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-The Project Gutenberg eBook of Terres de soleil et de brouillard, by
-Brada
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Terres de soleil et de brouillard
-
-Author: Brada
-
-Release Date: June 8, 2022 [eBook #68264]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TERRES DE SOLEIL ET DE
-BROUILLARD ***
-
-
-
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-
- TERRES DE SOLEIL
-
- ET DE
-
- BROUILLARD
-
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-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- LEURS EXCELLENCES 1 vol.
-
- MYLORD ET MILADY 1 --
-
- COMPROMISE 1 --
-
- MADAME D’ÉPONE (_Ouvrage couronné par l’Académie
- française_) 1 --
-
- L’IRRÉMÉDIABLE 1 --
-
- A LA DÉRIVE 1 --
-
- NOTES SUR LONDRES (_Ouvrage couronné par
- l’Académie française_) 1 --
-
- JEUNES MADAMES 1 --
-
- JOUG D’AMOUR 1 --
-
- LES ÉPOUSEURS 1 --
-
- LETTRES D’UNE AMOUREUSE 1 --
-
- L’OMBRE 1 --
-
- PETITS ET GRANDS 1 --
-
- UNE IMPASSE 1 --
-
- COMME LES AUTRES 1 --
-
- RETOUR DU FLOT 1 --
-
-
-_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
- compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande._
-
-
-
-
- BRADA
-
-
- TERRES DE SOLEIL
-
- ET DE
-
- BROUILLARD
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
- FÉLIX JUVEN, EDITEUR
- 122, RUE RÉAUMUR, 122
-
-
-
-
- TERRE DE SOLEIL
-
-
-
-
-I
-
-PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE
-
- _L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la
- prima di quella che viene. Così il tempo présente._
-
- LEONARDO DA VINCI.
-
- (L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui
- s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps
- présent.)
-
-
-Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les
-campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’_Ave Maria_ du
-soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre
-jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble
-bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais
-sûrement l’heure est autre.
-
-Massimo d’Azeglio, dans ses _Mémoires_, raconte qu’au temps de sa
-jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde
-toujours trois heures après l’_Ave Maria_, sans s’occuper du changement
-apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien
-des choses, c’est encore l’heure de l’_Ave Maria_ qui fait la règle, et
-ce n’est point du tout l’heure moderne.
-
- * * * * *
-
-Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux
-qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du
-passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple;
-cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un
-caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il
-est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui
-si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien
-longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur
-Villani, qui, au XIVᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si
-délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut
-le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de Japhet; et
-il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour
-de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder
-une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les
-constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants
-de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force
-naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe
-avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi,
-n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du
-Nord.
-
-La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en
-Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et
-naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation
-semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la
-joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore
-incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.
-
-Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et
-prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en
-soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent
-avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour
-devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons
-une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature,
-celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de
-l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de
-sa force.
-
- * * * * *
-
-Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq
-cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte;
-et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.
-
-Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de
-celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits
-de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt
-l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race,
-lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint,
-était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement
-d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement
-dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes
-fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les
-barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long
-effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les
-castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à
-chacune d’elles.
-
- * * * * *
-
-Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme,
-représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique
-et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel:
-et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large,
-les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques
-de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi,
-sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de
-tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la
-moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont
-nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente;
-beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se
-rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal,
-et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.
-
-C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le
-même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui
-influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé,
-car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par
-elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le
-plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son
-influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent
-dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles
-closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas
-seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à
-entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en
-Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action
-catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des
-démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le
-pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable
-maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se
-reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence
-moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est
-l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie
-spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris
-l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses
-proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une
-solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et
-bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce
-que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle
-finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout
-aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un
-être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des
-manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit
-et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et
-les ignorants.
-
-Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est
-l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de
-licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière.
-Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin;
-l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence
-au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi
-un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du
-noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent
-chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne
-fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà
-sensiblement l’homme de la brute.
-
-On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu
-ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni
-condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes
-entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le
-pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni
-respect de son voisin quel qu’il soit,--il est chez lui. Les églises
-italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises
-et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides
-sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église
-italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les
-âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés,
-s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant
-autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à
-la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit
-appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur
-expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une
-méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité
-et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité
-réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens
-de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse
-rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de
-convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il
-me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à
-celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que
-de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces
-assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion
-qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la _liberté
-de conscience_ a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes
-protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des
-contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec
-ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité
-comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.
-
- * * * * *
-
-Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu
-qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes
-passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées
-par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force
-des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec
-laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa
-vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un
-exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à
-Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre
-Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et,
-aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait
-en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les
-entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que
-_Basilicati_ et _Triscospidali_ en vinssent aux mains. Le Florentin du
-XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une
-restauration architecturale?
-
-Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme
-de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure
-aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps
-agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour,
-c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’_Ave Maria_, tout
-est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini
-besoin.
-
-On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la
-douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour
-étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce
-que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans
-préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va
-peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence
-d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le
-nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs,
-et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si
-singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en
-tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles
-communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la
-patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au
-dénombrement des siens, compte tant de _bocche di casa_: maîtres et
-serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un
-ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la
-définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa
-place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les
-anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant
-pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les
-résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions
-nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.
-
- * * * * *
-
-Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes
-amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la
-prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais,
-au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la
-répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un
-problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il
-y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment
-cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.
-
-La _mezzeria_ (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ
-siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que
-l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.
-
-On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces
-palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes
-italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la
-vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la
-noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore
-très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée,
-a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette
-supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais
-dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si
-nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même
-habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël;
-l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les
-relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses
-paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.
-
-Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la
-propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un
-certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement
-disposés pour l’agrément.
-
-La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien
-_ameno_, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas,
-convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et
-riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche
-de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que
-la _mezzeria_ donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la
-présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers
-est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre;
-les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa
-force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.
-
-Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il
-se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu
-d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le
-propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la
-terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers
-temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était
-basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats
-libres, il y a certains _poderi_[A] occupés par les mêmes familles
-depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un
-héritage.
-
-Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les
-_poderi_, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les
-instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les
-éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces
-charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non
-écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du
-métayer _doit_, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par
-suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à
-des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années
-prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître,
-une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la
-situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel
-n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus
-hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance
-sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et
-il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car
-il s’expose à perdre son _podere_, le contrat qui le lui cède étant
-révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de
-bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui
-se continuent de génération en génération, il se forme une sorte
-d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers
-tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons
-toscanes.
-
-Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en
-rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier
-libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui
-est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue
-d’autres qui lui ressemblent.
-
-Le métayer en chef s’appelle _capoccia_ et son rôle a toute la grandeur
-de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon
-absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés
-qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est
-pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge
-d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la
-nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit,
-doit être rapportée au _capoccia_, dont l’autorité n’est jamais
-discutée. Le soin de la nourriture appartient à la _massaia_, qui est
-pour les femmes ce que le _capoccia_ est pour les hommes; c’est elle qui
-reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle
-croit bon. _Capoccia_ et _massaia_ sont les pierres angulaires de la
-_mezzeria_; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de
-famille soient invariablement _capoccia_ ou _massaia_, ils sont choisis
-et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes
-à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant
-vieux, un fils est nommé _capoccia_, et souvent ce ne sera pas l’aîné;
-parfois une belle-fille sera préférée pour _massaia_ ayant plus d’ordre
-ou d’entente que la femme du _capoccia_, et tout cela est accepté sans
-murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.
-
-Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités
-protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre
-qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le _podere_ demeure
-dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les
-cadets au célibat (chaque _podere_ ne pouvant nourrir qu’un certain
-nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à
-se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour
-des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître
-est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance
-qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant
-au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en
-les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de
-donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres
-et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité
-est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au
-contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les
-risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est
-en effet, purement rémunérateur.
-
-Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans
-l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut
-exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer
-les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et
-que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les
-intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même
-propriétaire possédera peut-être vingt ou trente _poderi_ formant un
-magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son
-organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande
-propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces _poderi_
-sont dispersés dans le périmètre de la _bandita_ dont l’étendue est
-indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur,
-dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des
-_poderi_.
-
- * * * * *
-
-Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers,
-une maison blanche à un étage; c’est un _podere_, choisi au hasard, et
-qui répond simplement à une bonne moyenne. Le _capoccia_, un vieux, très
-vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je
-ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès
-l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes
-l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et
-se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:--_nostro
-conte_--il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils
-veulent demeurer dans son _podere_, ils ne peuvent ni se marier ni
-accomplir aucun acte important sans son consentement. La _massaia_, une
-grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur
-sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la
-_padrona_ à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent
-debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on pénètre de plain-pied,
-est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel
-bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est
-carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en
-bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce
-n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée,
-il me semble.
-
-Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du
-paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière
-différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains
-n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils
-parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne
-des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes.
-Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur _podere_. Je passe dans
-la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux
-bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche,
-est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une
-huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme le
-sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des
-profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce
-que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez
-qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile,
-et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite
-avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune
-réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru,
-une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente
-faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et
-une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de
-civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette
-cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme
-possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un
-métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche
-carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là
-des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine
-abjection morale; et il faut voir dans notre Bourgogne ce que sont ces
-choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs
-de terre!
-
-Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses
-olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la
-viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage.
-Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que
-l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons,
-c’est là leur part particulière.
-
-Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette
-subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se
-dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi
-les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui
-incombent les besognes les plus fatigantes.
-
-Sur l’ordre de la _massaia_, la bru nous montre le chemin pour visiter
-les chambres du _podere_. En haut du petit escalier, on débouche dans
-une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à
-tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des
-vêtements; il n’en manque point apparemment, car il y en a une quantité
-de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable
-surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait
-entrer est celle du _capoccia_ et de la _massaia_; les murs en sont
-blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre
-est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et _très large_, est
-fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert
-d’une _toile blanche_. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et
-ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien
-garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent.
-Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises
-et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette
-à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses
-arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent
-l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout
-aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier
-muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de
-couvertures propres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées
-par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui
-font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions
-les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement
-de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette
-propreté des _poderi_, car ce n’est nullement une exception; j’en visite
-d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables,
-abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes,
-sans une souillure sur leur robe claire.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas perdre de vue que la _mezzeria_ donne à un propriétaire
-intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de
-ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage
-des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment
-voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait
-atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits:
-on lui donne un _podere_ où cette culture prédomine.
-
-Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus
-pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec
-ses métayers; l’intermédiaire est le _fattore_, c’est lui qui est
-l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et
-les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports
-journaliers avec son _fattore_: l’important pour le bien de tous est que
-celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.
-
-D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre
-maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les
-_massaie_ viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est
-la _massaia en chef_; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit
-un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs
-griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la _signora padrona
-illustrissima_ à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse
-arrive dans un _podere_, elle vient également se présenter à la
-_padrona_, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse
-lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut le
-remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie,
-mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces
-belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des
-bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans
-les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant
-droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste
-d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant
-courtoisie pour courtoisie.
-
-La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de
-«patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute
-différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie
-par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une
-origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la
-France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la
-dénomination de l’_arte_ (corporation) auquel un membre principal a
-appartenu dans les siècles passés.
-
-Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la
-voir, grande, carrée, de proportions nobles, conservant encore, pâlies
-mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient
-extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de
-roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa
-couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès
-sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes
-antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle
-paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au
-contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale,
-prospère et forte.
-
-Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par
-un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de
-la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches
-et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées
-intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des
-anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de
-l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et
-fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants, influençant encore
-sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées,
-puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux
-s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.
-
-A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche,
-sont deux pavillons: l’un, la _fattoria_, l’autre, le bâtiment où se
-concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage
-fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent
-continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au
-jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les
-soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement
-dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses,
-on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin
-travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit
-groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir,
-elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la
-corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des
-femmes de tout âge, mais les très jeunes sont en majorité; la plupart
-sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée;
-elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les
-premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes
-et ces filles n’appartiennent pas aux _poderi_, mais aux villages
-environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève
-rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le
-parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans
-façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire;
-et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît,
-elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui
-parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse
-attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la
-réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une
-femme à la fois; l’employé de la _fattoria_ regarde d’abord le contenu
-de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la
-dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de
-la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et portant son chiffre:
-deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la
-_fattoria_ pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra
-trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout
-le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et
-sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent
-lestement, leurs _zoccoli_ de bois frappant sur le sol, et on les voit
-redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.
-
-C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement
-de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure,
-sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première
-jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la
-maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect
-autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie
-de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté
-majestueuse.
-
- * * * * *
-
-La plupart des patriciens toscans ont plusieurs domaines, et les faire
-fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des
-temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans
-la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane,
-n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur
-faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une
-liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne
-porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule
-volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant
-du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques
-italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme
-n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui
-permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains
-des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui
-les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie
-laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la
-jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est
-dans les pays où la femme est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée
-à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au
-contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine,
-la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.
-
-Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois
-transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un
-ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu
-d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été
-poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père
-pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la
-responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque
-famille formait donc une petite société dont les membres individuels
-étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute
-les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas
-juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous
-les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que
-l’Église l’avait créée, avec tout ce qu’elle comporte d’entraves et
-souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de
-civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures
-humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et
-héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver
-leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des
-«individus» et de leur infériorité éventuelle,--c’est ce que faisait
-l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités
-propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela
-uniquement par suite de l’impulsion reçue.--Il est indubitable que tous
-les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par
-la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect,
-ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.
-
-Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on
-découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de
-juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie
-apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent
-l’étranger sur le véritable état des choses et fait croire à une
-décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de
-mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des
-mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre
-les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et
-féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit
-paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de
-les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le
-fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité,
-des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent,
-et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le
-premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses
-rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent
-dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement
-inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est
-la grande _distance_ qu’il y a entre eux. Ceci est la conception
-ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les
-relations avec les enfants. L’enfant, selon les idées traditionnelles,
-doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se
-soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements.
-Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs
-parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement,
-sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans
-une _nursery_ ou un _school-room_, comme en Angleterre, ou établis
-maîtres et tyrans comme en France; ils sont--au réel et au
-figuré--simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas
-quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande,
-les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être
-changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de
-toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est
-d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les
-cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans
-une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la
-charrue est à la terre: en les labourant, elle leur fait donner une
-moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette
-organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second
-plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe
-encore en Italie.
-
- * * * * *
-
-Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont
-mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont
-alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et
-gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils
-sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné
-ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même
-ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du
-nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui
-prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes,
-ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les
-choses marchent sans encombre.
-
- * * * * *
-
-Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront,
-car elles dérivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien
-conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige,
-et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter;
-il a généralement lieu _après_ le mariage religieux, et très souvent les
-gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état
-de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois
-d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière
-d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté
-en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne
-peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa
-situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la
-dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix,
-attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de
-légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens
-légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au
-vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie
-aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils ont pu
-régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.
-
-Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un
-des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se
-rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont
-les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à
-l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du
-comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et
-vénitiens, ont été des _carbonari_ actifs, membres de la _giovane
-Italia_, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés,
-étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur
-raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de
-l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais
-allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause.
-Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs
-biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au
-dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui
-dit: «Vends V...» et il nomme la terre principale de la famille. «Non,
-répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et
-cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes
-conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être
-cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue
-libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec
-le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les
-représentants des anciennes familles.
-
- * * * * *
-
-Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de
-la villa non seulement la _fattoria_ et ses dépendances, mais aux côtés
-de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle,
-de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de
-jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour
-lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un
-rôle à part; il n’est, en vérité, que le _serviteur spirituel_,
-respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près
-aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun
-dit son _Benedicite_, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer,
-et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions
-consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée,
-mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la
-propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux
-des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des
-événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou
-six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand
-la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il
-y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour
-chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices
-ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes
-conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit
-ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits
-séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre
-fidèles à ces charges volontaires.
-
-La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le
-mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la
-porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs
-tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.
-
-La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le
-chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les
-maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était
-il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous
-d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se
-trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un
-agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une
-sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la
-porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette
-place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur
-le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les
-enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des
-parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, _à
-perpétuité_, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en
-l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux
-et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de
-pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône
-qu’en mémoire des morts on leur distribue.
-
-Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le
-rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien
-pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la _communion des saints_,
-qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes
-toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas
-sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont
-toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous
-trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une
-vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous
-a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de
-dire pour elle le _Dies iræ_; car ils les connaissent, ces cris
-magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le
-gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait
-l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter
-à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils
-devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive
-à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté.
-Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: _Picchiate e vi sarà
-aperto: ma se inchiodate il martello?_ (Frappez et il vous sera ouvert:
-mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les
-classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une
-sagesse de philosophe. _La povertà è il più leggiero di tutti i mali_,
-la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes;
-et cherchant le côté pratique ajoute: _La povertà mantiene la carità_,
-la pauvreté entretient la charité.
-
-Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu
-de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant
-n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans
-notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que
-dédain. Le bon sens toscan dit: _Un buon naturale val più di quante
-lettere sono al mondo._ (Un bon naturel vaut mieux que toutes les
-lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est
-précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les
-classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux
-instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse
-inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais
-un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de
-civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de
-confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu
-de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation
-entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène
-d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement
-ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.
-
-Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même
-temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et
-de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos.
-Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre
-organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social.
-Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.
-
-
-
-
-II
-
-LA VIE A FLORENCE
-
- _La verità fu sola figliula del tempo._
-
- LEONARDO DA VINCI
-
- (La vérité est la fille unique du temps.)
-
-
-Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air.
-Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit
-qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce
-ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère
-enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il
-n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement
-maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de
-paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,
-toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les
-mûriers verdoyants.
-
-La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont
-toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais,
-Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est
-représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le
-Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre
-Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne
-vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de
-belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à
-deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace
-mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis
-qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du
-parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de
-l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le
-fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des
-portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le
-Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers
-grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans
-la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu.
-C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la
-vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins,
-au dehors.
-
-La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui
-l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans
-effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de
-vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement
-suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore
-ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette
-terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et
-d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des
-belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes
-d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et
-ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été
-la passion de ce peuple.
-
-Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré
-inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de
-dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans
-doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité
-moderne ait tout envahi.
-
-Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions
-nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient
-sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes,
-et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en
-partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons
-qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une
-partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait
-privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la
-_bottega_, et la _bottega_ veut dire aussi l’atelier de l’artiste.
-
-Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées
-de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on
-examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer
-est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à
-attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des _Arti_ a laissé sa trace,
-et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait
-raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un
-échange de bons procédés.
-
-Il faut bien s’imaginer que la _Déclaration des Droits de l’homme_, qui
-est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression
-clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république
-disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la
-nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent
-pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement
-émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques
-florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les
-rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et
-suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité
-tranquille très remarquable.
-
-Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un
-rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au
-temps où l’_arte della lana_ était la richesse et la splendeur de la
-ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des
-objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de
-les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands
-sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt
-indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en
-regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant
-comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est
-exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles
-estampes.
-
-Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à
-l’idée que l’on se peut former de ces _Speziali_, gros bonnets de
-l’_Arte Maggiore_ qui faisaient à grands frais venir les drogues et les
-épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à
-l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de
-formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les
-herbes; des _fiaschi_ élancés, légers et élégants, sont remplis de
-liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un
-petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le
-comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la
-tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on
-aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre
-attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.
-
-L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de
-pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges
-faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes;
-d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une
-espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les
-fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un
-goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux
-enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés
-et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment
-savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les
-conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les
-semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les
-plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque
-d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de
-chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de
-solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions
-d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des _Arti_ savaient rendre
-obligatoires.
-
-Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas
-d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence
-de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces
-rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,--la rue elle-même,
-garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,--j’avais
-néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente
-autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères
-modernes.
-
-C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement
-occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier
-rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient
-à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y
-remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec
-peine son aiguille:
-
- _E si ver noi aguzzavan le ciglia_
- _Come vecchio sartor fa nella cruna_[B].
-
-Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible
-du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites
-charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans
-certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai
-vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond
-blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des
-crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui
-donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien
-enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment
-de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une
-habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un
-fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de
-mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît
-vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si
-laborieuse, est de faire quelque chose de peu.
-
- * * * * *
-
-Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et
-pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère.
-Les boutiques du _Lotto_, c’est-à-dire de la loterie, sont une
-institution officielle, et les petits coupons de papier portant les
-numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui
-s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les
-bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs;
-avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à
-enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus
-prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine,
-moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le
-travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le
-petit peuple que le _Lotto_ exerce toute son influence débilitante, car
-on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée
-de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du _Lotto_, se
-renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce
-fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement,
-semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent
-pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un
-gain problématique. Le _Lotto_ devient pour une foule de pauvres gens
-une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:
-
-«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde
-le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques _ne pleure pas les
-malheurs_, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»
-
-Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers
-le _Lotto_, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les
-catastrophes privées ou publiques, est celle de l’_Ambo_ ou du _Terno_.
-Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule
-honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages
-un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste!
-Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là
-quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.
-
-«Ah! vive la loi qui maintient le _Lotto_, et qui _donne du foin aux
-ânes avec le livre des songes_!» écrit le même Giusti.
-
-Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été
-frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe
-inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester
-appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils
-demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit:
-_Non è più bel mestiere che non aver pensieri_[C]. Ces gens-là ont
-évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet
-cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays
-comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si
-extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect
-formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et
-instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus
-modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits
-essentiels de notre prolétariat du Nord.
-
- * * * * *
-
-D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir
-que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur
-les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres
-fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents
-étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre
-incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de
-midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ
-siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les
-monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une
-augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une
-législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,
-pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement
-tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des
-biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences
-pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé;
-ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des
-pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour
-parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été
-infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la
-protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine
-profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici
-les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne
-désespère pas.
-
- * * * * *
-
-Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a
-l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux
-fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend
-ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit
-sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte
-l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux
-chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants
-grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une
-cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés;
-pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les
-lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on
-ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.
-
-La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus
-plus ou moins par la _Congregazione di Carità_ qui a fondu en elle-même
-plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour
-n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la
-«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes
-avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne
-porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et
-chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir
-ces êtres!
-
-La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine,
-où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai
-sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse,
-n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse
-épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus
-substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou
-procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans
-laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme
-se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture
-sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits
-métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et
-qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple,
-les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent
-ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe
-l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi
-certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore
-ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la
-pauvreté.
-
-Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la
-plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent
-l’aumône avec une certaine affection, et un _Dio glielo renda_, qui, du
-reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme
-une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être
-entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes
-et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et,
-avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un
-passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les
-femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du
-reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité
-attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce».
-Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en
-riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.
-
-Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le
-grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel.
-Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a,
-bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence,
-avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants
-trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les
-_Innocenti_, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les
-lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants
-naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant
-légalement admis à une part relativement importante de l’héritage
-paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied
-identique.
-
- * * * * *
-
-Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des
-médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des
-langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont
-emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues
-_fascie_ qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont
-tissées des paroles de tendresse: _Amore, mia Gioia_. Aujourd’hui
-encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle
-pitié. Au _Foundling Hospital_ de Londres, il faut venir faire une
-demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne
-respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque
-apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour
-de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à
-être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la
-petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est
-suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.
