diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 20:07:48 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 20:07:48 -0800 |
| commit | 662ad825a05deb3ab09ee62fb32e141e42b60e91 (patch) | |
| tree | 1cb8b3b87f8e92588f5b59344b8ca4d07027d361 | |
| parent | 1b147c1f24546454a0abb691c4a40911d80e0af4 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68264-0.txt | 5276 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68264-0.zip | bin | 126223 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68264-h.zip | bin | 390582 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68264-h/68264-h.htm | 5373 | ||||
| -rw-r--r-- | old/68264-h/images/colophon.png | bin | 11070 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/68264-h/images/cover.jpg | bin | 255279 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 10649 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..efcd771 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #68264 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68264) diff --git a/old/68264-0.txt b/old/68264-0.txt deleted file mode 100644 index df6d123..0000000 --- a/old/68264-0.txt +++ /dev/null @@ -1,5276 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Terres de soleil et de brouillard, by -Brada - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Terres de soleil et de brouillard - -Author: Brada - -Release Date: June 8, 2022 [eBook #68264] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TERRES DE SOLEIL ET DE -BROUILLARD *** - - - - - - - TERRES DE SOLEIL - - ET DE - - BROUILLARD - - - - - DU MÊME AUTEUR - - - LEURS EXCELLENCES 1 vol. - - MYLORD ET MILADY 1 -- - - COMPROMISE 1 -- - - MADAME D’ÉPONE (_Ouvrage couronné par l’Académie - française_) 1 -- - - L’IRRÉMÉDIABLE 1 -- - - A LA DÉRIVE 1 -- - - NOTES SUR LONDRES (_Ouvrage couronné par - l’Académie française_) 1 -- - - JEUNES MADAMES 1 -- - - JOUG D’AMOUR 1 -- - - LES ÉPOUSEURS 1 -- - - LETTRES D’UNE AMOUREUSE 1 -- - - L’OMBRE 1 -- - - PETITS ET GRANDS 1 -- - - UNE IMPASSE 1 -- - - COMME LES AUTRES 1 -- - - RETOUR DU FLOT 1 -- - - -_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y - compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande._ - - - - - BRADA - - - TERRES DE SOLEIL - - ET DE - - BROUILLARD - - [Illustration] - - - PARIS - FÉLIX JUVEN, EDITEUR - 122, RUE RÉAUMUR, 122 - - - - - TERRE DE SOLEIL - - - - -I - -PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE - - _L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la - prima di quella che viene. Così il tempo présente._ - - LEONARDO DA VINCI. - - (L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui - s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps - présent.) - - -Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les -campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’_Ave Maria_ du -soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre -jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble -bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais -sûrement l’heure est autre. - -Massimo d’Azeglio, dans ses _Mémoires_, raconte qu’au temps de sa -jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde -toujours trois heures après l’_Ave Maria_, sans s’occuper du changement -apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien -des choses, c’est encore l’heure de l’_Ave Maria_ qui fait la règle, et -ce n’est point du tout l’heure moderne. - - * * * * * - -Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux -qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du -passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple; -cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un -caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il -est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui -si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien -longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur -Villani, qui, au XIVᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si -délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut -le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de Japhet; et -il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour -de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder -une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les -constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants -de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force -naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe -avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi, -n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du -Nord. - -La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en -Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et -naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation -semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la -joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore -incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence. - -Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et -prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en -soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent -avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour -devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons -une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature, -celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de -l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de -sa force. - - * * * * * - -Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq -cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte; -et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte. - -Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de -celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits -de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt -l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race, -lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint, -était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement -d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement -dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes -fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les -barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long -effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les -castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à -chacune d’elles. - - * * * * * - -Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme, -représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique -et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel: -et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large, -les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques -de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi, -sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de -tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la -moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont -nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente; -beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se -rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal, -et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons. - -C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le -même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui -influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé, -car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par -elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le -plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son -influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent -dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles -closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas -seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à -entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en -Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action -catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des -démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le -pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable -maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se -reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence -moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est -l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie -spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris -l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses -proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une -solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et -bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce -que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle -finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout -aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un -être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des -manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit -et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et -les ignorants. - -Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est -l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de -licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière. -Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin; -l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence -au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi -un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du -noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent -chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne -fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà -sensiblement l’homme de la brute. - -On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu -ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni -condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes -entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le -pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni -respect de son voisin quel qu’il soit,--il est chez lui. Les églises -italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises -et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides -sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église -italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les -âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés, -s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant -autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à -la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit -appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur -expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une -méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité -et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité -réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens -de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse -rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de -convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il -me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à -celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que -de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces -assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion -qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la _liberté -de conscience_ a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes -protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des -contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec -ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité -comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus. - - * * * * * - -Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu -qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes -passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées -par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force -des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec -laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa -vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un -exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à -Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre -Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et, -aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait -en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les -entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que -_Basilicati_ et _Triscospidali_ en vinssent aux mains. Le Florentin du -XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une -restauration architecturale? - -Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme -de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure -aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps -agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour, -c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’_Ave Maria_, tout -est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini -besoin. - -On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la -douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour -étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce -que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans -préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va -peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence -d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le -nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs, -et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si -singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en -tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles -communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la -patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au -dénombrement des siens, compte tant de _bocche di casa_: maîtres et -serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un -ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la -définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa -place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les -anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant -pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les -résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions -nouvelles en ont été pénétrées et modifiées. - - * * * * * - -Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes -amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la -prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais, -au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la -répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un -problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il -y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment -cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne. - -La _mezzeria_ (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ -siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que -l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice. - -On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces -palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes -italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la -vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la -noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore -très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée, -a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette -supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais -dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si -nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même -habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël; -l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les -relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses -paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors. - -Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la -propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un -certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement -disposés pour l’agrément. - -La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien -_ameno_, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas, -convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et -riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche -de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que -la _mezzeria_ donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la -présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers -est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre; -les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa -force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques. - -Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il -se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu -d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le -propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la -terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers -temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était -basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats -libres, il y a certains _poderi_[A] occupés par les mêmes familles -depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un -héritage. - -Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les -_poderi_, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les -instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les -éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces -charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non -écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du -métayer _doit_, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par -suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à -des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années -prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître, -une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la -situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel -n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus -hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance -sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et -il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car -il s’expose à perdre son _podere_, le contrat qui le lui cède étant -révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de -bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui -se continuent de génération en génération, il se forme une sorte -d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers -tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons -toscanes. - -Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en -rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier -libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui -est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue -d’autres qui lui ressemblent. - -Le métayer en chef s’appelle _capoccia_ et son rôle a toute la grandeur -de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon -absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés -qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est -pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge -d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la -nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit, -doit être rapportée au _capoccia_, dont l’autorité n’est jamais -discutée. Le soin de la nourriture appartient à la _massaia_, qui est -pour les femmes ce que le _capoccia_ est pour les hommes; c’est elle qui -reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle -croit bon. _Capoccia_ et _massaia_ sont les pierres angulaires de la -_mezzeria_; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de -famille soient invariablement _capoccia_ ou _massaia_, ils sont choisis -et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes -à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant -vieux, un fils est nommé _capoccia_, et souvent ce ne sera pas l’aîné; -parfois une belle-fille sera préférée pour _massaia_ ayant plus d’ordre -ou d’entente que la femme du _capoccia_, et tout cela est accepté sans -murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande. - -Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités -protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre -qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le _podere_ demeure -dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les -cadets au célibat (chaque _podere_ ne pouvant nourrir qu’un certain -nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à -se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour -des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître -est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance -qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant -au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en -les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de -donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres -et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité -est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au -contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les -risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est -en effet, purement rémunérateur. - -Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans -l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut -exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer -les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et -que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les -intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même -propriétaire possédera peut-être vingt ou trente _poderi_ formant un -magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son -organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande -propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces _poderi_ -sont dispersés dans le périmètre de la _bandita_ dont l’étendue est -indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur, -dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des -_poderi_. - - * * * * * - -Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers, -une maison blanche à un étage; c’est un _podere_, choisi au hasard, et -qui répond simplement à une bonne moyenne. Le _capoccia_, un vieux, très -vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je -ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès -l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes -l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et -se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:--_nostro -conte_--il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils -veulent demeurer dans son _podere_, ils ne peuvent ni se marier ni -accomplir aucun acte important sans son consentement. La _massaia_, une -grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur -sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la -_padrona_ à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent -debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on pénètre de plain-pied, -est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel -bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est -carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en -bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce -n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée, -il me semble. - -Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du -paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière -différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains -n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils -parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne -des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes. -Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur _podere_. Je passe dans -la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux -bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche, -est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une -huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme le -sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des -profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce -que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez -qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile, -et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite -avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune -réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru, -une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente -faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et -une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de -civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette -cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme -possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un -métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche -carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là -des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine -abjection morale; et il faut voir dans notre Bourgogne ce que sont ces -choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs -de terre! - -Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses -olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la -viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage. -Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que -l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons, -c’est là leur part particulière. - -Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette -subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se -dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi -les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui -incombent les besognes les plus fatigantes. - -Sur l’ordre de la _massaia_, la bru nous montre le chemin pour visiter -les chambres du _podere_. En haut du petit escalier, on débouche dans -une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à -tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des -vêtements; il n’en manque point apparemment, car il y en a une quantité -de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable -surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait -entrer est celle du _capoccia_ et de la _massaia_; les murs en sont -blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre -est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et _très large_, est -fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert -d’une _toile blanche_. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et -ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien -garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent. -Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises -et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette -à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses -arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent -l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout -aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier -muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de -couvertures propres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées -par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui -font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions -les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement -de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette -propreté des _poderi_, car ce n’est nullement une exception; j’en visite -d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables, -abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes, -sans une souillure sur leur robe claire. - - * * * * * - -Il ne faut pas perdre de vue que la _mezzeria_ donne à un propriétaire -intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de -ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage -des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment -voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait -atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits: -on lui donne un _podere_ où cette culture prédomine. - -Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus -pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec -ses métayers; l’intermédiaire est le _fattore_, c’est lui qui est -l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et -les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports -journaliers avec son _fattore_: l’important pour le bien de tous est que -celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose. - -D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre -maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les -_massaie_ viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est -la _massaia en chef_; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit -un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs -griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la _signora padrona -illustrissima_ à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse -arrive dans un _podere_, elle vient également se présenter à la -_padrona_, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse -lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut le -remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie, -mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces -belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des -bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans -les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant -droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste -d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant -courtoisie pour courtoisie. - -La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de -«patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute -différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie -par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une -origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la -France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la -dénomination de l’_arte_ (corporation) auquel un membre principal a -appartenu dans les siècles passés. - -Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la -voir, grande, carrée, de proportions nobles, conservant encore, pâlies -mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient -extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de -roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa -couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès -sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes -antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle -paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au -contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale, -prospère et forte. - -Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par -un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de -la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches -et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées -intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des -anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de -l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et -fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants, influençant encore -sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées, -puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux -s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens. - -A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche, -sont deux pavillons: l’un, la _fattoria_, l’autre, le bâtiment où se -concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage -fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent -continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au -jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les -soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement -dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses, -on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin -travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit -groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir, -elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la -corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des -femmes de tout âge, mais les très jeunes sont en majorité; la plupart -sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée; -elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les -premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes -et ces filles n’appartiennent pas aux _poderi_, mais aux villages -environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève -rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le -parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans -façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire; -et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît, -elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui -parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse -attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la -réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une -femme à la fois; l’employé de la _fattoria_ regarde d’abord le contenu -de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la -dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de -la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et portant son chiffre: -deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la -_fattoria_ pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra -trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout -le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et -sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent -lestement, leurs _zoccoli_ de bois frappant sur le sol, et on les voit -redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut. - -C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement -de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure, -sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première -jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la -maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect -autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie -de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté -majestueuse. - - * * * * * - -La plupart des patriciens toscans ont plusieurs domaines, et les faire -fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des -temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans -la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane, -n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur -faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une -liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne -porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule -volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant -du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques -italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme -n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui -permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains -des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui -les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie -laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la -jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est -dans les pays où la femme est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée -à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au -contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine, -la femme âgée ne compte pas comme chef de famille. - -Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois -transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un -ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu -d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été -poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père -pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la -responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque -famille formait donc une petite société dont les membres individuels -étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute -les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas -juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous -les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que -l’Église l’avait créée, avec tout ce qu’elle comporte d’entraves et -souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de -civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures -humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et -héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver -leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des -«individus» et de leur infériorité éventuelle,--c’est ce que faisait -l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités -propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela -uniquement par suite de l’impulsion reçue.--Il est indubitable que tous -les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par -la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect, -ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe. - -Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on -découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de -juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie -apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent -l’étranger sur le véritable état des choses et fait croire à une -décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de -mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des -mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre -les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et -féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit -paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de -les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le -fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité, -des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent, -et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le -premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses -rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent -dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement -inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est -la grande _distance_ qu’il y a entre eux. Ceci est la conception -ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les -relations avec les enfants. L’enfant, selon les idées traditionnelles, -doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se -soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements. -Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs -parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement, -sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans -une _nursery_ ou un _school-room_, comme en Angleterre, ou établis -maîtres et tyrans comme en France; ils sont--au réel et au -figuré--simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas -quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande, -les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être -changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de -toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est -d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les -cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans -une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la -charrue est à la terre: en les labourant, elle leur fait donner une -moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette -organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second -plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe -encore en Italie. - - * * * * * - -Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont -mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont -alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et -gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils -sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné -ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même -ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du -nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui -prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes, -ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les -choses marchent sans encombre. - - * * * * * - -Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront, -car elles dérivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien -conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige, -et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter; -il a généralement lieu _après_ le mariage religieux, et très souvent les -gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état -de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois -d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière -d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté -en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne -peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa -situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la -dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix, -attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de -légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens -légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au -vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie -aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils ont pu -régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue. - -Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un -des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se -rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont -les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à -l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du -comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et -vénitiens, ont été des _carbonari_ actifs, membres de la _giovane -Italia_, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés, -étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur -raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de -l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais -allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause. -Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs -biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au -dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui -dit: «Vends V...» et il nomme la terre principale de la famille. «Non, -répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et -cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes -conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être -cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue -libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec -le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les -représentants des anciennes familles. - - * * * * * - -Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de -la villa non seulement la _fattoria_ et ses dépendances, mais aux côtés -de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle, -de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de -jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour -lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un -rôle à part; il n’est, en vérité, que le _serviteur spirituel_, -respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près -aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun -dit son _Benedicite_, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer, -et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions -consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée, -mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la -propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux -des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des -événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou -six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand -la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il -y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour -chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices -ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes -conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit -ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits -séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre -fidèles à ces charges volontaires. - -La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le -mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la -porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs -tout simples, a l’aspect d’une église de campagne. - -La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le -chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les -maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était -il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous -d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se -trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un -agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une -sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la -porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette -place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur -le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les -enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des -parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, _à -perpétuité_, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en -l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux -et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de -pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône -qu’en mémoire des morts on leur distribue. - -Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le -rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien -pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la _communion des saints_, -qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes -toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas -sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont -toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous -trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une -vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous -a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de -dire pour elle le _Dies iræ_; car ils les connaissent, ces cris -magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le -gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait -l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter -à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils -devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive -à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté. -Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: _Picchiate e vi sarà -aperto: ma se inchiodate il martello?_ (Frappez et il vous sera ouvert: -mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les -classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une -sagesse de philosophe. _La povertà è il più leggiero di tutti i mali_, -la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes; -et cherchant le côté pratique ajoute: _La povertà mantiene la carità_, -la pauvreté entretient la charité. - -Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu -de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant -n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans -notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que -dédain. Le bon sens toscan dit: _Un buon naturale val più di quante -lettere sono al mondo._ (Un bon naturel vaut mieux que toutes les -lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est -précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les -classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux -instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse -inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais -un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de -civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de -confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu -de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation -entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène -d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement -ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir. - -Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même -temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et -de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos. -Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre -organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social. -Et de tout ce passé il reste encore quelque chose. - - - - -II - -LA VIE A FLORENCE - - _La verità fu sola figliula del tempo._ - - LEONARDO DA VINCI - - (La vérité est la fille unique du temps.) - - -Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air. -Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit -qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce -ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère -enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il -n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement -maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de -paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent, -toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les -mûriers verdoyants. - -La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont -toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais, -Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est -représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le -Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre -Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne -vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de -belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à -deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace -mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis -qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du -parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de -l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le -fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des -portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le -Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers -grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans -la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu. -C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la -vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins, -au dehors. - -La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui -l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans -effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de -vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement -suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore -ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette -terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et -d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des -belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes -d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et -ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été -la passion de ce peuple. - -Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré -inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de -dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans -doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité -moderne ait tout envahi. - -Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions -nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient -sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes, -et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en -partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons -qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une -partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait -privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la -_bottega_, et la _bottega_ veut dire aussi l’atelier de l’artiste. - -Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées -de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on -examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer -est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à -attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des _Arti_ a laissé sa trace, -et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait -raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un -échange de bons procédés. - -Il faut bien s’imaginer que la _Déclaration des Droits de l’homme_, qui -est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression -clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république -disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la -nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent -pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement -émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques -florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les -rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et -suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité -tranquille très remarquable. - -Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un -rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au -temps où l’_arte della lana_ était la richesse et la splendeur de la -ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des -objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de -les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands -sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt -indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en -regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant -comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est -exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles -estampes. - -Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à -l’idée que l’on se peut former de ces _Speziali_, gros bonnets de -l’_Arte Maggiore_ qui faisaient à grands frais venir les drogues et les -épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à -l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de -formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les -herbes; des _fiaschi_ élancés, légers et élégants, sont remplis de -liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un -petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le -comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la -tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on -aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre -attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies. - -L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de -pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges -faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes; -d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une -espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les -fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un -goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux -enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés -et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment -savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les -conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les -semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les -plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque -d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de -chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de -solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions -d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des _Arti_ savaient rendre -obligatoires. - -Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas -d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence -de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces -rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,--la rue elle-même, -garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,--j’avais -néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente -autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères -modernes. - -C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement -occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier -rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient -à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y -remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec -peine son aiguille: - - _E si ver noi aguzzavan le ciglia_ - _Come vecchio sartor fa nella cruna_[B]. - -Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible -du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites -charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans -certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai -vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond -blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des -crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui -donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien -enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment -de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une -habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un -fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de -mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît -vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si -laborieuse, est de faire quelque chose de peu. - - * * * * * - -Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et -pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère. -Les boutiques du _Lotto_, c’est-à-dire de la loterie, sont une -institution officielle, et les petits coupons de papier portant les -numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui -s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les -bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs; -avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à -enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus -prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine, -moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le -travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le -petit peuple que le _Lotto_ exerce toute son influence débilitante, car -on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée -de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du _Lotto_, se -renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce -fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement, -semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent -pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un -gain problématique. Le _Lotto_ devient pour une foule de pauvres gens -une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti: - -«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde -le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques _ne pleure pas les -malheurs_, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.» - -Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers -le _Lotto_, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les -catastrophes privées ou publiques, est celle de l’_Ambo_ ou du _Terno_. -Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule -honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages -un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste! -Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là -quelque chose de leur ressort et de leur vitalité. - -«Ah! vive la loi qui maintient le _Lotto_, et qui _donne du foin aux -ânes avec le livre des songes_!» écrit le même Giusti. - -Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été -frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe -inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester -appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils -demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit: -_Non è più bel mestiere che non aver pensieri_[C]. Ces gens-là ont -évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet -cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays -comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si -extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect -formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et -instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus -modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits -essentiels de notre prolétariat du Nord. - - * * * * * - -D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir -que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur -les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres -fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents -étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre -incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de -midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ -siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les -monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une -augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une -législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application, -pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement -tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des -biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences -pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé; -ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des -pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour -parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été -infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la -protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine -profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici -les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne -désespère pas. - - * * * * * - -Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a -l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux -fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend -ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit -sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte -l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux -chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants -grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une -cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés; -pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les -lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on -ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée. - -La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus -plus ou moins par la _Congregazione di Carità_ qui a fondu en elle-même -plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour -n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la -«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes -avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne -porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et -chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir -ces êtres! - -La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine, -où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai -sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse, -n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse -épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus -substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou -procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans -laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme -se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture -sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits -métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et -qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple, -les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent -ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe -l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi -certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore -ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la -pauvreté. - -Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la -plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent -l’aumône avec une certaine affection, et un _Dio glielo renda_, qui, du -reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme -une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être -entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes -et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et, -avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un -passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les -femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du -reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité -attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce». -Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en -riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible. - -Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le -grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel. -Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a, -bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence, -avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants -trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les -_Innocenti_, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les -lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants -naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant -légalement admis à une part relativement importante de l’héritage -paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied -identique. - - * * * * * - -Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des -médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des -langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont -emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues -_fascie_ qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont -tissées des paroles de tendresse: _Amore, mia Gioia_. Aujourd’hui -encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle -pitié. Au _Foundling Hospital_ de Londres, il faut venir faire une -demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne -respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque -apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour -de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à -être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la -petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est -suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux. - -Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet -les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que -la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même -temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque, -nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le -garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou, -et qui est dorée, indique qu’il appartient à une autre catégorie. - -A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants -par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre, -le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes -blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y -a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le -dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter, -fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les -berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont -munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger -les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau. -L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent -de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies -infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen -ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel -spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur -mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite -lucarne ronde vitrée établit la communication. - -Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux -cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la -proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent -demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus -tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des -filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires; -quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un -trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent. -Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont -dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention -par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une -roue, et le sort décide les élues. - -Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que -recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du XVIIᵉ -siècle, à en faire souvent des _buonomini_[E] de quelque mérite et -valeur. Des femmes avaient la garde des filles; et encore aujourd’hui, -les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste -bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de -fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes -pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc, -plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte -quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans -l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles -dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur; -chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs -ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans -isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là -comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est -un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette -admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint -Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come -Pollini. - -C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus -curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet -esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et -qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et -de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La -grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais -sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères, -quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre -voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée. -C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir -l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur -laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la -lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de -riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire, -ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils -passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la -fumée des torches marquant leur sillon; ils conduisent le mort, soit à -leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont -un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à -trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent -par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment -requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des -_Grembiuli_[F], c’est-à-dire des ouvriers. - -L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de -sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le -gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats, -princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères -dits _Capi di guardia_ forment le corps principal; ils sont nommés à vie -à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre -classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit -artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de -l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze -_Capi di guardia_, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune -d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable -est entièrement entre les mains des _Grembiuli_, et toute la -constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement -possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en -dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un -nombre limité de _Giornanti_[G] ou novices. La «Miséricorde» est -essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été -instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses -associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit -d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les -garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons. - -Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades -de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à -quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les -hôpitaux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement -destiné à veiller les malades et à exercer la _mutatura_, service -charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et -femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de -service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils -s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les -riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement, -ils arrivent silencieusement, sous les ordres du _Capo di Guardia_, qui -commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence, -douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus, -et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et -la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une -inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement -réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants -au titre de _Capo di Guardia_ sont inscrits du numéro 1 au numéro 150, -et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur -charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de services -ininterrompus pour acquérir la qualité de _Capo di Guardia_. La plus -exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge -autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir -soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la -chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à -onze heures), il salue d’un: _Sia lodato Jesu Christo_, se signe et -prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les -plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder -à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que -les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la -chambre. - -Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en -acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les -voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre -secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant -leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière -ils disent: _Iddio, gliene renda merito_, et, quand ils se relaient: -_Vada in pace_. