.
-
-J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il
-est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie.
-J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé
-jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était
-triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il
-présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit,
-que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air
-honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des
-greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en
-sincérité.
-
-Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de
-brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les
-convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que
-je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est
-absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture
-à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et
-nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.
-
-«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de
-spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part
-incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie
-n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui,
-proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de
-«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est
-vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»
-
-Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui
-coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.
-
-«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se
-fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez
-de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il
-m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre
-place...»
-
-Il secoua la tête.
-
-«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»
-
-Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses,
-presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler
-d’opium.
-
-«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette
-agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de
-l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?--La dernière
-pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.--Et
-moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont
-procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en
-correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?--Donne-moi une
-tasse de thé, j’ai la gorge sèche.--J’ai su jouir de la vie mieux qu’un
-autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant
-le lit où je couche.--Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis
-l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du
-trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi.
-Je suis l’homme-putain.»
-
-Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le
-fard se serait écaillé mal à propos.
-
-
-Jeudi, 31 octobre.
-
-A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment
-insupportable.--Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au
-milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et
-la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et
-celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent
-devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands,
-qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques
-heures et se reposent dans ma petite ombre.
-
-Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants.
-De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de
-trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si
-solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en
-vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs
-joyaux tinter dans le crépuscule.--Et aucune n’a fixé sur mes branches
-un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne
-suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.
-
-Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai
-vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient
-les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des
-prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné
-pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait
-perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre
-solitaire au milieu de la vaste plaine.
-
-Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches,
-midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau
-régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les
-flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles
-s’éteignaient au matin.
-
-Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui,
-retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du
-commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre
-froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à
-cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant
-l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins
-accablant, et cette solitude plus facile à supporter.
-
-Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses
-papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à
-l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en
-blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une
-contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à
-Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade
-me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme
-s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de
-moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et...
-passer, dédaigneux de moi qui suis seul.
-
-Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une
-causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient
-une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la
-fatigue.--On se rejette le ballon sans intention de vaincre,--par
-habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.--D’ailleurs, cet état
-oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne
-peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a
-le courage d’émettre.
-
-Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel
-travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante
-et qui la moule!--Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous
-dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime
-qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes
-possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû
-saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se
-manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le
-chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la
-longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.
-
-Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents,
-au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun,
-chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la
-très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est
-certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a
-prié des gens pour s’en repaître.
-
-_Homo homini lupus_... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour
-illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé
-qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.
-
-Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront
-assurément! où l’on dira:
-
-«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!...
-je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»
-
-Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire
-la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés
-par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent
-sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas,
-mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un
-allègement à mes peines!--Laissez faire! laissez faire!--C’est la
-cigarette du condamné!
-
-
-Dimanche, 3 novembre.
-
-Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on
-méprise!--Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos
-amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je
-assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait
-subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je
-deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus
-honorables que les miennes. J’en suis jaloux.
-
-Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en
-Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants
-dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime
-beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que,
-dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.
-
-INDD
-«Mon cher enfant,
-
- «Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez
- laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu
- l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour
- où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui
- prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le
- petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas
- ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi
- m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.
-
- «Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village.
- Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et
- tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par
- toutes ces poutres.--Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais
- je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.--Comme
- l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur
- dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente
- aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour
- de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous
- nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière,
- enfin je leur dis:
-
- «Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous
- en remettre à lui et chasser toute crainte.»
-
- «L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles
- de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la
- cuisine.--Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme
- chêne avait crevé le mur de l’écurie.--La seule miséricorde de Dieu
- fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux
- mètres de là.--Vers une heure il y eut une accalmie.--Bobs en
- profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il
- vint me dire que la maison des Wesley s’était
- écroulée.--Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de
- personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et
- parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins,
- renversés au milieu de la route.--Les Wesley s’étaient montrés d’un
- courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant
- bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez
- moi et les hébergeai pour la nuit.
-
- «La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais
- beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de
- la ferme que je possède, à huit milles d’ici.--Je priai Bobs de
- seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une
- bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il
- fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses
- habitudes et les chemins faciles.
-
- «C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me
- décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il
- est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne
- voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte.
- Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres,
- quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.
-
- «Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie
- fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais
- où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne
- pas perdre la tête.--Quel voyage!--De plus, il était malaisé de
- garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car
- on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs
- d’arbres.--Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une
- gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur
- mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le
- franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:
-
- «Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et
- pourtant, j’y arrive!»
-
- «Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes
- de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la
- main du Seigneur.
-
- «Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de
- dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent
- et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées,
- les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces
- récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et tant d’argent. Mes
- champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient
- battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.--Pas un
- brin qui fût resté droit!
-
- «Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je
- consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté
- ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée
- si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit,
- en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin,
- mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.
-
- «Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma
- longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que
- vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert,
- s’intéressent aux cœurs qui souffrent.--Je tâche de réparer un peu
- les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine
- est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez
- plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.
-
- «Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons
- cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur.
- Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.
-
- «Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu,
- mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit
- douce, et n’oubliez pas,
-
-«votre vieille amie,
-«Jeanne Dutrieux.»
-
-
-
-Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres
-misères!
-
-
-Dimanche, 10 novembre.
-
-Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts
-de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus
-insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de
-sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est
-que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que,
-toujours, je me dis:
-
-«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par
-s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu
-fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie
-plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»
-
-J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une
-immortalité.
-
-Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.--Non!
-Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que
-l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en
-détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur,
-et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou
-Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde,
-celle qui m’a dérobé le goût de vivre.
-
-Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense
-plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!...
-Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!--En vérité,
-Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son
-seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole
-plus, j’ai le spleen.
-
-On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un
-problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir
-devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement
-perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne
-sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne
-toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la
-logique n’a plus rien à voir, une certitude _classée_, n’excite pas la
-douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort
-inutile où le spleen trouve son compte.
-
-Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas
-dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son
-sujet.--Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen
-vous surprendrait durant votre adoration.--Mais, à ce spleen il existe
-un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en
-joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr.
-Et ce remède le voici: recréez l’espérance.--Si elle vit, si elle
-prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un
-jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne
-sauriez faire mieux!--Tout est préférable à ce spleen où périt la
-raison.
-
-
-Mercredi, 13 novembre.
-
-J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle
-m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle
-de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de
-disparaître.
-
- * * * * *
-
-Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans
-le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand,
-par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres
-environ, un omnibus qui venait au grand trot.
-
-Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je
-pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de pensées
-que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.
-
-«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.
-
-«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la
-portière de mon fiacre.
-
-«Cet omnibus marche vite.
-
-«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas
-arrêter ses chevaux.
-
-«Mon fiacre oblique toujours.
-
-«L’omnibus vient en ligne droite.
-
-«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.
-
-«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine
-poitrine.
-
-«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.
-
-«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?
-
-«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il
-soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très
-rapidement défoncé.
-
-«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.
-
-«En somme, j’ai de la chance. Je disparais d’une façon honnête sans que
-l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins
-de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.
-
-«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser
-ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis,
-mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.
-
-«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve
-dans le dernier tiroir de mon bureau.
-
-«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de
-bien attendrissantes grimaces!
-
-«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni
-dans mon corps.
-
-«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à
-mon sujet!
-
-«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie,
-durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je
-tombe. C’est dans l’ordre.
-
-«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.
-
-«Je ferme les yeux.»
-
-Comme je l’avais prévu, le timon de l’omnibus entra par la portière et
-me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher
-avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu
-secoué.
-
-Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de
-police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.
-
-C’était raté.
-
-
-Samedi, 10 novembre.
-
-Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de
-lui.--Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec
-l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux
-mois.--Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.--D’autre
-part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du
-général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de
-la République dans l’Ouest Africain.--J’ai prié le Général Felte à
-déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse,
-à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou
-Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en
-Seine-et-Oise.
-
-C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte est entré à midi
-cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre
-à cet instant...
-
-Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq
-ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer.
-Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais.
-
-D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams:
-
-«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon?
-S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le
-reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive
-à tous ceux qui travaillent là-bas!»
-
-«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt,
-Felte, poli, me complimente sur ma table.
-
-«Vous avez un excellent cuisinier...»
-
-J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine:
-
-«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore?
-
---On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur
-d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans doute,
-autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu,
-moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai
-donné à la France.»
-
- * * * * *
-
-... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un
-homme!--Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité
-stupéfiante!) ce peu de mots:
-
-«J’ai créé un empire.»
-
-Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre
-vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à
-mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les
-feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne
-pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa
-taille,--petit, petit, petit!
-
-Et l’homme qui est là a créé un empire!
-
-Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé
-un empire!
-
-Le général Felte a créé...
-
-Je lui dis:
-
-«Vous êtes heureux?»
-
-Il répond:
-
-«Oui.»
-
-Tout sec.--Puis, il ajoute:
-
-«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie?
-Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...»
-
-Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules:
-
-«Dans ma vie à moi, il y a le spleen.
-
---Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites
-comme Cheftel, comme moi!
-
---Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...
-
---Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous
-ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»
-
- * * * * *
-
-Quitter Clotilde!
-
-
-Dimanche, 17 novembre.
-
-O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans
-valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que
-je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.
-
-O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves,
-celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est
-satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être
-celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!
-
-Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du
-voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de
-l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le
-désordre, enseigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de
-ta ciguë, le dictame de mes maux.
-
-Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris
-les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse,
-dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux,
-auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans
-l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits!
-Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir
-les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de
-bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!
-
-Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient,
-qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou
-dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles
-aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!
-
-Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du
-désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de
-mes pensées! barrière des brises! toi qui empêches le désir d’éclore!
-qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le
-plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes
-toutes les ailes!
-
-Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu!
-magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la
-paix de cette nuit!
-
-Accorde-moi le repos pour _une_ nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces
-quelques heures?... Pour _une_ nuit!... sinon, je prendrai encore, sur
-cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou
-et mon opium.
-
-
-Mardi, 19 novembre.
-
-Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens
-plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je
-tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires
-qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et
-l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.
-
-«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non,
-pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des
-chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les
-jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine
-fatiguée... l’air abattu!»
-
-Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me quittent avec l’idée
-arrêtée que je file un mauvais coton.--Mon regard a-t-il donc tellement
-changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les
-passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me
-prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes
-cours!
-
-Cela finira peut-être ainsi.
-
-Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront
-les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les
-instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des
-documents!--Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des
-documents!--Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura
-progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits
-enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me
-salisse.
-
-La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes
-à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des
-fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous
-extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma
-patrie et mes frères de demain.
-
-Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle me rendre visite.--Elle
-restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme;
-
-«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!»
-
-Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de
-basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu
-qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. _Manger_: toute
-ma vie tiendra dans ce mot.
-
-Oui, oui! je vois ces choses!
-
-Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant:
-
-«Tout de même! ce pauvre loup!»
-
-Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter
-à ses camarades une si dramatique entrevue.
-
-Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma
-pâtée.
-
- * * * * *
-
-Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr!
-
-
-Jeudi, 21 novembre.
-
-Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie!
-
-J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit
-Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris
-une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je
-ne songe plus à rien autre.
-
-«Quittez-la!»
-
-Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse!
-
-Quitter Clotilde!
-
-Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse,
-un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre!
-
-Se sentir libre, tout à fait! libre comme Felte! quelle volupté ce doit
-être!--Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente.
-
-Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais
-une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à
-tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde...
-
-Ecoutez...
-
-En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa
-chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises,
-sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son
-esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que
-je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si
-chacun savait!)
-
-Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec
-force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un
-quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou
-d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans
-un problème d’échecs...
-
-Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute
-où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix, sans que
-l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et
-sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que,
-si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma
-vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire
-sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant
-les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds
-et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que
-Clotilde m’a passé dans le nez.
-
-Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est
-mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se
-promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient
-esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai,
-peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais
-tâcher de répudier Clotilde.
-
-
-Mercredi, 27 novembre.
-
-Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me
-sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange.
-
-Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en
-ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre
-n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait
-excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui
-me surprit.--Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de
-tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était
-convulsée.--Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient
-ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier
-disait l’épouvante.
-
-«Qu’y a-t-il donc, ma petite?»
-
-Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main,
-de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me
-retint.
-
-Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé
-d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe
-chinoise.--Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma
-poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle
-approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un
-ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura,
-très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon
-effet de théâtre:
-
-«Je crois qu’on a sonné.»
-
-De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma
-porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière,
-déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait
-pour un dernier soupir.
-
-Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans
-l’antichambre et j’ouvris la porte.--La concierge de Lanthelme était sur
-le palier.
-
-«Monsieur! Monsieur! venez vite.»
-
-C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth
-dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent.
-
-«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme...
-
---Eh bien!...
-
---Du sang coule sous sa porte!
-
---Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.»
-
-Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée.
-
-«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait
-demander de passer chez lui.»
-
-Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille:
-
-«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme...
-
---Quoi? la police?
-
---Non.
-
---Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme.
-
-Il se leva et se rhabilla.
-
-Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté.
-
-Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les
-trois femmes dans la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On
-eût dit qu’elles étaient transies par le froid.
-
-L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de
-marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis
-venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et
-moi, qui causions à voix basse.
-
-L’entrée sale et puante.--Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas
-prendre.--Il fait froid.--Courants d’air.--Un chat efflanqué se sauve
-entre mes jambes.--La procession dans l’escalier qui craque.--On monte
-lentement.--La concierge tient une bougie.
-
-Nous voilà au troisième palier.
-
-C’est vrai, du sang coule sous la porte.
-
-«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand
-j’ai vu...
-
---Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams.
-
---Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police.
-
---Taisez-vous! La clef!
-
---Voici.»
-
-Nous entrons.
-
-Williams allume le gaz.
-
-Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.--Lanthelme s’est
-coupé la gorge avec un rasoir.--Il a été brave.--Assis dans son
-fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide,
-nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir
-est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre
-fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte.
-
-Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans
-ma poche.--Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil
-froncé.--Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un
-enfant.--La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et
-fait le bourdonnement d’une machine à coudre.
-
-Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume
-quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.--Zanko
-restera pour veiller le mort.
-
-Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi.
-
-Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait
-souffert.
-
-
-Samedi, 30 novembre.
-
-Les femmes ont beaucoup pleuré.--Il y a eu deux crises de nerfs.
-
-Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.--On a offert à Zanko une
-place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il
-emmène Poussière.
-
-Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que
-possédait Lanthelme.
-
-Moi, je ne sais que faire.
-
-J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures
-où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la
-société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image
-insupportable.--Je sens qu’il a eu raison de se tuer.
-
-D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table:
-
- «Mon ami,
-
- «C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de
- votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis
- de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans
- doute le premier à être informé de la décision que je viens de
- prendre.
-
- «Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me
- reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient
- tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une
- assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de
- l’année.
-
- «Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je
- n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à
- l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main
- sûre.
-
- «Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une
- pipe à la santé de mon âme.--Qui sait où elle se promènera dans
- une heure!»
-
-Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre
-toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en
-somme, de se couper la gorge!
-
-
-Mardi, 10 décembre.
-
-«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,
-demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera
-content que je les lui communique.
-
---Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour!
-C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me
-traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je
-finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire.
-Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai
-vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des
-durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me
-dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là!
-
---Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,
-demain matin, et l’inviter à déjeuner.
-
---Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as
-honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne
-remettra plus les pieds ici! Voilà!
-
---Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de
-moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais
-dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et...
-
---... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi,
-avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire!
-
---Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu
-voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît.
-
---De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères!
-Je vais faire un tour au Bois!
-
---Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au
-Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne
-rentreras plus ici.
-
---Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue
-des Variétés. Tu feras prendre des places.
-
---Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta
-tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6
-heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront
-réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes
-et ton linge. Allons! va-t-en vite!»
-
-Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la
-porte qu’elle la rouvrait déjà.
-
-«Tu veux le passe?
-
---Cela me dispensera de te le faire réclamer.»
-
-Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet
-de chambre.
-
-«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas;
-d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet.