-
-Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet
-les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que
-la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même
-temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque,
-nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le
-garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou,
-et qui est dorée, indique qu’il appartient à une autre catégorie.
-
-A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants
-par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre,
-le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes
-blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y
-a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le
-dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter,
-fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les
-berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont
-munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger
-les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau.
-L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent
-de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies
-infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen
-ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel
-spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur
-mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite
-lucarne ronde vitrée établit la communication.
-
-Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux
-cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la
-proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent
-demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus
-tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des
-filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires;
-quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un
-trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent.
-Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont
-dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention
-par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une
-roue, et le sort décide les élues.
-
-Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que
-recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du XVIIᵉ
-siècle, à en faire souvent des _buonomini_[E] de quelque mérite et
-valeur. Des femmes avaient la garde des filles; et encore aujourd’hui,
-les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste
-bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de
-fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes
-pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc,
-plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte
-quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans
-l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles
-dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur;
-chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs
-ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans
-isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là
-comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est
-un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette
-admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint
-Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come
-Pollini.
-
-C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus
-curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet
-esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et
-qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et
-de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La
-grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais
-sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères,
-quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre
-voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée.
-C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir
-l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur
-laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la
-lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de
-riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire,
-ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils
-passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la
-fumée des torches marquant leur sillon; ils conduisent le mort, soit à
-leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont
-un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à
-trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent
-par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment
-requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des
-_Grembiuli_[F], c’est-à-dire des ouvriers.
-
-L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de
-sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le
-gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats,
-princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères
-dits _Capi di guardia_ forment le corps principal; ils sont nommés à vie
-à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre
-classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit
-artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de
-l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze
-_Capi di guardia_, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune
-d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable
-est entièrement entre les mains des _Grembiuli_, et toute la
-constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement
-possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en
-dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un
-nombre limité de _Giornanti_[G] ou novices. La «Miséricorde» est
-essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été
-instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses
-associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit
-d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les
-garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.
-
-Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades
-de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à
-quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les
-hôpitaux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement
-destiné à veiller les malades et à exercer la _mutatura_, service
-charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et
-femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de
-service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils
-s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les
-riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement,
-ils arrivent silencieusement, sous les ordres du _Capo di Guardia_, qui
-commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence,
-douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus,
-et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et
-la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une
-inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement
-réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants
-au titre de _Capo di Guardia_ sont inscrits du numéro 1 au numéro 150,
-et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur
-charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de services
-ininterrompus pour acquérir la qualité de _Capo di Guardia_. La plus
-exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge
-autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir
-soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la
-chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à
-onze heures), il salue d’un: _Sia lodato Jesu Christo_, se signe et
-prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les
-plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder
-à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que
-les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la
-chambre.
-
-Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en
-acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les
-voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre
-secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant
-leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière
-ils disent: _Iddio, gliene renda merito_, et, quand ils se relaient:
-_Vada in pace_. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux
-occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une
-collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde»,
-on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on
-enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches
-secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.
-
-Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde»,
-et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de
-service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à
-l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour
-avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du
-reste _Capi di Guardia_ honoraires. D’importantes libéralités ont
-enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une
-cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour
-l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent
-eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité.
-Pour continuer après la mort, à faire partie de leur grande famille
-spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la
-«Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les
-misères de leur prochain, reposent.
-
-Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison
-de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre
-carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en
-caractères très anciens, ces mots:
-
- _Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino_[H].
-
-On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de
-pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres
-de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie,
-une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un
-couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont
-posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme
-grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras;
-un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte
-est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le
-madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci
-lui remet un chapon et un _fiasco_ de vin; la femme tend les mains, pour
-recevoir ces secours.
-
-A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est
-représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux
-regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une
-porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier
-au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre;
-à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes;
-le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.
-
-Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des
-jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de
-Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à
-accueillir des pèlerins mendiants. Dans le fond, sur une estrade, on
-aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de
-ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte
-de tablier court, divisé en _deux poches_; les pèlerins, un homme et une
-femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une
-jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile
-blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.
-
- * * * * *
-
-Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des
-clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts;
-un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre
-enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le
-visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et
-reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et
-triste.
-
- * * * * *
-
-Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des
-pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au XVᵉ siècle
-sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait
-découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.
-
-Les _pauvres honteux_, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si
-discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S.
-Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait
-institué douze _Buonomini_ pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres
-prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais
-la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant
-l’inscription _instanza_, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres
-qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux
-côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit
-escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre
-passage aux _Buonomini_ qui quittent la salle de leurs délibérations.
-Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la
-promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et
-non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut,
-d’expiation intéressée.
-
-Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de
-voir la part efficace qu’ont toujours eue les humbles au soulagement
-des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles
-sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre
-immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu
-de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre
-servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de
-l’humble _Mona Tessa_, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova,
-aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution
-charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite,
-toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée,
-la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses
-oraisons.
-
- * * * * *
-
-Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste
-cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles,
-érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts
-religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence,
-la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des
-Della Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce
-spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria»
-jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les
-accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces
-tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il
-en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans
-l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année
-dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a
-vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images
-protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les
-fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le
-peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les
-sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se
-passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325,
-lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la
-ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls
-futurs et de _grandes nouveautés_.
-
-La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le
-sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains.
-Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont
-pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point
-de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les
-Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François
-restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La
-Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants
-grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air,
-pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses
-disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de
-cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup
-sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une
-certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à
-l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la
-conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très
-petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles
-suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des
-moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes
-simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit
-qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et
-rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses
-pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui;
-c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui
-parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui
-les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les
-créatures vivantes ont besoin.
-
-Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une
-véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les
-contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené
-au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain:
-fra Agostino da Montefeltro.
-
-«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à
-Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand
-nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point
-_subtils_, ni de science profonde, mais étaient très _efficaces_, d’une
-bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les
-gens;»--et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le
-Padre Agostino.
-
- * * * * *
-
-A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière
-d’une _pineta_ qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et
-souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de
-l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est
-fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la
-gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre
-Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité,
-tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance
-et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être
-unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien
-entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat
-dépend uniquement, pour son existence, des contributions que le Padre
-Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les
-enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le
-reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus
-intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse
-simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du
-monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est
-virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé
-parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment
-paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une
-humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au
-rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées
-à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il
-écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille
-avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui
-distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter
-avec fierté la maison de «ses filles»--car il ne les appelle point des
-orphelines,--il demande à la cuisine un morceau de pain, et se dirige
-vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans
-sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand
-capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire
-et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme
-il aime toutes les créatures de Dieu.
-
-Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on
-peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les
-aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort
-toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de
-quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit,
-rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans
-l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable
-père.
-
-Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu,
-entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait,
-dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et
-causer; il entre du reste dans les considérations les plus inattendues
-pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de
-confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que
-c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que
-les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en
-bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses
-aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres,
-sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent
-des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin
-vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été,
-coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la
-Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas
-qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier!
-J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit
-de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont
-permis d’accomplir son œuvre.
-
-Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie,
-où il exerce une très grande influence; il va dans les petites villes
-du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les
-grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie
-universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son
-cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils
-appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les
-pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur
-générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il
-n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être
-Franciscain, _frère des pauvres_. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris
-l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu
-être Franciscain: un _Franciscain ne possède rien_,»--et il met la main
-à sa calotte et l’enfonce d’un air content.
-
-Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de
-bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il
-osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une
-certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien de moins
-ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas
-par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie
-extérieure.
-
-
-
-
-III
-
-PAQUES A FLORENCE
-
-
-Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques
-1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau
-cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur
-la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était
-Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après,
-frappé par la vengeance d’une faction ennemie.
-
-Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce
-jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour
-d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la
-tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race,
-dont la foi est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui
-est odieuse et elle s’en détache avec empressement.
-
-Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins
-moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement
-aux différentes portes de la ville. C’est la foire des _Furiosi_, celle
-des _Innamorati_, celle des _Signori_; tout un peuple content se presse
-autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres
-à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons
-s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de
-sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent
-fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des
-places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le
-printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa
-sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans
-l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.
-
-Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est
-grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour
-qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent
-à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la
-bénédiction.
-
-Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement
-d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de
-chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le
-pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du
-bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple
-occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache
-grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi
-accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse
-arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en
-surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc
-florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant
-généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un
-effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec
-les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations
-religieuses leur caractère vraiment aimable et décoratif.
-
-L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la
-source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de
-l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de
-l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres
-murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre
-des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur
-extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en
-partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le
-milieu que le miracle éclata.
-
-Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait
-pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner
-à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange
-s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a
-tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et
-depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est
-conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de
-l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse
-extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le
-rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et
-puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple
-florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en
-souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se
-pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le
-tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que
-les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait
-frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre,
-l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une
-chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est
-la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les
-dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui
-chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses,
-dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et
-offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme la place
-San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les
-«monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri
-de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises
-journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui
-viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure
-des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout
-à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule
-répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi
-profonde de tous ces êtres.
-
-Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les
-bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du
-Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en
-font le pèlerinage pour y assister.
-
-L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du
-soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel
-ornement de sa grand’rue, l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs
-boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé
-et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le
-jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses
-de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est
-située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment
-pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui
-s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église,
-gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre
-jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque
-complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession,
-sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite
-terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les
-«soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du
-départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites
-lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des
-lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers
-chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension
-commence.
-
-Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des
-chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la
-longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent
-en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans
-l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est
-suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la
-Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi,
-viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort,
-monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le
-mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs
-farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la
-tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en
-mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux,
-c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant;
-les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais
-le ciel clair laisse tomber une paisible clarté sur le long défilé;
-sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que
-déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes
-des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître
-plus bas.
-
-Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées
-reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.
-
-Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans
-cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le
-cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les
-fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que
-son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est
-Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une
-dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers,
-la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu
-courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines
-épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des
-vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les marches du Dôme,
-admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses
-églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du
-Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le
-clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du
-recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé,
-par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule
-augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes
-environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les
-collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de
-l’embrasement du _Carro_. Ce _Carro_ (char) est une particularité toute
-florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est
-extrêmement ancienne.
-
-En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine
-se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain
-Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené
-avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien
-que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada le
-premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et
-celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses,
-Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du
-Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en
-grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir
-à rallumer le _lumen christi_. Pleins de reconnaissance pour un présent
-si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri,
-sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration
-de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le
-_Carro_ qui doit raviver ces antiques souvenirs.
-
-Le _Carro_ est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout
-enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur
-lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs
-couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et
-s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la
-Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la
-population débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du
-_Carro_ par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois
-couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit
-lentement. Tout à coup éclate le _Gloria_. Alors, de l’autel même, part
-une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le
-long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne
-savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol;
-subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une
-clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du _Carro_, et en une
-seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au
-même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les
-églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et
-formidable pendant que se continue dans l’église le chant du _Gloria_
-dont les échos arrivent sur la place.
-
-C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue
-cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires
-sur le vol de la _colombina_ pendant que les pigeons couleur de nacre,
-hôtes habituels de la place s’envolent éperdus.
-
-Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la
-Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est
-à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec
-la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus
-agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine
-sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même
-salutation:
-
-«Buone feste![J]»
-
-
-
-
-IV
-
-ROME
-
-
-En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont
-brisé en marque la direction; une des arches est encore debout,
-solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la
-rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que
-les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un
-symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut
-effacer.
-
-Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément
-l’histoire de son _Risorgimento_ (résurrection). L’Italie actuelle a été
-créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux
-qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la
-figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps
-relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous
-l’évocation d’un passé écrasant.
-
-Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour,
-qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait
-pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession
-de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles
-ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce
-milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable
-mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et
-précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être
-jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères
-nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les
-lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs
-yeux de feu.
-
-L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la
-race, l’a conservée, et règne toujours.
-
-Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre
-Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle
-terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est
-accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus
-étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir
-parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation
-fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé
-d’hommes habillés à la mode du XVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe
-de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs,
-comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron
-au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très
-doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du
-passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre,
-dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à
-l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici
-en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne
-s’est jamais vu.
-
-Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre,
-telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui
-avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment
-à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et
-despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité,
-la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports
-sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales
-paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse
-de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de
-la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La
-race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le
-peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à
-leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur
-chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont
-coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et
-laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple,
-plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur
-l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore
-ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les
-jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns
-admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend
-de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races
-fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un
-plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise
-très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce
-toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs
-nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est
-vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens
-auxquels on aurait mis un bavolet.
-
-Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la
-vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à
-donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes
-fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est
-attaché un _fiasco_ d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux
-mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le
-latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. _Est
-locanda_ est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les
-appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume
-latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de
-propriété--_Libera proprietà_--de tel ou tel. Toutes les fonctions de la
-vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et
-primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri
-de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur
-balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de
-trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses.
-La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je
-pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de
-superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des
-routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs
-visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression
-d’une misère souffrante.
-
-Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont
-l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de
-soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il
-faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les
-caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.
-
- * * * * *
-
-La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses
-fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il
-y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la
-Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on
-veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de
-l’_agro romano_, à la fois le plus fertile et le plus difficile à
-cultiver.
-
-Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale.
-L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à
-la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de
-droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.
-
-L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en
-vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu
-occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été
-dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais
-magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de
-prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de
-sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme
-des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait,
-et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la
-Ville Éternelle.
-
-Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé
-par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le
-gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son
-compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait
-face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes
-parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être
-serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce
-qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.
-
-Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se
-représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée
-par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés
-et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à
-un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie
-moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour
-répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait
-avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament
-particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le
-peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante.
-Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces
-et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de
-race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à
-ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un
-être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: _popolo
-fiacco_[K], dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il
-s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et
-le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des
-idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie
-nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée,
-surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les
-gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui,
-probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions
-téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus
-d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe
-dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le
-prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée
-du sol où elle avait des racines profondes.
-
- * * * * *
-
-L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une
-force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au
-lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle
-a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été
-abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins,
-par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment
-d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement
-laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au
-contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les
-désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de
-familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la
-prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs
-richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.
-
-A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui,
-réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en
-séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa
-pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie
-quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas
-cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent,
-et qui est d’une tristesse lamentable.
-
-Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe
-très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A
-la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours
-intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant,
-domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé
-mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout
-enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des
-habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes
-supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine
-se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la
-noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une
-sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très
-pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la
-bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et
-qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les
-bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent
-des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui
-témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un
-homme «sentait fort ce qu’il était».
-
- * * * * *
-
-Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant
-d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont
-d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis
-vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et
-politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger
-domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des
-portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long
-de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule
-toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite
-iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du
-Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et
-voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se
-croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les
-livrées galonnées des princesses du parti noir.
-
- * * * * *
-
-Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du
-monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un
-caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu
-des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant
-l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir,
-bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer
-l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les
-plus inattendus.
-
- * * * * *
-
-L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais
-non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt
-l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou
-de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la
-circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le
-conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de
-la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.
-
- * * * * *
-
-Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses
-fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le _Pont.
-Max._, qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et
-de triomphant:
-
-_Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves
-regni cœlorum._
-
-De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à
-tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos
-monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et
-nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux
-obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette
-abondance et cette fraîcheur des eaux vives,--«eau vierge», dit une
-inscription, «eau pieuse», dit une autre,--a une séduction
-extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique;
-leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et
-par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX,
-premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes
-masses d’eau courante jetées dans Rome.
-
-La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse,
-ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome.
-C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute
-romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme
-antique et de spiritualité mystique.
-
-La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une
-séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des
-lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées
-pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de
-papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des
-déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante
-et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a
-vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la
-campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que
-couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce
-bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre
-deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il
-abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une
-inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»
-
- * * * * *
-
-Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le
-parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre
-les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole
-blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le
-jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante.
-Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a
-disparu derrière cette verdure éternelle.
-
-Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces
-«casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une
-oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le
-centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes
-de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de
-buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles
-terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers
-paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier
-blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre.
-Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit
-troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et
-inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai
-vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant
-son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à
-l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des
-paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique
-d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu
-des colombes qui, comme Dante l’exprime,
-
-.............. _l’uno all’attro pande_
- _Girando e mormorando l’affezione_;
-
-et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à
-Rome.
-
-Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la
-pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor
-involontaire.
-
-Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de
-buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante,
-sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses,
-rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe
-d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix
-qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout
-autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple
-et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et
-venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si
-fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet
-donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en
-chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de
-laquelle ils se dispersent.
-
-C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute
-pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de
-taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs
-robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des
-canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre
-eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et
-quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous
-avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean
-de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements
-blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance
-d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait
-doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée
-tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains
-gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans
-une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect
-du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être;
-maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans
-l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres
-religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au
-plus dans la petite bourgeoisie;--il est vrai que le séminaire les prend
-et les façonne dès l’enfance.
-
-Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les
-rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des
-cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec
-des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien--ils la
-troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa
-Borghèse--finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée
-entre eux une véritable égalité.
-
-L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales
-du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de
-plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue
-sévère et imposante, la force publique, _guardia civile_, qui se voit
-dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la
-police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices
-secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la
-population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les
-carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps
-d’élite. Avec un uniforme à la Raffet--habit à queue et tricorne sur le
-front--leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste
-complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers
-donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le
-fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort
-beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches
-blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans
-ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en
-général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire
-impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les
-dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme
-n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui
-paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux
-fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les
-milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté
-d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez
-beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque
-nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.
-
-L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui
-trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et
-pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et
-ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux
-anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de
-l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas
-sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre
-clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le
-catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement
-destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi
-ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les
-dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole,
-tentent de l’enrayer.
-
-Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine
-dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau,
-rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect
-des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne,
-on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du
-Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous
-moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole,
-comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses
-colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses
-triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une
-station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes
-lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque
-chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce
-passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent
-dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense
-enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre
-dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois
-dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même
-du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les
-gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui
-paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se
-creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors
-sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est
-tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y
-ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de
-l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations
-fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous
-les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression
-d’une domination intangible.
-
-La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables
-qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une
-vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné
-encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se
-soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre
-les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau
-s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au
-fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur
-l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces
-lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour
-et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois
-mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit
-peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus,
-malgré ces exécutions.
-
-Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est
-absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre
-puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts
-bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore
-éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent
-l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le
-catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles
-écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le
-monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche;
-il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus
-élevés, est le patrimoine de l’humanité.
-
-
-
-
-V
-
-L’AGRO ROMANO
-
-
-L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville
-a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de
-Rome.
-
-Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier
-l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de
-la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration
-quelconque; en effet, l’_agro romano_ était possédé par quelques
-tenants[M].
-
-L’_agro_ inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent
-quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait,
-légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.
-
-Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi,
-deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité
-d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.
-
-Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont
-conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique.
-L’exploitation de l’_agro romano_ est depuis des siècles entre les mains
-de ce qu’on appelle les _mercanti di campania_ qui afferment la terre au
-propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les _mercanti_ qui
-habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir
-sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur
-tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes,
-possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la
-campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour
-et nuit.
-
-Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’_agro_ semblable à
-un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau
-de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en
-forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air
-brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté
-sur une jument qui suit son poulain, un homme, le _tabaro_[N] noir
-doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à
-ses côtés un chien à poils longs. C’est le _vergaro_ (chef des
-troupeaux), un de ceux à qui les _mercanti_ sous-louent une partie du
-pâturage.
-
-Les grands bœufs gris à cornes énormes,--descendants de ces fiers bœufs
-romains qui buvaient du vin,--errent au milieu des ruines majestueuses
-sous la garde du _massaro_. Les juments et les poulains qui galopent
-follement dans les haut herbages appartiennent au _cavallaro_.
-_Vergari_, _massari_, _cavallari_, sont les vrais maîtres de la campagne
-romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.
-
-Ce sol de l’_agro romano_ cependant est le plus riche qu’il soit; il se
-compose de deux parties distinctes: le _tuffo_, terre admirable, riche
-en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture
-intensive, et la _pozzolana_, sorte de sable dont on fait un ciment
-qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.
-
-Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La
-malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et
-septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en
-l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se
-servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde,
-et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent
-dans la _pozzolana_ les traces du drainage des Romains qui avaient su
-rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des
-terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont
-été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont
-persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et
-enrichir le pays de ses immenses ressources.
-
-Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au
-cœur de l’_agro romano_, une première famille colonisatrice s’est
-installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des
-promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au
-moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à
-certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et
-demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches
-d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y
-coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà
-admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en
-obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les
-travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de
-suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse,
-est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une
-tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène
-à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les
-membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de
-la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’_agro_ depuis le mois
-d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de
-cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du
-rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le
-produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent
-employé.
-
-C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard,
-qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement
-tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a
-soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit,
-distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite
-calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux
-brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son
-exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer
-son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et
-cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!»
-ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut
-mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette
-trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est
-précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les
-lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria»,
-dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute
-raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son
-gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un
-troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux
-éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas
-la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la
-persévérance.
-
-Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené
-avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps
-robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des
-paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène
-rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection
-sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui
-sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire
-fixe; comme le proverbe local veut que _la cura della malaria sta nella
-pentola_ (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué
-chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils
-reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans
-l’_agro_, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par
-kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois,
-mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout
-de ne jamais quitter le _tabaro_; avec des précautions raisonnables, le
-risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas
-affronter, et la transformation de l’_agro romano_ telle qu’elle est
-projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des
-Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore
-plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.
-
-Le but des colonisateurs de l’_agro_ serait d’établir dans la campagne
-romaine, graduellement assainie, la _mezzaria_, telle qu’on la pratique
-dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la
-«Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les
-ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire
-rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la
-«Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un
-magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes
-nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et
-principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois
-pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et
-qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit
-pour la première fois dans l’_agro romano_ se lèvent drus et forts sur
-ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les
-oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits
-croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai,
-et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.
-
-Déjà, aux _Tre Fontane_, les trappistes, par la plantation en masse
-d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions
-hygiéniques de la partie de l’_agro_ qui leur appartient, mais leur
-tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré
-à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence
-fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie
-comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des
-colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et
-laborieuse.
-
-
-
-
-VI
-
-OMBRIE
-
-
-Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le
-sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions
-anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si
-profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque
-incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à
-Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des
-apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des
-êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur
-passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des
-traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et
-s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines ombriennes,
-en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé
-d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli»
-(grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants
-de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces
-montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et
-leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont
-le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette
-puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en
-face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des
-Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et
-rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une
-ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont
-groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli,
-creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques,
-dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce
-même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et
-qu’ainsi l’apôtre Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de
-reprendre sa route.
