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-The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de
-Maupassant - volume 21, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: June 9, 2022 [eBook #68271]
-
-Language: French
-
-Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE
-MAUPASSANT - VOLUME 21 ***
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.
-
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
-
- DE
-
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
- A ÉTÉ TIRÉE
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: Sur l'Eau.
- _Paris, 1888. Marpon et Flammarion, éditeurs,
- avec addition de_:
- Blanc et Bleu.--Livre de bord (_inédits_).
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
-
- DE
-
- GUY DE MAUPASSANT
-
- SUR L'EAU
-
-
- BLANC ET BLEU
-
- LIVRE DE BORD
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCVIII
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-SUR L'EAU.
-
-
- _Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure
- intéressantes. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière
- sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire, chaque
- jour, ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé._
-
- _En somme, j'ai vu de l'eau, du soleil, des nuages et des roches--je
- ne puis raconter autre chose--et j'ai pensé simplement, comme on
- pense quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène._
-
-
- 6 avril.
-
-JE dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma
-fenêtre. Je l'ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et
-jusque dans l'âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel
-était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des
-étoiles.
-
-Le matelot, debout au pied du mur, disait:
-
---Beau temps, monsieur.
-
---Quel vent?
-
---Vent de terre.
-
---C'est bien, j'arrive.
-
-Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L'horizon
-commençait à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des
-Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant
-de Villefranche.
-
-Devant moi Antibes apparaissait vaguement, dans l'ombre éclaircie, avec
-ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu'enferment encore
-les vieux murs de Vauban.
-
-Dans les rues, quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se
-lèvent. Dans le port, rien que le très léger bercement des tartanes le
-long du quai et l'insensible clapot de l'eau qui remue à peine. Parfois
-un bruit d'amarre qui se raidit ou le frôlement d'une barque le long
-d'une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir
-sous le firmament poudré d'or et sous l'œil du petit phare qui, debout
-sur la jetée, veille sur son petit port.
-
-Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j'aperçus une
-lueur, je sentis un mouvement, j'entendis des voix. On m'attendait. Le
-_Bel-Ami_ était prêt à partir.
-
-Je descendis dans le salon qu'éclairaient les deux bougies suspendues
-et balancées comme des boussoles, au pied des canapés qui servent de
-lits, la nuit venue; j'endossai le veston de mer en peau de bête, je me
-coiffai d'une chaude casquette, puis je remontai sur le pont. Déjà les
-amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes, halant sur
-la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis ils hissèrent
-la grande voile, qui s'éleva lentement avec une plainte monotone des
-poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans la nuit,
-cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du vent.
-
-Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu'on
-sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé,
-indécis et intermittent.
-
-Maintenant, les hommes embarquaient l'ancre; je pris la barre; et le
-bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l'eau tranquille. Pour
-sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les
-goélettes ensommeillées. Nous allions d'un quai à l'autre, doucement,
-traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à
-peine sorti de l'œuf, suit un cygne.
-
-Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré,
-le yacht, plus ardent, accéléra sa marche et sembla s'animer comme
-si une gaieté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères,
-innombrables et basses, sillons mouvants d'une plaine illimitée. Il
-sentait la vie de la mer en sortant de l'eau morte du port.
-
-Il n'y avait pas de houle, et je m'engageai entre les murs de la ville
-et la bouée le _Cinq-cents francs_ qui indique le grand passage, puis
-laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap.
-
-Le jour naissait, les étoiles s'éteignaient, le phare de Villefranche
-ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j'aperçus dans le ciel
-lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et
-roses: c'étaient les glaciers des Alpes dont l'aurore allumait les
-cimes.
-
-Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise,
-plus fraîche, nous faisait courir sur l'ombre frémissante et violette.
-Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de
-l'_Angelus_. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au
-jour levant et plus lourd à la nuit tombante? J'aime cette heure froide
-et légère du matin, lorsque l'homme dort encore et que s'éveille la
-terre. L'air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point
-les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît,
-la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le
-secret est notre immense tourment.
-
-Raymond disait:
-
---Nous aurons vent d'est tantôt.
-
-Bernard répondit:
-
---Je croirais plutôt à un vent d'ouest.
-
-Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre,
-soigneux et prudent. Barbu jusqu'aux yeux, il a le regard bon et la
-voix bonne. C'est un dévoué et un franc. Mais tout l'inquiète en mer,
-la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le
-nuage allongé sur l'Estérel, qui révèle du mistral dans l'ouest, et
-même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de
-l'est. Excellent marin d'ailleurs, il surveille tout sans cesse et
-pousse la propreté jusqu'à frotter les cuivres dès qu'une goutte d'eau
-les atteint.
-
-Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu,
-infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l'autre, mais moins
-mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux
-traîtrises de la mer.
-
-Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me
-jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux
-renseigné.
-
---Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.
-
-Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe,
-et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras
-des flots.
-
-Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui
-menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets
-pointus semblent des jaillissements d'écume immobile et figée. Et le
-soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée
-d'argent.
-
-Mais voilà que, doublant le cap d'Antibes, nous découvrons les îles
-de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l'Estérel.
-L'Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake,
-bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et
-pourtant artiste, peinte à l'aquarelle sur un ciel théâtral par un
-créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes
-et de sujet d'admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées.
-
-A chaque heure du jour, l'Estérel change d'effet et charme les yeux du
-_high life_.
-
-La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au
-matin sur le ciel bleu, d'un bleu tendre et pur, d'un bleu propre et
-joli, d'un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs
-boisés des côtes s'assombrissent et plaquent une tache noire sur un
-ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge.
-Je n'ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces
-incendies de l'horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette
-mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d'effets
-excessifs et magnifiques qui forcent l'admiration et feraient un peu
-sourire s'ils étaient peints par des hommes.
-
-Les îles de Lérins, qui ferment à l'est le golfe de Cannes et le
-séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d'opérette
-placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades.
-
-De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à deux
-jardins d'un vert sombre, poussés dans l'eau. Au large, à l'extrémité
-de Saint-Honorat, s'élève, le pied dans les flots, une ruine toute
-romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue par les
-vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les Sarrazins,
-car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf pendant la
-Révolution. L'île fut achetée alors par une actrice des Français.
-
-Château fort, religieux batailleurs, aujourd'hui trappistes gras,
-souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses
-amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d'un
-collier de rochers charmants, tout jusqu'à ces noms à la Florian
-«Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite», tout est aimable, coquet,
-romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes.
-
-Pour faire pendant à l'antique manoir crénelé, svelte et dressé à
-l'extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est
-terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés
-le Masque de fer et Bazaine. Une passe d'un mille environ s'étend
-entre la pointe de la Croisette et ce château, qui a l'aspect d'une
-vieille maison écrasée, sans rien d'altier et de majestueux. Il semble
-accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers.
-
-J'aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles,
-celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie
-des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin,
-les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je
-découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d'un cap.
-
-Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l'eau,
-les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables
-villas semées dans la verdure ont l'air d'œufs blancs pondus sur les
-sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des
-oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu'on
-aperçoit là-haut.
-
-Sur le cap d'Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux
-jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l'Europe,
-nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc,
-ravissante et fantaisiste habitation qu'on vient visiter de Nice et de
-Cannes.
-
-La brise tombe, le yacht ne marche plus qu'à peine.
-
-Après le courant d'air de terre qui règne pendant la nuit, nous
-attendons et nous espérons le courant d'air de la mer, qui sera le bien
-reçu, d'où qu'il vienne.
-
-Bernard tient toujours pour l'ouest, Raymond pour l'est, le baromètre
-est immobile un peu au-dessous de 76.
-
-Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les
-murs des maisons, qui, de loin, ont l'air aussi de neige éparpillée, et
-jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.
-
-Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l'air
-qu'on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l'eau
-plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière
-pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec
-l'escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l'air de rocs, d'îlots,
-d'écueils couverts d'arbres morts. La fumée d'un train court sur la
-rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la
-plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles
-latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées
-dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.
-
-C'est le calme, le calme doux et chaud d'un matin de printemps dans
-le Midi; et déjà, il me semble que j'ai quitté depuis des semaines,
-depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s'agitent;
-je sens entrer en moi l'ivresse d'être seul, l'ivresse douce du repos
-que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le
-timbre de ma porte, ni l'aboiement de mon chien. On ne peut m'appeler,
-m'inviter, m'emmener, m'opprimer avec des sourires, me harceler de
-politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court,
-la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui
-se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu'un
-hamac, et qui erre sur l'eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J'ai,
-pour me servir et me promener, deux matelots qui m'obéissent, quelques
-livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans
-parler, quelle joie!
-
-Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos
-profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix:
-
---Le brick a de l'air, là-bas.
-
-Là-bas, en effet, très loin en face d'Agay, un brick vient vers nous.
-Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent.
-
---Bah, c'est le courant d'air d'Agay, répond Raymond, il fait calme sur
-le cap Roux.
-
---Cause toujours, nous aurons du vent d'ouest, répond Bernard.
-
-Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé
-depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure:
-
---Il sent le vent d'ouest, monsieur.
-
-C'est fait, ma curiosité s'éveille, cette curiosité particulière aux
-voyageurs de la mer, qui fait qu'on voit tout, qu'on observe tout,
-qu'on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes
-yeux, je regarde à l'horizon la couleur de l'eau. Elle demeure toujours
-claire, vernie, luisante. S'il y a du vent, il est loin encore.
-
-Quel personnage, le vent, pour les marins! On en parle comme d'un
-homme, d'un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt
-bienveillant. C'est de lui qu'on s'entretient le plus, le long des
-jours, c'est à lui qu'on pense sans cesse, le long des jours et des
-nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre! Nous autres nous
-le connaissons plus que notre père ou que notre mère, cet invisible,
-ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce féroce. Nous
-l'aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices et ses colères
-que les signes du ciel et de la mer nous apprennent lentement à
-prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à toute seconde,
-car la lutte entre nous et lui ne s'interrompt jamais. Tout notre
-être est en éveil pour cette bataille: l'œil qui cherche à surprendre
-d'insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse ou son choc,
-l'esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, juge s'il est
-calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous donne autant
-que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de prévoyance,
-car il est le maître de la mer, celui qu'on peut éviter, utiliser ou
-fuir, mais qu'on ne dompte jamais. Et dans l'âme du marin règne, comme
-chez les croyants l'idée d'un Dieu irascible et formidable, la crainte
-mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le respect de sa puissance.
-
---Le voilà, monsieur, me dit Bernard.
-
-Là-bas, tout là-bas, au bout de l'horizon une ligne d'un bleu
-noir s'allonge sur l'eau. Ce n'est rien, une nuance, une ombre
-imperceptible, c'est lui. Maintenant nous l'attendons, immobiles, sous
-la chaleur du soleil.
-
-Je regarde l'heure, huit heures, et je dis:
-
---Bigre, il est tôt, pour le vent d'ouest.
-
---Il soufflera dur, après midi, répond Bernard.
-
-Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle
-éclatant semble monter jusqu'au ciel, car nous avons hissé sur la
-misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux
-mètres le sommet du mât. Plus un mouvement: on se croirait sur la
-terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue
-au loin s'approche. L'éclat métallique de l'eau terni soudain se
-transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.
-
-Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu'une plaque
-d'acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt
-qu'apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eût jeté
-dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis
-le gui, lentement, se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me
-caresse la figure, et les frémissements de l'eau se multiplient autour
-de nous comme s'il y tombait une pluie continue de sable. Le cotre
-déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger
-clapot s'éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main,
-la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et
-la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer; mais
-qu'importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s'il
-ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.
-
-Nous approchons de l'escadre dont les six cuirassés et les deux avisos
-tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l'ouest.
-Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que
-signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus
-avec une surprenante rapidité, et la vague se lève courte et pressée.
-Le yacht s'incline portant toute sa toile et court suivi toujours du
-youyou dont l'amarre est tendue et qui va, le nez en l'air, le cul dans
-l'eau, entre deux bourrelets d'écume.
-
-En approchant de l'île Saint-Honorat, nous passons auprès d'un rocher
-nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de
-dents, de pointes et de griffes qu'on peut à peine marcher dessus; il
-faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec
-précaution; on le nomme Saint-Ferréol.
-
-Un peu de terre venue on ne sait d'où s'est accumulée dans les trous et
-les fissures de la roche, et là dedans ont poussé des sortes de lis et
-de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.
-
-C'est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché
-pendant cinq ans le corps de Paganini. L'aventure est digne de la vie
-de cet artiste génial et macabre, qu'on disait possédé du diable,
-si étrange d'allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain
-et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de
-personnage d'Hoffmann.
-
-Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui,
-seul maintenant, pouvait l'entendre tant sa voix était devenue faible,
-il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.
-
-Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se
-dirigea vers l'Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la
-sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n'osa point
-accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps
-lorsque la municipalité s'y opposa sous prétexte que l'artiste était
-mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal;
-mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le
-fléau.
-
-Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l'entrée du port lui
-fut interdite pour les mêmes raisons. Puis il se dirigea vers Cannes,
-où il ne put pénétrer non plus.
-
-Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand
-artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait
-plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il
-vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit
-débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l'îlot.
-
-C'est seulement en 1845 qu'il revint avec deux amis chercher les restes
-de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona.
-
-N'aimerait-on pas mieux que l'extraordinaire violoniste fût demeuré sur
-l'écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du
-roc?
-
-Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous
-avons aperçu en doublant le cap d'Antibes, et plus loin encore une
-ligne d'écueils terminée par une tour: Les Moines.
-
-Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.
-
-C'est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit,
-car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.
-
-Une rafale brusque nous penche à faire monter l'eau sur le pont, et
-je commande d'amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans
-s'exposer à casser le mât.
-
-La lame se creuse, s'espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par
-bourrasque, un vent de menace qui crie: «Prenez garde.»
-
---Nous serons obligés d'aller coucher à Cannes, dit Bernard.
-
-Au bout d'une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et le
-remplacer par le second en prenant un ris dans la voile; puis, un quart
-d'heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me décidai
-à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n'abrite, rade
-ouverte à la mer du sud-ouest qui y met tous les navires en danger.
-Quand on songe aux sommes considérables qu'amèneraient dans cette
-ville les grands yachts étrangers, s'ils y trouvaient un abri sûr, on
-comprend combien est puissante l'indolence des gens du Midi qui n'ont
-pu encore obtenir de l'État ce travail indispensable.
-
-A dix heures, nous jetons l'ancre en face du vapeur le _Cannois_, et
-je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade est
-blanche d'écume.
-
-
- Cannes, 7 avril, 9 heures du soir.
-
-Des princes, des princes, partout des, princes! Ceux qui aiment les
-princes sont heureux.
-
-A peine eus-je mis le pied, hier matin, sur la promenade de la
-Croisette, que j'en rencontrai trois, l'un derrière l'autre. Dans notre
-pays démocratique, Cannes est devenue la ville des titres.
-
-Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d'une
-casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d'un mathématicien,
-des silhouettes d'acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d'un
-dramaturge, la figure d'une femme dans la tête d'un amoureux, des
-images paillardes dans celle d'un débauché, des vers dans la cervelle
-d'un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent à Cannes on
-trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes
-dans un potage.
-
-Des hommes se réunissent dans les tripots parce qu'ils aiment les
-cartes, d'autres dans les champs de courses parce qu'ils aiment les
-chevaux. On se réunit à Cannes parce qu'on aime les Altesses Impériales
-et Royales.
-
-Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles
-à défaut des royaumes dont on les a privées.
-
-On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches,
-de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont
-modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les
-humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu'on ne retrouve
-presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes.
-
-Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni
-sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et
-fleurie, s'y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux
-irrespectueux, il n'en est pas de même des amateurs d'Altesses.
-
-Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux
-et comique, et, dès qu'ils sont privés d'une, se mettent à la
-recherche d'une autre, comme si leur bouche ne pouvait s'ouvrir que
-pour prononcer «Monseigneur» ou «Madame» à la troisième personne.
-
-On ne peut les voir cinq minutes sans qu'ils racontent ce que leur a
-répondu la princesse, ce que leur a dit le grand-duc, la promenade
-projetée avec l'un et le mot spirituel de l'autre. On sent, on voit,
-on devine qu'ils ne fréquentent point d'autre monde que les personnes
-de sang royal, que s'ils consentent à vous parler, c'est pour vous
-renseigner exactement sur ce qu'on fait dans ces hauteurs.
-
-Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes les ruses
-imaginables, s'engagent pour avoir à sa table, une fois au moins par
-saison, un prince, un vrai prince, un de ceux qui font prime. Quel
-respect on inspire quand on est du lawn-tennis d'un grand-duc ou quand
-on a été seulement présenté à Galles,--c'est ainsi que s'expriment les
-superchics.
-
-Se faire inscrire à la porte de ces «exilés», comme dit Daudet, de
-ces culbutés, dirait un autre, constitue une occupation constante,
-délicate, absorbante, considérable. Le registre est déposé dans le
-vestibule, entre deux valets dont l'un vous offre une plume. On écrit
-son nom à la suite de deux mille autres noms de toute farine où les
-titres foisonnent, où les «de» fourmillent! Puis on s'en va, fier
-comme si l'on venait d'être anobli, heureux comme si on eût accompli
-un devoir sacré, et on dit avec orgueil, à la première connaissance
-rencontrée: «Je viens de me faire inscrire chez le grand-duc de
-Gérolstein.» Puis le soir, au dîner, on raconte avec importance: «J'ai
-remarqué tantôt, sur la liste du grand-duc de Gérolstein, les noms de
-X... Y... et Z...» Et tout le monde écoute avec intérêt comme s'il
-s'agissait d'un événement de la dernière importance.
-
-Mais pourquoi rire et s'étonner de l'innocente et douce manie des
-élégants amateurs de princes quand nous rencontrons à Paris cinquante
-races différentes d'amateurs de grands hommes, qui ne sont pas moins
-amusantes.
-
-Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des
-célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n'est
-guère de femme du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son
-artiste, ou ses artistes; et elle donne des dîners pour eux, afin de
-faire savoir à la ville et à la province qu'on est intelligent chez
-elle.
-
-Poser pour l'esprit qu'on n'a pas, mais qu'on fait venir à grand bruit,
-ou pour les relations princières... où donc est la différence?
-
-Les plus recherchés parmi les grands hommes par les femmes jeunes ou
-vieilles sont assurément les musiciens. Certaines maisons en possèdent
-des collections complètes. Ces artistes ont d'ailleurs cet avantage
-inestimable d'être utiles dans les soirées. Mais les personnes qui
-tiennent à l'objet tout à fait rare ne peuvent guère espérer en réunir
-deux sur le même canapé. Ajoutons qu'il n'est pas de bassesse dont ne
-soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon
-d'un compositeur illustre. Les petits soins qu'on emploie d'ordinaire
-pour attacher un peintre ou un simple homme de lettres deviennent
-tout à fait insuffisants quand il s'agit d'un marchand de sons. On
-emploie vis-à-vis de lui des moyens de séduction et des procédés de
-louange complètement inusités. On lui baise les mains comme à un roi,
-on s'agenouille devant lui comme devant un Dieu, quand il a daigné
-exécuter lui-même son _Regina Cœli_. On porte dans une bague un poil de
-sa barbe; on se fait une médaille, une médaille sacrée gardée entre les
-seins au bout d'une chaînette d'or, avec un bouton tombé un soir de sa
-culotte, après un vif mouvement du bras qu'il avait fait en achevant
-son _Doux Repos_.
-
-Les peintres sont un peu moins prisés, bien que fort recherchés encore.
-Ils ont en eux moins de divin et plus de bohème. Leurs allures n'ont
-pas assez de moelleux et surtout pas assez de sublime. Ils remplacent
-souvent l'inspiration par la gaudriole et par le coq-à-l'âne. Ils
-sentent un peu trop l'atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins,
-ont perdu cette odeur-là se mettent à sentir la pose. Et puis ils sont
-changeants, volages, blagueurs. On n'est jamais sûr de les garder,
-tandis que le musicien fait son nid dans la famille.
-
-Depuis quelques années, on recherche assez l'homme de lettres. Il a
-d'ailleurs de grands avantages: il parle, il parle longtemps, il parle
-beaucoup, il parle pour tout le monde, et comme il fait profession
-d'intelligence, on peut l'écouter et l'admirer avec confiance.
-
-La femme qui se sent sollicitée par ce goût bizarre d'avoir chez
-elle un homme de lettres comme on peut avoir un perroquet dont le
-bavardage attire les concierges voisines, a le choix entre les poètes
-et les romanciers. Les poètes ont plus d'idéal, et les romanciers
-plus d'imprévu. Les poètes sont plus sentimentaux, les romanciers
-plus positifs. Affaire de goût et de tempérament. Le poète a plus de
-charme intime, le romancier plus d'esprit souvent. Mais le romancier
-présente des dangers qu'on ne rencontre pas chez le poète, il ronge,
-pille et exploite tout ce qu'il a sous les yeux. Avec lui on ne peut
-jamais être tranquille, jamais sûr qu'il ne vous couchera point, un
-jour, toute nue, entre les pages d'un livre. Son œil est comme une
-pompe qui absorbe tout, comme la main d'un voleur toujours en travail.
-Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse; il cueille les
-mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe
-devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les
-moindres choses. Il emmagasine du matin au soir des observations de
-toute nature dont il fait des histoires à vendre, des histoires qui
-courent au bout du monde, qui seront lues, discutées, commentées par
-des milliers et des millions de personnes. Et ce qu'il y a de terrible,
-c'est qu'il fera ressemblant, le gredin, malgré lui, inconsciemment,
-parce qu'il voit juste et qu'il raconte ce qu'il a vu. Malgré ses
-efforts et ses ruses pour déguiser les personnages, on dira: «Avez-vous
-reconnu M. X... et Mme Y... Ils sont frappants?»
-
-Certes, il est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et
-d'attirer les romanciers, qu'il le serait pour un marchand de farine
-d'élever des rats dans son magasin.
-
-Et pourtant ils sont en faveur.
-
-Donc quand une femme a jeté son dévolu sur l'écrivain qu'elle veut
-adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d'attentions
-et de gâteries. Comme l'eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur
-rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l'homme
-de lettres. Alors, dès qu'elle le voit attendri, ému, gagné par cette
-constante flatterie, elle l'isole, elle coupe, peu à peu, les attaches
-qu'il pouvait avoir ailleurs, et l'habitue insensiblement à venir chez
-elle, à s'y plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater
-dans la maison, elle lui ménage et lui prépare des succès, le met en
-lumière, en vedette, lui témoigne devant tous les anciens habitués du
-lieu une considération marquée, une admiration sans égale.
-
-Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y trouve
-d'ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui
-leurs plus délicates faveurs pour l'arracher à celle qui l'a conquis.
-Mais s'il est habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux
-coquetteries dont on l'accable. Et plus il se montrera fidèle, plus
-il sera poursuivi, prié, aimé. Oh! qu'il prenne garde de se laisser
-entraîner par toutes ces sirènes de salons; il perdrait aussitôt les
-trois quarts de sa valeur s'il tombait dans la circulation.
-
-Il forme bientôt un centre littéraire, une église dont il est le Dieu,
-le seul Dieu; car les véritables religions n'ont jamais plusieurs
-divinités. On ira dans la maison pour le voir, l'entendre, l'admirer,
-comme on vient, de très loin, en certains sanctuaires. On l'enviera,
-lui, on l'enviera, elle! Ils parleront des lettres comme les prêtres
-parlent des dogmes, avec science et gravité; on les écoutera, l'un et
-l'autre, et on aura, en sortant de ce salon lettré, la sensation de
-sortir d'une cathédrale.
-
-D'autres encore sont recherchés, mais à des degrés inférieurs: ainsi,
-les généraux, dédaignés du vrai monde où ils sont classés à peine
-au-dessus des députés, font encore prime dans la petite bourgeoisie.
-Le député n'est demandé que dans les moments de crise. On le ménage,
-par un dîner de temps en temps, pendant les accalmies parlementaires.
-Le savant a ses partisans, car tous les goûts sont dans la nature, et
-le chef de bureau lui-même est fort prisé par les gens qui habitent au
-sixième étage. Mais ces gens-là ne viennent pas à Cannes. A peine la
-bourgeoisie y a-t-elle quelques timides représentants.
-
-C'est seulement avant midi qu'on rencontre sur la Croisette tous les
-nobles étrangers.
-
-La Croisette est une longue promenade en demi-cercle qui suit la mer
-depuis la pointe, en face Sainte-Marguerite, jusqu'au port que domine
-la vieille ville.
-
-Les femmes jeunes et sveltes,--il est de bon goût d'être
-maigre,--vêtues à l'anglaise, vont d'un pas rapide, escortées par de
-jeunes hommes alertes en tenue de lawn-tennis. Mais de temps en temps,
-on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d'un pas accablé,
-appuyé au bras d'une mère, d'un frère ou d'une sœur. Ils toussent et
-halètent, ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur, et
-nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants.
-
-Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c'est aussi
-l'hôpital du monde et le cimetière fleuri de l'Europe aristocrate.
-
-L'affreux mal qui ne pardonne guère et qu'on nomme aujourd'hui la
-tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les
-hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes.
-
-Comme de tous les coins du monde on doit la maudire cette terre
-charmante et redoutable, antichambre de la Mort, parfumée et douce,
-où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont
-laissé quelqu'un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs
-espérances et s'épanouissaient leurs tendresses.
-
-Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes
-d'hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses
-debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage
-d'agonisants on aperçoit le cimetière au sommet d'un monticule.
-
-Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin où dorment les morts! Des
-roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou pâles,
-ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les allées,
-les places vides encore et remplies demain, tout en est couvert. Leur
-parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les jambes.
-
-Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt
-ans.
-
-De tombe en tombe, on va, lisant les noms de ces êtres tués si jeunes,
-par l'inguérissable mal. C'est un cimetière d'enfants, un cimetière
-pareil à ces bals blancs où ne sont point admis les gens mariés.
-
-De ce cimetière la vue s'étend, à gauche, sur l'Italie, jusqu'à la
-pointe où Bordighera allonge dans la mer ses maisons blanches; à
-droite, jusqu'au cap Martin, qui trempe dans l'eau ses flancs feuillus.
-
-Partout, d'ailleurs, le long de cet adorable rivage, nous sommes chez
-la Mort. Mais elle est discrète, voilée, pleine de savoir-vivre et de
-pudeurs, bien élevée enfin. Jamais on ne la voit face à face, bien
-qu'elle vous frôle à tout moment.
-
-On dirait même qu'on ne meurt point en ce pays, car tout est complice
-de la fraude où se complaît cette souveraine. Mais comme on la sent,
-comme on la flaire, comme on entrevoit parfois le bout de sa robe
-noire! Certes, il faut bien des roses et bien des fleurs de citronniers
-pour qu'on ne saisisse jamais, dans la brise, l'affreuse odeur qui
-s'exhale des chambres de trépassés.
-
-Jamais un cercueil dans les rues, jamais une draperie de deuil, jamais
-un glas funèbre. Le maigre promeneur d'hier ne passe plus sous votre
-fenêtre et voilà tout.
-
-Si vous vous étonnez de ne le plus voir et vous inquiétez de lui, le
-maître d'hôtel et tous les domestiques vous répondent avec un sourire
-qu'il allait mieux et que sur l'avis du docteur il est parti pour
-l'Italie. Dans chaque hôtel, en effet, la Mort a son escalier secret,
-ses confidents et ses compères.
-
-Un moraliste d'autrefois aurait dit de bien belles choses sur le
-contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère.
-
-Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord
-du _Bel-Ami_, où m'attend un déjeuner modeste préparé par les mains de
-Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des pommes
-de terre.
-
-Pendant le reste du jour j'ai lu.
-
-Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur
-ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le
-mouvement finit par m'engourdir et je sommeillai pendant quelque temps.
-Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis
-qu'il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le
-débarquement difficile, je dînai dans mon bateau.
-
-Puis je montai m'asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait
-ses lumières. Rien de plus joli qu'une ville éclairée, vue de la mer.
-A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes
-sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs
-de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux
-kilomètres d'étendue.
-
-Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des
-gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils
-feront demain, et qu'ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du
-temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien!
-
-Est-il rien de plus sinistre qu'une conversation de table d'hôte? J'ai
-vécu dans les hôtels, j'ai subi l'âme humaine qui se montre là dans
-toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême
-indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte
-quand on entend l'homme parler. L'homme, l'homme ordinaire, riche,
-connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne
-comprend rien et parle de l'intelligence avec un orgueil désolant.
-
-Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre
-chose qu'une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis
-autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec
-ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger
-des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la
-route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»;
-«la cuisine n'est pas mauvaise dans l'hôtel, bien que les nourritures
-de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce
-qu'ils ont fait, ce qu'ils aiment, ce qu'ils croient!
-
-Il me semble que je vois en eux l'horreur de leur âme comme on voit un
-fœtus monstrueux dans l'esprit-de-vin d'un bocal. J'assiste à la lente
-éclosion des lieux communs qu'ils redisent toujours, je sens les mots
-tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d'imbéciles et de
-leurs bouches dans l'air inerte qui les porte à mes oreilles.
-
-Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles,
-les plus respectées, ne sont-elles pas l'irrécusable preuve de
-l'éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise?
-
-Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et
-recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note,
-du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou
-en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre,
-les arguments pour et contre, l'histoire des croyances sacrées, des
-schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme
-les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et
-sanglante des faiseurs d'hypothèses, le chaos des contestations, tout
-le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à
-deviner, à savoir et si prompt à croire, prouve qu'il a été jeté sur ce
-monde si petit, uniquement pour boire, manger, faire des enfants et
-des chansonnettes et s'entre-tuer par passe-temps.
-
-Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s'amusent, ceux qui sont
-contents.
-
-Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le
-soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de
-leur logis, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils
-disent, tout ce qu'ils entendent.
-
-Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu
-de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de
-distractions.
-
-Ils ne s'ennuient ni les uns ni les autres.
-
-La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont
-eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les
-étonner, les ravit.
-
-Mais d'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit
-des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du
-bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres.
-
-Dès qu'ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux.
-Qu'attendraient-ils? Rien ne les distrait plus; ils ont fait le tour
-de nos maigres plaisirs.
-
-Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écœurement abominable des mêmes
-actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer
-chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes
-meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les
-mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux.
-Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien
-ne change, que rien ne passe et que tout lasse.
-
-Faut-il que nous ayons l'esprit lent, fermé et peu exigeant, pour nous
-contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde
-n'ait pas encore crié: «Au rideau!» n'ait pas demandé l'acte suivant
-avec d'autres êtres que l'homme, d'autres formes, d'autres fêtes,
-d'autres plantes, d'autres astres, d'autres inventions, d'autres
-aventures?
-
-Vraiment, personne n'a donc encore éprouvé la haine du visage humain
-toujours pareil, la haine des animaux qui semblent des mécaniques
-vivantes avec leurs instincts invariables transmis dans leur
-semence du premier de leur race au dernier, la haine des paysages
-éternellement semblables et la haine des plaisirs jamais renouvelés?
-
-Consolez-vous, dit-on, dans l'amour de la science et des arts.
-
-Mais on ne voit donc pas que nous sommes toujours emprisonnés en
-nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le
-boulet de notre rêve sans essor!
-
-Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits
-matériels au moyen d'instruments ridiculement imparfaits, qui suppléent
-cependant un peu à l'incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un
-pauvre chercheur qui meurt à la peine découvre que l'air contient un
-gaz encore inconnu, qu'on dégage une force impondérable, inexplicable
-et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les
-innombrables étoiles ignorées, il s'en trouve une qu'on n'avait pas
-encore signalée dans le voisinage d'une autre, vue et baptisée depuis
-longtemps. Qu'importe?
-
-Nos maladies viennent des microbes? Fort bien. Mais d'où viennent ces
-microbes? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes? Et les soleils,
-d'où viennent-ils?
-
-Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne
-devinons rien, nous n'imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés
-en nous. Et des gens s'émerveillent du génie humain!
-
-Les arts? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les
-monotones paysages sans qu'ils ressemblent jamais à la nature, à
-dessiner les hommes, en s'efforçant, sans y jamais parvenir, de leur
-donner l'aspect des vivants. On s'acharne ainsi, inutilement, pendant
-des années, à imiter ce qui est; et on arrive à peine, par cette copie
-immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux
-exercés ce qu'on a voulu tenter.
-
-Pourquoi ces efforts? Pourquoi cette imitation vaine? Pourquoi cette
-reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes? Misère!
-
-Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des
-nuances. Pourquoi encore?
-
-Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il
-est inutile d'en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne
-peuvent, eux aussi, ces hommes, qu'imiter l'homme. Ils s'épuisent en
-un labeur stérile. Car l'homme ne changeant pas, leur art inutile est
-immuable. Depuis que s'agite notre courte pensée, l'homme est le même;
-ses sentiments, ses croyances, ses sensations sont les mêmes; il n'a
-point avancé, il n'a point reculé, il n'a point remué. A quoi me sert
-d'apprendre ce que je suis, de lire ce que je pense, de me regarder
-moi-même dans les banales aventures d'un roman?
-
-Ah! si les poètes pouvaient traverser l'espace, explorer les astres,
-découvrir d'autres univers, d'autres êtres, varier sans cesse pour mon
-esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un
-inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des
-horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais
-ils ne peuvent, ces impuissants, que changer la place d'un mot, et me
-montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon?
-
-Car la pensée de l'homme est immobile.
-
-Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes,
-elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une
-bouteille fermée, voletant jusqu'aux parois où elle se heurte toujours.
-
-Et pourtant, à défaut de mieux, il est doux de penser, quand on vit
-seul.
-
-Sur ce petit bateau que ballotte la mer, qu'une vague peut emplir et
-retourner, je sais et je sens combien rien n'existe de ce que nous
-connaissons, car la terre qui flotte dans le vide est encore plus
-isolée, plus perdue que cette barque sur les flots. Leur importance est
-la même, leur destinée s'accomplira. Et je me réjouis de comprendre
-le néant des croyances et la vanité des espérances qu'engendra notre
-orgueil d'insectes!
-
-Je me suis couché, bercé par le tangage, et j'ai dormi d'un profond
-sommeil comme on dort sur l'eau jusqu'à l'heure où Bernard me réveilla
-pour me dire:
-
---Mauvais temps, monsieur, nous ne pouvons pas partir ce matin.
-
-Le vent est tombé, mais la mer, très grosse au large, ne permet pas de
-faire route vers Saint-Raphaël.
-
-Encore un jour à passer à Cannes.
-
-Vers midi, le vent d'ouest se leva de nouveau, moins fort que la
-veille, et je résolus d'en profiter pour aller visiter l'escadre au
-golfe Juan.
-
-Le _Bel-Ami_, en traversant la rade, dansait comme une chèvre et je
-dus gouverner avec grande attention pour ne pas recevoir à chaque
-vague, qui nous arrivait presque par le travers, des paquets d'eau par
-la figure. Mais bientôt je gagnai l'abri des îles et je m'engageai dans
-le passage sous le château fort de Sainte-Marguerite.
-
-Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot, et son sommet ne
-dépasse guère la côte peu élevée de l'île. On dirait une tête enfoncée
-entre deux grosses épaules!
-
-On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n'était pas besoin
-d'être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces rochers
-complaisants.
-
-Cette évasion me fut racontée en grand détail par un homme qui se
-prétendait et qui pouvait être bien renseigné.