-
---Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!»
-
-Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que,
-trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la
-rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent
-être sceptiques!...
-
-Pour ce coup, aurai-je plus de courage?
-
-Tâchons!
-
-
-Mercredi, 18 décembre.
-
-C’est fait.--Je ne reverrai plus Clotilde.
-
-Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin;
-deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la
-supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son
-coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la
-fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la
-leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de
-forcer la consigne. Il y eut un petit orage,--puis «Madame» fut mise à
-la porte.
-
-Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de
-reprendre Clotilde devant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et
-jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans
-reproche.--Allons! l’exécution est faite,--le fil est coupé... Mais,
-vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne
-fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice?
-Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!...
-Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau,
-jusqu’à l’extinction des feux.
-
-Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés!
-
-«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...»
-
-«La goujaterie de ta conduite...»
-
-«Tu as donc oublié nos...»
-
-«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...»
-
-«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...»
-
-«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...»
-
-«Ah! je me rends bien compte?...»
-
-«Et c’est à travers mes larmes que...»
-
-Oh! oh! cela a traîné partout!
-
-Au panier!
-
-Mais... je vais donc rester seul toute la soirée?
-
-Tiens... on a sonné... Encore elle?
-
- * * * * *
-
-... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en
-annonçant:
-
-«M. Altano.»
-
-Je le fis entrer.--Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze
-jours, son frère est mort, dans un accès de _delirium tremens_, après
-s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence.
-
-Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il
-quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes
-conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant.
-
-«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre,
-j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus
-où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les
-fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors,
-maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous
-expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto
-n’est plus là... Et, prendre un autre frère, un frère pas vrai, avec le
-même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire:
-c’est comme qui dirait...»
-
-Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis,
-nous nous sommes serrés la main, et il est parti.
-
-Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon
-chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours!
-Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai
-pas envie de fumer, ce soir.
-
- * * * * *
-
-J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me
-suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil
-atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu,
-de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs:
-«_Terres inconnues_...»
-
-«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.»
-
-Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde...
-
-«Essayer de nouveau...»
-
-Des _Terres inconnues_?.. en existe-t-il encore?
-
-Je m’occuperai de cela, demain.
-
-
-Dimanche, 26 janvier.
-
-Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma
-vie.--Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes
-qui le termineront.
-
-Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur.
-Soit.--Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu
-ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes
-malles... et je te dis adieu.
-
-Je te dis adieu à toi surtout, car, sur le quai de la gare, j’aurai peu
-de mains à serrer. En partant, je ne quitte pas grand chose. Mes amis se
-détachent de moi, s’en vont ou se détruisent. Il ne me reste guère que
-les morts, mais, depuis longtemps, mes racines ont pénétré leurs
-tombes. Si quelque noblesse subsiste en moi, c’est bien d’eux qu’elle
-vient. J’emporte leur beau souvenir.
-
-Adieu! adieu! je vais tuer mon démon secret devant de nouveaux paysages.
-
-
-FIN
-
-
-Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine.--A. PICHAT.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DÉMON SECRET ***
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Démon Secret</span>, by Auguste Gilbert de Voisins</p>
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Démon Secret</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 10, 2022 [eBook #68281]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE DÉMON SECRET</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<p class="cb">Le Démon Secret<br /><br />
-LES ÉDITIONS G. CRÈS &amp; Cᴵᴱ<br /><br />
-&#8212;&#8212;&#8212;<br /><br />
-DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="undd"><i>PARUS</i></p>
-
-<table>
-<tr><td
-
-><b>Les moments perdus de John Shag</b></td><td class="rt"><b>3</b> fr.</td></tr>
-<tr><td
-
-><b>L’Esprit impur</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr>
-<tr><td
-
-><b>Fantasques</b>, poèmes. Petit in-8</td><td class="rt"><b>22</b> fr.</td></tr>
-<tr><td
-
-><b>Le Démon Secret</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr>
-<tr><td
-
-><b>Pour l’Amour du Laurier</b>, roman. In-16.</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="undd"><i>SOUS PRESSE</i></p>
-<table>
-<tr><td
-
-><b>Le Bar de la Fourche</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr>
-<tr><td
-
-><b>L’Enfant qui prit peur.</b> In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="c">
-<i>Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921.</i><br />
-<br />
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation<br />
-réservés pour tous pays.<br />
-</p>
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-<hr />
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-<p class="c">GILBERT DE VOISINS</p>
-
-<h1>Le Démon Secret</h1>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i10">Out, out, brief candle!<br /></span>
-<span class="i0">Life’s but a walking shadow: a poor player<br /></span>
-<span class="i0">That struts and frets his hour upon the stage,<br /></span>
-<span class="i0">And then is heard no more: it is a tale<br /></span>
-<span class="i0">Told by an idiot, full of sound and fury,<br /></span>
-<span class="i0">Signifying nothing.<br /></span>
-<span class="i15">W. S.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="c"><i>NOUVELLE ÉDITION</i>
-<br /><br />
-
-<img src="images/colophon.jpg"
-width="100"
-alt="" />
-<br /><br />
-PARIS<br />
-<br />
-LES EDITIONS G. CRÈS &amp; Cⁱᵉ<br />
-<small>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21<br />
-<br />
-MCMXXI<br /></small>
-<br /><br /><br />
-A<br />
-<br />
-BINET-VALMER<br />
-<br />
-<i>Au frère et à l’ami de chaque jour.</i><br />
-<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="c">LE<br />
-<span class="big">DÉMON SECRET</span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="r">
-Mercredi, 6 février.<br />
-</p>
-
-<p>Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de
-temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter
-cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.</p>
-
-<p>Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son
-ordinaire:</p>
-
-<p>«Je parierais que tu ne fais rien!</p>
-
-<p>&#8212;Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou,
-du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà,
-je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier:
-l’ennui<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>!&#8212;Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la
-politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet:
-œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets
-surtout pas de la dépeindre exactement.&#8212;Il y a trois jours que je ne
-suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous
-vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que,
-d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des
-emplettes indispensables chez sa modiste.&#8212;Allons, mon ami, bavarde!
-bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je
-m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et
-le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma
-parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre,
-partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un
-potager.&#8212;Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi
-qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un
-conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce
-marécage.»</p>
-
-<p>Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<p>Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être
-démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour
-moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent,
-il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand
-sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse
-insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu
-pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais
-à écrire. Pourquoi ne pas continuer?</p>
-
-<p>&#8212;Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes
-une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au
-lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des
-yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!&#8212;Je n’ignore pas que tu
-montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par
-une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui
-me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe
-d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> appris à fumer. C’est le
-plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre
-de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais,
-mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut
-vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par
-elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car
-le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui.
-Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!</p>
-
-<p>&#8212;Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte
-ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais
-mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»</p>
-
-<p>... Et alors, je me tus et me pris à songer.<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 9 février.<br />
-</p>
-
-<p>L’idée se développa.&#8212;Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal
-de mes délibérations intérieures.</p>
-
-<p>Singulière démence!</p>
-
-<p>S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont
-illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne
-conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne
-représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon
-particulière.</p>
-
-<p>Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris
-renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions,
-à une époque où les rares gazettes<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> étaient muselées, mais, de nos
-jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de
-Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos
-arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais
-à notre pauvre époque.</p>
-
-<p>J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés
-photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était
-sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.</p>
-
-<p>«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»</p>
-
-<p>Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques
-précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au
-lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble
-trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu,
-j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.</p>
-
-<p>Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le
-cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui
-tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde
-vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<p>Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:</p>
-
-<p>«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.</p>
-
-<p>Elle ne croyait pas si bien dire!</p>
-
-<p>Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces
-pages, les peines qu’ils m’auront causées.&#8212;Sans doute ne parlerai-je
-guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de
-Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre
-goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de
-moi-même qui sache encore m’intéresser.&#8212;Je crains qu’il devienne
-chronique.&#8212;Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour
-retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne
-parfois une comédie très savoureuse.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 10 février.<br />
-</p>
-
-<p>«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes
-pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne
-sais rien du métier de romancier.&#8212;Oui, tu barbouilles la toile très
-médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal
-encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra
-rien. D’ailleurs...</p>
-
-<p>&#8212;Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman,
-du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui,
-jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais
-publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un
-dérivatif, mais<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera
-leur sépulcre.</p>
-
-<p>&#8212;On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne
-crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a
-fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, <i>The House
-of Life</i>, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de
-sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la
-morte.&#8212;Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de
-Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.&#8212;Crois-moi,
-ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta
-première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du
-cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent
-pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour
-trouver de l’agrément à son travail.</p>
-
-<p>&#8212;Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout
-aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts
-relèves-tu dans ces premières pages?</p>
-
-<p>&#8212;Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi,
-moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span>les
-mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce
-fût!»</p>
-
-<p>Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre
-mal d’être contredit.</p>
-
-<p>Je le retins.</p>
-
-<p>«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une
-œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant!
-De quel vocable décorer cela? Un titre! <i>Journal de mon ennui?</i> Bien
-mauvais! <i>Mémoires d’un Homme accablé?</i> Non, c’est bête! <i>Anatomie du
-Spleen?</i> Trop prétentieux! Aide-moi donc!»</p>
-
-<p>Ted Williams souriait à demi.</p>
-
-<p>«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou
-le spleen?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le
-spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier,
-de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il
-occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les
-trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de
-mon spleen. Le<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui
-me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de
-son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon
-secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes
-mes pensées..</p>
-
-<p>&#8212;Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: <i>Le Démon secret.</i></p>
-
-<p>&#8212;... <i>Le Démon secret?</i>... Cela ne sonne pas mal!... <i>Le Démon
-secret?</i>... Oui, je veux bien.»<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 14 février.<br />
-</p>
-
-<p>Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable
-sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces
-élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis
-Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde
-(hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens
-d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de
-sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne
-tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et
-fumé les premières ci<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span>garettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai
-concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui,
-j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me
-faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles
-à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines
-amoureuses.</p>
-
-<p>Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du
-<i>sportsman</i>, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par
-l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus
-sain.&#8212;Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.</p>
-
-<p>Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier
-quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à
-l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.</p>
-
-<p>Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a
-couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine
-qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas
-qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.&#8212;Il traîne encore
-la jambe.&#8212;Je pense que les grands voyages lui seront toujours
-interdits. D’ail<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>leurs, il se console fort bien de sa mésaventure en
-faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour
-augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines
-ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.&#8212;Ted
-Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui
-retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du
-ciel natal.</p>
-
-<p>Vous décrirai-je Ted Williams au physique?</p>
-
-<p>Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts
-l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il
-se tient très droit.&#8212;Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et, voici Luca Zanko.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 15 février.<br />
-</p>
-
-<p>Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter <i>la Verdure</i>. (On
-appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de
-vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler,
-gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il
-vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut
-sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits
-hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme
-ce drôle mon ami.</p>
-
-<p>De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis
-aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il
-n’a d’autre profession constante que de<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> voyager, dans un très vague but
-commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour
-d’être <i>autre part</i>: non point: <i>n’importe où hors du monde</i>, mais très
-précisément: <i>n’importe où dans ce monde-ci</i> qu’il estime fait à sa
-taille.&#8212;Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois
-l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il
-d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans
-les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.</p>
-
-<p>Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en
-Corée?&#8212;Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin
-de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il
-troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les
-tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote),
-débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux
-filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il
-aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est
-étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.</p>
-
-<p>Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un
-bar ou sur un<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma
-fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que
-bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il
-s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux,
-vagabond... peut-être fidèle.</p>
-
-<p>Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou
-boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors,
-compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la
-corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses
-veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de
-retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans
-compter jamais.</p>
-
-<p>Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!</p>
-
-<p>Je l’aime bien.</p>
-
-<p>Tout de même... quelle tête de bandit!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et voici Désiré Lanthelme.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 10 février.<br />
-</p>
-
-<p>Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait
-quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très
-ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long
-des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour
-éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate
-rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire.
-Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son
-apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton,
-des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet
-de <i>cochon rose</i> qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal,
-la sensualité et la gourman<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span>dise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux
-clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque
-invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait
-décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni
-barbe ni moustache.</p>
-
-<p>Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait
-rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en
-regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a
-fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais
-qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.</p>
-
-<p>Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard,
-Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme
-vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.</p>
-
-<p>Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme
-qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son
-retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu
-descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse
-où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la
-litière puante, les sucreries,<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> la cantharide. Il semble toujours sortir
-d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...</p>
-
-<p>Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les
-livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à
-divagations.&#8212;La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle
-éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de
-Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en
-spectacle à tout instant.</p>
-
-<p>Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres
-de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours,
-parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de
-Théocrite.</p>
-
-<p>Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar
-américain.&#8212;Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont
-amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le
-traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour.
-On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même
-tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis
-qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche
-mouillée.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?</p>
-
-<p>Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice
-honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.</p>
-
-<p>Peut-être.</p>
-
-<p>En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 17 février.<br />
-</p>
-
-<p>Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.</p>
-
-<p>Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande
-par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante
-beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois
-dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une
-vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable
-expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour
-l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et
-dirige sans aide la cuisson de sa boulette.</p>
-
-<p>Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la
-voix persuasive<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle
-plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la
-fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une
-petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.</p>
-
-<p>Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne.
-L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes
-pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle
-a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant,
-avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et
-populaciers.</p>
-
-<p>Elle a vingt ans.</p>
-
-<p>Elle est charmante.<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 19 février.<br />
-</p>
-
-<p>Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne
-vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune
-personne.</p>
-
-<p>J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde
-ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.</p>
-
-<p>Clotilde est bien Clotilde.</p>
-
-<p>Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime,
-c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me
-trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants
-doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.</p>
-
-<p>Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux
-où le songe s’éva<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>pore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des
-plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le
-onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point
-connu la mélancolie.</p>
-
-<p>Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non
-pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué
-de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a
-toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours
-raison.&#8212;Retenez cela.&#8212;Souvent il me prend des envies de la cravacher.</p>
-
-<p>Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de
-sourire.&#8212;Je l’adore,&#8212;mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et
-secrets...</p>
-
-<p>Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien
-qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!</p>
-
-<p>«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec
-si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette
-congrégation n’est-elle pas singulière?<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Un homme extravagant, un autre
-homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une
-troisième intolérable!...»</p>
-
-<p>Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les
-amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui
-convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en
-expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie
-antérieure.</p>
-
-<p>Ainsi, tout est bien.&#8212;Fumons.&#8212;J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois
-de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.&#8212;Fumons.&#8212;Ce sera
-toujours quelques heures d’oubli.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 18 février.<br />
-</p>
-
-<p>Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez
-moi.&#8212;J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je
-pourrais citer la mienne en exemple.&#8212;Ma fumerie est sincère.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux
-personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui
-domine les jardins du Trocadéro.&#8212;Il y a trois ans, nous nous
-réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais
-je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.</p>
-
-<p>L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à
-l’entrée, un ascen<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>seur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de
-lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien
-leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.</p>
-
-<p>C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste
-alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.&#8212;Là, de façon
-intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes
-occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses
-vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui
-vaille.</p>
-
-<p>Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de
-petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des
-toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais
-voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en
-plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des
-acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures
-modernes et un beau Goya.</p>
-
-<p>Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le
-chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span>
-lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui
-dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres
-d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par
-terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade,
-un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et
-durs.</p>
-
-<p>La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la
-fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux
-oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent
-soif.&#8212;Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des
-fleurs en fête, ni du concours de papillons.&#8212;Un délice, cette tenture!</p>
-
-<p>Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du
-toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de
-chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour
-la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en
-caisse et un buis taillé.</p>
-
-<p>L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue
-plongeante de Paris.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait
-encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.</p>
-
-<p>Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut
-songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à
-ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de
-mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit
-appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de
-n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment,
-j’aime qui ne m’aime pas).<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 22 février.<br />
-</p>
-
-<p>Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de
-chaque jour.</p>
-
-<p>Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes
-jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais
-de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est
-encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.</p>
-
-<p>Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je
-pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon
-spleen.</p>
-
-<p>«Le petit est triste.</p>
-
-<p>&#8212;Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la
-tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,&#8212;le spleen.</p>
-
-<p>Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse,
-il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à
-dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.&#8212;Oh! le sombre
-ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures
-où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!</p>
-
-<p>Puis, soudain, ce fut la guérison.</p>
-
-<p>Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de
-nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.&#8212;Sous les palmes, je crus
-renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi
-par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la
-lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une
-compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur
-était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!</p>
-
-<p>Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?&#8212;Bientôt je dus revenir,
-mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant
-mes yeux. Si je souffre tant<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> d’être esclave, c’est que j’ai connu la
-liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à
-autre chose!</p>
-
-<p>Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours
-avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie,
-Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma
-compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit
-lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent
-ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la
-fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui
-partageait son regard.<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 25 février.<br />
-</p>
-
-<p>Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?</p>
-
-<p>Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé
-des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction,
-toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait
-dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre
-ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses
-étirements.</p>
-
-<p>Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur
-pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant
-il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est,
-essentiellement, «de gout<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>tière» mais, pour modeste que soit son
-extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.</p>
-
-<p>Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente,
-j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce
-que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du
-goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.</p>
-
-<p>Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il
-s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure
-cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.</p>
-
-<p>Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un
-seul défaut: son tempérament est un peu érotique.<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 27 février.<br />
-</p>
-
-<p>Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes
-anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais
-connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour,
-rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.&#8212;Elle était
-ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais
-elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait
-à cause du joli visage.</p>
-
-<p>Clotilde et mon ami se plurent.&#8212;Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit
-mois.&#8212;Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours
-maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal
-lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> que je le
-laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre,
-toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et
-que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.</p>
-
-<p>Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux
-sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair
-dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent
-un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte
-de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable.
-Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord
-et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles
-et soudaines envies de me jeter aux égouts.</p>
-
-<p>Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble
-à une névralgie.</p>
-
-<p>Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier,
-est la figure humaine de la névralgie.</p>
-
-<p>Clotilde est une névralgie continue.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 2 Mars.<br />
-</p>
-
-<p>Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir,
-Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.</p>
-
-<p>C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne
-sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon
-de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme
-si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de
-petits riens.</p>
-
-<p>Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient,
-effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de
-parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton
-corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> plantes
-piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne
-fût blessée ta délicate chair.</p>
-
-<p>Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et
-qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu
-dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu
-lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange
-oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.</p>
-
-<p>Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler
-l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il
-passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût
-en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux
-<i>effrit</i>, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des
-histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.</p>
-
-<p>Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa
-longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître,
-aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu
-veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 4 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même
-plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste
-ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine
-semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond
-de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit
-possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de
-connaître <i>tout</i> l’ennui, <i>tout</i> l’insondable ennui, cette douleur
-proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.</p>
-
-<p>De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons
-inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom
-d’«ex<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>périence». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes
-enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus
-subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et,
-chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il
-ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.</p>
-
-<p>Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans
-entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!&#8212;Tout le monde
-est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la
-sait par cœur...</p>
-
-<p>Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je
-m’ennuie tant!<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 7 mars.<br />
-</p>
-
-<p>La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à
-vous-même.</p>
-
-<p>Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous
-l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose
-en strophes d’une absurde épopée.&#8212;Avant de pénétrer dans ces ivresses
-on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde
-conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez
-sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme,
-au sortir d’un bal, son pardessus.</p>
-
-<p>Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de
-lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span>
-de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix,
-une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il
-nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise,
-et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.</p>
-
-<p>Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles
-forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.&#8212;Et ne vous
-imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons
-hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords
-supplicie!&#8212;Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui
-n’ont jamais fumé.</p>
-
-<p>Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen
-trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru
-que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie;
-cependant elle m’inquiétait un peu.&#8212;Pensez donc! de grosses gouttes
-d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un
-bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le
-tapis!&#8212;Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la
-lampe.&#8212;Non! les fantômes de l’opium ne<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> sont pas, à l’ordinaire, de
-vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la
-place que l’on attribue au cauchemar.</p>
-
-<p>Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que
-Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus
-doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il?
-je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un
-vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.</p>
-
-<p>Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve,
-je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais
-avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan
-s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le
-plaisant tableau avec tout son soleil.</p>
-
-<p>En m’appliquant un peu, je le vois encore.</p>
-
-<p>Je vais vous le décrire.</p>
-
-<p>C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.&#8212;Le
-ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a
-l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans
-étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes,
-légères, effleurant à peine de leurs<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> pieds spirituels les coquelicots
-et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.</p>
-
-<p>Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques.
-Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les
-surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très
-préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car
-il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.</p>
-
-<p>L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?&#8212;Gageons qu’il songe à sa
-promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame
-Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la
-démarche une gavotte.</p>
-
-<p>Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire
-d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille
-trempe.&#8212;Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond
-souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.</p>
-
-<p>Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver,
-leur course folle.&#8212;Les bulles crèvent au-dessus des flots.&#8212;Le petit
-berger danse mollement sur la plage.<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> Dans un arbre rond, j’entends un
-rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire...
-à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une
-histoire scatologique... et le charme fut rompu.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 10 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon.
-Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse,
-murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage
-et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants.
-Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin
-Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde
-boudait depuis douze heures, sans arrêt.</p>
-
-<p>«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous
-comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si
-souvent.</p>
-
-<p>&#8212;La tâche est difficile, répondis-je, mais<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> j’ai, tout de même, trouvé
-ce que l’on appelait jadis un petit <i>soulas</i>. Il est de vertu
-singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez
-pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur
-les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au
-plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.</p>
-
-<p>&#8212;Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous
-donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?...
-Tu permets, Luca?...»</p>
-
-<p>Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.</p>
-
-<p>«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne
-plus être triste?</p>
-
-<p>&#8212;Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on
-vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie
-ne fait pas vivre plus consciemment.&#8212;Or, ceux qui disent aux personnes
-accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil,
-car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est
-judicieux.&#8212;Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais
-comment?&#8212;Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium
-m’a appris.&#8212;Il tient en trois mots: <i>Ecou<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>tez-vous vivre</i>!&#8212;Ecoutez
-battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous
-assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les
-nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.&#8212;Ecoutez-vous
-vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne
-indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a
-le sentiment d’une présence.&#8212;C’est la seule distraction qui puisse
-pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle
-écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de
-ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner
-le vin de la sagesse.&#8212;Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de
-m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en
-servir.&#8212;Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous
-irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la
-ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons
-que le secret, connu par tout le village, aura perdu son
-efficacité.&#8212;Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une
-ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été
-confiée.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p>
-
-<p>«C’est idiot! affirma Clotilde.</p>
-
-<p>&#8212;Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon
-baiser!</p>
-
-<p>&#8212;Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai
-système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la
-peau!...»</p>
-
-<p>Lanthelme haussa les épaules:</p>
-
-<p>«Fumons,» dit-il.</p>
-
-<p>Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 12 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu
-que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser
-sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain
-samedi de l’an passé.&#8212;Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas,
-devrais-je dire, achever ses bontés.&#8212;Le moindre instant heureux que je
-goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en
-avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser
-de le reconnaître.</p>
-
-<p>Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte!
-mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> sourires
-de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!</p>
-
-<p>Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et
-c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les
-rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.</p>
-
-<p>Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant
-que le flux les emportera.&#8212;N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez
-rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur
-d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 14 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée,
-c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant,
-l’imagination peuplée de pirouettes.</p>
-
-<p>J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race.
-Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il
-parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme
-un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation
-m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies.
-Altano est un bon compagnon.</p>
-
-<p>Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité
-dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> première
-fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et
-gagnait son pain malaisément.</p>
-
-<p>C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour
-quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les
-chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la
-misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un
-cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de
-tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés
-fréquentaient ce lieu de plaisir.&#8212;Moi, je n’y étais point encore allé,
-mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.</p>
-
-<p>Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une
-clairière de l’oasis où se plaisait la lune.</p>
-
-<p>Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public
-de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses
-pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et
-la Chèvre.</p>
-
-<p>Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et
-trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:</p>
-
-<p>«Monsieur, je suis votre serviteur!<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point
-las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre
-acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai
-avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»</p>
-
-<p>Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:</p>
-
-<p>«Merci,» murmura-t-il.</p>
-
-<p>Tout incontinent il reprit ses jeux.</p>
-
-<p>... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent
-à chanter pour eux-mêmes et devant lui,&#8212;et moi, dont la sinécure est de
-rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui,
-devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait
-ses semelles d’argent pur.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 17 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne
-l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit
-la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme
-n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le
-contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours
-un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.</p>
-
-<p>Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit,
-on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise,
-il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette
-loi est fausse.</p>
-
-<p>Il est un spleen qui aime le plein jour, le<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> «spleen lumineux de
-l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui
-danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.&#8212;Chez nous,
-sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en
-rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les
-larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et
-sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune
-d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.</p>
-
-<p>Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un
-music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient
-pas.&#8212;On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une
-chambre aux lampes mortes, aux volets clos.&#8212;Soudain, la porte
-s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir,
-n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais
-compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté.</p>
-
-<p>Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me
-séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours
-séduit les pauvres humains, je per<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>mets à cette Salomé nouvelle de me
-plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche.
-Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer,
-une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne
-lentement.</p>
-
-<p>C’est le début de la fête.</p>
-
-<p>Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me
-caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis
-que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et
-multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent
-lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui
-battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne
-porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où
-j’étais heureux!</p>
-
-<p>Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les
-avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs
-du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles
-du spleen, et le prix fut vos actions de la veille.</p>
-
-<p>Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 20 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable,
-que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais
-imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque
-temps.</p>
-
-<p>Des façons diverses de tuer Clotilde...</p>
-
-<p>Ah!... en voici une!</p>
-
-<p>Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle.
-Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de
-Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin
-que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour,
-toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel
-aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>
-fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections
-physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope,
-n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus
-morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au
-grain de sa conscience.</p>
-
-<p>Le paysage se décrit comme suit.</p>
-
-<p>Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent
-amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et
-passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau;
-pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal;
-jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent,
-j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.</p>
-
-<p>De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois
-les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est
-attendrissant, et si poussièreuse!...</p>
-
-<p>Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose:
-au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout
-droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache
-pas, car il ne<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche,
-très longue.&#8212;L’ensemble a la figure d’une potence.</p>
-
-<p>Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à
-passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.</p>
-
-<p>A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous
-sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un
-établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule
-une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma
-Clotilde.</p>
-
-<p>Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie
-affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs,
-depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère
-qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est
-de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une
-certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que
-<i>sub specie tædii</i>, sans jamais devenir le précieux adjuvant des
-transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps
-d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> moins, et Clotilde,
-jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut
-l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.</p>
-
-<p>Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La
-langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent
-dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien
-entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon
-inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge
-se découvre) pour être gaie.</p>
-
-<p>Les motifs de son ennui?&#8212;Elle les chercha ces jours derniers dans le
-paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les
-cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé
-mieux.</p>
-
-<p>Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église
-étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.&#8212;Je ne connais à
-Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni
-tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause
-des cloches absentes.</p>
-
-<p>Que n’y avait-elle pensé plus tôt!&#8212;Une heure ne s’écoule pas sans que
-Clotilde fasse<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant
-moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture
-serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en
-regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches...
-Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif <i>argentine</i>, qui,
-avec le mot <i>accorte</i> et le mot <i>succint</i>, est un vocable que je ne puis
-souffrir.</p>
-
-<p>Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes
-samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de
-Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de
-l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe
-est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une
-cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.</p>
-
-<p>Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu!
-et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de
-l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 22 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant
-le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.&#8212;L’air
-est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon
-d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte
-imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.&#8212;Une autre
-odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil
-récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était
-bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.</p>
-
-<p>J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes
-compagnons à cause d’une fatigue extrême.&#8212;Maintenant, c’est<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>
-l’aube.&#8212;Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et
-tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.</p>
-
-<p>Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas
-un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils
-examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.</p>
-
-<p>Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont
-tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous
-torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux
-heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup
-s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons,
-ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.</p>
-
-<p>Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont
-éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains
-papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et
-disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste
-qui, lui aussi, disparaît bientôt.</p>
-
-<p>J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils
-sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fu<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>merie,
-sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent
-entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux
-parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir
-et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables
-danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons,
-arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture
-de sens mystérieux.</p>
-
-<p>Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes
-habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui
-chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des
-eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et
-je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent
-depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.</p>
-
-<p>Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.</p>
-
-<p>Trois vieux remords.</p>
-
-<p>Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers
-le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme
-odorante de bon fumeur.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 25 mars.<br />
-</p>
-
-<p>«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole
-aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante!
-Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que
-veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes
-gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»</p>
-
-<p>Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de
-Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures.
-Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de
-l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:</p>
-
-<p>«Ma chère amie, tu te plains de ce que je<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> célèbre trop rarement tes
-mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais
-pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise!
-ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme
-naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère
-enfant!</p>
-
-<p>«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus
-belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins
-chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en
-parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant
-des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais
-traditionnelle.</p>
-
-<p>«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.&#8212;Dans sa chambre,
-remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de
-cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys
-éclore au milieu de la table.</p>
-
-<p>«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.&#8212;Trois tourterelles
-voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina
-dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se
-cristallisent les<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> confitures, prononça quelques paroles édifiantes.</p>
-
-<p>«Puis les visites commencèrent.</p>
-
-<p>«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait
-de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de
-sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que
-nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours
-où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A
-l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des
-amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu
-pouvais comprendre ces termes biscornus.</p>
-
-<p>«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une
-cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un
-oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton
-berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une
-licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du
-jardin,&#8212;enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée
-d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et
-proposa,<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.</p>
-
-<p>«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les
-signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta
-mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles
-prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau
-soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»</p>
-
-<p>A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 28 mars.<br />
-</p>
-
-<p>Le spleen surprend comme un orage.</p>
-
-<p>Le ciel était pur; voici qu’il pleut.&#8212;Nul autre avertissement que ce
-grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges
-gouttes.&#8212;Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son
-approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.&#8212;Si c’est durant le
-jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux
-de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire.
-Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le
-travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du
-soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on
-ne voit<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout:
-formes, couleurs, sons et parfums.</p>
-
-<p>J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés,
-les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis
-disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était
-boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais
-passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon,
-c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je
-n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé
-dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une
-architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de
-liberté!&#8212;Comme l’arbre se développe librement!&#8212;Comme la ligne des
-toitures est sèche!</p>
-
-<p>Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert,
-goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier...
-et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des
-tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de
-tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé...
-tuyaux aériens, tuyaux<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> souterrains.&#8212;Oh! que cela me change des racines
-et des ramures!</p>
-
-<p>Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire
-aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers
-monumentaux et d’étangs morts.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 2 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.</p>
-
-<p>Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de
-moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens,
-même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris
-ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus
-longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant
-de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...</p>
-
-<p>Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux.
-Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne
-sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies
-Clotilde et dont<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> je ne puis, honnêtement tenir compte.&#8212;Les autres ont
-du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui
-l’accompagnent.&#8212;C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux...
-car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... <i>spleen</i>
-est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température
-voulus.&#8212;Je me servirai de ce terme-là...</p>
-
-<p>Mais... la vingt-septième raison, si importante?...</p>
-
-<p>Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec
-subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle
-est là.&#8212;Elle m’échappe encore.&#8212;Je ne me souviens plus que des
-circonstances de ma rencontre avec elle.</p>
-
-<p>C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.&#8212;J’aime les
-fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux
-communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve
-remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me
-demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase
-de son fond...</p>
-
-<p>Je fis une liste imaginaire.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p>Un peigne de femme.</p>
-
-<p>Un louis d’or.</p>
-
-<p>La croix d’un ordre exotique.</p>
-
-<p>Une bouteille de vin vieux.</p>
-
-<p>Un sabot de cheval.</p>
-
-<p>Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni.</p>
-
-<p>Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était
-déjà liquéfié.)</p>
-
-<p>Un poignard persan.</p>
-
-<p>Un cadavre.</p>
-
-<p>... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et
-c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà
-qui était gênant.&#8212;Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen.</p>
-
-<p>Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une
-chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma
-charogne fermente... Ah! pouah!</p>
-
-<p>Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait.
