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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Démon Secret - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: June 10, 2022 [eBook #68281] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DÉMON SECRET *** - - - - - - - Le Démon Secret - - LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ - - DU MÊME AUTEUR - - - _PARUS_ - - =Les moments perdus de John Shag= =3= fr. - =L’Esprit impur=, roman. In-16 =6= fr. - =Fantasques=, poèmes. Petit in-8 =22= fr. - =Le Démon Secret=, roman. In-16 =6= fr. - =Pour l’Amour du Laurier=, roman. In-16. =6= fr. - - - _SOUS PRESSE_ - - =Le Bar de la Fourche=, roman. In-16 =6= fr. - =L’Enfant qui prit peur.= In-16 =6= fr. - - - _Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921._ - - Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation - réservés pour tous pays. - - - - - GILBERT DE VOISINS - - - Le Démon Secret - - Out, out, brief candle! - Life’s but a walking shadow: a poor player - That struts and frets his hour upon the stage, - And then is heard no more: it is a tale - Told by an idiot, full of sound and fury, - Signifying nothing. - W. S. - - _NOUVELLE ÉDITION_ - - - [Illustration] - - PARIS - - LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ - 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - - MCMXXI - - - - - A - - BINET-VALMER - - _Au frère et à l’ami de chaque jour._ - - - - - LE - - DÉMON SECRET - - -Mercredi, 6 février. - -Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de -temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter -cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir. - -Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son -ordinaire: - -«Je parierais que tu ne fais rien! - ---Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou, -du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà, -je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier: -l’ennui!--Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la -politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet: -œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets -surtout pas de la dépeindre exactement.--Il y a trois jours que je ne -suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous -vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que, -d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des -emplettes indispensables chez sa modiste.--Allons, mon ami, bavarde! -bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je -m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et -le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma -parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre, -partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un -potager.--Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi -qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un -conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce -marécage.» - -Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle. - -Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être -démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour -moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent, -il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention. - -«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand -sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse -insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu -pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais -à écrire. Pourquoi ne pas continuer? - ---Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes -une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au -lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des -yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!--Je n’ignore pas que tu -montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par -une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui -me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe -d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le -plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre -de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais, -mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut -vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par -elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car -le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui. -Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus! - ---Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte -ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais -mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!» - -... Et alors, je me tus et me pris à songer. - - -Samedi, 9 février. - -L’idée se développa.--Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal -de mes délibérations intérieures. - -Singulière démence! - -S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont -illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne -conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne -représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon -particulière. - -Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris -renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions, -à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos -jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de -Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos -arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais -à notre pauvre époque. - -J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés -photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était -sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux. - -«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?» - -Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques -précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au -lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble -trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu, -j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai. - -Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le -cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui -tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde -vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler. - -Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier: - -«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière. - -Elle ne croyait pas si bien dire! - -Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces -pages, les peines qu’ils m’auront causées.--Sans doute ne parlerai-je -guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de -Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre -goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de -moi-même qui sache encore m’intéresser.--Je crains qu’il devienne -chronique.--Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour -retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne -parfois une comédie très savoureuse. - - -Dimanche, 10 février. - -«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes -pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne -sais rien du métier de romancier.--Oui, tu barbouilles la toile très -médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal -encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra -rien. D’ailleurs... - ---Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman, -du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui, -jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais -publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un -dérivatif, mais n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera -leur sépulcre. - ---On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne -crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a -fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, _The House -of Life_, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de -sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la -morte.--Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de -Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.--Crois-moi, -ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta -première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du -cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent -pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour -trouver de l’agrément à son travail. - ---Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout -aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts -relèves-tu dans ces premières pages? - ---Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi, -moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-les -mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne. - ---Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce -fût!» - -Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre -mal d’être contredit. - -Je le retins. - -«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une -œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant! -De quel vocable décorer cela? Un titre! _Journal de mon ennui?_ Bien -mauvais! _Mémoires d’un Homme accablé?_ Non, c’est bête! _Anatomie du -Spleen?_ Trop prétentieux! Aide-moi donc!» - -Ted Williams souriait à demi. - -«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou -le spleen? - ---Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le -spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier, -de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il -occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les -trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de -mon spleen. Le spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui -me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de -son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon -secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes -mes pensées.. - ---Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: _Le Démon secret._ - ---... _Le Démon secret?_... Cela ne sonne pas mal!... _Le Démon -secret?_... Oui, je veux bien.» - - -Jeudi, 14 février. - -Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable -sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces -élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis -Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde -(hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis. - - * * * * * - -Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens -d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de -sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne -tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et -fumé les premières cigarettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai -concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui, -j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me -faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles -à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines -amoureuses. - -Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du -_sportsman_, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par -l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus -sain.--Je le vois constamment. Son absence m’est pénible. - -Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier -quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à -l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui. - -Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a -couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine -qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas -qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.--Il traîne encore -la jambe.--Je pense que les grands voyages lui seront toujours -interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en -faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour -augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines -ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.--Ted -Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui -retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du -ciel natal. - -Vous décrirai-je Ted Williams au physique? - -Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts -l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il -se tient très droit.--Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu. - - * * * * * - -Et, voici Luca Zanko. - - -Vendredi, 15 février. - -Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter _la Verdure_. (On -appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de -vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler, -gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il -vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut -sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits -hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme -ce drôle mon ami. - -De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis -aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il -n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but -commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour -d’être _autre part_: non point: _n’importe où hors du monde_, mais très -précisément: _n’importe où dans ce monde-ci_ qu’il estime fait à sa -taille.--Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois -l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il -d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans -les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager. - -Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en -Corée?--Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin -de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il -troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les -tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote), -débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux -filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il -aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est -étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne. - -Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un -bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma -fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que -bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il -s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux, -vagabond... peut-être fidèle. - -Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou -boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors, -compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la -corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses -veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de -retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans -compter jamais. - -Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse! - -Je l’aime bien. - -Tout de même... quelle tête de bandit! - - * * * * * - -Et voici Désiré Lanthelme. - - -Samedi, 10 février. - -Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait -quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très -ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long -des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour -éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate -rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire. -Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son -apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton, -des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet -de _cochon rose_ qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal, -la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux -clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque -invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait -décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni -barbe ni moustache. - -Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait -rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en -regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a -fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais -qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote. - -Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard, -Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme -vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers. - -Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme -qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son -retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu -descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse -où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la -litière puante, les sucreries, la cantharide. Il semble toujours sortir -d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver... - -Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les -livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à -divagations.--La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle -éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de -Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en -spectacle à tout instant. - -Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres -de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours, -parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de -Théocrite. - -Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar -américain.--Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont -amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le -traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour. -On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même -tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis -qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche -mouillée. - -Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu? - -Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice -honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord. - -Peut-être. - -En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge. - - -Dimanche, 17 février. - -Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses. - -Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande -par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante -beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois -dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une -vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable -expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour -l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et -dirige sans aide la cuisson de sa boulette. - -Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la -voix persuasive d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle -plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la -fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une -petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin. - -Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne. -L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes -pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle -a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant, -avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et -populaciers. - -Elle a vingt ans. - -Elle est charmante. - - -Mardi, 19 février. - -Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne -vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune -personne. - -J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde -ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine. - -Clotilde est bien Clotilde. - -Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime, -c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me -trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants -doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante. - -Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux -où le songe s’évapore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des -plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le -onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point -connu la mélancolie. - -Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non -pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué -de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a -toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours -raison.--Retenez cela.--Souvent il me prend des envies de la cravacher. - -Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de -sourire.--Je l’adore,--mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et -secrets... - -Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien -qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments. - - * * * * * - -Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites! - -«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec -si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette -congrégation n’est-elle pas singulière? Un homme extravagant, un autre -homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une -troisième intolérable!...» - -Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les -amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui -convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en -expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie -antérieure. - -Ainsi, tout est bien.--Fumons.--J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois -de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.--Fumons.--Ce sera -toujours quelques heures d’oubli. - - -Lundi, 18 février. - -Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez -moi.--J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je -pourrais citer la mienne en exemple.--Ma fumerie est sincère. - - * * * * * - -Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux -personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui -domine les jardins du Trocadéro.--Il y a trois ans, nous nous -réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais -je préfère de beaucoup ma nouvelle installation. - -L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à -l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de -lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien -leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi. - -C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste -alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.--Là, de façon -intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes -occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses -vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui -vaille. - -Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de -petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des -toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais -voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en -plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des -acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures -modernes et un beau Goya. - -Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le -chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les -lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui -dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres -d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par -terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade, -un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et -durs. - -La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la -fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux -oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent -soif.--Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des -fleurs en fête, ni du concours de papillons.--Un délice, cette tenture! - -Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du -toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de -chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour -la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en -caisse et un buis taillé. - -L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue -plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait -encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie. - -Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut -songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à -ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de -mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit -appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de -n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment, -j’aime qui ne m’aime pas). - - -Vendredi, 22 février. - -Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de -chaque jour. - -Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes -jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais -de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est -encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille. - -Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je -pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon -spleen. - -«Le petit est triste. - ---Mais non! c’est de la mauvaise humeur!» - -Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la -tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,--le spleen. - -Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse, -il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à -dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.--Oh! le sombre -ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures -où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir! - -Puis, soudain, ce fut la guérison. - -Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de -nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.--Sous les palmes, je crus -renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi -par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la -lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une -compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur -était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir! - -Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?--Bientôt je dus revenir, -mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant -mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la -liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à -autre chose! - -Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours -avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie, -Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma -compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit -lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent -ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la -fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui -partageait son regard. - - -Lundi, 25 février. - -Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan? - -Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé -des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction, -toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait -dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre -ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses -étirements. - -Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur -pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant -il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est, -essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son -extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale. - -Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente, -j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce -que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du -goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet. - -Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il -s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure -cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement. - -Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un -seul défaut: son tempérament est un peu érotique. - - -Mercredi, 27 février. - -Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes -anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais -connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour, -rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.--Elle était -ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais -elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait -à cause du joli visage. - -Clotilde et mon ami se plurent.--Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit -mois.--Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours -maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal -lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et que je le -laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre, -toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et -que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs. - -Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux -sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair -dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent -un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte -de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable. -Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord -et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles -et soudaines envies de me jeter aux égouts. - -Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble -à une névralgie. - -Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier, -est la figure humaine de la névralgie. - -Clotilde est une névralgie continue. - - -Samedi, 2 Mars. - -Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir, -Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis. - -C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne -sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon -de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme -si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de -petits riens. - -Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient, -effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de -parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton -corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des plantes -piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne -fût blessée ta délicate chair. - -Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et -qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu -dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu -lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange -oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais. - -Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler -l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il -passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût -en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux -_effrit_, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des -histoires qui faisaient grelotter les petits enfants. - -Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa -longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître, -aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu -veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit. - - -Lundi, 4 mars. - -Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même -plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste -ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine -semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond -de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit -possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de -connaître _tout_ l’ennui, _tout_ l’insondable ennui, cette douleur -proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive. - -De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons -inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom -d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes -enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus -subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et, -chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il -ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture. - -Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans -entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!--Tout le monde -est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la -sait par cœur... - -Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je -m’ennuie tant! - - -Jeudi, 7 mars. - -La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à -vous-même. - -Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous -l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose -en strophes d’une absurde épopée.--Avant de pénétrer dans ces ivresses -on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde -conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez -sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme, -au sortir d’un bal, son pardessus. - -Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de -lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin -de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix, -une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il -nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise, -et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre. - -Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles -forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.--Et ne vous -imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons -hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords -supplicie!--Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui -n’ont jamais fumé. - -Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen -trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru -que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie; -cependant elle m’inquiétait un peu.--Pensez donc! de grosses gouttes -d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un -bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le -tapis!--Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la -lampe.--Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de -vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la -place que l’on attribue au cauchemar. - -Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que -Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus -doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il? -je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un -vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder. - -Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve, -je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais -avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan -s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le -plaisant tableau avec tout son soleil. - -En m’appliquant un peu, je le vois encore. - -Je vais vous le décrire. - -C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.--Le -ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a -l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans -étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes, -légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots -et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux. - -Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques. -Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les -surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très -préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car -il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement. - -L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?--Gageons qu’il songe à sa -promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame -Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la -démarche une gavotte. - -Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire -d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille -trempe.--Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond -souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer. - -Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver, -leur course folle.--Les bulles crèvent au-dessus des flots.--Le petit -berger danse mollement sur la plage. Dans un arbre rond, j’entends un -rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!... - - * * * * * - -... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire... -à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une -histoire scatologique... et le charme fut rompu. - - -Dimanche, 10 mars. - -Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon. -Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse, -murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage -et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants. -Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin -Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde -boudait depuis douze heures, sans arrêt. - -«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous -comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si -souvent. - ---La tâche est difficile, répondis-je, mais j’ai, tout de même, trouvé -ce que l’on appelait jadis un petit _soulas_. Il est de vertu -singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez -pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur -les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au -plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir. - ---Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous -donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?... -Tu permets, Luca?...» - -Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser. - -«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne -plus être triste? - ---Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on -vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie -ne fait pas vivre plus consciemment.--Or, ceux qui disent aux personnes -accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil, -car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est -judicieux.--Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais -comment?--Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium -m’a appris.--Il tient en trois mots: _Ecoutez-vous vivre_!--Ecoutez -battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous -assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les -nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.--Ecoutez-vous -vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne -indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a -le sentiment d’une présence.--C’est la seule distraction qui puisse -pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle -écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de -ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner -le vin de la sagesse.--Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de -m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en -servir.--Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous -irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la -ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons -que le secret, connu par tout le village, aura perdu son -efficacité.--Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une -ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été -confiée. - -«C’est idiot! affirma Clotilde. - ---Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon -baiser! - ---Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai -système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la -peau!...» - -Lanthelme haussa les épaules: - -«Fumons,» dit-il. - -Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries! - - -Mardi, 12 mars. - -Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu -que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser -sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain -samedi de l’an passé.--Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas, -devrais-je dire, achever ses bontés.--Le moindre instant heureux que je -goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en -avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser -de le reconnaître. - -Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte! -mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires -de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort! - -Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et -c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les -rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions. - -Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant -que le flux les emportera.--N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez -rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur -d’aujourd’hui est d’avoir su conclure. - - -Jeudi, 14 mars. - -Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée, -c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant, -l’imagination peuplée de pirouettes. - -J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race. -Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il -parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme -un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation -m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies. -Altano est un bon compagnon. - -Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité -dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la première -fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et -gagnait son pain malaisément. - -C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour -quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les -chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la -misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un -cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de -tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés -fréquentaient ce lieu de plaisir.--Moi, je n’y étais point encore allé, -mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine. - -Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une -clairière de l’oasis où se plaisait la lune. - -Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public -de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses -pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et -la Chèvre. - -Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et -trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit: - -«Monsieur, je suis votre serviteur! - ---Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point -las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre -acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai -avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.» - -Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis: - -«Merci,» murmura-t-il. - -Tout incontinent il reprit ses jeux. - -... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent -à chanter pour eux-mêmes et devant lui,--et moi, dont la sinécure est de -rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui, -devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait -ses semelles d’argent pur. - - -Dimanche, 17 mars. - -Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne -l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit -la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme -n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le -contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours -un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air. - -Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit, -on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise, -il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette -loi est fausse. - -Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de -l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui -danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.--Chez nous, -sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en -rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les -larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et -sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune -d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit. - -Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un -music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient -pas.--On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une -chambre aux lampes mortes, aux volets clos.--Soudain, la porte -s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir, -n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais -compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté. - -Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me -séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours -séduit les pauvres humains, je permets à cette Salomé nouvelle de me -plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche. -Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer, -une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne -lentement. - -C’est le début de la fête. - -Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me -caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis -que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et -multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent -lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui -battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne -porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où -j’étais heureux! - -Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les -avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs -du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles -du spleen, et le prix fut vos actions de la veille. - -Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits. - - -Mercredi, 20 mars. - -Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable, -que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais -imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque -temps. - -Des façons diverses de tuer Clotilde... - -Ah!... en voici une! - -Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle. -Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de -Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin -que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour, -toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel -aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied -fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections -physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope, -n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus -morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au -grain de sa conscience. - -Le paysage se décrit comme suit. - -Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent -amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et -passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau; -pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal; -jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent, -j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix. - -De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois -les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est -attendrissant, et si poussièreuse!... - -Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose: -au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout -droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache -pas, car il ne gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche, -très longue.--L’ensemble a la figure d’une potence. - -Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à -passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau. - -A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous -sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un -établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule -une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma -Clotilde. - -Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie -affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs, -depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère -qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est -de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une -certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que -_sub specie tædii_, sans jamais devenir le précieux adjuvant des -transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps -d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer moins, et Clotilde, -jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut -l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur. - -Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La -langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent -dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien -entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon -inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge -se découvre) pour être gaie. - -Les motifs de son ennui?--Elle les chercha ces jours derniers dans le -paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les -cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé -mieux. - -Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église -étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.--Je ne connais à -Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni -tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause -des cloches absentes. - -Que n’y avait-elle pensé plus tôt!--Une heure ne s’écoule pas sans que -Clotilde fasse une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant -moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture -serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en -regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches... -Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif _argentine_, qui, -avec le mot _accorte_ et le mot _succint_, est un vocable que je ne puis -souffrir. - -Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes -samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de -Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de -l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe -est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une -cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche. - -Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu! -et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de -l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais. - - -Vendredi, 22 mars. - -Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant -le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.--L’air -est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon -d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte -imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.--Une autre -odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil -récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était -bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur. - -J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes -compagnons à cause d’une fatigue extrême.--Maintenant, c’est -l’aube.--Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et -tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule. - -Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas -un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils -examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons. - -Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont -tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous -torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux -heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup -s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons, -ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves. - -Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont -éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains -papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et -disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste -qui, lui aussi, disparaît bientôt. - -J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils -sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fumerie, -sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent -entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux -parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir -et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables -danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons, -arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture -de sens mystérieux. - -Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes -habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui -chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des -eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et -je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent -depuis le jour où je me suis habitué à la pipe. - -Ceux-là sont trois, toujours les mêmes. - -Trois vieux remords. - -Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers -le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme -odorante de bon fumeur. - - -Lundi, 25 mars. - -«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole -aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante! -Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que -veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes -gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...» - -Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de -Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures. -Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de -l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis: - -«Ma chère amie, tu te plains de ce que je célèbre trop rarement tes -mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais -pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise! -ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme -naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère -enfant! - -«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus -belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins -chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en -parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant -des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais -traditionnelle. - -«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.--Dans sa chambre, -remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de -cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys -éclore au milieu de la table. - -«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.--Trois tourterelles -voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina -dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se -cristallisent les confitures, prononça quelques paroles édifiantes. - -«Puis les visites commencèrent. - -«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait -de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de -sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que -nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours -où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A -l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des -amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu -pouvais comprendre ces termes biscornus. - -«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une -cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un -oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton -berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une -licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du -jardin,--enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée -d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et -proposa, pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde. - -«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les -signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta -mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles -prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau -soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...» - -A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla. - - -Jeudi, 28 mars. - -Le spleen surprend comme un orage. - -Le ciel était pur; voici qu’il pleut.--Nul autre avertissement que ce -grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges -gouttes.--Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son -approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.--Si c’est durant le -jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux -de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire. -Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le -travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du -soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on -ne voit plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout: -formes, couleurs, sons et parfums. - -J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés, -les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis -disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était -boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais -passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon, -c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je -n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé -dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une -architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de -liberté!--Comme l’arbre se développe librement!--Comme la ligne des -toitures est sèche! - -Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert, -goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier... -et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des -tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de -tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé... -tuyaux aériens, tuyaux souterrains.