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux -occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une -collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde», -on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on -enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches -secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs. - -Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde», -et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de -service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à -l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour -avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du -reste _Capi di Guardia_ honoraires. D’importantes libéralités ont -enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une -cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour -l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent -eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité. -Pour continuer après la mort, à faire partie de leur grande famille -spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la -«Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les -misères de leur prochain, reposent. - -Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison -de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre -carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en -caractères très anciens, ces mots: - - _Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino_[H]. - -On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de -pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres -de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie, -une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un -couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont -posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme -grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras; -un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte -est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le -madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci -lui remet un chapon et un _fiasco_ de vin; la femme tend les mains, pour -recevoir ces secours. - -A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est -représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux -regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une -porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier -au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre; -à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes; -le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers. - -Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des -jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de -Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à -accueillir des pèlerins mendiants. Dans le fond, sur une estrade, on -aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de -ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte -de tablier court, divisé en _deux poches_; les pèlerins, un homme et une -femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une -jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile -blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir. - - * * * * * - -Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des -clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts; -un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre -enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le -visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et -reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et -triste. - - * * * * * - -Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des -pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au XVᵉ siècle -sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait -découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables. - -Les _pauvres honteux_, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si -discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S. -Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait -institué douze _Buonomini_ pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres -prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais -la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant -l’inscription _instanza_, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres -qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux -côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit -escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre -passage aux _Buonomini_ qui quittent la salle de leurs délibérations. -Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la -promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et -non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut, -d’expiation intéressée. - -Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de -voir la part efficace qu’ont toujours eue les humbles au soulagement -des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles -sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre -immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu -de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre -servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de -l’humble _Mona Tessa_, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova, -aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution -charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite, -toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée, -la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses -oraisons. - - * * * * * - -Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste -cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles, -érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts -religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence, -la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des -Della Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce -spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria» -jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les -accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces -tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il -en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans -l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année -dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a -vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images -protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les -fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le -peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les -sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se -passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325, -lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la -ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls -futurs et de _grandes nouveautés_. - -La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le -sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains. -Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont -pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point -de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les -Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François -restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La -Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants -grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air, -pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses -disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de -cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup -sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une -certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à -l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la -conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très -petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles -suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des -moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes -simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit -qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et -rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses -pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui; -c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui -parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui -les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les -créatures vivantes ont besoin. - -Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une -véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les -contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené -au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain: -fra Agostino da Montefeltro. - -«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à -Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand -nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point -_subtils_, ni de science profonde, mais étaient très _efficaces_, d’une -bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les -gens;»--et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le -Padre Agostino. - - * * * * * - -A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière -d’une _pineta_ qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et -souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de -l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est -fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la -gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre -Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité, -tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance -et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être -unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien -entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat -dépend uniquement, pour son existence, des contributions que le Padre -Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les -enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le -reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus -intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse -simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du -monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est -virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé -parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment -paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une -humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au -rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées -à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il -écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille -avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui -distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter -avec fierté la maison de «ses filles»--car il ne les appelle point des -orphelines,--il demande à la cuisine un morceau de pain, et se dirige -vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans -sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand -capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire -et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme -il aime toutes les créatures de Dieu. - -Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on -peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les -aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort -toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de -quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit, -rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans -l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable -père. - -Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu, -entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait, -dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et -causer; il entre du reste dans les considérations les plus inattendues -pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de -confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que -c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que -les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en -bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses -aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres, -sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent -des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin -vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été, -coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la -Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas -qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier! -J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit -de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont -permis d’accomplir son œuvre. - -Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie, -où il exerce une très grande influence; il va dans les petites villes -du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les -grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie -universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son -cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils -appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les -pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur -générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il -n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être -Franciscain, _frère des pauvres_. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris -l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu -être Franciscain: un _Franciscain ne possède rien_,»--et il met la main -à sa calotte et l’enfonce d’un air content. - -Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de -bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il -osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une -certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien de moins -ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas -par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie -extérieure. - - - - -III - -PAQUES A FLORENCE - - -Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques -1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau -cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur -la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était -Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après, -frappé par la vengeance d’une faction ennemie. - -Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce -jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour -d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la -tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race, -dont la foi est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui -est odieuse et elle s’en détache avec empressement. - -Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins -moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement -aux différentes portes de la ville. C’est la foire des _Furiosi_, celle -des _Innamorati_, celle des _Signori_; tout un peuple content se presse -autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres -à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons -s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de -sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent -fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des -places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le -printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa -sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans -l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre. - -Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est -grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour -qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent -à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la -bénédiction. - -Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement -d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de -chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le -pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du -bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple -occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache -grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi -accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse -arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en -surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc -florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant -généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un -effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec -les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations -religieuses leur caractère vraiment aimable et décoratif. - -L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la -source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de -l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de -l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres -murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre -des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur -extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en -partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le -milieu que le miracle éclata. - -Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait -pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner -à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange -s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a -tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et -depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est -conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de -l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse -extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le -rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et -puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple -florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en -souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se -pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le -tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que -les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait -frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre, -l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une -chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est -la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les -dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui -chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses, -dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et -offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme la place -San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les -«monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri -de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises -journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui -viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure -des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout -à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule -répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi -profonde de tous ces êtres. - -Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les -bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du -Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en -font le pèlerinage pour y assister. - -L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du -soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel -ornement de sa grand’rue, l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs -boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé -et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le -jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses -de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est -située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment -pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui -s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église, -gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre -jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque -complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession, -sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite -terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les -«soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du -départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites -lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des -lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers -chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension -commence. - -Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des -chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la -longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent -en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans -l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est -suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la -Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi, -viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort, -monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le -mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs -farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la -tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en -mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux, -c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant; -les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais -le ciel clair laisse tomber une paisible clarté sur le long défilé; -sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que -déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes -des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître -plus bas. - -Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées -reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence. - -Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans -cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le -cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les -fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que -son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est -Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une -dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers, -la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu -courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines -épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des -vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les marches du Dôme, -admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses -églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du -Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le -clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du -recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé, -par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule -augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes -environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les -collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de -l’embrasement du _Carro_. Ce _Carro_ (char) est une particularité toute -florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est -extrêmement ancienne. - -En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine -se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain -Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené -avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien -que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada le -premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et -celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses, -Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du -Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en -grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir -à rallumer le _lumen christi_. Pleins de reconnaissance pour un présent -si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri, -sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration -de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le -_Carro_ qui doit raviver ces antiques souvenirs. - -Le _Carro_ est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout -enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur -lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs -couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et -s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la -Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la -population débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du -_Carro_ par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois -couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit -lentement. Tout à coup éclate le _Gloria_. Alors, de l’autel même, part -une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le -long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne -savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol; -subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une -clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du _Carro_, et en une -seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au -même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les -églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et -formidable pendant que se continue dans l’église le chant du _Gloria_ -dont les échos arrivent sur la place. - -C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue -cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires -sur le vol de la _colombina_ pendant que les pigeons couleur de nacre, -hôtes habituels de la place s’envolent éperdus. - -Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la -Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est -à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec -la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus -agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine -sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même -salutation: - -«Buone feste![J]» - - - - -IV - -ROME - - -En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont -brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, -solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la -rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que -les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un -symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut -effacer. - -Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément -l’histoire de son _Risorgimento_ (résurrection). L’Italie actuelle a été -créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux -qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la -figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps -relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous -l’évocation d’un passé écrasant. - -Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, -qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait -pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession -de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles -ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce -milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable -mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et -précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être -jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères -nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les -lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs -yeux de feu. - -L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la -race, l’a conservée, et règne toujours. - -Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre -Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle -terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est -accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus -étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir -parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation -fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé -d’hommes habillés à la mode du XVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe -de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, -comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron -au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très -doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du -passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, -dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à -l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici -en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne -s’est jamais vu. - -Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, -telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui -avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment -à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et -despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, -la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports -sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales -paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse -de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de -la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La -race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le -peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à -leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur -chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont -coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et -laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, -plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur -l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore -ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les -jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns -admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend -de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races -fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un -plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise -très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce -toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs -nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est -vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens -auxquels on aurait mis un bavolet. - -Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la -vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à -donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes -fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est -attaché un _fiasco_ d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux -mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le -latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. _Est -locanda_ est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les -appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume -latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de -propriété--_Libera proprietà_--de tel ou tel. Toutes les fonctions de la -vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et -primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri -de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur -balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de -trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. -La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je -pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de -superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des -routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs -visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression -d’une misère souffrante. - -Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont -l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de -soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il -faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les -caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux. - - * * * * * - -La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses -fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il -y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la -Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on -veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de -l’_agro romano_, à la fois le plus fertile et le plus difficile à -cultiver. - -Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. -L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à -la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de -droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes. - -L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en -vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu -occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été -dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais -magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de -prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de -sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme -des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait, -et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la -Ville Éternelle. - -Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé -par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le -gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son -compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait -face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes -parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être -serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce -qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts. - -Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se -représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée -par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés -et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à -un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie -moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour -répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait -avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament -particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le -peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante. -Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces -et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de -race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à -ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un -être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: _popolo -fiacco_[K], dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il -s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et -le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des -idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie -nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée, -surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les -gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui, -probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions -téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus -d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe -dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le -prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée -du sol où elle avait des racines profondes. - - * * * * * - -L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une -force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au -lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle -a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été -abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins, -par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment -d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement -laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au -contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les -désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de -familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la -prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs -richesses artistiques, est une servitude presque intolérable. - -A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui, -réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en -séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa -pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie -quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas -cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent, -et qui est d’une tristesse lamentable. - -Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe -très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A -la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours -intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant, -domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé -mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout -enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des -habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes -supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine -se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la -noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une -sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très -pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la -bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et -qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les -bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent -des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui -témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un -homme «sentait fort ce qu’il était». - - * * * * * - -Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant -d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont -d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis -vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et -politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger -domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des -portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long -de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule -toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite -iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du -Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et -voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se -croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les -livrées galonnées des princesses du parti noir. - - * * * * * - -Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du -monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un -caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu -des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant -l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir, -bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer -l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les -plus inattendus. - - * * * * * - -L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais -non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt -l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou -de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la -circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le -conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de -la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front. - - * * * * * - -Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses -fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le _Pont. -Max._, qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et -de triomphant: - -_Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves -regni cœlorum._ - -De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à -tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos -monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et -nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux -obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette -abondance et cette fraîcheur des eaux vives,--«eau vierge», dit une -inscription, «eau pieuse», dit une autre,--a une séduction -extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique; -leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et -par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX, -premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes -masses d’eau courante jetées dans Rome. - -La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse, -ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome. -C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute -romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme -antique et de spiritualité mystique. - -La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une -séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des -lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées -pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de -papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des -déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante -et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a -vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la -campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que -couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce -bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre -deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il -abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une -inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.» - - * * * * * - -Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le -parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre -les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole -blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le -jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante. -Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a -disparu derrière cette verdure éternelle. - -Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces -«casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une -oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le -centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes -de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de -buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles -terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers -paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier -blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre. -Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit -troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et -inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai -vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant -son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à -l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des -paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique -d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu -des colombes qui, comme Dante l’exprime, - -.............. _l’uno all’attro pande_ - _Girando e mormorando l’affezione_; - -et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à -Rome. - -Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la -pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor -involontaire. - -Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de -buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante, -sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses, -rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe -d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix -qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout -autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple -et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et -venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si -fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet -donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en -chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de -laquelle ils se dispersent. - -C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute -pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de -taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs -robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des -canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre -eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et -quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous -avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean -de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements -blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance -d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait -doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée -tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains -gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans -une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect -du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être; -maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans -l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres -religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au -plus dans la petite bourgeoisie;--il est vrai que le séminaire les prend -et les façonne dès l’enfance. - -Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les -rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des -cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec -des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien--ils la -troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa -Borghèse--finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée -entre eux une véritable égalité. - -L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales -du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de -plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue -sévère et imposante, la force publique, _guardia civile_, qui se voit -dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la -police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices -secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la -population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les -carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps -d’élite. Avec un uniforme à la Raffet--habit à queue et tricorne sur le -front--leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste -complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers -donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le -fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort -beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches -blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans -ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en -général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire -impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les -dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme -n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui -paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux -fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les -milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté -d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez -beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque -nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées. - -L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui -trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et -pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et -ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux -anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de -l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas -sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre -clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le -catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement -destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi -ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les -dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole, -tentent de l’enrayer. - -Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine -dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, -rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect -des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, -on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du -Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous -moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, -comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses -colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses -triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une -station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes -lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque -chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce -passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent -dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense -enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre -dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois -dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même -du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les -gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui -paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se -creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors -sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est -tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y -ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de -l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations -fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous -les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression -d’une domination intangible. - -La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables -qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une -vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné -encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se -soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre -les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau -s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au -fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur -l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces -lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour -et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois -mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit -peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, -malgré ces exécutions. - -Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est -absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre -puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts -bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore -éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent -l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le -catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles -écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le -monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; -il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus -élevés, est le patrimoine de l’humanité. - - - - -V - -L’AGRO ROMANO - - -L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville -a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de -Rome. - -Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier -l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de -la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration -quelconque; en effet, l’_agro romano_ était possédé par quelques -tenants[M]. - -L’_agro_ inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent -quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, -légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie. - -Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, -deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité -d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement. - -Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont -conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. -L’exploitation de l’_agro romano_ est depuis des siècles entre les mains -de ce qu’on appelle les _mercanti di campania_ qui afferment la terre au -propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les _mercanti_ qui -habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir -sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur -tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, -possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la -campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour -et nuit. - -Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’_agro_ semblable à -un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau -de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en -forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air -brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté -sur une jument qui suit son poulain, un homme, le _tabaro_[N] noir -doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à -ses côtés un chien à poils longs. C’est le _vergaro_ (chef des -troupeaux), un de ceux à qui les _mercanti_ sous-louent une partie du -pâturage. - -Les grands bœufs gris à cornes énormes,--descendants de ces fiers bœufs -romains qui buvaient du vin,--errent au milieu des ruines majestueuses -sous la garde du _massaro_. Les juments et les poulains qui galopent -follement dans les haut herbages appartiennent au _cavallaro_. -_Vergari_, _massari_, _cavallari_, sont les vrais maîtres de la campagne -romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert. - -Ce sol de l’_agro romano_ cependant est le plus riche qu’il soit; il se -compose de deux parties distinctes: le _tuffo_, terre admirable, riche -en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture -intensive, et la _pozzolana_, sorte de sable dont on fait un ciment -qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin. - -Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La -malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et -septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en -l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se -servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, -et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent -dans la _pozzolana_ les traces du drainage des Romains qui avaient su -rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des -terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont -été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont -persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et -enrichir le pays de ses immenses ressources. - -Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au -cœur de l’_agro romano_, une première famille colonisatrice s’est -installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des -promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au -moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à -certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et -demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches -d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y -coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà -admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en -obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les -travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de -suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse, -est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une -tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène -à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les -membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de -la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’_agro_ depuis le mois -d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de -cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du -rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le -produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent -employé. - -C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard, -qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement -tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a -soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit, -distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite -calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux -brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son -exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer -son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et -cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!» -ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut -mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette -trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est -précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les -lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria», -dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute -raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son -gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un -troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux -éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas -la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la -persévérance. - -Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené -avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps -robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des -paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène -rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection -sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui -sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire -fixe; comme le proverbe local veut que _la cura della malaria sta nella -pentola_ (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué -chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils -reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans -l’_agro_, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par -kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois, -mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout -de ne jamais quitter le _tabaro_; avec des précautions raisonnables, le -risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas -affronter, et la transformation de l’_agro romano_ telle qu’elle est -projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des -Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore -plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud. - -Le but des colonisateurs de l’_agro_ serait d’établir dans la campagne -romaine, graduellement assainie, la _mezzaria_, telle qu’on la pratique -dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la -«Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les -ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire -rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la -«Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un -magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes -nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et -principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois -pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et -qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit -pour la première fois dans l’_agro romano_ se lèvent drus et forts sur -ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les -oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits -croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai, -et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres. - -Déjà, aux _Tre Fontane_, les trappistes, par la plantation en masse -d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions -hygiéniques de la partie de l’_agro_ qui leur appartient, mais leur -tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré -à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence -fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie -comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des -colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et -laborieuse. - - - - -VI - -OMBRIE - - -Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le -sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions -anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si -profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque -incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à -Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des -apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des -êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur -passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des -traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et -s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines ombriennes, -en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé -d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli» -(grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants -de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces -montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et -leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont -le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette -puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en -face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des -Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et -rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une -ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont -groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli, -creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques, -dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce -même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et -qu’ainsi l’apôtre Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de -reprendre sa route. - -Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches -comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent -leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et -des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes, -jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches -brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en -abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès -noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une -Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans -les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont, -par le type physique, telles que les maîtres du XIVᵉ siècle les ont -peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille -de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont -coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur -s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se -rattache en arrière, laissant de chaque côté tomber des pointes qui -leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu -sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce -parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune -d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles -sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites -oisilles de Dieu. - -Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues -et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées -sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs -portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans -leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois -avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte -consulaire est encore ornée de trois statues romaines--_Ispello Colonia -Giulia Citta Flavia_, est-il écrit,--et les femmes qui, le dimanche, -sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions, -portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère -qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se -déroulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu -et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en -foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite -un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des -lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant -l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes -réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des -nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race -est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants, -trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son _damo_[O] à l’église -qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en -formaliser. - -Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités -que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources -diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres -palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par toutes -sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé -les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est -devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où -se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le -divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les -Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement -agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers -religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école -d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît -s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se -multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés -aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le -respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement -imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces -couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin. -L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute -sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de -progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de -tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il -paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent -surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si -merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions -de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la -grandeur de la race. - - - - -TERRE DE BROUILLARD - - - - -I - -DECORS ET ASPECTS - - _So it cometh often to pass that mean and small things discover - great, better than great can discover small._ - - BACON - - (Et il advient souvent que les choses petites et triviales - expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer - les petites.) - - -Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque -où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle -d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par -l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a -fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de -Shakspeare: _La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira_, extraordinaire -et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se -souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un -libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans -prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner. - -Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur -italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où -toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un -croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc, -sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos -galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement -ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore. - -C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres -demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a -un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles, -et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus -jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce -mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles -dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère -qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne... -et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on -comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver... - - * * * * * - -Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la -fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort -de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur -sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain -milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie -chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux: -mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du -blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes; -je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées, -de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et -les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la -fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée. - -L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du -matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il -y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu -de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent -pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux -habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure -et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq -heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les -bannières sont déployées! - -Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette -actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode -est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas -dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée -est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de -l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la -tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve -l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les -types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin -encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough -fantaisistes. - -Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou -du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou -ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles, -et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la -turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli. - -De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair; -l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment -on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange... -Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les -grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc. - -Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant -leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se -révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect -_autre_; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et -de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est -excessivement curieux, dans son aspect _moyen âge_: ils semblent, ces -deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui, -gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance -à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on -cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la -main droite légèrement posée dans la main gauche du roi. - -Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une -porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand -ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples -particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en -ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est -évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure -sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été -habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte -dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le -nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus -vingt ans! - -En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à -la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée, -le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est -impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans! -Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux -le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète! -Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si -merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé -son prestige pendant la longue attente présomptive. - -Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en -pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est -évanouie, c’est la _jeune_ douairière qui lui a succédé, mais -l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux -dos pincé à la jeune,--nul manteau, rien,--descendre majestueusement et -surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas, -elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet -de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes -dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société -anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle -mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple -jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été -aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari -d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage, -et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de -jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou -bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le -coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle -aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien -délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine -Alexandra, je m’en méfierais un peu. - - - - -II - -LES DISTRACTIONS - - -On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la _sociabilité_ des -Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui -prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un -peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces -façons _humaines_ que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis -des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui -aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre -dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne -lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par -galanterie, mais--je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît -vraie,--c’est une espèce d’_humanité_, l’application générale du -principe que le plus fort doit aide au plus faible. - -Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du -moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément -l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée -entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux -du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise, -seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup -plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant -dans les mêmes conditions à Paris. - -L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris -à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme -une décence d’esprit, et presque un point d’honneur. - -Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie -particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent, -font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien -jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais -s’en amuse presque toujours. - -L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois -dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une -gargote, que tout y était _aussi bon que le fait mère_ (_as nice as -mother makes it_). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux -aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu. - -Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre -classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle -générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est -une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la -famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture -n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire, -l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on -sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à -Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque -nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont -nombreuses et le service des livres pour la province constitue un -département d’affaires d’une extrême importance. Tout le monde, à -partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la -«Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les -classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent -reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la -population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des -Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment -préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce -sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés. -Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus -pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure? -D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que -_Dodo_, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure -moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de _Dodos_, personnes -absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et -de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on -_mange_, mais ce qu’on _digère_, qui nourrit, cet appétit déréglé de -lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de -culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant -l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature -bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise -littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle -n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture -devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce -sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la -lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques, -l’habitude de la confession, de se _pouiller_ l’âme, comme dit Huysmans -dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne -maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses; -cela leur serait tenu à péché, et c’est justice. - -Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est -emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître -omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé -par les spéculations féminines à la Bourse; maintenant il n’y en a plus -que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes, -femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les _clubs_ de femmes, -et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on -se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de -_rabattre_ les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en -sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent -qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects; -comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce -qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la -suite... - -Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit -écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant -toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la -femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine -plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont -appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et -notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est typique -c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices, -elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le -sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse, -car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines -et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de -cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais -j’aurais peur du réveil! - -Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de -nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples -chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les -jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que -nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du -moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été -supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces -bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais -on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: _Bank holiday_ est -une institution dorénavant reconnue, se renouvelant quatre fois par an, -et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la -population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les -endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour -_Arry_ et _Arriett_! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats -de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette -colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres -s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs, -fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine -campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la -colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut, -sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de -ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai -jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des -chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des -vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir -un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon); -beaucoup de musique, beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune -difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles -appartenant à la classe des _match makers_, ouvrières des fabriques -d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes -claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien -spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des -yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette -classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang -bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont -folles de parure; leur _Feather Club_ prime tout pour elles: on se -réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation -hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait -l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du -club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont -indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans -intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à -s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi de grandes -fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très -habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se -tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir -évident. _Arry_, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes -haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est -l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande -impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité -laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles -n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun -sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a -toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les -fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici -qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’_idée_ en moins. - - - - -III - -LE «HOME» - - -Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît -toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très -grande et honneste dame du XVIIᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec -un ami particulier, lui dit soudainement: - ---Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose -en vous qui me fait peine! - ---Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...) -répond l’interpellé inquiet. - ---Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas -dévot à la Vierge!... - -La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville -d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, proclamera en -toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et -tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française -sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans -cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne -ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur -et d’attachement qui est le fonds même du culte du _chez soi_ en France. -L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de -laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de -l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux -yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute -vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour -réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas -qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une -installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au -contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires -de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même -les grands seigneurs riches, louent leurs habitations, soit à la ville, -soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi -Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes, -c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on -voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni -chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir -envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour -en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont -spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires: -pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage -aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses -et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des -Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les -envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans -leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et -dire qui aime le «home»! - -L’instabilité de la famille anglaise est sans égale en Europe; où -voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou -d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans -quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les -journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur -toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand -qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais. -Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on -pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal: -les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente -pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de -diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle -sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est -certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et -la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire -de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les -Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui -il faut des régimes extraordinaires; l’existence, voire même luxueuse, -douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices -physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes -femmes, un _craze_ (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité -pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme, -le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont -considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la -résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes -filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs -l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin -maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes -est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il -s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait -éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération -de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors -paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et -saines avaient besoin pour demeurer en équilibre moral et physique, de -mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts, -ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles -dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé -placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi -Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre. -Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le -«home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la -souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes -ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille», -chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement. - - * * * * * - -De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de -l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait -pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée -qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année -en année, mais d’époque en époque, et tous les trente ans à peu près a -subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a -cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait -de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait -publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,--un autre carrosse -suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins -italiens--laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au -bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que -le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires; -néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code -d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et -les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens -des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut -faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut _tout_ -entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile. -C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du -sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les -Anglais, en général, sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été -inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée -que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur -apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression -triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne -soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire -ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue -française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme -«l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé -stupidement en désuétude. - - - - -IV - -LA PUDEUR ANGLAISE - - -La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains -sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en -Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser -entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser -entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans -les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres -entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse -sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du -goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, -éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette -petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse -pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre -puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant -un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se -déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, -qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et -depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du -baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les -conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première -sommation. George Eliot, par exemple, dans _Adam Bede_ qui repose tout -entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les -amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de -l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est -infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à -l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses -en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille -de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu -l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se -comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de -leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve -aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs -lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste. - -Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: _les Lettres -d’amour d’une Anglaise_, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que -ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; -ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une -femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant -la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très -bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a -vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du -reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès -qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est -pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même -l’_allusion_ à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses -lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel -enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! -Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne -marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par -lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me -semble, qui répond à un pareil état d’âme. - -Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne -faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce -même pays, on a un véritable culte pour le _flogging_ (fouet) (qui ne se -donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment -aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans -les _board schools_ (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée -qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui -passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été -fouetté _dix-huit fois_ dans le cours de son éducation, et vraiment pour -ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette -idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les -verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter? - -Mais voici qui est bien plus fort, le _Truth_ a révélé qu’il existe à -Londres une _fouetteuse de profession_, vous m’entendez bien, une -femme--si on peut lui donner cette appellation--qui, moyennant -rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les -filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de -dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile -pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une -monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés -que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable. - -La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en -est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la -grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances -l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve -dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme -en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira -que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques, -ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est -difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans -la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en -Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est -celle-ci: - -«La femme de M. S...--d’un fils.» - -Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; -en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la -gloire.» Tout commentaire est superflu! - -Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges -accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses -ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est -une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant -n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau -lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, -mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. -Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est -celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le -croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas -d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde -délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage -les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, -et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre -est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle -pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois -bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans -ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant -des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de -domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien -des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à -d’indignées protestations dans le _Times_. Dans les _tea rooms_ même, -les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise -d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée -de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où -le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins -à ceux qui n’en ont pas l’habitude. - - - - -V - -HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI - - -Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot -_humbug_. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux -idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug» -signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve -pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de -vertu furent nombreux; leur nombre était légion. - -Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut, -sans contredit, _George Eliot_. Ce grand génie, dont le visage fort et -sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat, -avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari -d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme -importance sociale; elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour -expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple, -«qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les _devoirs_ d’une femme -mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du -véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les -allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en -holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva -à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme -on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas: -elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis -d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur. - -Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de -vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait, -car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est -aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé -d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à -la vue de bien des choses est simplement le signe de la perversité -continentale. Des _tea rooms_ qui, en France, nous feraient ouvrir des -yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe -de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et -bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux, -où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est -pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent -ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur -vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de -l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si -commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité -une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces -belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les -prés! - -Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère -sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre -à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à -la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux, des -propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un -homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle -porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en -manière de piment cette phrase incidente: «_Le salaire du péché, sans -doute?_» et l’on rit. - -S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires -préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la -respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le -milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les -curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et -retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus -belles actrices de Londres--admettons que Lucrèce n’était pas plus -chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux -mauvaises apparences,--une actrice charmante, voluptueusement vêtue de -blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service -religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle -a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en -face de l’autel!--Puis, après les prières liturgiques, elle a pris -position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a -récité des poésies... édifiantes!!! - -Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles -qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les -conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli -coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression -qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir. -L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale -tout à fait dans l’esprit de la primitive Église... - -S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce -qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un -réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa -propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains -éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans -cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la -bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe -magnifique de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré -demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses -privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au -faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités -protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la -puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère -mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend -en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied -d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les -séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne -mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les -esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant -remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir -qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant -purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs -adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les -soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse -et une actrice, c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas -beaucoup, mais la duchesse perdra tout. - -La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler -autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom -en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la -pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si -ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être -immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention, -fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles. - -Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce -que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les -promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs, -sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère, -n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps -brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte -de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de -forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes -délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est -vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous -les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant -s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes; -fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en -contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure -du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come -back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient -d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes -et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur -furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur -l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me -semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment -sensibles à l’éloquence--ce moment-là nous l’avons atteint en France: -l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole -d’autrui;--en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention -avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a quelque chose -de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment -convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche -moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs, -mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son -essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche -suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les -asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet. -Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre -l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes -d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen -commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on -émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans -scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de -service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans -la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes -déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la -campagne; ceci seul est un changement radical. A la National Gallery -qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore. -Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui -vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième -jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus -monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète: -l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie -sont encore les maîtres. - - - - -VI - -LÉGISLATION - - -La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre -qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus -aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus -inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la -personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le _peerage_ et -les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la -moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, -la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous -avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à -ce que vous en changiez; vous vous appelez _Smith_, je suppose, vous y -ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith -Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce -n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une -carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme -«Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais -qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun -inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des -avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le -caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien -ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps -l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est -notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est -même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui -fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation -dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent -côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, -intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en -vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient -encore solides. - -Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage -s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et -autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un -minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins -de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en -Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par -le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il -y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un -homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, -ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité -de _prouver_ leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne -l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; -alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient -bien ou tournaient mal, absolument par chance. - -En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des -années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra -légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut -arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et -hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, -rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle -est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable -de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont -parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait -favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse -pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser -sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante -ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs -a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, -rétrospective dans ses effets a été votée,--mais pour une belle-sœur, -une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa -femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la -Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur -sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de -convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de -la défunte épouse qui soit interdite. - -L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou -vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le -déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur -légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait -généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai -connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était -une Anglaise typique, tenant un _lodging_, les cheveux en boucles, prude -s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était -amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se -changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et -quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence. -«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si -bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;» -les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel -accablement, l’époux buvait, la brutalisait, dépensait l’argent, enfin -elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer. -Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il -était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au -désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une -autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante, -empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que -toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne; -j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh! -non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait -une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le -divorce. - -Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse -tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui -n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on -l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital, -et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours. - -Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre, -fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane -faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient -obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces -justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel -imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était -fiancée à un très riche _commoner_; elle avait toutes les grâces de -Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède; -bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus -triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille -même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement -les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le -lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main -même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune -lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui -parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les -cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel avait payé -nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en -fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de -temps après. - -Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans -la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une -femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à -la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on -croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche. - -Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer -tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui -décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman -laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura -obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un -batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête -l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame, -qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait -d’avoir des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour -les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les -séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces -conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une -grande popularité, _Sherlock Holmes_, l’écrivain Conan Doyle a fort bien -démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du -_home_, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut -pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa -personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens, -que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait -vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le -docteur Johnson qui, au XVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France, -estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la -vraie liberté du citoyen. - -Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en -France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu -dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a -relativement peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très -joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai -connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de -ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le _cri_ -qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux. - - - - -VII - -LES ENFERS ET LES REMÈDES - - -Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction, -à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen -que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin, -etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes... -Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question: - ---Et maintenant croyez-vous au diable? - -J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends -que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin, -pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.--La misère -existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à -Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et -agressive; les quartiers riches contiennent des rues basses où, à deux -pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le -spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains -tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens. - -Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la -rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre, -mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût -incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants; -donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie -frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière -cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une -sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme -était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière -toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage -hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le -bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au -milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier -tournant derrière le lugubre cortège.--Je sais bien que cette façon de -ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il -serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des -policemen,--mais cette triste procession défilait précisément derrière -ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le -contraste était navrant. - -Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes -sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts» -des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme -boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est -à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état -de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que -témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les -villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la -cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus -fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont -vraiment spéciaux. - -Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en -haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est -inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages -meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la -pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble -spécimen d’humanité--elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux -terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure -confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une -nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on -n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont -leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement -l’étonnement de la postérité. - -Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement -agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal; -les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial: -l’_hooliganism_; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la -société, ont la main levée contre tous. Ce n’est pas seulement pour le -lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la -souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et -terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier, -_Punch_, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations -publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez -effrayant:--«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé -et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine, -à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre -une pierre. - -Au-dessous se lit la légende suivante: - -«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.» - -Puis les vers de «la Tempête». - -PROSPERO.--«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un -diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes -efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement -perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit -aussi se corrompt...» - -Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits -devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de -ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de -ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de -les empêcher de se reproduire;--la brutalité déchaînée que ne corrige -aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après -des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation -populaire, on aboutit à _l’hooliganism_; l’ignorance n’a assurément rien -produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux -Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain. - -Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house», -ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes -silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la -nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents -destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs -d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient -eu tôt fait de porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va -s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a -vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du -mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a -blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été -la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en -général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent -de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher -l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos -du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines -on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les -gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays -protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins, -pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y -a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit -théorique de punir un homme pour inceste ou _incontinence_. Ces cours -ecclésiastiques maintenues et rétablies par Henry VIII ont été des -instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en -garer par le mystère a créé une seconde nature. - -Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, -excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme -moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, -mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu -d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours -des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, -assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle -est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une -somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés -puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper -moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums -et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la -prostitution. - -L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de -conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini -avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a -perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit -et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites -défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la -masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent -de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; -la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone. -Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et -s’augmente une population laborieuse, où les hommes _ne boivent pas, ne -battent pas leurs femmes_;--c’est le vieux Ghetto juif:--là, de tous les -points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en -terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment -plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs -enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de -leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin -de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi -séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont -d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et _tous_ deviendront -des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui -affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues -juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, -l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, -nul doute que l’avènement d’un _roi_ ne soit un bonheur pour le pays; la -vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on -en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient -choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera -infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas -facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater -Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa -petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle -sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et -résistante. - - - - -VIII - -LARGESSES ET ÉDUCATION - - -«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en -Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en -Angleterre et non dans les Iles Britanniques:--l’Anglais, très différent -sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, -éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est -infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la -reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes. -Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, -un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas -de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un -ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un -professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien -garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans -l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les -esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus. -Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait -cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que -de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus -vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte -profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais -diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une -transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et -disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, -cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont -la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; -et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il -à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans -laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même _honnête_.» De nos -jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme -raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses -enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; -ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que _l’art pour -l’art_. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur -lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que -cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se -traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise -commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie -assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées. -En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait -véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait -fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans -après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort -ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa -plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en -Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment -cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du -«literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent -sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme -le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un -résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; -les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le -lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut -autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque. - -L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un -de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, -ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la -brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en -Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun -qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des -contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, -un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui -avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte -d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du -pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où -Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut -accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris -l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement -soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de -travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le -bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans -son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa -modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des -milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de -cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette -merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses -mains délicates. - -Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient -sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une -certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une -nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages -coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre. - -Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement -proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct -qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés, -cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui -leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an -à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se -trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin -et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce -pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où -pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de -correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile -est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en -proclame sans hésiter le droit et la nécessité. - -En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure -toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons, -déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de -l’enfant à naître l’empêche de naître.--Les prévisions sages et -intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la -famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans -l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes -terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour -soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le -petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne -considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de -ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir -afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le -tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la -souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour -les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant -un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le -gagne-pain des siens respire, et agit dans des conditions infiniment -plus favorables à sa conservation personnelle. - -L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de -l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui -donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du -nécessaire, but médiocre s’il en fut. - - * * * * * - -Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la -politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été -au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains -très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de -l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En -Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves -procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la -perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages -purement pécuniaires:--le prix vaut la course.--Ce n’est nullement la -curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée. - -Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des -siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents -ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands -serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit -humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager -d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des -services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines. - -C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et -non les procédés d’éducation anglaise. - -Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et, -actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre -et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas -faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a -donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état -social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige -encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans -est au-dessus d’un gamin intelligent de dix! Quelle distance sépare ces -deux êtres! - -L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il -est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce -n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès -qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un -instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le -contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de -liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des -freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire -contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le -«fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est -appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses -bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite. - -L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles -pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire. -Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le -plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son -objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés -jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question, -presque les seuls enfants _simples_ et véritablement enfants sont ceux -de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont -les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la -fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une -volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité. - -Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté -complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire, -ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu, -dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur -l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant -que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée -pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de -savoir obéir. - -L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais -nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce -plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides, -ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, -car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était -infiniment plus répandue. - - - - -IX - -LA PIERRE DE JACOB - - -Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est -conservé une foule de coutumes se rattachant au passé _catholique_ (qui -n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement -aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en -écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que -sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce -carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une -demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce, -mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce -qu’elle voulait dire,--l’église était du reste hermétiquement -fermée.--Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée -par fidélité et respect de la tradition. Il s’en sonne continuellement -de semblables. - -Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en -cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être -protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante, -et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le -roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les -contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans -_l’Église établie_, dont le Palladium national est le «Prayer Book», -document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par -le roi, qui enseigne précisément le _contraire_ de ce que croient par -tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré -pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets, -se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte, -un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et -n’est pas près de se terminer. - -L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié -du joug de l’Église romaine, est en principe sous le joug autrement -lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de -l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant _la -diversité des opinions_, et voulant, tout comme l’Église-mère, -l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth, -qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont -interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette -Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est -_Elle_ l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient -cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a _permis_ l’Écriture comme -nous étant nécessaire!» - -En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on -contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions -draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en -Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire _tous -missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549_. Et sur le seuil même -de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle -apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son -enfant divin sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de -cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son -fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et -d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter -que son image est une transgression de la loi. - -Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise, -précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est -aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un -couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le -patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle -important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée -sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de -trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là -par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé -simple et initial qui a été le fondement de toute propriété. - -Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois -d’Écosse avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se -tenaient pour être couronnés,--ne me demandez pas comment ils se -l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit -qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour -arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre; -elle était authentique, et c’est assez.--En conséquence, les souverains -écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant -qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et -ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise -régnerait». Or, les Anglais du XIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et -aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant -de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du -nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant -d’un prétendant au trône d’Écosse: «_Ha! ce fol félon telle folie faict; -si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui_,»--ce qui fut -accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre -prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et -c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse -devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le -Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur -laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le -patriarche. - -La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du -roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en -contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette -cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une -intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de -maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui -ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils -représentent est tombé en désuétude. - -Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et -allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait -désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son -successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du -cérémonial séculaire. - -Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des -épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie -féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins -appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il -n’a rien répudié. - -Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec -rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en -_français_, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra -à son peuple revêtu d’un caractère sacré. - -Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à -l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation -aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des -institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est -extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi -Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le -_Veni Creator_ chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux -Édouard de sainte mémoire, qui, dûment canonisé, repose à Westminster -Abbey. - -Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat -porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier, -écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur -le _sac de laine_, le roi jouât au bourgeois. - -Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une -vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il -est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de -ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis -du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc -Votre Majesté, si ce n’est une _cérémonie_?» - -Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté. - -Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à -la rendre aussi imposante que possible. - -Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son -rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la -première heure avoir compris que le _Gemüthlich_, dont son auguste mère -était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait -d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies, -s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication -de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard -VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon -marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux, -dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce -point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg -est à l’abri de tout soupçon! - -Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont -les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante -sur le moral de la société anglaise;--je n’en crois rien--la défunte -souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec -quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale; -dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est -abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en -villégiature, elle ne manque pas une fois la description de sa chambre, -et du cabinet de toilette «d’Albert». - -Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et -ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette -fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait -pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon -pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et -l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du -mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot -pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous -les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le -même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus -tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de -coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la -reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette -heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale -douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait -encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée, -outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari -et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas -avec moi, je le dirai _à la reine_.» La menace était sans appel. -«Alors--c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,--il est venu, -il n’a pas dit un mot, et _Willie_ a été le résultat.» - -Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité -de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus -étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus -rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les -Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession -protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié -le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la -fleur de sa noblesse. - -L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là -où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte -du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une -vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti; -l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les -presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut -imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner -l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette -impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps -étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du XVᵉ et du -XVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien -comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais -qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son -histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il -n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de -la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur -l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va -tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut -le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et -l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives -demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement. -Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un -financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune -confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse. - - * * * * * - -On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut -aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande -souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait -connu des fortunes diverses et contraires,--ce qui l’aida sans doute à -bien remplir son rôle. - - * * * * * - -Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la -douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de -ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du -prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le -côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à -une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera. - -En ce moment, le bon sens britannique subit une éclipse, mais déjà à -l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil; -courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et -ce ne peut être en vain. - - - - -X - -IMPÉRIALISME - - -L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de -la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur -d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de -faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le -monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «_A Chamberlain_;» -protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se -révoltant, le traite de «PRO-BOER», et s’ils en eussent eu le pouvoir, -ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent -inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas -sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a -entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que -j’appellerai la _Kipplinite_. Ce n’est plus du tout l’antique sentiment -du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux -glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude -avec celui du nègre qui part pour une razzia. - -J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère -et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont -délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté -est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le -fanatique,--il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des -palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un -mystique comme les soldats _côtes de fer_ de Cromwell au XVIIᵉ siècle, -s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil -esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour -descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un -besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses. - -Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses -aspirations intellectuelles, a possédé des hommes éminents, d’une -droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique -prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité -de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet -ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis, -«Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société -anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race -du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse -par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain. - -Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire; -lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de -religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur; -une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument -perdu son équilibre. - -Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des -contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit -dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de -marine et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les -avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle -contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour -de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en -soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la -reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des -auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la -façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas -chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar -square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la -souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou -misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu -tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les -uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés, -médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés, -les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils -vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant les pauvres -hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le -passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin -on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif, -et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le -sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les -autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe: -j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se -féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus, -et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être -mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme -enjôlé a accepté le _shilling_ du roi que le sergent lui met dans la -main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour -le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une -large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je -suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un -sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne -peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps de guerre et dans des -conditions exceptionnelles. - -Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment -patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite -île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande -Bretagne» (_Greater Britain_); le roi lui-même, a donné une sanction à -ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus -grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané -des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des -manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses -caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles. - -Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des -dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans _Punch_; on y trouve -cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la -satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y -est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment -d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans -grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son -exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit -anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la -blague dissolvante! - -J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de -l’année terrible,--une France la tête couronnée, le bras menaçant, -tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse -et fière... et une _Commune_ toute rouge de sang, et l’empereur germain, -entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la -France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante! - -Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la -bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur -de l’espèce humaine;--là, point du tout, et ce sera l’honneur de -l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une -excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui -permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de -l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre -quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée -d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement -sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en -nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot -profond: «_Il est très mauvais de penser._» Il n’y a qu’à voir où mène -le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est -donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même -que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous -raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout -pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la -négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines -conséquences?--L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue -qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de -s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient -un fléau. - -Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois -mots symboliques pour les enlever et les retenir. _Imperium et -libertas_ est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse -souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans -sa brièveté sommaire.--J’ai assisté au grand meeting annuel de la -«Primrose League», ce qu’on appelle _the grand Habitation_. Le vaste -théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour -pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les -loges--le théâtre a la forme des théâtres italiens--étaient ornées de -primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une -foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques -que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces -distinctions. - -La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la -première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de -la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque _Balfour_, -chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des -applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de -l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que -celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec -un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont -aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et -vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et -attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air -de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de -Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il -remplit avec un prestige toujours croissant. - -Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le _God save the Queen_, -qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en -chœur par ces milliers de voix, que le _chancelier_ de la «Primrose -League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est -avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son -discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination -naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut -du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il -n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les -accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face -tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme -pour englober dans l’appel de son regard _tous ceux_ qui l’écoutent; la -voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante -qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des -grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans -l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et -les trois _cheers_ qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme -propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme. - - - - -XI - -L’HÉRITAGE DES SIÈCLES - - -Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore -démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de -sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se -dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute -cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui, -après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais. - -L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à -son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles, -mais dans l’évolution intime de sa vie sociale. - -Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme -que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en -Angleterre. - -A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le -flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête -avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le -prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces -ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions -anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays, -prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils -ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps -qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire. - -Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne -qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui -revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte -octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de -Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la -circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement -observé. A l’Hôtel de Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à -l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de -huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries, -mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des -cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous -les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense, -composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est -lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises -où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille -catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant -formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique -en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales -étaient célébrées en même temps. - -Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la -population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense -empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille -cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle, précédée -d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les -privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à -dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas -commencée d’hier. - -Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise -un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces -preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents -admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth -de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie. - -Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait -acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les -protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de -refuge que dans les «Priest’s hole[P]» cachettes ménagées avec une -extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre -de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la -majorité qui gouverne l’opinion n’appartiendra plus aux fanatiques -d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent -vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent -peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour -grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette -formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques -à gauche, et les _religions de fantaisie_ en arrière.» Du moins chacun -avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que -peut-on raisonnablement demander au delà? - -On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur -ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans -tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un -changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans -l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées -d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession, -le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle, -etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux -qui relèvent presque des punitions édictées contre les coutumes -catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en -Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a -pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement. - -On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière -appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi -une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque -homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et -aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de -Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les -choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans -les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement -nécessaire de faire peau neuve. - -Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de -son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant -longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux -cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour -entrer dans les ordres excluait et exclut tout recrutement -démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était -plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les _livings_ (cures) -étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs -parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme -campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle; -la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le -point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et -l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction -sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le -reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et -l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant -que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent -si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure, -mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas -clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»--ce qui répond aux -vicaires--est réelle; l’un d’eux dernièrement échouait dans un -«work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois -singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que -chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la -tendance des clergymen est _de donner trop d’importance au côté -religieux de la vie_. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté -plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies -soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen -âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations -locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants, -il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du -drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et -peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison. - - * * * * * - -Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution -se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain, -endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus -militants, ou bien l’édifice sombrera sans fracas, s’enlisant dans le -sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur -les ruines. - -Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à -l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre -monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout -politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église -catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur -quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente -ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du -parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se -relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi -Édouard VII est le chef, possède des religieux _Franciscains_ et -_Bénédictins_, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands -seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont -ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que -vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre -de prodigieux changements. - -Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde -s’annonce. - -La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des -sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a -révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures -caractéristiques du naturel anglais. - -L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très -ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la -physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un -moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était -nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément -l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas -difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si -admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en -Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est -l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune -homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à -l’Université, la réelle admiration va aux athlètes. - -Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides -passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la -lutte de deux camps de _cricketers_. Or, le cricket est un jeu qui n’en -finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient -longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé -que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de -pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la -fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité -s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être -entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera -complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en -somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre -grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand -historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le -Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il -prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de -l’Afrique du Sud. Il affirmait que la grande majorité des Anglais, le -Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une _colonie -hollandaise_, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à -peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait -été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des -malheurs eussent été évités. - -Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient -d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu -et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages -proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on -apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture -intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire. - -Au XVIIᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs -enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des -vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la -brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous -Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui -n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se -transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et -non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis -cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre, -l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes -a totalement disparu. - -La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé -sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut -faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le -gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à -aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux -tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats -octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout -récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en -divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé -pendant son absence au Transvaal. Le _co-respondent_ était riche, et une -somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé; -il crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme, -afin de lui assurer une situation indépendante. - -Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en -Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare. - -Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément -leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est -bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force. -Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants -scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu -s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un -privilège viril. - - - - -XII - -LE ROI ÉDOUARD VII - - -Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents -ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on -retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts. - -Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il -remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis -sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et -ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses -voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres -privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures -du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans -lassitude apparente a été constamment sur la brèche, déployant soit -dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact -le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance. - -Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis -à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la -fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à -l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce -prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme -le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à -confesse». - -Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je -ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne -rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un -peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi. - -La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît -pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses -fils, dont l’éducation fut dirigée par le prince Albert, homme de -programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace -éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une -connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans -hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins -ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il -convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au -trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir -et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant -toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté -de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.) - -Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en -unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles -semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi -l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que, -parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement -l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de -celle--puérile et sentimentale--que la reine Victoria et le prince -Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à -leur fils. - -Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais, -qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa -vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de -son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec -laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques -pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du -souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter -les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice -qui rêve d’un avenir mondial. - -En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux -de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus -extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme -aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du -royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la -succession directe fût en péril, les regrets allaient à la personnalité -du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente -à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on -s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle -vraie la nouvelle de la mort du _bon roi Édouard_?»--«Les cœurs des -hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La -mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même -temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié -d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les -cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son -successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre -de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies: -elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;--son roi l’en -fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de -modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation, -la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont, -au même point que le roi Édouard, familiers avec la langue et le génie -des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut -affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La -France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont -agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux -paternels de Louis-Philippe roi des Français,--il a vu peu d’années -après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans -l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents, -et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni -la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu -Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces -souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge -attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner -des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art -français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus -que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire -dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de -la reine Victoria a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi -à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde -que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son -impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va -sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison -magnifique du XVIᵉ siècle. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -TERRE DE SOLEIL - -I.--Paysages et mœurs de Toscane 1 -II.--La vie à Florence 48 -III.--Pâques à Florence 90 -IV.--Rome 103 -V.--L’agro romano 130 -VI.--Ombrie 139 - - -TERRE DE BROUILLARD - -I.--Décors et aspects 147 -II.--Les distractions 155 -III.--Le «home» 165 -IV.--La pudeur anglaise 173 -V.--Hypocrisies d’antan et d’aujourd’hui 181 -VI.--Législation 191 -VII.--Les enfers et les remèdes 201 -VIII.--Largesses et éducation 211 -IX.--La pierre de Jacob 223 -X.--Impérialisme 237 -XI.--L’héritage des siècles 248 -XII.--Le roi Édouard VII 262 - -Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1ᵉʳ Arrᵗ.--206.10.1903 (Cl.) - - -NOTES: - -[A] _Podere_, ferme, terre. - -[B] - - Et vers nous il cligne les paupières - Comme le vieux tailleur fait au trou de l’aiguille. - - -[C] Y a-t-il plus beau métier que de n’avoir pas de soucis? - -[D] Mule. - -[E] Honnêtes gens. - -[F] _Grembiuli_, ceux qui portent le _tablier_. - -[G] Journaliers. - -[H] Aumônes pour les pauvres honteux de Saint-Martin. - -[I] Gamins. - -[J] Heureuses fêtes. - -[K] _Fiacco_, mou, lâche. - -[L] Elle a été de deux millions pour le prince Sciarra. - -[M] Trois cent soixante-deux. - -[N] Cape d’une forme spéciale. - -[O] Amoureux. - -[P] Trou du prêtre. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TERRES DE SOLEIL ET DE -BROUILLARD *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68264-0.zip b/old/68264-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 17f581f..0000000 --- a/old/68264-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68264-h.zip b/old/68264-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7083954..0000000 --- a/old/68264-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68264-h/68264-h.htm b/old/68264-h/68264-h.htm deleted file mode 100644 index c199c04..0000000 --- a/old/68264-h/68264-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5373 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Terres -de soleil et de brouillard, par Brada. -</title> -<style> - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -.blockquot {margin:5% auto 5% 50%} - -.blk {page-break-before:always;page-break-after:always;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:150%;font-weight:bold;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:bold;} - - hr {width:90%;margin:1em auto 1em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - img {border:none;} - -.nind {text-indent:0%;} - - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} - -.pdd {padding-left:1em;text-indent:-1em;} - -.rt {text-align:right;} - -.rtb {text-align:right;vertical-align:bottom;} - -small {font-size: 70%;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - -table {margin:2% auto;border:none;} - -.tbsml {font-size:75%;} - -.tbl {border:3px solid gray; -margin:1em auto;max-width:15em; -padding:.25em;text-align:center;} - -td {padding-top:.15em;} - -th {padding-top:.5em;padding-bottom:.25em;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:100%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -</style> - </head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Terres de soleil et de brouillard</span>, by Brada</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Terres de soleil et de brouillard</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Brada</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 8, 2022 [eBook #68264]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>TERRES DE SOLEIL ET DE BROUILLARD</span> ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<div class="blk"> -<p class="c">TERRES DE SOLEIL<br /><br /> -<small>ET DE</small> -BROUILLARD<br /><br /><br />DU MÊME AUTEUR</p> - -<table class="tbsml"> -<tr><td>LEURS EXCELLENCES</td><td>1 vol.</td></tr> -<tr><td>MYLORD ET MILADY</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>COMPROMISE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>MADAME D’ÉPONE (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>)</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>L’IRRÉMÉDIABLE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>A LA DÉRIVE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>NOTES SUR LONDRES (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>)</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>JEUNES MADAMES</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>JOUG D’AMOUR</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>LES ÉPOUSEURS</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>LETTRES D’UNE AMOUREUSE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>L’OMBRE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>PETITS ET GRANDS</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>UNE IMPASSE</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>COMME LES AUTRES</td><td>1 —</td></tr> -<tr><td>RETOUR DU FLOT</td><td>1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c"><i>Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y -compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande.</i></p> -</div> - -<div class="blk"> -<hr /> - -<p class="c">BRADA</p> - -<h1>TERRES DE SOLEIL<br /> -<br /> -<small>ET DE</small><br /> -<br /> -BROUILLARD</h1> - -<p class="c"> -<img src="images/colophon.png" -width="90" -alt="" /> -<br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -<span class="smcap">Félix JUVEN, Editeur</span><br /> -122,<small> RUE RÉAUMUR</small>, 122<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p> - -<p class="tbl"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></p> - -<hr /> -</div> - -<h2><a id="TERRE_DE_SOLEIL"></a>TERRE DE SOLEIL</h2> - -<hr /> - -<h3><a id="I-a"></a>I<br /><br /> -PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE</h3> - -<div class="blockquot"><p><i>L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la -prima di quella che viene. Così il tempo présente.</i></p> - -<p class="c"><small> -LEONARDO DA VINCI.</small><br /> -</p> - -<p>(L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui -s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps -présent.)</p></div> - -<p>Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les -campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’<i>Ave Maria</i> du -soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre -jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble -bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais -sûrement l’heure est autre.</p> - -<p>Massimo d’Azeglio, dans ses <i>Mémoires</i>, ra<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>conte qu’au temps de sa -jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde -toujours trois heures après l’<i>Ave Maria</i>, sans s’occuper du changement -apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien -des choses, c’est encore l’heure de l’<i>Ave Maria</i> qui fait la règle, et -ce n’est point du tout l’heure moderne.</p> - -<p> </p> - -<p>Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux -qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du -passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple; -cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un -caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il -est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui -si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien -longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur -Villani, qui, au <small>XIV</small>ᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si -délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut -le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span> Japhet; et -il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour -de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder -une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les -constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants -de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force -naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe -avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi, -n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du -Nord.</p> - -<p>La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en -Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et -naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation -semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la -joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore -incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.</p> - -<p>Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et -prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> s’en -soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent -avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour -devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons -une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature, -celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de -l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de -sa force.</p> - -<p> </p> - -<p>Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq -cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte; -et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.</p> - -<p>Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de -celle des <small>XVI</small>ᵉ et <small>XVII</small>ᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits -de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt -l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race, -lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint, -était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement -d’un type tout<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement -dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes -fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les -barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long -effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les -castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à -chacune d’elles.</p> - -<p> </p> - -<p>Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme, -représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique -et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel: -et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large, -les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques -de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi, -sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de -tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la -moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont -nets et creusés,<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> les figures ont une certaine noblesse inconsciente; -beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se -rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal, -et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.</p> - -<p>C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le -même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui -influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé, -car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par -elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le -plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son -influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent -dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles -closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas -seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à -entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en -Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action -catholique toujours militante, a<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> existé et existe la plus admirable des -démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le -pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable -maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se -reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence -moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est -l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie -spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris -l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses -proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une -solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et -bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce -que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle -finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout -aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un -être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des -manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit -et en vérité me semble préci<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>sément celui que rendent ici les pauvres et -les ignorants.