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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: June 9, 2022 [eBook #68271] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE -MAUPASSANT - VOLUME 21 *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - A ÉTÉ TIRÉE - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Sur l'Eau. - _Paris, 1888. Marpon et Flammarion, éditeurs, - avec addition de_: - Blanc et Bleu.--Livre de bord (_inédits_). - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUY DE MAUPASSANT - - SUR L'EAU - - - BLANC ET BLEU - - LIVRE DE BORD - - [Illustration] - - PARIS - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCVIII - _Tous droits réservés._ - - - - -SUR L'EAU. - - - _Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure - intéressantes. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière - sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire, chaque - jour, ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé._ - - _En somme, j'ai vu de l'eau, du soleil, des nuages et des roches--je - ne puis raconter autre chose--et j'ai pensé simplement, comme on - pense quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène._ - - - 6 avril. - -JE dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma -fenêtre. Je l'ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et -jusque dans l'âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel -était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des -étoiles. - -Le matelot, debout au pied du mur, disait: - ---Beau temps, monsieur. - ---Quel vent? - ---Vent de terre. - ---C'est bien, j'arrive. - -Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L'horizon -commençait à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des -Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant -de Villefranche. - -Devant moi Antibes apparaissait vaguement, dans l'ombre éclaircie, avec -ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu'enferment encore -les vieux murs de Vauban. - -Dans les rues, quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se -lèvent. Dans le port, rien que le très léger bercement des tartanes le -long du quai et l'insensible clapot de l'eau qui remue à peine. Parfois -un bruit d'amarre qui se raidit ou le frôlement d'une barque le long -d'une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir -sous le firmament poudré d'or et sous l'œil du petit phare qui, debout -sur la jetée, veille sur son petit port. - -Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j'aperçus une -lueur, je sentis un mouvement, j'entendis des voix. On m'attendait. Le -_Bel-Ami_ était prêt à partir. - -Je descendis dans le salon qu'éclairaient les deux bougies suspendues -et balancées comme des boussoles, au pied des canapés qui servent de -lits, la nuit venue; j'endossai le veston de mer en peau de bête, je me -coiffai d'une chaude casquette, puis je remontai sur le pont. Déjà les -amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes, halant sur -la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis ils hissèrent -la grande voile, qui s'éleva lentement avec une plainte monotone des -poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans la nuit, -cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du vent. - -Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu'on -sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé, -indécis et intermittent. - -Maintenant, les hommes embarquaient l'ancre; je pris la barre; et le -bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l'eau tranquille. Pour -sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les -goélettes ensommeillées. Nous allions d'un quai à l'autre, doucement, -traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à -peine sorti de l'œuf, suit un cygne. - -Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré, -le yacht, plus ardent, accéléra sa marche et sembla s'animer comme -si une gaieté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères, -innombrables et basses, sillons mouvants d'une plaine illimitée. Il -sentait la vie de la mer en sortant de l'eau morte du port. - -Il n'y avait pas de houle, et je m'engageai entre les murs de la ville -et la bouée le _Cinq-cents francs_ qui indique le grand passage, puis -laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap. - -Le jour naissait, les étoiles s'éteignaient, le phare de Villefranche -ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j'aperçus dans le ciel -lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et -roses: c'étaient les glaciers des Alpes dont l'aurore allumait les -cimes. - -Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise, -plus fraîche, nous faisait courir sur l'ombre frémissante et violette. -Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de -l'_Angelus_. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au -jour levant et plus lourd à la nuit tombante? J'aime cette heure froide -et légère du matin, lorsque l'homme dort encore et que s'éveille la -terre. L'air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point -les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la vie qui renaît, -la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le -secret est notre immense tourment. - -Raymond disait: - ---Nous aurons vent d'est tantôt. - -Bernard répondit: - ---Je croirais plutôt à un vent d'ouest. - -Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, -soigneux et prudent. Barbu jusqu'aux yeux, il a le regard bon et la -voix bonne. C'est un dévoué et un franc. Mais tout l'inquiète en mer, -la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le -nuage allongé sur l'Estérel, qui révèle du mistral dans l'ouest, et -même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de -l'est. Excellent marin d'ailleurs, il surveille tout sans cesse et -pousse la propreté jusqu'à frotter les cuivres dès qu'une goutte d'eau -les atteint. - -Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu, -infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l'autre, mais moins -mobile et nerveux, plus calme, plus résigné aux surprises et aux -traîtrises de la mer. - -Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me -jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux -renseigné. - ---Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard. - -Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe, -et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras -des flots. - -Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui -menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets -pointus semblent des jaillissements d'écume immobile et figée. Et le -soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée -d'argent. - -Mais voilà que, doublant le cap d'Antibes, nous découvrons les îles -de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l'Estérel. -L'Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake, -bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et -pourtant artiste, peinte à l'aquarelle sur un ciel théâtral par un -créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises paysagistes -et de sujet d'admiration aux altesses phtisiques ou désœuvrées. - -A chaque heure du jour, l'Estérel change d'effet et charme les yeux du -_high life_. - -La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au -matin sur le ciel bleu, d'un bleu tendre et pur, d'un bleu propre et -joli, d'un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs -boisés des côtes s'assombrissent et plaquent une tache noire sur un -ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge. -Je n'ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces -incendies de l'horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette -mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d'effets -excessifs et magnifiques qui forcent l'admiration et feraient un peu -sourire s'ils étaient peints par des hommes. - -Les îles de Lérins, qui ferment à l'est le golfe de Cannes et le -séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d'opérette -placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades. - -De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à deux -jardins d'un vert sombre, poussés dans l'eau. Au large, à l'extrémité -de Saint-Honorat, s'élève, le pied dans les flots, une ruine toute -romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue par les -vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les Sarrazins, -car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf pendant la -Révolution. L'île fut achetée alors par une actrice des Français. - -Château fort, religieux batailleurs, aujourd'hui trappistes gras, -souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses -amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d'un -collier de rochers charmants, tout jusqu'à ces noms à la Florian -«Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite», tout est aimable, coquet, -romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes. - -Pour faire pendant à l'antique manoir crénelé, svelte et dressé à -l'extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est -terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés -le Masque de fer et Bazaine. Une passe d'un mille environ s'étend -entre la pointe de la Croisette et ce château, qui a l'aspect d'une -vieille maison écrasée, sans rien d'altier et de majestueux. Il semble -accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers. - -J'aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles, -celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie -des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin, -les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je -découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d'un cap. - -Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l'eau, -les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables -villas semées dans la verdure ont l'air d'œufs blancs pondus sur les -sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des -oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu'on -aperçoit là-haut. - -Sur le cap d'Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux -jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l'Europe, -nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc, -ravissante et fantaisiste habitation qu'on vient visiter de Nice et de -Cannes. - -La brise tombe, le yacht ne marche plus qu'à peine. - -Après le courant d'air de terre qui règne pendant la nuit, nous -attendons et nous espérons le courant d'air de la mer, qui sera le bien -reçu, d'où qu'il vienne. - -Bernard tient toujours pour l'ouest, Raymond pour l'est, le baromètre -est immobile un peu au-dessous de 76. - -Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les -murs des maisons, qui, de loin, ont l'air aussi de neige éparpillée, et -jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté. - -Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l'air -qu'on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l'eau -plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière -pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec -l'escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l'air de rocs, d'îlots, -d'écueils couverts d'arbres morts. La fumée d'un train court sur la -rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la -plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles -latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées -dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre. - -C'est le calme, le calme doux et chaud d'un matin de printemps dans -le Midi; et déjà, il me semble que j'ai quitté depuis des semaines, -depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s'agitent; -je sens entrer en moi l'ivresse d'être seul, l'ivresse douce du repos -que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le -timbre de ma porte, ni l'aboiement de mon chien. On ne peut m'appeler, -m'inviter, m'emmener, m'opprimer avec des sourires, me harceler de -politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court, -la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui -se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu'un -hamac, et qui erre sur l'eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J'ai, -pour me servir et me promener, deux matelots qui m'obéissent, quelques -livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans -parler, quelle joie! - -Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos -profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix: - ---Le brick a de l'air, là-bas. - -Là-bas, en effet, très loin en face d'Agay, un brick vient vers nous. -Je vois très bien avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de vent. - ---Bah, c'est le courant d'air d'Agay, répond Raymond, il fait calme sur -le cap Roux. - ---Cause toujours, nous aurons du vent d'ouest, répond Bernard. - -Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé -depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure: - ---Il sent le vent d'ouest, monsieur. - -C'est fait, ma curiosité s'éveille, cette curiosité particulière aux -voyageurs de la mer, qui fait qu'on voit tout, qu'on observe tout, -qu'on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes -yeux, je regarde à l'horizon la couleur de l'eau. Elle demeure toujours -claire, vernie, luisante. S'il y a du vent, il est loin encore. - -Quel personnage, le vent, pour les marins! On en parle comme d'un -homme, d'un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt -bienveillant. C'est de lui qu'on s'entretient le plus, le long des -jours, c'est à lui qu'on pense sans cesse, le long des jours et des -nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre! Nous autres nous -le connaissons plus que notre père ou que notre mère, cet invisible, -ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce féroce. Nous -l'aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices et ses colères -que les signes du ciel et de la mer nous apprennent lentement à -prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à toute seconde, -car la lutte entre nous et lui ne s'interrompt jamais. Tout notre -être est en éveil pour cette bataille: l'œil qui cherche à surprendre -d'insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse ou son choc, -l'esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, juge s'il est -calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous donne autant -que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de prévoyance, -car il est le maître de la mer, celui qu'on peut éviter, utiliser ou -fuir, mais qu'on ne dompte jamais. Et dans l'âme du marin règne, comme -chez les croyants l'idée d'un Dieu irascible et formidable, la crainte -mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le respect de sa puissance. - ---Le voilà, monsieur, me dit Bernard. - -Là-bas, tout là-bas, au bout de l'horizon une ligne d'un bleu -noir s'allonge sur l'eau. Ce n'est rien, une nuance, une ombre -imperceptible, c'est lui. Maintenant nous l'attendons, immobiles, sous -la chaleur du soleil. - -Je regarde l'heure, huit heures, et je dis: - ---Bigre, il est tôt, pour le vent d'ouest. - ---Il soufflera dur, après midi, répond Bernard. - -Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle -éclatant semble monter jusqu'au ciel, car nous avons hissé sur la -misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux -mètres le sommet du mât. Plus un mouvement: on se croirait sur la -terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue -au loin s'approche. L'éclat métallique de l'eau terni soudain se -transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage. - -Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu'une plaque -d'acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt -qu'apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eût jeté -dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis -le gui, lentement, se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me -caresse la figure, et les frémissements de l'eau se multiplient autour -de nous comme s'il y tombait une pluie continue de sable. Le cotre -déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger -clapot s'éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main, -la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et -la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer; mais -qu'importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s'il -ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante. - -Nous approchons de l'escadre dont les six cuirassés et les deux avisos -tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l'ouest. -Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que -signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus -avec une surprenante rapidité, et la vague se lève courte et pressée. -Le yacht s'incline portant toute sa toile et court suivi toujours du -youyou dont l'amarre est tendue et qui va, le nez en l'air, le cul dans -l'eau, entre deux bourrelets d'écume. - -En approchant de l'île Saint-Honorat, nous passons auprès d'un rocher -nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de -dents, de pointes et de griffes qu'on peut à peine marcher dessus; il -faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer avec -précaution; on le nomme Saint-Ferréol. - -Un peu de terre venue on ne sait d'où s'est accumulée dans les trous et -les fissures de la roche, et là dedans ont poussé des sortes de lis et -de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel. - -C'est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché -pendant cinq ans le corps de Paganini. L'aventure est digne de la vie -de cet artiste génial et macabre, qu'on disait possédé du diable, -si étrange d'allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain -et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de -personnage d'Hoffmann. - -Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui, -seul maintenant, pouvait l'entendre tant sa voix était devenue faible, -il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840. - -Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se -dirigea vers l'Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la -sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n'osa point -accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps -lorsque la municipalité s'y opposa sous prétexte que l'artiste était -mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal; -mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le -fléau. - -Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l'entrée du port lui -fut interdite pour les mêmes raisons. Puis il se dirigea vers Cannes, -où il ne put pénétrer non plus. - -Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand -artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait -plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il -vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit -débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l'îlot. - -C'est seulement en 1845 qu'il revint avec deux amis chercher les restes -de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona. - -N'aimerait-on pas mieux que l'extraordinaire violoniste fût demeuré sur -l'écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du -roc? - -Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous -avons aperçu en doublant le cap d'Antibes, et plus loin encore une -ligne d'écueils terminée par une tour: Les Moines. - -Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants. - -C'est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit, -car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents. - -Une rafale brusque nous penche à faire monter l'eau sur le pont, et -je commande d'amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans -s'exposer à casser le mât. - -La lame se creuse, s'espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par -bourrasque, un vent de menace qui crie: «Prenez garde.» - ---Nous serons obligés d'aller coucher à Cannes, dit Bernard. - -Au bout d'une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et le -remplacer par le second en prenant un ris dans la voile; puis, un quart -d'heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me décidai -à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n'abrite, rade -ouverte à la mer du sud-ouest qui y met tous les navires en danger. -Quand on songe aux sommes considérables qu'amèneraient dans cette -ville les grands yachts étrangers, s'ils y trouvaient un abri sûr, on -comprend combien est puissante l'indolence des gens du Midi qui n'ont -pu encore obtenir de l'État ce travail indispensable. - -A dix heures, nous jetons l'ancre en face du vapeur le _Cannois_, et -je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade est -blanche d'écume. - - - Cannes, 7 avril, 9 heures du soir. - -Des princes, des princes, partout des, princes! Ceux qui aiment les -princes sont heureux. - -A peine eus-je mis le pied, hier matin, sur la promenade de la -Croisette, que j'en rencontrai trois, l'un derrière l'autre. Dans notre -pays démocratique, Cannes est devenue la ville des titres. - -Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d'une -casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d'un mathématicien, -des silhouettes d'acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d'un -dramaturge, la figure d'une femme dans la tête d'un amoureux, des -images paillardes dans celle d'un débauché, des vers dans la cervelle -d'un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent à Cannes on -trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes -dans un potage. - -Des hommes se réunissent dans les tripots parce qu'ils aiment les -cartes, d'autres dans les champs de courses parce qu'ils aiment les -chevaux. On se réunit à Cannes parce qu'on aime les Altesses Impériales -et Royales. - -Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles -à défaut des royaumes dont on les a privées. - -On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches, -de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont -modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les -humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu'on ne retrouve -presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes. - -Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni -sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et -fleurie, s'y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux -irrespectueux, il n'en est pas de même des amateurs d'Altesses. - -Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux -et comique, et, dès qu'ils sont privés d'une, se mettent à la -recherche d'une autre, comme si leur bouche ne pouvait s'ouvrir que -pour prononcer «Monseigneur» ou «Madame» à la troisième personne. - -On ne peut les voir cinq minutes sans qu'ils racontent ce que leur a -répondu la princesse, ce que leur a dit le grand-duc, la promenade -projetée avec l'un et le mot spirituel de l'autre. On sent, on voit, -on devine qu'ils ne fréquentent point d'autre monde que les personnes -de sang royal, que s'ils consentent à vous parler, c'est pour vous -renseigner exactement sur ce qu'on fait dans ces hauteurs. - -Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes les ruses -imaginables, s'engagent pour avoir à sa table, une fois au moins par -saison, un prince, un vrai prince, un de ceux qui font prime. Quel -respect on inspire quand on est du lawn-tennis d'un grand-duc ou quand -on a été seulement présenté à Galles,--c'est ainsi que s'expriment les -superchics. - -Se faire inscrire à la porte de ces «exilés», comme dit Daudet, de -ces culbutés, dirait un autre, constitue une occupation constante, -délicate, absorbante, considérable. Le registre est déposé dans le -vestibule, entre deux valets dont l'un vous offre une plume. On écrit -son nom à la suite de deux mille autres noms de toute farine où les -titres foisonnent, où les «de» fourmillent! Puis on s'en va, fier -comme si l'on venait d'être anobli, heureux comme si on eût accompli -un devoir sacré, et on dit avec orgueil, à la première connaissance -rencontrée: «Je viens de me faire inscrire chez le grand-duc de -Gérolstein.» Puis le soir, au dîner, on raconte avec importance: «J'ai -remarqué tantôt, sur la liste du grand-duc de Gérolstein, les noms de -X... Y... et Z...» Et tout le monde écoute avec intérêt comme s'il -s'agissait d'un événement de la dernière importance. - -Mais pourquoi rire et s'étonner de l'innocente et douce manie des -élégants amateurs de princes quand nous rencontrons à Paris cinquante -races différentes d'amateurs de grands hommes, qui ne sont pas moins -amusantes. - -Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des -célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n'est -guère de femme du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son -artiste, ou ses artistes; et elle donne des dîners pour eux, afin de -faire savoir à la ville et à la province qu'on est intelligent chez -elle. - -Poser pour l'esprit qu'on n'a pas, mais qu'on fait venir à grand bruit, -ou pour les relations princières... où donc est la différence? - -Les plus recherchés parmi les grands hommes par les femmes jeunes ou -vieilles sont assurément les musiciens. Certaines maisons en possèdent -des collections complètes. Ces artistes ont d'ailleurs cet avantage -inestimable d'être utiles dans les soirées. Mais les personnes qui -tiennent à l'objet tout à fait rare ne peuvent guère espérer en réunir -deux sur le même canapé. Ajoutons qu'il n'est pas de bassesse dont ne -soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon -d'un compositeur illustre. Les petits soins qu'on emploie d'ordinaire -pour attacher un peintre ou un simple homme de lettres deviennent -tout à fait insuffisants quand il s'agit d'un marchand de sons. On -emploie vis-à-vis de lui des moyens de séduction et des procédés de -louange complètement inusités. On lui baise les mains comme à un roi, -on s'agenouille devant lui comme devant un Dieu, quand il a daigné -exécuter lui-même son _Regina Cœli_. On porte dans une bague un poil de -sa barbe; on se fait une médaille, une médaille sacrée gardée entre les -seins au bout d'une chaînette d'or, avec un bouton tombé un soir de sa -culotte, après un vif mouvement du bras qu'il avait fait en achevant -son _Doux Repos_. - -Les peintres sont un peu moins prisés, bien que fort recherchés encore. -Ils ont en eux moins de divin et plus de bohème. Leurs allures n'ont -pas assez de moelleux et surtout pas assez de sublime. Ils remplacent -souvent l'inspiration par la gaudriole et par le coq-à-l'âne. Ils -sentent un peu trop l'atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins, -ont perdu cette odeur-là se mettent à sentir la pose. Et puis ils sont -changeants, volages, blagueurs. On n'est jamais sûr de les garder, -tandis que le musicien fait son nid dans la famille. - -Depuis quelques années, on recherche assez l'homme de lettres. Il a -d'ailleurs de grands avantages: il parle, il parle longtemps, il parle -beaucoup, il parle pour tout le monde, et comme il fait profession -d'intelligence, on peut l'écouter et l'admirer avec confiance. - -La femme qui se sent sollicitée par ce goût bizarre d'avoir chez -elle un homme de lettres comme on peut avoir un perroquet dont le -bavardage attire les concierges voisines, a le choix entre les poètes -et les romanciers. Les poètes ont plus d'idéal, et les romanciers -plus d'imprévu. Les poètes sont plus sentimentaux, les romanciers -plus positifs. Affaire de goût et de tempérament. Le poète a plus de -charme intime, le romancier plus d'esprit souvent. Mais le romancier -présente des dangers qu'on ne rencontre pas chez le poète, il ronge, -pille et exploite tout ce qu'il a sous les yeux. Avec lui on ne peut -jamais être tranquille, jamais sûr qu'il ne vous couchera point, un -jour, toute nue, entre les pages d'un livre. Son œil est comme une -pompe qui absorbe tout, comme la main d'un voleur toujours en travail. -Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse; il cueille les -mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe -devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les -moindres choses. Il emmagasine du matin au soir des observations de -toute nature dont il fait des histoires à vendre, des histoires qui -courent au bout du monde, qui seront lues, discutées, commentées par -des milliers et des millions de personnes. Et ce qu'il y a de terrible, -c'est qu'il fera ressemblant, le gredin, malgré lui, inconsciemment, -parce qu'il voit juste et qu'il raconte ce qu'il a vu. Malgré ses -efforts et ses ruses pour déguiser les personnages, on dira: «Avez-vous -reconnu M. X... et Mme Y... Ils sont frappants?» - -Certes, il est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et -d'attirer les romanciers, qu'il le serait pour un marchand de farine -d'élever des rats dans son magasin. - -Et pourtant ils sont en faveur. - -Donc quand une femme a jeté son dévolu sur l'écrivain qu'elle veut -adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d'attentions -et de gâteries. Comme l'eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur -rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l'homme -de lettres. Alors, dès qu'elle le voit attendri, ému, gagné par cette -constante flatterie, elle l'isole, elle coupe, peu à peu, les attaches -qu'il pouvait avoir ailleurs, et l'habitue insensiblement à venir chez -elle, à s'y plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater -dans la maison, elle lui ménage et lui prépare des succès, le met en -lumière, en vedette, lui témoigne devant tous les anciens habitués du -lieu une considération marquée, une admiration sans égale. - -Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y trouve -d'ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui -leurs plus délicates faveurs pour l'arracher à celle qui l'a conquis. -Mais s'il est habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux -coquetteries dont on l'accable. Et plus il se montrera fidèle, plus -il sera poursuivi, prié, aimé. Oh! qu'il prenne garde de se laisser -entraîner par toutes ces sirènes de salons; il perdrait aussitôt les -trois quarts de sa valeur s'il tombait dans la circulation. - -Il forme bientôt un centre littéraire, une église dont il est le Dieu, -le seul Dieu; car les véritables religions n'ont jamais plusieurs -divinités. On ira dans la maison pour le voir, l'entendre, l'admirer, -comme on vient, de très loin, en certains sanctuaires. On l'enviera, -lui, on l'enviera, elle! Ils parleront des lettres comme les prêtres -parlent des dogmes, avec science et gravité; on les écoutera, l'un et -l'autre, et on aura, en sortant de ce salon lettré, la sensation de -sortir d'une cathédrale. - -D'autres encore sont recherchés, mais à des degrés inférieurs: ainsi, -les généraux, dédaignés du vrai monde où ils sont classés à peine -au-dessus des députés, font encore prime dans la petite bourgeoisie. -Le député n'est demandé que dans les moments de crise. On le ménage, -par un dîner de temps en temps, pendant les accalmies parlementaires. -Le savant a ses partisans, car tous les goûts sont dans la nature, et -le chef de bureau lui-même est fort prisé par les gens qui habitent au -sixième étage. Mais ces gens-là ne viennent pas à Cannes. A peine la -bourgeoisie y a-t-elle quelques timides représentants. - -C'est seulement avant midi qu'on rencontre sur la Croisette tous les -nobles étrangers. - -La Croisette est une longue promenade en demi-cercle qui suit la mer -depuis la pointe, en face Sainte-Marguerite, jusqu'au port que domine -la vieille ville. - -Les femmes jeunes et sveltes,--il est de bon goût d'être -maigre,--vêtues à l'anglaise, vont d'un pas rapide, escortées par de -jeunes hommes alertes en tenue de lawn-tennis. Mais de temps en temps, -on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d'un pas accablé, -appuyé au bras d'une mère, d'un frère ou d'une sœur. Ils toussent et -halètent, ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur, et -nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants. - -Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c'est aussi -l'hôpital du monde et le cimetière fleuri de l'Europe aristocrate. - -L'affreux mal qui ne pardonne guère et qu'on nomme aujourd'hui la -tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les -hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes. - -Comme de tous les coins du monde on doit la maudire cette terre -charmante et redoutable, antichambre de la Mort, parfumée et douce, -où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont -laissé quelqu'un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs -espérances et s'épanouissaient leurs tendresses. - -Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes -d'hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses -debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage -d'agonisants on aperçoit le cimetière au sommet d'un monticule. - -Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin où dorment les morts! Des -roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou pâles, -ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les allées, -les places vides encore et remplies demain, tout en est couvert. Leur -parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les jambes. - -Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt -ans. - -De tombe en tombe, on va, lisant les noms de ces êtres tués si jeunes, -par l'inguérissable mal. C'est un cimetière d'enfants, un cimetière -pareil à ces bals blancs où ne sont point admis les gens mariés. - -De ce cimetière la vue s'étend, à gauche, sur l'Italie, jusqu'à la -pointe où Bordighera allonge dans la mer ses maisons blanches; à -droite, jusqu'au cap Martin, qui trempe dans l'eau ses flancs feuillus. - -Partout, d'ailleurs, le long de cet adorable rivage, nous sommes chez -la Mort. Mais elle est discrète, voilée, pleine de savoir-vivre et de -pudeurs, bien élevée enfin. Jamais on ne la voit face à face, bien -qu'elle vous frôle à tout moment. - -On dirait même qu'on ne meurt point en ce pays, car tout est complice -de la fraude où se complaît cette souveraine. Mais comme on la sent, -comme on la flaire, comme on entrevoit parfois le bout de sa robe -noire! Certes, il faut bien des roses et bien des fleurs de citronniers -pour qu'on ne saisisse jamais, dans la brise, l'affreuse odeur qui -s'exhale des chambres de trépassés. - -Jamais un cercueil dans les rues, jamais une draperie de deuil, jamais -un glas funèbre. Le maigre promeneur d'hier ne passe plus sous votre -fenêtre et voilà tout. - -Si vous vous étonnez de ne le plus voir et vous inquiétez de lui, le -maître d'hôtel et tous les domestiques vous répondent avec un sourire -qu'il allait mieux et que sur l'avis du docteur il est parti pour -l'Italie. Dans chaque hôtel, en effet, la Mort a son escalier secret, -ses confidents et ses compères. - -Un moraliste d'autrefois aurait dit de bien belles choses sur le -contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère. - -Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord -du _Bel-Ami_, où m'attend un déjeuner modeste préparé par les mains de -Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des pommes -de terre. - -Pendant le reste du jour j'ai lu. - -Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur -ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le -mouvement finit par m'engourdir et je sommeillai pendant quelque temps. -Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis -qu'il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le -débarquement difficile, je dînai dans mon bateau. - -Puis je montai m'asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait -ses lumières. Rien de plus joli qu'une ville éclairée, vue de la mer. -A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes -sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs -de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux -kilomètres d'étendue. - -Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des -gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils -feront demain, et qu'ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du -temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien! - -Est-il rien de plus sinistre qu'une conversation de table d'hôte? J'ai -vécu dans les hôtels, j'ai subi l'âme humaine qui se montre là dans -toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême -indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte -quand on entend l'homme parler. L'homme, l'homme ordinaire, riche, -connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne -comprend rien et parle de l'intelligence avec un orgueil désolant. - -Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre -chose qu'une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis -autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec -ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger -des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la -route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»; -«la cuisine n'est pas mauvaise dans l'hôtel, bien que les nourritures -de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce -qu'ils ont fait, ce qu'ils aiment, ce qu'ils croient! - -Il me semble que je vois en eux l'horreur de leur âme comme on voit un -fœtus monstrueux dans l'esprit-de-vin d'un bocal. J'assiste à la lente -éclosion des lieux communs qu'ils redisent toujours, je sens les mots -tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d'imbéciles et de -leurs bouches dans l'air inerte qui les porte à mes oreilles. - -Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles, -les plus respectées, ne sont-elles pas l'irrécusable preuve de -l'éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise? - -Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et -recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note, -du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou -en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre, -les arguments pour et contre, l'histoire des croyances sacrées, des -schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme -les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et -sanglante des faiseurs d'hypothèses, le chaos des contestations, tout -le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à -deviner, à savoir et si prompt à croire, prouve qu'il a été jeté sur ce -monde si petit, uniquement pour boire, manger, faire des enfants et -des chansonnettes et s'entre-tuer par passe-temps. - -Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s'amusent, ceux qui sont -contents. - -Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le -soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de -leur logis, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils -disent, tout ce qu'ils entendent. - -Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu -de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de -distractions. - -Ils ne s'ennuient ni les uns ni les autres. - -La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont -eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les -étonner, les ravit. - -Mais d'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit -des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du -bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres. - -Dès qu'ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux. -Qu'attendraient-ils? Rien ne les distrait plus; ils ont fait le tour -de nos maigres plaisirs. - -Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écœurement abominable des mêmes -actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer -chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes -meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les -mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux. -Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien -ne change, que rien ne passe et que tout lasse. - -Faut-il que nous ayons l'esprit lent, fermé et peu exigeant, pour nous -contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde -n'ait pas encore crié: «Au rideau!» n'ait pas demandé l'acte suivant -avec d'autres êtres que l'homme, d'autres formes, d'autres fêtes, -d'autres plantes, d'autres astres, d'autres inventions, d'autres -aventures? - -Vraiment, personne n'a donc encore éprouvé la haine du visage humain -toujours pareil, la haine des animaux qui semblent des mécaniques -vivantes avec leurs instincts invariables transmis dans leur -semence du premier de leur race au dernier, la haine des paysages -éternellement semblables et la haine des plaisirs jamais renouvelés? - -Consolez-vous, dit-on, dans l'amour de la science et des arts. - -Mais on ne voit donc pas que nous sommes toujours emprisonnés en -nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le -boulet de notre rêve sans essor! - -Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits -matériels au moyen d'instruments ridiculement imparfaits, qui suppléent -cependant un peu à l'incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un -pauvre chercheur qui meurt à la peine découvre que l'air contient un -gaz encore inconnu, qu'on dégage une force impondérable, inexplicable -et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les -innombrables étoiles ignorées, il s'en trouve une qu'on n'avait pas -encore signalée dans le voisinage d'une autre, vue et baptisée depuis -longtemps. Qu'importe? - -Nos maladies viennent des microbes? Fort bien. Mais d'où viennent ces -microbes? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes? Et les soleils, -d'où viennent-ils? - -Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne -devinons rien, nous n'imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés -en nous. Et des gens s'émerveillent du génie humain! - -Les arts? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les -monotones paysages sans qu'ils ressemblent jamais à la nature, à -dessiner les hommes, en s'efforçant, sans y jamais parvenir, de leur -donner l'aspect des vivants. On s'acharne ainsi, inutilement, pendant -des années, à imiter ce qui est; et on arrive à peine, par cette copie -immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux -exercés ce qu'on a voulu tenter. - -Pourquoi ces efforts? Pourquoi cette imitation vaine? Pourquoi cette -reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes? Misère! - -Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des -nuances. Pourquoi encore? - -Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il -est inutile d'en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne -peuvent, eux aussi, ces hommes, qu'imiter l'homme. Ils s'épuisent en -un labeur stérile. Car l'homme ne changeant pas, leur art inutile est -immuable. Depuis que s'agite notre courte pensée, l'homme est le même; -ses sentiments, ses croyances, ses sensations sont les mêmes; il n'a -point avancé, il n'a point reculé, il n'a point remué. A quoi me sert -d'apprendre ce que je suis, de lire ce que je pense, de me regarder -moi-même dans les banales aventures d'un roman? - -Ah! si les poètes pouvaient traverser l'espace, explorer les astres, -découvrir d'autres univers, d'autres êtres, varier sans cesse pour mon -esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un -inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des -horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais -ils ne peuvent, ces impuissants, que changer la place d'un mot, et me -montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon? - -Car la pensée de l'homme est immobile. - -Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes, -elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une -bouteille fermée, voletant jusqu'aux parois où elle se heurte toujours. - -Et pourtant, à défaut de mieux, il est doux de penser, quand on vit -seul. - -Sur ce petit bateau que ballotte la mer, qu'une vague peut emplir et -retourner, je sais et je sens combien rien n'existe de ce que nous -connaissons, car la terre qui flotte dans le vide est encore plus -isolée, plus perdue que cette barque sur les flots. Leur importance est -la même, leur destinée s'accomplira. Et je me réjouis de comprendre -le néant des croyances et la vanité des espérances qu'engendra notre -orgueil d'insectes! - -Je me suis couché, bercé par le tangage, et j'ai dormi d'un profond -sommeil comme on dort sur l'eau jusqu'à l'heure où Bernard me réveilla -pour me dire: - ---Mauvais temps, monsieur, nous ne pouvons pas partir ce matin. - -Le vent est tombé, mais la mer, très grosse au large, ne permet pas de -faire route vers Saint-Raphaël. - -Encore un jour à passer à Cannes. - -Vers midi, le vent d'ouest se leva de nouveau, moins fort que la -veille, et je résolus d'en profiter pour aller visiter l'escadre au -golfe Juan. - -Le _Bel-Ami_, en traversant la rade, dansait comme une chèvre et je -dus gouverner avec grande attention pour ne pas recevoir à chaque -vague, qui nous arrivait presque par le travers, des paquets d'eau par -la figure. Mais bientôt je gagnai l'abri des îles et je m'engageai dans -le passage sous le château fort de Sainte-Marguerite. - -Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot, et son sommet ne -dépasse guère la côte peu élevée de l'île. On dirait une tête enfoncée -entre deux grosses épaules! - -On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n'était pas besoin -d'être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces rochers -complaisants. - -Cette évasion me fut racontée en grand détail par un homme qui se -prétendait et qui pouvait être bien renseigné. - -Bazaine vivait assez libre, recevant chaque jour sa femme et ses -enfants. Or, Mme Bazaine, nature énergique, déclara à son mari qu'elle -s'éloignerait pour toujours avec les enfants s'il ne s'évadait pas, et -elle lui exposa son plan. Il hésitait devant les dangers de la fuite -et les doutes sur le succès; mais, quand il vit sa femme décidée à -accomplir sa menace, il consentit. - -Alors, chaque jour, on introduisit dans la forteresse des jouets pour -les petits, toute une minuscule gymnastique de chambre. C'est avec -ces joujoux que fut fabriquée la corde à nœuds qui devait servir au -maréchal. Elle fut confectionnée lentement, pour ne point éveiller de -soupçons, puis cachée avec soin dans un coin du préau par une main amie. - -La date de l'évasion fut alors fixée. On choisit un dimanche, la -surveillance ayant paru moins sévère ce jour-là. - -Et Mme Bazaine s'absenta pour quelque temps. - -Le maréchal se promenait généralement jusqu'à huit heures du soir dans -le préau de la prison, en compagnie du directeur, homme aimable dont -le commerce lui plaisait. Puis il rentrait en ses appartements, que le -geôlier chef verrouillait et cadenassait en présence de son supérieur. - -Le soir de la fuite, Bazaine feignit d'être souffrant et voulut rentrer -une heure plus tôt. Il pénétra, en effet, en son logement; mais, -dès que le directeur se fut éloigné pour chercher son geôlier et le -prévenir d'enfermer immédiatement le captif, le maréchal ressortit bien -vite et se cacha dans la cour. - -On verrouilla la prison vide. Et chacun rentra chez soi. - -Vers onze heures, Bazaine sortit de sa cachette, muni de l'échelle. Il -l'attacha et descendit sur les rochers. - -Au jour levant, un complice détacha la corde et la jeta au pied des -murs. - -Vers huit heures et demie, le directeur de Sainte-Marguerite s'informa -du prisonnier, surpris de ne pas le voir encore, car il sortait tôt -chaque matin. Le valet de chambre de Bazaine refusa d'entrer chez son -maître. - -A neuf heures enfin, le directeur força la porte et trouva la cage -abandonnée. - -Mme Bazaine, de son côté, pour exécuter ses projets, avait été trouver -un homme à qui son mari avait rendu jadis un service capital. Elle -s'adressait à un cœur reconnaissant, et elle se fit un allié aussi -dévoué qu'énergique. Ils réglèrent ensemble tous les détails; puis -elle se rendit à Gênes sous un faux nom et loua, sous prétexte d'une -excursion à Naples, un petit vapeur italien, au prix de mille francs -par jour, en stipulant que le voyage durerait au moins une semaine et -qu'on pourrait le prolonger d'un temps égal aux mêmes conditions. - -Le bâtiment se mit en route; mais à peine eut-il pris la mer que la -voyageuse parut changer de résolution, et elle demanda au capitaine -s'il lui déplaisait d'aller jusqu'à Cannes chercher sa belle-sœur. Le -marin y consentit volontiers et jeta l'ancre, le dimanche soir, au -golfe Juan. - -Mme Bazaine se fit mettre à terre en recommandant que le canot ne -s'éloignât point. Son complice dévoué l'attendait avec une autre barque -sur la promenade de la Croisette, et ils traversèrent la passe qui -sépare du continent la petite île Sainte-Marguerite. Son mari était là -sur les roches, les vêtements déchirés, le visage meurtri, les mains en -sang. La mer étant un peu forte, il fut contraint d'entrer dans l'eau -pour gagner la barque, qui se serait brisée contre la côte. - -Lorsqu'ils furent revenus à terre, le canot fut abandonné. - -Ils regagnèrent alors la première embarcation, puis le bâtiment resté -sous vapeur. Mme Bazaine déclara alors au capitaine que sa belle-sœur -se trouvait trop souffrante pour venir, et, montrant le maréchal, elle -ajouta: - ---N'ayant pas de domestique, j'ai pris un valet de chambre. Cet -imbécile vient de tomber sur les rochers et de se mettre dans l'état -où vous le voyez. Envoyez-le, s'il vous plaît, avec les matelots, et -faites-lui donner ce qu'il lui faut pour se panser et recoudre ses -hardes. - -Bazaine alla coucher dans l'entrepont. - -Or, le lendemain, au point du jour, on avait gagné la haute mer. -Mme Bazaine changea encore de projet, et, se disant malade, se fit -reconduire à Gênes. - -Mais la nouvelle de l'évasion était déjà connue et le populaire, -averti, s'ameuta en vociférant sous les fenêtres de l'hôtel. Le tumulte -devint bientôt si violent que le propriétaire, épouvanté, fit s'enfuir -les voyageurs par une porte cachée. - -Je donne ce récit comme il me fut fait, et je n'affirme rien. - -Nous approchons de l'escadre, dont les lourds cuirassés, sur une -seule ligne, semblent des tours de guerre bâties en pleine mer. Voici -le _Colbert_, la _Dévastation_, l'_Amiral-Duperré_, le _Courbet_, -l'_Indomptable_ et le _Richelieu_, plus deux croiseurs, l'_Hirondelle_ -et le _Milan_, et quatre torpilleurs en train d'évoluer dans le golfe. - -Je veux visiter le _Courbet_, qui passe pour le type le plus parfait de -notre marine. - -Rien ne donne l'idée du labeur humain, du labeur minutieux et -formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces -énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée -de soldats, un arsenal d'armes monstrueuses, et qui sont faites, ces -masses, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail -de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et -toute l'impuissance et toute l'irrémédiable barbarie de cette race si -active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se -détruire elle-même. - -Ceux d'autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales -en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et -pieux, ne valaient-ils pas ceux d'aujourd'hui, lançant sur la mer des -maisons d'acier qui sont les temples de la mort? - -Au moment où je quitte le navire pour remonter dans ma coquille, -j'entends sur le rivage éclater une fusillade. C'est le régiment -d'Antibes qui fait l'exercice de tirailleurs dans les sables et dans -les sapins. La fumée monte en flocons blancs, pareils à des nuées de -coton qui s'évaporent, et on voit courir le long de la mer les culottes -rouges des soldats. - -Alors, les officiers de marine, intéressés soudain, braquent leurs -lunettes vers la terre et leur cœur s'anime devant ce simulacre de -guerre. - -Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement -comme si l'on me parlait de sorcellerie, d'inquisition, d'une chose -lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature. - -Quand on parle d'anthropophages, nous sourions avec orgueil en -proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages, -les vrais sauvages? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux -qui se battent pour tuer, rien que pour tuer? - -Les petits lignards qui courent là-bas sont destinés à la mort comme -les troupeaux de moutons que pousse un boucher sur les routes. Ils -iront tomber dans une plaine, la tête fendue d'un coup de sabre ou -la poitrine trouée d'une balle; et ce sont de jeunes hommes qui -pourraient travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux -et pauvres; leurs mères qui, pendant vingt ans, les ont aimés, adorés -comme adorent les mères, apprendront dans six mois ou un an peut-être -que le fils, l'enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, avec -tant d'argent, avec tant d'amour, fut jeté dans un trou comme un chien -crevé, après avoir été éventré par un boulet et piétiné, écrasé, mis en -bouillie par les charges de cavalerie. Pourquoi a-t-on tué son garçon, -son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait -pas. Oui, pourquoi? - -La guerre!... se battre!... égorger!... massacrer des hommes!... Et -nous avons aujourd'hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec -l'étendue de science et le degré de philosophie où l'on croit parvenu -le génie humain, des écoles où l'on apprend à tuer, à tuer de très -loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de -pauvres diables d'hommes innocents, chargés de famille et sans casier -judiciaire. - -Et le plus stupéfiant, c'est que le peuple ne se lève pas contre les -gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et -les républiques? Le plus stupéfiant, c'est que la société tout entière -ne se révolte pas à ce seul mot de guerre. - -Ah! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses -coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares -aïeux, car nous sommes des bêtes, nous resterons des bêtes que -l'instinct domine et que rien ne change. - -N'aurait-on pas honni tout autre que Victor Hugo qui eût jeté ce grand -cri de délivrance et de vérité? - - «Aujourd'hui, la force s'appelle la violence et commence à être - jugée; la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la - plainte du genre humain, instruit le procès et dresse le grand - dossier criminel des conquérants et des capitaines. Les peuples en - viennent à comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait - être la diminution; que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut - pas être la circonstance atténuante; que si voler est une honte, - envahir ne saurait être une gloire. - - «Ah! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre.» - -Vaines colères, indignation de poète. La guerre est plus vénérée que -jamais. - -Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de -Moltke, a répondu, un jour, aux délégués de la paix, les étranges -paroles que voici: - - «La guerre est sainte, d'institution divine; c'est une des lois - sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands, - les nobles sentiments: l'honneur, le désintéressement, la vertu, le - courage, et les empêche, en un mot, de tomber dans le plus hideux - matérialisme.» - -Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher -jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ne rien -apprendre, ne rien lire, n'être utile à personne, pourrir de saleté, -coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement -continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples, -puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer -dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à -la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras -ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour -personne, et crever au coin d'un champ tandis que vos vieux parents, -votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu'on appelle ne -pas tomber dans le plus hideux matérialisme. - -Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre -la nature, l'ignorance, contre les obstacles de toute sorte, pour -rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs, -des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui -peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères. -Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes, -agrandissant l'esprit humain, élargissant la science, donnant chaque -jour à l'intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour -à leur patrie du bien-être, de l'aisance, de la force. - -La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans -d'efforts, de patience et de génie. - -Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. - -Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus -des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade, -par ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est -morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller -des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu'ils -avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte -de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu -mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune -raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire. - -Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. - -Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa maison parce qu'il -est vêtu d'une blouse et n'a pas de képi sur la tête, brûler les -habitations de misérables qui n'ont plus de pain, casser des meubles, -en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les -femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre, -et laisser derrière soi la misère et le choléra. - -Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. - -Qu'ont-ils donc fait pour prouver même un peu d'intelligence, les -hommes de guerre? Rien. Qu'ont-ils inventé? Des canons et des fusils. -Voilà tout. - -L'inventeur de la brouette n'a-t-il pas plus fait pour l'homme, par -cette simple et pratique idée d'ajuster une roue à deux bâtons, que -l'inventeur des fortifications modernes? - -Que nous reste-t-il de la Grèce? Des livres, des marbres. Est-elle -grande parce qu'elle a vaincu ou par ce qu'elle a produit? - -Est-ce l'invasion des Perses qui l'a empêchée de tomber dans le plus -hideux matérialisme? - -Sont-ce les invasions des barbares qui ont sauvé Rome et l'ont -régénérée? - -Est-ce que Napoléon Ier a continué le grand mouvement intellectuel -commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle? - -Eh bien, oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort -sur les peuples, il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples prennent -parfois le droit de mort sur les gouvernements. - -Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n'a le droit absolu de -gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux -qu'on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d'éviter la guerre -qu'un capitaine de navire a celui d'éviter le naufrage. - -Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne, -s'il est reconnu coupable de négligence ou même d'incapacité. - -Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre -déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s'ils faisaient justice -eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer -sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur -ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte... Mais -ce jour ne viendra pas! - - - Agay, 8 avril. - ---Beau temps, monsieur. - -Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la -mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d'ombre -ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre. - -Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour -profiter de ce vent favorable, nous partons. - -Nous voilà glissant sur l'onde, vers la pleine mer. La côte disparaît; -on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C'est là une -sensation, une émotion troublante et délicieuse: s'enfoncer dans cette -nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble -qu'on quitte le monde, qu'on ne doit plus jamais arriver nulle part, -qu'il n'y aura plus de rivage, qu'il n'y aura pas de jour. A mes pieds -une petite lanterne éclaire le compas qui m'indique la route. Il faut -courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le cap Roux -et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque le soleil -sera levé. J'ai fait allumer les fanaux de position, rouge bâbord et -vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec ivresse de -cette fuite muette, continue et tranquille. - -Tout à coup un cri s'élève devant nous. Je tressaille, car la voix -est proche; et je n'aperçois rien, rien que cette obscure muraille de -ténèbres où je m'enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui -veille à l'avant me dit: «C'est une tartane qui va dans l'est; arrivez -un peu, monsieur, nous passons derrière.» - -Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la -grande ombre flottante d'une haute voile aperçue quelques secondes et -disparue presque aussitôt. Rien n'est plus étrange, plus fantastique -et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les -pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit -donc qu'en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d'une -rencontre surnaturelle. - -J'entends au loin un sifflement d'oiseau. Il approche, passe et -s'éloigne. Que ne puis-je errer comme lui? - -L'aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit, -un vrai jour d'été. - -Raymond affirme que nous aurons vent d'est, Bernard tient toujours pour -l'ouest et me conseille de changer d'allure et de marcher, tribord -armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son -avis et, sous la lente poussée d'une brise agonisante, nous nous -rapprochons de l'Estérel. La longue côte rouge tombe dans l'eau bleue -qu'elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, -avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et -coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les -forêts de sapins montent jusqu'aux cimes de granit qui ressemblent -à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l'une -après l'autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu'on distingue par -places les fonds de sable et les fonds d'herbes. - -Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de ce qui est jusqu'à -désirer la mort. Je sens jusqu'à la souffrance suraiguë la monotonie -invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité -de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses -m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit. - -En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d'un -animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, -s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis -retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon -corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel -comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme -un chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un -cheval, et l'eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir -en moi quelque chose de toutes les espèces d'animaux, de tous les -instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime -la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l'aime sans -l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial -et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, -tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble -mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les -mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des -femmes. - -La caresse de l'eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches -m'émeut et m'attendrit, et la joie qui m'envahit, quand je me sens -poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre -aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la -vie primitive. - -Quand il fait beau comme aujourd'hui, j'ai dans les veines le sang des -vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes, -mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses! - - -Le soleil monte sur l'horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le -vent d'ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d'est -annoncé par Raymond. - -Jusqu'à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis un -petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble se -moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la brise qui -ne vient pas. Ce n'est rien, l'haleine d'une bouche ou un battement -d'éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en place. Les -marsouins, ces clowns de la mer, jouent autour de nous, jaillissent -hors de l'eau d'un élan rapide comme s'ils s'envolaient, passent dans -l'air plus vifs qu'un éclair, puis plongent et ressortent plus loin. - -Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d'Agay, la -brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si -je n'armais pas l'embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à -l'abri dans cette baie. - -Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres -devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur -l'eau, brûlait le pont du bateau. - -Les deux matelots ramaient d'une façon très lente et régulière, comme -deux manivelles usées qui ne vont plus qu'à peine, mais qui continuent -sans arrêt leur effort mécanique de machines. - -La rade d'Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d'un côté, par -les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la -montagne, et que continue, vers la pleine mer, l'île d'Or, nommée ainsi -à cause de sa couleur; de l'autre, par une ligne de roches basses, et -une petite pointe à fleur d'eau portant un phare pour signaler l'entrée. - -Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires -réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où -ne s'arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne, -et une jolie rivière s'enfonçant dans l'Estérel jusqu'au vallon -nommé Malinfermet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin -d'Afrique. - -Aucune route n'aboutit, de l'intérieur, à cette baie délicieuse. Seul -un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de -porphyre du Drammont; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous -sommes donc en pleine montagne. - -Je résolus de me promener à pied, jusqu'à la nuit, par les chemins -bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages, -violente et parfumée, emplit l'air, se mêle au grand souffle de résine -de la forêt immense, qui semble haleter sous la chaleur. - -Après une heure de marche, j'étais en plein bois de sapins, un bois -clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os -de la terre, semblaient rougis par le soleil, et j'allais lentement, -heureux comme doivent l'être les lézards sur les pierres brûlantes, -quand j'aperçus, au sommet de la montée, venant vers moi sans me voir, -deux amoureux ivres de leur rêve. - -C'était joli, c'était charmant, ces deux êtres aux bras liés, -descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d'ombre -qui bariolaient la côte inclinée. - -Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de -voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis -guère. Je remarquai seulement qu'il avait l'air comme il faut. Je -m'étais assis derrière le tronc d'un pin pour les regarder passer. Ils -ne m'aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la -taille, sans dire un mot, tant ils s'aimaient. - -Quand je ne les vis plus, je sentis qu'une tristesse m'était tombée sur -le cœur. Un bonheur m'avait frôlé, que je ne connaissais point et que -je pressentais le meilleur de tous. Et je revins vers la baie d'Agay, -trop las, maintenant, pour continuer ma promenade. - -Jusqu'au soir, je m'étendis sur l'herbe, au bord de la rivière, et, -vers sept heures, j'entrai dans l'auberge pour dîner. - -Mes matelots avaient prévenu le patron, qui m'attendait. Mon couvert -était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d'une autre -table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des yeux, -mes deux amoureux de tantôt. - -J'eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose -inconvenante et vilaine. - -Ils m'examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas. - -L'aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près -de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du -mistral, d'un capitaine italien qui avait couché là l'autre nuit, puis, -pour me flatter, vanta mon yacht, dont j'apercevais par la fenêtre la -coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc. - -Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je -m'attardai à regarder le mince croissant de la lune poudrant de lumière -la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de -son passage, l'immobile et pâle clarté tombée sur l'eau. - -Descendu pour m'embarquer, j'aperçus, debout sur la plage, les deux -amants qui contemplaient la mer. - -Et comme je m'éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais -toujours leurs silhouettes sur le rivage, leurs ombres dressées côte -à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l'amour -s'exhalait d'elles, s'épandait par l'horizon, les faisait grandes et -symboliques. - -Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis -sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets -sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma -chambre, comme si j'eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette -tendresse répandue dans l'air, autour d'eux. - -Tout à coup une des fenêtres de l'auberge s'éclairant, je vis dans la -lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m'accabla, et dans la -tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le -sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis -en mon cœur un tel désir d'aimer, que je faillis crier de détresse. - -Puis, brusquement, j'eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas -m'avouer que j'étais un homme comme les autres, j'accusai le clair de -lune de m'avoir troublé la raison. - -J'ai toujours cru d'ailleurs que la lune exerce sur les cervelles -humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les -rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux, -l'effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L'homme -qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune. - -Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel -propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les -coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s'en douter, en se -promenant par les belles nuits, et on n'en guérit jamais; on reste fou, -non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d'une folie spéciale, -douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes. - -Certes, j'ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens -déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la -mer m'émeut, m'attendrit et me navre. - -Qu'a-t-elle donc de si séduisant cette lune, vieil astre défunt, qui -promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée -pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite. - -L'aimons-nous parce qu'elle est morte? comme dit le poète Haraucourt. - - Puis ce fut l'âge blond des tiédeurs et des vents. - La lune se peupla de murmures vivants. - Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre, - Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux, - Elle eut l'amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux, - Et lentement rentra dans l'ombre. - -L'aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l'éternelle -illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos -yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à -comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone -et doux effet qu'elle promène autour du monde? - -Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière -frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les -branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le -ciel noir et vide, quand elle s'abaisse vers la mer, allongeant sur -la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne -sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu'elle inspira -aux grands rêveurs? - -Si nous allons, l'âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute -ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste -au-dessus d'un toit, l'immortelle ballade de Musset se met à chanter -dans notre mémoire. - -Et n'est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt -avec ses yeux? - - C'était dans la nuit brune, - Sur le clocher jauni - La lune - Comme un point sur un i. - Lune, quel esprit sombre - Promène au bout d'un fil, - Dans l'ombre, - Ta face ou ton profil? - -Si nous nous promenons, un soir de tristesse, sur une plage, au bord -de l'Océan, qu'elle illumine, ne nous mettons-nous pas, presque malgré -nous, à réciter ces deux vers si grands et si mélancoliques: - - Seule au-dessus des mers, la lune, voyageant, - Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d'argent. - -Si nous nous réveillons, dans notre lit, qu'éclaire un long rayon -entrant par la fenêtre, ne nous semble-t-il pas aussitôt voir -descendre vers nous la figure blanche qu'évoque Catulle Mendès: - - Elle venait, avec un lis dans chaque main, - La pente d'un rayon lui servant de chemin. - -Si, marchant le soir, par la campagne, nous entendons tout à coup -quelque chien de ferme pousser sa plainte longue et sinistre, ne -sommes-nous pas frappés brusquement par le souvenir de l'admirable -pièce de Leconte de Lisle, les _Hurleurs_? - - Seule, la lune pâle, en écartant la nue, - Comme une morne lampe, oscillait tristement. - Monde muet, marqué d'un signe de colère, - Débris d'un globe mort au hasard dispersé, - Elle laissait tomber de son orbe glacé - Un reflet sépulcral sur l'océan polaire. - -Par un soir de rendez-vous, l'on va tout doucement dans le chemin, -serrant la taille de la bien-aimée, lui pressant la main et lui baisant -la tempe. Elle est un peu lasse, un peu émue et marche d'un pas fatigué. - -Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme une onde calme la -douce lumière. - -Est-ce qu'ils n'éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi -qu'une chanson d'amour exquise, les deux vers charmants: - - Et réveiller, pour s'asseoir à sa place, - Le clair de lune endormi sur le banc! - -Peut-on voir le croissant dessiner, comme ce soir, dans un grand -ciel ensemencé d'astres, son fin profil, sans songer à la fin de ce -chef-d'œuvre de Victor Hugo qui s'appelle: _Booz endormi_: - - ....................... Et Ruth se demandait, - Immobile, ouvrant l'œil à demi sous ses voiles, - Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été - Avait, en s'en allant, négligemment jeté - Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. - -Et qui donc a jamais mieux dit que Hugo, la lune galante et tendre aux -amoureux? - - La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent; - Dans les bois assombris, les sources se plaignirent. - Le rossignol, caché dans son nid ténébreux, - Chanta comme un poète et comme un amoureux. - Chacun se dispersa sous les profonds feuillages, - Les folles, en riant, entraînèrent les sages; - L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant; - Et troublés comme on l'est en songe, vaguement, - Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme, - A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme, - A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison, - Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon. - -Et je me rappelle aussi cette admirable prière à la lune qui ouvre le -onzième livre de _l'Ane d'Or_ d'Apulée. - -Mais ce n'est point assez pourtant que toutes ces chansons des hommes -pour mettre en notre cœur la tristesse sentimentale que ce pauvre astre -nous inspire. - -Nous plaignons la lune, malgré nous, sans savoir pourquoi, sans savoir -de quoi, et, pour cela, nous l'aimons. - -La tendresse que nous lui donnons est mêlée aussi de pitié; nous la -plaignons comme une vieille fille, car nous devinons vaguement, malgré -les poètes, que ce n'est point une morte, mais une vierge. - -Les planètes, comme les femmes, ont besoin d'un époux, et la pauvre -lune dédaignée du soleil n'a-t-elle pas simplement coiffé sainte -Catherine, comme nous le disons ici-bas? - -Et c'est pour cela qu'elle nous emplit, avec sa clarté timide, -d'espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous -attendons obscurément et vainement sur cette terre agite notre cœur -comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de la -lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves -impossibles et assoiffés d'inexprimables tendresses. - -L'étroit croissant, un fil d'or, trempait maintenant dans l'eau sa -pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu'à l'autre -pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître. - -Alors je levai mon regard vers l'auberge. La fenêtre éclairée venait -de se fermer. Une lourde détresse m'écrasa, et je descendis dans ma -chambre. - - - 10 avril. - -A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur -le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun -mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux -marins traversait la mince cloison de bois. - -Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la -mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif -de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence -infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un -frisson de l'eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup -l'inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla, -en l'entendant, qu'une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains -bruits, certaines notes, certaines voix nous déchirent, nous jettent -en une seconde dans l'âme tout ce qu'elle peut contenir de douleur, -d'affolement et d'angoisse. J'écoutais, attendant, et je l'entendis -encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché à mes nerfs, -ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, profond et -désolé! Oui, c'était une voix cruelle, une voie connue, attendue, et -qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et bizarre, comme -un semeur d'épouvante et de délire, car il eut aussitôt la puissance -d'éveiller l'affreuse détresse sommeillant toujours au fond du cœur -de tous les vivants. Qu'était-ce? C'était la voix qui crie sans fin -dans notre âme et qui nous reproche d'une façon continue, obscurément -et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, inapaisable, -inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous avons fait -et en même temps tout ce que nous n'avons pas fait, la voix des -vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis, des femmes -rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses disparues, des -joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui passe, de ce qui -fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, de ce que nous n'avons -pas atteint, de ce que nous n'atteindrons jamais, la maigre petite voix -qui crie l'avortement de la vie, l'inutilité de l'effort, l'impuissance -de l'esprit et la faiblesse de la chair. - -Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après -les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que -j'aurais aimé, tout ce que j'avais confusément désiré, attendu, rêvé, -tout ce que j'aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce -que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d'un -espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s'envoler, sans -pouvoir briser la chaîne d'ignorance qui le tenait. - -Ah! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la -vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous -les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences -en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les -curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir. - -Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes -n'en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue -qui me ronge? Pourquoi ne pas connaître la réalité des plaisirs, des -attentes et des jouissances? - -C'est que je porte en moi cette seconde vue qui est en même temps la -force et toute la misère des écrivains. J'écris parce que je comprends -et je souffre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et -surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même, -dans le miroir de ma pensée. - -Qu'on ne nous envie pas, mais qu'on nous plaigne, car voici en quoi -l'homme de lettres diffère de ses semblables. - -En lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce qu'il voit, ses -joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent -instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré -lui, sans fin, les cœurs, les visages, les gestes, les intonations. -Sitôt qu'il a vu, quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi! Il n'a -pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de -ces actions instantanées qu'on fait parce qu'on doit les faire, sans -savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite. - -S'il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa -mémoire; il se dit, en revenant du cimetière, où il a laissé celui -ou celle qu'il aimait le plus au monde: «C'est singulier ce que j'ai -ressenti; c'était comme une ivresse douloureuse, etc...» Et alors il -se rappelle tous les détails, les attitudes des voisins, les gestes -faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille petites choses -insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix d'une -vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans -une fenêtre, un chien qui traversa le convoi, l'effet de la voiture -funèbre sous les grands ifs du cimetière, la tête du croquemort et la -contraction des traits, l'effort des quatre hommes qui descendaient la -bière dans la fosse, mille choses enfin qu'un brave homme souffrant de -toute son âme, de tout son cœur, de toute sa force, n'aurait jamais -remarquées. - -Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce qu'il est avant -tout un homme de lettres et qu'il a l'esprit construit de telle sorte -que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour -ainsi dire, que la première secousse, l'écho plus sonore que le son -primitif. - -Il semble avoir deux âmes, l'une qui note, explique, commente chaque -sensation de sa voisine, de l'âme naturelle, commune à tous les -hommes; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un -reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder -sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser, -aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement, -sans s'analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot. - -S'il cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa -pensée est clairvoyante et qu'il désarticule tous les ressorts cachés -des sentiments et des actions des autres. - -S'il écrit, il ne peut s'abstenir de jeter en ses livres tout ce -qu'il a vu, tout ce qu'il a compris, tout ce qu'il sait; et cela -sans exception pour les parents, les amis, mettant à nu, avec une -impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu'il aime ou qu'il a aimés, -exagérant même, pour grossir l'effet, uniquement préoccupé de son œuvre -et nullement de ses affections. - -Et s'il aime, s'il aime une femme, il la dissèque comme un cadavre dans -un hôpital. Tout ce qu'elle dit, ce qu'elle fait est instantanément -pesé dans cette délicate balance de l'observation qu'il porte en lui, -et classé à sa valeur documentaire. Qu'elle se jette à son cou dans un -élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de son opportunité, -de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le condamnera tacitement -s'il le sent faux ou mal fait. - -Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n'est jamais -acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout, -autour de lui, devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions -secrètes, et il souffre d'un mal étrange, d'une sorte de dédoublement -de l'esprit, qui fait de lui un être effroyablement vibrant, machiné, -compliqué et fatigant pour lui-même. - -Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché -vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs. - -Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par -des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions -demeurent en moi comme des plaies. - -Un matin, avenue de l'Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que -le soleil de mai grisait, j'ai vu passer soudain un être innommable, -une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, -coiffée d'un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements -anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et -elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au -cœur, autant qu'elle-même, plus qu'elle-même, la douleur de tous ses -pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, -indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où -allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait -au bout d'une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute. -Personne, aucun voisin n'ayant pu ou voulu faire pour elle cette -course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde -au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et -quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que -celui du Christ! - -Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait -là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les -marches, dans le petit escalier noir et tortueux? - -Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre -femme!» puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le -trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une -pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance épouvantable, -incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans pain, des vieux -sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la -mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux affamés -des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent -brillants, émus et joyeux, jadis? - -Une autre fois, il pleuvait, j'allais seul, chassant par la plaine -normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et -glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise, -blottie contre une motte de terre, s'envolait lourdement sous l'averse. -Mon coup de fusil, éteint par la nappe d'eau qui tombait du ciel, -claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s'abattait -avec du sang sur ses plumes. - -Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui -pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu'au cœur, -accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d'argile; et -j'allais rentrer quand j'aperçus au milieu des champs le cabriolet du -médecin qui suivait un chemin de traverse. - -Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et -traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la -campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s'arrêta; la tête du -médecin apparut et il cria: - ---Eh! - -J'allai vers lui. Il me dit: - ---Voulez-vous m'aider à soigner une diphtérique? Je suis seul et il -faudrait la tenir pendant que j'enlèverai les fausses membranes de sa -gorge. - ---Je viens avec vous, répondis-je. Et je montai dans sa voiture. - -Il me raconta ceci: - ---L'angine, l'affreuse angine, qui étrangle les misérables hommes, -avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens! - -Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère -et la fille s'en allaient aussi maintenant. - -Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris -la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades -abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules, -seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis vingt-quatre -heures! - -Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l'avait fait -boire; mais l'enfant, affolée par la douleur et par l'angoisse des -suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans -consentir à se laisser toucher. - -Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d'une voix triste et -résignée: - ---Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades. -Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu'elles sont restées -vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu'à leurs -couches. Toutes les poules s'étaient mises à l'abri dans la cheminée. - -Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d'un -pommier devant la porte; et nous entrâmes. - -Une odeur forte de maladie et d'humidité, de fièvre et de moisissure, -d'hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un -froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et -sinistre. L'horloge était arrêtée; la pluie tombait par la grande -cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait -dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C'était -l'enfant qui respirait. - -La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des -paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes, -semblait tranquille. - -Elle tourna un peu la tête vers nous. - -Le médecin lui demanda: - ---Avez-vous une chandelle? - -Elle répondit d'une voix basse, accablée: - ---Dans le buffet. - -Il prit la lumière et m'emmena au fond de l'appartement, vers la -couchette de la petite fille. - -Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux -mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se -formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses -deux mains les loques qui la couvraient; et, dès qu'elle nous vit, elle -se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse. - -Je la pris par les épaules, et le docteur, la forçant à montrer sa -gorge, en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme -un cuir. - -Elle respira mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur -un coude, nous regardait. Elle balbutia: - ---C'est-il fait? - ---Oui, c'est fait. - ---J'allons-t-y rester toutes seules? - -Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet -isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu'elle sentait -si proche. - -Je répondis: - ---Non, ma brave femme; j'attendrai que le docteur vous ait envoyé la -garde. - -Et me tournant vers le médecin: - ---Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai. - ---Parfait. Je vous l'envoie tout de suite. - -Il me serra la main, sortit; et j'entendis son cabriolet qui s'en -allait sur la route humide. - -Je restai seul avec les deux mourantes. - -Mon chien Paf s'était couché devant la cheminée noire, et il me fit -songer qu'un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc -pour chercher du bois et de la paille, et bientôt une grande flambée -éclaira jusqu'au fond de la pièce le lit de la petite, qui recommençait -à haleter. - -Et je m'assis, tendant mes jambes vers le foyer. - -La pluie battait les vitres; le vent secouait le toit; j'entendais -l'haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon -chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l'âtre clair. - -La vie! la vie! qu'est-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient -toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme -des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir! -Qu'avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces -gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu'on aimait et qu'on -estimait, de simples et honnêtes gens! - -Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra -soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de -ces forçats! - -La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me -devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup -m'entrait au cœur. - -J'allai vers elle: - ---Veux-tu boire? lui dis-je. - -Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un -peu d'eau qui ne passa point. - -La mère, restée plus calme, s'était retournée pour regarder son enfant; -et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa -sur la peau comme le contact d'un monstre invisible. Où étais-je? Je ne -le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m'avait saisi? - -Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu'on mourait -ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme -si je m'étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme -hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et -les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge, -les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les -cheveux blancs et les décompositions. - -Le feu s'éteignait. J'y jetai du bois et je m'y chauffai le dos, tant -j'avais froid dans les reins. - -Au moins j'espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des -médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables! - -Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette -cabane sans feu! râlant sur de la paille!... - -J'entendis soudain le trot d'un cheval et le roulement d'une voiture; -et la garde entra, tranquille, contente d'avoir trouvé de la besogne, -sans étonnement devant cette misère. - -Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me -sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre -toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude -où m'attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner. - -Mais je n'oublierai jamais cela et tant d'autres choses encore qui me -font haïr la terre. - -Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais -vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays -jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d'Orient où -l'on s'endort sans tristesse, où l'on s'éveille sans chagrins, où l'on -s'agite sans soucis, où l'on sait aimer sans angoisses, où l'on se sent -à peine exister. - -J'y habiterais une demeure vaste et carrée, comme une immense caisse -éclatante au soleil. - -De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme -d'ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors -sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd -sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental. -Un jet d'eau monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un -large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y -baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers. - -J'aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et -courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds. - -Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de -femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, -toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans -toutes les postures qu'on peut prendre. - -Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de -l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien, -je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple -qu'une gazelle. - -Et je partirais sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise, -l'air sifflant des galops furieux. - -Et j'irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le -regard, dont la vue est savoureuse comme un vin. - -A l'heure calme du soir, j'irais, d'une course affolée, vers le large -horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, -là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements -des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes. - -Les flamants roses s'envolent des marais sur le ciel rose; et je -pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde. - -Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur -des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des -chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires. - -J'ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques, -les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous -gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, -ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l'abri du vent dans ma -somptueuse et claire demeure. - -J'aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds, -cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteraient -la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races. - -Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui -s'apaisait, quand j'entendis que mes hommes s'éveillaient, qu'ils -allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue -et silencieuse. - -Je leur criai: - ---Que faites-vous donc? - -Raymond répondit d'une voix hésitante: - ---Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur -serait bien aise de pêcher s'il faisait beau au jour levant. - -Agay est en effet, pendant l'été, le rendez-vous de tous les pêcheurs -de la côte. On vient là en famille, on couche à l'auberge ou dans les -barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l'ombre des -pins dont la résine chaude crépite au soleil. - -Je demandai: - ---Quelle heure est-il? - ---Trois heures, monsieur. - -Alors, sans me lever, allongeant le bras, j'ouvris la porte qui sépare -ma chambre du poste d'équipage. - -Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que -le mât traverse pour venir s'emmancher dans la carlingue, dans cette -niche si pleine d'objets divers et bizarres qu'on dirait un repaire de -maraudeurs où l'on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des -instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et -des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau, -un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon -direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits -de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables -hameçons suspendus le long de la corde des palangres. - ---A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je. - ---Mais, tout de suite, monsieur. - -Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le -youyou et nous abandonnions le _Bel-Ami_ pour aller tendre notre filet -au pied du Drammont, près de l'île d'Or. - -Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut -descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et -le canot ayant mouillé une pierre au bout d'une corde, nous commençâmes -à pêcher. - -Il faisait jour déjà, et j'apercevais très bien la côte de -Saint-Raphaël, auprès des bouches de l'Argens, et les sombres montagnes -des Maures, courant jusqu'au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au -delà du golfe de Saint-Tropez. - -De toute la côte du Midi, c'est ce coin que j'aime le plus. Je l'aime -comme si j'y étais né, comme si j'y avais grandi, parce qu'il est -sauvage et coloré, que le Parisien, l'Anglais, l'Américain, l'homme du -monde et le rastaquouère ne l'ont pas encore empoisonné. - -Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis -rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt, -puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis -à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l'eau -transparente et bleue, et bientôt j'aperçus, sous l'ombre du bateau, un -éclair blanc qui décrivait des courbes rapides. - -Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il -fut à bord. - -Puis j'en eus d'autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des -verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces -jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui -semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de -dards, et des murènes, ces monstres hideux. - -Rien n'est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir -de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à -chaque hameçon retiré de l'eau! Quelle émotion quand on aperçoit de -loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous! - -A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes -radieux m'annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos. - -Mais j'allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l'horrible mal, -la migraine qui torture comme aucun supplice ne l'a pu faire, qui broie -la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu'une -poussière au vent, la migraine m'avait saisi, et je dus m'étendre dans -ma couchette, un flacon d'éther sous les narines. - -Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui -devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout -l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se -vaporisait. - -Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent, -malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant -d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à -supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout -notre corps torturé proteste. - -Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la -poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, -légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau -seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur -de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne -souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et -j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre -des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt -un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement -les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je -veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, -une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit, -une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales. - -Ce n'était pas du rêve comme avec du haschich, ce n'étaient pas les -visions un peu maladives de l'opium; c'étaient une acuité prodigieuse -de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d'apprécier -les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que -cette manière était la vraie. - -Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée. -Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous -les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire -d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments, -des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés -immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts. -Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être -supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une -jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance... - -Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon -flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et la douleur -recommença. - -Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n'est -point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après -une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour -Saint-Raphaël. - - - Saint-Raphaël, 11 avril. - -Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise -d'ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le -Drammont, j'aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les -sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de -l'année l'éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les -Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j'entrai -dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante -mètres du quai, puis je descendis à terre. - -Un grand rassemblement se tenait devant l'église. On mariait là dedans. -Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l'acte -animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait -tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l'usage, -avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service -funèbre de l'innocence d'une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et -pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la -bénédiction publique, donnée à ce qu'on voile d'ordinaire avec tant de -pudeur et de souci. - -Et le pays entier, plein d'idées grivoises, mû par cette curiosité -friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu -là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J'entrai dans cette -foule et je la regardai. - -Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins, -je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la -race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple -flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de -chevelures grasses et d'ail, cette senteur d'ail que les gens du Midi -répandent autour d'eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme -les roses jettent leur parfum. - -Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les -jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez -accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations -que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur -puanteur. - -L'homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de -grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants -venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles -inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop -gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, -leur air souriant ou sérieux. - -Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort -et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. -L'exercice de ses muscles, la libre vie, l'usage constant de sa vigueur -et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est -la première condition de la beauté, et l'élégance de la forme que donne -seule l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de -plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette -élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les -jeux de force et de souplesse, l'eau glacée et les étuves firent des -Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs -statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient les corps -de ces grands artistes. - -Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans -les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l'étude -précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans -en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile, arrivent à -l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les -proportions normales ne sont jamais conservées. - -Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements -sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les -champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, -courbé, plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées -d'anthropologie. - -Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de -face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont -élégants de tournure et de figure! - -D'ailleurs, j'ai, pour une autre raison encore, l'horreur des foules. - -Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique. -J'y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement -affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence -irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l'âme de la -foule qui essaye de pénétrer en moi. - -Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès -qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de -nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce -qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre -agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête, -de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à -peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute -agglomération nombreuse d'individus. - -Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre, -de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, -disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre -d'autres hommes. - -Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751), -qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des -qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion: - - «Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation - du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes - de l'Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie - de la question, et avec toute la clarté qu'une matière aussi - embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et - son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut - donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. Ce sera toujours - ainsi. Toute assemblée nombreuse est _foule_; quelles que soient les - individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule - le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses - sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser. - - «Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension, - etc...» - -Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite -souvent d'ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l'école -scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les -gouvernements représentatifs. - -Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois -qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à -côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions, -d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait -de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre, -d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante -inanalysable de la moyenne des opinions individuelles. - -C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu -collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct -d'un autre homme. - -Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or -pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque -particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle -spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait? -Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés -féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et, emportée par -ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu'aucun des -individus qui la composent n'accomplirait? - -Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de -tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister, -emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, -malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, -se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans -raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se -serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue. - -Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle -folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son -caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce? - -C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule. -Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une -goutte d'eau se mêle à un fleuve. - -Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste -et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent -une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier, -et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples -saisissants de ce même phénomène. - -En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis -former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps. - -C'est à ce mystère qu'on doit attribuer la morale si spéciale des -salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public -des répétitions générales au public des premières et du public des -premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements -d'effets d'un soir à l'autre, et les erreurs de l'opinion qui condamne -des œuvres comme _Carmen_, destinées plus tard à un immense succès. - -Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société -tout entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa -pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité -et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de -toute croyance préconçue et de toute religion, c'est-à-dire de toute -crainte, devrait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations -mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne -pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être, -malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs -idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font -ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante -d'hypocrisie et de lâcheté. - -Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes -et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus, -irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse -bientôt de lutter, par fatigue. - -Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir. -Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe -des pieds pour voir, et j'avais envie de voir, une envie bête, basse, -répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m'avait -gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule. - -Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une -promenade en canot sur l'Argens. Ce fleuve, presque inconnu et -ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures. - -Je pris Raymond, qui me conduisit à l'aviron en longeant une grande -plage basse jusqu'à l'embouchure, que nous trouvâmes impraticable et -ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si -rapide, si plein d'écume, de remous et de tourbillons, que nous ne -pûmes le franchir. - -Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus -les dunes jusqu'à cette espèce de lac admirable que forme l'Argens en -cet endroit. - -Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant -des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives -tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts, -qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s'enfonce tournant -toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser -voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert -et superbe. - -Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent -sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang -clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie -abondante qui flotte sur les pays humides. - -Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux, -allongeant sur le ciel leur bec pointu; d'autres, larges et lourds, -passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant; d'autres encore, plus -petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui -fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans -les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger -des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde, -dans toute cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de -l'eau, l'eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes -nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d'où -sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde -où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres -et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui -s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air -qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces -talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes -épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et -répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides -et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute; elles ont pour moi quelque -chose de sacré. - -A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole. -Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous -la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et -surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les -nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s'y -mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air -immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables -dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes -pointues. - -Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous -apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment -nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les -roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les -violets, sont là, dans un peu d'eau, qui nous montre tout le ciel, -tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et -puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au -soleil couchant. J'y sens comme la révélation confuse d'un mystère -inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était -peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour. - - - Saint-Tropez, 12 avril. - -Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par -une forte brise de nord-ouest. - -La mer sans vagues dans le golfe était blanche d'écume, blanche comme -une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle -presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la -peau, qu'il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées -ensuite, puis reformées tout aussitôt. - -Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers -onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris -et le petit foc. - -Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le _Bel-Ami_ -sembla s'envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu'il ne portât -presque point de toile, je ne l'avais jamais senti courir ainsi. On -eût dit qu'il ne touchait point l'eau, et on ne se fût guère douté -qu'il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une -barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille -kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en -gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier. - -J'eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l'Argens, et, -dès que je fus à l'abri des côtes, la brise cessa presque complètement. -C'est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu'on -appelle encore le pays des Maures. C'est une longue presqu'île de -montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent -kilomètres. - -Saint-Tropez, à l'entrée de l'admirable golfe nommé jadis golfe de -Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous -les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l'abri des -attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades, -leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de -hauts palmiers qui dépassent à présent les toits. - -Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de -montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans -routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons. - -De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit -une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable -famille de charbonniers. - -Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique -particulier, une flore incomparable, la plus variée de l'Europe, -dit-on, et d'immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de -châtaigniers. - -J'ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une -excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j'ai gardé un -inoubliable souvenir. S'il fait beau demain, j'y retournerai. - -Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez. -Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts -sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales. -La première en projet est Saint-Aigulf. - -Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins -qui descend jusqu'à la mer s'ouvrent, dans tous les sens, de larges -chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des -arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms -sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël, -boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On -se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C'est que la -_Société_ s'est dit, comme Dieu lui-même avant d'allumer le soleil: -«Ceci sera une station d'artistes!» - -La _Société!_ On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce -mot signifie d'espérances, de dangers, d'argent gagné et perdu sur -les bords de la Méditerranée! La _Société!_ terme mystérieux, fatal, -profond, trompeur. - -En ce lieu pourtant, la _Société_ semble réaliser ses espérances, car -elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. On lit -de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. Clairin; -lot de Mlle Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les Sociétés de -la Méditerranée ne sont pas en veine. - -Rien de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des -faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un champ -achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour les -revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l'eau, on -prépare l'usine à gaz, et on attend l'amateur. L'amateur ne vient pas, -mais la débâcle arrive. - -J'aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les -brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez. - -La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de -roches à fleur d'eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes, -et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l'huile. - -Nous arrivons maintenant à l'entrée du golfe, qui s'enfonce au -loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu'au village -de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L'antique château des -Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la -brume comme une évocation de conte de fées. - -Plus de vent. Le golfe a l'air d'un lac immense et calme où nous -pénétrons doucement en profitant des derniers souffles de cette -bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port -blanc, se mire dans l'eau, où le reflet des maisons les reproduit -la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez -apparaît, protégée par un vieux fort. - -A onze heures, le _Bel-Ami_ s'amarre au quai, à côté du petit vapeur -qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une vieille -diligence qui porte les lettres et part la nuit par l'unique route qui -traverse ces monts, le _Lion-de-Mer_, ancien yacht de plaisance, met -les habitants de ce petit port isolé en communication avec le reste du -monde. - -C'est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de -ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l'eau comme un -coquillage, nourries de poissons et d'air marin, et qui produisent -des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de -Suffren. - -On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque -des barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des -perles, des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple -boiteux et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les -bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées -et de ceux qu'ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins -qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés, -brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs -de l'équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en -rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l'envers -de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe, -calé sur une canne, l'ancien capitaine au long cours qui commanda -les _Trois-Sœurs_, ou les _Deux-Amis_, ou la _Marie-Louise_, ou la -_Jeune-Clémentine_. - -Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l'appel, d'une -litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents. - -On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et -courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc -d'Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de -Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d'Épernon. - -En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans -aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se -renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et -de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et -rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge. - -En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée -contre elle. - -Aujourd'hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups, -des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et -nourrit à elle seule une partie de la côte. - -En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette, -j'entendis sonner midi, et j'aperçus deux vieux commis, clercs de -notaire ou d'avoué, qui s'en allaient au repas, pareils à deux vieilles -bêtes de travail un instant débridées pour qu'elles mangent l'avoine au -fond d'un sac de toile. - -O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous -les misérables, de toutes les classes d'individus, de tous les ordres -de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le -dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus -déshérités de faveurs. - -On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se -plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés -dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs! - -Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être -bacheliers. - -Comme je l'aime, cette dédicace de Jules Vallès: - - «A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.» - -Sait-on ce qu'ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze -cents francs par an! - -Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez -lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase -de Dante: - - «Laissez toute espérance, vous qui entrez!» - -On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester -jusqu'à soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se -passe. L'existence tout entière s'écoule dans le petit bureau sombre, -toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l'heure -des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette -moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements -imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous -les hasards d'une existence libre sont inconnus à ces forçats. - -Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se -ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune; -à la même heure, on s'en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre -accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier -enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon, -les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde! -On ignore jusqu'aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les -vagabondages dans les champs, car jamais on n'est lâché avant l'heure -réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin; -la prison s'ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en -compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,--droit -discuté, marchandé, reproché, d'ailleurs--de rester enfermé dans son -logis. Car où pourrait-on aller sans argent? - -Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le -mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les -montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des -mers. L'employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et -dans la même petite glace où il s'est regardé jeune, avec sa moustache -blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe -blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c'est fini, la vie est -fermée, l'avenir clos. Comment cela se fait-il qu'on en soit là déjà? -Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu'aucun événement se soit -accompli, qu'aucune surprise de l'existence vous ait jamais secoué? -Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés! - -Alors, on s'en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de -suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du -bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes -besognes aux mêmes heures. - -Au moment où j'entrais à l'hôtel pour y déjeuner, on me remit un -effrayant paquet de lettres et de journaux qui m'attendaient, et mon -cœur se serra comme sous la menace d'un malheur. J'ai la peur et la -haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui -portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de -chaînes, le bruit des chaînes qui m'attachent aux vivants que j'ai -connus, que je connais. - -Toutes me disent, bien qu'écrites par des mains différentes: «Où -êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où -vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment -voulez-vous qu'on s'attache à vous si vous fuyez toujours vos amis; -c'est même blessant pour eux...» - -Eh bien, qu'on ne s'attache pas à moi! Personne ne comprendra donc -l'affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il -semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles -des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude. -Dès qu'on a souri aux politesses d'un inconnu, cet inconnu a barres -sur vous, s'inquiète de ce que vous faites et vous reproche de le -négliger. Si nous allons jusqu'à l'amitié, chacun s'imagine avoir des -droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous -unissent semblent terminés avec des nœuds coulants. - -Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse, -cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient -enchaînés l'un à l'autre parce qu'ils se sont plu, n'est faite que de -la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre. - -Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où -s'agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras -ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il -étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans -comprendre, pour n'être plus seul. Il semble dire, dès qu'il a serré -les mains: «Maintenant vous m'appartenez un peu. Vous me devez quelque -chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà -pourquoi tant de gens croient s'aimer qui s'ignorent entièrement, tant -de gens vont les mains dans les mains ou la bouche sur la bouche, sans -avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu'ils aiment, pour -n'être plus seuls, qu'ils aiment d'amitié, de tendresse, mais qu'ils -aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s'exaltent, versent -tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute leur âme -dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de cette hâte -à s'unir, naissent tant de méprises, de surprises, d'erreurs et de -drames. - -Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous -restons libres malgré toutes les étreintes. - -Personne, jamais, n'appartient à personne. On se prête, malgré soi, -à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne -jamais. L'homme, exaspéré par ce besoin d'être le maître de quelqu'un, -a institué la tyrannie, l'esclavage et le mariage. Il peut tuer, -torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours, -même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre. - -Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être, -à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce qu'il -veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance? - -Est-ce qu'une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu'elle -pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses -lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot -suffira pour mettre entre vous une implacable haine! - -Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s'ils deviennent -autoritaires. De ce qu'il me plaît de voir quelqu'un et de lui parler, -s'ensuit-il qu'il me soit permis de savoir ce qu'il fait et ce qu'il -aime? - -L'agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la -société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice, -le souci incessant des relations, des affections d'autrui, des -commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention -que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous -nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons -en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous -la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les -réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous -ne les tolérons pas différentes des nôtres, sur leur réputation, car -nous l'exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous -indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale. - -Je déjeunai au bout d'une longue table dans l'hôtel du Bailli de -Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je -fus distrait par les propos bruyants d'une demi-douzaine d'hommes assis -à l'autre extrémité. - -C'étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction, -avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement -la sensation de ce qu'est l'âme française, c'est-à-dire la moyenne de -l'intelligence, de la raison, de la logique et de l'esprit en France. -Un d'eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire -et une médaille de sauvetage--un brave.--Un petit gros faisait des -calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant -d'avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux -ras, réorganisait l'armée et la magistrature, réformait les lois et -la Constitution, définissait une République idéale pour son âme de -placeur de vins. Deux voisins s'amusaient beaucoup en se racontant -leurs bonnes fortunes, des aventures d'arrière-boutique ou des -conquêtes de servantes. - -Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle, -mobile, brave et galante. - -Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu'il me -suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le -montre l'histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse. - -Et c'est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très -spéciales qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. - -C'est d'abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs -et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à un -surprenant roman d'aventures dont la _suite à demain_ est toujours -pleine d'imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou -grotesques. Qu'on se fâche et qu'on s'indigne, suivant les opinions -qu'on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n'est plus -amusante et plus mouvementée que la nôtre. - -Au point de vue de l'art pur--et pourquoi n'admettrait-on pas ce point -de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature?--elle -demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les -événements accomplis seulement depuis un siècle? - -Que verrons-nous demain? Cette attente de l'imprévu n'est-elle pas, -au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus -invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures. - -De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d'Arc et -des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux. - -Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et -avec légèreté, avec esprit et avec respect. - -Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays. - -Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure -les femmes d'une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même -temps. Il aime tout ce qui est d'elles, tout ce qui vient d'elles, tout -ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles font. Il aime leurs toilettes, -leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs -perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, -les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les -brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise -près d'elles, au milieu d'elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans -fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence. - -Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur -montrer qu'il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur -désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre -elles et lui s'établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie -d'instinct, comme une parenté de caractère et de nature. - -Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de -galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre -une obscure affinité de cœur et d'esprit. - -Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu'il -pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur -frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans -ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses -veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices -et l'admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, à les -aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer -pour elles, pour celles qu'il connaît peu, pour celles qu'il ne connaît -pas, pour celles qu'il n'a jamais vues. - -Il ne leur demande rien qu'un peu de gentille affection, un peu de -confiance ou un peu d'intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide -malice. - -Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il -aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur -sur le sein, l'œil timide ou hardi, d'un pas lent ou pressé, à travers -la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite -marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa -voiture découverte. - -Dès qu'il se trouve en face d'une femme il a le cœur ému et l'esprit -en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de -lui faire comprendre qu'elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui -viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui -baiser la main, de toucher l'étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes -parent le monde et rendent séduisante la vie. - -Il aime s'asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d'être là; il aime -rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et -voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c'est une voix -de femme. - -C'est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et -avoir de l'esprit toujours. - -Causer, qu'est cela? Mystère! C'est l'art de ne jamais paraître -ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n'importe -quoi, de séduire avec rien du tout. - -Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de -raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des -idées que doit être la causerie. - -Seul au monde, le Français a de l'esprit, et seul il le goûte et le -comprend. - -Il a l'esprit qui passe et l'esprit qui reste, l'esprit des rues et -l'esprit des livres. - -Ce qui demeure, c'est l'esprit, dans le sens large du mot, ce grand -souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu'il pense -et qu'il parle; c'est la verve terrible de Montaigne et de Rabelais, -l'ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux -rire de Molière. - -La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et -pourtant, c'est encore un côté, un caractère tout particulier de notre -intelligence nationale. C'est un de ses charmes les plus vifs. Il fait -la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l'insouciance aimable de -nos mœurs. Il est une partie de notre aménité. - -Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd'hui, on les -fait en prose. Cela s'appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, -traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, -naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de -Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les -journaux. D'un bout à l'autre de la France, ils font rire. Car nous -savons rire. - -Pourquoi un mot plutôt qu'un autre, le rapprochement imprévu, bizarre -de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine -quelconque, un coq-à-l'âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre -gaieté, font-ils éclater tout d'un coup, comme une mine qui sauterait, -tout Paris et toute la province? - -Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais -et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement? -Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons -l'intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du -rire. - -Chez nous, d'ailleurs, il suffit d'un peu d'esprit pour gouverner. La -bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait -grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux -qui l'amusent et pardonne à ceux qui le font rire. - -Un seul coup d'œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera -comprendre que la renommée de nos grands hommes n'a jamais été faite -que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus -populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de -siècle en siècle. - -Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton. - -Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques, -plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la -font paraître comparable à un recueil de calembours. - -Clovis, le roi chrétien, s'écria, en entendant lire la Passion: - - «Que n'étais-je là avec mes Francs!» - -Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit -tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque -civilisateur et pieux. - -«Que n'étais-je là avec mes Francs?» - -Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait -appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence. - -Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape -Zacharie l'insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus -digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de -roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir -gouverner?» - -Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville, -comme un Anglais posait la main sur lui en s'écriant: «Le roi est -pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu'on -ne prend jamais un roi, même aux échecs!» - -Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir. -Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein -d'oraisons et de pénitences. - -Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte -du château de l'Arbroie, en criant: «Ouvrez, c'est la fortune de la -France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame. - -Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce -chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais -vous donner à souper aujourd'hui; mais la fortune en dispose autrement -et veut que je soupe chez vous.» - -On n'est pas plus gracieux dans l'adversité. - -«Ce n'est pas au roi de France à venger les querelles du duc -d'Orléans,» déclara Louis XII avec générosité. - -Et c'est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d'être retenu -par tous les princes. - -François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux, -a sauvé sa mémoire et entouré son nom d'une auréole impérissable, en -écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de -Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l'honneur.» - -Est-ce que cette parole, aujourd'hui, ne nous semble pas aussi belle -qu'une victoire? N'a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête -d'un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes -batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout -est perdu, fors l'honneur...?» - -Henri IV! Saluez, messieurs, c'est le maître! Sournois, sceptique, -malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu'on ne -saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su, -par quelques mots heureux, se faire dans l'histoire une admirable -réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe. - -Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine. - -«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!» - -Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire -pendre ou tuer pour son maître. - -Au moment de livrer la fameuse bataille d'Ivry: «Enfants, si les -cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le -trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire!» - -Pouvait-il n'être pas toujours victorieux, celui qui savait parler -ainsi à ses capitaines et à ses troupes? - -Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir -entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien -une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d'habit. -N'est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris -vaut bien une messe!» fit rire les gens d'esprit, et l'on ne se fâcha -pas trop. - -N'est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à -l'ambassadeur d'Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le -dauphin: «Monsieur l'ambassadeur, êtes-vous père?» - -L'Espagnol répondit: «Oui, sire.» - -«En ce cas, dit le roi, je continue.» - -Mais il a conquis pour l'éternité le cœur français, le cœur des -bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu'ait jamais -prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie, -de malice et de sens. - -«Si Dieu m'accorde vie, je veux qu'il n'y ait si pauvre paysan en mon -royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.» - -C'est avec ces paroles-là qu'on prend, qu'on gouverne, qu'on domine les -foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné -sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans -avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au -pot. - -Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne. - -Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L'État, c'est -moi.» - -Il donna la mesure de l'orgueil royal dans son complet épanouissement: -«J'ai failli attendre.» - -Il donna l'exemple des ronflantes paroles politiques qui font les -alliances entre deux peuples: «Il n'y a plus de Pyrénées.» - -Tout son règne est dans ces quelques mots. - -Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note -charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!» - -Si Louis XVI avait eu l'esprit de faire un mot, il aurait peut-être -sauvé la monarchie. Avec une saillie, n'aurait-il pas évité la -guillotine? - -Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu'il fallait aux cœurs de ses -soldats. - -Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures -de la nation en promettant: «L'Empire, c'est la paix!» L'Empire, c'est -la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela, -il pouvait déclarer la guerre à toute l'Europe sans rien craindre de -son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante, -capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne -pouvaient plus prévaloir. - -Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l'Autriche, -à tout le monde. Qu'importe? Certaines gens parlent encore avec -conviction des dix-huit ans de tranquillité qu'il nous donna. -«L'Empire, c'est la paix.» - -Mais c'est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles, -que M. Rochefort abattit l'Empire, le crevant de ses traits, le -déchiquetant et l'émiettant. - -Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son -passage au pouvoir: «J'y suis, j'y reste!» Et c'est par un mot de -Gambetta qu'il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.» - -Avec ces deux verbes, plus puissants qu'une révolution, plus -formidables que des barricades, plus invincibles qu'une armée, plus -redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa -gloire, anéantit sa force et son prestige. - -Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, ils tomberont, car ils -n'ont pas d'esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de -l'émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire -rire la France et la désarmer. - -De toutes ces paroles historiques il n'en est pas dix qui soient -authentiques. Qu'importe, pourvu qu'on les croie prononcées par ceux à -qui on les prête: - - Dans le pays des bossus, - Il faut l'être - Ou le paraître, - -dit la chanson populaire. - -Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l'émancipation -des femmes, de leurs droits et de la place nouvelle qu'elles voulaient -prendre dans la société. - -Les uns approuvaient, d'autres se fâchaient; le petit gros plaisantait -sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par -cette anecdote assez plaisante: - - «Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en - Angleterre, où cette question avait été traitée. Comme un orateur - venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et - terminait par cette phrase: - - «En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui - distingue l'homme de la femme.» - - «Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s'éleva dans la foule et - cria: - - «Hurrah pour la petite différence!» - - - Saint-Tropez, 13 avril. - -Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la -Verne. - -Deux souvenirs m'entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation -de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le -cloître perdu, et puis celui d'un vieux couple de paysans chez qui -m'avait conduit, l'année d'avant, un ami qui me guidait à travers le -pays des Maures. - -Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable -pour une voiture suspendue, je suivis d'abord le golfe jusqu'au -fond. J'apercevais, sur l'autre rive en face, les bois de pins où -la _Société_ essaye encore une station. La plage, d'ailleurs, est -admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s'enfonce dans -les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus -loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une -longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté, -et tous les cent mètres coupe cette ravine, l'inonde, s'éloigne un peu, -revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe -dans un fossé, s'égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu -sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une -brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu'il -change en mare, où le cheval enfonce jusqu'au poitrail et la haute -voiture jusqu'au coffre. - -Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus -pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent -en des trous, qu'ils vivent là toute l'année, cassant du bois et le -brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons, -buvant de l'eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond -d'une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d'ailleurs de -découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai -solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes -forestiers. - -L'existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée -sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de -poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe, -qui s'étonna devant le rédacteur d'un _Petit Midi_ quelconque, qui en -fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de la -Provence. - -La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans -l'inquiéter d'ailleurs, ce qui prouve qu'il devait avoir gardé ses -papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en -route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les -montagnes, et finit par photographier quelqu'un, le vrai solitaire, -disent les uns, un faux, affirment les autres. - -Or l'an dernier, l'ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux -êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher -dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir -inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre. - -Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces -vallons, il rencontra tout à coup une sorte d'exploitation prospère, -des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable. - -Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une -paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer. - ---Il est sourd, dit-elle. - -C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort, -droit et beau. - -Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu -surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s'informa -d'eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait -beaucoup, et ils passaient pour avoir de l'aisance, une aisance de -paysans. - -Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident -de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s'étonnant -de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d'idées qui ne -semblaient point de sa caste. Elle n'était d'ailleurs ni lettrée, -ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa -mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d'une -éducation ancienne. - -Un jour, elle lui demanda son nom. - ---Je m'appelle le comte de X..., dit-il. - -Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de -toutes les âmes: - ---Moi aussi, je suis noble! - -Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette -chose si vieille, inconnue de tous. - ---Je suis la fille d'un colonel. Mon mari était sous-officier dans le -régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous -nous sommes sauvés ensemble. - ---Et vous êtes venus ici? - ---Oui, nous nous cachions. - ---Et vous n'avez jamais revu votre famille? - ---Oh! non; songez que mon mari était déserteur. - ---Vous n'avez jamais écrit à personne? - ---Oh! non. - ---Et vous n'avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni -de votre père, ni de votre mère? - ---Oh! non! Maman était morte. - -Cette femme avait gardé quelque chose d'enfantin, l'air naïf de celles -qui se jettent dans l'amour comme dans un précipice. - -Il demanda encore: - ---Vous n'avez jamais raconté cela à personne. - ---Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu'il -entendait, je n'aurais pas osé en parler. Et puis, je n'ai jamais vu -que des paysans depuis que je me suis sauvée. - ---Avez-vous été heureuse, au moins? - ---Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais -rien regretté. - -Et j'avais été voir à mon tour, l'année précédente, cette femme, ce -couple, comme on va visiter une relique miraculeuse. - -J'avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille -qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de -hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, -avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au -flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne. - -Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce -désert, elle s'était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans -délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ces habitudes simples. -Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en -bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une -table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux -et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son -côté. - -Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni -les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des -sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni -la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait -eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien. - -Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui -l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce -sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, -tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on -espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à -l'autre. Elle n'aurait pas pu être plus heureuse. - -Maintenant j'allais, pour la seconde fois, la revoir avec l'étonnement -et le vague mépris que je sentais en moi pour elle. - -Elle habitait de l'autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la -Verne, près de la route d'Hyères, où une autre voiture m'attendait, car -l'ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un -simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets. - -Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J'étais dans une -forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait -de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de -grands arbres magnifiques. - -Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours -entre les branches j'apercevais soudain de larges vallées sombres, -s'allongeant à perte de vue, pleines de verdure. - -J'avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais -courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, -entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie -qui s'agite au soleil. J'étais content, j'étais fort, j'accélérais ma -marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en -minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où -ne montait pas la fumée d'un seul toit. - -Puis, je gagnai la cime, que d'autres cimes, plus hautes, dominaient, -et après quelques détours, j'aperçus sur le flanc de la montagne en -face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au -fond d'une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de -bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l'atteindre, -il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. -Les arbres, vieux comme l'abbaye, survivent à cette morte, énormes, -mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur -âge, d'autres décapités n'ont plus qu'un tronc creux où se cacheraient -dix hommes. Et ils ont l'air d'une armée formidable de géants antiques -et foudroyés qui montent encore à l'assaut du ciel. On sent les siècles -et la moisissure, l'antique vie des racines pourries dans ce bois -fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C'est, -entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d'herbe rare. - -Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches. - -J'approche de l'abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont -les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont -habités par une famille de pâtres. - -Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu'un reste -de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles -croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le -cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de -ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n'ai senti sur mon -cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre -marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du -lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent -l'âme par l'œil, comme la ligne heureuse d'un monument gai réjouit la -vue. L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré -pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de -pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver -les plaies de son cœur, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les -chagrins comprimés en nous. - -Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je -compris.