--Oh! que cela me change des racines -et des ramures! - -Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire -aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers -monumentaux et d’étangs morts. - - -Mardi, 2 avril. - -Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams. - -Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de -moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens, -même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris -ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus -longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant -de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?... - -Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux. -Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne -sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies -Clotilde et dont je ne puis, honnêtement tenir compte.--Les autres ont -du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui -l’accompagnent.--C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux... -car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... _spleen_ -est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température -voulus.--Je me servirai de ce terme-là... - -Mais... la vingt-septième raison, si importante?... - -Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec -subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle -est là.--Elle m’échappe encore.--Je ne me souviens plus que des -circonstances de ma rencontre avec elle. - -C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.--J’aime les -fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux -communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve -remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me -demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase -de son fond... - -Je fis une liste imaginaire. - -Un peigne de femme. - -Un louis d’or. - -La croix d’un ordre exotique. - -Une bouteille de vin vieux. - -Un sabot de cheval. - -Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni. - -Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était -déjà liquéfié.) - -Un poignard persan. - -Un cadavre. - -... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et -c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà -qui était gênant.--Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen. - -Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une -chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma -charogne fermente... Ah! pouah! - -Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait. -Il m’accueillit joyeusement. - -«Enfin, je l’ai reçu! - ---Quoi? - ---Il est arrivé hier! - ---Qui donc? - ---L’_Ornithoptera Victorix_, variété _Regis_, de l’île de Taloët. On -n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu -passé.--Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours -jaune avec des taches de pourriture!--Une merveille! - ---Il est mort? - ---C’est probable! - ---Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon! - ---Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami! - ---Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.» - -Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais -hâte de rentrer chez moi, d’être seul. - - -Vendredi, 5 avril. - -Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures -de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable, -les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et -me conterait mille et une petites choses sans apprêt.--Quant à moi, je -lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen, -de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me -prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine: - -«Mon pauvre ami!» - -Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse -d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet amour. Ainsi, -j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait. - -Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout -cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue -italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et -singulier.--Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose -épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop -malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux. - - -Lundi, 8 avril. - -Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens -d’une histoire.--Je vais vous la conter. - -La voici. - -J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma -toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour -m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche -à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer. -C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses, -et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai -pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer, -c’est l’âge mûr. Pourtant le vernis tenait encore; il n’y avait qu’une -roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je -me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter -pleinement une volupté. - -Or, je fus déçu.--Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il -devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se -présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.--Bientôt on ne vit -plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.--C’était fini. - -Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques -rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer -plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen. - -Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une -fois.--Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs -dont la saveur est douce.--Détruire une matière ordonnée ou bien -ordonner une matière brute.--Oui, c’est cela! détruire ou créer!--Eh -bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore -faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus -simple de détruire. - -Quelle erreur!--Si les choses résistaient! mais elles ne résistent -pas!--On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un -plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les -personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante. -Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non, -elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si -médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit -à son tour. - -Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne -dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera -vous-même.--Tâchez de vous détruire spirituellement.--Ah! les beaux -gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper, -feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour -en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.--Et croyez-moi! -votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices. - -Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il -faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle -merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre. -Maintefois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des -bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que -l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt. - - -Mercredi, 10 avril. - -Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure -sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus -marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé. -J’ai cravaché Clotilde. - -Elle avait grogné, depuis son réveil, à tout bout de champ, à tout coin -de phrase. Elle avait boudé comme une enfant, avec la perversité en -plus. Puis, à table, elle m’avait fait des remarques désobligeantes -devant le valet de chambre et, pour comble d’inconvenance, ces -remarques, de qualité vile, certes, et populacière, étaient cependant -présentées sous une forme si burlesque, si chargée, que le valet de -chambre qui, tout valet qu’il est n’en est pas moins un homme, dut -s’enfuir pour étouffer sa joie. - -Au cours de l’après-midi, Clotilde voulut se promener. Nous sortîmes. -Elle dévisagea vingt jeunes hommes en se mouillant les lèvres. Elle fit, -à très haute voix, des observations blessantes sur la toilette des -femmes qui passaient. Elle désira et ne désira plus cent choses -diverses. Elle eut toutes les envies que les vaudevillistes prêtent aux -personnes enceintes.--Enfin je la quittai et rentrai chez moi. Elle -rentra peu après. - -A dîner, deux camarades que nous avions invités, partagèrent mon -supplice. Clotilde les entreprit avec humeur et grossièreté. Mais cela -ne me consola point, et, quand je la priai d’être meilleure hôtesse, -elle eut ce mot sublime: - -«Je reçois mal tes amis?... Aimes-tu mieux que je leur fasse du pied?» - -Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant -Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle -s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas -numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma -vie qui fut heureuse. - -Alors je résolus de sévir. - -J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses -jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple -cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants, -et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia, -invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle -changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable -amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de -douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment. -Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut -varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je -perdis le sens du juste et de l’injuste... - -Oui, Clotilde a prise sur moi!... - -Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme. - - -Samedi, 13 avril. - -«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font -vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...» - -Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les -nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce -soir... - -«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font -quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et -sept font cent-trois, et quarante-deux... - ---Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille... - ---Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends -pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton amant sans -beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte, -mais ne t’irrite pas! - ---Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge. - ---Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a -du dross. - ---Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko. - ---Du Bénarès, oui, sûrement.» - -On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment -étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la -chambre. - -«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams. - ---On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis... - ---Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans -le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était -gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait -tout bleu. - ---J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est -ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.» - -Voilà trois heures que dure cette conversation lente et coupée. Les -causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un -sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites -phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement. - -«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit, -et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...» - -Lanthelme recommence. - - -Mardi, 16 avril. - -Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie. -Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce -corps de nymphe a l’âme d’un grelot. - -En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle -est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour -en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le -baiser. - -Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas, -caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait -imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais -rêverait-elle d’une belle journée?... - -En ce coin de terrasse, où, présentement, elle repose, le vent répand -le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis -que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses -lèvres avec sa langue fine. - -Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent -et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne -tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite -agitation spirituelle de mon amie. - -Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne -connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme -vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne -furieusement à la manière des moucherons. - -Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa -tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui -délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur -ouverte. - - -Samedi, 20 avril. - -Pas d’opium hier soir. - -Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle -et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité -esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment -distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme. -Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se -tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix -claire qui porte loin: - -«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute -seule?» - -Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire: - -«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!» - -La chère enfant! - -Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse! - -Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de -marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux -mi-clos: - -«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium -me laisse indifférente!...» - -Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua: - -«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!» - -Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un -impur goujat. - -Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens -de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues -d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les -distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule -profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien -peignés, bien vernis... des gravures.--Je les connais depuis longtemps, -paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt endroits où je leur avais -serré la main.--Possible. - -Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et -les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent -craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations -préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de -petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois -qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de -chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article -sous la main. - -Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des -sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le -seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait -qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet. - -Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car -nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent -civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le -talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint -de spiritisme!... - -Ce fut le couronnement!--Oh! ces anecdotes vingt fois répétées! ces -histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!--Et la dame -enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le -lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon! -et le miroir! et Eusapia Paladino!--Oh! oh! assez! - -Vers minuit, Ted Williams entra: - -«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...» - -Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout. - -Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans -précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même -que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et -l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur. - -Ils partirent enfin, mécontents.--J’envoyai Clotilde se coucher et je -m’allongeai sur les nattes, avec un livre.--Mon exaspération m’évita le -spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une -des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois -d’aigle. - -Pas d’opium hier soir. - -Sa parodie! - - -Mercredi, 24 avril. - -Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé -un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de -sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et -les amis d’Altano.--Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts. - -Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone -me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit -noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le -spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le -sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue. - -Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans les coulisses pour causer -avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras, -j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par -l’entre-bâillement. - -Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour. -Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et -ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et -sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune, -la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un -regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois. - -Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien -Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre. -Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié, -presque un invalide.--Fini de rire!--Alors il apprit à son fils et à son -neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et -conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui... -Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux... - -«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!» - -On eût dit qu’une toile se déchirait. - -Il se retourna, et me reconnut: - -«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses? -Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les -frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.--Allons! encore -une fois!» - -Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de -cette scène, il fit la grimace: - -«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou -les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des -élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...» - -Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une -délicieuse culbute. - - -Dimanche, 28 avril. - -Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la -mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je -pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés. - -Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un, -entre tous, m’est cher et me plaît à considérer. - -C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra. - -Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces -employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au -tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le -faîte. - -Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau: il épanouissait sa chevelure -parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses, -guenilles végétales d’un vêtement très ancien.--Cet aïeul -présidait.--Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage. - -Assis dans le panache, comme un _genni_ de conte arabe, je regardais -autour de moi avec une certaine vanité.--De mon séjour, je dominais la -région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte -volontiers. - -Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait -déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des -serpents inoffensifs.--Je leur parlais avec douceur, et sur un ton -vraiment amical. - -Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier, -encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à -petit bruit.--Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la -trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles. - -Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie -sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon -allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des -fusées. - -Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un -nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie, -s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se -mit en prière. - -Sensation impériale! - - -Jeudi, 2 mai. - -Clotilde est quelquefois trop belle.--Avant-hier, vers deux heures, elle -sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis -comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre. - -«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te -vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre -compagnie que moi-même!» - -Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands -yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer -d’harmonie. - -Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en -temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle. - -Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une -toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un -étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre, -un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel -d’automne.--Je devais finir cela. - -Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois -actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait. - -Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de -l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui -entretient l’esprit dans un petit rêve... - -Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du -feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers -la gauche... - -Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un -cheval de trait par une mouche... - -Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire. - -J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie... -Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me plaire -qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure! - -Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de -son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde -heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de -m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal. - -Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines... -Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une -excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand -elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques, -lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache... -Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?... - -J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se -forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits -de réelle excellence. - -Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le -chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et -peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin. - -Je trichais d’une façon indigne! J’aurais bientôt rattrapé Clotilde. -Elle se promène toujours dans les mêmes allées.--Alors il me vint une -autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une -Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit? -Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi -précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets, -tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il -fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus -motiver mes actions.--C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre -le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens. - -Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau -mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher, -dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le -jour où j’eus vingt-cinq ans. - -Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et -mon cœur ne battait presque pas. - -Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué. - -Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps -le pistolet, puis, j’allumai ma petite lampe, je décachetai une -nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai -affreusement. - -J’ai bien fumé quarante pipes. - -Hier, spleen et migraine. - -Aujourd’hui, je me sens mieux. - - -Lundi, 6 mai. - -Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un -poids dans mon souvenir. - -Voici la dernière.--Elle date d’hier soir. - -J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène -sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de -m’octroyer.--L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et -me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle. - -Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue -la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La -brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de -charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit. - -Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement -rougie par la lumière des falots.--C’était, en vérité, de l’encre et du -sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de -nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes, -les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en -remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et -compliquée.--Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était -pas sûre. - -Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une -locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient -un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par -les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et -coulent aussitôt dans le noir. - -Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui -marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me -demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu -plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la -société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine. -M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me repris à -contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve. - -Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé -contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à -cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et -l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits». -Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste. - -«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots? - ---Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes. - ---Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je -suis très malheureux.» - -Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait -avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était -oiseux d’épiloguer.--Je tirai de ma poche quelques sous. - -«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous -pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.» - -Cela devenait intéressant. Je me félicitai de ma promenade nocturne -pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu. - -«Qu’y a-t-il donc? - ---Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie, -accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose -pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai -pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai -mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur, -faites ça pour l’amour de Dieu!» - -C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement: - -«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de -femme? - ---Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça -a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je -suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens! -tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie, -je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je -m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec -mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh -bien! je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie -tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!» - -La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant. -J’avoue que j’étais très ému. - -Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit: - -«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout -seul! Voilà deux heures que j’essaye! - ---Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons -causer de vos affaires.» - -De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes! - -L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit. - -Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce -désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était -laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en -vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et -les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le -mal dont je souffre, moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante -douleur passait dans sa confession! - -Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En -vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant -souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si -j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je -me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin, -vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi -malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes -amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui -expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon -homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je -le quittai il me dit avec un peu d’étonnement: - -«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est -donc plus indifférente? - ---Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on -endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.» - -Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte. - -«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas? - ---Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne -m’avez pas poussé? - ---Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour, -vous demander le même service! Au revoir!» - - * * * * * - -Ah! si je trouvais quelqu’un qui voulût me pousser, de ce parapet du -pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la -vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis -possédé. - - -Vendredi, 10 mai. - -Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à -recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles -qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants -horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie -parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites -boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier -sourire lui fut offert. - -Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on -peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des -parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les -plus distinguées. - -En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun -vanta--Brun sur le tapis rouge--Son corps paraîtra brun sur le tapis -rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau). -Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les -rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et -d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres, -quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques -et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci -pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies, -écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à -goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme -une vraie blessure. - -Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise, -à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps, -j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants: - -«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons -toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est -enfin morte!» - -Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de -Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait -pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de -m’inspirer de l’amour... - - * * * * * - -... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce -soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun -gré! - -On se venge comme on peut. - - -Mercredi, 15 mai. - -«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et -apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très -notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et -qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.» - -Lanthelme se tut. - -Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit -qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions -rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était -affecté.--Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit -jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie -d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée sous les caresses de -Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait -les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit: - -«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!» - -Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage -spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.--Nous nous -sentîmes plus à l’aise.--Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit -mouvement du corps pour se le signifier. - -En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et -s’était jeté sur un divan: - -«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait -derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi -une pipe.» - -Zanko ne bougea pas. - -Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa -peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une -singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble -équivoque. - -«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un -mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux. - ---Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi -le grand ringard. La pipe est bouchée.» - -Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude: - -«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les -bambous!» - -Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je -considérais Lanthelme. - -Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses -doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui -seule comprise, que cette corolle suscitait. - -Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir -Bichon. - -«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!» - -En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon, -lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et -solide personne en est tout ébranlée. - -Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de -Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus -que cette rose rouge qui tachait le mur. - -Il rit encore de cela. - -«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la -belle blessure!» - -Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour -saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se -déprendre. - -Il devait être minuit. - -Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes. - -Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit. - -Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie. - -Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de -ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait, -sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer. - -Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de -façon très obscène.--C’est son passe-temps favori. - -Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et -noires. - - -Mardi, 21 mai. - -A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et -l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas -encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir -d’opium, les plus beaux rêves. - -C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds, -tout vibrants d’abeilles.--Imaginez!--Une poussière lumineuse occupe le -ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte -malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et, -dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers -dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des -buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent, des cascatelles, des -vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un -labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui -déroute le promeneur. - -Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de -troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points -sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau -verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter -sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres -et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et -la nymphe en songe.--Ce jardin, on peut le croire habité par une -magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les -saisons et les jours. - -C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais -créé ce suave jardin. - -Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir, -d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je -projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis, -enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête, -j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait que sous les -charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon -labyrinthe. - -Hélas! Hélas! je rêvais creux! - -Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon -intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la -délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant -réfléchi, accepta sans plus attendre. - -Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe. - - -Vendredi, 31 mai. - -Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans, -je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade, -qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et -le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de -faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec -effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le -hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les -bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute -idéale: _Voyager!_ Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une -façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté -est à ce point défunte, qu’elle ne concevrait pas un projet viable, a -pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de -voyages qu’il ne peut satisfaire. - -Voici de quelle façon l’idée première lui vint: - -C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me -souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non -point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les -tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les -tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait -plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il -rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front -coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par -l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre -table, sourit, puis se mit à chanter.--Triste chant, plainte exotique, -ébullition de voyelles douces. - -Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune -monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur. -Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se -penchant vers moi, il dit en paroles basses: - -«Qu’elle est heureuse!--Elle a dû passer déjà dans pas mal de villes... -Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres, -des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle -reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de -l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action -singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est -insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise. - -«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux -objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin, -la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des -parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent. -Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et, -toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon. -Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais -voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles. - -«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne -s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche -d’entendre justement sa destinée. - -«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus emportait avec lui un -trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des -prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être -avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne -d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ, -puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah! -Dieu! quel viatique! - -«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne -s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort. -Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la -Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux, -avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise -sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être -morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et, -s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers -l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève -aussitôt pour repartir.--Vraiment son supplice dépasse les mesures -humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de -lui. - -«Il regarde les passants, les bêtes des prairies, les bornes de pierre, -les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme -lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans -l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige -et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui -s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences -lui prend une parcelle de son âme. - -«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte -que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme -du tout.--Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt, -dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il -l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui -saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient -emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui -propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à -l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise -en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols -par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du -chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors -il dut repartir pour se former une âme nouvelle. - -«Et c’est là son plus grand supplice.--Il sème son âme à tous les vents, -puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout -dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait -renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi. -Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage -qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à -écrire! quel roman!» - -Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense -toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas. - - -Lundi, 3 juin. - -«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne? - ---Qui te dit ça? j’adore la nature! - ---Oh!» - -On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde -me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je -vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux -grandes routes, au ciel sans cheminées. - -Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste -entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle -aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries -florales et les pièces montées en forme de bouquets.--Je crois que les -fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des -fleurs en suif, elle les trouverait à son goût. - -Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un -coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à -dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une -rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le -bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges -et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait -une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives» -architecturales en lattes d’un vert cru. - -Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux -de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr. - - -Jeudi, 6 juin. - -«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.--Le spleen est un ennui qui -se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une -mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son -assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme -absurde!--Moi, je n’ai jamais le spleen. - ---Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las -de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de -repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il -ne te quittera plus. - ---Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui. -Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A -l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où -on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les -contemple, elles donnent tous leurs feux. - ---Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis -souvenirs! et c’est si agréable! - ---Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries! - ---Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu -vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un -supplice constant. - ---Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta -première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts. -Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il -est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu -ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le -coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour -qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer -trop. - ---Que veux-tu dire? demandai-je. - ---Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure présente, tant l’heure -passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance -des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente -les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils -semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a -beaucoup souffert gâte un peu la souffrance. - ---Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours -diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne -laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus -insupportable que le spleen passé.» - -Zanko avait pris un air mélancolique. - -«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui -durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les -jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que -les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité, -simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais -comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une -litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum -de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des vieux -souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du -jardin!» - -Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer, -la satiété des voyages? - - -Samedi, 8 juin. - -Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie. - -Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il -me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je -colore le ciel, je dispose les arbres... - -C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du -pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue. -Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore -mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette, -avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger. - -Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une -séduction. Il passe dans le chemin creux et fredonne un air de fête, -parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut -toujours mauvaise conseillère. - -De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte -les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille -dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre. -Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et -enveloppées avec grand soin. - -Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses -doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de -ronces et murmure: - -«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna -Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me -rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan -coléreux.--Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la -dans un nid!» - -Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de -gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas: - -«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me -promettre sa couche et pour berner son père, la fille de Mezzetin -m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la -frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller -sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi -devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé, -brise, tu te joueras!» - -Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui -passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un -chardon superbe, il soupire: - -«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je -m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de -Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant. -Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?--De ce petit bout de -corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin -de désespoir.» - -Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore -diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un -sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que -sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa -destinée. - -Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait -Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le -visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés -par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à -l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde. -Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que -sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur -très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa -destinée, il murmure tendrement: - -«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!» - - * * * * * - -Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie -de lui passer le grand ringard. - - * * * * * - -Opium, j’aime tes rêves. - - -Mardi, 11 juin. - -Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le -quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très -surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier; -il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce -moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de -chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est -vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure! - -Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde. -Alentour, il y avait des mains claquantes. - -On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle, -il imita des cris d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se -surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime -quand il trébucha. - -Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher. - -Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée -de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la -figure. - -Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le -croire mort, Altano écoutera battre son cœur. - -Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec -peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une -échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura -trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il -sera saoul. - -C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher. -Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une -petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.--D’ailleurs, il finit -toujours par se taire... - -Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu, -coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu, -assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le -voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges. - - -Samedi, 15 juin. - -En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne -réaliserai pas, hélas! - -Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a -fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle -louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je -lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure -tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé -toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie -de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans -fin. - -Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y -prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui -donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel -elle mouillera ses lèvres.--Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai -des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai -sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords -danubiens ou les bosquets roses de la Sicile. - -Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes -étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder -à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une -chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la -fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle -pourra caresser la funèbre épaule. - -Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue, -tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et, -quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours -défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages -d’une prose irréprochable.--Je les ai choisies.--Ce sont de magnifiques -descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être -engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du -trépas. - -Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée. -On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée -très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu -de temps séparée... - -Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se -trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères -par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par -dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à -faire tomber en faiblesse.--Il servirait à merveille pour les derniers -instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle -mourrait ainsi dans un évanouissement... - - * * * * * - -Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé -d’indifférence, ces paroles ailées: - -«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.» - -Mon loup! - -Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien, -qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au -milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.--Cela vaudra mieux que -de tuer Clotilde en imagination. - - -Dimanche, 23 juin. - -On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.--Ce soir, au -café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons, -toutes les douceurs et l’exquis délire. - -Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la -vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce -n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me -plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non, -l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.--Par son -désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient -de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son -américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect -soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et -jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent -infiniment. - -Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature. -J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les -Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs -jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon -avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel -discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la -sagesse.--Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand -qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre -toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie. - -Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout -imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de -l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la -terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs -subterfuges pour convulser.--Il donne, en effet, par ce moyen, de la -gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il -communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie. - -Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays -où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?--Nous -voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie -inédite,--et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale -où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement, -sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands -feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les -nôtres. - -A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de -malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la -nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux -que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves -construisirent.--La nostalgie m’a donné des instants délicieux. - -Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie -que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de -pluie et les brises de crépuscule.--Il ressemble à la nostalgie, il en a -plus d’un trait.--Il s’en distingue, toutefois. - -La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on -revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est -possible. - -Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne -transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par -l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse -_Histoire des Boucaniers_ d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes -indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les -relations de Stanley, voire à me ressouvenir de _Paul et Virginie_. -N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le -spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague -par son objet.--C’est le regret de n’être pas _ailleurs_, dans une sorte -de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.--Certains poètes -affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne -patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la -quittèrent avant d’être sevrés. - -Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés. - -Ce spleen est la nostalgie de Thulé. - - -Jeudi, 27 juin. - -Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir -d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous -au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et -bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi. -Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent -recours. - -Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la -journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de -nouvelles qui me furent aussitôt communiquées. - -Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la -passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or, -Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle -croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois, -l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par -étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de -saveur. - -Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne -cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa -paroisse.--A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût -duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots -figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de -l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon, -le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le -bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois -d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du -cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on -s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos -rossiniens. - -J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre. -Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en -large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins -d’ampleur. - -«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand -l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce -qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!... -Sais-tu ce qu’il fit?... - ---Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher -mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en -arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son -bras, l’offrit au soleil.» - ---Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...» - - -Lundi, 8 juillet. - -Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je -regarde Tchéragan, qui rôde alentour. - -Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de -chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.--Un seul -nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie -partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces -délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: _daintily_, comme -disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à -petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules -empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais -chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel. - -Soudain le spleen me toucha... - -Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui, -tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau -qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées -bandant mes yeux.--Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du -souffle froid... - -Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps -échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus, -dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain. - -Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé? -pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe? - -Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma -main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler -de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne -l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle -dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une -maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi -qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir. - - -Mercredi, 17 juillet. - -On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de -l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que -la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures -déplaisantes.--Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je -perdis mon poids.--Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai -pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures -délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les -fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus -que de raison. - -Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi. -Clotilde était chez sa tante.--La délicieuse nuit!--J’avais beaucoup -fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce -surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son -voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles -images se composer devant mes yeux.--Il était tard mais nous n’avions -nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions -heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe -dessinait dans l’air un fuseau rouge. - -On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec -lui vers les pays que l’on veut voir... - -Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung... - -Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles, -«innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une -armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en -légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme -trente pythons, flotte nonchalamment.» - -Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai -perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout contre le -plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je -traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais -peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.--Dieu! que les -hommes sont lourds, et que je suis léger! - -La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau. -L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent -qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser -quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace -la cigale. - -Je ne dormirai pas jusqu’au matin. - -J’ai perdu mon poids. - -Encore une pipe. - -Ah! la bonne insomnie! - - -Lundi, 22 juillet. - -Hier, au cirque, dans le promenoir. - -La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en -paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris, -mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de -pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous -les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures -réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.--Les -galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de -la variété du spectacle. - -«Tout ça pour quarante sous!» - -Quel beau compliment pour le directeur. - -M’étant approché de la barrière, je vis, dans la piste, un acrobate qui -préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était -l’épaule d’un autre clown.--Il courut, bondit... son corps fit une -arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles -accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il -achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son -compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.--Il se -releva saignant du nez... - -A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le -bras.--Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.--Oui, le -clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien -fini!--Le spleen me possédait.--Pourquoi? - -Pourquoi?--Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à -mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.--Les trois -femmes papotaient dans un coin. - -«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la -marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a -profité. - ---Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse. - ---Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur -liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu -n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus -jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces -bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait -avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de -goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des -tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu, -pénible du spectacle.--Le clown s’évertuait à te procurer une vision -plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de -l’effort, à cause d’un saignement de nez.--C’est là que se révèle -l’infériorité des arts secondaires.» - -Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut -réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte: - -«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire -lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que -je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort» -t’est pénible, mon pauvre loup! - ---Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas, -mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas -habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle -avec une parfaite sincérité?» - -C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde. - -«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en -est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de -mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie: - -«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon -dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre, -pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...» - -«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une -chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus -beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un -plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons -guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté. -Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot: «L’art est -ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous -percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en -prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux: -nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme -grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa -tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de -marbre ont coûtées.» - -Les femmes étaient distraites. - -Zanko recollait la monture d’une pipe. - -Lanthelme se mit à plaisanter: - -«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du -cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez -de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement -les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate -deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...» - -On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon -anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières. - - -Jeudi, 25 juillet. - -Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur. - -«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de -moi, et si, plus tard...» - -Les yeux au plafond, Clotilde rêve. - -Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un -jour? - -Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons -prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans -que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave: - -«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut -dire: _jurisprudence_?» - -Ou bien: - -«Williams! qu’est-ce que ça signifie: _diurne_?» - -Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met -en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et -qui conviennent mal au cerveau de notre écolière. - -«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un _infiniment petit_? C’est -pas les choses qu’on regarde dans les lunettes? - ---Ma chère enfant, on appelle _infiniment petit_ une quantité variable -qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert -aussi à faire éternuer les langoustes.» - -Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air -pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi, -elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis -forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume -pour elle un cours d’instruction primaire. - -Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de -littérature: - -«Mon loup! qui c’était, Clovis?... - -«Mon loup! qui c’était, Corneille?... - -«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!... - -«La Révolution française, quand c’était?... - -«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...» - -Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et -un La Bruyère! - -Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault -d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux -bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer -quelques instants. - -Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en -fut dans un bal public avec une entremetteuse.--Je conte à Clotilde -l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller -au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de -toiles d’araignées.--Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet, -acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de -foire réputé.--Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et -quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence -finit en scène de ménage. - -Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au -monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle, -imbécile et méchante? - - -Vendredi, 26 juillet. - -Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait -des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture -et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour -l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.--Sur les -nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de -rhopalocères insensés.--Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis -quelques mots, et le temps passe. - -Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché -près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin -dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte -appelle mes souvenirs comme un aimant, l’acier.--Mes souvenirs!... Je -repose la pipe un instant. - -Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi -ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!... -Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus -naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour? - -Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et, -charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or -pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme -elle-même s’exhalera par les trous du roseau. - -Tais-toi, flûteur! souffre que je reste couché sur ces nattes, à fumer -sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je -m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays. - -Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!--Une femme -s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son -sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire -nuit blottie dans ses cheveux. - -Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si -clair?--Plein ciel!--Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des -étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus -l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières -colombes du jour. - -O flûteur! quelle note guerrière!--Déjà, sur la plaine éventée par un -couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à -peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes -coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà -des roses au fil de l’acier! - -J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!--Dans un coin de -mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux -poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe -l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore. - -Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.--Dois-je me souvenir du -temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton -pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous -tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin, -Phébé complice? - -L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi que la dernière soie d’un -fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes -abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et, -palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur -épanouie? - -Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et -me charmer vers d’étranges lieux!--Quoi? tu ne m’écoutes pas?--La flûte -roule à tes pieds!--Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers -de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte. - -... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas -interrompre le songe. - - * * * * * - -Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors, -pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre... -Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer: - -«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.» - -Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie. - - -Lundi, 29 juillet. - -La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe -du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.--Hier, dimanche, -j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la -journée, en me laissant une mauvaise soif.--Ces affreux dimanches -parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout -cela! - -Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen -immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste -horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le _spleen_ de -l’incommensurable au lieu d’avoir la _mélancolie_ de l’incommensurable, -la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres -nous fait connaître l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous -rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait -connaître la distance du ciel bleu. - -Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de -certains paysages qui me donnent le spleen.--Un paysage mesuré, des -allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule -conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades -sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve -calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il -n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se -nourrisse et s’augmente, c’est le _paysage pauvre_. - -Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen -comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.--Entendez-moi -bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.--Un -remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur -une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une -maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites, -de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des chardons, des -tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une -route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit -rouge. Plus loin, un horizon sale... - -Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe, -on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la -chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté -n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre -poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers -gras sont en bien plus grand nombre. - -Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter -toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et -serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût -humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a -rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du -rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du -spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre -âme? - - -Jeudi, 1ᵉʳ août. - -Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg, -dans la banlieue de Munich. - -Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en -Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains -soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me -traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je -devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la -cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert -l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de -façon suivie.--Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis devant -Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette -note: - -Ah! ce n’est pas _les Jardins sous la Pluie_ de Claude Debussy!... il -tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance -qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme -l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur -insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques -où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des -jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de -pluie sur tout cela! - -Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger -un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la -bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.--S’asseoir en plein air! -quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide -ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de -Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner -pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en -trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel -homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel -homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se -tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le -spleen. - -En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade -toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme -chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de -la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude. -Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas -un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre... -l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et, -tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide -qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le -marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une -odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs -parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa -séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir -qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse -musique! - -C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi une valse.--Dans cette -cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des -borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent -comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant -vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du -cuivre.--C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus -grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils -germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante -bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs? - -La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à -la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la -scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à -peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus -moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais -chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me -regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de -bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le -massage brutal d’une courbature. - -J’aime la musique... toute musique! - - -Samedi, 3 août. - -Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis -quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué -franchement.--Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de -nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit, -ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et -récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.--Peine inutile.--Si -absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que -l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention -et ne pût se glisser en moi. - -Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted -Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, couché dans -un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà -Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera -mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître! - -L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle -me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je -n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus -publique, plus avilie qu’elle.--Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que -les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités -d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule -dessein ne vous ait jamais séduit? - -Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque -maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de -référence,--et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la -chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux -d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias... -oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y -voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous -deux ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous -oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants! - -Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous -souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous -verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente -du grand rideau. - - -Jeudi, 8 août. - -Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus -quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un -halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma -chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.--Alors, je me mis à -parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues -d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une -fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle -que je me donnais et que je suivais avec attention.--Je ne parlais plus, -je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en -large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément. - -Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup: - -«Est-ce que tu t’amuses?» - -Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé. - -Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite. - -Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me -rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y -conduire? - -Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En -marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me -promener entre des bosquets et devant des fleurs,--un bar américain qui -m’engagera à calmer une soif imaginaire,--la maison du consul de Bolivie -qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension -des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de -papillons,--un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour -au Bois, sur une belle jument fine et souple. - -En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un -attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B. - -En temps de spleen... Ah! mon Dieu!... - -Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais -j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les -chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a -entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu, -j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait -cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois -rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams. - -Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre -l’esprit aux jeux de la brise. - -Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si -je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est -que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie, -sans que nul dessein pût me conduire.--La phrase de Ted Williams: -«Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet -affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme. - -Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle -donnerait de singuliers résultats pour peu que son action fût -restreinte. - -Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.--Imaginez-le se réveillant, -transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide, -pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit. - -Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles -avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient -superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un -ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération, -d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde -dérèglement.--A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par -le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce -résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte -se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et -dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent. - -Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un -petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano -formeraient peut-être une ode merveilleuse. - - -Samedi, 17 août. - -Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais -à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable -celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène, -je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas -inquiété. - -Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui, -d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a -traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui -signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du -Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un -flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par une bronchite, a dû -se désintéresser de la chose. - -L’histoire est assez malpropre. - -Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où -cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune -feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il -fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les -offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se -produisirent, car la petite était vraiment _trop_ mineure, et nous -sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y -avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une -affaire où la police faillit mettre le nez. - -De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur -une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme -a eu peur!--Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus -qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus -rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure -leçon. - -Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des -rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués. - -Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez -lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise -guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression -d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un -bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera. - -Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme -un oiseau des champs. - - -Dimanche, 25 août. - -Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au -théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de -mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le -crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.--Je souffrais -beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête; -nous sortîmes au milieu du second acte. - -Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me -plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce -qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant -ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du -sonnet. La parole, bien ou mal dite par l’acteur, parviendra, bonne ou -mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du -spleen il en va autrement. - -Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent -traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par -la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La -personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il -inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est -innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant. -Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou -sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il -accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable. - -Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous -offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir -même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.--Ah! -quelles heures consolantes!--Si je vivais dans un café-concert, le -spleen ne m’atteindrait jamais plus. - -Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie -fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le -triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le -tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se -trémoussaient et vociféraient les douze faneuses. - -Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme, -et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale, -une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre -dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir, -et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs -petites mines. - -On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et -les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix -élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le -beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les -douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et -s’être métamorphosées en vendangeuses. - -Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit -des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais -charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de -rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs -jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied. - -Délicieux! Délicieux! - -En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde -quand elle joue à la femme du monde. - - -Lundi, 2 septembre. - -Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil -me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses -rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner -son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement -sentir à quelle chair ma chair est liée. - -Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une -expression de stupidité vraiment bestiale.--Quoi! Clotilde! pas un rêve? -pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point -blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des -linges séchant sur les prairies? - -Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume. -La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble -repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui -passent dans le fond des yeux clos!--Au lieu que l’on imagine mal, que -l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un -quatrain sur ton sommeil. - -Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un -songe, des moyens pernicieux!--Ah! pense, ma chère! quelle serait ta -stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un -rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te -réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve -huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble -t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher -te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour -toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement! - - -Mercredi, 4 septembre. - -Et quand je songe aux siestes de Férida! - -Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout -l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente -s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!--Non loin, je voyais briller -la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau -bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si -tranquille.--Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il -faisait bon rêver sous les palmes! - -Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle -bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se -faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient -délicatement. Au bord du ruisseau proche, le père des palmiers, -triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il -faisait bon veiller sur ton repos. - -Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu -gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire -animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous -luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains -jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait. -Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur -l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous -attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un -coin de l’orient. - -Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les _gennis_ -du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!--Ah! Férida! que ton -repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir -comme une vache. - - -Mardi, 10 septembre. - -Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à -une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à -plusieurs rats à trompe. - -Me voilà en sûreté! - -C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait -allègrement.--Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche, -montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques, -et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos -de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.--Elle marchait -menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui -avais fait hommage. De temps à autre, elle m’en chatouillait le menton, -me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour -égayer les passants.--Je la suivais, résigné, car, pendant la journée -d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir -quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me -dit: - -«Je veux entrer là!» - -«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: _Aux -Erreurs de la Nature_. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la -qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux -personnes nerveuses ou _sensitives_, et promettait Golconde avec -Eldorado à qui découvrirait une supercherie.--Enfin, le discours du -forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en -cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois -s’instruire et s’amuser. - -«Je veux entrer là!» - -Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder. - -Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se -délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les -lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je -l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent -chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu -ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme, -elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux. - -Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles -ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous -jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui -regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même. - -Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation. -Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie, -parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois -phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs. - -«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un -motif.--L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même -durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il -s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité -musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent -les spectateurs que cette difformité passionne.--Il n’en va pas de même -pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très -précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas, -Poussière?... - ---Insolent! - ---... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez -mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que -l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu -variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente -l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais -tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un -nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression -humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de -l’oiseau-lyre et du crapaud.--En résumé, l’homme n’est pas curieux des -tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que, -s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la -femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter -ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne. - ---Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer. -Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je -crois être votre ami. - ---Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus -grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous -ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se -ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur, -s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la -choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous -les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale. - ---Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un -grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène -chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma -monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me -singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse -échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux -instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien, -le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le -génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais, -Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la -philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations -quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par -conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le -monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies. - ---Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre -moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre -physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans -l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours -visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot -souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des -fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois -souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera -jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes -où il vit à l’aise. - ---Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a -l’âme d’un prédicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!» - -Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies -incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses, -d’hermaphrodites et de pygmées! - -«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre -conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la -solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se -trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude -autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme -bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui -Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle -prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de -foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et -mesurant leurs monstruosités!» - - -Jeudi, 12 septembre. - -Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître -l’histoire de Barbe-Bleue. - -Voici la forme que j’ai donnée à mon récit. - -D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands -yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu -charitable, puis, soudain, je me suis écrié: - -«Tu veux m’épouser? - -«Ecoute. - -«Ma première femme s’appelait Hortense. - -«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du -son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho -d’une fête de banlieue. - -«Ma seconde femme s’appelait Julie. - -«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant -détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement -restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais -plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si -j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir. - -«Ma troisième femme s’appelait Eulalie. - -«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle -était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers -personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais -voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle -imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée -pour cette insulte trop directe. - -«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne. - -«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la -donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse -rencontre qui me la fit tuer.--Elle portait sous le sein droit un petit -signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais -beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en -piquant Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par -malheur elle mourut aussitôt. - -«Ma cinquième femme s’appelait Fausta. - -«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je -n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit -en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de -lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage -que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me -résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière -en la faisant mourir. - -«Ma sixième femme s’appelait Antoinette. - -«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche -n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été -coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à -chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose -(effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais -posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une -foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour -qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre. - -«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi. - -«Te voilà avertie. - -«Je t’aime, bien que tu louches. - -«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!» - - * * * * * - -Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue! - - -Vendredi, 13 septembre. - -Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des -villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle -griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies -vêtues de brouillard bleu!--A Paris même, je prends parfois la monnaie -de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.--Je lui laisse la maison, -je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes -pas me conduisent. - -Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je -regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille, -puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans -souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein -jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui -où l’on ne rêve pas. - -Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple -singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va -dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare -la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne. - -Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la -brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer -ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres -chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le -bois voisin l’hymne des rossignols!--Ah! mon Dieu! s’il était possible -de s’alléger l’âme ainsi! - -Qu’est-ce qui m’en empêche? - -... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter -moi-même? - -C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même... -Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon -âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols. - - -Jeudi, 26 septembre. - -Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.--Je -regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement -l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient. -Heureux homme! Il vit!--Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de -gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le -projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice -qui a son prix. - -J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre -qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe; -toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes -qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura -atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de -la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le -sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit -d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup. - -Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera -persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.--Elle me gâte des -journées entières: - -«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre -chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...» - -«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...» - -«Si j’avais...» - -Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est -une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie, -passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec -insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se -plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité -l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a -rien à voir dans cet ordre d’émotions! - -A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un -bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les -petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours -trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son -compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque -minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette -introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à -quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons, -bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper. - -Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une -congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe, -situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux -états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image, -car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un -labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours, -manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire -les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans -ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.--Ce sont les heureux de -ce monde. - -L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc -un fil d’Ariane? - -Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure, -car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe. - -Je craindrais moins le Minotaure. - - -Mardi, 1ᵉʳ octobre. - -«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de -la comédie italienne?» - -J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de -Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons -volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium -aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est -exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver. - -«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une -superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu -pour mourir. - ---Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une -maison de retraite, au milieu d’un grand bois. - ---Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain -sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne -qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le -cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant. - ---C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante -ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il? - ---On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies -femmes, et puis, il se fardait beaucoup. - ---Et Colombine? demanda Lanthelme. - ---Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine -devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier. -Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et -des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et -des bossus... - ---Ça porte bonheur, dit Bichon. - ---Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez -comprendre. - ---Oh! la pauvre fille! dit Poussière. - ---Et Arlequin?» demandai-je. - -Williams rassembla ses souvenirs: - -«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait -déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a -triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or, -l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est -fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il -s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se -réhabilitera jamais. - ---A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du -docteur Bolonais?--Non!--Eh bien, voici: - -«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il -revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de -pantomime, heureux et l’âme légère. - -«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment -mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte -qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur -l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait -le jouet du vent. - -«C’était, disais-je, par un beau clair de lune; le ciel cendré faisait -plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se -dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le -petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne -l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides. - -«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille, -pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La -pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et -toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit -cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates -encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du -bon docteur, murmurèrent: - -«Fixe! voilà le patron!» - -«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis -taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied -de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant -entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en -éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix -stentoréenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une -scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter. - ---Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils? - ---Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.