</p> - -<p>Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est -l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de -licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière. -Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin; -l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence -au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi -un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du -noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent -chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne -fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà -sensiblement l’homme de la brute.</p> - -<p>On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu -ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni -condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes -entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le -pauvre se tient au premier rang et<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> son attitude ne marque ni gêne ni -respect de son voisin quel qu’il soit,—il est chez lui. Les églises -italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises -et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides -sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église -italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les -âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés, -s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant -autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à -la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit -appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur -expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une -méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité -et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité -réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens -de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse -rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de -convention.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il -me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à -celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que -de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces -assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion -qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la <i>liberté -de conscience</i> a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes -protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des -contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec -ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité -comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.</p> - -<p> </p> - -<p>Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu -qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes -passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées -par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force -des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> -laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa -vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un -exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à -Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre -Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et, -aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait -en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les -entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que -<i>Basilicati</i> et <i>Triscospidali</i> en vinssent aux mains. Le Florentin du -<small>XV</small>ᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une -restauration architecturale?</p> - -<p>Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme -de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure -aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps -agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour, -c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’<i>Ave Maria</i>, tout -est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini -besoin.<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span></p> - -<p>On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la -douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour -étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce -que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans -préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va -peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence -d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le -nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs, -et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si -singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en -tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles -communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la -patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au -dénombrement des siens, compte tant de <i>bocche di casa</i>: maîtres et -serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un -ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la -définition de<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa -place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les -anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant -pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les -résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions -nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.</p> - -<p> </p> - -<p>Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes -amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la -prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais, -au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la -répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un -problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il -y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment -cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.</p> - -<p>La <i>mezzeria</i> (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au <small>XIV</small>ᵉ -siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher,<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> autant que -l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.</p> - -<p>On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces -palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes -italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la -vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la -noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore -très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée, -a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette -supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais -dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si -nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même -habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël; -l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les -relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses -paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.</p> - -<p>Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la -propriété rurale ne<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> revêt jamais cet aspect presque stérile dans un -certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement -disposés pour l’agrément.</p> - -<p>La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien -<i>ameno</i>, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas, -convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et -riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche -de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que -la <i>mezzeria</i> donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la -présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers -est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre; -les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa -force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.</p> - -<p>Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il -se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu -d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le -propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> donne la -terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers -temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était -basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats -libres, il y a certains <i>poderi</i><a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> occupés par les mêmes familles -depuis le <small>XIV</small>ᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un -héritage.</p> - -<p>Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les -<i>poderi</i>, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les -instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les -éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces -charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non -écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du -métayer <i>doit</i>, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par -suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à -des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années -prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître, -une somme à lui<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la -situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel -n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus -hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance -sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et -il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car -il s’expose à perdre son <i>podere</i>, le contrat qui le lui cède étant -révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de -bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui -se continuent de génération en génération, il se forme une sorte -d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers -tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons -toscanes.</p> - -<p>Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en -rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier -libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui -est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue -d’autres qui lui ressemblent.<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>Le métayer en chef s’appelle <i>capoccia</i> et son rôle a toute la grandeur -de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon -absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés -qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est -pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge -d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la -nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit, -doit être rapportée au <i>capoccia</i>, dont l’autorité n’est jamais -discutée. Le soin de la nourriture appartient à la <i>massaia</i>, qui est -pour les femmes ce que le <i>capoccia</i> est pour les hommes; c’est elle qui -reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle -croit bon. <i>Capoccia</i> et <i>massaia</i> sont les pierres angulaires de la -<i>mezzeria</i>; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de -famille soient invariablement <i>capoccia</i> ou <i>massaia</i>, ils sont choisis -et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes -à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant -vieux, un fils est nommé <i>capoccia</i>, et souvent ce ne sera<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> pas l’aîné; -parfois une belle-fille sera préférée pour <i>massaia</i> ayant plus d’ordre -ou d’entente que la femme du <i>capoccia</i>, et tout cela est accepté sans -murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.</p> - -<p>Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités -protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre -qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le <i>podere</i> demeure -dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les -cadets au célibat (chaque <i>podere</i> ne pouvant nourrir qu’un certain -nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à -se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour -des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître -est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance -qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant -au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en -les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de -donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> valeur de ses terres -et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité -est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au -contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les -risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est -en effet, purement rémunérateur.</p> - -<p>Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans -l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut -exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer -les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et -que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les -intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même -propriétaire possédera peut-être vingt ou trente <i>poderi</i> formant un -magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son -organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande -propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces <i>poderi</i> -sont dispersés dans le périmètre de la <i>bandita</i> dont l’étendue est -indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur,<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> -dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des -<i>poderi</i>.</p> - -<p> </p> - -<p>Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers, -une maison blanche à un étage; c’est un <i>podere</i>, choisi au hasard, et -qui répond simplement à une bonne moyenne. Le <i>capoccia</i>, un vieux, très -vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je -ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès -l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes -l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et -se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:—<i>nostro -conte</i>—il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils -veulent demeurer dans son <i>podere</i>, ils ne peuvent ni se marier ni -accomplir aucun acte important sans son consentement. La <i>massaia</i>, une -grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur -sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la -<i>padrona</i> à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent -debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> pénètre de plain-pied, -est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel -bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est -carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en -bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce -n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée, -il me semble.</p> - -<p>Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du -paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière -différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains -n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils -parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne -des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes. -Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur <i>podere</i>. Je passe dans -la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux -bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche, -est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une -huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> le -sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des -profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce -que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez -qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile, -et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite -avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune -réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru, -une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente -faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et -une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de -civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette -cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme -possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un -métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche -carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là -des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine -abjection morale; et il faut voir dans notre<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> Bourgogne ce que sont ces -choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs -de terre!</p> - -<p>Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses -olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la -viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage. -Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que -l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons, -c’est là leur part particulière.</p> - -<p>Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette -subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se -dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi -les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui -incombent les besognes les plus fatigantes.</p> - -<p>Sur l’ordre de la <i>massaia</i>, la bru nous montre le chemin pour visiter -les chambres du <i>podere</i>. En haut du petit escalier, on débouche dans -une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à -tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des -vêtements; il n’en manque point appa<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span>remment, car il y en a une quantité -de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable -surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait -entrer est celle du <i>capoccia</i> et de la <i>massaia</i>; les murs en sont -blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre -est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et <i>très large</i>, est -fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert -d’une <i>toile blanche</i>. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et -ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien -garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent. -Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises -et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette -à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses -arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent -l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout -aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier -muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de -couvertures pro<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span>pres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées -par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui -font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions -les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement -de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette -propreté des <i>poderi</i>, car ce n’est nullement une exception; j’en visite -d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables, -abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes, -sans une souillure sur leur robe claire.</p> - -<p> </p> - -<p>Il ne faut pas perdre de vue que la <i>mezzeria</i> donne à un propriétaire -intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de -ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage -des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment -voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait -atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits: -on lui donne un <i>podere</i> où cette culture prédomine.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus -pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec -ses métayers; l’intermédiaire est le <i>fattore</i>, c’est lui qui est -l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et -les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports -journaliers avec son <i>fattore</i>: l’important pour le bien de tous est que -celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.</p> - -<p>D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre -maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les -<i>massaie</i> viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est -la <i>massaia en chef</i>; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit -un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs -griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la <i>signora padrona -illustrissima</i> à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse -arrive dans un <i>podere</i>, elle vient également se présenter à la -<i>padrona</i>, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse -lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> le -remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie, -mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces -belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des -bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans -les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant -droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste -d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant -courtoisie pour courtoisie.</p> - -<p>La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de -«patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute -différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie -par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une -origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la -France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la -dénomination de l’<i>arte</i> (corporation) auquel un membre principal a -appartenu dans les siècles passés.</p> - -<p>Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la -voir, grande, carrée,<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> de proportions nobles, conservant encore, pâlies -mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient -extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de -roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa -couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès -sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes -antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle -paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au -contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale, -prospère et forte.</p> - -<p>Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par -un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de -la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches -et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées -intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des -anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de -l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et -fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants,<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> influençant encore -sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées, -puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux -s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.</p> - -<p>A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche, -sont deux pavillons: l’un, la <i>fattoria</i>, l’autre, le bâtiment où se -concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage -fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent -continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au -jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les -soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement -dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses, -on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin -travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit -groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir, -elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la -corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des -femmes de tout âge, mais les très jeunes<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> sont en majorité; la plupart -sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée; -elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les -premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes -et ces filles n’appartiennent pas aux <i>poderi</i>, mais aux villages -environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève -rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le -parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans -façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire; -et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît, -elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui -parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse -attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la -réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une -femme à la fois; l’employé de la <i>fattoria</i> regarde d’abord le contenu -de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la -dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de -la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et por<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>tant son chiffre: -deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la -<i>fattoria</i> pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra -trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout -le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et -sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent -lestement, leurs <i>zoccoli</i> de bois frappant sur le sol, et on les voit -redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.</p> - -<p>C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement -de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure, -sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première -jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la -maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect -autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie -de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté -majestueuse.</p> - -<p> </p> - -<p>La plupart des patriciens toscans ont plu<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>sieurs domaines, et les faire -fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des -temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans -la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane, -n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur -faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une -liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne -porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule -volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant -du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques -italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme -n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui -permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains -des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui -les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie -laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la -jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est -dans les pays où la femme<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée -à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au -contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine, -la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.</p> - -<p>Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois -transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un -ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu -d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été -poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père -pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la -responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque -famille formait donc une petite société dont les membres individuels -étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute -les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas -juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous -les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que -l’Église l’avait créée, avec<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> tout ce qu’elle comporte d’entraves et -souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de -civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures -humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et -héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver -leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des -«individus» et de leur infériorité éventuelle,—c’est ce que faisait -l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités -propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela -uniquement par suite de l’impulsion reçue.—Il est indubitable que tous -les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par -la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect, -ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.</p> - -<p>Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on -découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de -juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie -apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent -l’étranger sur le véritable<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> état des choses et fait croire à une -décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de -mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des -mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre -les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et -féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit -paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de -les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le -fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité, -des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent, -et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le -premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses -rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent -dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement -inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est -la grande <i>distance</i> qu’il y a entre eux. Ceci est la conception -ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les -relations avec les enfants.<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> L’enfant, selon les idées traditionnelles, -doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se -soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements. -Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs -parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement, -sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans -une <i>nursery</i> ou un <i>school-room</i>, comme en Angleterre, ou établis -maîtres et tyrans comme en France; ils sont—au réel et au -figuré—simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas -quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande, -les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être -changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de -toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est -d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les -cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans -une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la -charrue est à la terre: en les labourant, elle<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> leur fait donner une -moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette -organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second -plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe -encore en Italie.</p> - -<p> </p> - -<p>Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont -mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont -alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et -gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils -sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné -ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même -ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du -nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui -prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes, -ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les -choses marchent sans encombre.</p> - -<p> </p> - -<p>Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront, -car elles dé<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>rivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien -conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige, -et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter; -il a généralement lieu <i>après</i> le mariage religieux, et très souvent les -gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état -de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois -d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière -d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté -en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne -peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa -situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la -dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix, -attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de -légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens -légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au -vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie -aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> ont pu -régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.</p> - -<p>Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un -des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se -rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont -les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à -l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du -comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et -vénitiens, ont été des <i>carbonari</i> actifs, membres de la <i>giovane -Italia</i>, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés, -étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur -raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de -l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais -allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause. -Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs -biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au -dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui -dit: «Vends V...» et il<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> nomme la terre principale de la famille. «Non, -répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et -cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes -conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être -cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue -libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec -le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les -représentants des anciennes familles.</p> - -<p> </p> - -<p>Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de -la villa non seulement la <i>fattoria</i> et ses dépendances, mais aux côtés -de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle, -de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de -jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour -lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un -rôle à part; il n’est, en vérité, que le <i>serviteur spirituel</i>, -respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près -aux mêmes conditions que<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> le précepteur, et dans une maison où chacun -dit son <i>Benedicite</i>, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer, -et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions -consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée, -mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la -propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux -des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des -événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou -six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand -la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il -y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour -chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices -ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes -conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit -ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits -séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre -fidèles à ces charges volontaires.</p> - -<p>La petite chapelle de V... a été construite<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> au <small>XVI</small>ᵉ siècle, et, sur le -mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la -porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs -tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.</p> - -<p>La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le -chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les -maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était -il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous -d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se -trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un -agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une -sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la -porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette -place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur -le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les -enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des -parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, <i>à -perpétuité</i>, se célèbre une messe<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> dite «messe des pauvres», en -l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux -et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de -pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône -qu’en mémoire des morts on leur distribue.</p> - -<p>Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le -rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien -pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la <i>communion des saints</i>, -qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes -toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas -sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont -toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous -trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une -vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous -a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de -dire pour elle le <i>Dies iræ</i>; car ils les connaissent, ces cris -magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le -gouffre de la<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait -l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter -à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils -devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive -à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté. -Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: <i>Picchiate e vi sarà -aperto: ma se inchiodate il martello?</i> (Frappez et il vous sera ouvert: -mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les -classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une -sagesse de philosophe. <i>La povertà è il più leggiero di tutti i mali</i>, -la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes; -et cherchant le côté pratique ajoute: <i>La povertà mantiene la carità</i>, -la pauvreté entretient la charité.</p> - -<p>Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu -de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant -n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans -notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance)<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span> n’attire que -dédain. Le bon sens toscan dit: <i>Un buon naturale val più di quante -lettere sono al mondo.</i> (Un bon naturel vaut mieux que toutes les -lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est -précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les -classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux -instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse -inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais -un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de -civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de -confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu -de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation -entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène -d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement -ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.</p> - -<p>Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même -temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et -de leurs tours, et ces villas<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> exquises, oasis de liberté et de repos. -Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre -organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social. -Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - -<h3><a id="II-a"></a>II<br /><br /> -LA VIE A FLORENCE</h3> - -<div class="blockquot"><p><i>La verità fu sola figliula del tempo.</i></p> - -<p class="c"><small> -LEONARDO DA VINCI</small><br /> -</p> - -<p>(La vérité est la fille unique du temps.)</p></div> - -<p>Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air. -Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit -qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce -ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère -enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il -n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement -maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de -paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> -toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les -mûriers verdoyants.</p> - -<p>La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont -toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais, -Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est -représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le -Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre -Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne -vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de -belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à -deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace -mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis -qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du -parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de -l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le -fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des -portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le -Magnifique; c’est dans des<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> cours de cloîtres, au pied des rosiers -grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans -la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu. -C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la -vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins, -au dehors.</p> - -<p>La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui -l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans -effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de -vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement -suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore -ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette -terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et -d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des -belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes -d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et -ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été -la passion de ce peuple.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré -inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de -dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans -doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité -moderne ait tout envahi.</p> - -<p>Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions -nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient -sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes, -et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en -partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons -qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une -partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait -privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la -<i>bottega</i>, et la <i>bottega</i> veut dire aussi l’atelier de l’artiste.</p> - -<p>Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées -de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on -examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer -est<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span> l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à -attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des <i>Arti</i> a laissé sa trace, -et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait -raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un -échange de bons procédés.</p> - -<p>Il faut bien s’imaginer que la <i>Déclaration des Droits de l’homme</i>, qui -est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression -clairement formulée dès le <small>XIII</small>ᵉ siècle. Un des statuts de la république -disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la -nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent -pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement -émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques -florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les -rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et -suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité -tranquille très remarquable.</p> - -<p>Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un -rez-de-<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span>chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au -temps où l’<i>arte della lana</i> était la richesse et la splendeur de la -ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des -objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de -les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands -sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt -indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en -regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant -comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est -exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles -estampes.</p> - -<p>Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à -l’idée que l’on se peut former de ces <i>Speziali</i>, gros bonnets de -l’<i>Arte Maggiore</i> qui faisaient à grands frais venir les drogues et les -épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à -l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de -formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les -herbes; des <i>fiaschi</i> élancés, légers<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> et élégants, sont remplis de -liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un -petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le -comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la -tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on -aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre -attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.</p> - -<p>L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de -pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges -faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes; -d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une -espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les -fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un -goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux -enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés -et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment -savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les -con<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span>serves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les -semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les -plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque -d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de -chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de -solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions -d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des <i>Arti</i> savaient rendre -obligatoires.</p> - -<p>Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas -d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence -de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces -rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,—la rue elle-même, -garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,—j’avais -néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente -autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères -modernes.</p> - -<p>C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement -occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le me<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span>nuisier -rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient -à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y -remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec -peine son aiguille:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>E si ver noi aguzzavan le ciglia</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Come vecchio sartor fa nella cruna</i><a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible -du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites -charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans -certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai -vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond -blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des -crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui -donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien -enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment -de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> chaîne, avec une -habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un -fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de -mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît -vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si -laborieuse, est de faire quelque chose de peu.</p> - -<p> </p> - -<p>Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et -pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère. -Les boutiques du <i>Lotto</i>, c’est-à-dire de la loterie, sont une -institution officielle, et les petits coupons de papier portant les -numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui -s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les -bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs; -avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à -enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus -prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine, -moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le -travail soutenu, régulier,<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le -petit peuple que le <i>Lotto</i> exerce toute son influence débilitante, car -on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée -de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du <i>Lotto</i>, se -renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce -fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement, -semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent -pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un -gain problématique. Le <i>Lotto</i> devient pour une foule de pauvres gens -une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:</p> - -<p>«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde -le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques <i>ne pleure pas les -malheurs</i>, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»</p> - -<p>Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers -le <i>Lotto</i>, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les -catastrophes privées ou publiques, est celle de l’<i>Ambo</i> ou du <i>Terno</i>. -Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> foule -honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages -un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste! -Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là -quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.</p> - -<p>«Ah! vive la loi qui maintient le <i>Lotto</i>, et qui <i>donne du foin aux -ânes avec le livre des songes</i>!» écrit le même Giusti.</p> - -<p>Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été -frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe -inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester -appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils -demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit: -<i>Non è più bel mestiere che non aver pensieri</i><a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. Ces gens-là ont -évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet -cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays -comme la Toscane, avec des<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> conditions matérielles d’existence encore si -extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect -formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et -instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus -modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits -essentiels de notre prolétariat du Nord.</p> - -<p> </p> - -<p>D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir -que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur -les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres -fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents -étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre -incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de -midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au <small>XVI</small>ᵉ -siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les -monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une -augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une -législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> -pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement -tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des -biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences -pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé; -ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des -pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour -parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été -infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la -protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine -profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici -les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne -désespère pas.</p> - -<p> </p> - -<p>Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a -l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux -fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend -ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit -sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte -l’esca<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span>lier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux -chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants -grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une -cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés; -pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les -lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on -ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.</p> - -<p>La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus -plus ou moins par la <i>Congregazione di Carità</i> qui a fondu en elle-même -plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour -n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la -«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes -avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne -porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et -chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir -ces êtres!</p> - -<p>La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine, -où viennent<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai -sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse, -n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse -épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus -substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou -procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans -laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme -se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture -sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits -métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et -qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple, -les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent -ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe -l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi -certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore -ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la -pauvreté.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p>Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la -plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent -l’aumône avec une certaine affection, et un <i>Dio glielo renda</i>, qui, du -reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme -une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être -entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes -et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo<a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a> de bois et, -avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un -passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les -femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du -reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité -attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce». -Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en -riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.</p> - -<p>Dans cette classe, le «sacrement», c’est-<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>à-dire le mariage, est le -grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel. -Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a, -bien entendu, que sa valeur relative; car, au <small>XIV</small>ᵉ siècle, Florence, -avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants -trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les -<i>Innocenti</i>, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les -lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants -naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant -légalement admis à une part relativement importante de l’héritage -paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied -identique.</p> - -<p> </p> - -<p>Rien de plus exquis que cette façade des «Innocents» sur laquelle en des -médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des -langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont -emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues -<i>fascie</i> qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont -tissées des<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> paroles de tendresse: <i>Amore, mia Gioia</i>. Aujourd’hui -encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle -pitié. Au <i>Foundling Hospital</i> de Londres, il faut venir faire une -demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne -respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque -apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour -de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à -être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la -petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est -suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.</p> - -<p>Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet -les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que -la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même -temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque, -nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le -garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou, -et qui est dorée,<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span> indique qu’il appartient à une autre catégorie.</p> - -<p>A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants -par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre, -le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes -blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y -a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le -dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter, -fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les -berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont -munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger -les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau. -L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent -de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies -infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen -ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel -spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur -mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> -lucarne ronde vitrée établit la communication.</p> - -<p>Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux -cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la -proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent -demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus -tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des -filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires; -quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un -trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent. -Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont -dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention -par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une -roue, et le sort décide les élues.</p> - -<p>Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que -recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du <small>XVII</small>ᵉ -siècle, à en faire souvent des <i>buonomini</i><a id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a> de quelque mérite et -valeur. Des femmes avaient<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span> la garde des filles; et encore aujourd’hui, -les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste -bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de -fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes -pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc, -plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte -quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans -l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles -dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur; -chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs -ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans -isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là -comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est -un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette -admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint -Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come -Pollini.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> - -<p>C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus -curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet -esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et -qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et -de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La -grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais -sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères, -quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre -voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée. -C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir -l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur -laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la -lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de -riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire, -ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils -passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la -fumée des torches marquant leur sillon; ils<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> conduisent le mort, soit à -leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont -un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à -trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent -par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment -requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des -<i>Grembiuli</i><a id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>, c’est-à-dire des ouvriers.