-
-Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches
-comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent
-leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et
-des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes,
-jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches
-brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en
-abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès
-noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une
-Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans
-les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont,
-par le type physique, telles que les maîtres du XIVᵉ siècle les ont
-peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille
-de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont
-coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur
-s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se
-rattache en arrière, laissant de chaque côté tomber des pointes qui
-leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu
-sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce
-parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune
-d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles
-sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites
-oisilles de Dieu.
-
-Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues
-et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées
-sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs
-portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans
-leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois
-avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte
-consulaire est encore ornée de trois statues romaines--_Ispello Colonia
-Giulia Citta Flavia_, est-il écrit,--et les femmes qui, le dimanche,
-sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions,
-portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère
-qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se
-déroulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu
-et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en
-foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite
-un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des
-lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant
-l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes
-réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des
-nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race
-est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants,
-trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son _damo_[O] à l’église
-qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en
-formaliser.
-
-Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités
-que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources
-diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres
-palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par toutes
-sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé
-les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est
-devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où
-se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le
-divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les
-Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement
-agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers
-religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école
-d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît
-s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se
-multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés
-aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le
-respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement
-imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces
-couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin.
-L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute
-sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de
-progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de
-tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il
-paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent
-surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si
-merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions
-de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la
-grandeur de la race.
-
-
-
-
-TERRE DE BROUILLARD
-
-
-
-
-I
-
-DECORS ET ASPECTS
-
- _So it cometh often to pass that mean and small things discover
- great, better than great can discover small._
-
- BACON
-
- (Et il advient souvent que les choses petites et triviales
- expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer
- les petites.)
-
-
-Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque
-où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle
-d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par
-l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a
-fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de
-Shakspeare: _La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira_, extraordinaire
-et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se
-souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un
-libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans
-prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.
-
-Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur
-italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où
-toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un
-croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc,
-sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos
-galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement
-ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.
-
-C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres
-demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a
-un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles,
-et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus
-jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce
-mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles
-dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère
-qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne...
-et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on
-comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...
-
- * * * * *
-
-Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la
-fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort
-de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur
-sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain
-milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie
-chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux:
-mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du
-blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes;
-je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées,
-de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et
-les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la
-fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.
-
-L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du
-matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il
-y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu
-de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent
-pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux
-habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure
-et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq
-heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les
-bannières sont déployées!
-
-Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette
-actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode
-est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas
-dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée
-est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de
-l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la
-tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve
-l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les
-types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin
-encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough
-fantaisistes.
-
-Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou
-du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou
-ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles,
-et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la
-turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.
-
-De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair;
-l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment
-on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange...
-Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les
-grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.
-
-Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant
-leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se
-révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect
-_autre_; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et
-de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est
-excessivement curieux, dans son aspect _moyen âge_: ils semblent, ces
-deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui,
-gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance
-à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on
-cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la
-main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.
-
-Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une
-porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand
-ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples
-particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en
-ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est
-évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure
-sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été
-habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte
-dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le
-nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus
-vingt ans!
-
-En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à
-la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée,
-le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est
-impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans!
-Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux
-le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète!
-Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si
-merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé
-son prestige pendant la longue attente présomptive.
-
-Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en
-pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est
-évanouie, c’est la _jeune_ douairière qui lui a succédé, mais
-l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux
-dos pincé à la jeune,--nul manteau, rien,--descendre majestueusement et
-surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas,
-elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet
-de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes
-dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société
-anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle
-mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple
-jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été
-aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari
-d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage,
-et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de
-jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou
-bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le
-coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle
-aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien
-délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine
-Alexandra, je m’en méfierais un peu.
-
-
-
-
-II
-
-LES DISTRACTIONS
-
-
-On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la _sociabilité_ des
-Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui
-prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un
-peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces
-façons _humaines_ que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis
-des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui
-aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre
-dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne
-lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par
-galanterie, mais--je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît
-vraie,--c’est une espèce d’_humanité_, l’application générale du
-principe que le plus fort doit aide au plus faible.
-
-Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du
-moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément
-l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée
-entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux
-du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise,
-seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup
-plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant
-dans les mêmes conditions à Paris.
-
-L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris
-à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme
-une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.
-
-Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie
-particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent,
-font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien
-jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais
-s’en amuse presque toujours.
-
-L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois
-dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une
-gargote, que tout y était _aussi bon que le fait mère_ (_as nice as
-mother makes it_). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux
-aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.
-
-Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre
-classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle
-générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est
-une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la
-famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture
-n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire,
-l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on
-sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à
-Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque
-nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont
-nombreuses et le service des livres pour la province constitue un
-département d’affaires d’une extrême importance. Tout le monde, à
-partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la
-«Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les
-classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent
-reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la
-population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des
-Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment
-préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce
-sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés.
-Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus
-pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure?
-D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que
-_Dodo_, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure
-moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de _Dodos_, personnes
-absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et
-de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on
-_mange_, mais ce qu’on _digère_, qui nourrit, cet appétit déréglé de
-lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de
-culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant
-l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature
-bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise
-littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle
-n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture
-devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce
-sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la
-lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques,
-l’habitude de la confession, de se _pouiller_ l’âme, comme dit Huysmans
-dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne
-maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses;
-cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.
-
-Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est
-emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître
-omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé
-par les spéculations féminines à la Bourse; maintenant il n’y en a plus
-que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes,
-femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les _clubs_ de femmes,
-et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on
-se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de
-_rabattre_ les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en
-sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent
-qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects;
-comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce
-qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la
-suite...
-
-Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit
-écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant
-toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la
-femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine
-plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont
-appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et
-notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est typique
-c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices,
-elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le
-sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse,
-car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines
-et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de
-cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais
-j’aurais peur du réveil!
-
-Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de
-nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples
-chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les
-jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que
-nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du
-moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été
-supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces
-bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais
-on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: _Bank holiday_ est
-une institution dorénavant reconnue, se renouvelant quatre fois par an,
-et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la
-population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les
-endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour
-_Arry_ et _Arriett_! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats
-de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette
-colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres
-s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs,
-fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine
-campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la
-colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut,
-sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de
-ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai
-jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des
-chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des
-vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir
-un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon);
-beaucoup de musique, beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune
-difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles
-appartenant à la classe des _match makers_, ouvrières des fabriques
-d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes
-claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien
-spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des
-yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette
-classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang
-bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont
-folles de parure; leur _Feather Club_ prime tout pour elles: on se
-réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation
-hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait
-l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du
-club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont
-indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans
-intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à
-s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi de grandes
-fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très
-habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se
-tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir
-évident. _Arry_, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes
-haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est
-l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande
-impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité
-laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles
-n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun
-sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a
-toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les
-fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici
-qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’_idée_ en moins.
-
-
-
-
-III
-
-LE «HOME»
-
-
-Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît
-toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très
-grande et honneste dame du XVIIᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec
-un ami particulier, lui dit soudainement:
-
---Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose
-en vous qui me fait peine!
-
---Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...)
-répond l’interpellé inquiet.
-
---Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas
-dévot à la Vierge!...
-
-La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville
-d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, proclamera en
-toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et
-tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française
-sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans
-cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne
-ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur
-et d’attachement qui est le fonds même du culte du _chez soi_ en France.
-L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de
-laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de
-l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux
-yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute
-vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour
-réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas
-qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une
-installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au
-contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires
-de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même
-les grands seigneurs riches, louent leurs habitations, soit à la ville,
-soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi
-Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes,
-c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on
-voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni
-chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir
-envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour
-en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont
-spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires:
-pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage
-aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses
-et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des
-Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les
-envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans
-leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et
-dire qui aime le «home»!
-
-L’instabilité de la famille anglaise est sans égale en Europe; où
-voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou
-d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans
-quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les
-journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur
-toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand
-qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais.
-Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on
-pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal:
-les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente
-pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de
-diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle
-sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est
-certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et
-la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire
-de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les
-Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui
-il faut des régimes extraordinaires; l’existence, voire même luxueuse,
-douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices
-physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes
-femmes, un _craze_ (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité
-pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme,
-le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont
-considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la
-résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes
-filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs
-l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin
-maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes
-est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il
-s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait
-éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération
-de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors
-paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et
-saines avaient besoin pour demeurer en équilibre moral et physique, de
-mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts,
-ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles
-dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé
-placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi
-Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre.
-Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le
-«home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la
-souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes
-ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille»,
-chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.
-
- * * * * *
-
-De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de
-l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait
-pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée
-qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année
-en année, mais d’époque en époque, et tous les trente ans à peu près a
-subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a
-cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait
-de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait
-publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,--un autre carrosse
-suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins
-italiens--laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au
-bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que
-le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires;
-néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code
-d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et
-les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens
-des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut
-faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut _tout_
-entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile.
-C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du
-sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les
-Anglais, en général, sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été
-inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée
-que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur
-apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression
-triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne
-soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire
-ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue
-française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme
-«l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé
-stupidement en désuétude.
-
-
-
-
-IV
-
-LA PUDEUR ANGLAISE
-
-
-La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains
-sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en
-Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser
-entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser
-entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans
-les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres
-entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse
-sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du
-goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup,
-éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette
-petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse
-pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre
-puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant
-un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se
-déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion,
-qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et
-depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du
-baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les
-conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première
-sommation. George Eliot, par exemple, dans _Adam Bede_ qui repose tout
-entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les
-amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de
-l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est
-infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à
-l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses
-en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille
-de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu
-l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se
-comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de
-leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve
-aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs
-lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.
-
-Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: _les Lettres
-d’amour d’une Anglaise_, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que
-ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel;
-ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une
-femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant
-la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très
-bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a
-vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du
-reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès
-qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est
-pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même
-l’_allusion_ à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses
-lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel
-enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve!
-Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne
-marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par
-lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me
-semble, qui répond à un pareil état d’âme.
-
-Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne
-faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce
-même pays, on a un véritable culte pour le _flogging_ (fouet) (qui ne se
-donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment
-aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans
-les _board schools_ (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée
-qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui
-passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été
-fouetté _dix-huit fois_ dans le cours de son éducation, et vraiment pour
-ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette
-idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les
-verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?
-
-Mais voici qui est bien plus fort, le _Truth_ a révélé qu’il existe à
-Londres une _fouetteuse de profession_, vous m’entendez bien, une
-femme--si on peut lui donner cette appellation--qui, moyennant
-rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les
-filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de
-dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile
-pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une
-monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés
-que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.
-
-La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en
-est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la
-grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances
-l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve
-dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme
-en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira
-que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques,
-ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est
-difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans
-la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en
-Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est
-celle-ci:
-
-«La femme de M. S...--d’un fils.»
-
-Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu;
-en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la
-gloire.» Tout commentaire est superflu!
-
-Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges
-accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses
-ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est
-une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant
-n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau
-lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide,
-mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre.
-Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est
-celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le
-croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas
-d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde
-délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage
-les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette,
-et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre
-est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle
-pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois
-bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans
-ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant
-des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de
-domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien
-des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à
-d’indignées protestations dans le _Times_. Dans les _tea rooms_ même,
-les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise
-d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée
-de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où
-le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins
-à ceux qui n’en ont pas l’habitude.
-
-
-
-
-V
-
-HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI
-
-
-Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot
-_humbug_. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux
-idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug»
-signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve
-pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de
-vertu furent nombreux; leur nombre était légion.
-
-Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut,
-sans contredit, _George Eliot_. Ce grand génie, dont le visage fort et
-sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat,
-avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari
-d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme
-importance sociale; elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour
-expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple,
-«qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les _devoirs_ d’une femme
-mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du
-véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les
-allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en
-holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva
-à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme
-on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas:
-elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis
-d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.
-
-Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de
-vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait,
-car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est
-aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé
-d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à
-la vue de bien des choses est simplement le signe de la perversité
-continentale. Des _tea rooms_ qui, en France, nous feraient ouvrir des
-yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe
-de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et
-bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux,
-où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est
-pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent
-ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur
-vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de
-l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si
-commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité
-une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces
-belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les
-prés!
-
-Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère
-sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre
-à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à
-la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux, des
-propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un
-homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle
-porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en
-manière de piment cette phrase incidente: «_Le salaire du péché, sans
-doute?_» et l’on rit.
-
-S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires
-préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la
-respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le
-milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les
-curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et
-retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus
-belles actrices de Londres--admettons que Lucrèce n’était pas plus
-chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux
-mauvaises apparences,--une actrice charmante, voluptueusement vêtue de
-blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service
-religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle
-a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en
-face de l’autel!--Puis, après les prières liturgiques, elle a pris
-position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a
-récité des poésies... édifiantes!!!
-
-Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles
-qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les
-conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli
-coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression
-qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir.
-L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale
-tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...
-
-S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce
-qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un
-réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa
-propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains
-éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans
-cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la
-bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe
-magnifique de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré
-demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses
-privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au
-faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités
-protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la
-puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère
-mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend
-en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied
-d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les
-séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne
-mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les
-esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant
-remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir
-qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant
-purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs
-adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les
-soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse
-et une actrice, c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas
-beaucoup, mais la duchesse perdra tout.
-
-La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler
-autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom
-en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la
-pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si
-ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être
-immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention,
-fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.
-
-Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce
-que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les
-promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs,
-sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère,
-n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps
-brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte
-de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de
-forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes
-délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est
-vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous
-les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant
-s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes;
-fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en
-contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure
-du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come
-back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient
-d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes
-et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur
-furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur
-l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me
-semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment
-sensibles à l’éloquence--ce moment-là nous l’avons atteint en France:
-l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole
-d’autrui;--en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention
-avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a quelque chose
-de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment
-convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche
-moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs,
-mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son
-essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche
-suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les
-asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet.
-Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre
-l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes
-d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen
-commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on
-émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans
-scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de
-service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans
-la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes
-déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la
-campagne; ceci seul est un changement radical. A la National Gallery
-qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore.
-Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui
-vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième
-jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus
-monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète:
-l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie
-sont encore les maîtres.
-
-
-
-
-VI
-
-LÉGISLATION
-
-
-La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre
-qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus
-aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus
-inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la
-personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le _peerage_ et
-les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la
-moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité,
-la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous
-avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à
-ce que vous en changiez; vous vous appelez _Smith_, je suppose, vous y
-ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith
-Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce
-n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une
-carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme
-«Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais
-qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun
-inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des
-avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le
-caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien
-ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps
-l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est
-notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est
-même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui
-fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation
-dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent
-côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle,
-intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en
-vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient
-encore solides.
-
-Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage
-s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et
-autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un
-minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins
-de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en
-Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par
-le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il
-y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un
-homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort,
-ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité
-de _prouver_ leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne
-l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés;
-alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient
-bien ou tournaient mal, absolument par chance.
-
-En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des
-années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra
-légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut
-arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et
-hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés,
-rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle
-est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable
-de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont
-parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait
-favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse
-pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser
-sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante
-ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs
-a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi,
-rétrospective dans ses effets a été votée,--mais pour une belle-sœur,
-une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa
-femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la
-Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur
-sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de
-convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de
-la défunte épouse qui soit interdite.
-
-L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou
-vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le
-déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur
-légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait
-généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai
-connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était
-une Anglaise typique, tenant un _lodging_, les cheveux en boucles, prude
-s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était
-amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se
-changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et
-quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence.
-«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si
-bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;»
-les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel
-accablement, l’époux buvait, la brutalisait, dépensait l’argent, enfin
-elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer.
-Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il
-était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au
-désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une
-autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante,
-empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que
-toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne;
-j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh!
-non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait
-une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le
-divorce.
-
-Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse
-tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui
-n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on
-l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital,
-et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.
-
-Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre,
-fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane
-faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient
-obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces
-justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel
-imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était
-fiancée à un très riche _commoner_; elle avait toutes les grâces de
-Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède;
-bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus
-triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille
-même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement
-les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le
-lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main
-même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune
-lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui
-parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les
-cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel avait payé
-nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en
-fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de
-temps après.
-
-Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans
-la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une
-femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à
-la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on
-croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.
-
-Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer
-tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui
-décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman
-laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura
-obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un
-batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête
-l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame,
-qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait
-d’avoir des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour
-les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les
-séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces
-conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une
-grande popularité, _Sherlock Holmes_, l’écrivain Conan Doyle a fort bien
-démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du
-_home_, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut
-pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa
-personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens,
-que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait
-vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le
-docteur Johnson qui, au XVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France,
-estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la
-vraie liberté du citoyen.
-
-Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en
-France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu
-dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a
-relativement peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très
-joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai
-connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de
-ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le _cri_
-qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.
-
-
-
-
-VII
-
-LES ENFERS ET LES REMÈDES
-
-
-Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction,
-à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen
-que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin,
-etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes...
-Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:
-
---Et maintenant croyez-vous au diable?
-
-J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends
-que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin,
-pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.--La misère
-existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à
-Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et
-agressive; les quartiers riches contiennent des rues basses où, à deux
-pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le
-spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains
-tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.
-
-Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la
-rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre,
-mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût
-incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants;
-donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie
-frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière
-cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une
-sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme
-était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière
-toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage
-hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le
-bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au
-milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier
-tournant derrière le lugubre cortège.--Je sais bien que cette façon de
-ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il
-serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des
-policemen,--mais cette triste procession défilait précisément derrière
-ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le
-contraste était navrant.
-
-Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes
-sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts»
-des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme
-boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est
-à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état
-de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que
-témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les
-villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la
-cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus
-fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont
-vraiment spéciaux.
-
-Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en
-haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est
-inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages
-meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la
-pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble
-spécimen d’humanité--elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux
-terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure
-confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une
-nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on
-n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont
-leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement
-l’étonnement de la postérité.
-
-Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement
-agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal;
-les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial:
-l’_hooliganism_; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la
-société, ont la main levée contre tous. Ce n’est pas seulement pour le
-lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la
-souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et
-terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier,
-_Punch_, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations
-publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez
-effrayant:--«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé
-et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine,
-à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre
-une pierre.
-
-Au-dessous se lit la légende suivante:
-
-«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»
-
-Puis les vers de «la Tempête».
-
-PROSPERO.--«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un
-diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes
-efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement
-perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit
-aussi se corrompt...»
-
-Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits
-devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de
-ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de
-ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de
-les empêcher de se reproduire;--la brutalité déchaînée que ne corrige
-aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après
-des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation
-populaire, on aboutit à _l’hooliganism_; l’ignorance n’a assurément rien
-produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux
-Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.
-
-Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house»,
-ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes
-silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la
-nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents
-destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs
-d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient
-eu tôt fait de porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va
-s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a
-vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du
-mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a
-blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été
-la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en
-général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent
-de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher
-l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos
-du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines
-on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les
-gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays
-protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins,
-pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y
-a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit
-théorique de punir un homme pour inceste ou _incontinence_. Ces cours
-ecclésiastiques maintenues et rétablies par Henry VIII ont été des
-instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en
-garer par le mystère a créé une seconde nature.
-
-Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes,
-excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme
-moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment,
-mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu
-d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours
-des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien,
-assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle
-est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une
-somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés
-puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper
-moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums
-et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la
-prostitution.
-
-L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de
-conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini
-avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a
-perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit
-et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites
-défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la
-masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent
-de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable;
-la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone.
-Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et
-s’augmente une population laborieuse, où les hommes _ne boivent pas, ne
-battent pas leurs femmes_;--c’est le vieux Ghetto juif:--là, de tous les
-points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en
-terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment
-plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs
-enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de
-leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin
-de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi
-séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont
-d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et _tous_ deviendront
-des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui
-affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues
-juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques,
-l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente,
-nul doute que l’avènement d’un _roi_ ne soit un bonheur pour le pays; la
-vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on
-en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient
-choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera
-infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas
-facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater
-Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa
-petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle
-sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et
-résistante.
-
-
-
-
-VIII
-
-LARGESSES ET ÉDUCATION
-
-
-«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en
-Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en
-Angleterre et non dans les Iles Britanniques:--l’Anglais, très différent
-sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux,
-éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est
-infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la
-reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes.
-Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman,
-un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas
-de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un
-ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un
-professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien
-garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans
-l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les
-esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus.
-Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait
-cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que
-de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus
-vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte
-profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais
-diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une
-transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et
-disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt,
-cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont
-la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime;
-et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il
-à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans
-laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même _honnête_.» De nos
-jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme
-raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses
-enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»;
-ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que _l’art pour
-l’art_. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur
-lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que
-cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se
-traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise
-commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie
-assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées.
-En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait
-véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait
-fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans
-après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort
-ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa
-plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en
-Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment
-cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du
-«literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent
-sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme
-le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un
-résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe;
-les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le
-lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut
-autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.
-
-L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un
-de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque,
-ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la
-brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en
-Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun
-qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des
-contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années,
-un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui
-avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte
-d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du
-pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où
-Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut
-accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris
-l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement
-soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de
-travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le
-bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans
-son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa
-modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des
-milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de
-cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette
-merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses
-mains délicates.
-
-Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient
-sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une
-certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une
-nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages
-coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.
-
-Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement
-proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct
-qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés,
-cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui
-leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an
-à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se
-trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin
-et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce
-pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où
-pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de
-correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile
-est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en
-proclame sans hésiter le droit et la nécessité.
-
-En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure
-toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons,
-déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de
-l’enfant à naître l’empêche de naître.--Les prévisions sages et
-intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la
-famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans
-l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes
-terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour
-soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le
-petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne
-considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de
-ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir
-afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le
-tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la
-souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour
-les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant
-un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le
-gagne-pain des siens respire, et agit dans des conditions infiniment
-plus favorables à sa conservation personnelle.
-
-L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de
-l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui
-donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du
-nécessaire, but médiocre s’il en fut.
-
- * * * * *
-
-Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la
-politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été
-au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains
-très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de
-l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En
-Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves
-procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la
-perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages
-purement pécuniaires:--le prix vaut la course.--Ce n’est nullement la
-curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.
-
-Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des
-siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents
-ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands
-serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit
-humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager
-d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des
-services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.
-
-C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et
-non les procédés d’éducation anglaise.
-
-Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et,
-actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre
-et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas
-faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a
-donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état
-social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige
-encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans
-est au-dessus d’un gamin intelligent de dix! Quelle distance sépare ces
-deux êtres!
-
-L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il
-est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce
-n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès
-qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un
-instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le
-contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de
-liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des
-freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire
-contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le
-«fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est
-appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses
-bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.
-
-L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles
-pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire.
-Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le
-plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son
-objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés
-jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question,
-presque les seuls enfants _simples_ et véritablement enfants sont ceux
-de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont
-les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la
-fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une
-volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.
-
-Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté
-complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire,
-ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu,
-dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur
-l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant
-que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée
-pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de
-savoir obéir.
-
-L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais
-nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce
-plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides,
-ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant,
-car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était
-infiniment plus répandue.