--Je -vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de -faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante. - ---Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air -désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des -stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne -rien dire. C’est très agaçant. - ---Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les -discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les -divagations. - ---Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de -mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait -d’injures et je serais forcé de la battre.» - -Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla -se coucher, gardant sur son visage un air tout à la fois digne et -offusqué. - -Cela me promet, pour demain, une journée agréable. - - -Samedi, 5 octobre. - -Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du -spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu -seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et -des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte... -Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède? - -Mourir par l’esprit? - -Comment mourir par l’esprit? - -Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent -dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en -dormant, mais les rêves vous ressuscitent, _volens nolens_. Et quelle -chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des -espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se -sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!) -qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont -ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du -second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se -réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse -des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.--Me -voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans -les carrefours du sommeil?--J’en mourrais de honte!--Non,--dormir ne -vaut rien. - -Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant. -Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.--L’alcool est un -baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un -hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous -laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est -trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la -table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir. - -A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son -esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien -vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose -aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou -insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.--Renaître dans la peau -d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine -affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!--songez-y donc! - -Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il -est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions -desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de -l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses -laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide, -monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais, -sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la -fourrure d’un écureuil.--Les passions que l’on ne ressent pas, -s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que -le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les -ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer, -mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence -antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle -vie... - -_J’ai longtemps habité sous de vastes portiques..._ - -Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le -jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure, -concierge à l’âme insatisfaite! - -Vivez plutôt! - -Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen: -l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme -nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil -spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les -nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants. - - -Mercredi, 9 octobre. - -Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas -consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa -naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est -beaucoup moins. - -Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des -caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte! -Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup -de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître -et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer -encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se -mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et -marcherait à quatre pattes. - -Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des -profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un -phénix-rastaqouère.--Et tout cela mangeait et tout cela buvait!--Ah! que -l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi! -J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se -réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud? - -Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune -de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en -grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on -se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de -lune, la lune étant toujours trop loin! - - -Jeudi, 17 octobre. - -J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il -est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie. -J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé -jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était -triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il -présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit, -que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air -honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des -greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en -sincérité. - -Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de -brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les -convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que -je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est -absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture -à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et -nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises. - -«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de -spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part -incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie -n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui, -proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de -«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est -vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.» - -Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui -coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits. - -«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se -fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez -de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il -m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre -place...» - -Il secoua la tête. - -«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!» - -Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses, -presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler -d’opium. - -«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette -agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de -l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?--La dernière -pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.--Et -moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont -procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en -correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?--Donne-moi une -tasse de thé, j’ai la gorge sèche.--J’ai su jouir de la vie mieux qu’un -autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant -le lit où je couche.--Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis -l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du -trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi. -Je suis l’homme-putain.» - -Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le -fard se serait écaillé mal à propos. - - -Jeudi, 31 octobre. - -A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment -insupportable.--Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au -milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et -la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et -celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent -devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands, -qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques -heures et se reposent dans ma petite ombre. - -Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants. -De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de -trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si -solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en -vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs -joyaux tinter dans le crépuscule.--Et aucune n’a fixé sur mes branches -un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne -suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine. - -Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai -vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient -les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des -prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné -pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait -perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre -solitaire au milieu de la vaste plaine. - -Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches, -midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau -régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les -flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles -s’éteignaient au matin. - -Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui, -retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du -commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre -froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à -cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant -l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins -accablant, et cette solitude plus facile à supporter. - -Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses -papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à -l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en -blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une -contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à -Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade -me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme -s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de -moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et... -passer, dédaigneux de moi qui suis seul. - -Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une -causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient -une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la -fatigue.--On se rejette le ballon sans intention de vaincre,--par -habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.--D’ailleurs, cet état -oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne -peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a -le courage d’émettre. - -Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel -travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante -et qui la moule!--Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous -dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime -qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes -possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû -saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se -manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le -chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la -longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse. - -Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents, -au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun, -chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la -très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est -certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a -prié des gens pour s’en repaître. - -_Homo homini lupus_... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour -illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé -qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise. - -Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront -assurément! où l’on dira: - -«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!... -je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!» - -Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire -la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés -par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent -sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas, -mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un -allègement à mes peines!--Laissez faire! laissez faire!--C’est la -cigarette du condamné! - - -Dimanche, 3 novembre. - -Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on -méprise!--Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos -amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je -assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait -subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je -deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus -honorables que les miennes. J’en suis jaloux. - -Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en -Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants -dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime -beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que, -dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi. - -INDD -«Mon cher enfant, - - «Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez - laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu - l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour - où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui - prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le - petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas - ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi - m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre. - - «Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village. - Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et - tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par - toutes ces poutres.--Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais - je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.--Comme - l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur - dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente - aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour - de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous - nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière, - enfin je leur dis: - - «Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous - en remettre à lui et chasser toute crainte.» - - «L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles - de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la - cuisine.--Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme - chêne avait crevé le mur de l’écurie.--La seule miséricorde de Dieu - fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux - mètres de là.--Vers une heure il y eut une accalmie.--Bobs en - profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il - vint me dire que la maison des Wesley s’était - écroulée.--Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de - personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et - parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins, - renversés au milieu de la route.--Les Wesley s’étaient montrés d’un - courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant - bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez - moi et les hébergeai pour la nuit. - - «La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais - beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de - la ferme que je possède, à huit milles d’ici.--Je priai Bobs de - seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une - bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il - fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses - habitudes et les chemins faciles. - - «C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me - décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il - est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne - voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte. - Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres, - quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille. - - «Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie - fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais - où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne - pas perdre la tête.--Quel voyage!--De plus, il était malaisé de - garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car - on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs - d’arbres.--Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une - gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur - mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le - franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête: - - «Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et - pourtant, j’y arrive!» - - «Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes - de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la - main du Seigneur. - - «Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de - dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent - et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées, - les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces - récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et tant d’argent. Mes - champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient - battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.--Pas un - brin qui fût resté droit! - - «Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je - consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté - ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée - si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit, - en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin, - mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule. - - «Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma - longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que - vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert, - s’intéressent aux cœurs qui souffrent.--Je tâche de réparer un peu - les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine - est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez - plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences. - - «Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons - cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur. - Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour. - - «Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu, - mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit - douce, et n’oubliez pas, - -«votre vieille amie, -«Jeanne Dutrieux.» - - - -Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres -misères! - - -Dimanche, 10 novembre. - -Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts -de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus -insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de -sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est -que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que, -toujours, je me dis: - -«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par -s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu -fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie -plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.» - -J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une -immortalité. - -Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.--Non! -Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que -l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en -détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur, -et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou -Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde, -celle qui m’a dérobé le goût de vivre. - -Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense -plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!... -Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!--En vérité, -Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son -seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole -plus, j’ai le spleen. - -On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un -problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir -devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement -perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne -sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne -toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la -logique n’a plus rien à voir, une certitude _classée_, n’excite pas la -douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort -inutile où le spleen trouve son compte. - -Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas -dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son -sujet.--Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen -vous surprendrait durant votre adoration.--Mais, à ce spleen il existe -un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en -joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr. -Et ce remède le voici: recréez l’espérance.--Si elle vit, si elle -prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un -jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne -sauriez faire mieux!--Tout est préférable à ce spleen où périt la -raison. - - -Mercredi, 13 novembre. - -J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle -m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle -de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de -disparaître. - - * * * * * - -Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans -le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand, -par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres -environ, un omnibus qui venait au grand trot. - -Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je -pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de pensées -que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute. - -«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident. - -«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la -portière de mon fiacre. - -«Cet omnibus marche vite. - -«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas -arrêter ses chevaux. - -«Mon fiacre oblique toujours. - -«L’omnibus vient en ligne droite. - -«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable. - -«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine -poitrine. - -«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite. - -«Faut-il me déplacer un peu vers la droite? - -«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il -soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très -rapidement défoncé. - -«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas. - -«En somme, j’ai de la chance. Je disparais d’une façon honnête sans que -l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins -de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant. - -«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser -ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis, -mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident. - -«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve -dans le dernier tiroir de mon bureau. - -«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de -bien attendrissantes grimaces! - -«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni -dans mon corps. - -«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à -mon sujet! - -«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie, -durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je -tombe. C’est dans l’ordre. - -«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse. - -«Je ferme les yeux.» - -Comme je l’avais prévu, le timon de l’omnibus entra par la portière et -me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher -avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu -secoué. - -Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de -police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela. - -C’était raté. - - -Samedi, 10 novembre. - -Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de -lui.--Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec -l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux -mois.--Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.--D’autre -part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du -général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de -la République dans l’Ouest Africain.--J’ai prié le Général Felte à -déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse, -à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou -Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en -Seine-et-Oise. - -C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte est entré à midi -cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre -à cet instant... - -Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq -ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer. -Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais. - -D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams: - -«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon? -S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le -reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive -à tous ceux qui travaillent là-bas!» - -«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt, -Felte, poli, me complimente sur ma table. - -«Vous avez un excellent cuisinier...» - -J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine: - -«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore? - ---On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur -d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans doute, -autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu, -moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai -donné à la France.» - - * * * * * - -... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un -homme!--Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité -stupéfiante!) ce peu de mots: - -«J’ai créé un empire.» - -Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre -vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à -mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les -feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne -pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa -taille,--petit, petit, petit! - -Et l’homme qui est là a créé un empire! - -Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé -un empire! - -Le général Felte a créé... - -Je lui dis: - -«Vous êtes heureux?» - -Il répond: - -«Oui.» - -Tout sec.--Puis, il ajoute: - -«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie? -Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...» - -Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules: - -«Dans ma vie à moi, il y a le spleen. - ---Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites -comme Cheftel, comme moi! - ---Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse... - ---Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous -ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...» - - * * * * * - -Quitter Clotilde! - - -Dimanche, 17 novembre. - -O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans -valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que -je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable. - -O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves, -celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est -satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être -celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens! - -Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du -voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de -l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le -désordre, enseigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de -ta ciguë, le dictame de mes maux. - -Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris -les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse, -dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux, -auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans -l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits! -Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir -les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de -bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément! - -Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient, -qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou -dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles -aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie! - -Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du -désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de -mes pensées! barrière des brises! toi qui empêches le désir d’éclore! -qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le -plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes -toutes les ailes! - -Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu! -magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la -paix de cette nuit! - -Accorde-moi le repos pour _une_ nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces -quelques heures?... Pour _une_ nuit!... sinon, je prendrai encore, sur -cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou -et mon opium. - - -Mardi, 19 novembre. - -Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens -plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je -tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires -qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et -l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre. - -«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non, -pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des -chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les -jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine -fatiguée... l’air abattu!» - -Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me quittent avec l’idée -arrêtée que je file un mauvais coton.--Mon regard a-t-il donc tellement -changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les -passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me -prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes -cours! - -Cela finira peut-être ainsi. - -Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront -les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les -instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des -documents!--Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des -documents!--Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura -progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits -enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me -salisse. - -La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes -à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des -fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous -extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma -patrie et mes frères de demain. - -Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle me rendre visite.--Elle -restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme; - -«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!» - -Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de -basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu -qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. _Manger_: toute -ma vie tiendra dans ce mot. - -Oui, oui! je vois ces choses! - -Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant: - -«Tout de même! ce pauvre loup!» - -Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter -à ses camarades une si dramatique entrevue. - -Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma -pâtée. - - * * * * * - -Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr! - - -Jeudi, 21 novembre. - -Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie! - -J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit -Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris -une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je -ne songe plus à rien autre. - -«Quittez-la!» - -Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse! - -Quitter Clotilde! - -Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse, -un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre! - -Se sentir libre, tout à fait! libre comme Felte! quelle volupté ce doit -être!--Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente. - -Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais -une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à -tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde... - -Ecoutez... - -En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa -chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises, -sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son -esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que -je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si -chacun savait!) - -Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec -force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un -quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou -d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans -un problème d’échecs... - -Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute -où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix, sans que -l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et -sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que, -si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma -vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire -sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant -les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds -et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que -Clotilde m’a passé dans le nez. - -Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est -mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se -promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient -esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai, -peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais -tâcher de répudier Clotilde. - - -Mercredi, 27 novembre. - -Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me -sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange. - -Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en -ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre -n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait -excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui -me surprit.--Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de -tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était -convulsée.--Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient -ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier -disait l’épouvante. - -«Qu’y a-t-il donc, ma petite?» - -Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main, -de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me -retint. - -Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé -d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe -chinoise.--Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma -poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle -approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un -ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura, -très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon -effet de théâtre: - -«Je crois qu’on a sonné.» - -De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma -porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière, -déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait -pour un dernier soupir. - -Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans -l’antichambre et j’ouvris la porte.--La concierge de Lanthelme était sur -le palier. - -«Monsieur! Monsieur! venez vite.» - -C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth -dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent. - -«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme... - ---Eh bien!... - ---Du sang coule sous sa porte! - ---Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.» - -Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée. - -«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait -demander de passer chez lui.» - -Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille: - -«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme... - ---Quoi? la police? - ---Non. - ---Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme. - -Il se leva et se rhabilla. - -Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté. - -Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les -trois femmes dans la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On -eût dit qu’elles étaient transies par le froid. - -L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de -marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis -venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et -moi, qui causions à voix basse. - -L’entrée sale et puante.--Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas -prendre.--Il fait froid.--Courants d’air.--Un chat efflanqué se sauve -entre mes jambes.--La procession dans l’escalier qui craque.--On monte -lentement.--La concierge tient une bougie. - -Nous voilà au troisième palier. - -C’est vrai, du sang coule sous la porte. - -«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand -j’ai vu... - ---Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams. - ---Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police. - ---Taisez-vous! La clef! - ---Voici.» - -Nous entrons. - -Williams allume le gaz. - -Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.--Lanthelme s’est -coupé la gorge avec un rasoir.--Il a été brave.--Assis dans son -fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide, -nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir -est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre -fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte. - -Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans -ma poche.--Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil -froncé.--Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un -enfant.--La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et -fait le bourdonnement d’une machine à coudre. - -Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume -quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.--Zanko -restera pour veiller le mort. - -Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi. - -Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait -souffert. - - -Samedi, 30 novembre. - -Les femmes ont beaucoup pleuré.--Il y a eu deux crises de nerfs. - -Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.--On a offert à Zanko une -place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il -emmène Poussière. - -Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que -possédait Lanthelme. - -Moi, je ne sais que faire. - -J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures -où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la -société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image -insupportable.--Je sens qu’il a eu raison de se tuer. - -D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table: - - «Mon ami, - - «C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de - votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis - de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans - doute le premier à être informé de la décision que je viens de - prendre. - - «Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me - reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient - tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une - assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de - l’année. - - «Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je - n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à - l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main - sûre. - - «Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une - pipe à la santé de mon âme.--Qui sait où elle se promènera dans - une heure!» - -Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre -toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en -somme, de se couper la gorge! - - -Mardi, 10 décembre. - -«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, -demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera -content que je les lui communique. - ---Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour! -C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me -traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je -finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire. -Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai -vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des -durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me -dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là! - ---Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, -demain matin, et l’inviter à déjeuner. - ---Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as -honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne -remettra plus les pieds ici! Voilà! - ---Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de -moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais -dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et... - ---... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi, -avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire! - ---Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu -voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît. - ---De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères! -Je vais faire un tour au Bois! - ---Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au -Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne -rentreras plus ici. - ---Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue -des Variétés. Tu feras prendre des places. - ---Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta -tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6 -heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront -réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes -et ton linge. Allons! va-t-en vite!» - -Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la -porte qu’elle la rouvrait déjà. - -«Tu veux le passe? - ---Cela me dispensera de te le faire réclamer.» - -Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet -de chambre. - -«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas; -d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet. - ---Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!» - -Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que, -trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la -rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent -être sceptiques!... - -Pour ce coup, aurai-je plus de courage? - -Tâchons! - - -Mercredi, 18 décembre. - -C’est fait.--Je ne reverrai plus Clotilde. - -Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin; -deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la -supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son -coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la -fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la -leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de -forcer la consigne. Il y eut un petit orage,--puis «Madame» fut mise à -la porte. - -Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de -reprendre Clotilde devant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et -jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans -reproche.--Allons! l’exécution est faite,--le fil est coupé... Mais, -vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne -fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice? -Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!... -Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau, -jusqu’à l’extinction des feux. - -Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés! - -«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...» - -«La goujaterie de ta conduite...» - -«Tu as donc oublié nos...» - -«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...» - -«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...» - -«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...» - -«Ah! je me rends bien compte?...» - -«Et c’est à travers mes larmes que...» - -Oh! oh! cela a traîné partout! - -Au panier! - -Mais... je vais donc rester seul toute la soirée? - -Tiens... on a sonné... Encore elle? - - * * * * * - -... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en -annonçant: - -«M. Altano.» - -Je le fis entrer.--Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze -jours, son frère est mort, dans un accès de _delirium tremens_, après -s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence. - -Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il -quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes -conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant. - -«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre, -j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus -où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les -fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors, -maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous -expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto -n’est plus là... Et, prendre un autre frère, un frère pas vrai, avec le -même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire: -c’est comme qui dirait...» - -Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis, -nous nous sommes serrés la main, et il est parti. - -Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon -chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours! -Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai -pas envie de fumer, ce soir. - - * * * * * - -J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me -suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil -atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu, -de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs: -«_Terres inconnues_...» - -«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.» - -Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde... - -«Essayer de nouveau...» - -Des _Terres inconnues_?.. en existe-t-il encore? - -Je m’occuperai de cela, demain. - - -Dimanche, 26 janvier. - -Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma -vie.--Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes -qui le termineront. - -Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur. -Soit.--Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu -ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes -malles... et je te dis adieu. - -Je te dis adieu à toi surtout, car, sur le quai de la gare, j’aurai peu -de mains à serrer. En partant, je ne quitte pas grand chose. Mes amis se -détachent de moi, s’en vont ou se détruisent. Il ne me reste guère que -les morts, mais, depuis longtemps, mes racines ont pénétré leurs -tombes. Si quelque noblesse subsiste en moi, c’est bien d’eux qu’elle -vient. J’emporte leur beau souvenir. - -Adieu! adieu! je vais tuer mon démon secret devant de nouveaux paysages. - - -FIN - - -Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine.--A. PICHAT. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DÉMON SECRET *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le Démon Secret</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Auguste Gilbert de Voisins</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 10, 2022 [eBook #68281]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE DÉMON SECRET</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<p class="cb">Le Démon Secret<br /><br /> -LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ<br /><br /> -———<br /><br /> -DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="undd"><i>PARUS</i></p> - -<table> -<tr><td - -><b>Les moments perdus de John Shag</b></td><td class="rt"><b>3</b> fr.</td></tr> -<tr><td - -><b>L’Esprit impur</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr> -<tr><td - -><b>Fantasques</b>, poèmes. Petit in-8</td><td class="rt"><b>22</b> fr.</td></tr> -<tr><td - -><b>Le Démon Secret</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr> -<tr><td - -><b>Pour l’Amour du Laurier</b>, roman. In-16.</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr> -</table> - -<p class="undd"><i>SOUS PRESSE</i></p> -<table> -<tr><td - -><b>Le Bar de la Fourche</b>, roman. In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr> -<tr><td - -><b>L’Enfant qui prit peur.</b> In-16</td><td class="rt"><b>6</b> fr.</td></tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="c"> -<i>Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921.</i><br /> -<br /> -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation<br /> -réservés pour tous pays.<br /> -</p> - -<hr /> - -<p class="c">GILBERT DE VOISINS</p> - -<h1>Le Démon Secret</h1> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i10">Out, out, brief candle!<br /></span> -<span class="i0">Life’s but a walking shadow: a poor player<br /></span> -<span class="i0">That struts and frets his hour upon the stage,<br /></span> -<span class="i0">And then is heard no more: it is a tale<br /></span> -<span class="i0">Told by an idiot, full of sound and fury,<br /></span> -<span class="i0">Signifying nothing.<br /></span> -<span class="i15">W. S.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="c"><i>NOUVELLE ÉDITION</i> -<br /><br /> - -<img src="images/colophon.jpg" -width="100" -alt="" /> -<br /><br /> -PARIS<br /> -<br /> -LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ<br /> -<small>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21<br /> -<br /> -MCMXXI<br /></small> -<br /><br /><br /> -A<br /> -<br /> -BINET-VALMER<br /> -<br /> -<i>Au frère et à l’ami de chaque jour.</i><br /> -<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<hr /> - -<p class="c">LE<br /> -<span class="big">DÉMON SECRET</span></p> - -<hr /> - -<p class="r"> -Mercredi, 6 février.<br /> -</p> - -<p>Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de -temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter -cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.</p> - -<p>Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son -ordinaire:</p> - -<p>«Je parierais que tu ne fais rien!</p> - -<p>—Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou, -du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà, -je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier: -l’ennui<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>!—Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la -politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet: -œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets -surtout pas de la dépeindre exactement.—Il y a trois jours que je ne -suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous -vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que, -d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des -emplettes indispensables chez sa modiste.—Allons, mon ami, bavarde! -bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je -m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et -le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma -parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre, -partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un -potager.—Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi -qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un -conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce -marécage.»</p> - -<p>Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p> - -<p>Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être -démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour -moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent, -il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.</p> - -<p>«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand -sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse -insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu -pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais -à écrire. Pourquoi ne pas continuer?</p> - -<p>—Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes -une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au -lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des -yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!—Je n’ignore pas que tu -montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par -une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui -me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe -d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> appris à fumer. C’est le -plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre -de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais, -mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut -vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par -elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car -le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui. -Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!</p> - -<p>—Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte -ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais -mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»</p> - -<p>... Et alors, je me tus et me pris à songer.<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 9 février.<br /> -</p> - -<p>L’idée se développa.—Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal -de mes délibérations intérieures.</p> - -<p>Singulière démence!</p> - -<p>S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont -illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne -conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne -représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon -particulière.</p> - -<p>Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris -renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions, -à une époque où les rares gazettes<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> étaient muselées, mais, de nos -jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de -Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos -arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais -à notre pauvre époque.</p> - -<p>J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés -photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était -sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.</p> - -<p>«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»</p> - -<p>Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques -précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au -lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble -trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu, -j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.</p> - -<p>Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le -cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui -tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde -vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p>Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:</p> - -<p>«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.</p> - -<p>Elle ne croyait pas si bien dire!</p> - -<p>Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces -pages, les peines qu’ils m’auront causées.—Sans doute ne parlerai-je -guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de -Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre -goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de -moi-même qui sache encore m’intéresser.—Je crains qu’il devienne -chronique.—Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour -retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne -parfois une comédie très savoureuse.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 10 février.<br /> -</p> - -<p>«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes -pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne -sais rien du métier de romancier.