-Il m’accueillit joyeusement.</p>
-
-<p>«Enfin, je l’ai reçu!</p>
-
-<p>&#8212;Quoi?</p>
-
-<p>&#8212;Il est arrivé hier!</p>
-
-<p>&#8212;Qui donc?<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;L’<i>Ornithoptera Victorix</i>, variété <i>Regis</i>, de l’île de Taloët. On
-n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu
-passé.&#8212;Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours
-jaune avec des taches de pourriture!&#8212;Une merveille!</p>
-
-<p>&#8212;Il est mort?</p>
-
-<p>&#8212;C’est probable!</p>
-
-<p>&#8212;Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon!</p>
-
-<p>&#8212;Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami!</p>
-
-<p>&#8212;Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.»</p>
-
-<p>Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais
-hâte de rentrer chez moi, d’être seul.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 5 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures
-de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable,
-les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et
-me conterait mille et une petites choses sans apprêt.&#8212;Quant à moi, je
-lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen,
-de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me
-prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine:</p>
-
-<p>«Mon pauvre ami!»</p>
-
-<p>Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse
-d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> amour. Ainsi,
-j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait.</p>
-
-<p>Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout
-cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue
-italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et
-singulier.&#8212;Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose
-épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop
-malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 8 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens
-d’une histoire.&#8212;Je vais vous la conter.</p>
-
-<p>La voici.</p>
-
-<p>J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma
-toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour
-m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche
-à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer.
-C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses,
-et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai
-pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer,
-c’est l’âge mûr. Pourtant le<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> vernis tenait encore; il n’y avait qu’une
-roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je
-me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter
-pleinement une volupté.</p>
-
-<p>Or, je fus déçu.&#8212;Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il
-devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se
-présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.&#8212;Bientôt on ne vit
-plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.&#8212;C’était fini.</p>
-
-<p>Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques
-rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer
-plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.</p>
-
-<p>Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une
-fois.&#8212;Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs
-dont la saveur est douce.&#8212;Détruire une matière ordonnée ou bien
-ordonner une matière brute.&#8212;Oui, c’est cela! détruire ou créer!&#8212;Eh
-bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore
-faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus
-simple de détruire.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<p>Quelle erreur!&#8212;Si les choses résistaient! mais elles ne résistent
-pas!&#8212;On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un
-plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les
-personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante.
-Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non,
-elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si
-médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit
-à son tour.</p>
-
-<p>Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne
-dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera
-vous-même.&#8212;Tâchez de vous détruire spirituellement.&#8212;Ah! les beaux
-gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper,
-feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour
-en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.&#8212;Et croyez-moi!
-votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.</p>
-
-<p>Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il
-faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle
-merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre.
-Mainte<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>fois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des
-bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que
-l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 10 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure
-sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus
-marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé.
-J’ai cravaché Clotilde.</p>
-
-<p>Elle avait grogné, depuis son réveil, à tout bout de champ, à tout coin
-de phrase. Elle avait boudé comme une enfant, avec la perversité en
-plus. Puis, à table, elle m’avait fait des remarques désobligeantes
-devant le valet de chambre et, pour comble d’inconvenance, ces
-remarques, de qualité vile, certes, et populacière, étaient cependant
-présentées sous une forme si burlesque, si chargée, que le valet de
-chambre qui, tout valet qu’il est n’en<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> est pas moins un homme, dut
-s’enfuir pour étouffer sa joie.</p>
-
-<p>Au cours de l’après-midi, Clotilde voulut se promener. Nous sortîmes.
-Elle dévisagea vingt jeunes hommes en se mouillant les lèvres. Elle fit,
-à très haute voix, des observations blessantes sur la toilette des
-femmes qui passaient. Elle désira et ne désira plus cent choses
-diverses. Elle eut toutes les envies que les vaudevillistes prêtent aux
-personnes enceintes.&#8212;Enfin je la quittai et rentrai chez moi. Elle
-rentra peu après.</p>
-
-<p>A dîner, deux camarades que nous avions invités, partagèrent mon
-supplice. Clotilde les entreprit avec humeur et grossièreté. Mais cela
-ne me consola point, et, quand je la priai d’être meilleure hôtesse,
-elle eut ce mot sublime:</p>
-
-<p>«Je reçois mal tes amis?... Aimes-tu mieux que je leur fasse du pied?»</p>
-
-<p>Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant
-Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle
-s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas
-numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma
-vie qui fut heureuse.<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span></p>
-
-<p>Alors je résolus de sévir.</p>
-
-<p>J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses
-jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple
-cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants,
-et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia,
-invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle
-changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable
-amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de
-douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment.
-Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut
-varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je
-perdis le sens du juste et de l’injuste...</p>
-
-<p>Oui, Clotilde a prise sur moi!...</p>
-
-<p>Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 13 avril.<br />
-</p>
-
-<p>«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font
-vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...»</p>
-
-<p>Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les
-nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce
-soir...</p>
-
-<p>«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font
-quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et
-sept font cent-trois, et quarante-deux...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille...</p>
-
-<p>&#8212;Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends
-pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> amant sans
-beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte,
-mais ne t’irrite pas!</p>
-
-<p>&#8212;Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge.</p>
-
-<p>&#8212;Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a
-du dross.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko.</p>
-
-<p>&#8212;Du Bénarès, oui, sûrement.»</p>
-
-<p>On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment
-étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la
-chambre.</p>
-
-<p>«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams.</p>
-
-<p>&#8212;On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis...</p>
-
-<p>&#8212;Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans
-le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était
-gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait
-tout bleu.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est
-ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.»</p>
-
-<p>Voilà trois heures que dure cette conversa<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>tion lente et coupée. Les
-causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un
-sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites
-phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement.</p>
-
-<p>«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit,
-et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...»</p>
-
-<p>Lanthelme recommence.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 16 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie.
-Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce
-corps de nymphe a l’âme d’un grelot.</p>
-
-<p>En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle
-est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour
-en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le
-baiser.</p>
-
-<p>Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas,
-caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait
-imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais
-rêverait-elle d’une belle journée?...</p>
-
-<p>En ce coin de terrasse, où, présentement,<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> elle repose, le vent répand
-le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis
-que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses
-lèvres avec sa langue fine.</p>
-
-<p>Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent
-et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne
-tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite
-agitation spirituelle de mon amie.</p>
-
-<p>Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne
-connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme
-vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne
-furieusement à la manière des moucherons.</p>
-
-<p>Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa
-tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui
-délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur
-ouverte.<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 20 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Pas d’opium hier soir.</p>
-
-<p>Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle
-et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité
-esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment
-distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme.
-Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se
-tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix
-claire qui porte loin:</p>
-
-<p>«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute
-seule?»</p>
-
-<p>Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire:<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<p>«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!»</p>
-
-<p>La chère enfant!</p>
-
-<p>Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse!</p>
-
-<p>Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de
-marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux
-mi-clos:</p>
-
-<p>«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium
-me laisse indifférente!...»</p>
-
-<p>Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua:</p>
-
-<p>«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!»</p>
-
-<p>Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un
-impur goujat.</p>
-
-<p>Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens
-de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues
-d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les
-distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule
-profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien
-peignés, bien vernis... des gravures.&#8212;Je les connais depuis longtemps,
-paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> endroits où je leur avais
-serré la main.&#8212;Possible.</p>
-
-<p>Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et
-les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent
-craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations
-préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de
-petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois
-qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de
-chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article
-sous la main.</p>
-
-<p>Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des
-sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le
-seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait
-qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet.</p>
-
-<p>Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car
-nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent
-civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le
-talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint
-de spiritisme!...</p>
-
-<p>Ce fut le couronnement!&#8212;Oh! ces anec<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>dotes vingt fois répétées! ces
-histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!&#8212;Et la dame
-enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le
-lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon!
-et le miroir! et Eusapia Paladino!&#8212;Oh! oh! assez!</p>
-
-<p>Vers minuit, Ted Williams entra:</p>
-
-<p>«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...»</p>
-
-<p>Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout.</p>
-
-<p>Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans
-précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même
-que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et
-l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur.</p>
-
-<p>Ils partirent enfin, mécontents.&#8212;J’envoyai Clotilde se coucher et je
-m’allongeai sur les nattes, avec un livre.&#8212;Mon exaspération m’évita le
-spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une
-des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois
-d’aigle.</p>
-
-<p>Pas d’opium hier soir.</p>
-
-<p>Sa parodie!<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 24 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé
-un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de
-sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et
-les amis d’Altano.&#8212;Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts.</p>
-
-<p>Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone
-me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit
-noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le
-spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le
-sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue.</p>
-
-<p>Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> les coulisses pour causer
-avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras,
-j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par
-l’entre-bâillement.</p>
-
-<p>Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour.
-Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et
-ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et
-sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune,
-la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un
-regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois.</p>
-
-<p>Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien
-Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre.
-Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié,
-presque un invalide.&#8212;Fini de rire!&#8212;Alors il apprit à son fils et à son
-neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et
-conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui...
-Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux...</p>
-
-<p>«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!»<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>On eût dit qu’une toile se déchirait.</p>
-
-<p>Il se retourna, et me reconnut:</p>
-
-<p>«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses?
-Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les
-frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.&#8212;Allons! encore
-une fois!»</p>
-
-<p>Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de
-cette scène, il fit la grimace:</p>
-
-<p>«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou
-les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des
-élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...»</p>
-
-<p>Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une
-délicieuse culbute.<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 28 avril.<br />
-</p>
-
-<p>Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la
-mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je
-pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés.</p>
-
-<p>Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un,
-entre tous, m’est cher et me plaît à considérer.</p>
-
-<p>C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra.</p>
-
-<p>Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces
-employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au
-tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le
-faîte.</p>
-
-<p>Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau:<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> il épanouissait sa chevelure
-parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses,
-guenilles végétales d’un vêtement très ancien.&#8212;Cet aïeul
-présidait.&#8212;Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage.</p>
-
-<p>Assis dans le panache, comme un <i>genni</i> de conte arabe, je regardais
-autour de moi avec une certaine vanité.&#8212;De mon séjour, je dominais la
-région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte
-volontiers.</p>
-
-<p>Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait
-déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des
-serpents inoffensifs.&#8212;Je leur parlais avec douceur, et sur un ton
-vraiment amical.</p>
-
-<p>Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier,
-encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à
-petit bruit.&#8212;Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la
-trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles.</p>
-
-<p>Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie
-sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon
-allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des
-fusées.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<p>Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un
-nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie,
-s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se
-mit en prière.</p>
-
-<p>Sensation impériale!<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 2 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Clotilde est quelquefois trop belle.&#8212;Avant-hier, vers deux heures, elle
-sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis
-comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre.</p>
-
-<p>«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te
-vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre
-compagnie que moi-même!»</p>
-
-<p>Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands
-yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer
-d’harmonie.</p>
-
-<p>Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en
-temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une
-toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un
-étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre,
-un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel
-d’automne.&#8212;Je devais finir cela.</p>
-
-<p>Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois
-actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait.</p>
-
-<p>Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de
-l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui
-entretient l’esprit dans un petit rêve...</p>
-
-<p>Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du
-feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers
-la gauche...</p>
-
-<p>Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un
-cheval de trait par une mouche...</p>
-
-<p>Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire.</p>
-
-<p>J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie...
-Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> plaire
-qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure!</p>
-
-<p>Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de
-son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde
-heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de
-m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal.</p>
-
-<p>Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines...
-Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une
-excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand
-elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques,
-lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache...
-Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?...</p>
-
-<p>J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se
-forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits
-de réelle excellence.</p>
-
-<p>Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le
-chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et
-peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin.</p>
-
-<p>Je trichais d’une façon indigne! J’aurais<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> bientôt rattrapé Clotilde.
-Elle se promène toujours dans les mêmes allées.&#8212;Alors il me vint une
-autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une
-Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit?
-Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi
-précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets,
-tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il
-fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus
-motiver mes actions.&#8212;C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre
-le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens.</p>
-
-<p>Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau
-mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher,
-dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le
-jour où j’eus vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et
-mon cœur ne battait presque pas.</p>
-
-<p>Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué.</p>
-
-<p>Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps
-le pistolet, puis,<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> j’allumai ma petite lampe, je décachetai une
-nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai
-affreusement.</p>
-
-<p>J’ai bien fumé quarante pipes.</p>
-
-<p>Hier, spleen et migraine.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je me sens mieux.<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 6 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un
-poids dans mon souvenir.</p>
-
-<p>Voici la dernière.&#8212;Elle date d’hier soir.</p>
-
-<p>J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène
-sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de
-m’octroyer.&#8212;L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et
-me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle.</p>
-
-<p>Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue
-la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La
-brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de
-charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p>Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement
-rougie par la lumière des falots.&#8212;C’était, en vérité, de l’encre et du
-sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de
-nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes,
-les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en
-remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et
-compliquée.&#8212;Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était
-pas sûre.</p>
-
-<p>Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une
-locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient
-un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par
-les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et
-coulent aussitôt dans le noir.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui
-marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me
-demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu
-plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la
-société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine.
-M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> repris à
-contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve.</p>
-
-<p>Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé
-contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à
-cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et
-l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits».
-Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste.</p>
-
-<p>«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots?</p>
-
-<p>&#8212;Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.</p>
-
-<p>&#8212;Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je
-suis très malheureux.»</p>
-
-<p>Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait
-avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était
-oiseux d’épiloguer.&#8212;Je tirai de ma poche quelques sous.</p>
-
-<p>«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous
-pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»</p>
-
-<p>Cela devenait intéressant. Je me félicitai<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> de ma promenade nocturne
-pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.</p>
-
-<p>«Qu’y a-t-il donc?</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie,
-accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose
-pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai
-pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai
-mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur,
-faites ça pour l’amour de Dieu!»</p>
-
-<p>C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:</p>
-
-<p>«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de
-femme?</p>
-
-<p>&#8212;Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça
-a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je
-suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens!
-tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie,
-je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je
-m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec
-mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh
-bien!<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie
-tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»</p>
-
-<p>La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant.
-J’avoue que j’étais très ému.</p>
-
-<p>Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:</p>
-
-<p>«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout
-seul! Voilà deux heures que j’essaye!</p>
-
-<p>&#8212;Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons
-causer de vos affaires.»</p>
-
-<p>De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!</p>
-
-<p>L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.</p>
-
-<p>Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce
-désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était
-laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en
-vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et
-les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le
-mal dont je souffre,<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante
-douleur passait dans sa confession!</p>
-
-<p>Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En
-vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant
-souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si
-j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je
-me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin,
-vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi
-malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes
-amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui
-expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon
-homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je
-le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:</p>
-
-<p>«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est
-donc plus indifférente?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on
-endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p>Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte.</p>
-
-<p>«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne
-m’avez pas poussé?</p>
-
-<p>&#8212;Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour,
-vous demander le même service! Au revoir!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ah! si je trouvais quelqu’un qui voulût me pousser, de ce parapet du
-pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la
-vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis
-possédé.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 10 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à
-recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles
-qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants
-horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie
-parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites
-boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier
-sourire lui fut offert.</p>
-
-<p>Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on
-peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des
-parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les
-plus distinguées.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun
-vanta&#8212;Brun sur le tapis rouge&#8212;Son corps paraîtra brun sur le tapis
-rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau).
-Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les
-rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et
-d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres,
-quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques
-et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci
-pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies,
-écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à
-goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme
-une vraie blessure.</p>
-
-<p>Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise,
-à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps,
-j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants:</p>
-
-<p>«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons
-toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est
-enfin morte!»<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de
-Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait
-pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de
-m’inspirer de l’amour...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce
-soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun
-gré!</p>
-
-<p>On se venge comme on peut.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 15 mai.<br />
-</p>
-
-<p>«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et
-apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très
-notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et
-qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.»</p>
-
-<p>Lanthelme se tut.</p>
-
-<p>Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit
-qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions
-rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était
-affecté.&#8212;Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit
-jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie
-d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> sous les caresses de
-Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait
-les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit:</p>
-
-<p>«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!»</p>
-
-<p>Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage
-spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.&#8212;Nous nous
-sentîmes plus à l’aise.&#8212;Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit
-mouvement du corps pour se le signifier.</p>
-
-<p>En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et
-s’était jeté sur un divan:</p>
-
-<p>«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait
-derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi
-une pipe.»</p>
-
-<p>Zanko ne bougea pas.</p>
-
-<p>Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa
-peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une
-singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble
-équivoque.</p>
-
-<p>«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un
-mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi
-le grand ringard. La pipe est bouchée.»</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude:</p>
-
-<p>«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les
-bambous!»</p>
-
-<p>Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je
-considérais Lanthelme.</p>
-
-<p>Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses
-doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui
-seule comprise, que cette corolle suscitait.</p>
-
-<p>Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir
-Bichon.</p>
-
-<p>«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!»</p>
-
-<p>En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon,
-lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et
-solide personne en est tout ébranlée.</p>
-
-<p>Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de
-Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus
-que cette rose rouge qui tachait le mur.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p>Il rit encore de cela.</p>
-
-<p>«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la
-belle blessure!»</p>
-
-<p>Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour
-saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se
-déprendre.</p>
-
-<p>Il devait être minuit.</p>
-
-<p>Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes.</p>
-
-<p>Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit.</p>
-
-<p>Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.</p>
-
-<p>Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de
-ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait,
-sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.</p>
-
-<p>Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de
-façon très obscène.&#8212;C’est son passe-temps favori.</p>
-
-<p>Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et
-noires.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 21 mai.<br />
-</p>
-
-<p>A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et
-l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas
-encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir
-d’opium, les plus beaux rêves.</p>
-
-<p>C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds,
-tout vibrants d’abeilles.&#8212;Imaginez!&#8212;Une poussière lumineuse occupe le
-ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte
-malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et,
-dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers
-dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des
-buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> des cascatelles, des
-vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un
-labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui
-déroute le promeneur.</p>
-
-<p>Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de
-troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points
-sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau
-verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter
-sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres
-et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et
-la nymphe en songe.&#8212;Ce jardin, on peut le croire habité par une
-magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les
-saisons et les jours.</p>
-
-<p>C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais
-créé ce suave jardin.</p>
-
-<p>Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir,
-d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je
-projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis,
-enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête,
-j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> que sous les
-charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon
-labyrinthe.</p>
-
-<p>Hélas! Hélas! je rêvais creux!</p>
-
-<p>Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon
-intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la
-délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant
-réfléchi, accepta sans plus attendre.</p>
-
-<p>Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 31 mai.<br />
-</p>
-
-<p>Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans,
-je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade,
-qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et
-le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de
-faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec
-effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le
-hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les
-bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute
-idéale: <i>Voyager!</i> Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une
-façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté
-est à ce point défunte, qu’elle ne con<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span>cevrait pas un projet viable, a
-pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de
-voyages qu’il ne peut satisfaire.</p>
-
-<p>Voici de quelle façon l’idée première lui vint:</p>
-
-<p>C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me
-souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non
-point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les
-tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les
-tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait
-plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il
-rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front
-coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par
-l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre
-table, sourit, puis se mit à chanter.&#8212;Triste chant, plainte exotique,
-ébullition de voyelles douces.</p>
-
-<p>Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune
-monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur.
-Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se
-penchant vers moi, il dit en paroles basses:</p>
-
-<p>«Qu’elle est heureuse!&#8212;Elle a dû passer<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> déjà dans pas mal de villes...
-Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres,
-des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle
-reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de
-l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action
-singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est
-insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.</p>
-
-<p>«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux
-objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin,
-la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des
-parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent.
-Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et,
-toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon.
-Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais
-voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.</p>
-
-<p>«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne
-s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche
-d’entendre justement sa destinée.</p>
-
-<p>«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> emportait avec lui un
-trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des
-prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être
-avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne
-d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ,
-puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah!
-Dieu! quel viatique!</p>
-
-<p>«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne
-s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort.
-Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la
-Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux,
-avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise
-sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être
-morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et,
-s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers
-l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève
-aussitôt pour repartir.&#8212;Vraiment son supplice dépasse les mesures
-humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de
-lui.</p>
-
-<p>«Il regarde les passants, les bêtes des prai<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>ries, les bornes de pierre,
-les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme
-lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans
-l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige
-et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui
-s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences
-lui prend une parcelle de son âme.</p>
-
-<p>«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte
-que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme
-du tout.&#8212;Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt,
-dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il
-l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui
-saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient
-emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui
-propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à
-l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise
-en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols
-par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du
-chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span>
-il dut repartir pour se former une âme nouvelle.</p>
-
-<p>«Et c’est là son plus grand supplice.&#8212;Il sème son âme à tous les vents,
-puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout
-dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait
-renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi.
-Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage
-qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à
-écrire! quel roman!»</p>
-
-<p>Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense
-toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 3 juin.<br />
-</p>
-
-<p>«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?</p>
-
-<p>&#8212;Qui te dit ça? j’adore la nature!</p>
-
-<p>&#8212;Oh!»</p>
-
-<p>On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde
-me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je
-vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux
-grandes routes, au ciel sans cheminées.</p>
-
-<p>Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste
-entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle
-aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries
-florales et les pièces montées en forme de bouquets.&#8212;Je crois que<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> les
-fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des
-fleurs en suif, elle les trouverait à son goût.</p>
-
-<p>Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un
-coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à
-dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une
-rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le
-bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges
-et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait
-une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives»
-architecturales en lattes d’un vert cru.</p>
-
-<p>Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux
-de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 6 juin.<br />
-</p>
-
-<p>«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.&#8212;Le spleen est un ennui qui
-se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une
-mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son
-assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme
-absurde!&#8212;Moi, je n’ai jamais le spleen.</p>
-
-<p>&#8212;Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las
-de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de
-repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il
-ne te quittera plus.</p>
-
-<p>&#8212;Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui.
-Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>
-l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où
-on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les
-contemple, elles donnent tous leurs feux.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis
-souvenirs! et c’est si agréable!</p>
-
-<p>&#8212;Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!</p>
-
-<p>&#8212;Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu
-vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un
-supplice constant.</p>
-
-<p>&#8212;Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta
-première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts.
-Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il
-est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu
-ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le
-coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour
-qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer
-trop.</p>
-
-<p>&#8212;Que veux-tu dire? demandai-je.</p>
-
-<p>&#8212;Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> présente, tant l’heure
-passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance
-des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente
-les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils
-semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a
-beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.</p>
-
-<p>&#8212;Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours
-diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne
-laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus
-insupportable que le spleen passé.»</p>
-
-<p>Zanko avait pris un air mélancolique.</p>
-
-<p>«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui
-durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les
-jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que
-les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité,
-simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais
-comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une
-litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum
-de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> vieux
-souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du
-jardin!»</p>
-
-<p>Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer,
-la satiété des voyages?<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 8 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.</p>
-
-<p>Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il
-me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je
-colore le ciel, je dispose les arbres...</p>
-
-<p>C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du
-pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue.
-Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore
-mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette,
-avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.</p>
-
-<p>Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une
-séduction. Il passe<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> dans le chemin creux et fredonne un air de fête,
-parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut
-toujours mauvaise conseillère.</p>
-
-<p>De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte
-les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille
-dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre.
-Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et
-enveloppées avec grand soin.</p>
-
-<p>Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses
-doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de
-ronces et murmure:</p>
-
-<p>«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna
-Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me
-rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan
-coléreux.&#8212;Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la
-dans un nid!»</p>
-
-<p>Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de
-gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:</p>
-
-<p>«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me
-promettre sa couche<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> et pour berner son père, la fille de Mezzetin
-m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la
-frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller
-sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi
-devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé,
-brise, tu te joueras!»</p>
-
-<p>Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui
-passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un
-chardon superbe, il soupire:</p>
-
-<p>«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je
-m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de
-Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant.
-Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?&#8212;De ce petit bout de
-corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin
-de désespoir.»</p>
-
-<p>Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore
-diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un
-sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que
-sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa
-destinée.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-<p>Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait
-Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le
-visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés
-par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à
-l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde.
-Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que
-sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur
-très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa
-destinée, il murmure tendrement:</p>
-
-<p>«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie
-de lui passer le grand ringard.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Opium, j’aime tes rêves.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 11 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le
-quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très
-surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier;
-il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce
-moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de
-chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est
-vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!</p>
-
-<p>Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde.
-Alentour, il y avait des mains claquantes.</p>
-
-<p>On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle,
-il imita des cris<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se
-surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime
-quand il trébucha.</p>
-
-<p>Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.</p>
-
-<p>Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée
-de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la
-figure.</p>
-
-<p>Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le
-croire mort, Altano écoutera battre son cœur.</p>
-
-<p>Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec
-peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une
-échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura
-trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il
-sera saoul.</p>
-
-<p>C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher.
-Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une
-petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.&#8212;D’ailleurs, il finit
-toujours par se taire...</p>
-
-<p>Et Altano, dans le beau silence noir, dor<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span>mira tranquillement, et Dieu,
-coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu,
-assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le
-voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 15 juin.<br />
-</p>
-
-<p>En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne
-réaliserai pas, hélas!</p>
-
-<p>Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a
-fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle
-louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je
-lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure
-tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé
-toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie
-de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans
-fin.</p>
-
-<p>Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y
-prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> lui
-donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel
-elle mouillera ses lèvres.&#8212;Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai
-des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai
-sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords
-danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.</p>
-
-<p>Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes
-étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder
-à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une
-chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la
-fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle
-pourra caresser la funèbre épaule.</p>
-
-<p>Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue,
-tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et,
-quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours
-défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages
-d’une prose irréprochable.&#8212;Je les ai choisies.&#8212;Ce sont de magnifiques
-descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être
-engageront-elles Clotilde à<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> rester plus longtemps de ce côté-ci du
-trépas.</p>
-
-<p>Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée.
-On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée
-très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu
-de temps séparée...</p>
-
-<p>Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se
-trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères
-par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par
-dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à
-faire tomber en faiblesse.&#8212;Il servirait à merveille pour les derniers
-instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle
-mourrait ainsi dans un évanouissement...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé
-d’indifférence, ces paroles ailées:</p>
-
-<p>«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»</p>
-
-<p>Mon loup!</p>
-
-<p>Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> une amie que j’aime bien,
-qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au
-milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.&#8212;Cela vaudra mieux que
-de tuer Clotilde en imagination.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 23 juin.<br />
-</p>
-
-<p>On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.&#8212;Ce soir, au
-café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons,
-toutes les douceurs et l’exquis délire.</p>
-
-<p>Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la
-vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce
-n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me
-plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non,
-l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.&#8212;Par son
-désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient
-de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son
-américaine absurdité. Les gestes étranges<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> de l’acrobate, l’aspect
-soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et
-jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent
-infiniment.</p>
-
-<p>Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature.
-J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les
-Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs
-jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon
-avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel
-discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la
-sagesse.&#8212;Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand
-qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre
-toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.</p>
-
-<p>Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout
-imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de
-l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la
-terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs
-subterfuges pour convulser.&#8212;Il donne, en effet, par ce moyen, de la
-gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis,<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> il
-communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.</p>
-
-<p>Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays
-où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?&#8212;Nous
-voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie
-inédite,&#8212;et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale
-où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement,
-sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands
-feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les
-nôtres.</p>
-
-<p>A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de
-malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la
-nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux
-que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves
-construisirent.&#8212;La nostalgie m’a donné des instants délicieux.</p>
-
-<p>Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie
-que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de
-pluie et les brises de crépuscule.&#8212;Il ressemble à la nostalgie, il en a
-plus d’un trait.&#8212;Il s’en distingue, toutefois.<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<p>La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on
-revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est
-possible.</p>
-
-<p>Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne
-transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par
-l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse
-<i>Histoire des Boucaniers</i> d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes
-indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les
-relations de Stanley, voire à me ressouvenir de <i>Paul et Virginie</i>.
-N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le
-spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague
-par son objet.&#8212;C’est le regret de n’être pas <i>ailleurs</i>, dans une sorte
-de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.&#8212;Certains poètes
-affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne
-patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la
-quittèrent avant d’être sevrés.</p>
-
-<p>Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.</p>
-
-<p>Ce spleen est la nostalgie de Thulé.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 27 juin.<br />
-</p>
-
-<p>Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir
-d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous
-au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et
-bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi.
-Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent
-recours.</p>
-
-<p>Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la
-journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de
-nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.</p>
-
-<p>Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la
-passionnait. Elle voulait<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> m’en apprendre les plus légers détails. Or,
-Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle
-croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois,
-l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par
-étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de
-saveur.</p>
-
-<p>Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne
-cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa
-paroisse.&#8212;A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût
-duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots
-figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de
-l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon,
-le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le
-bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois
-d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du
-cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on
-s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos
-rossiniens.</p>
-
-<p>J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> plus. Je pris un livre.
-Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en
-large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins
-d’ampleur.</p>
-
-<p>«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand
-l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce
-qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!...
-Sais-tu ce qu’il fit?...</p>
-
-<p>&#8212;Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher
-mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en
-arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son
-bras, l’offrit au soleil.»</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 8 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je
-regarde Tchéragan, qui rôde alentour.</p>
-
-<p>Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de
-chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.&#8212;Un seul
-nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie
-partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces
-délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: <i>daintily</i>, comme
-disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à
-petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules
-empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> je désirais
-chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.</p>
-
-<p>Soudain le spleen me toucha...</p>
-
-<p>Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui,
-tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau
-qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées
-bandant mes yeux.&#8212;Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du
-souffle froid...</p>
-
-<p>Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps
-échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus,
-dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.</p>
-
-<p>Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé?
-pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?</p>
-
-<p>Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma
-main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler
-de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne
-l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle
-dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span>
-maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi
-qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 17 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de
-l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que
-la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures
-déplaisantes.&#8212;Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je
-perdis mon poids.&#8212;Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai
-pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures
-délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les
-fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus
-que de raison.</p>
-
-<p>Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi.
-Clotilde était chez sa tante.&#8212;La délicieuse nuit!&#8212;J’avais<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> beaucoup
-fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce
-surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son
-voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles
-images se composer devant mes yeux.&#8212;Il était tard mais nous n’avions
-nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions
-heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe
-dessinait dans l’air un fuseau rouge.</p>
-
-<p>On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec
-lui vers les pays que l’on veut voir...</p>
-
-<p>Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...</p>
-
-<p>Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles,
-«innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une
-armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en
-légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme
-trente pythons, flotte nonchalamment.»</p>
-
-<p>Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai
-perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> contre le
-plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je
-traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais
-peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.&#8212;Dieu! que les
-hommes sont lourds, et que je suis léger!</p>
-
-<p>La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau.