-
-Bazaine vivait assez libre, recevant chaque jour sa femme et ses
-enfants. Or, Mme Bazaine, nature énergique, déclara à son mari qu'elle
-s'éloignerait pour toujours avec les enfants s'il ne s'évadait pas, et
-elle lui exposa son plan. Il hésitait devant les dangers de la fuite
-et les doutes sur le succès; mais, quand il vit sa femme décidée à
-accomplir sa menace, il consentit.
-
-Alors, chaque jour, on introduisit dans la forteresse des jouets pour
-les petits, toute une minuscule gymnastique de chambre. C'est avec
-ces joujoux que fut fabriquée la corde à nœuds qui devait servir au
-maréchal. Elle fut confectionnée lentement, pour ne point éveiller de
-soupçons, puis cachée avec soin dans un coin du préau par une main amie.
-
-La date de l'évasion fut alors fixée. On choisit un dimanche, la
-surveillance ayant paru moins sévère ce jour-là.
-
-Et Mme Bazaine s'absenta pour quelque temps.
-
-Le maréchal se promenait généralement jusqu'à huit heures du soir dans
-le préau de la prison, en compagnie du directeur, homme aimable dont
-le commerce lui plaisait. Puis il rentrait en ses appartements, que le
-geôlier chef verrouillait et cadenassait en présence de son supérieur.
-
-Le soir de la fuite, Bazaine feignit d'être souffrant et voulut rentrer
-une heure plus tôt. Il pénétra, en effet, en son logement; mais,
-dès que le directeur se fut éloigné pour chercher son geôlier et le
-prévenir d'enfermer immédiatement le captif, le maréchal ressortit bien
-vite et se cacha dans la cour.
-
-On verrouilla la prison vide. Et chacun rentra chez soi.
-
-Vers onze heures, Bazaine sortit de sa cachette, muni de l'échelle. Il
-l'attacha et descendit sur les rochers.
-
-Au jour levant, un complice détacha la corde et la jeta au pied des
-murs.
-
-Vers huit heures et demie, le directeur de Sainte-Marguerite s'informa
-du prisonnier, surpris de ne pas le voir encore, car il sortait tôt
-chaque matin. Le valet de chambre de Bazaine refusa d'entrer chez son
-maître.
-
-A neuf heures enfin, le directeur força la porte et trouva la cage
-abandonnée.
-
-Mme Bazaine, de son côté, pour exécuter ses projets, avait été trouver
-un homme à qui son mari avait rendu jadis un service capital. Elle
-s'adressait à un cœur reconnaissant, et elle se fit un allié aussi
-dévoué qu'énergique. Ils réglèrent ensemble tous les détails; puis
-elle se rendit à Gênes sous un faux nom et loua, sous prétexte d'une
-excursion à Naples, un petit vapeur italien, au prix de mille francs
-par jour, en stipulant que le voyage durerait au moins une semaine et
-qu'on pourrait le prolonger d'un temps égal aux mêmes conditions.
-
-Le bâtiment se mit en route; mais à peine eut-il pris la mer que la
-voyageuse parut changer de résolution, et elle demanda au capitaine
-s'il lui déplaisait d'aller jusqu'à Cannes chercher sa belle-sœur. Le
-marin y consentit volontiers et jeta l'ancre, le dimanche soir, au
-golfe Juan.
-
-Mme Bazaine se fit mettre à terre en recommandant que le canot ne
-s'éloignât point. Son complice dévoué l'attendait avec une autre barque
-sur la promenade de la Croisette, et ils traversèrent la passe qui
-sépare du continent la petite île Sainte-Marguerite. Son mari était là
-sur les roches, les vêtements déchirés, le visage meurtri, les mains en
-sang. La mer étant un peu forte, il fut contraint d'entrer dans l'eau
-pour gagner la barque, qui se serait brisée contre la côte.
-
-Lorsqu'ils furent revenus à terre, le canot fut abandonné.
-
-Ils regagnèrent alors la première embarcation, puis le bâtiment resté
-sous vapeur. Mme Bazaine déclara alors au capitaine que sa belle-sœur
-se trouvait trop souffrante pour venir, et, montrant le maréchal, elle
-ajouta:
-
---N'ayant pas de domestique, j'ai pris un valet de chambre. Cet
-imbécile vient de tomber sur les rochers et de se mettre dans l'état
-où vous le voyez. Envoyez-le, s'il vous plaît, avec les matelots, et
-faites-lui donner ce qu'il lui faut pour se panser et recoudre ses
-hardes.
-
-Bazaine alla coucher dans l'entrepont.
-
-Or, le lendemain, au point du jour, on avait gagné la haute mer.
-Mme Bazaine changea encore de projet, et, se disant malade, se fit
-reconduire à Gênes.
-
-Mais la nouvelle de l'évasion était déjà connue et le populaire,
-averti, s'ameuta en vociférant sous les fenêtres de l'hôtel. Le tumulte
-devint bientôt si violent que le propriétaire, épouvanté, fit s'enfuir
-les voyageurs par une porte cachée.
-
-Je donne ce récit comme il me fut fait, et je n'affirme rien.
-
-Nous approchons de l'escadre, dont les lourds cuirassés, sur une
-seule ligne, semblent des tours de guerre bâties en pleine mer. Voici
-le _Colbert_, la _Dévastation_, l'_Amiral-Duperré_, le _Courbet_,
-l'_Indomptable_ et le _Richelieu_, plus deux croiseurs, l'_Hirondelle_
-et le _Milan_, et quatre torpilleurs en train d'évoluer dans le golfe.
-
-Je veux visiter le _Courbet_, qui passe pour le type le plus parfait de
-notre marine.
-
-Rien ne donne l'idée du labeur humain, du labeur minutieux et
-formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces
-énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée
-de soldats, un arsenal d'armes monstrueuses, et qui sont faites, ces
-masses, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail
-de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et
-toute l'impuissance et toute l'irrémédiable barbarie de cette race si
-active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se
-détruire elle-même.
-
-Ceux d'autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales
-en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et
-pieux, ne valaient-ils pas ceux d'aujourd'hui, lançant sur la mer des
-maisons d'acier qui sont les temples de la mort?
-
-Au moment où je quitte le navire pour remonter dans ma coquille,
-j'entends sur le rivage éclater une fusillade. C'est le régiment
-d'Antibes qui fait l'exercice de tirailleurs dans les sables et dans
-les sapins. La fumée monte en flocons blancs, pareils à des nuées de
-coton qui s'évaporent, et on voit courir le long de la mer les culottes
-rouges des soldats.
-
-Alors, les officiers de marine, intéressés soudain, braquent leurs
-lunettes vers la terre et leur cœur s'anime devant ce simulacre de
-guerre.
-
-Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement
-comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose
-lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature.
-
-Quand on parle d'anthropophages, nous sourions avec orgueil en
-proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages,
-les vrais sauvages? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux
-qui se battent pour tuer, rien que pour tuer?
-
-Les petits lignards qui courent là-bas sont destinés à la mort comme
-les troupeaux de moutons que pousse un boucher sur les routes. Ils
-iront tomber dans une plaine, la tête fendue d'un coup de sabre ou
-la poitrine trouée d'une balle; et ce sont de jeunes hommes qui
-pourraient travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux
-et pauvres; leurs mères qui, pendant vingt ans, les ont aimés, adorés
-comme adorent les mères, apprendront dans six mois ou un an peut-être
-que le fils, l'enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, avec
-tant d'argent, avec tant d'amour, fut jeté dans un trou comme un chien
-crevé, après avoir été éventré par un boulet et piétiné, écrasé, mis en
-bouillie par les charges de cavalerie. Pourquoi a-t-on tué son garçon,
-son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait
-pas. Oui, pourquoi?
-
-La guerre!... se battre!... égorger!... massacrer des hommes!... Et
-nous avons aujourd'hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec
-l'étendue de science et le degré de philosophie où l'on croit parvenu
-le génie humain, des écoles où l'on apprend à tuer, à tuer de très
-loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de
-pauvres diables d'hommes innocents, chargés de famille et sans casier
-judiciaire.
-
-Et le plus stupéfiant, c'est que le peuple ne se lève pas contre les
-gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et
-les républiques? Le plus stupéfiant, c'est que la société tout entière
-ne se révolte pas à ce seul mot de guerre.
-
-Ah! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses
-coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares
-aïeux, car nous sommes des bêtes, nous resterons des bêtes que
-l'instinct domine et que rien ne change.
-
-N'aurait-on pas honni tout autre que Victor Hugo qui eût jeté ce grand
-cri de délivrance et de vérité?
-
- «Aujourd'hui, la force s'appelle la violence et commence à être
- jugée; la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la
- plainte du genre humain, instruit le procès et dresse le grand
- dossier criminel des conquérants et des capitaines. Les peuples en
- viennent à comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait
- être la diminution; que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut
- pas être la circonstance atténuante; que si voler est une honte,
- envahir ne saurait être une gloire.
-
- «Ah! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre.»
-
-Vaines colères, indignation de poète. La guerre est plus vénérée que
-jamais.
-
-Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de
-Moltke, a répondu, un jour, aux délégués de la paix, les étranges
-paroles que voici:
-
- «La guerre est sainte, d'institution divine; c'est une des lois
- sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands,
- les nobles sentiments: l'honneur, le désintéressement, la vertu, le
- courage, et les empêche, en un mot, de tomber dans le plus hideux
- matérialisme.»
-
-Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher
-jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ne rien
-apprendre, ne rien lire, n'être utile à personne, pourrir de saleté,
-coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement
-continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples,
-puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer
-dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à
-la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras
-ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour
-personne, et crever au coin d'un champ tandis que vos vieux parents,
-votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu'on appelle ne
-pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
-
-Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre
-la nature, l'ignorance, contre les obstacles de toute sorte, pour
-rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs,
-des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui
-peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères.
-Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes,
-agrandissant l'esprit humain, élargissant la science, donnant chaque
-jour à l'intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour
-à leur patrie du bien-être, de l'aisance, de la force.
-
-La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans
-d'efforts, de patience et de génie.
-
-Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
-
-Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus
-des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade,
-par ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est
-morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller
-des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu'ils
-avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte
-de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu
-mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune
-raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.
-
-Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
-
-Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa maison parce qu'il
-est vêtu d'une blouse et n'a pas de képi sur la tête, brûler les
-habitations de misérables qui n'ont plus de pain, casser des meubles,
-en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les
-femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre,
-et laisser derrière soi la misère et le choléra.
-
-Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
-
-Qu'ont-ils donc fait pour prouver même un peu d'intelligence, les
-hommes de guerre? Rien. Qu'ont-ils inventé? Des canons et des fusils.
-Voilà tout.
-
-L'inventeur de la brouette n'a-t-il pas plus fait pour l'homme, par
-cette simple et pratique idée d'ajuster une roue à deux bâtons, que
-l'inventeur des fortifications modernes?
-
-Que nous reste-t-il de la Grèce? Des livres, des marbres. Est-elle
-grande parce qu'elle a vaincu ou par ce qu'elle a produit?
-
-Est-ce l'invasion des Perses qui l'a empêchée de tomber dans le plus
-hideux matérialisme?
-
-Sont-ce les invasions des barbares qui ont sauvé Rome et l'ont
-régénérée?
-
-Est-ce que Napoléon Ier a continué le grand mouvement intellectuel
-commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle?
-
-Eh bien, oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort
-sur les peuples, il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples prennent
-parfois le droit de mort sur les gouvernements.
-
-Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n'a le droit absolu de
-gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux
-qu'on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d'éviter la guerre
-qu'un capitaine de navire a celui d'éviter le naufrage.
-
-Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne,
-s'il est reconnu coupable de négligence ou même d'incapacité.
-
-Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre
-déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s'ils faisaient justice
-eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer
-sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur
-ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte... Mais
-ce jour ne viendra pas!
-
-
- Agay, 8 avril.
-
---Beau temps, monsieur.
-
-Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la
-mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d'ombre
-ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre.
-
-Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour
-profiter de ce vent favorable, nous partons.
-
-Nous voilà glissant sur l'onde, vers la pleine mer. La côte disparaît;
-on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C'est là une
-sensation, une émotion troublante et délicieuse: s'enfoncer dans cette
-nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble
-qu'on quitte le monde, qu'on ne doit plus jamais arriver nulle part,
-qu'il n'y aura plus de rivage, qu'il n'y aura pas de jour. A mes pieds
-une petite lanterne éclaire le compas qui m'indique la route. Il faut
-courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le cap Roux
-et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque le soleil
-sera levé. J'ai fait allumer les fanaux de position, rouge bâbord et
-vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec ivresse de
-cette fuite muette, continue et tranquille.
-
-Tout à coup un cri s'élève devant nous. Je tressaille, car la voix
-est proche; et je n'aperçois rien, rien que cette obscure muraille de
-ténèbres où je m'enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui
-veille à l'avant me dit: «C'est une tartane qui va dans l'est; arrivez
-un peu, monsieur, nous passons derrière.»
-
-Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la
-grande ombre flottante d'une haute voile aperçue quelques secondes et
-disparue presque aussitôt. Rien n'est plus étrange, plus fantastique
-et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les
-pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit
-donc qu'en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d'une
-rencontre surnaturelle.
-
-J'entends au loin un sifflement d'oiseau. Il approche, passe et
-s'éloigne. Que ne puis-je errer comme lui?
-
-L'aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit,
-un vrai jour d'été.
-
-Raymond affirme que nous aurons vent d'est, Bernard tient toujours pour
-l'ouest et me conseille de changer d'allure et de marcher, tribord
-armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son
-avis et, sous la lente poussée d'une brise agonisante, nous nous
-rapprochons de l'Estérel. La longue côte rouge tombe dans l'eau bleue
-qu'elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie,
-avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et
-coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les
-forêts de sapins montent jusqu'aux cimes de granit qui ressemblent
-à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l'une
-après l'autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu'on distingue par
-places les fonds de sable et les fonds d'herbes.
-
-Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de ce qui est jusqu'à
-désirer la mort. Je sens jusqu'à la souffrance suraiguë la monotonie
-invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité
-de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses
-m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit.
-
-En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d'un
-animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail,
-s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis
-retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon
-corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel
-comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme
-un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un
-cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir
-en moi quelque chose de toutes les espèces d'animaux, de tous les
-instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime
-la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l'aime sans
-l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial
-et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse,
-tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble
-mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les
-mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des
-femmes.
-
-La caresse de l'eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches
-m'émeut et m'attendrit, et la joie qui m'envahit, quand je me sens
-poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre
-aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la
-vie primitive.
-
-Quand il fait beau comme aujourd'hui, j'ai dans les veines le sang des
-vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes,
-mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses!
-
-
-Le soleil monte sur l'horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le
-vent d'ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d'est
-annoncé par Raymond.
-
-Jusqu'à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis un
-petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble se
-moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la brise qui
-ne vient pas. Ce n'est rien, l'haleine d'une bouche ou un battement
-d'éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en place. Les
-marsouins, ces clowns de la mer, jouent autour de nous, jaillissent
-hors de l'eau d'un élan rapide comme s'ils s'envolaient, passent dans
-l'air plus vifs qu'un éclair, puis plongent et ressortent plus loin.
-
-Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d'Agay, la
-brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si
-je n'armais pas l'embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à
-l'abri dans cette baie.
-
-Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres
-devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur
-l'eau, brûlait le pont du bateau.
-
-Les deux matelots ramaient d'une façon très lente et régulière, comme
-deux manivelles usées qui ne vont plus qu'à peine, mais qui continuent
-sans arrêt leur effort mécanique de machines.
-
-La rade d'Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d'un côté, par
-les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la
-montagne, et que continue, vers la pleine mer, l'île d'Or, nommée ainsi
-à cause de sa couleur; de l'autre, par une ligne de roches basses, et
-une petite pointe à fleur d'eau portant un phare pour signaler l'entrée.
-
-Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires
-réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où
-ne s'arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne,
-et une jolie rivière s'enfonçant dans l'Estérel jusqu'au vallon
-nommé Malinfermet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin
-d'Afrique.
-
-Aucune route n'aboutit, de l'intérieur, à cette baie délicieuse. Seul
-un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de
-porphyre du Drammont; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous
-sommes donc en pleine montagne.
-
-Je résolus de me promener à pied, jusqu'à la nuit, par les chemins
-bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages,
-violente et parfumée, emplit l'air, se mêle au grand souffle de résine
-de la forêt immense, qui semble haleter sous la chaleur.
-
-Après une heure de marche, j'étais en plein bois de sapins, un bois
-clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os
-de la terre, semblaient rougis par le soleil, et j'allais lentement,
-heureux comme doivent l'être les lézards sur les pierres brûlantes,
-quand j'aperçus, au sommet de la montée, venant vers moi sans me voir,
-deux amoureux ivres de leur rêve.
-
-C'était joli, c'était charmant, ces deux êtres aux bras liés,
-descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d'ombre
-qui bariolaient la côte inclinée.
-
-Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de
-voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis
-guère. Je remarquai seulement qu'il avait l'air comme il faut. Je
-m'étais assis derrière le tronc d'un pin pour les regarder passer. Ils
-ne m'aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la
-taille, sans dire un mot, tant ils s'aimaient.
-
-Quand je ne les vis plus, je sentis qu'une tristesse m'était tombée sur
-le cœur. Un bonheur m'avait frôlé, que je ne connaissais point et que
-je pressentais le meilleur de tous. Et je revins vers la baie d'Agay,
-trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.
-
-Jusqu'au soir, je m'étendis sur l'herbe, au bord de la rivière, et,
-vers sept heures, j'entrai dans l'auberge pour dîner.
-
-Mes matelots avaient prévenu le patron, qui m'attendait. Mon couvert
-était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d'une autre
-table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des yeux,
-mes deux amoureux de tantôt.
-
-J'eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose
-inconvenante et vilaine.
-
-Ils m'examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.
-
-L'aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près
-de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du
-mistral, d'un capitaine italien qui avait couché là l'autre nuit, puis,
-pour me flatter, vanta mon yacht, dont j'apercevais par la fenêtre la
-coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.
-
-Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je
-m'attardai à regarder le mince croissant de la lune poudrant de lumière
-la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de
-son passage, l'immobile et pâle clarté tombée sur l'eau.
-
-Descendu pour m'embarquer, j'aperçus, debout sur la plage, les deux
-amants qui contemplaient la mer.
-
-Et comme je m'éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais
-toujours leurs silhouettes sur le rivage, leurs ombres dressées côte
-à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l'amour
-s'exhalait d'elles, s'épandait par l'horizon, les faisait grandes et
-symboliques.
-
-Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis
-sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets
-sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma
-chambre, comme si j'eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette
-tendresse répandue dans l'air, autour d'eux.
-
-Tout à coup une des fenêtres de l'auberge s'éclairant, je vis dans la
-lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m'accabla, et dans la
-tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le
-sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis
-en mon cœur un tel désir d'aimer, que je faillis crier de détresse.
-
-Puis, brusquement, j'eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas
-m'avouer que j'étais un homme comme les autres, j'accusai le clair de
-lune de m'avoir troublé la raison.
-
-J'ai toujours cru d'ailleurs que la lune exerce sur les cervelles
-humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les
-rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux,
-l'effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L'homme
-qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune.
-
-Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel
-propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les
-coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s'en douter, en se
-promenant par les belles nuits, et on n'en guérit jamais; on reste fou,
-non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d'une folie spéciale,
-douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes.
-
-Certes, j'ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens
-déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la
-mer m'émeut, m'attendrit et me navre.
-
-Qu'a-t-elle donc de si séduisant cette lune, vieil astre défunt, qui
-promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée
-pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite.
-
-L'aimons-nous parce qu'elle est morte? comme dit le poète Haraucourt.
-
- Puis ce fut l'âge blond des tiédeurs et des vents.
- La lune se peupla de murmures vivants.
- Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,
- Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux,
- Elle eut l'amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,
- Et lentement rentra dans l'ombre.
-
-L'aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l'éternelle
-illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos
-yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à
-comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone
-et doux effet qu'elle promène autour du monde?
-
-Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière
-frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les
-branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le
-ciel noir et vide, quand elle s'abaisse vers la mer, allongeant sur
-la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne
-sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu'elle inspira
-aux grands rêveurs?
-
-Si nous allons, l'âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute
-ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste
-au-dessus d'un toit, l'immortelle ballade de Musset se met à chanter
-dans notre mémoire.
-
-Et n'est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt
-avec ses yeux?
-
- C'était dans la nuit brune,
- Sur le clocher jauni
- La lune
- Comme un point sur un i.
- Lune, quel esprit sombre
- Promène au bout d'un fil,
- Dans l'ombre,
- Ta face ou ton profil?
-
-Si nous nous promenons, un soir de tristesse, sur une plage, au bord
-de l'Océan, qu'elle illumine, ne nous mettons-nous pas, presque malgré
-nous, à réciter ces deux vers si grands et si mélancoliques:
-
- Seule au-dessus des mers, la lune, voyageant,
- Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d'argent.
-
-Si nous nous réveillons, dans notre lit, qu'éclaire un long rayon
-entrant par la fenêtre, ne nous semble-t-il pas aussitôt voir
-descendre vers nous la figure blanche qu'évoque Catulle Mendès:
-
- Elle venait, avec un lis dans chaque main,
- La pente d'un rayon lui servant de chemin.
-
-Si, marchant le soir, par la campagne, nous entendons tout à coup
-quelque chien de ferme pousser sa plainte longue et sinistre, ne
-sommes-nous pas frappés brusquement par le souvenir de l'admirable
-pièce de Leconte de Lisle, les _Hurleurs_?
-
- Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
- Comme une morne lampe, oscillait tristement.
- Monde muet, marqué d'un signe de colère,
- Débris d'un globe mort au hasard dispersé,
- Elle laissait tomber de son orbe glacé
- Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.
-
-Par un soir de rendez-vous, l'on va tout doucement dans le chemin,
-serrant la taille de la bien-aimée, lui pressant la main et lui baisant
-la tempe. Elle est un peu lasse, un peu émue et marche d'un pas fatigué.
-
-Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme une onde calme la
-douce lumière.
-
-Est-ce qu'ils n'éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi
-qu'une chanson d'amour exquise, les deux vers charmants:
-
- Et réveiller, pour s'asseoir à sa place,
- Le clair de lune endormi sur le banc!
-
-Peut-on voir le croissant dessiner, comme ce soir, dans un grand
-ciel ensemencé d'astres, son fin profil, sans songer à la fin de ce
-chef-d'œuvre de Victor Hugo qui s'appelle: _Booz endormi_:
-
- ....................... Et Ruth se demandait,
- Immobile, ouvrant l'œil à demi sous ses voiles,
- Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été
- Avait, en s'en allant, négligemment jeté
- Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
-
-Et qui donc a jamais mieux dit que Hugo, la lune galante et tendre aux
-amoureux?
-
- La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;
- Dans les bois assombris, les sources se plaignirent.
- Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
- Chanta comme un poète et comme un amoureux.
- Chacun se dispersa sous les profonds feuillages,
- Les folles, en riant, entraînèrent les sages;
- L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;
- Et troublés comme on l'est en songe, vaguement,
- Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
- A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
- A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison,
- Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
-
-Et je me rappelle aussi cette admirable prière à la lune qui ouvre le
-onzième livre de _l'Ane d'Or_ d'Apulée.
-
-Mais ce n'est point assez pourtant que toutes ces chansons des hommes
-pour mettre en notre cœur la tristesse sentimentale que ce pauvre astre
-nous inspire.
-
-Nous plaignons la lune, malgré nous, sans savoir pourquoi, sans savoir
-de quoi, et, pour cela, nous l'aimons.
-
-La tendresse que nous lui donnons est mêlée aussi de pitié; nous la
-plaignons comme une vieille fille, car nous devinons vaguement, malgré
-les poètes, que ce n'est point une morte, mais une vierge.
-
-Les planètes, comme les femmes, ont besoin d'un époux, et la pauvre
-lune dédaignée du soleil n'a-t-elle pas simplement coiffé sainte
-Catherine, comme nous le disons ici-bas?
-
-Et c'est pour cela qu'elle nous emplit, avec sa clarté timide,
-d'espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous
-attendons obscurément et vainement sur cette terre agite notre cœur
-comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de la
-lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves
-impossibles et assoiffés d'inexprimables tendresses.
-
-L'étroit croissant, un fil d'or, trempait maintenant dans l'eau sa
-pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu'à l'autre
-pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître.
-
-Alors je levai mon regard vers l'auberge. La fenêtre éclairée venait
-de se fermer. Une lourde détresse m'écrasa, et je descendis dans ma
-chambre.
-
-
- 10 avril.
-
-A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur
-le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun
-mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux
-marins traversait la mince cloison de bois.
-
-Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la
-mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif
-de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence
-infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un
-frisson de l'eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup
-l'inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla,
-en l'entendant, qu'une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains
-bruits, certaines notes, certaines voix nous déchirent, nous jettent
-en une seconde dans l'âme tout ce qu'elle peut contenir de douleur,
-d'affolement et d'angoisse. J'écoutais, attendant, et je l'entendis
-encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché à mes nerfs,
-ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, profond et
-désolé! Oui, c'était une voix cruelle, une voie connue, attendue, et
-qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et bizarre, comme
-un semeur d'épouvante et de délire, car il eut aussitôt la puissance
-d'éveiller l'affreuse détresse sommeillant toujours au fond du cœur
-de tous les vivants. Qu'était-ce? C'était la voix qui crie sans fin
-dans notre âme et qui nous reproche d'une façon continue, obscurément
-et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, inapaisable,
-inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous avons fait
-et en même temps tout ce que nous n'avons pas fait, la voix des
-vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis, des femmes
-rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses disparues, des
-joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui passe, de ce qui
-fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, de ce que nous n'avons
-pas atteint, de ce que nous n'atteindrons jamais, la maigre petite voix
-qui crie l'avortement de la vie, l'inutilité de l'effort, l'impuissance
-de l'esprit et la faiblesse de la chair.
-
-Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après
-les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que
-j'aurais aimé, tout ce que j'avais confusément désiré, attendu, rêvé,
-tout ce que j'aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce
-que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d'un
-espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s'envoler, sans
-pouvoir briser la chaîne d'ignorance qui le tenait.
-
-Ah! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la
-vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous
-les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences
-en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les
-curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir.
-
-Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes
-n'en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue
-qui me ronge? Pourquoi ne pas connaître la réalité des plaisirs, des
-attentes et des jouissances?
-
-C'est que je porte en moi cette seconde vue qui est en même temps la
-force et toute la misère des écrivains. J'écris parce que je comprends
-et je souffre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et
-surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même,
-dans le miroir de ma pensée.
-
-Qu'on ne nous envie pas, mais qu'on nous plaigne, car voici en quoi
-l'homme de lettres diffère de ses semblables.
-
-En lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses
-joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent
-instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré
-lui, sans fin, les cœurs, les visages, les gestes, les intonations.
-Sitôt qu'il a vu, quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi! Il n'a
-pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de
-ces actions instantanées qu'on fait parce qu'on doit les faire, sans
-savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite.
-
-S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa
-mémoire; il se dit, en revenant du cimetière, où il a laissé celui
-ou celle qu'il aimait le plus au monde: «C'est singulier ce que j'ai
-ressenti; c'était comme une ivresse douloureuse, etc...» Et alors il
-se rappelle tous les détails, les attitudes des voisins, les gestes
-faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille petites choses
-insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix d'une
-vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans
-une fenêtre, un chien qui traversa le convoi, l'effet de la voiture
-funèbre sous les grands ifs du cimetière, la tête du croquemort et la
-contraction des traits, l'effort des quatre hommes qui descendaient la
-bière dans la fosse, mille choses enfin qu'un brave homme souffrant de
-toute son âme, de tout son cœur, de toute sa force, n'aurait jamais
-remarquées.
-
-Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce qu'il est avant
-tout un homme de lettres et qu'il a l'esprit construit de telle sorte
-que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour
-ainsi dire, que la première secousse, l'écho plus sonore que le son
-primitif.
-
-Il semble avoir deux âmes, l'une qui note, explique, commente chaque
-sensation de sa voisine, de l'âme naturelle, commune à tous les
-hommes; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un
-reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder
-sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser,
-aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement,
-sans s'analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot.
-
-S'il cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa
-pensée est clairvoyante et qu'il désarticule tous les ressorts cachés
-des sentiments et des actions des autres.
-
-S'il écrit, il ne peut s'abstenir de jeter en ses livres tout ce
-qu'il a vu, tout ce qu'il a compris, tout ce qu'il sait; et cela
-sans exception pour les parents, les amis, mettant à nu, avec une
-impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu'il aime ou qu'il a aimés,
-exagérant même, pour grossir l'effet, uniquement préoccupé de son œuvre
-et nullement de ses affections.
-
-Et s'il aime, s'il aime une femme, il la dissèque comme un cadavre dans
-un hôpital. Tout ce qu'elle dit, ce qu'elle fait est instantanément
-pesé dans cette délicate balance de l'observation qu'il porte en lui,
-et classé à sa valeur documentaire. Qu'elle se jette à son cou dans un
-élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de son opportunité,
-de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le condamnera tacitement
-s'il le sent faux ou mal fait.
-
-Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n'est jamais
-acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout,
-autour de lui, devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions
-secrètes, et il souffre d'un mal étrange, d'une sorte de dédoublement
-de l'esprit, qui fait de lui un être effroyablement vibrant, machiné,
-compliqué et fatigant pour lui-même.
-
-Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché
-vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs.
-
-Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par
-des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions
-demeurent en moi comme des plaies.
-
-Un matin, avenue de l'Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que
-le soleil de mai grisait, j'ai vu passer soudain un être innommable,
-une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes,
-coiffée d'un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements
-anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et
-elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au
-cœur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses
-pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne,
-indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où
-allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait
-au bout d'une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute.
-Personne, aucun voisin n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette
-course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde
-au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et
-quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que
-celui du Christ!
-
-Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait
-là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les
-marches, dans le petit escalier noir et tortueux?
-
-Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre
-femme!» puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le
-trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une
-pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance épouvantable,
-incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans pain, des vieux
-sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la
-mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux affamés
-des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent
-brillants, émus et joyeux, jadis?
-
-Une autre fois, il pleuvait, j'allais seul, chassant par la plaine
-normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et
-glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise,
-blottie contre une motte de terre, s'envolait lourdement sous l'averse.
-Mon coup de fusil, éteint par la nappe d'eau qui tombait du ciel,
-claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s'abattait
-avec du sang sur ses plumes.
-
-Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui
-pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu'au cœur,
-accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d'argile; et
-j'allais rentrer quand j'aperçus au milieu des champs le cabriolet du
-médecin qui suivait un chemin de traverse.
-
-Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et
-traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la
-campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s'arrêta; la tête du
-médecin apparut et il cria:
-
---Eh!
-
-J'allai vers lui. Il me dit:
-
---Voulez-vous m'aider à soigner une diphtérique? Je suis seul et il
-faudrait la tenir pendant que j'enlèverai les fausses membranes de sa
-gorge.
-
---Je viens avec vous, répondis-je. Et je montai dans sa voiture.
-
-Il me raconta ceci:
-
---L'angine, l'affreuse angine, qui étrangle les misérables hommes,
-avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens!
-
-Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère
-et la fille s'en allaient aussi maintenant.
-
-Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris
-la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades
-abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules,
-seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis vingt-quatre
-heures!
-
-Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l'avait fait
-boire; mais l'enfant, affolée par la douleur et par l'angoisse des
-suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans
-consentir à se laisser toucher.
-
-Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d'une voix triste et
-résignée:
-
---Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades.
-Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu'elles sont restées
-vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu'à leurs
-couches. Toutes les poules s'étaient mises à l'abri dans la cheminée.
-
-Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d'un
-pommier devant la porte; et nous entrâmes.
-
-Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et de moisissure,
-d'hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un
-froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et
-sinistre. L'horloge était arrêtée; la pluie tombait par la grande
-cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait
-dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C'était
-l'enfant qui respirait.
-
-La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des
-paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes,
-semblait tranquille.
-
-Elle tourna un peu la tête vers nous.
-
-Le médecin lui demanda:
-
---Avez-vous une chandelle?
-
-Elle répondit d'une voix basse, accablée:
-
---Dans le buffet.
-
-Il prit la lumière et m'emmena au fond de l'appartement, vers la
-couchette de la petite fille.
-
-Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux
-mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se
-formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses
-deux mains les loques qui la couvraient; et, dès qu'elle nous vit, elle
-se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.
-
-Je la pris par les épaules, et le docteur, la forçant à montrer sa
-gorge, en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme
-un cuir.
-
-Elle respira mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur
-un coude, nous regardait. Elle balbutia:
-
---C'est-il fait?
-
---Oui, c'est fait.
-
---J'allons-t-y rester toutes seules?
-
-Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet
-isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu'elle sentait
-si proche.
-
-Je répondis:
-
---Non, ma brave femme; j'attendrai que le docteur vous ait envoyé la
-garde.
-
-Et me tournant vers le médecin:
-
---Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai.
-
---Parfait. Je vous l'envoie tout de suite.
-
-Il me serra la main, sortit; et j'entendis son cabriolet qui s'en
-allait sur la route humide.
-
-Je restai seul avec les deux mourantes.
-
-Mon chien Paf s'était couché devant la cheminée noire, et il me fit
-songer qu'un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc
-pour chercher du bois et de la paille, et bientôt une grande flambée
-éclaira jusqu'au fond de la pièce le lit de la petite, qui recommençait
-à haleter.
-
-Et je m'assis, tendant mes jambes vers le foyer.
-
-La pluie battait les vitres; le vent secouait le toit; j'entendais
-l'haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon
-chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l'âtre clair.
-
-La vie! la vie! qu'est-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient
-toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme
-des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir!
-Qu'avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces
-gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on
-estimait, de simples et honnêtes gens!
-
-Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra
-soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de
-ces forçats!
-
-La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me
-devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup
-m'entrait au cœur.
-
-J'allai vers elle:
-
---Veux-tu boire? lui dis-je.
-
-Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un
-peu d'eau qui ne passa point.
-
-La mère, restée plus calme, s'était retournée pour regarder son enfant;
-et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa
-sur la peau comme le contact d'un monstre invisible. Où étais-je? Je ne
-le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m'avait saisi?
-
-Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu'on mourait
-ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme
-si je m'étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme
-hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et
-les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge,
-les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les
-cheveux blancs et les décompositions.
-
-Le feu s'éteignait. J'y jetai du bois et je m'y chauffai le dos, tant
-j'avais froid dans les reins.
-
-Au moins j'espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des
-médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables!
-
-Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette
-cabane sans feu! râlant sur de la paille!...
-
-J'entendis soudain le trot d'un cheval et le roulement d'une voiture;
-et la garde entra, tranquille, contente d'avoir trouvé de la besogne,
-sans étonnement devant cette misère.
-
-Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me
-sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre
-toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude
-où m'attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.
-
-Mais je n'oublierai jamais cela et tant d'autres choses encore qui me
-font haïr la terre.
-
-Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais
-vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays
-jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d'Orient où
-l'on s'endort sans tristesse, où l'on s'éveille sans chagrins, où l'on
-s'agite sans soucis, où l'on sait aimer sans angoisses, où l'on se sent
-à peine exister.