—Oui, tu barbouilles la toile très -médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal -encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra -rien. D’ailleurs...</p> - -<p>—Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman, -du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui, -jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais -publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un -dérivatif, mais<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera -leur sépulcre.</p> - -<p>—On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne -crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a -fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, <i>The House -of Life</i>, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de -sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la -morte.—Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de -Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.—Crois-moi, -ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta -première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du -cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent -pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour -trouver de l’agrément à son travail.</p> - -<p>—Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout -aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts -relèves-tu dans ces premières pages?</p> - -<p>—Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi, -moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span>les -mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.</p> - -<p>—Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce -fût!»</p> - -<p>Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre -mal d’être contredit.</p> - -<p>Je le retins.</p> - -<p>«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une -œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant! -De quel vocable décorer cela? Un titre! <i>Journal de mon ennui?</i> Bien -mauvais! <i>Mémoires d’un Homme accablé?</i> Non, c’est bête! <i>Anatomie du -Spleen?</i> Trop prétentieux! Aide-moi donc!»</p> - -<p>Ted Williams souriait à demi.</p> - -<p>«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou -le spleen?</p> - -<p>—Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le -spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier, -de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il -occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les -trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de -mon spleen. Le<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui -me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de -son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon -secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes -mes pensées..</p> - -<p>—Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: <i>Le Démon secret.</i></p> - -<p>—... <i>Le Démon secret?</i>... Cela ne sonne pas mal!... <i>Le Démon -secret?</i>... Oui, je veux bien.»<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 14 février.<br /> -</p> - -<p>Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable -sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces -élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis -Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde -(hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.</p> - -<p> </p> - -<p>Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens -d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de -sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne -tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et -fumé les premières ci<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span>garettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai -concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui, -j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me -faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles -à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines -amoureuses.</p> - -<p>Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du -<i>sportsman</i>, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par -l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus -sain.—Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.</p> - -<p>Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier -quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à -l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.</p> - -<p>Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a -couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine -qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas -qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.—Il traîne encore -la jambe.—Je pense que les grands voyages lui seront toujours -interdits. D’ail<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span>leurs, il se console fort bien de sa mésaventure en -faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour -augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines -ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.—Ted -Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui -retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du -ciel natal.</p> - -<p>Vous décrirai-je Ted Williams au physique?</p> - -<p>Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts -l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il -se tient très droit.—Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.</p> - -<p> </p> - -<p>Et, voici Luca Zanko.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 15 février.<br /> -</p> - -<p>Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter <i>la Verdure</i>. (On -appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de -vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler, -gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il -vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut -sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits -hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme -ce drôle mon ami.</p> - -<p>De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis -aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il -n’a d’autre profession constante que de<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> voyager, dans un très vague but -commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour -d’être <i>autre part</i>: non point: <i>n’importe où hors du monde</i>, mais très -précisément: <i>n’importe où dans ce monde-ci</i> qu’il estime fait à sa -taille.—Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois -l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il -d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans -les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.</p> - -<p>Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en -Corée?—Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin -de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il -troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les -tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote), -débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux -filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il -aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est -étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.</p> - -<p>Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un -bar ou sur un<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma -fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que -bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il -s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux, -vagabond... peut-être fidèle.</p> - -<p>Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou -boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors, -compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la -corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses -veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de -retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans -compter jamais.</p> - -<p>Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!</p> - -<p>Je l’aime bien.</p> - -<p>Tout de même... quelle tête de bandit!</p> - -<p> </p> - -<p>Et voici Désiré Lanthelme.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 10 février.<br /> -</p> - -<p>Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait -quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très -ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long -des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour -éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate -rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire. -Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son -apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton, -des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet -de <i>cochon rose</i> qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal, -la sensualité et la gourman<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span>dise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux -clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque -invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait -décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni -barbe ni moustache.</p> - -<p>Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait -rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en -regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a -fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais -qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.</p> - -<p>Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard, -Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme -vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.</p> - -<p>Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme -qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son -retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu -descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse -où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la -litière puante, les sucreries,<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> la cantharide. Il semble toujours sortir -d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...</p> - -<p>Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les -livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à -divagations.—La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle -éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de -Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en -spectacle à tout instant.</p> - -<p>Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres -de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours, -parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de -Théocrite.</p> - -<p>Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar -américain.—Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont -amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le -traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour. -On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même -tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis -qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche -mouillée.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?</p> - -<p>Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice -honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.</p> - -<p>Peut-être.</p> - -<p>En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 17 février.<br /> -</p> - -<p>Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.</p> - -<p>Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande -par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante -beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois -dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une -vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable -expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour -l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et -dirige sans aide la cuisson de sa boulette.</p> - -<p>Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la -voix persuasive<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle -plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la -fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une -petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.</p> - -<p>Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne. -L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes -pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle -a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant, -avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et -populaciers.</p> - -<p>Elle a vingt ans.</p> - -<p>Elle est charmante.<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 19 février.<br /> -</p> - -<p>Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne -vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune -personne.</p> - -<p>J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde -ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.</p> - -<p>Clotilde est bien Clotilde.</p> - -<p>Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime, -c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me -trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants -doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.</p> - -<p>Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux -où le songe s’éva<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>pore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des -plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le -onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point -connu la mélancolie.</p> - -<p>Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non -pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué -de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a -toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours -raison.—Retenez cela.—Souvent il me prend des envies de la cravacher.</p> - -<p>Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de -sourire.—Je l’adore,—mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et -secrets...</p> - -<p>Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien -qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.</p> - -<p> </p> - -<p>Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!</p> - -<p>«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec -si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette -congrégation n’est-elle pas singulière?<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> Un homme extravagant, un autre -homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une -troisième intolérable!...»</p> - -<p>Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les -amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui -convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en -expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie -antérieure.</p> - -<p>Ainsi, tout est bien.—Fumons.—J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois -de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.—Fumons.—Ce sera -toujours quelques heures d’oubli.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 18 février.<br /> -</p> - -<p>Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez -moi.—J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je -pourrais citer la mienne en exemple.—Ma fumerie est sincère.</p> - -<p> </p> - -<p>Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux -personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui -domine les jardins du Trocadéro.—Il y a trois ans, nous nous -réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais -je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.</p> - -<p>L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à -l’entrée, un ascen<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>seur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de -lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien -leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.</p> - -<p>C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste -alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.—Là, de façon -intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes -occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses -vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui -vaille.</p> - -<p>Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de -petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des -toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais -voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en -plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des -acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures -modernes et un beau Goya.</p> - -<p>Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le -chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> -lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui -dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres -d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par -terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade, -un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et -durs.</p> - -<p>La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la -fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux -oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent -soif.—Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des -fleurs en fête, ni du concours de papillons.—Un délice, cette tenture!</p> - -<p>Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du -toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de -chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour -la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en -caisse et un buis taillé.</p> - -<p>L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue -plongeante de Paris.<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait -encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.</p> - -<p>Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut -songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à -ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de -mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit -appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de -n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment, -j’aime qui ne m’aime pas).<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 22 février.<br /> -</p> - -<p>Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de -chaque jour.</p> - -<p>Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes -jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais -de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est -encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.</p> - -<p>Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je -pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon -spleen.</p> - -<p>«Le petit est triste.</p> - -<p>—Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la -tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,—le spleen.</p> - -<p>Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse, -il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à -dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.—Oh! le sombre -ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures -où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!</p> - -<p>Puis, soudain, ce fut la guérison.</p> - -<p>Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de -nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.—Sous les palmes, je crus -renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi -par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la -lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une -compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur -était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!</p> - -<p>Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?—Bientôt je dus revenir, -mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant -mes yeux. Si je souffre tant<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> d’être esclave, c’est que j’ai connu la -liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à -autre chose!</p> - -<p>Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours -avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie, -Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma -compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit -lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent -ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la -fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui -partageait son regard.<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 25 février.<br /> -</p> - -<p>Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?</p> - -<p>Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé -des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction, -toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait -dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre -ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses -étirements.</p> - -<p>Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur -pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant -il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est, -essentiellement, «de gout<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span>tière» mais, pour modeste que soit son -extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.</p> - -<p>Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente, -j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce -que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du -goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.</p> - -<p>Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il -s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure -cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.</p> - -<p>Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un -seul défaut: son tempérament est un peu érotique.<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 27 février.<br /> -</p> - -<p>Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes -anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais -connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour, -rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.—Elle était -ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais -elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait -à cause du joli visage.</p> - -<p>Clotilde et mon ami se plurent.—Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit -mois.—Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours -maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal -lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> que je le -laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre, -toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et -que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.</p> - -<p>Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux -sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair -dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent -un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte -de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable. -Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord -et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles -et soudaines envies de me jeter aux égouts.</p> - -<p>Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble -à une névralgie.</p> - -<p>Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier, -est la figure humaine de la névralgie.</p> - -<p>Clotilde est une névralgie continue.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 2 Mars.<br /> -</p> - -<p>Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir, -Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.</p> - -<p>C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne -sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon -de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme -si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de -petits riens.</p> - -<p>Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient, -effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de -parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton -corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> plantes -piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne -fût blessée ta délicate chair.</p> - -<p>Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et -qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu -dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu -lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange -oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.</p> - -<p>Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler -l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il -passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût -en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux -<i>effrit</i>, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des -histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.</p> - -<p>Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa -longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître, -aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu -veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 4 mars.<br /> -</p> - -<p>Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même -plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste -ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine -semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond -de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit -possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de -connaître <i>tout</i> l’ennui, <i>tout</i> l’insondable ennui, cette douleur -proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.</p> - -<p>De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons -inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom -d’«ex<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>périence». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes -enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus -subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et, -chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il -ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.</p> - -<p>Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans -entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!—Tout le monde -est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la -sait par cœur...</p> - -<p>Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je -m’ennuie tant!<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 7 mars.<br /> -</p> - -<p>La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à -vous-même.</p> - -<p>Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous -l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose -en strophes d’une absurde épopée.—Avant de pénétrer dans ces ivresses -on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde -conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez -sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme, -au sortir d’un bal, son pardessus.</p> - -<p>Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de -lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> -de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix, -une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il -nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise, -et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.</p> - -<p>Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles -forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.—Et ne vous -imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons -hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords -supplicie!—Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui -n’ont jamais fumé.</p> - -<p>Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen -trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru -que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie; -cependant elle m’inquiétait un peu.—Pensez donc! de grosses gouttes -d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un -bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le -tapis!—Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la -lampe.—Non! les fantômes de l’opium ne<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> sont pas, à l’ordinaire, de -vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la -place que l’on attribue au cauchemar.</p> - -<p>Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que -Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus -doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il? -je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un -vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.</p> - -<p>Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve, -je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais -avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan -s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le -plaisant tableau avec tout son soleil.</p> - -<p>En m’appliquant un peu, je le vois encore.</p> - -<p>Je vais vous le décrire.</p> - -<p>C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.—Le -ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a -l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans -étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes, -légères, effleurant à peine de leurs<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> pieds spirituels les coquelicots -et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.</p> - -<p>Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques. -Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les -surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très -préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car -il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.</p> - -<p>L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?—Gageons qu’il songe à sa -promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame -Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la -démarche une gavotte.</p> - -<p>Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire -d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille -trempe.—Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond -souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.</p> - -<p>Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver, -leur course folle.—Les bulles crèvent au-dessus des flots.—Le petit -berger danse mollement sur la plage.<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> Dans un arbre rond, j’entends un -rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...</p> - -<p> </p> - -<p>... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire... -à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une -histoire scatologique... et le charme fut rompu.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 10 mars.<br /> -</p> - -<p>Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon. -Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse, -murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage -et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants. -Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin -Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde -boudait depuis douze heures, sans arrêt.</p> - -<p>«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous -comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si -souvent.</p> - -<p>—La tâche est difficile, répondis-je, mais<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> j’ai, tout de même, trouvé -ce que l’on appelait jadis un petit <i>soulas</i>. Il est de vertu -singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez -pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur -les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au -plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.</p> - -<p>—Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous -donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?... -Tu permets, Luca?...»</p> - -<p>Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.</p> - -<p>«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne -plus être triste?</p> - -<p>—Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on -vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie -ne fait pas vivre plus consciemment.—Or, ceux qui disent aux personnes -accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil, -car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est -judicieux.—Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais -comment?—Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium -m’a appris.—Il tient en trois mots: <i>Ecou<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>tez-vous vivre</i>!—Ecoutez -battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous -assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les -nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.—Ecoutez-vous -vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne -indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a -le sentiment d’une présence.—C’est la seule distraction qui puisse -pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle -écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de -ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner -le vin de la sagesse.—Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de -m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en -servir.—Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous -irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la -ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons -que le secret, connu par tout le village, aura perdu son -efficacité.—Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une -ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été -confiée.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p> - -<p>«C’est idiot! affirma Clotilde.</p> - -<p>—Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon -baiser!</p> - -<p>—Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai -système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la -peau!...»</p> - -<p>Lanthelme haussa les épaules:</p> - -<p>«Fumons,» dit-il.</p> - -<p>Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 12 mars.<br /> -</p> - -<p>Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu -que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser -sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain -samedi de l’an passé.—Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas, -devrais-je dire, achever ses bontés.—Le moindre instant heureux que je -goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en -avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser -de le reconnaître.</p> - -<p>Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte! -mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> sourires -de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!</p> - -<p>Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et -c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les -rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.</p> - -<p>Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant -que le flux les emportera.—N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez -rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur -d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 14 mars.<br /> -</p> - -<p>Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée, -c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant, -l’imagination peuplée de pirouettes.</p> - -<p>J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race. -Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il -parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme -un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation -m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies. -Altano est un bon compagnon.</p> - -<p>Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité -dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> première -fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et -gagnait son pain malaisément.</p> - -<p>C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour -quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les -chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la -misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un -cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de -tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés -fréquentaient ce lieu de plaisir.—Moi, je n’y étais point encore allé, -mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.</p> - -<p>Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une -clairière de l’oasis où se plaisait la lune.</p> - -<p>Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public -de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses -pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et -la Chèvre.</p> - -<p>Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et -trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:</p> - -<p>«Monsieur, je suis votre serviteur!<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>—Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point -las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre -acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai -avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»</p> - -<p>Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:</p> - -<p>«Merci,» murmura-t-il.</p> - -<p>Tout incontinent il reprit ses jeux.</p> - -<p>... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent -à chanter pour eux-mêmes et devant lui,—et moi, dont la sinécure est de -rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui, -devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait -ses semelles d’argent pur.<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 17 mars.<br /> -</p> - -<p>Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne -l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit -la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme -n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le -contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours -un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.</p> - -<p>Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit, -on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise, -il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette -loi est fausse.</p> - -<p>Il est un spleen qui aime le plein jour, le<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> «spleen lumineux de -l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui -danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.—Chez nous, -sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en -rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les -larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et -sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune -d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.</p> - -<p>Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un -music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient -pas.—On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une -chambre aux lampes mortes, aux volets clos.—Soudain, la porte -s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir, -n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais -compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté.</p> - -<p>Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me -séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours -séduit les pauvres humains, je per<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span>mets à cette Salomé nouvelle de me -plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche. -Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer, -une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne -lentement.</p> - -<p>C’est le début de la fête.</p> - -<p>Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me -caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis -que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et -multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent -lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui -battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne -porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où -j’étais heureux!</p> - -<p>Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les -avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs -du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles -du spleen, et le prix fut vos actions de la veille.</p> - -<p>Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits.<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 20 mars.<br /> -</p> - -<p>Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable, -que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais -imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque -temps.</p> - -<p>Des façons diverses de tuer Clotilde...</p> - -<p>Ah!... en voici une!</p> - -<p>Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle. -Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de -Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin -que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour, -toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel -aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> -fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections -physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope, -n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus -morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au -grain de sa conscience.</p> - -<p>Le paysage se décrit comme suit.</p> - -<p>Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent -amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et -passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau; -pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal; -jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent, -j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.</p> - -<p>De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois -les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est -attendrissant, et si poussièreuse!...</p> - -<p>Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose: -au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout -droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache -pas, car il ne<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche, -très longue.—L’ensemble a la figure d’une potence.</p> - -<p>Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à -passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.</p> - -<p>A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous -sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un -établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule -une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma -Clotilde.</p> - -<p>Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie -affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs, -depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère -qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est -de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une -certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que -<i>sub specie tædii</i>, sans jamais devenir le précieux adjuvant des -transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps -d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> moins, et Clotilde, -jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut -l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.</p> - -<p>Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La -langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent -dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien -entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon -inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge -se découvre) pour être gaie.</p> - -<p>Les motifs de son ennui?—Elle les chercha ces jours derniers dans le -paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les -cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé -mieux.</p> - -<p>Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église -étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.—Je ne connais à -Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni -tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause -des cloches absentes.</p> - -<p>Que n’y avait-elle pensé plus tôt!—Une heure ne s’écoule pas sans que -Clotilde fasse<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant -moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture -serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en -regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches... -Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif <i>argentine</i>, qui, -avec le mot <i>accorte</i> et le mot <i>succint</i>, est un vocable que je ne puis -souffrir.</p> - -<p>Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes -samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de -Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de -l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe -est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une -cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.</p> - -<p>Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu! -et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de -l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 22 mars.<br /> -</p> - -<p>Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant -le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.—L’air -est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon -d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte -imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.—Une autre -odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil -récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était -bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.</p> - -<p>J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes -compagnons à cause d’une fatigue extrême.—Maintenant, c’est<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> -l’aube.—Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et -tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.</p> - -<p>Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas -un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils -examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.</p> - -<p>Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont -tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous -torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux -heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup -s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons, -ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.</p> - -<p>Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont -éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains -papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et -disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste -qui, lui aussi, disparaît bientôt.</p> - -<p>J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils -sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fu<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span>merie, -sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent -entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux -parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir -et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables -danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons, -arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture -de sens mystérieux.</p> - -<p>Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes -habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui -chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des -eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et -je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent -depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.</p> - -<p>Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.</p> - -<p>Trois vieux remords.</p> - -<p>Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers -le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme -odorante de bon fumeur.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 25 mars.<br /> -</p> - -<p>«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole -aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante! -Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que -veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes -gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»</p> - -<p>Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de -Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures. -Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de -l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:</p> - -<p>«Ma chère amie, tu te plains de ce que je<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> célèbre trop rarement tes -mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais -pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise! -ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme -naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère -enfant!</p> - -<p>«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus -belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins -chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en -parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant -des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais -traditionnelle.</p> - -<p>«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.—Dans sa chambre, -remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de -cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys -éclore au milieu de la table.</p> - -<p>«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.—Trois tourterelles -voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina -dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se -cristallisent les<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> confitures, prononça quelques paroles édifiantes.</p> - -<p>«Puis les visites commencèrent.</p> - -<p>«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait -de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de -sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que -nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours -où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A -l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des -amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu -pouvais comprendre ces termes biscornus.</p> - -<p>«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une -cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un -oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton -berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une -licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du -jardin,—enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée -d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et -proposa,<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span> pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.</p> - -<p>«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les -signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta -mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles -prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau -soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»</p> - -<p>A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 28 mars.<br /> -</p> - -<p>Le spleen surprend comme un orage.</p> - -<p>Le ciel était pur; voici qu’il pleut.—Nul autre avertissement que ce -grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges -gouttes.—Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son -approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.—Si c’est durant le -jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux -de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire. -Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le -travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du -soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on -ne voit<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout: -formes, couleurs, sons et parfums.</p> - -<p>J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés, -les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis -disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était -boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais -passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon, -c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je -n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé -dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une -architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de -liberté!—Comme l’arbre se développe librement!—Comme la ligne des -toitures est sèche!</p> - -<p>Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert, -goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier... -et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des -tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de -tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé... -tuyaux aériens, tuyaux<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> souterrains.—Oh! que cela me change des racines -et des ramures!</p> - -<p>Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire -aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers -monumentaux et d’étangs morts.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 2 avril.<br /> -</p> - -<p>Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.</p> - -<p>Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de -moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens, -même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris -ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus -longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant -de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...</p> - -<p>Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux. -Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne -sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies -Clotilde et dont<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> je ne puis, honnêtement tenir compte.—Les autres ont -du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui -l’accompagnent.—C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux... -car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... <i>spleen</i> -est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température -voulus.—Je me servirai de ce terme-là...</p> - -<p>Mais... la vingt-septième raison, si importante?...</p> - -<p>Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec -subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle -est là.—Elle m’échappe encore.—Je ne me souviens plus que des -circonstances de ma rencontre avec elle.</p> - -<p>C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.—J’aime les -fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux -communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve -remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me -demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase -de son fond...</p> - -<p>Je fis une liste imaginaire.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>Un peigne de femme.</p> - -<p>Un louis d’or.</p> - -<p>La croix d’un ordre exotique.</p> - -<p>Une bouteille de vin vieux.</p> - -<p>Un sabot de cheval.</p> - -<p>Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni.</p> - -<p>Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était -déjà liquéfié.)</p> - -<p>Un poignard persan.</p> - -<p>Un cadavre.</p> - -<p>... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et -c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà -qui était gênant.—Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen.</p> - -<p>Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une -chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma -charogne fermente... Ah! pouah!</p> - -<p>Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait. -Il m’accueillit joyeusement.</p> - -<p>«Enfin, je l’ai reçu!</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Il est arrivé hier!</p> - -<p>—Qui donc?<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span></p> - -<p>—L’<i>Ornithoptera Victorix</i>, variété <i>Regis</i>, de l’île de Taloët. On -n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu -passé.—Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours -jaune avec des taches de pourriture!—Une merveille!</p> - -<p>—Il est mort?</p> - -<p>—C’est probable!</p> - -<p>—Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon!</p> - -<p>—Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami!</p> - -<p>—Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.»</p> - -<p>Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais -hâte de rentrer chez moi, d’être seul.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 5 avril.<br /> -</p> - -<p>Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures -de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable, -les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et -me conterait mille et une petites choses sans apprêt.—Quant à moi, je -lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen, -de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me -prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine:</p> - -<p>«Mon pauvre ami!»</p> - -<p>Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse -d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> amour. Ainsi, -j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait.</p> - -<p>Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout -cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue -italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et -singulier.—Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose -épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop -malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 8 avril.<br /> -</p> - -<p>Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens -d’une histoire.—Je vais vous la conter.</p> - -<p>La voici.</p> - -<p>J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma -toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour -m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche -à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer. -C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses, -et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai -pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer, -c’est l’âge mûr. Pourtant le<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> vernis tenait encore; il n’y avait qu’une -roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je -me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter -pleinement une volupté.</p> - -<p>Or, je fus déçu.—Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il -devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se -présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.—Bientôt on ne vit -plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.—C’était fini.</p> - -<p>Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques -rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer -plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.</p> - -<p>Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une -fois.—Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs -dont la saveur est douce.—Détruire une matière ordonnée ou bien -ordonner une matière brute.—Oui, c’est cela! détruire ou créer!—Eh -bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore -faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus -simple de détruire.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p> - -<p>Quelle erreur!—Si les choses résistaient! mais elles ne résistent -pas!—On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un -plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les -personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante. -Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non, -elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si -médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit -à son tour.</p> - -<p>Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne -dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera -vous-même.—Tâchez de vous détruire spirituellement.—Ah! les beaux -gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper, -feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour -en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.—Et croyez-moi! -votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.</p> - -<p>Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il -faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle -merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre. -Mainte<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>fois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des -bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que -l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 10 avril.<br /> -</p> - -<p>Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure -sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus -marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé. -J’ai cravaché Clotilde.</p> - -<p>Elle avait grogné, depuis son réveil, à tout bout de champ, à tout coin -de phrase. Elle avait boudé comme une enfant, avec la perversité en -plus. Puis, à table, elle m’avait fait des remarques désobligeantes -devant le valet de chambre et, pour comble d’inconvenance, ces -remarques, de qualité vile, certes, et populacière, étaient cependant -présentées sous une forme si burlesque, si chargée, que le valet de -chambre qui, tout valet qu’il est n’en<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> est pas moins un homme, dut -s’enfuir pour étouffer sa joie.</p> - -<p>Au cours de l’après-midi, Clotilde voulut se promener. Nous sortîmes. -Elle dévisagea vingt jeunes hommes en se mouillant les lèvres. Elle fit, -à très haute voix, des observations blessantes sur la toilette des -femmes qui passaient. Elle désira et ne désira plus cent choses -diverses. Elle eut toutes les envies que les vaudevillistes prêtent aux -personnes enceintes.—Enfin je la quittai et rentrai chez moi. Elle -rentra peu après.</p> - -<p>A dîner, deux camarades que nous avions invités, partagèrent mon -supplice. Clotilde les entreprit avec humeur et grossièreté. Mais cela -ne me consola point, et, quand je la priai d’être meilleure hôtesse, -elle eut ce mot sublime:</p> - -<p>«Je reçois mal tes amis?... Aimes-tu mieux que je leur fasse du pied?»</p> - -<p>Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant -Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle -s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas -numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma -vie qui fut heureuse.<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span></p> - -<p>Alors je résolus de sévir.</p> - -<p>J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses -jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple -cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants, -et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia, -invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle -changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable -amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de -douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment. -Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut -varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je -perdis le sens du juste et de l’injuste...</p> - -<p>Oui, Clotilde a prise sur moi!...</p> - -<p>Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 13 avril.<br /> -</p> - -<p>«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font -vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...»</p> - -<p>Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les -nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce -soir...</p> - -<p>«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font -quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et -sept font cent-trois, et quarante-deux...</p> - -<p>—Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille...</p> - -<p>—Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends -pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> amant sans -beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte, -mais ne t’irrite pas!</p> - -<p>—Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge.</p> - -<p>—Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a -du dross.</p> - -<p>—Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko.</p> - -<p>—Du Bénarès, oui, sûrement.»</p> - -<p>On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment -étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la -chambre.</p> - -<p>«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams.</p> - -<p>—On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis...</p> - -<p>—Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans -le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était -gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait -tout bleu.</p> - -<p>—J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est -ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.»</p> - -<p>Voilà trois heures que dure cette conversa<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span>tion lente et coupée. Les -causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un -sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites -phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement.</p> - -<p>«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit, -et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...»</p> - -<p>Lanthelme recommence.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 16 avril.<br /> -</p> - -<p>Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie. -Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce -corps de nymphe a l’âme d’un grelot.</p> - -<p>En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle -est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour -en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le -baiser.</p> - -<p>Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas, -caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait -imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais -rêverait-elle d’une belle journée?...</p> - -<p>En ce coin de terrasse, où, présentement,<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> elle repose, le vent répand -le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis -que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses -lèvres avec sa langue fine.</p> - -<p>Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent -et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne -tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite -agitation spirituelle de mon amie.</p> - -<p>Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne -connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme -vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne -furieusement à la manière des moucherons.</p> - -<p>Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa -tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui -délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur -ouverte.<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 20 avril.<br /> -</p> - -<p>Pas d’opium hier soir.</p> - -<p>Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle -et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité -esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment -distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme. -Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se -tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix -claire qui porte loin:</p> - -<p>«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute -seule?»</p> - -<p>Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire:<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span></p> - -<p>«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!»</p> - -<p>La chère enfant!</p> - -<p>Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse!</p> - -<p>Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de -marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux -mi-clos:</p> - -<p>«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium -me laisse indifférente!...»</p> - -<p>Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua:</p> - -<p>«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!»</p> - -<p>Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un -impur goujat.</p> - -<p>Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens -de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues -d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les -distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule -profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien -peignés, bien vernis... des gravures.—Je les connais depuis longtemps, -paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> endroits où je leur avais -serré la main.—Possible.</p> - -<p>Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et -les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent -craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations -préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de -petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois -qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de -chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article -sous la main.</p> - -<p>Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des -sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le -seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait -qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet.</p> - -<p>Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car -nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent -civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le -talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint -de spiritisme!...</p> - -<p>Ce fut le couronnement!—Oh! ces anec<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span>dotes vingt fois répétées! ces -histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!—Et la dame -enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le -lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon! -et le miroir! et Eusapia Paladino!—Oh! oh! assez!</p> - -<p>Vers minuit, Ted Williams entra:</p> - -<p>«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...»</p> - -<p>Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout.</p> - -<p>Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans -précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même -que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et -l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur.</p> - -<p>Ils partirent enfin, mécontents.—J’envoyai Clotilde se coucher et je -m’allongeai sur les nattes, avec un livre.—Mon exaspération m’évita le -spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une -des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois -d’aigle.</p> - -<p>Pas d’opium hier soir.</p> - -<p>Sa parodie!<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 24 avril.<br /> -</p> - -<p>Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé -un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de -sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et -les amis d’Altano.—Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts.</p> - -<p>Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone -me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit -noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le -spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le -sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue.</p> - -<p>Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> les coulisses pour causer -avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras, -j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par -l’entre-bâillement.</p> - -<p>Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour. -Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et -ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et -sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune, -la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un -regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois.</p> - -<p>Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien -Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre. -Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié, -presque un invalide.—Fini de rire!—Alors il apprit à son fils et à son -neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et -conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui... -Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux...</p> - -<p>«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!»<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>On eût dit qu’une toile se déchirait.</p> - -<p>Il se retourna, et me reconnut:</p> - -<p>«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses? -Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les -frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.—Allons! encore -une fois!»</p> - -<p>Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de -cette scène, il fit la grimace:</p> - -<p>«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou -les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des -élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...»</p> - -<p>Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une -délicieuse culbute.<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 28 avril.<br /> -</p> - -<p>Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la -mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je -pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés.</p> - -<p>Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un, -entre tous, m’est cher et me plaît à considérer.</p> - -<p>C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra.</p> - -<p>Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces -employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au -tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le -faîte.</p> - -<p>Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau:<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> il épanouissait sa chevelure -parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses, -guenilles végétales d’un vêtement très ancien.—Cet aïeul -présidait.—Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage.</p> - -<p>Assis dans le panache, comme un <i>genni</i> de conte arabe, je regardais -autour de moi avec une certaine vanité.—De mon séjour, je dominais la -région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte -volontiers.</p> - -<p>Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait -déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des -serpents inoffensifs.—Je leur parlais avec douceur, et sur un ton -vraiment amical.</p> - -<p>Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier, -encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à -petit bruit.—Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la -trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles.</p> - -<p>Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie -sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon -allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des -fusées.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<p>Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un -nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie, -s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se -mit en prière.</p> - -<p>Sensation impériale!<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 2 mai.<br /> -</p> - -<p>Clotilde est quelquefois trop belle.—Avant-hier, vers deux heures, elle -sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis -comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre.</p> - -<p>«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te -vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre -compagnie que moi-même!»</p> - -<p>Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands -yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer -d’harmonie.</p> - -<p>Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en -temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une -toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un -étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre, -un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel -d’automne.—Je devais finir cela.</p> - -<p>Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois -actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait.</p> - -<p>Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de -l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui -entretient l’esprit dans un petit rêve...</p> - -<p>Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du -feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers -la gauche...</p> - -<p>Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un -cheval de trait par une mouche...</p> - -<p>Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire.</p> - -<p>J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie... -Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> plaire -qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure!</p> - -<p>Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de -son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde -heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de -m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal.</p> - -<p>Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines... -Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une -excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand -elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques, -lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache... -Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?...</p> - -<p>J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se -forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits -de réelle excellence.</p> - -<p>Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le -chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et -peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin.</p> - -<p>Je trichais d’une façon indigne! J’aurais<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> bientôt rattrapé Clotilde. -Elle se promène toujours dans les mêmes allées.—Alors il me vint une -autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une -Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit? -Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi -précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets, -tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il -fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus -motiver mes actions.—C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre -le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens.</p> - -<p>Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau -mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher, -dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le -jour où j’eus vingt-cinq ans.</p> - -<p>Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et -mon cœur ne battait presque pas.</p> - -<p>Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué.</p> - -<p>Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps -le pistolet, puis,<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> j’allumai ma petite lampe, je décachetai une -nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai -affreusement.</p> - -<p>J’ai bien fumé quarante pipes.</p> - -<p>Hier, spleen et migraine.</p> - -<p>Aujourd’hui, je me sens mieux.<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 6 mai.<br /> -</p> - -<p>Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un -poids dans mon souvenir.</p> - -<p>Voici la dernière.—Elle date d’hier soir.</p> - -<p>J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène -sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de -m’octroyer.—L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et -me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle.</p> - -<p>Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue -la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La -brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de -charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement -rougie par la lumière des falots.—C’était, en vérité, de l’encre et du -sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de -nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes, -les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en -remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et -compliquée.—Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était -pas sûre.</p> - -<p>Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une -locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient -un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par -les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et -coulent aussitôt dans le noir.</p> - -<p>Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui -marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me -demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu -plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la -société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine. -M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> repris à -contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve.</p> - -<p>Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé -contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à -cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et -l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits». -Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste.</p> - -<p>«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots?</p> - -<p>—Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.</p> - -<p>—Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je -suis très malheureux.»</p> - -<p>Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait -avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était -oiseux d’épiloguer.—Je tirai de ma poche quelques sous.</p> - -<p>«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous -pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»</p> - -<p>Cela devenait intéressant. Je me félicitai<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> de ma promenade nocturne -pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.</p> - -<p>«Qu’y a-t-il donc?</p> - -<p>—Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie, -accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose -pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai -pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai -mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur, -faites ça pour l’amour de Dieu!»</p> - -<p>C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:</p> - -<p>«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de -femme?</p> - -<p>—Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça -a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je -suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens! -tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie, -je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je -m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec -mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh -bien!<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie -tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»</p> - -<p>La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant. -J’avoue que j’étais très ému.</p> - -<p>Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:</p> - -<p>«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout -seul! Voilà deux heures que j’essaye!</p> - -<p>—Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons -causer de vos affaires.»</p> - -<p>De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!</p> - -<p>L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.</p> - -<p>Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce -désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était -laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en -vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et -les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le -mal dont je souffre,<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante -douleur passait dans sa confession!</p> - -<p>Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En -vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant -souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si -j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je -me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin, -vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi -malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes -amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui -expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon -homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je -le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:</p> - -<p>«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est -donc plus indifférente?</p> - -<p>—Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on -endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p>Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte.</p> - -<p>«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne -m’avez pas poussé?</p> - -<p>—Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour, -vous demander le même service! Au revoir!»</p> - -<p> </p> - -<p>Ah! si je trouvais quelqu’un qui voulût me pousser, de ce parapet du -pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la -vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis -possédé.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 10 mai.<br /> -</p> - -<p>Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à -recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles -qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants -horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie -parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites -boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier -sourire lui fut offert.</p> - -<p>Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on -peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des -parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les -plus distinguées.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun -vanta—Brun sur le tapis rouge—Son corps paraîtra brun sur le tapis -rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau). -Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les -rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et -d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres, -quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques -et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci -pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies, -écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à -goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme -une vraie blessure.</p> - -<p>Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise, -à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps, -j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants:</p> - -<p>«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons -toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est -enfin morte!»<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p> - -<p>Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de -Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait -pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de -m’inspirer de l’amour...</p> - -<p> </p> - -<p>... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce -soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun -gré!</p> - -<p>On se venge comme on peut.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 15 mai.<br /> -</p> - -<p>«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et -apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très -notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et -qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.»</p> - -<p>Lanthelme se tut.</p> - -<p>Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit -qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions -rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était -affecté.—Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit -jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie -d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> sous les caresses de -Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait -les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit:</p> - -<p>«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!»</p> - -<p>Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage -spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.—Nous nous -sentîmes plus à l’aise.—Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit -mouvement du corps pour se le signifier.</p> - -<p>En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et -s’était jeté sur un divan:</p> - -<p>«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait -derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi -une pipe.»</p> - -<p>Zanko ne bougea pas.</p> - -<p>Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa -peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une -singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble -équivoque.</p> - -<p>«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un -mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span></p> - -<p>—Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi -le grand ringard. La pipe est bouchée.»</p> - -<p>Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude:</p> - -<p>«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les -bambous!»</p> - -<p>Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je -considérais Lanthelme.</p> - -<p>Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses -doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui -seule comprise, que cette corolle suscitait.</p> - -<p>Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir -Bichon.</p> - -<p>«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!»</p> - -<p>En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon, -lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et -solide personne en est tout ébranlée.</p> - -<p>Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de -Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus -que cette rose rouge qui tachait le mur.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p>Il rit encore de cela.</p> - -<p>«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la -belle blessure!»</p> - -<p>Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour -saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se -déprendre.</p> - -<p>Il devait être minuit.</p> - -<p>Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes.</p> - -<p>Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit.</p> - -<p>Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.</p> - -<p>Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de -ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait, -sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.</p> - -<p>Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de -façon très obscène.—C’est son passe-temps favori.</p> - -<p>Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et -noires.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 21 mai.<br /> -</p> - -<p>A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et -l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas -encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir -d’opium, les plus beaux rêves.</p> - -<p>C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds, -tout vibrants d’abeilles.—Imaginez!—Une poussière lumineuse occupe le -ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte -malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et, -dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers -dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des -buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent,<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> des cascatelles, des -vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un -labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui -déroute le promeneur.</p> - -<p>Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de -troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points -sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau -verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter -sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres -et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et -la nymphe en songe.—Ce jardin, on peut le croire habité par une -magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les -saisons et les jours.</p> - -<p>C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais -créé ce suave jardin.</p> - -<p>Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir, -d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je -projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis, -enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête, -j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> que sous les -charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon -labyrinthe.</p> - -<p>Hélas! Hélas! je rêvais creux!</p> - -<p>Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon -intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la -délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant -réfléchi, accepta sans plus attendre.</p> - -<p>Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 31 mai.<br /> -</p> - -<p>Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans, -je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade, -qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et -le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de -faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec -effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le -hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les -bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute -idéale: <i>Voyager!</i> Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une -façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté -est à ce point défunte, qu’elle ne con<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span>cevrait pas un projet viable, a -pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de -voyages qu’il ne peut satisfaire.</p> - -<p>Voici de quelle façon l’idée première lui vint:</p> - -<p>C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me -souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non -point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les -tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les -tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait -plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il -rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front -coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par -l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre -table, sourit, puis se mit à chanter.—Triste chant, plainte exotique, -ébullition de voyelles douces.</p> - -<p>Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune -monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur. -Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se -penchant vers moi, il dit en paroles basses:</p> - -<p>«Qu’elle est heureuse!—Elle a dû passer<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> déjà dans pas mal de villes... -Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres, -des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle -reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de -l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action -singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est -insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.</p> - -<p>«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux -objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin, -la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des -parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent. -Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et, -toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon. -Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais -voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.</p> - -<p>«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne -s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche -d’entendre justement sa destinée.</p> - -<p>«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> emportait avec lui un -trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des -prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être -avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne -d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ, -puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah! -Dieu! quel viatique!</p> - -<p>«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne -s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort. -Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la -Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux, -avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise -sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être -morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et, -s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers -l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève -aussitôt pour repartir.—Vraiment son supplice dépasse les mesures -humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de -lui.</p> - -<p>«Il regarde les passants, les bêtes des prai<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>ries, les bornes de pierre, -les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme -lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans -l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige -et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui -s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences -lui prend une parcelle de son âme.</p> - -<p>«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte -que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme -du tout.—Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt, -dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il -l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui -saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient -emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui -propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à -l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise -en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols -par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du -chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> -il dut repartir pour se former une âme nouvelle.</p> - -<p>«Et c’est là son plus grand supplice.—Il sème son âme à tous les vents, -puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout -dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait -renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi. -Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage -qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à -écrire! quel roman!»</p> - -<p>Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense -toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 3 juin.<br /> -</p> - -<p>«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?</p> - -<p>—Qui te dit ça? j’adore la nature!</p> - -<p>—Oh!»</p> - -<p>On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde -me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je -vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux -grandes routes, au ciel sans cheminées.</p> - -<p>Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste -entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle -aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries -florales et les pièces montées en forme de bouquets.—Je crois que<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> les -fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des -fleurs en suif, elle les trouverait à son goût.</p> - -<p>Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un -coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à -dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une -rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le -bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges -et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait -une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives» -architecturales en lattes d’un vert cru.</p> - -<p>Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux -de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr.<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 6 juin.<br /> -</p> - -<p>«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.—Le spleen est un ennui qui -se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une -mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son -assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme -absurde!—Moi, je n’ai jamais le spleen.</p> - -<p>—Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las -de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de -repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il -ne te quittera plus.</p> - -<p>—Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui. -Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> -l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où -on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les -contemple, elles donnent tous leurs feux.</p> - -<p>—Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis -souvenirs! et c’est si agréable!</p> - -<p>—Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!</p> - -<p>—Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu -vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un -supplice constant.</p> - -<p>—Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta -première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts. -Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il -est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu -ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le -coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour -qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer -trop.</p> - -<p>—Que veux-tu dire? demandai-je.</p> - -<p>—Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> présente, tant l’heure -passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance -des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente -les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils -semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a -beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.</p> - -<p>—Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours -diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne -laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus -insupportable que le spleen passé.»</p> - -<p>Zanko avait pris un air mélancolique.</p> - -<p>«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui -durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les -jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que -les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité, -simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais -comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une -litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum -de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> vieux -souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du -jardin!»</p> - -<p>Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer, -la satiété des voyages?<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 8 juin.<br /> -</p> - -<p>Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.</p> - -<p>Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il -me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je -colore le ciel, je dispose les arbres...</p> - -<p>C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du -pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue. -Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore -mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette, -avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.</p> - -<p>Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une -séduction. Il passe<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> dans le chemin creux et fredonne un air de fête, -parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut -toujours mauvaise conseillère.</p> - -<p>De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte -les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille -dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre. -Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et -enveloppées avec grand soin.</p> - -<p>Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses -doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de -ronces et murmure:</p> - -<p>«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna -Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me -rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan -coléreux.—Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la -dans un nid!»</p> - -<p>Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de -gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:</p> - -<p>«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me -promettre sa couche<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> et pour berner son père, la fille de Mezzetin -m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la -frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller -sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi -devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé, -brise, tu te joueras!»</p> - -<p>Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui -passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un -chardon superbe, il soupire:</p> - -<p>«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je -m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de -Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant. -Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?—De ce petit bout de -corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin -de désespoir.»</p> - -<p>Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore -diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un -sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que -sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa -destinée.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p> - -<p>Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait -Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le -visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés -par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à -l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde. -Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que -sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur -très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa -destinée, il murmure tendrement:</p> - -<p>«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»</p> - -<p> </p> - -<p>Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie -de lui passer le grand ringard.</p> - -<p> </p> - -<p>Opium, j’aime tes rêves.<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 11 juin.<br /> -</p> - -<p>Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le -quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très -surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier; -il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce -moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de -chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est -vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!</p> - -<p>Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde. -Alentour, il y avait des mains claquantes.</p> - -<p>On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle, -il imita des cris<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se -surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime -quand il trébucha.</p> - -<p>Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.</p> - -<p>Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée -de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la -figure.</p> - -<p>Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le -croire mort, Altano écoutera battre son cœur.</p> - -<p>Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec -peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une -échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura -trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il -sera saoul.</p> - -<p>C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher. -Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une -petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.—D’ailleurs, il finit -toujours par se taire...</p> - -<p>Et Altano, dans le beau silence noir, dor<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span>mira tranquillement, et Dieu, -coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu, -assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le -voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 15 juin.<br /> -</p> - -<p>En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne -réaliserai pas, hélas!</p> - -<p>Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a -fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle -louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je -lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure -tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé -toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie -de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans -fin.</p> - -<p>Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y -prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> lui -donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel -elle mouillera ses lèvres.—Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai -des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai -sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords -danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.</p> - -<p>Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes -étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder -à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une -chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la -fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle -pourra caresser la funèbre épaule.</p> - -<p>Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue, -tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et, -quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours -défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages -d’une prose irréprochable.—Je les ai choisies.—Ce sont de magnifiques -descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être -engageront-elles Clotilde à<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> rester plus longtemps de ce côté-ci du -trépas.</p> - -<p>Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée. -On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée -très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu -de temps séparée...</p> - -<p>Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se -trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères -par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par -dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à -faire tomber en faiblesse.—Il servirait à merveille pour les derniers -instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle -mourrait ainsi dans un évanouissement...</p> - -<p> </p> - -<p>Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé -d’indifférence, ces paroles ailées:</p> - -<p>«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»</p> - -<p>Mon loup!</p> - -<p>Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> une amie que j’aime bien, -qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au -milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.—Cela vaudra mieux que -de tuer Clotilde en imagination.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 23 juin.<br /> -</p> - -<p>On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.—Ce soir, au -café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons, -toutes les douceurs et l’exquis délire.</p> - -<p>Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la -vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce -n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me -plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non, -l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.—Par son -désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient -de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son -américaine absurdité. Les gestes étranges<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> de l’acrobate, l’aspect -soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et -jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent -infiniment.