</p> - -<p>L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de -sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le -gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats, -princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères -dits <i>Capi di guardia</i> forment le corps principal; ils sont nommés à vie -à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre -classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit -artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de -l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> -<i>Capi di guardia</i>, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune -d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable -est entièrement entre les mains des <i>Grembiuli</i>, et toute la -constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement -possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en -dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un -nombre limité de <i>Giornanti</i><a id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> ou novices. La «Miséricorde» est -essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été -instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses -associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit -d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les -garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.</p> - -<p>Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades -de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à -quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les -hôpi<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span>taux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement -destiné à veiller les malades et à exercer la <i>mutatura</i>, service -charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et -femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de -service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils -s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les -riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement, -ils arrivent silencieusement, sous les ordres du <i>Capo di Guardia</i>, qui -commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence, -douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus, -et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et -la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une -inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement -réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants -au titre de <i>Capo di Guardia</i> sont inscrits du numéro 1 au numéro 150, -et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur -charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> services -ininterrompus pour acquérir la qualité de <i>Capo di Guardia</i>. La plus -exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge -autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir -soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la -chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à -onze heures), il salue d’un: <i>Sia lodato Jesu Christo</i>, se signe et -prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les -plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder -à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que -les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la -chambre.</p> - -<p>Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en -acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les -voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre -secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant -leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière -ils disent: <i>Iddio, gliene renda merito</i>, et, quand<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> ils se relaient: -<i>Vada in pace</i>. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux -occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une -collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde», -on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on -enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches -secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.</p> - -<p>Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde», -et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de -service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à -l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour -avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du -reste <i>Capi di Guardia</i> honoraires. D’importantes libéralités ont -enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une -cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour -l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent -eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité. -Pour continuer après la mort,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> à faire partie de leur grande famille -spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la -«Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les -misères de leur prochain, reposent.</p> - -<p>Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison -de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre -carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en -caractères très anciens, ces mots:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino</i><a id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a>.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de -pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres -de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie, -une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un -couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont -posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> -grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras; -un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte -est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le -madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci -lui remet un chapon et un <i>fiasco</i> de vin; la femme tend les mains, pour -recevoir ces secours.</p> - -<p>A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est -représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux -regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une -porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier -au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre; -à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes; -le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.</p> - -<p>Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des -jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de -Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à -accueillir des pèlerins mendiants. Dans le<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> fond, sur une estrade, on -aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de -ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte -de tablier court, divisé en <i>deux poches</i>; les pèlerins, un homme et une -femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une -jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile -blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.</p> - -<p> </p> - -<p>Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des -clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts; -un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre -enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le -visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et -reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et -triste.</p> - -<p> </p> - -<p>Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des -pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au <small>XV</small>ᵉ siècle -sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait -décou<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span>vert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.</p> - -<p>Les <i>pauvres honteux</i>, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si -discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S. -Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait -institué douze <i>Buonomini</i> pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres -prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais -la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant -l’inscription <i>instanza</i>, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres -qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux -côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit -escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre -passage aux <i>Buonomini</i> qui quittent la salle de leurs délibérations. -Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la -promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et -non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut, -d’expiation intéressée.</p> - -<p>Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de -voir la part efficace<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> qu’ont toujours eue les humbles au soulagement -des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles -sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre -immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu -de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre -servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de -l’humble <i>Mona Tessa</i>, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova, -aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution -charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite, -toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée, -la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses -oraisons.</p> - -<p> </p> - -<p>Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste -cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles, -érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts -religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence, -la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des -Della<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce -spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria» -jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les -accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces -tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il -en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans -l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année -dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a -vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images -protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les -fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le -peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les -sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se -passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325, -lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la -ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls -futurs et de <i>grandes nouveautés</i>.<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span></p> - -<p>La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le -sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains. -Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont -pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point -de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les -Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François -restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La -Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants -grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air, -pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses -disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de -cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup -sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une -certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à -l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la -conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très -petit nombre de formu<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>les, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles -suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des -moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes -simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit -qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et -rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses -pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui; -c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui -parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui -les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les -créatures vivantes ont besoin.</p> - -<p>Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une -véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les -contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené -au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain: -fra Agostino da Montefeltro.</p> - -<p>«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à -Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> -nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point -<i>subtils</i>, ni de science profonde, mais étaient très <i>efficaces</i>, d’une -bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les -gens;»—et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le -Padre Agostino.</p> - -<p> </p> - -<p>A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière -d’une <i>pineta</i> qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et -souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de -l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est -fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la -gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre -Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité, -tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance -et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être -unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien -entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat -dépend uniquement, pour son existence, des<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> contributions que le Padre -Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les -enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le -reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus -intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse -simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du -monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est -virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé -parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment -paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une -humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au -rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées -à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il -écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille -avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui -distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter -avec fierté la maison de «ses filles»—car il ne les appelle point des -orphelines,—il demande à la cui<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>sine un morceau de pain, et se dirige -vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans -sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand -capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire -et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme -il aime toutes les créatures de Dieu.</p> - -<p>Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on -peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les -aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort -toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de -quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit, -rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans -l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable -père.</p> - -<p>Les enfants mangent avec le Padre. Lui s’assied à une table au milieu, -entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait, -dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et -causer;<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> il entre du reste dans les considérations les plus inattendues -pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de -confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que -c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que -les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en -bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses -aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres, -sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent -des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin -vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été, -coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la -Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas -qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier! -J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit -de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont -permis d’accomplir son œuvre.</p> - -<p>Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie, -où il exerce<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> une très grande influence; il va dans les petites villes -du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les -grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie -universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son -cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils -appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les -pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur -générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il -n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être -Franciscain, <i>frère des pauvres</i>. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris -l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu -être Franciscain: un <i>Franciscain ne possède rien</i>,»—et il met la main -à sa calotte et l’enfonce d’un air content.</p> - -<p>Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de -bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il -osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une -certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> de moins -ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas -par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie -extérieure.<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span></p> - -<h3><a id="III-a"></a>III<br /><br /> -PAQUES A FLORENCE</h3> - -<p>Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques -1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau -cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur -la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était -Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après, -frappé par la vengeance d’une faction ennemie.</p> - -<p>Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce -jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour -d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la -tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race, -dont la foi<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui -est odieuse et elle s’en détache avec empressement.</p> - -<p>Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins -moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement -aux différentes portes de la ville. C’est la foire des <i>Furiosi</i>, celle -des <i>Innamorati</i>, celle des <i>Signori</i>; tout un peuple content se presse -autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres -à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons -s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de -sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent -fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des -places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le -printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa -sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans -l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.</p> - -<p>Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est -grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span> -qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent -à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la -bénédiction.</p> - -<p>Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement -d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de -chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le -pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du -bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple -occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache -grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi -accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse -arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en -surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc -florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant -généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un -effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec -les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations -religieuses<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> leur caractère vraiment aimable et décoratif.</p> - -<p>L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la -source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de -l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de -l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres -murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre -des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur -extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en -partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le -milieu que le miracle éclata.</p> - -<p>Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait -pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner -à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange -s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a -tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et -depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est -conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de -l’Annun<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span>ziata avec son autel d’argent massif, à la richesse -extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le -rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et -puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple -florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en -souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se -pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le -tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que -les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait -frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre, -l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une -chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est -la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les -dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui -chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses, -dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et -offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> la place -San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les -«monelli<a id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri -de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises -journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui -viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure -des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout -à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule -répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi -profonde de tous ces êtres.</p> - -<p>Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les -bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du -Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en -font le pèlerinage pour y assister.</p> - -<p>L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du -soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel -ornement de sa grand’rue,<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs -boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé -et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le -jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses -de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est -située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment -pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui -s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église, -gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre -jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque -complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession, -sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite -terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les -«soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du -départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites -lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des -lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les pre<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span>miers -chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension -commence.</p> - -<p>Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des -chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la -longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent -en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans -l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est -suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la -Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi, -viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort, -monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le -mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs -farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la -tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en -mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux, -c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant; -les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais -le ciel clair laisse tomber<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> une paisible clarté sur le long défilé; -sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que -déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes -des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître -plus bas.</p> - -<p>Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées -reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.</p> - -<p>Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans -cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le -cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les -fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que -son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est -Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une -dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers, -la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu -courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines -épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des -vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> marches du Dôme, -admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses -églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du -Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le -clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du -recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé, -par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule -augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes -environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les -collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de -l’embrasement du <i>Carro</i>. Ce <i>Carro</i> (char) est une particularité toute -florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est -extrêmement ancienne.</p> - -<p>En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine -se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain -Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené -avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien -que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> le -premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et -celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses, -Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du -Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en -grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir -à rallumer le <i>lumen christi</i>. Pleins de reconnaissance pour un présent -si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri, -sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration -de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le -<i>Carro</i> qui doit raviver ces antiques souvenirs.</p> - -<p>Le <i>Carro</i> est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout -enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur -lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs -couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et -s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la -Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la -population<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du -<i>Carro</i> par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois -couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit -lentement. Tout à coup éclate le <i>Gloria</i>. Alors, de l’autel même, part -une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le -long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne -savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol; -subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une -clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du <i>Carro</i>, et en une -seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au -même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les -églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et -formidable pendant que se continue dans l’église le chant du <i>Gloria</i> -dont les échos arrivent sur la place.</p> - -<p>C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue -cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires -sur le vol de la <i>colombina</i> pendant que les pigeons couleur de nacre, -hôtes<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> habituels de la place s’envolent éperdus.</p> - -<p>Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la -Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est -à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec -la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus -agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine -sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même -salutation:</p> - -<p>«Buone feste!<a id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a>»<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-a"></a>IV<br /><br /> -ROME</h3> - -<p>En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont -brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, -solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la -rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que -les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un -symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut -effacer.</p> - -<p>Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément -l’histoire de son <i>Risorgimento</i> (résurrection). L’Italie actuelle a été -créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux -qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la -figure populaire de Garibaldi,<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> toute l’histoire de ce temps -relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous -l’évocation d’un passé écrasant.</p> - -<p>Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, -qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait -pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession -de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles -ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce -milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable -mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et -précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être -jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères -nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les -lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs -yeux de feu.</p> - -<p>L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la -race, l’a conservée, et règne toujours.</p> - -<p>Les grands bouleversements de l’ordre so<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span>cial, comme le fut notre -Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle -terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est -accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus -étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir -parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation -fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé -d’hommes habillés à la mode du <small>XV</small>ᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe -de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, -comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron -au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très -doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du -passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, -dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à -l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici -en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne -s’est jamais vu.<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span></p> - -<p>Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, -telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui -avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment -à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et -despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, -la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports -sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales -paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse -de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de -la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La -race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le -peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à -leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur -chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont -coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et -laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, -plus seyant et plus pratique que<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> celui-là. Beaucoup ont, plié sur -l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore -ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les -jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns -admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend -de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races -fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un -plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise -très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce -toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs -nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est -vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens -auxquels on aurait mis un bavolet.</p> - -<p>Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la -vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à -donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes -fresques des catacombes; et la sorte de<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span> tourte ronde à laquelle est -attaché un <i>fiasco</i> d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux -mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le -latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. <i>Est -locanda</i> est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les -appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume -latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de -propriété—<i>Libera proprietà</i>—de tel ou tel. Toutes les fonctions de la -vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et -primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri -de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur -balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de -trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. -La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je -pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de -superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des -routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs -visages de jeunes faunes heu<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>reux ne donnaient nullement l’impression -d’une misère souffrante.</p> - -<p>Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont -l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de -soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il -faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les -caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.</p> - -<p> </p> - -<p>La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses -fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il -y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la -Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on -veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de -l’<i>agro romano</i>, à la fois le plus fertile et le plus difficile à -cultiver.</p> - -<p>Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. -L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à -la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de -droits<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.</p> - -<p>L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en -vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu -occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été -dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais -magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de -prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de -sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme -des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait, -et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la -Ville Éternelle.</p> - -<p>Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé -par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le -gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son -compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait -face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes -parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> se tromper, peut-être -serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce -qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.</p> - -<p>Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se -représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée -par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés -et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à -un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie -moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour -répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait -avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament -particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le -peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante. -Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces -et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de -race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à -ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> juge un -être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: <i>popolo -fiacco</i><a id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>, dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il -s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et -le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des -idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie -nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée, -surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les -gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui, -probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions -téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus -d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe -dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le -prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée -du sol où elle avait des racines profondes.</p> - -<p> </p> - -<p>L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une -force, avec des tra<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span>ditions magnifiques, s’est vue, du jour au -lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle -a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été -abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins, -par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment -d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement -laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au -contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les -désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de -familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la -prison et l’amende exorbitante<a id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a>) d’aliéner une partie de leurs -richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.</p> - -<p>A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui, -réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en -séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa -pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> -quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas -cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent, -et qui est d’une tristesse lamentable.</p> - -<p>Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe -très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A -la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours -intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant, -domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé -mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout -enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des -habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes -supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine -se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la -noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une -sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très -pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la -bouche, une des grâces les plus<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> rares dans les visages de femmes, et -qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les -bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent -des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui -témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un -homme «sentait fort ce qu’il était».</p> - -<p> </p> - -<p>Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant -d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont -d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis -vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et -politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger -domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des -portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long -de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule -toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite -iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du -Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et -voit le soleil s’af<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span>faisser derrière le mont Janicule. C’est là que se -croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les -livrées galonnées des princesses du parti noir.</p> - -<p> </p> - -<p>Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du -monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un -caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu -des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant -l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir, -bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer -l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les -plus inattendus.</p> - -<p> </p> - -<p>L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais -non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt -l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou -de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la -circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le -conducteur se voit parfois obligé de descendre et de<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> garder l’entrée de -la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.</p> - -<p> </p> - -<p>Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses -fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le <i>Pont. -Max.</i>, qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et -de triomphant:</p> - -<p><i>Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves -regni cœlorum.</i></p> - -<p>De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à -tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos -monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et -nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux -obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette -abondance et cette fraîcheur des eaux vives,—«eau vierge», dit une -inscription, «eau pieuse», dit une autre,—a une séduction -extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique; -leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et -par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour,<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span> jusqu’à Pie IX, -premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes -masses d’eau courante jetées dans Rome.</p> - -<p>La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse, -ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome. -C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute -romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme -antique et de spiritualité mystique.</p> - -<p>La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une -séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des -lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées -pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de -papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des -déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante -et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a -vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la -campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que -couronnent les ruines<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce -bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre -deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il -abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une -inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»</p> - -<p> </p> - -<p>Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le -parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre -les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole -blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le -jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante. -Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a -disparu derrière cette verdure éternelle.</p> - -<p>Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces -«casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une -oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le -centre d’une cour de marbre, qu’entourent<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> des bancs et des colonnettes -de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de -buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles -terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers -paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier -blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre. -Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit -troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et -inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai -vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant -son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à -l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des -paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique -d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu -des colombes qui, comme Dante l’exprime,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">.............. <i>l’uno all’attro pande</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Girando e mormorando l’affezione</i>;<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">et, en haut, partout, volent ces grands<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> corbeaux qui sont si nombreux à -Rome.</p> - -<p>Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la -pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor -involontaire.</p> - -<p>Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de -buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante, -sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses, -rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe -d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix -qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout -autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple -et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et -venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si -fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet -donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en -chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de -laquelle ils se dispersent.</p> - -<p>C’est un endroit assez étonnant qu’une<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> sacristie de Saint-Pierre, toute -pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de -taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs -robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des -canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre -eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et -quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous -avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean -de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements -blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance -d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait -doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée -tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains -gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans -une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect -du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être; -maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans -l’Église,<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres -religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au -plus dans la petite bourgeoisie;—il est vrai que le séminaire les prend -et les façonne dès l’enfance.</p> - -<p>Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les -rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des -cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec -des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien—ils la -troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa -Borghèse—finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée -entre eux une véritable égalité.</p> - -<p>L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales -du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de -plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue -sévère et imposante, la force publique, <i>guardia civile</i>, qui se voit -dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la -police, à laquelle s’attache encore l’odieux<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> des anciennes polices -secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la -population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les -carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps -d’élite. Avec un uniforme à la Raffet—habit à queue et tricorne sur le -front—leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste -complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers -donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le -fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort -beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches -blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans -ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en -général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire -impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les -dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme -n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui -paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux -fonds militaire piémontais à<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> gardé l’allure soldatesque. C’est dans les -milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté -d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez -beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque -nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.</p> - -<p>L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui -trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et -pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et -ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux -anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de -l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas -sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre -clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le -catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement -destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi -ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les -dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole, -tentent de l’enrayer.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p> - -<p>Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine -dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, -rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect -des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, -on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du -Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous -moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, -comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses -colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses -triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une -station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes -lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque -chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce -passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent -dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense -enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre -dans l’intérieur par<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois -dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même -du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les -gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui -paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se -creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors -sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est -tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y -ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de -l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations -fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous -les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression -d’une domination intangible.</p> - -<p>La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables -qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une -vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné -encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se -soulève un de ces épais ri<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>deaux qui servent de portes, et on découvre -les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau -s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au -fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur -l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces -lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour -et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois -mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit -peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, -malgré ces exécutions.</p> - -<p>Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est -absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre -puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts -bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore -éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent -l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le -catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles -écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> -monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; -il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus -élevés, est le patrimoine de l’humanité.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p> - -<h3><a id="V-a"></a>V<br /><br /> -L’AGRO ROMANO</h3> - -<p>L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville -a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de -Rome.</p> - -<p>Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier -l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de -la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration -quelconque; en effet, l’<i>agro romano</i> était possédé par quelques -tenants<a id="FNanchor_M_13"></a><a href="#Footnote_M_13" class="fnanchor">[M]</a>.</p> - -<p>L’<i>agro</i> inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent -quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, -légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.</p> - -<p>Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, -deux familles<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> seulement possèdent six mille hectares et la possibilité -d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.</p> - -<p>Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont -conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. -L’exploitation de l’<i>agro romano</i> est depuis des siècles entre les mains -de ce qu’on appelle les <i>mercanti di campania</i> qui afferment la terre au -propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les <i>mercanti</i> qui -habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir -sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur -tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, -possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la -campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour -et nuit.</p> - -<p>Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’<i>agro</i> semblable à -un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau -de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en -forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air -brutal sous sa barbe rousse, le<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> précède. Derrière le troupeau, monté -sur une jument qui suit son poulain, un homme, le <i>tabaro</i><a id="FNanchor_N_14"></a><a href="#Footnote_N_14" class="fnanchor">[N]</a> noir -doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à -ses côtés un chien à poils longs. C’est le <i>vergaro</i> (chef des -troupeaux), un de ceux à qui les <i>mercanti</i> sous-louent une partie du -pâturage.</p> - -<p>Les grands bœufs gris à cornes énormes,—descendants de ces fiers bœufs -romains qui buvaient du vin,—errent au milieu des ruines majestueuses -sous la garde du <i>massaro</i>. Les juments et les poulains qui galopent -follement dans les haut herbages appartiennent au <i>cavallaro</i>. -<i>Vergari</i>, <i>massari</i>, <i>cavallari</i>, sont les vrais maîtres de la campagne -romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.</p> - -<p>Ce sol de l’<i>agro romano</i> cependant est le plus riche qu’il soit; il se -compose de deux parties distinctes: le <i>tuffo</i>, terre admirable, riche -en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture -intensive, et la <i>pozzolana</i>, sorte de sable dont on fait un ciment -qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.</p> - -<p>Actuellement la malaria a rendu ces riches<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span>ses improductives. La -malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et -septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en -l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se -servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, -et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent -dans la <i>pozzolana</i> les traces du drainage des Romains qui avaient su -rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des -terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont -été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont -persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et -enrichir le pays de ses immenses ressources.</p> - -<p>Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au -cœur de l’<i>agro romano</i>, une première famille colonisatrice s’est -installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des -promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au -moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à -certains endroits<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et -demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches -d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y -coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà -admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en -obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les -travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de -suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse, -est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une -tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène -à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les -membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de -la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’<i>agro</i> depuis le mois -d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de -cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du -rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le -produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent -employé.<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p> - -<p>C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard, -qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement -tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a -soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit, -distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite -calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux -brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son -exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer -son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et -cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!» -ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut -mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette -trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est -précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les -lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria», -dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute -raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> besoin, son -gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un -troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux -éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas -la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la -persévérance.</p> - -<p>Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené -avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps -robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des -paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène -rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection -sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui -sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire -fixe; comme le proverbe local veut que <i>la cura della malaria sta nella -pentola</i> (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué -chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils -reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans -l’<i>agro</i>, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par -kilomètre. Au<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span> moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois, -mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout -de ne jamais quitter le <i>tabaro</i>; avec des précautions raisonnables, le -risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas -affronter, et la transformation de l’<i>agro romano</i> telle qu’elle est -projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des -Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore -plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.