--Rien autour de nous, rien que la mort.--Derrière l'abbaye -une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et -devant, une vallée, et plus loin, d'autres vallées,--des pins, des -pins, un océan de pins, et tout à l'horizon, encore des pins sur des -sommets. - -Et je m'en allai. - -Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j'avais eu l'autre -année une surprise émouvante et forte. - -C'était par un jour gris, en octobre, au moment où l'on vient arracher -l'écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille -ainsi depuis le pied jusqu'aux premières branches, et le tronc dénudé -devient rouge, d'un rouge de sang comme un membre d'écorché. Ils ont -des formes bizarres, contournées, des allures d'êtres estropiés, -épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une -forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l'enfer où les -hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices -ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une -souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi -cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux -la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d'un homme écrasé ou -tombé d'un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation -fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, -lointains, innombrables, et qu'ayant touché, pour raffermir mon cœur, -un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma -main toute rouge. - -Aujourd'hui ils sont guéris--jusqu'au prochain écorchement. - -Mais j'aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s'abrita -le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel. - -De loin, je reconnais l'homme qui se promène dans ses vignes. Tant -mieux: la femme sera seule à la maison. - -La servante lave devant la porte. - ---Votre maîtresse est ici, lui dis-je. - -Elle répondit d'un air singulier, avec l'accent du Midi. - ---Non m'sieu, voilà six mois qu'elle n'est plus. - ---Elle est morte? - ---Oui m'sieu. - ---Et de quoi? - -La femme hésita, puis murmura: - ---Elle est morte, elle est morte donc. - ---Mais de quoi? - ---D'une chute, donc! - ---D'une chute, où çà? - ---Mais de la fenêtre. - -Je donnai vingt sous. - ---Racontez-moi, lui dis-je. - -Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle -avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la -récita longuement comme une chose sue et invariable. - -Et j'appris que depuis trente ans, l'homme, le vieux, le sourd, avait -une maîtresse au village voisin, et que sa femme l'ayant appris -par hasard d'un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la -connaître, s'était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée -par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par -l'horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d'une -irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait -gravi l'escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir -arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le -vide. - -Il n'avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais -puisqu'il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait -bien que tout le monde mourût! - -Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers. - -Mais j'aperçus la voiture qui m'attendait à l'ombre d'un arbre, et je -revins à Saint-Tropez. - - - 14 avril. - -J'allais me coucher hier soir, bien qu'il fût à peine neuf heures, -quand on me remit un télégramme. - -Un ami, un de ceux que j'aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour -quatre jours, et je t'envoie des dépêches dans tous les ports de la -côte. Viens donc me retrouver.» - -Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de -parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger, -de blâmer, de supposer, de bavarder, s'alluma en moi comme un incendie. -Le matin même j'aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j'en -étais ravi; j'aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du -restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de voix où les -chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le _Dominus -vobiscum_ des offices divins. - -J'appelai Bernard. - ---Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je. - -Il répondit avec philosophie: - ---S'il fait beau, monsieur. - ---Il fera beau. - ---C'est que le baromètre baisse. - ---Bah! Il remontera. - -Le matelot souriait de son sourire incrédule. - -Je me couchai et je m'endormis. - -Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées -cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé. - -Les deux matelots remuaient la tête d'un air méfiant. - -Je répétais: - ---Bah! il fera beau. Allons, en route! - -Bernard disait: - ---Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans -ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit -rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas. - -Je répondais: - ---Le baromètre a baissé, donc nous n'aurons pas de vent d'est. Or, si -nous avons le vent d'ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est -à six ou sept milles. - -Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à -partir. - ---Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard. - ---Non. Vous verrez qu'il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière -nous. - -Un quart d'heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous -engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente -et légère. - -Je riais. - ---Eh bien! vous voyez qu'il fait beau. - -Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse -Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s'avance au loin -dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute -en minute, le _Bel-Ami_ était déjà soulevé par de longues vagues -puissantes et lentes, ces collines d'eau qui marchent, l'une derrière -l'autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère, -effrayantes par leur tranquillité. - -On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du -yacht sur cette mer remuante et ténébreuse. - -Bernard disait: - ---Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la -chance si nous arrivons sans misère. - -Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous -regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas. - -Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer. -Déjà nous nous trouvions par le travers d'Agay, et nous délibérâmes si -nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers -Nice, en passant au large des îles. - -Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait -pas, je me décidai pour Nice. - -Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht -roulât comme un bouchon dans cette houle profonde. - -Quiconque n'a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui -vont d'une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se -déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, -ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, -terrifiante et superbe des flots. - -Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d'une amarre -de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions -de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d'une -vague, nageant comme un gros oiseau blanc. - -Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour -debout dans les flots, devant nous le cap d'Antibes. - -La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons -apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau -illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini. - -Bernard me dit: - ---C'est tout juste si nous gagnerons Antibes. - -En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit -violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous -jettent dans les trous béants d'où nous sortons en nous redressant avec -des secousses terribles. - -Le pic est amené, mais le gui, à chaque oscillation du yacht, touche -les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s'envoler avec sa -voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l'eau furieuse. - -Bernard crie: - ---Le canot, monsieur. - -Je me retourne. Une vague monstrueuse l'emplit, le roule, l'enveloppe -dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l'amarre qui -l'attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise, -vaincue, qu'elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap. - -Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut -gagner la pointe devant nous, et, quand nous l'aurons doublée, nous -serons à l'abri, sauvés. - -Enfin, nous l'atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée -par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d'Antibes. - -Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine, -bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons -comme midi sonne. - -Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à -tout moment: - ---Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros cœur, de -l'avoir vu périr comme ça! - -Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami -dans la principauté de Monaco. - -Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État -surprenant, moins grand qu'un village de France, mais où l'on trouve un -souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes -plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont -presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis -XIV, des principes d'autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de -Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l'humanité, -dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes, -les ministres, l'armée, la magistrature, tout le monde. - -Saluons d'ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et -des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu -des cérémonies d'une cour où sont conservées intactes les traditions -des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les -formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs. - -Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif; et quand -il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements -infinis. - -En faut-il donner des preuves? - -Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il -fut expulsé par décret. - -Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive -de l'archange sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il -s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du -pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l'arrête: - ---N'êtes-vous pas banni, monsieur? - ---Oui, monsieur, mais je repars par le premier train. - ---Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer. - -Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui -pose la même question à laquelle il répond de la même façon. - -La justice peut-elle être plus douce? - -Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se -produisit dans le royaume. - -Un assassinat eut lieu. - -Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on -rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, -tua sa femme. - -Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut -unanime dans toute la principauté. - -La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un -assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à -l'unanimité. - -Le souverain indigné ratifia l'arrêt. - -Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté -surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine. - -Que faire? Sur l'avis du ministre des affaires étrangères, le prince -entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le -prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil. - -De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit -enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du -praticien. Le tout montait à seize mille francs. - -Sa Majesté Monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher; -l'assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le -cou d'un drôle! Ah! mais non. - -On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un -frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une république. - -Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille -francs. - -Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt -de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des -troubles inconnus dans l'État. - -On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le -général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient -peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour -s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le -maniement du sabre. - -Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce -cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen -pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de -mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée. - -Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un -geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier. - -Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur -une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une -chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs. - -Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se -fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État -(la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais -relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de -la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier -grevait lourdement le budget du souverain. - -Il fit d'abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer -toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la -justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense. - -Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent -qu'on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se -garder tout seul, ne pouvait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la -question à la satisfaction de tous. - -Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais -resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du -coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa -liberté. - -Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on -le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors -l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures -des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint -l'ami. - -Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu'à Monte-Carlo. Il -entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand -il avait gagné, il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis -il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au -dedans. - -Il ne découcha pas une seule fois. - -La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les -juges. - -La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu'on inviterait le -criminel à sortir des États de Monaco. - -Lorsqu'on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement: - - «Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu'est-ce que je deviendrai, - moi? Je n'ai plus de moyen d'existence. Je n'ai plus de famille. Que - voulez-vous que je fasse? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez - pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison - perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon - gardien. Je n'ai rien dit encore. - - «Aujourd'hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis - prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J'accomplis - ma peine fidèlement. Je reste ici.» - -La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et -ordonna de prendre des mesures. - -On se remit à délibérer. - -Alors, il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six -cents francs pour aller vivre à l'étranger. - -Il accepta. - -Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'État de son ancien -souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes -et méprisant les potentats. - -Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est -décidée à traiter avec le gouvernement français; maintenant elle nous -livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension -modique. - -On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l'arrêt -qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire -monégasque. - -En face du palais du prince se dresse l'établissement rival, la -Roulette. Aucune haine d'ailleurs, aucune hostilité de l'un à l'autre, -car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable, -exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix -dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des -Capulets et des Montaigus. - -Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l'ancienne et la -nouvelle société fraternisant au bruit de l'or. - -Autant les salons du prince sont d'un accès difficile, autant ceux du -Casino sont ouverts aux étrangers. - -Je me rends à ces derniers. - -Un bruit d'argent, continu comme celui des flots, un bruit profond, -léger, redoutable, emplit l'oreille dès l'entrée, puis emplit l'âme, -remue le cœur, trouble l'esprit, affole la pensée. Partout on l'entend, -ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui déchire. - -Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l'écume des continents -et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du -monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange, -unique sur la terre, d'hommes de toutes les races, de toutes les -castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée -de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols, -allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au -poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois -dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira -sentir la veine. - -Je m'approche de la première table, et je vois... pâlie, le front -plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la -jeune femme de la baie d'Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et -du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la -main posée sur quelques louis. - ---Joue sur le premier carré, dit-elle. - -Il demande avec angoisse: - ---Tout? - ---Oui, tout. - -Il pose les louis, en petit tas. - -Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s'arrête. - ---Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d'un instant: - ---Vingt-huit. - -La jeune femme tressaille, et, d'un ton dur et bref: - ---Viens-t'en. - -Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu'entre eux -quelque chose d'affreux a surgi. - -Quelqu'un dit: - ---Bonsoir l'amour. Ils n'ont pas l'air d'accord aujourd'hui. - -Une main me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est mon ami. -...................................................................... - -Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J'avais -écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j'avais -profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui -traversent notre esprit comme des oiseaux. - -On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition, -sans art, qui vont l'une derrière l'autre sans raison et finissent -brusquement, sans motif, parce qu'un coup de vent a terminé mon voyage. - -Je cède à ce désir. J'ai peut-être tort. - - -NOTE. - -_Sur l'Eau_ a paru dans _Les Lettres et les Arts_, livraisons des -1er février, 1er mars et 1er avril 1888. Sauf une adjonction assez -importante (pages 131 à 146) les deux textes de la Revue et du livre -sont identiques. Mais on y trouve, reprises et fondues dans le corps du -récit, un assez grand nombre de chroniques parues dans _le Gaulois_ et -_le Gil-Blas_. - -D'autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson, -directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance: -«Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce -qu'il est plein de pensées intimes, qu'il est mon journal, il me faut -tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la -première partie _sans un dérangement_ avant le 12.» - -_Sur l'Eau_ a été publié en librairie en 1888. - - - - -BLANC ET BLEU. - - -MA petite barque, ma chère petite barque, toute blanche avec un filet -bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme, -calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d'un bleu transparent, -liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu'aux roches du -fond. - -Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par -leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs -de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d'aloès, -d'arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur. - -Je dis à mon matelot qui ramait doucement de s'arrêter devant la -petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons: «Pol, -Pol, Pol!» - -Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu'on réveille. - -Le grand soleil d'une heure l'éblouissant, il couvrait ses yeux de sa -main. - -Je lui criai: «Voulez-vous faire un tour au large?» - -Il répondit: «J'arrive.» - -Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque. - -Je dis à mon matelot d'aller vers la haute mer. - -Pol avait apporté son journal, qu'il n'avait point lu le matin, et, -couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir. - -Moi je regardais la terre. A mesure que je m'éloignais du rivage la -ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au -bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier -gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas -blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d'oiseaux géants. Elles -s'espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une -très grande, carrée, un hôtel peut-être, et si blanche qu'elle avait -l'air d'avoir été repeinte le matin même. - -Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille; et comme -le soleil, le grand soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me -fatiguait les yeux, je regardai l'eau, l'eau bleue, profonde, dont les -avirons blessaient le repos. - -Pol me dit: «Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six -degrés.» J'aspirai l'air tiède en gonflant ma poitrine, l'air immobile, -endormi sur la mer, l'air bleu. Et je relevai les yeux. - -Et je vis, derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l'immense -montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à -l'heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de -neige, sa haute muraille luisante, enfermant d'une légère ceinture -de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou -arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où -poussent les palmiers, où fleurissent les anémones. - -Je dis à Pol: «La voici, la neige; regardez.» Et je lui montrai les -Alpes. - -La vaste chaîne blanche se déroulait à perte de vue et grandissait -dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l'eau bleue. Elle -semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que -j'en avais peur, j'en avais froid. - -Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant -la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de -glace: «Tu n'iras pas plus loin.» - -Pol qui tenait toujours son journal prononça: «Les nouvelles du Piémont -sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages.» Écoutez -ceci; et il lut: «Les nouvelles de la vallée d'Aoste sont terribles. La -population affolée n'a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup -sur coup les villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont -aussi graves. - -A Locane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit; à Ronco, -Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux -cadavres. - -A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à -Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balziglia -a complètement disparu sous l'avalanche. De mémoire d'homme on ne se -souvient pas avoir vu une semblable calamité. - -Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un -entre mille. - -Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et deux enfants. - -La femme était malade depuis longtemps. - -Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade, -aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin. - -Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l'écrase. - -Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt -instantanément. - -La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta -serré et broyé dessous. - -De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous -la masse de bois. La pauvre petite a crié «Au secours» pendant près -de trente heures. De temps en temps elle disait: «Maman, donne-moi un -oreiller pour ma tête. J'y ai tant mal.» - -La mère seule a survécu. - -Nous la regardions maintenant la montagne, l'énorme montagne blanche -qui grandissait toujours, tandis que l'autre, la montagne verte, ne -semblait plus qu'une naine à ses pieds. - -La ville avait disparu dans le lointain. - -Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous, et les -Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau -de neiges. - -Au-dessus de nous, le ciel léger, d'un bleu doux doré de lumière! - -Oh! la belle journée! - -Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde -mousse de glace!» - -Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin -de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais -à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue -et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la -poussière des mondes, à ce misérable troupeau d'hommes, décimé par -les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les -tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d'un -kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s'entretuent, -n'ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui -vivent quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes qui -vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. Qu'est-ce -que tout cela? - -Pol prononça: - ---Je sais une bien bonne histoire de neige. - -Je lui dis: Racontez. - -Il reprit: - ---Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules? - ---Oui, parfaitement. - ---Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son -torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les -autres, pensait-il. Et c'était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un -de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu'on sache -au juste pourquoi. - -Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une -nature de garçons bouchers galants. Cela suffit. - -L'hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j'allai à un bal chez -une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond. - ---Oui, parfaitement. - ---Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu'il plaisait -beaucoup à la maîtresse de maison. Je pensai: «En voilà un que la -neige ne gênera point pour s'en aller cette nuit.» - -Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas -des belles disponibles. - -Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis, -tout seul, vers une heure du matin. - -Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les -derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux -jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs. - -N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de -la rue j'aperçus une chose étrange: - -Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s'agitait, allait, -venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant, -l'éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m'approchai avec -précaution. C'était le beau Jules. - -Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies, et de l'autre -ses chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et -il courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus -dans cette écume gelée, cherchant les places où elle était demeurée -intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait -des mouvements de frotteur qui cire un plancher. - -Je demeurai stupéfait. - -Je murmurai: - ---Ah çà! tu perds la tête? - -Il répondit sans s'arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds. -Figure-toi que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je -crois que ma bonne fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre -le fer pendant qu'il est chaud. Moi, je n'avais pas prévu ça, sans quoi -j'aurais pris un bain.» - -Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.» - - -Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles -sur l'eau plate. - -Je dis à l'homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons. - -A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche -s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte. - -La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord -de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On -n'apercevait plus qu'une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée -des sommets qui se perdait à droite, vers Nice. - -Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait -elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche. - -Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville -blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite -barque, au bruit léger des avirons. - - - _Blanc et Bleu_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 3 février 1885, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LIVRE DE BORD. - - Le _Livre de bord_ a paru dans _le Gaulois_ du 17 août 1887. - Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent - volume) que nous ne réimprimons pas, mais qu'il est indispensable - de relire pour l'intelligence du dernier épisode de cette nouvelle. - - -ÉTENDU sur un des divans qui servent aussi de couchette, dans le petit -yacht de mon ami Berneret, je parcourais un livre de bord, tandis que -lui dormait de tout son cœur, en face de moi. - -C'était un garçon bizarre, un sauvage qui, depuis dix ans, n'avait -guère quitté son bateau, un cotre de vingt tonneaux nommé _Mandarin_. - -Chaque été il parcourait les côtes du Nord de France, de Belgique, -de Hollande ou d'Angleterre, et, chaque hiver, les côtes de la -Méditerranée, l'Algérie, l'Espagne, l'Italie, la Grèce. - -Il aimait ce bercement solitaire sur le flot toujours agité. - -La terre immobile l'ennuyait, et les hommes bavards l'exaspéraient. - -Ils sont ainsi quelques-uns, vivant dans cette boîte remuante, étroite -et longue, qu'on nomme un yacht. On les voit arriver dans un port, au -coucher du soleil. De son pont, l'homme en casquette bleue regarde de -loin le mouvement humain sur le quai; puis il marche, jusqu'à la nuit, -d'un pas vif et régulier, d'un bout à l'autre de son bateau. - -Au point du jour, le lendemain, on ne l'aperçoit plus; il est reparti -sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul. - -Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port, -sous un autre ciel, errant encore, errant toujours. - -Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour -moi. C'était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je -lisais son livre de bord. - -Pendant qu'il dormait j'en ai copié trois pages. - -_20 mai, Saint-Tropez._--Rien. J'ai passé une de ces journées -délicieuses où l'âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger -vent d'ouest nous a poussés des Salins-d'Yères à Saint-Tropez, d'une -façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous -glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu'on voudrait embrasser et -où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un -peu fraîche. - -A cinq heures le _Mandarin_, qui avait laissé arriver vent arrière pour -gagner l'entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha du port -bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il portait son -grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez vite. Il passa -deux tartanes et une goélette faisant même route que nous. - -Le golfe de Grimaud s'enfonce dans la terre comme un lac magnifique -entouré de montagnes couvertes de forêts de pins. - -A l'entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond, -Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d'un mont -pointu qui porte sur son faîte l'antique château des Grimaldi. - -Nuit excellente à Saint-Tropez. - -_21 mai._--Levé l'ancre à trois heures du matin, pour profiter du -courant d'air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit -au large, puis plus rien. A huit heures nous n'avions pas fait deux -milles, et je compris que je coucherais en mer si je n'armais pas -l'embarcation pour remorquer le yacht. - -Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres -devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait -sur l'eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si -lourde qu'il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable. - -Les deux hommes, devant nous, ramaient d'une façon très lente et -régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu'à peine, mais -qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines. - -Enveloppé dans un gandoura d'Alger, en soie blanche, fine et légère, -qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins -sous la tente, au pied du mât, j'ai rêvassé pendant six heures de suite. - -Plus je vieillis, plus l'agitation humaine me semble sotte et puérile. -Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier, je -veux dire les classes éclairées, c'est-à-dire les plus niaises, parce -qu'une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d'avoir bu un verre de -champagne de trop, avant d'entrer en scène! - -Vers trois heures de l'après-midi, nous avions doublé la pointe du -Drammond, et nous nous présentions à l'entrée de la rade d'Agay. -...................................................................... - (_Lire p. 65_, La rade d'Agay... _à p. 69_, autour d'eux.) - - -_22 juillet._--Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent -nord-nord-est. - -A huit heures la brise fraîchissant, j'ai fait amener le flèche, ne -gardant que la misaine et le foc, et j'ai louvoyé sans m'éloigner à -plus de cinq milles de terre. - -A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de -Saint-Jouin, non loin du cap d'Antifer, et je jetai l'ancre pour me -faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l'auberge -bien connue d'Ernestine. - -Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord -de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés avec la -falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements. - -Au milieu de la dure montée, un étroit sentier grimpe sur le flanc de -la falaise droite et blanche; un filet d'eau claire et glacée jaillit -d'un trou et arrose en dévalant un joli tapis de cresson. - -Près de cette fontaine charmante, on a placé un banc de bois où l'on -s'arrête, où l'on se repose, où l'on boit dans le creux de la main en -dominant la mer, la longue ligne des côtes et, à ses pieds, le chaos -des roches tombées. Sur ce banc, de loin, j'avais aperçu deux êtres. En -approchant, je vis qu'ils se tenaient les mains, au mouvement qu'ils -firent pour les séparer. Quand je fus encore plus près, je la reconnus -tout à coup, elle! - -Mais lui?... Lui, c'était un autre. - -Une heure plus tard, comme nous avions encore déjeuné dans la même -salle, et comme je causais avec la patronne, une amie, je lui demandai: - ---Quelle est donc cette jeune femme, là-bas? - ---Comment! vous ne la connaissez pas? Mais d'où sortez-vous? C'est la -petite Jeanne Riga, du Vaudeville. - ---Ah! Et le monsieur? - ---Oh! lui... je ne sais point. - -Et comme je retournais à mon bord, avec une joie égoïste je songeais -à cette comédienne de l'amour qui jouait si bien, si bien, cette -comédie-là, qu'elle m'avait rendu tout triste, un soir. Et je plaignais -ceux pour qui elle la jouait si bien. -...................................................................... - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - Sur l'Eau 1 - - Blanc et Bleu (_inédit_) 181 - - Livre de bord (_inédit_) 193 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE -MAUPASSANT - VOLUME 21 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Guy de Maupassant</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 9, 2022 [eBook #68271]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 21</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="tirage">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="tirage">DES</p> - -<p class="tirage">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="tirage">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="tirage">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="tirage">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="tirage">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="tirage">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</p> - -<p class="center">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="center">SAVOIR:</p> - -<p class="center margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center lineheight125 marginbottom1"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: Sur l’Eau.<br /> -<i>Paris, 1888. Marpon et Flammarion, éditeurs,<br /> -avec addition de</i>:<br /> -Blanc et Bleu.—Livre de bord (<i>inédits</i>).</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="center">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - - <p class="title1">DE</p> - - <p class="title2">GUY DE MAUPASSANT</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3a">SUR L'EAU</p> - - <hr class="small4" /> - - <p class="title3b">BLANC ET BLEU</p> - - <hr class="small5" /> - - <p class="title3c">LIVRE DE BORD</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" width="135" height="200" /> - </div> - - <p class="title4">PARIS</p> - - <p class="title5">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - - <p class="title6">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - - <hr class="small6" /> - - <p class="title5">MDCCCCVIII</p> - - <p class="title1"><i>Tous droits réservés.</i></p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_1">1</span> - <h2 id="ch_1">SUR L’EAU.</h2> - - <div class="quote2"> - <p><i>Ce journal ne contient aucune histoire et aucune aventure - intéressantes. Ayant fait, au printemps dernier, une petite croisière - sur les côtes de la Méditerranée, je me suis amusé à écrire, chaque - jour, ce que j’ai vu et ce que j’ai pensé.</i></p> - - <p><i>En somme, j’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches—je - ne puis raconter autre chose—et j’ai pensé simplement, comme on pense - quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène.</i></p> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="date">6 avril.</p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap2">E</span> dormais profondément quand mon patron Bernard jeta du sable dans ma -fenêtre. Je l’ouvris et je reçus sur le visage, dans la poitrine et -jusque dans l’âme, le souffle froid et délicieux de la nuit. Le ciel -était limpide et bleuâtre, rendu vivant par le frémissement de feu des -étoiles.</p> - -<p>Le matelot, debout au pied du mur, disait:</p> - -<p>—Beau temps, monsieur.</p> - -<p>—Quel vent?</p> - -<p>—Vent de terre.</p> - -<p>—C’est bien, j’arrive.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, je descendais la côte à grands pas. L’horizon -commençait <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> à pâlir et je regardais au loin, derrière la baie des -Anges, les lumières de Nice, puis plus loin encore, le phare tournant -de Villefranche.</p> - -<p>Devant moi Antibes apparaissait vaguement, dans l’ombre éclaircie, avec -ses deux tours debout sur la ville bâtie en cône et qu’enferment encore -les vieux murs de Vauban.</p> - -<p>Dans les rues, quelques chiens et quelques hommes, des ouvriers qui se -lèvent. Dans le port, rien que le très léger bercement des tartanes le -long du quai et l’insensible clapot de l’eau qui remue à peine. Parfois -un bruit d’amarre qui se raidit ou le frôlement d’une barque le long -d’une coque. Les bateaux, les pierres, la mer elle-même semblent dormir -sous le firmament poudré d’or et sous l’œil du petit phare qui, debout -sur la jetée, veille sur son petit port.</p> - -<p>Là-bas, en face du chantier du constructeur Ardouin, j’aperçus une -lueur, je sentis un mouvement, j’entendis des voix. On m’attendait. Le -<i>Bel-Ami</i> était prêt à partir.</p> - -<p>Je descendis dans le salon qu’éclairaient les deux bougies suspendues -et balancées comme des boussoles, au pied des canapés <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> qui servent -de lits, la nuit venue; j’endossai le veston de mer en peau de bête, -je me coiffai d’une chaude casquette, puis je remontai sur le pont. -Déjà les amarres de poste avaient été larguées, et les deux hommes, -halant sur la chaîne, amenaient le yacht à pic sur son ancre. Puis -ils hissèrent la grande voile, qui s’éleva lentement avec une plainte -monotone des poulies et de la mâture. Elle montait large et pâle dans -la nuit, cachant le ciel et les astres, agitée déjà par les souffles du -vent.</p> - -<p>Il nous arrivait sec et froid de la montagne invisible encore qu’on -sentait chargée de neige. Il était très faible, à peine éveillé, -indécis et intermittent.</p> - -<p>Maintenant, les hommes embarquaient l’ancre; je pris la barre; et le -bateau, pareil à un grand fantôme, glissa sur l’eau tranquille. Pour -sortir du port, il nous fallait louvoyer entre les tartanes et les -goélettes ensommeillées. Nous allions d’un quai à l’autre, doucement, -traînant notre canot court et rond qui nous suivait comme un petit, à -peine sorti de l’œuf, suit un cygne.</p> - -<p>Dès que nous fûmes dans la passe, entre la jetée et le fort carré, le -yacht, plus ardent, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> accéléra sa marche et sembla s’animer comme -si une gaieté fut entrée en lui. Il dansait sur les vagues légères, -innombrables et basses, sillons mouvants d’une plaine illimitée. Il -sentait la vie de la mer en sortant de l’eau morte du port.</p> - -<p>Il n’y avait pas de houle, et je m’engageai entre les murs de la ville -et la bouée le <i>Cinq-cents francs</i> qui indique le grand passage, -puis laissant arriver vent arrière, je fis route pour doubler le cap.</p> - -<p>Le jour naissait, les étoiles s’éteignaient, le phare de Villefranche -ferma pour la dernière fois son œil tournant, et j’aperçus dans le ciel -lointain, au-dessus de Nice, encore invisible, des lueurs bizarres et -roses: c’étaient les glaciers des Alpes dont l’aurore allumait les -cimes.</p> - -<p>Je remis la barre à Bernard pour regarder se lever le soleil. La brise, -plus fraîche, nous faisait courir sur l’ombre frémissante et violette. -Une cloche se mit à sonner, jetant au vent les trois coups rapides de -l’<i>Angelus</i>. Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte -au jour levant et plus lourd à la nuit tombante? J’aime cette heure -froide et légère du matin, lorsque l’homme dort encore et que <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -s’éveille la terre. L’air est plein de frissons mystérieux que ne -connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit, on voit la -vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les -astres et dont le secret est notre immense tourment.</p> - -<p>Raymond disait:</p> - -<p>—Nous aurons vent d’est tantôt.</p> - -<p>Bernard répondit:</p> - -<p>—Je croirais plutôt à un vent d’ouest.</p> - -<p>Bernard, le patron, est maigre, souple, remarquablement propre, -soigneux et prudent. Barbu jusqu’aux yeux, il a le regard bon et la -voix bonne. C’est un dévoué et un franc. Mais tout l’inquiète en mer, -la houle rencontrée soudain et qui annonce de la brise au large, le -nuage allongé sur l’Estérel, qui révèle du mistral dans l’ouest, et -même le baromètre qui monte, car il peut indiquer une bourrasque de -l’est. Excellent marin d’ailleurs, il surveille tout sans cesse et -pousse la propreté jusqu’à frotter les cuivres dès qu’une goutte d’eau -les atteint.</p> - -<p>Raymond, son beau-frère, est un fort gars, brun et moustachu, -infatigable et hardi, aussi franc et dévoué que l’autre, mais moins -mobile et nerveux, plus calme, plus résigné <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> aux surprises et aux -traîtrises de la mer.</p> - -<p>Bernard, Raymond et le baromètre sont parfois en contradiction et me -jouent une amusante comédie à trois personnages, dont un muet, le mieux -renseigné.</p> - -<p>—Sacristi, monsieur, nous marchons bien, disait Bernard.</p> - -<p>Nous avons passé, en effet, le golfe de la Salis, franchi la Garoupe, -et nous approchons du cap Gros, roche plate et basse allongée au ras -des flots.</p> - -<p>Maintenant, toute la chaîne des Alpes apparaît, vague monstrueuse qui -menace la mer, vague de granit couronnée de neige dont tous les sommets -pointus semblent des jaillissements d’écume immobile et figée. Et le -soleil se lève derrière ces glaces, sur qui sa lumière tombe en coulée -d’argent.</p> - -<p>Mais voilà que, doublant le cap d’Antibes, nous découvrons les îles -de Lérins, et loin par derrière, la chaîne tourmentée de l’Estérel. -L’Estérel est le décor de Cannes, charmante montagne de keepsake, -bleuâtre et découpée élégamment, avec une fantaisie coquette et -pourtant artiste, peinte à l’aquarelle sur un ciel théâtral par -un créateur complaisant pour servir de modèle aux Anglaises <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -paysagistes et de sujet d’admiration aux altesses phtisiques ou -désœuvrées.</p> - -<p>A chaque heure du jour, l’Estérel change d’effet et charme les yeux du -<i>high life</i>.</p> - -<p>La chaîne des monts correctement et nettement dessinée se découpe au -matin sur le ciel bleu, d’un bleu tendre et pur, d’un bleu propre et -joli, d’un bleu idéal de plage méridionale. Mais le soir, les flancs -boisés des côtes s’assombrissent et plaquent une tache noire sur un -ciel de feu, sur un ciel invraisemblablement dramatique et rouge. -Je n’ai jamais vu nulle part ces couchers de soleil de féerie, ces -incendies de l’horizon tout entier, ces explosions de nuages, cette -mise en scène habile et superbe, ce renouvellement quotidien d’effets -excessifs et magnifiques qui forcent l’admiration et feraient un peu -sourire s’ils étaient peints par des hommes.</p> - -<p>Les îles de Lérins, qui ferment à l’est le golfe de Cannes et le -séparent du golfe Juan, semblent elles-mêmes deux îles d’opérette -placées là pour le plus grand plaisir des hivernants et des malades.</p> - -<p>De la pleine mer, où nous sommes à présent, elles ressemblent à -deux jardins d’un vert sombre, poussés dans l’eau. Au large, à <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -l’extrémité de Saint-Honorat, s’élève, le pied dans les flots, une -ruine toute romantique, vrai château de Walter Scott, toujours battue -par les vagues, et où les moines autrefois se défendirent contre les -Sarrazins, car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf -pendant la Révolution. L’île fut achetée alors par une actrice des -Français.