</p> - -<p>Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature. -J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les -Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs -jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon -avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel -discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la -sagesse.—Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand -qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre -toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.</p> - -<p>Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout -imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de -l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la -terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs -subterfuges pour convulser.—Il donne, en effet, par ce moyen, de la -gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis,<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> il -communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.</p> - -<p>Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays -où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?—Nous -voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie -inédite,—et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale -où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement, -sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands -feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les -nôtres.</p> - -<p>A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de -malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la -nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux -que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves -construisirent.—La nostalgie m’a donné des instants délicieux.</p> - -<p>Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie -que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de -pluie et les brises de crépuscule.—Il ressemble à la nostalgie, il en a -plus d’un trait.—Il s’en distingue, toutefois.<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on -revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est -possible.</p> - -<p>Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne -transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par -l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse -<i>Histoire des Boucaniers</i> d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes -indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les -relations de Stanley, voire à me ressouvenir de <i>Paul et Virginie</i>. -N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le -spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague -par son objet.—C’est le regret de n’être pas <i>ailleurs</i>, dans une sorte -de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.—Certains poètes -affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne -patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la -quittèrent avant d’être sevrés.</p> - -<p>Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.</p> - -<p>Ce spleen est la nostalgie de Thulé.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 27 juin.<br /> -</p> - -<p>Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir -d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous -au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et -bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi. -Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent -recours.</p> - -<p>Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la -journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de -nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.</p> - -<p>Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la -passionnait. Elle voulait<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> m’en apprendre les plus légers détails. Or, -Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle -croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois, -l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par -étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de -saveur.</p> - -<p>Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne -cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa -paroisse.—A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût -duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots -figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de -l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon, -le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le -bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois -d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du -cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on -s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos -rossiniens.</p> - -<p>J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> plus. Je pris un livre. -Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en -large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins -d’ampleur.</p> - -<p>«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand -l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce -qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!... -Sais-tu ce qu’il fit?...</p> - -<p>—Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher -mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en -arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son -bras, l’offrit au soleil.»</p> - -<p>—Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 8 juillet.<br /> -</p> - -<p>Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je -regarde Tchéragan, qui rôde alentour.</p> - -<p>Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de -chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.—Un seul -nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie -partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces -délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: <i>daintily</i>, comme -disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à -petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules -empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> je désirais -chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.</p> - -<p>Soudain le spleen me toucha...</p> - -<p>Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui, -tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau -qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées -bandant mes yeux.—Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du -souffle froid...</p> - -<p>Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps -échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus, -dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.</p> - -<p>Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé? -pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?</p> - -<p>Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma -main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler -de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne -l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle -dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> -maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi -qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 17 juillet.<br /> -</p> - -<p>On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de -l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que -la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures -déplaisantes.—Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je -perdis mon poids.—Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai -pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures -délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les -fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus -que de raison.</p> - -<p>Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi. -Clotilde était chez sa tante.—La délicieuse nuit!—J’avais<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> beaucoup -fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce -surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son -voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles -images se composer devant mes yeux.—Il était tard mais nous n’avions -nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions -heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe -dessinait dans l’air un fuseau rouge.</p> - -<p>On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec -lui vers les pays que l’on veut voir...</p> - -<p>Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...</p> - -<p>Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles, -«innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une -armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en -légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme -trente pythons, flotte nonchalamment.»</p> - -<p>Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai -perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> contre le -plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je -traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais -peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.—Dieu! que les -hommes sont lourds, et que je suis léger!</p> - -<p>La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau. -L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent -qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser -quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace -la cigale.</p> - -<p>Je ne dormirai pas jusqu’au matin.</p> - -<p>J’ai perdu mon poids.</p> - -<p>Encore une pipe.</p> - -<p>Ah! la bonne insomnie!<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 22 juillet.<br /> -</p> - -<p>Hier, au cirque, dans le promenoir.</p> - -<p>La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en -paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris, -mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de -pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous -les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures -réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.—Les -galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de -la variété du spectacle.</p> - -<p>«Tout ça pour quarante sous!»</p> - -<p>Quel beau compliment pour le directeur.</p> - -<p>M’étant approché de la barrière, je vis,<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> dans la piste, un acrobate qui -préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était -l’épaule d’un autre clown.—Il courut, bondit... son corps fit une -arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles -accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il -achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son -compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.—Il se -releva saignant du nez...</p> - -<p>A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le -bras.—Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.—Oui, le -clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien -fini!—Le spleen me possédait.—Pourquoi?</p> - -<p>Pourquoi?—Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à -mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.—Les trois -femmes papotaient dans un coin.</p> - -<p>«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la -marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a -profité.</p> - -<p>—Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p> - -<p>—Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur -liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu -n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus -jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces -bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait -avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de -goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des -tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu, -pénible du spectacle.—Le clown s’évertuait à te procurer une vision -plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de -l’effort, à cause d’un saignement de nez.—C’est là que se révèle -l’infériorité des arts secondaires.»</p> - -<p>Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut -réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:</p> - -<p>«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire -lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que -je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort» -t’est pénible, mon pauvre loup!<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p>—Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas, -mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas -habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle -avec une parfaite sincérité?»</p> - -<p>C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.</p> - -<p>«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en -est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de -mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:</p> - -<p>«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon -dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre, -pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»</p> - -<p>«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une -chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus -beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un -plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons -guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté. -Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot:<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> «L’art est -ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous -percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en -prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux: -nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme -grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa -tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de -marbre ont coûtées.»</p> - -<p>Les femmes étaient distraites.</p> - -<p>Zanko recollait la monture d’une pipe.</p> - -<p>Lanthelme se mit à plaisanter:</p> - -<p>«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du -cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez -de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement -les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate -deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»</p> - -<p>On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon -anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 25 juillet.<br /> -</p> - -<p>Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.</p> - -<p>«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de -moi, et si, plus tard...»</p> - -<p>Les yeux au plafond, Clotilde rêve.</p> - -<p>Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un -jour?</p> - -<p>Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons -prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans -que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:</p> - -<p>«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut -dire: <i>jurisprudence</i>?»<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span></p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>«Williams! qu’est-ce que ça signifie: <i>diurne</i>?»</p> - -<p>Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met -en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et -qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.</p> - -<p>«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un <i>infiniment petit</i>? C’est -pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?</p> - -<p>—Ma chère enfant, on appelle <i>infiniment petit</i> une quantité variable -qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert -aussi à faire éternuer les langoustes.»</p> - -<p>Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air -pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi, -elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis -forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume -pour elle un cours d’instruction primaire.</p> - -<p>Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de -littérature:</p> - -<p>«Mon loup! qui c’était, Clovis?...</p> - -<p>«Mon loup! qui c’était, Corneille?...<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...</p> - -<p>«La Révolution française, quand c’était?...</p> - -<p>«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»</p> - -<p>Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et -un La Bruyère!</p> - -<p>Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault -d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux -bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer -quelques instants.</p> - -<p>Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en -fut dans un bal public avec une entremetteuse.—Je conte à Clotilde -l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller -au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de -toiles d’araignées.—Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet, -acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de -foire réputé.—Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et -quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence -finit en scène de ménage.<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p> - -<p>Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au -monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle, -imbécile et méchante?<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 26 juillet.<br /> -</p> - -<p>Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait -des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture -et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour -l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.—Sur les -nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de -rhopalocères insensés.—Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis -quelques mots, et le temps passe.</p> - -<p>Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché -près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin -dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte -appelle mes<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> souvenirs comme un aimant, l’acier.—Mes souvenirs!... Je -repose la pipe un instant.</p> - -<p>Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi -ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!... -Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus -naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour?</p> - -<p>Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et, -charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or -pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme -elle-même s’exhalera par les trous du roseau.</p> - -<p>Tais-toi, flûteur! souffre que je reste couché sur ces nattes, à fumer -sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je -m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays.</p> - -<p>Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!—Une femme -s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son -sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire -nuit blottie dans ses cheveux.</p> - -<p>Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si -clair?—Plein ciel<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span>!—Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des -étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus -l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières -colombes du jour.</p> - -<p>O flûteur! quelle note guerrière!—Déjà, sur la plaine éventée par un -couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à -peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes -coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà -des roses au fil de l’acier!</p> - -<p>J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!—Dans un coin de -mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux -poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe -l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore.</p> - -<p>Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.—Dois-je me souvenir du -temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton -pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous -tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin, -Phébé complice?</p> - -<p>L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> que la dernière soie d’un -fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes -abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et, -palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur -épanouie?</p> - -<p>Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et -me charmer vers d’étranges lieux!—Quoi? tu ne m’écoutes pas?—La flûte -roule à tes pieds!—Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers -de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte.</p> - -<p>... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas -interrompre le songe.</p> - -<p> </p> - -<p>Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors, -pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre... -Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer:</p> - -<p>«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»</p> - -<p>Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 29 juillet.<br /> -</p> - -<p>La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe -du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.—Hier, dimanche, -j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la -journée, en me laissant une mauvaise soif.—Ces affreux dimanches -parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout -cela!</p> - -<p>Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen -immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste -horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le <i>spleen</i> de -l’incommensurable au lieu d’avoir la <i>mélancolie</i> de l’incommensurable, -la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres -nous fait connaî<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span>tre l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous -rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait -connaître la distance du ciel bleu.</p> - -<p>Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de -certains paysages qui me donnent le spleen.—Un paysage mesuré, des -allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule -conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades -sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve -calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il -n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se -nourrisse et s’augmente, c’est le <i>paysage pauvre</i>.</p> - -<p>Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen -comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.—Entendez-moi -bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.—Un -remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur -une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une -maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites, -de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> chardons, des -tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une -route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit -rouge. Plus loin, un horizon sale...</p> - -<p>Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe, -on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la -chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté -n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre -poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers -gras sont en bien plus grand nombre.</p> - -<p>Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter -toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et -serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût -humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a -rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du -rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du -spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre -âme?<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 1ᵉʳ août.<br /> -</p> - -<p>Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg, -dans la banlieue de Munich.</p> - -<p>Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en -Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains -soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me -traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je -devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la -cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert -l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de -façon suivie.—Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> devant -Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette -note:</p> - -<p>Ah! ce n’est pas <i>les Jardins sous la Pluie</i> de Claude Debussy!... il -tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance -qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme -l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur -insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques -où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des -jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de -pluie sur tout cela!</p> - -<p>Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger -un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la -bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.—S’asseoir en plein air! -quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide -ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de -Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner -pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en -trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel -homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> -homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se -tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le -spleen.</p> - -<p>En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade -toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme -chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de -la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude. -Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas -un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre... -l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et, -tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide -qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le -marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une -odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs -parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa -séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir -qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse -musique!</p> - -<p>C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> une valse.—Dans cette -cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des -borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent -comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant -vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du -cuivre.—C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus -grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils -germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante -bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?</p> - -<p>La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à -la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la -scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à -peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus -moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais -chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me -regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de -bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le -massage brutal d’une courbature.</p> - -<p>J’aime la musique... toute musique!<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 3 août.<br /> -</p> - -<p>Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis -quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué -franchement.—Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de -nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit, -ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et -récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.—Peine inutile.—Si -absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que -l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention -et ne pût se glisser en moi.</p> - -<p>Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted -Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, cou<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span>ché dans -un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà -Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera -mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître!</p> - -<p>L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle -me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je -n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus -publique, plus avilie qu’elle.—Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que -les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités -d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule -dessein ne vous ait jamais séduit?</p> - -<p>Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque -maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de -référence,—et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la -chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux -d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias... -oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y -voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous -deux<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous -oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants!</p> - -<p>Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous -souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous -verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente -du grand rideau.<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 8 août.<br /> -</p> - -<p>Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus -quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un -halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma -chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.—Alors, je me mis à -parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues -d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une -fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle -que je me donnais et que je suivais avec attention.—Je ne parlais plus, -je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en -large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément.<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup:</p> - -<p>«Est-ce que tu t’amuses?»</p> - -<p>Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé.</p> - -<p>Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite.</p> - -<p>Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me -rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y -conduire?</p> - -<p>Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En -marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me -promener entre des bosquets et devant des fleurs,—un bar américain qui -m’engagera à calmer une soif imaginaire,—la maison du consul de Bolivie -qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension -des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de -papillons,—un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour -au Bois, sur une belle jument fine et souple.</p> - -<p>En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un -attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...</p> - -<p>Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais -j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les -chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a -entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu, -j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait -cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois -rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.</p> - -<p>Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre -l’esprit aux jeux de la brise.</p> - -<p>Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si -je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est -que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie, -sans que nul dessein pût me conduire.—La phrase de Ted Williams: -«Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet -affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.</p> - -<p>Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle -donnerait de singuliers<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> résultats pour peu que son action fût -restreinte.</p> - -<p>Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.—Imaginez-le se réveillant, -transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide, -pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.</p> - -<p>Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles -avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient -superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un -ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération, -d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde -dérèglement.—A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par -le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce -résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte -se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et -dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.</p> - -<p>Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un -petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano -formeraient peut-être une ode merveilleuse.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 17 août.<br /> -</p> - -<p>Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais -à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable -celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène, -je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas -inquiété.</p> - -<p>Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui, -d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a -traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui -signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du -Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un -flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span> une bronchite, a dû -se désintéresser de la chose.</p> - -<p>L’histoire est assez malpropre.</p> - -<p>Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où -cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune -feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il -fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les -offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se -produisirent, car la petite était vraiment <i>trop</i> mineure, et nous -sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y -avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une -affaire où la police faillit mettre le nez.</p> - -<p>De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur -une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme -a eu peur!—Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus -qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus -rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure -leçon.</p> - -<p>Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des -rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez -lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise -guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression -d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un -bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera.</p> - -<p>Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme -un oiseau des champs.<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 25 août.<br /> -</p> - -<p>Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au -théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de -mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le -crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.—Je souffrais -beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête; -nous sortîmes au milieu du second acte.</p> - -<p>Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me -plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce -qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant -ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du -sonnet. La parole, bien ou mal<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> dite par l’acteur, parviendra, bonne ou -mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du -spleen il en va autrement.</p> - -<p>Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent -traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par -la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La -personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il -inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est -innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant. -Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou -sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il -accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.</p> - -<p>Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous -offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir -même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.—Ah! -quelles heures consolantes!—Si je vivais dans un café-concert, le -spleen ne m’atteindrait jamais plus.</p> - -<p>Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie -fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> -triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le -tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se -trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.</p> - -<p>Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme, -et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale, -une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre -dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir, -et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs -petites mines.</p> - -<p>On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et -les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix -élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le -beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les -douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et -s’être métamorphosées en vendangeuses.</p> - -<p>Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit -des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais -charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de -rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> -jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.</p> - -<p>Délicieux! Délicieux!</p> - -<p>En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde -quand elle joue à la femme du monde.<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p class="r"> -Lundi, 2 septembre.<br /> -</p> - -<p>Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil -me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses -rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner -son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement -sentir à quelle chair ma chair est liée.</p> - -<p>Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une -expression de stupidité vraiment bestiale.—Quoi! Clotilde! pas un rêve? -pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point -blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des -linges séchant sur les prairies?<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume. -La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble -repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui -passent dans le fond des yeux clos!—Au lieu que l’on imagine mal, que -l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un -quatrain sur ton sommeil.</p> - -<p>Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un -songe, des moyens pernicieux!—Ah! pense, ma chère! quelle serait ta -stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un -rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te -réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve -huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble -t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher -te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour -toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 4 septembre.<br /> -</p> - -<p>Et quand je songe aux siestes de Férida!</p> - -<p>Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout -l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente -s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!—Non loin, je voyais briller -la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau -bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si -tranquille.—Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il -faisait bon rêver sous les palmes!</p> - -<p>Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle -bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se -faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient -délicatement. Au<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span> bord du ruisseau proche, le père des palmiers, -triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il -faisait bon veiller sur ton repos.</p> - -<p>Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu -gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire -animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous -luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains -jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait. -Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur -l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous -attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un -coin de l’orient.</p> - -<p>Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les <i>gennis</i> -du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!—Ah! Férida! que ton -repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir -comme une vache.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 10 septembre.<br /> -</p> - -<p>Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à -une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à -plusieurs rats à trompe.</p> - -<p>Me voilà en sûreté!</p> - -<p>C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait -allègrement.—Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche, -montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques, -et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos -de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.—Elle marchait -menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui -avais fait hommage. De<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> temps à autre, elle m’en chatouillait le menton, -me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour -égayer les passants.—Je la suivais, résigné, car, pendant la journée -d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir -quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me -dit:</p> - -<p>«Je veux entrer là!»</p> - -<p>«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: <i>Aux -Erreurs de la Nature</i>. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la -qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux -personnes nerveuses ou <i>sensitives</i>, et promettait Golconde avec -Eldorado à qui découvrirait une supercherie.—Enfin, le discours du -forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en -cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois -s’instruire et s’amuser.</p> - -<p>«Je veux entrer là!»</p> - -<p>Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.</p> - -<p>Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se -délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les -lèvres en même temps qu’elle souriait d’un<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> petit sourire. Ah! que je -l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent -chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu -ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme, -elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.</p> - -<p>Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles -ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous -jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui -regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.</p> - -<p>Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation. -Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie, -parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois -phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.</p> - -<p>«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un -motif.—L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même -durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il -s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité -musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent -les spectateurs<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span> que cette difformité passionne.—Il n’en va pas de même -pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très -précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas, -Poussière?...</p> - -<p>—Insolent!</p> - -<p>—... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez -mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que -l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu -variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente -l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais -tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un -nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression -humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de -l’oiseau-lyre et du crapaud.—En résumé, l’homme n’est pas curieux des -tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que, -s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la -femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter -ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span></p> - -<p>—Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer. -Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je -crois être votre ami.</p> - -<p>—Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus -grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous -ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se -ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur, -s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la -choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous -les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.</p> - -<p>—Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un -grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène -chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma -monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me -singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse -échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux -instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien, -le fait du grand homme auquel on dédie des statues et<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> des monuments. Le -génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais, -Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la -philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations -quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par -conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le -monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.</p> - -<p>—Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre -moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre -physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans -l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours -visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot -souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des -fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois -souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera -jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes -où il vit à l’aise.</p> - -<p>—Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a -l’âme d’un pré<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span>dicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»</p> - -<p>Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies -incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses, -d’hermaphrodites et de pygmées!</p> - -<p>«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre -conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la -solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se -trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude -autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme -bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui -Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle -prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de -foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et -mesurant leurs monstruosités!»<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 12 septembre.<br /> -</p> - -<p>Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître -l’histoire de Barbe-Bleue.</p> - -<p>Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.</p> - -<p>D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands -yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu -charitable, puis, soudain, je me suis écrié:</p> - -<p>«Tu veux m’épouser?</p> - -<p>«Ecoute.</p> - -<p>«Ma première femme s’appelait Hortense.</p> - -<p>«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du -son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho -d’une fête de banlieue.</p> - -<p>«Ma seconde femme s’appelait Julie.<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p>«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant -détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement -restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais -plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si -j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.</p> - -<p>«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.</p> - -<p>«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle -était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers -personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais -voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle -imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée -pour cette insulte trop directe.</p> - -<p>«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.</p> - -<p>«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la -donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse -rencontre qui me la fit tuer.—Elle portait sous le sein droit un petit -signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais -beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en -piquant<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par -malheur elle mourut aussitôt.</p> - -<p>«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.</p> - -<p>«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je -n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit -en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de -lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage -que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me -résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière -en la faisant mourir.</p> - -<p>«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.</p> - -<p>«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche -n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été -coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à -chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose -(effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais -posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une -foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour -qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p> - -<p>«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.</p> - -<p>«Te voilà avertie.</p> - -<p>«Je t’aime, bien que tu louches.</p> - -<p>«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»</p> - -<p> </p> - -<p>Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span></p> - -<p class="r"> -Vendredi, 13 septembre.<br /> -</p> - -<p>Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des -villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle -griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies -vêtues de brouillard bleu!—A Paris même, je prends parfois la monnaie -de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.—Je lui laisse la maison, -je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes -pas me conduisent.</p> - -<p>Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je -regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille, -puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans -souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygié<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span>nique en plein -jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui -où l’on ne rêve pas.</p> - -<p>Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple -singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va -dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare -la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.</p> - -<p>Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la -brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer -ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres -chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le -bois voisin l’hymne des rossignols!—Ah! mon Dieu! s’il était possible -de s’alléger l’âme ainsi!</p> - -<p>Qu’est-ce qui m’en empêche?</p> - -<p>... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter -moi-même?</p> - -<p>C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même... -Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon -âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 26 septembre.<br /> -</p> - -<p>Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.—Je -regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement -l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient. -Heureux homme! Il vit!—Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de -gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le -projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice -qui a son prix.</p> - -<p>J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre -qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe; -toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes -qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> homme aura -atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de -la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le -sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit -d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.</p> - -<p>Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera -persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.—Elle me gâte des -journées entières:</p> - -<p>«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre -chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»</p> - -<p>«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»</p> - -<p>«Si j’avais...»</p> - -<p>Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est -une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie, -passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec -insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se -plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité -l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a -rien à voir dans cet ordre d’émotions!<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span></p> - -<p>A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un -bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les -petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours -trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son -compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque -minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette -introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à -quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons, -bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.</p> - -<p>Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une -congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe, -situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux -états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image, -car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un -labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours, -manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire -les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans -ce dédale, comme s’ils par<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>couraient une avenue.