-L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent
-qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser
-quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace
-la cigale.</p>
-
-<p>Je ne dormirai pas jusqu’au matin.</p>
-
-<p>J’ai perdu mon poids.</p>
-
-<p>Encore une pipe.</p>
-
-<p>Ah! la bonne insomnie!<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 22 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Hier, au cirque, dans le promenoir.</p>
-
-<p>La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en
-paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris,
-mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de
-pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous
-les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures
-réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.&#8212;Les
-galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de
-la variété du spectacle.</p>
-
-<p>«Tout ça pour quarante sous!»</p>
-
-<p>Quel beau compliment pour le directeur.</p>
-
-<p>M’étant approché de la barrière, je vis,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> dans la piste, un acrobate qui
-préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était
-l’épaule d’un autre clown.&#8212;Il courut, bondit... son corps fit une
-arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles
-accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il
-achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son
-compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.&#8212;Il se
-releva saignant du nez...</p>
-
-<p>A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le
-bras.&#8212;Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.&#8212;Oui, le
-clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien
-fini!&#8212;Le spleen me possédait.&#8212;Pourquoi?</p>
-
-<p>Pourquoi?&#8212;Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à
-mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.&#8212;Les trois
-femmes papotaient dans un coin.</p>
-
-<p>«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la
-marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a
-profité.</p>
-
-<p>&#8212;Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur
-liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu
-n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus
-jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces
-bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait
-avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de
-goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des
-tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu,
-pénible du spectacle.&#8212;Le clown s’évertuait à te procurer une vision
-plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de
-l’effort, à cause d’un saignement de nez.&#8212;C’est là que se révèle
-l’infériorité des arts secondaires.»</p>
-
-<p>Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut
-réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:</p>
-
-<p>«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire
-lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que
-je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort»
-t’est pénible, mon pauvre loup!<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas,
-mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas
-habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle
-avec une parfaite sincérité?»</p>
-
-<p>C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.</p>
-
-<p>«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en
-est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de
-mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:</p>
-
-<p>«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon
-dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre,
-pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»</p>
-
-<p>«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une
-chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus
-beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un
-plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons
-guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté.
-Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot:<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> «L’art est
-ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous
-percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en
-prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux:
-nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme
-grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa
-tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de
-marbre ont coûtées.»</p>
-
-<p>Les femmes étaient distraites.</p>
-
-<p>Zanko recollait la monture d’une pipe.</p>
-
-<p>Lanthelme se mit à plaisanter:</p>
-
-<p>«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du
-cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez
-de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement
-les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate
-deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»</p>
-
-<p>On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon
-anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 25 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.</p>
-
-<p>«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de
-moi, et si, plus tard...»</p>
-
-<p>Les yeux au plafond, Clotilde rêve.</p>
-
-<p>Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un
-jour?</p>
-
-<p>Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons
-prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans
-que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:</p>
-
-<p>«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut
-dire: <i>jurisprudence</i>?»<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>«Williams! qu’est-ce que ça signifie: <i>diurne</i>?»</p>
-
-<p>Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met
-en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et
-qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.</p>
-
-<p>«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un <i>infiniment petit</i>? C’est
-pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère enfant, on appelle <i>infiniment petit</i> une quantité variable
-qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert
-aussi à faire éternuer les langoustes.»</p>
-
-<p>Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air
-pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi,
-elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis
-forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume
-pour elle un cours d’instruction primaire.</p>
-
-<p>Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de
-littérature:</p>
-
-<p>«Mon loup! qui c’était, Clovis?...</p>
-
-<p>«Mon loup! qui c’était, Corneille?...<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p>«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...</p>
-
-<p>«La Révolution française, quand c’était?...</p>
-
-<p>«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»</p>
-
-<p>Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et
-un La Bruyère!</p>
-
-<p>Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault
-d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux
-bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer
-quelques instants.</p>
-
-<p>Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en
-fut dans un bal public avec une entremetteuse.&#8212;Je conte à Clotilde
-l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller
-au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de
-toiles d’araignées.&#8212;Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet,
-acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de
-foire réputé.&#8212;Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et
-quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence
-finit en scène de ménage.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<p>Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au
-monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle,
-imbécile et méchante?<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 26 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait
-des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture
-et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour
-l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.&#8212;Sur les
-nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de
-rhopalocères insensés.&#8212;Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis
-quelques mots, et le temps passe.</p>
-
-<p>Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché
-près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin
-dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte
-appelle mes<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> souvenirs comme un aimant, l’acier.&#8212;Mes souvenirs!... Je
-repose la pipe un instant.</p>
-
-<p>Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi
-ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!...
-Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus
-naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour?</p>
-
-<p>Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et,
-charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or
-pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme
-elle-même s’exhalera par les trous du roseau.</p>
-
-<p>Tais-toi, flûteur! souffre que je reste couché sur ces nattes, à fumer
-sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je
-m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays.</p>
-
-<p>Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!&#8212;Une femme
-s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son
-sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire
-nuit blottie dans ses cheveux.</p>
-
-<p>Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si
-clair?&#8212;Plein ciel<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span>!&#8212;Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des
-étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus
-l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières
-colombes du jour.</p>
-
-<p>O flûteur! quelle note guerrière!&#8212;Déjà, sur la plaine éventée par un
-couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à
-peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes
-coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà
-des roses au fil de l’acier!</p>
-
-<p>J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!&#8212;Dans un coin de
-mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux
-poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe
-l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore.</p>
-
-<p>Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.&#8212;Dois-je me souvenir du
-temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton
-pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous
-tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin,
-Phébé complice?</p>
-
-<p>L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> que la dernière soie d’un
-fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes
-abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et,
-palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur
-épanouie?</p>
-
-<p>Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et
-me charmer vers d’étranges lieux!&#8212;Quoi? tu ne m’écoutes pas?&#8212;La flûte
-roule à tes pieds!&#8212;Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers
-de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte.</p>
-
-<p>... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas
-interrompre le songe.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors,
-pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre...
-Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer:</p>
-
-<p>«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»</p>
-
-<p>Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 29 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe
-du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.&#8212;Hier, dimanche,
-j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la
-journée, en me laissant une mauvaise soif.&#8212;Ces affreux dimanches
-parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout
-cela!</p>
-
-<p>Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen
-immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste
-horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le <i>spleen</i> de
-l’incommensurable au lieu d’avoir la <i>mélancolie</i> de l’incommensurable,
-la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres
-nous fait connaî<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span>tre l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous
-rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait
-connaître la distance du ciel bleu.</p>
-
-<p>Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de
-certains paysages qui me donnent le spleen.&#8212;Un paysage mesuré, des
-allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule
-conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades
-sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve
-calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il
-n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se
-nourrisse et s’augmente, c’est le <i>paysage pauvre</i>.</p>
-
-<p>Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen
-comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.&#8212;Entendez-moi
-bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.&#8212;Un
-remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur
-une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une
-maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites,
-de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> chardons, des
-tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une
-route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit
-rouge. Plus loin, un horizon sale...</p>
-
-<p>Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe,
-on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la
-chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté
-n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre
-poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers
-gras sont en bien plus grand nombre.</p>
-
-<p>Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter
-toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et
-serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût
-humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a
-rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du
-rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du
-spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre
-âme?<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 1ᵉʳ août.<br />
-</p>
-
-<p>Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg,
-dans la banlieue de Munich.</p>
-
-<p>Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en
-Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains
-soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me
-traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je
-devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la
-cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert
-l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de
-façon suivie.&#8212;Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> devant
-Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette
-note:</p>
-
-<p>Ah! ce n’est pas <i>les Jardins sous la Pluie</i> de Claude Debussy!... il
-tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance
-qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme
-l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur
-insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques
-où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des
-jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de
-pluie sur tout cela!</p>
-
-<p>Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger
-un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la
-bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.&#8212;S’asseoir en plein air!
-quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide
-ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de
-Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner
-pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en
-trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel
-homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>
-homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se
-tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le
-spleen.</p>
-
-<p>En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade
-toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme
-chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de
-la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude.
-Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas
-un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre...
-l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et,
-tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide
-qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le
-marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une
-odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs
-parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa
-séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir
-qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse
-musique!</p>
-
-<p>C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> une valse.&#8212;Dans cette
-cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des
-borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent
-comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant
-vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du
-cuivre.&#8212;C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus
-grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils
-germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante
-bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?</p>
-
-<p>La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à
-la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la
-scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à
-peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus
-moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais
-chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me
-regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de
-bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le
-massage brutal d’une courbature.</p>
-
-<p>J’aime la musique... toute musique!<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 3 août.<br />
-</p>
-
-<p>Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis
-quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué
-franchement.&#8212;Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de
-nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit,
-ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et
-récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.&#8212;Peine inutile.&#8212;Si
-absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que
-l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention
-et ne pût se glisser en moi.</p>
-
-<p>Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted
-Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, cou<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span>ché dans
-un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà
-Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera
-mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître!</p>
-
-<p>L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle
-me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je
-n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus
-publique, plus avilie qu’elle.&#8212;Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que
-les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités
-d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule
-dessein ne vous ait jamais séduit?</p>
-
-<p>Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque
-maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de
-référence,&#8212;et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la
-chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux
-d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias...
-oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y
-voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous
-deux<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous
-oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants!</p>
-
-<p>Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous
-souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous
-verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente
-du grand rideau.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 8 août.<br />
-</p>
-
-<p>Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus
-quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un
-halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma
-chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.&#8212;Alors, je me mis à
-parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues
-d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une
-fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle
-que je me donnais et que je suivais avec attention.&#8212;Je ne parlais plus,
-je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en
-large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<p>Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup:</p>
-
-<p>«Est-ce que tu t’amuses?»</p>
-
-<p>Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite.</p>
-
-<p>Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me
-rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y
-conduire?</p>
-
-<p>Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En
-marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me
-promener entre des bosquets et devant des fleurs,&#8212;un bar américain qui
-m’engagera à calmer une soif imaginaire,&#8212;la maison du consul de Bolivie
-qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension
-des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de
-papillons,&#8212;un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour
-au Bois, sur une belle jument fine et souple.</p>
-
-<p>En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un
-attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...</p>
-
-<p>Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais
-j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les
-chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a
-entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu,
-j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait
-cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois
-rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.</p>
-
-<p>Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre
-l’esprit aux jeux de la brise.</p>
-
-<p>Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si
-je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est
-que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie,
-sans que nul dessein pût me conduire.&#8212;La phrase de Ted Williams:
-«Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet
-affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.</p>
-
-<p>Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle
-donnerait de singuliers<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> résultats pour peu que son action fût
-restreinte.</p>
-
-<p>Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.&#8212;Imaginez-le se réveillant,
-transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide,
-pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.</p>
-
-<p>Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles
-avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient
-superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un
-ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération,
-d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde
-dérèglement.&#8212;A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par
-le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce
-résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte
-se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et
-dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.</p>
-
-<p>Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un
-petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano
-formeraient peut-être une ode merveilleuse.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 17 août.<br />
-</p>
-
-<p>Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais
-à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable
-celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène,
-je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas
-inquiété.</p>
-
-<p>Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui,
-d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a
-traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui
-signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du
-Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un
-flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> une bronchite, a dû
-se désintéresser de la chose.</p>
-
-<p>L’histoire est assez malpropre.</p>
-
-<p>Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où
-cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune
-feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il
-fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les
-offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se
-produisirent, car la petite était vraiment <i>trop</i> mineure, et nous
-sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y
-avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une
-affaire où la police faillit mettre le nez.</p>
-
-<p>De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur
-une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme
-a eu peur!&#8212;Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus
-qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus
-rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure
-leçon.</p>
-
-<p>Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des
-rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<p>Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez
-lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise
-guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression
-d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un
-bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera.</p>
-
-<p>Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme
-un oiseau des champs.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 25 août.<br />
-</p>
-
-<p>Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au
-théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de
-mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le
-crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.&#8212;Je souffrais
-beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête;
-nous sortîmes au milieu du second acte.</p>
-
-<p>Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me
-plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce
-qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant
-ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du
-sonnet. La parole, bien ou mal<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> dite par l’acteur, parviendra, bonne ou
-mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du
-spleen il en va autrement.</p>
-
-<p>Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent
-traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par
-la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La
-personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il
-inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est
-innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant.
-Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou
-sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il
-accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.</p>
-
-<p>Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous
-offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir
-même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.&#8212;Ah!
-quelles heures consolantes!&#8212;Si je vivais dans un café-concert, le
-spleen ne m’atteindrait jamais plus.</p>
-
-<p>Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie
-fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>
-triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le
-tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se
-trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.</p>
-
-<p>Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme,
-et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale,
-une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre
-dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir,
-et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs
-petites mines.</p>
-
-<p>On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et
-les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix
-élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le
-beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les
-douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et
-s’être métamorphosées en vendangeuses.</p>
-
-<p>Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit
-des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais
-charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de
-rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span>
-jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.</p>
-
-<p>Délicieux! Délicieux!</p>
-
-<p>En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde
-quand elle joue à la femme du monde.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Lundi, 2 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil
-me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses
-rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner
-son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement
-sentir à quelle chair ma chair est liée.</p>
-
-<p>Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une
-expression de stupidité vraiment bestiale.&#8212;Quoi! Clotilde! pas un rêve?
-pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point
-blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des
-linges séchant sur les prairies?<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume.
-La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble
-repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui
-passent dans le fond des yeux clos!&#8212;Au lieu que l’on imagine mal, que
-l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un
-quatrain sur ton sommeil.</p>
-
-<p>Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un
-songe, des moyens pernicieux!&#8212;Ah! pense, ma chère! quelle serait ta
-stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un
-rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te
-réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve
-huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble
-t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher
-te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour
-toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 4 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Et quand je songe aux siestes de Férida!</p>
-
-<p>Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout
-l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente
-s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!&#8212;Non loin, je voyais briller
-la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau
-bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si
-tranquille.&#8212;Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il
-faisait bon rêver sous les palmes!</p>
-
-<p>Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle
-bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se
-faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient
-délicatement. Au<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> bord du ruisseau proche, le père des palmiers,
-triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il
-faisait bon veiller sur ton repos.</p>
-
-<p>Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu
-gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire
-animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous
-luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains
-jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait.
-Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur
-l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous
-attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un
-coin de l’orient.</p>
-
-<p>Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les <i>gennis</i>
-du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!&#8212;Ah! Férida! que ton
-repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir
-comme une vache.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 10 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à
-une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à
-plusieurs rats à trompe.</p>
-
-<p>Me voilà en sûreté!</p>
-
-<p>C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait
-allègrement.&#8212;Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche,
-montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques,
-et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos
-de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.&#8212;Elle marchait
-menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui
-avais fait hommage. De<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> temps à autre, elle m’en chatouillait le menton,
-me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour
-égayer les passants.&#8212;Je la suivais, résigné, car, pendant la journée
-d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir
-quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me
-dit:</p>
-
-<p>«Je veux entrer là!»</p>
-
-<p>«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: <i>Aux
-Erreurs de la Nature</i>. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la
-qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux
-personnes nerveuses ou <i>sensitives</i>, et promettait Golconde avec
-Eldorado à qui découvrirait une supercherie.&#8212;Enfin, le discours du
-forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en
-cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois
-s’instruire et s’amuser.</p>
-
-<p>«Je veux entrer là!»</p>
-
-<p>Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.</p>
-
-<p>Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se
-délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les
-lèvres en même temps qu’elle souriait d’un<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> petit sourire. Ah! que je
-l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent
-chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu
-ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme,
-elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.</p>
-
-<p>Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles
-ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous
-jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui
-regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.</p>
-
-<p>Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation.
-Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie,
-parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois
-phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.</p>
-
-<p>«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un
-motif.&#8212;L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même
-durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il
-s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité
-musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent
-les spectateurs<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> que cette difformité passionne.&#8212;Il n’en va pas de même
-pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très
-précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas,
-Poussière?...</p>
-
-<p>&#8212;Insolent!</p>
-
-<p>&#8212;... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez
-mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que
-l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu
-variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente
-l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais
-tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un
-nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression
-humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de
-l’oiseau-lyre et du crapaud.&#8212;En résumé, l’homme n’est pas curieux des
-tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que,
-s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la
-femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter
-ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer.
-Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je
-crois être votre ami.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus
-grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous
-ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se
-ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur,
-s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la
-choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous
-les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.</p>
-
-<p>&#8212;Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un
-grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène
-chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma
-monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me
-singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse
-échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux
-instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien,
-le fait du grand homme auquel on dédie des statues et<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> des monuments. Le
-génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais,
-Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la
-philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations
-quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par
-conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le
-monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.</p>
-
-<p>&#8212;Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre
-moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre
-physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans
-l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours
-visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot
-souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des
-fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois
-souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera
-jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes
-où il vit à l’aise.</p>
-
-<p>&#8212;Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a
-l’âme d’un pré<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span>dicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»</p>
-
-<p>Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies
-incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses,
-d’hermaphrodites et de pygmées!</p>
-
-<p>«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre
-conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la
-solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se
-trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude
-autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme
-bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui
-Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle
-prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de
-foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et
-mesurant leurs monstruosités!»<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 12 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître
-l’histoire de Barbe-Bleue.</p>
-
-<p>Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.</p>
-
-<p>D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands
-yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu
-charitable, puis, soudain, je me suis écrié:</p>
-
-<p>«Tu veux m’épouser?</p>
-
-<p>«Ecoute.</p>
-
-<p>«Ma première femme s’appelait Hortense.</p>
-
-<p>«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du
-son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho
-d’une fête de banlieue.</p>
-
-<p>«Ma seconde femme s’appelait Julie.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p>«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant
-détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement
-restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais
-plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si
-j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.</p>
-
-<p>«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.</p>
-
-<p>«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle
-était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers
-personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais
-voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle
-imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée
-pour cette insulte trop directe.</p>
-
-<p>«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.</p>
-
-<p>«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la
-donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse
-rencontre qui me la fit tuer.&#8212;Elle portait sous le sein droit un petit
-signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais
-beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en
-piquant<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par
-malheur elle mourut aussitôt.</p>
-
-<p>«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.</p>
-
-<p>«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je
-n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit
-en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de
-lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage
-que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me
-résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière
-en la faisant mourir.</p>
-
-<p>«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.</p>
-
-<p>«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche
-n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été
-coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à
-chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose
-(effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais
-posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une
-foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour
-qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.</p>
-
-<p>«Te voilà avertie.</p>
-
-<p>«Je t’aime, bien que tu louches.</p>
-
-<p>«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Vendredi, 13 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des
-villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle
-griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies
-vêtues de brouillard bleu!&#8212;A Paris même, je prends parfois la monnaie
-de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.&#8212;Je lui laisse la maison,
-je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes
-pas me conduisent.</p>
-
-<p>Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je
-regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille,
-puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans
-souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygié<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span>nique en plein
-jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui
-où l’on ne rêve pas.</p>
-
-<p>Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple
-singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va
-dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare
-la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.</p>
-
-<p>Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la
-brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer
-ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres
-chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le
-bois voisin l’hymne des rossignols!&#8212;Ah! mon Dieu! s’il était possible
-de s’alléger l’âme ainsi!</p>
-
-<p>Qu’est-ce qui m’en empêche?</p>
-
-<p>... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter
-moi-même?</p>
-
-<p>C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même...
-Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon
-âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 26 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.&#8212;Je
-regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement
-l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient.
-Heureux homme! Il vit!&#8212;Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de
-gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le
-projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice
-qui a son prix.</p>
-
-<p>J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre
-qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe;
-toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes
-qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> homme aura
-atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de
-la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le
-sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit
-d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.</p>
-
-<p>Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera
-persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.&#8212;Elle me gâte des
-journées entières:</p>
-
-<p>«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre
-chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»</p>
-
-<p>«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»</p>
-
-<p>«Si j’avais...»</p>
-
-<p>Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est
-une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie,
-passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec
-insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se
-plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité
-l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a
-rien à voir dans cet ordre d’émotions!<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></p>
-
-<p>A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un
-bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les
-petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours
-trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son
-compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque
-minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette
-introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à
-quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons,
-bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.</p>
-
-<p>Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une
-congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe,
-situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux
-états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image,
-car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un
-labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours,
-manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire
-les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans
-ce dédale, comme s’ils par<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>couraient une avenue.&#8212;Ce sont les heureux de
-ce monde.</p>
-
-<p>L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc
-un fil d’Ariane?</p>
-
-<p>Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure,
-car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.</p>
-
-<p>Je craindrais moins le Minotaure.<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 1ᵉʳ octobre.<br />
-</p>
-
-<p>«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de
-la comédie italienne?»</p>
-
-<p>J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de
-Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons
-volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium
-aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est
-exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.</p>
-
-<p>«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une
-superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu
-pour mourir.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une
-maison de retraite, au milieu d’un grand bois.</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain
-sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne
-qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le
-cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.</p>
-
-<p>&#8212;C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante
-ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?</p>
-
-<p>&#8212;On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies
-femmes, et puis, il se fardait beaucoup.</p>
-
-<p>&#8212;Et Colombine? demanda Lanthelme.</p>
-
-<p>&#8212;Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine
-devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier.
-Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et
-des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et
-des bossus...</p>
-
-<p>&#8212;Ça porte bonheur, dit Bichon.</p>
-
-<p>&#8212;Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez
-comprendre.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! la pauvre fille! dit Poussière.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et Arlequin?» demandai-je.</p>
-
-<p>Williams rassembla ses souvenirs:</p>
-
-<p>«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait
-déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a
-triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or,
-l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est
-fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il
-s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se
-réhabilitera jamais.</p>
-
-<p>&#8212;A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du
-docteur Bolonais?&#8212;Non!&#8212;Eh bien, voici:</p>
-
-<p>«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il
-revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de
-pantomime, heureux et l’âme légère.</p>
-
-<p>«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment
-mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte
-qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur
-l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait
-le jouet du vent.</p>
-
-<p>«C’était, disais-je, par un beau clair de<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> lune; le ciel cendré faisait
-plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se
-dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le
-petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne
-l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.</p>
-
-<p>«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille,
-pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La
-pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et
-toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit
-cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates
-encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du
-bon docteur, murmurèrent:</p>
-
-<p>«Fixe! voilà le patron!»</p>
-
-<p>«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis
-taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied
-de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant
-entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en
-éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix
-stento<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span>réenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une
-scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.</p>
-
-<p>&#8212;Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?</p>
-
-<p>&#8212;Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.&#8212;Je
-vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de
-faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air
-désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des
-stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne
-rien dire. C’est très agaçant.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les
-discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les
-divagations.</p>
-
-<p>&#8212;Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de
-mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait
-d’injures et je serais forcé de la battre.»</p>
-
-<p>Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla
-se coucher,<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> gardant sur son visage un air tout à la fois digne et
-offusqué.</p>
-
-<p>Cela me promet, pour demain, une journée agréable.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 5 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du
-spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu
-seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et
-des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte...
-Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?</p>
-
-<p>Mourir par l’esprit?</p>
-
-<p>Comment mourir par l’esprit?</p>
-
-<p>Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent
-dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en
-dormant, mais les rêves vous ressuscitent, <i>volens nolens</i>. Et quelle
-chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sous des
-espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se
-sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!)
-qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont
-ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du
-second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se
-réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse
-des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.&#8212;Me
-voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans
-les carrefours du sommeil?&#8212;J’en mourrais de honte!&#8212;Non,&#8212;dormir ne
-vaut rien.</p>
-
-<p>Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant.
-Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.&#8212;L’alcool est un
-baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un
-hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous
-laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est
-trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la
-table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.</p>
-
-<p>A l’avis de Zanko, partisan des solutions<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> nettes, si l’on veut tuer son
-esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien
-vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose
-aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou
-insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.&#8212;Renaître dans la peau
-d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine
-affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!&#8212;songez-y donc!</p>
-
-<p>Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il
-est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions
-desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de
-l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses
-laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide,
-monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais,
-sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la
-fourrure d’un écureuil.&#8212;Les passions que l’on ne ressent pas,
-s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que
-le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les
-ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer,
-mettra en notre esprit,<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> je le gage, comme un souvenir d’une existence
-antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle
-vie...</p>
-
-<p><i>J’ai longtemps habité sous de vastes portiques...</i></p>
-
-<p>Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le
-jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure,
-concierge à l’âme insatisfaite!</p>
-
-<p>Vivez plutôt!</p>
-
-<p>Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen:
-l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme
-nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil
-spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les
-nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 9 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas
-consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa
-naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est
-beaucoup moins.</p>
-
-<p>Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des
-caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte!
-Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup
-de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître
-et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer
-encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se
-mettrait soudain à braire, à beu<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span>gler, à glousser, à barrir, et
-marcherait à quatre pattes.</p>
-
-<p>Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des
-profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un
-phénix-rastaqouère.&#8212;Et tout cela mangeait et tout cela buvait!&#8212;Ah! que
-l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi!
-J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se
-réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?</p>
-
-<p>Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune
-de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en
-grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on
-se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de
-lune, la lune étant toujours trop loin!<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 17 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il
-est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie.
-J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé
-jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était
-triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il
-présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit,
-que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air
-honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des
-greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en
-sincérité.</p>
-
-<p>Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de
-brusques lueurs rouges<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> qui naissent et s’évanouissent suivant les
-convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que
-je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est
-absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture
-à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et
-nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.</p>
-
-<p>«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de
-spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part
-incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie
-n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui,
-proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de
-«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est
-vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»</p>
-
-<p>Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui
-coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.</p>
-
-<p>«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se
-fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez
-de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> supporter ton inaction, il
-m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre
-place...»</p>
-
-<p>Il secoua la tête.</p>
-
-<p>«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»</p>
-
-<p>Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses,
-presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler
-d’opium.</p>
-
-<p>«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette
-agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de
-l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?&#8212;La dernière
-pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.&#8212;Et
-moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont
-procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en
-correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?&#8212;Donne-moi une
-tasse de thé, j’ai la gorge sèche.&#8212;J’ai su jouir de la vie mieux qu’un
-autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant
-le lit où je couche.&#8212;Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis
-l’homme-putain. Je suis un homme en carte<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> comme sont les filles du
-trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi.
-Je suis l’homme-putain.»</p>
-
-<p>Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le
-fard se serait écaillé mal à propos.<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 31 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment
-insupportable.&#8212;Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au
-milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et
-la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et
-celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent
-devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands,
-qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques
-heures et se reposent dans ma petite ombre.</p>
-
-<p>Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants.
-De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de
-trompe, et, quand elles m’aperçoi<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span>vent, elles rient de me voir si
-solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en
-vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs
-joyaux tinter dans le crépuscule.&#8212;Et aucune n’a fixé sur mes branches
-un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne
-suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.</p>
-
-<p>Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai
-vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient
-les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des
-prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné
-pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait
-perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre
-solitaire au milieu de la vaste plaine.</p>
-
-<p>Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches,
-midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau
-régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les
-flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles
-s’éteignaient au matin.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<p>Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui,
-retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du
-commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre
-froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à
-cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant
-l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins
-accablant, et cette solitude plus facile à supporter.</p>
-
-<p>Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses
-papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à
-l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en
-blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une
-contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à
-Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade
-me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme
-s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de
-moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et...
-passer, dédaigneux de moi qui suis seul.</p>
-
-<p>Le spleen mène vite à désirer la solitude.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> Il n’admet guère qu’une
-causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient
-une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la
-fatigue.&#8212;On se rejette le ballon sans intention de vaincre,&#8212;par
-habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.&#8212;D’ailleurs, cet état
-oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne
-peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a
-le courage d’émettre.</p>
-
-<p>Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel
-travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante
-et qui la moule!&#8212;Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous
-dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime
-qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes
-possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû
-saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se
-manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le
-chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la
-longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.</p>
-
-<p>Oui, le spleen doit être savouré sans témoin,<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> comme une rage de dents,
-au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun,
-chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la
-très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est
-certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a
-prié des gens pour s’en repaître.</p>
-
-<p><i>Homo homini lupus</i>... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour
-illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé
-qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.</p>
-
-<p>Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront
-assurément! où l’on dira:</p>
-
-<p>«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!...
-je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»</p>
-
-<p>Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire
-la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés
-par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent
-sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas,
-mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un
-allègement à mes peines!&#8212;Laissez faire! laissez faire!&#8212;C’est la
-cigarette du condamné!<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 3 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on
-méprise!&#8212;Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos
-amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je
-assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait
-subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je
-deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus
-honorables que les miennes. J’en suis jaloux.</p>
-
-<p>Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en
-Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants
-dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime
-beaucoup.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que,
-dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="indd">
-«Mon cher enfant,<br />
-</p>
-
-<p>«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez
-laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu
-l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour
-où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui
-prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le
-petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas
-ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi
-m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.</p>
-
-<p>«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village.
-Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et
-tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par
-toutes ces poutres.&#8212;Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais
-je<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.&#8212;Comme
-l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur
-dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente
-aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour
-de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous
-nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière,
-enfin je leur dis:</p>
-
-<p>«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous
-en remettre à lui et chasser toute crainte.»</p>
-
-<p>«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles
-de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la
-cuisine.&#8212;Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme
-chêne avait crevé le mur de l’écurie.&#8212;La seule miséricorde de Dieu
-fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux
-mètres de là.&#8212;Vers une heure il y eut une accalmie.&#8212;Bobs en
-profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il
-vint me dire que la maison des Wesley s’était
-écroulée.&#8212;Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de
-personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> gens et
-parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins,
-renversés au milieu de la route.&#8212;Les Wesley s’étaient montrés d’un
-courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant
-bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez
-moi et les hébergeai pour la nuit.</p>
-
-<p>«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais
-beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de
-la ferme que je possède, à huit milles d’ici.&#8212;Je priai Bobs de
-seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une
-bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il
-fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses
-habitudes et les chemins faciles.</p>
-
-<p>«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me
-décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il
-est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne
-voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte.
-Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres,
-quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.</p>
-
-<p>«Le soleil était voilé par un ciel de plomb.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> Il pleuvait une pluie
-fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais
-où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne
-pas perdre la tête.&#8212;Quel voyage!&#8212;De plus, il était malaisé de
-garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car
-on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs
-d’arbres.&#8212;Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une
-gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur
-mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le
-franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:</p>
-
-<p>«Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et
-pourtant, j’y arrive!»</p>
-
-<p>«Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes
-de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la
-main du Seigneur.</p>
-
-<p>«Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de
-dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent
-et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées,
-les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces
-récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> tant d’argent. Mes
-champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient
-battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.&#8212;Pas un
-brin qui fût resté droit!</p>
-
-<p>«Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je
-consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté
-ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée
-si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit,
-en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin,
-mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.</p>
-
-<p>«Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma
-longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que
-vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert,
-s’intéressent aux cœurs qui souffrent.&#8212;Je tâche de réparer un peu
-les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine
-est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez
-plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.</p>
-
-<p>«Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons
-cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>
-Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.</p>
-
-<p>«Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu,
-mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit
-douce, et n’oubliez pas,</p>
-
-<p class="r">
-<span style="margin-right: 5em;">«votre vieille amie,</span><br />
-«Jeanne Dutrieux.»<br />
-</p></div>
-
-<p>Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres
-misères!<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 10 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts
-de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus
-insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de
-sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est
-que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que,
-toujours, je me dis:</p>
-
-<p>«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par
-s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu
-fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie
-plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p>
-
-<p>J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une
-immortalité.</p>
-
-<p>Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.&#8212;Non!
-Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que
-l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en
-détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur,
-et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou
-Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde,
-celle qui m’a dérobé le goût de vivre.</p>
-
-<p>Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense
-plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!...
-Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!&#8212;En vérité,
-Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son
-seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole
-plus, j’ai le spleen.</p>
-
-<p>On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un
-problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir
-devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement
-perpétuel sont des fous. On ne pleure<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> guère parce que A est A et ne
-sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne
-toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la
-logique n’a plus rien à voir, une certitude <i>classée</i>, n’excite pas la
-douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort
-inutile où le spleen trouve son compte.</p>
-
-<p>Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas
-dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son
-sujet.&#8212;Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen
-vous surprendrait durant votre adoration.&#8212;Mais, à ce spleen il existe
-un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en
-joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr.