</p> - -<p>Château fort, religieux batailleurs, aujourd’hui trappistes gras, -souriants et quêteurs, jolie cabotine venant sans doute cacher ses -amours dans cet îlot couvert de pins et de fourrés et entouré d’un -collier de rochers charmants, tout jusqu’à ces noms à la Florian -«Lérins, Saint-Honorat, Sainte-Marguerite», tout est aimable, coquet, -romanesque, poétique et un peu fade sur ce délicieux rivage de Cannes.</p> - -<p>Pour faire pendant à l’antique manoir crénelé, svelte et dressé à -l’extrémité de Saint-Honorat, vers la pleine mer, Sainte-Marguerite est -terminée vers la terre par la forteresse célèbre où furent enfermés le -Masque de fer et Bazaine. Une passe d’un mille environ s’étend entre -la pointe de la Croisette et ce château, qui a l’aspect d’une vieille -maison écrasée, sans rien d’altier et de majestueux. <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> Il semble -accroupi, lourd et sournois, vraie souricière à prisonniers.</p> - -<p>J’aperçois maintenant les trois golfes. Devant moi, au delà des îles, -celui de Cannes, plus près, le golfe Juan, et derrière moi la baie -des Anges, dominée par les Alpes et les sommets neigeux. Plus loin, -les côtes se déroulent bien au delà de la frontière italienne, et je -découvre avec ma lunette la blanche Bordighera au bout d’un cap.</p> - -<p>Et partout, le long de ce rivage démesuré, les villes au bord de l’eau, -les villages accrochés plus haut au flanc des monts, les innombrables -villas semées dans la verdure ont l’air d’œufs blancs pondus sur les -sables, pondus sur les rocs, pondus dans les forêts de pins par des -oiseaux monstrueux venus pendant la nuit du pays des neiges qu’on -aperçoit là-haut.</p> - -<p>Sur le cap d’Antibes, longue excroissance de terre, jardin prodigieux -jeté entre deux mers, où poussent les plus belles fleurs de l’Europe, -nous voyons encore des villas, et tout à la pointe Eilen-Roc, -ravissante et fantaisiste habitation qu’on vient visiter de Nice et de -Cannes.</p> - -<p>La brise tombe, le yacht ne marche plus qu’à peine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> - -<p>Après le courant d’air de terre qui règne pendant la nuit, nous -attendons et nous espérons le courant d’air de la mer, qui sera le bien -reçu, d’où qu’il vienne.</p> - -<p>Bernard tient toujours pour l’ouest, Raymond pour l’est, le baromètre -est immobile un peu au-dessous de 76.</p> - -<p>Maintenant le soleil rayonne, inonde la terre, rend étincelants les -murs des maisons, qui, de loin, ont l’air aussi de neige éparpillée, et -jette sur la mer un clair vernis lumineux et bleuté.</p> - -<p>Peu à peu, profitant des moindres souffles, de ces caresses de l’air -qu’on sent à peine sur la peau et qui cependant font glisser sur l’eau -plate les yachts sensibles et bien voilés, nous dépassons la dernière -pointe du cap et nous découvrons tout entier le golfe Juan, avec -l’escadre au milieu. De loin, les cuirassés ont l’air de rocs, d’îlots, -d’écueils couverts d’arbres morts. La fumée d’un train court sur la -rive allant de Cannes à Juan-les-Pins qui sera peut-être, plus tard, la -plus jolie station de toute la côte. Trois tartanes avec leurs voiles -latines, dont une est rouge et les deux autres blanches, sont arrêtées -dans le passage entre Sainte-Marguerite et la terre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p> - -<p>C’est le calme, le calme doux et chaud d’un matin de printemps dans -le Midi; et déjà, il me semble que j’ai quitté depuis des semaines, -depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s’agitent; -je sens entrer en moi l’ivresse d’être seul, l’ivresse douce du repos -que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépêche bleue, ni le -timbre de ma porte, ni l’aboiement de mon chien. On ne peut m’appeler, -m’inviter, m’emmener, m’opprimer avec des sourires, me harceler de -politesses. Je suis seul, vraiment seul, vraiment libre. Elle court, -la fumée du train sur le rivage! Moi je flotte dans un logis ailé qui -se balance, joli comme un oiseau, petit comme un nid, plus doux qu’un -hamac, et qui erre sur l’eau, au gré du vent, sans tenir à rien. J’ai, -pour me servir et me promener, deux matelots qui m’obéissent, quelques -livres à lire et des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans -parler, quelle joie!</p> - -<p>Je fermais les yeux sous la chaleur du soleil, savourant le repos -profond de la mer, quand Bernard dit à mi-voix:</p> - -<p>—Le brick a de l’air, là-bas.</p> - -<p>Là-bas, en effet, très loin en face d’Agay, un brick vient vers nous. -Je vois très bien <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> avec la jumelle, ses voiles rondes pleines de -vent.</p> - -<p>—Bah, c’est le courant d’air d’Agay, répond Raymond, il fait calme sur -le cap Roux.</p> - -<p>—Cause toujours, nous aurons du vent d’ouest, répond Bernard.</p> - -<p>Je me penche pour regarder le baromètre dans le salon. Il a baissé -depuis une demi-heure. Je le dis à Bernard qui sourit et murmure:</p> - -<p>—Il sent le vent d’ouest, monsieur.</p> - -<p>C’est fait, ma curiosité s’éveille, cette curiosité particulière aux -voyageurs de la mer, qui fait qu’on voit tout, qu’on observe tout, -qu’on se passionne pour la moindre chose. Ma lunette ne quitte plus mes -yeux, je regarde à l’horizon la couleur de l’eau. Elle demeure toujours -claire, vernie, luisante. S’il y a du vent, il est loin encore.</p> - -<p>Quel personnage, le vent, pour les marins! On en parle comme d’un -homme, d’un souverain tout-puissant, tantôt terrible et tantôt -bienveillant. C’est de lui qu’on s’entretient le plus, le long des -jours, c’est à lui qu’on pense sans cesse, le long des jours et des -nuits. Vous ne le connaissez point, gens de la terre! Nous autres -nous le connaissons plus que notre <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> père ou que notre mère, cet -invisible, ce terrible, ce capricieux, ce sournois, ce traître, ce -féroce. Nous l’aimons et nous le redoutons, nous savons ses malices -et ses colères que les signes du ciel et de la mer nous apprennent -lentement à prévoir. Il nous force à songer à lui à toute minute, à -toute seconde, car la lutte entre nous et lui ne s’interrompt jamais. -Tout notre être est en éveil pour cette bataille: l’œil qui cherche à -surprendre d’insaisissables apparences, la peau qui reçoit sa caresse -ou son choc, l’esprit qui reconnaît son humeur, prévoit ses surprises, -juge s’il est calme ou fantasque. Aucun ennemi, aucune femme ne nous -donne autant que lui la sensation du combat, ne nous force à tant de -prévoyance, car il est le maître de la mer, celui qu’on peut éviter, -utiliser ou fuir, mais qu’on ne dompte jamais. Et dans l’âme du -marin règne, comme chez les croyants l’idée d’un Dieu irascible et -formidable, la crainte mystérieuse, religieuse, infinie du vent, et le -respect de sa puissance.</p> - -<p>—Le voilà, monsieur, me dit Bernard.</p> - -<p>Là-bas, tout là-bas, au bout de l’horizon une ligne d’un bleu -noir s’allonge sur l’eau. Ce n’est rien, une nuance, une ombre -imperceptible, <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> c’est lui. Maintenant nous l’attendons, immobiles, -sous la chaleur du soleil.</p> - -<p>Je regarde l’heure, huit heures, et je dis:</p> - -<p>—Bigre, il est tôt, pour le vent d’ouest.</p> - -<p>—Il soufflera dur, après midi, répond Bernard.</p> - -<p>Je lève les yeux sur la voile plate, molle, morte. Son triangle -éclatant semble monter jusqu’au ciel, car nous avons hissé sur la -misaine la grande flèche de beau temps dont la vergue dépasse de deux -mètres le sommet du mât. Plus un mouvement: on se croirait sur la -terre. Le baromètre baisse toujours. Cependant la ligne sombre aperçue -au loin s’approche. L’éclat métallique de l’eau terni soudain se -transforme en une teinte ardoisée. Le ciel est pur, sans nuage.</p> - -<p>Tout à coup, autour de nous, sur la mer aussi nette qu’une plaque -d’acier, glissent, de place en place, rapides, effacés aussitôt -qu’apparus, des frissons presque imperceptibles, comme si on eût jeté -dedans mille pincées de sable menu. La voile frémit, mais à peine, puis -le gui, lentement, se déplace vers tribord. Un souffle maintenant me -caresse la figure, et les frémissements de l’eau se multiplient autour -de nous comme s’il y tombait <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> une pluie continue de sable. Le cotre -déjà recommence à marcher. Il glisse, tout droit, et un très léger -clapot s’éveille le long des flancs. La barre se raidit dans ma main, -la longue barre de cuivre qui semble sous le soleil une tige de feu, et -la brise, de seconde en seconde, augmente. Il va falloir louvoyer; mais -qu’importe, le bateau monte bien au vent et le vent nous mènera, s’il -ne faiblit pas, de bordée en bordée, à Saint-Raphaël à la nuit tombante.</p> - -<p>Nous approchons de l’escadre dont les six cuirassés et les deux avisos -tournent lentement sur leurs ancres, présentant leur proue à l’ouest. -Puis nous virons de bord vers le large, pour passer les Formigues que -signale une tour, au milieu du golfe. Le vent fraîchit de plus en plus -avec une surprenante rapidité, et la vague se lève courte et pressée. -Le yacht s’incline portant toute sa toile et court suivi toujours du -youyou dont l’amarre est tendue et qui va, le nez en l’air, le cul dans -l’eau, entre deux bourrelets d’écume.</p> - -<p>En approchant de l’île Saint-Honorat, nous passons auprès d’un rocher -nu, rouge, hérissé comme un porc-épic, tellement rugueux, armé de -dents, de pointes et de griffes qu’on <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> peut à peine marcher dessus; -il faut poser le pied dans les creux, entre ses défenses, et avancer -avec précaution; on le nomme Saint-Ferréol.</p> - -<p>Un peu de terre venue on ne sait d’où s’est accumulée dans les trous et -les fissures de la roche, et là dedans ont poussé des sortes de lis et -de charmants iris bleus dont la graine semble tombée du ciel.</p> - -<p>C’est sur cet écueil bizarre, en pleine mer, que fut enseveli et caché -pendant cinq ans le corps de Paganini. L’aventure est digne de la vie -de cet artiste génial et macabre, qu’on disait possédé du diable, -si étrange d’allures, de corps, de visage, dont le talent surhumain -et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce de -personnage d’Hoffmann.</p> - -<p>Comme il retournait à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui, -seul maintenant, pouvait l’entendre tant sa voix était devenue faible, -il mourut à Nice, du choléra, le 27 mai 1840.</p> - -<p>Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son père et se -dirigea vers l’Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la -sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> consultée, n’osa point -accorder son autorisation. On allait cependant débarquer le corps -lorsque la municipalité s’y opposa sous prétexte que l’artiste était -mort du choléra. Gênes était alors ravagé par une épidémie de ce mal; -mais on argua que la présence de ce nouveau cadavre pouvait aggraver le -fléau.</p> - -<p>Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où l’entrée du port lui -fut interdite pour les mêmes raisons. Puis il se dirigea vers Cannes, -où il ne put pénétrer non plus.</p> - -<p>Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre du grand -artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait -plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il -vit cette roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit -débarquer le cercueil qui fut enfoui au milieu de l’îlot.</p> - -<p>C’est seulement en 1845 qu’il revint avec deux amis chercher les restes -de son père pour les transporter à Gênes, dans la villa Gajona.</p> - -<p>N’aimerait-on pas mieux que l’extraordinaire violoniste fût demeuré sur -l’écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du -roc?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>Plus loin se dresse en pleine mer le château de Saint-Honorat que nous -avons aperçu en doublant le cap d’Antibes, et plus loin encore une -ligne d’écueils terminée par une tour: Les Moines.</p> - -<p>Ils sont à présent tout blancs, écumeux et bruyants.</p> - -<p>C’est là un des points les plus dangereux de la côte pendant la nuit, -car aucun feu ne le signale et les naufrages y sont assez fréquents.</p> - -<p>Une rafale brusque nous penche à faire monter l’eau sur le pont, et -je commande d’amener la flèche que le cotre ne peut plus porter sans -s’exposer à casser le mât.</p> - -<p>La lame se creuse, s’espace et moutonne, et le vent siffle, rageur, par -bourrasque, un vent de menace qui crie: «Prenez garde.»</p> - -<p>—Nous serons obligés d’aller coucher à Cannes, dit Bernard.</p> - -<p>Au bout d’une demi-heure, en effet, il fallut amener le grand foc et -le remplacer par le second en prenant un ris dans la voile; puis, un -quart d’heure plus tard, nous prenions un second ris. Alors je me -décidai à gagner le port de Cannes, port dangereux que rien n’abrite, -rade ouverte à la mer du <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> sud-ouest qui y met tous les navires en -danger. Quand on songe aux sommes considérables qu’amèneraient dans -cette ville les grands yachts étrangers, s’ils y trouvaient un abri -sûr, on comprend combien est puissante l’indolence des gens du Midi qui -n’ont pu encore obtenir de l’État ce travail indispensable.</p> - -<p>A dix heures, nous jetons l’ancre en face du vapeur le <i>Cannois</i>, -et je descends à terre, désolé de ce voyage interrompu. Toute la rade -est blanche d’écume.</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_24">24</span> - <p class="date">Cannes, 7 avril, 9 heures du soir.</p> -</div> - -<p>Des princes, des princes, partout des, princes! Ceux qui aiment les -princes sont heureux.</p> - -<p>A peine eus-je mis le pied, hier matin, sur la promenade de la -Croisette, que j’en rencontrai trois, l’un derrière l’autre. Dans notre -pays démocratique, Cannes est devenue la ville des titres.</p> - -<p>Si on pouvait ouvrir les esprits comme on lève le couvercle d’une -casserole, on trouverait des chiffres dans la tête d’un mathématicien, -des silhouettes d’acteurs gesticulant et déclamant dans la tête d’un -dramaturge, la figure d’une femme dans la tête d’un amoureux, des -images paillardes dans celle d’un débauché, des vers dans la cervelle -d’un poète, mais dans le crâne des gens qui viennent <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> à Cannes on -trouverait des couronnes de tous les modèles, nageant comme les pâtes -dans un potage.</p> - -<p>Des hommes se réunissent dans les tripots parce qu’ils aiment les -cartes, d’autres dans les champs de courses parce qu’ils aiment les -chevaux. On se réunit à Cannes parce qu’on aime les Altesses Impériales -et Royales.</p> - -<p>Elles y sont chez elles, y règnent paisiblement dans les salons fidèles -à défaut des royaumes dont on les a privées.</p> - -<p>On en rencontre de grandes et de petites, de pauvres et de riches, -de tristes et de gaies, pour tous les goûts. En général elles sont -modestes, cherchent à plaire et apportent dans leurs relations avec les -humbles mortels une délicatesse et une affabilité qu’on ne retrouve -presque jamais chez nos députés, ces princes du pot aux votes.</p> - -<p>Mais si les princes, les pauvres princes errants, sans budgets ni -sujets, qui viennent vivre en bourgeois dans cette ville élégante et -fleurie, s’y montrent simples et ne donnent point à rire, même aux -irrespectueux, il n’en est pas de même des amateurs d’Altesses.</p> - -<p>Ceux-là tournent autour de leurs idoles avec un empressement religieux -et comique, <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> et, dès qu’ils sont privés d’une, se mettent à la -recherche d’une autre, comme si leur bouche ne pouvait s’ouvrir que -pour prononcer «Monseigneur» ou «Madame» à la troisième personne.</p> - -<p>On ne peut les voir cinq minutes sans qu’ils racontent ce que leur a -répondu la princesse, ce que leur a dit le grand-duc, la promenade -projetée avec l’un et le mot spirituel de l’autre. On sent, on voit, -on devine qu’ils ne fréquentent point d’autre monde que les personnes -de sang royal, que s’ils consentent à vous parler, c’est pour vous -renseigner exactement sur ce qu’on fait dans ces hauteurs.</p> - -<p>Et des luttes acharnées, des luttes où sont employées toutes les ruses -imaginables, s’engagent pour avoir à sa table, une fois au moins par -saison, un prince, un vrai prince, un de ceux qui font prime. Quel -respect on inspire quand on est du lawn-tennis d’un grand-duc ou quand -on a été seulement présenté à Galles,—c’est ainsi que s’expriment les -superchics.</p> - -<p>Se faire inscrire à la porte de ces «exilés», comme dit Daudet, de -ces culbutés, dirait un autre, constitue une occupation constante, -délicate, absorbante, considérable. Le registre <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> est déposé dans -le vestibule, entre deux valets dont l’un vous offre une plume. On -écrit son nom à la suite de deux mille autres noms de toute farine où -les titres foisonnent, où les «de» fourmillent! Puis on s’en va, fier -comme si l’on venait d’être anobli, heureux comme si on eût accompli -un devoir sacré, et on dit avec orgueil, à la première connaissance -rencontrée: «Je viens de me faire inscrire chez le grand-duc de -Gérolstein.» Puis le soir, au dîner, on raconte avec importance: «J’ai -remarqué tantôt, sur la liste du grand-duc de Gérolstein, les noms de -X... Y... et Z...» Et tout le monde écoute avec intérêt comme s’il -s’agissait d’un événement de la dernière importance.</p> - -<p>Mais pourquoi rire et s’étonner de l’innocente et douce manie des -élégants amateurs de princes quand nous rencontrons à Paris cinquante -races différentes d’amateurs de grands hommes, qui ne sont pas moins -amusantes.</p> - -<p>Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des -célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n’est -guère de femme du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son -artiste, ou ses <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> artistes; et elle donne des dîners pour eux, afin -de faire savoir à la ville et à la province qu’on est intelligent chez -elle.</p> - -<p>Poser pour l’esprit qu’on n’a pas, mais qu’on fait venir à grand bruit, -ou pour les relations princières... où donc est la différence?</p> - -<p>Les plus recherchés parmi les grands hommes par les femmes jeunes ou -vieilles sont assurément les musiciens. Certaines maisons en possèdent -des collections complètes. Ces artistes ont d’ailleurs cet avantage -inestimable d’être utiles dans les soirées. Mais les personnes qui -tiennent à l’objet tout à fait rare ne peuvent guère espérer en réunir -deux sur le même canapé. Ajoutons qu’il n’est pas de bassesse dont ne -soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon -d’un compositeur illustre. Les petits soins qu’on emploie d’ordinaire -pour attacher un peintre ou un simple homme de lettres deviennent tout -à fait insuffisants quand il s’agit d’un marchand de sons. On emploie -vis-à-vis de lui des moyens de séduction et des procédés de louange -complètement inusités. On lui baise les mains comme à un roi, on -s’agenouille devant lui comme <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> devant un Dieu, quand il a daigné -exécuter lui-même son <i>Regina Cœli</i>. On porte dans une bague un -poil de sa barbe; on se fait une médaille, une médaille sacrée gardée -entre les seins au bout d’une chaînette d’or, avec un bouton tombé un -soir de sa culotte, après un vif mouvement du bras qu’il avait fait en -achevant son <i>Doux Repos</i>.</p> - -<p>Les peintres sont un peu moins prisés, bien que fort recherchés encore. -Ils ont en eux moins de divin et plus de bohème. Leurs allures n’ont -pas assez de moelleux et surtout pas assez de sublime. Ils remplacent -souvent l’inspiration par la gaudriole et par le coq-à-l’âne. Ils -sentent un peu trop l’atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins, -ont perdu cette odeur-là se mettent à sentir la pose. Et puis ils sont -changeants, volages, blagueurs. On n’est jamais sûr de les garder, -tandis que le musicien fait son nid dans la famille.</p> - -<p>Depuis quelques années, on recherche assez l’homme de lettres. Il a -d’ailleurs de grands avantages: il parle, il parle longtemps, il parle -beaucoup, il parle pour tout le monde, et comme il fait profession -d’intelligence, on peut l’écouter et l’admirer avec confiance.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p> - -<p>La femme qui se sent sollicitée par ce goût bizarre d’avoir chez -elle un homme de lettres comme on peut avoir un perroquet dont le -bavardage attire les concierges voisines, a le choix entre les poètes -et les romanciers. Les poètes ont plus d’idéal, et les romanciers -plus d’imprévu. Les poètes sont plus sentimentaux, les romanciers -plus positifs. Affaire de goût et de tempérament. Le poète a plus de -charme intime, le romancier plus d’esprit souvent. Mais le romancier -présente des dangers qu’on ne rencontre pas chez le poète, il ronge, -pille et exploite tout ce qu’il a sous les yeux. Avec lui on ne peut -jamais être tranquille, jamais sûr qu’il ne vous couchera point, un -jour, toute nue, entre les pages d’un livre. Son œil est comme une -pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. -Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse; il cueille les -mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe -devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les -moindres choses. Il emmagasine du matin au soir des observations de -toute nature dont il fait des histoires à vendre, des histoires qui -courent au bout du monde, qui seront lues, <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> discutées, commentées -par des milliers et des millions de personnes. Et ce qu’il y a de -terrible, c’est qu’il fera ressemblant, le gredin, malgré lui, -inconsciemment, parce qu’il voit juste et qu’il raconte ce qu’il a vu. -Malgré ses efforts et ses ruses pour déguiser les personnages, on dira: -«Avez-vous reconnu M. X... et M<sup>me</sup> Y... Ils sont frappants?»</p> - -<p>Certes, il est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et -d’attirer les romanciers, qu’il le serait pour un marchand de farine -d’élever des rats dans son magasin.</p> - -<p>Et pourtant ils sont en faveur.</p> - -<p>Donc quand une femme a jeté son dévolu sur l’écrivain qu’elle veut -adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d’attentions -et de gâteries. Comme l’eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur -rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l’homme -de lettres. Alors, dès qu’elle le voit attendri, ému, gagné par cette -constante flatterie, elle l’isole, elle coupe, peu à peu, les attaches -qu’il pouvait avoir ailleurs, et l’habitue insensiblement à venir chez -elle, à s’y plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater -dans la maison, elle lui ménage et lui prépare des succès, le met en -lumière, en <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> vedette, lui témoigne devant tous les anciens habitués -du lieu une considération marquée, une admiration sans égale.</p> - -<p>Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y trouve -d’ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui -leurs plus délicates faveurs pour l’arracher à celle qui l’a conquis. -Mais s’il est habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux -coquetteries dont on l’accable. Et plus il se montrera fidèle, plus -il sera poursuivi, prié, aimé. Oh! qu’il prenne garde de se laisser -entraîner par toutes ces sirènes de salons; il perdrait aussitôt les -trois quarts de sa valeur s’il tombait dans la circulation.</p> - -<p>Il forme bientôt un centre littéraire, une église dont il est le Dieu, -le seul Dieu; car les véritables religions n’ont jamais plusieurs -divinités. On ira dans la maison pour le voir, l’entendre, l’admirer, -comme on vient, de très loin, en certains sanctuaires. On l’enviera, -lui, on l’enviera, elle! Ils parleront des lettres comme les prêtres -parlent des dogmes, avec science et gravité; on les écoutera, l’un et -l’autre, et on aura, en sortant de ce salon lettré, la sensation de -sortir d’une cathédrale.</p> - -<p>D’autres encore sont recherchés, mais à <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> des degrés inférieurs: -ainsi, les généraux, dédaignés du vrai monde où ils sont classés -à peine au-dessus des députés, font encore prime dans la petite -bourgeoisie. Le député n’est demandé que dans les moments de crise. -On le ménage, par un dîner de temps en temps, pendant les accalmies -parlementaires. Le savant a ses partisans, car tous les goûts sont -dans la nature, et le chef de bureau lui-même est fort prisé par les -gens qui habitent au sixième étage. Mais ces gens-là ne viennent -pas à Cannes. A peine la bourgeoisie y a-t-elle quelques timides -représentants.</p> - -<p>C’est seulement avant midi qu’on rencontre sur la Croisette tous les -nobles étrangers.</p> - -<p>La Croisette est une longue promenade en demi-cercle qui suit la mer -depuis la pointe, en face Sainte-Marguerite, jusqu’au port que domine -la vieille ville.</p> - -<p>Les femmes jeunes et sveltes,—il est de bon goût d’être -maigre,—vêtues à l’anglaise, vont d’un pas rapide, escortées par de -jeunes hommes alertes en tenue de lawn-tennis. Mais de temps en temps, -on rencontre un pauvre être décharné qui se traîne d’un pas accablé, -appuyé au bras d’une mère, d’un frère ou d’une sœur. Ils toussent et -halètent, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> ces misérables, enveloppés de châles malgré la chaleur, -et nous regardent passer avec des yeux profonds, désespérés et méchants.</p> - -<p>Ils souffrent, ils meurent, car ce pays ravissant et tiède, c’est aussi -l’hôpital du monde et le cimetière fleuri de l’Europe aristocrate.</p> - -<p>L’affreux mal qui ne pardonne guère et qu’on nomme aujourd’hui la -tuberculose, le mal qui ronge, brûle et détruit par milliers les -hommes, semble avoir choisi cette côte pour y achever ses victimes.</p> - -<p>Comme de tous les coins du monde on doit la maudire cette terre -charmante et redoutable, antichambre de la Mort, parfumée et douce, -où tant de familles humbles et royales, princières et bourgeoises ont -laissé quelqu’un, presque toutes un enfant en qui germaient leurs -espérances et s’épanouissaient leurs tendresses.</p> - -<p>Je me rappelle Menton, la plus chaude, la plus saine de ces villes -d’hiver. De même que dans les cités guerrières on voit les forteresses -debout sur les hauteurs environnantes, ainsi de cette plage -d’agonisants on aperçoit le cimetière au sommet d’un monticule.</p> - -<p>Quel lieu ce serait pour vivre, ce jardin <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> où dorment les morts! -Des roses, des roses, partout des roses. Elles sont sanglantes, ou -pâles, ou blanches, ou veinées de filets écarlates. Les tombes, les -allées, les places vides encore et remplies demain, tout en est -couvert. Leur parfum violent étourdit, fait vaciller les têtes et les -jambes.</p> - -<p>Et tous ceux qui sont couchés là avaient seize ans, dix-huit ans, vingt -ans.</p> - -<p>De tombe en tombe, on va, lisant les noms de ces êtres tués si jeunes, -par l’inguérissable mal. C’est un cimetière d’enfants, un cimetière -pareil à ces bals blancs où ne sont point admis les gens mariés.</p> - -<p>De ce cimetière la vue s’étend, à gauche, sur l’Italie, jusqu’à la -pointe où Bordighera allonge dans la mer ses maisons blanches; à -droite, jusqu’au cap Martin, qui trempe dans l’eau ses flancs feuillus.</p> - -<p>Partout, d’ailleurs, le long de cet adorable rivage, nous sommes chez -la Mort. Mais elle est discrète, voilée, pleine de savoir-vivre et de -pudeurs, bien élevée enfin. Jamais on ne la voit face à face, bien -qu’elle vous frôle à tout moment.</p> - -<p>On dirait même qu’on ne meurt point en ce pays, car tout est complice -de la fraude <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> où se complaît cette souveraine. Mais comme on la -sent, comme on la flaire, comme on entrevoit parfois le bout de sa robe -noire! Certes, il faut bien des roses et bien des fleurs de citronniers -pour qu’on ne saisisse jamais, dans la brise, l’affreuse odeur qui -s’exhale des chambres de trépassés.</p> - -<p>Jamais un cercueil dans les rues, jamais une draperie de deuil, jamais -un glas funèbre. Le maigre promeneur d’hier ne passe plus sous votre -fenêtre et voilà tout.</p> - -<p>Si vous vous étonnez de ne le plus voir et vous inquiétez de lui, le -maître d’hôtel et tous les domestiques vous répondent avec un sourire -qu’il allait mieux et que sur l’avis du docteur il est parti pour -l’Italie. Dans chaque hôtel, en effet, la Mort a son escalier secret, -ses confidents et ses compères.</p> - -<p>Un moraliste d’autrefois aurait dit de bien belles choses sur le -contraste et le coudoiement de cette élégance et de cette misère.</p> - -<p>Il est midi, la promenade maintenant est déserte et je retourne à bord -du <i>Bel-Ami</i>, où m’attend un déjeuner modeste préparé par les -mains de Raymond, que je retrouve en tablier blanc et faisant frire des -pommes de terre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - -<p>Pendant le reste du jour j’ai lu.</p> - -<p>Le vent soufflait toujours avec violence et le yacht dansait sur -ses ancres, car nous avions dû mouiller aussi celle de tribord. Le -mouvement finit par m’engourdir et je sommeillai pendant quelque temps. -Quand Bernard entra dans le salon pour allumer des bougies, je vis -qu’il était sept heures, et comme la houle, le long du quai, rendait le -débarquement difficile, je dînai dans mon bateau.</p> - -<p>Puis je montai m’asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait -ses lumières. Rien de plus joli qu’une ville éclairée, vue de la mer. -A gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes -sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles; à droite, les becs -de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux -kilomètres d’étendue.</p> - -<p>Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des -gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils -feront demain, et qu’ils causent. Ils causent! de quoi? des princes! du -temps!... Et puis?... du temps!... des princes!... et puis?... de rien!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - -<p>Est-il rien de plus sinistre qu’une conversation de table d’hôte? J’ai -vécu dans les hôtels, j’ai subi l’âme humaine qui se montre là dans -toute sa platitude. Il faut vraiment être bien résolu à la suprême -indifférence pour ne pas pleurer de chagrin, de dégoût et de honte -quand on entend l’homme parler. L’homme, l’homme ordinaire, riche, -connu, estimé, respecté, considéré, content de lui, il ne sait rien, ne -comprend rien et parle de l’intelligence avec un orgueil désolant.</p> - -<p>Faut-il être aveugle et saoul de fierté stupide pour se croire autre -chose qu’une bête à peine supérieure aux autres. Écoutez-les, assis -autour de la table, ces misérables! Ils causent! Ils causent avec -ingénuité, avec confiance, avec douceur, et ils appellent cela échanger -des idées. Quelles idées? Ils disent où ils se sont promenés: «la -route était bien jolie, mais il faisait un peu froid en revenant»; -«la cuisine n’est pas mauvaise dans l’hôtel, bien que les nourritures -de restaurant soient toujours un peu excitantes». Et ils racontent ce -qu’ils ont fait, ce qu’ils aiment, ce qu’ils croient!</p> - -<p>Il me semble que je vois en eux l’horreur de leur âme comme on voit un -fœtus monstrueux <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> dans l’esprit-de-vin d’un bocal. J’assiste à la -lente éclosion des lieux communs qu’ils redisent toujours, je sens les -mots tomber de ce grenier à sottises dans leurs bouches d’imbéciles et -de leurs bouches dans l’air inerte qui les porte à mes oreilles.</p> - -<p>Mais leurs idées, leurs idées les plus hautes, les plus solennelles, -les plus respectées, ne sont-elles pas l’irrécusable preuve de -l’éternelle, universelle, indestructible et omnipotente bêtise?</p> - -<p>Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et -recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note, -du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou -en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre, -les arguments pour et contre, l’histoire des croyances sacrées, des -schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme -les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et -sanglante des faiseurs d’hypothèses, le chaos des contestations, tout -le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à -deviner, à savoir et si prompt à croire, prouve qu’il a été jeté sur ce -monde si petit, <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> uniquement pour boire, manger, faire des enfants -et des chansonnettes et s’entre-tuer par passe-temps.</p> - -<p>Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s’amusent, ceux qui sont -contents.</p> - -<p>Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le -soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de -leur logis, tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils -disent, tout ce qu’ils entendent.</p> - -<p>Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu -de leurs rejetons. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de -distractions.</p> - -<p>Ils ne s’ennuient ni les uns ni les autres.</p> - -<p>La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont -eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les -étonner, les ravit.</p> - -<p>Mais d’autres hommes, parcourant d’un éclair de pensée le cercle étroit -des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du -bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres.</p> - -<p>Dès qu’ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux. -Qu’attendraient-ils? Rien ne <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> les distrait plus; ils ont fait le -tour de nos maigres plaisirs.</p> - -<p>Heureux ceux qui ne connaissent pas l’écœurement abominable des mêmes -actions toujours répétées; heureux ceux qui ont la force de recommencer -chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes -meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les -mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux. -Heureux ceux qui ne s’aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien -ne change, que rien ne passe et que tout lasse.</p> - -<p>Faut-il que nous ayons l’esprit lent, fermé et peu exigeant, pour nous -contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde -n’ait pas encore crié: «Au rideau!» n’ait pas demandé l’acte suivant -avec d’autres êtres que l’homme, d’autres formes, d’autres fêtes, -d’autres plantes, d’autres astres, d’autres inventions, d’autres -aventures?</p> - -<p>Vraiment, personne n’a donc encore éprouvé la haine du visage humain -toujours pareil, la haine des animaux qui semblent des mécaniques -vivantes avec leurs instincts invariables transmis dans leur semence -du <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> premier de leur race au dernier, la haine des paysages -éternellement semblables et la haine des plaisirs jamais renouvelés?</p> - -<p>Consolez-vous, dit-on, dans l’amour de la science et des arts.</p> - -<p>Mais on ne voit donc pas que nous sommes toujours emprisonnés en -nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le -boulet de notre rêve sans essor!</p> - -<p>Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits -matériels au moyen d’instruments ridiculement imparfaits, qui suppléent -cependant un peu à l’incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un -pauvre chercheur qui meurt à la peine découvre que l’air contient un -gaz encore inconnu, qu’on dégage une force impondérable, inexplicable -et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les -innombrables étoiles ignorées, il s’en trouve une qu’on n’avait pas -encore signalée dans le voisinage d’une autre, vue et baptisée depuis -longtemps. Qu’importe?</p> - -<p>Nos maladies viennent des microbes? Fort bien. Mais d’où viennent ces -microbes? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes? Et les soleils, -d’où viennent-ils?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - -<p>Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne -devinons rien, nous n’imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés -en nous. Et des gens s’émerveillent du génie humain!</p> - -<p>Les arts? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les -monotones paysages sans qu’ils ressemblent jamais à la nature, à -dessiner les hommes, en s’efforçant, sans y jamais parvenir, de leur -donner l’aspect des vivants. On s’acharne ainsi, inutilement, pendant -des années, à imiter ce qui est; et on arrive à peine, par cette copie -immobile et muette des actes de la vie, à faire comprendre aux yeux -exercés ce qu’on a voulu tenter.</p> - -<p>Pourquoi ces efforts? Pourquoi cette imitation vaine? Pourquoi cette -reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes? Misère!</p> - -<p>Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des -nuances. Pourquoi encore?</p> - -<p>Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il -est inutile d’en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne -peuvent, eux aussi, ces hommes, <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> qu’imiter l’homme. Ils s’épuisent -en un labeur stérile. Car l’homme ne changeant pas, leur art inutile -est immuable. Depuis que s’agite notre courte pensée, l’homme est le -même; ses sentiments, ses croyances, ses sensations sont les mêmes; -il n’a point avancé, il n’a point reculé, il n’a point remué. A quoi -me sert d’apprendre ce que je suis, de lire ce que je pense, de me -regarder moi-même dans les banales aventures d’un roman?</p> - -<p>Ah! si les poètes pouvaient traverser l’espace, explorer les astres, -découvrir d’autres univers, d’autres êtres, varier sans cesse pour mon -esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un -inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des -horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais -ils ne peuvent, ces impuissants, que changer la place d’un mot, et me -montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon?</p> - -<p>Car la pensée de l’homme est immobile.</p> - -<p>Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes, -elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une -bouteille fermée, voletant jusqu’aux parois où elle se heurte toujours.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> - -<p>Et pourtant, à défaut de mieux, il est doux de penser, quand on vit -seul.</p> - -<p>Sur ce petit bateau que ballotte la mer, qu’une vague peut emplir et -retourner, je sais et je sens combien rien n’existe de ce que nous -connaissons, car la terre qui flotte dans le vide est encore plus -isolée, plus perdue que cette barque sur les flots. Leur importance est -la même, leur destinée s’accomplira. Et je me réjouis de comprendre -le néant des croyances et la vanité des espérances qu’engendra notre -orgueil d’insectes!</p> - -<p>Je me suis couché, bercé par le tangage, et j’ai dormi d’un profond -sommeil comme on dort sur l’eau jusqu’à l’heure où Bernard me réveilla -pour me dire:</p> - -<p>—Mauvais temps, monsieur, nous ne pouvons pas partir ce matin.</p> - -<p>Le vent est tombé, mais la mer, très grosse au large, ne permet pas de -faire route vers Saint-Raphaël.</p> - -<p>Encore un jour à passer à Cannes.</p> - -<p>Vers midi, le vent d’ouest se leva de nouveau, moins fort que la -veille, et je résolus d’en profiter pour aller visiter l’escadre au -golfe Juan.</p> - -<p>Le <i>Bel-Ami</i>, en traversant la rade, dansait <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> comme une chèvre -et je dus gouverner avec grande attention pour ne pas recevoir à chaque -vague, qui nous arrivait presque par le travers, des paquets d’eau par -la figure. Mais bientôt je gagnai l’abri des îles et je m’engageai dans -le passage sous le château fort de Sainte-Marguerite.</p> - -<p>Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot, et son sommet ne -dépasse guère la côte peu élevée de l’île. On dirait une tête enfoncée -entre deux grosses épaules!</p> - -<p>On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n’était pas besoin -d’être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces rochers -complaisants.</p> - -<p>Cette évasion me fut racontée en grand détail par un homme qui se -prétendait et qui pouvait être bien renseigné.</p> - -<p>Bazaine vivait assez libre, recevant chaque jour sa femme et ses -enfants. Or, M<sup>me</sup> Bazaine, nature énergique, déclara à son mari -qu’elle s’éloignerait pour toujours avec les enfants s’il ne s’évadait -pas, et elle lui exposa son plan. Il hésitait devant les dangers de la -fuite et les doutes sur le succès; mais, quand il vit sa femme décidée -à accomplir sa menace, il consentit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> - -<p>Alors, chaque jour, on introduisit dans la forteresse des jouets pour -les petits, toute une minuscule gymnastique de chambre. C’est avec -ces joujoux que fut fabriquée la corde à nœuds qui devait servir au -maréchal. Elle fut confectionnée lentement, pour ne point éveiller de -soupçons, puis cachée avec soin dans un coin du préau par une main amie.</p> - -<p>La date de l’évasion fut alors fixée. On choisit un dimanche, la -surveillance ayant paru moins sévère ce jour-là.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Bazaine s’absenta pour quelque temps.</p> - -<p>Le maréchal se promenait généralement jusqu’à huit heures du soir dans -le préau de la prison, en compagnie du directeur, homme aimable dont -le commerce lui plaisait. Puis il rentrait en ses appartements, que le -geôlier chef verrouillait et cadenassait en présence de son supérieur.</p> - -<p>Le soir de la fuite, Bazaine feignit d’être souffrant et voulut rentrer -une heure plus tôt. Il pénétra, en effet, en son logement; mais, -dès que le directeur se fut éloigné pour chercher son geôlier et le -prévenir d’enfermer immédiatement le captif, le maréchal ressortit bien -vite et se cacha dans la cour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - -<p>On verrouilla la prison vide. Et chacun rentra chez soi.</p> - -<p>Vers onze heures, Bazaine sortit de sa cachette, muni de l’échelle. Il -l’attacha et descendit sur les rochers.</p> - -<p>Au jour levant, un complice détacha la corde et la jeta au pied des -murs.</p> - -<p>Vers huit heures et demie, le directeur de Sainte-Marguerite s’informa -du prisonnier, surpris de ne pas le voir encore, car il sortait tôt -chaque matin. Le valet de chambre de Bazaine refusa d’entrer chez son -maître.</p> - -<p>A neuf heures enfin, le directeur força la porte et trouva la cage -abandonnée.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Bazaine, de son côté, pour exécuter ses projets, avait été -trouver un homme à qui son mari avait rendu jadis un service capital. -Elle s’adressait à un cœur reconnaissant, et elle se fit un allié aussi -dévoué qu’énergique. Ils réglèrent ensemble tous les détails; puis -elle se rendit à Gênes sous un faux nom et loua, sous prétexte d’une -excursion à Naples, un petit vapeur italien, au prix de mille francs -par jour, en stipulant que le voyage durerait au moins une semaine et -qu’on pourrait le prolonger d’un temps égal aux mêmes conditions.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p> - -<p>Le bâtiment se mit en route; mais à peine eut-il pris la mer que la -voyageuse parut changer de résolution, et elle demanda au capitaine -s’il lui déplaisait d’aller jusqu’à Cannes chercher sa belle-sœur. Le -marin y consentit volontiers et jeta l’ancre, le dimanche soir, au -golfe Juan.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Bazaine se fit mettre à terre en recommandant que le canot ne -s’éloignât point. Son complice dévoué l’attendait avec une autre barque -sur la promenade de la Croisette, et ils traversèrent la passe qui -sépare du continent la petite île Sainte-Marguerite. Son mari était là -sur les roches, les vêtements déchirés, le visage meurtri, les mains en -sang. La mer étant un peu forte, il fut contraint d’entrer dans l’eau -pour gagner la barque, qui se serait brisée contre la côte.</p> - -<p>Lorsqu’ils furent revenus à terre, le canot fut abandonné.</p> - -<p>Ils regagnèrent alors la première embarcation, puis le bâtiment -resté sous vapeur. M<sup>me</sup> Bazaine déclara alors au capitaine que sa -belle-sœur se trouvait trop souffrante pour venir, et, montrant le -maréchal, elle ajouta:</p> - -<p>—N’ayant pas de domestique, j’ai pris un valet de chambre. Cet -imbécile vient de tomber <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> sur les rochers et de se mettre dans -l’état où vous le voyez. Envoyez-le, s’il vous plaît, avec les -matelots, et faites-lui donner ce qu’il lui faut pour se panser et -recoudre ses hardes.</p> - -<p>Bazaine alla coucher dans l’entrepont.</p> - -<p>Or, le lendemain, au point du jour, on avait gagné la haute mer. -M<sup>me</sup> Bazaine changea encore de projet, et, se disant malade, se fit -reconduire à Gênes.</p> - -<p>Mais la nouvelle de l’évasion était déjà connue et le populaire, -averti, s’ameuta en vociférant sous les fenêtres de l’hôtel. Le tumulte -devint bientôt si violent que le propriétaire, épouvanté, fit s’enfuir -les voyageurs par une porte cachée.</p> - -<p>Je donne ce récit comme il me fut fait, et je n’affirme rien.</p> - -<p>Nous approchons de l’escadre, dont les lourds cuirassés, sur une seule -ligne, semblent des tours de guerre bâties en pleine mer. Voici le -<i>Colbert</i>, la <i>Dévastation</i>, l’<i>Amiral-Duperré</i>, le -<i>Courbet</i>, l’<i>Indomptable</i> et le <i>Richelieu</i>, plus -deux croiseurs, l’<i>Hirondelle</i> et le <i>Milan</i>, et quatre -torpilleurs en train d’évoluer dans le golfe.</p> - -<p>Je veux visiter le <i>Courbet</i>, qui passe pour le type le plus -parfait de notre marine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p> - -<p>Rien ne donne l’idée du labeur humain, du labeur minutieux et -formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces -énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée -de soldats, un arsenal d’armes monstrueuses, et qui sont faites, ces -masses, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail -de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et -toute l’impuissance et toute l’irrémédiable barbarie de cette race si -active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se -détruire elle-même.</p> - -<p>Ceux d’autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales -en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et -pieux, ne valaient-ils pas ceux d’aujourd’hui, lançant sur la mer des -maisons d’acier qui sont les temples de la mort?</p> - -<p>Au moment où je quitte le navire pour remonter dans ma coquille, -j’entends sur le rivage éclater une fusillade. C’est le régiment -d’Antibes qui fait l’exercice de tirailleurs dans les sables et dans -les sapins. La fumée monte en flocons blancs, pareils à des nuées de -coton qui s’évaporent, et on voit courir le long de la mer les culottes -rouges des soldats.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p> - -<p>Alors, les officiers de marine, intéressés soudain, braquent leurs -lunettes vers la terre et leur cœur s’anime devant ce simulacre de -guerre.</p> - -<p>Quand je songe seulement à ce mot, la guerre, il me vient un effarement -comme si l’on me parlait de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose -lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature.</p> - -<p>Quand on parle d’anthropophages, nous sourions avec orgueil en -proclamant notre supériorité sur ces sauvages. Quels sont les sauvages, -les vrais sauvages? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux -qui se battent pour tuer, rien que pour tuer?</p> - -<p>Les petits lignards qui courent là-bas sont destinés à la mort comme -les troupeaux de moutons que pousse un boucher sur les routes. Ils -iront tomber dans une plaine, la tête fendue d’un coup de sabre ou la -poitrine trouée d’une balle; et ce sont de jeunes hommes qui pourraient -travailler, produire, être utiles. Leurs pères sont vieux et pauvres; -leurs mères qui, pendant vingt ans, les ont aimés, adorés comme adorent -les mères, apprendront dans six mois ou un an peut-être que le fils, -l’enfant, le grand enfant élevé avec tant de peine, <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> avec tant -d’argent, avec tant d’amour, fut jeté dans un trou comme un chien -crevé, après avoir été éventré par un boulet et piétiné, écrasé, mis en -bouillie par les charges de cavalerie. Pourquoi a-t-on tué son garçon, -son beau garçon, son seul espoir, son orgueil, sa vie? Elle ne sait -pas. Oui, pourquoi?</p> - -<p>La guerre!... se battre!... égorger!... massacrer des hommes!... Et -nous avons aujourd’hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec -l’étendue de science et le degré de philosophie où l’on croit parvenu -le génie humain, des écoles où l’on apprend à tuer, à tuer de très -loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de -pauvres diables d’hommes innocents, chargés de famille et sans casier -judiciaire.</p> - -<p>Et le plus stupéfiant, c’est que le peuple ne se lève pas contre les -gouvernements. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et -les républiques? Le plus stupéfiant, c’est que la société tout entière -ne se révolte pas à ce seul mot de guerre.</p> - -<p>Ah! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses -coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares -aïeux, car nous sommes des bêtes, nous <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> resterons des bêtes que -l’instinct domine et que rien ne change.</p> - -<p>N’aurait-on pas honni tout autre que Victor Hugo qui eût jeté ce grand -cri de délivrance et de vérité?</p> - -<div class="quote"> - <p>«Aujourd’hui, la force s’appelle la violence et commence à être jugée; - la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la plainte du - genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel - des conquérants et des capitaines. Les peuples en viennent à comprendre - que l’agrandissement d’un forfait n’en saurait être la diminution; que - si tuer est un crime, tuer beaucoup n’en peut pas être la circonstance - atténuante; que si voler est une honte, envahir ne saurait être une - gloire.</p> - - <p>«Ah! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre.»</p> -</div> - -<p>Vaines colères, indignation de poète. La guerre est plus vénérée que -jamais.</p> - -<p>Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de -Moltke, a répondu, un jour, aux délégués de la paix, les étranges -paroles que voici:</p> - -<div class="quote"> - <p>«La guerre est sainte, d’institution divine; c’est une des lois sacrées - du monde; elle entretient <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> chez les hommes tous les grands, les - nobles sentiments: l’honneur, le désintéressement, la vertu, le - courage, et les empêche, en un mot, de tomber dans le plus hideux - matérialisme.»