</p> - -<p>Le but des colonisateurs de l’<i>agro</i> serait d’établir dans la campagne -romaine, graduellement assainie, la <i>mezzaria</i>, telle qu’on la pratique -dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la -«Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les -ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire -rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la -«Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un -magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes -nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et -principalement<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois -pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et -qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit -pour la première fois dans l’<i>agro romano</i> se lèvent drus et forts sur -ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les -oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits -croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai, -et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.</p> - -<p>Déjà, aux <i>Tre Fontane</i>, les trappistes, par la plantation en masse -d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions -hygiéniques de la partie de l’<i>agro</i> qui leur appartient, mais leur -tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré -à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence -fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie -comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des -colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et -laborieuse.<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-a"></a>VI<br /><br /> -OMBRIE</h3> - -<p>Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le -sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions -anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si -profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque -incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à -Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des -apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des -êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur -passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des -traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et -s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> ombriennes, -en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé -d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli» -(grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants -de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces -montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et -leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont -le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette -puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en -face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des -Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et -rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une -ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont -groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli, -creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques, -dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce -même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et -qu’ainsi l’apôtre<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de -reprendre sa route.</p> - -<p>Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches -comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent -leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et -des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes, -jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches -brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en -abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès -noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une -Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans -les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont, -par le type physique, telles que les maîtres du <small>XIV</small>ᵉ siècle les ont -peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille -de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont -coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur -s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se -rattache en arrière, laissant de<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> chaque côté tomber des pointes qui -leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu -sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce -parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune -d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles -sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites -oisilles de Dieu.</p> - -<p>Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues -et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées -sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs -portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans -leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois -avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte -consulaire est encore ornée de trois statues romaines—<i>Ispello Colonia -Giulia Citta Flavia</i>, est-il écrit,—et les femmes qui, le dimanche, -sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions, -portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère -qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se -dé<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>roulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu -et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en -foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite -un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des -lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant -l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes -réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des -nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race -est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants, -trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son <i>damo</i><a id="FNanchor_O_15"></a><a href="#Footnote_O_15" class="fnanchor">[O]</a> à l’église -qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en -formaliser.</p> - -<p>Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités -que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources -diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres -palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> toutes -sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé -les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est -devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où -se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le -divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les -Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement -agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers -religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école -d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît -s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se -multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés -aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le -respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement -imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces -couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin. -L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute -sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> -progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de -tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il -paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent -surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si -merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions -de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la -grandeur de la race.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p> - -<hr /> - -<h2><a id="TERRE_DE_BROUILLARD"></a>TERRE DE BROUILLARD</h2> - -<hr /> - -<h3><a id="I-b"></a>I<br /><br /> -DECORS ET ASPECTS</h3> - -<div class="blockquot"><p><i>So it cometh often to pass that mean and small things discover -great, better than great can discover small.</i></p> - -<p class="c"> -<small>BACON</small><br /> -</p> - -<p>(Et il advient souvent que les choses petites et triviales -expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer -les petites.)</p></div> - -<p>Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque -où il a vécu, cette Angleterre du <small>XVI</small>ᵉ siècle, si différente de celle -d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par -l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a -fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de -Shakspeare: <i>La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira</i>, extraordinaire -et savoureux mé<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span>lange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se -souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un -libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans -prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.</p> - -<p>Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur -italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où -toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un -croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc, -sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos -galants et subtils. L’Angleterre du <small>XVI</small>ᵉ siècle comprenait parfaitement -ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.</p> - -<p>C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres -demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a -un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles, -et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus -jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce -mélange de seigneurs du <small>XVI</small>ᵉ siècle, de<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> fustanelles grecques, de belles -dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère -qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne... -et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on -comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...</p> - -<p> </p> - -<p>Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la -fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort -de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur -sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain -milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie -chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux: -mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du -blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes; -je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées, -de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et -les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> sous la -fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.</p> - -<p>L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du -matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il -y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu -de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent -pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux -habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure -et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq -heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les -bannières sont déployées!</p> - -<p>Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette -actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode -est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas -dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée -est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de -l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la -tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve -l’hon<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>neur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les -types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin -encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough -fantaisistes.</p> - -<p>Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou -du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou -ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles, -et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la -turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.</p> - -<p>De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair; -l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment -on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange... -Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les -grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.</p> - -<p>Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant -leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se -révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect -<i>autre</i>; ainsi il y<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et -de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est -excessivement curieux, dans son aspect <i>moyen âge</i>: ils semblent, ces -deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui, -gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance -à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on -cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la -main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.</p> - -<p>Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une -porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand -ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples -particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en -ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est -évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure -sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été -habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> -dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le -nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus -vingt ans!</p> - -<p>En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à -la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée, -le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est -impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans! -Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux -le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète! -Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si -merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé -son prestige pendant la longue attente présomptive.</p> - -<p>Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en -pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est -évanouie, c’est la <i>jeune</i> douairière qui lui a succédé, mais -l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux -dos pincé à la jeune,—nul manteau, rien,—descendre majestueusement<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span> et -surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas, -elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet -de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes -dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société -anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle -mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple -jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été -aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari -d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage, -et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de -jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou -bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le -coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle -aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien -délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine -Alexandra, je m’en méfierais un peu.<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p> - -<h3><a id="II-b"></a>II<br /><br /> -LES DISTRACTIONS</h3> - -<p>On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la <i>sociabilité</i> des -Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui -prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un -peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces -façons <i>humaines</i> que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis -des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui -aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre -dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne -lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par -galanterie, mais—je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît -vraie,—c’est une espèce d’<i>humanité</i>, l’appli<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span>cation générale du -principe que le plus fort doit aide au plus faible.</p> - -<p>Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du -moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément -l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée -entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux -du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise, -seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup -plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant -dans les mêmes conditions à Paris.</p> - -<p>L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris -à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme -une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.</p> - -<p>Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie -particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent, -font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien -jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais -s’en amuse presque toujours.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p>L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois -dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une -gargote, que tout y était <i>aussi bon que le fait mère</i> (<i>as nice as -mother makes it</i>). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux -aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.</p> - -<p>Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre -classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle -générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est -une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la -famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture -n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire, -l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on -sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à -Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque -nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont -nombreuses et le service des livres pour la province constitue un -département d’affaires d’une extrême impor<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span>tance. Tout le monde, à -partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la -«Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les -classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent -reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la -population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des -Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment -préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce -sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés. -Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus -pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure? -D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que -<i>Dodo</i>, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure -moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de <i>Dodos</i>, personnes -absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et -de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on -<i>mange</i>, mais ce qu’on <i>digère</i>, qui nourrit, cet appétit déréglé de<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> -lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de -culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant -l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature -bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise -littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle -n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture -devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce -sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la -lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques, -l’habitude de la confession, de se <i>pouiller</i> l’âme, comme dit Huysmans -dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne -maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses; -cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.</p> - -<p>Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est -emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître -omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé -par les spéculations féminines à la Bourse; main<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>tenant il n’y en a plus -que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes, -femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les <i>clubs</i> de femmes, -et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on -se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de -<i>rabattre</i> les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en -sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent -qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects; -comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce -qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la -suite...</p> - -<p>Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit -écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant -toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la -femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine -plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont -appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et -notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> typique -c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices, -elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le -sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse, -car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines -et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de -cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais -j’aurais peur du réveil!</p> - -<p>Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de -nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples -chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les -jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que -nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du -moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été -supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces -bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais -on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: <i>Bank holiday</i> est -une institution dorénavant reconnue, se<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> renouvelant quatre fois par an, -et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la -population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les -endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour -<i>Arry</i> et <i>Arriett</i>! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats -de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette -colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres -s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs, -fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine -campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la -colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut, -sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de -ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai -jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des -chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des -vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir -un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon); -beaucoup de musique,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span> beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune -difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles -appartenant à la classe des <i>match makers</i>, ouvrières des fabriques -d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes -claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien -spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des -yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette -classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang -bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont -folles de parure; leur <i>Feather Club</i> prime tout pour elles: on se -réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation -hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait -l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du -club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont -indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans -intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à -s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> de grandes -fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très -habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se -tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir -évident. <i>Arry</i>, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes -haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est -l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande -impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité -laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles -n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun -sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a -toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les -fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici -qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’<i>idée</i> en moins.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p> - -<h3><a id="III-b"></a>III<br /><br /> -LE «HOME»</h3> - -<p>Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît -toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très -grande et honneste dame du <small>XVII</small>ᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec -un ami particulier, lui dit soudainement:</p> - -<p>—Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose -en vous qui me fait peine!</p> - -<p>—Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...) -répond l’interpellé inquiet.</p> - -<p>—Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas -dévot à la Vierge!...</p> - -<p>La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville -d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, pro<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span>clamera en -toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et -tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française -sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans -cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne -ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur -et d’attachement qui est le fonds même du culte du <i>chez soi</i> en France. -L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de -laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de -l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux -yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute -vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour -réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas -qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une -installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au -contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires -de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même -les grands seigneurs<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> riches, louent leurs habitations, soit à la ville, -soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi -Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes, -c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on -voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni -chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir -envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour -en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont -spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires: -pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage -aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses -et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des -Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les -envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans -leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et -dire qui aime le «home»!</p> - -<p>L’instabilité de la famille anglaise est sans<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> égale en Europe; où -voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou -d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans -quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les -journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur -toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand -qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais. -Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on -pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal: -les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente -pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de -diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle -sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est -certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et -la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire -de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les -Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui -il faut des régimes extra<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span>ordinaires; l’existence, voire même luxueuse, -douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices -physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes -femmes, un <i>craze</i> (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité -pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme, -le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont -considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la -résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes -filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs -l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin -maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes -est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il -s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait -éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération -de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors -paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et -saines avaient be<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span>soin pour demeurer en équilibre moral et physique, de -mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts, -ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles -dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé -placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi -Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre. -Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le -«home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la -souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes -ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille», -chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.</p> - -<p> </p> - -<p>De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de -l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait -pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée -qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année -en année, mais d’époque en époque, et tous les<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> trente ans à peu près a -subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a -cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait -de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait -publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,—un autre carrosse -suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins -italiens—laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au -bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que -le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires; -néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code -d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et -les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens -des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut -faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut <i>tout</i> -entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile. -C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du -sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les -Anglais, en général,<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été -inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée -que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur -apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression -triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne -soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire -ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue -française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme -«l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé -stupidement en désuétude.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p> - -<h3><a id="IV-b"></a>IV<br /><br /> -LA PUDEUR ANGLAISE</h3> - -<p>La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains -sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en -Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser -entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser -entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans -les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres -entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse -sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du -goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, -éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette -petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse -pas: on s’essuie<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre -puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant -un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au <small>XVI</small>ᵉ siècle, se -déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, -qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et -depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du -baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les -conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première -sommation. George Eliot, par exemple, dans <i>Adam Bede</i> qui repose tout -entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les -amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de -l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est -infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à -l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses -en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille -de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu -l’innocence avec des allusions à<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span> un acte inconnu, mais le baiser se -comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de -leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve -aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs -lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.</p> - -<p>Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: <i>les Lettres -d’amour d’une Anglaise</i>, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que -ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; -ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une -femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant -la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très -bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a -vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du -reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès -qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est -pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même -l’<i>allusion</i> à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses -lèvres: «Les<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel -enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! -Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du <small>XX</small>ᵉ siècle ne -marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par -lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me -semble, qui répond à un pareil état d’âme.</p> - -<p>Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne -faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce -même pays, on a un véritable culte pour le <i>flogging</i> (fouet) (qui ne se -donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment -aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans -les <i>board schools</i> (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée -qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui -passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été -fouetté <i>dix-huit fois</i> dans le cours de son éducation, et vraiment pour -ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette -idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> -verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?</p> - -<p>Mais voici qui est bien plus fort, le <i>Truth</i> a révélé qu’il existe à -Londres une <i>fouetteuse de profession</i>, vous m’entendez bien, une -femme—si on peut lui donner cette appellation—qui, moyennant -rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les -filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de -dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile -pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une -monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés -que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.</p> - -<p>La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en -est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la -grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances -l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve -dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme -en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira -que la reine ou la princesse de<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span> tel pays est «enceinte» en italiques, -ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est -difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans -la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en -Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est -celle-ci:</p> - -<p>«La femme de M. S...—d’un fils.»</p> - -<p>Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; -en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la -gloire.» Tout commentaire est superflu!</p> - -<p>Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges -accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses -ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est -une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant -n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau -lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, -mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. -Du reste, un article de foi sur lequel il con<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span>vient de rabattre, est -celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le -croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas -d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde -délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage -les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, -et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre -est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle -pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois -bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans -ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant -des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de -domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien -des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à -d’indignées protestations dans le <i>Times</i>. Dans les <i>tea rooms</i> même, -les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise -d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée -de Regent<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span> street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où -le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins -à ceux qui n’en ont pas l’habitude.<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span></p> - -<h3><a id="V-b"></a>V<br /><br /> -HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI</h3> - -<p>Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot -<i>humbug</i>. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux -idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug» -signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve -pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de -vertu furent nombreux; leur nombre était légion.</p> - -<p>Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut, -sans contredit, <i>George Eliot</i>. Ce grand génie, dont le visage fort et -sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat, -avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari -d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme -importance sociale;<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour -expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple, -«qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les <i>devoirs</i> d’une femme -mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du -véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les -allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en -holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva -à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme -on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas: -elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis -d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.</p> - -<p>Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de -vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait, -car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est -aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé -d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à -la vue de bien des choses est simplement<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> le signe de la perversité -continentale. Des <i>tea rooms</i> qui, en France, nous feraient ouvrir des -yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe -de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et -bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux, -où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est -pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent -ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur -vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de -l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si -commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité -une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces -belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les -prés!</p> - -<p>Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère -sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre -à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à -la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux,<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> des -propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un -homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle -porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en -manière de piment cette phrase incidente: «<i>Le salaire du péché, sans -doute?</i>» et l’on rit.</p> - -<p>S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires -préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la -respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le -milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les -curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et -retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus -belles actrices de Londres—admettons que Lucrèce n’était pas plus -chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux -mauvaises apparences,—une actrice charmante, voluptueusement vêtue de -blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service -religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle -a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en -face de l’autel!—Puis, après<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> les prières liturgiques, elle a pris -position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a -récité des poésies... édifiantes!!!</p> - -<p>Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles -qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les -conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli -coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression -qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir. -L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale -tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...</p> - -<p>S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce -qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un -réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa -propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains -éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans -cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la -bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe -magnifique<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré -demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses -privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au -faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités -protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la -puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère -mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend -en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied -d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les -séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne -mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les -esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant -remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir -qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant -purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs -adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les -soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse -et une actrice,<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas -beaucoup, mais la duchesse perdra tout.</p> - -<p>La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler -autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom -en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la -pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si -ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être -immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention, -fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.</p> - -<p>Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce -que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les -promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs, -sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère, -n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps -brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte -de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de -forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes -délica<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span>tes, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est -vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous -les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant -s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes; -fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en -contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure -du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come -back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient -d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes -et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur -furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur -l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me -semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment -sensibles à l’éloquence—ce moment-là nous l’avons atteint en France: -l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole -d’autrui;—en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention -avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> quelque chose -de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment -convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche -moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs, -mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son -essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche -suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les -asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet. -Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre -l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes -d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen -commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on -émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans -scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de -service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans -la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes -déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la -campagne; ceci<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> seul est un changement radical. A la National Gallery -qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore. -Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui -vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième -jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus -monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète: -l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie -sont encore les maîtres.<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p> - -<h3><a id="VI-b"></a>VI<br /><br /> -LÉGISLATION</h3> - -<p>La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre -qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus -aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus -inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la -personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le <i>peerage</i> et -les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la -moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, -la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous -avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à -ce que vous en changiez; vous vous appelez <i>Smith</i>, je suppose, vous y -ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith -Plantagenet, et vos<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce -n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une -carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme -«Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais -qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun -inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des -avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le -caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien -ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps -l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est -notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est -même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui -fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation -dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent -côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, -intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en -vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient -encore solides.<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p> - -<p>Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage -s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et -autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un -minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins -de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en -Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par -le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il -y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un -homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, -ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité -de <i>prouver</i> leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne -l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; -alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient -bien ou tournaient mal, absolument par chance.</p> - -<p>En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des -années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra -légale l’union avec la sœur de<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> l’épouse défunte; cette loi, on ne peut -arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et -hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, -rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle -est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable -de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont -parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait -favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse -pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser -sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante -ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs -a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, -rétrospective dans ses effets a été votée,—mais pour une belle-sœur, -une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa -femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la -Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur -sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> une femme de -convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de -la défunte épouse qui soit interdite.</p> - -<p>L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou -vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le -déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur -légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait -généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai -connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était -une Anglaise typique, tenant un <i>lodging</i>, les cheveux en boucles, prude -s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était -amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se -changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et -quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence. -«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si -bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;» -les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel -accablement, l’époux buvait, la<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> brutalisait, dépensait l’argent, enfin -elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer. -Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il -était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au -désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une -autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante, -empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que -toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne; -j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh! -non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait -une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le -divorce.</p> - -<p>Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse -tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui -n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on -l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital, -et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre, -fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane -faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient -obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces -justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel -imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était -fiancée à un très riche <i>commoner</i>; elle avait toutes les grâces de -Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède; -bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus -triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille -même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement -les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le -lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main -même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune -lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui -parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les -cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> avait payé -nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en -fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de -temps après.</p> - -<p>Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans -la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une -femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à -la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on -croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.</p> - -<p>Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer -tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui -décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman -laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura -obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un -batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête -l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame, -qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait -d’avoir<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour -les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les -séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces -conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une -grande popularité, <i>Sherlock Holmes</i>, l’écrivain Conan Doyle a fort bien -démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du -<i>home</i>, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut -pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa -personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens, -que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait -vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le -docteur Johnson qui, au <small>XVII</small>ᵉ siècle, revenu d’un voyage en France, -estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la -vraie liberté du citoyen.</p> - -<p>Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en -France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu -dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a -relativement<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span> peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très -joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai -connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de -ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le <i>cri</i> -qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p> - -<h3><a id="VII-b"></a>VII<br /><br /> -LES ENFERS ET LES REMÈDES</h3> - -<p>Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction, -à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen -que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin, -etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes... -Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:</p> - -<p>—Et maintenant croyez-vous au diable?</p> - -<p>J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends -que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin, -pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.—La misère -existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à -Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et -agressive; les quartiers riches contiennent des<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> rues basses où, à deux -pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le -spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains -tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.</p> - -<p>Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la -rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre, -mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût -incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants; -donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie -frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière -cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une -sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme -était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière -toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage -hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le -bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au -milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouf<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span>frèrent au premier -tournant derrière le lugubre cortège.—Je sais bien que cette façon de -ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il -serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des -policemen,—mais cette triste procession défilait précisément derrière -ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le -contraste était navrant.</p> - -<p>Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes -sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts» -des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme -boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est -à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état -de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que -témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les -villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la -cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus -fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont -vraiment spéciaux.<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span></p> - -<p>Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en -haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est -inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages -meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la -pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble -spécimen d’humanité—elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux -terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure -confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une -nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on -n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont -leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement -l’étonnement de la postérité.</p> - -<p>Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement -agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal; -les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial: -l’<i>hooliganism</i>; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la -société, ont la main levée contre tous. Ce<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span> n’est pas seulement pour le -lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la -souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et -terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier, -<i>Punch</i>, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations -publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez -effrayant:—«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé -et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine, -à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre -une pierre.</p> - -<p>Au-dessous se lit la légende suivante:</p> - -<p>«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»</p> - -<p>Puis les vers de «la Tempête».</p> - -<p><span class="smcap">Prospero.</span>—«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un -diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes -efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement -perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit -aussi se corrompt...»<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span></p> - -<p>Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits -devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de -ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de -ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de -les empêcher de se reproduire;—la brutalité déchaînée que ne corrige -aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après -des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation -populaire, on aboutit à <i>l’hooliganism</i>; l’ignorance n’a assurément rien -produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux -Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.