-
-
-
-
-IX
-
-LA PIERRE DE JACOB
-
-
-Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est
-conservé une foule de coutumes se rattachant au passé _catholique_ (qui
-n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement
-aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en
-écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que
-sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce
-carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une
-demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce,
-mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce
-qu’elle voulait dire,--l’église était du reste hermétiquement
-fermée.--Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée
-par fidélité et respect de la tradition. Il s’en sonne continuellement
-de semblables.
-
-Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en
-cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être
-protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante,
-et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le
-roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les
-contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans
-_l’Église établie_, dont le Palladium national est le «Prayer Book»,
-document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par
-le roi, qui enseigne précisément le _contraire_ de ce que croient par
-tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré
-pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets,
-se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte,
-un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et
-n’est pas près de se terminer.
-
-L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié
-du joug de l’Église romaine, est en principe sous le joug autrement
-lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de
-l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant _la
-diversité des opinions_, et voulant, tout comme l’Église-mère,
-l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth,
-qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont
-interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette
-Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est
-_Elle_ l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient
-cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a _permis_ l’Écriture comme
-nous étant nécessaire!»
-
-En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on
-contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions
-draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en
-Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire _tous
-missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549_. Et sur le seuil même
-de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle
-apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son
-enfant divin sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de
-cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son
-fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et
-d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter
-que son image est une transgression de la loi.
-
-Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise,
-précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est
-aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un
-couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le
-patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle
-important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée
-sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de
-trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là
-par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé
-simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.
-
-Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois
-d’Écosse avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se
-tenaient pour être couronnés,--ne me demandez pas comment ils se
-l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit
-qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour
-arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre;
-elle était authentique, et c’est assez.--En conséquence, les souverains
-écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant
-qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et
-ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise
-régnerait». Or, les Anglais du XIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et
-aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant
-de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du
-nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant
-d’un prétendant au trône d’Écosse: «_Ha! ce fol félon telle folie faict;
-si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui_,»--ce qui fut
-accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre
-prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et
-c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse
-devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le
-Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur
-laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le
-patriarche.
-
-La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du
-roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en
-contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette
-cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une
-intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de
-maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui
-ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils
-représentent est tombé en désuétude.
-
-Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et
-allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait
-désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son
-successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du
-cérémonial séculaire.
-
-Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des
-épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie
-féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins
-appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il
-n’a rien répudié.
-
-Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec
-rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en
-_français_, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra
-à son peuple revêtu d’un caractère sacré.
-
-Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à
-l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation
-aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des
-institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est
-extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi
-Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le
-_Veni Creator_ chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux
-Édouard de sainte mémoire, qui, dûment canonisé, repose à Westminster
-Abbey.
-
-Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat
-porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier,
-écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur
-le _sac de laine_, le roi jouât au bourgeois.
-
-Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une
-vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il
-est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de
-ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis
-du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc
-Votre Majesté, si ce n’est une _cérémonie_?»
-
-Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.
-
-Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à
-la rendre aussi imposante que possible.
-
-Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son
-rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la
-première heure avoir compris que le _Gemüthlich_, dont son auguste mère
-était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait
-d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies,
-s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication
-de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard
-VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon
-marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux,
-dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce
-point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg
-est à l’abri de tout soupçon!
-
-Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont
-les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante
-sur le moral de la société anglaise;--je n’en crois rien--la défunte
-souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec
-quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale;
-dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est
-abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en
-villégiature, elle ne manque pas une fois la description de sa chambre,
-et du cabinet de toilette «d’Albert».
-
-Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et
-ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette
-fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait
-pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon
-pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et
-l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du
-mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot
-pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous
-les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le
-même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus
-tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de
-coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la
-reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette
-heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale
-douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait
-encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée,
-outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari
-et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas
-avec moi, je le dirai _à la reine_.» La menace était sans appel.
-«Alors--c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,--il est venu,
-il n’a pas dit un mot, et _Willie_ a été le résultat.»
-
-Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité
-de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus
-étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus
-rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les
-Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession
-protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié
-le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la
-fleur de sa noblesse.
-
-L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là
-où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte
-du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une
-vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti;
-l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les
-presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut
-imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner
-l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette
-impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps
-étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du XVᵉ et du
-XVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien
-comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais
-qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son
-histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il
-n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de
-la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur
-l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va
-tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut
-le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et
-l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives
-demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement.
-Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un
-financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune
-confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.
-
- * * * * *
-
-On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut
-aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande
-souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait
-connu des fortunes diverses et contraires,--ce qui l’aida sans doute à
-bien remplir son rôle.
-
- * * * * *
-
-Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la
-douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de
-ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du
-prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le
-côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à
-une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.
-
-En ce moment, le bon sens britannique subit une éclipse, mais déjà à
-l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil;
-courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et
-ce ne peut être en vain.
-
-
-
-
-X
-
-IMPÉRIALISME
-
-
-L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de
-la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur
-d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de
-faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le
-monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «_A Chamberlain_;»
-protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se
-révoltant, le traite de «PRO-BOER», et s’ils en eussent eu le pouvoir,
-ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent
-inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas
-sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a
-entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que
-j’appellerai la _Kipplinite_. Ce n’est plus du tout l’antique sentiment
-du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux
-glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude
-avec celui du nègre qui part pour une razzia.
-
-J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère
-et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont
-délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté
-est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le
-fanatique,--il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des
-palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un
-mystique comme les soldats _côtes de fer_ de Cromwell au XVIIᵉ siècle,
-s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil
-esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour
-descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un
-besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses.
-
-Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses
-aspirations intellectuelles, a possédé des hommes éminents, d’une
-droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique
-prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité
-de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet
-ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis,
-«Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société
-anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race
-du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse
-par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain.
-
-Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire;
-lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de
-religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur;
-une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument
-perdu son équilibre.
-
-Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des
-contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit
-dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de
-marine et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les
-avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle
-contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour
-de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en
-soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la
-reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des
-auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la
-façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas
-chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar
-square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la
-souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou
-misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu
-tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les
-uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés,
-médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés,
-les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils
-vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant les pauvres
-hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le
-passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin
-on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif,
-et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le
-sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les
-autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe:
-j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se
-féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus,
-et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être
-mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme
-enjôlé a accepté le _shilling_ du roi que le sergent lui met dans la
-main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour
-le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une
-large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je
-suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un
-sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne
-peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps de guerre et dans des
-conditions exceptionnelles.
-
-Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment
-patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite
-île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande
-Bretagne» (_Greater Britain_); le roi lui-même, a donné une sanction à
-ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus
-grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané
-des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des
-manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses
-caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.
-
-Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des
-dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans _Punch_; on y trouve
-cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la
-satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y
-est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment
-d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans
-grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son
-exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit
-anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la
-blague dissolvante!
-
-J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de
-l’année terrible,--une France la tête couronnée, le bras menaçant,
-tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse
-et fière... et une _Commune_ toute rouge de sang, et l’empereur germain,
-entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la
-France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!
-
-Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la
-bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur
-de l’espèce humaine;--là, point du tout, et ce sera l’honneur de
-l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une
-excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui
-permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de
-l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre
-quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée
-d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement
-sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en
-nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot
-profond: «_Il est très mauvais de penser._» Il n’y a qu’à voir où mène
-le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est
-donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même
-que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous
-raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout
-pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la
-négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines
-conséquences?--L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue
-qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de
-s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient
-un fléau.
-
-Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois
-mots symboliques pour les enlever et les retenir. _Imperium et
-libertas_ est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse
-souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans
-sa brièveté sommaire.--J’ai assisté au grand meeting annuel de la
-«Primrose League», ce qu’on appelle _the grand Habitation_. Le vaste
-théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour
-pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les
-loges--le théâtre a la forme des théâtres italiens--étaient ornées de
-primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une
-foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques
-que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces
-distinctions.
-
-La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la
-première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de
-la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque _Balfour_,
-chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des
-applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de
-l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que
-celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec
-un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont
-aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et
-vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et
-attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air
-de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de
-Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il
-remplit avec un prestige toujours croissant.
-
-Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le _God save the Queen_,
-qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en
-chœur par ces milliers de voix, que le _chancelier_ de la «Primrose
-League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est
-avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son
-discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination
-naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut
-du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il
-n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les
-accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face
-tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme
-pour englober dans l’appel de son regard _tous ceux_ qui l’écoutent; la
-voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante
-qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des
-grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans
-l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et
-les trois _cheers_ qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme
-propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.
-
-
-
-
-XI
-
-L’HÉRITAGE DES SIÈCLES
-
-
-Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore
-démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de
-sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se
-dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute
-cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui,
-après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.
-
-L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à
-son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles,
-mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.
-
-Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme
-que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en
-Angleterre.
-
-A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le
-flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête
-avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le
-prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces
-ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions
-anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays,
-prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils
-ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps
-qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.
-
-Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne
-qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui
-revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte
-octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de
-Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la
-circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement
-observé. A l’Hôtel de Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à
-l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de
-huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries,
-mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des
-cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous
-les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense,
-composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est
-lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises
-où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille
-catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant
-formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique
-en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales
-étaient célébrées en même temps.
-
-Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la
-population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense
-empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille
-cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle, précédée
-d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les
-privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à
-dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas
-commencée d’hier.
-
-Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise
-un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces
-preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents
-admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth
-de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.
-
-Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait
-acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les
-protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de
-refuge que dans les «Priest’s hole[P]» cachettes ménagées avec une
-extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre
-de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la
-majorité qui gouverne l’opinion n’appartiendra plus aux fanatiques
-d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent
-vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent
-peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour
-grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette
-formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques
-à gauche, et les _religions de fantaisie_ en arrière.» Du moins chacun
-avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que
-peut-on raisonnablement demander au delà?
-
-On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur
-ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans
-tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un
-changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans
-l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées
-d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession,
-le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle,
-etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux
-qui relèvent presque des punitions édictées contre les coutumes
-catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en
-Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a
-pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.
-
-On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière
-appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi
-une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque
-homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et
-aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de
-Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les
-choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans
-les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement
-nécessaire de faire peau neuve.
-
-Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de
-son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant
-longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux
-cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour
-entrer dans les ordres excluait et exclut tout recrutement
-démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était
-plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les _livings_ (cures)
-étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs
-parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme
-campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle;
-la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le
-point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et
-l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction
-sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le
-reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et
-l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant
-que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent
-si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure,
-mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas
-clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»--ce qui répond aux
-vicaires--est réelle; l’un d’eux dernièrement échouait dans un
-«work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois
-singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que
-chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la
-tendance des clergymen est _de donner trop d’importance au côté
-religieux de la vie_. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté
-plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies
-soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen
-âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations
-locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants,
-il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du
-drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et
-peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.
-
- * * * * *
-
-Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution
-se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain,
-endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus
-militants, ou bien l’édifice sombrera sans fracas, s’enlisant dans le
-sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur
-les ruines.
-
-Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à
-l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre
-monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout
-politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église
-catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur
-quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente
-ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du
-parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se
-relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi
-Édouard VII est le chef, possède des religieux _Franciscains_ et
-_Bénédictins_, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands
-seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont
-ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que
-vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre
-de prodigieux changements.
-
-Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde
-s’annonce.
-
-La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des
-sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a
-révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures
-caractéristiques du naturel anglais.
-
-L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très
-ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la
-physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un
-moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était
-nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément
-l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas
-difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si
-admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en
-Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est
-l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune
-homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à
-l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.
-
-Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides
-passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la
-lutte de deux camps de _cricketers_. Or, le cricket est un jeu qui n’en
-finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient
-longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé
-que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de
-pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la
-fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité
-s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être
-entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera
-complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en
-somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre
-grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand
-historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le
-Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il
-prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de
-l’Afrique du Sud. Il affirmait que la grande majorité des Anglais, le
-Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une _colonie
-hollandaise_, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à
-peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait
-été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des
-malheurs eussent été évités.
-
-Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient
-d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu
-et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages
-proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on
-apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture
-intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.
-
-Au XVIIᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs
-enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des
-vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la
-brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous
-Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui
-n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se
-transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et
-non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis
-cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre,
-l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes
-a totalement disparu.
-
-La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé
-sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut
-faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le
-gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à
-aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux
-tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats
-octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout
-récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en
-divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé
-pendant son absence au Transvaal. Le _co-respondent_ était riche, et une
-somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé;
-il crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme,
-afin de lui assurer une situation indépendante.
-
-Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en
-Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.
-
-Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément
-leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est
-bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force.
-Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants
-scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu
-s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un
-privilège viril.
-
-
-
-
-XII
-
-LE ROI ÉDOUARD VII
-
-
-Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents
-ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on
-retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts.
-
-Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il
-remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis
-sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et
-ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses
-voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres
-privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures
-du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans
-lassitude apparente a été constamment sur la brèche, déployant soit
-dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact
-le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance.
-
-Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis
-à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la
-fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à
-l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce
-prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme
-le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à
-confesse».
-
-Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je
-ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne
-rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un
-peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi.
-
-La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît
-pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses
-fils, dont l’éducation fut dirigée par le prince Albert, homme de
-programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace
-éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une
-connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans
-hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins
-ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il
-convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au
-trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir
-et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant
-toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté
-de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.)
-
-Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en
-unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles
-semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi
-l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que,
-parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement
-l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de
-celle--puérile et sentimentale--que la reine Victoria et le prince
-Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à
-leur fils.
-
-Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais,
-qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa
-vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de
-son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec
-laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques
-pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du
-souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter
-les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice
-qui rêve d’un avenir mondial.
-
-En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux
-de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus
-extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme
-aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du
-royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la
-succession directe fût en péril, les regrets allaient à la personnalité
-du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente
-à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on
-s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle
-vraie la nouvelle de la mort du _bon roi Édouard_?»--«Les cœurs des
-hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La
-mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même
-temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié
-d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les
-cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son
-successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre
-de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies:
-elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;--son roi l’en
-fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de
-modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation,
-la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont,
-au même point que le roi Édouard, familiers avec la langue et le génie
-des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut
-affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La
-France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont
-agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux
-paternels de Louis-Philippe roi des Français,--il a vu peu d’années
-après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans
-l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents,
-et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni
-la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu
-Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces
-souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge
-attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner
-des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art
-français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus
-que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire
-dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de
-la reine Victoria a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi
-à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde
-que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son
-impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va
-sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison
-magnifique du XVIᵉ siècle.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-TERRE DE SOLEIL
-
-I.--Paysages et mœurs de Toscane 1
-II.--La vie à Florence 48
-III.--Pâques à Florence 90
-IV.--Rome 103
-V.--L’agro romano 130
-VI.--Ombrie 139
-
-
-TERRE DE BROUILLARD
-
-I.--Décors et aspects 147
-II.--Les distractions 155
-III.--Le «home» 165
-IV.--La pudeur anglaise 173
-V.--Hypocrisies d’antan et d’aujourd’hui 181
-VI.--Législation 191
-VII.--Les enfers et les remèdes 201
-VIII.--Largesses et éducation 211
-IX.--La pierre de Jacob 223
-X.--Impérialisme 237
-XI.--L’héritage des siècles 248
-XII.--Le roi Édouard VII 262
-
-Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1ᵉʳ Arrᵗ.--206.10.1903 (Cl.)
-
-
-NOTES:
-
-[A] _Podere_, ferme, terre.
-
-[B]
-
- Et vers nous il cligne les paupières
- Comme le vieux tailleur fait au trou de l’aiguille.
-
-
-[C] Y a-t-il plus beau métier que de n’avoir pas de soucis?
-
-[D] Mule.
-
-[E] Honnêtes gens.
-
-[F] _Grembiuli_, ceux qui portent le _tablier_.
-
-[G] Journaliers.
-
-[H] Aumônes pour les pauvres honteux de Saint-Martin.
-
-[I] Gamins.
-
-[J] Heureuses fêtes.
-
-[K] _Fiacco_, mou, lâche.
-
-[L] Elle a été de deux millions pour le prince Sciarra.
-
-[M] Trois cent soixante-deux.
-
-[N] Cape d’une forme spéciale.
-
-[O] Amoureux.
-
-[P] Trou du prêtre.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TERRES DE SOLEIL ET DE
-BROUILLARD ***
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- The Project Gutenberg eBook of Terres
-de soleil et de brouillard, par Brada.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Terres de soleil et de brouillard</span>, by Brada</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Terres de soleil et de brouillard</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Brada</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 8, 2022 [eBook #68264]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>TERRES DE SOLEIL ET DE BROUILLARD</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<div class="blk">
-<p class="c">TERRES DE SOLEIL<br /><br />
-<small>ET DE</small>
-BROUILLARD<br /><br /><br />DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table class="tbsml">
-<tr><td>LEURS EXCELLENCES</td><td>1 vol.</td></tr>
-<tr><td>MYLORD ET MILADY</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>COMPROMISE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>MADAME D’ÉPONE (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>)</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>L’IRRÉMÉDIABLE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>A LA DÉRIVE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>NOTES SUR LONDRES (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>)</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>JEUNES MADAMES</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>JOUG D’AMOUR</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LES ÉPOUSEURS</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>LETTRES D’UNE AMOUREUSE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>L’OMBRE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>PETITS ET GRANDS</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>UNE IMPASSE</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>COMME LES AUTRES</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-<tr><td>RETOUR DU FLOT</td><td>1 &#8212;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c"><i>Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande.</i></p>
-</div>
-
-<div class="blk">
-<hr />
-
-<p class="c">BRADA</p>
-
-<h1>TERRES DE SOLEIL<br />
-<br />
-<small>ET DE</small><br />
-<br />
-BROUILLARD</h1>
-
-<p class="c">
-<img src="images/colophon.png"
-width="90"
-alt="" />
-<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-<span class="smcap">Félix JUVEN, Editeur</span><br />
-122,<small> RUE RÉAUMUR</small>, 122<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<p class="tbl"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<h2><a id="TERRE_DE_SOLEIL"></a>TERRE DE SOLEIL</h2>
-
-<hr />
-
-<h3><a id="I-a"></a>I<br /><br />
-PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE</h3>
-
-<div class="blockquot"><p><i>L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la
-prima di quella che viene. Così il tempo présente.</i></p>
-
-<p class="c"><small>
-LEONARDO DA VINCI.</small><br />
-</p>
-
-<p>(L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui
-s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps
-présent.)</p></div>
-
-<p>Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les
-campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’<i>Ave Maria</i> du
-soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre
-jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble
-bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais
-sûrement l’heure est autre.</p>
-
-<p>Massimo d’Azeglio, dans ses <i>Mémoires</i>, ra<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>conte qu’au temps de sa
-jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde
-toujours trois heures après l’<i>Ave Maria</i>, sans s’occuper du changement
-apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien
-des choses, c’est encore l’heure de l’<i>Ave Maria</i> qui fait la règle, et
-ce n’est point du tout l’heure moderne.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux
-qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du
-passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple;
-cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un
-caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il
-est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui
-si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien
-longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur
-Villani, qui, au <small>XIV</small>ᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si
-délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut
-le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> Japhet; et
-il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour
-de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder
-une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les
-constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants
-de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force
-naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe
-avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi,
-n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du
-Nord.</p>
-
-<p>La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en
-Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et
-naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation
-semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la
-joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore
-incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.</p>
-
-<p>Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et
-prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> s’en
-soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent
-avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour
-devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons
-une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature,
-celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de
-l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de
-sa force.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq
-cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte;
-et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.</p>
-
-<p>Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de
-celle des <small>XVI</small>ᵉ et <small>XVII</small>ᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits
-de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt
-l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race,
-lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint,
-était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement
-d’un type tout<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement
-dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes
-fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les
-barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long
-effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les
-castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à
-chacune d’elles.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme,
-représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique
-et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel:
-et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large,
-les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques
-de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi,
-sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de
-tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la
-moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont
-nets et creusés,<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> les figures ont une certaine noblesse inconsciente;
-beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se
-rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal,
-et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.</p>
-
-<p>C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le
-même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui
-influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé,
-car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par
-elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le
-plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son
-influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent
-dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles
-closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas
-seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à
-entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en
-Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action
-catholique toujours militante, a<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> existé et existe la plus admirable des
-démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le
-pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable
-maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se
-reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence
-moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est
-l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie
-spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris
-l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses
-proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une
-solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et
-bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce
-que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle
-finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout
-aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un
-être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des
-manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit
-et en vérité me semble préci<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>sément celui que rendent ici les pauvres et
-les ignorants.</p>
-
-<p>Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est
-l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de
-licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière.
-Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin;
-l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence
-au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi
-un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du
-noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent
-chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne
-fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà
-sensiblement l’homme de la brute.</p>
-
-<p>On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu
-ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni
-condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes
-entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le
-pauvre se tient au premier rang et<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> son attitude ne marque ni gêne ni
-respect de son voisin quel qu’il soit,&#8212;il est chez lui. Les églises
-italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises
-et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides
-sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église
-italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les
-âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés,
-s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant
-autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à
-la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit
-appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur
-expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une
-méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité
-et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité
-réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens
-de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse
-rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de
-convention.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il
-me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à
-celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que
-de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces
-assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion
-qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la <i>liberté
-de conscience</i> a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes
-protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des
-contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec
-ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité
-comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu
-qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes
-passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées
-par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force
-des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>
-laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa
-vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un
-exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à
-Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre
-Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et,
-aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait
-en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les
-entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que
-<i>Basilicati</i> et <i>Triscospidali</i> en vinssent aux mains. Le Florentin du
-<small>XV</small>ᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une
-restauration architecturale?</p>
-
-<p>Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme
-de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure
-aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps
-agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour,
-c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’<i>Ave Maria</i>, tout
-est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini
-besoin.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la
-douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour
-étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce
-que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans
-préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va
-peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence
-d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le
-nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs,
-et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si
-singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en
-tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles
-communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la
-patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au
-dénombrement des siens, compte tant de <i>bocche di casa</i>: maîtres et
-serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un
-ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la
-définition de<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa
-place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les
-anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant
-pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les
-résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions
-nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes
-amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la
-prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais,
-au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la
-répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un
-problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il
-y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment
-cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.</p>
-
-<p>La <i>mezzeria</i> (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au <small>XIV</small>ᵉ
-siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> autant que
-l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.</p>
-
-<p>On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces
-palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes
-italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la
-vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la
-noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore
-très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée,
-a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette
-supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais
-dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si
-nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même
-habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël;
-l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les
-relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses
-paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.</p>
-
-<p>Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la
-propriété rurale ne<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> revêt jamais cet aspect presque stérile dans un
-certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement
-disposés pour l’agrément.</p>
-
-<p>La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien
-<i>ameno</i>, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas,
-convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et
-riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche
-de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que
-la <i>mezzeria</i> donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la
-présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers
-est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre;
-les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa
-force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.</p>
-
-<p>Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il
-se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu
-d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le
-propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> donne la
-terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers
-temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était
-basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats
-libres, il y a certains <i>poderi</i><a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> occupés par les mêmes familles
-depuis le <small>XIV</small>ᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un
-héritage.</p>
-
-<p>Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les
-<i>poderi</i>, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les
-instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les
-éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces
-charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non
-écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du
-métayer <i>doit</i>, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par
-suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à
-des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années
-prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître,
-une somme à lui<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la
-situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel
-n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus
-hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance
-sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et
-il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car
-il s’expose à perdre son <i>podere</i>, le contrat qui le lui cède étant
-révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de
-bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui
-se continuent de génération en génération, il se forme une sorte
-d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers
-tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons
-toscanes.</p>
-
-<p>Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en
-rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier
-libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui
-est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue
-d’autres qui lui ressemblent.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p>Le métayer en chef s’appelle <i>capoccia</i> et son rôle a toute la grandeur
-de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon
-absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés
-qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est
-pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge
-d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la
-nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit,
-doit être rapportée au <i>capoccia</i>, dont l’autorité n’est jamais
-discutée. Le soin de la nourriture appartient à la <i>massaia</i>, qui est
-pour les femmes ce que le <i>capoccia</i> est pour les hommes; c’est elle qui
-reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle
-croit bon. <i>Capoccia</i> et <i>massaia</i> sont les pierres angulaires de la
-<i>mezzeria</i>; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de
-famille soient invariablement <i>capoccia</i> ou <i>massaia</i>, ils sont choisis
-et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes
-à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant
-vieux, un fils est nommé <i>capoccia</i>, et souvent ce ne sera<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> pas l’aîné;
-parfois une belle-fille sera préférée pour <i>massaia</i> ayant plus d’ordre
-ou d’entente que la femme du <i>capoccia</i>, et tout cela est accepté sans
-murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.</p>
-
-<p>Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités
-protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre
-qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le <i>podere</i> demeure
-dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les
-cadets au célibat (chaque <i>podere</i> ne pouvant nourrir qu’un certain
-nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à
-se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour
-des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître
-est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance
-qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant
-au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en
-les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de
-donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> valeur de ses terres
-et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité
-est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au
-contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les
-risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est
-en effet, purement rémunérateur.</p>
-
-<p>Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans
-l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut
-exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer
-les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et
-que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les
-intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même
-propriétaire possédera peut-être vingt ou trente <i>poderi</i> formant un
-magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son
-organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande
-propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces <i>poderi</i>
-sont dispersés dans le périmètre de la <i>bandita</i> dont l’étendue est
-indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur,<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span>
-dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des
-<i>poderi</i>.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers,
-une maison blanche à un étage; c’est un <i>podere</i>, choisi au hasard, et
-qui répond simplement à une bonne moyenne. Le <i>capoccia</i>, un vieux, très
-vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je
-ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès
-l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes
-l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et
-se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:&#8212;<i>nostro
-conte</i>&#8212;il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils
-veulent demeurer dans son <i>podere</i>, ils ne peuvent ni se marier ni
-accomplir aucun acte important sans son consentement. La <i>massaia</i>, une
-grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur
-sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la
-<i>padrona</i> à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent
-debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> pénètre de plain-pied,
-est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel
-bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est
-carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en
-bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce
-n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée,
-il me semble.</p>
-
-<p>Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du
-paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière
-différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains
-n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils
-parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne
-des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes.
-Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur <i>podere</i>. Je passe dans
-la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux
-bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche,
-est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une
-huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> le
-sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des
-profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce
-que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez
-qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile,
-et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite
-avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune
-réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru,
-une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente
-faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et
-une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de
-civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette
-cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme
-possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un
-métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche
-carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là
-des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine
-abjection morale; et il faut voir dans notre<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> Bourgogne ce que sont ces
-choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs
-de terre!</p>
-
-<p>Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses
-olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la
-viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage.
-Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que
-l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons,
-c’est là leur part particulière.</p>
-
-<p>Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette
-subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se
-dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi
-les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui
-incombent les besognes les plus fatigantes.</p>
-
-<p>Sur l’ordre de la <i>massaia</i>, la bru nous montre le chemin pour visiter
-les chambres du <i>podere</i>. En haut du petit escalier, on débouche dans
-une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à
-tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des
-vêtements; il n’en manque point appa<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>remment, car il y en a une quantité
-de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable
-surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait
-entrer est celle du <i>capoccia</i> et de la <i>massaia</i>; les murs en sont
-blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre
-est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et <i>très large</i>, est
-fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert
-d’une <i>toile blanche</i>. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et
-ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien
-garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent.
-Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises
-et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette
-à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses
-arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent
-l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout
-aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier
-muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de
-couvertures pro<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span>pres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées
-par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui
-font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions
-les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement
-de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette
-propreté des <i>poderi</i>, car ce n’est nullement une exception; j’en visite
-d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables,
-abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes,
-sans une souillure sur leur robe claire.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il ne faut pas perdre de vue que la <i>mezzeria</i> donne à un propriétaire
-intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de
-ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage
-des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment
-voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait
-atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits:
-on lui donne un <i>podere</i> où cette culture prédomine.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<p>Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus
-pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec
-ses métayers; l’intermédiaire est le <i>fattore</i>, c’est lui qui est
-l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et
-les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports
-journaliers avec son <i>fattore</i>: l’important pour le bien de tous est que
-celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.</p>
-
-<p>D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre
-maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les
-<i>massaie</i> viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est
-la <i>massaia en chef</i>; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit
-un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs
-griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la <i>signora padrona
-illustrissima</i> à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse
-arrive dans un <i>podere</i>, elle vient également se présenter à la
-<i>padrona</i>, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse
-lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> le
-remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie,
-mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces
-belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des
-bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans
-les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant
-droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste
-d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant
-courtoisie pour courtoisie.</p>
-
-<p>La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de
-«patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute
-différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie
-par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une
-origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la
-France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la
-dénomination de l’<i>arte</i> (corporation) auquel un membre principal a
-appartenu dans les siècles passés.</p>
-
-<p>Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la
-voir, grande, carrée,<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> de proportions nobles, conservant encore, pâlies
-mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient
-extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de
-roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa
-couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès
-sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes
-antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle
-paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au
-contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale,
-prospère et forte.</p>
-
-<p>Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par
-un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de
-la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches
-et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées
-intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des
-anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de
-l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et
-fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants,<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> influençant encore
-sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées,
-puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux
-s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.</p>
-
-<p>A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche,
-sont deux pavillons: l’un, la <i>fattoria</i>, l’autre, le bâtiment où se
-concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage
-fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent
-continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au
-jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les
-soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement
-dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses,
-on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin
-travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit
-groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir,
-elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la
-corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des
-femmes de tout âge, mais les très jeunes<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> sont en majorité; la plupart
-sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée;
-elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les
-premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes
-et ces filles n’appartiennent pas aux <i>poderi</i>, mais aux villages
-environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève
-rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le
-parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans
-façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire;
-et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît,
-elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui
-parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse
-attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la
-réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une
-femme à la fois; l’employé de la <i>fattoria</i> regarde d’abord le contenu
-de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la
-dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de
-la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et por<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>tant son chiffre:
-deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la
-<i>fattoria</i> pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra
-trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout
-le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et
-sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent
-lestement, leurs <i>zoccoli</i> de bois frappant sur le sol, et on les voit
-redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.</p>
-
-<p>C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement
-de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure,
-sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première
-jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la
-maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect
-autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie
-de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté
-majestueuse.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La plupart des patriciens toscans ont plu<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>sieurs domaines, et les faire
-fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des
-temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans
-la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane,
-n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur
-faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une
-liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne
-porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule
-volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant
-du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques
-italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme
-n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui
-permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains
-des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui
-les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie
-laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la
-jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est
-dans les pays où la femme<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée
-à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au
-contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine,
-la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.</p>
-
-<p>Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois
-transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un
-ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu
-d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été
-poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père
-pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la
-responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque
-famille formait donc une petite société dont les membres individuels
-étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute
-les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas
-juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous
-les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que
-l’Église l’avait créée, avec<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> tout ce qu’elle comporte d’entraves et
-souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de
-civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures
-humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et
-héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver
-leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des
-«individus» et de leur infériorité éventuelle,&#8212;c’est ce que faisait
-l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités
-propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela
-uniquement par suite de l’impulsion reçue.&#8212;Il est indubitable que tous
-les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par
-la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect,
-ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.</p>
-
-<p>Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on
-découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de
-juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie
-apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent
-l’étranger sur le véritable<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> état des choses et fait croire à une
-décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de
-mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des
-mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre
-les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et
-féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit
-paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de
-les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le
-fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité,
-des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent,
-et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le
-premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses
-rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent
-dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement
-inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est
-la grande <i>distance</i> qu’il y a entre eux. Ceci est la conception
-ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les
-relations avec les enfants.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> L’enfant, selon les idées traditionnelles,
-doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se
-soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements.
-Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs
-parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement,
-sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans
-une <i>nursery</i> ou un <i>school-room</i>, comme en Angleterre, ou établis
-maîtres et tyrans comme en France; ils sont&#8212;au réel et au
-figuré&#8212;simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas
-quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande,
-les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être
-changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de
-toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est
-d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les
-cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans
-une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la
-charrue est à la terre: en les labourant, elle<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> leur fait donner une
-moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette
-organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second
-plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe
-encore en Italie.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont
-mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont
-alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et
-gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils
-sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné
-ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même
-ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du
-nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui
-prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes,
-ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les
-choses marchent sans encombre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront,
-car elles dé<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>rivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien
-conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige,
-et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter;
-il a généralement lieu <i>après</i> le mariage religieux, et très souvent les
-gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état
-de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois
-d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière
-d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté
-en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne
-peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa
-situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la
-dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix,
-attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de
-légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens
-légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au
-vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie
-aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> ont pu
-régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.</p>
-
-<p>Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un
-des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se
-rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont
-les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à
-l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du
-comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et
-vénitiens, ont été des <i>carbonari</i> actifs, membres de la <i>giovane
-Italia</i>, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés,
-étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur
-raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de
-l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais
-allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause.
-Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs
-biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au
-dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui
-dit: «Vends V...» et il<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> nomme la terre principale de la famille. «Non,
-répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et
-cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes
-conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être
-cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue
-libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec
-le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les
-représentants des anciennes familles.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de
-la villa non seulement la <i>fattoria</i> et ses dépendances, mais aux côtés
-de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle,
-de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de
-jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour
-lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un
-rôle à part; il n’est, en vérité, que le <i>serviteur spirituel</i>,
-respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près
-aux mêmes conditions que<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> le précepteur, et dans une maison où chacun
-dit son <i>Benedicite</i>, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer,
-et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions
-consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée,
-mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la
-propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux
-des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des
-événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou
-six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand
-la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il
-y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour
-chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices
-ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes
-conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit
-ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits
-séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre
-fidèles à ces charges volontaires.</p>
-
-<p>La petite chapelle de V... a été construite<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> au <small>XVI</small>ᵉ siècle, et, sur le
-mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la
-porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs
-tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.</p>
-
-<p>La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le
-chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les
-maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était
-il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous
-d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se
-trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un
-agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une
-sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la
-porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette
-place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur
-le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les
-enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des
-parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, <i>à
-perpétuité</i>, se célèbre une messe<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> dite «messe des pauvres», en
-l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux
-et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de
-pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône
-qu’en mémoire des morts on leur distribue.</p>
-
-<p>Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le
-rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien
-pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la <i>communion des saints</i>,
-qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes
-toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas
-sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont
-toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous
-trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une
-vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous
-a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de
-dire pour elle le <i>Dies iræ</i>; car ils les connaissent, ces cris
-magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le
-gouffre de la<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait
-l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter
-à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils
-devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive
-à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté.
-Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: <i>Picchiate e vi sarà
-aperto: ma se inchiodate il martello?</i> (Frappez et il vous sera ouvert:
-mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les
-classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une
-sagesse de philosophe. <i>La povertà è il più leggiero di tutti i mali</i>,
-la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes;
-et cherchant le côté pratique ajoute: <i>La povertà mantiene la carità</i>,
-la pauvreté entretient la charité.</p>
-
-<p>Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu
-de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant
-n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans
-notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance)<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> n’attire que
-dédain. Le bon sens toscan dit: <i>Un buon naturale val più di quante
-lettere sono al mondo.</i> (Un bon naturel vaut mieux que toutes les
-lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est
-précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les
-classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux
-instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse
-inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais
-un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de
-civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de
-confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu
-de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation
-entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène
-d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement
-ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.</p>
-
-<p>Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même
-temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et
-de leurs tours, et ces villas<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> exquises, oasis de liberté et de repos.
-Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre
-organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social.
-Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<h3><a id="II-a"></a>II<br /><br />
-LA VIE A FLORENCE</h3>
-
-<div class="blockquot"><p><i>La verità fu sola figliula del tempo.</i></p>
-
-<p class="c"><small>
-LEONARDO DA VINCI</small><br />
-</p>
-
-<p>(La vérité est la fille unique du temps.)</p></div>
-
-<p>Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air.
-Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit
-qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce
-ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère
-enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il
-n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement
-maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de
-paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>
-toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les
-mûriers verdoyants.</p>
-
-<p>La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont
-toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais,
-Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est
-représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le
-Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre
-Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne
-vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de
-belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à
-deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace
-mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis
-qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du
-parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de
-l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le
-fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des
-portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le
-Magnifique; c’est dans des<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> cours de cloîtres, au pied des rosiers
-grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans
-la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu.
-C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la
-vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins,
-au dehors.</p>
-
-<p>La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui
-l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans
-effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de
-vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement
-suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore
-ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette
-terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et
-d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des
-belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes
-d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et
-ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été
-la passion de ce peuple.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré
-inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de
-dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans
-doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité
-moderne ait tout envahi.</p>
-
-<p>Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions
-nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient
-sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes,
-et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en
-partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons
-qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une
-partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait
-privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la
-<i>bottega</i>, et la <i>bottega</i> veut dire aussi l’atelier de l’artiste.</p>
-
-<p>Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées
-de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on
-examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer
-est<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à
-attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des <i>Arti</i> a laissé sa trace,
-et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait
-raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un
-échange de bons procédés.</p>
-
-<p>Il faut bien s’imaginer que la <i>Déclaration des Droits de l’homme</i>, qui
-est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression
-clairement formulée dès le <small>XIII</small>ᵉ siècle. Un des statuts de la république
-disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la
-nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent
-pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement
-émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques
-florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les
-rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et
-suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité
-tranquille très remarquable.</p>
-
-<p>Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un
-rez-de-<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span>chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au
-temps où l’<i>arte della lana</i> était la richesse et la splendeur de la
-ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des
-objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de
-les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands
-sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt
-indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en
-regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant
-comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est
-exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles
-estampes.</p>
-
-<p>Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à
-l’idée que l’on se peut former de ces <i>Speziali</i>, gros bonnets de
-l’<i>Arte Maggiore</i> qui faisaient à grands frais venir les drogues et les
-épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à
-l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de
-formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les
-herbes; des <i>fiaschi</i> élancés, légers<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> et élégants, sont remplis de
-liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un
-petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le
-comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la
-tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on
-aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre
-attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.</p>
-
-<p>L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de
-pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges
-faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes;
-d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une
-espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les
-fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un
-goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux
-enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés
-et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment
-savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les
-con<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>serves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les
-semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les
-plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque
-d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de
-chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de
-solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions
-d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des <i>Arti</i> savaient rendre
-obligatoires.</p>
-
-<p>Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas
-d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence
-de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces
-rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,&#8212;la rue elle-même,
-garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,&#8212;j’avais
-néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente
-autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères
-modernes.</p>
-
-<p>C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement
-occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le me<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>nuisier
-rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient
-à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y
-remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec
-peine son aiguille:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>E si ver noi aguzzavan le ciglia</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Come vecchio sartor fa nella cruna</i><a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible
-du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites
-charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans
-certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai
-vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond
-blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des
-crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui
-donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien
-enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment
-de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> chaîne, avec une
-habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un
-fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de
-mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît
-vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si
-laborieuse, est de faire quelque chose de peu.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et
-pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère.
-Les boutiques du <i>Lotto</i>, c’est-à-dire de la loterie, sont une
-institution officielle, et les petits coupons de papier portant les
-numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui
-s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les
-bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs;
-avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à
-enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus
-prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine,
-moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le
-travail soutenu, régulier,<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le
-petit peuple que le <i>Lotto</i> exerce toute son influence débilitante, car
-on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée
-de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du <i>Lotto</i>, se
-renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce
-fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement,
-semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent
-pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un
-gain problématique. Le <i>Lotto</i> devient pour une foule de pauvres gens
-une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:</p>
-
-<p>«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde
-le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques <i>ne pleure pas les
-malheurs</i>, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»</p>
-
-<p>Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers
-le <i>Lotto</i>, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les
-catastrophes privées ou publiques, est celle de l’<i>Ambo</i> ou du <i>Terno</i>.
-Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> foule
-honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages
-un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste!
-Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là
-quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.</p>
-
-<p>«Ah! vive la loi qui maintient le <i>Lotto</i>, et qui <i>donne du foin aux
-ânes avec le livre des songes</i>!» écrit le même Giusti.</p>
-
-<p>Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été
-frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe
-inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester
-appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils
-demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit:
-<i>Non è più bel mestiere che non aver pensieri</i><a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. Ces gens-là ont
-évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet
-cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays
-comme la Toscane, avec des<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> conditions matérielles d’existence encore si
-extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect
-formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et
-instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus
-modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits
-essentiels de notre prolétariat du Nord.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir
-que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur
-les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres
-fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents
-étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre
-incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de
-midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au <small>XVI</small>ᵉ
-siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les
-monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une
-augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une
-législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>
-pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement
-tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des
-biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences
-pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé;
-ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des
-pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour
-parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été
-infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la
-protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine
-profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici
-les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne
-désespère pas.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a
-l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux
-fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend
-ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit
-sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte
-l’esca<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span>lier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux
-chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants
-grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une
-cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés;
-pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les
-lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on
-ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.</p>
-
-<p>La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus
-plus ou moins par la <i>Congregazione di Carità</i> qui a fondu en elle-même
-plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour
-n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la
-«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes
-avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne
-porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et
-chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir
-ces êtres!</p>
-
-<p>La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine,
-où viennent<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai
-sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse,
-n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse
-épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus
-substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou
-procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans
-laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme
-se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture
-sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits
-métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et
-qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple,
-les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent
-ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe
-l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi
-certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore
-ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la
-pauvreté.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p>Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la
-plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent
-l’aumône avec une certaine affection, et un <i>Dio glielo renda</i>, qui, du
-reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme
-une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être
-entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes
-et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo<a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a> de bois et,
-avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un
-passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les
-femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du
-reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité
-attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce».
-Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en
-riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.</p>
-
-<p>Dans cette classe, le «sacrement», c’est-<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>à-dire le mariage, est le
-grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel.
-Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a,
-bien entendu, que sa valeur relative; car, au <small>XIV</small>ᵉ siècle, Florence,
-avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants
-trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les
-<i>Innocenti</i>, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les
-lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants
-naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant
-légalement admis à une part relativement importante de l’héritage
-paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied
-identique.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des
-médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des
-langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont
-emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues
-<i>fascie</i> qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont
-tissées des<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> paroles de tendresse: <i>Amore, mia Gioia</i>. Aujourd’hui
-encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle
-pitié. Au <i>Foundling Hospital</i> de Londres, il faut venir faire une
-demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne
-respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque
-apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour
-de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à
-être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la
-petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est
-suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.</p>
-
-<p>Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet
-les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que
-la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même
-temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque,
-nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le
-garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou,
-et qui est dorée,<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> indique qu’il appartient à une autre catégorie.</p>
-
-<p>A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants
-par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre,
-le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes
-blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y
-a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le
-dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter,
-fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les
-berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont
-munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger
-les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau.
-L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent
-de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies
-infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen
-ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel
-spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur
-mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span>
-lucarne ronde vitrée établit la communication.</p>
-
-<p>Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux
-cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la
-proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent
-demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus
-tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des
-filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires;
-quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un
-trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent.
-Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont
-dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention
-par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une
-roue, et le sort décide les élues.</p>
-
-<p>Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que
-recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du <small>XVII</small>ᵉ
-siècle, à en faire souvent des <i>buonomini</i><a id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a> de quelque mérite et
-valeur. Des femmes avaient<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> la garde des filles; et encore aujourd’hui,
-les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste
-bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de
-fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes
-pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc,
-plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte
-quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans
-l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles
-dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur;
-chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs
-ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans
-isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là
-comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est
-un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette
-admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint
-Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come
-Pollini.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<p>C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus
-curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet
-esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et
-qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et
-de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La
-grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais
-sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères,
-quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre
-voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée.
-C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir
-l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur
-laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la
-lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de
-riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire,
-ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils
-passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la
-fumée des torches marquant leur sillon; ils<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> conduisent le mort, soit à
-leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont
-un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à
-trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent
-par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment
-requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des
-<i>Grembiuli</i><a id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>, c’est-à-dire des ouvriers.</p>
-
-<p>L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de
-sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le
-gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats,
-princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères
-dits <i>Capi di guardia</i> forment le corps principal; ils sont nommés à vie
-à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre
-classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit
-artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de
-l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span>
-<i>Capi di guardia</i>, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune
-d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable
-est entièrement entre les mains des <i>Grembiuli</i>, et toute la
-constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement
-possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en
-dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un
-nombre limité de <i>Giornanti</i><a id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> ou novices. La «Miséricorde» est
-essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été
-instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses
-associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit
-d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les
-garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.</p>
-
-<p>Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades
-de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à
-quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les
-hôpi<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>taux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement
-destiné à veiller les malades et à exercer la <i>mutatura</i>, service
-charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et
-femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de
-service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils
-s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les
-riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement,
-ils arrivent silencieusement, sous les ordres du <i>Capo di Guardia</i>, qui
-commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence,
-douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus,
-et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et
-la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une
-inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement
-réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants
-au titre de <i>Capo di Guardia</i> sont inscrits du numéro 1 au numéro 150,
-et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur
-charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> services
-ininterrompus pour acquérir la qualité de <i>Capo di Guardia</i>. La plus
-exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge
-autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir
-soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la
-chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à
-onze heures), il salue d’un: <i>Sia lodato Jesu Christo</i>, se signe et
-prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les
-plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder
-à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que
-les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la
-chambre.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en
-acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les
-voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre
-secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant
-leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière
-ils disent: <i>Iddio, gliene renda merito</i>, et, quand<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> ils se relaient:
-<i>Vada in pace</i>. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux
-occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une
-collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde»,
-on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on
-enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches
-secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.</p>
-
-<p>Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde»,
-et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de
-service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à
-l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour
-avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du
-reste <i>Capi di Guardia</i> honoraires. D’importantes libéralités ont
-enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une
-cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour
-l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent
-eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité.