</p> -</div> - -<p>Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher -jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ne rien -apprendre, ne rien lire, n’être utile à personne, pourrir de saleté, -coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement -continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples, -puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer -dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à -la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras -ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour -personne, et crever au coin d’un champ tandis que vos vieux parents, -votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu’on appelle ne -pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p> - -<p>Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre la -nature, l’ignorance, contre les obstacles de toute sorte, <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> pour -rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs, -des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui -peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères. -Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes, -agrandissant l’esprit humain, élargissant la science, donnant chaque -jour à l’intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour -à leur patrie du bien-être, de l’aisance, de la force.</p> - -<p>La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans -d’efforts, de patience et de génie.</p> - -<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p> - -<p>Nous l’avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus -des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade, -par ostentation. Alors que le droit n’existe plus, que la loi est -morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller -des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu’ils -avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte -de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu -mitrailler par plaisir des vaches couchées <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> dans un champ, sans -aucune raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.</p> - -<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p> - -<p>Entrer dans un pays, égorger l’homme qui défend sa maison parce qu’il -est vêtu d’une blouse et n’a pas de képi sur la tête, brûler les -habitations de misérables qui n’ont plus de pain, casser des meubles, -en voler d’autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les -femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre, -et laisser derrière soi la misère et le choléra.</p> - -<p>Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.</p> - -<p>Qu’ont-ils donc fait pour prouver même un peu d’intelligence, les -hommes de guerre? Rien. Qu’ont-ils inventé? Des canons et des fusils. -Voilà tout.</p> - -<p>L’inventeur de la brouette n’a-t-il pas plus fait pour l’homme, par -cette simple et pratique idée d’ajuster une roue à deux bâtons, que -l’inventeur des fortifications modernes?</p> - -<p>Que nous reste-t-il de la Grèce? Des livres, des marbres. Est-elle -grande parce qu’elle a vaincu ou par ce qu’elle a produit?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - -<p>Est-ce l’invasion des Perses qui l’a empêchée de tomber dans le plus -hideux matérialisme?</p> - -<p>Sont-ce les invasions des barbares qui ont sauvé Rome et l’ont -régénérée?</p> - -<p>Est-ce que Napoléon I<sup>er</sup> a continué le grand mouvement intellectuel -commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle?</p> - -<p>Eh bien, oui, puisque les gouvernements prennent ainsi le droit de mort -sur les peuples, il n’y a rien d’étonnant à ce que les peuples prennent -parfois le droit de mort sur les gouvernements.</p> - -<p>Ils se défendent. Ils ont raison. Personne n’a le droit absolu de -gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux -qu’on dirige. Quiconque gouverne a autant le devoir d’éviter la guerre -qu’un capitaine de navire a celui d’éviter le naufrage.</p> - -<p>Quand un capitaine a perdu son bâtiment, on le juge et on le condamne, -s’il est reconnu coupable de négligence ou même d’incapacité.</p> - -<p>Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre -déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s’ils faisaient justice -eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s’ils <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> refusaient de se laisser -tuer sans raison, s’ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les -leur ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte... -Mais ce jour ne viendra pas!</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_60">60</span> - <p class="date">Agay, 8 avril.</p> -</div> - -<p>—Beau temps, monsieur.</p> - -<p>Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la -mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d’ombre -ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre.</p> - -<p>Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour -profiter de ce vent favorable, nous partons.</p> - -<p>Nous voilà glissant sur l’onde, vers la pleine mer. La côte disparaît; -on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C’est là une -sensation, une émotion troublante et délicieuse: s’enfoncer dans cette -nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble -qu’on quitte le monde, qu’on ne doit plus jamais arriver nulle part, -qu’il n’y aura plus <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> de rivage, qu’il n’y aura pas de jour. A mes -pieds une petite lanterne éclaire le compas qui m’indique la route. Il -faut courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le -cap Roux et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque -le soleil sera levé. J’ai fait allumer les fanaux de position, rouge -bâbord et vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec -ivresse de cette fuite muette, continue et tranquille.</p> - -<p>Tout à coup un cri s’élève devant nous. Je tressaille, car la voix -est proche; et je n’aperçois rien, rien que cette obscure muraille de -ténèbres où je m’enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui -veille à l’avant me dit: «C’est une tartane qui va dans l’est; arrivez -un peu, monsieur, nous passons derrière.»</p> - -<p>Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la -grande ombre flottante d’une haute voile aperçue quelques secondes et -disparue presque aussitôt. Rien n’est plus étrange, plus fantastique -et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les -pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit -donc qu’en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d’une -rencontre surnaturelle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> - -<p>J’entends au loin un sifflement d’oiseau. Il approche, passe et -s’éloigne. Que ne puis-je errer comme lui?</p> - -<p>L’aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit, -un vrai jour d’été.</p> - -<p>Raymond affirme que nous aurons vent d’est, Bernard tient toujours pour -l’ouest et me conseille de changer d’allure et de marcher, tribord -armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son -avis et, sous la lente poussée d’une brise agonisante, nous nous -rapprochons de l’Estérel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue -qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, -avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et -coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les -forêts de sapins montent jusqu’aux cimes de granit qui ressemblent -à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l’une -après l’autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu’on distingue par -places les fonds de sable et les fonds d’herbes.</p> - -<p>Certes, en certains jours, j’éprouve l’horreur de ce qui est jusqu’à -désirer la mort. Je sens jusqu’à la souffrance suraiguë la monotonie -invariable des paysages, des figures et des <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> pensées. La médiocrité -de l’univers m’étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses -m’emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m’anéantit.</p> - -<p>En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d’un -animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, -s’élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis -retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon -corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J’aime le ciel -comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme -un chamois, l’herbe profonde pour m’y rouler, pour y courir comme un -cheval, et l’eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir -en moi quelque chose de toutes les espèces d’animaux, de tous les -instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J’aime -la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l’aime sans -l’admirer, sans la poétiser, sans m’exalter. J’aime d’un amour bestial -et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, -tout ce qu’on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble -mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les -mers, <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair -des femmes.</p> - -<p>La caresse de l’eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches -m’émeut et m’attendrit, et la joie qui m’envahit, quand je me sens -poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre -aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la -vie primitive.</p> - -<p>Quand il fait beau comme aujourd’hui, j’ai dans les veines le sang des -vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes, -mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses!</p> - -<p class="br">Le soleil monte sur l’horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le -vent d’ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d’est -annoncé par Raymond.</p> - -<p>Jusqu’à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis -un petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble -se moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la -brise qui ne vient pas. Ce n’est rien, l’haleine d’une bouche ou un -battement d’éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en -place. Les marsouins, <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> ces clowns de la mer, jouent autour de nous, -jaillissent hors de l’eau d’un élan rapide comme s’ils s’envolaient, -passent dans l’air plus vifs qu’un éclair, puis plongent et ressortent -plus loin.</p> - -<p>Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d’Agay, la -brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si -je n’armais pas l’embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à -l’abri dans cette baie.</p> - -<p>Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres -devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur -l’eau, brûlait le pont du bateau.</p> - -<p>Les deux matelots ramaient d’une façon très lente et régulière, comme -deux manivelles usées qui ne vont plus qu’à peine, mais qui continuent -sans arrêt leur effort mécanique de machines.</p> - -<p>La rade d’Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d’un côté, par -les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la -montagne, et que continue, vers la pleine mer, l’île d’Or, nommée ainsi -à cause de sa couleur; de l’autre, par une ligne de <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> roches basses, -et une petite pointe à fleur d’eau portant un phare pour signaler -l’entrée.</p> - -<p>Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires -réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où -ne s’arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne, -et une jolie rivière s’enfonçant dans l’Estérel jusqu’au vallon -nommé Malinfermet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin -d’Afrique.</p> - -<p>Aucune route n’aboutit, de l’intérieur, à cette baie délicieuse. Seul -un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de -porphyre du Drammont; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous -sommes donc en pleine montagne.</p> - -<p>Je résolus de me promener à pied, jusqu’à la nuit, par les chemins -bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages, -violente et parfumée, emplit l’air, se mêle au grand souffle de résine -de la forêt immense, qui semble haleter sous la chaleur.</p> - -<p>Après une heure de marche, j’étais en plein bois de sapins, un bois -clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os -de la terre, semblaient rougis par le soleil, et j’allais lentement, -heureux comme doivent <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> l’être les lézards sur les pierres -brûlantes, quand j’aperçus, au sommet de la montée, venant vers moi -sans me voir, deux amoureux ivres de leur rêve.</p> - -<p>C’était joli, c’était charmant, ces deux êtres aux bras liés, -descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d’ombre -qui bariolaient la côte inclinée.</p> - -<p>Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de -voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis -guère. Je remarquai seulement qu’il avait l’air comme il faut. Je -m’étais assis derrière le tronc d’un pin pour les regarder passer. Ils -ne m’aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la -taille, sans dire un mot, tant ils s’aimaient.</p> - -<p>Quand je ne les vis plus, je sentis qu’une tristesse m’était tombée sur -le cœur. Un bonheur m’avait frôlé, que je ne connaissais point et que -je pressentais le meilleur de tous. Et je revins vers la baie d’Agay, -trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.</p> - -<p>Jusqu’au soir, je m’étendis sur l’herbe, au bord de la rivière, et, -vers sept heures, j’entrai dans l’auberge pour dîner.</p> - -<p>Mes matelots avaient prévenu le patron, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> qui m’attendait. Mon -couvert était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d’une -autre table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des -yeux, mes deux amoureux de tantôt.</p> - -<p>J’eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose -inconvenante et vilaine.</p> - -<p>Ils m’examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.</p> - -<p>L’aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près -de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du -mistral, d’un capitaine italien qui avait couché là l’autre nuit, puis, -pour me flatter, vanta mon yacht, dont j’apercevais par la fenêtre la -coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.</p> - -<p>Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je -m’attardai à regarder le mince croissant de la lune poudrant de lumière -la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de -son passage, l’immobile et pâle clarté tombée sur l’eau.</p> - -<p>Descendu pour m’embarquer, j’aperçus, debout sur la plage, les deux -amants qui contemplaient la mer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p> - -<p>Et comme je m’éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais -toujours leurs silhouettes sur le rivage, leurs ombres dressées côte -à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l’amour -s’exhalait d’elles, s’épandait par l’horizon, les faisait grandes et -symboliques.</p> - -<p>Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis -sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets -sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma -chambre, comme si j’eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette -tendresse répandue dans l’air, autour d’eux.</p> - -<p>Tout à coup une des fenêtres de l’auberge s’éclairant, je vis dans la -lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m’accabla, et dans la -tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le -sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis -en mon cœur un tel désir d’aimer, que je faillis crier de détresse.</p> - -<p>Puis, brusquement, j’eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas -m’avouer que j’étais un homme comme les autres, j’accusai le clair de -lune de m’avoir troublé la raison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p> - -<p>J’ai toujours cru d’ailleurs que la lune exerce sur les cervelles -humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les -rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux, -l’effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L’homme -qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune.</p> - -<p>Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel -propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les -coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s’en douter, en se -promenant par les belles nuits, et on n’en guérit jamais; on reste fou, -non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d’une folie spéciale, -douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes.</p> - -<p>Certes, j’ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens -déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la -mer m’émeut, m’attendrit et me navre.</p> - -<p>Qu’a-t-elle donc de si séduisant cette lune, vieil astre défunt, qui -promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée -pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - -<p>L’aimons-nous parce qu’elle est morte? comme dit le poète Haraucourt.</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Puis ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents.</span><br /> - <span class="i0">La lune se peupla de murmures vivants.</span><br /> - <span class="i0">Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,</span><br /> - <span class="i0">Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux,</span><br /> - <span class="i0">Elle eut l’amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,</span><br /> - <span class="i8">Et lentement rentra dans l’ombre.</span> - </div> - </div> -</div> - -<p>L’aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l’éternelle -illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos -yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à -comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone -et doux effet qu’elle promène autour du monde?</p> - -<p>Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière -frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les -branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le -ciel noir et vide, quand elle s’abaisse vers la mer, allongeant sur -la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne -sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu’elle inspira -aux grands rêveurs?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - -<p>Si nous allons, l’âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute -ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste -au-dessus d’un toit, l’immortelle ballade de Musset se met à chanter -dans notre mémoire.</p> - -<p>Et n’est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt -avec ses yeux?</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">C’était dans la nuit brune,</span><br /> - <span class="i0">Sur le clocher jauni</span><br /> - <span class="i4">La lune</span><br /> - <span class="i0">Comme un point sur un i.</span><br /> - <span class="i0">Lune, quel esprit sombre</span><br /> - <span class="i0">Promène au bout d’un fil,</span><br /> - <span class="i4">Dans l’ombre,</span><br /> - <span class="i0">Ta face ou ton profil?</span> - </div> - </div> -</div> - -<p>Si nous nous promenons, un soir de tristesse, sur une plage, au bord -de l’Océan, qu’elle illumine, ne nous mettons-nous pas, presque malgré -nous, à réciter ces deux vers si grands et si mélancoliques:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Seule au-dessus des mers, la lune, voyageant,<br /> - Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d’argent.</p> - </div> -</div> - -<p>Si nous nous réveillons, dans notre lit, qu’éclaire un long rayon -entrant par la fenêtre, <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> ne nous semble-t-il pas aussitôt voir -descendre vers nous la figure blanche qu’évoque Catulle Mendès:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Elle venait, avec un lis dans chaque main,<br /> - La pente d’un rayon lui servant de chemin.</p> - </div> -</div> - -<p>Si, marchant le soir, par la campagne, nous entendons tout à coup -quelque chien de ferme pousser sa plainte longue et sinistre, ne -sommes-nous pas frappés brusquement par le souvenir de l’admirable -pièce de Leconte de Lisle, les <i>Hurleurs</i>?</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Seule, la lune pâle, en écartant la nue,<br /> - Comme une morne lampe, oscillait tristement.<br /> - Monde muet, marqué d’un signe de colère,<br /> - Débris d’un globe mort au hasard dispersé,<br /> - Elle laissait tomber de son orbe glacé<br /> - Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.</p> - </div> -</div> - -<p>Par un soir de rendez-vous, l’on va tout doucement dans le chemin, -serrant la taille de la bien-aimée, lui pressant la main et lui baisant -la tempe. Elle est un peu lasse, un peu émue et marche d’un pas fatigué.</p> - -<p>Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme une onde calme la -douce lumière.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p> - -<p>Est-ce qu’ils n’éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi -qu’une chanson d’amour exquise, les deux vers charmants:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Et réveiller, pour s’asseoir à sa place,<br /> - Le clair de lune endormi sur le banc!</p> - </div> -</div> - -<p>Peut-on voir le croissant dessiner, comme ce soir, dans un grand -ciel ensemencé d’astres, son fin profil, sans songer à la fin de ce -chef-d’œuvre de Victor Hugo qui s’appelle: <i>Booz endormi</i>:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">....................... Et Ruth se demandait,<br /> - Immobile, ouvrant l’œil à demi sous ses voiles,<br /> - Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été<br /> - Avait, en s’en allant, négligemment jeté<br /> - Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.</p> - </div> -</div> - -<p>Et qui donc a jamais mieux dit que Hugo, la lune galante et tendre aux -amoureux?</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s’éteignirent;<br /> - Dans les bois assombris, les sources se plaignirent.<br /> - Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,<br /> - Chanta comme un poète et comme un amoureux.<br /> - Chacun se dispersa sous les profonds feuillages,<br /> - Les folles, en riant, entraînèrent les sages;<br /> - L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant;<br /> - Et troublés comme on l’est en songe, vaguement,<br /> - <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> - Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,<br /> - A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,<br /> - A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison,<br /> - Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.</p> - </div> -</div> - -<p>Et je me rappelle aussi cette admirable prière à la lune qui ouvre le -onzième livre de <i>l’Ane d’Or</i> d’Apulée.</p> - -<p>Mais ce n’est point assez pourtant que toutes ces chansons des hommes -pour mettre en notre cœur la tristesse sentimentale que ce pauvre astre -nous inspire.</p> - -<p>Nous plaignons la lune, malgré nous, sans savoir pourquoi, sans savoir -de quoi, et, pour cela, nous l’aimons.</p> - -<p>La tendresse que nous lui donnons est mêlée aussi de pitié; nous la -plaignons comme une vieille fille, car nous devinons vaguement, malgré -les poètes, que ce n’est point une morte, mais une vierge.</p> - -<p>Les planètes, comme les femmes, ont besoin d’un époux, et la pauvre -lune dédaignée du soleil n’a-t-elle pas simplement coiffé sainte -Catherine, comme nous le disons ici-bas?</p> - -<p>Et c’est pour cela qu’elle nous emplit, avec sa clarté timide, -d’espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous -attendons <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> obscurément et vainement sur cette terre agite notre -cœur comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de -la lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves -impossibles et assoiffés d’inexprimables tendresses.</p> - -<p>L’étroit croissant, un fil d’or, trempait maintenant dans l’eau sa -pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu’à l’autre -pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître.</p> - -<p>Alors je levai mon regard vers l’auberge. La fenêtre éclairée venait -de se fermer. Une lourde détresse m’écrasa, et je descendis dans ma -chambre.</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_77">77</span> - <p class="date">10 avril.</p> -</div> - -<p>A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur -le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun -mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux -marins traversait la mince cloison de bois.</p> - -<p>Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la -mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif -de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence -infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un -frisson de l’eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup -l’inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla, -en l’entendant, qu’une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains -bruits, certaines <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> notes, certaines voix nous déchirent, nous -jettent en une seconde dans l’âme tout ce qu’elle peut contenir de -douleur, d’affolement et d’angoisse. J’écoutais, attendant, et je -l’entendis encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché -à mes nerfs, ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, -profond et désolé! Oui, c’était une voix cruelle, une voie connue, -attendue, et qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et -bizarre, comme un semeur d’épouvante et de délire, car il eut aussitôt -la puissance d’éveiller l’affreuse détresse sommeillant toujours au -fond du cœur de tous les vivants. Qu’était-ce? C’était la voix qui crie -sans fin dans notre âme et qui nous reproche d’une façon continue, -obscurément et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, -inapaisable, inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous -avons fait et en même temps tout ce que nous n’avons pas fait, la -voix des vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis, -des femmes rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses -disparues, des joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui -passe, de ce qui fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> de -ce que nous n’avons pas atteint, de ce que nous n’atteindrons jamais, -la maigre petite voix qui crie l’avortement de la vie, l’inutilité de -l’effort, l’impuissance de l’esprit et la faiblesse de la chair.</p> - -<p>Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après -les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que -j’aurais aimé, tout ce que j’avais confusément désiré, attendu, rêvé, -tout ce que j’aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce -que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d’un -espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s’envoler, sans -pouvoir briser la chaîne d’ignorance qui le tenait.</p> - -<p>Ah! j’ai tout convoité sans jouir de rien. Il m’aurait fallu la -vitalité d’une race entière, l’intelligence diverse éparpillée sur tous -les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences -en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les -curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir.</p> - -<p>Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes -n’en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue qui -me ronge? Pourquoi ne <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> pas connaître la réalité des plaisirs, des -attentes et des jouissances?</p> - -<p>C’est que je porte en moi cette seconde vue qui est en même temps la -force et toute la misère des écrivains. J’écris parce que je comprends -et je souffre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et -surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même, -dans le miroir de ma pensée.</p> - -<p>Qu’on ne nous envie pas, mais qu’on nous plaigne, car voici en quoi -l’homme de lettres diffère de ses semblables.</p> - -<p>En lui aucun sentiment simple n’existe plus. Tout ce qu’il voit, ses -joies, ses plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent -instantanément des sujets d’observation. Il analyse malgré tout, malgré -lui, sans fin, les cœurs, les visages, les gestes, les intonations. -Sitôt qu’il a vu, quoi qu’il ait vu, il lui faut le pourquoi! Il n’a -pas un élan, pas un cri, pas un baiser qui soient francs, pas une de -ces actions instantanées qu’on fait parce qu’on doit les faire, sans -savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite.</p> - -<p>S’il souffre, il prend note de sa souffrance et la classe dans sa -mémoire; il se dit, en revenant du cimetière, où il a laissé celui ou -<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> celle qu’il aimait le plus au monde: «C’est singulier ce que j’ai -ressenti; c’était comme une ivresse douloureuse, etc...» Et alors il -se rappelle tous les détails, les attitudes des voisins, les gestes -faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille petites choses -insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix d’une -vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans -une fenêtre, un chien qui traversa le convoi, l’effet de la voiture -funèbre sous les grands ifs du cimetière, la tête du croquemort et la -contraction des traits, l’effort des quatre hommes qui descendaient la -bière dans la fosse, mille choses enfin qu’un brave homme souffrant de -toute son âme, de tout son cœur, de toute sa force, n’aurait jamais -remarquées.</p> - -<p>Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce qu’il est avant -tout un homme de lettres et qu’il a l’esprit construit de telle sorte -que la répercussion, chez lui, est bien plus vive, plus naturelle, pour -ainsi dire, que la première secousse, l’écho plus sonore que le son -primitif.</p> - -<p>Il semble avoir deux âmes, l’une qui note, explique, commente chaque -sensation de sa voisine, de l’âme naturelle, commune à tous <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> les -hommes; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un -reflet de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder -sentir, agir, aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser, -aimer, sentir comme tout le monde, bonnement, franchement, simplement, -sans s’analyser soi-même après chaque joie et après chaque sanglot.</p> - -<p>S’il cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa -pensée est clairvoyante et qu’il désarticule tous les ressorts cachés -des sentiments et des actions des autres.</p> - -<p>S’il écrit, il ne peut s’abstenir de jeter en ses livres tout ce -qu’il a vu, tout ce qu’il a compris, tout ce qu’il sait; et cela -sans exception pour les parents, les amis, mettant à nu, avec une -impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu’il aime ou qu’il a aimés, -exagérant même, pour grossir l’effet, uniquement préoccupé de son œuvre -et nullement de ses affections.</p> - -<p>Et s’il aime, s’il aime une femme, il la dissèque comme un cadavre dans -un hôpital. Tout ce qu’elle dit, ce qu’elle fait est instantanément -pesé dans cette délicate balance de l’observation qu’il porte en -lui, et classé à sa <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> valeur documentaire. Qu’elle se jette à son -cou dans un élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de -son opportunité, de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le -condamnera tacitement s’il le sent faux ou mal fait.</p> - -<p>Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n’est jamais -acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout, -autour de lui, devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions -secrètes, et il souffre d’un mal étrange, d’une sorte de dédoublement -de l’esprit, qui fait de lui un être effroyablement vibrant, machiné, -compliqué et fatigant pour lui-même.</p> - -<p>Sa sensibilité particulière et maladive le change en outre en écorché -vif pour qui presque toutes les sensations sont devenues des douleurs.</p> - -<p>Je me rappelle les jours noirs où mon cœur fut tellement déchiré par -des choses aperçues une seconde, que les souvenirs de ces visions -demeurent en moi comme des plaies.</p> - -<p>Un matin, avenue de l’Opéra, au milieu du public remuant et joyeux, que -le soleil de mai grisait, j’ai vu passer soudain un être innommable, -une vieille courbée en deux, <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> vêtue de loques qui furent des robes, -coiffée d’un chapeau de paille noir, tout dépouillé de ses ornements -anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et -elle allait, traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au -cœur, autant qu’elle-même, plus qu’elle-même, la douleur de tous ses -pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, -indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil! Où -allait-elle? Vers quel taudis? Elle portait dans un papier qui pendait -au bout d’une ficelle quelque chose. Quoi? du pain? Oui, sans doute. -Personne, aucun voisin n’ayant pu ou voulu faire pour elle cette -course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde -au boulanger. Deux heures de route au moins pour aller et venir. Et -quelle route douloureuse! Quel chemin de la croix plus effroyable que -celui du Christ!</p> - -<p>Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait -là-haut! Quand y serait-elle? Combien de repos haletants sur les -marches, dans le petit escalier noir et tortueux?</p> - -<p>Tout le monde se retournait pour la regarder! On murmurait: «Pauvre -femme!» <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> puis on passait. Sa jupe, son haillon de jupe, traînait -sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y -avait une pensée là dedans! Une pensée? Non, mais une souffrance -épouvantable, incessante, harcelante! Oh! la misère des vieux sans -pain, des vieux sans espoir, sans enfants, sans argent, sans rien autre -chose que la mort devant eux, y pensons-nous? Y pensons-nous, aux vieux -affamés des mansardes? Pensons-nous aux larmes de ces yeux ternes, qui -furent brillants, émus et joyeux, jadis?</p> - -<p>Une autre fois, il pleuvait, j’allais seul, chassant par la plaine -normande, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et -glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise, -blottie contre une motte de terre, s’envolait lourdement sous l’averse. -Mon coup de fusil, éteint par la nappe d’eau qui tombait du ciel, -claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s’abattait -avec du sang sur ses plumes.</p> - -<p>Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui -pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu’au cœur, -accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes, engluées d’argile; et -j’allais rentrer quand <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> j’aperçus au milieu des champs le cabriolet -du médecin qui suivait un chemin de traverse.</p> - -<p>Elle passait, la voiture noire et basse, couverte de sa capote ronde et -traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la -campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s’arrêta; la tête du -médecin apparut et il cria:</p> - -<p>—Eh!</p> - -<p>J’allai vers lui. Il me dit:</p> - -<p>—Voulez-vous m’aider à soigner une diphtérique? Je suis seul et il -faudrait la tenir pendant que j’enlèverai les fausses membranes de sa -gorge.</p> - -<p>—Je viens avec vous, répondis-je. Et je montai dans sa voiture.</p> - -<p>Il me raconta ceci:</p> - -<p>—L’angine, l’affreuse angine, qui étrangle les misérables hommes, -avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens!</p> - -<p>Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère -et la fille s’en allaient aussi maintenant.</p> - -<p>Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait -pris la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux -<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> malades abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à -boire, seules, seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis -vingt-quatre heures!</p> - -<p>Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère et l’avait fait -boire; mais l’enfant, affolée par la douleur et par l’angoisse des -suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans la paillasse sans -consentir à se laisser toucher.</p> - -<p>Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d’une voix triste et -résignée:</p> - -<p>—Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades. -Cristi! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu’elles sont restées -vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu’à leurs -couches. Toutes les poules s’étaient mises à l’abri dans la cheminée.</p> - -<p>Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d’un -pommier devant la porte; et nous entrâmes.</p> - -<p>Une odeur forte de maladie et d’humidité, de fièvre et de moisissure, -d’hôpital et de cave, nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un -froid de marécage, dans cette maison sans feu, sans vie, grise et -sinistre. L’horloge était <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> arrêtée; la pluie tombait par la grande -cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre, et on entendait -dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C’était -l’enfant qui respirait.</p> - -<p>La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des -paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes, -semblait tranquille.</p> - -<p>Elle tourna un peu la tête vers nous.</p> - -<p>Le médecin lui demanda:</p> - -<p>—Avez-vous une chandelle?</p> - -<p>Elle répondit d’une voix basse, accablée:</p> - -<p>—Dans le buffet.</p> - -<p>Il prit la lumière et m’emmena au fond de l’appartement, vers la -couchette de la petite fille.</p> - -<p>Elle haletait, les joues décharnées, les yeux luisants, les cheveux -mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se -formaient à chaque aspiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses -deux mains les loques qui la couvraient; et, dès qu’elle nous vit, elle -se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.</p> - -<p>Je la pris par les épaules, et le docteur, la forçant à montrer sa -gorge, en arracha une <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> grande peau blanchâtre, qui me parut sèche -comme un cuir.</p> - -<p>Elle respira mieux tout de suite et but un peu. La mère, soulevée sur -un coude, nous regardait. Elle balbutia:</p> - -<p>—C’est-il fait?</p> - -<p>—Oui, c’est fait.</p> - -<p>—J’allons-t-y rester toutes seules?</p> - -<p>Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet -isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu’elle sentait -si proche.</p> - -<p>Je répondis:</p> - -<p>—Non, ma brave femme; j’attendrai que le docteur vous ait envoyé la -garde.</p> - -<p>Et me tournant vers le médecin:</p> - -<p>—Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai.</p> - -<p>—Parfait. Je vous l’envoie tout de suite.</p> - -<p>Il me serra la main, sortit; et j’entendis son cabriolet qui s’en -allait sur la route humide.</p> - -<p>Je restai seul avec les deux mourantes.</p> - -<p>Mon chien Paf s’était couché devant la cheminée noire, et il me fit -songer qu’un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc -pour chercher du bois et de la paille, et bientôt <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> une grande -flambée éclaira jusqu’au fond de la pièce le lit de la petite, qui -recommençait à haleter.</p> - -<p>Et je m’assis, tendant mes jambes vers le foyer.</p> - -<p>La pluie battait les vitres; le vent secouait le toit; j’entendais -l’haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon -chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l’âtre clair.</p> - -<p>La vie! la vie! qu’est-ce que cela? Ces deux misérables qui avaient -toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme -des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir! -Qu’avaient-elles fait? Le père était mort, le fils était mort. Ces -gueux passaient pourtant pour de bonnes gens qu’on aimait et qu’on -estimait, de simples et honnêtes gens!</p> - -<p>Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entra -soudain une joie sensuelle et honteuse en comparant mon sort à celui de -ces forçats!</p> - -<p>La petite fille se mit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me -devint intolérable; il me déchirait comme une pointe dont chaque coup -m’entrait au cœur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p> - -<p>J’allai vers elle:</p> - -<p>—Veux-tu boire? lui dis-je.</p> - -<p>Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un -peu d’eau qui ne passa point.</p> - -<p>La mère, restée plus calme, s’était retournée pour regarder son enfant; -et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa -sur la peau comme le contact d’un monstre invisible. Où étais-je? Je ne -le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m’avait saisi?</p> - -<p>Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu’on mourait -ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme -si je m’étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme -hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et -les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge, -les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les -cheveux blancs et les décompositions.</p> - -<p>Le feu s’éteignait. J’y jetai du bois et je m’y chauffai le dos, tant -j’avais froid dans les reins.</p> - -<p>Au moins j’espérais mourir dans une bonne <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> chambre, moi, avec des -médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables!</p> - -<p>Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette -cabane sans feu! râlant sur de la paille!...</p> - -<p>J’entendis soudain le trot d’un cheval et le roulement d’une voiture; -et la garde entra, tranquille, contente d’avoir trouvé de la besogne, -sans étonnement devant cette misère.</p> - -<p>Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me -sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre -toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude -où m’attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.</p> - -<p>Mais je n’oublierai jamais cela et tant d’autres choses encore qui me -font haïr la terre.</p> - -<p>Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais -vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays -jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d’Orient où -l’on s’endort sans tristesse, où l’on s’éveille sans chagrins, où l’on -s’agite sans soucis, où l’on sait aimer sans angoisses, où l’on se sent -à peine exister.</p> - -<p>J’y habiterais une demeure vaste et carrée, <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> comme une immense -caisse éclatante au soleil.</p> - -<p>De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme -d’ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors -sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l’air est lourd -sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental. -Un jet d’eau monte sous les arbres et s’émiette en retombant dans un -large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d’or. Je m’y -baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.</p> - -<p>J’aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et -courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.</p> - -<p>Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de -femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, -toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans -toutes les postures qu’on peut prendre.</p> - -<p>Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de -l’immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d’être bien, -je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple -qu’une gazelle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span></p> - -<p>Et je partirais sur son dos, en buvant l’air qui fouette et grise, -l’air sifflant des galops furieux.</p> - -<p>Et j’irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le -regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.</p> - -<p>A l’heure calme du soir, j’irais, d’une course affolée, vers le large -horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, -là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements -des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.</p> - -<p>Les flamants roses s’envolent des marais sur le ciel rose; et je -pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.</p> - -<p>Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur -des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des -chaises incommodes, boire l’absinthe en parlant d’affaires.</p> - -<p>J’ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques, -les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous -gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, -ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l’abri du vent dans ma -somptueuse et claire demeure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - -<p>J’aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds, -cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m’apporteraient -la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.</p> - -<p>Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui -s’apaisait, quand j’entendis que mes hommes s’éveillaient, qu’ils -allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue -et silencieuse.</p> - -<p>Je leur criai:</p> - -<p>—Que faites-vous donc?</p> - -<p>Raymond répondit d’une voix hésitante:</p> - -<p>—Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur -serait bien aise de pêcher s’il faisait beau au jour levant.</p> - -<p>Agay est en effet, pendant l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs -de la côte. On vient là en famille, on couche à l’auberge ou dans les -barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l’ombre des -pins dont la résine chaude crépite au soleil.</p> - -<p>Je demandai:</p> - -<p>—Quelle heure est-il?</p> - -<p>—Trois heures, monsieur.</p> - -<p>Alors, sans me lever, allongeant le bras, <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> j’ouvris la porte qui -sépare ma chambre du poste d’équipage.</p> - -<p>Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que -le mât traverse pour venir s’emmancher dans la carlingue, dans cette -niche si pleine d’objets divers et bizarres qu’on dirait un repaire de -maraudeurs où l’on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des -instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et -des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau, -un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon -direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits -de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables -hameçons suspendus le long de la corde des palangres.</p> - -<p>—A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.</p> - -<p>—Mais, tout de suite, monsieur.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le -youyou et nous abandonnions le <i>Bel-Ami</i> pour aller tendre notre -filet au pied du Drammont, près de l’île d’Or.</p> - -<p>Puis quand notre palangre, longue de deux <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> à trois cents mètres, -fut descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de -fond, et le canot ayant mouillé une pierre au bout d’une corde, nous -commençâmes à pêcher.</p> - -<p>Il faisait jour déjà, et j’apercevais très bien la côte de -Saint-Raphaël, auprès des bouches de l’Argens, et les sombres montagnes -des Maures, courant jusqu’au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au -delà du golfe de Saint-Tropez.</p> - -<p>De toute la côte du Midi, c’est ce coin que j’aime le plus. Je l’aime -comme si j’y étais né, comme si j’y avais grandi, parce qu’il est -sauvage et coloré, que le Parisien, l’Anglais, l’Américain, l’homme du -monde et le rastaquouère ne l’ont pas encore empoisonné.</p> - -<p>Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis -rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt, -puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis -à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l’eau -transparente et bleue, et bientôt j’aperçus, sous l’ombre du bateau, un -éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.</p> - -<p>Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il -fut à bord.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_98">98</span></p> - -<p>Puis j’en eus d’autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des -verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces -jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui -semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de -dards, et des murènes, ces monstres hideux.</p> - -<p>Rien n’est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir -de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à -chaque hameçon retiré de l’eau! Quelle émotion quand on aperçoit de -loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!</p> - -<p>A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes -radieux m’annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.</p> - -<p>Mais j’allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l’horrible mal, -la migraine qui torture comme aucun supplice ne l’a pu faire, qui broie -la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu’une -poussière au vent, la migraine m’avait saisi, et je dus m’étendre dans -ma couchette, un flacon d’éther sous les narines.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, je crus entendre <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> un murmure vague qui -devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout -l’intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l’air, qu’il se -vaporisait.</p> - -<p>Puis ce fut une sorte de torpeur de l’âme, de bien-être somnolent, -malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant -d’être pénibles. C’était une de ces souffrances qu’on consent à -supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout -notre corps torturé proteste.</p> - -<p>Bientôt l’étrange et charmante sensation de vide que j’avais dans la -poitrine s’étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, -légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau -seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur -de vivre, d’être couché dans ce bien-être. Je m’aperçus alors que je ne -souffrais plus. La douleur s’en était allée, fondue aussi, évaporée. Et -j’entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre -des paroles. Tantôt ce n’étaient que des sons indistincts, tantôt un -mot me parvenait. Mais je reconnus que c’étaient là simplement les -bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> dormais pas, je -veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, -une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d’esprit, -une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.