—Ce sont les heureux de -ce monde.</p> - -<p>L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc -un fil d’Ariane?</p> - -<p>Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure, -car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.</p> - -<p>Je craindrais moins le Minotaure.<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 1ᵉʳ octobre.<br /> -</p> - -<p>«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de -la comédie italienne?»</p> - -<p>J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de -Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons -volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium -aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est -exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.</p> - -<p>«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une -superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu -pour mourir.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p> - -<p>—Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une -maison de retraite, au milieu d’un grand bois.</p> - -<p>—Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain -sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne -qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le -cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.</p> - -<p>—C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante -ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?</p> - -<p>—On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies -femmes, et puis, il se fardait beaucoup.</p> - -<p>—Et Colombine? demanda Lanthelme.</p> - -<p>—Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine -devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier. -Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et -des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et -des bossus...</p> - -<p>—Ça porte bonheur, dit Bichon.</p> - -<p>—Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez -comprendre.</p> - -<p>—Oh! la pauvre fille! dit Poussière.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>—Et Arlequin?» demandai-je.</p> - -<p>Williams rassembla ses souvenirs:</p> - -<p>«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait -déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a -triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or, -l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est -fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il -s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se -réhabilitera jamais.</p> - -<p>—A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du -docteur Bolonais?—Non!—Eh bien, voici:</p> - -<p>«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il -revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de -pantomime, heureux et l’âme légère.</p> - -<p>«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment -mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte -qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur -l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait -le jouet du vent.</p> - -<p>«C’était, disais-je, par un beau clair de<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> lune; le ciel cendré faisait -plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se -dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le -petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne -l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.</p> - -<p>«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille, -pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La -pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et -toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit -cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates -encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du -bon docteur, murmurèrent:</p> - -<p>«Fixe! voilà le patron!»</p> - -<p>«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis -taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied -de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant -entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en -éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix -stento<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span>réenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une -scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.</p> - -<p>—Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?</p> - -<p>—Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.—Je -vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de -faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.</p> - -<p>—Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air -désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des -stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne -rien dire. C’est très agaçant.</p> - -<p>—Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les -discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les -divagations.</p> - -<p>—Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de -mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait -d’injures et je serais forcé de la battre.»</p> - -<p>Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla -se coucher,<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> gardant sur son visage un air tout à la fois digne et -offusqué.</p> - -<p>Cela me promet, pour demain, une journée agréable.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 5 octobre.<br /> -</p> - -<p>Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du -spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu -seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et -des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte... -Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?</p> - -<p>Mourir par l’esprit?</p> - -<p>Comment mourir par l’esprit?</p> - -<p>Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent -dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en -dormant, mais les rêves vous ressuscitent, <i>volens nolens</i>. Et quelle -chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sous des -espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se -sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!) -qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont -ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du -second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se -réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse -des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.—Me -voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans -les carrefours du sommeil?—J’en mourrais de honte!—Non,—dormir ne -vaut rien.</p> - -<p>Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant. -Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.—L’alcool est un -baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un -hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous -laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est -trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la -table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.</p> - -<p>A l’avis de Zanko, partisan des solutions<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span> nettes, si l’on veut tuer son -esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien -vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose -aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou -insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.—Renaître dans la peau -d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine -affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!—songez-y donc!</p> - -<p>Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il -est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions -desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de -l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses -laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide, -monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais, -sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la -fourrure d’un écureuil.—Les passions que l’on ne ressent pas, -s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que -le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les -ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer, -mettra en notre esprit,<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> je le gage, comme un souvenir d’une existence -antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle -vie...</p> - -<p><i>J’ai longtemps habité sous de vastes portiques...</i></p> - -<p>Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le -jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure, -concierge à l’âme insatisfaite!</p> - -<p>Vivez plutôt!</p> - -<p>Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen: -l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme -nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil -spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les -nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 9 octobre.<br /> -</p> - -<p>Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas -consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa -naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est -beaucoup moins.</p> - -<p>Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des -caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte! -Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup -de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître -et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer -encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se -mettrait soudain à braire, à beu<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span>gler, à glousser, à barrir, et -marcherait à quatre pattes.</p> - -<p>Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des -profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un -phénix-rastaqouère.—Et tout cela mangeait et tout cela buvait!—Ah! que -l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi! -J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se -réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?</p> - -<p>Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune -de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en -grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on -se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de -lune, la lune étant toujours trop loin!<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 17 octobre.<br /> -</p> - -<p>J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il -est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie. -J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé -jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était -triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il -présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit, -que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air -honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des -greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en -sincérité.</p> - -<p>Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de -brusques lueurs rouges<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> qui naissent et s’évanouissent suivant les -convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que -je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est -absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture -à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et -nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.</p> - -<p>«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de -spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part -incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie -n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui, -proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de -«fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est -vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»</p> - -<p>Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui -coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.</p> - -<p>«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se -fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez -de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> supporter ton inaction, il -m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre -place...»</p> - -<p>Il secoua la tête.</p> - -<p>«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»</p> - -<p>Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses, -presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler -d’opium.</p> - -<p>«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette -agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de -l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?—La dernière -pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.—Et -moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont -procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en -correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?—Donne-moi une -tasse de thé, j’ai la gorge sèche.—J’ai su jouir de la vie mieux qu’un -autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant -le lit où je couche.—Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis -l’homme-putain. Je suis un homme en carte<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> comme sont les filles du -trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi. -Je suis l’homme-putain.»</p> - -<p>Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le -fard se serait écaillé mal à propos.<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 31 octobre.<br /> -</p> - -<p>A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment -insupportable.—Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au -milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et -la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et -celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent -devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands, -qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques -heures et se reposent dans ma petite ombre.</p> - -<p>Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants. -De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de -trompe, et, quand elles m’aperçoi<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span>vent, elles rient de me voir si -solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en -vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs -joyaux tinter dans le crépuscule.—Et aucune n’a fixé sur mes branches -un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne -suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.</p> - -<p>Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai -vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient -les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des -prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné -pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait -perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre -solitaire au milieu de la vaste plaine.</p> - -<p>Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches, -midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau -régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les -flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles -s’éteignaient au matin.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p> - -<p>Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui, -retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du -commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre -froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à -cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant -l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins -accablant, et cette solitude plus facile à supporter.</p> - -<p>Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses -papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à -l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en -blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une -contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à -Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade -me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme -s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de -moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et... -passer, dédaigneux de moi qui suis seul.</p> - -<p>Le spleen mène vite à désirer la solitude.<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> Il n’admet guère qu’une -causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient -une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la -fatigue.—On se rejette le ballon sans intention de vaincre,—par -habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.—D’ailleurs, cet état -oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne -peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a -le courage d’émettre.</p> - -<p>Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel -travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante -et qui la moule!—Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous -dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime -qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes -possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû -saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se -manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le -chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la -longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.</p> - -<p>Oui, le spleen doit être savouré sans témoin,<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> comme une rage de dents, -au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun, -chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la -très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est -certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a -prié des gens pour s’en repaître.</p> - -<p><i>Homo homini lupus</i>... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour -illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé -qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.</p> - -<p>Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront -assurément! où l’on dira:</p> - -<p>«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!... -je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»</p> - -<p>Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire -la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés -par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent -sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas, -mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un -allègement à mes peines!—Laissez faire! laissez faire!—C’est la -cigarette du condamné!<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 3 novembre.<br /> -</p> - -<p>Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on -méprise!—Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos -amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je -assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait -subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je -deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus -honorables que les miennes. J’en suis jaloux.</p> - -<p>Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en -Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants -dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime -beaucoup.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que, -dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.</p> - -<div class="blockquot"><p class="indd"> -«Mon cher enfant,<br /> -</p> - -<p>«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez -laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu -l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour -où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui -prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le -petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas -ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi -m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.</p> - -<p>«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village. -Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et -tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par -toutes ces poutres.—Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais -je<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.—Comme -l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur -dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente -aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour -de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous -nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière, -enfin je leur dis:</p> - -<p>«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous -en remettre à lui et chasser toute crainte.»</p> - -<p>«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles -de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la -cuisine.—Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme -chêne avait crevé le mur de l’écurie.—La seule miséricorde de Dieu -fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux -mètres de là.—Vers une heure il y eut une accalmie.—Bobs en -profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il -vint me dire que la maison des Wesley s’était -écroulée.—Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de -personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> gens et -parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins, -renversés au milieu de la route.—Les Wesley s’étaient montrés d’un -courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant -bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez -moi et les hébergeai pour la nuit.</p> - -<p>«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais -beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de -la ferme que je possède, à huit milles d’ici.—Je priai Bobs de -seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une -bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il -fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses -habitudes et les chemins faciles.</p> - -<p>«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me -décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il -est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne -voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte. -Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres, -quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.</p> - -<p>«Le soleil était voilé par un ciel de plomb.<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> Il pleuvait une pluie -fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais -où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne -pas perdre la tête.—Quel voyage!—De plus, il était malaisé de -garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car -on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs -d’arbres.—Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une -gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur -mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le -franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:</p> - -<p>«Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et -pourtant, j’y arrive!»</p> - -<p>«Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes -de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la -main du Seigneur.</p> - -<p>«Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de -dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent -et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées, -les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces -récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> tant d’argent. Mes -champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient -battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.—Pas un -brin qui fût resté droit!</p> - -<p>«Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je -consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté -ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée -si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit, -en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin, -mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.</p> - -<p>«Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma -longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que -vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert, -s’intéressent aux cœurs qui souffrent.—Je tâche de réparer un peu -les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine -est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez -plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.</p> - -<p>«Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons -cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur.<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> -Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.</p> - -<p>«Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu, -mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit -douce, et n’oubliez pas,</p> - -<p class="r"> -<span style="margin-right: 5em;">«votre vieille amie,</span><br /> -«Jeanne Dutrieux.»<br /> -</p></div> - -<p>Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres -misères!<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 10 novembre.<br /> -</p> - -<p>Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts -de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus -insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de -sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est -que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que, -toujours, je me dis:</p> - -<p>«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par -s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu -fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie -plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span></p> - -<p>J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une -immortalité.</p> - -<p>Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.—Non! -Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que -l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en -détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur, -et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou -Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde, -celle qui m’a dérobé le goût de vivre.</p> - -<p>Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense -plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!... -Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!—En vérité, -Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son -seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole -plus, j’ai le spleen.</p> - -<p>On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un -problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir -devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement -perpétuel sont des fous. On ne pleure<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> guère parce que A est A et ne -sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne -toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la -logique n’a plus rien à voir, une certitude <i>classée</i>, n’excite pas la -douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort -inutile où le spleen trouve son compte.</p> - -<p>Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas -dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son -sujet.—Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen -vous surprendrait durant votre adoration.—Mais, à ce spleen il existe -un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en -joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr. -Et ce remède le voici: recréez l’espérance.—Si elle vit, si elle -prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un -jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne -sauriez faire mieux!—Tout est préférable à ce spleen où périt la -raison.<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 13 novembre.<br /> -</p> - -<p>J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle -m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle -de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de -disparaître.</p> - -<p> </p> - -<p>Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans -le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand, -par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres -environ, un omnibus qui venait au grand trot.</p> - -<p>Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je -pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> pensées -que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.</p> - -<p>«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.</p> - -<p>«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la -portière de mon fiacre.</p> - -<p>«Cet omnibus marche vite.</p> - -<p>«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas -arrêter ses chevaux.</p> - -<p>«Mon fiacre oblique toujours.</p> - -<p>«L’omnibus vient en ligne droite.</p> - -<p>«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.</p> - -<p>«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine -poitrine.</p> - -<p>«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.</p> - -<p>«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?</p> - -<p>«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il -soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très -rapidement défoncé.</p> - -<p>«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.</p> - -<p>«En somme, j’ai de la chance. Je dispa<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span>rais d’une façon honnête sans que -l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins -de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.</p> - -<p>«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser -ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis, -mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.</p> - -<p>«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve -dans le dernier tiroir de mon bureau.</p> - -<p>«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de -bien attendrissantes grimaces!</p> - -<p>«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni -dans mon corps.</p> - -<p>«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à -mon sujet!</p> - -<p>«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie, -durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je -tombe. C’est dans l’ordre.</p> - -<p>«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.</p> - -<p>«Je ferme les yeux.»</p> - -<p>Comme je l’avais prévu, le timon de l’om<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>nibus entra par la portière et -me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher -avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu -secoué.</p> - -<p>Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de -police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.</p> - -<p>C’était raté.<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 10 novembre.<br /> -</p> - -<p>Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de -lui.—Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec -l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux -mois.—Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.—D’autre -part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du -général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de -la République dans l’Ouest Africain.—J’ai prié le Général Felte à -déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse, -à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou -Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en -Seine-et-Oise.</p> - -<p>C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> est entré à midi -cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre -à cet instant...</p> - -<p>Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq -ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer. -Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais.</p> - -<p>D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams:</p> - -<p>«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon? -S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le -reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive -à tous ceux qui travaillent là-bas!»</p> - -<p>«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt, -Felte, poli, me complimente sur ma table.</p> - -<p>«Vous avez un excellent cuisinier...»</p> - -<p>J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine:</p> - -<p>«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore?</p> - -<p>—On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur -d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> doute, -autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu, -moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai -donné à la France.»</p> - -<p> </p> - -<p>... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un -homme!—Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité -stupéfiante!) ce peu de mots:</p> - -<p>«J’ai créé un empire.»</p> - -<p>Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre -vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à -mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les -feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne -pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa -taille,—petit, petit, petit!</p> - -<p>Et l’homme qui est là a créé un empire!</p> - -<p>Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé -un empire!</p> - -<p>Le général Felte a créé...</p> - -<p>Je lui dis:</p> - -<p>«Vous êtes heureux?»</p> - -<p>Il répond:</p> - -<p>«Oui.»<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p> - -<p>Tout sec.—Puis, il ajoute:</p> - -<p>«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie? -Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...»</p> - -<p>Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules:</p> - -<p>«Dans ma vie à moi, il y a le spleen.</p> - -<p>—Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites -comme Cheftel, comme moi!</p> - -<p>—Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...</p> - -<p>—Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous -ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»</p> - -<p> </p> - -<p>Quitter Clotilde!<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 17 novembre.<br /> -</p> - -<p>O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans -valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que -je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.</p> - -<p>O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves, -celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est -satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être -celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!</p> - -<p>Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du -voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de -l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le -désordre, en<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span>seigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de -ta ciguë, le dictame de mes maux.</p> - -<p>Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris -les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse, -dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux, -auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans -l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits! -Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir -les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de -bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!</p> - -<p>Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient, -qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou -dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles -aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!</p> - -<p>Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du -désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de -mes pensées! barrière des brises! toi qui em<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span>pêches le désir d’éclore! -qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le -plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes -toutes les ailes!</p> - -<p>Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu! -magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la -paix de cette nuit!</p> - -<p>Accorde-moi le repos pour <i>une</i> nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces -quelques heures?... Pour <i>une</i> nuit!... sinon, je prendrai encore, sur -cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou -et mon opium.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 19 novembre.<br /> -</p> - -<p>Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens -plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je -tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires -qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et -l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.</p> - -<p>«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non, -pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des -chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les -jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine -fatiguée... l’air abattu!»</p> - -<p>Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> quittent avec l’idée -arrêtée que je file un mauvais coton.—Mon regard a-t-il donc tellement -changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les -passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me -prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes -cours!</p> - -<p>Cela finira peut-être ainsi.</p> - -<p>Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront -les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les -instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des -documents!—Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des -documents!—Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura -progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits -enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me -salisse.</p> - -<p>La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes -à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des -fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous -extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma -patrie et mes frères de demain.</p> - -<p>Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> me rendre visite.—Elle -restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme;</p> - -<p>«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!»</p> - -<p>Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de -basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu -qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. <i>Manger</i>: toute -ma vie tiendra dans ce mot.</p> - -<p>Oui, oui! je vois ces choses!</p> - -<p>Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant:</p> - -<p>«Tout de même! ce pauvre loup!»</p> - -<p>Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter -à ses camarades une si dramatique entrevue.</p> - -<p>Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma -pâtée.</p> - -<p> </p> - -<p>Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr!<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span></p> - -<p class="r"> -Jeudi, 21 novembre.<br /> -</p> - -<p>Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie!</p> - -<p>J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit -Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris -une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je -ne songe plus à rien autre.</p> - -<p>«Quittez-la!»</p> - -<p>Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse!</p> - -<p>Quitter Clotilde!</p> - -<p>Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse, -un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre!</p> - -<p>Se sentir libre, tout à fait! libre comme<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> Felte! quelle volupté ce doit -être!—Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente.</p> - -<p>Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais -une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à -tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde...</p> - -<p>Ecoutez...</p> - -<p>En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa -chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises, -sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son -esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que -je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si -chacun savait!)</p> - -<p>Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec -force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un -quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou -d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans -un problème d’échecs...</p> - -<p>Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute -où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix,<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span> sans que -l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et -sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que, -si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma -vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire -sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant -les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds -et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que -Clotilde m’a passé dans le nez.</p> - -<p>Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est -mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se -promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient -esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai, -peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais -tâcher de répudier Clotilde.<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 27 novembre.<br /> -</p> - -<p>Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me -sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange.</p> - -<p>Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en -ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre -n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait -excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui -me surprit.—Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de -tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était -convulsée.—Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient -ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier -disait l’épouvante.<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span></p> - -<p>«Qu’y a-t-il donc, ma petite?»</p> - -<p>Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main, -de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me -retint.</p> - -<p>Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé -d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe -chinoise.—Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma -poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle -approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un -ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura, -très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon -effet de théâtre:</p> - -<p>«Je crois qu’on a sonné.»</p> - -<p>De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma -porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière, -déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait -pour un dernier soupir.</p> - -<p>Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans -l’antichambre et j’ouvris la porte.—La concierge de Lanthelme était sur -le palier.<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p> - -<p>«Monsieur! Monsieur! venez vite.»</p> - -<p>C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth -dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent.</p> - -<p>«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme...</p> - -<p>—Eh bien!...</p> - -<p>—Du sang coule sous sa porte!</p> - -<p>—Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.»</p> - -<p>Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée.</p> - -<p>«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait -demander de passer chez lui.»</p> - -<p>Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille:</p> - -<p>«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme...</p> - -<p>—Quoi? la police?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme.</p> - -<p>Il se leva et se rhabilla.</p> - -<p>Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les -trois femmes dans<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On -eût dit qu’elles étaient transies par le froid.</p> - -<p>L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de -marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis -venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et -moi, qui causions à voix basse.</p> - -<p>L’entrée sale et puante.—Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas -prendre.—Il fait froid.—Courants d’air.—Un chat efflanqué se sauve -entre mes jambes.—La procession dans l’escalier qui craque.—On monte -lentement.—La concierge tient une bougie.</p> - -<p>Nous voilà au troisième palier.</p> - -<p>C’est vrai, du sang coule sous la porte.</p> - -<p>«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand -j’ai vu...</p> - -<p>—Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams.</p> - -<p>—Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police.</p> - -<p>—Taisez-vous! La clef!</p> - -<p>—Voici.»</p> - -<p>Nous entrons.</p> - -<p>Williams allume le gaz.<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p> - -<p>Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.—Lanthelme s’est -coupé la gorge avec un rasoir.—Il a été brave.—Assis dans son -fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide, -nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir -est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre -fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte.</p> - -<p>Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans -ma poche.—Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil -froncé.—Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un -enfant.—La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et -fait le bourdonnement d’une machine à coudre.</p> - -<p>Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume -quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.—Zanko -restera pour veiller le mort.</p> - -<p>Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi.</p> - -<p>Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait -souffert.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p> - -<p class="r"> -Samedi, 30 novembre.<br /> -</p> - -<p>Les femmes ont beaucoup pleuré.—Il y a eu deux crises de nerfs.</p> - -<p>Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.—On a offert à Zanko une -place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il -emmène Poussière.</p> - -<p>Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que -possédait Lanthelme.</p> - -<p>Moi, je ne sais que faire.</p> - -<p>J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures -où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la -société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image -insupportable.—Je sens qu’il a eu raison de se tuer.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p>D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table:</p> - -<div class="blockquot"><p class="indd">«Mon ami,</p> - -<p>«C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de -votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis -de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans -doute le premier à être informé de la décision que je viens de -prendre.</p> - -<p>«Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me -reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient -tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une -assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de -l’année.</p> - -<p>«Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je -n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à -l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main -sûre.</p> - -<p>«Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une -pipe à la santé de<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> mon âme.—Qui sait où elle se promènera dans -une heure!»</p></div> - -<p>Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre -toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en -somme, de se couper la gorge!<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mardi, 10 décembre.<br /> -</p> - -<p>«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, -demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera -content que je les lui communique.</p> - -<p>—Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour! -C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me -traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je -finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire. -Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai -vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des -durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> -dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là!</p> - -<p>—Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, -demain matin, et l’inviter à déjeuner.</p> - -<p>—Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as -honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne -remettra plus les pieds ici! Voilà!</p> - -<p>—Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de -moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais -dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et...</p> - -<p>—... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi, -avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire!</p> - -<p>—Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu -voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît.</p> - -<p>—De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères! -Je vais faire un tour au Bois!</p> - -<p>—Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au -Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne -rentreras plus ici.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p> - -<p>—Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue -des Variétés. Tu feras prendre des places.</p> - -<p>—Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta -tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6 -heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront -réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes -et ton linge. Allons! va-t-en vite!»</p> - -<p>Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la -porte qu’elle la rouvrait déjà.</p> - -<p>«Tu veux le passe?</p> - -<p>—Cela me dispensera de te le faire réclamer.»</p> - -<p>Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet -de chambre.</p> - -<p>«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas; -d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet.</p> - -<p>—Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!»</p> - -<p>Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que, -trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> -rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent -être sceptiques!...</p> - -<p>Pour ce coup, aurai-je plus de courage?</p> - -<p>Tâchons!<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p> - -<p class="r"> -Mercredi, 18 décembre.<br /> -</p> - -<p>C’est fait.—Je ne reverrai plus Clotilde.</p> - -<p>Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin; -deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la -supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son -coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la -fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la -leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de -forcer la consigne. Il y eut un petit orage,—puis «Madame» fut mise à -la porte.</p> - -<p>Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de -reprendre Clotilde de<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span>vant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et -jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans -reproche.—Allons! l’exécution est faite,—le fil est coupé... Mais, -vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne -fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice? -Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!... -Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau, -jusqu’à l’extinction des feux.</p> - -<p>Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés!</p> - -<p>«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...»</p> - -<p>«La goujaterie de ta conduite...»</p> - -<p>«Tu as donc oublié nos...»</p> - -<p>«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...»</p> - -<p>«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...»</p> - -<p>«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...»</p> - -<p>«Ah! je me rends bien compte?...»</p> - -<p>«Et c’est à travers mes larmes que...»</p> - -<p>Oh! oh! cela a traîné partout!</p> - -<p>Au panier!<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p> - -<p>Mais... je vais donc rester seul toute la soirée?</p> - -<p>Tiens... on a sonné... Encore elle?</p> - -<p> </p> - -<p>... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en -annonçant:</p> - -<p>«M. Altano.»</p> - -<p>Je le fis entrer.—Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze -jours, son frère est mort, dans un accès de <i>delirium tremens</i>, après -s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence.</p> - -<p>Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il -quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes -conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant.</p> - -<p>«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre, -j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus -où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les -fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors, -maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous -expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto -n’est plus là... Et, prendre un autre<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> frère, un frère pas vrai, avec le -même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire: -c’est comme qui dirait...»</p> - -<p>Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis, -nous nous sommes serrés la main, et il est parti.</p> - -<p>Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon -chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours! -Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai -pas envie de fumer, ce soir.</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me -suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil -atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu, -de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs: -«<i>Terres inconnues</i>...»</p> - -<p>«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.»</p> - -<p>Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde...</p> - -<p>«Essayer de nouveau...»</p> - -<p>Des <i>Terres inconnues</i>?.. en existe-t-il encore?</p> - -<p>Je m’occuperai de cela, demain.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p> - -<p class="r"> -Dimanche, 26 janvier.<br /> -</p> - -<p>Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma -vie.—Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes -qui le termineront.</p> - -<p>Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur. -Soit.—Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu -ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes -malles... et je te dis adieu.</p> - -<p>Je te dis adieu à toi surtout, car, sur le quai de la gare, j’aurai peu -de mains à serrer. En partant, je ne quitte pas grand chose. Mes amis se -détachent de moi, s’en vont ou se détruisent. Il ne me reste guère que -les morts, mais, depuis longtemps, mes racines ont péné<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span>tré leurs -tombes. Si quelque noblesse subsiste en moi, c’est bien d’eux qu’elle -vient. J’emporte leur beau souvenir.</p> - -<p>Adieu! adieu! je vais tuer mon démon secret devant de nouveaux paysages.</p> - -<p class="fint">FIN<br /><br /><br /> -<small>Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine.—<span class="smcap">A. Pichat.</span> -</small></p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE DÉMON SECRET</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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