-
-J'y habiterais une demeure vaste et carrée, comme une immense caisse
-éclatante au soleil.
-
-De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme
-d'ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors
-sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd
-sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental.
-Un jet d'eau monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un
-large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y
-baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.
-
-J'aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et
-courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.
-
-Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de
-femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement,
-toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans
-toutes les postures qu'on peut prendre.
-
-Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de
-l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien,
-je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple
-qu'une gazelle.
-
-Et je partirais sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise,
-l'air sifflant des galops furieux.
-
-Et j'irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le
-regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.
-
-A l'heure calme du soir, j'irais, d'une course affolée, vers le large
-horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,
-là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements
-des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.
-
-Les flamants roses s'envolent des marais sur le ciel rose; et je
-pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.
-
-Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur
-des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des
-chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires.
-
-J'ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques,
-les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous
-gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines,
-ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l'abri du vent dans ma
-somptueuse et claire demeure.
-
-J'aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds,
-cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteraient
-la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.
-
-Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui
-s'apaisait, quand j'entendis que mes hommes s'éveillaient, qu'ils
-allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue
-et silencieuse.
-
-Je leur criai:
-
---Que faites-vous donc?
-
-Raymond répondit d'une voix hésitante:
-
---Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur
-serait bien aise de pêcher s'il faisait beau au jour levant.
-
-Agay est en effet, pendant l'été, le rendez-vous de tous les pêcheurs
-de la côte. On vient là en famille, on couche à l'auberge ou dans les
-barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l'ombre des
-pins dont la résine chaude crépite au soleil.
-
-Je demandai:
-
---Quelle heure est-il?
-
---Trois heures, monsieur.
-
-Alors, sans me lever, allongeant le bras, j'ouvris la porte qui sépare
-ma chambre du poste d'équipage.
-
-Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que
-le mât traverse pour venir s'emmancher dans la carlingue, dans cette
-niche si pleine d'objets divers et bizarres qu'on dirait un repaire de
-maraudeurs où l'on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des
-instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et
-des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau,
-un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon
-direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits
-de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables
-hameçons suspendus le long de la corde des palangres.
-
---A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.
-
---Mais, tout de suite, monsieur.
-
-Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le
-youyou et nous abandonnions le _Bel-Ami_ pour aller tendre notre filet
-au pied du Drammont, près de l'île d'Or.
-
-Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut
-descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et
-le canot ayant mouillé une pierre au bout d'une corde, nous commençâmes
-à pêcher.
-
-Il faisait jour déjà, et j'apercevais très bien la côte de
-Saint-Raphaël, auprès des bouches de l'Argens, et les sombres montagnes
-des Maures, courant jusqu'au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au
-delà du golfe de Saint-Tropez.
-
-De toute la côte du Midi, c'est ce coin que j'aime le plus. Je l'aime
-comme si j'y étais né, comme si j'y avais grandi, parce qu'il est
-sauvage et coloré, que le Parisien, l'Anglais, l'Américain, l'homme du
-monde et le rastaquouère ne l'ont pas encore empoisonné.
-
-Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis
-rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt,
-puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis
-à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l'eau
-transparente et bleue, et bientôt j'aperçus, sous l'ombre du bateau, un
-éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.
-
-Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il
-fut à bord.
-
-Puis j'en eus d'autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des
-verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces
-jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui
-semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de
-dards, et des murènes, ces monstres hideux.
-
-Rien n'est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir
-de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à
-chaque hameçon retiré de l'eau! Quelle émotion quand on aperçoit de
-loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!
-
-A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes
-radieux m'annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.
-
-Mais j'allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l'horrible mal,
-la migraine qui torture comme aucun supplice ne l'a pu faire, qui broie
-la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu'une
-poussière au vent, la migraine m'avait saisi, et je dus m'étendre dans
-ma couchette, un flacon d'éther sous les narines.
-
-Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui
-devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout
-l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se
-vaporisait.
-
-Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent,
-malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant
-d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à
-supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout
-notre corps torturé proteste.
-
-Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la
-poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers,
-légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau
-seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur
-de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne
-souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et
-j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre
-des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt
-un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement
-les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je
-veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté,
-une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit,
-une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.
-
-Ce n'était pas du rêve comme avec du haschich, ce n'étaient pas les
-visions un peu maladives de l'opium; c'étaient une acuité prodigieuse
-de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d'apprécier
-les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que
-cette manière était la vraie.
-
-Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée.
-Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous
-les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire
-d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments,
-des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés
-immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts.
-Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être
-supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une
-jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...
-
-Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon
-flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et la douleur
-recommença.
-
-Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n'est
-point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après
-une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour
-Saint-Raphaël.
-
-
- Saint-Raphaël, 11 avril.
-
-Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise
-d'ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le
-Drammont, j'aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les
-sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de
-l'année l'éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les
-Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j'entrai
-dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante
-mètres du quai, puis je descendis à terre.
-
-Un grand rassemblement se tenait devant l'église. On mariait là dedans.
-Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l'acte
-animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait
-tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l'usage,
-avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service
-funèbre de l'innocence d'une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et
-pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la
-bénédiction publique, donnée à ce qu'on voile d'ordinaire avec tant de
-pudeur et de souci.
-
-Et le pays entier, plein d'idées grivoises, mû par cette curiosité
-friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu
-là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J'entrai dans cette
-foule et je la regardai.
-
-Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins,
-je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la
-race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple
-flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de
-chevelures grasses et d'ail, cette senteur d'ail que les gens du Midi
-répandent autour d'eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme
-les roses jettent leur parfum.
-
-Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les
-jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez
-accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations
-que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur
-puanteur.
-
-L'homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de
-grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants
-venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles
-inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop
-gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres,
-leur air souriant ou sérieux.
-
-Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort
-et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion.
-L'exercice de ses muscles, la libre vie, l'usage constant de sa vigueur
-et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est
-la première condition de la beauté, et l'élégance de la forme que donne
-seule l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de
-plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette
-élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les
-jeux de force et de souplesse, l'eau glacée et les étuves firent des
-Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs
-statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient les corps
-de ces grands artistes.
-
-Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans
-les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l'étude
-précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans
-en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile, arrivent à
-l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les
-proportions normales ne sont jamais conservées.
-
-Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements
-sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les
-champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors,
-courbé, plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées
-d'anthropologie.
-
-Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de
-face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont
-élégants de tournure et de figure!
-
-D'ailleurs, j'ai, pour une autre raison encore, l'horreur des foules.
-
-Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique.
-J'y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement
-affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence
-irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l'âme de la
-foule qui essaye de pénétrer en moi.
-
-Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès
-qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de
-nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce
-qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre
-agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête,
-de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à
-peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute
-agglomération nombreuse d'individus.
-
-Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre,
-de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé,
-disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre
-d'autres hommes.
-
-Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751),
-qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des
-qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion:
-
- «Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation
- du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes
- de l'Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie
- de la question, et avec toute la clarté qu'une matière aussi
- embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et
- son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut
- donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. Ce sera toujours
- ainsi. Toute assemblée nombreuse est _foule_; quelles que soient les
- individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule
- le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses
- sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.
-
- «Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension,
- etc...»
-
-Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite
-souvent d'ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l'école
-scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les
-gouvernements représentatifs.
-
-Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois
-qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à
-côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions,
-d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait
-de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre,
-d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante
-inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.
-
-C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu
-collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct
-d'un autre homme.
-
-Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or
-pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque
-particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle
-spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait?
-Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés
-féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et, emportée par
-ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu'aucun des
-individus qui la composent n'accomplirait?
-
-Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de
-tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister,
-emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune,
-malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes,
-se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans
-raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se
-serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.
-
-Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle
-folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son
-caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?
-
-C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule.
-Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une
-goutte d'eau se mêle à un fleuve.
-
-Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste
-et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent
-une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier,
-et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples
-saisissants de ce même phénomène.
-
-En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis
-former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.
-
-C'est à ce mystère qu'on doit attribuer la morale si spéciale des
-salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public
-des répétitions générales au public des premières et du public des
-premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements
-d'effets d'un soir à l'autre, et les erreurs de l'opinion qui condamne
-des œuvres comme _Carmen_, destinées plus tard à un immense succès.
-
-Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société
-tout entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa
-pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité
-et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de
-toute croyance préconçue et de toute religion, c'est-à-dire de toute
-crainte, devrait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations
-mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne
-pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être,
-malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs
-idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font
-ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante
-d'hypocrisie et de lâcheté.
-
-Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes
-et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus,
-irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse
-bientôt de lutter, par fatigue.
-
-Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir.
-Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe
-des pieds pour voir, et j'avais envie de voir, une envie bête, basse,
-répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m'avait
-gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.
-
-Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une
-promenade en canot sur l'Argens. Ce fleuve, presque inconnu et
-ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.
-
-Je pris Raymond, qui me conduisit à l'aviron en longeant une grande
-plage basse jusqu'à l'embouchure, que nous trouvâmes impraticable et
-ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si
-rapide, si plein d'écume, de remous et de tourbillons, que nous ne
-pûmes le franchir.
-
-Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus
-les dunes jusqu'à cette espèce de lac admirable que forme l'Argens en
-cet endroit.
-
-Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant
-des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives
-tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts,
-qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s'enfonce tournant
-toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser
-voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert
-et superbe.
-
-Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent
-sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang
-clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie
-abondante qui flotte sur les pays humides.
-
-Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux,
-allongeant sur le ciel leur bec pointu; d'autres, larges et lourds,
-passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant; d'autres encore, plus
-petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui
-fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans
-les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger
-des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde,
-dans toute cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de
-l'eau, l'eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes
-nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d'où
-sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde
-où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres
-et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui
-s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air
-qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces
-talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes
-épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et
-répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides
-et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute; elles ont pour moi quelque
-chose de sacré.
-
-A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole.
-Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous
-la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et
-surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les
-nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s'y
-mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air
-immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables
-dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes
-pointues.
-
-Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous
-apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment
-nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les
-roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les
-violets, sont là, dans un peu d'eau, qui nous montre tout le ciel,
-tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et
-puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au
-soleil couchant. J'y sens comme la révélation confuse d'un mystère
-inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était
-peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour.
-
-
- Saint-Tropez, 12 avril.
-
-Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par
-une forte brise de nord-ouest.
-
-La mer sans vagues dans le golfe était blanche d'écume, blanche comme
-une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle
-presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la
-peau, qu'il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées
-ensuite, puis reformées tout aussitôt.
-
-Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers
-onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris
-et le petit foc.
-
-Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le _Bel-Ami_
-sembla s'envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu'il ne portât
-presque point de toile, je ne l'avais jamais senti courir ainsi. On
-eût dit qu'il ne touchait point l'eau, et on ne se fût guère douté
-qu'il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une
-barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille
-kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en
-gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.
-
-J'eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l'Argens, et,
-dès que je fus à l'abri des côtes, la brise cessa presque complètement.
-C'est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu'on
-appelle encore le pays des Maures. C'est une longue presqu'île de
-montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent
-kilomètres.
-
-Saint-Tropez, à l'entrée de l'admirable golfe nommé jadis golfe de
-Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous
-les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l'abri des
-attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades,
-leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de
-hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.
-
-Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de
-montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans
-routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.
-
-De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit
-une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable
-famille de charbonniers.
-
-Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique
-particulier, une flore incomparable, la plus variée de l'Europe,
-dit-on, et d'immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de
-châtaigniers.
-
-J'ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une
-excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j'ai gardé un
-inoubliable souvenir. S'il fait beau demain, j'y retournerai.
-
-Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez.
-Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts
-sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales.
-La première en projet est Saint-Aigulf.
-
-Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins
-qui descend jusqu'à la mer s'ouvrent, dans tous les sens, de larges
-chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des
-arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms
-sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël,
-boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On
-se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C'est que la
-_Société_ s'est dit, comme Dieu lui-même avant d'allumer le soleil:
-«Ceci sera une station d'artistes!»
-
-La _Société!_ On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce
-mot signifie d'espérances, de dangers, d'argent gagné et perdu sur
-les bords de la Méditerranée! La _Société!_ terme mystérieux, fatal,
-profond, trompeur.
-
-En ce lieu pourtant, la _Société_ semble réaliser ses espérances, car
-elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. On lit
-de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. Clairin;
-lot de Mlle Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les Sociétés de
-la Méditerranée ne sont pas en veine.
-
-Rien de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des
-faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un champ
-achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour les
-revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l'eau, on
-prépare l'usine à gaz, et on attend l'amateur. L'amateur ne vient pas,
-mais la débâcle arrive.
-
-J'aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les
-brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.
-
-La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de
-roches à fleur d'eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes,
-et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l'huile.
-
-Nous arrivons maintenant à l'entrée du golfe, qui s'enfonce au
-loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu'au village
-de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L'antique château des
-Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la
-brume comme une évocation de conte de fées.
-
-Plus de vent. Le golfe a l'air d'un lac immense et calme où nous
-pénétrons doucement en profitant des derniers souffles de cette
-bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port
-blanc, se mire dans l'eau, où le reflet des maisons les reproduit
-la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez
-apparaît, protégée par un vieux fort.
-
-A onze heures, le _Bel-Ami_ s'amarre au quai, à côté du petit vapeur
-qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une vieille
-diligence qui porte les lettres et part la nuit par l'unique route qui
-traverse ces monts, le _Lion-de-Mer_, ancien yacht de plaisance, met
-les habitants de ce petit port isolé en communication avec le reste du
-monde.
-
-C'est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de
-ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l'eau comme un
-coquillage, nourries de poissons et d'air marin, et qui produisent
-des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de
-Suffren.
-
-On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque
-des barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des
-perles, des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple
-boiteux et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les
-bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées
-et de ceux qu'ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins
-qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés,
-brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs
-de l'équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en
-rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l'envers
-de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe,
-calé sur une canne, l'ancien capitaine au long cours qui commanda
-les _Trois-Sœurs_, ou les _Deux-Amis_, ou la _Marie-Louise_, ou la
-_Jeune-Clémentine_.
-
-Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l'appel, d'une
-litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents.
-
-On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et
-courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc
-d'Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de
-Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d'Épernon.
-
-En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans
-aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se
-renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et
-de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et
-rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge.
-
-En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée
-contre elle.
-
-Aujourd'hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups,
-des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et
-nourrit à elle seule une partie de la côte.
-
-En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette,
-j'entendis sonner midi, et j'aperçus deux vieux commis, clercs de
-notaire ou d'avoué, qui s'en allaient au repas, pareils à deux vieilles
-bêtes de travail un instant débridées pour qu'elles mangent l'avoine au
-fond d'un sac de toile.
-
-O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous
-les misérables, de toutes les classes d'individus, de tous les ordres
-de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le
-dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus
-déshérités de faveurs.
-
-On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se
-plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés
-dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs!
-
-Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être
-bacheliers.
-
-Comme je l'aime, cette dédicace de Jules Vallès:
-
- «A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.»
-
-Sait-on ce qu'ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze
-cents francs par an!
-
-Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez
-lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase
-de Dante:
-
- «Laissez toute espérance, vous qui entrez!»
-
-On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester
-jusqu'à soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se
-passe. L'existence tout entière s'écoule dans le petit bureau sombre,
-toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l'heure
-des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette
-moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements
-imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous
-les hasards d'une existence libre sont inconnus à ces forçats.
-
-Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se
-ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune;
-à la même heure, on s'en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre
-accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier
-enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon,
-les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde!
-On ignore jusqu'aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les
-vagabondages dans les champs, car jamais on n'est lâché avant l'heure
-réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin;
-la prison s'ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en
-compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,--droit
-discuté, marchandé, reproché, d'ailleurs--de rester enfermé dans son
-logis. Car où pourrait-on aller sans argent?
-
-Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le
-mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les
-montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des
-mers. L'employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et
-dans la même petite glace où il s'est regardé jeune, avec sa moustache
-blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe
-blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c'est fini, la vie est
-fermée, l'avenir clos. Comment cela se fait-il qu'on en soit là déjà?
-Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu'aucun événement se soit
-accompli, qu'aucune surprise de l'existence vous ait jamais secoué?
-Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés!
-
-Alors, on s'en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de
-suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du
-bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes
-besognes aux mêmes heures.
-
-Au moment où j'entrais à l'hôtel pour y déjeuner, on me remit un
-effrayant paquet de lettres et de journaux qui m'attendaient, et mon
-cœur se serra comme sous la menace d'un malheur. J'ai la peur et la
-haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui
-portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de
-chaînes, le bruit des chaînes qui m'attachent aux vivants que j'ai
-connus, que je connais.
-
-Toutes me disent, bien qu'écrites par des mains différentes: «Où
-êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où
-vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment
-voulez-vous qu'on s'attache à vous si vous fuyez toujours vos amis;
-c'est même blessant pour eux...»
-
-Eh bien, qu'on ne s'attache pas à moi! Personne ne comprendra donc
-l'affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il
-semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles
-des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude.
-Dès qu'on a souri aux politesses d'un inconnu, cet inconnu a barres
-sur vous, s'inquiète de ce que vous faites et vous reproche de le
-négliger. Si nous allons jusqu'à l'amitié, chacun s'imagine avoir des
-droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous
-unissent semblent terminés avec des nœuds coulants.
-
-Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse,
-cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient
-enchaînés l'un à l'autre parce qu'ils se sont plu, n'est faite que de
-la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre.
-
-Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où
-s'agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras
-ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il
-étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans
-comprendre, pour n'être plus seul. Il semble dire, dès qu'il a serré
-les mains: «Maintenant vous m'appartenez un peu. Vous me devez quelque
-chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà
-pourquoi tant de gens croient s'aimer qui s'ignorent entièrement, tant
-de gens vont les mains dans les mains ou la bouche sur la bouche, sans
-avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu'ils aiment, pour
-n'être plus seuls, qu'ils aiment d'amitié, de tendresse, mais qu'ils
-aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s'exaltent, versent
-tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute leur âme
-dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de cette hâte
-à s'unir, naissent tant de méprises, de surprises, d'erreurs et de
-drames.
-
-Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous
-restons libres malgré toutes les étreintes.
-
-Personne, jamais, n'appartient à personne. On se prête, malgré soi,
-à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne
-jamais. L'homme, exaspéré par ce besoin d'être le maître de quelqu'un,
-a institué la tyrannie, l'esclavage et le mariage. Il peut tuer,
-torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours,
-même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.
-
-Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être,
-à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce qu'il
-veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?
-
-Est-ce qu'une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu'elle
-pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses
-lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot
-suffira pour mettre entre vous une implacable haine!
-
-Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s'ils deviennent
-autoritaires. De ce qu'il me plaît de voir quelqu'un et de lui parler,
-s'ensuit-il qu'il me soit permis de savoir ce qu'il fait et ce qu'il
-aime?
-
-L'agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la
-société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice,
-le souci incessant des relations, des affections d'autrui, des
-commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention
-que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous
-nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons
-en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous
-la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les
-réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous
-ne les tolérons pas différentes des nôtres, sur leur réputation, car
-nous l'exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous
-indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.
-
-Je déjeunai au bout d'une longue table dans l'hôtel du Bailli de
-Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je
-fus distrait par les propos bruyants d'une demi-douzaine d'hommes assis
-à l'autre extrémité.
-
-C'étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction,
-avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement
-la sensation de ce qu'est l'âme française, c'est-à-dire la moyenne de
-l'intelligence, de la raison, de la logique et de l'esprit en France.
-Un d'eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire
-et une médaille de sauvetage--un brave.--Un petit gros faisait des
-calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant
-d'avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux
-ras, réorganisait l'armée et la magistrature, réformait les lois et
-la Constitution, définissait une République idéale pour son âme de
-placeur de vins. Deux voisins s'amusaient beaucoup en se racontant
-leurs bonnes fortunes, des aventures d'arrière-boutique ou des
-conquêtes de servantes.
-
-Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle,
-mobile, brave et galante.
-
-Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu'il me
-suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le
-montre l'histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.
-
-Et c'est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très
-spéciales qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
-
-C'est d'abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs
-et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à un
-surprenant roman d'aventures dont la _suite à demain_ est toujours
-pleine d'imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou
-grotesques. Qu'on se fâche et qu'on s'indigne, suivant les opinions
-qu'on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n'est plus
-amusante et plus mouvementée que la nôtre.
-
-Au point de vue de l'art pur--et pourquoi n'admettrait-on pas ce point
-de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature?--elle
-demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les
-événements accomplis seulement depuis un siècle?
-
-Que verrons-nous demain? Cette attente de l'imprévu n'est-elle pas,
-au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus
-invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.
-
-De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d'Arc et
-des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.
-
-Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et
-avec légèreté, avec esprit et avec respect.
-
-Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.
-
-Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure
-les femmes d'une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même
-temps. Il aime tout ce qui est d'elles, tout ce qui vient d'elles, tout
-ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles font. Il aime leurs toilettes,
-leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs
-perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes,
-les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les
-brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise
-près d'elles, au milieu d'elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans
-fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.
-
-Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur
-montrer qu'il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur
-désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre
-elles et lui s'établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie
-d'instinct, comme une parenté de caractère et de nature.
-
-Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de
-galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre
-une obscure affinité de cœur et d'esprit.
-
-Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu'il
-pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur
-frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans
-ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses
-veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices
-et l'admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, à les
-aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer
-pour elles, pour celles qu'il connaît peu, pour celles qu'il ne connaît
-pas, pour celles qu'il n'a jamais vues.
-
-Il ne leur demande rien qu'un peu de gentille affection, un peu de
-confiance ou un peu d'intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide
-malice.
-
-Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il
-aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur
-sur le sein, l'œil timide ou hardi, d'un pas lent ou pressé, à travers
-la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite
-marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa
-voiture découverte.
-
-Dès qu'il se trouve en face d'une femme il a le cœur ému et l'esprit
-en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de
-lui faire comprendre qu'elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui
-viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui
-baiser la main, de toucher l'étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes
-parent le monde et rendent séduisante la vie.
-
-Il aime s'asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d'être là; il aime
-rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et
-voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c'est une voix
-de femme.
-
-C'est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et
-avoir de l'esprit toujours.
-
-Causer, qu'est cela? Mystère! C'est l'art de ne jamais paraître
-ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n'importe
-quoi, de séduire avec rien du tout.
-
-Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de
-raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des
-idées que doit être la causerie.
-
-Seul au monde, le Français a de l'esprit, et seul il le goûte et le
-comprend.
-
-Il a l'esprit qui passe et l'esprit qui reste, l'esprit des rues et
-l'esprit des livres.
-
-Ce qui demeure, c'est l'esprit, dans le sens large du mot, ce grand
-souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu'il pense
-et qu'il parle; c'est la verve terrible de Montaigne et de Rabelais,
-l'ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux
-rire de Molière.
-
-La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et
-pourtant, c'est encore un côté, un caractère tout particulier de notre
-intelligence nationale. C'est un de ses charmes les plus vifs. Il fait
-la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l'insouciance aimable de
-nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.
-
-Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd'hui, on les
-fait en prose. Cela s'appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots,
-traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons,
-naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de
-Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les
-journaux. D'un bout à l'autre de la France, ils font rire. Car nous
-savons rire.
-
-Pourquoi un mot plutôt qu'un autre, le rapprochement imprévu, bizarre
-de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine
-quelconque, un coq-à-l'âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre
-gaieté, font-ils éclater tout d'un coup, comme une mine qui sauterait,
-tout Paris et toute la province?
-
-Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais
-et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement?
-Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons
-l'intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du
-rire.
-
-Chez nous, d'ailleurs, il suffit d'un peu d'esprit pour gouverner. La
-bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait
-grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux
-qui l'amusent et pardonne à ceux qui le font rire.
-
-Un seul coup d'œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera
-comprendre que la renommée de nos grands hommes n'a jamais été faite
-que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus
-populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de
-siècle en siècle.
-
-Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.
-
-Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques,
-plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la
-font paraître comparable à un recueil de calembours.
-
-Clovis, le roi chrétien, s'écria, en entendant lire la Passion:
-
- «Que n'étais-je là avec mes Francs!»
-
-Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit
-tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque
-civilisateur et pieux.
-
-«Que n'étais-je là avec mes Francs?»
-
-Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait
-appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.
-
-Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape
-Zacharie l'insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus
-digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de
-roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir
-gouverner?»
-
-Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville,
-comme un Anglais posait la main sur lui en s'écriant: «Le roi est
-pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu'on
-ne prend jamais un roi, même aux échecs!»
-
-Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir.
-Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein
-d'oraisons et de pénitences.
-
-Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte
-du château de l'Arbroie, en criant: «Ouvrez, c'est la fortune de la
-France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.
-
-Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce
-chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais
-vous donner à souper aujourd'hui; mais la fortune en dispose autrement
-et veut que je soupe chez vous.»
-
-On n'est pas plus gracieux dans l'adversité.
-
-«Ce n'est pas au roi de France à venger les querelles du duc
-d'Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.
-
-Et c'est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d'être retenu
-par tous les princes.
-
-François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux,
-a sauvé sa mémoire et entouré son nom d'une auréole impérissable, en
-écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de
-Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l'honneur.»
-
-Est-ce que cette parole, aujourd'hui, ne nous semble pas aussi belle
-qu'une victoire? N'a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête
-d'un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes
-batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout
-est perdu, fors l'honneur...?»
-
-Henri IV! Saluez, messieurs, c'est le maître! Sournois, sceptique,
-malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu'on ne
-saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su,
-par quelques mots heureux, se faire dans l'histoire une admirable
-réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.
-
-Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.
-
-«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»
-
-Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire
-pendre ou tuer pour son maître.
-
-Au moment de livrer la fameuse bataille d'Ivry: «Enfants, si les
-cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le
-trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire!»
-
-Pouvait-il n'être pas toujours victorieux, celui qui savait parler
-ainsi à ses capitaines et à ses troupes?
-
-Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir
-entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien
-une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d'habit.
-N'est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris
-vaut bien une messe!» fit rire les gens d'esprit, et l'on ne se fâcha
-pas trop.
-
-N'est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à
-l'ambassadeur d'Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le
-dauphin: «Monsieur l'ambassadeur, êtes-vous père?»
-
-L'Espagnol répondit: «Oui, sire.»
-
-«En ce cas, dit le roi, je continue.»
-
-Mais il a conquis pour l'éternité le cœur français, le cœur des
-bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu'ait jamais
-prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie,
-de malice et de sens.
-
-«Si Dieu m'accorde vie, je veux qu'il n'y ait si pauvre paysan en mon
-royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»
-
-C'est avec ces paroles-là qu'on prend, qu'on gouverne, qu'on domine les
-foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné
-sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans
-avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au
-pot.
-
-Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.
-
-Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L'État, c'est
-moi.»
-
-Il donna la mesure de l'orgueil royal dans son complet épanouissement:
-«J'ai failli attendre.»
-
-Il donna l'exemple des ronflantes paroles politiques qui font les
-alliances entre deux peuples: «Il n'y a plus de Pyrénées.»
-
-Tout son règne est dans ces quelques mots.
-
-Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note
-charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»
-
-Si Louis XVI avait eu l'esprit de faire un mot, il aurait peut-être
-sauvé la monarchie. Avec une saillie, n'aurait-il pas évité la
-guillotine?
-
-Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu'il fallait aux cœurs de ses
-soldats.
-
-Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures
-de la nation en promettant: «L'Empire, c'est la paix!» L'Empire, c'est
-la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela,
-il pouvait déclarer la guerre à toute l'Europe sans rien craindre de
-son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante,
-capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne
-pouvaient plus prévaloir.
-
-Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l'Autriche,
-à tout le monde. Qu'importe? Certaines gens parlent encore avec
-conviction des dix-huit ans de tranquillité qu'il nous donna.
-«L'Empire, c'est la paix.»
-
-Mais c'est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles,
-que M. Rochefort abattit l'Empire, le crevant de ses traits, le
-déchiquetant et l'émiettant.
-
-Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son
-passage au pouvoir: «J'y suis, j'y reste!» Et c'est par un mot de
-Gambetta qu'il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»
-
-Avec ces deux verbes, plus puissants qu'une révolution, plus
-formidables que des barricades, plus invincibles qu'une armée, plus
-redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa
-gloire, anéantit sa force et son prestige.
-
-Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, ils tomberont, car ils
-n'ont pas d'esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de
-l'émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire
-rire la France et la désarmer.
-
-De toutes ces paroles historiques il n'en est pas dix qui soient
-authentiques. Qu'importe, pourvu qu'on les croie prononcées par ceux à
-qui on les prête:
-
- Dans le pays des bossus,
- Il faut l'être
- Ou le paraître,
-
-dit la chanson populaire.
-
-Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l'émancipation
-des femmes, de leurs droits et de la place nouvelle qu'elles voulaient
-prendre dans la société.
-
-Les uns approuvaient, d'autres se fâchaient; le petit gros plaisantait
-sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par
-cette anecdote assez plaisante:
-
- «Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en
- Angleterre, où cette question avait été traitée. Comme un orateur
- venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et
- terminait par cette phrase:
-
- «En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui
- distingue l'homme de la femme.»
-
- «Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s'éleva dans la foule et
- cria:
-
- «Hurrah pour la petite différence!»
-
-
- Saint-Tropez, 13 avril.
-
-Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la
-Verne.
-
-Deux souvenirs m'entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation
-de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le
-cloître perdu, et puis celui d'un vieux couple de paysans chez qui
-m'avait conduit, l'année d'avant, un ami qui me guidait à travers le
-pays des Maures.
-
-Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable
-pour une voiture suspendue, je suivis d'abord le golfe jusqu'au
-fond. J'apercevais, sur l'autre rive en face, les bois de pins où
-la _Société_ essaye encore une station. La plage, d'ailleurs, est
-admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s'enfonce dans
-les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus
-loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une
-longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté,
-et tous les cent mètres coupe cette ravine, l'inonde, s'éloigne un peu,
-revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe
-dans un fossé, s'égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu
-sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une
-brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu'il
-change en mare, où le cheval enfonce jusqu'au poitrail et la haute
-voiture jusqu'au coffre.
-
-Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus
-pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent
-en des trous, qu'ils vivent là toute l'année, cassant du bois et le
-brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons,
-buvant de l'eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond
-d'une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d'ailleurs de
-découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai
-solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes
-forestiers.
-
-L'existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée
-sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de
-poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe,
-qui s'étonna devant le rédacteur d'un _Petit Midi_ quelconque, qui en
-fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de la
-Provence.
-
-La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans
-l'inquiéter d'ailleurs, ce qui prouve qu'il devait avoir gardé ses
-papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en
-route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les
-montagnes, et finit par photographier quelqu'un, le vrai solitaire,
-disent les uns, un faux, affirment les autres.
-
-Or l'an dernier, l'ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux
-êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher
-dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir
-inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.
-
-Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces
-vallons, il rencontra tout à coup une sorte d'exploitation prospère,
-des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.
-
-Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une
-paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.
-
---Il est sourd, dit-elle.
-
-C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort,
-droit et beau.
-
-Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu
-surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s'informa
-d'eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait
-beaucoup, et ils passaient pour avoir de l'aisance, une aisance de
-paysans.
-
-Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident
-de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s'étonnant
-de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d'idées qui ne
-semblaient point de sa caste. Elle n'était d'ailleurs ni lettrée,
-ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa
-mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d'une
-éducation ancienne.
-
-Un jour, elle lui demanda son nom.
-
---Je m'appelle le comte de X..., dit-il.
-
-Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de
-toutes les âmes:
-
---Moi aussi, je suis noble!
-
-Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette
-chose si vieille, inconnue de tous.
-
---Je suis la fille d'un colonel. Mon mari était sous-officier dans le
-régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous
-nous sommes sauvés ensemble.
-
---Et vous êtes venus ici?
-
---Oui, nous nous cachions.
-
---Et vous n'avez jamais revu votre famille?
-
---Oh! non; songez que mon mari était déserteur.
-
---Vous n'avez jamais écrit à personne?
-
---Oh! non.
-
---Et vous n'avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni
-de votre père, ni de votre mère?
-
---Oh! non! Maman était morte.
-
-Cette femme avait gardé quelque chose d'enfantin, l'air naïf de celles
-qui se jettent dans l'amour comme dans un précipice.
-
-Il demanda encore:
-
---Vous n'avez jamais raconté cela à personne.
-
---Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu'il
-entendait, je n'aurais pas osé en parler. Et puis, je n'ai jamais vu
-que des paysans depuis que je me suis sauvée.
-
---Avez-vous été heureuse, au moins?
-
---Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais
-rien regretté.
-
-Et j'avais été voir à mon tour, l'année précédente, cette femme, ce
-couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.
-
-J'avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille
-qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de
-hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan,
-avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au
-flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.
-
-Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce
-désert, elle s'était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans
-délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ces habitudes simples.
-Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en
-bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une
-table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux
-et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son
-côté.
-
-Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni
-les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des
-sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni
-la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait
-eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
-
-Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
-l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce
-sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire,
-tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on
-espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à
-l'autre. Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
-
-Maintenant j'allais, pour la seconde fois, la revoir avec l'étonnement
-et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.
-
-Elle habitait de l'autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la
-Verne, près de la route d'Hyères, où une autre voiture m'attendait, car
-l'ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un
-simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.
-
-Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J'étais dans une
-forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait
-de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de
-grands arbres magnifiques.
-
-Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours
-entre les branches j'apercevais soudain de larges vallées sombres,
-s'allongeant à perte de vue, pleines de verdure.
-
-J'avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais
-courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé,
-entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie
-qui s'agite au soleil. J'étais content, j'étais fort, j'accélérais ma
-marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en
-minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où
-ne montait pas la fumée d'un seul toit.
-
-Puis, je gagnai la cime, que d'autres cimes, plus hautes, dominaient,
-et après quelques détours, j'aperçus sur le flanc de la montagne en
-face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au
-fond d'une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de
-bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l'atteindre,
-il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie.
-Les arbres, vieux comme l'abbaye, survivent à cette morte, énormes,
-mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur
-âge, d'autres décapités n'ont plus qu'un tronc creux où se cacheraient
-dix hommes. Et ils ont l'air d'une armée formidable de géants antiques
-et foudroyés qui montent encore à l'assaut du ciel. On sent les siècles
-et la moisissure, l'antique vie des racines pourries dans ce bois
-fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C'est,
-entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d'herbe rare.
-
-Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.
-
-J'approche de l'abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont
-les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont
-habités par une famille de pâtres.
-
-Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu'un reste
-de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles
-croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le
-cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de
-ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n'ai senti sur mon
-cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre
-marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du
-lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent
-l'âme par l'œil, comme la ligne heureuse d'un monument gai réjouit la
-vue. L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré
-pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de
-pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver
-les plaies de son cœur, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les
-chagrins comprimés en nous.