</p> - -<p>Ce n’était pas du rêve comme avec du haschich, ce n’étaient pas les -visions un peu maladives de l’opium; c’étaient une acuité prodigieuse -de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d’apprécier -les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que -cette manière était la vraie.</p> - -<p>Et la vieille image de l’Écriture m’est revenue soudain à la pensée. -Il me semblait que j’avais goûté à l’arbre de science, que tous -les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l’empire -d’une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments, -des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés -immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts. -Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J’étais un être -supérieur, armé d’une intelligence invincible, et je goûtais une -jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l’orifice de mon -flacon d’éther. Soudain, je m’aperçus qu’il était vide. Et la douleur -recommença.</p> - -<p>Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n’est -point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après -une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour -Saint-Raphaël.</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_102">102</span> - <p class="date">Saint-Raphaël, 11 avril.</p> -</div> - -<p>Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise -d’ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le -Drammont, j’aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les -sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de -l’année l’éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les -Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j’entrai -dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante -mètres du quai, puis je descendis à terre.</p> - -<p>Un grand rassemblement se tenait devant l’église. On mariait là dedans. -Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l’acte -animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait tant -rire, tant souffrir, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> tant pleurer. Les familles, selon l’usage, -avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service -funèbre de l’innocence d’une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et -pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la -bénédiction publique, donnée à ce qu’on voile d’ordinaire avec tant de -pudeur et de souci.</p> - -<p>Et le pays entier, plein d’idées grivoises, mû par cette curiosité -friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu -là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J’entrai dans cette -foule et je la regardai.</p> - -<p>Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins, -je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la -race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple -flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de -chevelures grasses et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi -répandent autour d’eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme -les roses jettent leur parfum.</p> - -<p>Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous -les jours aussi mauvais, <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> mais nos yeux habitués à les regarder, -notre nez accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs -émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue -et de leur puanteur.</p> - -<p>L’homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de -grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants -venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles -inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop -gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, -leur air souriant ou sérieux.</p> - -<p>Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort -et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. -L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur -et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est -la première condition de la beauté, et l’élégance de la forme que donne -seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de -plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette -élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les -jeux de force et de souplesse, l’eau <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> glacée et les étuves firent -des Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent -leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les -corps de ces grands artistes.</p> - -<p>Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans -les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude -précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans -en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à -l’adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les -proportions normales ne sont jamais conservées.</p> - -<p>Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements -sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les -champs, l’homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, -courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées -d’anthropologie.</p> - -<p>Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de -face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont -élégants de tournure et de figure!</p> - -<p>D’ailleurs, j’ai, pour une autre raison encore, l’horreur des foules.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - -<p>Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique. -J’y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement -affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence -irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l’âme de la -foule qui essaye de pénétrer en moi.</p> - -<p>Que de fois j’ai constaté que l’intelligence s’agrandit et s’élève, dès -qu’on vit seul, qu’elle s’amoindrit et s’abaisse dès qu’on se mêle de -nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce -qu’on dit, tout ce qu’on est forcé d’écouter, d’entendre et de répondre -agissent sur la pensée. Un flux et reflux d’idées va de tête en tête, -de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à -peuple, et un niveau s’établit, une moyenne d’intelligence pour toute -agglomération nombreuse d’individus.</p> - -<p>Les qualités d’initiative intellectuelle, de libre arbitre, -de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, -disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre -d’autres hommes.</p> - -<p>Voici un passage d’une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751), -qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -qualités actives de l’esprit dans toute nombreuse réunion:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation - du bill, et qui est l’un des plus grands mathématiciens et astronomes - de l’Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie de - la question, et avec toute la clarté qu’une matière aussi embrouillée - pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et son élocution - étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut donnée à - l’unanimité, bien injustement, je l’avoue. Ce sera toujours ainsi. - Toute assemblée nombreuse est <i>foule</i>; quelles que soient les - individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule - le langage de la raison pure. C’est seulement à ses passions, à ses - sentiments et à ses intérêts apparents qu’il faut s’adresser.</p> - - <p>«Une collectivité d’individus n’a plus de faculté de compréhension, - etc...»</p> -</div> - -<p>Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite -souvent d’ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l’école -scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les -gouvernements représentatifs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p> - -<p>Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois -qu’un grand nombre d’hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à -côte, distinctes, différentes d’esprit, d’intelligence, de passions, -d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait -de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre, -d’une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante -inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.</p> - -<p>C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu -collectif, aussi distinct d’une autre foule qu’un homme est distinct -d’un autre homme.</p> - -<p>Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or -pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque -particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle -spontanément ce qu’aucune des unités de cette foule n’aurait fait? -Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés -féroces, des entraînements stupides que rien n’arrête, et, emportée par -ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu’aucun des -individus qui la composent n’accomplirait?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> - -<p>Un inconnu jette un cri, et voilà qu’une sorte de frénésie s’empare de -tous, et tous, d’un même élan auquel personne n’essaye de résister, -emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, -malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, -se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans -raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s’il eût été seul, se -serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu’il tue.</p> - -<p>Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle -folie l’a saisi, l’a jeté brusquement hors de sa nature et de son -caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?</p> - -<p>C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule. -Sa volonté individuelle s’était mêlée à la volonté commune comme une -goutte d’eau se mêle à un fleuve.</p> - -<p>Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d’une vaste -et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent -une armée et ces ouragans d’opinions qui entraînent un peuple entier, -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des -exemples saisissants de ce même phénomène.</p> - -<p>En somme, il n’est pas plus étonnant de voir les individus réunis -former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.</p> - -<p>C’est à ce mystère qu’on doit attribuer la morale si spéciale des -salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public -des répétitions générales au public des premières et du public des -premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements -d’effets d’un soir à l’autre, et les erreurs de l’opinion qui condamne -des œuvres comme <i>Carmen</i>, destinées plus tard à un immense succès.</p> - -<p>Ce que j’ai dit des foules doit s’appliquer d’ailleurs à la société -tout entière, et celui qui voudrait garder l’intégrité absolue de sa -pensée, l’indépendance fière de son jugement, voir la vie, l’humanité -et l’univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de -toute croyance préconçue et de toute religion, c’est-à-dire de toute -crainte, devrait s’écarter absolument de ce qu’on appelle les relations -mondaines, car la bêtise universelle <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> est si contagieuse qu’il ne -pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être, -malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs -idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font -ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante -d’hypocrisie et de lâcheté.</p> - -<p>Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes -et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus, -irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse -bientôt de lutter, par fatigue.</p> - -<p>Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir. -Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe -des pieds pour voir, et j’avais envie de voir, une envie bête, basse, -répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m’avait -gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.</p> - -<p>Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une -promenade en canot sur l’Argens. Ce fleuve, presque inconnu et -ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.</p> - -<p>Je pris Raymond, qui me conduisit à <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> l’aviron en longeant -une grande plage basse jusqu’à l’embouchure, que nous trouvâmes -impraticable et ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la -mer, mais si rapide, si plein d’écume, de remous et de tourbillons, que -nous ne pûmes le franchir.</p> - -<p>Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus -les dunes jusqu’à cette espèce de lac admirable que forme l’Argens en -cet endroit.</p> - -<p>Au milieu d’une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant -des arbres poussés dans l’eau, le fleuve s’enfonce entre deux rives -tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts, -qu’on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s’enfonce tournant -toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser -voir ou deviner qu’il continue sa route à travers ce calme pays désert -et superbe.</p> - -<p>Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent -sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang -clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie -abondante qui flotte sur les pays humides.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span></p> - -<p>Des oiseaux aux grands pieds pendants s’élancent des roseaux, -allongeant sur le ciel leur bec pointu; d’autres, larges et lourds, -passent d’une berge à l’autre d’un vol pesant; d’autres encore, plus -petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui -fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans -les cimes ou tournoient, vont d’un arbre à l’autre, semblent échanger -des visites d’amour. On sent que partout autour de cette eau profonde, -dans toute cette plaine jusqu’au pied des montagnes, il y a encore de -l’eau, l’eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes -nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d’où -sortent des foules éparses de joncs bizarres, l’eau limpide et féconde -où pourrit la vie, où fermente la mort, l’eau qui nourrit les fièvres -et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui -s’étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L’air -qu’on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces -talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes -épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et -répugnant des animaux dont le sang est glacé. <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> J’aime ces bêtes -froides et fuyantes qu’on évite et qu’on redoute; elles ont pour moi -quelque chose de sacré.</p> - -<p>A l’heure où le soleil se couche, le marais m’enivre et m’affole. -Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous -la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et -surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les -nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s’y -mouillent, s’y noient, s’y traînent. Elles sont là-haut, dans l’air -immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables -dans cette mince flaque d’eau que percent, comme des poils, les herbes -pointues.</p> - -<p>Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous -apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment -nuancée, autour d’une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les -roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les -violets, sont là, dans un peu d’eau, qui nous montre tout le ciel, -tout l’espace, tout le rêve, et où passent des vols d’oiseaux. Et -puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au -soleil couchant. J’y <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> sens comme la révélation confuse d’un mystère -inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était -peut-être une bulle de gaz sortie d’un marécage à la tombée du jour.</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_116">116</span> - <p class="date">Saint-Tropez, 12 avril.</p> -</div> - -<p>Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par -une forte brise de nord-ouest.</p> - -<p>La mer sans vagues dans le golfe était blanche d’écume, blanche comme -une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle -presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la -peau, qu’il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées -ensuite, puis reformées tout aussitôt.</p> - -<p>Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers -onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris -et le petit foc.</p> - -<p>Le youyou fut embarqué sur le pont, au <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> pied du mât, et le -<i>Bel-Ami</i> sembla s’envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu’il -ne portât presque point de toile, je ne l’avais jamais senti courir -ainsi. On eût dit qu’il ne touchait point l’eau, et on ne se fût guère -douté qu’il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, -une barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux -mille kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord -en gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.</p> - -<p>J’eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l’Argens, et, -dès que je fus à l’abri des côtes, la brise cessa presque complètement. -C’est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu’on -appelle encore le pays des Maures. C’est une longue presqu’île de -montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent -kilomètres.</p> - -<p>Saint-Tropez, à l’entrée de l’admirable golfe nommé jadis golfe de -Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous -les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l’abri des -attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades, -leurs étroites fenêtres et <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> leurs cours intérieures où ont poussé -de hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.</p> - -<p>Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de -montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans -routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.</p> - -<p>De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit -une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable -famille de charbonniers.</p> - -<p>Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique -particulier, une flore incomparable, la plus variée de l’Europe, -dit-on, et d’immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de -châtaigniers.</p> - -<p>J’ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une -excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j’ai gardé un -inoubliable souvenir. S’il fait beau demain, j’y retournerai.</p> - -<p>Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez. -Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts -sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales. -La première en projet est Saint-Aigulf.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p> - -<p>Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins -qui descend jusqu’à la mer s’ouvrent, dans tous les sens, de larges -chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des -arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms -sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël, -boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On -se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C’est que la -<i>Société</i> s’est dit, comme Dieu lui-même avant d’allumer le -soleil: «Ceci sera une station d’artistes!»</p> - -<p>La <i>Société!</i> On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce -mot signifie d’espérances, de dangers, d’argent gagné et perdu sur les -bords de la Méditerranée! La <i>Société!</i> terme mystérieux, fatal, -profond, trompeur.</p> - -<p>En ce lieu pourtant, la <i>Société</i> semble réaliser ses espérances, -car elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. -On lit de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. -Clairin; lot de M<sup>lle</sup> Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les -Sociétés de la Méditerranée ne sont pas en veine.</p> - -<p>Rien de plus drôle que cette spéculation <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> furieuse qui aboutit à -des faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un -champ achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour -les revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l’eau, -on prépare l’usine à gaz, et on attend l’amateur. L’amateur ne vient -pas, mais la débâcle arrive.</p> - -<p>J’aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les -brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.</p> - -<p>La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de -roches à fleur d’eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes, -et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l’huile.</p> - -<p>Nous arrivons maintenant à l’entrée du golfe, qui s’enfonce au -loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu’au village -de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L’antique château des -Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la -brume comme une évocation de conte de fées.</p> - -<p>Plus de vent. Le golfe a l’air d’un lac immense et calme où nous -pénétrons doucement <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> en profitant des derniers souffles de cette -bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port -blanc, se mire dans l’eau, où le reflet des maisons les reproduit -la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez -apparaît, protégée par un vieux fort.</p> - -<p>A onze heures, le <i>Bel-Ami</i> s’amarre au quai, à côté du petit -vapeur qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une -vieille diligence qui porte les lettres et part la nuit par l’unique -route qui traverse ces monts, le <i>Lion-de-Mer</i>, ancien yacht de -plaisance, met les habitants de ce petit port isolé en communication -avec le reste du monde.</p> - -<p>C’est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de -ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l’eau comme un -coquillage, nourries de poissons et d’air marin, et qui produisent -des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de -Suffren.</p> - -<p>On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque des -barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des perles, -des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple boiteux -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les -bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées -et de ceux qu’ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins -qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés, -brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs -de l’équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en -rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l’envers -de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe, -calé sur une canne, l’ancien capitaine au long cours qui commanda les -<i>Trois-Sœurs</i>, ou les <i>Deux-Amis</i>, ou la <i>Marie-Louise</i>, -ou la <i>Jeune-Clémentine</i>.</p> - -<p>Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l’appel, d’une -litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents.</p> - -<p>On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et -courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc -d’Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de -Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d’Épernon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> - -<p>En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans -aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se -renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et -de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et -rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge.</p> - -<p>En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée -contre elle.</p> - -<p>Aujourd’hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups, -des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et -nourrit à elle seule une partie de la côte.</p> - -<p>En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette, -j’entendis sonner midi, et j’aperçus deux vieux commis, clercs de -notaire ou d’avoué, qui s’en allaient au repas, pareils à deux vieilles -bêtes de travail un instant débridées pour qu’elles mangent l’avoine au -fond d’un sac de toile.</p> - -<p>O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous les -misérables, de toutes les classes d’individus, de tous les ordres de -travailleurs, de tous les hommes qui <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> livrent quotidiennement le -dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus -déshérités de faveurs.</p> - -<p>On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se -plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés -dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs!</p> - -<p>Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être -bacheliers.</p> - -<p>Comme je l’aime, cette dédicace de Jules Vallès:</p> - -<div class="quote"> - <p>«A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.»</p> -</div> - -<p>Sait-on ce qu’ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze -cents francs par an!</p> - -<p>Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez -lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase -de Dante:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Laissez toute espérance, vous qui entrez!»</p> -</div> - -<p>On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester jusqu’à -soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se passe. -L’existence tout entière s’écoule <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> dans le petit bureau sombre, -toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l’heure -des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette -moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements -imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous -les hasards d’une existence libre sont inconnus à ces forçats.</p> - -<p>Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se -ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune; -à la même heure, on s’en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre -accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier -enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon, -les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde! -On ignore jusqu’aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les -vagabondages dans les champs, car jamais on n’est lâché avant l’heure -réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin; -la prison s’ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en -compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,—droit -discuté, marchandé, <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> reproché, d’ailleurs—de rester enfermé dans -son logis. Car où pourrait-on aller sans argent?</p> - -<p>Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le -mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les -montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des -mers. L’employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et -dans la même petite glace où il s’est regardé jeune, avec sa moustache -blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe -blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c’est fini, la vie est -fermée, l’avenir clos. Comment cela se fait-il qu’on en soit là déjà? -Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu’aucun événement se soit -accompli, qu’aucune surprise de l’existence vous ait jamais secoué? -Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés!</p> - -<p>Alors, on s’en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de -suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du -bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes -besognes aux mêmes heures.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span></p> - -<p>Au moment où j’entrais à l’hôtel pour y déjeuner, on me remit un -effrayant paquet de lettres et de journaux qui m’attendaient, et mon -cœur se serra comme sous la menace d’un malheur. J’ai la peur et la -haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui -portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de -chaînes, le bruit des chaînes qui m’attachent aux vivants que j’ai -connus, que je connais.</p> - -<p>Toutes me disent, bien qu’écrites par des mains différentes: «Où -êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où -vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment -voulez-vous qu’on s’attache à vous si vous fuyez toujours vos amis; -c’est même blessant pour eux...»</p> - -<p>Eh bien, qu’on ne s’attache pas à moi! Personne ne comprendra donc -l’affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il -semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles -des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude. -Dès qu’on a souri aux politesses d’un inconnu, cet inconnu a barres -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> sur vous, s’inquiète de ce que vous faites et vous reproche de -le négliger. Si nous allons jusqu’à l’amitié, chacun s’imagine avoir -des droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous -unissent semblent terminés avec des nœuds coulants.</p> - -<p>Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse, -cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient -enchaînés l’un à l’autre parce qu’ils se sont plu, n’est faite que de -la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre.</p> - -<p>Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où -s’agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras -ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il -étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans -comprendre, pour n’être plus seul. Il semble dire, dès qu’il a serré -les mains: «Maintenant vous m’appartenez un peu. Vous me devez quelque -chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà -pourquoi tant de gens croient s’aimer qui s’ignorent entièrement, tant -de gens vont les mains dans les mains <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> ou la bouche sur la bouche, -sans avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu’ils aiment, -pour n’être plus seuls, qu’ils aiment d’amitié, de tendresse, mais -qu’ils aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s’exaltent, -versent tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute -leur âme dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de -cette hâte à s’unir, naissent tant de méprises, de surprises, d’erreurs -et de drames.</p> - -<p>Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous -restons libres malgré toutes les étreintes.</p> - -<p>Personne, jamais, n’appartient à personne. On se prête, malgré soi, -à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne -jamais. L’homme, exaspéré par ce besoin d’être le maître de quelqu’un, -a institué la tyrannie, l’esclavage et le mariage. Il peut tuer, -torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours, -même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.</p> - -<p>Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être, -à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> qu’il -veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?</p> - -<p>Est-ce qu’une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu’elle -pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses -lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot -suffira pour mettre entre vous une implacable haine!</p> - -<p>Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s’ils deviennent -autoritaires. De ce qu’il me plaît de voir quelqu’un et de lui parler, -s’ensuit-il qu’il me soit permis de savoir ce qu’il fait et ce qu’il -aime?</p> - -<p>L’agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la -société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice, -le souci incessant des relations, des affections d’autrui, des -commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention -que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous -nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons -en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous -la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les -réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous -ne les tolérons <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> pas différentes des nôtres, sur leur réputation, -car nous l’exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous -indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.</p> - -<p>Je déjeunai au bout d’une longue table dans l’hôtel du Bailli de -Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je -fus distrait par les propos bruyants d’une demi-douzaine d’hommes assis -à l’autre extrémité.</p> - -<p>C’étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction, -avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement -la sensation de ce qu’est l’âme française, c’est-à-dire la moyenne de -l’intelligence, de la raison, de la logique et de l’esprit en France. -Un d’eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire -et une médaille de sauvetage—un brave.—Un petit gros faisait des -calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant -d’avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux -ras, réorganisait l’armée et la magistrature, réformait les lois et la -Constitution, définissait une République idéale pour son âme de placeur -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> de vins. Deux voisins s’amusaient beaucoup en se racontant leurs -bonnes fortunes, des aventures d’arrière-boutique ou des conquêtes de -servantes.</p> - -<p>Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle, -mobile, brave et galante.</p> - -<p>Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu’il me -suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le -montre l’histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.</p> - -<p>Et c’est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très -spéciales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.</p> - -<p>C’est d’abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs -et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à -un surprenant roman d’aventures dont la <i>suite à demain</i> est -toujours pleine d’imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles -ou grotesques. Qu’on se fâche et qu’on s’indigne, suivant les opinions -qu’on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n’est plus -amusante et plus mouvementée que la nôtre.</p> - -<p>Au point de vue de l’art pur—et pourquoi <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> n’admettrait-on -pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en -littérature?—elle demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus -surprenant que les événements accomplis seulement depuis un siècle?</p> - -<p>Que verrons-nous demain? Cette attente de l’imprévu n’est-elle pas, -au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus -invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.</p> - -<p>De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d’Arc et -des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.</p> - -<p>Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et -avec légèreté, avec esprit et avec respect.</p> - -<p>Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.</p> - -<p>Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure -les femmes d’une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même -temps. Il aime tout ce qui est d’elles, tout ce qui vient d’elles, tout -ce qu’elles sont, et tout ce qu’elles font. Il aime leurs toilettes, -leurs bibelots, leurs parures, <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> leurs ruses, leurs naïvetés, leurs -perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, -les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les -brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise -près d’elles, au milieu d’elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans -fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.</p> - -<p>Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur -montrer qu’il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur -désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre -elles et lui s’établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie -d’instinct, comme une parenté de caractère et de nature.</p> - -<p>Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de -galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre -une obscure affinité de cœur et d’esprit.</p> - -<p>Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu’il -pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur -frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans -ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> allumé dans -ses veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs -caprices et l’admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, -à les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se -dévouer pour elles, pour celles qu’il connaît peu, pour celles qu’il ne -connaît pas, pour celles qu’il n’a jamais vues.</p> - -<p>Il ne leur demande rien qu’un peu de gentille affection, un peu de -confiance ou un peu d’intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide -malice.</p> - -<p>Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il -aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur -sur le sein, l’œil timide ou hardi, d’un pas lent ou pressé, à travers -la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite -marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa -voiture découverte.</p> - -<p>Dès qu’il se trouve en face d’une femme il a le cœur ému et l’esprit -en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de -lui faire comprendre qu’elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui -viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui -baiser <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> la main, de toucher l’étoffe de sa robe. Pour lui, les -femmes parent le monde et rendent séduisante la vie.</p> - -<p>Il aime s’asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d’être là; il aime -rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et -voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c’est une voix -de femme.</p> - -<p>C’est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et -avoir de l’esprit toujours.</p> - -<p>Causer, qu’est cela? Mystère! C’est l’art de ne jamais paraître -ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n’importe -quoi, de séduire avec rien du tout.</p> - -<p>Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de -raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des -idées que doit être la causerie.</p> - -<p>Seul au monde, le Français a de l’esprit, et seul il le goûte et le -comprend.</p> - -<p>Il a l’esprit qui passe et l’esprit qui reste, l’esprit des rues et -l’esprit des livres.</p> - -<p>Ce qui demeure, c’est l’esprit, dans le sens large du mot, ce grand -souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu’il pense et -qu’il parle; c’est la verve terrible de <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> Montaigne et de Rabelais, -l’ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux -rire de Molière.</p> - -<p>La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et -pourtant, c’est encore un côté, un caractère tout particulier de notre -intelligence nationale. C’est un de ses charmes les plus vifs. Il fait -la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l’insouciance aimable de -nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.</p> - -<p>Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd’hui, on les -fait en prose. Cela s’appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, -traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, -naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de -Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les -journaux. D’un bout à l’autre de la France, ils font rire. Car nous -savons rire.</p> - -<p>Pourquoi un mot plutôt qu’un autre, le rapprochement imprévu, bizarre -de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine -quelconque, un coq-à-l’âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre -gaieté, font-ils éclater tout d’un coup, comme <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> une mine qui -sauterait, tout Paris et toute la province?</p> - -<p>Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais -et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement? -Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons -l’intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du -rire.</p> - -<p>Chez nous, d’ailleurs, il suffit d’un peu d’esprit pour gouverner. La -bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait -grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux -qui l’amusent et pardonne à ceux qui le font rire.</p> - -<p>Un seul coup d’œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera -comprendre que la renommée de nos grands hommes n’a jamais été faite -que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus -populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de -siècle en siècle.</p> - -<p>Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.</p> - -<p>Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques, -plaisants ou polissons, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> les mots surnagent sur notre histoire et -la font paraître comparable à un recueil de calembours.</p> - -<p>Clovis, le roi chrétien, s’écria, en entendant lire la Passion:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Que n’étais-je là avec mes Francs!»</p> -</div> - -<p>Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit -tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque -civilisateur et pieux.</p> - -<p>«Que n’étais-je là avec mes Francs?»</p> - -<p>Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait -appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.</p> - -<p>Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape -Zacharie l’insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus -digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de -roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir -gouverner?»</p> - -<p>Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville, -comme un Anglais posait la main sur lui en s’écriant: «Le roi est -pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu’on -ne <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> prend jamais un roi, même aux échecs!»</p> - -<p>Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir. -Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein -d’oraisons et de pénitences.</p> - -<p>Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte -du château de l’Arbroie, en criant: «Ouvrez, c’est la fortune de la -France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.</p> - -<p>Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce -chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais -vous donner à souper aujourd’hui; mais la fortune en dispose autrement -et veut que je soupe chez vous.»</p> - -<p>On n’est pas plus gracieux dans l’adversité.</p> - -<p>«Ce n’est pas au roi de France à venger les querelles du duc -d’Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.</p> - -<p>Et c’est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d’être retenu -par tous les princes.</p> - -<p>François I<sup>er</sup>, ce grand nigaud, coureur de filles et général -malheureux, a sauvé sa mémoire et entouré son nom d’une auréole -impérissable, <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> en écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, -après la défaite de Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l’honneur.»</p> - -<p>Est-ce que cette parole, aujourd’hui, ne nous semble pas aussi belle -qu’une victoire? N’a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête -d’un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes -batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout -est perdu, fors l’honneur...?»</p> - -<p>Henri IV! Saluez, messieurs, c’est le maître! Sournois, sceptique, -malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu’on ne -saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su, -par quelques mots heureux, se faire dans l’histoire une admirable -réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.</p> - -<p>Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.</p> - -<p>«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»</p> - -<p>Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire -pendre ou tuer pour son maître.</p> - -<p>Au moment de livrer la fameuse bataille d’Ivry: «Enfants, si les -cornettes vous manquent, <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> ralliez-vous à mon panache blanc; vous le -trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire!»</p> - -<p>Pouvait-il n’être pas toujours victorieux, celui qui savait parler -ainsi à ses capitaines et à ses troupes?</p> - -<p>Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir -entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien -une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d’habit. -N’est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris -vaut bien une messe!» fit rire les gens d’esprit, et l’on ne se fâcha -pas trop.</p> - -<p>N’est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à -l’ambassadeur d’Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le -dauphin: «Monsieur l’ambassadeur, êtes-vous père?»</p> - -<p>L’Espagnol répondit: «Oui, sire.»</p> - -<p>«En ce cas, dit le roi, je continue.»</p> - -<p>Mais il a conquis pour l’éternité le cœur français, le cœur des -bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu’ait jamais -prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie, -de malice et de sens.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - -<p>«Si Dieu m’accorde vie, je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon -royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»</p> - -<p>C’est avec ces paroles-là qu’on prend, qu’on gouverne, qu’on domine les -foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné -sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans -avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au -pot.</p> - -<p>Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.</p> - -<p>Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L’État, c’est -moi.»</p> - -<p>Il donna la mesure de l’orgueil royal dans son complet épanouissement: -«J’ai failli attendre.»</p> - -<p>Il donna l’exemple des ronflantes paroles politiques qui font les -alliances entre deux peuples: «Il n’y a plus de Pyrénées.»</p> - -<p>Tout son règne est dans ces quelques mots.</p> - -<p>Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note -charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»</p> - -<p>Si Louis XVI avait eu l’esprit de faire un <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> mot, il aurait -peut-être sauvé la monarchie. Avec une saillie, n’aurait-il pas évité -la guillotine?</p> - -<p>Napoléon I<sup>er</sup> jeta à poignées les mots qu’il fallait aux cœurs de ses -soldats.</p> - -<p>Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures -de la nation en promettant: «L’Empire, c’est la paix!» L’Empire, c’est -la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela, -il pouvait déclarer la guerre à toute l’Europe sans rien craindre de -son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante, -capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne -pouvaient plus prévaloir.</p> - -<p>Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l’Autriche, -à tout le monde. Qu’importe? Certaines gens parlent encore avec -conviction des dix-huit ans de tranquillité qu’il nous donna. -«L’Empire, c’est la paix.»</p> - -<p>Mais c’est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles, -que M. Rochefort abattit l’Empire, le crevant de ses traits, le -déchiquetant et l’émiettant.</p> - -<p>Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son -passage au pouvoir: <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> «J’y suis, j’y reste!» Et c’est par un mot de -Gambetta qu’il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»</p> - -<p>Avec ces deux verbes, plus puissants qu’une révolution, plus -formidables que des barricades, plus invincibles qu’une armée, plus -redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa -gloire, anéantit sa force et son prestige.</p> - -<p>Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, ils tomberont, car ils -n’ont pas d’esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de -l’émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire -rire la France et la désarmer.</p> - -<p>De toutes ces paroles historiques il n’en est pas dix qui soient -authentiques. Qu’importe, pourvu qu’on les croie prononcées par ceux à -qui on les prête:</p> - -<div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Dans le pays des bossus,</span><br /> - <span class="i6">Il faut l’être</span><br /> - <span class="i4">Ou le paraître,</span> - </div> - </div> -</div> - -<p>dit la chanson populaire.</p> - -<p>Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l’émancipation -des femmes, de <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> leurs droits et de la place nouvelle qu’elles -voulaient prendre dans la société.</p> - -<p>Les uns approuvaient, d’autres se fâchaient; le petit gros plaisantait -sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par -cette anecdote assez plaisante:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en Angleterre, - où cette question avait été traitée. Comme un orateur venait de - développer de nombreux arguments en faveur des femmes et terminait par - cette phrase:</p> - - <p>«En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui distingue - l’homme de la femme.»</p> - - <p>«Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s’éleva dans la foule et - cria:</p> - - <p>«Hurrah pour la petite différence!»</p> -</div> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_147">147</span> - <p class="date">Saint-Tropez, 13 avril.</p> -</div> - -<p>Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la -Verne.