-Et ce remède le voici: recréez l’espérance.&#8212;Si elle vit, si elle
-prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un
-jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne
-sauriez faire mieux!&#8212;Tout est préférable à ce spleen où périt la
-raison.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 13 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle
-m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle
-de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de
-disparaître.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans
-le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand,
-par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres
-environ, un omnibus qui venait au grand trot.</p>
-
-<p>Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je
-pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> pensées
-que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.</p>
-
-<p>«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.</p>
-
-<p>«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la
-portière de mon fiacre.</p>
-
-<p>«Cet omnibus marche vite.</p>
-
-<p>«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas
-arrêter ses chevaux.</p>
-
-<p>«Mon fiacre oblique toujours.</p>
-
-<p>«L’omnibus vient en ligne droite.</p>
-
-<p>«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.</p>
-
-<p>«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine
-poitrine.</p>
-
-<p>«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.</p>
-
-<p>«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?</p>
-
-<p>«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il
-soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très
-rapidement défoncé.</p>
-
-<p>«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.</p>
-
-<p>«En somme, j’ai de la chance. Je dispa<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span>rais d’une façon honnête sans que
-l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins
-de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.</p>
-
-<p>«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser
-ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis,
-mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.</p>
-
-<p>«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve
-dans le dernier tiroir de mon bureau.</p>
-
-<p>«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de
-bien attendrissantes grimaces!</p>
-
-<p>«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni
-dans mon corps.</p>
-
-<p>«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à
-mon sujet!</p>
-
-<p>«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie,
-durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je
-tombe. C’est dans l’ordre.</p>
-
-<p>«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.</p>
-
-<p>«Je ferme les yeux.»</p>
-
-<p>Comme je l’avais prévu, le timon de l’om<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>nibus entra par la portière et
-me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher
-avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu
-secoué.</p>
-
-<p>Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de
-police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.</p>
-
-<p>C’était raté.<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 10 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de
-lui.&#8212;Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec
-l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux
-mois.&#8212;Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.&#8212;D’autre
-part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du
-général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de
-la République dans l’Ouest Africain.&#8212;J’ai prié le Général Felte à
-déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse,
-à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou
-Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en
-Seine-et-Oise.</p>
-
-<p>C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> est entré à midi
-cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre
-à cet instant...</p>
-
-<p>Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq
-ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer.
-Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais.</p>
-
-<p>D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams:</p>
-
-<p>«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon?
-S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le
-reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive
-à tous ceux qui travaillent là-bas!»</p>
-
-<p>«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt,
-Felte, poli, me complimente sur ma table.</p>
-
-<p>«Vous avez un excellent cuisinier...»</p>
-
-<p>J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine:</p>
-
-<p>«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore?</p>
-
-<p>&#8212;On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur
-d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> doute,
-autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu,
-moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai
-donné à la France.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un
-homme!&#8212;Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité
-stupéfiante!) ce peu de mots:</p>
-
-<p>«J’ai créé un empire.»</p>
-
-<p>Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre
-vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à
-mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les
-feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne
-pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa
-taille,&#8212;petit, petit, petit!</p>
-
-<p>Et l’homme qui est là a créé un empire!</p>
-
-<p>Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé
-un empire!</p>
-
-<p>Le général Felte a créé...</p>
-
-<p>Je lui dis:</p>
-
-<p>«Vous êtes heureux?»</p>
-
-<p>Il répond:</p>
-
-<p>«Oui.»<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p>
-
-<p>Tout sec.&#8212;Puis, il ajoute:</p>
-
-<p>«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie?
-Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...»</p>
-
-<p>Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules:</p>
-
-<p>«Dans ma vie à moi, il y a le spleen.</p>
-
-<p>&#8212;Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites
-comme Cheftel, comme moi!</p>
-
-<p>&#8212;Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...</p>
-
-<p>&#8212;Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous
-ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Quitter Clotilde!<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 17 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans
-valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que
-je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.</p>
-
-<p>O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves,
-celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est
-satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être
-celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!</p>
-
-<p>Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du
-voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de
-l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le
-désordre, en<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span>seigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de
-ta ciguë, le dictame de mes maux.</p>
-
-<p>Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris
-les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse,
-dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux,
-auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans
-l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits!
-Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir
-les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de
-bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!</p>
-
-<p>Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient,
-qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou
-dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles
-aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!</p>
-
-<p>Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du
-désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de
-mes pensées! barrière des brises! toi qui em<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span>pêches le désir d’éclore!
-qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le
-plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes
-toutes les ailes!</p>
-
-<p>Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu!
-magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la
-paix de cette nuit!</p>
-
-<p>Accorde-moi le repos pour <i>une</i> nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces
-quelques heures?... Pour <i>une</i> nuit!... sinon, je prendrai encore, sur
-cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou
-et mon opium.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 19 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens
-plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je
-tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires
-qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et
-l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.</p>
-
-<p>«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non,
-pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des
-chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les
-jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine
-fatiguée... l’air abattu!»</p>
-
-<p>Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> quittent avec l’idée
-arrêtée que je file un mauvais coton.&#8212;Mon regard a-t-il donc tellement
-changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les
-passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me
-prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes
-cours!</p>
-
-<p>Cela finira peut-être ainsi.</p>
-
-<p>Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront
-les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les
-instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des
-documents!&#8212;Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des
-documents!&#8212;Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura
-progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits
-enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me
-salisse.</p>
-
-<p>La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes
-à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des
-fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous
-extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma
-patrie et mes frères de demain.</p>
-
-<p>Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> me rendre visite.&#8212;Elle
-restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme;</p>
-
-<p>«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!»</p>
-
-<p>Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de
-basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu
-qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. <i>Manger</i>: toute
-ma vie tiendra dans ce mot.</p>
-
-<p>Oui, oui! je vois ces choses!</p>
-
-<p>Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant:</p>
-
-<p>«Tout de même! ce pauvre loup!»</p>
-
-<p>Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter
-à ses camarades une si dramatique entrevue.</p>
-
-<p>Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma
-pâtée.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr!<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Jeudi, 21 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie!</p>
-
-<p>J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit
-Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris
-une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je
-ne songe plus à rien autre.</p>
-
-<p>«Quittez-la!»</p>
-
-<p>Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse!</p>
-
-<p>Quitter Clotilde!</p>
-
-<p>Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse,
-un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre!</p>
-
-<p>Se sentir libre, tout à fait! libre comme<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> Felte! quelle volupté ce doit
-être!&#8212;Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente.</p>
-
-<p>Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais
-une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à
-tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde...</p>
-
-<p>Ecoutez...</p>
-
-<p>En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa
-chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises,
-sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son
-esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que
-je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si
-chacun savait!)</p>
-
-<p>Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec
-force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un
-quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou
-d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans
-un problème d’échecs...</p>
-
-<p>Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute
-où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix,<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span> sans que
-l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et
-sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que,
-si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma
-vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire
-sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant
-les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds
-et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que
-Clotilde m’a passé dans le nez.</p>
-
-<p>Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est
-mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se
-promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient
-esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai,
-peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais
-tâcher de répudier Clotilde.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 27 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me
-sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange.</p>
-
-<p>Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en
-ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre
-n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait
-excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui
-me surprit.&#8212;Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de
-tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était
-convulsée.&#8212;Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient
-ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier
-disait l’épouvante.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p>
-
-<p>«Qu’y a-t-il donc, ma petite?»</p>
-
-<p>Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main,
-de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me
-retint.</p>
-
-<p>Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé
-d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe
-chinoise.&#8212;Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma
-poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle
-approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un
-ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura,
-très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon
-effet de théâtre:</p>
-
-<p>«Je crois qu’on a sonné.»</p>
-
-<p>De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma
-porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière,
-déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait
-pour un dernier soupir.</p>
-
-<p>Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans
-l’antichambre et j’ouvris la porte.&#8212;La concierge de Lanthelme était sur
-le palier.<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<p>«Monsieur! Monsieur! venez vite.»</p>
-
-<p>C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth
-dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent.</p>
-
-<p>«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien!...</p>
-
-<p>&#8212;Du sang coule sous sa porte!</p>
-
-<p>&#8212;Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.»</p>
-
-<p>Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée.</p>
-
-<p>«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait
-demander de passer chez lui.»</p>
-
-<p>Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille:</p>
-
-<p>«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme...</p>
-
-<p>&#8212;Quoi? la police?</p>
-
-<p>&#8212;Non.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme.</p>
-
-<p>Il se leva et se rhabilla.</p>
-
-<p>Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté.</p>
-
-<p>Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les
-trois femmes dans<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On
-eût dit qu’elles étaient transies par le froid.</p>
-
-<p>L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de
-marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis
-venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et
-moi, qui causions à voix basse.</p>
-
-<p>L’entrée sale et puante.&#8212;Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas
-prendre.&#8212;Il fait froid.&#8212;Courants d’air.&#8212;Un chat efflanqué se sauve
-entre mes jambes.&#8212;La procession dans l’escalier qui craque.&#8212;On monte
-lentement.&#8212;La concierge tient une bougie.</p>
-
-<p>Nous voilà au troisième palier.</p>
-
-<p>C’est vrai, du sang coule sous la porte.</p>
-
-<p>«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand
-j’ai vu...</p>
-
-<p>&#8212;Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams.</p>
-
-<p>&#8212;Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police.</p>
-
-<p>&#8212;Taisez-vous! La clef!</p>
-
-<p>&#8212;Voici.»</p>
-
-<p>Nous entrons.</p>
-
-<p>Williams allume le gaz.<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p>
-
-<p>Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.&#8212;Lanthelme s’est
-coupé la gorge avec un rasoir.&#8212;Il a été brave.&#8212;Assis dans son
-fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide,
-nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir
-est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre
-fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte.</p>
-
-<p>Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans
-ma poche.&#8212;Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil
-froncé.&#8212;Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un
-enfant.&#8212;La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et
-fait le bourdonnement d’une machine à coudre.</p>
-
-<p>Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume
-quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.&#8212;Zanko
-restera pour veiller le mort.</p>
-
-<p>Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi.</p>
-
-<p>Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait
-souffert.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Samedi, 30 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Les femmes ont beaucoup pleuré.&#8212;Il y a eu deux crises de nerfs.</p>
-
-<p>Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.&#8212;On a offert à Zanko une
-place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il
-emmène Poussière.</p>
-
-<p>Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que
-possédait Lanthelme.</p>
-
-<p>Moi, je ne sais que faire.</p>
-
-<p>J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures
-où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la
-société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image
-insupportable.&#8212;Je sens qu’il a eu raison de se tuer.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p>D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="indd">«Mon ami,</p>
-
-<p>«C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de
-votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis
-de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans
-doute le premier à être informé de la décision que je viens de
-prendre.</p>
-
-<p>«Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me
-reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient
-tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une
-assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de
-l’année.</p>
-
-<p>«Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je
-n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à
-l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main
-sûre.</p>
-
-<p>«Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une
-pipe à la santé de<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> mon âme.&#8212;Qui sait où elle se promènera dans
-une heure!»</p></div>
-
-<p>Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre
-toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en
-somme, de se couper la gorge!<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mardi, 10 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,
-demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera
-content que je les lui communique.</p>
-
-<p>&#8212;Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour!
-C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me
-traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je
-finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire.
-Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai
-vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des
-durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span>
-dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là!</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte,
-demain matin, et l’inviter à déjeuner.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as
-honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne
-remettra plus les pieds ici! Voilà!</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de
-moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais
-dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et...</p>
-
-<p>&#8212;... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi,
-avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire!</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu
-voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît.</p>
-
-<p>&#8212;De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères!
-Je vais faire un tour au Bois!</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au
-Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne
-rentreras plus ici.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue
-des Variétés. Tu feras prendre des places.</p>
-
-<p>&#8212;Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta
-tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6
-heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront
-réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes
-et ton linge. Allons! va-t-en vite!»</p>
-
-<p>Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la
-porte qu’elle la rouvrait déjà.</p>
-
-<p>«Tu veux le passe?</p>
-
-<p>&#8212;Cela me dispensera de te le faire réclamer.»</p>
-
-<p>Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet
-de chambre.</p>
-
-<p>«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas;
-d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet.</p>
-
-<p>&#8212;Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!»</p>
-
-<p>Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que,
-trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span>
-rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent
-être sceptiques!...</p>
-
-<p>Pour ce coup, aurai-je plus de courage?</p>
-
-<p>Tâchons!<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Mercredi, 18 décembre.<br />
-</p>
-
-<p>C’est fait.&#8212;Je ne reverrai plus Clotilde.</p>
-
-<p>Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin;
-deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la
-supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son
-coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la
-fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la
-leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de
-forcer la consigne. Il y eut un petit orage,&#8212;puis «Madame» fut mise à
-la porte.</p>
-
-<p>Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de
-reprendre Clotilde de<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span>vant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et
-jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans
-reproche.&#8212;Allons! l’exécution est faite,&#8212;le fil est coupé... Mais,
-vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne
-fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice?
-Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!...
-Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau,
-jusqu’à l’extinction des feux.</p>
-
-<p>Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés!</p>
-
-<p>«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...»</p>
-
-<p>«La goujaterie de ta conduite...»</p>
-
-<p>«Tu as donc oublié nos...»</p>
-
-<p>«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...»</p>
-
-<p>«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...»</p>
-
-<p>«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...»</p>
-
-<p>«Ah! je me rends bien compte?...»</p>
-
-<p>«Et c’est à travers mes larmes que...»</p>
-
-<p>Oh! oh! cela a traîné partout!</p>
-
-<p>Au panier!<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<p>Mais... je vais donc rester seul toute la soirée?</p>
-
-<p>Tiens... on a sonné... Encore elle?</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en
-annonçant:</p>
-
-<p>«M. Altano.»</p>
-
-<p>Je le fis entrer.&#8212;Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze
-jours, son frère est mort, dans un accès de <i>delirium tremens</i>, après
-s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence.</p>
-
-<p>Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il
-quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes
-conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant.</p>
-
-<p>«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre,
-j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus
-où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les
-fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors,
-maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous
-expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto
-n’est plus là... Et, prendre un autre<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> frère, un frère pas vrai, avec le
-même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire:
-c’est comme qui dirait...»</p>
-
-<p>Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis,
-nous nous sommes serrés la main, et il est parti.</p>
-
-<p>Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon
-chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours!
-Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai
-pas envie de fumer, ce soir.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me
-suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil
-atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu,
-de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs:
-«<i>Terres inconnues</i>...»</p>
-
-<p>«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.»</p>
-
-<p>Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde...</p>
-
-<p>«Essayer de nouveau...»</p>
-
-<p>Des <i>Terres inconnues</i>?.. en existe-t-il encore?</p>
-
-<p>Je m’occuperai de cela, demain.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-Dimanche, 26 janvier.<br />
-</p>
-
-<p>Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma
-vie.&#8212;Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes
-qui le termineront.</p>
-
-<p>Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur.
-Soit.&#8212;Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu
-ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes
-malles... et je te dis adieu.</p>
-
-<p>Je te dis adieu à toi surtout, car, sur le quai de la gare, j’aurai peu
-de mains à serrer. En partant, je ne quitte pas grand chose. Mes amis se
-détachent de moi, s’en vont ou se détruisent. Il ne me reste guère que
-les morts, mais, depuis longtemps, mes racines ont péné<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span>tré leurs
-tombes. Si quelque noblesse subsiste en moi, c’est bien d’eux qu’elle
-vient. J’emporte leur beau souvenir.</p>
-
-<p>Adieu! adieu! je vais tuer mon démon secret devant de nouveaux paysages.</p>
-
-<p class="fint">FIN<br /><br /><br />
-<small>Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine.&#8212;<span class="smcap">A. Pichat.</span>
-</small></p>
-
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE DÉMON SECRET</span> ***</div>
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-Defect you cause.
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-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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