</p> - -<p>Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house», -ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes -silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la -nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents -destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs -d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient -eu tôt fait de<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va -s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a -vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du -mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a -blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été -la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en -général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent -de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher -l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos -du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines -on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les -gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays -protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins, -pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y -a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit -théorique de punir un homme pour inceste ou <i>incontinence</i>. Ces cours -ecclésiastiques maintenues<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> et rétablies par Henry VIII ont été des -instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en -garer par le mystère a créé une seconde nature.</p> - -<p>Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, -excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme -moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, -mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu -d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours -des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, -assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle -est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une -somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés -puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper -moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums -et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la -prostitution.</p> - -<p>L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de -conscience,<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini -avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a -perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit -et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites -défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la -masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent -de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; -la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone. -Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et -s’augmente une population laborieuse, où les hommes <i>ne boivent pas, ne -battent pas leurs femmes</i>;—c’est le vieux Ghetto juif:—là, de tous les -points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en -terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment -plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs -enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de -leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin -de<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi -séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont -d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et <i>tous</i> deviendront -des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui -affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues -juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, -l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, -nul doute que l’avènement d’un <i>roi</i> ne soit un bonheur pour le pays; la -vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on -en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient -choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera -infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas -facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater -Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa -petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle -sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et -résistante.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p> - -<h3><a id="VIII-b"></a>VIII<br /><br /> -LARGESSES ET ÉDUCATION</h3> - -<p>«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en -Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en -Angleterre et non dans les Iles Britanniques:—l’Anglais, très différent -sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, -éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est -infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la -reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes. -Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, -un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas -de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un -ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un cler<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>gyman ou à un -professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien -garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans -l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les -esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus. -Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait -cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que -de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus -vives et les plus alertes du commencement du <small>XIX</small>ᵉ siècle, dont l’ouverte -profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais -diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une -transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et -disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, -cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont -la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; -et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il -à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans -laquelle nul homme ne peut être<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> heureux, ni même <i>honnête</i>.» De nos -jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme -raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses -enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; -ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que <i>l’art pour -l’art</i>. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur -lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que -cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se -traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise -commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie -assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées. -En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait -véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait -fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans -après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort -ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa -plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span> en -Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment -cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du -«literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent -sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme -le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un -résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; -les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le -lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut -autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.</p> - -<p>L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un -de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, -ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la -brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en -Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun -qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des -contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, -un<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span> admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui -avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte -d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du -pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où -Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut -accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris -l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement -soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de -travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le -bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans -son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa -modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des -milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de -cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette -merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses -mains délicates.</p> - -<p>Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient -sages, et que l’œuvre<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span> destructrice du temps ne doive pas, dans une -certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une -nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages -coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.</p> - -<p>Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement -proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct -qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés, -cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui -leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an -à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se -trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin -et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce -pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où -pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de -correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile -est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en -proclame sans hésiter le droit et la nécessité.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p>En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure -toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons, -déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de -l’enfant à naître l’empêche de naître.—Les prévisions sages et -intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la -famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans -l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes -terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour -soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le -petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne -considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de -ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir -afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le -tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la -souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour -les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant -un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le -gagne-pain<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> des siens respire, et agit dans des conditions infiniment -plus favorables à sa conservation personnelle.</p> - -<p>L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de -l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui -donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du -nécessaire, but médiocre s’il en fut.</p> - -<p> </p> - -<p>Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la -politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été -au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains -très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de -l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En -Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves -procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la -perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages -purement pécuniaires:—le prix vaut la course.—Ce n’est nullement la -curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p> - -<p>Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des -siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents -ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands -serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit -humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager -d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des -services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.</p> - -<p>C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et -non les procédés d’éducation anglaise.</p> - -<p>Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et, -actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre -et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas -faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a -donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état -social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige -encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans -est au-dessus d’un gamin intelligent de<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> dix! Quelle distance sépare ces -deux êtres!</p> - -<p>L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il -est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce -n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès -qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un -instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le -contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de -liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des -freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire -contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le -«fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est -appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses -bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.</p> - -<p>L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles -pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire. -Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le -plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son -objectif. Les tout petits, extraordinaire<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span>ment beaux et pomponnés -jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question, -presque les seuls enfants <i>simples</i> et véritablement enfants sont ceux -de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont -les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la -fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une -volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.</p> - -<p>Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté -complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire, -ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu, -dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur -l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant -que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée -pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de -savoir obéir.</p> - -<p>L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais -nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce -plus doux et plus courtois, et ils<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sont nombreux; généralement timides, -ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, -car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était -infiniment plus répandue.<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p> - -<h3><a id="IX-b"></a>IX<br /><br /> -LA PIERRE DE JACOB</h3> - -<p>Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est -conservé une foule de coutumes se rattachant au passé <i>catholique</i> (qui -n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement -aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en -écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que -sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce -carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une -demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce, -mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce -qu’elle voulait dire,—l’église était du reste hermétiquement -fermée.—Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée -par fidélité et respect de la tradition. Il<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> s’en sonne continuellement -de semblables.</p> - -<p>Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en -cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être -protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante, -et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le -roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les -contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans -<i>l’Église établie</i>, dont le Palladium national est le «Prayer Book», -document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par -le roi, qui enseigne précisément le <i>contraire</i> de ce que croient par -tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré -pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets, -se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte, -un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et -n’est pas près de se terminer.</p> - -<p>L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié -du joug de l’Église romaine, est en principe sous le<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> joug autrement -lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de -l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant <i>la -diversité des opinions</i>, et voulant, tout comme l’Église-mère, -l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth, -qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont -interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette -Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est -<i>Elle</i> l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient -cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a <i>permis</i> l’Écriture comme -nous étant nécessaire!»</p> - -<p>En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on -contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions -draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en -Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire <i>tous -missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549</i>. Et sur le seuil même -de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle -apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son -enfant divin<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de -cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son -fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et -d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter -que son image est une transgression de la loi.</p> - -<p>Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise, -précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est -aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un -couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le -patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle -important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée -sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de -trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là -par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé -simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.</p> - -<p>Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois -d’Écosse<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se -tenaient pour être couronnés,—ne me demandez pas comment ils se -l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit -qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour -arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre; -elle était authentique, et c’est assez.—En conséquence, les souverains -écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant -qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et -ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise -régnerait». Or, les Anglais du <small>XIII</small>ᵉ siècle étaient pas mal pillards, et -aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant -de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du -nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant -d’un prétendant au trône d’Écosse: «<i>Ha! ce fol félon telle folie faict; -si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui</i>,»—ce qui fut -accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre -prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> -c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse -devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le -Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur -laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le -patriarche.</p> - -<p>La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du -roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en -contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette -cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une -intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de -maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui -ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils -représentent est tombé en désuétude.</p> - -<p>Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et -allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait -désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son -successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du -cérémonial séculaire.<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span></p> - -<p>Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des -épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie -féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins -appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il -n’a rien répudié.</p> - -<p>Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec -rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en -<i>français</i>, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra -à son peuple revêtu d’un caractère sacré.</p> - -<p>Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à -l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation -aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des -institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est -extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi -Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le -<i>Veni Creator</i> chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux -Édouard de sainte mémoire, qui, dûment<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> canonisé, repose à Westminster -Abbey.</p> - -<p>Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat -porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier, -écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur -le <i>sac de laine</i>, le roi jouât au bourgeois.</p> - -<p>Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une -vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il -est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de -ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis -du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc -Votre Majesté, si ce n’est une <i>cérémonie</i>?»</p> - -<p>Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.</p> - -<p>Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à -la rendre aussi imposante que possible.</p> - -<p>Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son -rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la -première heure avoir compris que le <i>Gemüthlich</i>, dont son auguste mère<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> -était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait -d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies, -s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication -de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard -VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon -marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux, -dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce -point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg -est à l’abri de tout soupçon!</p> - -<p>Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont -les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante -sur le moral de la société anglaise;—je n’en crois rien—la défunte -souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec -quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale; -dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est -abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en -villégiature, elle ne manque pas une fois<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> la description de sa chambre, -et du cabinet de toilette «d’Albert».</p> - -<p>Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et -ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette -fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait -pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon -pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et -l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du -mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot -pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous -les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le -même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus -tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de -coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la -reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette -heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale -douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> -encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée, -outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari -et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas -avec moi, je le dirai <i>à la reine</i>.» La menace était sans appel. -«Alors—c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,—il est venu, -il n’a pas dit un mot, et <i>Willie</i> a été le résultat.»</p> - -<p>Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité -de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus -étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus -rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les -Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession -protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié -le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la -fleur de sa noblesse.</p> - -<p>L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là -où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte -du Nord, naturellement musicien, poète, ai<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span>mant la danse, vivant d’une -vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti; -l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les -presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut -imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner -l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette -impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps -étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du <small>XV</small>ᵉ et du -<small>XVI</small>ᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien -comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais -qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son -histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il -n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de -la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur -l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va -tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut -le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et -l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations finan<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span>cières et juives -demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement. -Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un -financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune -confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.</p> - -<p> </p> - -<p>On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut -aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande -souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait -connu des fortunes diverses et contraires,—ce qui l’aida sans doute à -bien remplir son rôle.</p> - -<p> </p> - -<p>Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la -douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de -ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du -prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le -côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à -une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.</p> - -<p>En ce moment, le bon sens britannique<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> subit une éclipse, mais déjà à -l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil; -courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et -ce ne peut être en vain.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p> - -<h3><a id="X-b"></a>X<br /><br /> -IMPÉRIALISME</h3> - -<p>L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de -la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur -d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de -faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le -monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «<i>A Chamberlain</i>;» -protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se -révoltant, le traite de «<span class="smcap">Pro-Boer</span>», et s’ils en eussent eu le pouvoir, -ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent -inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas -sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a -entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que -j’appellerai la <i>Kipplinite</i>. Ce n’est<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> plus du tout l’antique sentiment -du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux -glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude -avec celui du nègre qui part pour une razzia.</p> - -<p>J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère -et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont -délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté -est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le -fanatique,—il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des -palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un -mystique comme les soldats <i>côtes de fer</i> de Cromwell au <small>XVII</small>ᵉ siècle, -s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil -esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour -descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un -besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses.</p> - -<p>Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses -aspirations intellectuelles, a possédé des hommes émi<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span>nents, d’une -droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique -prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité -de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet -ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis, -«Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société -anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race -du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse -par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain.</p> - -<p>Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire; -lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de -religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur; -une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument -perdu son équilibre.</p> - -<p>Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des -contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit -dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de -marine<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les -avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle -contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour -de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en -soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la -reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des -auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la -façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas -chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar -square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la -souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou -misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu -tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les -uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés, -médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés, -les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils -vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> les pauvres -hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le -passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin -on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif, -et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le -sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les -autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe: -j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se -féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus, -et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être -mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme -enjôlé a accepté le <i>shilling</i> du roi que le sergent lui met dans la -main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour -le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une -large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je -suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un -sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne -peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> de guerre et dans des -conditions exceptionnelles.</p> - -<p>Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment -patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite -île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande -Bretagne» (<i>Greater Britain</i>); le roi lui-même, a donné une sanction à -ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus -grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané -des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des -manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses -caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.</p> - -<p>Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des -dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans <i>Punch</i>; on y trouve -cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la -satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y -est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment -d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans -grandeur; telle silhouette de<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son -exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit -anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la -blague dissolvante!</p> - -<p>J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de -l’année terrible,—une France la tête couronnée, le bras menaçant, -tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse -et fière... et une <i>Commune</i> toute rouge de sang, et l’empereur germain, -entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la -France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!</p> - -<p>Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la -bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur -de l’espèce humaine;—là, point du tout, et ce sera l’honneur de -l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une -excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui -permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de -l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> œuvre -quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée -d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement -sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en -nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot -profond: «<i>Il est très mauvais de penser.</i>» Il n’y a qu’à voir où mène -le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est -donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même -que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous -raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout -pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la -négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines -conséquences?—L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue -qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de -s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient -un fléau.</p> - -<p>Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois -mots symboliques pour les enlever et les retenir. <i>Imperium et<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> -libertas</i> est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse -souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans -sa brièveté sommaire.—J’ai assisté au grand meeting annuel de la -«Primrose League», ce qu’on appelle <i>the grand Habitation</i>. Le vaste -théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour -pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les -loges—le théâtre a la forme des théâtres italiens—étaient ornées de -primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une -foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques -que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces -distinctions.</p> - -<p>La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la -première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de -la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque <i>Balfour</i>, -chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des -applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de -l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que -celle de Balfour:<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec -un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont -aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et -vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et -attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air -de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de -Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il -remplit avec un prestige toujours croissant.</p> - -<p>Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le <i>God save the Queen</i>, -qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en -chœur par ces milliers de voix, que le <i>chancelier</i> de la «Primrose -League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est -avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son -discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination -naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut -du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il -n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les -accoudements sauveteurs; de ses yeux<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> grands ouverts il regarde en face -tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme -pour englober dans l’appel de son regard <i>tous ceux</i> qui l’écoutent; la -voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante -qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des -grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans -l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et -les trois <i>cheers</i> qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme -propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p> - -<h3><a id="XI-b"></a>XI<br /><br /> -L’HÉRITAGE DES SIÈCLES</h3> - -<p>Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore -démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de -sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se -dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute -cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui, -après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.</p> - -<p>L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à -son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles, -mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.</p> - -<p>Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme -que deux faits<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> qui se sont passés ces jours derniers simultanément en -Angleterre.</p> - -<p>A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le -flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête -avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le -prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces -ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions -anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays, -prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils -ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps -qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.</p> - -<p>Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne -qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui -revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte -octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de -Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la -circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement -observé. A l’Hôtel de<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à -l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de -huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries, -mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des -cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous -les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense, -composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est -lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises -où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille -catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant -formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique -en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales -étaient célébrées en même temps.</p> - -<p>Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la -population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense -empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille -cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle,<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> précédée -d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les -privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à -dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas -commencée d’hier.</p> - -<p>Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise -un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces -preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents -admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth -de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.</p> - -<p>Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait -acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les -protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de -refuge que dans les «Priest’s hole<a id="FNanchor_P_16"></a><a href="#Footnote_P_16" class="fnanchor">[P]</a>» cachettes ménagées avec une -extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre -de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la -majorité qui gouverne l’opinion<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span> n’appartiendra plus aux fanatiques -d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent -vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent -peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour -grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette -formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques -à gauche, et les <i>religions de fantaisie</i> en arrière.» Du moins chacun -avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que -peut-on raisonnablement demander au delà?</p> - -<p>On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur -ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans -tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un -changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans -l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées -d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession, -le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle, -etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux -qui relèvent<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> presque des punitions édictées contre les coutumes -catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en -Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a -pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.</p> - -<p>On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière -appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi -une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque -homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et -aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de -Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les -choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans -les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement -nécessaire de faire peau neuve.</p> - -<p>Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de -son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant -longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux -cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour -entrer dans les ordres<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> excluait et exclut tout recrutement -démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était -plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les <i>livings</i> (cures) -étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs -parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme -campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle; -la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le -point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et -l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction -sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le -reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et -l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant -que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent -si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure, -mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas -clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»—ce qui répond aux -vicaires—est réelle; l’un d’eux dernièrement<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> échouait dans un -«work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois -singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que -chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la -tendance des clergymen est <i>de donner trop d’importance au côté -religieux de la vie</i>. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté -plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies -soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen -âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations -locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants, -il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du -drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et -peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.</p> - -<p> </p> - -<p>Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution -se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain, -endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus -militants, ou bien l’édifice sombrera sans<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> fracas, s’enlisant dans le -sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur -les ruines.</p> - -<p>Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à -l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre -monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout -politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église -catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur -quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente -ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du -parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se -relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi -Édouard VII est le chef, possède des religieux <i>Franciscains</i> et -<i>Bénédictins</i>, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands -seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont -ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que -vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre -de prodigieux changements.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p> - -<p>Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde -s’annonce.</p> - -<p>La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des -sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a -révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures -caractéristiques du naturel anglais.</p> - -<p>L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très -ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la -physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un -moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était -nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément -l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas -difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si -admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en -Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est -l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune -homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à -l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span></p> - -<p>Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides -passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la -lutte de deux camps de <i>cricketers</i>. Or, le cricket est un jeu qui n’en -finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient -longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé -que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de -pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la -fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité -s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être -entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera -complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en -somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre -grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand -historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le -Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il -prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de -l’Afrique du Sud. Il affirmait que<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> la grande majorité des Anglais, le -Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une <i>colonie -hollandaise</i>, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à -peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait -été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des -malheurs eussent été évités.</p> - -<p>Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient -d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu -et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages -proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on -apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture -intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.</p> - -<p>Au <small>XVII</small>ᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs -enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des -vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la -brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous -Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> -n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se -transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et -non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis -cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre, -l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes -a totalement disparu.</p> - -<p>La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé -sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut -faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le -gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à -aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux -tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats -octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout -récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en -divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé -pendant son absence au Transvaal. Le <i>co-respondent</i> était riche, et une -somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé; -il<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme, -afin de lui assurer une situation indépendante.</p> - -<p>Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en -Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.</p> - -<p>Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément -leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est -bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force. -Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants -scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu -s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un -privilège viril.<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p> - -<h3><a id="XII-b"></a>XII<br /><br /> -LE ROI ÉDOUARD VII</h3> - -<p>Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents -ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on -retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts.</p> - -<p>Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il -remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis -sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et -ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses -voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres -privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures -du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans -lassitude apparente a été constamment sur la<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> brèche, déployant soit -dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact -le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance.</p> - -<p>Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis -à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la -fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à -l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce -prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme -le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à -confesse».</p> - -<p>Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je -ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne -rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un -peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi.</p> - -<p>La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît -pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses -fils, dont l’éducation fut dirigée par le<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> prince Albert, homme de -programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace -éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une -connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans -hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins -ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il -convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au -trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir -et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant -toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté -de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.)</p> - -<p>Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en -unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles -semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi -l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que, -parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement -l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de -celle—puérile et sentimentale<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span>—que la reine Victoria et le prince -Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à -leur fils.</p> - -<p>Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais, -qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa -vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de -son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec -laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques -pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du -souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter -les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice -qui rêve d’un avenir mondial.</p> - -<p>En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux -de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus -extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme -aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du -royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la -succession directe fût en péril, les regrets<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> allaient à la personnalité -du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente -à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on -s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle -vraie la nouvelle de la mort du <i>bon roi Édouard</i>?»—«Les cœurs des -hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La -mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même -temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié -d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les -cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son -successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre -de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies: -elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;—son roi l’en -fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de -modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation, -la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont, -au même point que le roi Édouard, familiers avec la<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> langue et le génie -des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut -affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La -France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont -agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux -paternels de Louis-Philippe roi des Français,—il a vu peu d’années -après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans -l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents, -et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni -la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu -Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces -souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge -attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner -des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art -français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus -que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire -dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de -la reine Victoria<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi -à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde -que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son -impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va -sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison -magnifique du <small>XVI</small>ᵉ siècle.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table> -<tr><th colspan="4"><a href="#TERRE_DE_SOLEIL">TERRE DE SOLEIL</a></th></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#I-a">I.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#I-a">Paysages et mœurs de Toscane</a></td><td class="rtb"><a href="#page_1">1</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#II-a">II.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#II-a">La vie à Florence</a></td><td class="rtb"><a href="#page_48">48</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#III-a">III.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#III-a">Pâques à Florence</a></td><td class="rtb"><a href="#page_90">90</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#IV-a">Rome</a></td><td class="rtb"><a href="#page_103">103</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#V-a">V.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#V-a">L’agro romano</a></td><td class="rtb"><a href="#page_130">130</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#VI-a">Ombrie</a></td><td class="rtb"><a href="#page_139">139</a></td></tr> -<tr><th colspan="4"><a href="#TERRE_DE_BROUILLARD">TERRE DE BROUILLARD</a></th></tr> - -<tr><td class="rt"><a href="#I-b">I.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#I-b">Décors et aspects</a></td><td class="rtb"><a href="#page_147">147</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#II-b">II.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#II-b">Les distractions</a></td><td class="rtb"><a href="#page_155">155</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#III-b">III.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#III-b">Le «home»</a></td><td class="rtb"><a href="#page_165">165</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#IV-b">La pudeur anglaise</a></td><td class="rtb"><a href="#page_173">173</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#V-b">V.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#V-b">Hypocrisies d’antan et d’aujourd’hui</a></td><td class="rtb"><a href="#page_181">181</a><span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#VI-b">Législation</a></td><td class="rtb"><a href="#page_191">191</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#VII-b">Les enfers et les remèdes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_201">201</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#VIII-b">Largesses et éducation</a></td><td class="rtb"><a href="#page_211">211</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#IX-b">La pierre de Jacob</a></td><td class="rtb"><a href="#page_223">223</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#X-b">X.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#X-b">Impérialisme</a></td><td class="rtb"><a href="#page_237">237</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XI-b">XI.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#XI-b">L’héritage des siècles</a></td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr> -<tr><td class="rt"><a href="#XII-b">XII.</a></td><td>—</td><td class="pdd"><a href="#XII-b">Le roi Édouard VII</a></td><td class="rtb"><a href="#page_262">262</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">Imp. <span class="smcap">Paul Dupont</span>.—Paris, 1ᵉʳ Arrᵗ.—206.10.1903 (Cl.)</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> <i>Podere</i>, ferme, terre.</p></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et vers nous il cligne les paupières<br /></span> -<span class="i0">Comme le vieux tailleur fait au trou de l’aiguille.<br /></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Y a-t-il plus beau métier que de n’avoir pas de soucis?</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Mule.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Honnêtes gens.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> <i>Grembiuli</i>, ceux qui portent le <i>tablier</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Journaliers.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> Aumônes pour les pauvres honteux de Saint-Martin.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> Gamins.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> Heureuses fêtes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> <i>Fiacco</i>, mou, lâche.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> Elle a été de deux millions pour le prince Sciarra.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_M_13"></a><a href="#FNanchor_M_13"><span class="label">[M]</span></a> Trois cent soixante-deux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_N_14"></a><a href="#FNanchor_N_14"><span class="label">[N]</span></a> Cape d’une forme spéciale.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_O_15"></a><a href="#FNanchor_O_15"><span class="label">[O]</span></a> Amoureux.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_P_16"></a><a href="#FNanchor_P_16"><span class="label">[P]</span></a> Trou du prêtre.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>TERRES DE SOLEIL ET DE BROUILLARD</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68264-h/images/colophon.png b/old/68264-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index c08dfca..0000000 --- a/old/68264-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/68264-h/images/cover.jpg b/old/68264-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 30b8f69..0000000 --- a/old/68264-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