-Pour continuer après la mort,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> à faire partie de leur grande famille
-spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la
-«Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les
-misères de leur prochain, reposent.</p>
-
-<p>Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison
-de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre
-carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en
-caractères très anciens, ces mots:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino</i><a id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de
-pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres
-de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie,
-une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un
-couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont
-posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span>
-grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras;
-un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte
-est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le
-madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci
-lui remet un chapon et un <i>fiasco</i> de vin; la femme tend les mains, pour
-recevoir ces secours.</p>
-
-<p>A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est
-représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux
-regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une
-porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier
-au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre;
-à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes;
-le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.</p>
-
-<p>Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des
-jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de
-Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à
-accueillir des pèlerins mendiants. Dans le<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> fond, sur une estrade, on
-aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de
-ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte
-de tablier court, divisé en <i>deux poches</i>; les pèlerins, un homme et une
-femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une
-jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile
-blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des
-clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts;
-un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre
-enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le
-visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et
-reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et
-triste.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des
-pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au <small>XV</small>ᵉ siècle
-sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait
-décou<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span>vert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.</p>
-
-<p>Les <i>pauvres honteux</i>, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si
-discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S.
-Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait
-institué douze <i>Buonomini</i> pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres
-prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais
-la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant
-l’inscription <i>instanza</i>, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres
-qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux
-côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit
-escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre
-passage aux <i>Buonomini</i> qui quittent la salle de leurs délibérations.
-Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la
-promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et
-non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut,
-d’expiation intéressée.</p>
-
-<p>Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de
-voir la part efficace<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> qu’ont toujours eue les humbles au soulagement
-des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles
-sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre
-immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu
-de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre
-servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de
-l’humble <i>Mona Tessa</i>, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova,
-aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution
-charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite,
-toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée,
-la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses
-oraisons.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste
-cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles,
-érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts
-religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence,
-la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des
-Della<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce
-spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria»
-jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les
-accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces
-tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il
-en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans
-l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année
-dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a
-vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images
-protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les
-fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le
-peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les
-sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se
-passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325,
-lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la
-ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls
-futurs et de <i>grandes nouveautés</i>.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p>
-
-<p>La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le
-sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains.
-Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont
-pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point
-de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les
-Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François
-restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La
-Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants
-grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air,
-pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses
-disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de
-cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup
-sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une
-certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à
-l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la
-conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très
-petit nombre de formu<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>les, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles
-suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des
-moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes
-simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit
-qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et
-rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses
-pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui;
-c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui
-parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui
-les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les
-créatures vivantes ont besoin.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une
-véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les
-contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené
-au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain:
-fra Agostino da Montefeltro.</p>
-
-<p>«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à
-Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span>
-nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point
-<i>subtils</i>, ni de science profonde, mais étaient très <i>efficaces</i>, d’une
-bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les
-gens;»&#8212;et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le
-Padre Agostino.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière
-d’une <i>pineta</i> qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et
-souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de
-l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est
-fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la
-gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre
-Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité,
-tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance
-et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être
-unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien
-entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat
-dépend uniquement, pour son existence, des<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> contributions que le Padre
-Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les
-enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le
-reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus
-intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse
-simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du
-monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est
-virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé
-parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment
-paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une
-humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au
-rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées
-à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il
-écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille
-avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui
-distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter
-avec fierté la maison de «ses filles»&#8212;car il ne les appelle point des
-orphelines,&#8212;il demande à la cui<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>sine un morceau de pain, et se dirige
-vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans
-sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand
-capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire
-et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme
-il aime toutes les créatures de Dieu.</p>
-
-<p>Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on
-peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les
-aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort
-toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de
-quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit,
-rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans
-l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable
-père.</p>
-
-<p>Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu,
-entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait,
-dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et
-causer;<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> il entre du reste dans les considérations les plus inattendues
-pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de
-confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que
-c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que
-les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en
-bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses
-aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres,
-sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent
-des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin
-vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été,
-coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la
-Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas
-qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier!
-J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit
-de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont
-permis d’accomplir son œuvre.</p>
-
-<p>Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie,
-où il exerce<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> une très grande influence; il va dans les petites villes
-du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les
-grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie
-universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son
-cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils
-appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les
-pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur
-générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il
-n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être
-Franciscain, <i>frère des pauvres</i>. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris
-l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu
-être Franciscain: un <i>Franciscain ne possède rien</i>,»&#8212;et il met la main
-à sa calotte et l’enfonce d’un air content.</p>
-
-<p>Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de
-bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il
-osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une
-certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> de moins
-ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas
-par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie
-extérieure.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<h3><a id="III-a"></a>III<br /><br />
-PAQUES A FLORENCE</h3>
-
-<p>Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques
-1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau
-cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur
-la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était
-Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après,
-frappé par la vengeance d’une faction ennemie.</p>
-
-<p>Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce
-jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour
-d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la
-tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race,
-dont la foi<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui
-est odieuse et elle s’en détache avec empressement.</p>
-
-<p>Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins
-moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement
-aux différentes portes de la ville. C’est la foire des <i>Furiosi</i>, celle
-des <i>Innamorati</i>, celle des <i>Signori</i>; tout un peuple content se presse
-autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres
-à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons
-s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de
-sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent
-fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des
-places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le
-printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa
-sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans
-l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.</p>
-
-<p>Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est
-grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span>
-qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent
-à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la
-bénédiction.</p>
-
-<p>Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement
-d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de
-chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le
-pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du
-bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple
-occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache
-grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi
-accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse
-arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en
-surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc
-florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant
-généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un
-effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec
-les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations
-religieuses<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> leur caractère vraiment aimable et décoratif.</p>
-
-<p>L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la
-source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de
-l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de
-l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres
-murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre
-des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur
-extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en
-partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le
-milieu que le miracle éclata.</p>
-
-<p>Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait
-pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner
-à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange
-s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a
-tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et
-depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est
-conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de
-l’Annun<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span>ziata avec son autel d’argent massif, à la richesse
-extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le
-rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et
-puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple
-florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en
-souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se
-pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le
-tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que
-les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait
-frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre,
-l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une
-chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est
-la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les
-dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui
-chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses,
-dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et
-offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> la place
-San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les
-«monelli<a id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri
-de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises
-journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui
-viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure
-des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout
-à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule
-répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi
-profonde de tous ces êtres.</p>
-
-<p>Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les
-bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du
-Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en
-font le pèlerinage pour y assister.</p>
-
-<p>L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du
-soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel
-ornement de sa grand’rue,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs
-boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé
-et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le
-jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses
-de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est
-située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment
-pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui
-s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église,
-gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre
-jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque
-complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession,
-sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite
-terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les
-«soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du
-départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites
-lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des
-lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les pre<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span>miers
-chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension
-commence.</p>
-
-<p>Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des
-chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la
-longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent
-en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans
-l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est
-suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la
-Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi,
-viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort,
-monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le
-mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs
-farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la
-tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en
-mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux,
-c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant;
-les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais
-le ciel clair laisse tomber<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> une paisible clarté sur le long défilé;
-sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que
-déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes
-des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître
-plus bas.</p>
-
-<p>Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées
-reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.</p>
-
-<p>Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans
-cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le
-cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les
-fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que
-son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est
-Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une
-dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers,
-la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu
-courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines
-épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des
-vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> marches du Dôme,
-admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses
-églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du
-Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le
-clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du
-recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé,
-par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule
-augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes
-environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les
-collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de
-l’embrasement du <i>Carro</i>. Ce <i>Carro</i> (char) est une particularité toute
-florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est
-extrêmement ancienne.</p>
-
-<p>En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine
-se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain
-Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené
-avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien
-que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> le
-premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et
-celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses,
-Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du
-Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en
-grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir
-à rallumer le <i>lumen christi</i>. Pleins de reconnaissance pour un présent
-si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri,
-sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration
-de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le
-<i>Carro</i> qui doit raviver ces antiques souvenirs.</p>
-
-<p>Le <i>Carro</i> est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout
-enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur
-lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs
-couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et
-s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la
-Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la
-population<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du
-<i>Carro</i> par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois
-couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit
-lentement. Tout à coup éclate le <i>Gloria</i>. Alors, de l’autel même, part
-une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le
-long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne
-savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol;
-subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une
-clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du <i>Carro</i>, et en une
-seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au
-même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les
-églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et
-formidable pendant que se continue dans l’église le chant du <i>Gloria</i>
-dont les échos arrivent sur la place.</p>
-
-<p>C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue
-cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires
-sur le vol de la <i>colombina</i> pendant que les pigeons couleur de nacre,
-hôtes<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> habituels de la place s’envolent éperdus.</p>
-
-<p>Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la
-Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est
-à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec
-la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus
-agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine
-sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même
-salutation:</p>
-
-<p>«Buone feste!<a id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a>»<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IV-a"></a>IV<br /><br />
-ROME</h3>
-
-<p>En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont
-brisé en marque la direction; une des arches est encore debout,
-solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la
-rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que
-les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un
-symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut
-effacer.</p>
-
-<p>Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément
-l’histoire de son <i>Risorgimento</i> (résurrection). L’Italie actuelle a été
-créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux
-qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la
-figure populaire de Garibaldi,<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> toute l’histoire de ce temps
-relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous
-l’évocation d’un passé écrasant.</p>
-
-<p>Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour,
-qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait
-pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession
-de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles
-ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce
-milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable
-mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et
-précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être
-jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères
-nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les
-lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs
-yeux de feu.</p>
-
-<p>L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la
-race, l’a conservée, et règne toujours.</p>
-
-<p>Les grands bouleversements de l’ordre so<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>cial, comme le fut notre
-Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle
-terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est
-accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus
-étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir
-parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation
-fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé
-d’hommes habillés à la mode du <small>XV</small>ᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe
-de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs,
-comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron
-au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très
-doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du
-passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre,
-dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à
-l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici
-en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne
-s’est jamais vu.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<p>Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre,
-telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui
-avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment
-à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et
-despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité,
-la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports
-sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales
-paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse
-de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de
-la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La
-race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le
-peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à
-leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur
-chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont
-coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et
-laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple,
-plus seyant et plus pratique que<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> celui-là. Beaucoup ont, plié sur
-l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore
-ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les
-jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns
-admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend
-de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races
-fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un
-plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise
-très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce
-toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs
-nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est
-vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens
-auxquels on aurait mis un bavolet.</p>
-
-<p>Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la
-vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à
-donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes
-fresques des catacombes; et la sorte de<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> tourte ronde à laquelle est
-attaché un <i>fiasco</i> d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux
-mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le
-latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. <i>Est
-locanda</i> est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les
-appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume
-latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de
-propriété&#8212;<i>Libera proprietà</i>&#8212;de tel ou tel. Toutes les fonctions de la
-vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et
-primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri
-de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur
-balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de
-trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses.
-La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je
-pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de
-superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des
-routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs
-visages de jeunes faunes heu<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>reux ne donnaient nullement l’impression
-d’une misère souffrante.</p>
-
-<p>Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont
-l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de
-soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il
-faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les
-caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses
-fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il
-y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la
-Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on
-veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de
-l’<i>agro romano</i>, à la fois le plus fertile et le plus difficile à
-cultiver.</p>
-
-<p>Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale.
-L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à
-la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de
-droits<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.</p>
-
-<p>L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en
-vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu
-occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été
-dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais
-magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de
-prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de
-sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme
-des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait,
-et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la
-Ville Éternelle.</p>
-
-<p>Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé
-par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le
-gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son
-compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait
-face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes
-parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> se tromper, peut-être
-serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce
-qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.</p>
-
-<p>Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se
-représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée
-par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés
-et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à
-un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie
-moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour
-répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait
-avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament
-particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le
-peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante.
-Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces
-et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de
-race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à
-ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> juge un
-être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: <i>popolo
-fiacco</i><a id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>, dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il
-s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et
-le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des
-idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie
-nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée,
-surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les
-gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui,
-probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions
-téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus
-d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe
-dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le
-prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée
-du sol où elle avait des racines profondes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une
-force, avec des tra<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span>ditions magnifiques, s’est vue, du jour au
-lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle
-a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été
-abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins,
-par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment
-d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement
-laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au
-contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les
-désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de
-familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la
-prison et l’amende exorbitante<a id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a>) d’aliéner une partie de leurs
-richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.</p>
-
-<p>A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui,
-réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en
-séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa
-pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>
-quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas
-cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent,
-et qui est d’une tristesse lamentable.</p>
-
-<p>Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe
-très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A
-la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours
-intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant,
-domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé
-mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout
-enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des
-habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes
-supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine
-se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la
-noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une
-sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très
-pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la
-bouche, une des grâces les plus<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> rares dans les visages de femmes, et
-qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les
-bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent
-des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui
-témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un
-homme «sentait fort ce qu’il était».</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant
-d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont
-d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis
-vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et
-politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger
-domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des
-portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long
-de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule
-toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite
-iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du
-Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et
-voit le soleil s’af<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>faisser derrière le mont Janicule. C’est là que se
-croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les
-livrées galonnées des princesses du parti noir.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du
-monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un
-caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu
-des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant
-l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir,
-bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer
-l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les
-plus inattendus.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais
-non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt
-l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou
-de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la
-circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le
-conducteur se voit parfois obligé de descendre et de<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> garder l’entrée de
-la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses
-fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le <i>Pont.
-Max.</i>, qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et
-de triomphant:</p>
-
-<p><i>Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves
-regni cœlorum.</i></p>
-
-<p>De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à
-tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos
-monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et
-nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux
-obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette
-abondance et cette fraîcheur des eaux vives,&#8212;«eau vierge», dit une
-inscription, «eau pieuse», dit une autre,&#8212;a une séduction
-extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique;
-leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et
-par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour,<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> jusqu’à Pie IX,
-premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes
-masses d’eau courante jetées dans Rome.</p>
-
-<p>La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse,
-ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome.
-C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute
-romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme
-antique et de spiritualité mystique.</p>
-
-<p>La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une
-séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des
-lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées
-pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de
-papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des
-déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante
-et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a
-vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la
-campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que
-couronnent les ruines<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce
-bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre
-deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il
-abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une
-inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le
-parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre
-les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole
-blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le
-jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante.
-Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a
-disparu derrière cette verdure éternelle.</p>
-
-<p>Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces
-«casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une
-oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le
-centre d’une cour de marbre, qu’entourent<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> des bancs et des colonnettes
-de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de
-buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles
-terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers
-paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier
-blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre.
-Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit
-troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et
-inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai
-vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant
-son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à
-l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des
-paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique
-d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu
-des colombes qui, comme Dante l’exprime,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">.............. <i>l’uno all’attro pande</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Girando e mormorando l’affezione</i>;<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">et, en haut, partout, volent ces grands<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> corbeaux qui sont si nombreux à
-Rome.</p>
-
-<p>Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la
-pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor
-involontaire.</p>
-
-<p>Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de
-buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante,
-sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses,
-rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe
-d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix
-qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout
-autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple
-et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et
-venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si
-fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet
-donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en
-chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de
-laquelle ils se dispersent.</p>
-
-<p>C’est un endroit assez étonnant qu’une<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> sacristie de Saint-Pierre, toute
-pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de
-taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs
-robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des
-canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre
-eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et
-quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous
-avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean
-de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements
-blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance
-d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait
-doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée
-tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains
-gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans
-une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect
-du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être;
-maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans
-l’Église,<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres
-religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au
-plus dans la petite bourgeoisie;&#8212;il est vrai que le séminaire les prend
-et les façonne dès l’enfance.</p>
-
-<p>Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les
-rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des
-cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec
-des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien&#8212;ils la
-troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa
-Borghèse&#8212;finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée
-entre eux une véritable égalité.</p>
-
-<p>L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales
-du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de
-plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue
-sévère et imposante, la force publique, <i>guardia civile</i>, qui se voit
-dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la
-police, à laquelle s’attache encore l’odieux<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> des anciennes polices
-secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la
-population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les
-carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps
-d’élite. Avec un uniforme à la Raffet&#8212;habit à queue et tricorne sur le
-front&#8212;leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste
-complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers
-donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le
-fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort
-beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches
-blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans
-ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en
-général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire
-impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les
-dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme
-n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui
-paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux
-fonds militaire piémontais à<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> gardé l’allure soldatesque. C’est dans les
-milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté
-d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez
-beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque
-nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.</p>
-
-<p>L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui
-trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et
-pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et
-ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux
-anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de
-l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas
-sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre
-clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le
-catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement
-destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi
-ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les
-dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole,
-tentent de l’enrayer.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p>Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine
-dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau,
-rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect
-des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne,
-on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du
-Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous
-moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole,
-comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses
-colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses
-triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une
-station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes
-lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque
-chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce
-passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent
-dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense
-enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre
-dans l’intérieur par<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois
-dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même
-du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les
-gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui
-paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se
-creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors
-sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est
-tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y
-ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de
-l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations
-fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous
-les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression
-d’une domination intangible.</p>
-
-<p>La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables
-qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une
-vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné
-encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se
-soulève un de ces épais ri<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>deaux qui servent de portes, et on découvre
-les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau
-s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au
-fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur
-l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces
-lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour
-et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois
-mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit
-peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus,
-malgré ces exécutions.</p>
-
-<p>Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est
-absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre
-puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts
-bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore
-éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent
-l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le
-catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles
-écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span>
-monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche;
-il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus
-élevés, est le patrimoine de l’humanité.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<h3><a id="V-a"></a>V<br /><br />
-L’AGRO ROMANO</h3>
-
-<p>L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville
-a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de
-Rome.</p>
-
-<p>Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier
-l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de
-la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration
-quelconque; en effet, l’<i>agro romano</i> était possédé par quelques
-tenants<a id="FNanchor_M_13"></a><a href="#Footnote_M_13" class="fnanchor">[M]</a>.</p>
-
-<p>L’<i>agro</i> inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent
-quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait,
-légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi,
-deux familles<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> seulement possèdent six mille hectares et la possibilité
-d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.</p>
-
-<p>Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont
-conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique.
-L’exploitation de l’<i>agro romano</i> est depuis des siècles entre les mains
-de ce qu’on appelle les <i>mercanti di campania</i> qui afferment la terre au
-propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les <i>mercanti</i> qui
-habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir
-sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur
-tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes,
-possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la
-campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour
-et nuit.</p>
-
-<p>Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’<i>agro</i> semblable à
-un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau
-de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en
-forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air
-brutal sous sa barbe rousse, le<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> précède. Derrière le troupeau, monté
-sur une jument qui suit son poulain, un homme, le <i>tabaro</i><a id="FNanchor_N_14"></a><a href="#Footnote_N_14" class="fnanchor">[N]</a> noir
-doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à
-ses côtés un chien à poils longs. C’est le <i>vergaro</i> (chef des
-troupeaux), un de ceux à qui les <i>mercanti</i> sous-louent une partie du
-pâturage.</p>
-
-<p>Les grands bœufs gris à cornes énormes,&#8212;descendants de ces fiers bœufs
-romains qui buvaient du vin,&#8212;errent au milieu des ruines majestueuses
-sous la garde du <i>massaro</i>. Les juments et les poulains qui galopent
-follement dans les haut herbages appartiennent au <i>cavallaro</i>.
-<i>Vergari</i>, <i>massari</i>, <i>cavallari</i>, sont les vrais maîtres de la campagne
-romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.</p>
-
-<p>Ce sol de l’<i>agro romano</i> cependant est le plus riche qu’il soit; il se
-compose de deux parties distinctes: le <i>tuffo</i>, terre admirable, riche
-en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture
-intensive, et la <i>pozzolana</i>, sorte de sable dont on fait un ciment
-qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.</p>
-
-<p>Actuellement la malaria a rendu ces riches<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>ses improductives. La
-malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et
-septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en
-l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se
-servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde,
-et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent
-dans la <i>pozzolana</i> les traces du drainage des Romains qui avaient su
-rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des
-terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont
-été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont
-persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et
-enrichir le pays de ses immenses ressources.</p>
-
-<p>Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au
-cœur de l’<i>agro romano</i>, une première famille colonisatrice s’est
-installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des
-promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au
-moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à
-certains endroits<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et
-demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches
-d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y
-coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà
-admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en
-obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les
-travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de
-suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse,
-est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une
-tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène
-à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les
-membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de
-la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’<i>agro</i> depuis le mois
-d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de
-cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du
-rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le
-produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent
-employé.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p>
-
-<p>C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard,
-qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement
-tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a
-soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit,
-distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite
-calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux
-brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son
-exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer
-son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et
-cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!»
-ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut
-mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette
-trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est
-précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les
-lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria»,
-dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute
-raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> besoin, son
-gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un
-troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux
-éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas
-la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la
-persévérance.</p>
-
-<p>Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené
-avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps
-robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des
-paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène
-rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection
-sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui
-sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire
-fixe; comme le proverbe local veut que <i>la cura della malaria sta nella
-pentola</i> (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué
-chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils
-reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans
-l’<i>agro</i>, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par
-kilomètre. Au<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois,
-mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout
-de ne jamais quitter le <i>tabaro</i>; avec des précautions raisonnables, le
-risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas
-affronter, et la transformation de l’<i>agro romano</i> telle qu’elle est
-projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des
-Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore
-plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.</p>
-
-<p>Le but des colonisateurs de l’<i>agro</i> serait d’établir dans la campagne
-romaine, graduellement assainie, la <i>mezzaria</i>, telle qu’on la pratique
-dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la
-«Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les
-ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire
-rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la
-«Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un
-magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes
-nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et
-principalement<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois
-pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et
-qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit
-pour la première fois dans l’<i>agro romano</i> se lèvent drus et forts sur
-ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les
-oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits
-croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai,
-et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.</p>
-
-<p>Déjà, aux <i>Tre Fontane</i>, les trappistes, par la plantation en masse
-d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions
-hygiéniques de la partie de l’<i>agro</i> qui leur appartient, mais leur
-tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré
-à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence
-fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie
-comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des
-colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et
-laborieuse.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VI-a"></a>VI<br /><br />
-OMBRIE</h3>
-
-<p>Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le
-sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions
-anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si
-profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque
-incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à
-Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des
-apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des
-êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur
-passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des
-traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et
-s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> ombriennes,
-en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé
-d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli»
-(grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants
-de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces
-montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et
-leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont
-le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette
-puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en
-face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des
-Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et
-rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une
-ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont
-groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli,
-creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques,
-dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce
-même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et
-qu’ainsi l’apôtre<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de
-reprendre sa route.</p>
-
-<p>Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches
-comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent
-leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et
-des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes,
-jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches
-brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en
-abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès
-noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une
-Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans
-les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont,
-par le type physique, telles que les maîtres du <small>XIV</small>ᵉ siècle les ont
-peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille
-de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont
-coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur
-s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se
-rattache en arrière, laissant de<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> chaque côté tomber des pointes qui
-leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu
-sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce
-parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune
-d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles
-sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites
-oisilles de Dieu.</p>
-
-<p>Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues
-et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées
-sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs
-portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans
-leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois
-avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte
-consulaire est encore ornée de trois statues romaines&#8212;<i>Ispello Colonia
-Giulia Citta Flavia</i>, est-il écrit,&#8212;et les femmes qui, le dimanche,
-sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions,
-portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère
-qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se
-dé<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>roulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu
-et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en
-foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite
-un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des
-lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant
-l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes
-réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des
-nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race
-est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants,
-trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son <i>damo</i><a id="FNanchor_O_15"></a><a href="#Footnote_O_15" class="fnanchor">[O]</a> à l’église
-qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en
-formaliser.</p>
-
-<p>Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités
-que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources
-diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres
-palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> toutes
-sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé
-les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est
-devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où
-se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le
-divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les
-Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement
-agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers
-religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école
-d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît
-s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se
-multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés
-aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le
-respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement
-imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces
-couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin.