-
-Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je
-compris.--Rien autour de nous, rien que la mort.--Derrière l'abbaye
-une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et
-devant, une vallée, et plus loin, d'autres vallées,--des pins, des
-pins, un océan de pins, et tout à l'horizon, encore des pins sur des
-sommets.
-
-Et je m'en allai.
-
-Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j'avais eu l'autre
-année une surprise émouvante et forte.
-
-C'était par un jour gris, en octobre, au moment où l'on vient arracher
-l'écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille
-ainsi depuis le pied jusqu'aux premières branches, et le tronc dénudé
-devient rouge, d'un rouge de sang comme un membre d'écorché. Ils ont
-des formes bizarres, contournées, des allures d'êtres estropiés,
-épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une
-forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l'enfer où les
-hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices
-ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une
-souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi
-cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux
-la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d'un homme écrasé ou
-tombé d'un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation
-fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants,
-lointains, innombrables, et qu'ayant touché, pour raffermir mon cœur,
-un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma
-main toute rouge.
-
-Aujourd'hui ils sont guéris--jusqu'au prochain écorchement.
-
-Mais j'aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s'abrita
-le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.
-
-De loin, je reconnais l'homme qui se promène dans ses vignes. Tant
-mieux: la femme sera seule à la maison.
-
-La servante lave devant la porte.
-
---Votre maîtresse est ici, lui dis-je.
-
-Elle répondit d'un air singulier, avec l'accent du Midi.
-
---Non m'sieu, voilà six mois qu'elle n'est plus.
-
---Elle est morte?
-
---Oui m'sieu.
-
---Et de quoi?
-
-La femme hésita, puis murmura:
-
---Elle est morte, elle est morte donc.
-
---Mais de quoi?
-
---D'une chute, donc!
-
---D'une chute, où çà?
-
---Mais de la fenêtre.
-
-Je donnai vingt sous.
-
---Racontez-moi, lui dis-je.
-
-Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle
-avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la
-récita longuement comme une chose sue et invariable.
-
-Et j'appris que depuis trente ans, l'homme, le vieux, le sourd, avait
-une maîtresse au village voisin, et que sa femme l'ayant appris
-par hasard d'un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la
-connaître, s'était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée
-par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par
-l'horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d'une
-irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait
-gravi l'escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir
-arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le
-vide.
-
-Il n'avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais
-puisqu'il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait
-bien que tout le monde mourût!
-
-Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.
-
-Mais j'aperçus la voiture qui m'attendait à l'ombre d'un arbre, et je
-revins à Saint-Tropez.
-
-
- 14 avril.
-
-J'allais me coucher hier soir, bien qu'il fût à peine neuf heures,
-quand on me remit un télégramme.
-
-Un ami, un de ceux que j'aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour
-quatre jours, et je t'envoie des dépêches dans tous les ports de la
-côte. Viens donc me retrouver.»
-
-Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de
-parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger,
-de blâmer, de supposer, de bavarder, s'alluma en moi comme un incendie.
-Le matin même j'aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j'en
-étais ravi; j'aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du
-restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de voix où les
-chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le _Dominus
-vobiscum_ des offices divins.
-
-J'appelai Bernard.
-
---Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.
-
-Il répondit avec philosophie:
-
---S'il fait beau, monsieur.
-
---Il fera beau.
-
---C'est que le baromètre baisse.
-
---Bah! Il remontera.
-
-Le matelot souriait de son sourire incrédule.
-
-Je me couchai et je m'endormis.
-
-Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées
-cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.
-
-Les deux matelots remuaient la tête d'un air méfiant.
-
-Je répétais:
-
---Bah! il fera beau. Allons, en route!
-
-Bernard disait:
-
---Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans
-ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit
-rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.
-
-Je répondais:
-
---Le baromètre a baissé, donc nous n'aurons pas de vent d'est. Or, si
-nous avons le vent d'ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est
-à six ou sept milles.
-
-Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à
-partir.
-
---Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard.
-
---Non. Vous verrez qu'il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière
-nous.
-
-Un quart d'heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous
-engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente
-et légère.
-
-Je riais.
-
---Eh bien! vous voyez qu'il fait beau.
-
-Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse
-Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s'avance au loin
-dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute
-en minute, le _Bel-Ami_ était déjà soulevé par de longues vagues
-puissantes et lentes, ces collines d'eau qui marchent, l'une derrière
-l'autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère,
-effrayantes par leur tranquillité.
-
-On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du
-yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.
-
-Bernard disait:
-
---Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la
-chance si nous arrivons sans misère.
-
-Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous
-regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.
-
-Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer.
-Déjà nous nous trouvions par le travers d'Agay, et nous délibérâmes si
-nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers
-Nice, en passant au large des îles.
-
-Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait
-pas, je me décidai pour Nice.
-
-Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht
-roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.
-
-Quiconque n'a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui
-vont d'une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se
-déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse,
-ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable,
-terrifiante et superbe des flots.
-
-Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d'une amarre
-de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions
-de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d'une
-vague, nageant comme un gros oiseau blanc.
-
-Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour
-debout dans les flots, devant nous le cap d'Antibes.
-
-La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons
-apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau
-illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.
-
-Bernard me dit:
-
---C'est tout juste si nous gagnerons Antibes.
-
-En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit
-violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous
-jettent dans les trous béants d'où nous sortons en nous redressant avec
-des secousses terribles.
-
-Le pic est amené, mais le gui, à chaque oscillation du yacht, touche
-les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s'envoler avec sa
-voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l'eau furieuse.
-
-Bernard crie:
-
---Le canot, monsieur.
-
-Je me retourne. Une vague monstrueuse l'emplit, le roule, l'enveloppe
-dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l'amarre qui
-l'attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise,
-vaincue, qu'elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.
-
-Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut
-gagner la pointe devant nous, et, quand nous l'aurons doublée, nous
-serons à l'abri, sauvés.
-
-Enfin, nous l'atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée
-par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d'Antibes.
-
-Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine,
-bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons
-comme midi sonne.
-
-Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à
-tout moment:
-
---Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros cœur, de
-l'avoir vu périr comme ça!
-
-Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami
-dans la principauté de Monaco.
-
-Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État
-surprenant, moins grand qu'un village de France, mais où l'on trouve un
-souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes
-plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont
-presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis
-XIV, des principes d'autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de
-Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l'humanité,
-dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes,
-les ministres, l'armée, la magistrature, tout le monde.
-
-Saluons d'ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et
-des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu
-des cérémonies d'une cour où sont conservées intactes les traditions
-des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les
-formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.
-
-Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif; et quand
-il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements
-infinis.
-
-En faut-il donner des preuves?
-
-Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il
-fut expulsé par décret.
-
-Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive
-de l'archange sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il
-s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du
-pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l'arrête:
-
---N'êtes-vous pas banni, monsieur?
-
---Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.
-
---Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.
-
-Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui
-pose la même question à laquelle il répond de la même façon.
-
-La justice peut-elle être plus douce?
-
-Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se
-produisit dans le royaume.
-
-Un assassinat eut lieu.
-
-Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on
-rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère,
-tua sa femme.
-
-Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut
-unanime dans toute la principauté.
-
-La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un
-assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à
-l'unanimité.
-
-Le souverain indigné ratifia l'arrêt.
-
-Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté
-surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.
-
-Que faire? Sur l'avis du ministre des affaires étrangères, le prince
-entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le
-prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil.
-
-De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit
-enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du
-praticien. Le tout montait à seize mille francs.
-
-Sa Majesté Monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher;
-l'assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le
-cou d'un drôle! Ah! mais non.
-
-On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un
-frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une république.
-
-Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille
-francs.
-
-Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt
-de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des
-troubles inconnus dans l'État.
-
-On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le
-général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient
-peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour
-s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le
-maniement du sabre.
-
-Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce
-cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen
-pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de
-mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.
-
-Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un
-geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.
-
-Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur
-une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une
-chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.
-
-Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se
-fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État
-(la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais
-relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de
-la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier
-grevait lourdement le budget du souverain.
-
-Il fit d'abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer
-toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la
-justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.
-
-Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent
-qu'on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se
-garder tout seul, ne pouvait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la
-question à la satisfaction de tous.
-
-Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais
-resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du
-coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa
-liberté.
-
-Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on
-le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors
-l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures
-des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint
-l'ami.
-
-Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu'à Monte-Carlo. Il
-entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand
-il avait gagné, il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis
-il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au
-dedans.
-
-Il ne découcha pas une seule fois.
-
-La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les
-juges.
-
-La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu'on inviterait le
-criminel à sortir des États de Monaco.
-
-Lorsqu'on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement:
-
- «Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu'est-ce que je deviendrai,
- moi? Je n'ai plus de moyen d'existence. Je n'ai plus de famille. Que
- voulez-vous que je fasse? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez
- pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison
- perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon
- gardien. Je n'ai rien dit encore.
-
- «Aujourd'hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis
- prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J'accomplis
- ma peine fidèlement. Je reste ici.»
-
-La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et
-ordonna de prendre des mesures.
-
-On se remit à délibérer.
-
-Alors, il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six
-cents francs pour aller vivre à l'étranger.
-
-Il accepta.
-
-Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'État de son ancien
-souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes
-et méprisant les potentats.
-
-Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est
-décidée à traiter avec le gouvernement français; maintenant elle nous
-livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension
-modique.
-
-On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l'arrêt
-qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire
-monégasque.
-
-En face du palais du prince se dresse l'établissement rival, la
-Roulette. Aucune haine d'ailleurs, aucune hostilité de l'un à l'autre,
-car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable,
-exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix
-dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des
-Capulets et des Montaigus.
-
-Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l'ancienne et la
-nouvelle société fraternisant au bruit de l'or.
-
-Autant les salons du prince sont d'un accès difficile, autant ceux du
-Casino sont ouverts aux étrangers.
-
-Je me rends à ces derniers.
-
-Un bruit d'argent, continu comme celui des flots, un bruit profond,
-léger, redoutable, emplit l'oreille dès l'entrée, puis emplit l'âme,
-remue le cœur, trouble l'esprit, affole la pensée. Partout on l'entend,
-ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui déchire.
-
-Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l'écume des continents
-et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du
-monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange,
-unique sur la terre, d'hommes de toutes les races, de toutes les
-castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée
-de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols,
-allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au
-poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois
-dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira
-sentir la veine.
-
-Je m'approche de la première table, et je vois... pâlie, le front
-plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la
-jeune femme de la baie d'Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et
-du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la
-main posée sur quelques louis.
-
---Joue sur le premier carré, dit-elle.
-
-Il demande avec angoisse:
-
---Tout?
-
---Oui, tout.
-
-Il pose les louis, en petit tas.
-
-Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s'arrête.
-
---Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d'un instant:
-
---Vingt-huit.
-
-La jeune femme tressaille, et, d'un ton dur et bref:
-
---Viens-t'en.
-
-Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu'entre eux
-quelque chose d'affreux a surgi.
-
-Quelqu'un dit:
-
---Bonsoir l'amour. Ils n'ont pas l'air d'accord aujourd'hui.
-
-Une main me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est mon ami.
-......................................................................
-
-Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J'avais
-écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j'avais
-profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui
-traversent notre esprit comme des oiseaux.
-
-On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition,
-sans art, qui vont l'une derrière l'autre sans raison et finissent
-brusquement, sans motif, parce qu'un coup de vent a terminé mon voyage.
-
-Je cède à ce désir. J'ai peut-être tort.
-
-
-NOTE.
-
-_Sur l'Eau_ a paru dans _Les Lettres et les Arts_, livraisons des
-1er février, 1er mars et 1er avril 1888. Sauf une adjonction assez
-importante (pages 131 à 146) les deux textes de la Revue et du livre
-sont identiques. Mais on y trouve, reprises et fondues dans le corps du
-récit, un assez grand nombre de chroniques parues dans _le Gaulois_ et
-_le Gil-Blas_.
-
-D'autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson,
-directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance:
-«Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce
-qu'il est plein de pensées intimes, qu'il est mon journal, il me faut
-tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la
-première partie _sans un dérangement_ avant le 12.»
-
-_Sur l'Eau_ a été publié en librairie en 1888.
-
-
-
-
-BLANC ET BLEU.
-
-
-MA petite barque, ma chère petite barque, toute blanche avec un filet
-bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme,
-calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d'un bleu transparent,
-liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu'aux roches du
-fond.
-
-Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par
-leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs
-de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d'aloès,
-d'arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur.
-
-Je dis à mon matelot qui ramait doucement de s'arrêter devant la
-petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons: «Pol,
-Pol, Pol!»
-
-Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu'on réveille.
-
-Le grand soleil d'une heure l'éblouissant, il couvrait ses yeux de sa
-main.
-
-Je lui criai: «Voulez-vous faire un tour au large?»
-
-Il répondit: «J'arrive.»
-
-Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.
-
-Je dis à mon matelot d'aller vers la haute mer.
-
-Pol avait apporté son journal, qu'il n'avait point lu le matin, et,
-couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir.
-
-Moi je regardais la terre. A mesure que je m'éloignais du rivage la
-ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au
-bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier
-gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas
-blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d'oiseaux géants. Elles
-s'espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une
-très grande, carrée, un hôtel peut-être, et si blanche qu'elle avait
-l'air d'avoir été repeinte le matin même.
-
-Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille; et comme
-le soleil, le grand soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me
-fatiguait les yeux, je regardai l'eau, l'eau bleue, profonde, dont les
-avirons blessaient le repos.
-
-Pol me dit: «Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six
-degrés.» J'aspirai l'air tiède en gonflant ma poitrine, l'air immobile,
-endormi sur la mer, l'air bleu. Et je relevai les yeux.
-
-Et je vis, derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l'immense
-montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à
-l'heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de
-neige, sa haute muraille luisante, enfermant d'une légère ceinture
-de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou
-arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où
-poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.
-
-Je dis à Pol: «La voici, la neige; regardez.» Et je lui montrai les
-Alpes.
-
-La vaste chaîne blanche se déroulait à perte de vue et grandissait
-dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l'eau bleue. Elle
-semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que
-j'en avais peur, j'en avais froid.
-
-Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant
-la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de
-glace: «Tu n'iras pas plus loin.»
-
-Pol qui tenait toujours son journal prononça: «Les nouvelles du Piémont
-sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages.» Écoutez
-ceci; et il lut: «Les nouvelles de la vallée d'Aoste sont terribles. La
-population affolée n'a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup
-sur coup les villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont
-aussi graves.
-
-A Locane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit; à Ronco,
-Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux
-cadavres.
-
-A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à
-Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balziglia
-a complètement disparu sous l'avalanche. De mémoire d'homme on ne se
-souvient pas avoir vu une semblable calamité.
-
-Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un
-entre mille.
-
-Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et deux enfants.
-
-La femme était malade depuis longtemps.
-
-Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade,
-aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.
-
-Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l'écrase.
-
-Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt
-instantanément.
-
-La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta
-serré et broyé dessous.
-
-De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous
-la masse de bois. La pauvre petite a crié «Au secours» pendant près
-de trente heures. De temps en temps elle disait: «Maman, donne-moi un
-oreiller pour ma tête. J'y ai tant mal.»
-
-La mère seule a survécu.
-
-Nous la regardions maintenant la montagne, l'énorme montagne blanche
-qui grandissait toujours, tandis que l'autre, la montagne verte, ne
-semblait plus qu'une naine à ses pieds.
-
-La ville avait disparu dans le lointain.
-
-Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous, et les
-Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau
-de neiges.
-
-Au-dessus de nous, le ciel léger, d'un bleu doux doré de lumière!
-
-Oh! la belle journée!
-
-Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde
-mousse de glace!»
-
-Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin
-de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais
-à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue
-et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la
-poussière des mondes, à ce misérable troupeau d'hommes, décimé par
-les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les
-tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d'un
-kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s'entretuent,
-n'ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui
-vivent quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes qui
-vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. Qu'est-ce
-que tout cela?
-
-Pol prononça:
-
---Je sais une bien bonne histoire de neige.
-
-Je lui dis: Racontez.
-
-Il reprit:
-
---Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?
-
---Oui, parfaitement.
-
---Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son
-torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les
-autres, pensait-il. Et c'était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un
-de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu'on sache
-au juste pourquoi.
-
-Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une
-nature de garçons bouchers galants. Cela suffit.
-
-L'hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j'allai à un bal chez
-une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.
-
---Oui, parfaitement.
-
---Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu'il plaisait
-beaucoup à la maîtresse de maison. Je pensai: «En voilà un que la
-neige ne gênera point pour s'en aller cette nuit.»
-
-Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas
-des belles disponibles.
-
-Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis,
-tout seul, vers une heure du matin.
-
-Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les
-derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux
-jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.
-
-N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de
-la rue j'aperçus une chose étrange:
-
-Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s'agitait, allait,
-venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant,
-l'éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m'approchai avec
-précaution. C'était le beau Jules.
-
-Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies, et de l'autre
-ses chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et
-il courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus
-dans cette écume gelée, cherchant les places où elle était demeurée
-intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait
-des mouvements de frotteur qui cire un plancher.
-
-Je demeurai stupéfait.
-
-Je murmurai:
-
---Ah çà! tu perds la tête?
-
-Il répondit sans s'arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds.
-Figure-toi que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je
-crois que ma bonne fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre
-le fer pendant qu'il est chaud. Moi, je n'avais pas prévu ça, sans quoi
-j'aurais pris un bain.»
-
-Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.»
-
-
-Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles
-sur l'eau plate.
-
-Je dis à l'homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons.
-
-A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche
-s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte.
-
-La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord
-de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On
-n'apercevait plus qu'une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée
-des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.
-
-Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait
-elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche.
-
-Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville
-blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite
-barque, au bruit léger des avirons.
-
-
- _Blanc et Bleu_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 3 février 1885, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LIVRE DE BORD.
-
- Le _Livre de bord_ a paru dans _le Gaulois_ du 17 août 1887.
- Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent
- volume) que nous ne réimprimons pas, mais qu'il est indispensable
- de relire pour l'intelligence du dernier épisode de cette nouvelle.
-
-
-ÉTENDU sur un des divans qui servent aussi de couchette, dans le petit
-yacht de mon ami Berneret, je parcourais un livre de bord, tandis que
-lui dormait de tout son cœur, en face de moi.
-
-C'était un garçon bizarre, un sauvage qui, depuis dix ans, n'avait
-guère quitté son bateau, un cotre de vingt tonneaux nommé _Mandarin_.
-
-Chaque été il parcourait les côtes du Nord de France, de Belgique,
-de Hollande ou d'Angleterre, et, chaque hiver, les côtes de la
-Méditerranée, l'Algérie, l'Espagne, l'Italie, la Grèce.
-
-Il aimait ce bercement solitaire sur le flot toujours agité.
-
-La terre immobile l'ennuyait, et les hommes bavards l'exaspéraient.
-
-Ils sont ainsi quelques-uns, vivant dans cette boîte remuante, étroite
-et longue, qu'on nomme un yacht. On les voit arriver dans un port, au
-coucher du soleil. De son pont, l'homme en casquette bleue regarde de
-loin le mouvement humain sur le quai; puis il marche, jusqu'à la nuit,
-d'un pas vif et régulier, d'un bout à l'autre de son bateau.
-
-Au point du jour, le lendemain, on ne l'aperçoit plus; il est reparti
-sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul.
-
-Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port,
-sous un autre ciel, errant encore, errant toujours.
-
-Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour
-moi. C'était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je
-lisais son livre de bord.
-
-Pendant qu'il dormait j'en ai copié trois pages.
-
-_20 mai, Saint-Tropez._--Rien. J'ai passé une de ces journées
-délicieuses où l'âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger
-vent d'ouest nous a poussés des Salins-d'Yères à Saint-Tropez, d'une
-façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous
-glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu'on voudrait embrasser et
-où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un
-peu fraîche.
-
-A cinq heures le _Mandarin_, qui avait laissé arriver vent arrière pour
-gagner l'entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha du port
-bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il portait son
-grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez vite. Il passa
-deux tartanes et une goélette faisant même route que nous.
-
-Le golfe de Grimaud s'enfonce dans la terre comme un lac magnifique
-entouré de montagnes couvertes de forêts de pins.
-
-A l'entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond,
-Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d'un mont
-pointu qui porte sur son faîte l'antique château des Grimaldi.
-
-Nuit excellente à Saint-Tropez.
-
-_21 mai._--Levé l'ancre à trois heures du matin, pour profiter du
-courant d'air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit
-au large, puis plus rien. A huit heures nous n'avions pas fait deux
-milles, et je compris que je coucherais en mer si je n'armais pas
-l'embarcation pour remorquer le yacht.
-
-Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres
-devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait
-sur l'eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si
-lourde qu'il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable.
-
-Les deux hommes, devant nous, ramaient d'une façon très lente et
-régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu'à peine, mais
-qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines.
-
-Enveloppé dans un gandoura d'Alger, en soie blanche, fine et légère,
-qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins
-sous la tente, au pied du mât, j'ai rêvassé pendant six heures de suite.
-
-Plus je vieillis, plus l'agitation humaine me semble sotte et puérile.
-Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier, je
-veux dire les classes éclairées, c'est-à-dire les plus niaises, parce
-qu'une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d'avoir bu un verre de
-champagne de trop, avant d'entrer en scène!
-
-Vers trois heures de l'après-midi, nous avions doublé la pointe du
-Drammond, et nous nous présentions à l'entrée de la rade d'Agay.
-......................................................................
- (_Lire p. 65_, La rade d'Agay... _à p. 69_, autour d'eux.)
-
-
-_22 juillet._--Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent
-nord-nord-est.
-
-A huit heures la brise fraîchissant, j'ai fait amener le flèche, ne
-gardant que la misaine et le foc, et j'ai louvoyé sans m'éloigner à
-plus de cinq milles de terre.
-
-A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de
-Saint-Jouin, non loin du cap d'Antifer, et je jetai l'ancre pour me
-faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l'auberge
-bien connue d'Ernestine.
-
-Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord
-de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés avec la
-falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements.
-
-Au milieu de la dure montée, un étroit sentier grimpe sur le flanc de
-la falaise droite et blanche; un filet d'eau claire et glacée jaillit
-d'un trou et arrose en dévalant un joli tapis de cresson.
-
-Près de cette fontaine charmante, on a placé un banc de bois où l'on
-s'arrête, où l'on se repose, où l'on boit dans le creux de la main en
-dominant la mer, la longue ligne des côtes et, à ses pieds, le chaos
-des roches tombées. Sur ce banc, de loin, j'avais aperçu deux êtres. En
-approchant, je vis qu'ils se tenaient les mains, au mouvement qu'ils
-firent pour les séparer. Quand je fus encore plus près, je la reconnus
-tout à coup, elle!
-
-Mais lui?... Lui, c'était un autre.
-
-Une heure plus tard, comme nous avions encore déjeuné dans la même
-salle, et comme je causais avec la patronne, une amie, je lui demandai:
-
---Quelle est donc cette jeune femme, là-bas?
-
---Comment! vous ne la connaissez pas? Mais d'où sortez-vous? C'est la
-petite Jeanne Riga, du Vaudeville.
-
---Ah! Et le monsieur?
-
---Oh! lui... je ne sais point.
-
-Et comme je retournais à mon bord, avec une joie égoïste je songeais
-à cette comédienne de l'amour qui jouait si bien, si bien, cette
-comédie-là, qu'elle m'avait rendu tout triste, un soir. Et je plaignais
-ceux pour qui elle la jouait si bien.
-......................................................................
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Sur l'Eau 1
-
- Blanc et Bleu (_inédit_) 181
-
- Livre de bord (_inédit_) 193
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE
-MAUPASSANT - VOLUME 21 ***
-
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-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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-used on or associated in any way with an electronic work by people who
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-
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- </head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21</span>, by Guy de Maupassant</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Guy de Maupassant</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 9, 2022 [eBook #68271]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 21</span> ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="small50">DE</span><br />
-GUY DE MAUPASSANT</h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="tirage">DES</p>
-
-<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</p>
-
-<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="center">SAVOIR:</p>
-
-<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center lineheight125 marginbottom1"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l’édition originale</i>: Sur l’Eau.<br />
-<i>Paris, 1888. Marpon et Flammarion, éditeurs,<br />
-avec addition de</i>:<br />
-Blanc et Bleu.—Livre de bord (<i>inédits</i>).</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
-
- <p class="title1">DE</p>
-
- <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p>
-
- <hr class="small5" />
-
- <p class="title3a">SUR L'EAU</p>
-
- <hr class="small4" />
-
- <p class="title3b">BLANC ET BLEU</p>
-
- <hr class="small5" />
-
- <p class="title3c">LIVRE DE BORD</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" width="135" height="200" />
- </div>
-
- <p class="title4">PARIS</p>
-
- <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
- <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
- <hr class="small6" />
-
- <p class="title5">MDCCCCVIII</p>
-
- <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_1">1</span>
- <h2 id="ch_1">SUR L’EAU.</h2>
-
- <div class="quote2">
- <p><i>Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure
- intéressantes. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière
- sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire, chaque
- jour, ce que j’ai vu et ce que j’ai pensé.</i></p>
-
- <p><i>En somme, j’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches—je
- ne puis raconter autre chose—et j’ai pensé simplement, comme on pense
- quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène.</i></p>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="date">6 avril.</p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap2">E</span> dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma
-fenêtre. Je l’ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et
-jusque dans l’âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel
-était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des
-étoiles.</p>
-
-<p>Le matelot, debout au pied du mur, disait:</p>
-
-<p>—Beau temps, monsieur.</p>
-
-<p>—Quel vent?</p>
-
-<p>—Vent de terre.</p>
-
-<p>—C’est bien, j’arrive.</p>
-
-<p>Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L’horizon
-commençait <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des
-Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant
-de Villefranche.</p>
-
-<p>Devant moi Antibes apparaissait vaguement, dans l’ombre éclaircie, avec
-ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu’enferment encore
-les vieux murs de Vauban.</p>
-
-<p>Dans les rues, quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se
-lèvent. Dans le port, rien que le très léger bercement des tartanes le
-long du quai et l’insensible clapot de l’eau qui remue à peine. Parfois
-un bruit d’amarre qui se raidit ou le frôlement d’une barque le long
-d’une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir
-sous le firmament poudré d’or et sous l’œil du petit phare qui, debout
-sur la jetée, veille sur son petit port.</p>
-
-<p>Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j’aperçus une
-lueur, je sentis un mouvement, j’entendis des voix. On m’attendait. Le
-<i>Bel-Ami</i> était prêt à partir.</p>
-
-<p>Je descendis dans le salon qu’éclairaient les deux bougies suspendues
-et balancées comme des boussoles, au pied des canapés <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> qui servent
-de lits, la nuit venue; j’endossai le veston de mer en peau de bête,
-je me coiffai d’une chaude casquette, puis je remontai sur le pont.
-Déjà les amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes,
-halant sur la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis
-ils hissèrent la grande voile, qui s’éleva lentement avec une plainte
-monotone des poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans
-la nuit, cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du
-vent.</p>
-
-<p>Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu’on
-sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé,
-indécis et intermittent.</p>
-
-<p>Maintenant, les hommes embarquaient l’ancre; je pris la barre; et le
-bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l’eau tranquille. Pour
-sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les
-goélettes ensommeillées. Nous allions d’un quai à l’autre, doucement,
-traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à
-peine sorti de l’œuf, suit un cygne.</p>
-
-<p>Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré, le
-yacht, plus ardent, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> accéléra sa marche et sembla s’animer comme
-si une gaieté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères,
-innombrables et basses, sillons mouvants d’une plaine illimitée. Il
-sentait la vie de la mer en sortant de l’eau morte du port.</p>
-
-<p>Il n’y avait pas de houle, et je m’engageai entre les murs de la ville
-et la bouée le <i>Cinq-cents francs</i> qui indique le grand passage,
-puis laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap.</p>
-
-<p>Le jour naissait, les étoiles s’éteignaient, le phare de Villefranche
-ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j’aperçus dans le ciel
-lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et
-roses: c’étaient les glaciers des Alpes dont l’aurore allumait les
-cimes.</p>
-
-<p>Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise,
-plus fraîche, nous faisait courir sur l’ombre frémissante et violette.
-Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de
-l’<i>Angelus</i>. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte
-au jour levant et plus lourd à la nuit tombante? J’aime cette heure
-froide et légère du matin, lorsque l’homme dort encore et que <span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-s’éveille la terre. L’air est plein de frissons mystérieux que ne
-connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la
-vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les
-astres et dont le secret est notre immense tourment.</p>
-
-<p>Raymond disait:</p>
-
-<p>—Nous aurons vent d’est tantôt.</p>
-
-<p>Bernard répondit:</p>
-
-<p>—Je croirais plutôt à un vent d’ouest.</p>
-
-<p>Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre,
-soigneux et prudent. Barbu jusqu’aux yeux, il a le regard bon et la
-voix bonne. C’est un dévoué et un franc. Mais tout l’inquiète en mer,
-la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le
-nuage allongé sur l’Estérel, qui révèle du mistral dans l’ouest, et
-même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de
-l’est. Excellent marin d’ailleurs, il surveille tout sans cesse et
-pousse la propreté jusqu’à frotter les cuivres dès qu’une goutte d’eau
-les atteint.</p>
-
-<p>Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu,
-infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l’autre, mais moins
-mobile et nerveux, plus calme, plus résigné <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> aux surprises et aux
-traîtrises de la mer.</p>
-
-<p>Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me
-jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux
-renseigné.</p>
-
-<p>—Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.</p>
-
-<p>Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe,
-et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras
-des flots.</p>
-
-<p>Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui
-menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets
-pointus semblent des jaillissements d’écume immobile et figée. Et le
-soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée
-d’argent.</p>
-
-<p>Mais voilà que, doublant le cap d’Antibes, nous découvrons les îles
-de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l’Estérel.
-L’Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake,
-bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et
-pourtant artiste, peinte à l’aquarelle sur un ciel théâtral par
-un créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises <span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-paysagistes et de sujet d’admiration aux altesses phtisiques ou
-désœuvrées.</p>
-
-<p>A chaque heure du jour, l’Estérel change d’effet et charme les yeux du
-<i>high life</i>.</p>
-
-<p>La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au
-matin sur le ciel bleu, d’un bleu tendre et pur, d’un bleu propre et
-joli, d’un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs
-boisés des côtes s’assombrissent et plaquent une tache noire sur un
-ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge.
-Je n’ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces
-incendies de l’horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette
-mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d’effets
-excessifs et magnifiques qui forcent l’admiration et feraient un peu
-sourire s’ils étaient peints par des hommes.</p>
-
-<p>Les îles de Lérins, qui ferment à l’est le golfe de Cannes et le
-séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d’opérette
-placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades.</p>
-
-<p>De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à
-deux jardins d’un vert sombre, poussés dans l’eau. Au large, à <span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-l’extrémité de Saint-Honorat, s’élève, le pied dans les flots, une
-ruine toute romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue
-par les vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les
-Sarrazins, car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf
-pendant la Révolution. L’île fut achetée alors par une actrice des
-Français.</p>
-
-<p>Château fort, religieux batailleurs, aujourd’hui trappistes gras,
-souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses
-amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d’un
-collier de rochers charmants, tout jusqu’à ces noms à la Florian
-«Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite», tout est aimable, coquet,
-romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes.</p>
-
-<p>Pour faire pendant à l’antique manoir crénelé, svelte et dressé à
-l’extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est
-terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés le
-Masque de fer et Bazaine. Une passe d’un mille environ s’étend entre
-la pointe de la Croisette et ce château, qui a l’aspect d’une vieille
-maison écrasée, sans rien d’altier et de majestueux. <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> Il semble
-accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers.</p>
-
-<p>J’aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles,
-celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie
-des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin,
-les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je
-découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d’un cap.</p>
-
-<p>Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l’eau,
-les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables
-villas semées dans la verdure ont l’air d’œufs blancs pondus sur les
-sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des
-oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu’on
-aperçoit là-haut.</p>
-
-<p>Sur le cap d’Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux
-jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l’Europe,
-nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc,
-ravissante et fantaisiste habitation qu’on vient visiter de Nice et de
-Cannes.</p>
-
-<p>La brise tombe, le yacht ne marche plus qu’à peine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p>
-
-<p>Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous
-attendons et nous espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien
-reçu, d’où qu’il vienne.</p>
-
-<p>Bernard tient toujours pour l’ouest, Raymond pour l’est, le baromètre
-est immobile un peu au-dessous de 76.</p>
-
-<p>Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les
-murs des maisons, qui, de loin, ont l’air aussi de neige éparpillée, et
-jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.</p>
-
-<p>Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l’air
-qu’on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l’eau
-plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière
-pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec
-l’escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l’air de rocs, d’îlots,
-d’écueils couverts d’arbres morts. La fumée d’un train court sur la
-rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la
-plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles
-latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées
-dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p>
-
-<p>C’est le calme, le calme doux et chaud d’un matin de printemps dans
-le Midi; et déjà, il me semble que j’ai quitté depuis des semaines,
-depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s’agitent;
-je sens entrer en moi l’ivresse d’être seul, l’ivresse douce du repos
-que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le
-timbre de ma porte, ni l’aboiement de mon chien. On ne peut m’appeler,
-m’inviter, m’emmener, m’opprimer avec des sourires, me harceler de
-politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court,
-la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui
-se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu’un
-hamac, et qui erre sur l’eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J’ai,
-pour me servir et me promener, deux matelots qui m’obéissent, quelques
-livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans
-parler, quelle joie!</p>
-
-<p>Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos
-profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix:</p>
-
-<p>—Le brick a de l’air, là-bas.</p>
-
-<p>Là-bas, en effet, très loin en face d’Agay, un brick vient vers nous.
-Je vois très bien <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de
-vent.</p>
-
-<p>—Bah, c’est le courant d’air d’Agay, répond Raymond, il fait calme sur
-le cap Roux.</p>
-
-<p>—Cause toujours, nous aurons du vent d’ouest, répond Bernard.</p>
-
-<p>Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé
-depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure:</p>
-
-<p>—Il sent le vent d’ouest, monsieur.</p>
-
-<p>C’est fait, ma curiosité s’éveille, cette curiosité particulière aux
-voyageurs de la mer, qui fait qu’on voit tout, qu’on observe tout,
-qu’on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes
-yeux, je regarde à l’horizon la couleur de l’eau. Elle demeure toujours
-claire, vernie, luisante. S’il y a du vent, il est loin encore.</p>
-
-<p>Quel personnage, le vent, pour les marins! On en parle comme d’un
-homme, d’un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt
-bienveillant. C’est de lui qu’on s’entretient le plus, le long des
-jours, c’est à lui qu’on pense sans cesse, le long des jours et des
-nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre! Nous autres
-nous le connaissons plus que notre <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> père ou que notre mère, cet
-invisible, ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce
-féroce. Nous l’aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices
-et ses colères que les signes du ciel et de la mer nous apprennent
-lentement à prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à
-toute seconde, car la lutte entre nous et lui ne s’interrompt jamais.