</p> - -<p>Deux souvenirs m’entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation -de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le -cloître perdu, et puis celui d’un vieux couple de paysans chez qui -m’avait conduit, l’année d’avant, un ami qui me guidait à travers le -pays des Maures.</p> - -<p>Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable -pour une voiture suspendue, je suivis d’abord le golfe jusqu’au -fond. J’apercevais, sur l’autre rive en face, les bois de pins où la -<i>Société</i> essaye encore une station. La plage, d’ailleurs, est -admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s’enfonce dans -les montagnes et <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus -loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une -longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté, -et tous les cent mètres coupe cette ravine, l’inonde, s’éloigne un peu, -revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe -dans un fossé, s’égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu -sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une -brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu’il -change en mare, où le cheval enfonce jusqu’au poitrail et la haute -voiture jusqu’au coffre.</p> - -<p>Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus -pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent -en des trous, qu’ils vivent là toute l’année, cassant du bois et le -brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons, -buvant de l’eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond -d’une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d’ailleurs de -découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai -solitaire, caché là depuis trente <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> ans, ignoré de tous, même des -gardes forestiers.</p> - -<p>L’existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée -sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de -poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe, -qui s’étonna devant le rédacteur d’un <i>Petit Midi</i> quelconque, qui -en fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de -la Provence.</p> - -<p>La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans -l’inquiéter d’ailleurs, ce qui prouve qu’il devait avoir gardé ses -papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en -route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les -montagnes, et finit par photographier quelqu’un, le vrai solitaire, -disent les uns, un faux, affirment les autres.</p> - -<p>Or l’an dernier, l’ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux -êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher -dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir -inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.</p> - -<p>Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces -vallons, il rencontra tout <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> à coup une sorte d’exploitation -prospère, des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.</p> - -<p>Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une -paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.</p> - -<p>—Il est sourd, dit-elle.</p> - -<p>C’était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort, -droit et beau.</p> - -<p>Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu -surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s’informa -d’eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait -beaucoup, et ils passaient pour avoir de l’aisance, une aisance de -paysans.</p> - -<p>Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident -de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s’étonnant -de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d’idées qui ne -semblaient point de sa caste. Elle n’était d’ailleurs ni lettrée, -ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa -mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d’une -éducation ancienne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p>Un jour, elle lui demanda son nom.</p> - -<p>—Je m’appelle le comte de X..., dit-il.</p> - -<p>Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de -toutes les âmes:</p> - -<p>—Moi aussi, je suis noble!</p> - -<p>Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette -chose si vieille, inconnue de tous.</p> - -<p>—Je suis la fille d’un colonel. Mon mari était sous-officier dans le -régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous -nous sommes sauvés ensemble.</p> - -<p>—Et vous êtes venus ici?</p> - -<p>—Oui, nous nous cachions.</p> - -<p>—Et vous n’avez jamais revu votre famille?</p> - -<p>—Oh! non; songez que mon mari était déserteur.</p> - -<p>—Vous n’avez jamais écrit à personne?</p> - -<p>—Oh! non.</p> - -<p>—Et vous n’avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni -de votre père, ni de votre mère?</p> - -<p>—Oh! non! Maman était morte.</p> - -<p>Cette femme avait gardé quelque chose d’enfantin, l’air naïf de celles -qui se jettent dans l’amour comme dans un précipice.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span></p> - -<p>Il demanda encore:</p> - -<p>—Vous n’avez jamais raconté cela à personne.</p> - -<p>—Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu’il -entendait, je n’aurais pas osé en parler. Et puis, je n’ai jamais vu -que des paysans depuis que je me suis sauvée.</p> - -<p>—Avez-vous été heureuse, au moins?</p> - -<p>—Oh! oui, très heureuse. Il m’a rendue très heureuse. Je n’ai jamais -rien regretté.</p> - -<p>Et j’avais été voir à mon tour, l’année précédente, cette femme, ce -couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.</p> - -<p>J’avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille -qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de -hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, -avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au -flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.</p> - -<p>Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce -désert, elle s’était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans -délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ces habitudes simples. -Et elle l’aimait <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> encore. Elle était devenue une femme du peuple, -en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur -une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de -choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à -son côté.</p> - -<p>Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui! Elle n’avait regretté ni -les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des -sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni -la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait -eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.</p> - -<p>Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui -l’avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce -sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu’on désire, -tout ce qu’on rêve, tout ce qu’on attend sans cesse, tout ce qu’on -espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d’un bout à -l’autre. Elle n’aurait pas pu être plus heureuse.</p> - -<p>Maintenant j’allais, pour la seconde fois, la revoir avec l’étonnement -et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - -<p>Elle habitait de l’autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la -Verne, près de la route d’Hyères, où une autre voiture m’attendait, car -l’ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un -simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.</p> - -<p>Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J’étais dans une -forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait -de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de -grands arbres magnifiques.</p> - -<p>Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours -entre les branches j’apercevais soudain de larges vallées sombres, -s’allongeant à perte de vue, pleines de verdure.</p> - -<p>J’avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais -courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, -entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie -qui s’agite au soleil. J’étais content, j’étais fort, j’accélérais ma -marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en -minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> déserts -où ne montait pas la fumée d’un seul toit.</p> - -<p>Puis, je gagnai la cime, que d’autres cimes, plus hautes, dominaient, -et après quelques détours, j’aperçus sur le flanc de la montagne en -face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au -fond d’une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de -bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l’atteindre, -il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. -Les arbres, vieux comme l’abbaye, survivent à cette morte, énormes, -mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur -âge, d’autres décapités n’ont plus qu’un tronc creux où se cacheraient -dix hommes. Et ils ont l’air d’une armée formidable de géants antiques -et foudroyés qui montent encore à l’assaut du ciel. On sent les siècles -et la moisissure, l’antique vie des racines pourries dans ce bois -fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C’est, -entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d’herbe rare.</p> - -<p>Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.</p> - -<p>J’approche de l’abbaye et je découvre tous <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> les vieux bâtiments -dont les plus anciens datent du <span class="smcap2">XII</span><sup>e</sup> siècle et dont les plus récents -sont habités par une famille de pâtres.</p> - -<p>Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu’un reste -de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles -croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le -cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de -ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n’ai senti sur mon -cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu’en cet antique et sinistre -marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du -lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent -l’âme par l’œil, comme la ligne heureuse d’un monument gai réjouit la -vue. L’homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré -pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de -pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d’aviver -les plaies de son cœur, d’agrandir, d’élargir jusqu’à l’infini tous les -chagrins comprimés en nous.</p> - -<p>Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je -compris.—Rien autour de nous, rien que la mort.—Derrière l’abbaye -<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, -et devant, une vallée, et plus loin, d’autres vallées,—des pins, des -pins, un océan de pins, et tout à l’horizon, encore des pins sur des -sommets.</p> - -<p>Et je m’en allai.</p> - -<p>Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j’avais eu l’autre -année une surprise émouvante et forte.</p> - -<p>C’était par un jour gris, en octobre, au moment où l’on vient arracher -l’écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille -ainsi depuis le pied jusqu’aux premières branches, et le tronc dénudé -devient rouge, d’un rouge de sang comme un membre d’écorché. Ils ont -des formes bizarres, contournées, des allures d’êtres estropiés, -épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une -forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l’enfer où les -hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices -ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une -souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi -cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux -la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d’un <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> homme écrasé -ou tombé d’un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation -fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, -lointains, innombrables, et qu’ayant touché, pour raffermir mon cœur, -un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma -main toute rouge.</p> - -<p>Aujourd’hui ils sont guéris—jusqu’au prochain écorchement.</p> - -<p>Mais j’aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s’abrita -le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.</p> - -<p>De loin, je reconnais l’homme qui se promène dans ses vignes. Tant -mieux: la femme sera seule à la maison.</p> - -<p>La servante lave devant la porte.</p> - -<p>—Votre maîtresse est ici, lui dis-je.</p> - -<p>Elle répondit d’un air singulier, avec l’accent du Midi.</p> - -<p>—Non m’sieu, voilà six mois qu’elle n’est plus.</p> - -<p>—Elle est morte?</p> - -<p>—Oui m’sieu.</p> - -<p>—Et de quoi?</p> - -<p>La femme hésita, puis murmura:</p> - -<p>—Elle est morte, elle est morte donc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>—Mais de quoi?</p> - -<p>—D’une chute, donc!</p> - -<p>—D’une chute, où çà?</p> - -<p>—Mais de la fenêtre.</p> - -<p>Je donnai vingt sous.</p> - -<p>—Racontez-moi, lui dis-je.</p> - -<p>Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle -avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la -récita longuement comme une chose sue et invariable.</p> - -<p>Et j’appris que depuis trente ans, l’homme, le vieux, le sourd, avait -une maîtresse au village voisin, et que sa femme l’ayant appris -par hasard d’un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la -connaître, s’était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée -par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par -l’horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d’une -irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait -gravi l’escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir -arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le -vide.</p> - -<p>Il n’avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais -puisqu’il était sourd. <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Sa femme était morte, voilà tout. Il -fallait bien que tout le monde mourût!</p> - -<p>Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.</p> - -<p>Mais j’aperçus la voiture qui m’attendait à l’ombre d’un arbre, et je -revins à Saint-Tropez.</p> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_161">161</span> - <p class="date">14 avril.</p> -</div> - -<p>J’allais me coucher hier soir, bien qu’il fût à peine neuf heures, -quand on me remit un télégramme.</p> - -<p>Un ami, un de ceux que j’aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour -quatre jours, et je t’envoie des dépêches dans tous les ports de la -côte. Viens donc me retrouver.»</p> - -<p>Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de -parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger, -de blâmer, de supposer, de bavarder, s’alluma en moi comme un incendie. -Le matin même j’aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j’en -étais ravi; j’aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du -restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> voix où les -chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le <i>Dominus -vobiscum</i> des offices divins.</p> - -<p>J’appelai Bernard.</p> - -<p>—Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.</p> - -<p>Il répondit avec philosophie:</p> - -<p>—S’il fait beau, monsieur.</p> - -<p>—Il fera beau.</p> - -<p>—C’est que le baromètre baisse.</p> - -<p>—Bah! Il remontera.</p> - -<p>Le matelot souriait de son sourire incrédule.</p> - -<p>Je me couchai et je m’endormis.</p> - -<p>Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées -cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.</p> - -<p>Les deux matelots remuaient la tête d’un air méfiant.</p> - -<p>Je répétais:</p> - -<p>—Bah! il fera beau. Allons, en route!</p> - -<p>Bernard disait:</p> - -<p>—Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans -ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit -rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p> - -<p>Je répondais:</p> - -<p>—Le baromètre a baissé, donc nous n’aurons pas de vent d’est. Or, si -nous avons le vent d’ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est -à six ou sept milles.</p> - -<p>Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à -partir.</p> - -<p>—Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard.</p> - -<p>—Non. Vous verrez qu’il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière -nous.</p> - -<p>Un quart d’heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous -engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente -et légère.</p> - -<p>Je riais.</p> - -<p>—Eh bien! vous voyez qu’il fait beau.</p> - -<p>Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse -Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s’avance au loin -dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute en -minute, le <i>Bel-Ami</i> était déjà soulevé par de longues vagues -puissantes et lentes, ces collines d’eau qui marchent, l’une derrière -l’autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère, -effrayantes par leur tranquillité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<p>On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du -yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.</p> - -<p>Bernard disait:</p> - -<p>—Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la -chance si nous arrivons sans misère.</p> - -<p>Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous -regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.</p> - -<p>Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer. -Déjà nous nous trouvions par le travers d’Agay, et nous délibérâmes si -nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers -Nice, en passant au large des îles.</p> - -<p>Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait -pas, je me décidai pour Nice.</p> - -<p>Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht -roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.</p> - -<p>Quiconque n’a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui -vont d’une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se -déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, -terrifiante et superbe des flots.</p> - -<p>Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d’une amarre -de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions -de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d’une -vague, nageant comme un gros oiseau blanc.</p> - -<p>Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour -debout dans les flots, devant nous le cap d’Antibes.</p> - -<p>La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons -apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau -illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.</p> - -<p>Bernard me dit:</p> - -<p>—C’est tout juste si nous gagnerons Antibes.</p> - -<p>En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit -violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous -jettent dans les trous béants d’où nous sortons en nous redressant avec -des secousses terribles.</p> - -<p>Le pic est amené, mais le gui, à chaque <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> oscillation du yacht, -touche les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s’envoler avec -sa voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l’eau furieuse.</p> - -<p>Bernard crie:</p> - -<p>—Le canot, monsieur.</p> - -<p>Je me retourne. Une vague monstrueuse l’emplit, le roule, l’enveloppe -dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l’amarre qui -l’attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise, -vaincue, qu’elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.</p> - -<p>Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut -gagner la pointe devant nous, et, quand nous l’aurons doublée, nous -serons à l’abri, sauvés.</p> - -<p>Enfin, nous l’atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée -par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d’Antibes.</p> - -<p>Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine, -bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons -comme midi sonne.</p> - -<p>Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à -tout moment:</p> - -<p>—Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> ça me fait gros cœur, de -l’avoir vu périr comme ça!</p> - -<p>Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami -dans la principauté de Monaco.</p> - -<p>Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État -surprenant, moins grand qu’un village de France, mais où l’on trouve un -souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes -plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont -presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis -XIV, des principes d’autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de -Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l’humanité, -dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes, -les ministres, l’armée, la magistrature, tout le monde.</p> - -<p>Saluons d’ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et -des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu -des cérémonies d’une cour où sont conservées intactes les traditions -des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les -formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span></p> - -<p>Ce monarque pourtant n’est point sanguinaire ni vindicatif; et quand -il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements -infinis.</p> - -<p>En faut-il donner des preuves?</p> - -<p>Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il -fut expulsé par décret.</p> - -<p>Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive -de l’archange sous la forme du sabre d’un gendarme. Un jour enfin il -s’enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du -pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l’arrête:</p> - -<p>—N’êtes-vous pas banni, monsieur?</p> - -<p>—Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.</p> - -<p>—Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.</p> - -<p>Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui -pose la même question à laquelle il répond de la même façon.</p> - -<p>La justice peut-elle être plus douce?</p> - -<p>Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se -produisit dans le royaume.</p> - -<p>Un assassinat eut lieu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> - -<p>Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu’on -rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, -tua sa femme.</p> - -<p>Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L’émotion fut -unanime dans toute la principauté.</p> - -<p>La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un -assassinat n’avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à -l’unanimité.</p> - -<p>Le souverain indigné ratifia l’arrêt.</p> - -<p>Il ne restait plus qu’à exécuter le criminel. Alors une difficulté -surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.</p> - -<p>Que faire? Sur l’avis du ministre des affaires étrangères, le prince -entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le -prêt d’un coupeur de têtes avec son appareil.</p> - -<p>De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit -enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du -praticien. Le tout montait à seize mille francs.</p> - -<p>Sa Majesté Monégasque songea que l’opération lui coûterait bien cher; -l’assassin ne valait <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> certes pas ce prix. Seize mille francs pour -le cou d’un drôle! Ah! mais non.</p> - -<p>On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un -frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu’une république.</p> - -<p>Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille -francs.</p> - -<p>Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt -de deux francs par tête d’habitant. Cela suffirait pour amener des -troubles inconnus dans l’État.</p> - -<p>On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le -général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n’avaient -peut-être pas une pratique suffisante de l’arme blanche pour -s’acquitter d’une tâche demandant une grande expérience dans le -maniement du sabre.</p> - -<p>Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce -cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen -pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de -mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.</p> - -<p>Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> en installer une, et -un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.</p> - -<p>Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur -une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une -chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.</p> - -<p>Mais le prince est économe, c’est là son moindre défaut, et il se -fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État -(la liste n’en est pas longue). On lui remit donc la note des frais -relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l’entretien de -la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier -grevait lourdement le budget du souverain.</p> - -<p>Il fit d’abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer -toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la -justice d’avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.</p> - -<p>Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent -qu’on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se -garder tout seul, ne pouvait manquer de s’évader, ce qui résoudrait la -question à la satisfaction de tous.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p> - -<p>Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais -resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du -coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa -liberté.</p> - -<p>Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on -le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors -l’habitude, afin d’éviter une course au cuisinier, de venir aux heures -des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint -l’ami.</p> - -<p>Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu’à Monte-Carlo. Il -entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand -il avait gagné, il s’offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis -il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au -dedans.</p> - -<p>Il ne découcha pas une seule fois.</p> - -<p>La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les -juges.</p> - -<p>La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu’on inviterait le -criminel à sortir des États de Monaco.</p> - -<p>Lorsqu’on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p> - -<div class="quote"> - <p>«Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu’est-ce que je deviendrai, - moi? Je n’ai plus de moyen d’existence. Je n’ai plus de famille. Que - voulez-vous que je fasse? J’étais condamné à mort. Vous ne m’avez - pas exécuté. Je n’ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison - perpétuelle et remis aux mains d’un geôlier. Vous m’avez enlevé mon - gardien. Je n’ai rien dit encore.</p> - - <p>«Aujourd’hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis - prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J’accomplis ma - peine fidèlement. Je reste ici.»</p> -</div> - -<p>La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et -ordonna de prendre des mesures.</p> - -<p>On se remit à délibérer.</p> - -<p>Alors, il fut décidé qu’on offrirait au coupable une pension de six -cents francs pour aller vivre à l’étranger.</p> - -<p>Il accepta.</p> - -<p>Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l’État de son ancien -souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes -et méprisant les potentats.</p> - -<p>Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s’est -décidée à traiter <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> avec le gouvernement français; maintenant elle -nous livre ses condamnés que nous mettons à l’ombre, moyennant une -pension modique.</p> - -<p>On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l’arrêt -qui règle la pension du drôle en l’obligeant à sortir du territoire -monégasque.</p> - -<p>En face du palais du prince se dresse l’établissement rival, la -Roulette. Aucune haine d’ailleurs, aucune hostilité de l’un à l’autre, -car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable, -exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix -dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des -Capulets et des Montaigus.</p> - -<p>Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l’ancienne et la -nouvelle société fraternisant au bruit de l’or.</p> - -<p>Autant les salons du prince sont d’un accès difficile, autant ceux du -Casino sont ouverts aux étrangers.</p> - -<p>Je me rends à ces derniers.</p> - -<p>Un bruit d’argent, continu comme celui des flots, un bruit profond, -léger, redoutable, emplit l’oreille dès l’entrée, puis emplit <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -l’âme, remue le cœur, trouble l’esprit, affole la pensée. Partout on -l’entend, ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui -déchire.</p> - -<p>Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l’écume des continents -et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du -monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange, -unique sur la terre, d’hommes de toutes les races, de toutes les -castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée -de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols, -allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au -poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois -dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira -sentir la veine.</p> - -<p>Je m’approche de la première table, et je vois... pâlie, le front -plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la -jeune femme de la baie d’Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et -du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la -main posée sur quelques louis.</p> - -<p>—Joue sur le premier carré, dit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p> - -<p>Il demande avec angoisse:</p> - -<p>—Tout?</p> - -<p>—Oui, tout.</p> - -<p>Il pose les louis, en petit tas.</p> - -<p>Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s’arrête.</p> - -<p>—Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d’un instant:</p> - -<p>—Vingt-huit.</p> - -<p>La jeune femme tressaille, et, d’un ton dur et bref:</p> - -<p>—Viens-t’en.</p> - -<p>Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu’entre eux -quelque chose d’affreux a surgi.</p> - -<p>Quelqu’un dit:</p> - -<p>—Bonsoir l’amour. Ils n’ont pas l’air d’accord aujourd’hui.</p> - -<p>Une main me frappe sur l’épaule. Je me retourne. C’est mon ami.</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p>Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J’avais -écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j’avais -profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui -traversent notre esprit comme des oiseaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition, -sans art, qui vont l’une derrière l’autre sans raison et finissent -brusquement, sans motif, parce qu’un coup de vent a terminé mon voyage.</p> - -<p>Je cède à ce désir. J’ai peut-être tort.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <span class="pagenum2" id="Page_179">179</span> - <p class="souschapitre">NOTE.</p> -</div> - -<p><i>Sur l’Eau</i> a paru dans <i>Les Lettres et les Arts</i>, livraisons -des 1<sup>er</sup> février, 1<sup>er</sup> mars et 1<sup>er</sup> avril 1888. Sauf une -adjonction assez importante (pages 131 à 146) les deux textes de la -Revue et du livre sont identiques. Mais on y trouve, reprises et -fondues dans le corps du récit, un assez grand nombre de chroniques -parues dans <i>le Gaulois</i> et <i>le Gil-Blas</i>.</p> - -<p>D’autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson, -directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance: -«Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce -qu’il est plein de pensées intimes, qu’il est mon journal, il me faut -tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la -première partie <i>sans un dérangement</i> avant le 12.»</p> - -<p><i>Sur l’Eau</i> a été publié en librairie en 1888.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_183">183</span> - <h2 id="ch_2">BLANC ET BLEU.</h2> -</div> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap2">A</span> petite barque, ma chère petite barque, toute blanche avec un filet -bleu le long du bordage, allait doucement, doucement sur la mer calme, -calme, endormie, épaisse et bleue aussi, bleue d’un bleu transparent, -liquide, où la lumière coulait, la lumière bleue, jusqu’aux roches du -fond.</p> - -<p>Les villas, les belles villas blanches, toutes blanches regardaient par -leurs fenêtres ouvertes la Méditerranée qui venait caresser les murs -de leurs jardins, de leurs beaux jardins pleins de palmiers, d’aloès, -d’arbres toujours verts et de plantes toujours en fleur.</p> - -<p>Je dis à mon matelot qui ramait doucement <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> de s’arrêter devant la -petite porte de mon ami Pol. Et je hurlai de tous mes poumons: «Pol, -Pol, Pol!»</p> - -<p>Il apparut sur son balcon, effaré comme un homme qu’on réveille.</p> - -<p>Le grand soleil d’une heure l’éblouissant, il couvrait ses yeux de sa -main.</p> - -<p>Je lui criai: «Voulez-vous faire un tour au large?»</p> - -<p>Il répondit: «J’arrive.»</p> - -<p>Et cinq minutes plus tard, il montait dans ma petite barque.</p> - -<p>Je dis à mon matelot d’aller vers la haute mer.</p> - -<p>Pol avait apporté son journal, qu’il n’avait point lu le matin, et, -couché au fond du bateau, il se mit à le parcourir.</p> - -<p>Moi je regardais la terre. A mesure que je m’éloignais du rivage la -ville entière apparaissait, la jolie ville blanche, couchée en rond au -bord des flots bleus. Puis, au-dessus, la première montagne, le premier -gradin, un grand bois de sapins, plein aussi de villas, de villas -blanches, çà et là, pareilles à de gros œufs d’oiseaux géants. Elles -s’espaçaient en approchant du sommet, et sur le faîte on en voyait une -très grande, carrée, un hôtel peut-être, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> et si blanche qu’elle -avait l’air d’avoir été repeinte le matin même.</p> - -<p>Mon matelot ramait nonchalamment, en méridional tranquille; et comme -le soleil, le grand soleil qui flambait au milieu du ciel bleu me -fatiguait les yeux, je regardai l’eau, l’eau bleue, profonde, dont les -avirons blessaient le repos.</p> - -<p>Pol me dit: «Il neige toujours à Paris. Il gèle toutes les nuits à six -degrés.» J’aspirai l’air tiède en gonflant ma poitrine, l’air immobile, -endormi sur la mer, l’air bleu. Et je relevai les yeux.</p> - -<p>Et je vis, derrière la montagne verte, et au-dessus, là-bas, l’immense -montagne blanche qui apparaissait. On ne la découvrait point tout à -l’heure. Maintenant elle commençait à montrer sa grande muraille de -neige, sa haute muraille luisante, enfermant d’une légère ceinture -de sommets glacés, de sommets blancs, aigus comme des pyramides ou -arrondis comme des dos, le long rivage, le doux rivage chaud, où -poussent les palmiers, où fleurissent les anémones.</p> - -<p>Je dis à Pol: «La voici, la neige; regardez.» Et je lui montrai les -Alpes.</p> - -<p>La vaste chaîne blanche se déroulait à perte <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> de vue et grandissait -dans le ciel à chaque coup de rame qui battait l’eau bleue. Elle -semblait si voisine la neige, si proche, si épaisse, si menaçante que -j’en avais peur, j’en avais froid.</p> - -<p>Puis nous découvrîmes plus bas une ligne noire, toute droite, coupant -la montagne en deux, là où le soleil de feu avait dit à la neige de -glace: «Tu n’iras pas plus loin.»</p> - -<p>Pol qui tenait toujours son journal prononça: «Les nouvelles du Piémont -sont terribles. Les avalanches ont détruit dix-huit villages.» Écoutez -ceci; et il lut: «Les nouvelles de la vallée d’Aoste sont terribles. La -population affolée n’a plus de repos. Les avalanches ensevelissent coup -sur coup les villages. Dans la vallée de Lucerne les désastres sont -aussi graves.</p> - -<p>A Locane, sept morts; à Sparone, quinze; à Romborgogno, huit; à Ronco, -Valprato, Campiglia, que la neige a couverte, on compte trente-deux -cadavres.</p> - -<p>A Pirrone, à Saint-Damien, à Musternale, à Demonte, à Massello, à -Chiabrano, les morts sont également nombreux. Le village de Balziglia a -complètement disparu sous l’avalanche. De mémoire d’homme on ne <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> se -souvient pas avoir vu une semblable calamité.</p> - -<p>Des détails horribles nous parviennent de tous les côtés. En voici un -entre mille.</p> - -<p>Un brave homme de Groscavallo vivait avec sa femme et deux enfants.</p> - -<p>La femme était malade depuis longtemps.</p> - -<p>Le dimanche, jour du désastre, le père donnait des soins à la malade, -aidé de sa fille, pendant que son fils était chez un voisin.</p> - -<p>Soudain une énorme avalanche couvre la chaumière et l’écrase.</p> - -<p>Une grosse poutre en tombant coupe presque en deux le père qui meurt -instantanément.</p> - -<p>La mère fut protégée par la même poutre, mais un de ses bras resta -serré et broyé dessous.</p> - -<p>De son autre main elle pouvait toucher sa fille, prise également sous -la masse de bois. La pauvre petite a crié «Au secours» pendant près -de trente heures. De temps en temps elle disait: «Maman, donne-moi un -oreiller pour ma tête. J’y ai tant mal.»</p> - -<p>La mère seule a survécu.</p> - -<p>Nous la regardions maintenant la montagne, l’énorme montagne blanche -qui grandissait <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> toujours, tandis que l’autre, la montagne verte, -ne semblait plus qu’une naine à ses pieds.</p> - -<p>La ville avait disparu dans le lointain.</p> - -<p>Rien que la mer bleue autour de nous, sous nous, devant nous, et les -Alpes blanches derrière nous, les Alpes géantes avec leur lourd manteau -de neiges.</p> - -<p>Au-dessus de nous, le ciel léger, d’un bleu doux doré de lumière!</p> - -<p>Oh! la belle journée!</p> - -<p>Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde -mousse de glace!»</p> - -<p>Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin -de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais -à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue -et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la -poussière des mondes, à ce misérable troupeau d’hommes, décimé par -les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les -tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d’un -kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s’entretuent, -n’ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui -vivent <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes -qui vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. -Qu’est-ce que tout cela?</p> - -<p>Pol prononça:</p> - -<p>—Je sais une bien bonne histoire de neige.</p> - -<p>Je lui dis: Racontez.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?</p> - -<p>—Oui, parfaitement.</p> - -<p>—Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son -torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les -autres, pensait-il. Et c’était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un -de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu’on sache -au juste pourquoi.</p> - -<p>Ils ne sont ni intelligents, ni fins, ni délicats, mais ils ont une -nature de garçons bouchers galants. Cela suffit.</p> - -<p>L’hiver dernier, Paris étant couvert de neige, j’allai à un bal chez -une demi-mondaine que vous connaissez, la belle Sylvie Raymond.</p> - -<p>—Oui, parfaitement.</p> - -<p>—Jules Radier était là, amené par un ami, et je vis qu’il plaisait -beaucoup à la maîtresse <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> de maison. Je pensai: «En voilà un que la -neige ne gênera point pour s’en aller cette nuit.»</p> - -<p>Puis je m’occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas -des belles disponibles.</p> - -<p>Je ne réussis point. Tout le monde n’est pas Jules Radier et je partis, -tout seul, vers une heure du matin.</p> - -<p>Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les -derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux -jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.</p> - -<p>N’habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu’au tournant de -la rue j’aperçus une chose étrange:</p> - -<p>Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s’agitait, allait, -venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant, -l’éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m’approchai avec -précaution. C’était le beau Jules.</p> - -<p>Il tenait en l’air d’une main ses bottines vernies, et de l’autre ses -chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et il -courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus dans -cette écume gelée, <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> cherchant les places où elle était demeurée -intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s’agitait, ruait, faisait -des mouvements de frotteur qui cire un plancher.</p> - -<p>Je demeurai stupéfait.</p> - -<p>Je murmurai:</p> - -<p>—Ah çà! tu perds la tête?</p> - -<p>Il répondit sans s’arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds. -Figure-toi que j’ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je -crois que ma bonne fortune va s’accomplir ce soir même. Il faut battre -le fer pendant qu’il est chaud. Moi, je n’avais pas prévu ça, sans quoi -j’aurais pris un bain.»</p> - -<p>Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.»</p> - -<p class="br">Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles -sur l’eau plate.</p> - -<p>Je dis à l’homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons.</p> - -<p>A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche -s’abaissait, s’enfonçait derrière l’autre, la montagne verte.</p> - -<p>La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord -de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -n’apercevait plus qu’une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée -des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.</p> - -<p>Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait -elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche.</p> - -<p>Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville -blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite -barque, au bruit léger des avirons.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Blanc et Bleu</i> a paru dans <i>le Gil-Blas</i> du 3 février 1885, - sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> - <h2 id="ch_3">LIVRE DE BORD.</h2> -</div> - -<div class="quote2"> - <p>Le <i>Livre de bord</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 17 août 1887. - Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent volume) - que nous ne réimprimons pas, mais qu’il est indispensable de relire - pour l’intelligence du dernier épisode de cette nouvelle.</p> -</div> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">É</span><span class="smcap2">TENDU</span> sur un des divans qui servent aussi de couchette, dans le petit -yacht de mon ami Berneret, je parcourais un livre de bord, tandis que -lui dormait de tout son cœur, en face de moi.</p> - -<p>C’était un garçon bizarre, un sauvage qui, depuis dix ans, -n’avait guère quitté son bateau, un cotre de vingt tonneaux nommé -<i>Mandarin</i>.</p> - -<p>Chaque été il parcourait les côtes du Nord de France, de Belgique, -de Hollande ou <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> d’Angleterre, et, chaque hiver, les côtes de la -Méditerranée, l’Algérie, l’Espagne, l’Italie, la Grèce.</p> - -<p>Il aimait ce bercement solitaire sur le flot toujours agité.</p> - -<p>La terre immobile l’ennuyait, et les hommes bavards l’exaspéraient.</p> - -<p>Ils sont ainsi quelques-uns, vivant dans cette boîte remuante, étroite -et longue, qu’on nomme un yacht. On les voit arriver dans un port, au -coucher du soleil. De son pont, l’homme en casquette bleue regarde de -loin le mouvement humain sur le quai; puis il marche, jusqu’à la nuit, -d’un pas vif et régulier, d’un bout à l’autre de son bateau.</p> - -<p>Au point du jour, le lendemain, on ne l’aperçoit plus; il est reparti -sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul.</p> - -<p>Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port, -sous un autre ciel, errant encore, errant toujours.</p> - -<p>Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour -moi. C’était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je -lisais son livre de bord.</p> - -<p>Pendant qu’il dormait j’en ai copié trois pages.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span></p> - -<p><i>20 mai, Saint-Tropez.</i>—Rien. J’ai passé une de ces journées -délicieuses où l’âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger -vent d’ouest nous a poussés des Salins-d’Yères à Saint-Tropez, d’une -façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous -glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu’on voudrait embrasser et -où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un -peu fraîche.</p> - -<p>A cinq heures le <i>Mandarin</i>, qui avait laissé arriver vent arrière -pour gagner l’entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha -du port bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il -portait son grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez -vite. Il passa deux tartanes et une goélette faisant même route que -nous.</p> - -<p>Le golfe de Grimaud s’enfonce dans la terre comme un lac magnifique -entouré de montagnes couvertes de forêts de pins.</p> - -<p>A l’entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond, -Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d’un mont -pointu qui porte sur son faîte l’antique château des Grimaldi.</p> - -<p>Nuit excellente à Saint-Tropez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - -<p><i>21 mai.</i>—Levé l’ancre à trois heures du matin, pour profiter du -courant d’air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit -au large, puis plus rien. A huit heures nous n’avions pas fait deux -milles, et je compris que je coucherais en mer si je n’armais pas -l’embarcation pour remorquer le yacht.</p> - -<p>Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres -devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait -sur l’eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si -lourde qu’il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable.</p> - -<p>Les deux hommes, devant nous, ramaient d’une façon très lente et -régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu’à peine, mais -qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines.</p> - -<p>Enveloppé dans un gandoura d’Alger, en soie blanche, fine et légère, -qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins -sous la tente, au pied du mât, j’ai rêvassé pendant six heures de suite.</p> - -<p>Plus je vieillis, plus l’agitation humaine me semble sotte et puérile. -Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier, -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> je veux dire les classes éclairées, c’est-à-dire les plus niaises, -parce qu’une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d’avoir bu un verre -de champagne de trop, avant d’entrer en scène!</p> - -<p>Vers trois heures de l’après-midi, nous avions doublé la pointe du -Drammond, et nous nous présentions à l’entrée de la rade d’Agay.</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<div class="quote"> -<p><i>Lire <a href="#Page_65">p. 65</a></i>, La rade d’Agay... <i>à p. 69</i>, autour d’eux.)</p> -</div> - -<p class="br"><i>22 juillet.</i>—Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent -nord-nord-est.</p> - -<p>A huit heures la brise fraîchissant, j’ai fait amener le flèche, ne -gardant que la misaine et le foc, et j’ai louvoyé sans m’éloigner à -plus de cinq milles de terre.</p> - -<p>A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de -Saint-Jouin, non loin du cap d’Antifer, et je jetai l’ancre pour me -faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l’auberge -bien connue d’Ernestine.</p> - -<p>Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord -de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> avec -la falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements.</p> - -<p>Au milieu de la dure montée, un étroit sentier grimpe sur le flanc de -la falaise droite et blanche; un filet d’eau claire et glacée jaillit -d’un trou et arrose en dévalant un joli tapis de cresson.</p> - -<p>Près de cette fontaine charmante, on a placé un banc de bois où l’on -s’arrête, où l’on se repose, où l’on boit dans le creux de la main en -dominant la mer, la longue ligne des côtes et, à ses pieds, le chaos -des roches tombées. Sur ce banc, de loin, j’avais aperçu deux êtres. En -approchant, je vis qu’ils se tenaient les mains, au mouvement qu’ils -firent pour les séparer. Quand je fus encore plus près, je la reconnus -tout à coup, elle!</p> - -<p>Mais lui?... Lui, c’était un autre.</p> - -<p>Une heure plus tard, comme nous avions encore déjeuné dans la même -salle, et comme je causais avec la patronne, une amie, je lui demandai:</p> - -<p>—Quelle est donc cette jeune femme, là-bas?</p> - -<p>—Comment! vous ne la connaissez pas? Mais d’où sortez-vous? C’est la -petite Jeanne Riga, du Vaudeville.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span></p> - -<p>—Ah! Et le monsieur?</p> - -<p>—Oh! lui... je ne sais point.</p> - -<p>Et comme je retournais à mon bord, avec une joie égoïste je songeais -à cette comédienne de l’amour qui jouait si bien, si bien, cette -comédie-là, qu’elle m’avait rendu tout triste, un soir. Et je plaignais -ceux pour qui elle la jouait si bien.</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_203">203</span> -</div> - -<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary=""> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3" /></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Sur l’Eau </td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Blanc et Bleu (<i>inédit</i>)</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">181</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Livre de bord (<i>inédit</i>)</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">193</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum2" id="Page_266">266</span> - <div class="tnote"> - <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale.</p> - - <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p> - </div> - </div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 21</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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