-L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute
-sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span>
-progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de
-tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il
-paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent
-surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si
-merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions
-de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la
-grandeur de la race.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<h2><a id="TERRE_DE_BROUILLARD"></a>TERRE DE BROUILLARD</h2>
-
-<hr />
-
-<h3><a id="I-b"></a>I<br /><br />
-DECORS ET ASPECTS</h3>
-
-<div class="blockquot"><p><i>So it cometh often to pass that mean and small things discover
-great, better than great can discover small.</i></p>
-
-<p class="c">
-<small>BACON</small><br />
-</p>
-
-<p>(Et il advient souvent que les choses petites et triviales
-expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer
-les petites.)</p></div>
-
-<p>Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque
-où il a vécu, cette Angleterre du <small>XVI</small>ᵉ siècle, si différente de celle
-d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par
-l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a
-fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de
-Shakspeare: <i>La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira</i>, extraordinaire
-et savoureux mé<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>lange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se
-souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un
-libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans
-prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.</p>
-
-<p>Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur
-italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où
-toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un
-croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc,
-sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos
-galants et subtils. L’Angleterre du <small>XVI</small>ᵉ siècle comprenait parfaitement
-ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.</p>
-
-<p>C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres
-demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a
-un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles,
-et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus
-jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce
-mélange de seigneurs du <small>XVI</small>ᵉ siècle, de<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> fustanelles grecques, de belles
-dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère
-qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne...
-et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on
-comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la
-fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort
-de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur
-sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain
-milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie
-chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux:
-mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du
-blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes;
-je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées,
-de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et
-les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> sous la
-fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.</p>
-
-<p>L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du
-matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il
-y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu
-de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent
-pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux
-habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure
-et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq
-heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les
-bannières sont déployées!</p>
-
-<p>Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette
-actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode
-est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas
-dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée
-est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de
-l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la
-tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve
-l’hon<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>neur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les
-types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin
-encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough
-fantaisistes.</p>
-
-<p>Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou
-du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou
-ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles,
-et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la
-turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.</p>
-
-<p>De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair;
-l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment
-on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange...
-Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les
-grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.</p>
-
-<p>Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant
-leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se
-révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect
-<i>autre</i>; ainsi il y<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et
-de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est
-excessivement curieux, dans son aspect <i>moyen âge</i>: ils semblent, ces
-deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui,
-gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance
-à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on
-cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la
-main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.</p>
-
-<p>Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une
-porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand
-ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples
-particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en
-ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est
-évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure
-sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été
-habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span>
-dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le
-nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus
-vingt ans!</p>
-
-<p>En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à
-la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée,
-le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est
-impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans!
-Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux
-le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète!
-Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si
-merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé
-son prestige pendant la longue attente présomptive.</p>
-
-<p>Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en
-pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est
-évanouie, c’est la <i>jeune</i> douairière qui lui a succédé, mais
-l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux
-dos pincé à la jeune,&#8212;nul manteau, rien,&#8212;descendre majestueusement<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> et
-surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas,
-elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet
-de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes
-dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société
-anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle
-mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple
-jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été
-aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari
-d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage,
-et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de
-jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou
-bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le
-coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle
-aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien
-délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine
-Alexandra, je m’en méfierais un peu.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<h3><a id="II-b"></a>II<br /><br />
-LES DISTRACTIONS</h3>
-
-<p>On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la <i>sociabilité</i> des
-Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui
-prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un
-peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces
-façons <i>humaines</i> que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis
-des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui
-aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre
-dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne
-lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par
-galanterie, mais&#8212;je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît
-vraie,&#8212;c’est une espèce d’<i>humanité</i>, l’appli<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span>cation générale du
-principe que le plus fort doit aide au plus faible.</p>
-
-<p>Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du
-moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément
-l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée
-entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux
-du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise,
-seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup
-plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant
-dans les mêmes conditions à Paris.</p>
-
-<p>L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris
-à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme
-une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.</p>
-
-<p>Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie
-particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent,
-font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien
-jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais
-s’en amuse presque toujours.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p>L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois
-dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une
-gargote, que tout y était <i>aussi bon que le fait mère</i> (<i>as nice as
-mother makes it</i>). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux
-aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.</p>
-
-<p>Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre
-classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle
-générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est
-une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la
-famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture
-n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire,
-l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on
-sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à
-Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque
-nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont
-nombreuses et le service des livres pour la province constitue un
-département d’affaires d’une extrême impor<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span>tance. Tout le monde, à
-partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la
-«Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les
-classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent
-reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la
-population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des
-Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment
-préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce
-sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés.
-Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus
-pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure?
-D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que
-<i>Dodo</i>, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure
-moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de <i>Dodos</i>, personnes
-absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et
-de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on
-<i>mange</i>, mais ce qu’on <i>digère</i>, qui nourrit, cet appétit déréglé de<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span>
-lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de
-culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant
-l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature
-bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise
-littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle
-n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture
-devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce
-sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la
-lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques,
-l’habitude de la confession, de se <i>pouiller</i> l’âme, comme dit Huysmans
-dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne
-maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses;
-cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.</p>
-
-<p>Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est
-emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître
-omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé
-par les spéculations féminines à la Bourse; main<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>tenant il n’y en a plus
-que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes,
-femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les <i>clubs</i> de femmes,
-et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on
-se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de
-<i>rabattre</i> les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en
-sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent
-qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects;
-comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce
-qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la
-suite...</p>
-
-<p>Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit
-écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant
-toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la
-femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine
-plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont
-appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et
-notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> typique
-c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices,
-elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le
-sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse,
-car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines
-et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de
-cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais
-j’aurais peur du réveil!</p>
-
-<p>Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de
-nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples
-chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les
-jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que
-nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du
-moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été
-supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces
-bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais
-on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: <i>Bank holiday</i> est
-une institution dorénavant reconnue, se<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> renouvelant quatre fois par an,
-et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la
-population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les
-endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour
-<i>Arry</i> et <i>Arriett</i>! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats
-de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette
-colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres
-s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs,
-fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine
-campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la
-colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut,
-sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de
-ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai
-jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des
-chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des
-vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir
-un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon);
-beaucoup de musique,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune
-difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles
-appartenant à la classe des <i>match makers</i>, ouvrières des fabriques
-d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes
-claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien
-spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des
-yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette
-classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang
-bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont
-folles de parure; leur <i>Feather Club</i> prime tout pour elles: on se
-réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation
-hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait
-l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du
-club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont
-indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans
-intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à
-s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> de grandes
-fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très
-habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se
-tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir
-évident. <i>Arry</i>, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes
-haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est
-l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande
-impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité
-laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles
-n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun
-sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a
-toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les
-fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici
-qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’<i>idée</i> en moins.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<h3><a id="III-b"></a>III<br /><br />
-LE «HOME»</h3>
-
-<p>Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît
-toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très
-grande et honneste dame du <small>XVII</small>ᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec
-un ami particulier, lui dit soudainement:</p>
-
-<p>&#8212;Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose
-en vous qui me fait peine!</p>
-
-<p>&#8212;Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...)
-répond l’interpellé inquiet.</p>
-
-<p>&#8212;Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas
-dévot à la Vierge!...</p>
-
-<p>La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville
-d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, pro<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>clamera en
-toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et
-tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française
-sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans
-cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne
-ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur
-et d’attachement qui est le fonds même du culte du <i>chez soi</i> en France.
-L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de
-laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de
-l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux
-yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute
-vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour
-réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas
-qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une
-installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au
-contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires
-de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même
-les grands seigneurs<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> riches, louent leurs habitations, soit à la ville,
-soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi
-Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes,
-c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on
-voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni
-chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir
-envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour
-en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont
-spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires:
-pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage
-aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses
-et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des
-Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les
-envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans
-leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et
-dire qui aime le «home»!</p>
-
-<p>L’instabilité de la famille anglaise est sans<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> égale en Europe; où
-voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou
-d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans
-quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les
-journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur
-toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand
-qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais.
-Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on
-pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal:
-les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente
-pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de
-diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle
-sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est
-certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et
-la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire
-de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les
-Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui
-il faut des régimes extra<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span>ordinaires; l’existence, voire même luxueuse,
-douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices
-physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes
-femmes, un <i>craze</i> (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité
-pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme,
-le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont
-considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la
-résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes
-filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs
-l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin
-maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes
-est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il
-s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait
-éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération
-de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors
-paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et
-saines avaient be<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span>soin pour demeurer en équilibre moral et physique, de
-mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts,
-ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles
-dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé
-placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi
-Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre.
-Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le
-«home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la
-souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes
-ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille»,
-chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de
-l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait
-pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée
-qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année
-en année, mais d’époque en époque, et tous les<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> trente ans à peu près a
-subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a
-cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait
-de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait
-publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,&#8212;un autre carrosse
-suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins
-italiens&#8212;laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au
-bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que
-le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires;
-néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code
-d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et
-les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens
-des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut
-faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut <i>tout</i>
-entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile.
-C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du
-sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les
-Anglais, en général,<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été
-inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée
-que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur
-apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression
-triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne
-soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire
-ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue
-française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme
-«l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé
-stupidement en désuétude.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IV-b"></a>IV<br /><br />
-LA PUDEUR ANGLAISE</h3>
-
-<p>La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains
-sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en
-Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser
-entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser
-entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans
-les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres
-entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse
-sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du
-goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup,
-éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette
-petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse
-pas: on s’essuie<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre
-puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant
-un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au <small>XVI</small>ᵉ siècle, se
-déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion,
-qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et
-depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du
-baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les
-conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première
-sommation. George Eliot, par exemple, dans <i>Adam Bede</i> qui repose tout
-entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les
-amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de
-l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est
-infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à
-l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses
-en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille
-de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu
-l’innocence avec des allusions à<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> un acte inconnu, mais le baiser se
-comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de
-leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve
-aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs
-lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.</p>
-
-<p>Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: <i>les Lettres
-d’amour d’une Anglaise</i>, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que
-ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel;
-ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une
-femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant
-la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très
-bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a
-vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du
-reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès
-qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est
-pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même
-l’<i>allusion</i> à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses
-lèvres: «Les<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel
-enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve!
-Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du <small>XX</small>ᵉ siècle ne
-marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par
-lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me
-semble, qui répond à un pareil état d’âme.</p>
-
-<p>Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne
-faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce
-même pays, on a un véritable culte pour le <i>flogging</i> (fouet) (qui ne se
-donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment
-aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans
-les <i>board schools</i> (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée
-qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui
-passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été
-fouetté <i>dix-huit fois</i> dans le cours de son éducation, et vraiment pour
-ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette
-idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>
-verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?</p>
-
-<p>Mais voici qui est bien plus fort, le <i>Truth</i> a révélé qu’il existe à
-Londres une <i>fouetteuse de profession</i>, vous m’entendez bien, une
-femme&#8212;si on peut lui donner cette appellation&#8212;qui, moyennant
-rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les
-filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de
-dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile
-pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une
-monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés
-que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.</p>
-
-<p>La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en
-est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la
-grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances
-l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve
-dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme
-en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira
-que la reine ou la princesse de<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> tel pays est «enceinte» en italiques,
-ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est
-difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans
-la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en
-Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est
-celle-ci:</p>
-
-<p>«La femme de M. S...&#8212;d’un fils.»</p>
-
-<p>Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu;
-en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la
-gloire.» Tout commentaire est superflu!</p>
-
-<p>Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges
-accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses
-ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est
-une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant
-n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau
-lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide,
-mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre.
-Du reste, un article de foi sur lequel il con<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span>vient de rabattre, est
-celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le
-croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas
-d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde
-délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage
-les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette,
-et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre
-est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle
-pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois
-bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans
-ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant
-des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de
-domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien
-des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à
-d’indignées protestations dans le <i>Times</i>. Dans les <i>tea rooms</i> même,
-les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise
-d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée
-de Regent<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où
-le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins
-à ceux qui n’en ont pas l’habitude.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<h3><a id="V-b"></a>V<br /><br />
-HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI</h3>
-
-<p>Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot
-<i>humbug</i>. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux
-idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug»
-signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve
-pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de
-vertu furent nombreux; leur nombre était légion.</p>
-
-<p>Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut,
-sans contredit, <i>George Eliot</i>. Ce grand génie, dont le visage fort et
-sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat,
-avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari
-d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme
-importance sociale;<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour
-expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple,
-«qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les <i>devoirs</i> d’une femme
-mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du
-véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les
-allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en
-holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva
-à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme
-on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas:
-elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis
-d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de
-vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait,
-car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est
-aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé
-d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à
-la vue de bien des choses est simplement<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> le signe de la perversité
-continentale. Des <i>tea rooms</i> qui, en France, nous feraient ouvrir des
-yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe
-de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et
-bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux,
-où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est
-pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent
-ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur
-vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de
-l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si
-commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité
-une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces
-belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les
-prés!</p>
-
-<p>Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère
-sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre
-à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à
-la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux,<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> des
-propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un
-homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle
-porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en
-manière de piment cette phrase incidente: «<i>Le salaire du péché, sans
-doute?</i>» et l’on rit.</p>
-
-<p>S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires
-préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la
-respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le
-milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les
-curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et
-retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus
-belles actrices de Londres&#8212;admettons que Lucrèce n’était pas plus
-chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux
-mauvaises apparences,&#8212;une actrice charmante, voluptueusement vêtue de
-blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service
-religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle
-a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en
-face de l’autel!&#8212;Puis, après<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> les prières liturgiques, elle a pris
-position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a
-récité des poésies... édifiantes!!!</p>
-
-<p>Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles
-qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les
-conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli
-coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression
-qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir.
-L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale
-tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...</p>
-
-<p>S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce
-qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un
-réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa
-propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains
-éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans
-cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la
-bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe
-magnifique<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré
-demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses
-privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au
-faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités
-protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la
-puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère
-mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend
-en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied
-d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les
-séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne
-mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les
-esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant
-remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir
-qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant
-purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs
-adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les
-soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse
-et une actrice,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas
-beaucoup, mais la duchesse perdra tout.</p>
-
-<p>La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler
-autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom
-en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la
-pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si
-ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être
-immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention,
-fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.</p>
-
-<p>Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce
-que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les
-promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs,
-sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère,
-n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps
-brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte
-de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de
-forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes
-délica<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span>tes, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est
-vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous
-les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant
-s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes;
-fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en
-contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure
-du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come
-back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient
-d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes
-et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur
-furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur
-l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me
-semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment
-sensibles à l’éloquence&#8212;ce moment-là nous l’avons atteint en France:
-l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole
-d’autrui;&#8212;en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention
-avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> quelque chose
-de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment
-convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche
-moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs,
-mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son
-essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche
-suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les
-asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet.
-Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre
-l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes
-d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen
-commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on
-émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans
-scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de
-service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans
-la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes
-déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la
-campagne; ceci<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> seul est un changement radical. A la National Gallery
-qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore.
-Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui
-vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième
-jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus
-monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète:
-l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie
-sont encore les maîtres.<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VI-b"></a>VI<br /><br />
-LÉGISLATION</h3>
-
-<p>La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre
-qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus
-aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus
-inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la
-personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le <i>peerage</i> et
-les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la
-moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité,
-la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous
-avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à
-ce que vous en changiez; vous vous appelez <i>Smith</i>, je suppose, vous y
-ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith
-Plantagenet, et vos<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce
-n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une
-carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme
-«Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais
-qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun
-inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des
-avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le
-caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien
-ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps
-l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est
-notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est
-même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui
-fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation
-dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent
-côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle,
-intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en
-vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient
-encore solides.<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p>
-
-<p>Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage
-s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et
-autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un
-minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins
-de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en
-Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par
-le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il
-y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un
-homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort,
-ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité
-de <i>prouver</i> leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne
-l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés;
-alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient
-bien ou tournaient mal, absolument par chance.</p>
-
-<p>En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des
-années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra
-légale l’union avec la sœur de<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> l’épouse défunte; cette loi, on ne peut
-arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et
-hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés,
-rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle
-est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable
-de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont
-parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait
-favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse
-pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser
-sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante
-ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs
-a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi,
-rétrospective dans ses effets a été votée,&#8212;mais pour une belle-sœur,
-une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa
-femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la
-Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur
-sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> une femme de
-convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de
-la défunte épouse qui soit interdite.</p>
-
-<p>L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou
-vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le
-déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur
-légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait
-généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai
-connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était
-une Anglaise typique, tenant un <i>lodging</i>, les cheveux en boucles, prude
-s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était
-amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se
-changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et
-quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence.
-«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si
-bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;»
-les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel
-accablement, l’époux buvait, la<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> brutalisait, dépensait l’argent, enfin
-elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer.
-Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il
-était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au
-désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une
-autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante,
-empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que
-toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne;
-j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh!
-non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait
-une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le
-divorce.</p>
-
-<p>Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse
-tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui
-n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on
-l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital,
-et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre,
-fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane
-faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient
-obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces
-justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel
-imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était
-fiancée à un très riche <i>commoner</i>; elle avait toutes les grâces de
-Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède;
-bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus
-triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille
-même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement
-les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le
-lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main
-même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune
-lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui
-parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les
-cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> avait payé
-nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en
-fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de
-temps après.</p>
-
-<p>Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans
-la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une
-femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à
-la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on
-croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.</p>
-
-<p>Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer
-tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui
-décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman
-laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura
-obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un
-batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête
-l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame,
-qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait
-d’avoir<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour
-les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les
-séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces
-conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une
-grande popularité, <i>Sherlock Holmes</i>, l’écrivain Conan Doyle a fort bien
-démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du
-<i>home</i>, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut
-pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa
-personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens,
-que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait
-vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le
-docteur Johnson qui, au <small>XVII</small>ᵉ siècle, revenu d’un voyage en France,
-estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la
-vraie liberté du citoyen.</p>
-
-<p>Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en
-France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu
-dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a
-relativement<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très
-joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai
-connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de
-ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le <i>cri</i>
-qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VII-b"></a>VII<br /><br />
-LES ENFERS ET LES REMÈDES</h3>
-
-<p>Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction,
-à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen
-que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin,
-etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes...
-Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:</p>
-
-<p>&#8212;Et maintenant croyez-vous au diable?</p>
-
-<p>J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends
-que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin,
-pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.&#8212;La misère
-existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à
-Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et
-agressive; les quartiers riches contiennent des<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> rues basses où, à deux
-pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le
-spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains
-tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.</p>
-
-<p>Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la
-rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre,
-mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût
-incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants;
-donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie
-frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière
-cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une
-sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme
-était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière
-toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage
-hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le
-bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au
-milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouf<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span>frèrent au premier
-tournant derrière le lugubre cortège.&#8212;Je sais bien que cette façon de
-ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il
-serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des
-policemen,&#8212;mais cette triste procession défilait précisément derrière
-ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le
-contraste était navrant.</p>
-
-<p>Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes
-sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts»
-des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme
-boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est
-à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état
-de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que
-témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les
-villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la
-cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus
-fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont
-vraiment spéciaux.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p>
-
-<p>Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en
-haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est
-inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages
-meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la
-pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble
-spécimen d’humanité&#8212;elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux
-terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure
-confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une
-nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on
-n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont
-leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement
-l’étonnement de la postérité.</p>
-
-<p>Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement
-agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal;
-les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial:
-l’<i>hooliganism</i>; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la
-société, ont la main levée contre tous. Ce<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> n’est pas seulement pour le
-lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la
-souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et
-terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier,
-<i>Punch</i>, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations
-publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez
-effrayant:&#8212;«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé
-et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine,
-à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre
-une pierre.</p>
-
-<p>Au-dessous se lit la légende suivante:</p>
-
-<p>«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»</p>
-
-<p>Puis les vers de «la Tempête».</p>
-
-<p><span class="smcap">Prospero.</span>&#8212;«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un
-diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes
-efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement
-perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit
-aussi se corrompt...»<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p>
-
-<p>Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits
-devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de
-ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de
-ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de
-les empêcher de se reproduire;&#8212;la brutalité déchaînée que ne corrige
-aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après
-des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation
-populaire, on aboutit à <i>l’hooliganism</i>; l’ignorance n’a assurément rien
-produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux
-Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.</p>
-
-<p>Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house»,
-ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes
-silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la
-nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents
-destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs
-d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient
-eu tôt fait de<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va
-s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a
-vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du
-mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a
-blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été
-la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en
-général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent
-de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher
-l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos
-du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines
-on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les
-gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays
-protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins,
-pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y
-a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit
-théorique de punir un homme pour inceste ou <i>incontinence</i>. Ces cours
-ecclésiastiques maintenues<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> et rétablies par Henry VIII ont été des
-instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en
-garer par le mystère a créé une seconde nature.</p>
-
-<p>Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes,
-excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme
-moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment,
-mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu
-d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours
-des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien,
-assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle
-est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une
-somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés
-puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper
-moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums
-et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la
-prostitution.</p>
-
-<p>L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de
-conscience,<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini
-avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a
-perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit
-et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites
-défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la
-masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent
-de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable;
-la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone.
-Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et
-s’augmente une population laborieuse, où les hommes <i>ne boivent pas, ne
-battent pas leurs femmes</i>;&#8212;c’est le vieux Ghetto juif:&#8212;là, de tous les
-points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en
-terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment
-plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs
-enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de
-leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin
-de<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi
-séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont
-d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et <i>tous</i> deviendront
-des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui
-affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues
-juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques,
-l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente,
-nul doute que l’avènement d’un <i>roi</i> ne soit un bonheur pour le pays; la
-vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on
-en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient
-choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera
-infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas
-facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater
-Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa
-petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle
-sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et
-résistante.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<h3><a id="VIII-b"></a>VIII<br /><br />
-LARGESSES ET ÉDUCATION</h3>
-
-<p>«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en
-Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en
-Angleterre et non dans les Iles Britanniques:&#8212;l’Anglais, très différent
-sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux,
-éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est
-infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la
-reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes.
-Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman,
-un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas
-de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un
-ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un cler<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>gyman ou à un
-professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien
-garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans
-l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les
-esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus.
-Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait
-cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que
-de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus
-vives et les plus alertes du commencement du <small>XIX</small>ᵉ siècle, dont l’ouverte
-profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais
-diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une
-transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et
-disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt,
-cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont
-la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime;
-et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il
-à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans
-laquelle nul homme ne peut être<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> heureux, ni même <i>honnête</i>.» De nos
-jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme
-raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses
-enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»;
-ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que <i>l’art pour
-l’art</i>. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur
-lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que
-cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se
-traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise
-commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie
-assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées.
-En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait
-véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait
-fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans
-après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort
-ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa
-plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> en
-Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment
-cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du
-«literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent
-sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme
-le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un
-résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe;
-les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le
-lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut
-autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.</p>
-
-<p>L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un
-de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque,
-ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la
-brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en
-Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun
-qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des
-contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années,
-un<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui
-avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte
-d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du
-pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où
-Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut
-accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris
-l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement
-soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de
-travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le
-bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans
-son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa
-modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des
-milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de
-cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette
-merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses
-mains délicates.</p>
-
-<p>Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient
-sages, et que l’œuvre<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> destructrice du temps ne doive pas, dans une
-certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une
-nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages
-coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.</p>
-
-<p>Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement
-proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct
-qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés,
-cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui
-leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an
-à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se
-trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin
-et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce
-pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où
-pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de
-correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile
-est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en
-proclame sans hésiter le droit et la nécessité.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p>
-
-<p>En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure
-toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons,
-déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de
-l’enfant à naître l’empêche de naître.&#8212;Les prévisions sages et
-intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la
-famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans
-l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes
-terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour
-soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le
-petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne
-considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de
-ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir
-afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le
-tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la
-souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour
-les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant
-un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le
-gagne-pain<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> des siens respire, et agit dans des conditions infiniment
-plus favorables à sa conservation personnelle.</p>
-
-<p>L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de
-l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui
-donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du
-nécessaire, but médiocre s’il en fut.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la
-politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été
-au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains
-très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de
-l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En
-Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves
-procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la
-perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages
-purement pécuniaires:&#8212;le prix vaut la course.&#8212;Ce n’est nullement la
-curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des
-siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents
-ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands
-serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit
-humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager
-d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des
-services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.</p>
-
-<p>C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et
-non les procédés d’éducation anglaise.</p>
-
-<p>Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et,
-actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre
-et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas
-faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a
-donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état
-social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige
-encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans
-est au-dessus d’un gamin intelligent de<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> dix! Quelle distance sépare ces
-deux êtres!</p>
-
-<p>L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il
-est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce
-n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès
-qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un
-instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le
-contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de
-liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des
-freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire
-contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le
-«fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est
-appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses
-bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.</p>
-
-<p>L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles
-pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire.
-Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le
-plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son
-objectif. Les tout petits, extraordinaire<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span>ment beaux et pomponnés
-jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question,
-presque les seuls enfants <i>simples</i> et véritablement enfants sont ceux
-de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont
-les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la
-fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une
-volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.</p>
-
-<p>Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté
-complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire,
-ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu,
-dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur
-l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant
-que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée
-pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de
-savoir obéir.</p>
-
-<p>L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais
-nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce
-plus doux et plus courtois, et ils<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sont nombreux; généralement timides,
-ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant,
-car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était
-infiniment plus répandue.<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<h3><a id="IX-b"></a>IX<br /><br />
-LA PIERRE DE JACOB</h3>
-
-<p>Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est
-conservé une foule de coutumes se rattachant au passé <i>catholique</i> (qui
-n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement
-aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en
-écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que
-sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce
-carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une
-demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce,
-mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce
-qu’elle voulait dire,&#8212;l’église était du reste hermétiquement
-fermée.&#8212;Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée
-par fidélité et respect de la tradition. Il<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> s’en sonne continuellement
-de semblables.</p>
-
-<p>Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en
-cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être
-protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante,
-et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le
-roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les
-contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans
-<i>l’Église établie</i>, dont le Palladium national est le «Prayer Book»,
-document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par
-le roi, qui enseigne précisément le <i>contraire</i> de ce que croient par
-tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré
-pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets,
-se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte,
-un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et
-n’est pas près de se terminer.</p>
-
-<p>L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié
-du joug de l’Église romaine, est en principe sous le<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> joug autrement
-lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de
-l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant <i>la
-diversité des opinions</i>, et voulant, tout comme l’Église-mère,
-l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth,
-qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont
-interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette
-Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est
-<i>Elle</i> l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient
-cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a <i>permis</i> l’Écriture comme
-nous étant nécessaire!»</p>
-
-<p>En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on
-contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions
-draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en
-Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire <i>tous
-missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549</i>. Et sur le seuil même
-de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle
-apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son
-enfant divin<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de
-cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son
-fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et
-d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter
-que son image est une transgression de la loi.</p>
-
-<p>Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise,
-précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est
-aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un
-couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le
-patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle
-important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée
-sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de
-trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là
-par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé
-simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.</p>
-
-<p>Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois
-d’Écosse<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se
-tenaient pour être couronnés,&#8212;ne me demandez pas comment ils se
-l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit
-qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour
-arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre;
-elle était authentique, et c’est assez.&#8212;En conséquence, les souverains
-écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant
-qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et
-ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise
-régnerait». Or, les Anglais du <small>XIII</small>ᵉ siècle étaient pas mal pillards, et
-aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant
-de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du
-nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant
-d’un prétendant au trône d’Écosse: «<i>Ha! ce fol félon telle folie faict;
-si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui</i>,»&#8212;ce qui fut
-accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre
-prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span>
-c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse
-devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le
-Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur
-laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le
-patriarche.</p>
-
-<p>La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du
-roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en
-contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette
-cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une
-intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de
-maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui
-ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils
-représentent est tombé en désuétude.</p>
-
-<p>Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et
-allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait
-désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son
-successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du
-cérémonial séculaire.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p>
-
-<p>Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des
-épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie
-féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins
-appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il
-n’a rien répudié.</p>
-
-<p>Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec
-rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en
-<i>français</i>, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra
-à son peuple revêtu d’un caractère sacré.</p>
-
-<p>Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à
-l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation
-aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des
-institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est
-extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi
-Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le
-<i>Veni Creator</i> chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux
-Édouard de sainte mémoire, qui, dûment<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> canonisé, repose à Westminster
-Abbey.</p>
-
-<p>Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat
-porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier,
-écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur
-le <i>sac de laine</i>, le roi jouât au bourgeois.</p>
-
-<p>Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une
-vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il
-est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de
-ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis
-du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc
-Votre Majesté, si ce n’est une <i>cérémonie</i>?»</p>
-
-<p>Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.</p>
-
-<p>Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à
-la rendre aussi imposante que possible.</p>
-
-<p>Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son
-rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la
-première heure avoir compris que le <i>Gemüthlich</i>, dont son auguste mère<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span>
-était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait
-d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies,
-s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication
-de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard
-VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon
-marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux,
-dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce
-point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg
-est à l’abri de tout soupçon!</p>
-
-<p>Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont
-les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante
-sur le moral de la société anglaise;&#8212;je n’en crois rien&#8212;la défunte
-souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec
-quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale;
-dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est
-abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en
-villégiature, elle ne manque pas une fois<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> la description de sa chambre,
-et du cabinet de toilette «d’Albert».</p>
-
-<p>Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et
-ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette
-fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait
-pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon
-pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et
-l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du
-mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot
-pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous
-les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le
-même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus
-tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de
-coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la
-reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette
-heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale
-douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>
-encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée,
-outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari
-et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas
-avec moi, je le dirai <i>à la reine</i>.» La menace était sans appel.
-«Alors&#8212;c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,&#8212;il est venu,
-il n’a pas dit un mot, et <i>Willie</i> a été le résultat.»</p>
-
-<p>Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité
-de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus
-étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus
-rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les
-Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession
-protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié
-le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la
-fleur de sa noblesse.</p>
-
-<p>L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là
-où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte
-du Nord, naturellement musicien, poète, ai<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span>mant la danse, vivant d’une
-vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti;
-l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les
-presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut
-imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner
-l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette
-impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps
-étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du <small>XV</small>ᵉ et du
-<small>XVI</small>ᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien
-comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais
-qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son
-histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il
-n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de
-la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur
-l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va
-tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut
-le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et
-l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations finan<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span>cières et juives
-demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement.
-Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un
-financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune
-confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut
-aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande
-souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait
-connu des fortunes diverses et contraires,&#8212;ce qui l’aida sans doute à
-bien remplir son rôle.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la
-douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de
-ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du
-prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le
-côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à
-une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.</p>
-
-<p>En ce moment, le bon sens britannique<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> subit une éclipse, mais déjà à
-l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil;
-courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et
-ce ne peut être en vain.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<h3><a id="X-b"></a>X<br /><br />
-IMPÉRIALISME</h3>
-
-<p>L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de
-la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur
-d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de
-faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le
-monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «<i>A Chamberlain</i>;»
-protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se
-révoltant, le traite de «<span class="smcap">Pro-Boer</span>», et s’ils en eussent eu le pouvoir,
-ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent
-inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas
-sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a
-entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que
-j’appellerai la <i>Kipplinite</i>. Ce n’est<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> plus du tout l’antique sentiment
-du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux
-glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude
-avec celui du nègre qui part pour une razzia.</p>
-
-<p>J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère
-et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont
-délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté
-est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le
-fanatique,&#8212;il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des
-palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un
-mystique comme les soldats <i>côtes de fer</i> de Cromwell au <small>XVII</small>ᵉ siècle,
-s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil
-esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour
-descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un
-besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses.</p>
-
-<p>Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses
-aspirations intellectuelles, a possédé des hommes émi<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>nents, d’une
-droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique
-prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité
-de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet
-ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis,
-«Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société
-anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race
-du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse
-par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain.</p>
-
-<p>Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire;
-lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de
-religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur;
-une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument
-perdu son équilibre.</p>
-
-<p>Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des
-contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit
-dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de
-marine<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les
-avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle
-contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour
-de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en
-soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la
-reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des
-auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la
-façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas
-chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar
-square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la
-souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou
-misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu
-tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les
-uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés,
-médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés,
-les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils
-vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> les pauvres
-hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le
-passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin
-on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif,
-et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le
-sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les
-autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe:
-j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se
-féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus,
-et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être
-mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme
-enjôlé a accepté le <i>shilling</i> du roi que le sergent lui met dans la
-main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour
-le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une
-large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je
-suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un
-sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne
-peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> de guerre et dans des
-conditions exceptionnelles.</p>
-
-<p>Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment
-patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite
-île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande
-Bretagne» (<i>Greater Britain</i>); le roi lui-même, a donné une sanction à
-ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus
-grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané
-des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des
-manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses
-caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.</p>
-
-<p>Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des
-dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans <i>Punch</i>; on y trouve
-cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la
-satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y
-est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment
-d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans
-grandeur; telle silhouette de<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son
-exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit
-anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la
-blague dissolvante!</p>
-
-<p>J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de
-l’année terrible,&#8212;une France la tête couronnée, le bras menaçant,
-tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse
-et fière... et une <i>Commune</i> toute rouge de sang, et l’empereur germain,
-entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la
-France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!</p>
-
-<p>Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la
-bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur
-de l’espèce humaine;&#8212;là, point du tout, et ce sera l’honneur de
-l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une
-excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui
-permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de
-l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> œuvre
-quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée
-d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement
-sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en
-nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot
-profond: «<i>Il est très mauvais de penser.</i>» Il n’y a qu’à voir où mène
-le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est
-donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même
-que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous
-raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout
-pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la
-négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines
-conséquences?&#8212;L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue
-qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de
-s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient
-un fléau.</p>
-
-<p>Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois
-mots symboliques pour les enlever et les retenir. <i>Imperium et<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span>
-libertas</i> est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse
-souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans
-sa brièveté sommaire.&#8212;J’ai assisté au grand meeting annuel de la
-«Primrose League», ce qu’on appelle <i>the grand Habitation</i>. Le vaste
-théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour
-pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les
-loges&#8212;le théâtre a la forme des théâtres italiens&#8212;étaient ornées de
-primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une
-foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques
-que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces
-distinctions.</p>
-
-<p>La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la
-première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de
-la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque <i>Balfour</i>,
-chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des
-applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de
-l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que
-celle de Balfour:<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec
-un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont
-aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et
-vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et
-attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air
-de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de
-Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il
-remplit avec un prestige toujours croissant.</p>
-
-<p>Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le <i>God save the Queen</i>,
-qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en
-chœur par ces milliers de voix, que le <i>chancelier</i> de la «Primrose
-League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est
-avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son
-discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination
-naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut
-du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il
-n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les
-accoudements sauveteurs; de ses yeux<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> grands ouverts il regarde en face
-tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme
-pour englober dans l’appel de son regard <i>tous ceux</i> qui l’écoutent; la
-voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante
-qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des
-grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans
-l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et
-les trois <i>cheers</i> qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme
-propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p>
-
-<h3><a id="XI-b"></a>XI<br /><br />
-L’HÉRITAGE DES SIÈCLES</h3>
-
-<p>Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore
-démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de
-sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se
-dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute
-cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui,
-après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.</p>
-
-<p>L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à
-son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles,
-mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.</p>
-
-<p>Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme
-que deux faits<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> qui se sont passés ces jours derniers simultanément en
-Angleterre.</p>
-
-<p>A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le
-flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête
-avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le
-prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces
-ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions
-anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays,
-prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils
-ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps
-qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.</p>
-
-<p>Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne
-qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui
-revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte
-octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de
-Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la
-circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement
-observé. A l’Hôtel de<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à
-l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de
-huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries,
-mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des
-cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous
-les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense,
-composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est
-lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises
-où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille
-catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant
-formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique
-en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales
-étaient célébrées en même temps.</p>
-
-<p>Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la
-population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense
-empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille
-cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle,<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> précédée
-d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les
-privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à
-dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas
-commencée d’hier.</p>
-
-<p>Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise
-un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces
-preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents
-admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth
-de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.</p>
-
-<p>Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait
-acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les
-protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de
-refuge que dans les «Priest’s hole<a id="FNanchor_P_16"></a><a href="#Footnote_P_16" class="fnanchor">[P]</a>» cachettes ménagées avec une
-extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre
-de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la
-majorité qui gouverne l’opinion<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> n’appartiendra plus aux fanatiques
-d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent
-vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent
-peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour
-grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette
-formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques
-à gauche, et les <i>religions de fantaisie</i> en arrière.» Du moins chacun
-avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que
-peut-on raisonnablement demander au delà?</p>
-
-<p>On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur
-ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans
-tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un
-changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans
-l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées
-d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession,
-le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle,
-etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux
-qui relèvent<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> presque des punitions édictées contre les coutumes
-catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en
-Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a
-pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.</p>
-
-<p>On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière
-appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi
-une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque
-homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et
-aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de
-Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les
-choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans
-les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement
-nécessaire de faire peau neuve.</p>
-
-<p>Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de
-son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant
-longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux
-cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour
-entrer dans les ordres<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> excluait et exclut tout recrutement
-démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était
-plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les <i>livings</i> (cures)
-étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs
-parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme
-campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle;
-la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le
-point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et
-l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction
-sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le
-reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et
-l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant
-que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent
-si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure,
-mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas
-clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»&#8212;ce qui répond aux
-vicaires&#8212;est réelle; l’un d’eux dernièrement<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> échouait dans un
-«work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois
-singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que
-chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la
-tendance des clergymen est <i>de donner trop d’importance au côté
-religieux de la vie</i>. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté
-plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies
-soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen
-âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations
-locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants,
-il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du
-drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et
-peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution
-se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain,
-endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus
-militants, ou bien l’édifice sombrera sans<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> fracas, s’enlisant dans le
-sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur
-les ruines.</p>
-
-<p>Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à
-l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre
-monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout
-politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église
-catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur
-quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente
-ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du
-parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se
-relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi
-Édouard VII est le chef, possède des religieux <i>Franciscains</i> et
-<i>Bénédictins</i>, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands
-seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont
-ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que
-vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre
-de prodigieux changements.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p>
-
-<p>Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde
-s’annonce.</p>
-
-<p>La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des
-sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a
-révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures
-caractéristiques du naturel anglais.</p>
-
-<p>L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très
-ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la
-physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un
-moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était
-nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément
-l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas
-difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si
-admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en
-Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est
-l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune
-homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à
-l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<p>Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides
-passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la
-lutte de deux camps de <i>cricketers</i>. Or, le cricket est un jeu qui n’en
-finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient
-longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé
-que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de
-pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la
-fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité
-s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être
-entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera
-complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en
-somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre
-grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand
-historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le
-Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il
-prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de
-l’Afrique du Sud. Il affirmait que<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> la grande majorité des Anglais, le
-Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une <i>colonie
-hollandaise</i>, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à
-peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait
-été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des
-malheurs eussent été évités.</p>
-
-<p>Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient
-d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu
-et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages
-proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on
-apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture
-intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.</p>
-
-<p>Au <small>XVII</small>ᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs
-enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des
-vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la
-brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous
-Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span>
-n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se
-transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et
-non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis
-cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre,
-l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes
-a totalement disparu.</p>
-
-<p>La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé
-sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut
-faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le
-gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à
-aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux
-tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats
-octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout
-récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en
-divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé
-pendant son absence au Transvaal. Le <i>co-respondent</i> était riche, et une
-somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé;
-il<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme,
-afin de lui assurer une situation indépendante.</p>
-
-<p>Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en
-Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.</p>
-
-<p>Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément
-leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est
-bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force.
-Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants
-scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu
-s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un
-privilège viril.<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<h3><a id="XII-b"></a>XII<br /><br />
-LE ROI ÉDOUARD VII</h3>
-
-<p>Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents
-ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on
-retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts.</p>
-
-<p>Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il
-remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis
-sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et
-ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses
-voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres
-privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures
-du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans
-lassitude apparente a été constamment sur la<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> brèche, déployant soit
-dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact
-le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance.</p>
-
-<p>Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis
-à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la
-fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à
-l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce
-prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme
-le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à
-confesse».</p>
-
-<p>Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je
-ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne
-rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un
-peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi.</p>
-
-<p>La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît
-pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses
-fils, dont l’éducation fut dirigée par le<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> prince Albert, homme de
-programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace
-éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une
-connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans
-hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins
-ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il
-convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au
-trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir
-et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant
-toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté
-de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.)</p>
-
-<p>Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en
-unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles
-semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi
-l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que,
-parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement
-l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de
-celle&#8212;puérile et sentimentale<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span>&#8212;que la reine Victoria et le prince
-Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à
-leur fils.</p>
-
-<p>Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais,
-qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa
-vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de
-son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec
-laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques
-pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du
-souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter
-les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice
-qui rêve d’un avenir mondial.</p>
-
-<p>En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux
-de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus
-extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme
-aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du
-royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la
-succession directe fût en péril, les regrets<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> allaient à la personnalité
-du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente
-à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on
-s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle
-vraie la nouvelle de la mort du <i>bon roi Édouard</i>?»&#8212;«Les cœurs des
-hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La
-mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même
-temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié
-d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les
-cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son
-successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre
-de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies:
-elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;&#8212;son roi l’en
-fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de
-modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation,
-la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont,
-au même point que le roi Édouard, familiers avec la<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> langue et le génie
-des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut
-affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La
-France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont
-agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux
-paternels de Louis-Philippe roi des Français,&#8212;il a vu peu d’années
-après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans
-l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents,
-et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni
-la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu
-Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces
-souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge
-attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner
-des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art
-français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus
-que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire
-dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de
-la reine Victoria<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi
-à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde
-que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son
-impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va
-sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison
-magnifique du <small>XVI</small>ᵉ siècle.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table>
-<tr><th colspan="4"><a href="#TERRE_DE_SOLEIL">TERRE DE SOLEIL</a></th></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#I-a">I.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#I-a">Paysages et mœurs de Toscane</a></td><td class="rtb"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#II-a">II.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#II-a">La vie à Florence</a></td><td class="rtb"><a href="#page_48">48</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#III-a">III.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#III-a">Pâques à Florence</a></td><td class="rtb"><a href="#page_90">90</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#IV-a">Rome</a></td><td class="rtb"><a href="#page_103">103</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#V-a">V.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#V-a">L’agro romano</a></td><td class="rtb"><a href="#page_130">130</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VI-a">Ombrie</a></td><td class="rtb"><a href="#page_139">139</a></td></tr>
-<tr><th colspan="4"><a href="#TERRE_DE_BROUILLARD">TERRE DE BROUILLARD</a></th></tr>
-
-<tr><td class="rt"><a href="#I-b">I.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#I-b">Décors et aspects</a></td><td class="rtb"><a href="#page_147">147</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#II-b">II.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#II-b">Les distractions</a></td><td class="rtb"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#III-b">III.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#III-b">Le «home»</a></td><td class="rtb"><a href="#page_165">165</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#IV-b">La pudeur anglaise</a></td><td class="rtb"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#V-b">V.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#V-b">Hypocrisies d’antan et d’aujourd’hui</a></td><td class="rtb"><a href="#page_181">181</a><span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VI-b">Législation</a></td><td class="rtb"><a href="#page_191">191</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VII-b">Les enfers et les remèdes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VIII-b">Largesses et éducation</a></td><td class="rtb"><a href="#page_211">211</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#IX-b">La pierre de Jacob</a></td><td class="rtb"><a href="#page_223">223</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#X-b">X.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#X-b">Impérialisme</a></td><td class="rtb"><a href="#page_237">237</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XI-b">XI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XI-b">L’héritage des siècles</a></td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XII-b">XII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XII-b">Le roi Édouard VII</a></td><td class="rtb"><a href="#page_262">262</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">Imp. <span class="smcap">Paul Dupont</span>.&#8212;Paris, 1ᵉʳ Arrᵗ.&#8212;206.10.1903 (Cl.)</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> <i>Podere</i>, ferme, terre.</p></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et vers nous il cligne les paupières<br /></span>
-<span class="i0">Comme le vieux tailleur fait au trou de l’aiguille.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Y a-t-il plus beau métier que de n’avoir pas de soucis?</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Mule.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Honnêtes gens.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> <i>Grembiuli</i>, ceux qui portent le <i>tablier</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Journaliers.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> Aumônes pour les pauvres honteux de Saint-Martin.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> Gamins.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> Heureuses fêtes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> <i>Fiacco</i>, mou, lâche.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> Elle a été de deux millions pour le prince Sciarra.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_M_13"></a><a href="#FNanchor_M_13"><span class="label">[M]</span></a> Trois cent soixante-deux.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_N_14"></a><a href="#FNanchor_N_14"><span class="label">[N]</span></a> Cape d’une forme spéciale.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_O_15"></a><a href="#FNanchor_O_15"><span class="label">[O]</span></a> Amoureux.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_P_16"></a><a href="#FNanchor_P_16"><span class="label">[P]</span></a> Trou du prêtre.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>TERRES DE SOLEIL ET DE BROUILLARD</span> ***</div>
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-
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