-Tout notre être est en éveil pour cette bataille: l’œil qui cherche à
-surprendre d’insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse
-ou son choc, l’esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises,
-juge s’il est calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous
-donne autant que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de
-prévoyance, car il est le maître de la mer, celui qu’on peut éviter,
-utiliser ou fuir, mais qu’on ne dompte jamais. Et dans l’âme du
-marin règne, comme chez les croyants l’idée d’un Dieu irascible et
-formidable, la crainte mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le
-respect de sa puissance.</p>
-
-<p>—Le voilà, monsieur, me dit Bernard.</p>
-
-<p>Là-bas, tout là-bas, au bout de l’horizon une ligne d’un bleu
-noir s’allonge sur l’eau. Ce n’est rien, une nuance, une ombre
-imperceptible, <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> c’est lui. Maintenant nous l’attendons, immobiles,
-sous la chaleur du soleil.</p>
-
-<p>Je regarde l’heure, huit heures, et je dis:</p>
-
-<p>—Bigre, il est tôt, pour le vent d’ouest.</p>
-
-<p>—Il soufflera dur, après midi, répond Bernard.</p>
-
-<p>Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle
-éclatant semble monter jusqu’au ciel, car nous avons hissé sur la
-misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux
-mètres le sommet du mât. Plus un mouvement: on se croirait sur la
-terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue
-au loin s’approche. L’éclat métallique de l’eau terni soudain se
-transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.</p>
-
-<p>Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu’une plaque
-d’acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt
-qu’apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eût jeté
-dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis
-le gui, lentement, se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me
-caresse la figure, et les frémissements de l’eau se multiplient autour
-de nous comme s’il y tombait <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> une pluie continue de sable. Le cotre
-déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger
-clapot s’éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main,
-la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et
-la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer; mais
-qu’importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s’il
-ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.</p>
-
-<p>Nous approchons de l’escadre dont les six cuirassés et les deux avisos
-tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l’ouest.
-Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que
-signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus
-avec une surprenante rapidité, et la vague se lève courte et pressée.
-Le yacht s’incline portant toute sa toile et court suivi toujours du
-youyou dont l’amarre est tendue et qui va, le nez en l’air, le cul dans
-l’eau, entre deux bourrelets d’écume.</p>
-
-<p>En approchant de l’île Saint-Honorat, nous passons auprès d’un rocher
-nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de
-dents, de pointes et de griffes qu’on <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> peut à peine marcher dessus;
-il faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer
-avec précaution; on le nomme Saint-Ferréol.</p>
-
-<p>Un peu de terre venue on ne sait d’où s’est accumulée dans les trous et
-les fissures de la roche, et là dedans ont poussé des sortes de lis et
-de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.</p>
-
-<p>C’est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché
-pendant cinq ans le corps de Paganini. L’aventure est digne de la vie
-de cet artiste génial et macabre, qu’on disait possédé du diable,
-si étrange d’allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain
-et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de
-personnage d’Hoffmann.</p>
-
-<p>Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui,
-seul maintenant, pouvait l’entendre tant sa voix était devenue faible,
-il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.</p>
-
-<p>Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se
-dirigea vers l’Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la
-sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> consultée, n’osa point
-accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps
-lorsque la municipalité s’y opposa sous prétexte que l’artiste était
-mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal;
-mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le
-fléau.</p>
-
-<p>Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l’entrée du port lui
-fut interdite pour les mêmes raisons. Puis il se dirigea vers Cannes,
-où il ne put pénétrer non plus.</p>
-
-<p>Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand
-artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait
-plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il
-vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit
-débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l’îlot.</p>
-
-<p>C’est seulement en 1845 qu’il revint avec deux amis chercher les restes
-de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona.</p>
-
-<p>N’aimerait-on pas mieux que l’extraordinaire violoniste fût demeuré sur
-l’écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du
-roc?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous
-avons aperçu en doublant le cap d’Antibes, et plus loin encore une
-ligne d’écueils terminée par une tour: Les Moines.</p>
-
-<p>Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.</p>
-
-<p>C’est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit,
-car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.</p>
-
-<p>Une rafale brusque nous penche à faire monter l’eau sur le pont, et
-je commande d’amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans
-s’exposer à casser le mât.</p>
-
-<p>La lame se creuse, s’espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par
-bourrasque, un vent de menace qui crie: «Prenez garde.»</p>
-
-<p>—Nous serons obligés d’aller coucher à Cannes, dit Bernard.</p>
-
-<p>Au bout d’une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et
-le remplacer par le second en prenant un ris dans la voile; puis, un
-quart d’heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me
-décidai à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n’abrite,
-rade ouverte à la mer du <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> sud-ouest qui y met tous les navires en
-danger. Quand on songe aux sommes considérables qu’amèneraient dans
-cette ville les grands yachts étrangers, s’ils y trouvaient un abri
-sûr, on comprend combien est puissante l’indolence des gens du Midi qui
-n’ont pu encore obtenir de l’État ce travail indispensable.</p>
-
-<p>A dix heures, nous jetons l’ancre en face du vapeur le <i>Cannois</i>,
-et je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade
-est blanche d’écume.</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_24">24</span>
- <p class="date">Cannes, 7 avril, 9 heures du soir.</p>
-</div>
-
-<p>Des princes, des princes, partout des, princes! Ceux qui aiment les
-princes sont heureux.</p>
-
-<p>A peine eus-je mis le pied, hier matin, sur la promenade de la
-Croisette, que j’en rencontrai trois, l’un derrière l’autre. Dans notre
-pays démocratique, Cannes est devenue la ville des titres.</p>
-
-<p>Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d’une
-casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d’un mathématicien,
-des silhouettes d’acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d’un
-dramaturge, la figure d’une femme dans la tête d’un amoureux, des
-images paillardes dans celle d’un débauché, des vers dans la cervelle
-d’un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> à Cannes on
-trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes
-dans un potage.</p>
-
-<p>Des hommes se réunissent dans les tripots parce qu’ils aiment les
-cartes, d’autres dans les champs de courses parce qu’ils aiment les
-chevaux. On se réunit à Cannes parce qu’on aime les Altesses Impériales
-et Royales.</p>
-
-<p>Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles
-à défaut des royaumes dont on les a privées.</p>
-
-<p>On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches,
-de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont
-modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les
-humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu’on ne retrouve
-presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes.</p>
-
-<p>Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni
-sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et
-fleurie, s’y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux
-irrespectueux, il n’en est pas de même des amateurs d’Altesses.</p>
-
-<p>Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux
-et comique, <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> et, dès qu’ils sont privés d’une, se mettent à la
-recherche d’une autre, comme si leur bouche ne pouvait s’ouvrir que
-pour prononcer «Monseigneur» ou «Madame» à la troisième personne.</p>
-
-<p>On ne peut les voir cinq minutes sans qu’ils racontent ce que leur a
-répondu la princesse, ce que leur a dit le grand-duc, la promenade
-projetée avec l’un et le mot spirituel de l’autre. On sent, on voit,
-on devine qu’ils ne fréquentent point d’autre monde que les personnes
-de sang royal, que s’ils consentent à vous parler, c’est pour vous
-renseigner exactement sur ce qu’on fait dans ces hauteurs.</p>
-
-<p>Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes les ruses
-imaginables, s’engagent pour avoir à sa table, une fois au moins par
-saison, un prince, un vrai prince, un de ceux qui font prime. Quel
-respect on inspire quand on est du lawn-tennis d’un grand-duc ou quand
-on a été seulement présenté à Galles,—c’est ainsi que s’expriment les
-superchics.</p>
-
-<p>Se faire inscrire à la porte de ces «exilés», comme dit Daudet, de
-ces culbutés, dirait un autre, constitue une occupation constante,
-délicate, absorbante, considérable. Le registre <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> est déposé dans
-le vestibule, entre deux valets dont l’un vous offre une plume. On
-écrit son nom à la suite de deux mille autres noms de toute farine où
-les titres foisonnent, où les «de» fourmillent! Puis on s’en va, fier
-comme si l’on venait d’être anobli, heureux comme si on eût accompli
-un devoir sacré, et on dit avec orgueil, à la première connaissance
-rencontrée: «Je viens de me faire inscrire chez le grand-duc de
-Gérolstein.» Puis le soir, au dîner, on raconte avec importance: «J’ai
-remarqué tantôt, sur la liste du grand-duc de Gérolstein, les noms de
-X... Y... et Z...» Et tout le monde écoute avec intérêt comme s’il
-s’agissait d’un événement de la dernière importance.</p>
-
-<p>Mais pourquoi rire et s’étonner de l’innocente et douce manie des
-élégants amateurs de princes quand nous rencontrons à Paris cinquante
-races différentes d’amateurs de grands hommes, qui ne sont pas moins
-amusantes.</p>
-
-<p>Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des
-célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n’est
-guère de femme du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son
-artiste, ou ses <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> artistes; et elle donne des dîners pour eux, afin
-de faire savoir à la ville et à la province qu’on est intelligent chez
-elle.</p>
-
-<p>Poser pour l’esprit qu’on n’a pas, mais qu’on fait venir à grand bruit,
-ou pour les relations princières... où donc est la différence?</p>
-
-<p>Les plus recherchés parmi les grands hommes par les femmes jeunes ou
-vieilles sont assurément les musiciens. Certaines maisons en possèdent
-des collections complètes. Ces artistes ont d’ailleurs cet avantage
-inestimable d’être utiles dans les soirées. Mais les personnes qui
-tiennent à l’objet tout à fait rare ne peuvent guère espérer en réunir
-deux sur le même canapé. Ajoutons qu’il n’est pas de bassesse dont ne
-soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon
-d’un compositeur illustre. Les petits soins qu’on emploie d’ordinaire
-pour attacher un peintre ou un simple homme de lettres deviennent tout
-à fait insuffisants quand il s’agit d’un marchand de sons. On emploie
-vis-à-vis de lui des moyens de séduction et des procédés de louange
-complètement inusités. On lui baise les mains comme à un roi, on
-s’agenouille devant lui comme <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> devant un Dieu, quand il a daigné
-exécuter lui-même son <i>Regina Cœli</i>. On porte dans une bague un
-poil de sa barbe; on se fait une médaille, une médaille sacrée gardée
-entre les seins au bout d’une chaînette d’or, avec un bouton tombé un
-soir de sa culotte, après un vif mouvement du bras qu’il avait fait en
-achevant son <i>Doux Repos</i>.</p>
-
-<p>Les peintres sont un peu moins prisés, bien que fort recherchés encore.
-Ils ont en eux moins de divin et plus de bohème. Leurs allures n’ont
-pas assez de moelleux et surtout pas assez de sublime. Ils remplacent
-souvent l’inspiration par la gaudriole et par le coq-à-l’âne. Ils
-sentent un peu trop l’atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins,
-ont perdu cette odeur-là se mettent à sentir la pose. Et puis ils sont
-changeants, volages, blagueurs. On n’est jamais sûr de les garder,
-tandis que le musicien fait son nid dans la famille.</p>
-
-<p>Depuis quelques années, on recherche assez l’homme de lettres. Il a
-d’ailleurs de grands avantages: il parle, il parle longtemps, il parle
-beaucoup, il parle pour tout le monde, et comme il fait profession
-d’intelligence, on peut l’écouter et l’admirer avec confiance.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p>
-
-<p>La femme qui se sent sollicitée par ce goût bizarre d’avoir chez
-elle un homme de lettres comme on peut avoir un perroquet dont le
-bavardage attire les concierges voisines, a le choix entre les poètes
-et les romanciers. Les poètes ont plus d’idéal, et les romanciers
-plus d’imprévu. Les poètes sont plus sentimentaux, les romanciers
-plus positifs. Affaire de goût et de tempérament. Le poète a plus de
-charme intime, le romancier plus d’esprit souvent. Mais le romancier
-présente des dangers qu’on ne rencontre pas chez le poète, il ronge,
-pille et exploite tout ce qu’il a sous les yeux. Avec lui on ne peut
-jamais être tranquille, jamais sûr qu’il ne vous couchera point, un
-jour, toute nue, entre les pages d’un livre. Son œil est comme une
-pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail.
-Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse; il cueille les
-mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe
-devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les
-moindres choses. Il emmagasine du matin au soir des observations de
-toute nature dont il fait des histoires à vendre, des histoires qui
-courent au bout du monde, qui seront lues, <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> discutées, commentées
-par des milliers et des millions de personnes. Et ce qu’il y a de
-terrible, c’est qu’il fera ressemblant, le gredin, malgré lui,
-inconsciemment, parce qu’il voit juste et qu’il raconte ce qu’il a vu.
-Malgré ses efforts et ses ruses pour déguiser les personnages, on dira:
-«Avez-vous reconnu M. X... et M<sup>me</sup> Y... Ils sont frappants?»</p>
-
-<p>Certes, il est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et
-d’attirer les romanciers, qu’il le serait pour un marchand de farine
-d’élever des rats dans son magasin.</p>
-
-<p>Et pourtant ils sont en faveur.</p>
-
-<p>Donc quand une femme a jeté son dévolu sur l’écrivain qu’elle veut
-adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d’attentions
-et de gâteries. Comme l’eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur
-rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l’homme
-de lettres. Alors, dès qu’elle le voit attendri, ému, gagné par cette
-constante flatterie, elle l’isole, elle coupe, peu à peu, les attaches
-qu’il pouvait avoir ailleurs, et l’habitue insensiblement à venir chez
-elle, à s’y plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater
-dans la maison, elle lui ménage et lui prépare des succès, le met en
-lumière, en <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> vedette, lui témoigne devant tous les anciens habitués
-du lieu une considération marquée, une admiration sans égale.</p>
-
-<p>Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y trouve
-d’ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui
-leurs plus délicates faveurs pour l’arracher à celle qui l’a conquis.
-Mais s’il est habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux
-coquetteries dont on l’accable. Et plus il se montrera fidèle, plus
-il sera poursuivi, prié, aimé. Oh! qu’il prenne garde de se laisser
-entraîner par toutes ces sirènes de salons; il perdrait aussitôt les
-trois quarts de sa valeur s’il tombait dans la circulation.</p>
-
-<p>Il forme bientôt un centre littéraire, une église dont il est le Dieu,
-le seul Dieu; car les véritables religions n’ont jamais plusieurs
-divinités. On ira dans la maison pour le voir, l’entendre, l’admirer,
-comme on vient, de très loin, en certains sanctuaires. On l’enviera,
-lui, on l’enviera, elle! Ils parleront des lettres comme les prêtres
-parlent des dogmes, avec science et gravité; on les écoutera, l’un et
-l’autre, et on aura, en sortant de ce salon lettré, la sensation de
-sortir d’une cathédrale.</p>
-
-<p>D’autres encore sont recherchés, mais à <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> des degrés inférieurs:
-ainsi, les généraux, dédaignés du vrai monde où ils sont classés
-à peine au-dessus des députés, font encore prime dans la petite
-bourgeoisie. Le député n’est demandé que dans les moments de crise.
-On le ménage, par un dîner de temps en temps, pendant les accalmies
-parlementaires. Le savant a ses partisans, car tous les goûts sont
-dans la nature, et le chef de bureau lui-même est fort prisé par les
-gens qui habitent au sixième étage. Mais ces gens-là ne viennent
-pas à Cannes. A peine la bourgeoisie y a-t-elle quelques timides
-représentants.</p>
-
-<p>C’est seulement avant midi qu’on rencontre sur la Croisette tous les
-nobles étrangers.</p>
-
-<p>La Croisette est une longue promenade en demi-cercle qui suit la mer
-depuis la pointe, en face Sainte-Marguerite, jusqu’au port que domine
-la vieille ville.</p>
-
-<p>Les femmes jeunes et sveltes,—il est de bon goût d’être
-maigre,—vêtues à l’anglaise, vont d’un pas rapide, escortées par de
-jeunes hommes alertes en tenue de lawn-tennis. Mais de temps en temps,
-on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d’un pas accablé,
-appuyé au bras d’une mère, d’un frère ou d’une sœur. Ils toussent et
-halètent, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur,
-et nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants.</p>
-
-<p>Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c’est aussi
-l’hôpital du monde et le cimetière fleuri de l’Europe aristocrate.</p>
-
-<p>L’affreux mal qui ne pardonne guère et qu’on nomme aujourd’hui la
-tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les
-hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes.</p>
-
-<p>Comme de tous les coins du monde on doit la maudire cette terre
-charmante et redoutable, antichambre de la Mort, parfumée et douce,
-où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont
-laissé quelqu’un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs
-espérances et s’épanouissaient leurs tendresses.</p>
-
-<p>Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes
-d’hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses
-debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage
-d’agonisants on aperçoit le cimetière au sommet d’un monticule.</p>
-
-<p>Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> où dorment les morts!
-Des roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou
-pâles, ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les
-allées, les places vides encore et remplies demain, tout en est
-couvert. Leur parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les
-jambes.</p>
-
-<p>Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt
-ans.</p>
-
-<p>De tombe en tombe, on va, lisant les noms de ces êtres tués si jeunes,
-par l’inguérissable mal. C’est un cimetière d’enfants, un cimetière
-pareil à ces bals blancs où ne sont point admis les gens mariés.</p>
-
-<p>De ce cimetière la vue s’étend, à gauche, sur l’Italie, jusqu’à la
-pointe où Bordighera allonge dans la mer ses maisons blanches; à
-droite, jusqu’au cap Martin, qui trempe dans l’eau ses flancs feuillus.</p>
-
-<p>Partout, d’ailleurs, le long de cet adorable rivage, nous sommes chez
-la Mort. Mais elle est discrète, voilée, pleine de savoir-vivre et de
-pudeurs, bien élevée enfin. Jamais on ne la voit face à face, bien
-qu’elle vous frôle à tout moment.</p>
-
-<p>On dirait même qu’on ne meurt point en ce pays, car tout est complice
-de la fraude <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> où se complaît cette souveraine. Mais comme on la
-sent, comme on la flaire, comme on entrevoit parfois le bout de sa robe
-noire! Certes, il faut bien des roses et bien des fleurs de citronniers
-pour qu’on ne saisisse jamais, dans la brise, l’affreuse odeur qui
-s’exhale des chambres de trépassés.</p>
-
-<p>Jamais un cercueil dans les rues, jamais une draperie de deuil, jamais
-un glas funèbre. Le maigre promeneur d’hier ne passe plus sous votre
-fenêtre et voilà tout.</p>
-
-<p>Si vous vous étonnez de ne le plus voir et vous inquiétez de lui, le
-maître d’hôtel et tous les domestiques vous répondent avec un sourire
-qu’il allait mieux et que sur l’avis du docteur il est parti pour
-l’Italie. Dans chaque hôtel, en effet, la Mort a son escalier secret,
-ses confidents et ses compères.</p>
-
-<p>Un moraliste d’autrefois aurait dit de bien belles choses sur le
-contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère.</p>
-
-<p>Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord
-du <i>Bel-Ami</i>, où m’attend un déjeuner modeste préparé par les
-mains de Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des
-pommes de terre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p>
-
-<p>Pendant le reste du jour j’ai lu.</p>
-
-<p>Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur
-ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le
-mouvement finit par m’engourdir et je sommeillai pendant quelque temps.
-Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis
-qu’il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le
-débarquement difficile, je dînai dans mon bateau.</p>
-
-<p>Puis je montai m’asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait
-ses lumières. Rien de plus joli qu’une ville éclairée, vue de la mer.
-A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes
-sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs
-de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux
-kilomètres d’étendue.</p>
-
-<p>Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des
-gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils
-feront demain, et qu’ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du
-temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p>
-
-<p>Est-il rien de plus sinistre qu’une conversation de table d’hôte? J’ai
-vécu dans les hôtels, j’ai subi l’âme humaine qui se montre là dans
-toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême
-indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte
-quand on entend l’homme parler. L’homme, l’homme ordinaire, riche,
-connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne
-comprend rien et parle de l’intelligence avec un orgueil désolant.</p>
-
-<p>Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre
-chose qu’une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis
-autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec
-ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger
-des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la
-route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»;
-«la cuisine n’est pas mauvaise dans l’hôtel, bien que les nourritures
-de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce
-qu’ils ont fait, ce qu’ils aiment, ce qu’ils croient!</p>
-
-<p>Il me semble que je vois en eux l’horreur de leur âme comme on voit un
-fœtus monstrueux <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> dans l’esprit-de-vin d’un bocal. J’assiste à la
-lente éclosion des lieux communs qu’ils redisent toujours, je sens les
-mots tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d’imbéciles et
-de leurs bouches dans l’air inerte qui les porte à mes oreilles.</p>
-
-<p>Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles,
-les plus respectées, ne sont-elles pas l’irrécusable preuve de
-l’éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise?</p>
-
-<p>Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et
-recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note,
-du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou
-en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre,
-les arguments pour et contre, l’histoire des croyances sacrées, des
-schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme
-les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et
-sanglante des faiseurs d’hypothèses, le chaos des contestations, tout
-le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à
-deviner, à savoir et si prompt à croire, prouve qu’il a été jeté sur ce
-monde si petit, <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> uniquement pour boire, manger, faire des enfants
-et des chansonnettes et s’entre-tuer par passe-temps.</p>
-
-<p>Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s’amusent, ceux qui sont
-contents.</p>
-
-<p>Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le
-soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de
-leur logis, tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils
-disent, tout ce qu’ils entendent.</p>
-
-<p>Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu
-de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de
-distractions.</p>
-
-<p>Ils ne s’ennuient ni les uns ni les autres.</p>
-
-<p>La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont
-eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les
-étonner, les ravit.</p>
-
-<p>Mais d’autres hommes, parcourant d’un éclair de pensée le cercle étroit
-des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du
-bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres.</p>
-
-<p>Dès qu’ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux.
-Qu’attendraient-ils? Rien ne <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> les distrait plus; ils ont fait le
-tour de nos maigres plaisirs.</p>
-
-<p>Heureux ceux qui ne connaissent pas l’écœurement abominable des mêmes
-actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer
-chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes
-meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les
-mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux.
-Heureux ceux qui ne s’aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien
-ne change, que rien ne passe et que tout lasse.</p>
-
-<p>Faut-il que nous ayons l’esprit lent, fermé et peu exigeant, pour nous
-contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde
-n’ait pas encore crié: «Au rideau!» n’ait pas demandé l’acte suivant
-avec d’autres êtres que l’homme, d’autres formes, d’autres fêtes,
-d’autres plantes, d’autres astres, d’autres inventions, d’autres
-aventures?</p>
-
-<p>Vraiment, personne n’a donc encore éprouvé la haine du visage humain
-toujours pareil, la haine des animaux qui semblent des mécaniques
-vivantes avec leurs instincts invariables transmis dans leur semence
-du <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> premier de leur race au dernier, la haine des paysages
-éternellement semblables et la haine des plaisirs jamais renouvelés?</p>
-
-<p>Consolez-vous, dit-on, dans l’amour de la science et des arts.</p>
-
-<p>Mais on ne voit donc pas que nous sommes toujours emprisonnés en
-nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le
-boulet de notre rêve sans essor!</p>
-
-<p>Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits
-matériels au moyen d’instruments ridiculement imparfaits, qui suppléent
-cependant un peu à l’incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un
-pauvre chercheur qui meurt à la peine découvre que l’air contient un
-gaz encore inconnu, qu’on dégage une force impondérable, inexplicable
-et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les
-innombrables étoiles ignorées, il s’en trouve une qu’on n’avait pas
-encore signalée dans le voisinage d’une autre, vue et baptisée depuis
-longtemps. Qu’importe?</p>
-
-<p>Nos maladies viennent des microbes? Fort bien. Mais d’où viennent ces
-microbes? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes? Et les soleils,
-d’où viennent-ils?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
-
-<p>Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne
-devinons rien, nous n’imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés
-en nous. Et des gens s’émerveillent du génie humain!</p>
-
-<p>Les arts? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les
-monotones paysages sans qu’ils ressemblent jamais à la nature, à
-dessiner les hommes, en s’efforçant, sans y jamais parvenir, de leur
-donner l’aspect des vivants. On s’acharne ainsi, inutilement, pendant
-des années, à imiter ce qui est; et on arrive à peine, par cette copie
-immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux
-exercés ce qu’on a voulu tenter.</p>
-
-<p>Pourquoi ces efforts? Pourquoi cette imitation vaine? Pourquoi cette
-reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes? Misère!</p>
-
-<p>Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des
-nuances. Pourquoi encore?</p>
-
-<p>Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il
-est inutile d’en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne
-peuvent, eux aussi, ces hommes, <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> qu’imiter l’homme. Ils s’épuisent
-en un labeur stérile. Car l’homme ne changeant pas, leur art inutile
-est immuable. Depuis que s’agite notre courte pensée, l’homme est le
-même; ses sentiments, ses croyances, ses sensations sont les mêmes;
-il n’a point avancé, il n’a point reculé, il n’a point remué. A quoi
-me sert d’apprendre ce que je suis, de lire ce que je pense, de me
-regarder moi-même dans les banales aventures d’un roman?</p>
-
-<p>Ah! si les poètes pouvaient traverser l’espace, explorer les astres,
-découvrir d’autres univers, d’autres êtres, varier sans cesse pour mon
-esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un
-inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des
-horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais
-ils ne peuvent, ces impuissants, que changer la place d’un mot, et me
-montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon?</p>
-
-<p>Car la pensée de l’homme est immobile.</p>
-
-<p>Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes,
-elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une
-bouteille fermée, voletant jusqu’aux parois où elle se heurte toujours.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p>
-
-<p>Et pourtant, à défaut de mieux, il est doux de penser, quand on vit
-seul.</p>
-
-<p>Sur ce petit bateau que ballotte la mer, qu’une vague peut emplir et
-retourner, je sais et je sens combien rien n’existe de ce que nous
-connaissons, car la terre qui flotte dans le vide est encore plus
-isolée, plus perdue que cette barque sur les flots. Leur importance est
-la même, leur destinée s’accomplira. Et je me réjouis de comprendre
-le néant des croyances et la vanité des espérances qu’engendra notre
-orgueil d’insectes!</p>
-
-<p>Je me suis couché, bercé par le tangage, et j’ai dormi d’un profond
-sommeil comme on dort sur l’eau jusqu’à l’heure où Bernard me réveilla
-pour me dire:</p>
-
-<p>—Mauvais temps, monsieur, nous ne pouvons pas partir ce matin.</p>
-
-<p>Le vent est tombé, mais la mer, très grosse au large, ne permet pas de
-faire route vers Saint-Raphaël.</p>
-
-<p>Encore un jour à passer à Cannes.</p>
-
-<p>Vers midi, le vent d’ouest se leva de nouveau, moins fort que la
-veille, et je résolus d’en profiter pour aller visiter l’escadre au
-golfe Juan.</p>
-
-<p>Le <i>Bel-Ami</i>, en traversant la rade, dansait <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> comme une chèvre
-et je dus gouverner avec grande attention pour ne pas recevoir à chaque
-vague, qui nous arrivait presque par le travers, des paquets d’eau par
-la figure. Mais bientôt je gagnai l’abri des îles et je m’engageai dans
-le passage sous le château fort de Sainte-Marguerite.</p>
-
-<p>Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot, et son sommet ne
-dépasse guère la côte peu élevée de l’île. On dirait une tête enfoncée
-entre deux grosses épaules!</p>
-
-<p>On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n’était pas besoin
-d’être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces rochers
-complaisants.</p>
-
-<p>Cette évasion me fut racontée en grand détail par un homme qui se
-prétendait et qui pouvait être bien renseigné.</p>
-
-<p>Bazaine vivait assez libre, recevant chaque jour sa femme et ses
-enfants. Or, M<sup>me</sup> Bazaine, nature énergique, déclara à son mari
-qu’elle s’éloignerait pour toujours avec les enfants s’il ne s’évadait
-pas, et elle lui exposa son plan. Il hésitait devant les dangers de la
-fuite et les doutes sur le succès; mais, quand il vit sa femme décidée
-à accomplir sa menace, il consentit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p>
-
-<p>Alors, chaque jour, on introduisit dans la forteresse des jouets pour
-les petits, toute une minuscule gymnastique de chambre. C’est avec
-ces joujoux que fut fabriquée la corde à nœuds qui devait servir au
-maréchal. Elle fut confectionnée lentement, pour ne point éveiller de
-soupçons, puis cachée avec soin dans un coin du préau par une main amie.</p>
-
-<p>La date de l’évasion fut alors fixée. On choisit un dimanche, la
-surveillance ayant paru moins sévère ce jour-là.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Bazaine s’absenta pour quelque temps.</p>
-
-<p>Le maréchal se promenait généralement jusqu’à huit heures du soir dans
-le préau de la prison, en compagnie du directeur, homme aimable dont
-le commerce lui plaisait. Puis il rentrait en ses appartements, que le
-geôlier chef verrouillait et cadenassait en présence de son supérieur.</p>
-
-<p>Le soir de la fuite, Bazaine feignit d’être souffrant et voulut rentrer
-une heure plus tôt. Il pénétra, en effet, en son logement; mais,
-dès que le directeur se fut éloigné pour chercher son geôlier et le
-prévenir d’enfermer immédiatement le captif, le maréchal ressortit bien
-vite et se cacha dans la cour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p>
-
-<p>On verrouilla la prison vide. Et chacun rentra chez soi.</p>
-
-<p>Vers onze heures, Bazaine sortit de sa cachette, muni de l’échelle. Il
-l’attacha et descendit sur les rochers.</p>
-
-<p>Au jour levant, un complice détacha la corde et la jeta au pied des
-murs.</p>
-
-<p>Vers huit heures et demie, le directeur de Sainte-Marguerite s’informa
-du prisonnier, surpris de ne pas le voir encore, car il sortait tôt
-chaque matin. Le valet de chambre de Bazaine refusa d’entrer chez son
-maître.</p>
-
-<p>A neuf heures enfin, le directeur força la porte et trouva la cage
-abandonnée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bazaine, de son côté, pour exécuter ses projets, avait été
-trouver un homme à qui son mari avait rendu jadis un service capital.
-Elle s’adressait à un cœur reconnaissant, et elle se fit un allié aussi
-dévoué qu’énergique. Ils réglèrent ensemble tous les détails; puis
-elle se rendit à Gênes sous un faux nom et loua, sous prétexte d’une
-excursion à Naples, un petit vapeur italien, au prix de mille francs
-par jour, en stipulant que le voyage durerait au moins une semaine et
-qu’on pourrait le prolonger d’un temps égal aux mêmes conditions.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p>
-
-<p>Le bâtiment se mit en route; mais à peine eut-il pris la mer que la
-voyageuse parut changer de résolution, et elle demanda au capitaine
-s’il lui déplaisait d’aller jusqu’à Cannes chercher sa belle-sœur. Le
-marin y consentit volontiers et jeta l’ancre, le dimanche soir, au
-golfe Juan.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bazaine se fit mettre à terre en recommandant que le canot ne
-s’éloignât point. Son complice dévoué l’attendait avec une autre barque
-sur la promenade de la Croisette, et ils traversèrent la passe qui
-sépare du continent la petite île Sainte-Marguerite. Son mari était là
-sur les roches, les vêtements déchirés, le visage meurtri, les mains en
-sang. La mer étant un peu forte, il fut contraint d’entrer dans l’eau
-pour gagner la barque, qui se serait brisée contre la côte.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils furent revenus à terre, le canot fut abandonné.</p>
-
-<p>Ils regagnèrent alors la première embarcation, puis le bâtiment
-resté sous vapeur. M<sup>me</sup> Bazaine déclara alors au capitaine que sa
-belle-sœur se trouvait trop souffrante pour venir, et, montrant le
-maréchal, elle ajouta:</p>
-
-<p>—N’ayant pas de domestique, j’ai pris un valet de chambre. Cet
-imbécile vient de tomber <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> sur les rochers et de se mettre dans
-l’état où vous le voyez. Envoyez-le, s’il vous plaît, avec les
-matelots, et faites-lui donner ce qu’il lui faut pour se panser et
-recoudre ses hardes.</p>
-
-<p>Bazaine alla coucher dans l’entrepont.</p>
-
-<p>Or, le lendemain, au point du jour, on avait gagné la haute mer.
-M<sup>me</sup> Bazaine changea encore de projet, et, se disant malade, se fit
-reconduire à Gênes.</p>
-
-<p>Mais la nouvelle de l’évasion était déjà connue et le populaire,
-averti, s’ameuta en vociférant sous les fenêtres de l’hôtel. Le tumulte
-devint bientôt si violent que le propriétaire, épouvanté, fit s’enfuir
-les voyageurs par une porte cachée.</p>
-
-<p>Je donne ce récit comme il me fut fait, et je n’affirme rien.</p>
-
-<p>Nous approchons de l’escadre, dont les lourds cuirassés, sur une seule
-ligne, semblent des tours de guerre bâties en pleine mer. Voici le
-<i>Colbert</i>, la <i>Dévastation</i>, l’<i>Amiral-Duperré</i>, le
-<i>Courbet</i>, l’<i>Indomptable</i> et le <i>Richelieu</i>, plus
-deux croiseurs, l’<i>Hirondelle</i> et le <i>Milan</i>, et quatre
-torpilleurs en train d’évoluer dans le golfe.</p>
-
-<p>Je veux visiter le <i>Courbet</i>, qui passe pour le type le plus
-parfait de notre marine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p>
-
-<p>Rien ne donne l’idée du labeur humain, du labeur minutieux et
-formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces
-énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée
-de soldats, un arsenal d’armes monstrueuses, et qui sont faites, ces
-masses, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail
-de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et
-toute l’impuissance et toute l’irrémédiable barbarie de cette race si
-active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se
-détruire elle-même.</p>
-
-<p>Ceux d’autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales
-en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et
-pieux, ne valaient-ils pas ceux d’aujourd’hui, lançant sur la mer des
-maisons d’acier qui sont les temples de la mort?</p>
-
-<p>Au moment où je quitte le navire pour remonter dans ma coquille,
-j’entends sur le rivage éclater une fusillade. C’est le régiment
-d’Antibes qui fait l’exercice de tirailleurs dans les sables et dans
-les sapins. La fumée monte en flocons blancs, pareils à des nuées de
-coton qui s’évaporent, et on voit courir le long de la mer les culottes
-rouges des soldats.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p>
-
-<p>Alors, les officiers de marine, intéressés soudain, braquent leurs
-lunettes vers la terre et leur cœur s’anime devant ce simulacre de
-guerre.</p>
-
-<p>Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement
-comme si l’on me parlait de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose
-lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature.</p>
-
-<p>Quand on parle d’anthropophages, nous sourions avec orgueil en
-proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages,
-les vrais sauvages? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux
-qui se battent pour tuer, rien que pour tuer?</p>
-
-<p>Les petits lignards qui courent là-bas sont destinés à la mort comme
-les troupeaux de moutons que pousse un boucher sur les routes. Ils
-iront tomber dans une plaine, la tête fendue d’un coup de sabre ou la
-poitrine trouée d’une balle; et ce sont de jeunes hommes qui pourraient
-travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux et pauvres;
-leurs mères qui, pendant vingt ans, les ont aimés, adorés comme adorent
-les mères, apprendront dans six mois ou un an peut-être que le fils,
-l’enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> avec tant
-d’argent, avec tant d’amour, fut jeté dans un trou comme un chien
-crevé, après avoir été éventré par un boulet et piétiné, écrasé, mis en
-bouillie par les charges de cavalerie. Pourquoi a-t-on tué son garçon,
-son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait
-pas. Oui, pourquoi?</p>
-
-<p>La guerre!... se battre!... égorger!... massacrer des hommes!... Et
-nous avons aujourd’hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec
-l’étendue de science et le degré de philosophie où l’on croit parvenu
-le génie humain, des écoles où l’on apprend à tuer, à tuer de très
-loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de
-pauvres diables d’hommes innocents, chargés de famille et sans casier
-judiciaire.</p>
-
-<p>Et le plus stupéfiant, c’est que le peuple ne se lève pas contre les
-gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et
-les républiques? Le plus stupéfiant, c’est que la société tout entière
-ne se révolte pas à ce seul mot de guerre.</p>
-
-<p>Ah! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses
-coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares
-aïeux, car nous sommes des bêtes, nous <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> resterons des bêtes que
-l’instinct domine et que rien ne change.</p>
-
-<p>N’aurait-on pas honni tout autre que Victor Hugo qui eût jeté ce grand
-cri de délivrance et de vérité?</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Aujourd’hui, la force s’appelle la violence et commence à être jugée;
- la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la plainte du
- genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel
- des conquérants et des capitaines. Les peuples en viennent à comprendre
- que l’agrandissement d’un forfait n’en saurait être la diminution; que
- si tuer est un crime, tuer beaucoup n’en peut pas être la circonstance
- atténuante; que si voler est une honte, envahir ne saurait être une
- gloire.</p>
-
- <p>«Ah! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre.»</p>
-</div>
-
-<p>Vaines colères, indignation de poète. La guerre est plus vénérée que
-jamais.</p>
-
-<p>Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de
-Moltke, a répondu, un jour, aux délégués de la paix, les étranges
-paroles que voici:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«La guerre est sainte, d’institution divine; c’est une des lois sacrées
- du monde; elle entretient <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> chez les hommes tous les grands, les
- nobles sentiments: l’honneur, le désintéressement, la vertu, le
- courage, et les empêche, en un mot, de tomber dans le plus hideux
- matérialisme.»</p>
-</div>
-
-<p>Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher
-jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ne rien
-apprendre, ne rien lire, n’être utile à personne, pourrir de saleté,
-coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement
-continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples,
-puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer
-dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à
-la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras
-ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour
-personne, et crever au coin d’un champ tandis que vos vieux parents,
-votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu’on appelle ne
-pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p>
-
-<p>Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre la
-nature, l’ignorance, contre les obstacles de toute sorte, <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> pour
-rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs,
-des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui
-peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères.
-Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes,
-agrandissant l’esprit humain, élargissant la science, donnant chaque
-jour à l’intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour
-à leur patrie du bien-être, de l’aisance, de la force.</p>
-
-<p>La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans
-d’efforts, de patience et de génie.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p>
-
-<p>Nous l’avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus
-des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade,
-par ostentation. Alors que le droit n’existe plus, que la loi est
-morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller
-des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu’ils
-avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte
-de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu
-mitrailler par plaisir des vaches couchées <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> dans un champ, sans
-aucune raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p>
-
-<p>Entrer dans un pays, égorger l’homme qui défend sa maison parce qu’il
-est vêtu d’une blouse et n’a pas de képi sur la tête, brûler les
-habitations de misérables qui n’ont plus de pain, casser des meubles,
-en voler d’autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les
-femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre,
-et laisser derrière soi la misère et le choléra.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p>
-
-<p>Qu’ont-ils donc fait pour prouver même un peu d’intelligence, les
-hommes de guerre? Rien. Qu’ont-ils inventé? Des canons et des fusils.
-Voilà tout.</p>
-
-<p>L’inventeur de la brouette n’a-t-il pas plus fait pour l’homme, par
-cette simple et pratique idée d’ajuster une roue à deux bâtons, que
-l’inventeur des fortifications modernes?</p>
-
-<p>Que nous reste-t-il de la Grèce? Des livres, des marbres. Est-elle
-grande parce qu’elle a vaincu ou par ce qu’elle a produit?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
-
-<p>Est-ce l’invasion des Perses qui l’a empêchée de tomber dans le plus
-hideux matérialisme?</p>
-
-<p>Sont-ce les invasions des barbares qui ont sauvé Rome et l’ont
-régénérée?</p>
-
-<p>Est-ce que Napoléon I<sup>er</sup> a continué le grand mouvement intellectuel
-commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle?</p>
-
-<p>Eh bien, oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort
-sur les peuples, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples prennent
-parfois le droit de mort sur les gouvernements.</p>
-
-<p>Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n’a le droit absolu de
-gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux
-qu’on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d’éviter la guerre
-qu’un capitaine de navire a celui d’éviter le naufrage.</p>
-
-<p>Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne,
-s’il est reconnu coupable de négligence ou même d’incapacité.</p>
-
-<p>Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre
-déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s’ils faisaient justice
-eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s’ils <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> refusaient de se laisser
-tuer sans raison, s’ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les
-leur ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte...
-Mais ce jour ne viendra pas!</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_60">60</span>
- <p class="date">Agay, 8 avril.</p>
-</div>
-
-<p>—Beau temps, monsieur.</p>
-
-<p>Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la
-mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d’ombre
-ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre.</p>
-
-<p>Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour
-profiter de ce vent favorable, nous partons.</p>
-
-<p>Nous voilà glissant sur l’onde, vers la pleine mer. La côte disparaît;
-on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C’est là une
-sensation, une émotion troublante et délicieuse: s’enfoncer dans cette
-nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble
-qu’on quitte le monde, qu’on ne doit plus jamais arriver nulle part,
-qu’il n’y aura plus <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> de rivage, qu’il n’y aura pas de jour. A mes
-pieds une petite lanterne éclaire le compas qui m’indique la route. Il
-faut courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le
-cap Roux et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque
-le soleil sera levé. J’ai fait allumer les fanaux de position, rouge
-bâbord et vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec
-ivresse de cette fuite muette, continue et tranquille.</p>
-
-<p>Tout à coup un cri s’élève devant nous. Je tressaille, car la voix
-est proche; et je n’aperçois rien, rien que cette obscure muraille de
-ténèbres où je m’enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui
-veille à l’avant me dit: «C’est une tartane qui va dans l’est; arrivez
-un peu, monsieur, nous passons derrière.»</p>
-
-<p>Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la
-grande ombre flottante d’une haute voile aperçue quelques secondes et
-disparue presque aussitôt. Rien n’est plus étrange, plus fantastique
-et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les
-pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit
-donc qu’en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d’une
-rencontre surnaturelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p>
-
-<p>J’entends au loin un sifflement d’oiseau. Il approche, passe et
-s’éloigne. Que ne puis-je errer comme lui?</p>
-
-<p>L’aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit,
-un vrai jour d’été.</p>
-
-<p>Raymond affirme que nous aurons vent d’est, Bernard tient toujours pour
-l’ouest et me conseille de changer d’allure et de marcher, tribord
-armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son
-avis et, sous la lente poussée d’une brise agonisante, nous nous
-rapprochons de l’Estérel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue
-qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie,
-avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et
-coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les
-forêts de sapins montent jusqu’aux cimes de granit qui ressemblent
-à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l’une
-après l’autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu’on distingue par
-places les fonds de sable et les fonds d’herbes.</p>
-
-<p>Certes, en certains jours, j’éprouve l’horreur de ce qui est jusqu’à
-désirer la mort. Je sens jusqu’à la souffrance suraiguë la monotonie
-invariable des paysages, des figures et des <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> pensées. La médiocrité
-de l’univers m’étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses
-m’emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m’anéantit.</p>
-
-<p>En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d’un
-animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail,
-s’élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis
-retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon
-corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J’aime le ciel
-comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme
-un chamois, l’herbe profonde pour m’y rouler, pour y courir comme un
-cheval, et l’eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir
-en moi quelque chose de toutes les espèces d’animaux, de tous les
-instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J’aime
-la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l’aime sans
-l’admirer, sans la poétiser, sans m’exalter. J’aime d’un amour bestial
-et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse,
-tout ce qu’on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble
-mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les
-mers, <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair
-des femmes.</p>
-
-<p>La caresse de l’eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches
-m’émeut et m’attendrit, et la joie qui m’envahit, quand je me sens
-poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre
-aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la
-vie primitive.</p>
-
-<p>Quand il fait beau comme aujourd’hui, j’ai dans les veines le sang des
-vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes,
-mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses!</p>
-
-<p class="br">Le soleil monte sur l’horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le
-vent d’ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d’est
-annoncé par Raymond.</p>
-
-<p>Jusqu’à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis
-un petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble
-se moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la
-brise qui ne vient pas. Ce n’est rien, l’haleine d’une bouche ou un
-battement d’éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en
-place. Les marsouins, <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> ces clowns de la mer, jouent autour de nous,
-jaillissent hors de l’eau d’un élan rapide comme s’ils s’envolaient,
-passent dans l’air plus vifs qu’un éclair, puis plongent et ressortent
-plus loin.</p>
-
-<p>Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d’Agay, la
-brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si
-je n’armais pas l’embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à
-l’abri dans cette baie.</p>
-
-<p>Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres
-devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur
-l’eau, brûlait le pont du bateau.</p>
-
-<p>Les deux matelots ramaient d’une façon très lente et régulière, comme
-deux manivelles usées qui ne vont plus qu’à peine, mais qui continuent
-sans arrêt leur effort mécanique de machines.</p>
-
-<p>La rade d’Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d’un côté, par
-les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la
-montagne, et que continue, vers la pleine mer, l’île d’Or, nommée ainsi
-à cause de sa couleur; de l’autre, par une ligne de <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> roches basses,
-et une petite pointe à fleur d’eau portant un phare pour signaler
-l’entrée.</p>
-
-<p>Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires
-réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où
-ne s’arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne,
-et une jolie rivière s’enfonçant dans l’Estérel jusqu’au vallon
-nommé Malinfermet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin
-d’Afrique.</p>
-
-<p>Aucune route n’aboutit, de l’intérieur, à cette baie délicieuse. Seul
-un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de
-porphyre du Drammont; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous
-sommes donc en pleine montagne.</p>
-
-<p>Je résolus de me promener à pied, jusqu’à la nuit, par les chemins
-bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages,
-violente et parfumée, emplit l’air, se mêle au grand souffle de résine
-de la forêt immense, qui semble haleter sous la chaleur.</p>
-
-<p>Après une heure de marche, j’étais en plein bois de sapins, un bois
-clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os
-de la terre, semblaient rougis par le soleil, et j’allais lentement,
-heureux comme doivent <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> l’être les lézards sur les pierres
-brûlantes, quand j’aperçus, au sommet de la montée, venant vers moi
-sans me voir, deux amoureux ivres de leur rêve.</p>
-
-<p>C’était joli, c’était charmant, ces deux êtres aux bras liés,
-descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d’ombre
-qui bariolaient la côte inclinée.</p>
-
-<p>Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de
-voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis
-guère. Je remarquai seulement qu’il avait l’air comme il faut. Je
-m’étais assis derrière le tronc d’un pin pour les regarder passer. Ils
-ne m’aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la
-taille, sans dire un mot, tant ils s’aimaient.</p>
-
-<p>Quand je ne les vis plus, je sentis qu’une tristesse m’était tombée sur
-le cœur. Un bonheur m’avait frôlé, que je ne connaissais point et que
-je pressentais le meilleur de tous. Et je revins vers la baie d’Agay,
-trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.</p>
-
-<p>Jusqu’au soir, je m’étendis sur l’herbe, au bord de la rivière, et,
-vers sept heures, j’entrai dans l’auberge pour dîner.</p>
-
-<p>Mes matelots avaient prévenu le patron, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> qui m’attendait. Mon
-couvert était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d’une
-autre table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des
-yeux, mes deux amoureux de tantôt.</p>
-
-<p>J’eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose
-inconvenante et vilaine.</p>
-
-<p>Ils m’examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.</p>
-
-<p>L’aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près
-de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du
-mistral, d’un capitaine italien qui avait couché là l’autre nuit, puis,
-pour me flatter, vanta mon yacht, dont j’apercevais par la fenêtre la
-coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.</p>
-
-<p>Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je
-m’attardai à regarder le mince croissant de la lune poudrant de lumière
-la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de
-son passage, l’immobile et pâle clarté tombée sur l’eau.</p>
-
-<p>Descendu pour m’embarquer, j’aperçus, debout sur la plage, les deux
-amants qui contemplaient la mer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p>
-
-<p>Et comme je m’éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais
-toujours leurs silhouettes sur le rivage, leurs ombres dressées côte
-à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l’amour
-s’exhalait d’elles, s’épandait par l’horizon, les faisait grandes et
-symboliques.</p>
-
-<p>Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis
-sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets
-sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma
-chambre, comme si j’eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette
-tendresse répandue dans l’air, autour d’eux.</p>
-
-<p>Tout à coup une des fenêtres de l’auberge s’éclairant, je vis dans la
-lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m’accabla, et dans la
-tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le
-sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis
-en mon cœur un tel désir d’aimer, que je faillis crier de détresse.</p>
-
-<p>Puis, brusquement, j’eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas
-m’avouer que j’étais un homme comme les autres, j’accusai le clair de
-lune de m’avoir troublé la raison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p>
-
-<p>J’ai toujours cru d’ailleurs que la lune exerce sur les cervelles
-humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les
-rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux,
-l’effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L’homme
-qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune.</p>
-
-<p>Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel
-propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les
-coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s’en douter, en se
-promenant par les belles nuits, et on n’en guérit jamais; on reste fou,
-non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d’une folie spéciale,
-douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes.</p>
-
-<p>Certes, j’ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens
-déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la
-mer m’émeut, m’attendrit et me navre.</p>
-
-<p>Qu’a-t-elle donc de si séduisant cette lune, vieil astre défunt, qui
-promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée
-pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p>
-
-<p>L’aimons-nous parce qu’elle est morte? comme dit le poète Haraucourt.</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0">Puis ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents.</span><br />
- <span class="i0">La lune se peupla de murmures vivants.</span><br />
- <span class="i0">Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,</span><br />
- <span class="i0">Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux,</span><br />
- <span class="i0">Elle eut l’amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,</span><br />
- <span class="i8">Et lentement rentra dans l’ombre.</span>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p>L’aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l’éternelle
-illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos
-yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à
-comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone
-et doux effet qu’elle promène autour du monde?</p>
-
-<p>Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière
-frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les
-branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le
-ciel noir et vide, quand elle s’abaisse vers la mer, allongeant sur
-la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne
-sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu’elle inspira
-aux grands rêveurs?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p>
-
-<p>Si nous allons, l’âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute
-ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste
-au-dessus d’un toit, l’immortelle ballade de Musset se met à chanter
-dans notre mémoire.</p>
-
-<p>Et n’est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt
-avec ses yeux?</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0">C’était dans la nuit brune,</span><br />
- <span class="i0">Sur le clocher jauni</span><br />
- <span class="i4">La lune</span><br />
- <span class="i0">Comme un point sur un i.</span><br />
- <span class="i0">Lune, quel esprit sombre</span><br />
- <span class="i0">Promène au bout d’un fil,</span><br />
- <span class="i4">Dans l’ombre,</span><br />
- <span class="i0">Ta face ou ton profil?</span>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Si nous nous promenons, un soir de tristesse, sur une plage, au bord
-de l’Océan, qu’elle illumine, ne nous mettons-nous pas, presque malgré
-nous, à réciter ces deux vers si grands et si mélancoliques:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Seule au-dessus des mers, la lune, voyageant,<br />
- Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d’argent.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Si nous nous réveillons, dans notre lit, qu’éclaire un long rayon
-entrant par la fenêtre, <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> ne nous semble-t-il pas aussitôt voir
-descendre vers nous la figure blanche qu’évoque Catulle Mendès:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Elle venait, avec un lis dans chaque main,<br />
- La pente d’un rayon lui servant de chemin.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Si, marchant le soir, par la campagne, nous entendons tout à coup
-quelque chien de ferme pousser sa plainte longue et sinistre, ne
-sommes-nous pas frappés brusquement par le souvenir de l’admirable
-pièce de Leconte de Lisle, les <i>Hurleurs</i>?</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Seule, la lune pâle, en écartant la nue,<br />
- Comme une morne lampe, oscillait tristement.<br />
- Monde muet, marqué d’un signe de colère,<br />
- Débris d’un globe mort au hasard dispersé,<br />
- Elle laissait tomber de son orbe glacé<br />
- Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Par un soir de rendez-vous, l’on va tout doucement dans le chemin,
-serrant la taille de la bien-aimée, lui pressant la main et lui baisant
-la tempe. Elle est un peu lasse, un peu émue et marche d’un pas fatigué.</p>
-
-<p>Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme une onde calme la
-douce lumière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p>
-
-<p>Est-ce qu’ils n’éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi
-qu’une chanson d’amour exquise, les deux vers charmants:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Et réveiller, pour s’asseoir à sa place,<br />
- Le clair de lune endormi sur le banc!</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Peut-on voir le croissant dessiner, comme ce soir, dans un grand
-ciel ensemencé d’astres, son fin profil, sans songer à la fin de ce
-chef-d’œuvre de Victor Hugo qui s’appelle: <i>Booz endormi</i>:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">....................... Et Ruth se demandait,<br />
- Immobile, ouvrant l’œil à demi sous ses voiles,<br />
- Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été<br />
- Avait, en s’en allant, négligemment jeté<br />
- Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Et qui donc a jamais mieux dit que Hugo, la lune galante et tendre aux
-amoureux?</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s’éteignirent;<br />
- Dans les bois assombris, les sources se plaignirent.<br />
- Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,<br />
- Chanta comme un poète et comme un amoureux.<br />
- Chacun se dispersa sous les profonds feuillages,<br />
- Les folles, en riant, entraînèrent les sages;<br />
- L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant;<br />
- Et troublés comme on l’est en songe, vaguement,<br />
- <span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
- Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,<br />
- A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,<br />
- A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison,<br />
- Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Et je me rappelle aussi cette admirable prière à la lune qui ouvre le
-onzième livre de <i>l’Ane d’Or</i> d’Apulée.</p>
-
-<p>Mais ce n’est point assez pourtant que toutes ces chansons des hommes
-pour mettre en notre cœur la tristesse sentimentale que ce pauvre astre
-nous inspire.</p>
-
-<p>Nous plaignons la lune, malgré nous, sans savoir pourquoi, sans savoir
-de quoi, et, pour cela, nous l’aimons.</p>
-
-<p>La tendresse que nous lui donnons est mêlée aussi de pitié; nous la
-plaignons comme une vieille fille, car nous devinons vaguement, malgré
-les poètes, que ce n’est point une morte, mais une vierge.</p>
-
-<p>Les planètes, comme les femmes, ont besoin d’un époux, et la pauvre
-lune dédaignée du soleil n’a-t-elle pas simplement coiffé sainte
-Catherine, comme nous le disons ici-bas?</p>
-
-<p>Et c’est pour cela qu’elle nous emplit, avec sa clarté timide,
-d’espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous
-attendons <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> obscurément et vainement sur cette terre agite notre
-cœur comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de
-la lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves
-impossibles et assoiffés d’inexprimables tendresses.</p>
-
-<p>L’étroit croissant, un fil d’or, trempait maintenant dans l’eau sa
-pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu’à l’autre
-pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître.</p>
-
-<p>Alors je levai mon regard vers l’auberge. La fenêtre éclairée venait
-de se fermer. Une lourde détresse m’écrasa, et je descendis dans ma
-chambre.</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_77">77</span>
- <p class="date">10 avril.</p>
-</div>
-
-<p>A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur
-le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun
-mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux
-marins traversait la mince cloison de bois.</p>
-
-<p>Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la
-mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif
-de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence
-infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un
-frisson de l’eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup
-l’inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla,
-en l’entendant, qu’une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains
-bruits, certaines <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> notes, certaines voix nous déchirent, nous
-jettent en une seconde dans l’âme tout ce qu’elle peut contenir de
-douleur, d’affolement et d’angoisse. J’écoutais, attendant, et je
-l’entendis encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché
-à mes nerfs, ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime,
-profond et désolé! Oui, c’était une voix cruelle, une voie connue,
-attendue, et qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et
-bizarre, comme un semeur d’épouvante et de délire, car il eut aussitôt
-la puissance d’éveiller l’affreuse détresse sommeillant toujours au
-fond du cœur de tous les vivants. Qu’était-ce? C’était la voix qui crie
-sans fin dans notre âme et qui nous reproche d’une façon continue,
-obscurément et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue,
-inapaisable, inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous
-avons fait et en même temps tout ce que nous n’avons pas fait, la
-voix des vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis,
-des femmes rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses
-disparues, des joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui
-passe, de ce qui fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> de
-ce que nous n’avons pas atteint, de ce que nous n’atteindrons jamais,
-la maigre petite voix qui crie l’avortement de la vie, l’inutilité de
-l’effort, l’impuissance de l’esprit et la faiblesse de la chair.</p>
-
-<p>Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après
-les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que
-j’aurais aimé, tout ce que j’avais confusément désiré, attendu, rêvé,
-tout ce que j’aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce
-que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d’un
-espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s’envoler, sans
-pouvoir briser la chaîne d’ignorance qui le tenait.</p>
-
-<p>Ah! j’ai tout convoité sans jouir de rien. Il m’aurait fallu la
-vitalité d’une race entière, l’intelligence diverse éparpillée sur tous
-les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences
-en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les
-curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir.</p>
-
-<p>Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes
-n’en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue qui
-me ronge? Pourquoi ne <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> pas connaître la réalité des plaisirs, des
-attentes et des jouissances?</p>
-
-<p>C’est que je porte en moi cette seconde vue qui est en même temps la
-force et toute la misère des écrivains. J’écris parce que je comprends
-et je souffre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et
-surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même,
-dans le miroir de ma pensée.</p>
-
-<p>Qu’on ne nous envie pas, mais qu’on nous plaigne, car voici en quoi
-l’homme de lettres diffère de ses semblables.</p>
-
-<p>En lui aucun sentiment simple n’existe plus. Tout ce qu’il voit, ses
-joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent
-instantanément des sujets d’observation. Il analyse malgré tout, malgré
-lui, sans fin, les cœurs, les visages, les gestes, les intonations.
-Sitôt qu’il a vu, quoi qu’il ait vu, il lui faut le pourquoi! Il n’a
-pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de
-ces actions instantanées qu’on fait parce qu’on doit les faire, sans
-savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite.</p>
-
-<p>S’il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa
-mémoire; il se dit, en revenant du cimetière, où il a laissé celui ou
-<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> celle qu’il aimait le plus au monde: «C’est singulier ce que j’ai
-ressenti; c’était comme une ivresse douloureuse, etc...» Et alors il
-se rappelle tous les détails, les attitudes des voisins, les gestes
-faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille petites choses
-insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix d’une
-vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans
-une fenêtre, un chien qui traversa le convoi, l’effet de la voiture
-funèbre sous les grands ifs du cimetière, la tête du croquemort et la
-contraction des traits, l’effort des quatre hommes qui descendaient la
-bière dans la fosse, mille choses enfin qu’un brave homme souffrant de
-toute son âme, de tout son cœur, de toute sa force, n’aurait jamais
-remarquées.</p>
-
-<p>Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce qu’il est avant
-tout un homme de lettres et qu’il a l’esprit construit de telle sorte
-que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour
-ainsi dire, que la première secousse, l’écho plus sonore que le son
-primitif.</p>
-
-<p>Il semble avoir deux âmes, l’une qui note, explique, commente chaque
-sensation de sa voisine, de l’âme naturelle, commune à tous <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> les
-hommes; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un
-reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder
-sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser,
-aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement,
-sans s’analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot.</p>
-
-<p>S’il cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa
-pensée est clairvoyante et qu’il désarticule tous les ressorts cachés
-des sentiments et des actions des autres.</p>
-
-<p>S’il écrit, il ne peut s’abstenir de jeter en ses livres tout ce
-qu’il a vu, tout ce qu’il a compris, tout ce qu’il sait; et cela
-sans exception pour les parents, les amis, mettant à nu, avec une
-impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu’il aime ou qu’il a aimés,
-exagérant même, pour grossir l’effet, uniquement préoccupé de son œuvre
-et nullement de ses affections.</p>
-
-<p>Et s’il aime, s’il aime une femme, il la dissèque comme un cadavre dans
-un hôpital. Tout ce qu’elle dit, ce qu’elle fait est instantanément
-pesé dans cette délicate balance de l’observation qu’il porte en
-lui, et classé à sa <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> valeur documentaire. Qu’elle se jette à son
-cou dans un élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de
-son opportunité, de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le
-condamnera tacitement s’il le sent faux ou mal fait.</p>
-
-<p>Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n’est jamais
-acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout,
-autour de lui, devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions
-secrètes, et il souffre d’un mal étrange, d’une sorte de dédoublement
-de l’esprit, qui fait de lui un être effroyablement vibrant, machiné,
-compliqué et fatigant pour lui-même.</p>
-
-<p>Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché
-vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs.</p>
-
-<p>Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par
-des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions
-demeurent en moi comme des plaies.</p>
-
-<p>Un matin, avenue de l’Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que
-le soleil de mai grisait, j’ai vu passer soudain un être innommable,
-une vieille courbée en deux, <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> vêtue de loques qui furent des robes,
-coiffée d’un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements
-anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et
-elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au
-cœur, autant qu’elle-même, plus qu’elle-même, la douleur de tous ses
-pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne,
-indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où
-allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait
-au bout d’une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute.
-Personne, aucun voisin n’ayant pu ou voulu faire pour elle cette
-course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde
-au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et
-quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que
-celui du Christ!</p>
-
-<p>Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait
-là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les
-marches, dans le petit escalier noir et tortueux?</p>
-
-<p>Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre
-femme!» <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait
-sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y
-avait une pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance
-épouvantable, incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans
-pain, des vieux sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre
-chose que la mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux
-affamés des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui
-furent brillants, émus et joyeux, jadis?</p>
-
-<p>Une autre fois, il pleuvait, j’allais seul, chassant par la plaine
-normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et
-glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise,
-blottie contre une motte de terre, s’envolait lourdement sous l’averse.
-Mon coup de fusil, éteint par la nappe d’eau qui tombait du ciel,
-claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s’abattait
-avec du sang sur ses plumes.</p>
-
-<p>Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui
-pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu’au cœur,
-accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d’argile; et
-j’allais rentrer quand <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> j’aperçus au milieu des champs le cabriolet
-du médecin qui suivait un chemin de traverse.</p>
-
-<p>Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et
-traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la
-campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s’arrêta; la tête du
-médecin apparut et il cria:</p>
-
-<p>—Eh!</p>
-
-<p>J’allai vers lui. Il me dit:</p>
-
-<p>—Voulez-vous m’aider à soigner une diphtérique? Je suis seul et il
-faudrait la tenir pendant que j’enlèverai les fausses membranes de sa
-gorge.</p>
-
-<p>—Je viens avec vous, répondis-je. Et je montai dans sa voiture.</p>
-
-<p>Il me raconta ceci:</p>
-
-<p>—L’angine, l’affreuse angine, qui étrangle les misérables hommes,
-avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens!</p>
-
-<p>Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère
-et la fille s’en allaient aussi maintenant.</p>
-
-<p>Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait
-pris la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux
-<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> malades abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à
-boire, seules, seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis
-vingt-quatre heures!</p>
-
-<p>Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l’avait fait
-boire; mais l’enfant, affolée par la douleur et par l’angoisse des
-suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans
-consentir à se laisser toucher.</p>
-
-<p>Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d’une voix triste et
-résignée:</p>
-
-<p>—Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades.
-Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu’elles sont restées
-vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu’à leurs
-couches. Toutes les poules s’étaient mises à l’abri dans la cheminée.</p>
-
-<p>Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d’un
-pommier devant la porte; et nous entrâmes.</p>
-
-<p>Une odeur forte de maladie et d’humidité, de fièvre et de moisissure,
-d’hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un
-froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et
-sinistre. L’horloge était <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> arrêtée; la pluie tombait par la grande
-cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait
-dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C’était
-l’enfant qui respirait.</p>
-
-<p>La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des
-paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes,
-semblait tranquille.</p>
-
-<p>Elle tourna un peu la tête vers nous.</p>
-
-<p>Le médecin lui demanda:</p>
-
-<p>—Avez-vous une chandelle?</p>
-
-<p>Elle répondit d’une voix basse, accablée:</p>
-
-<p>—Dans le buffet.</p>
-
-<p>Il prit la lumière et m’emmena au fond de l’appartement, vers la
-couchette de la petite fille.</p>
-
-<p>Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux
-mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se
-formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses
-deux mains les loques qui la couvraient; et, dès qu’elle nous vit, elle
-se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.</p>
-
-<p>Je la pris par les épaules, et le docteur, la forçant à montrer sa
-gorge, en arracha une <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> grande peau blanchâtre, qui me parut sèche
-comme un cuir.</p>
-
-<p>Elle respira mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur
-un coude, nous regardait. Elle balbutia:</p>
-
-<p>—C’est-il fait?</p>
-
-<p>—Oui, c’est fait.</p>
-
-<p>—J’allons-t-y rester toutes seules?</p>
-
-<p>Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet
-isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu’elle sentait
-si proche.</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>—Non, ma brave femme; j’attendrai que le docteur vous ait envoyé la
-garde.</p>
-
-<p>Et me tournant vers le médecin:</p>
-
-<p>—Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai.</p>
-
-<p>—Parfait. Je vous l’envoie tout de suite.</p>
-
-<p>Il me serra la main, sortit; et j’entendis son cabriolet qui s’en
-allait sur la route humide.</p>
-
-<p>Je restai seul avec les deux mourantes.</p>
-
-<p>Mon chien Paf s’était couché devant la cheminée noire, et il me fit
-songer qu’un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc
-pour chercher du bois et de la paille, et bientôt <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> une grande
-flambée éclaira jusqu’au fond de la pièce le lit de la petite, qui
-recommençait à haleter.</p>
-
-<p>Et je m’assis, tendant mes jambes vers le foyer.</p>
-
-<p>La pluie battait les vitres; le vent secouait le toit; j’entendais
-l’haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon
-chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l’âtre clair.</p>
-
-<p>La vie! la vie! qu’est-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient
-toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme
-des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir!
-Qu’avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces
-gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu’on aimait et qu’on
-estimait, de simples et honnêtes gens!</p>
-
-<p>Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra
-soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de
-ces forçats!</p>
-
-<p>La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me
-devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup
-m’entrait au cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p>
-
-<p>J’allai vers elle:</p>
-
-<p>—Veux-tu boire? lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un
-peu d’eau qui ne passa point.</p>
-
-<p>La mère, restée plus calme, s’était retournée pour regarder son enfant;
-et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa
-sur la peau comme le contact d’un monstre invisible. Où étais-je? Je ne
-le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m’avait saisi?</p>
-
-<p>Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu’on mourait
-ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme
-si je m’étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme
-hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et
-les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge,
-les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les
-cheveux blancs et les décompositions.</p>
-
-<p>Le feu s’éteignait. J’y jetai du bois et je m’y chauffai le dos, tant
-j’avais froid dans les reins.</p>
-
-<p>Au moins j’espérais mourir dans une bonne <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> chambre, moi, avec des
-médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables!</p>
-
-<p>Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette
-cabane sans feu! râlant sur de la paille!...</p>
-
-<p>J’entendis soudain le trot d’un cheval et le roulement d’une voiture;
-et la garde entra, tranquille, contente d’avoir trouvé de la besogne,
-sans étonnement devant cette misère.</p>
-
-<p>Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me
-sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre
-toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude
-où m’attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.</p>
-
-<p>Mais je n’oublierai jamais cela et tant d’autres choses encore qui me
-font haïr la terre.</p>
-
-<p>Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais
-vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays
-jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d’Orient où
-l’on s’endort sans tristesse, où l’on s’éveille sans chagrins, où l’on
-s’agite sans soucis, où l’on sait aimer sans angoisses, où l’on se sent
-à peine exister.</p>
-
-<p>J’y habiterais une demeure vaste et carrée, <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> comme une immense
-caisse éclatante au soleil.</p>
-
-<p>De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme
-d’ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors
-sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l’air est lourd
-sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental.
-Un jet d’eau monte sous les arbres et s’émiette en retombant dans un
-large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d’or. Je m’y
-baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.</p>
-
-<p>J’aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et
-courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.</p>
-
-<p>Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de
-femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement,
-toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans
-toutes les postures qu’on peut prendre.</p>
-
-<p>Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de
-l’immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d’être bien,
-je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple
-qu’une gazelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span></p>
-
-<p>Et je partirais sur son dos, en buvant l’air qui fouette et grise,
-l’air sifflant des galops furieux.</p>
-
-<p>Et j’irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le
-regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.</p>
-
-<p>A l’heure calme du soir, j’irais, d’une course affolée, vers le large
-horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose,
-là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements
-des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.</p>
-
-<p>Les flamants roses s’envolent des marais sur le ciel rose; et je
-pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.</p>
-
-<p>Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur
-des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des
-chaises incommodes, boire l’absinthe en parlant d’affaires.</p>
-
-<p>J’ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques,
-les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous
-gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines,
-ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l’abri du vent dans ma
-somptueuse et claire demeure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p>
-
-<p>J’aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds,
-cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m’apporteraient
-la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.</p>
-
-<p>Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui
-s’apaisait, quand j’entendis que mes hommes s’éveillaient, qu’ils
-allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue
-et silencieuse.</p>
-
-<p>Je leur criai:</p>
-
-<p>—Que faites-vous donc?</p>
-
-<p>Raymond répondit d’une voix hésitante:</p>
-
-<p>—Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur
-serait bien aise de pêcher s’il faisait beau au jour levant.</p>
-
-<p>Agay est en effet, pendant l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs
-de la côte. On vient là en famille, on couche à l’auberge ou dans les
-barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l’ombre des
-pins dont la résine chaude crépite au soleil.</p>
-
-<p>Je demandai:</p>
-
-<p>—Quelle heure est-il?</p>
-
-<p>—Trois heures, monsieur.</p>
-
-<p>Alors, sans me lever, allongeant le bras, <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> j’ouvris la porte qui
-sépare ma chambre du poste d’équipage.</p>
-
-<p>Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que
-le mât traverse pour venir s’emmancher dans la carlingue, dans cette
-niche si pleine d’objets divers et bizarres qu’on dirait un repaire de
-maraudeurs où l’on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des
-instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et
-des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau,
-un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon
-direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits
-de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables
-hameçons suspendus le long de la corde des palangres.</p>
-
-<p>—A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.</p>
-
-<p>—Mais, tout de suite, monsieur.</p>
-
-<p>Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le
-youyou et nous abandonnions le <i>Bel-Ami</i> pour aller tendre notre
-filet au pied du Drammont, près de l’île d’Or.</p>
-
-<p>Puis quand notre palangre, longue de deux <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> à trois cents mètres,
-fut descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de
-fond, et le canot ayant mouillé une pierre au bout d’une corde, nous
-commençâmes à pêcher.</p>
-
-<p>Il faisait jour déjà, et j’apercevais très bien la côte de
-Saint-Raphaël, auprès des bouches de l’Argens, et les sombres montagnes
-des Maures, courant jusqu’au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au
-delà du golfe de Saint-Tropez.</p>
-
-<p>De toute la côte du Midi, c’est ce coin que j’aime le plus. Je l’aime
-comme si j’y étais né, comme si j’y avais grandi, parce qu’il est
-sauvage et coloré, que le Parisien, l’Anglais, l’Américain, l’homme du
-monde et le rastaquouère ne l’ont pas encore empoisonné.</p>
-
-<p>Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis
-rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt,
-puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis
-à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l’eau
-transparente et bleue, et bientôt j’aperçus, sous l’ombre du bateau, un
-éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.</p>
-
-<p>Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il
-fut à bord.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_98">98</span></p>
-
-<p>Puis j’en eus d’autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des
-verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces
-jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui
-semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de
-dards, et des murènes, ces monstres hideux.</p>
-
-<p>Rien n’est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir
-de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à
-chaque hameçon retiré de l’eau! Quelle émotion quand on aperçoit de
-loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!</p>
-
-<p>A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes
-radieux m’annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.</p>
-
-<p>Mais j’allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l’horrible mal,
-la migraine qui torture comme aucun supplice ne l’a pu faire, qui broie
-la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu’une
-poussière au vent, la migraine m’avait saisi, et je dus m’étendre dans
-ma couchette, un flacon d’éther sous les narines.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, je crus entendre <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> un murmure vague qui
-devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout
-l’intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l’air, qu’il se
-vaporisait.</p>
-
-<p>Puis ce fut une sorte de torpeur de l’âme, de bien-être somnolent,
-malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant
-d’être pénibles. C’était une de ces souffrances qu’on consent à
-supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout
-notre corps torturé proteste.</p>
-
-<p>Bientôt l’étrange et charmante sensation de vide que j’avais dans la
-poitrine s’étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers,
-légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau
-seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur
-de vivre, d’être couché dans ce bien-être. Je m’aperçus alors que je ne
-souffrais plus. La douleur s’en était allée, fondue aussi, évaporée. Et
-j’entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre
-des paroles. Tantôt ce n’étaient que des sons indistincts, tantôt un
-mot me parvenait. Mais je reconnus que c’étaient là simplement les
-bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> dormais pas, je
-veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté,
-une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d’esprit,
-une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.</p>
-
-<p>Ce n’était pas du rêve comme avec du haschich, ce n’étaient pas les
-visions un peu maladives de l’opium; c’étaient une acuité prodigieuse
-de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d’apprécier
-les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que
-cette manière était la vraie.</p>
-
-<p>Et la vieille image de l’Écriture m’est revenue soudain à la pensée.
-Il me semblait que j’avais goûté à l’arbre de science, que tous
-les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l’empire
-d’une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments,
-des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés
-immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts.
-Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J’étais un être
-supérieur, armé d’une intelligence invincible, et je goûtais une
-jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p>
-
-<p>Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l’orifice de mon
-flacon d’éther. Soudain, je m’aperçus qu’il était vide. Et la douleur
-recommença.</p>
-
-<p>Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n’est
-point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après
-une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour
-Saint-Raphaël.</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_102">102</span>
- <p class="date">Saint-Raphaël, 11 avril.</p>
-</div>
-
-<p>Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise
-d’ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le
-Drammont, j’aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les
-sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de
-l’année l’éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les
-Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j’entrai
-dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante
-mètres du quai, puis je descendis à terre.</p>
-
-<p>Un grand rassemblement se tenait devant l’église. On mariait là dedans.
-Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l’acte
-animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait tant
-rire, tant souffrir, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> tant pleurer. Les familles, selon l’usage,
-avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service
-funèbre de l’innocence d’une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et
-pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la
-bénédiction publique, donnée à ce qu’on voile d’ordinaire avec tant de
-pudeur et de souci.</p>
-
-<p>Et le pays entier, plein d’idées grivoises, mû par cette curiosité
-friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu
-là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J’entrai dans cette
-foule et je la regardai.</p>
-
-<p>Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins,
-je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la
-race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple
-flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de
-chevelures grasses et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi
-répandent autour d’eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme
-les roses jettent leur parfum.</p>
-
-<p>Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous
-les jours aussi mauvais, <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> mais nos yeux habitués à les regarder,
-notre nez accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs
-émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue
-et de leur puanteur.</p>
-
-<p>L’homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de
-grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants
-venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles
-inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop
-gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres,
-leur air souriant ou sérieux.</p>
-
-<p>Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort
-et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion.
-L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur
-et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est
-la première condition de la beauté, et l’élégance de la forme que donne
-seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de
-plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette
-élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les
-jeux de force et de souplesse, l’eau <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> glacée et les étuves firent
-des Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent
-leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les
-corps de ces grands artistes.</p>
-
-<p>Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans
-les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude
-précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans
-en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à
-l’adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les
-proportions normales ne sont jamais conservées.</p>
-
-<p>Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements
-sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les
-champs, l’homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors,
-courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées
-d’anthropologie.</p>
-
-<p>Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de
-face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont
-élégants de tournure et de figure!</p>
-
-<p>D’ailleurs, j’ai, pour une autre raison encore, l’horreur des foules.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p>
-
-<p>Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique.
-J’y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement
-affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence
-irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l’âme de la
-foule qui essaye de pénétrer en moi.</p>
-
-<p>Que de fois j’ai constaté que l’intelligence s’agrandit et s’élève, dès
-qu’on vit seul, qu’elle s’amoindrit et s’abaisse dès qu’on se mêle de
-nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce
-qu’on dit, tout ce qu’on est forcé d’écouter, d’entendre et de répondre
-agissent sur la pensée. Un flux et reflux d’idées va de tête en tête,
-de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à
-peuple, et un niveau s’établit, une moyenne d’intelligence pour toute
-agglomération nombreuse d’individus.</p>
-
-<p>Les qualités d’initiative intellectuelle, de libre arbitre,
-de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé,
-disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre
-d’autres hommes.</p>
-
-<p>Voici un passage d’une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751),
-qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des <span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-qualités actives de l’esprit dans toute nombreuse réunion:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation
- du bill, et qui est l’un des plus grands mathématiciens et astronomes
- de l’Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie de
- la question, et avec toute la clarté qu’une matière aussi embrouillée
- pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et son élocution
- étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut donnée à
- l’unanimité, bien injustement, je l’avoue. Ce sera toujours ainsi.
- Toute assemblée nombreuse est <i>foule</i>; quelles que soient les
- individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule
- le langage de la raison pure. C’est seulement à ses passions, à ses
- sentiments et à ses intérêts apparents qu’il faut s’adresser.</p>
-
- <p>«Une collectivité d’individus n’a plus de faculté de compréhension,
- etc...»</p>
-</div>
-
-<p>Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite
-souvent d’ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l’école
-scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les
-gouvernements représentatifs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p>
-
-<p>Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois
-qu’un grand nombre d’hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à
-côte, distinctes, différentes d’esprit, d’intelligence, de passions,
-d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait
-de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre,
-d’une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante
-inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.</p>
-
-<p>C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu
-collectif, aussi distinct d’une autre foule qu’un homme est distinct
-d’un autre homme.</p>
-
-<p>Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or
-pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque
-particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle
-spontanément ce qu’aucune des unités de cette foule n’aurait fait?
-Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés
-féroces, des entraînements stupides que rien n’arrête, et, emportée par
-ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu’aucun des
-individus qui la composent n’accomplirait?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
-
-<p>Un inconnu jette un cri, et voilà qu’une sorte de frénésie s’empare de
-tous, et tous, d’un même élan auquel personne n’essaye de résister,
-emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune,
-malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes,
-se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans
-raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s’il eût été seul, se
-serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu’il tue.</p>
-
-<p>Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle
-folie l’a saisi, l’a jeté brusquement hors de sa nature et de son
-caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?</p>
-
-<p>C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule.
-Sa volonté individuelle s’était mêlée à la volonté commune comme une
-goutte d’eau se mêle à un fleuve.</p>
-
-<p>Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d’une vaste
-et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent
-une armée et ces ouragans d’opinions qui entraînent un peuple entier,
-<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des
-exemples saisissants de ce même phénomène.</p>
-
-<p>En somme, il n’est pas plus étonnant de voir les individus réunis
-former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.</p>
-
-<p>C’est à ce mystère qu’on doit attribuer la morale si spéciale des
-salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public
-des répétitions générales au public des premières et du public des
-premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements
-d’effets d’un soir à l’autre, et les erreurs de l’opinion qui condamne
-des œuvres comme <i>Carmen</i>, destinées plus tard à un immense succès.</p>
-
-<p>Ce que j’ai dit des foules doit s’appliquer d’ailleurs à la société
-tout entière, et celui qui voudrait garder l’intégrité absolue de sa
-pensée, l’indépendance fière de son jugement, voir la vie, l’humanité
-et l’univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de
-toute croyance préconçue et de toute religion, c’est-à-dire de toute
-crainte, devrait s’écarter absolument de ce qu’on appelle les relations
-mondaines, car la bêtise universelle <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> est si contagieuse qu’il ne
-pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être,
-malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs
-idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font
-ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante
-d’hypocrisie et de lâcheté.</p>
-
-<p>Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes
-et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus,
-irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse
-bientôt de lutter, par fatigue.</p>
-
-<p>Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir.
-Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe
-des pieds pour voir, et j’avais envie de voir, une envie bête, basse,
-répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m’avait
-gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.</p>
-
-<p>Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une
-promenade en canot sur l’Argens. Ce fleuve, presque inconnu et
-ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.</p>
-
-<p>Je pris Raymond, qui me conduisit à <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> l’aviron en longeant
-une grande plage basse jusqu’à l’embouchure, que nous trouvâmes
-impraticable et ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la
-mer, mais si rapide, si plein d’écume, de remous et de tourbillons, que
-nous ne pûmes le franchir.</p>
-
-<p>Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus
-les dunes jusqu’à cette espèce de lac admirable que forme l’Argens en
-cet endroit.</p>
-
-<p>Au milieu d’une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant
-des arbres poussés dans l’eau, le fleuve s’enfonce entre deux rives
-tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts,
-qu’on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s’enfonce tournant
-toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser
-voir ou deviner qu’il continue sa route à travers ce calme pays désert
-et superbe.</p>
-
-<p>Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent
-sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang
-clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie
-abondante qui flotte sur les pays humides.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span></p>
-
-<p>Des oiseaux aux grands pieds pendants s’élancent des roseaux,
-allongeant sur le ciel leur bec pointu; d’autres, larges et lourds,
-passent d’une berge à l’autre d’un vol pesant; d’autres encore, plus
-petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui
-fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans
-les cimes ou tournoient, vont d’un arbre à l’autre, semblent échanger
-des visites d’amour. On sent que partout autour de cette eau profonde,
-dans toute cette plaine jusqu’au pied des montagnes, il y a encore de
-l’eau, l’eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes
-nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d’où
-sortent des foules éparses de joncs bizarres, l’eau limpide et féconde
-où pourrit la vie, où fermente la mort, l’eau qui nourrit les fièvres
-et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui
-s’étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L’air
-qu’on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces
-talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes
-épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et
-répugnant des animaux dont le sang est glacé. <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> J’aime ces bêtes
-froides et fuyantes qu’on évite et qu’on redoute; elles ont pour moi
-quelque chose de sacré.</p>
-
-<p>A l’heure où le soleil se couche, le marais m’enivre et m’affole.
-Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous
-la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et
-surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les
-nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s’y
-mouillent, s’y noient, s’y traînent. Elles sont là-haut, dans l’air
-immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables
-dans cette mince flaque d’eau que percent, comme des poils, les herbes
-pointues.</p>
-
-<p>Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous
-apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment
-nuancée, autour d’une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les
-roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les
-violets, sont là, dans un peu d’eau, qui nous montre tout le ciel,
-tout l’espace, tout le rêve, et où passent des vols d’oiseaux. Et
-puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au
-soleil couchant. J’y <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> sens comme la révélation confuse d’un mystère
-inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était
-peut-être une bulle de gaz sortie d’un marécage à la tombée du jour.</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_116">116</span>
- <p class="date">Saint-Tropez, 12 avril.</p>
-</div>
-
-<p>Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par
-une forte brise de nord-ouest.</p>
-
-<p>La mer sans vagues dans le golfe était blanche d’écume, blanche comme
-une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle
-presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la
-peau, qu’il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées
-ensuite, puis reformées tout aussitôt.</p>
-
-<p>Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers
-onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris
-et le petit foc.</p>
-
-<p>Le youyou fut embarqué sur le pont, au <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> pied du mât, et le
-<i>Bel-Ami</i> sembla s’envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu’il
-ne portât presque point de toile, je ne l’avais jamais senti courir
-ainsi. On eût dit qu’il ne touchait point l’eau, et on ne se fût guère
-douté qu’il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres,
-une barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux
-mille kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord
-en gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.</p>
-
-<p>J’eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l’Argens, et,
-dès que je fus à l’abri des côtes, la brise cessa presque complètement.
-C’est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu’on
-appelle encore le pays des Maures. C’est une longue presqu’île de
-montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent
-kilomètres.</p>
-
-<p>Saint-Tropez, à l’entrée de l’admirable golfe nommé jadis golfe de
-Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous
-les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l’abri des
-attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades,
-leurs étroites fenêtres et <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> leurs cours intérieures où ont poussé
-de hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.</p>
-
-<p>Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de
-montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans
-routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.</p>
-
-<p>De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit
-une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable
-famille de charbonniers.</p>
-
-<p>Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique
-particulier, une flore incomparable, la plus variée de l’Europe,
-dit-on, et d’immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de
-châtaigniers.</p>
-
-<p>J’ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une
-excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j’ai gardé un
-inoubliable souvenir. S’il fait beau demain, j’y retournerai.</p>
-
-<p>Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez.
-Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts
-sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales.
-La première en projet est Saint-Aigulf.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p>
-
-<p>Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins
-qui descend jusqu’à la mer s’ouvrent, dans tous les sens, de larges
-chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des
-arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms
-sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël,
-boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On
-se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C’est que la
-<i>Société</i> s’est dit, comme Dieu lui-même avant d’allumer le
-soleil: «Ceci sera une station d’artistes!»</p>
-
-<p>La <i>Société!</i> On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce
-mot signifie d’espérances, de dangers, d’argent gagné et perdu sur les
-bords de la Méditerranée! La <i>Société!</i> terme mystérieux, fatal,
-profond, trompeur.</p>
-
-<p>En ce lieu pourtant, la <i>Société</i> semble réaliser ses espérances,
-car elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes.
-On lit de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M.
-Clairin; lot de M<sup>lle</sup> Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les
-Sociétés de la Méditerranée ne sont pas en veine.</p>
-
-<p>Rien de plus drôle que cette spéculation <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> furieuse qui aboutit à
-des faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un
-champ achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour
-les revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l’eau,
-on prépare l’usine à gaz, et on attend l’amateur. L’amateur ne vient
-pas, mais la débâcle arrive.</p>
-
-<p>J’aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les
-brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.</p>
-
-<p>La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de
-roches à fleur d’eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes,
-et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l’huile.</p>
-
-<p>Nous arrivons maintenant à l’entrée du golfe, qui s’enfonce au
-loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu’au village
-de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L’antique château des
-Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la
-brume comme une évocation de conte de fées.</p>
-
-<p>Plus de vent. Le golfe a l’air d’un lac immense et calme où nous
-pénétrons doucement <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> en profitant des derniers souffles de cette
-bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port
-blanc, se mire dans l’eau, où le reflet des maisons les reproduit
-la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez
-apparaît, protégée par un vieux fort.</p>
-
-<p>A onze heures, le <i>Bel-Ami</i> s’amarre au quai, à côté du petit
-vapeur qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une
-vieille diligence qui porte les lettres et part la nuit par l’unique
-route qui traverse ces monts, le <i>Lion-de-Mer</i>, ancien yacht de
-plaisance, met les habitants de ce petit port isolé en communication
-avec le reste du monde.</p>
-
-<p>C’est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de
-ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l’eau comme un
-coquillage, nourries de poissons et d’air marin, et qui produisent
-des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de
-Suffren.</p>
-
-<p>On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque des
-barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des perles,
-des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple boiteux
-<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les
-bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées
-et de ceux qu’ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins
-qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés,
-brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs
-de l’équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en
-rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l’envers
-de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe,
-calé sur une canne, l’ancien capitaine au long cours qui commanda les
-<i>Trois-Sœurs</i>, ou les <i>Deux-Amis</i>, ou la <i>Marie-Louise</i>,
-ou la <i>Jeune-Clémentine</i>.</p>
-
-<p>Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l’appel, d’une
-litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents.</p>
-
-<p>On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et
-courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc
-d’Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de
-Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d’Épernon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p>
-
-<p>En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans
-aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se
-renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et
-de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et
-rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge.</p>
-
-<p>En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée
-contre elle.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups,
-des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et
-nourrit à elle seule une partie de la côte.</p>
-
-<p>En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette,
-j’entendis sonner midi, et j’aperçus deux vieux commis, clercs de
-notaire ou d’avoué, qui s’en allaient au repas, pareils à deux vieilles
-bêtes de travail un instant débridées pour qu’elles mangent l’avoine au
-fond d’un sac de toile.</p>
-
-<p>O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous les
-misérables, de toutes les classes d’individus, de tous les ordres de
-travailleurs, de tous les hommes qui <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> livrent quotidiennement le
-dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus
-déshérités de faveurs.</p>
-
-<p>On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se
-plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés
-dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs!</p>
-
-<p>Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être
-bacheliers.</p>
-
-<p>Comme je l’aime, cette dédicace de Jules Vallès:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.»</p>
-</div>
-
-<p>Sait-on ce qu’ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze
-cents francs par an!</p>
-
-<p>Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez
-lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase
-de Dante:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Laissez toute espérance, vous qui entrez!»</p>
-</div>
-
-<p>On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester jusqu’à
-soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se passe.
-L’existence tout entière s’écoule <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> dans le petit bureau sombre,
-toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l’heure
-des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette
-moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements
-imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous
-les hasards d’une existence libre sont inconnus à ces forçats.</p>
-
-<p>Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se
-ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune;
-à la même heure, on s’en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre
-accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier
-enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon,
-les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde!
-On ignore jusqu’aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les
-vagabondages dans les champs, car jamais on n’est lâché avant l’heure
-réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin;
-la prison s’ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en
-compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,—droit
-discuté, marchandé, <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> reproché, d’ailleurs—de rester enfermé dans
-son logis. Car où pourrait-on aller sans argent?</p>
-
-<p>Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le
-mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les
-montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des
-mers. L’employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et
-dans la même petite glace où il s’est regardé jeune, avec sa moustache
-blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe
-blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c’est fini, la vie est
-fermée, l’avenir clos. Comment cela se fait-il qu’on en soit là déjà?
-Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu’aucun événement se soit
-accompli, qu’aucune surprise de l’existence vous ait jamais secoué?
-Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés!</p>
-
-<p>Alors, on s’en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de
-suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du
-bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes
-besognes aux mêmes heures.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span></p>
-
-<p>Au moment où j’entrais à l’hôtel pour y déjeuner, on me remit un
-effrayant paquet de lettres et de journaux qui m’attendaient, et mon
-cœur se serra comme sous la menace d’un malheur. J’ai la peur et la
-haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui
-portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de
-chaînes, le bruit des chaînes qui m’attachent aux vivants que j’ai
-connus, que je connais.</p>
-
-<p>Toutes me disent, bien qu’écrites par des mains différentes: «Où
-êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où
-vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment
-voulez-vous qu’on s’attache à vous si vous fuyez toujours vos amis;
-c’est même blessant pour eux...»</p>
-
-<p>Eh bien, qu’on ne s’attache pas à moi! Personne ne comprendra donc
-l’affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il
-semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles
-des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude.
-Dès qu’on a souri aux politesses d’un inconnu, cet inconnu a barres
-<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> sur vous, s’inquiète de ce que vous faites et vous reproche de
-le négliger. Si nous allons jusqu’à l’amitié, chacun s’imagine avoir
-des droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous
-unissent semblent terminés avec des nœuds coulants.</p>
-
-<p>Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse,
-cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient
-enchaînés l’un à l’autre parce qu’ils se sont plu, n’est faite que de
-la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre.</p>
-
-<p>Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où
-s’agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras
-ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il
-étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans
-comprendre, pour n’être plus seul. Il semble dire, dès qu’il a serré
-les mains: «Maintenant vous m’appartenez un peu. Vous me devez quelque
-chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà
-pourquoi tant de gens croient s’aimer qui s’ignorent entièrement, tant
-de gens vont les mains dans les mains <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> ou la bouche sur la bouche,
-sans avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu’ils aiment,
-pour n’être plus seuls, qu’ils aiment d’amitié, de tendresse, mais
-qu’ils aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s’exaltent,
-versent tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute
-leur âme dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de
-cette hâte à s’unir, naissent tant de méprises, de surprises, d’erreurs
-et de drames.</p>
-
-<p>Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous
-restons libres malgré toutes les étreintes.</p>
-
-<p>Personne, jamais, n’appartient à personne. On se prête, malgré soi,
-à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne
-jamais. L’homme, exaspéré par ce besoin d’être le maître de quelqu’un,
-a institué la tyrannie, l’esclavage et le mariage. Il peut tuer,
-torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours,
-même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.</p>
-
-<p>Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être,
-à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> qu’il
-veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?</p>
-
-<p>Est-ce qu’une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu’elle
-pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses
-lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot
-suffira pour mettre entre vous une implacable haine!</p>
-
-<p>Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s’ils deviennent
-autoritaires. De ce qu’il me plaît de voir quelqu’un et de lui parler,
-s’ensuit-il qu’il me soit permis de savoir ce qu’il fait et ce qu’il
-aime?</p>
-
-<p>L’agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la
-société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice,
-le souci incessant des relations, des affections d’autrui, des
-commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention
-que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous
-nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons
-en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous
-la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les
-réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous
-ne les tolérons <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> pas différentes des nôtres, sur leur réputation,
-car nous l’exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous
-indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.</p>
-
-<p>Je déjeunai au bout d’une longue table dans l’hôtel du Bailli de
-Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je
-fus distrait par les propos bruyants d’une demi-douzaine d’hommes assis
-à l’autre extrémité.</p>
-
-<p>C’étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction,
-avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement
-la sensation de ce qu’est l’âme française, c’est-à-dire la moyenne de
-l’intelligence, de la raison, de la logique et de l’esprit en France.
-Un d’eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire
-et une médaille de sauvetage—un brave.—Un petit gros faisait des
-calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant
-d’avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux
-ras, réorganisait l’armée et la magistrature, réformait les lois et la
-Constitution, définissait une République idéale pour son âme de placeur
-<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> de vins. Deux voisins s’amusaient beaucoup en se racontant leurs
-bonnes fortunes, des aventures d’arrière-boutique ou des conquêtes de
-servantes.</p>
-
-<p>Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle,
-mobile, brave et galante.</p>
-
-<p>Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu’il me
-suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le
-montre l’histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.</p>
-
-<p>Et c’est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très
-spéciales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.</p>
-
-<p>C’est d’abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs
-et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à
-un surprenant roman d’aventures dont la <i>suite à demain</i> est
-toujours pleine d’imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles
-ou grotesques. Qu’on se fâche et qu’on s’indigne, suivant les opinions
-qu’on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n’est plus
-amusante et plus mouvementée que la nôtre.</p>
-
-<p>Au point de vue de l’art pur—et pourquoi <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> n’admettrait-on
-pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en
-littérature?—elle demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus
-surprenant que les événements accomplis seulement depuis un siècle?</p>
-
-<p>Que verrons-nous demain? Cette attente de l’imprévu n’est-elle pas,
-au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus
-invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.</p>
-
-<p>De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d’Arc et
-des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.</p>
-
-<p>Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et
-avec légèreté, avec esprit et avec respect.</p>
-
-<p>Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.</p>
-
-<p>Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure
-les femmes d’une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même
-temps. Il aime tout ce qui est d’elles, tout ce qui vient d’elles, tout
-ce qu’elles sont, et tout ce qu’elles font. Il aime leurs toilettes,
-leurs bibelots, leurs parures, <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> leurs ruses, leurs naïvetés, leurs
-perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes,
-les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les
-brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise
-près d’elles, au milieu d’elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans
-fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.</p>
-
-<p>Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur
-montrer qu’il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur
-désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre
-elles et lui s’établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie
-d’instinct, comme une parenté de caractère et de nature.</p>
-
-<p>Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de
-galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre
-une obscure affinité de cœur et d’esprit.</p>
-
-<p>Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu’il
-pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur
-frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans
-ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> allumé dans
-ses veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs
-caprices et l’admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel,
-à les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se
-dévouer pour elles, pour celles qu’il connaît peu, pour celles qu’il ne
-connaît pas, pour celles qu’il n’a jamais vues.</p>
-
-<p>Il ne leur demande rien qu’un peu de gentille affection, un peu de
-confiance ou un peu d’intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide
-malice.</p>
-
-<p>Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il
-aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur
-sur le sein, l’œil timide ou hardi, d’un pas lent ou pressé, à travers
-la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite
-marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa
-voiture découverte.</p>
-
-<p>Dès qu’il se trouve en face d’une femme il a le cœur ému et l’esprit
-en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de
-lui faire comprendre qu’elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui
-viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui
-baiser <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> la main, de toucher l’étoffe de sa robe. Pour lui, les
-femmes parent le monde et rendent séduisante la vie.</p>
-
-<p>Il aime s’asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d’être là; il aime
-rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et
-voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c’est une voix
-de femme.</p>
-
-<p>C’est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et
-avoir de l’esprit toujours.</p>
-
-<p>Causer, qu’est cela? Mystère! C’est l’art de ne jamais paraître
-ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n’importe
-quoi, de séduire avec rien du tout.</p>
-
-<p>Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de
-raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des
-idées que doit être la causerie.</p>
-
-<p>Seul au monde, le Français a de l’esprit, et seul il le goûte et le
-comprend.</p>
-
-<p>Il a l’esprit qui passe et l’esprit qui reste, l’esprit des rues et
-l’esprit des livres.</p>
-
-<p>Ce qui demeure, c’est l’esprit, dans le sens large du mot, ce grand
-souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu’il pense et
-qu’il parle; c’est la verve terrible de <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> Montaigne et de Rabelais,
-l’ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux
-rire de Molière.</p>
-
-<p>La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et
-pourtant, c’est encore un côté, un caractère tout particulier de notre
-intelligence nationale. C’est un de ses charmes les plus vifs. Il fait
-la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l’insouciance aimable de
-nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.</p>
-
-<p>Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd’hui, on les
-fait en prose. Cela s’appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots,
-traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons,
-naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de
-Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les
-journaux. D’un bout à l’autre de la France, ils font rire. Car nous
-savons rire.</p>
-
-<p>Pourquoi un mot plutôt qu’un autre, le rapprochement imprévu, bizarre
-de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine
-quelconque, un coq-à-l’âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre
-gaieté, font-ils éclater tout d’un coup, comme <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> une mine qui
-sauterait, tout Paris et toute la province?</p>
-
-<p>Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais
-et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement?
-Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons
-l’intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du
-rire.</p>
-
-<p>Chez nous, d’ailleurs, il suffit d’un peu d’esprit pour gouverner. La
-bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait
-grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux
-qui l’amusent et pardonne à ceux qui le font rire.</p>
-
-<p>Un seul coup d’œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera
-comprendre que la renommée de nos grands hommes n’a jamais été faite
-que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus
-populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de
-siècle en siècle.</p>
-
-<p>Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.</p>
-
-<p>Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques,
-plaisants ou polissons, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> les mots surnagent sur notre histoire et
-la font paraître comparable à un recueil de calembours.</p>
-
-<p>Clovis, le roi chrétien, s’écria, en entendant lire la Passion:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Que n’étais-je là avec mes Francs!»</p>
-</div>
-
-<p>Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit
-tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque
-civilisateur et pieux.</p>
-
-<p>«Que n’étais-je là avec mes Francs?»</p>
-
-<p>Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait
-appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.</p>
-
-<p>Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape
-Zacharie l’insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus
-digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de
-roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir
-gouverner?»</p>
-
-<p>Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville,
-comme un Anglais posait la main sur lui en s’écriant: «Le roi est
-pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu’on
-ne <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> prend jamais un roi, même aux échecs!»</p>
-
-<p>Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir.
-Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein
-d’oraisons et de pénitences.</p>
-
-<p>Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte
-du château de l’Arbroie, en criant: «Ouvrez, c’est la fortune de la
-France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.</p>
-
-<p>Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce
-chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais
-vous donner à souper aujourd’hui; mais la fortune en dispose autrement
-et veut que je soupe chez vous.»</p>
-
-<p>On n’est pas plus gracieux dans l’adversité.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas au roi de France à venger les querelles du duc
-d’Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.</p>
-
-<p>Et c’est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d’être retenu
-par tous les princes.</p>
-
-<p>François I<sup>er</sup>, ce grand nigaud, coureur de filles et général
-malheureux, a sauvé sa mémoire et entouré son nom d’une auréole
-impérissable, <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> en écrivant à sa mère ces quelques mots superbes,
-après la défaite de Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l’honneur.»</p>
-
-<p>Est-ce que cette parole, aujourd’hui, ne nous semble pas aussi belle
-qu’une victoire? N’a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête
-d’un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes
-batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout
-est perdu, fors l’honneur...?»</p>
-
-<p>Henri IV! Saluez, messieurs, c’est le maître! Sournois, sceptique,
-malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu’on ne
-saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su,
-par quelques mots heureux, se faire dans l’histoire une admirable
-réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.</p>
-
-<p>Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.</p>
-
-<p>«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»</p>
-
-<p>Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire
-pendre ou tuer pour son maître.</p>
-
-<p>Au moment de livrer la fameuse bataille d’Ivry: «Enfants, si les
-cornettes vous manquent, <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> ralliez-vous à mon panache blanc; vous le
-trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire!»</p>
-
-<p>Pouvait-il n’être pas toujours victorieux, celui qui savait parler
-ainsi à ses capitaines et à ses troupes?</p>
-
-<p>Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir
-entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien
-une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d’habit.
-N’est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris
-vaut bien une messe!» fit rire les gens d’esprit, et l’on ne se fâcha
-pas trop.</p>
-
-<p>N’est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à
-l’ambassadeur d’Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le
-dauphin: «Monsieur l’ambassadeur, êtes-vous père?»</p>
-
-<p>L’Espagnol répondit: «Oui, sire.»</p>
-
-<p>«En ce cas, dit le roi, je continue.»</p>
-
-<p>Mais il a conquis pour l’éternité le cœur français, le cœur des
-bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu’ait jamais
-prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie,
-de malice et de sens.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p>
-
-<p>«Si Dieu m’accorde vie, je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon
-royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»</p>
-
-<p>C’est avec ces paroles-là qu’on prend, qu’on gouverne, qu’on domine les
-foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné
-sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans
-avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au
-pot.</p>
-
-<p>Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.</p>
-
-<p>Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L’État, c’est
-moi.»</p>
-
-<p>Il donna la mesure de l’orgueil royal dans son complet épanouissement:
-«J’ai failli attendre.»</p>
-
-<p>Il donna l’exemple des ronflantes paroles politiques qui font les
-alliances entre deux peuples: «Il n’y a plus de Pyrénées.»</p>
-
-<p>Tout son règne est dans ces quelques mots.</p>
-
-<p>Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note
-charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»</p>
-
-<p>Si Louis XVI avait eu l’esprit de faire un <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> mot, il aurait
-peut-être sauvé la monarchie. Avec une saillie, n’aurait-il pas évité
-la guillotine?</p>
-
-<p>Napoléon I<sup>er</sup> jeta à poignées les mots qu’il fallait aux cœurs de ses
-soldats.</p>
-
-<p>Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures
-de la nation en promettant: «L’Empire, c’est la paix!» L’Empire, c’est
-la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela,
-il pouvait déclarer la guerre à toute l’Europe sans rien craindre de
-son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante,
-capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne
-pouvaient plus prévaloir.</p>
-
-<p>Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l’Autriche,
-à tout le monde. Qu’importe? Certaines gens parlent encore avec
-conviction des dix-huit ans de tranquillité qu’il nous donna.
-«L’Empire, c’est la paix.»</p>
-
-<p>Mais c’est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles,
-que M. Rochefort abattit l’Empire, le crevant de ses traits, le
-déchiquetant et l’émiettant.</p>
-
-<p>Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son
-passage au pouvoir: <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> «J’y suis, j’y reste!» Et c’est par un mot de
-Gambetta qu’il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»</p>
-
-<p>Avec ces deux verbes, plus puissants qu’une révolution, plus
-formidables que des barricades, plus invincibles qu’une armée, plus
-redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa
-gloire, anéantit sa force et son prestige.</p>
-
-<p>Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, ils tomberont, car ils
-n’ont pas d’esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de
-l’émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire
-rire la France et la désarmer.</p>
-
-<p>De toutes ces paroles historiques il n’en est pas dix qui soient
-authentiques. Qu’importe, pourvu qu’on les croie prononcées par ceux à
-qui on les prête:</p>
-
-<div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0">Dans le pays des bossus,</span><br />
- <span class="i6">Il faut l’être</span><br />
- <span class="i4">Ou le paraître,</span>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p>dit la chanson populaire.</p>
-
-<p>Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l’émancipation
-des femmes, de <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> leurs droits et de la place nouvelle qu’elles
-voulaient prendre dans la société.</p>
-
-<p>Les uns approuvaient, d’autres se fâchaient; le petit gros plaisantait
-sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par
-cette anecdote assez plaisante:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en Angleterre,
- où cette question avait été traitée. Comme un orateur venait de
- développer de nombreux arguments en faveur des femmes et terminait par
- cette phrase:</p>
-
- <p>«En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui distingue
- l’homme de la femme.»</p>
-
- <p>«Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s’éleva dans la foule et
- cria:</p>
-
- <p>«Hurrah pour la petite différence!»</p>
-</div>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_147">147</span>
- <p class="date">Saint-Tropez, 13 avril.</p>
-</div>
-
-<p>Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la
-Verne.</p>
-
-<p>Deux souvenirs m’entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation
-de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le
-cloître perdu, et puis celui d’un vieux couple de paysans chez qui
-m’avait conduit, l’année d’avant, un ami qui me guidait à travers le
-pays des Maures.</p>
-
-<p>Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable
-pour une voiture suspendue, je suivis d’abord le golfe jusqu’au
-fond. J’apercevais, sur l’autre rive en face, les bois de pins où la
-<i>Société</i> essaye encore une station. La plage, d’ailleurs, est
-admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s’enfonce dans
-les montagnes et <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus
-loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une
-longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté,
-et tous les cent mètres coupe cette ravine, l’inonde, s’éloigne un peu,
-revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe
-dans un fossé, s’égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu
-sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une
-brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu’il
-change en mare, où le cheval enfonce jusqu’au poitrail et la haute
-voiture jusqu’au coffre.</p>
-
-<p>Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus
-pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent
-en des trous, qu’ils vivent là toute l’année, cassant du bois et le
-brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons,
-buvant de l’eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond
-d’une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d’ailleurs de
-découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai
-solitaire, caché là depuis trente <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> ans, ignoré de tous, même des
-gardes forestiers.</p>
-
-<p>L’existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée
-sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de
-poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe,
-qui s’étonna devant le rédacteur d’un <i>Petit Midi</i> quelconque, qui
-en fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de
-la Provence.</p>
-
-<p>La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans
-l’inquiéter d’ailleurs, ce qui prouve qu’il devait avoir gardé ses
-papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en
-route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les
-montagnes, et finit par photographier quelqu’un, le vrai solitaire,
-disent les uns, un faux, affirment les autres.</p>
-
-<p>Or l’an dernier, l’ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux
-êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher
-dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir
-inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.</p>
-
-<p>Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces
-vallons, il rencontra tout <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> à coup une sorte d’exploitation
-prospère, des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.</p>
-
-<p>Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une
-paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.</p>
-
-<p>—Il est sourd, dit-elle.</p>
-
-<p>C’était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort,
-droit et beau.</p>
-
-<p>Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu
-surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s’informa
-d’eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait
-beaucoup, et ils passaient pour avoir de l’aisance, une aisance de
-paysans.</p>
-
-<p>Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident
-de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s’étonnant
-de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d’idées qui ne
-semblaient point de sa caste. Elle n’était d’ailleurs ni lettrée,
-ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa
-mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d’une
-éducation ancienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p>Un jour, elle lui demanda son nom.</p>
-
-<p>—Je m’appelle le comte de X..., dit-il.</p>
-
-<p>Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de
-toutes les âmes:</p>
-
-<p>—Moi aussi, je suis noble!</p>
-
-<p>Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette
-chose si vieille, inconnue de tous.</p>
-
-<p>—Je suis la fille d’un colonel. Mon mari était sous-officier dans le
-régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous
-nous sommes sauvés ensemble.</p>
-
-<p>—Et vous êtes venus ici?</p>
-
-<p>—Oui, nous nous cachions.</p>
-
-<p>—Et vous n’avez jamais revu votre famille?</p>
-
-<p>—Oh! non; songez que mon mari était déserteur.</p>
-
-<p>—Vous n’avez jamais écrit à personne?</p>
-
-<p>—Oh! non.</p>
-
-<p>—Et vous n’avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni
-de votre père, ni de votre mère?</p>
-
-<p>—Oh! non! Maman était morte.</p>
-
-<p>Cette femme avait gardé quelque chose d’enfantin, l’air naïf de celles
-qui se jettent dans l’amour comme dans un précipice.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span></p>
-
-<p>Il demanda encore:</p>
-
-<p>—Vous n’avez jamais raconté cela à personne.</p>
-
-<p>—Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu’il
-entendait, je n’aurais pas osé en parler. Et puis, je n’ai jamais vu
-que des paysans depuis que je me suis sauvée.</p>
-
-<p>—Avez-vous été heureuse, au moins?</p>
-
-<p>—Oh! oui, très heureuse. Il m’a rendue très heureuse. Je n’ai jamais
-rien regretté.</p>
-
-<p>Et j’avais été voir à mon tour, l’année précédente, cette femme, ce
-couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.</p>
-
-<p>J’avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille
-qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de
-hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan,
-avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au
-flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.</p>
-
-<p>Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce
-désert, elle s’était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans
-délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ces habitudes simples.
-Et elle l’aimait <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> encore. Elle était devenue une femme du peuple,
-en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur
-une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de
-choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à
-son côté.</p>
-
-<p>Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui! Elle n’avait regretté ni
-les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des
-sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni
-la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait
-eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.</p>
-
-<p>Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
-l’avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce
-sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu’on désire,
-tout ce qu’on rêve, tout ce qu’on attend sans cesse, tout ce qu’on
-espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d’un bout à
-l’autre. Elle n’aurait pas pu être plus heureuse.</p>
-
-<p>Maintenant j’allais, pour la seconde fois, la revoir avec l’étonnement
-et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p>
-
-<p>Elle habitait de l’autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la
-Verne, près de la route d’Hyères, où une autre voiture m’attendait, car
-l’ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un
-simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.</p>
-
-<p>Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J’étais dans une
-forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait
-de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de
-grands arbres magnifiques.</p>
-
-<p>Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours
-entre les branches j’apercevais soudain de larges vallées sombres,
-s’allongeant à perte de vue, pleines de verdure.</p>
-
-<p>J’avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais
-courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé,
-entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie
-qui s’agite au soleil. J’étais content, j’étais fort, j’accélérais ma
-marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en
-minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> déserts
-où ne montait pas la fumée d’un seul toit.</p>
-
-<p>Puis, je gagnai la cime, que d’autres cimes, plus hautes, dominaient,
-et après quelques détours, j’aperçus sur le flanc de la montagne en
-face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au
-fond d’une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de
-bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l’atteindre,
-il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie.
-Les arbres, vieux comme l’abbaye, survivent à cette morte, énormes,
-mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur
-âge, d’autres décapités n’ont plus qu’un tronc creux où se cacheraient
-dix hommes. Et ils ont l’air d’une armée formidable de géants antiques
-et foudroyés qui montent encore à l’assaut du ciel. On sent les siècles
-et la moisissure, l’antique vie des racines pourries dans ce bois
-fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C’est,
-entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d’herbe rare.</p>
-
-<p>Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.</p>
-
-<p>J’approche de l’abbaye et je découvre tous <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> les vieux bâtiments
-dont les plus anciens datent du <span class="smcap2">XII</span><sup>e</sup> siècle et dont les plus récents
-sont habités par une famille de pâtres.</p>
-
-<p>Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu’un reste
-de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles
-croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le
-cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de
-ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n’ai senti sur mon
-cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu’en cet antique et sinistre
-marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du
-lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent
-l’âme par l’œil, comme la ligne heureuse d’un monument gai réjouit la
-vue. L’homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré
-pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de
-pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d’aviver
-les plaies de son cœur, d’agrandir, d’élargir jusqu’à l’infini tous les
-chagrins comprimés en nous.</p>
-
-<p>Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je
-compris.—Rien autour de nous, rien que la mort.—Derrière l’abbaye
-<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie,
-et devant, une vallée, et plus loin, d’autres vallées,—des pins, des
-pins, un océan de pins, et tout à l’horizon, encore des pins sur des
-sommets.</p>
-
-<p>Et je m’en allai.</p>
-
-<p>Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j’avais eu l’autre
-année une surprise émouvante et forte.</p>
-
-<p>C’était par un jour gris, en octobre, au moment où l’on vient arracher
-l’écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille
-ainsi depuis le pied jusqu’aux premières branches, et le tronc dénudé
-devient rouge, d’un rouge de sang comme un membre d’écorché. Ils ont
-des formes bizarres, contournées, des allures d’êtres estropiés,
-épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une
-forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l’enfer où les
-hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices
-ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une
-souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi
-cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux
-la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d’un <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> homme écrasé
-ou tombé d’un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation
-fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants,
-lointains, innombrables, et qu’ayant touché, pour raffermir mon cœur,
-un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma
-main toute rouge.</p>
-
-<p>Aujourd’hui ils sont guéris—jusqu’au prochain écorchement.</p>
-
-<p>Mais j’aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s’abrita
-le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.</p>
-
-<p>De loin, je reconnais l’homme qui se promène dans ses vignes. Tant
-mieux: la femme sera seule à la maison.</p>
-
-<p>La servante lave devant la porte.</p>
-
-<p>—Votre maîtresse est ici, lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle répondit d’un air singulier, avec l’accent du Midi.</p>
-
-<p>—Non m’sieu, voilà six mois qu’elle n’est plus.</p>
-
-<p>—Elle est morte?</p>
-
-<p>—Oui m’sieu.</p>
-
-<p>—Et de quoi?</p>
-
-<p>La femme hésita, puis murmura:</p>
-
-<p>—Elle est morte, elle est morte donc.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p>
-
-<p>—Mais de quoi?</p>
-
-<p>—D’une chute, donc!</p>
-
-<p>—D’une chute, où çà?</p>
-
-<p>—Mais de la fenêtre.</p>
-
-<p>Je donnai vingt sous.</p>
-
-<p>—Racontez-moi, lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle
-avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la
-récita longuement comme une chose sue et invariable.</p>
-
-<p>Et j’appris que depuis trente ans, l’homme, le vieux, le sourd, avait
-une maîtresse au village voisin, et que sa femme l’ayant appris
-par hasard d’un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la
-connaître, s’était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée
-par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par
-l’horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d’une
-irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait
-gravi l’escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir
-arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le
-vide.</p>
-
-<p>Il n’avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais
-puisqu’il était sourd. <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Sa femme était morte, voilà tout. Il
-fallait bien que tout le monde mourût!</p>
-
-<p>Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.</p>
-
-<p>Mais j’aperçus la voiture qui m’attendait à l’ombre d’un arbre, et je
-revins à Saint-Tropez.</p>
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_161">161</span>
- <p class="date">14 avril.</p>
-</div>
-
-<p>J’allais me coucher hier soir, bien qu’il fût à peine neuf heures,
-quand on me remit un télégramme.</p>
-
-<p>Un ami, un de ceux que j’aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour
-quatre jours, et je t’envoie des dépêches dans tous les ports de la
-côte. Viens donc me retrouver.»</p>
-
-<p>Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de
-parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger,
-de blâmer, de supposer, de bavarder, s’alluma en moi comme un incendie.
-Le matin même j’aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j’en
-étais ravi; j’aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du
-restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> voix où les
-chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le <i>Dominus
-vobiscum</i> des offices divins.</p>
-
-<p>J’appelai Bernard.</p>
-
-<p>—Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.</p>
-
-<p>Il répondit avec philosophie:</p>
-
-<p>—S’il fait beau, monsieur.</p>
-
-<p>—Il fera beau.</p>
-
-<p>—C’est que le baromètre baisse.</p>
-
-<p>—Bah! Il remontera.</p>
-
-<p>Le matelot souriait de son sourire incrédule.</p>
-
-<p>Je me couchai et je m’endormis.</p>
-
-<p>Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées
-cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.</p>
-
-<p>Les deux matelots remuaient la tête d’un air méfiant.</p>
-
-<p>Je répétais:</p>
-
-<p>—Bah! il fera beau. Allons, en route!</p>
-
-<p>Bernard disait:</p>
-
-<p>—Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans
-ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit
-rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p>
-
-<p>Je répondais:</p>
-
-<p>—Le baromètre a baissé, donc nous n’aurons pas de vent d’est. Or, si
-nous avons le vent d’ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est
-à six ou sept milles.</p>
-
-<p>Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à
-partir.</p>
-
-<p>—Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard.</p>
-
-<p>—Non. Vous verrez qu’il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière
-nous.</p>
-
-<p>Un quart d’heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous
-engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente
-et légère.</p>
-
-<p>Je riais.</p>
-
-<p>—Eh bien! vous voyez qu’il fait beau.</p>
-
-<p>Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse
-Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s’avance au loin
-dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute en
-minute, le <i>Bel-Ami</i> était déjà soulevé par de longues vagues
-puissantes et lentes, ces collines d’eau qui marchent, l’une derrière
-l’autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère,
-effrayantes par leur tranquillité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p>
-
-<p>On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du
-yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.</p>
-
-<p>Bernard disait:</p>
-
-<p>—Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la
-chance si nous arrivons sans misère.</p>
-
-<p>Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous
-regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.</p>
-
-<p>Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer.
-Déjà nous nous trouvions par le travers d’Agay, et nous délibérâmes si
-nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers
-Nice, en passant au large des îles.</p>
-
-<p>Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait
-pas, je me décidai pour Nice.</p>
-
-<p>Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht
-roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.</p>
-
-<p>Quiconque n’a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui
-vont d’une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se
-déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable,
-terrifiante et superbe des flots.</p>
-
-<p>Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d’une amarre
-de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions
-de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d’une
-vague, nageant comme un gros oiseau blanc.</p>
-
-<p>Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour
-debout dans les flots, devant nous le cap d’Antibes.</p>
-
-<p>La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons
-apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau
-illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.</p>
-
-<p>Bernard me dit:</p>
-
-<p>—C’est tout juste si nous gagnerons Antibes.</p>
-
-<p>En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit
-violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous
-jettent dans les trous béants d’où nous sortons en nous redressant avec
-des secousses terribles.</p>
-
-<p>Le pic est amené, mais le gui, à chaque <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> oscillation du yacht,
-touche les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s’envoler avec
-sa voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l’eau furieuse.</p>
-
-<p>Bernard crie:</p>
-
-<p>—Le canot, monsieur.</p>
-
-<p>Je me retourne. Une vague monstrueuse l’emplit, le roule, l’enveloppe
-dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l’amarre qui
-l’attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise,
-vaincue, qu’elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.</p>
-
-<p>Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut
-gagner la pointe devant nous, et, quand nous l’aurons doublée, nous
-serons à l’abri, sauvés.</p>
-
-<p>Enfin, nous l’atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée
-par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d’Antibes.</p>
-
-<p>Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine,
-bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons
-comme midi sonne.</p>
-
-<p>Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à
-tout moment:</p>
-
-<p>—Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> ça me fait gros cœur, de
-l’avoir vu périr comme ça!</p>
-
-<p>Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami
-dans la principauté de Monaco.</p>
-
-<p>Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État
-surprenant, moins grand qu’un village de France, mais où l’on trouve un
-souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes
-plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont
-presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis
-XIV, des principes d’autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de
-Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l’humanité,
-dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes,
-les ministres, l’armée, la magistrature, tout le monde.</p>
-
-<p>Saluons d’ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et
-des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu
-des cérémonies d’une cour où sont conservées intactes les traditions
-des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les
-formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span></p>
-
-<p>Ce monarque pourtant n’est point sanguinaire ni vindicatif; et quand
-il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements
-infinis.</p>
-
-<p>En faut-il donner des preuves?</p>
-
-<p>Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il
-fut expulsé par décret.</p>
-
-<p>Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive
-de l’archange sous la forme du sabre d’un gendarme. Un jour enfin il
-s’enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du
-pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l’arrête:</p>
-
-<p>—N’êtes-vous pas banni, monsieur?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.</p>
-
-<p>—Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.</p>
-
-<p>Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui
-pose la même question à laquelle il répond de la même façon.</p>
-
-<p>La justice peut-elle être plus douce?</p>
-
-<p>Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se
-produisit dans le royaume.</p>
-
-<p>Un assassinat eut lieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p>
-
-<p>Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu’on
-rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère,
-tua sa femme.</p>
-
-<p>Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L’émotion fut
-unanime dans toute la principauté.</p>
-
-<p>La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un
-assassinat n’avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à
-l’unanimité.</p>
-
-<p>Le souverain indigné ratifia l’arrêt.</p>
-
-<p>Il ne restait plus qu’à exécuter le criminel. Alors une difficulté
-surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.</p>
-
-<p>Que faire? Sur l’avis du ministre des affaires étrangères, le prince
-entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le
-prêt d’un coupeur de têtes avec son appareil.</p>
-
-<p>De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit
-enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du
-praticien. Le tout montait à seize mille francs.</p>
-
-<p>Sa Majesté Monégasque songea que l’opération lui coûterait bien cher;
-l’assassin ne valait <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> certes pas ce prix. Seize mille francs pour
-le cou d’un drôle! Ah! mais non.</p>
-
-<p>On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un
-frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu’une république.</p>
-
-<p>Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille
-francs.</p>
-
-<p>Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt
-de deux francs par tête d’habitant. Cela suffirait pour amener des
-troubles inconnus dans l’État.</p>
-
-<p>On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le
-général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n’avaient
-peut-être pas une pratique suffisante de l’arme blanche pour
-s’acquitter d’une tâche demandant une grande expérience dans le
-maniement du sabre.</p>
-
-<p>Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce
-cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen
-pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de
-mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.</p>
-
-<p>Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> en installer une, et
-un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.</p>
-
-<p>Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur
-une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une
-chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.</p>
-
-<p>Mais le prince est économe, c’est là son moindre défaut, et il se
-fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État
-(la liste n’en est pas longue). On lui remit donc la note des frais
-relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l’entretien de
-la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier
-grevait lourdement le budget du souverain.</p>
-
-<p>Il fit d’abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer
-toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la
-justice d’avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.</p>
-
-<p>Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent
-qu’on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se
-garder tout seul, ne pouvait manquer de s’évader, ce qui résoudrait la
-question à la satisfaction de tous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p>
-
-<p>Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais
-resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du
-coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa
-liberté.</p>
-
-<p>Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on
-le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors
-l’habitude, afin d’éviter une course au cuisinier, de venir aux heures
-des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint
-l’ami.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu’à Monte-Carlo. Il
-entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand
-il avait gagné, il s’offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis
-il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au
-dedans.</p>
-
-<p>Il ne découcha pas une seule fois.</p>
-
-<p>La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les
-juges.</p>
-
-<p>La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu’on inviterait le
-criminel à sortir des États de Monaco.</p>
-
-<p>Lorsqu’on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu’est-ce que je deviendrai,
- moi? Je n’ai plus de moyen d’existence. Je n’ai plus de famille. Que
- voulez-vous que je fasse? J’étais condamné à mort. Vous ne m’avez
- pas exécuté. Je n’ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison
- perpétuelle et remis aux mains d’un geôlier. Vous m’avez enlevé mon
- gardien. Je n’ai rien dit encore.</p>
-
- <p>«Aujourd’hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis
- prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J’accomplis ma
- peine fidèlement. Je reste ici.»</p>
-</div>
-
-<p>La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et
-ordonna de prendre des mesures.</p>
-
-<p>On se remit à délibérer.</p>
-
-<p>Alors, il fut décidé qu’on offrirait au coupable une pension de six
-cents francs pour aller vivre à l’étranger.</p>
-
-<p>Il accepta.</p>
-
-<p>Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l’État de son ancien
-souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes
-et méprisant les potentats.</p>
-
-<p>Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s’est
-décidée à traiter <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> avec le gouvernement français; maintenant elle
-nous livre ses condamnés que nous mettons à l’ombre, moyennant une
-pension modique.</p>
-
-<p>On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l’arrêt
-qui règle la pension du drôle en l’obligeant à sortir du territoire
-monégasque.</p>
-
-<p>En face du palais du prince se dresse l’établissement rival, la
-Roulette. Aucune haine d’ailleurs, aucune hostilité de l’un à l’autre,
-car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable,
-exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix
-dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des
-Capulets et des Montaigus.</p>
-
-<p>Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l’ancienne et la
-nouvelle société fraternisant au bruit de l’or.</p>
-
-<p>Autant les salons du prince sont d’un accès difficile, autant ceux du
-Casino sont ouverts aux étrangers.</p>
-
-<p>Je me rends à ces derniers.</p>
-
-<p>Un bruit d’argent, continu comme celui des flots, un bruit profond,
-léger, redoutable, emplit l’oreille dès l’entrée, puis emplit <span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
-l’âme, remue le cœur, trouble l’esprit, affole la pensée. Partout on
-l’entend, ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui
-déchire.</p>
-
-<p>Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l’écume des continents
-et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du
-monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange,
-unique sur la terre, d’hommes de toutes les races, de toutes les
-castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée
-de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols,
-allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au
-poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois
-dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira
-sentir la veine.</p>
-
-<p>Je m’approche de la première table, et je vois... pâlie, le front
-plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la
-jeune femme de la baie d’Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et
-du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la
-main posée sur quelques louis.</p>
-
-<p>—Joue sur le premier carré, dit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p>
-
-<p>Il demande avec angoisse:</p>
-
-<p>—Tout?</p>
-
-<p>—Oui, tout.</p>
-
-<p>Il pose les louis, en petit tas.</p>
-
-<p>Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s’arrête.</p>
-
-<p>—Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d’un instant:</p>
-
-<p>—Vingt-huit.</p>
-
-<p>La jeune femme tressaille, et, d’un ton dur et bref:</p>
-
-<p>—Viens-t’en.</p>
-
-<p>Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu’entre eux
-quelque chose d’affreux a surgi.</p>
-
-<p>Quelqu’un dit:</p>
-
-<p>—Bonsoir l’amour. Ils n’ont pas l’air d’accord aujourd’hui.</p>
-
-<p>Une main me frappe sur l’épaule. Je me retourne. C’est mon ami.</p>
-
-<p class="dottedline">&#160;</p>
-
-<p>Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J’avais
-écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j’avais
-profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui
-traversent notre esprit comme des oiseaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition,
-sans art, qui vont l’une derrière l’autre sans raison et finissent
-brusquement, sans motif, parce qu’un coup de vent a terminé mon voyage.</p>
-
-<p>Je cède à ce désir. J’ai peut-être tort.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="section">
- <span class="pagenum2" id="Page_179">179</span>
- <p class="souschapitre">NOTE.</p>
-</div>
-
-<p><i>Sur l’Eau</i> a paru dans <i>Les Lettres et les Arts</i>, livraisons
-des 1<sup>er</sup> février, 1<sup>er</sup> mars et 1<sup>er</sup> avril 1888. Sauf une
-adjonction assez importante (pages 131 à 146) les deux textes de la
-Revue et du livre sont identiques. Mais on y trouve, reprises et
-fondues dans le corps du récit, un assez grand nombre de chroniques
-parues dans <i>le Gaulois</i> et <i>le Gil-Blas</i>.</p>
-
-<p>D’autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson,
-directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance:
-«Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce
-qu’il est plein de pensées intimes, qu’il est mon journal, il me faut
-tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la
-première partie <i>sans un dérangement</i> avant le 12.»</p>
-
-<p><i>Sur l’Eau</i> a été publié en librairie en 1888.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_183">183</span>
- <h2 id="ch_2">BLANC ET BLEU.</h2>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap2">A</span> petite barque, ma chère petite barque, toute blanche avec un filet
-bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme,
-calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d’un bleu transparent,
-liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu’aux roches du
-fond.</p>
-
-<p>Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par
-leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs
-de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d’aloès,
-d’arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur.</p>
-
-<p>Je dis à mon matelot qui ramait doucement <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> de s’arrêter devant la
-petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons: «Pol,
-Pol, Pol!»</p>
-
-<p>Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu’on réveille.</p>
-
-<p>Le grand soleil d’une heure l’éblouissant, il couvrait ses yeux de sa
-main.</p>
-
-<p>Je lui criai: «Voulez-vous faire un tour au large?»</p>
-
-<p>Il répondit: «J’arrive.»</p>
-
-<p>Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.</p>
-
-<p>Je dis à mon matelot d’aller vers la haute mer.</p>
-
-<p>Pol avait apporté son journal, qu’il n’avait point lu le matin, et,
-couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir.</p>
-
-<p>Moi je regardais la terre. A mesure que je m’éloignais du rivage la
-ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au
-bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier
-gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas
-blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d’oiseaux géants. Elles
-s’espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une
-très grande, carrée, un hôtel peut-être, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> et si blanche qu’elle
-avait l’air d’avoir été repeinte le matin même.</p>
-
-<p>Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille; et comme
-le soleil, le grand soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me
-fatiguait les yeux, je regardai l’eau, l’eau bleue, profonde, dont les
-avirons blessaient le repos.</p>
-
-<p>Pol me dit: «Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six
-degrés.» J’aspirai l’air tiède en gonflant ma poitrine, l’air immobile,
-endormi sur la mer, l’air bleu. Et je relevai les yeux.</p>
-
-<p>Et je vis, derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l’immense
-montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à
-l’heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de
-neige, sa haute muraille luisante, enfermant d’une légère ceinture
-de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou
-arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où
-poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.</p>
-
-<p>Je dis à Pol: «La voici, la neige; regardez.» Et je lui montrai les
-Alpes.</p>
-
-<p>La vaste chaîne blanche se déroulait à perte <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> de vue et grandissait
-dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l’eau bleue. Elle
-semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que
-j’en avais peur, j’en avais froid.</p>
-
-<p>Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant
-la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de
-glace: «Tu n’iras pas plus loin.»</p>
-
-<p>Pol qui tenait toujours son journal prononça: «Les nouvelles du Piémont
-sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages.» Écoutez
-ceci; et il lut: «Les nouvelles de la vallée d’Aoste sont terribles. La
-population affolée n’a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup
-sur coup les villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont
-aussi graves.</p>
-
-<p>A Locane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit; à Ronco,
-Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux
-cadavres.</p>
-
-<p>A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à
-Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balziglia a
-complètement disparu sous l’avalanche. De mémoire d’homme on ne <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> se
-souvient pas avoir vu une semblable calamité.</p>
-
-<p>Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un
-entre mille.</p>
-
-<p>Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et deux enfants.</p>
-
-<p>La femme était malade depuis longtemps.</p>
-
-<p>Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade,
-aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.</p>
-
-<p>Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l’écrase.</p>
-
-<p>Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt
-instantanément.</p>
-
-<p>La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta
-serré et broyé dessous.</p>
-
-<p>De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous
-la masse de bois. La pauvre petite a crié «Au secours» pendant près
-de trente heures. De temps en temps elle disait: «Maman, donne-moi un
-oreiller pour ma tête. J’y ai tant mal.»</p>
-
-<p>La mère seule a survécu.</p>
-
-<p>Nous la regardions maintenant la montagne, l’énorme montagne blanche
-qui grandissait <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> toujours, tandis que l’autre, la montagne verte,
-ne semblait plus qu’une naine à ses pieds.</p>
-
-<p>La ville avait disparu dans le lointain.</p>
-
-<p>Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous, et les
-Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau
-de neiges.</p>
-
-<p>Au-dessus de nous, le ciel léger, d’un bleu doux doré de lumière!</p>
-
-<p>Oh! la belle journée!</p>
-
-<p>Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde
-mousse de glace!»</p>
-
-<p>Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin
-de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais
-à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue
-et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la
-poussière des mondes, à ce misérable troupeau d’hommes, décimé par
-les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les
-tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d’un
-kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s’entretuent,
-n’ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui
-vivent <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes
-qui vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles.
-Qu’est-ce que tout cela?</p>
-
-<p>Pol prononça:</p>
-
-<p>—Je sais une bien bonne histoire de neige.</p>
-
-<p>Je lui dis: Racontez.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?</p>
-
-<p>—Oui, parfaitement.</p>
-
-<p>—Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son
-torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les
-autres, pensait-il. Et c’était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un
-de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu’on sache
-au juste pourquoi.</p>
-
-<p>Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une
-nature de garçons bouchers galants. Cela suffit.</p>
-
-<p>L’hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j’allai à un bal chez
-une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.</p>
-
-<p>—Oui, parfaitement.</p>
-
-<p>—Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu’il plaisait
-beaucoup à la maîtresse <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> de maison. Je pensai: «En voilà un que la
-neige ne gênera point pour s’en aller cette nuit.»</p>
-
-<p>Puis je m’occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas
-des belles disponibles.</p>
-
-<p>Je ne réussis point. Tout le monde n’est pas Jules Radier et je partis,
-tout seul, vers une heure du matin.</p>
-
-<p>Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les
-derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux
-jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.</p>
-
-<p>N’habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu’au tournant de
-la rue j’aperçus une chose étrange:</p>
-
-<p>Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s’agitait, allait,
-venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant,
-l’éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m’approchai avec
-précaution. C’était le beau Jules.</p>
-
-<p>Il tenait en l’air d’une main ses bottines vernies, et de l’autre ses
-chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et il
-courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus dans
-cette écume gelée, <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> cherchant les places où elle était demeurée
-intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s’agitait, ruait, faisait
-des mouvements de frotteur qui cire un plancher.</p>
-
-<p>Je demeurai stupéfait.</p>
-
-<p>Je murmurai:</p>
-
-<p>—Ah çà! tu perds la tête?</p>
-
-<p>Il répondit sans s’arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds.
-Figure-toi que j’ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je
-crois que ma bonne fortune va s’accomplir ce soir même. Il faut battre
-le fer pendant qu’il est chaud. Moi, je n’avais pas prévu ça, sans quoi
-j’aurais pris un bain.»</p>
-
-<p>Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.»</p>
-
-<p class="br">Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles
-sur l’eau plate.</p>
-
-<p>Je dis à l’homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons.</p>
-
-<p>A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche
-s’abaissait, s’enfonçait derrière l’autre, la montagne verte.</p>
-
-<p>La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord
-de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On <span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
-n’apercevait plus qu’une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée
-des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.</p>
-
-<p>Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait
-elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche.</p>
-
-<p>Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville
-blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite
-barque, au bruit léger des avirons.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Blanc et Bleu</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du 3 février 1885,
- sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
- <h2 id="ch_3">LIVRE DE BORD.</h2>
-</div>
-
-<div class="quote2">
- <p>Le <i>Livre de bord</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 17 août 1887.
- Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent volume)
- que nous ne réimprimons pas, mais qu’il est indispensable de relire
- pour l’intelligence du dernier épisode de cette nouvelle.</p>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">É</span><span class="smcap2">TENDU</span> sur un des divans qui servent aussi de couchette, dans le petit
-yacht de mon ami Berneret, je parcourais un livre de bord, tandis que
-lui dormait de tout son cœur, en face de moi.</p>
-
-<p>C’était un garçon bizarre, un sauvage qui, depuis dix ans,
-n’avait guère quitté son bateau, un cotre de vingt tonneaux nommé
-<i>Mandarin</i>.</p>
-
-<p>Chaque été il parcourait les côtes du Nord de France, de Belgique,
-de Hollande ou <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> d’Angleterre, et, chaque hiver, les côtes de la
-Méditerranée, l’Algérie, l’Espagne, l’Italie, la Grèce.</p>
-
-<p>Il aimait ce bercement solitaire sur le flot toujours agité.</p>
-
-<p>La terre immobile l’ennuyait, et les hommes bavards l’exaspéraient.</p>
-
-<p>Ils sont ainsi quelques-uns, vivant dans cette boîte remuante, étroite
-et longue, qu’on nomme un yacht. On les voit arriver dans un port, au
-coucher du soleil. De son pont, l’homme en casquette bleue regarde de
-loin le mouvement humain sur le quai; puis il marche, jusqu’à la nuit,
-d’un pas vif et régulier, d’un bout à l’autre de son bateau.</p>
-
-<p>Au point du jour, le lendemain, on ne l’aperçoit plus; il est reparti
-sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul.</p>
-
-<p>Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port,
-sous un autre ciel, errant encore, errant toujours.</p>
-
-<p>Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour
-moi. C’était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je
-lisais son livre de bord.</p>
-
-<p>Pendant qu’il dormait j’en ai copié trois pages.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p>
-
-<p><i>20 mai, Saint-Tropez.</i>—Rien. J’ai passé une de ces journées
-délicieuses où l’âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger
-vent d’ouest nous a poussés des Salins-d’Yères à Saint-Tropez, d’une
-façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous
-glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu’on voudrait embrasser et
-où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un
-peu fraîche.</p>
-
-<p>A cinq heures le <i>Mandarin</i>, qui avait laissé arriver vent arrière
-pour gagner l’entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha
-du port bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il
-portait son grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez
-vite. Il passa deux tartanes et une goélette faisant même route que
-nous.</p>
-
-<p>Le golfe de Grimaud s’enfonce dans la terre comme un lac magnifique
-entouré de montagnes couvertes de forêts de pins.</p>
-
-<p>A l’entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond,
-Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d’un mont
-pointu qui porte sur son faîte l’antique château des Grimaldi.</p>
-
-<p>Nuit excellente à Saint-Tropez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p>
-
-<p><i>21 mai.</i>—Levé l’ancre à trois heures du matin, pour profiter du
-courant d’air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit
-au large, puis plus rien. A huit heures nous n’avions pas fait deux
-milles, et je compris que je coucherais en mer si je n’armais pas
-l’embarcation pour remorquer le yacht.</p>
-
-<p>Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres
-devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait
-sur l’eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si
-lourde qu’il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable.</p>
-
-<p>Les deux hommes, devant nous, ramaient d’une façon très lente et
-régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu’à peine, mais
-qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines.</p>
-
-<p>Enveloppé dans un gandoura d’Alger, en soie blanche, fine et légère,
-qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins
-sous la tente, au pied du mât, j’ai rêvassé pendant six heures de suite.</p>
-
-<p>Plus je vieillis, plus l’agitation humaine me semble sotte et puérile.
-Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier,
-<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> je veux dire les classes éclairées, c’est-à-dire les plus niaises,
-parce qu’une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d’avoir bu un verre
-de champagne de trop, avant d’entrer en scène!</p>
-
-<p>Vers trois heures de l’après-midi, nous avions doublé la pointe du
-Drammond, et nous nous présentions à l’entrée de la rade d’Agay.</p>
-
-<p class="dottedline">&#160;</p>
-
-<div class="quote">
-<p><i>Lire <a href="#Page_65">p. 65</a></i>, La rade d’Agay... <i>à p. 69</i>, autour d’eux.)</p>
-</div>
-
-<p class="br"><i>22 juillet.</i>—Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent
-nord-nord-est.</p>
-
-<p>A huit heures la brise fraîchissant, j’ai fait amener le flèche, ne
-gardant que la misaine et le foc, et j’ai louvoyé sans m’éloigner à
-plus de cinq milles de terre.</p>
-
-<p>A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de
-Saint-Jouin, non loin du cap d’Antifer, et je jetai l’ancre pour me
-faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l’auberge
-bien connue d’Ernestine.</p>
-
-<p>Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord
-de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> avec
-la falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements.</p>
-
-<p>Au milieu de la dure montée, un étroit sentier grimpe sur le flanc de
-la falaise droite et blanche; un filet d’eau claire et glacée jaillit
-d’un trou et arrose en dévalant un joli tapis de cresson.</p>
-
-<p>Près de cette fontaine charmante, on a placé un banc de bois où l’on
-s’arrête, où l’on se repose, où l’on boit dans le creux de la main en
-dominant la mer, la longue ligne des côtes et, à ses pieds, le chaos
-des roches tombées. Sur ce banc, de loin, j’avais aperçu deux êtres. En
-approchant, je vis qu’ils se tenaient les mains, au mouvement qu’ils
-firent pour les séparer. Quand je fus encore plus près, je la reconnus
-tout à coup, elle!</p>
-
-<p>Mais lui?... Lui, c’était un autre.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, comme nous avions encore déjeuné dans la même
-salle, et comme je causais avec la patronne, une amie, je lui demandai:</p>
-
-<p>—Quelle est donc cette jeune femme, là-bas?</p>
-
-<p>—Comment! vous ne la connaissez pas? Mais d’où sortez-vous? C’est la
-petite Jeanne Riga, du Vaudeville.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span></p>
-
-<p>—Ah! Et le monsieur?</p>
-
-<p>—Oh! lui... je ne sais point.</p>
-
-<p>Et comme je retournais à mon bord, avec une joie égoïste je songeais
-à cette comédienne de l’amour qui jouait si bien, si bien, cette
-comédie-là, qu’elle m’avait rendu tout triste, un soir. Et je plaignais
-ceux pour qui elle la jouait si bien.</p>
-
-<p class="dottedline">&#160;</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_203">203</span>
-</div>
-
-<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary="">
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3" /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">&#160;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Sur l’Eau </td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Blanc et Bleu (<i>inédit</i>)</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">181</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Livre de bord (<i>inédit</i>)</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">193</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum2" id="Page_266">266</span>
- <div class="tnote">
- <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2>
-
- <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.</p>
-
- <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p>
- </div>
- </div>
-
-<hr class="full" />
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 21</span> ***</div>
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
-
-</div>
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